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Title: Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.
Author: Wairy, Louis Constant, 1778-1845
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour." ***

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Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



MÉMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVÉE

DE

NAPOLÉON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où
     je le suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congés fort courts, dont le dernier m'était nécessaire pour
     rétablir ma santé, je n'ai pas plus quitté l'empereur que son
     ombre.

     MÉMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.

* * *

TOME PREMIER.

TOME SECOND.

TOME TROISIÈME.

TOME QUATRIÈME.

TOME CINQUIÈME.

TOME SIXIÈME.

* * *


TABLE DU PREMIER VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Naissance de l'auteur.--Son père, ses parens.--Ses premiers
protecteurs.--Émigration et abandon.--Le suspect de 12 ans.--Les
municipaux ou _les imbéciles_.--Le chef d'escadron Michau.--M.
Gobert.--Carrat.--Madame Bonaparte et sa fille.--Les bouquets et la
scène de sentiment.--Économie de Carrat pour les autres et sa générosité
pour lui-même.--Poltronnerie.--Espiégleries de madame Bonaparte et
d'Hortense.--Le fantôme.--La douche nocturne.--La chute.--L'auteur entre
au service de M. Eugène de Beauharnais.


CHAPITRE II.

_Le prince_ Eugène apprenti menuisier.--Bonaparte et l'épée du marquis
de Beauharnais.--Première entrevue de Napoléon et de
Joséphine.--Extérieur et qualités d'Eugène.--Franchise.--Bonté.--Goût
pour le plaisir.--Déjeuners de jeunes officiers et d'artistes.--Les
mystifications et les mystifiés.--Thiémet et Dugazon.--Les bègues et
l'immersion à la glace.--Le vieux valet de chambre rétabli dans ses
droits.--Constant passe au service de madame Bonaparte.--Agrémens de sa
nouvelle situation.--Souvenirs du 18 brumaire.--Déjeuners
politiques.--Les directeurs _en charge_.--Barras à la grecque.--L'abbé
Sieyès à cheval.--Le rendez-vous.--Erreur de Murat.--Le président
Cohier, le général Jubé et la grande manœuvre.--Le général Marmont et
les chevaux de manège.--La Malmaison.--Salon de Joséphine.--M. de
Talleyrand.--La famille du général Bonaparte.--M. Volney.--M. Denon.--M.
Lemercier.--M. de Laigle.--Le général Bournonville.--Excursion à
cheval.--Chute d'Hortense.--Bon ménage.--La partie de barres.--Bonaparte
mauvais coureur.--Revenu net de la Malmaison.--Embellissemens.--Théâtre
et acteurs de société: MM. Eugène, Jérôme Bonaparte, Lauriston, etc.;
mademoiselle Hortense, madame Murat, les deux demoiselles
Auguié.--Napoléon simple spectateur.


CHAPITRE III.

M. Charvet.--Détails antérieurs à l'entrée de l'auteur chez madame
Bonaparte.--Départ pour l'Égypte.--_La Pomone_.--Madame Bonaparte à
Plombières.--Chute horrible.--Madame Bonaparte, forcée de rester aux
eaux, envoie chercher sa fille.--Euphémie.--Friandise et malice.--_La
Pomone_ capturée par les Anglais.--Retour à Paris.--Achat de la
Malmaison.--Premiers complots contre la vie du premier consul.--Les
marbriers.--Le tabac empoisonné.--Projets d'enlèvement.--Installation
aux Tuileries.--Les chevaux et le sabre de Campo-Formio.--Les héros
d'Égypte et d'Italie.--Lannes.--Murat.--Eugène.--Disposition des
appartemens aux Tuileries.--Service de bouche du premier
consul.--Service de la chambre.--M. de Bourrienne.--Partie de billard
avec madame Bonaparte.--Les chiens de garde.--Accident arrivé à un
ouvrier.--Les jours de congé du premier consul.--Le premier consul fort
aimé dans son intérieur.--_Ils n'oseraient!_--Le premier consul tenant
les comptes de sa maison.--Le collier de misère.


CHAPITRE IV.

Le premier consul prend l'auteur à son
service.--Oubli.--Chagrin.--Consolations offertes par madame
Bonaparte.--Réparation.--Départ de Constant pour le quartier-général du
premier consul.--Enthousiasme des soldats partant pour
l'Italie.--L'auteur rejoint le premier consul.--Hospice du mont
St-Bernard.--Passage.--La ramasse.--Humanité des religieux et générosité
du premier consul.--Passage du mont Albaredo.--Coup d'œil du premier
consul.--Prise du fort de Bard.--Entrée à Milan.--Joie et confiance des
Milanais.--Les collègues de
Constant.--Hambart.--Hébert.--Rouslan.--Ibrahim-Ali.--Colère d'un
Arabe.--Le poignard.--Le bain de surprise.--Suite de la campagne
d'Italie.--Combat de Montebello.--Arrivée de Desaix.--Longue entrevue
avec le premier consul.--Colère de Desaix contre les Anglais.--Bataille
de Marengo.--Pénible incertitude.--Victoire.--Mort de Desaix.--Douleur
du premier consul.--Les aides-de-camp de Desaix devenus aides-de-camp du
premier consul.--MM. Rapp et Savary.--Tombeau de Desaix sur le mont
Saint-Bernard.


CHAPITRE V.

Retour à Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le premier
consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame
Grassini.--Rentrée en France par le mont
Cénis.--Arcs-de-triomphe.--Cortége de jeunes filles.--Entrée à
Lyon.--Couthon et les démolisseurs.--Le premier consul fait relever les
édifices de la place Belcour.--La voiture versée.--Illuminations à
Paris.--Kléber.--Calomnies contre le premier consul.--Chute de cheval de
Constant.--Bonté du premier consul et de madame Bonaparte à l'égard de
Constant.--Générosité du premier consul.--Émotion de l'auteur.--Le
premier consul outrageusement méconnu.--Le premier consul, Jérôme
Bonaparte et le colonel Lacuée.--Amour du premier consul pour madame
D.....--Jalousie de madame Bonaparte, et précautions du premier
consul.--Curiosité indiscrète d'une femme de chambre.--Menaces et
discrétion forcée.--La petite maison de l'allée des Veuves.--Ménagemens
du premier consul à l'égard de sa femme.--Mœurs du premier consul et ses
manières avec les femmes.


CHAPITRE VI.

La _machine infernale_.--Le plus invalide des architectes.--L'heureux
hasard.--Précipitation et retard également salutaires.--Hortense
légèrement blessée.--Frayeur de madame Murat, et suites
affligeantes.--Le cocher Germain.--D'où lui venait le nom de
César.--Inexactitudes à son sujet.--Repas offert par cinq cents cochers
de fiacre.--L'auteur à Feydeau pendant l'explosion.--Frayeur.--Course
sans chapeau.--Les factionnaires inflexibles.--Le premier consul rentre
aux Tuileries.--Paroles du premier consul à Constant.--La garde
consulaire.--La maison du premier consul mise en état de
surveillance.--Fidélité à toute épreuve.--Les jacobins innocens et les
royalistes coupables.--Grande revue.--Joie des soldats et du peuple.--La
paix universelle.--Réjouissances publiques et fêtes
improvisées.--Réception du corps diplomatique et de lord
Cornwalis.--Luxe militaire.--Le diamant _le Régent_.


CHAPITRE VII.

Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.--Le monarque peu
travailleur.--Conversation à son sujet entre le premier et le second
consul.--Un mot sur le retour des Bourbons.--Intelligence et
conversation de don Louis.--Traits singuliers d'économie.--Présent de
100,000 écus et gratification royale de 6 _francs_.--Dureté de don Louis
envers ses gens.--Hauteur vis-à-vis d'un diplomate, et dégoût des
occupations sérieuses.--Le roi d'Étrurie installé par le futur roi de
Naples.--La reine d'Étrurie.--Son peu de goût pour la toilette.--Son bon
sens.--Sa bonté.--Sa fidélité à remplir ses devoirs.--Fêtes magnifiques
chez M. de Talleyrand, chez madame de Montesson, à l'hôtel du ministre
de l'intérieur le jour anniversaire de la bataille de Marengo.--Départ
de Leurs Majestés.


CHAPITRE VIII.

Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de Beauharnais.--Mariage de
M. Louis Bonaparte et d'Hortense.--Chagrins.--Caractère de M.
Louis.--Atroce calomnie contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant
d'Hortense avant son mariage.--Le général Duroc épouse mademoiselle
Hervas d'Alménara.--Portrait de cette dame.--Le piano brisé et la montre
mise en pièces.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense avant,
pendant et après ses grandeurs.--Voyage du premier consul à Lyon.--Fêtes
et félicitations.--Les soldats d'Égypte.--Le légat du pape.--Les députés
de la consulte.--Mort de l'archevêque de Milan.--Couplets de
circonstance.--Les poëtes de l'empire.--Le premier consul et son maître
d'écriture.--M. l'abbé Dupuis, bibliothécaire de la Malmaison.


CHAPITRE IX.

Proclamation de la loi sur les cultes.--Conversation à ce sujet.--La
consigne.--Les plénipotentiaires pour le concordat.--L'abbé Bernier et
le cardinal Caprara.--Le chapeau rouge et le bonnet rouge.--Costume du
premier consul et de ses collègues.--Le premier _Te Deum_ chanté à
Notre-Dame.--Dispositions diverses des spectateurs.--Le calendrier
républicain.--La barbe et la chemise blanche.--Le général
_Abdallah-Menou_.--Son courage à tenir tête aux Jacobins.--Son
pavillon.--Sa mort romanesque.--Institution de l'ordre de la
Légion-d'Honneur.--Le premier consul à Ivry.--Les inscriptions de 1802
et l'inscription de 1814.--Le maire d'Ivry et le maire
d'Évreux.--Naïveté d'un haut fonctionnaire.--Les
_cinq-z-enfans_.--Arrivée à Rouen du premier consul.--M. Beugnot et
l'archevêque Cambacérès.--Le maire de Rouen dans la voiture du premier
consul.--Le général Soult et le général Moncey.--Le premier consul au
Havre et à Honfleur.--Départ du Havre pour Fécamp.--Arrivée du premier
consul à Dieppe.--Retour à Saint-Cloud.


CHAPITRE X.

Influence du voyage en Normandie sur l'esprit du premier consul.--La
génération de l'empire.--Les mémoires et l'histoire.--Premières dames et
premiers officiers de madame Bonaparte.--Mesdames de Rémusat, de
Tallouet, de Luçay, de Lauriston.--Mademoiselle d'Alberg et mademoiselle
de Luçay.--Sagesse à la cour.--MM. de Rémusat, de Cramayel, de Luçay,
Didelot.--Le palais refusé, puis accepté.--Les colifichets.--Les
serviteurs de Marie-Antoinette, mieux traités sous le consulat que
depuis la restauration.--Incendie au château de Saint-Cloud.--La chambre
de veille.--Le lit bourgeois.--Comment le premier consul descendait la
nuit chez sa femme.--Devoir et triomphe conjugal.--Le galant pris sur le
fait.--Sévérité excessive envers une demoiselle.--Les armes d'honneur et
les _troupiers_.--Le baptême de sang.--Le premier consul conduisant la
charrue.--Les laboureurs et les conseillers d'état.--Le grenadier de la
république devenu laboureur,--Audience du premier consul.--L'auteur
introduit dans le cabinet du général.--- Bonne réception et conversation
curieuse.


CHAPITRE XI.

L'envoyé du bey de Tunis et les chevaux arabes,--Mauvaise foi de
l'Angleterre.--Voyage à Boulogne, en Flandre et en Belgique.--Courses
continuelles.--L'auteur fait le service de premier valet de
chambre.--Début de Constant comme barbier du premier
consul.--Apprentissage.--Mentons plébéiens.--Le regard de l'aigle.--Le
premier consul difficile à raser.--Constant l'engage à se raser
lui-même.--Ses motifs pour tenir à persuader le premier
consul.--Confiance et sécurité imprudente du premier consul.--La
première leçon.--Les taillades.--Légers reproches.--Gaucherie du premier
consul tenant son rasoir.--Les chefs et les harangues.--Arrivée du
premier consul à Boulogne.--Prélude de la formation du camp de
Boulogne.--Discours de vingt pères de famille.--Combat naval gagné par
l'amiral Bruix contre les Anglais.--Le dîner et la victoire.--Les
Anglais et la _cote de fer_.--Projet d'attentat sur la personne du
premier consul.--Rapidité du voyage.--Le ministre de la police.--Présens
offerts par les villes.--Travaux ordonnés par le premier
consul.--Munificence.--Le premier consul mauvais cocher.--Pâleur de
Cambacérès.--L'évanouissement.--Le précepte de l'Évangile.--Le sommeil
sans rêves.--L'ambassadeur ottoman.--Les cachemires.--Le musulman en
prières et au spectacle.


CHAPITRE XII.

Nouveau voyage à Boulogne.--Visite de la flottille, et revue des
troupes.--Jalousie de la ligne contre la garde.--Le premier consul au
camp.--Colère du général contre les soldats.--Ennuis des officiers et
plaisirs du camp.--Timidité des Boulonnaises.--Jalousie des
maris.--Visites des Parisiennes, des Abbevilloises, des Dunkerquoises et
des Amiennoises, au camp de Boulogne.--Soirées chez la maîtresse du
colonel Joseph Bonaparte.--Les généraux Soult, Saint-Hilaire et
Andréossy.--La femme adroite et les deux amans heureux.--Curiosité du
premier consul.--Le premier consul pris pour un commissaire des
guerres.--Commencement de la faveur du général Bertrand.--L'ordonnateur
Arcambal et les deux visiteurs.--Le premier consul épiant son frère, qui
feint de ne pas le reconnaître.--Le premier consul et les jeux
innocens.--Le premier consul n'a rien à donner pour gage.--Billet doux
du premier consul.--Combat naval.--Le premier consul commande une
manœuvre et se trompe.--Erreur reconnue et silence du général.--Le
premier consul pointe les canons et fait rougir les boulets.--Combat de
deux Picards.--Explosion continuelle.--Dîner au bruit du canon.--Frégate
anglaise démâtée, et le brick coulé bas.


CHAPITRE XIII.

Retour du premier consul à Paris.--Arrivée du prince Camille
Borghèse.--Pauline Bonaparte et son premier mari, le général
Leclerc.--Amour du général pour sa femme.--Portrait du général
Leclerc.--Départ du général pour Saint-Domingue.--Le premier consul
ordonne aussi le départ de sa sœur.--Révolte de Christophe et de
Dessalines.--Arrivée au Cap, du général et de sa femme.--Courage de
madame Leclerc.--Insurrection des noirs.--Les débris de l'armée de
Brest, et douze mille nègres révoltés.--Valeur héroïque du général en
chef, atteint d'une maladie mortelle.--Courage de madame
Leclerc.--Noblesse et intrépidité.--Pauline sauvant son fils.--Mort du
général Leclerc.--Mariage de Pauline.--Chagrin de Lafon, et réponse de
mademoiselle Duchesnois.--M. Jules de Canouville, et la princesse
Borghèse.--Disgrâce de la princesse auprès de l'empereur.--Générosité de
la princesse pour son frère.--La seule amie qui lui reste.--Les diamans
de la princesse dans la voiture de l'empereur à la bataille de Waterloo.


CHAPITRE XIV.

Arrestation du général Moreau.--Constant envoyé en observateur.--Le
général Moreau marié par madame Bonaparte.--Mademoiselle Hulot.--Madame
Hulot.--Hautes prétentions.--Opposition de Moreau.--Ses
railleries.--Intrigues et complots des mécontens.--Témoignages
d'affection donnés par le premier consul au général Moreau.--Ce que dit
et fait l'empereur le jour de l'arrestation des aides-de-camp de
Moreau.--Le compagnon d'armes du général Foy.--Enlèvement.--Rigueur
excessive envers le colonel Delélée.--Ruse d'un enfant.--Mesures
arbitraires.--Inflexibilité de l'empereur.--Les députés de Besançon et
le maréchal M...--Terreur panique et fermeté.--Les amis de cour.--Une
audience solennelle aux Tuileries.--Réception des Bisontins.--Réponse
courageuse.--Réparation.--Changement à vue.--Les anciens camarades.--Le
chef d'état-major de l'armée de Portugal.--Mort
prématurée.--Surveillance exercée sur les gens de la maison de
l'empereur à chaque nouvelle conspiration.--Le gardien du
porte-feuille.--Registres des concierges.--Jalousie de l'empereur
excitée par un nom suspect.


CHAPITRE XV.

Réveil du premier consul, le 21 mars 1804.--Silence au premier
consul.--Arrivée de Joséphine dans la chambre du premier
consul.--Chagrin de Joséphine, et pâleur du premier consul.--_Les
malheureux ont été trop vite!_--Nouvelle de la mort du duc
d'Enghien.--Émotion du premier consul.--Préludes de l'empire.--Le
premier consul empereur.--Le sénat à Saint-Cloud.--Cambacérès salue, le
premier, l'empereur du nom de SIRE.--Les sénateurs chez
l'impératrice.--Ivresse du château.--Tout le monde monte en grade.--Le
salon et l'antichambre.--Embarras de tout le service.--Le premier réveil
de l'empereur.--Les princes Français.--M. Lucien et madame
Jouberton.--Les maréchaux de l'empire.--Maladresse des premiers
courtisans.--Les chambellans et les grands officiers.--Leçons données
par les hommes de l'ancienne cour.--Mépris de l'empereur pour les
anniversaires de la révolution.--Première fête de l'empereur, et le
premier cortége impérial.--Le temple de Mars et le grand maître des
cérémonies.--L'archevêque du Belloy et le grand chancelier de la
Légion-d'Honneur.--L'homme du peuple et l'accolade impériale.--Départ de
Paris pour le camp de Boulogne.--Le seul congé que l'empereur m'ait
donné.--Mon arrivée à Boulogne.--Détails de mon service près de
l'empereur.--M. de Rémusat, MM. Boyer et Yvan.--Habitudes de
l'empereur.--M. de Bourrienne et le bout de l'oreille.--Manie de donner
des petits soufflets.--Vivacité de l'empereur contre son écuyer.--M. de
Caulaincourt grand écuyer.--Réparation.--Gratification généreuse.


CHAPITRE XVI.

Assiduité de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon
d'eau-de-vie.--Armée de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de
Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle guidé
par l'étoile tutélaire.--Chambre à coucher de
l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du
télescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le
sémaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lançant la première
bombe.--Baraque du maréchal Soult.--L'empereur voyant de sa chambre
Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de droite.--Chemin taillé à
pic dans la falaise.--L'ingénieur oublié.--La flottille.--Les
forts.--Baraque du prince Joseph.--Le grenadier embourbé.--Trait de
bonté de l'empereur.--Le pont de service.--Consigne terrible.--Les
sentinelles et les marins de quart.--Exclusion des femmes et des
étrangers.--Les espions.--Fusillade.--Le maître d'école fusillé.--Les
brûlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse
alerte.--Consternation.--Tranquillité de madame F.....--Le commandant
condamné à mort et gracié par l'empereur.


CHAPITRE XVII.


Distribution de croix de la Légion-d'Honneur, au camp de Boulogne.--Le
casque de Duguesclin.--Le prince Joseph, colonel.--Fête
militaire.--Courses en canots et à cheval.--Jalousie d'un conseil
d'officiers supérieurs.--Justice rendue par l'empereur.--Chute
malheureuse, suivie d'un triomphe.--La pétition à bout portant.--Le
ministre de la marine tombé à l'eau.--Gaîté de l'empereur.--Le général
gastronome.--Le bal.--Une boulangère, dansée par l'empereur et madame
Bertrand.--Les Boulonnaises au bal.--Les macarons et les ridicules.--La
maréchale Soult reine du bal.--La belle suppliante.--Le garde-magasin
condamné à mort.--Clémence de l'empereur.


CHAPITRE XVIII.


Popularité de l'empereur à Boulogne.--Sa funeste obstination.--Fermeté
de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur et l'épée d'un
amiral.--Exil injuste.--Tempête et naufrage.--Courage de
l'empereur.--Les cadavres et le petit chapeau.--Moyen infaillible
d'étouffer les murmures.--Le tambour sauvé sur sa caisse.--Dialogue
entre deux matelots.--Faux embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp
de Boulogne.--Départ de l'empereur.--Comptes à régler.--Difficultés que
fait l'empereur pour payer sa baraque.--Flatterie d'un créancier.--Le
compte de l'ingénieur acquitté en rixdales et en frédérics.


CHAPITRE XIX.


Voyage en Belgique.--Congé de vingt-quatre heures.--Les habitans
d'Alost.--Leur empressement auprès de Constant.--Le valet de chambre
fêté à cause du maître.--Bonté de l'empereur.--Journal de madame***
sur un voyage à Aix-la-Chapelle.--Histoire de ce journal.--NARRATION DE
MADAME***.--M. d'Aubusson, chambellan.--Cérémonie du serment.--Grâce
de Joséphine.--Une ancienne connaissance.--Aversion de Joséphine pour
l'étiquette.--Madame de La Rochefoucault.--Le faubourg
Saint-Germain.--Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de
colonel.--Formation des maisons impériales.--Les gens de l'ancienne
cour, à la nouvelle.--Le parti de l'opposition dans le noble
faubourg.--Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de
Bouilley.--Solliciteurs honteux.--Distribution de croix d'honneur.--Le
chevalier en veste ronde.--Napoléon se plaint d'être mal logé aux
Tuileries.--Mauvaise humeur.--La robe de madame de La Valette _et le
coup de pied_.--Le musée vu aux lumières.--Passage périlleux.--Napoléon
devant la statue d'Alexandre.--Grandeur et petitesse.--Un mot de la
princesse Dolgorouki.--L'empereur à Boulogne et l'impératrice à
Aix-la-Chapelle.--L'impératrice manque à l'étiquette, et est reprise par
son grand-écuyer.--La route sur la carte.--Les femmes et les
dragons.--M. Jacoby et sa maison.--Le journal indiscret.--Inquiétude de
Joséphine.--La malaquite et la femme du maire de Reims.--Silence imposé
aux journaux.--Ennui.--La troupe et les pièces de Picard.--Répertoire
fatigant.--La diligence et la rue Saint-Denis.--Excursion à
pied.--Désespoir du chevalier de l'étiquette.--Retour embarrassant.--Les
robes de cour et les haillons.--Maison et cercle de l'impératrice.--Les
caricatures allemandes.--Madame de Sémonville.--Madame de Spare.--Madame
Macdonald.--Confiance de l'impératrice.--Son caractère est celui d'un
enfant.--Son esprit;--son instruction;--ses manières.--Le canevas de
société--_Un quart d'heure d'esprit par jour_.--Candeur et défiance de
soi-même.--Douceur et bonté.--Indiscrétion.--Réserve de l'empereur avec
l'impératrice.--Dissimulation de l'empereur.--Superstition de
l'empereur.--Prédiction faite à Joséphine.--_Plus que reine, sans être
reine_.--Les cachots de la terreur et le trône impérial.--M. de
Talleyrand.--Motif de sa haine contre Joséphine.--Le dîner chez
Barras.--Le courtisan en défaut.--M. de Talleyrand poussant au
divorce.--La princesse Willelmine de Bade.--Fausse sécurité de
l'impératrice.--Les deux étoiles.--Madame de Staël et M. de
Narbonne.--Correspondance interceptée.--L'espion et le ministre de la
police.--L'habit d'arlequin.--Napoléon arlequin.--Courage par lettres,
et flagornerie à la cour.--Indifférence de l'empereur au sujet de
l'attachement de ceux qui l'entouraient.--Le thermomètre des amitiés de
cour.--Politesse et envie.--Profondes révérences et profonde
insipidité.--Orage excité par les attentions de Joséphine.--Cérémonie
dans l'église d'Aix.--Éloquence du général Lorges.--_La vertu sur le
trône et la beauté à coté_.--Mouvement causé par la prochaine arrivée de
l'empereur.--L'empereur savait-il se faire aimer?--Arrivée de
l'empereur.--Chagrins.--Espionnage.--Le jeune général et le vieux
militaire.--La causeuse et l'impératrice.--Faux rapports.--Jalousie de
l'empereur.--Joséphine justifiée.--Les enfans et les
conquérans.--Napoléon tout occupé de l'étiquette.--Pourquoi le respect
est-il marqué par des attitudes gênantes?--Grande réception des
autorités constituées.--Admiration des bonnes gens.--Prétendu
charlatanisme de l'empereur.--Lui aussi y aurait appris sa leçon.--Les
dames d'honneur _au catéchisme_.--L'empereur parlant des arts et de
l'amour.--L'empereur avait-il de l'esprit?--Adulation des prêtres.--Les
grandes reliques.--_Le tour_ du reliquaire, exécuté par Joséphine et par
le clergé.--Méditation sur les prêtres courtisans.--M. de Pradt, premier
aumônier de l'empereur.--Récompense accordée sans
discernement.--Alexandre et le boisseau de millet.--Talma.--M. de Pradt
_croyait-il en Dieu_?--Le wist de l'empereur.--Le duc d'Aremberg; le
joueur aveugle.--L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le
jeu.--Un axiôme du grand Corneille.--Disgrâce de M. de Sémonville.--Il
ne peut obtenir une audience.--Propos indiscret _attribué_ à M. de
Talleyrand.--Les deux diplomates aux prises; assaut de
finesse.--_L'annulation_, au sénat.--M. de Montholon.--Madame la
duchesse de Montebello.--Indiscrétion de l'empereur.--Observation digne
et spirituelle de la maréchale.--Boutade de Napoléon contre les
femmes.--Les mousselines anglaises.--_La première amoureuse_ de
l'empereur.--L'empereur plus que sérieusement jugé.--L'empereur
représenté comme insolent, dédaigneux vulgaire.--Observation de Constant
sur ce jugement.--Les manières de Murat opposées; à celles de
l'empereur.--L'empereur orgueilleux et méprisant l'espèce humaine.


TABLE DU SECOND VOLUME


CHAPITRE PREMIER


Le due et la duchesse de Bavière;--leurs enfans.--Le prince Pie.--Le
petit corps et les grands cordons.--La princesse Elisabeth (depuis,
princesse de Neufchâtel et de Wagram).--L'empereur blessé de l'entendre
causer à table.--Bonté et politesse du prince Eugène.--Départ
d'Aix-la-Chapelle et arrivée à Cologne.--Les cloches, les églises et les
couvens.--Erreurs communes au sujet de l'empereur, relevées par
l'auteur.--Travail et sommeil de l'empereur.--Usage du café.--Les grands
hommes vus de près.--L'empereur à la toilette de l'impératrice.--L'écrin
bouleversé par l'empereur.--Désespoir de la première femme de
chambre.--Les mystères de la toilette.--Les femmes de chambre
métamorphosées en dames d'annonce.--L'empereur très-occupé de la
toilette des dames de sa cour.--L'écritoire vidée par l'empereur sur une
robe de l'impératrice.--Cinq toilettes par jour.--Antipathie de
l'empereur pour les femmes d'esprit.--Les femmes considérées par lui
comme faisant partie de son ameublement.--Un mot de Joséphine, au sujet
de l'influence des femmes sur l'empereur.--L'empereur et la reine de
Prusse.--Les souverains ont tort de se dire mutuellement des
injures.--Départ de Cologne, et séjour à Bonn.--La maison et les jardins
de monsieur de Belderbuch.--Méditation nocturne au bord du Rhin.--Les
chants des pélerins allemands.--M. de Chaban, préfet de
Coblentz.--Simplicité d'un sage administrateur, et luxe de
Napoléon.--L'auteur s'avoue coupable d'une escobarderie.--L'empereur
incommodé pendant la nuit.--Erreur de l'auteur relevée par
Constant.--Les généraux Cafarelli, Rapp et Lauriston.--Erreur de
l'auteur au sujet de M. de Caulaincourt, relevée par l'éditeur.--Voyage
sur le Rhin.--Sites pittoresques.--La tour delà souris.--Orage et
tempête sur le Rhin.--Arrivée à Bingen.--Retard.--Double entrée à
Mayence.--Mécontentement attribué à Napoléon.--Tête-à-tête orageux.--Le
petit salut.--Larmes de l'impératrice.--Les héros et leurs valets de
chambre.--Présentation des princes de Bade.--Querelle d'intérieur, à
propos du prince Eugène.--Fermeté de l'impératrice.--_Je n'ai pas pleuré
pour être princesse_.--L'empereur esclave de l'étiquette, malgré son
affection pour le prince Eugène.--Taquinerie du grand
chambellan.--Manœuvre adroite de Joséphine.--Le prince Eugène est
présenté.--L'empereur ne se souvenant plus de sa colère.--M. de
Caulaincourt et les princes de Bade.--Nouvelle erreur sur M. de
Caulaincourt.--Ignorance des usages de la cour, attribuée par l'auteur à
M. le grand écuyer.--Note de l'éditeur sur ce passage.--Cambacérès,
grand métaphysicien.--Sortie de l'empereur contre Kant.--Prédilection de
Cambacérès pour ce philosophe.--La profondeur traitée d'obscurité par
les esprits inattentifs.--La princesse et le prince héréditaire de
Hesse-Darmstadt et sa femme la princesse Willelmine de Bade.--Curiosité
de Joséphine.--Portrait de la princesse Willelmine.--Petit triomphe de
Joséphine.--Le yacht du prince de Nassau-Weilbourg.--Déjeuner dans une
île du Rhin.--Ravages de la guerre.--L'empereur exauce le vœu d'une
pauvre femme.--Sévérité excessive d'un jugement de l'auteur.--Promenade
dans l'île.--Trait de bienfaisance de Joséphine.--L'empereur parlant
beaucoup et ne causant jamais.--Définition du bonheur, donnée par
l'empereur.--L'auteur applique à cette définition la méthode de
l'archi-chancelier.--Résultat de cette analyse.--Les schalls prêtés et
non rendus.--Excursion de l'auteur et de madame de Larochefoucault à
Francfort.--Les marchandises anglaises.--Joséphine encourageant la
fraude.--La mèche éventée.--L'empereur ne se fâche pas.--Le grand bal de
Mayence.--Exigence de l'empereur.--Joséphine obligée d'aller au bal,
quoique souffrante.--Les princesses de Nassau.--Humiliation de l'auteur,
en voyant que l'empereur ignore les usages des cours.--Déjeuner chez le
prince de Nassau.--Dureté de l'empereur à l'égard de madame Lorges.--Le
goût allemand et le goût français.--L'empereur de la Chine et l'empereur
Napoléon.--Regard lancé à l'auteur par l'empereur.--Hardiesse de
l'auteur.--Les petits hibous.--Départ de Mayence.--Monotonie des
harangues.--La harangue du renard. Pag.


CHAPITRE II.

PORTRAIT DE L'EMPEREUR.--Intérêt attaché aux moindres détails concernant
les personnages historiques.--Fleury et Michelot dans le rôle du grand
Frédéric.--Les Mémoires de Coustant consultés par les auteurs et par les
artistes.--Bonaparte au retour d'Égypte.--Son portrait par M. Horace
Vernet.--Front de Bonaparte.--Ses cheveux.--Couleur et expression de ses
yeux.--Sa bouche, ses lèvres et ses dents.--Forme de son nez.--Ensemble
de sa figure.--Sa maigreur extrême.--Circonférence et forme de sa
tête.--Nécessité de ouater et de briser ses chapeaux.--Forme de ses
oreilles.--Délicatesse excessive.--Taille de l'empereur.--Son cou.--Ses
épaules.--Sa poitrine.--Sa jambe et son pied.--Ses pieds.--Beauté de sa
main et sa coquetterie sur cet article.--Habitude de se ronger
légèrement les ongles.--Embonpoint venu avec l'empire.--Teint de
l'empereur.--Tic singulier.--Particularité remarquable sur le _cœur_ de
Napoléon.--Durée de son dîner.--Sage précaution du prince
Eugène.--Déjeuner de l'empereur.--Sa manière de manger.--Les convives
accommodans.--Mets favoris de l'empereur.--Le poulet à la
Marengo.--Usage du café.--Erreur vulgaire sur ce point.--Attention
conjugale des deux impératrices.--Usage du vin.--Anecdote sur le
maréchal Augereau.--Erreurs et contes réfutés par Constant.--Confiance
imprudente de l'empereur.--Fâcheux effets de l'habitude de manger trop
vite.--Joséphine et Constant garde-malades de l'empereur.--L'empereur
_mauvais malade_.--Tendresse, soins et courage de Joséphine.--Maladies
de l'empereur.--Ténacité d'un mal gagné au siège de Toulon.--Le
_colonel_ Bonaparte et le refouloir.--Blessures de l'empereur.--Le coup
de baïonnette et la balle du carabinier tyrolien.--Répugnance pour les
médicamens.--Précaution recommandée par le docteur Corvisart.--Heure du
lever de l'empereur.--Sa familiarité à l'égard de
Constant.--Conversations avec les docteurs Corvisart et Ivan.--Les
oreilles tirées et le médecin récalcitrant.--Causeries de l'empereur
avec Constant.--L'occasion négligée et manquée.--Le thé au saut du
lit.--Bain de l'empereur.--Lecture des journaux.--Premier travail avec
le secrétaire.--Robes de chambre d'hiver et d'été.--Coiffure de nuit et
de bain.--Cérémonie de la barbe.--Ablutions, frictions, toilette,
etc...--Costume.--Habitude de se faire habiller.--Napoléon né pour avoir
des valets de chambre.--La toilette d'étiquette non rétablie.--Heure du
coucher de l'empereur.--Sa manière expéditive de se
déshabiller.--Comment il appelait Constant.--La bassinoire.--La
veilleuse.--L'impératrice Joséphine lectrice favorite de
l'empereur.--Les cassolettes de parfums.--Napoléon très-sensible au
froid.--Passion pour le bain.--Travail de nuit.--Anecdote.--M. le prince
de Talleyrand endormi dans la chambre de l'empereur.--Boissons de
l'empereur pendant la nuit.--Excessive économie de l'empereur dans son
intérieur.--Les étrennes de Constant.--Le pincement
d'oreilles.--Tendresses et familiarités impériales.--Le prince de
Neufchâtel.


CHAPITRE III.

Somme fixée par l'empereur pour sa toilette.--Les budgets écourtés.--La
place de 1,000 écus et le revenu d'une commune.--_Quand j'étais
sous-lieutenant_.--Idée fixe de l'empereur en matière d'économies.--Les
fournisseurs et les agens comptables.--La voiture de Constant supprimée
par le grand-écuyer et rendue par l'empereur.--L'empereur jetant au feu
les livres qui lui déplaisaient.--L'Allemagne de madame la baronne de
Staël.--L'empereur surveillant les lectures des gens de sa
maison.--Comment l'empereur montait à cheval.--Éducation de ses
chevaux.--M. Jardin, écuyer de l'empereur.--Chevaux favoris de
l'empereur.--Le cheval du mont Saint-Bernard et de Marengo admis à la
pension de retraite.--Intelligence et fierté d'un cheval arabe de
l'empereur.--L'équitation et la voltige enseignées aux pages de
l'empereur.--L'empereur à la chasse.--Le cerf sauvé par
Joséphine.--Mauvaise humeur et dureté d'une dame d'honneur de
l'impératrice.--L'empereur a-t-il jamais été blessé à la
chasse?--Napoléon mauvais tireur.--La chasse aux faucons.--Fauconnerie
envoyée par le roi de Hollande.--Goût de l'empereur pour le
spectacle.--Les prédilections.--Le grand Corneille et _Cinna_.--_La Mort
de César_.--Représentations sur le théâtre de Saint-Cloud.--MM. Baptiste
cadet et Michaut.--_Les Vénitiens_ de M. Arnault père.--Conversations
littéraires de l'empereur, très-profitables pour Constant.--Usage du
tabac.--Erreurs populaires.--Tabatières de l'empereur.--Les gazelles de
Saint-Cloud.--La pipe de l'ambassadeur persan.--L'empereur mal habile à
fumer.--Constant lui donne une première et unique leçon de
_pipe_.--Maladresse et dégoût de l'empereur.--Opinion sur les
fumeurs.--Vêtemens de l'empereur.--La redingote grise.--Aversion de
l'empereur pour les changemens de mode.--Supercherie de Constant pour
amener l'empereur à les suivre.--Élégance du roi de Naples.--Discussion
sur la toilette entre l'empereur et Murat.--Calembourg royal.--Velléité
d'élégance.--Le tailleur Léger.--Napoléon et le bourgeois
gentilhomme.--L'habit habillé et la cravate noire.--Vestes et culottes
de l'empereur.--Habitude d'écolier.--Les taches d'encre.--Bas et
souliers de l'empereur.--Autre habitude.--Boucles de
l'empereur.--Napoléon ayant le même cordonnier à l'École-Militaire et
sous l'empire.--Le cordonnier mandé dans la chambre de
l'empereur.--Embarras et naïveté.--Linge et marque de l'empereur.--La
flanelle d'Angleterre.--L'impératrice Joséphine et les gilets de
cachemire.--Mensonge de la _cuirasse_.--Bonbonnière de
l'empereur.--Décorations de l'empereur.--L'épée d'Austerlitz.--Sabres de
l'empereur.--Voyages de l'empereur.--Pourquoi l'empereur n'annonçait pas
d'avance le moment de son départ, ni le terme de son voyage.--Ordres
dans les dépenses faites en route.--Présens, gratifications et
bienfaits.--Questions faites aux curés.--Les ecclésiastiques décorés de
l'étoile de la Légion-d'Honneur.--Aversion de l'empereur pour les
réponses embarrassées.--Le service en voyage.--Anecdotes.--Le capitaine
par méprise. Passe-droit fait à un vétéran.--Réponse
militaire.--Réparation.


CHAPITRE IV.

Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.--Il passe le
Mont-Cénis.--Son arrivée en France.--Enthousiasme religieux.--Rencontre
du pape et de l'empereur.--Finesses d'étiquette.--Respect de l'empereur
pour le pape.--Entrée du pape à Paris.--Il loge aux
Tuileries.--Attendons délicates de l'empereur, et reconnaissance du
Saint-Père.--Le nouveau fils aîné del'église.--Portrait de Pie VII.--Sa
sobriété non imitée par les personnes de sa suite.--Séjour du pape à
Paris.--Empressement des fidèles.--Visite du pape aux établissemens
publics.--Audiences du pape, dans la grande salle du musée.--L'auteur
assiste à une de ces réceptions.--La bénédiction du pape.--Le souverain
pontife et les petits enfans.--Costume du Saint-Père.--Le pape et madame
la comtesse de Genlis.--Les marchands de chapelets.--LE 2 DÉCEMBRE
1804.--Mouvement dans le château des Tuileries.--Lever et toilette de
l'empereur.--Les fournisseurs et leurs mémoires.--Costume de l'empereur,
le jour du sacre.--Constant remplissant une des fonctions du premier
chambellan.--Le manteau du sacre et l'uniforme de grenadier.--Joyaux de
l'impératrice.--Couronne, diadème et ceinture de l'impératrice.--Le
sceptre, la main de justice et l'épée du sacre.--MM. Margueritte, Odiot
et Biennais, joailliers.--Voiture du pape.--Le premier camérier et sa
monture.--Voiture du sacre.--Singulière méprise de Leurs
Majestés.--Cortége du sacre.--Cérémonie religieuse.--Musique du
sacre.--M. Lesueur et la marche de Boulogne.--Joséphine couronnée par
l'empereur.--Le regard d'intelligence.--Le couronnement et l'idée du
divorce.--Chagrin de l'empereur et ce qui le causait.--Serment du
sacre.--La galerie de l'archevêché.--Trône de Leurs
Majestés.--Illuminations.--Présens offerts par l'empereur à l'église de
Notre-Dame.--La discipline et la tunique de saint Louis.--Médailles du
couronnement de l'empereur.--Réjouissances publiques.


CHAPITRE V.

Cérémonie de la distribution des aigles.--Allocution de
l'empereur.--Serment.--La grande revue et la pluie.--Banquet aux
Tuileries.--Panégyrique de la conscription, fait par
l'empereur.--Grandes réceptions.--Fête à l'Hôtel-de-Ville de
Paris.--Distribution de comestibles bien réglée.--Le vaisseau de
feu.--Passage du mont Saint-Bernard au milieu des flammes.--Toilette et
service en or, offerts à Leurs Majestés par la ville de Paris.--Le
ballon de M. Garnerin.--Incident curieux.--Voyage _par air_, de Paris à
Rome, _en vingt-quatre heures_.--Billet de M. Garnerin et lettre du
cardinal Caprara.--Les bateliers et la maison flottante.--Quinze lieues
par heure.--Histoire d'un aérostat.--Intrépidité de deux
femmes.--Gratifications accordées par la ville de Paris.--Bonté de
l'empereur et de son frère Louis.--Grâce accordée par
l'empereur.--Statue érigée à l'empereur dans la salle des séances du
Corps-Législatif.--L'impératrice Joséphine et le chœur de
Gluck.--Heureux à-propos.--Le voile levé par les maréchaux Murat et
Masséna.--Fragment d'un éloge de l'empereur, prononcé par M. de
Vaublanc.--Bouquet et bal.--Profusion de fleurs au mois de janvier.


CHAPITRE VI.

Mon mariage avec mademoiselle Charvet.--Présentation de ma femme à
madame Bonaparte.--Le général Bonaparte ouvrant les lettres adressées à
son courrier.--Le général Bonaparte veut voir M. et madame Charvet.--M.
Charvet suit madame Bonaparte à Plombières.--Établissement de M. Charvet
et de sa famille à la Malmaison.--Madame Charvet, secrétaire intime de
madame Bonaparte.--Mesdemoiselles Louise et Zoé Charvet, favorites de
Joséphine.--Fantasmagorie à la Malmaison.--Jeux de Bonaparte et des
dames de la Malmaison.--M. Charvet quitte la maison pour le château de
Saint-Cloud.--Les anciens portiers et frotteurs de la reine sont
replacés.--Incendie du château et mort de madame Charvet.--L'impératrice
veut voir mademoiselle Charvet.--Elle veut lui servir de mère et lui
donner un mari.--L'impératrice se plaint à M. Charvet de ne pas voir ses
filles.--On promet une dot à ma femme.--Argent dissipé et manque de
mémoire de l'impératrice Joséphine.--L'impératrice marie ma
belle-sœur.--Recommandation bienveillante de l'impératrice.--Ma
belle-sœur, mademoiselle Joséphine Tallien et mademoiselle Clémence
Cabarus,--Madame Vigogne et les protégées de l'impératrice.--La jeune
pensionnaire et le danger d'être brûlée.--Présence d'esprit de madame
Vigogne.--Visite a l'impératrice.


CHAPITRE VII.

Portrait de l'impératrice Joséphine.--Lever de l'impératrice.--Détails
de toilette.--Audiences de l'impératrice.--Réception des
fournisseurs.--Déjeuner de l'impératrice.--Madame de La Rochefoucault
première dame d'honneur.--L'impératrice au billard.--Promenades dans le
parc fermé.--L'impératrice avec ses dames.--L'empereur venant surprendre
l'impératrice au salon.--Dîner de l'impératrice.--L'empereur fait
attendre.--Les princes et les ministres à la table de
l'empereur.--L'impératrice et M. de Beaumont.--Partie de
trictrac.--L'impératrice un jour de chasse.--Toutes les dames à la table
de Leurs Majestés.--L'impératrice vient passer la nuit avec
l'empereur.--Détails sur le réveil des augustes époux.--Goût de
l'impératrice pour les bijoux.--Anecdote sur le premier mariage de
l'impératrice.--Les poches de madame de Beauharnais.--Joyaux de
l'impératrice Joséphine.--L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette trop
petite pour contenir ceux de Joséphine.--Jalousie de Joséphine.--Mémoire
de l'impératrice.--L'impératrice rétablit l'harmonie entre les frères de
l'empereur.--Trait de bonté de l'impératrice Joséphine pour son valet de
chambre.--Sévérité de l'empereur; il veut renvoyer M. Frère.--Le valet
de chambre rentre en grâce.--Oubli d'un bienfait.--Générosité de
l'impératrice.--Comment les valets de chambre de l'impératrice
employaient leur temps.--Détails sur une première fille de M. de
Beauharnais, premier mari de Joséphine.--L'impératrice lui fait épouser
un préfet de l'empire.--Tendresse de l'impératrice pour Eugène et
Hortense.--Détails sur la vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière.)--Le
portrait de famille.--L'impératrice me fait appeler pour voir ce
portrait.--Amour de Joséphine pour ses petits-enfans.--Un mot sur le
divorce.--Lettre du prince Eugène à sa femme.--Mes voyages à la
Malmaison après le divorce.--Commissions de l'empereur pour
l'impératrice Joséphine.--Mes adieux à l'impératrice.--Recommandations
de cette princesse.--L'impératrice désire voir l'empereur.--Visite à
Joséphine avant la campagne de Russie.--Visite à l'impératrice après
cette campagne.--Lettres dont je suis chargé.--Conversation avec
l'impératrice.--Ma femme va voir l'impératrice et lui montre mes
lettres.--Détails sur le budget de l'impératrice après le
divorce.--Conseil présidé par l'impératrice en robe de
toile.--L'impératrice trompée par les marchands.--Politesse de
l'impératrice.--Manière dont Joséphine punissait ses dames.--Magasin
d'objets précieux appartenant à l'impératrice.--Partage entre ses enfans
et les frères et sœurs de l'empereur.--M. Denon.--Le cabinet d'antiques
de la Malmaison.--M. Denon et la collection de médailles de
l'impératrice.--Visite de l'impératrice à l'empereur pendant que je
faisais sa toilette.--Le maillot et la pétition.--L'orpheline sauvée de
la Seine.--M. Fabien Pillet et sa femme chez l'impératrice.--Scène
touchante.


CHAPITRE VIII.

Le général Junot nommé ambassadeur en Portugal.--Anecdote sur ce
général.--La poudre et _la titus_.--Le grognard récalcitrant, et Junot
faisant l'office de perruquier.--Emportemens de Junot.--Junot,
gouverneur de Paris, bat les employés d'une maison de jeu.--L'empereur
le réprimande dans des termes de mauvais augure.--Adresse de Junot au
pistolet.--La pipe coupée, etc.--La belle Louise, maîtresse de
Junot.--La femme de chambre de madame Bonaparte rivale de sa
maîtresse.--Indulgence de Joséphine.--Brutalité d'un jockey
anglais.--NAPOLÉON, ROI D'ITALIE.--Second voyage de Constant en
Lombardie.--Contraste entre ce voyage et le premier.--Baptême du second
fils du prince Louis.--Les trois fils d'Hortense, filleuls de
l'empereur.--L'impératrice aimant à suivre l'empereur dans ses
voyages.--Anecdote à ce sujet.--L'empereur obligé malgré lui d'emmener
l'impératrice.--Joséphine à peine vêtue dans la voiture de
l'empereur.--Séjour de l'empereur à Brienne.--Mesdames de Brienne et de
Loménie.--Souvenirs d'enfance de l'empereur.--Le dîner, wisk, etc.--Le
champ de la Rothière.--L'empereur se plaisant à dire le nom de chaque
localité.--Le paysan de Brienne et l'empereur.--La mère
Marguerite.--L'empereur lui rend visite, cause avec elle et lui demande
à déjeuner.--Scène de bonhomie et de bonheur.--Nouvelle anecdote sur le
duc d'Abrantès.--Junot et son ancien maître d'école.--L'empereur et son
ancien préfet des études.--Bienfaits de l'empereur à Brienne.--Passage
par Troyes.--Détresse de la veuve d'un officier-général de l'ancien
régime.--L'empereur accorde à cette dame une pension de mille
écus.--Séjour à Lyon.--Soins délicats, mais non désintéressés, du
cardinal Fesch.--Générosité de son éminence bien rétribuée.--Passage du
Mont-Cénis.--Litières de Leurs Majestés.--Halte à l'hospice.--Bienfaits
accordés par l'empereur aux religieux.--Séjour à Stupinigi.--Visite du
pape.--Présens de Leurs Majestés au pape et aux cardinaux
romains.--Arrivée à Alexandrie.--Revue dans la plaine de
MARENGO.--L'habit et le chapeau de Marengo.--Le costume de l'empereur à
Marengo, prêté à David pour un de ses tableaux.--Description de la
revue.--Le nom du général Desaix.--Souvenir triste et
glorieux.--Entrevue de l'empereur et du prince Jérôme.--Cause du
mécontentement de l'empereur.--Jérôme et Miss Paterson.--Le prince
Jérôme va délivrer des Génois prisonniers à Alger.--Affection de
Napoléon pour Jérôme.


CHAPITRE IX.

Séjour de l'empereur à Milan.--Emploi de son temps.--Le prince Eugène
vice-roi d'Italie.--Déjeuner de l'empereur et de l'impératrice dans
l'île de l'Olona.--Visite dans la chaumière d'une pauvre
femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre heureux.--Réunion de la
république ligurienne à l'empire français.--Trois nouveaux départemens
au royaume d'Italie.--Voyage de l'empereur à Gênes.--Le sénateur Lucien
chez son frère.--L'empereur veut faire divorcer son frère.--Réponse de
Lucien.--Colère de l'empereur.--Émotion de Lucien.--Lucien repart pour
Rome.--Silence de l'empereur à son coucher.--La véritable cause de la
brouillerie de l'empereur et de son frère Lucien.--Détails sur les
premières querelles des deux frères.--Réponse hardie de
Lucien.--L'empereur brise sa montre sous ses pieds.--Conduite de Lucien,
ministre de l'intérieur.--Les blés passent le détroit de Calais.--Vingt
millions de bénéfice et l'ambassade d'Espagne.--Réception de Lucien à
Madrid.--Liaison entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions
pour deux plénipotentiaires.--Amitié de Charles IV pour Lucien.--Le roi
d'Espagne envie le sort de son premier écuyer.--Amour de Lucien pour une
princesse.--Le portrait et la chaîne de cheveux.--Le nœud de chapeau de
la seconde femme de Lucien.--Détails sur le premier mariage de Lucien,
racontés par une personne de l'hôtel même.--Espionnages.--Le maire du
dixième arrondissement et les registres de l'état civil.--Empêchement de
mariage.--Cent chevaux de poste retenus et départ pour le
Plessis-Chamant.--Le curé adjoint.--Le curé conduit de brigade en
brigade.--Arrivée du curé aux Tuileries.--Le curé dans le cabinet du
premier consul.--Plus de peur que de mal.--Conversation entre le
factotum de M. Lucien et son secrétaire, le jour de la proclamation de
l'empire français.--Détails sur l'inimitié entre Lucien et madame
Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Méseray.--Générosité de M.
le comte Lucien.--Dégoût de M. le comte; il ne veut pas tout
perdre.--Funeste présent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre séjour à
Gênes.--Fêtes données à l'empereur.--Départ de Turin pour
Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote racontée par le
docteur Corvisart.


CHAPITRE X.

Séjour à Munich et à Stuttgard.--Mariage du prince Eugène avec la
princesse Auguste-Amélie de Bavière.--Fêtes.--Tendresse mutuelle du
vice-roi et de la vice-reine.--Comment le vice-roi élevait ses
enfans.--Un trait de l'enfance de sa majesté l'impératrice actuelle du
Brésil.--Portrait du feu roi de Bavière, Maximilien Joseph.--Souvenirs
de son ancien séjour à Strasbourg, comme colonel au service de
France.--Amour des Bavarois pour cet excellent prince.--Dévoûment du roi
de Bavière pour Napoléon.--La main de Constant dans une main
royale.--Contraste entre la destinée du roi de Bavière et celle de
l'empereur.--Les deux tombeaux.--Portrait du prince royal, aujourd'hui
roi de Bavière.--Surdité et bégaiement.--Gravité et amour pour
l'étude.--Opposition du prince-royal contre l'empereur.--Voyage du
prince Louis (de Bavière) à Paris.--Sommeil de ce prince au spectacle,
et la _méridienne_ de l'archi-chancelier de l'empire.--Portrait du roi
de Wurtemberg.--Son énorme embonpoint.--Son attitude à table.--Sa
passion pour la chasse.--La monture difficile à trouver.--Comment on
dressait les chevaux du roi à porter l'énorme poids de leur
maître.--Dureté excessive du roi de Wurtemberg.--Détails singuliers à ce
sujet.--Fidélité gardée par ce monarque.--Luxe du roi de Wurtemberg.--Le
prince royal de Wurtemberg.--Le prince primat.--Toilette surannée des
princesses allemandes.--Les coches et les paniers.--Les journaux des
modes, français.--Tristes équipages.--Portrait du prince de
Saxe-Gotha.--Coquetterie de ci-devant jeune homme.--Michalon le
coiffeur, et les perruques à la Cupidon.--Toilette extravagante d'une
princesse de la confédération, au spectacle de la cour.--Madame
_Cunégonde_.--L'impératrice Joséphine se souvient de _Candide_.--Le
prince Murat, grand duc de Berg et de Clèves.--Le prince Charles-Louis
Frédéric de Bade vient à Paris pour épouser une des nièces de
l'impératrice Joséphine.--Portrait de ce prince.--La première nuit des
noces.--Vive résistance.--Condescendance d'un bon mari.--La queue
sacrifiée.--Rapprochement et bon ménage.--Le grand-duc de Bade à
Erfurt.--L'empereur Alexandre excite sa jalousie.--Maladie et mort du
grand-duc de Bade.--Un mot sur sa famille.--La grande-duchesse se livre
à l'éducation de ses filles.--Fêtes, chasses, etc.--Gravité d'un
ambassadeur turc, suivant une chasse impériale.--Il refuse l'honneur de
tirer le premier coup.


CHAPITRE XI.

Coalition de la Russie et de l'Angleterre contre l'empereur.--L'armée de
Boulogne en marche vers le Rhin.--Départ de l'empereur.--Tableau de
l'intérieur des Tuileries, avant et après le départ de l'empereur pour
l'armée.--Les courtisans _civils_ et le jour sans soleil.--Arrivée de
l'empereur à Strasbourg, et passage du pont de Kehl.--Le
rendez-vous.--L'empereur inondé de pluie.--Le chapeau de
charbonnier.--Les généraux Chardon et Vandamme.--Le rendez-vous oublié,
et pourquoi.--Les douze bouteilles de vin du Rhin.--Mécontentement de
l'empereur.--Le général Vandamme envoyé à l'armée
wurtembergeoise.--Courage et rentrée en grâce.--L'empereur devance sa
suite et ses bagages, et passe tout seul la nuit dans une
chaumière.--L'empereur devant Ulm.--Combat à outrance.--Courage
personnel et sang-froid de l'empereur.--Le manteau militaire de
l'empereur servant de linceul à un vétéran.--Le canonnier blessé à
mort.--Capitulation d'Ulm; trente mille hommes mettent bas les armes aux
pieds de l'empereur.--Entrée de la garde impériale dans
Augsbourg.--Passage à Munich.--Serment d'alliance mutuelle, prêté par
l'empereur de Russie et le roi de Prusse, sur le tombeau du grand
Frédéric; rapprochement.--Arrivée des Russes.--Le Couronnement, et la
bataille d'Austerlitz.--L'empereur au bivouac.--Sommeil de
l'empereur.--Visite des avant-postes.--Illumination
militaire.--L'empereur et ses braves.--Bivouac des gens de service.--Je
fais du punch pour l'empereur.--Je tombe de fatigue et de
sommeil.--Réveil d'une armée.--Bataille d'Austerlitz.--Le général Rapp
blessé; l'empereur va le voir.--L'empereur d'Autriche au
quartier-général de l'empereur Napoléon.--Traité de paix.--Séjour à
Vienne et à Schœnbrunn.--Rencontre singulière.--Napoléon et la fille de
M. de Marbœuf.--Le courrier Moustache envoyé à l'impératrice
Joséphine.--Récompense digne d'une impératrice.--Zèle et courage de
Moustache.--Son cheval tombe mort de fatigue.


CHAPITRE XII.

Retour de l'empereur à Paris.--Aventure en montant la côte de
Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de l'empereur.--Rude
accueil, et grâce refusée. Je reconnais mademoiselle de Lajolais.--Le
général Lajolais deux fois accusé de conspiration.--Arrestation de sa
femme et de sa fille.--Rigueurs exercées contre madame de
Lajolais.--Résolution extraordinaire de mademoiselle de Lajolais.--Elle
se rend seule à Saint-Cloud et s'adresse à moi.--Je fais parvenir sa
demande à sa majesté l'impératrice.--Craintes de Joséphine.--Joséphine
et Hortense font placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de
l'empereur.--Attention et bonté des deux princesses.--Constance
inébranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en présence de
l'empereur.--Scène déchirante.--Sévérité de l'empereur.--Grâce
arrachée.--Évanouissement.--Soins donnés à mademoiselle de Lajolais par
l'empereur.--Les généraux Wolff et Lavalette la reconduisent à son
père.--Entrevue du général Lajolais et de sa fille.--Mademoiselle de
Lajolais obtient aussi la grâce de sa mère.--Elle se joint aux dames
bretonnes pour solliciter la grâce des compagnons de George.--Exécution
retardée.--Démarche infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune
Destrem demande et obtient la grâce de son père.--Faveur
inutile.--Passage de l'empereur par Saint-Cloud, au retour
d'Austerlitz.--M. Barré, maire de Saint-Cloud.--L'arc _barré_ et _la
plus dormeuse_ des communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de
Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite révolution au
château.--Les manies des souverains sont epidémiques.


CHAPITRE XIII.

Liaisons secrètes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la
conduite d'un honnête homme.--Ce que Napoléon entendait par
_immoralité_.--Tentations des souverains.--Discrétion de
l'empereur.--Jalousie de Joséphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous dans
l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tête à tête
_avec un ministre_.--Soupçons et agitation de l'impératrice.--Ma
consigne me force à mentir.--L'impératrice plaidant à mes dépens le faux
pour savoir le vrai.--Petite réprimande adressée à mon sujet par
l'empereur à l'impératrice.--Je suis justifié.--Bouderie
passagère.--Durée de la liaison de l'empereur avec madame
Gazani.--Madame de Rémusat dame d'honneur de l'impératrice.--Expédition
nocturne de Joséphine et de madame de Rémusat.--Ronflement
formidable.--Terreur panique et fuite précipitée.--Larmes et rire
fou.--L'allée des Veuves.--L'empereur en bonnes fortunes.--Le prince
Murat et moi nous l'attendons à la porte de...--Inquiétude de
Murat.--Mot _impérial_ de Napoléon.--Les pourvoyeurs officieux.--Je suis
sollicité par certaines dames.--Ma répugnance pour les marchés
clandestins.--Anciennes attributions du premier valet de chambre, non
rétablies par l'empereur.--Complaisance d'un général.--Résistance d'une
dame _après_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse
Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre
l'impératrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les
suites.--Naissance d'un enfant impérial.--Éducation de cet
enfant.--Mademoiselle E... à Fontainebleau.--Mécontentement de
l'empereur.--Rigueur envers la mère et tendresse pour le fils.--Les
trois fils de Napoléon.--Distractions de l'empereur à Boulogne.--La
belle Italienne.--Découverte et proposition de Murat.--Mademoiselle L.
B.--Spéculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint
échauffé.--Œillades en pure perte.--Visite à mademoiselle
Lenormand.--Discrétion de mademoiselle L. B. sur les prédictions de la
devineresse.--Crédulité justifiée par l'événement.--Balivernes.


CHAPITRE XIV.

Les trônes de la famille impériale.--Rupture du traité fait avec la
Prusse.--La reine de Prusse et le duc de Brunswick.--Départ de
Paris.--Cent cinquante mille hommes dispersés en quelques jours.--Mort
du prince Louis de Prusse.--Guindé, maréchal-des-logis du 10e de
hussards.--La voiture de Constant versée sur la route.--Empressement des
soldats à lui porter secours.--Le chapeau et le premier valet de chambre
du petit caporal.--Arrivée de l'empereur sur le plateau de
Weimar.--Chemin creusé dans le roc vif.--Danger de mort couru par
l'empereur.--L'empereur à plat ventre.--Compliment de l'empereur au
soldat qui avait failli le tuer.--Fruits de la bataille d'Iéna.--Mort du
général Schmettau et du duc de Brunswick.--Fuite du roi et de la reine
de Prusse.--La reine amazone passant la revue de son armée.--Costume de
la reine.--La reine poursuivie par des hussards français.--Ardeur et
propos des soldats.--Les dragons Klein.--Réprimande adressée et
récompense accordée par l'empereur aux soldats qui avaient poursuivi la
reine de Prusse.--Clémence envers le duc de Weimar.--Quel était le lit
de Constant sous la tente de l'empereur.--Constant partage son lit avec
le roi de Naples.--Une nuit de l'empereur et de Constant de l'empereur à
l'armée.--Le petit croûton et le verre de vin.--Intrépidité du
contrôleur de la bouche.--Visite du champ de bataille.--L'empereur
accablé de fatigue.--Réveil gracieux de l'empereur.--Sa facilité à se
rendormir.--Travail particulier de l'empereur aux approches d'une
bataille.--Les cartes et les épingles.--Activité du service en campagne
et en voyage.--Promptitude des préparatifs.--Une ambulance changée en
logement pour l'empereur.--Cadavres, membres coupés, taches de sang,
etc., enlevés en quelques minutes.--L'empereur dormant sur le champ de
bataille.--En route sur Potsdam.--Orage.--Rencontre d'une Égyptienne,
veuve d'un officier français.--Bienfait de l'empereur.--L'empereur à
Potsdam.--Les reliques du grand Frédéric.--Charlottembourg.--Toilette de
l'armée avant d'entrer dans Berlin.--Entrée à Berlin.--L'empereur
faisant rendre les honneurs militaires au buste du grand Frédéric.--Les
grognards.--Égards de l'empereur pour la sœur du roi de Prusse.--Grande
revue.--Pétition présentée par deux femmes.--Curiosité de
l'empereur.--Mission confiée à Constant.--Une suppliante de seize
ans.--L'_étiquette_.--Entretien muet.--L'empereur peu satisfait de son
tête-à-tête.--Enlèvement.--Singulière rencontre.--Aventures de la jeune
Prussienne.--Crédulité suivie de détresse.--Constant recommande la belle
Prussienne à l'empereur.--Retour d'un caprice.--Objections de
Constant.--Générosité de l'empereur.


TABLE DU TROISIÈME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Avertissement de l'auteur.--Isolement des jeunes femmes pendant la
révolution.--Ma naissance et mes parens.--Le général D..... mon
père.--Le baron de V... mon mari.--Une première imprudence.--Sage
prévoyance de mon père.--Le général D..... à l'armée du Nord.--Déférence
de Carnot pour mon père.--Carnot dans le cabinet du général
D.....--Conduite de Carnot envers mon père.--Carnot le sauve de
l'exil.--Amour-propre de Carnot.--Mallet du Pan et le Mercure de
Genève.--Les représentans du peuple en mission à Besançon.--Bernard de
Saintes.--Son hôtel;--son costume;--ses manières.--Brusquerie tout à
coup suivie de politesse.--Le jacobin de bonne compagnie.--Effrayante
proposition de Bernard de Saintes et explication de ses prévenances.--M.
Briot, aide-de-camp de Bernard de Saintes.--Arrivée de Robespierre le
jeune à Besançon.--Comment je fus délivrée des poursuites de Bernard de
Saintes.--Je me rends à Paris.--Danger des châteaux en Espagne.--Les
plaisirs de Paris après la terreur.--Première représentation
d'Olympie.--La première robe de velours.--Un triomphe de
toilette.--Sages maximes de La Rochefoucault et de M. de Ségur.--Vie de
dissipation.--Mes démarches pour obtenir le rappel de mon mari.--Retour
de mon père à Paris.--Relations de mon père avec madame de
Staël.--Susceptibilité extrême de madame de Staël.--Mon père me présente
chez cette dame.--Réflexion, sur une pensée de madame Necker.--Danger
des périphrases. Pag I


CHAPITRE II

Visite aux directeurs.--Embarras de madame R.... au petit
Luxembourg.--Le meuble des Gobelins.--Le salon de Barras.--M. de
Talleyrand, madame de Staël, Bernadotte, etc. chez Barras.--Intimité de
Barras et de madame Tallien.--Scandales de la cour de Barras.--Mot
spirituel sur madame de Staël.--Dévouement de madame de Staël, en
amitié.--Une repartie de M. de Talleyrand.--Madame Grand, madame de
Flahaut, et madame de Staël.--Autre repartie de M. de
Talleyrand.--Indiscrétion de madame de Staël.--Garat le sénateur, Garat
le chanteur, et Garat le tribun.--Fatuité de Garat le chanteur.--Bonnes
fortunes de son frère le tribun.--L'écritoire oubliée.--Mauvais succès
de mes démarches.--Je suis mon père dans son ermitage.--Mort de mon
beau-père et de ma belle-mère.--Leurs bontés pour moi.--Bonaparte,
premier consul.--Mon père retourne seul à Paris.--Mon père unanimement
proposé pour le sénat.--Mon mari rayé de la liste des émigrés.--Mort de
mon père.--Premier exemple de funérailles religieuses, depuis la
terreur.--Article d'un journal sur les obsèques du général
D.....--Grandes qualités du général D.....--Ses travaux devant
Gibraltar--Ses ouvrages.--Hommage solennel rendu à la mémoire de mon
père par le corps du génie, seize ans après sa mort.


CHAPITRE III.

Madame Récamier.--Concert chez madame Récamier.--Madame Regnault de
Saint-Jean d'Angély et madame Michel.--M. Adrien de Montmorency.--Une
journée chez madame Récamier, à Clichy-la-Garenne.--Une messe dans
l'église de Clichy.--Fox, lord et lady Holland, Erskine, le général
Bernadotte, Adair et le général Moreau chez madame Récamier.--MM. de
Narbonne, Em. Dupaty, de Longchamp, de Lamoignon, Mathieu de
Montmorency.--Un moment d'embarras.--Présentation.--Déjeuner; entretien
de l'auteur avec M. Adair.--Conversation de Fox et de Moreau.--Modestie
et amabilité de Moreau.--Moreau destiné par sa famille à la profession
d'avocat.--La Harpe, lord Erskine et M. de Narbonne.--Eugène Beauharnais
et M. Philippe de Ségur.--Invitation d'Eugène à Fox, de la part de
Joséphine.--Romance de Plantade, chantée par madame Récamier.--La
duchesse de Gordon et lady Georgiana, sa fille.--La belle
Anglaise.--Lecture du _Séducteur amoureux._--Le _Diou de la
danse_.--Madame Récamier, mademoiselle de Crigny et lady Georgiana,
élèves de Vestris.--Gavotte et ravissement de Vestris.--Promenade au
bois de Boulogne.--M. Récamier.--MM. Degerando et Camille Jordan.--Le
sauvage de l'Aveyron, et M. Yzard, son gouverneur.--Habitudes du sauvage
indomptables.--Insensibilité et gloutonnerie.--Escapade.--Le sauvage en
liberté.--Chasse et reprise.--Le sauvage en jupon.--Querelle entre La
Harpe et Lalande.--Goût de celui-ci pour les araignées.--MM. de
Cobentzel; MM. de Berckeim et Dolgorouki.--Douleur et folie.--Promenade
dans le village.--Noce et bal champêtres à la guinguette de
Clichy.--Madame de Staël, madame Viotte, le général Marmont, le marquis
de Luchésini.--_Agar au désert_, scènes dramatiques jouées par madame de
Staël et madame Récamier.--Talent dramatique de madame de
Staël.--Romance de madame Viotte.--M. de Cobentzel dans les
_crispins_.--Souper.--Opinion de M. de Cobentzel sur les divers repas.


CHAPITRE IV.

Fête au Raincy, chez M. Ouvrard.--Magnifique hospitalité de M.
Ouvrard.--Les portiers ministres d'état.--Madame Tallien.--Description
de la salle du banquet.--Lord et lady Holland, madame Visconti, madame
Roger.--La princesse Dolgorouki, et le prince Potemkin.--Fox et ses
amis.--Généraux français, diplomates étrangers, etc.--Autre conversation
de l'auteur avec M. Adair.--Fox à la Malmaison.--Amabilité de
Joséphine.--Fox applaudi au théâtre français.--Fox trouvant son buste
chez le premier consul.--Accueil fait à Fox, par Bonaparte.--Fox
recherché avec empressement.--Le général Lafayette et Kosciusko.--Partie
de chasse, à courre et au tir.--Délicatesse de M. Ouvrard.--MM.
d'Hantcour et Destilières, le général Moreau.--Tentes et tables dressées
dans la forêt de Bercy.--Mésaventure de Berthier et de madame
Visconti.--Le cheval emporté, chute de Berthier dans une mare; retraite
précipitée.--Conversation avec le général Lannes.--Opinion de Lannes sur
l'état militaire.--Pressentiment et souvenir.--La forêt
illuminée.--Dégoût de M. Erskine pour la chasse.--MM. de Saint-Farre et
Saint-Albin, fils du duc d'Orléans.--Symphonies et fanfares pendant le
dîner.--Chanson; couplets en l'honneur de lady Holland.--Bal sur la
pelouse.--M. Ouvrard en butte à l'inimitié de Bonaparte.--M. Collot
prenant la défense de M. Ouvrard; réponse de Bonaparte.--Bals masqués du
salon des étrangers.--Jeu effrayant.--Le danseur Duport; mesdames
Bigotini et Miller.--Générosité d'un Anglais.--Scène singulière; entrave
secrète et conversation de Joséphine et de madame Tallien, au cercle des
étrangers.


CHAPITRE V.

Sépulture de mon père dans le parc de sa maison de
campagne.--Imprévoyance.--Maison ruineuse.--Confiance de mon mari en
moi.--Son insouciance.--Visite à ma mère.--Maladie.--Travaux
d'embellissement à ma maison de campagne.--Voyage en Angleterre, à la
paix d'Amiens.--Le Ranelagh.--Madame Fitzhebert et le prince de
Galles.--Lady Jersey.--Perfidie attribuée à une femme.--La première nuit
des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la reine
Caroline.--Dureté et froideur du prince de Galles envers sa
femme.--Manières étranges de la princesse de Galles.--Courte faveur de
lady Jersey.--Retour du prince de Galles à madame Fitzhebert.--Passion
du prince pour cette dame.--Toast porté par le prince à sa
maîtresse.--Le prince de Galles et les femmes de quarante ans.--Le
prince de Galles inséparable de madame Fitzhebert.--Amabilité du prince
à mon égard.--Il me présente à la duchesse de Devonshire.--Conversation
avec le prince.--Son genre d'esprit.--Bonhomie d'un voyageur.--Le prince
de Galles parlant parfaitement français.--Le prince régent et Henri
V.--Excès de familiarité puni.--Fête magnifique chez la duchesse de
Devonshire.--Monseigneur le duc d'Orléans et le duc de Beaujolais, son
frère.--Les _routs_ de Londres.--Les _parties de thé_.--Les _belles_
pommes de terre et le _capital_ beefstake.--Les peines
d'estomac.--Timidité des Anglaises.--Leurs bonnes qualités.--Les femmes
mariées en France et en Angleterre.


CHAPITRE VI

Beauté des Anglaises.--Comparaison entre les Anglaises et les
Françaises.--Les enfans.--Les veuves.--Liberté des jeunes
filles.--Respect et froideur filiale.--Le poëte Shandy.--L'aïeul et les
petits-fils.--Autorité paternelle absolue en Angleterre.--Les maisons de
Londres.--Une ville de bourgeois.--Commodité et tristesse.--Les salles
de spectacle.--L'opéra italien à Londres.--Un bal masqué.--Gaîté
anglaise, gravité française.--Les voyages.--Manie du changement chez les
Anglais.--Les voyages d'_agrément_.--La reine Caroline, _reine de la
canaille_.--Bergami et les caricatures.--La reine à
Hammersmith.--L'alderman Hood.--Costume et coiffure de la reine.--Les
corporations.--Équipage grotesque des dames de la cour de
Hammersmith.--Le parc de la reine dévasté par ses _courtisans_.--Audace
et humiliation de la reine au couronnement de George IV.--Maladie et
mort de la reine attribués à son désappointement.--Convoi de la
reine.--Patience des soldats anglais mise à l'épreuve.--Insolence et
poltronnerie de la canaille.--Visite dans une brasserie.--M. Brunel,
ingénieur.


CHAPITRE VII.

Les deux maisons des habitans de Londres.--La noblesse
anglaise.--Taciturnité générale.--Le château de Blenheim, récompense
nationale décernée au duc de Marlborough.--Architecture de
Blenheim.--Trophées attristans.--Terre du marquis de Buckingham.--Les
tableaux.--Vénus en Jupon d'indienne.--L'estomac classique.--Le château
de Park-Place.--Terre du lord Harcourt.--Oxford.--Les universités.--La
jeunesse française et la jeunesse anglaise.--Les étudians anglais.--La
grotte et le diamant.--Impromptu de lord Albermale.--Le cadeau
impossible.--Distinction des rangs.--Doux visages et rudes
manières.--Affectation des femmes en France et en Angleterre, attribuée
à des causes différentes.--Cheltenham.--Bath.--Les jeunes
poitrinaires.--Windsor.--Richemont.--Les gazons anglais; d'où provient
leur fraîcheur.--Retour en France.


CHAPITRE VIII.

Mauvais goût très-dispendieux.--Mon voisin M. Lecouteulx de
Canteleu.--Je revois madame de Staël.--M. Melzi, président de la
république ligurienne.--M. Godin.--La belle Grecque.--Rien que de beaux
yeux.--Mariage devant l'arbre de la
liberté.--Divorce--Cambacérès.--Fâcheux effets du ridicule.--L'abbé
Sieyès.--Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.--L'arrêt
d'exil.--Madame de Chevreuse.--Dureté de l'empereur.--Mort de madame de
Chevreuse.--Mort du duc d'Enghien.--Procès de Moreau.--Conversation
entre le premier consul et M. de Canteleu.--MM. de
Polignac.--Brouillerie entre madame Moreau et Joséphine.--Justification
imprudente.--Le portrait.--Recommandations aux jeunes femmes.--MM. de
Toulougeon et de Crillon chez M. de Cauteleu.--L'inflexible
Moniteur.--Mort de madame de Canteleu.--Joséphine voulant faire rompre
son mariage avec Bonaparte.--Sage conseil de M. de Canteleu.--Inquiétude
de Joséphine.--Manœuvres de Lucien contre Joséphine.--Bonaparte refusant
sa porte à Joséphine.--Larmes et réconciliation.--Superstition de
Napoléon.--Adresse de Joséphine.--Le confident discret.--Reconnaissance
de Joséphine.--Je suis recommandée à Joséphine par M. Lecouteulx de
Canteleu.


CHAPITRE IX

Supplément au journal du voyage à Mayence.--Madame la princesse de
Craon.--Le prince de B..... et ses deux fils.--Faveurs de Napoléon non
sollicitées.--Motifs pour les accepter.--Froideur de Louis XVIII, et
irritation du prince de B......--M. d'Aubusson.--Le prince de B......
demandant la clef de chambellan et craignant de l'obtenir.--Madame la
princesse de B...... écrit à l'empereur.--Causticité de madame de
Balbi.--Anne et _zèbre_ de Montmorency.--Madame de Lavalette, dame
d'atours.--Attributions de sa place usurpées par l'impératrice
Joséphine.--Joséphine abuse du blanc.--Fâcheux effet du blanc sur le
visage de l'impératrice.--Les farines.--Question indiscrète d'un
docteur.--Réponse normande.--Le rouge et le blanc.--Toilette de
Joséphine et de ses dames pour la cérémonie du 14 juillet.--Portrait de
M. Denon.--Service d'honneur de l'impératrice pendant le voyage à
Aix-la-Chapelle.--M. Deschamps, secrétaire des commandemens de
l'impératrice.--Ses idées sur les alimens.--Influence des alimens sur
l'esprit.--Routes défoncées.--Frayeur de Joséphine.--Excès de prudence
pris pour du courage.--Confusion de mots.--La crainte du
tonnerre.--Attention charmane de Joséphine pour l'auteur.--Voiture
versée.--Importance de la première femme de chambre, et simplicité de
l'impératrice.

CHAPITRE X.

Vérité des tableaux de Téniers.--Beaux paysages et affreuse
population.--Influence de la vie sédentaire et de l'abus du
café.--Séjour à Aix-la-Chapelle.--L'impératrice à la
préfecture.--Heureux hasard.--Mauvaise habitude et mauvaise humeur de
madame de L....--L'auteur citée pour modèle par Joséphine.--Lésinerie de
madame de L....--L'eau de Cologne de J. M. Farina.--Adoration
perpétuelle devant l'empereur.--Napoléon questionneur.--M. de R.......
courtisan parfait.--Définition du courtisan par le duc d'Orléans,
régent.--Jalousie excitée par la broderie d'un habit.--Colère de M.
d'Aubusson.--Plaisanterie cruelle.--Portrait de madame de La
Rochefoucault.--Ambition et désappointement.--Piége de cour.--Le général
Franceschi.--Naïveté de sa femme.--Querelles et coups de
pincettes.--Diplomatie féminine à propos de révérences.--La révérence en
pirouette.--Embarras, consultations et explication.--Les visages et les
masques.--Gaucherie germanique.--Passion d'une princesse pour M. de
Caulaincourt.--Colère de Napoléon excitée par la laideur d'une
actrice.--Réintégration de M. Méchin destitué.--Humanité du prince
primat.--Attention de ce prince pour l'auteur.--L'éventail brisé et
remplacé.--Erreur légère et chagrin de Joséphine.--Audiences de
Marie-Louise.--Questions habituelles de l'empereur répétées par
Marie-Louise.--Gaucherie impériale.--Mauvaise mémoire de Marie-Louise.

CHAPITRE XI.

De Mayence à Saverne.--Le général Ordener et madame de La
Rochefoucault.--Plaintes de madame de La Rochefoucault à
l'impératrice.--Bonté de Joséphine.--Sa douceur dégénérant en
faiblesse.--Jalousie entre ses femmes de chambre.--Mademoiselle Avrillon
et madame Saint-Hilaire.--Madame de La Rochefoucault grondant
l'impératrice.--Larmes de Joséphine.--Joséphine parlant de la mort du
duc d'Enghien.--Prières de Joséphine et regret de Napoléon.--Arrivée à
Nancy.--M. d'Osmond, évêque de Nancy.--Madame Lévi.--Invitation à
déjeuner refusée par l'impératrice.--_Autre temps, autres
mœurs_.--Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté de son
cœur.--Importunités des marchands.--Joséphine achetant une bourse que
son intendant refuse de payer.--Triomphe de Napoléon en voyage et froid
accueil des Parisiens.--Opinion de Napoléon sur le 10 août.--Mépris de
Napoléon pour le peuple.--Chagrins domestiques de
l'auteur.--Spéculations sur les fonds publics.--Engagement
imprudent.--Dépenses énormes et inévitables.--Vente à réméré de la terre
de V...--Beau rêve et triste réveil.--Le spéculateur en perte.--Fuite de
MM.*** et ruine de l'auteur.--Lettre de MM.*** à
l'auteur.--Résolution soudaine.--L'auteur priant l'impératrice
d'accepter sa démission.--Le général Foulers envoyé à l'auteur par
l'impératrice.--Instance de Joséphine.--Explication différée.

CHAPITRE XII.

Événement tragique raconté par madame de La Rochefoucault.--Dernière
précaution d'une mourante.--Désespoir d'un jeune homme.--Réflexions de
la maréchale... sur cette aventure.--Le voleur de cœur.--Attendrissement
suivi d'hilarité.--Le diamant volé et retrouvé.--Empressement des jeunes
femmes auprès de la maréchale...--La devise de la république brodée en
garniture de robe par ordre de la maréchale...--Tendresse du prince de
Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.--Conjectures.--Stupéfaction du
corps diplomatique.--Question de M. d'Azara à madame Duroc.--Méprise de
celle-ci.--Madame Duroc prise pour habile diplomate.--Désolation de
madame Duroc qui craint de passer pour sotte.--Promenade proposée par
l'empereur.--Correspondance mystérieuse.--Lettres anonymes.--Napoléon
dénoncé à Joséphine, et Joséphine dénoncée à Napoléon.--L'espion
cherchant à exciter la jalousie de l'empereur.--Secret
impénétrable.--Promenade à la Malmaison.--Noms rayés par
l'empereur.--Bonne mémoire de Napoléon.--Spectacle et cercle à la
cour.--Mésaventure d'un riche banquier.--Mot de la princesse Dolgorouki
sur la cour impériale.

CHAPITRE XIII.

Conversation avec l'impératrice, au sujet au mariage du prince
de....--Ordre donné par l'empereur au prince de se séparer de sa
maîtresse.--Esprit et paresse du prince de....--Démarches de
madame*** auprès de l'empereur.--Résultat de ses
démarches.--Madame***, mariée au prince de.....--Sotte timidité des
gens d'esprit, et audace heureuse des sots.--Mécontentement de
l'empereur.--Son aversion pour madame***.--Les deux premiers maris de
madame***.--Double complaisance, et argent reçu des deux
mains.--Consentement acheté fort cher.--Suite de la conversation avec
l'impératrice.--Détails racontés par l'impératrice sur les sœurs de
l'empereur.--Toilette de la princesse Pauline.--_Aisance_
incroyable.--Mort du fils du général Leclerc et de la princesse
Pauline.--Le café et le sucre.--Économie outrée de la princesse Pauline
et des frères et sœurs de Napoléon.--Traits de parcimonie de
madame-mère.--La dame de compagnie à mille francs d'appointemens, et le
voile de 500 francs.--Le melon au sucre.--Madame-mère se coupant des
chemises.--Parcimonie du cardinal Fesch.--Louis Bonaparte.--Exaltation
de ses sentimens.--Dehors froids et âme passionnée de Louis.--Sa
jalousie.--Mademoiselle C., amie de la reine Hortense.--Portrait de la
reine Hortense.--Hilarité d'Hortense excitée par une épithète
impériale.--Gravité de Cambacérès déconcertée.--Gravité d'un jugement de
Napoléon sur son frère Joseph.--Tête-à-tête de l'auteur avec
Joséphine.--L'impératrice enviant le sort d'une pauvre femme.--Aversion
de Joséphine pour l'étiquette.--Chagrin causé à l'impératrice par des
calomnies.--Lettre de Napoléon à Joséphine au sujet
d'Hortense.--Timidité d'Hortense vis-à-vis de Napoléon.--L'auteur
persiste dans sa résolution de s'éloigner de la cour.

CHAPITRE XIV.


Préparatifs de départ.--Devoirs pénibles.--Suppositions
ridicules.--Calomnies.--Souvenir redouté.--Faiblesse de caractère de
Joséphine.--Contes absurdes.--Pensée
accablante.--Désespoir.--Imprudence.--Horreur du monde.--Confiance
trompée.--Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa
retraite.--Goût de madame de V*** pour l'agriculture.--Les laquais
valets de ferme.--Souvenirs de Paris effacés.--Tranquillité
parfaite.--Un seul chagrin.--Bonté et empressement de Joséphine.--Place
accordée à M. de V***, sur la recommandation de
l'impératrice.--Rancune de l'amour-propre offensé.--Le créancier par
vengeance.--Mémoire de M. Lacroix-Frainville.--Beaucoup de mots et peu
de choses.--Réponse de l'auteur à ce mémoire.--Danger de
l'éloquence.--Mot du cardinal Duperron à ce sujet.--L'éloquence
pernicieuse à la tribune et au barreau.--Translation à Montmartre des
restes du général D...., père de l'auteur.--Nouvel abus de
confiance.--Retour de l'auteur dans sa terre.--Infidélité et ingratitude
de ses domestiques.--L'auteur renonce à l'agriculture.


CHAPITRE XV.

Moment d'ennui.--L'ennui chassé par la régularité.--L'alarme du coup de
cloche dans les couvens.--Faiblesses d'amour-propre.--Amour de la
solitude.--Devoirs de la société rendant plus amer le changement de
fortune.--Les commérages politiques et les soirées de
province.--Expérience faite par madame de V*** sur
elle-même.--Abstinence volontaire pendant trois mois.--Bon succès de
l'expérience.--Un mot sur l'ambition.--Le septuagénaire marié à une
jeune femme.--Honteux calcul.--Une place et la tombe.--La ronde des
fous.--L'auteur revient à Paris.--Insomnies.--Abus de l'opium.--Absences
de raison.--Maison de santé pour les aliénés.--Folie périodique.--Effets
opposés de la folie.--Mémoire trop fidèle.--Indifférence pour les
malades.--La folie causée souvent par de légères causes.--Guérison.--La
restauration.--Démission donnée par M. de V***.--Réflexions sur la
chute de Napoléon.--Les généraux de l'empire et le cortége de
Monsieur.--Cérémonie à Notre-Dame.--Départ pour l'exil et retour de
l'exil.--Abandon et fidélité.--Épisode.

CHAPITRE XVI.

Aventures de la présidente D***.--La mariée de treize ans et la dote
de 1,600,000 francs.--Miniature.--Négligence conjugale.--L'officier
amoureux.--Lettre d'amour écrite à la femme et remise au
mari.--Piége.--Rendez-vous perfide.--Effroi.--Le _basset à jambes
torses_.--Le piége se referme.--La jeune femme perdue par son
mari.--Éclat imprudent.--Cartel refusé.--La présidente D*** mise au
couvent.--Amour accru par les persécutions.--L'espion.--Tentative de
suicide.--Sortie du couvent.--Vigilance mise en défaut.--L'amant en
livrée.--Stations dans les auberges.--La chaumière et l'amour.--Le
couvent de Chaillot.--Imprudence.--Fureur du président
D***.--Arrestation et réclusion de la présidente dans une maison de
fous.--Constance d'un amant.--Les geôliers achetés.--Évasion et fuite en
Angleterre.--Révocation des lettres de cachet.--Retour de la présidente
à Paris.--Séduction, résistance et faiblesse.--Découverte
douloureuse.--Duel sur un paquebot.--Vengeance implacable du président
D***.--Madame D*** ruinée par son mari.--Le fils de M.
D***.--Constitution féminine.--Mystifications d'un Suédois.

CHAPITRE XVII.

Dangers de l'indépendance.--Influence de la seconde
éducation.--Exaltation.--Grave confidence.--Retour de Napoléon au 20
mars.--Calamités prévues.--Chagrin.--Trahisons et défections.--Mesures
impuissantes.--Moyen de salut imaginé par l'auteur.--Napoléon devant
être isolé des soldats.--Idée fixe.--Les destinées de la France
attachées à la vie de Napoléon.--La mort de Napoléon nécessaire au salut
de la France.--Comparaison entre le duelliste et le meurtrier par
dévouement.--Assassins sauveurs de leur patrie.--Scévola.--Hésitation et
résolution.--Plan de l'auteur.--Les petits pistolets et la chaise de
poste.--L'auteur faisant sacrifice de sa vie.--L'auteur au tir de
Lepage.--L'auteur communiquant son projet au prince de
Polignac.--Résignation du prince aux décrets de la
Providence.--Influence d'un sourire de M. de Polignac.--Réveil d'un rêve
de gloire.--Dévouement à deux maîtres.--L'auteur regrettant
l'inexécution de son projet.--Le prince de Polignac et la machine
infernale.--Accusation contre le prince réfutée par
l'auteur.--Désintéressement de l'auteur.--Indifférence de l'auteur pour
les jugemens du monde.--Opinion de l'auteur sur Napoléon.--M. de
Chateaubriand et Carnot.--_La main de fer et le gant de
velours_.--Esclavage de la presse périodique, sous
l'empire.--Invariabilité des sentimens de l'auteur.--Conclusion.

CHAPITRE XVIII.

Suite de succès.--Le général Beaumont.--Le colonel (aujourd'hui général)
Gérard.--Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.--Le général Savary,
le maréchal Mortier, le prince Murat.--Départ de Berlin.--Le
grand-maréchal Duroc se casse une clavicule.--Séjour de l'empereur à
Varsovie.--Empressement de la noblesse polonaise.--L'empereur voit pour
la première fois madame V....--Portrait de cette dame.--Agitation de
l'empereur.--Singulière mission confiée à un grand
personnage.--Premières avances de l'empereur rejetées.--Confusion de
l'ambassadeur.--Préoccupation de Sa
Majesté.--Correspondance.--Consentement.--Premier rendez-vous.--Pleurs
et sanglots.--L'entrevue sans résultat.--Second rendez-vous.--Madame
V... au quartier-général de Finkenstein.--Tendresse de madame V... pour
l'empereur.--Repas en tête à tête.--Constant chargé seul du
service.--Conversation.--Occupations de madame V... hors de la présence
de l'empereur.--Douceur et égalité d'humeur de madame V....--Madame V...
à Schœnbrunn avec l'empereur.--Emploi mystérieux dont Constant est
chargé.--La pluie et les ornières.--Inquiétude et recommandations de
l'empereur.--La voiture versée.--Chute peu dangereuse.--Constant
soutenant madame V....--Grossesse.--Soins prodigués par l'empereur à
madame V....--Le petit hôtel de la Chaussée-d'Antin.--Solitude
volontaire de madame V....--Naissance d'un fils.--Joie de Napoléon.--Le
nouveau-né fait comte.--Madame V... conduit son fils à l'empereur.--Le
jeune comte sauvé par le docteur Corvisart.--Les cheveux, la bague et le
_motto_.--La Lavallière de l'empire et les favorites du vainqueur
d'Austerlitz.

CHAPITRE XIX.

Campagne de Pologne.--Bataille d'Eylau.--_Te Deum_ et _De
profundis_.--Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.--Les généraux
d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blessés à mort.--Courage et mort du
général d'Hautpoult.--Le _bon coup_ du général Ordener.--Pressentimens
du général Corbineau.--Argent de la cassette de l'empereur, avancé par
Constant au général Corbineau, quelques instans avant sa
mort.--Enthousiasme des Polonais.--Mauvaise humeur des
Français.--Anecdotes.--Le fond de la langue polonaise.--Misère et
gaîté.--Hilarité des soldats excitée par une réponse de
l'empereur.--L'ambassadeur persan.--Envoi du général Gardanne en
Perse.--Trésor non retrouvé.--Séjour de l'empereur à
Finkenstein.--L'empereur trichant au vingt-et-un.--L'empereur partageant
son gain avec Constant.--Passe-temps des grands officiers de
l'empereur.--Pari gagné par le duc de Vicence.--Mystification de M. B.
d'A***.--Le prince Jérôme amoureux d'une actrice de Breslau.--Mariage
de l'actrice avec le valet de chambre du prince.--Complaisance et
jalousie.--Les frères de l'empereur faisant antichambre.--L'empereur
aimant et grondant ses frères.--Le maréchal Lefebvre nommé duc de
Dantzig par l'empereur.--Anecdote du chocolat de Dantzig.--Bataille de
Friedland; rapprochement de dates.--Gaîté de l'empereur pendant la
bataille.--Paix avec la Russie.--Entrevue de l'empereur et du czar à
Tilsitt.--Le roi et la reine de Prusse.--Galanterie et rigueur de
Napoléon.--Rudesse du grand-duc Constantin.--Banquet militaire.--Concert
exécuté par des musiciens haskirs.--Visite de Constant aux
Baskirs.--Repas à la cosaque.--Tir à l'arc.--Succès de
Constant.--Souvenir _frappant_.--Soldat moscovite décoré par l'empereur
Napoléon.--Retour par Bautzen et Dresde, et rentrée en France.

CHAPITRE XX.

Mort du jeune Napoléon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de cet
enfant.--Faiblesse de nourrice et fermeté du jeune prince.--Soumission
du jeune prince à l'empereur.--Tendresse de cet enfant pour
l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier et le portrait de
_mon oncle Bibiche_.--Les gazelles de Saint-Cloud.--Le roi et la reine
de Holande réconciliés par le jeune Napoléon.--Affection de l'empereur
pour son neveu.--L'héritier désigné de l'empire.--Présage de
malheurs.--Première idée du divorce.--Douleurs de l'impératrice
Joséphine à la mort du jeune Napoléon.--Désespoir de la reine
Hortense.--Idée d'un chambellan.--Douleur universelle causée par la mort
du jeune prince.


CHAPITRE XXI.

Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du château de
Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.--Surprise et mécontentement
de l'empereur.--Séjour de la cour à Fontainebleau.--Exigence des
aubergistes.--Pillage exercé sur les voyageurs.--Le cardinal Caprara et
bouillon de 600 francs.--Tarif imposé par l'empereur.--Arrivée à Paris
de la princesse Catherine de Wurtemberg.--Mariage de cette princesse
avec le roi de Westphalie.--Relations du roi Jérôme avec sa première
femme.--Le valet de chambre Rico envoyé en Amérique.--Tendresse de la
reine de Westphalie pour son époux.--Lettre de la reine à son
père.--Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de
diamans.--Présens du czar à l'empereur.--Promenades de l'empereur dans
Fontainebleau.--Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour un vieil
ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce vieillard.--Le
cardinal de Belloy, archevêque de Paris.--Touchante allocution d'un
prélat presque centenaire.--Chasse de l'empereur.--Costumes et équipages
de chasse.--Intrigue galante de l'empereur à Fontainebleau.--Commission
mystérieuse donnée à Constant, dans l'obscurité.--Mauvaise
ambassade.--Gaîté de l'empereur.--L'empereur guidé par Constant, dans
les ténèbres.--Plaisanteries et remercîment de
l'empereur.--Refroidissement subit de l'empereur.--Spectacle à
Fontainebleau.--Mésaventure de mademoiselle Mars.--Perte promptement
réparée.


CHAPITRE XXII.

Voyage de l'empereur en Italie.--Peu de temps pour les
préparatifs.--Services complets envoyés sous diverses
directions.--Service de la chambre en voyage.--Constant inséparable de
l'empereur.--Fourgon du service de la bouche.--Ordre réglé pour les
repas de l'empereur en voyage.--Déjeuners de l'empereur en plein
champ.--Les anciens officiers de bouche du roi au service de
l'empereur.--M. Colin et M. Pfister.--MM. Soupe et Pierrugues.--Arrivée
subite de l'empereur à Milan.--Illumination improvisée.--Joie du prince
Eugène et des Milanais.--Affection et respect de l'empereur pour la
vice-reine.--Constant complimenté par le vice-roi.--L'empereur au
théâtre de la Scala.--Passage par Brescia et Vérone.--Aspect de la
Lombardie.--Terreur inspirée à Constant par les harangues
officielles.--Course dans Vicence.--L'empereur très-matinal en
voyage.--Les rizières.--Paysages pittoresques.


CHAPITRE XXIII.

Arrivée à Fusina.--La péote et les gondoles de Venise.--Aspect de
Venise.--Saluts de l'empereur.--Entrée du cortége impérial dans le grand
canal.--Jardin et plantations improvisées par l'empereur.--Spectacle
nouveau pour les Vénitiens.--Conversation de l'empereur avec le vice-roi
et le grand-maréchal.--L'empereur parlant très-bien, mais ne causant
pas.--Observation de Constant sur un passage du journal de madame la
baronne de V***.--Opinion de l'empereur sur l'ancien gouvernement de
Venise.--Le lion devenu vieux.--Le doge, sénateur français.--L'empereur
décidé à faire respecter le nom français.--Visite à l'arsenal.--Ecueils
dangereux.--La tour d'observation.--Les chantiers.--_Le
Bucentaure_.--Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.--Les
noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrivée des
Français.--Douleur du dernier doge Ludovico Manini.--Les
gondoliers.--Course de barques et joute sur l'eau, en présence de
l'empereur.--Coup d'œil de la place Saint-Marc pendant la
nuit.--Habitudes et travail de l'empereur à Venise.--Visite à l'église
de Saint-Marc et au palais du doge.--Le môle.--La tour de
l'horloge.--Mécanique de l'horloge.--Les prisons.--Visite rendue par
Constant et Roustan à une famille grecque.--Constant questionné par
l'empereur.--Curiosité de Constant désappointée.--Enthousiasme d'une
belle Grecque pour l'empereur.--Vigilance maritale et
enlèvement.--Décret de l'empereur en faveur des Vénitiens.--Départ de
Venise et retour eu France.


TABLE DU QUATRIÈME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Arrivée à Paris.--Représentation d'un opéra de M. Paër.--Le théâtre des
Tuileries.--M. Fontaine, architecte.--Critiques de l'empereur.--L'arc de
triomphe de la place du Carrousel jugé par l'empereur.--Plan de réunion
des Tuileries au Louvre.--Vastes constructions projetées par
l'empereur.--Restauration du château de Versailles.--Note de l'empereur
à ce sujet.--Visite de l'empereur à l'atelier de David.--Tableau du
Couronnement.--Admiration de l'empereur.--M. Vien.--Changement indiqué
par l'empereur.--Anecdote racontée par le maréchal Bessières.--Le
peintre David et la perruque du cardinal Caprara.--Longue
visite.--Hommage rendu par l'empereur à un grand artiste.--Complimens de
Joséphine.--Le tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'état.


CHAPITRE II.

Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.--Mariage
d'une nièce du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.--Grandes fêtes
et bals masqués à Paris.--L'empereur au bal de M. de
Marescalchi.--Déguisement de l'empereur.--Instructions de
Constant.--L'empereur toujours reconnu.--L'_incognito_
impossible.--Plaisanteries de l'empereur.--Napoléon intrigué par une
inconnue.--L'impératrice au bal de l'Opéra.--L'empereur voulant
surprendre l'impératrice au bal masqué.--Napoléon en domino.--Constant
camarade de l'empereur et le tutoyant.--Espiégleries d'un masque et
embarras de l'empereur.--Explication entre Napoléon et Joséphine.--Quel
était le masque qui avait intrigué l'empereur.--Mascarades
parisiennes.--Le docteur Gall et les têtes à perruque.--Bal costumé et
masqué chez la princesse Caroline.--Constant envoyé à ce bal par
l'empereur.--Instructions données par l'empereur à Constant.--Mariage du
prince de Neufchâtel avec une princesse de Bavière.--Présent offert à
l'impératrice par un habitant de l'île de France.--La macaque bien
élevée.--Habitudes civilisées.


CHAPITRE III.

Voyage de l'empereur et de l'impératrice.--Séjour à Bordeaux et à
Bayonne.--Arrivée de l'infant d'Espagne don Carlos.--Maladie de l'infant
et attentions de l'empereur.--Le château de Marrac.--La danse des
Basques.--Costumes basques.--Lettre adressée à l'empereur par le prince
des Asturies.--Surprise de l'empereur.--Cortége envoyé par l'empereur au
devant du prince.--Entrée du prince à Bayonne.--Le prince mécontent de
son logement.--Entrevue du prince et de l'empereur.--Dîner des princes
et grands d'Espagne avec Napoléon.--Sévérité de Napoléon à l'égard du
prince Ferdinand.--Arrivée de l'impératrice à Marrac.--Arrivée du roi et
de la reine d'Espagne à Bayonne.--Anecdote de mauvais augure racontée au
prince des Asturies.--Service d'honneur français de leurs majestés
espagnoles.--Cérémonie du baise-main.--Le prince des Asturies mal
accueilli par le roi son père.--Arrivée du prince de la Paix.--Entrevue
de l'empereur et du roi d'Espagne.--Douleur de ce monarque.--Rigueurs
exercées contre don Manuel Godoï, dans sa prison.--Equipage du roi et de
la reine d'Espagne.--Portrait et habitudes du roi.--Portrait de la
reine.--Leçons de toilette française.--Taciturnité du prince des
Asturies (le roi Ferdinand VII).--Affections du roi pour Godoï.--Les
princes d'Espagne à Fontainebleau et à Valençay.--Goût du roi d'Espagne
pour la vie privée.--Passion de Charles IV pour l'horlogerie.--Le
confesseur _sifflé_.--Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leçons
de violon.--M. Alexandre Boucher.--L'étiquette et le duo royal.--Arrivée
à Bayonne de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne.--Joseph complimenté par
les députés de la junte.--M. de Cevallos et le duc de l'Infantado à la
cour du nouveau roi.


CHAPITRE IV.

Mort de M. de Belloy, archevêque de Paris.--Vie d'un siècle et trop
courte.--Beau trait de l'archevêque de Gênes.--L'enfant du
bourreau.--Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.--Départ de
Marrac.--Tabatières prodiguées par l'empereur.--La chambre du premier
roi Bourbon.--Souvenir d'Égypte.--La pyramide et les mamelucks.--Les
balladeurs.--Visite de l'empereur au grand-duc de Berg.--Préparatifs
inutiles.--Le plus vieux soldat de France.--Le centenaire.--Hommage de
l'empereur à la vieillesse.--Le soldat d'Égypte.--Arrivée à
Saint-Cloud.--Le 15 août.--L'empereur avare de louanges.--Mauvaise
humeur de l'empereur.--Napoléon et le dieu Mars.--L'ambassadeur de
Perse.--Audience solennelle.--Élégance et générosité d'Asker-kan.--Les
sabres de Tamerlan et de Kouli-kan.--Galanterie persane.--Goût
d'Asker-kan pour les sciences et les arts.--Le _prix long_ et le _prix
court_.--L'indienne préférée au cachemire.--Divertissement
oriental.--Les armes du sophi et le chiffre de l'empereur.--Asker-kan à
la Bibliothèque impériale.--Le Coran.--Portrait du sophi.--Le grand
ordre du Soleil donné au prince de Bénévent.--Chute d'Asker-kan au
concert de l'impératrice.--M. de Barbé-Marbois, médecin malgré lui.


CHAPITRE V.

Translation de la statue colossale de la place Vendôme.--Les chevaux de
brasseur.--Dernière partie de barres de Napoléon.--Départ pour
Erfurt.--Logemens des empereurs.--Garnison d'Erfurt.--Acteurs et
actrices du Théâtre-Français à Erfurt.--Antipathie de l'empereur contre
madame Talma.--Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.--Avis
paternel de l'empereur au czar.--Désappointement.--Entrée de l'empereur
à Erfurt.--Arrivée du czar.--Attentions du czar pour le duc de
Montebello.--Rencontre de l'empereur et du czar.--Entrée des deux
empereurs dans Erfurt.--Déférence réciproque.--Le czar dînant tous les
jours chez l'empereur.--Intimité de l'empereur et du czar.--Nécessaire
et lit donnés par Napoléon à Alexandre.--Présent de l'empereur de Russie
à Constant.--Le czar faisant sa toilette chez l'empereur.--Échange de
présens.--Les trois pelisses de martre-zibeline.--Histoire d'une des
trois pelisses.--La princesse Pauline et son protégé.--Colère de
l'empereur.--Exil.


CHAPITRE VI.

Bienveillance du czar envers les acteurs français.--Parties
fines.--Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc
Constantin.--Farces d'écoliers.--Singulière _commande_ du prince
Constantin.--Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.--Surdité du czar,
attention de l'empereur.--_Cinna_, _Œdipe_.--Allusion saisie par le
czar.--Alarme nocturne.--Terreur de Constant.--Cauchemar de
Napoléon.--Un ours mangeant le cœur de l'empereur.--Singulière
coïncidence.--Partie de chasse.--Suite des deux empereurs.--Massacre de
gibier.--Début du czar à la chasse.--Bal ouvert par le czar.--Étonnement
des seigneurs moscovites.--Déjeuner sur le mont Napoléon.--Visite du
champ de bataille d'Iéna.--Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés
par l'empereur.--Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes de
la bataille d'Iéna.--Leçon de stratégie donnée par Napoléon à ses
alliés.--Représentation du maréchal Berthier.--Réponse de
l'empereur.--Conversation entre l'empereur et les souverains
alliés.--Érudition de l'empereur.--Décorations et présens distribués par
les deux empereurs.--Fin de l'entrevue d'Erfurt.--Séparation.


CHAPITRE VII.

Retour à Saint-Cloud.--Départ pour Bayonne.--Terreurs de l'impératrice
Joséphine.--Adieux.--Sachet mystérieux porté en campagne par
Napoléon.--Tristesse de Constant.--Pressentiment.--Arrivée à
Vittoria.--Prise de Burgos.--Bivouac des grenadiers de la vieille
garde.--En marche sur Madrid.--Passage du col de Somo-Sierra.--Arrivée
devant Madrid.--L'empereur chez la mère du duc de l'Infantado.--Prise de
Madrid.--Respect des Espagnols pour la royauté.--Le marquis de
Saint-Simon condamné à mort et gracié par l'empereur.--Rentrée du roi de
Joseph dans Madrid.--Aventure d'une belle actrice espagnole.--Horreur de
Napoléon pour les parfums.--Tête-à-tête amoureux.--Migraine subite.--La
jeune actrice brusquement congédiée par l'empereur.--Misère des
soldats.--L'abbesse du couvent de Tordesillas.--Arrivée à
Valladolid.--Assassinats commis par des moines dominicains.--Hubert,
valet de chambre de l'empereur, attaqué par des moines.--Les moines
forcés de comparaître devant l'empereur.--Grande colère.--Querelle faite
à Constant par le grand-maréchal Duroc.--Chagrin de Constant.--Bonté et
justice de l'empereur.--Réconciliation.--Bienveillance du grand-maréchal
Duroc pour Constant.--Maladie de Constant à Valladolid.--La fièvre
brusquée avec succès.--Retour à Paris.--Disgrâce de M. le prince de
Talleyrand.


CHAPITRE VIII.

Arrivée à Paris.--Le palais de Madrid et le Louvre.--Le château de
Chambord destiné au prince de Neufchâtel.--Travail continuel de
l'empereur.--L'empereur difficile en musique.--Voix fausse de l'empereur
et habitude de fredonner.--La Marseillaise, signal de départ.--Gaîté de
l'empereur partant pour la campagne de Russie.--Crescentini et madame
Grassini.--Jeu de Crescentini.--Satisfaction et générosité de
l'empereur.--Maladie et mort de Dazincourt.--Ingratitude du public.--Un
mot sur Dazincourt.--Séjour de l'empereur à l'Élysée.--Mariage du duc de
Castiglione.--La grande-duchesse de Toscane.--Chasses à
Rambouillet.--Adresse de l'empereur.--Talma.--Départ de Leurs Majestés
pour Strasbourg.--L'empereur passe le Rhin.--Bataille de
Ratisbonne.--L'empereur blessé.--Vives alarmes dans l'armée.--Fermeté de
l'empereur.--Silence recommandé aux journaux.--Recommandation de
l'empereur avant chaque bataille.--Une famille bavaroise sauvée par
Constant.--Chagrin de l'empereur.--M. Pfister attaqué de
folie.--Sollicitude de l'empereur.--Conspiration contre l'empereur.--Un
million en diamans.--Outrage à un parlementaire.--Modération de
l'empereur.--Lettre du prince de Neufchâtel à l'archiduc
Maximilien.--Bombardement de Vienne.--La vie de Marie-Louise protégée
par l'empereur.--Fuite de l'archiduc Maximilien et prise de
Vienne.--Stupeur des Autrichiens.


CHAPITRE IX.

L'empereur à Schœnbrunn.--Description de cette résidence.--Appartemens
de l'empereur.--Inconvéniens des poêles.--La chaise volante de
Marie-Thérèse.--Le parc de Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.--_La
Gloriette_.--Les ruines.--La ménagerie et le kiosque de
Marie-Thérèse.--Revues passées par l'empereur.--Manière dont l'empereur
faisait des promotions.--Gratifications accordées par l'empereur.--Trait
d'héroïsme.--Bienveillance de l'empereur.--Visite des sacs, des livrets,
des armes.--Commandemens inattendus.--Bonne grâce d'un jeune
officier.--Le caisson visité par l'empereur.


CHAPITRE X.

Attentat contre la vie de Napoléon.--Heureuse pénétration du général
Rapp.--Arrestation de Frédéric Stabs.--L'étudiant fanatique.--Incroyable
persévérance.--Le duc de Rovigo chez l'empereur.--Stabs interrogé par
l'empereur.--Pitié de l'empereur.--Le portrait.--Étonnement de
l'empereur.--Impassibilité de Stabs.--Stabs et M. Corvisart.--Grâce
offerte deux fois et refusée.--Émotion de Sa Majesté.--Condamnation de
Stabs.--Jeûne de quatre jours.--Dernières paroles de Stabs.


CHAPITRE XI.

Aventures galantes de l'empereur à Schœnbrunn.--Promenade au
_Prater_.--Exclamation d'une jeune veuve allemande.--Gracieuseté de
l'empereur.--Conquête rapide.--Madame*** suit l'empereur en
Bavière.--Sa mort à Paris.--La jeune enthousiaste.--Propositions
écoutées avec empressement.--Étonnement de l'empereur.--L'innocence
respectée.--Jeune fille dotée par Sa Majesté.--Le souper de
l'empereur.--Gourmandise de Roustan.--Demande indiscrètement
accordée.--Embarras de Constant.--Ruse découverte.--L'empereur soupant
des restes de Roustan.


CHAPITRE XII.

Bataille d'Essling.--Rudesse de deux amis de l'empereur.--Aversion du
duc de Montebello contre le duc de ***.--Brusquerie du duc de
Montebello.--Sa rancune à l'occasion des pestiférés de
Jaffa.--Pressentimens du maréchal Lannes.--Contre-temps funeste.--Le
maréchal Lannes atteint par un boulet.--Douleur de
l'empereur.--L'empereur à genoux auprès du maréchal.--Courage héroïque
du maréchal Lannes.--Sa mort causée peut-être par un jeûne de
vingt-quatre heures.--Affliction de l'empereur.--Pleurs des vieux
grenadiers.--Dernières paroles du maréchal.--Embaumement du
cadavre.--Horrible spectacle.--Courage des pharmaciens de
l'armée.--Douleur de madame la duchesse de Montebello.--Légèreté de
l'empereur.--La duchesse de Montebello veut quitter le service de
l'impératrice.


CHAPITRE XIII.

Désastres de la bataille d'Essling.--Murmures des soldats.--Apostrophes
aux généraux.--Patience courageuse.--Intrépidité du maréchal
Masséna.--Bonheur continuel.--Zèle des chirurgiens de l'armée.--Mot de
l'empereur.--M. Larrey.--Le bouillon de cheval.--Soupe faite dans des
cuirasses.--Constance des blessés.--Suicide d'un canonnier.--Le vieux
concierge allemand.--La princesse de Lichtenstein.--Le général
Dorsenne.--Bonne chère et linge sale.--Lettre outrageante à la princesse
de Lichtenstein.--L'empereur furieux.--Piété filiale de
l'empereur.--Indulgence de la princesse de Lichtenstein.--Grâce accordée
par l'empereur.--Remontrances de M. Larrey.--Deux anecdotes sur ce
célèbre chirurgien.


CHAPITRE XIV.

Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.--Le ton
militaire.--Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand, Bacler
d'Albe, etc.--Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust,
Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston, etc.--Affabilité et
dignité.--Fatuité des _geais de l'armée_.--La giberne de boudoir.--Les
officiers de faveur.--Officiers de la ligne.--Bravoure et modestie.--Le
vrai courage ennemi du duel.--Désintéressement.--Attachement des
officiers pour leurs soldats.--Déjeuner des grenadiers de la garde la
veille de la bataille de Wagram.--Les ordres de l'empereur
méprisés.--Indignation de l'empereur.--Les coupables fusillés.--Le chien
du régiment.--Mort du général Oudet à Wagram.--Confidence faite à
Constant par un officier de ses amis.--Les _philadelphes_.--Conspiration
républicaine contre Napoléon.--Oudet chef de la
conspiration.--Intrépidité de ce général.--Mort
mystérieuse.--Suicides.--Déjeuner militaire le lendemain de la bataille
de Wagram.--Vol audacieux.--Courage héroïque d'un chirurgien saxon.


CHAPITRE XV.

Bienfaits de l'empereur durant son séjour à Schœnbrunn.--Anecdote.--La
jeune musulmane enlevée par des corsaires.--Une autre Héloïse.--Second
enlèvement.--Détresse.--Voyage à pied de Constantinople à
Vienne.--Nouvelle désespérante.--Mariage de la jeune musulmane avec un
officier français.--Voyage de madame Dartois à Constantinople.--Terreur
et fuite.--Madame Dartois veuve pour la seconde fois.--Démarches auprès
de l'empereur.--M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le général
Lebrun.--Générosité et reconnaissance.--Le 15 août à Vienne.--Singulière
illumination.--Affreux accident.--Le commissaire général de la police de
Vienne.--Anecdote.--Méprise singulière d'un officier.--Passion du jeu et
trahison.--L'espion surpris et fusillé.--Courage d'un conscrit et gaîté
de l'empereur.--Second attentat contre les jours de l'empereur.--La
maîtresse de lord Paget.--Avances faites à la comtesse au nom de
l'empereur.--Hésitation.--Résolution hardie.--L'homme de la police.--La
mêche éventée.--Sécurité de l'empereur.--Courage de l'empereur à
Essling.--Sollicitude de l'empereur pour les soldats.--Schœnbrunn
rendez-vous des savans.--M. Maëlzel, mécanicien.--L'empereur jouant aux
échecs avec un automate.--L'empereur trichant et battu.--Belle action du
prince de Neufchâtel.--Reconnaissance de deux jeunes filles.


CHAPITRE XVI.

Excursion à Raab.--L'_évêque_ et _Soliman_.--Méprise de M.
Jardin.--Sensibilité de l'empereur.--Devoir pénible.--Les chouans de
Normandie.--La femme brigand.--Scène déchirante.--Tendresse
conjugale.--Désespoir et folie.--Rendez-vous de chasse avec l'archiduc
Charles.--Départ de Schœnbrunn.--Arrivée à Passau.--La veuve d'un
médecin allemand.--Terreur des habitans d'Augsbourg.--Bonté du général
Lecourbe.--Trait d'humanité d'un grenadier.--Désespoir et joie
maternelle.--Voyage rapide de l'empereur.--Arrivé à
Fontainebleau.--Mauvaise humeur de l'empereur.--Prédilection de
l'empereur pour les manufactures de Lyon.--Promenade forcée de Sa
Majesté.--Accueil sévère fait par l'empereur à l'impératrice.--Larmes de
Joséphine.--Réparation de l'empereur.


CHAPITRE XVII.

Opinion erronée sur le divorce.--Motifs de l'empereur.--Tendres
ménagemens.--Sacrifice douloureux.--Courage et résignation de
l'impératrice.--Les convives désappointés.--Gaîté de l'empereur.--Le roi
de Saxe à Fontainebleau.--Amitié des deux monarques.--Promenade à pied
au pont d'Iéna.--L'œil du maître.--Compliment du roi de Saxe à Sa
Majesté.--Préoccupation de l'empereur.--Embarras de l'empereur et de
l'impératrice.--Gêne mutuelle.--Tristesse du séjour à
Fontainebleau.--Abattement de l'empereur.--Le 30 novembre.--Repas
lugubre.--Scène terrible.--L'impératrice évanouie.--Paroles échappées à
l'empereur.--Fêtes données par la ville de Paris.--Horrible situation de
l'impératrice.--Enthousiasme inexprimable.--Agitation de
l'empereur.--Tableau d'un grand couvert impérial.--Arrivée du prince
Eugène.--Son désespoir.--Entrevue de l'empereur et du vice-roi.--Paroles
touchantes de l'empereur.--Cérémonie du divorce.--Visite nocturne de
Joséphine.--Départ de Joséphine pour la Malmaison.


CHAPITRE XVIII.

Anecdotes antérieures au second mariage de l'empereur.--Jalousie de
l'impératrice Joséphine contre madame Gazani.--Interposition de
l'empereur.--Changement de rôles.--Madame Gazani attaquée par l'empereur
et défendue par l'impératrice.--Fournisseurs consignés à la
porte.--Conciliabule féminin surpris par l'empereur.--Marchande de modes
mise à Bicêtre.--Grande rumeur.--Indifférence de l'empereur.--Hardiesse
d'un modiste.--L'empereur censuré en face.--Crainte de
Constant.--Retraite précipitée.--L'empereur ayant besoin de la présence
de Constant.--L'empereur voulant faire écrire Constant, sous sa
dictée.--Refus de Constant.--Permission spéciale de chasser accordée à
Constant.--Fusil donné à Constant par l'empereur.--Préférence de
l'empereur pour les fusils de Louis XVI.--Louis XVI excellent
arquebusier.--Opinion de Napoléon sur Louis XVI.--Déjeuners de
famille.--Scène burlesque dans la loge de l'impératrice.--Singulière
usage d'un cachemire.--Le chambellan peu dégoûté.--Attentions d'un
chambellan pour le petit chien de l'impératrice.--Un cousin de Constant
au spectacle de Saint-Cloud.--Curiosité et extase.--Prudence
provinciale.--Le cousin de Constant en garde contre les filous au
théâtre de la cour.--Pétitions adressées à l'empereur par
Constant.--Mauvais succès des réclamations de la famille
Cerf-Berr.--Heureux succès d'une demande de Constant pour le général
Lemarrois.--Disgrâce d'un oncle de Constant, involontairement causée par
le maréchal Bessières.--Réparation du maréchal.--Imprudence d'une femme
et malheur d'un mari.


CHAPITRE XIX.

Diverses opinions au château sur le mariage de l'empereur.--Conjectures
mises en défaut.--Constant chargé de renouveler la garde-robe de
l'empereur.--Sa Majesté reçoit le portrait de Marie-Louise.--Souvenir de
l'École-Militaire.--Édourdissemens causés à l'empereur par la
valse.--Les chaisses cassées.--Leçon de valse donnée par la princesse
Stéphanie à l'empereur.--Départ du prince de Neufchâtel pour
Vienne.--Mariage par procuration.--Formation de la maison de
l'impératrice.--Présens de noce de l'impératrice.--Gaîté de
l'empereur.--Le soulier de bonne augure.--Opinions de l'empereur sur la
reine Caroline de Naples.--Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle
impératrice.--Ambition désappointée.--L'impératrice privée de sa grande
maîtresse.--Ressentiment de Marie-Louise contre la reine
Caroline.--Correspondance de Leurs Majestés.--L'empereur envoie sa
chasse à l'impératrice.--Sévérité de M. le duc de Vicence.--Un ordre du
duc de Vicence plutôt exécuté qu'un ordre de l'empereur.--Impatience de
Sa Majesté.--Actes de bienfaisance.--La coquetterie de
gloire.--Rencontre de Leurs Majestés Impériales.--Un moment
d'humeur.--Amabilité de Marie-Louise.


CHAPITRE XX.

Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.--Jalousie de
l'empereur.--Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de Beauharnais.--Oubli
du cérémonial.--Coquetterie de l'empereur.--Première visite nocturne de
Sa Majesté à l'impératrice.--Opinion de l'empereur sur les
Allemands.--Gaîté de l'empereur.--Ses attentions continuelles pour
Marie-Louise.--Bruit démenti.--Portrait de l'impératrice
Marie-Louise.--Instructions de l'impératrice.--Parallèle des deux
épouses de l'empereur.--Différence et rapports entre les deux
impératrices.--Le mémorial de Sainte-Hélène.--Partialité de l'empereur
en faveur de sa seconde épouse.--Économie de l'impératrice
Marie-Louise.--Défaut de goût.--L'empereur excellent mari.--Paroles de
l'empereur contredites par Constant.--Souvenirs de Joséphine non effacé
par Marie-Louise.--Préventions de Marie-Louise contre sa maison et celle
de l'empereur.--Retour de Constant de la campagne de Russie.--Bonté de
l'empereur et de la reine Hortense.--Froideur dédaigneuse de
l'impératrice.--Bonté excessive de l'impératrice Joséphine.--Intrigues
parmi les dames de l'impératrice.--Ordre rétabli par
l'empereur.--Vigilance de l'empereur sur l'impératrice.--Sévérité envers
les dames de l'impératrice.--Anecdote démentie.


CHAPITRE XXI.

Cérémonie religieuse du mariage de Leurs Majestés.--Le lendemain de leur
mariage.--Fêtes éblouissantes.--Les temples de la gloire et de
l'hymen.--Présent de la ville de Paris à l'impératrice.--Frais de la
toilette des deux impératrices.--Voyages dans les départemens du
Nord.--Souvenirs de Joséphine.--Triomphe et isolément.--Arrivée à
Anvers.--Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.--Défiance
mutuelle au milieu des fêtes.--Emportemens de l'empereur.--Les deux
souverains et les deux frères.--Quelques traits du caractère du prince
Louis.--Erreur à son sujet.--Course sur mer à
Flessingue.--Tempête.--Danger couru par l'empereur.--Souffrances de Sa
Majesté.--Situation critique d'un huissier de service.--Mot de
l'empereur.--Première leçon d'équitation de l'impératrice.--Sollicitude
de l'empereur.--Progrès rapides.--Goût de l'impératrice pour les bals et
les fêtes.--Plaisirs continuels.--Incendie de l'hôtel du prince de
Schwartzenberg.--Heureuse présence d'esprit de l'empereur et du vice-roi
d'Italie.--Les victimes de l'incendie.--Superstition de
Napoléon.--Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.--Abdication du roi
de Hollande.--Paroles de l'empereur.--Les trois capitales de l'empire
français.


CHAPITRE XXII.

Les restes du maréchal Lannes transférés au Panthéon.--Cérémonie
funèbre.--Aspect de l'église des Invalides le jour de cette
cérémonie.--Inscription glorieuse.--Cortége.--Derniers adieux.--Larmes
sincères.--Séjour à Rambouillet.--Duel entre deux pages de
l'empereur.--Prudence paternelle de M. d'Assigny.--La Saint-Louis fêtée
en l'honneur de l'impératrice.--Pronostics tirés après coup.--Revue de
la garde impériale hollandaise.--Graves désordres.--Sollicitude de
l'empereur.--Heureuse idée d'un officier.--Influence du seul nom de
l'empereur.--Napoléon parrain et Marie-Louise marraine.--Sage prévoyance
de l'empereur.--Distraction de l'empereur pendant les offices de
l'église.--Heureuse nouvelle annoncée par l'empereur.--Retard dans la
grossesse de l'impératrice.--Inquiétude de Napoléon.--La cause du retard
découverte.--Maux de cœur de Marie-Louise.--Joie universelle.


CHAPITRE XXIII.

Grossesse de Marie-Louise.--Ce qu'on en pensait dans le
public.--Premières douleurs.--Tout le palais est en émoi.--M.
Dubois.--Agitation de l'empereur.--Napoléon se met au bain.--M. Dubois
entre tout défait dans la salle du bain.--Paroles de l'empereur.--Il
monte à l'appartement de Marie-Louise.--Les ferremens.--Paroles de
Marie-Louise.--L'empereur écoute avec angoisse à la porte de
l'appartement.--Madame de Montesquiou.--Le roi de Rome vient au
monde.--Joie paternelle de l'empereur.--Ce qu'il me dit.--On tire le
canon.--Spectacle que présentent les rues de Paris.--Le vingt-deuxième
coup.--Madame Blanchard.--Des pages servant de courriers.--Paris aux
sixième et septième étages.--Les poëtes.--Les étoffes.--La cérémonie de
l'ondoiement.--Encore madame Blanchard.--Le ballon tombé.--Tout un
village déplorant la mort d'une aéronaute qui est à Paris en pleine
santé.--Doutes sur la grossesse de Marie-Louise.--Napoléon accusé de
libertinage.--Son amour pour les enfans.--Mon fils meurt du
croup.--Paroles de l'empereur.--Ma femme à la Malmaison.--Trait de bonté
de Joséphine.--Consolation.


CHAPITRE XXIV.

Marie-Louise et Joséphine.--Simplicité de la jeune impératrice.--Elle se
croit malade.--M. Corvisart.--Pilules de mie de pain et de
sucre.--Locutions germaniques de Marie-Louise.--Tendresse de
Napoléon.--Sévère étiquette.--Bonne grâce de l'impératrice.--Caen.--Acte
de bienfaisance.--Cherbourg.--Une descente au fond du bassin de
Cherbourg.--Baptême du roi de Rome.--Le cortége impérial.--Souvenirs de
fête.--L'empereur montre son fils aux assistans.--Banquet et concert à
l'hôtel-de-ville.--Paroles bienveillantes.--Le Tibre à
Paris.--L'aéronaute Garnerin.--La province.--Le Puy-de-Dôme
enflammé.--La mer tout en feu dans le port de Flessingue.--Encore des
fêtes.--La route de Saint-Cloud.--Les fontaines d'orgeat et de
groseille.--Des arbrisseaux pour lampions.--Madame
Blanchard.--L'aérostat.--La grande étoile et les petites
étoiles.--Féerie.--Les colombes.--L'orage.--L'empereur et le maire de
Lyon.--Les courtisans.--Les musiciens.--Le prince Aldobrandini.--Le
prince et la princesse Borghèse.--Les gens à mauvais présages.--Les
femmes sans souliers.--Point de voitures.--Trait de galanterie et de
bonté de M. de Rémusat.


CHAPITRE XXV.

1811 et 1812.--Réflexions.--Fête de l'impératrice.--Trianon.--Route de
Paris à Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant à
la fête.--Le public des fêtes.--Tout Paris à Versailles.--Les grands
allées de Versailles et les petits salons de Paris.--La pluie.--Les
lampions et les femmes.--L'impératrice adresse de gracieuses paroles aux
dames.--M. Alissan de Chazet.--Une promenade de Leurs Majestés dans le
parc du Petit-Trianon.--L'Île-d'Amour.--Féerie.--Barques montées par des
amours.--Musique qui vient on ne sait d'où.--Un tableau flamand en
action.--Toutes les provinces de l'empire sont représentées à cette
fête.--Marie-Louise.--Elle parlait peu aux hommes de son service.--Son
maître-d'hôtel.--Dans son intérieur elle était bonne et douce.--Sa
froideur pour madame de Montesquiou.--Ce qu'on disait à ce
sujet.--Froideur réciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse
de Montebello.--Crainte d'une rivale.--La duchesse de
Montebello.--Visites que lui fait l'impératrice.--Reproche que faisait
Joséphine à madame de Montebello.--Mécontentement sourd des dames du
palais.--Joséphine et madame de Montesquiou.--Le roi de Rome est conduit
à Bagatelle et présenté à Joséphine.--Joie de cette princesse.--Son
désintéressement.--Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.--Ce que
Joséphine me dit à ce sujet.--La nourrice du roi de Rome.--Marie-Louise
et son fils.--Marie-Louise et Joséphine.--Anecdote d'intérieur.--Le
baiser sur la joue essuyé avec un mouchoir.--Répugnance de Marie-Louise
pour la chaleur et les odeurs.


TABLE DU CINQUIÈME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Voyage en Flandre et en Hollande.--M. Marchand, fils d'une berceuse du
roi de Rome.--O'Méara.--Ce voyage de Leurs Majestés en Hollande
généralement peu connu.--Réfutation des _Mémoires contemporains_.--Quel
est mon devoir.--Petit incident à Montreuil.--Napoléon passe un bras de
rivière dans l'eau jusqu'aux genoux.--Le meunier.--Le moulin payé.--Le
blessé de Ratisbonne.--Boulogne.--La frégate anglaise.--La femme du
conscrit.--Napoléon traverse le Swine sur une barque de pêcheurs.--Les
deux pêcheurs.--Trait de bienfaisance.--Marie-Louise au théâtre de
Bruxelles.--Le personnel du voyage.--Les préparatifs en Hollande.--Les
écuries improvisées à Amsterdam.--M. Emery, fourrier du palais.--Le
maire de la ville de Bréda.--Réfutation d'une fausseté.--Leurs Majestés
à Bruxelles.--Marie-Louise achète pour cent cinquante mille francs de
dentelles.--Les marchandises confisquées.--Anecdote.--La cour fait la
contrebande.--Je suis traité de _fraudeur_.--Ma justification.--Napoléon
descendant à des détails de femme de chambre.--Note injurieuse.--Mes
mémoires sur l'année 1814.--Arrivée de Leurs Majestés à Utrecht.--La
pluie et les curieux.--La revue.--Les harangues.--Nouvelle fausseté des
_Mémoires contemporains_.--Délicatesse parfaite de Napoléon.--Sa
conduite en Hollande.--Les Hollandais.--Anecdote plaisante.--La chambre
à coucher de l'empereur.--La veilleuse.--Entrée de Leurs Majestés dans
Amsterdam.--Draperie aux trois couleurs.--Rentrée nocturne aux
Tuileries, un an plus tard.--Talma.--M. Alissan de Chazet.--Prétendue
liaison entre Bonaparte et mademoiselle Bourgoin.--Napoléon pense à
l'expédition de Russie.--Le piano.--Le buste de l'empereur
Alexandre.--Visite à Saardam.--Pierre-le-Grand.--Visite au village de
Broeck.--L'empereur Joseph II.--La première dent du roi de Rome.--Le
vieillard de cent un ans.--Singulière harangue.--Départ.--Arrivé à
Saint-Cloud.


CHAPITRE II.

Marie-Louise.--Son portrait.--Ce qu'elle était dans l'intérieur et en
public.--Ses relations avec les dames de la cour.--Son caractère.--Sa
sensibilité.--Son éducation.--Elle détestait le désœuvrement.--Comment
elle est instruite des affaires publiques.--L'empereur se plaint de sa
froideur avec les dames de la cour.--Comparaison avec
Joséphine.--Bienfaisance de Marie-Louise.--Somme qu'elle consacre par
mois aux pauvres.--Napoléon ému de ses traits de bienfaisance.--Journée
de Marie-Louise.--Son premier déjeuner.--Sa toilette du matin.--Ses
visites à madame de Montebello.--Elle joue au billard.--Ses promenades à
cheval.--Son goûter avec de la pâtisserie.--Ses relations avec les
personnes de son service.--Le portrait de la duchesse de Montebello
retiré de l'appartement de l'impératrice quand l'empereur était au
château.--Portrait de l'empereur François.--Le roi de Rome.--Son
caractère.--Sa bonté.--Mademoiselle Fanny Soufflot.--_Le petit
roi_.--Albert Froment.--Querelle entre le petit roi et Albert
Froment.--La femme en deuil et le petit garçon.--Anecdote.--Docilité du
roi de Rome.--Ses accès de colère.--Anecdote.--L'empereur et son
fils.--Les grimaces devant la glace.--Le chapeau à trois
cornes.--L'empereur joue avec le petit roi sur la pelouse de
Trianon.--Le petit roi dans la salle du conseil.--Le petit roi et
l'huissier.--_Un roi ne doit pas avoir peur_.--Singulier caprice du roi
de Rome.


CHAPITRE III.

L'abbé Geoffroy reçoit les étrivières.--Mot de l'empereur à ce
sujet.--M. Corvisart.--Sa franchise.--Il tient à ce qu'on observe ses
ordonnances.--L'empereur l'aimait beaucoup.--M. Corvisart à la chasse
pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.--Ce qu'il en
arrive.--Crédit de M. Corvisart auprès de l'empereur.--Il parle
chaudement pour M. de Bourrienne.--Réponse de Sa Majesté.--Le cardinal
Fesch.--Sa volubilité.--Mot de l'empereur.--Ordre que me donne Sa
Majesté avant le départ pour la Russie.--M. le comte de Lavalette.--Les
diamans.--Joséphine me fait demander à la Malmaison.--Elle me recommande
d'avoir soin de l'empereur.--Elle me fait promettre de lui écrire.--Elle
me donne son portrait.--Réflexion sur le départ de la grande
armée.--Quelle est ma mission.--Le transfuge.--On l'amène devant
l'empereur.--Ce que c'était.--Discipline russe.--Fermentation de
Moscou.--Barclay.--Kutuzof.--La classe marchande.--Kutuzof
généralissime.--Son portrait.--Ce que devient le transfuge.--L'empereur
fait son entrée dans une ville russe, escorté de deux Cosaques.--Les
Cosaques descendus de cheval.--Ils boivent de l'eau-de-vie comme de
l'eau.--Murat.--D'un mouvement de son sabre il fait reculer une horde de
Cosaques.--Les sorciers.--Platof.--Il fait fouetter un
sorcier.--Relâchement dans la police des bivouacs
français.--Mécontentement de l'empereur.--Sa menace.--Promenade de Sa
Majesté avant la bataille de la Moskowa.--Encouragemens donnés à
l'agriculture.--L'empereur monte sur les hauteurs de Borodino.--La
pluie.--Contrariété de l'empereur.--Le général Caulaincourt.--Mot de
l'empereur.--Il se donne à peine le temps de se vêtir.--Ordre du
jour.--Le soleil d'Austerlitz.--On apporte à l'empereur le portrait du
roi de Rome.--On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille
garde.--L'empereur malade.--Mort du comte Auguste de Caulaincourt.--Il
avait quitté sa jeune épouse peu d'heures après le mariage.--Ce que
l'empereur disait des généraux morts à l'armée.--Ses larmes en apprenant
la mort de Lannes.--Mot de Sa Majesté sur le général
Ordener.--L'empereur parcourt le champ de bataille de la Moskowa.--Son
emportement en entendant les cris des blessés.--Anecdote.--Exclamation
de l'empereur pendant la nuit qui suivit la bataille.


CHAPITRE IV.

Itinéraire de France en Russie.--Magnificence de la cour de
Dresde.--Conversation de l'empereur avec Berthier.--La guerre faite à la
seule Angleterre.--Bruit général sur le rétablissement de la
Pologne.--Questions familières de l'empereur.--Passage du
Niémen.--Arrivée et séjour à Wilna.--Enthousiasme des
Polonais.--Singulier rapprochement de date.--Députation de la
Pologne.--Réponse de l'empereur aux députés.--Engagemens pris avec
l'Autriche.--Espérances déçues.--M. de Balachoff à Wilna, espoir de la
paix.--Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la vieille
Russie.--Retraite continuelle des Russes.--Orage épouvantable.--Immense
désir d'une bataille.--Abandon du camp de Drissa.--Départ d'Alexandre et
de Constantin.--Privations de l'armée et premiers découragemens.--La
paix en perspective après une bataille.--Dédain affecté de l'empereur
pour ses ennemis.--Gouvernement établi à Wilna.--Nouvelles retraites des
armées russes.--Paroles de l'empereur au roi de Naples.--Projet annoncé
et non effectué.--La campagne de trois ans, et prompte marche en
avant.--Fatigue causée à l'empereur par une chaleur
excessive.--Audiences en déshabillé.--L'incertitude insupportable à
l'empereur.--Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de Lobau
et du grand maréchal.--Départ de Witepsk et arrivée à
Smolensk.--Édifices remarquables.--Les bords de la Moskowa.


CHAPITRE V.

Le lendemain de la bataille de la Moskowa.--Aspect du champ de
bataille.--_Moscou! Moscou!_--Fausse alerte.--Saxons revenant de la
maraude.--La sentinelle au cri d'alerte.--_Qu'ils viennent; nous les
voirons!_--Le verre de vin de Chambertin.--Le duc de Dantzick.--Entrée
dans Moscou.--Marche silencieuse de l'armée.--Les mendians
moscovites.--Réflexion.--Les lumières qui s'éteignent aux
fenêtres.--Logement de l'empereur à l'entrée d'un faubourg.--La
vermine.--Le vinaigre et le bois d'aloës.--Deux heures du matin.--Le feu
éclate dans la ville.--Colère de l'empereur.--Il menace le maréchal
Mortier et la jeune garde.--Le Kremlin.--Appartement qu'occupe Sa
Majesté.--La croix du grand Ivan.--Description du Kremlin.--L'empereur
n'y peut dormir même quelques heures.--Le feu prend dans le voisinage du
Kremlin.--L'incendie.--Les flammèches.--Le parc d'artillerie sous les
fenêtres de l'empereur.--Les Russes qui propagent le feu.--Immobilité de
l'empereur.--Il sort du Kremlin.--L'escalier du Nord.--Les chevaux se
cabrent.--La redingote et les cheveux de l'empereur brûlés.--Poterne
donnant sur la Moskowa.--On offre à l'empereur de le couvrir de manteaux
et de l'emporter à bras du milieu des flammes; il refuse.--L'empereur et
le prince d'Eckmühl.--Des bateaux chargés de grains sont brûlés sur la
Moskowa.--Obus placés dans les poêles des maisons.--Les femmes
incendiaires.--Les potences.--La populace baisant les pieds des
suppliciés.--Anecdote.--La peau de mouton.--Les grenadiers.--Le palais
de Pétrowski.--L'homme caché dans la chambre que devait occuper
l'empereur.--Le Kremlin préservé.--La consigne donnée au maréchal
Mortier.--Le bivouac aux portes de Moscou.--Les cachemires, les
fourrures et les morceaux de cheval saignans.--Les habitans dans les
caves et au milieu des débris.--Rentrée au Kremlin.--Mot douloureux de
l'empereur.--Les corneilles de Moscou.--Les concerts au Kremlin.--Les
précepteurs des gentilshommes russes.--Ils sont chargés de maintenir
l'ordre.--Alexandre tance Rostopschine.


CHAPITRE VI.

Les Moscovites demandant l'aumône.--L'empereur leur fait donner des
vivres et de l'argent.--Les journées au Kremlin.--L'empereur s'occupe
d'organisation municipale.--Un théâtre élevé près du Kremlin.--Le
chanteur italien.--On parle de la retraite.--Sa Majesté prolonge ses
repas plus que de coutume.--Règlement sur la comédie
française.--Engagement entre Murat et Kutuzow.--Les églises du Kremlin
dépouillées de leurs ornemens.--Les revues.--Le Kremlin saute en
l'air.--L'empereur reprend la route de Smolensk.--Les nuées de
corbeaux.--Les blessés d'Oupinskoë.--Chaque voiture de suite en prend
un.--Injustice du reproche qu'on avait fait à l'empereur d'être
cruel.--Explosion des caissons.--Quartier-général.--Les
Cosaques.--L'empereur apprend la conspiration de Mallet.--Le général
Savary.--Arrivée à Smolensk.--L'empereur et le munitionnaire de la
grande armée.--L'empereur dégage le prince d'Eckmühl.--_Veillons au
salut de l'empire_.--Activité infatigable de Sa Majesté. - Les
traînards. - Le corps du maréchal Davoust.--Son emportement quand il se
voit prêt à mourir de faim.--Le maréchal Ney est retrouvé.--Mot de
Napoléon.--Le prince Eugène pleure de joie.--Le maréchal Lefebvre.


CHAPITRE VII.

Passage de la Bérésina.--La délibération.--Les aigles brûlées.--Les
Russes n'en ont que la cendre.--L'empereur prête ses chevaux pour les
atteler aux pièces d'artillerie.--Les officiers simples canonniers.--Les
généraux Grouchy et Sébastiani.--Grands cris près de Borizof.--Le
maréchal Victor.--Les deux corps d'armée.--La confusion.--Voracité des
soldats de l'armée de retraite.--L'officier se dépouillant de son
uniforme pour le donner à un pauvre soldat.--Inquiétude générale.--Le
pont.--Crédulité de l'armée.--Conjectures sinistres.--Courage des
pontonniers.--Les glaçons.--L'empereur dans une mauvaise bicoque.--Sa
profonde douleur.--Il verse de grosses larmes.--On conseille à Sa
Majesté de songer à sauver sa personne.--L'ennemi abandonne ses
positions.--L'empereur transporté de joie.--Les radeaux.--M.
Jacqueminot.--Le comte Predziecski.--Le poitrail des chevaux entamé par
les glaçons.--L'empereur met la main aux attelages.--Le général
Partonneaux.--Le pont se brise.--Les canons passent sur des milliers de
corps écrasés.--Les chevaux tués à coups de baïonnettes.--Horrible
spectacle.--Les femmes élevant leurs enfans au dessus de l'eau.--Beaux
traits de dévouement.--Le petit orphelin.--Les officiers s'attellent à
des traîneaux.--Le pont est brûlé.--La cabane où couche l'empereur.--Les
prisonniers russes.--Ils périssent tous de fatigue et de faim.--Arrivée
à Malodeczno.--Entretiens confidentiels entre l'empereur et M. de
Caulaincourt.--Vingt-neuvième bulletin.--L'empereur et le maréchal
Davoust.--Projet de départ de l'empereur connu de l'armée.--Son
agitation au sortir du conseil.--L'empereur me parle de son projet.--Il
ne veut pas que je parte sur le siége de sa voiture.--Impression que
fait sur l'armée la nouvelle du départ de Sa Majesté.--Les oiseaux
raidis par la gelée.--Le sommeil qui donne la mort.--La poudre des
cartouches servant à saler les morceaux de cheval rôti.--Le jeune
Lapouriel.--Arrivée à Wilna.--Le prince d'Aremberg demi-mort de
froid.--Les voitures brûlées.--L'alerte.--La voiture du trésor est
pillée.


CHAPITRE VIII.

L'empereur est mal logé durant toute la campagne.--Bicoques infestées de
vermine.--Manière dont on disposait l'appartement de l'empereur.--Salle
du conseil.--Proclamations de l'empereur.--Habitans des bicoques
russes.--Comment l'empereur était logé, quand les maisons
manquaient.--La tente.--Le maréchal Berthier.--Moment de refroidissement
entre l'empereur et lui.--M. Colin contrôleur de la
bouche.--Roustan.--Insomnies de l'empereur.--Soin qu'il avait de ses
mains.--Il est très-affecté du froid.--Démolition d'une chapelle à
Witepsk.--Mécontentement des habitans.--Spectacle singulier.--Les
soldats de la garde se mêlant aux baigneuses.--Revue des
grenadiers.--Installation du général Friand.--L'empereur lui donne
l'accolade.--Réfutation de ceux qui pensent que la suite de l'empereur
était mieux traitée que le reste de l'armée.--Les généraux mordant dans
le pain de munition.--Communauté de souffrances entre les généraux et
les soldats.--Les maraudeurs.--Lits de paille.--M. de
Beausset.--Anecdote.--Une nuit des personnes de la suite de
l'empereur.--Je ne me déshabille pas une fois de toute la
campagne.--Sacs de toile pour lits.--Sollicitude de l'empereur pour les
personnes de sa suite.--Vermine.--Nous faisons le sacrifice de nos
matelas pour les officiers blessés.


CHAPITRE IX.

Publication à Paris du vingt-neuvième bulletin.--Deux jours
d'intervalle, et arrivée de l'empereur.--Marie-Louise, et première
retraite.--Joséphine et des succès.--Les deux impératrices.--Ressources
de la France.--Influence de la présence de l'empereur.--Première
défection et crainte des imitateurs.--Mon départ de Smorghoni.--Le roi
de Naples commandant l'armée.--Route suivie par l'empereur.--Espérance
des populations polonaises.--Confiance qu'inspire l'empereur.--Mon
arrivée aux Tuileries.--Je suis appelé chez Sa Majesté en habit de
voyage.--Accueil plein de bonté.--Mot de l'empereur à Marie-Louise et
froideur de l'impératrice.--Bontés de la reine Hortense.--Questions de
l'empereur, et réponses véridiques.--Je reprends mon service.--Adresses
louangeuses.--L'empereur plus occupé de l'entreprise de Mallet que des
désastres de Moscou.--Quantité remarquable de personnes en
deuil.--L'empereur et l'impératrice à l'Opéra.--La querelle de Talma et
de Geoffroy.--L'empereur donne tort à Talma.--Point d'étrennes pour les
personnes attachées au service particulier.--L'empereur s'occupant de ma
toilette.--Cadeaux portés et commissions gratuites.--Dix-huit cents
francs de rente réduits à dix-sept.--Sorties de l'empereur dans
Paris.--Monumens visités sans suite avec le maréchal Duroc.--Passion de
l'empereur pour les bâtimens.--Fréquence inaccoutumée des parties de
chasse.--Motifs politiques et les journaux anglais.


CHAPITRE X.

Chasse et déjeuné à Grosbois.--L'impératrice et ses dames.--Voyage
inattendu.--La route de Fontainebleau.--Costumes de chasse, et
désappointement des dames.--Précautions prises pour l'impératrice.--Le
prétexte et les motifs du voyage.--Concordat avec le pape.--Insignes
calomnies sur l'empereur.--Démarches préparatoires et l'évêque de
Nantes.--Erreurs mensongères relevées.--Première visite de l'empereur au
Pape.--La vérité sur leurs relations.--Distribution de grâces et de
faveurs.--Les cardinaux.--Repentir du pape après la signature du
concordat.--Récit fait par l'empereur au maréchal Kellermann.--Ses
hautes pensées sur Rome ancienne et Rome moderne.--État du pontificat
selon Sa Majesté.--Retour à Paris.--Arméniens et offres de cavaliers
équipés.--Plans de l'empereur, et Paris la plus belle ville du
monde.--Conversation de l'empereur avec M. Fontaine sur les bâtimens de
Paris.--Projet d'un hôtel pour le ministre du royaume d'Italie.--Note
écrite par l'empereur sur le palais du roi de Rome.--Détails incroyables
dans lesquels entre l'empereur.--L'Élysée déplaisant à l'empereur, et
les Tuileries inhabitables.--Passion plus vive que jamais pour les
bâtimens.--Le roi de Rome à la revue du champ de Mars.--Enthousiasme du
peuple et des soldats.--Vive satisfaction de l'empereur.--Nouvelles
questions sur Rome adressées à M. Fontaine.--Mes appointemens doublés le
jour de la revue à dater de la fin de l'année.


CHAPITRE XI.

Départ de Murat quittant l'armée pour retourner à Naples.--Eugène
commandant au nom de l'empereur.--Quartier général à Posen.--Les débris
de l'armée.--Nouvelles de plus en plus inquiétantes.--Résolution de
départ.--Bruits jetés en avant.--L'impératrice régente.--Serment de
l'impératrice.--Notre départ pour l'armée.--Marche rapide sur
Erfurt.--Visite à la duchesse de Weymar.--Satisfaction causée à
l'empereur par sa réception.--Maison de l'empereur pour la campagne de
1813.--La petite ville d'Eckartsberg transformée en
quartier-général.--L'empereur au milieu d'un vacarme inouï.--Arrivée à
Lutzen, et bataille gagnée le lendemain.--Mort du duc d'Istrie.--Lettre
de l'empereur à la duchesse d'Istrie.--Monument érigé au duc par le roi
de Saxe.--Belle conduite des jeunes conscrits.--Opinion de Ney à leur
égard.--Les Prussiens commandés par leur roi en personne.--L'empereur au
milieu des balles.--Entrée de Sa Majesté à Dresde le jour où l'empereur
Alexandre avait quitté cette ville.--Députation, et réponse de
l'empereur.--Explosion, et l'empereur légèrement blessé.--Mission du
général Flahaut auprès du roi de Saxe.--Longue conférence entre le roi
de Saxe et l'empereur.--Plaintes de l'empereur sur son
beau-père.--Félicitations de l'empereur d'Autriche après la
victoire.--M. de Bubna à Dresde.--L'empereur ne prenant point de
repos.--Faculté de dormir en tous lieux et à toute heure.--Bataille de
Bautzen.--Admirable mouvement de pitié de la population
saxonne.--L'empereur, le baron Larrey, et vive discussion.--Les
conscrits blessés par maladresse.--Injustice de l'empereur reconnue par
lui-même.


CHAPITRE XII.

Mort du maréchal Duroc.--Douleur de l'empereur et consternation générale
dans l'armée.--Détails sur cet événement funeste.--Impatience de
l'empereur de ne pouvoir atteindre l'arrière-garde russe.--Deux ou trois
boulets creusant la terre aux pieds de l'empereur.--Un homme de la garde
tué près de Sa Majesté.--Annonce de la mort du général Bruyère.--Duroc
près l'empereur.--Un arbre frappé par un boulet.--Le duc de Plaisance
annonce, en pleurant, la mort du grand-maréchal.--Mort du général
Kirgener.--Soins empressés, mais inutiles.--Le maréchal respirant
encore.--Adieux de l'empereur à son ami.--Consternation impossible à
décrire.--L'empereur immobile et sans pensée.--_À demain tout_.--Déroute
complète des Russes.--Dernier soupir du grand-maréchal.--Inscription
funéraire dictée par l'empereur.--Terrain acheté et propriété
violée.--Notre entrée en Silésie.--Sang-froid de l'empereur.--Sa Majesté
dirigeant elle-même les troupes.--Marche sur Breslaw.--L'empereur dans
une ferme pillée.--Un incendie détruisant quatorze
fourgons.--Historiette démentie.--L'empereur ne manque de rien.--Entrée
à Breslaw.--Prédiction presque accomplie.--Armistice du 4 juin.--Séjour
à Gorlitz.--Pertes généreusement payées.--Retour à Dresde.--Bruits
dissipés par la présence de l'empereur.--Le palais
Marcolini.--L'empereur vivant comme à Schœnbrunn.--La Comédie française
mandée à Dresde.--Composition de la troupe.--Théâtre de l'Orangerie et
la comédie.--La tragédie à Dresde.--Emploi des journées de
l'empereur.--Distractions, et mademoiselle G...--Talma et mademoiselle
Mars déjeunant avec l'empereur.--Heureuse repartie, et politesse de
l'empereur.--L'abondance répandue dans Dresde par la présence de Sa
Majesté.--Camps autour de la ville.--Fête de l'empereur avancée de cinq
jours.--Les soldats au _Te Deum_.


CHAPITRE XIII.

Désir de la paix.--L'honneur de nos armes réparé.--Difficultés élevées
par l'empereur Alexandre.--Médiation de l'Autriche.--Temps
perdu.--Départ de Dresde.--Beauté de l'armée française.--L'Angleterre
âme de la coalition.--Les conditions de Lunéville.--Guerre nationale en
Prusse.--Retour vers le passé.--Circonstances du séjour à Dresde.--Le
duc d'Otrante auprès de l'empereur.--Fausses interprétations.--Souvenirs
de la conspiration Mallet.--Fouché gouverneur général de
l'Illyrie.--Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc
d'Otrante.--Dévouement du duc de Rovigo.--Arrivée du roi de
Naples.--Froideur apparente de l'empereur.--Dresde fortifié et immensité
des travaux.--Les cartes et répétition des batailles.--Notre voyage à
Mayence.--Mort du duc d'Abrantès.--Regrets de l'empereur.--Courte
entrevue avec l'impératrice.--L'empereur trois jours dans son
cabinet.--Expiration de l'armistice.--La Saint-Napoléon avancée de cinq
jours.--La Comédie française et spectacle _gratis_ à Dresde.--La journée
des dîners.--Fête chez le général Durosnel.--Baptiste cadet et milord
Bristol.--L'infanterie française divisée en quatorze corps.--Six grandes
divisions de cavalerie.--Les gardes d'honneur.--Composition et force des
armées ennemies.--Deux étrangers contre un Français.--Fausse sécurité de
l'empereur à l'égard de l'Autriche.--Déclaration de guerre.--Le comte de
Narbonne.


CHAPITRE XIV.

L'empereur marchant à la conquête de la paix.--Le lendemain du départ et
le champ de bataille de Bautzen.--Murat à la tête de la garde impériale
et refus des honneurs royaux.--L'empereur à Gorlitz.--Entrevue avec le
duc de Vicence.--Le gage de paix et la guerre.--Blücher en
Silésie.--Violation de l'armistice par Blücher.--Le général Jomini au
quartier-général de l'empereur Alexandre.--Récit du duc de
Vicence.--Première nouvelle de la présence de Moreau.--Présentation du
général Jomini à Moreau.--Froideur mutuelle et jugement de
l'empereur.--Prévision de Sa Majesté sur les transfuges.--Deux
traîtres.--Changemens dans les plans de l'empereur.--Mouvemens du
quartier-général.--Mission de Murat à Dresde.--Instructions de
l'empereur au général Gourgaud.--Dresde menacée et consternation des
habitans.--Rapport du général Gourgaud.--Résolution de défendre
Dresde.--Le général Haxo envoyé auprès du général Vandamme.--Ordres
détaillés.--L'empereur sur le pont de Dresde.--La ville rassurée par sa
présence.--Belle attitude des cuirassiers de Latour-Maubourg.--Grande
bataille.--L'empereur plus exposé qu'il ne l'avait jamais
été.--L'empereur mouillé jusqu'aux os.--Difficulté que j'éprouve à le
déshabiller.--Le seul accès de fièvre que j'aie vu à Sa Majesté.--Le
lendemain de la victoire.--L'escorte de l'empereur brillante comme aux
Tuileries.--Les grenadiers passant la nuit à nettoyer leurs
armes.--Nouvelles de Paris.--Lettres qui me sont personnelles.--Le
procès de Michel et de Reynier.--Départ de l'impératrice pour
Cherbourg.--Attentions de l'empereur pour l'impératrice.--Soins pour la
rendre populaire.--Les nouvelles substituées aux bulletins.--Lecture des
journaux.


CHAPITRE XV.

Prodiges de valeur du roi de Naples.--Sa beauté sur un champ de
bataille.--Effet produit par sa présence.--Son portrait.--Le cheval du
roi de Naples.--Éloges donnés au roi de Naples par l'empereur.--Prudence
progressive de quelques généraux.--L'empereur sur le champ de bataille
de Dresde.--Humanité envers les blessés et secours aux pauvres
paysans.--Personnage important blessé à l'état-major ennemi.--Détails
donnés à l'empereur par un paysan.--Le prince de Schwartzenberg cru
mort.--Paroles de Sa Majesté.--Fatalisme et souvenir du bal de
Paris.--L'empereur détrompé.--Inscription sur le collier d'un chien
envoyé au prince de Neufchâtel.--_J'appartiens au général Moreau_.--Mort
de Moreau.--Détails sur ses derniers momens donnés par son valet de
chambre.--Le boulet rendu.--Résolution reprise de marcher sur
Berlin.--Fatale nouvelle et catastrophe du général Vandamme.--Beau mot
de l'empereur.--Résignation pénible de Sa Majesté.--Départ définitif de
Dresde.--Le maréchal Saint-Cyr.--Le roi de Saxe et sa famille
accompagnant l'empereur.--Exhortation aux troupes
saxonnes.--Enthousiasme et trahison.--Le château de Düben.--Projets de
l'empereur connus de l'armée.--Les temps bien changés.--Mécontentement
des généraux hautement exprimé.--Défection des Bavarois et surcroît de
découragement.--Tristesse du séjour de Düben.--Deux jours de solitude et
d'indécision.--Oisiveté apathique de l'empereur.--L'empereur cédant aux
généraux.--Départ pour Leipzig.--Joie générale dans l'état-major.--Le
maréchal Augereau seul de l'avis de l'empereur.--Espérances de
l'empereur déçues.--Résolution des alliés de ne combattre qu'où n'est
pas l'empereur.--Court séjour à Leipzig.--Proclamations du prince royal
de Suède aux Saxons.--M. Moldrecht et clémence de l'empereur.--M.
Leborgne d'Ideville.--Leipzig centre de la guerre.--Trois ennemis contre
un Français.--Deux cent mille coups de canon en cinq jours.--Munitions
épuisées.--La retraite ordonnée.--L'empereur et le prince
Poniatowski.--Indignation du roi de Saxe contre ses troupes et
consolations données par l'empereur.--Danger imminent de Sa
Majesté.--Derniers et touchans adieux des deux souverains.


CHAPITRE XVI.

Offre d'incendie rejeté par l'empereur.--Volonté de sauver Leipzig.--Le
roi de Saxe délié de sa fidélité.--Issue de Leipzig fermée à
l'empereur.--Sa Majesté traversant de nouveau la ville.--Bonne
contenance du duc de Raguse et du maréchal Ney.--Horrible tableau des
rues de Leipzig.--Le pont du moulin de Lindenau.--Souvenirs
vivans.--Ordres donnés directement par l'empereur.--Sa Majesté dormant
au bruit du combat.--Le roi de Naples et le maréchal Augereau au bivouac
impérial.--Le pont sauté.--Ordres de l'empereur mal exécutés, et son
indignation.--Absurdité de quelques bruits mensongers.--Malheurs
inouïs.--Le maréchal Macdonald traversant l'Elster à la nage.--Mort du
général Dumortier et d'un grand nombre de braves.--Mort du prince
Poniatowski.--Profonde affliction de l'empereur et regrets
universels.--Détails sur cette catastrophe.--Le corps du prince
recueilli par un pasteur.--Deux jours à Erfurt.--Adieux du roi de Naples
à l'empereur.--Le roi de Saxe traité en prisonnier, et indignation de
l'empereur.--Brillante affaire de Hanau.--Arrivée à Mayence.--Trophées
de la campagne et lettre de l'empereur à l'impératrice.--Différence des
divers retours de l'empereur en France.--Arrivée à
Saint-Cloud.--Questions que m'adresse l'empereur et réponses
véridiques.--Espérances de paix.--Enlèvement de M. de Saint-Aignan.--Le
négociateur pris de force.--Vaines espérances.--Bonheur de la
médiocrité.


CHAPITRE XVII.

Souvenirs récens.--Sociétés secrètes d'Allemagne.--L'empereur et les
francs-maçons.--L'empereur riant de Cambacérès.--Les fanatiques
assassins.--Promenade sur les bords de l'Elbe.--Un magistrat
saxon.--Zèle religieux d'un protestant.--Détails sur les sociétés de
l'Allemagne.--Opposition des gouvernemens au _Tugendweiren_.--Origine et
réformation des sectes de 1813.--Les chevaliers noirs et la légion
noire.--La réunion de Louise.--Les concordistes.--Le baron de Nostitz et
la chaîne de la reine de Prusse.--L'Allemagne divisée entre trois chefs
de secte.--Madame Brede et l'ancien électeur de Hesse-Cassel.--Intrigue
du baron de Nostitz.--Les secrétaires de M. de Stein.--Véritable but des
sociétés secrètes.--Leur importance.--Questions de l'empereur.--Histoire
ou historiette.--Réception d'un carbonari.--Un officier français dans le
Tyrol.--Ses mœurs, ses habitudes, son caractère.--Partie de chasse et
réception ordinaire.--Les Italiens et les Tyroliens.--Épreuves de
patience.--Trois rendez-vous.--Une nuit dans une forêt.--Apparence d'un
crime.--Preuves évidentes.--Interrogatoire, jugement et
condamnation.--Le colonel Boizard.--Révélations refusées.--L'exécuteur
et l'échafaud.--Religion du serment.--Les carbonari.


CHAPITRE XVIII.

Confusion et tumulte à Mayence.--Décrets de Mayence.--Convocation du
Corps-Législatif.--Ingratitude du général de Wrede.--Désastres de sa
famille.--Emploi du temps de l'empereur, et redoublement
d'activité.--Les travaux de Paris.--Troupes équipées comme par
enchantement.--Anxiété des Parisiens.--Première anticipation sur la
conscription.--Mauvaises nouvelles de l'armée.--Évacuation de la
Hollande et retour de l'archi-trésorier.--Capitulation de
Dresde.--Traité violé et indignation de l'empereur.--Mouvement de
vivacité.--Confiance dont m'honorait Sa Majesté.--Mort de M. le comte de
Narbonne.--Sa première destination.--Comment il fut aide-de-camp de
l'empereur.--Vaine ambition de plusieurs princes.--Le prince Léopold de
Saxe-Cobourg.--Jalousie causée par la faveur de M. de Narbonne.--Les
noms oubliés.--Opinion de l'empereur sur M. de Narbonne.--Mot
caractéristique.--Le général Bertrand, grand maréchal du palais.--Le
maréchal Suchet, colonel-général de la garde.--Changement dans la haute
administration de l'empire.--Droit déféré à l'empereur de nommer le
président du corps législatif.--M. de Molé et le plus jeune des
ministres de l'empire.--Détails sur les excursions de l'empereur dans
Paris.--Sa Majesté me reconnaît dans la foule.--Gaîté de
l'empereur.--L'empereur se montrant plus souvent en public.--Leurs
Majestés à l'Opéra, et le ballet de _Nina_.--Vive satisfaction causée à
l'empereur par les acclamations populaires.--L'empereur et l'impératrice
aux Italiens; représentation extraordinaire et madame Grassini.--Visite
de l'empereur à l'établissement de Saint-Denis.--Les pages, et gaîté de
l'empereur.--Réflexion sérieuse.


CHAPITRE XIX.

Dernière célébration de l'anniversaire du couronnement.--Amour de
l'empereur pour la France.--Sa Majesté plus populaire dans le
malheur.--Visite au faubourg Saint-Antoine.--Conversation avec les
habitans.--Enthousiasme général.--Cortége populaire de Sa
Majesté.--Fausse interprétation et clôture des grilles du
Carrousel.--L'empereur plus ému que satisfait.--Crainte du désordre et
souvenirs de la révolution.--Enrôlemens volontaires et nouveau régiment
de la garde.--Spectacles gratis.--Mariage de douze jeunes
filles.--Résidence aux Tuileries.--Émile et Montmorency.--Mouvement des
troupes ennemies.--Abandon du dernier allié de l'empereur.--Armistices
entre le Danemarck et la Russie.--Opinion de quelques généraux sur
l'armée française en Espagne.--Adhésion de l'empereur aux bases des
puissances alliées.--Négociations, M. le duc de Vicence et M. de
Metternich.--Le duc de Massa président du corps législatif.--Ouverture
de la session.--Le sénat et le conseil-d'état au corps
législatif.--Discours de l'empereur.--Preuve du désir de Sa Majesté pour
le rétablissement de la paix.--Mort du général Dupont-Derval et ses deux
veuves.--Pension que j'obtiens de Sa Majesté pour l'une
d'elles.--Décision de l'empereur.--Aversion de Sa Majesté pour le
divorce et respect pour le mariage.


CHAPITRE XX.

Efforts des alliés pour séparer la France de l'empereur.--Vérité des
paroles de Sa Majesté prouvée par les événemens.--Copies de la
déclaration de Francfort circulant dans Paris.--Pièce de comparaison
avec le discours de l'empereur.--La mauvaise foi des étrangers reconnue
par M. de Bourrienne.--Réflexion sur un passage de ses _Mémoires_.--M.
de Bourrienne en surveillance.--M. le duc de Rovigo son défenseur.--But
des ennemis atteint en partie.--M. le comte Regnault de Saint-Jean
d'Angély au corps législatif.--Commission du corps-législatif.--Mot de
l'empereur et les cinq avocats.--Lettre de l'empereur au duc de
Massa.--Réunion de deux commissions chez le prince
archi-chancelier.--Conduite réservée du sénat.--Visites fréquentes de M.
le duc de Rovigo à l'empereur.--La vérité dite par ce ministre à Sa
Majesté.--Crainte d'augmenter le nombre des personnes
compromises.--Anecdote authentique et inconnue.--Un employé du trésor
enthousiaste de l'empereur.--Visite forcée au ministre de la police
générale.--Le ministre et l'employé.--Dialogue.--L'enthousiaste menacé
de la prison.--Sages explications du ministre.--Travaux des deux
commissions.--Adresse du sénat bien accueillie.--Réponse remarquable de
Sa Majesté.--Promesse plus difficile à faire qu'à tenir.--Élévation du
cours des rentes.--Sage jugement sur la conduite du corps
législatif.--Le rapport de la commission.--Vive interruption et
réplique.--L'empereur soucieux et se promenant à grands pas.--Décision
prise et blâmée.--Saisie du rapport et de l'adresse.--Clôture violente
de la salle des séances.--Les députés aux Tuileries.--Vif témoignage du
mécontentement de l'empereur.--_L'adresse incendiaire_.--Correspondance
avec l'Angleterre et l'avocat Desèze.--L'archi-chancelier protecteur de
M. Desèze.--Calme de l'empereur.--Mauvais effet.--Tristes présages et
fin de l'année 1813.


CHAPITRE XXI.

Commissaires envoyés dans les départemens.--Les ennemis sur le sol de la
France.--Français dans les rangs ennemis.--Le plus grand crime aux yeux
de l'empereur.--Ancien projet de Sa Majesté, relativement à Ferdinand
VII.--Souhaits et demandes du prince d'Espagne.--Projet de mariage.--Le
prince d'Espagne un embarras de plus.--Mesures prises par
l'empereur.--Reddition de Dantzig et convention violée.--Reddition de
Torgaw.--Fâcheuses nouvelles du Midi.--Instructions au duc de
Vicence.--M. le baron Capelle et commission d'enquête.--Coïncidence
remarquable de deux événemens.--Mise en activité de la garde nationale
de Paris.--L'empereur commandant en chef.--Composition de l'état-major
général.--Le maréchal Moncey.--Désir de l'empereur d'amalgamer toutes
les classes de la société.--Le plus beau titre aux yeux de
l'empereur.--Zèle de M. de Chabrol et amitié de l'empereur.--Un maître
des requêtes et deux auditeurs.--Détails ignorés.--M. Allent et M. de
Sainte-Croix.--La jambe de bois.--Empressement des citoyens et manque
d'armes.--Invalides redemandant du service.


TABLE DU SIXIÈME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

La campagne des miracles.--Promesse solennelle trahie.--Violation du
territoire suisse.--Les troupes alliées dans le Brisgaw.--Le pont de
Bâle.--Villes de France occupées par l'ennemi.--Energie de l'empereur
croissant avec le danger.--Carnot gouverneur d'Anvers et satisfaction de
l'empereur.--Défection du roi de Naples.--Le roi de Naples et le prince
royal de Suède.--Colère de l'empereur.--La veille du départ.--Les
officiers de la garde nationale aux Tuileries.--Paroles remarquables de
l'empereur.--Scène touchante.--Le roi de Rome et l'impératrice sous la
sauve-garde des Parisiens.--Scène d'enthousiasme et
d'attendrissement.--Larmes de l'impératrice.--Serment spontané.--M. de
Bourrienne aux Tuileries.--Départ pour l'armée.--Le colonel Bouland et
la croix de la Légion-d'Honneur.--Les braves infatigables.--Rencontre
singulière.--Le vieux curé de campagne reconnu par l'empereur.--Le guide
ecclésiastique.--Arrivée devant Brienne.--Blücher en fuite.--L'empereur
croyant Blücher prisonnier.--Souvenirs de dix ans, et différence des
temps.--Changemens frappans pour tout le monde.--Abominations commises
par les étrangers.--Cruautés atroces.--Viols, pillages et
incendies.--Mensonges officieux sur les alliés.--Détestables faiseurs de
plaisanteries.--Nonchalance de l'empereur Alexandre à empêcher le
désordre.--Le champ de La Rothière.--Combats d'un enfant, et bataille
sanglante.--Retraite sur Troyes.--Danger imminent de l'empereur, et
_flamberge au vent_.--La guerre de l'aigle et des corbeaux.--L'armée de
Blücher.


CHAPITRE II.

Renouvellement des prodiges de l'Italie.--Courage personnel de
l'empereur.--Mot de l'empereur à ses soldats.--Obus éclatant près de
l'empereur.--Fréquence du réveil de l'empereur.--Extrême bonté de Sa
Majesté envers moi.--Point de paix déshonorante.--Oubli réparé.--Je
m'endors dans le fauteuil de l'empereur.--Sa Majesté s'asseyant sur son
lit pour ne pas m'éveiller.--Paroles adorables de l'empereur.--Sa
Majesté décidée à faire la paix.--Succès et nouvelle
indécision.--L'empereur et le duc de Bassano.--Départ pour
Sézanne.--Suite de triomphes.--Généraux prisonniers à la table de
l'empereur.--Combat de Nangis.--Blücher sur le point d'être
prisonnier.--La veille de la bataille de Méry.--L'empereur sur une botte
de roseaux.--Nuée de bécassines et mot de l'empereur.--Mouvement sur
Anglure.--Incendie de Méry.--Position critique des alliés.--Position
critique de M. Ansart.--Un huissier guide de l'empereur.--Peur du
canon.--Pont construit en une heure sous le feu de l'ennemi.--L'empereur
mourant de soif et courage d'une jeune fille.--Le quartier-général de
l'empereur dans la boutique d'un charron.--Prisonniers et drapeaux
envoyés à Paris.--Mission délicate de M. de Saint-Aignan.--Vive colère
de l'empereur.--Disgrâce de M. de Saint-Aignan et prompt
oubli.--L'ennemi abandonnant Troyes par capitulation.--Décret
sévère.--Les insignes et les couleurs de l'ancienne dynastie.--Conseil
de guerre et peine de mort.--Exécution du chevalier de Gonault.


CHAPITRE III.

Négociations pour un armistice.--Blücher et cent mille hommes.--Le
prince de Schwartzenberg reprenant l'offensive.--Ruse de
guerre.--L'empereur au devant de Blücher.--Halte au village
d'Herbisse.--Le bon curé.--Politesse de l'empereur.--Singulière
installation d'une nuit.--Le maréchal Lefebvre théologien.--L'abbé Maury
maréchal, et le maréchal Lefebvre cardinal.--Le souper de
campagne.--Gaîté et privation.--Le réveil du curé et générosité de
l'empereur.--Fatalité du nom de Moreau.--Bataille de Craonne.--M. de
Bussy, ancien camarade et aide-de-camp de l'empereur.--Empressement
général à fournir des renseignemens.--Le brave Wolff et la croix
d'honneur.--Plusieurs généraux blessés.--Habileté du général
Drouot.--Défense des Russes.--M. de Rumigny au quartier-général et
nouvelles du congrès.--Conférence secrète peu favorable à la
paix.--Scène très-vive entre l'empereur et M. le duc de
Vicence.--Insistance courageuse du ministre et conseils
pacifiques.--_Vous êtes Russe!_--Véhémence de l'empereur.--Une victoire
en perspective.--Larmes de M. le duc de Vicence.--Marche sur
Laon.--L'armée française surprise par les Russes.--Mécontentement de
l'empereur.--Prise de Reims par M. de Saint-Priest.--Valeur du général
Corbineau.--Notre entrée à Reims pendant que les Russes en
sortent.--Résignation des Rémois.--Bonne discipline des Russes.--Trois
jours à Reims.--Les jeunes conscrits.--Six mille hommes et le général
Janssens.--Les affaires de l'empire.--Le seul homme infatigable.


CHAPITRE IV.

Expression familière à l'empereur.--Nouveau plan d'attaque.--Départ de
Reims.--Mission secrète auprès du roi Joseph.--Précautions de l'empereur
pour l'impératrice et le roi de Rome.--Conversation du soir.--Arrivée à
Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse.--Belle conduite
d'Épernay, M. Moët et la croix d'honneur.--Autre croix donnée à un
cultivateur.--Retraite de l'armée ennemie.--Combat de
Fère-Champenoise.--Le comte d'Artois à Nancy.--Le 20 mars, bataille
d'Arcis-sur-Aube.--Le prince de Schwartzenberg sur la ligne de
guerre.--Dissolution du congrès et présence de l'armée
autrichienne.--Bataille de nuit.--L'incendie éclairant la
guerre.--Retraite en bon ordre.--Présence d'esprit de l'empereur et
secours aux sœurs de la charité.--Le nom des Bourbons prononcé pour la
première fois par l'empereur.--Souvenir de l'impératrice Joséphine.--Les
ennemis à Épernay.--Pillage et horreur qu'il inspire à Sa
Majesté.--L'empereur à Saint-Dizier.--M. de Weissemberg au
quartier-général.--Mission verbale pour l'empereur
d'Autriche.--L'empereur d'Autriche contraint de se retirer à
Dijon.--Arrivée à Doulevent et avis secret de M. de
Lavalette.--Nouvelles de Paris.--La garde nationale et les
écoles.--_L'Oriflamme_ à l'Opéra.--Marche rapide du temps.--La bataille
en permanence.--Reprise de Saint-Dizier.--Jonction du général Blücher et
du prince de Schwartzenberg.--Nouvelles du roi Joseph.--Paris
tiendra-t-il?--Mission du général Dejean.--L'empereur part pour
Paris.--Je suis pour la première fois séparé de Sa Majesté.


CHAPITRE V.

Souvenirs déplorables.--Les étrangers à Paris.--Ordre de
l'empereur.--Départ de Sa Majesté de Troyes.--Dix lieues en deux
heures.--L'empereur en cariole.--J'arrive à Essone.--Ordre de me rendre
à Fontainebleau.--Arrivée de Sa Majesté.--Abattement de l'empereur.--Le
maréchal Moncey à Fontainebleau.--Morne silence de
l'empereur.--Préoccupation continuelle.--Seule distraction de l'empereur
causée par ses soldats.--Première revue de Fontainebleau.--Paris,
Paris!--Nécessité de parler de moi.--Ma maison pillée par les
Cosaques.--Don de 50,000 fr.--Augmentation graduelle de l'abattement de
l'empereur.--Défense à Roustan de donner des pistolets à
l'empereur.--Bonté extrême de l'empereur envers moi.--Don de 100,
fr.--Sa Majesté daignant entrer dans mes intérêts de
famille.--Reconnaissance impossible à décrire.--100,000 fr. enfouis dans
un bois.--Le garçon de garde-robe Denis.--L'origine de tous mes
chagrins.


CHAPITRE VI.

Besoin d'indulgence.--Notre position à Fontainebleau.--Impossibilité de
croire au détrônement de l'empereur.--Pétitions nombreuses.--Effet
produit par les journaux sur Sa Majesté.--M. le duc de
Bassano.--L'empereur plus affecté de renoncer au trône pour son fils que
pour lui.--L'empereur soldat et un louis par jour.--Abdication de
l'empereur.--Grande révélation.--Tristesse du jour et calme du
soir.--Coucher de l'empereur.--Réveil épouvantable.--L'empereur
empoisonné.--Débris du sachet de campagne.--Paroles que m'adresse
l'empereur mourant.--Affreux désespoir.--Résignation de Sa
Majesté.--Obstination à mourir.--Première crise.--Ordre d'appeler M. de
Caulaincourt et M. Yvan.--Paroles touchantes de Sa Majesté à M. le duc
de Vicence.--Longue inutilité de nos prières réunies.--Question de
l'empereur à M. Yvan et effroi subit.--Seconde crise.--L'empereur
prenant enfin une potion.--Assoupissement de l'empereur.--Réveil et
silence complet sur les événemens de la nuit.--M. Yvan parti pour
Paris.--Départ de Roustan.--Le 12 d'avril.--Adieux de M. le maréchal
Macdonald à l'empereur.--Déjeuner comme à l'ordinaire.--Le sabre de
Mourad-Bey.--L'empereur plus causant que du coutume.--Variations
instantanées de l'humeur de l'empereur.--Tristesse morose et _la
Monaco_.--Répugnance que causent à l'empereur les lettres de
Paris.--Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.--Une belle
dame à Fontainebleau.--Une nuit entière d'attente et d'oubli.--Autre
visite à Fontainebleau et souvenir antérieur.--Aventure à
Saint-Cloud.--Le protecteur des belles près de Sa Majesté.--Mon voyage à
Bourg-la-Reine.--La mère et la fille.--Voyage à l'île d'Elbe et
mariage.--Triste retour aux affaires de Fontainebleau.--Question que
m'adresse l'empereur.--Réponse franche.--Parole de l'empereur sur M. le
duc de Bassano.


CHAPITRE VII.

Le grand-maréchal et le général Drouot, seuls grands personnages auprès
de l'empereur.--Destinée connue de Sa Majesté.--Les commissaires des
alliés.--Demande et répugnance de l'empereur.--Préférence pour le
commissaire anglais.--Vie silencieuse dans le palais.--L'empereur plus
calme.--Mot de Sa Majesté.--La veille du départ et jour de
désespoir.--Fatalité des cent mille francs que m'avait donnés
l'empereur.--Question inattendue et inexplicable de M. le
grand-maréchal.--Ce que j'aurais dû faire.--Inconcevable oubli de
l'empereur.--Les cent mille francs déterrés.--Terreur d'avoir été
volé.--Affreux désespoir.--Erreur de lieu et le trésor
retrouvé.--Prompte restitution.--Horreur de ma situation.--Je quitte le
palais.--Mission de M. Hubert auprès de moi.--Offre de trois cent mille
francs pour accompagner l'empereur.--Ma tête est perdue et crainte
d'agir par intérêt.--Cruelles réflexions.--Tortures inouïes.--L'empereur
est parti.--Situation sans exemple.--Douleurs physiques et souffrances
morales.--Complète solitude de ma vie.--Visite d'un ami.--Fausse
interprétation de ma conduite dans un journal.--M. de Turenne accusé à
tort.--Impossibilité de me défendre par respect pour Sa
Majesté.--Consolations puisées dans le passé.--Exemples et preuves de
désintéressement de ma part.--Refus de quatre cent mille francs.--M.
Marchand placé par moi près de l'empereur.--Reconnaissance de M.
Marchand.


CHAPITRE VIII.

Je deviens étranger à tout.--Crainte des résultats de la
malveillance.--Lecture des journaux.--Je commence à comprendre la
grandeur de l'empereur.--Débarquement de Sa Majesté.--Le bon maître et
le grand homme.--Délicatesse de ma position et incertitude.--Souvenir de
la bonté de l'empereur.--Sa Majesté demandant de mes nouvelles.--Paroles
obligeantes.--Approbation de ma conduite.--Malveillance inutile et
justice rendue par M. Marchand.--Mon absence de Paris
prolongée.--L'empereur aux Tuileries.--Détails
circonstanciés.--Vingt-quatre heures de service d'un sergent de la garde
nationale.--Déménagement des portraits de famille des Bourbons.--Le
peuple à la grille du Carrousel.--Vive le roi et vive
l'empereur!--Terreur panique et le feu de cheminée.--Le général
Excelmans et le drapeau tricolore.--Cocardes conservées.--Arrivée de
l'empereur.--Sa Majesté portée à bras.--Service intérieur.--Premières
visites.--L'archi-chancelier et la reine Hortense.--Table de trois cents
couverts.--Le père du maréchal Bertrand et mouvement de
l'empereur.--Souper de l'empereur et le plat de lentilles.--Ordre
impossible.--Deux grenadiers de l'île d'Elbe.--Puissance du
sommeil.--Quatre heures de nuit pour l'empereur.--Sa Majesté et les
officiers à demi-solde.--M. de Saint-Chamans.--Revue sur le
Carrousel.--L'empereur demandé par le peuple.--Le maréchal Bertrand
présenté au peuple par Sa Majesté.--Scène touchante et enthousiasme
général.--Continuation de ma vie solitaire.--Larmes sur les malheurs de
Sa Majesté.--Deux souvenirs postérieurs.--La princesse Catherine de
Wurtemberg et le prince Jérôme.--Grandeur de caractère et
superstition.--Treize à table et mort de la princesse Elisa.--La
première croix de la légion d'honneur portée par le premier consul et le
capitaine Godeau.

ANECDOTES MILITAIRES.


LE PIÉMONT SOUS L'EMPIRE.


CHAPITRE PREMIER.

Différence des temps.--Le prince Borghèse à Paris.--Le prince Pignatelli
et M. Demidoff.--Première société du prince Borghèse et le concierge
d'un hôtel garni.--La veuve du général Leclerc.--Mariage du prince.--Le
faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de
Bonaparte.--Le prince chef d'escadron dans la garde.--Courage et
avancement.--Projets de l'empereur.--Conversation entre l'auteur et le
lecteur.--Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.--Le prince
Borghèse destiné à annoncer la paix.--Désintéressement de
Moustache.--Paris en 1808.--Retour de l'empereur.--Enthousiasme causé
par Napoléon.--Le fils de madame Visconti.--Rencontre au
Palais-Royal.--Gardanne et Sopransi.--Le rendez-vous donné sur le champ
de bataille d'Eylau.--Les bals de madame de La Ferté et la jolie
danseuse.--Dîner chez Cambacérès.--Les deux extrêmes et questions de
physiologie.--Projet de Tilsitt réalisé à Paris.--Création de nouveaux
titres.--Réédification de l'université.--Le général Jourdan et le
général Menou.--Le gouvernement général des départemens au delà des
Alpes érigé en grande dignité de l'empire.--Sénatus-consulte et message
au sénat.--Contradictions et bon conseil.--Conflits inévitables.--Le
prince Borghèse nommé gouverneur-général.--Brevet magnifique.--Départ du
prince et le colonel Curto.--Départ de l'empereur pour Bayonne et
déguerpissement général.


CHAPITRE II.

Le marronnier précoce et grande observation.--Voyage au devant du
printemps.--Départ de Paris pour Nice.--La cour de l'hôtel
Borghèse.--Les aides-de-camp du prince.--M. de Montbreton et M. de
Clermont-Tonnerre.--Rapidité extraordinaire.--Point de changemens de
température.--Arrivée à Lyon et le souper de cent écus.--Le vin de
l'Ermitage.--Deux mois en une nuit.--Admirable climat du
Comtat.--Tristesse des oliviers.--La bonne femme de
Brignolles.--Trente-six francs et six généraux.--Les gorges de
l'Estrelle.--Quatre millions de diamans et petit conseil.--Absence de
voleurs et mauvais chemins.--Le golfe Juan et la rade d'Antibes.--Bonnes
relations entre les voyageurs.--Le bal de madame de Luynes et
déguisemens.--Don Quichotte et M. de Louvois.--Arrivée à Nice.--Maison
de M. Vinaille occupée par la princesse Borghèse.--Conversation avec le
prince en regardant la mer.--Coup d'œil admirable.--Histoire des statues
du prince.--La vente forcée.--Emploi de dix-huit millions.--Le prince
trompé par l'empereur.--Influence de la conduite de l'empereur sur le
caractère de son beau-frère.--Commencement de
désenchantement.--Commensaux de la princesse.--Madame de Chambaudouin,
la lectrice et les dames d'annonces.--Blangini et ses premiers
concerts.--Premier dîner à la cour.--Ma présentation à la
princesse.--Paulette, petit nom d'amitié.--Portrait de
Pauline.--Conversation et musique.--Singulier caprice de la
princesse.--Exil d'une minute.--La princesse et la femme.--Le colonel
Gruyer.--Le général Garnier, plan des Alpes maritimes et bon effet du
hasard.--Promenade dans Nice avec M. de Clermont-Tonnerre.--Madame
d'Escars en surveillance et lettre à l'empereur.--Souvenir d'une visite
chez Fouché.--Ordre de l'empereur de parler toujours français.--Tous les
jours une lettre à l'empereur.--Promenade sur mer et amabilité de
Pauline.--La pointe de Monaco et lecture inattendue.--Préparatifs de
notre départ pour Turin.


CHAPITRE III.

Voyage de Nice à Turin par le col de Tende.--Heureuse disposition des
voyageurs.--Les arcs de triomphe et les malédictions.--L'hiver dans les
montagnes.--La berline de la princesse et la chaise à porteur.--Caprices
sur caprices.--Dispute de Pauline avec son mari sur la préséance.--M. de
Clermont-Tonnerre et les oreillers de la princesse.--Le froid aux pieds
et madame de Chambaudouin.--Mon premier voyage dans les montagnes.--Les
Alpes maritimes.--Sospello et les billets de logement.--Mes deux bonnes
religieuses.--_Siete pur Francese_!--Seconde journée.--Sites
pittoresques et hardiesse des chemins.--Arrivée à Tende et appétit
général.--Scène comique et inattendue.--Histoire d'une fraise de veau et
souper retardé.--Causeries nocturnes avec M. de
Clermont-Tonnerre.--Anecdotes piquantes.--Souvenirs d'une
nuit.--Conversation remarquable de l'empereur avec M. de
Clermont-Tonnerre.--_Conseils_ de Napoléon.--Manière de faire un
colonel.--La montagne de Tende.--Le porteur de la princesse, une
bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.--Approches de notre
gouvernement.--La princesse voulant répondre aux autorités.--Nouvelle
dispute.--Observation faite à Pauline et influence du nom de
l'empereur.--Arrivée à Coni--La ville illuminée.--Discours de l'évêque
et réponse du prince.--Influence du clergé en Piémont.--Mot heureux de
Voltaire sur les papes.--M. Arborio, préfet de Coni.--Promenade de Coni
à Racconiggi.--Maison de plaisance des princes de Carignan.--Parc
dessiné par Le Nôtre.--Le lit de Louis XV et l'écho
factice.--Commencement de l'étiquette.--Le service
d'honneur.--Mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy.--Notre entrée
à Turin et le canon de la citadelle.


CHAPITRE IV.

Conseil bon à suivre.--Les faiseurs de plans.--Souvenir du ministère des
relations extérieures.--Simplicité d'organisation.--Le colonel Clément,
M. d'Auzer, M. Dauchy et le général Porson.--Les deux secrétaires.--M.
Charles de La Ville et sa famille.--Les chefs d'état-major de Rapp et de
Davoust.--Difficultés de notre position.--Circulaire aux préfets dans
l'intérêt des administrés.--Le baron Giulio.--Lutte engagée et
allégations de droits.--Correspondance singulière.--Le préfet sur les
grands chemins.--Décision indispensable.--Conciliation amiable.--Visite
au général Menou.--Horreur du général pour payer ses créanciers.--Le
danseur de soixante-dix ans.--Madame de Menou victime de l'expédition
d'Égypte.--Seule distraction de madame de Menou.--Le général Menou et le
tyran domestique.--Le théâtre Carignan et la troupe de mademoiselle
Raucourt.--Ma première soirée au spectacle et mœurs
nouvelles.--Incertitudes à l'occasion d'une clef.--M. et madame
d'Angennes.--Les théâtres éclairés.--La cour décente et mot du prince
Borghèse.--Mon lit et le frère assassiné par son frère.--Promenades avec
M. de Clermont-Tonnerre.--La _consola_ et les _ex-voto_.--Rencontres
d'anciennes connaissances.--M. de Salmatoris et M. de Seyssel.--Bon
usage piémontais.--Le comte Peiretti et M. de Luzerne.--Le théâtre de
l'Opéra orgueil des habitans de Turin.--M. Négro, maire de Turin.--Grand
bal donné par la ville au prince et à la princesse.--Bonne idée et
heureux effet d'un petit moyen.--Fête magnifique, et Pauline la reine du
bal.--Honneurs rendus au fauteuil de l'empereur.--Conseil suivi par
Pauline, et enthousiasme à propos d'une Montferrine.


CHAPITRE V.

M. Alfieri de Sostegno.--Beauté et gravité d'un maître des
cérémonies.--La femme morte d'ennui.--Tréve de plaisanteries et
caractère honorable de M. Alfieri.--Correspondances entre Turin et
Cagliari.--Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers
Napoléon.--Singulier exemple de la mémoire de l'empereur.--Mes souvenirs
et les proverbes de Sancho.--Mademoiselle Raucourt à Turin.--Usage de la
langue française, remontant dans quelques localités au temps de Louis
XIV.--Notre statistique dramatique à Turin.--Soirée à la
cour.--Mademoiselle Raucourt, _Jocaste_ et un _Œdipe_
improvisé.--Représentations de mademoiselle Raucourt au théâtre
Carignan.--Monrose et Perrier.--Le bâton de maréchal des
comédiens.--Théorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le principal et
l'accessoire.--Récompenses données par l'empereur au général Menou.--M.
de Menou remplacé par César Berthier, et les deux dissipateurs.--Folies
de César Berthier et mécontentement de son frère.--Huissiers battus et
intervention indispensable.--Charmante famille de César
Berthier.--Esprit de mademoiselle Raucourt et leçon de convenance donnée
à César Berthier.--Lettre du prince de Neufchâtel au prince
Borghèse.--Mort de M. Visconti et désespoir du maréchal.--Plaintes
confidentielles contre l'empereur.--Vive tendresse du prince pour sa
mère.--Incroyable influence de la température sur son humeur.--Soixante
mille francs d'aumônes par an.--Le prince malade d'ennui.--Arrivée à
Turin du prince Aldobrandini.--Singulière ambition du dentiste de la
cour et les dents des deux frères.--Le Pô et l'Eridan.--Un mot sur
Turin.--Mugissemens d'un taureau d'airain et croyance des bonnes
femmes.--La manie des alignemens.--La part de Turin dans les projets
d'embellissemens de l'empereur.--Le nouveau pont de Turin.--Murmures
contre la destruction d'une église.--Entêtement d'une madone, suivi de
complaisance.--Cause sérieuse de la chute de l'empire et défi porté aux
savans.--Apparition de Lucien à Turin sans qu'il voie sa sœur.--Palais
de plaisance des rois de Sardaigne.--La Vennerie, Montcallier et
Stupinis.--La cour à Stupinis.--Courte description.--Histoire de ma
chambre.--L'empereur, la belle dame et l'aide-de-camp.--Bon voisinage du
colonel Gruyer.--La chasse aux yeux d'un pape.--Tour d'écolier et
utilité du blanc d'Espagne.--Bonne qualité du prince Aldobrandini,
lettre de l'empereur et départ.--Présentation en habit de soldat et les
épaulettes de colonel.--Le roi Joseph, à Stupinis.--Le Piémont pris en
grippe par Pauline.--Caprices plus violens que jamais.--Départ de
Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.


CHAPITRE VI.

Manie des Français de se prendre pour termes de comparaison.--Usages
piémontais.--Les dames romaines et la valeur du temps.--Singulière
signification d'un mot français en Piémont.--Mœurs
piémontaises.--Bizarrerie d'un jaloux.--L'empereur content de
nous.--Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.--Organisation de ma
table et les capitaines de garde au palais.--Madame Hamelin, mérite et
résignation.--La lettre de recommandation.--Histoire véridique du
capitaine Poulet.--Son portrait, sa jeunesse et sa femme.--Bonnes
manières des officiers sortis des pages et des gendarmes
d'ordonnance.--Motifs de l'empereur en créant les gendarmes
d'ordonnance.--Craintes et plaintes de quelques chefs de
l'armée.--Licenciement des gendarmes d'ordonnance.--Le capitaine
Aubriot.--Détails curieux sur le corps licencié.--Le général
Montmorency, d'Albignac, et leçon de hiérarchie militaire.--Notre
gouvernement un joli petit royaume.--M. Vincent de Margnolas, préfet de
Turin, conseiller d'état à vingt-sept ans.--Jeu inouï de la
fatalité.--Le naissance et la mort ensemble sous le même toit.--Position
de nos neuf départemens.--Notre statistique préfectorale.--M. de Chabrol
notre préfet modèle.--M. Bourdon de Vatry à Gênes.--Nos trois
départemens maritimes.--Somnolence du préfet de Chiavari.--M. Nardau à
Parme; bal le vendredi-saint et destitution immédiate.--M. Robert,
préfet de Marengo.--Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.--M. de
la Vieuville, chambellan de l'empereur.--Convoitise d'un département et
envoi dans un autre.--M. de la Vieuville, préfet de Coni.--M. Soyris et
le beau idéal d'un directeur des douanes.--Auto-da-fé de marchandises
anglaises.--Saisie de soixante cachemires adressés à
Joséphine.--Sévérité de l'empereur.--Le quintal de tableaux de
Raphaël!--Le département de la Doire, Ivrée et madame Jubé.--Promenade à
Racconiggi.--Le souper impromptu et la cave de Garda.


CHAPITRE VII.

La femme sans tête et impertinence des Piémontais.--L'hôtel de Londres
et la place Saint-Charles.--Le palais d'Aoste devenu le palais de
Justice.--Situation et intérieur du palais impérial.--La cathédrale de
Turin et le vrai saint suaire.--Le prince et la cour à la messe.--Levers
du prince dans le palais impérial.--La galerie de Van-Dick, le boudoir
des miniatures et le prie-dieu des reines de Sardaigne.--Prodigalité
d'incrustations.--Le jardin du palais, promenade à la mode.--Le Nôtre,
jardinier des rois.--Les arcades de la rue de Pô.--Sérénades nocturnes
et le guitariste Anelli.--Promenades hors de la ville.--Les allées du
Valentin.--La route de Montcallier.--Les jolis chevaux du prince.--La
manufacture de tabacs.--M. de V... et application d'un mot de
Rivarol.--Grand projet de chasse.--Les lapins de la république et le
gibier de l'empire.--Le daim de Racconiggi.--César Berthier notre
grand-veneur.--Partie manquée et journée charmante.--La comtesse de
Solar.--Saint Hubert plus content de nous.--Le palais du prince auberge
des princes et des rois.--La marquise de Gallo et la princesse d'Avelino
à Turin.--Exemple incroyable d'exagération italienne.--Passage de
Murat.--Le petit prince Achille, et singulière disposition au
commandement.--Convoitise insurmontable.--Le marquis de Prié et son
valet de chambre vidant ses poches.--Autre manie du marquis de
Prié.--Madame de Prié en surveillance et rentrée en grâce.--Petit
conseil tenu à la suite d'une lettre de l'empereur.--Rareté des hommes
de mérite, et abondance de matière sénatoriale.--Luxe d'écuyers et de
chambellans.--M. de Barolo sénateur.--Disposition des Piémontais envers
le gouvernement.--Haine contre les Génois.--Gentillesse de
Mérinos.--Conversation d'un écuyer avec un chien.--La société de
Turin.--M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.--Salon de la comtesse
de Salmours.--La marquise Dubourg.--M. de Villette.--La saint Napoléon à
Turin.--Elégance d'un souper et quatre-vingt-quinze femmes à
table.--Conseils du maréchal de Richelieu aux courtisans.--Promenade à
la sortie du bal.--Visite à la Superga.--La madone du Pilon et la vigne
Chablais.--Église de la Superga et le bon abbé Avogadro.--Le déjeuner
d'anachorète et le chien battu.--Tombeaux des rois de Sardaigne.--Le
caveau de la branche de Carignan et la dernière princesse de
Carignan.--Effet prodigieux d'un rayon de soleil.--Pension obtenue de
l'empereur pour l'abbé Avogadro.--Retour à cheval et station chez
Laurent Dufour.--Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de
fermeté.--Le silence volontaire.


CHAPITRE VIII.

La pie de Thouaré.--Le Panthéon des animaux célèbres.--Le
receveur-général de Turin.--Les deux financiers et les deux
extrêmes.--M. Destor et ses distractions.--La partie d'échecs de M.
Victor de Caraman.--Jeux à la cour.--Petits bals chez madame
Destor.--Une Parisienne et aventure ébauchée.--Informations exactes, et
voyage sentimental.--Stupéfaction d'une jolie femme.--Rendez-vous et
discrétion.--Arrivée d'un jaloux.--Désappointement et
persistance.--Intrigue dans une loge.--Le mouchoir et la boîte aux
lettres.--Conseils de morale à la jeunesse.--Le contenu d'une
lettre.--Deux chevaux blancs et Machiavel.--Mauvaise issue et oubli.--M.
Belmondi.--M. de Navarre et l'épée de Louis XVIII.--Pétitions
singulières.--Le prince Borghèse Jésus-Christ.--Leçon de politesse
donnée avec un poignard.--Passion des Piémontais pour le jeu.--Le comte
Pastoris et le père avare.--Histoire d'un original.--M. de La Payne et
la croix de la Légion-d'Honneur.--Correspondance de M. de
Lacépède.--Inconcevables motifs donnés à une demande, et le débordement
du Pô.--Madame de La Payne et le deuil par anticipation.--Rencontre
d'originaux.--Le contrôleur de Pignerol.--L'employé cuisinier.--M. de
Marcolle et la confusion des langues.--Ce que c'est que M.
Simon.--L'employé, son chef, et bizarre motif d'une prolongation de
congé.--Éducation des pigeons.--Le gastronome, et solution du problème
des vanneaux.


CHAPITRE IX.

Nos moyens de correspondance.--L'estafette de Naples à Paris.--Miracles
du télégraphe.--Détails sur l'estafette.--Défenses sévères de
l'empereur.--Légères infractions.--Napoléon crevant le porte-manteau des
dépêches.--Le directeur-général pris en fraude.--Emploi des courriers,
et missions extraordinaires.--Souvenir d'enfance de l'empereur.--Projets
sur la Spezzia.--_M'en reparler souvent_.--Phénomène remarquable.--Eau
douce dans la mer.--Grand projet, et les habitans sans
contributions.--Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de la
princesse.--Le courrier Camille.--La vie d'un homme sauvée par
hasard.--Bonté du prince Borghèse.--La bande de brigands de
Narzoli.--Meino et sa femme.--Scarcello, Vivalda et le colonel
Boizard.--Le modèle de _Jean Sbogar_.--Mœurs et usages des
brigands.--Enlèvemens et contributions.--La croix de Salicetti.--Meino à
Alexandrie, et sagacité du général Despinois.--Un jour à Stupinis, et
exécution à Turin.--Le ménage de garçons.--Le colonel Jameron.--M. de
Valori et M. d'Adhémar.--Pourquoi l'on jouait à la cour.--Conseils de M.
de Lameth.--Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mère et
singulière réponse.--Nobles manières d'Alexandre de Lameth.--Subvention
extraordinaire.--Madame et mademoiselle Robert à Turin.--Incroyable
changement d'état.--Conversation avec M. de Lameth.--Les veuves des
préfets, et projet sans exécution.--M. de Garaudé.--Je mets le feu au
palais.--L'aide-de-camp en mission.--Sottise d'un architecte, et la
poutre brûlée.--Saint-Laurent et moi.--Mot de Jean-Jacques.

FIN DES TABLES



TOME PREMIER.

[Illustration]

À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL.

MDCCCXXX.

PARIS.--IMPRIMERIE DE COSSON,

RUE SAINT GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.



INTRODUCTION.


La vie de l'homme obligé de se faire lui-même sa carrière, et qui n'est
ni un artisan ni un homme de métier, ne commence ordinairement qu'aux
environs de vingt ans. Jusque là il végète, incertain de son avenir, et
n'ayant pas, ne pouvant pas avoir de but bien déterminé. Ce n'est que
lorsqu'il est parvenu au développement complet de ses forces, et en même
temps lorsque son caractère et son penchant le portent à marcher dans
telle ou telle voie, qu'il peut se décider sur le choix d'une carrière
et d'une profession; ce n'est qu'alors qu'il se connaît lui-même et
voit clair autour de lui; enfin, c'est à cet âge seulement qu'il
commence à _vivre_.

En raisonnant de cette façon, ma vie, depuis que j'ai atteint ma
vingtième année, a été de trente ans, qui peuvent se partager en deux
parts égales, quant au nombre des mois et des jours, mais on ne peut pas
plus diverses, si l'on s'attache à considérer les événemens qui se sont
passés durant ces deux périodes de mon existence.

Pendant quinze années attaché à la personne de l'empereur Napoléon, j'ai
vu tous les hommes et toutes les choses importantes dont seul il était
le point de ralliement et le centre. J'ai vu mieux encore que cela; car
j'ai eu sous les yeux, dans toutes les circonstances de la vie, les
moindres comme les plus graves, les plus privées comme celles qui
appartiennent le plus à l'histoire et qui en font déjà partie; j'ai eu,
dis-je, sans cesse sous les yeux l'homme dont le nom remplit à lui seul
les pages les plus glorieuses de nos annales. Quinze ans je l'ai suivi
dans ses voyages et dans ses campagnes, à sa cour et dans l'intérieur de
sa famille. Quelque démarche qu'il pût faire, quelque ordre qu'il pût
donner, il était bien difficile que l'empereur ne me mît pas, même
involontairement, dans sa confidence; et c'est sans le vouloir moi-même
que je me suis plus d'une fois trouvé en possession de secrets que
j'aurais bien souvent voulu ne point connaître. Que de choses se sont
passées pendant ces quinze années! Auprès de l'empereur on vivait comme
au milieu d'un tourbillon. C'était une succession d'événemens rapide,
étourdissante. On s'en trouvait comme ébloui; et si l'on voulait, pour
un instant, y arrêter son attention, il venait tout de suite comme un
autre flot d'événemens qui vous entraînait sans vous donner le temps
d'y fixer votre pensée.

Maintenant à ces temps d'une activité qui donnait le vertige a succédé
pour moi le repos le plus absolu, dans la retraite la plus isolée. C'est
aussi un intervalle de quinze ans qui s'est écoulé depuis que j'ai
quitté l'empereur. Mais quelle différence! Pour ceux qui, comme moi, ont
vécu au milieu des conquêtes et des merveilles de l'empire, que
reste-t-il à faire aujourd'hui? Si, dans la force de l'âge, notre vie a
été mêlée au mouvement de ces années si courtes, mais si bien remplies,
il me semble que nous avons fourni une carrière assez longue et assez
pleine. Il est temps que chacun de nous se livre au repos. Nous pouvons
bien nous éloigner du monde, et fermer les yeux. Que nous reste-t-il à
voir qui valût ce que nous avons vu? de pareils spectacles ne se
rencontrent pas deux fois dans la vie d'un homme. Après avoir passé
devant ses yeux, ils suffisent à remplir sa mémoire pour le temps qu'il
lui reste encore à vivre; et dans sa retraite il n'a rien de mieux à
faire que d'occuper ses loisirs du souvenir de ce qu'il a vu.

C'est là aussi ce que j'ai fait. Le lecteur croira facilement que je
n'ai point de passe-temps plus habituel que de me reporter aux années
que j'ai passées au service de l'empereur. Autant que cela m'a été
possible, je me suis tenu au courant de tout ce qu'on a écrit sur mon
ancien maître, sur sa famille et sur sa cour. Dans ces lectures que ma
femme ou ma belle-sœur faisaient à la famille, au coin du feu, que de
longues soirées se sont écoulées comme un instant! Lorsque je
rencontrais dans ces livres, dont quelques-uns ne sont vraiment que de
misérables rapsodies, des faits inexacts, ou faux, ou calomnieux, je
trouvais du plaisir à les rectifier, ou bien à en prouver l'absurdité.
Ma femme, qui a vécu, comme moi et avec moi, au milieu de ces événemens,
nous faisait à son tour part de ses réflexions et de ses
éclaircissemens; et, sans autre but que notre propre satisfaction, elle
prenait note de nos observations communes.

Tous ceux qui veulent bien de temps en temps venir nous voir dans notre
solitude, et qui prennent plaisir à me faire parler de ce que j'ai vu,
étonnés et trop souvent indignés des mensonges que l'ignorance ou la
mauvaise foi ont débités à l'envi sur l'empereur et sur l'empire, me
témoignaient leur satisfaction des renseignemens que j'étais à même de
leur donner, et me conseillaient de les communiquer au public. Mais je
ne m'étais jamais arrêté à cette pensée, et j'étais bien loin d'imaginer
que je pourrais être un jour moi-même auteur d'un livre, lorsque M.
Ladvocat arriva dans notre ermitage, et m'engagea de toutes ses forces à
publier mes mémoires, dont il me proposa d'être l'éditeur.

Dans le temps même où je reçus cette visite, à laquelle je ne
m'attendais pas, nous lisions en famille les _Mémoires de M. de
Bourrienne_, que la maison Ladvocat venait de publier, et nous avions
remarqué plus d'une fois que ces mémoires étaient exempts de cet esprit
de dénigrement ou d'engouement que nous avions si souvent rencontré, non
sans dégoût, dans les autres livres traitant du même sujet. M. Ladvocat
me conseilla de compléter la biographie de l'empereur, dont M. de
Bourrienne, par suite de sa situation élevée et de ses occupations
habituelles, avait dû s'attacher à ne montrer que le côté politique.
Après ce qu'il en a dit d'excellent, il me restait encore, suivant son
éditeur, à raconter moi-même, simplement, et comme il convenait à mon
ancienne position auprès de l'empereur, ce que M. de Bourrienne a dû
nécessairement négliger, et que personne ne pouvait mieux connaître que
moi.

J'avouerai sans peine que je ne trouvai que peu d'objections à opposer
aux raisonnemens de M. Ladvocat, lorsqu'il acheva de me convaincre, en
me faisant relire ce passage de l'introduction aux _Mémoires de M. de
Bourrienne_.

     «Si toutes les personnes qui ont approché Napoléon, quels que
     soient le temps et le lieu, veulent consigner _franchement_ ce
     qu'elles ont vu et entendu, sans y mettre aucune passion,
     l'historien à venir sera riche en matériaux. Je désire que celui
     qui entreprendra ce travail difficile trouve dans mes notes
     quelques renseignemens utiles à la perfection de son ouvrage.»

Et moi aussi, me dis-je après avoir relu attentivement ces lignes, je
puis fournir des notes et des éclaircissemens, relever des erreurs,
flétrir des mensonges, et faire connaître ce que je sais de la vérité;
en un mot, je puis et _je dois_ porter mon témoignage dans le long
procès qui s'instruit depuis la chute de l'empereur; car j'ai été
_témoin_, j'ai tout vu, et je puis dire: _J'étais là_. D'autres aussi
ont vu de près l'empereur et sa cour, et il devra m'arriver souvent de
répéter ce qu'ils en ont dit; car, ce qu'ils savent, j'ai été comme eux
à même de le savoir. Mais ce qu'à mon tour je sais de particulier et ce
que je puis raconter de secret et d'inconnu, personne jusqu'ici n'a pu
le savoir, ni par conséquent le dire avant moi[1].

Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où je le
suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de quitter
l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois fois
vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces congés fort
courts, dont le dernier m'était nécessaire pour rétablir ma santé, je
n'ai pas plus quitté l'empereur que son ombre.

On a prétendu _qu'il n'était point de héros pour le valet de chambre_.
Je demande la permission de ne point être de cet avis. L'empereur, de
si près qu'on l'ait vu, était toujours un _héros_, et il y avait
beaucoup à gagner à voir aussi en lui _l'homme_ de près et en détail. De
loin on n'éprouvait que le prestige de sa gloire et de sa puissance; en
l'approchant, on jouissait de plus, avec surprise, de tout le charme de
sa conversation, de toute la simplicité de sa vie de famille, et, je ne
crains pas de le dire, de la bienveillance habituelle de son caractère.

Le lecteur, curieux de savoir d'avance dans quel esprit seront écrits
mes mémoires, aimera peut-être à trouver ici un passage d'une lettre que
j'écrivis a mon éditeur, le 19 janvier dernier.

     «M. de Bourrienne a peut-être raison de traiter avec sévérité
     l'homme politique; mais ce point de vue n'est pas le mien. Je ne
     puis parler que du héros en déshabillé; et alors il était presque
     constamment bon, patient, et rarement injuste. Il s'attachait
     beaucoup, et recevait avec plaisir et bonhomie les soins de ceux
     qu'il affectionnait. Il était homme d'habitude. C'est comme
     serviteur attaché que je désire parler de l'empereur, et nullement
     comme censeur. Ce n'est pas non plus une apothéose en plusieurs
     volumes que je veux faire. Je suis un peu à son égard comme ces
     pères qui reconnaissent des défauts dans leurs enfans, les blâment
     fort, mais en même temps sont bien aises de trouver des excuses à
     leurs torts.»

Je prie qu'on me pardonne la familiarité, ou même, si l'on veut,
l'inconvenance de cette comparaison, en faveur du sentiment qui l'a
dictée. Du reste, je ne me propose ni de louer ni de blâmer, mais
simplement de raconter ce qui est à ma connaissance, sans chercher à
prévenir le jugement de personne.

Je ne puis finir cette introduction sans dire quelques mots de moi-même,
en réponse aux calomnies qui ont poursuivi jusque dans sa retraite un
homme qui ne devrait point avoir d'ennemis, si, pour être à l'abri de ce
malheur, il suffisait d'avoir fait un peu de bien, et jamais de mal. On
m'a reproche d'avoir abandonné mon maître après sa chute, de n'avoir
point partagé son exil. Je prouverai que si je n'ai point suivi
l'empereur, ce n'est pas la volonté, mais bien la possibilité de le
faire, qui m'a manqué. À Dieu ne plaise que je veuille déprécier ici le
dévouement des fidèles serviteurs qui se sont attachés jusqu'à la fin à
la fortune de l'empereur; mais pourtant qu'il me soit permis de dire
que, quelque terrible qu'eût été la chute de l'empereur pour lui-même,
la _condition_ (à ne parler ici que d'intérêt personnel) était encore
assez belle à l'île d'Elbe pour ceux qui étaient restés au service de Sa
Majesté, et qu'une impérieuse nécessité ne retenait pas en France. Ce
n'est donc pas l'intérêt personnel qui m'a fait me séparer de
l'empereur. J'expliquerai les motifs de cette séparation.

On saura aussi la vérité sur un prétendu abus de confiance dont, suivant
d'autres bruits, je me serais rendu coupable vis-à-vis de l'empereur. Le
simple récit de la méprise qui a donné lieu à cette fable suffira,
j'espère, pour me laver de tout soupçon d'indélicatesse. Mais s'il
fallait y ajouter encore des témoignages, j'invoquerais ceux des
personnes qui vivaient le plus dans l'intimité de l'empereur, et qui ont
été à même de savoir et d'apprécier ce qui s'était passé entre lui et
moi; enfin j'invoquerais cinquante ans d'une vie irréprochable, et je
dirais:

«Dans le temps où je me suis trouvé en situation de rendre de grands
services, j'en ai rendu beaucoup en effet, mais je n'en ai jamais vendu.
J'aurais pu tirer avantage des démarches que j'ai faites pour des
personnes qui, par suite de mes sollicitations, ont acquis une immense
fortune; et j'ai refusé jusqu'au profit légitime que, dans leur
reconnaissance, très-vive à cette époque, elles croyaient devoir
m'offrir en me proposant un intérêt dans leur entreprise. Je n'ai point
cherché à exploiter la bienveillance dont l'empereur daigna si
long-temps m'honorer, pour enrichir ou placer mes parens; et je me suis
retiré pauvre, après quinze ans passés au service particulier du
souverain le plus riche et le plus puissant de l'Europe.»

Cela dit, j'attendrai avec confiance le jument du lecteur.



MÉMOIRES DE CONSTANT.



CHAPITRE PREMIER.

Naissance de l'auteur.--Son père, ses parens.--Ses premiers
protecteurs.--Émigration et abandon.--Le suspect de
12 ans.--Les municipaux ou les _imbéciles_.--Le chef d'escadron
Michau.--M. Gobert.--Carrat.--Madame Bonaparte
et sa fille.--Les bouquets et la scène de sentiment.--Économie
de Carrat pour les autres et sa générosité pour
lui-même.--Poltronnerie.--Espiégleries de madame Bonaparte
et d'Hortense.--Le fantôme.--La douche nocturne.--La
chute.--L'auteur entre au service de M. Eugène de Beauharnais.


JE ne parlerai que très-peu de moi dans mes mémoires, car je ne me cache
pas que le public ne peut y chercher avec intérêt que des détails sur le
grand homme au service duquel ma destinée m'a attaché pendant seize
ans, et que je ne quittai presque jamais pendant ce temps. Cependant je
demanderai la permission de dire quelques mots sur mon enfance, et sur
les circonstances qui m'ont amené au poste de valet de chambre de
l'empereur.

Je suis né le 2 décembre 1778, à Péruelz, ville qui devint française,
lors de la réunion de la Belgique à la république, et qui se trouva
alors comprise dans le département de Jemmapes. Peu de temps après ma
naissance, mon père prit aux bains de Saint-Amand un petit établissement
nommé le Petit-Château, où logeaient les personnes qui fréquentaient les
eaux. Il avait été aidé dans cette entreprise par le prince de Croï,
dans la maison duquel il avait été maître d'hôtel. Nos affaires
prospéraient au delà des espérances de mon père, car nous recevions un
grand nombre d'illustres malades. Comme je venais d'atteindre ma onzième
année, le comte de Lure, chef d'une des premières familles de
Valenciennes, se trouva au nombre des habitans du Petit-Château; et
comme cet excellent homme m'avait pris en grande affection, il me
demanda à mes parens pour être élevé avec ses fils, qui étaient à peu
près de mon âge. L'intention de ma famille était alors de me faire
entrer dans les ordres, pour plaire à un de mes oncles, qui était doyen
de Lessine. C'était un homme d'un grand savoir et d'une vertu rigide.
Pensant que la proposition du comte de Lure ne changerait rien à ses
projets futurs, mon père l'accepta, jugeant que quelques années passées
dans une famille aussi distinguée me donneraient le goût de l'étude et
me prépareraient aux études plus sérieuses que j'aurais à faire pour
embrasser l'état ecclésiastique. Je partis donc avec le comte de Lure,
fort affligé de quitter mes parens, mais bien aise en même temps, comme
on l'est ordinairement à l'âge que j'avais, de voir un pays nouveau. Le
comte m'emmena dans une de ses terres située près de Tours, où je fus
reçu avec la plus bienveillante amitié par la comtesse et ses enfans, et
je fus traité sur un pied parfait d'égalité avec eux, prenant chaque
jour les leçons de leur gouverneur.

Hélas! je ne profitai malheureusement pas assez long-temps des bontés du
comte de Lure et des leçons que je recevais chez lui. Une année à peine
s'était écoulée depuis notre installation au château, lorsque l'on
apprit l'arrestation du roi à Varennes. La famille dans laquelle je me
trouvais en éprouva un violent désespoir, et tout enfant que j'étais, je
me rappelle que j'éprouvai un vif chagrin de cette nouvelle, sans
pouvoir m'en rendre compte, mais parce que, sans doute, il est naturel
de partager les sentimens des personnes avec lesquelles on vit, quand
elles nous traitent avec autant de bonté que le comte et la comtesse de
Lure en avaient pour moi. Toutefois j'étais dans cette heureuse
imprévoyance de l'enfance, lorsqu'un matin je fus réveillé par un grand
bruit. Bientôt je me vis entouré d'un nombre considérable d'étrangers,
dont aucun ne m'était connu, et qui m'adressèrent une foule de questions
auxquelles il m'était bien impossible de répondre. Seulement j'appris
alors que le comte et la comtesse de Lure avaient pris le parti
d'émigrer. On me conduisit à la municipalité, où les questions
recommencèrent de plus belle, et toujours aussi inutilement; car je ne
savais rien du projet de mes protecteurs, et je ne pus répondre que par
les larmes abondantes que je versai en me voyant abandonné de la sorte
et éloigné de ma famille. J'étais trop jeune alors pour réfléchir sur la
conduite du comte; mais j'ai pensé depuis, que mon abandon même était de
sa part un acte de délicatesse, n'ayant pas voulu me faire émigrer sans
l'assentiment de mes parens; j'ai toujours eu la conviction qu'avant de
partir, le comte de Lure m'avait recommandé à quelques personnes, mais
que celles-ci n'osèrent pas me réclamer, dans la crainte de se trouver
compromises; ce qui, comme l'on sait, était alors extrêmement
dangereux.

Me voilà donc seul, à l'âge de douze ans, sans guide, sans appui, sans
soutien, sans conseil et sans argent, à plus de cent lieues de mon pays,
et déjà habitué aux douceurs de la vie d'une bonne maison. Qui le
croirait? dans cet état, j'étais presque regardé comme un suspect, et
les autorités du lieu exigeaient que je me présentasse chaque jour à la
municipalité, pour la plus grande sûreté de la république; aussi me
rappelé-je parfaitement que lorsque l'empereur se plaisait à me faire
raconter ces tribulations de mon enfance, il ne manquait jamais de
répéter plusieurs fois: _Les imbéciles_! en parlant de mes honnêtes
municipaux. Quoi qu'il en soit, les autorités de Tours, jugeant enfin
qu'un enfant de douze ans était incapable de renverser la république, me
délivrèrent un passe-port avec l'injonction expresse de quitter la ville
dans les vingt-quatre heures; ce que je fis de bien grand cœur, mais non
sans un profond chagrin de me voir seul et à pied sur la route, avec un
long chemin à faire. À force de privation, et avec beaucoup de peine,
j'arrivai enfin auprès de Saint-Amand, que je trouvai au pouvoir des
Autrichiens. Les Français entouraient la ville, mais il me fut
impossible d'y entrer. Dans mon désespoir je m'assis sur les rebords
d'un fossé, et là je pleurais amèrement quand je fus remarqué par le
chef d'escadron Michau,[2] qui devint par la suite colonel et
aide-de-camp du général Loison. M. Michau s'approcha de moi, me
questionna avec beaucoup d'intérêt, me fit raconter mes tristes
aventures, en parut touché, mais ne me cacha pas l'impossibilité où il
était de me faire conduire dans ma famille; venant d'obtenir un congé,
qu'il allait passer dans la sienne à Chinon, il me proposa de
l'accompagner, ce que j'acceptai avec une vive reconnaissance. Je ne
saurais dire combien la famille de M. Michau eut pour moi de bonté et
d'égards, pendant les trois ou quatre mois que je passai auprès d'elle;
au bout de ce temps M. Michau m'emmena avec lui à Paris, où je ne tardai
pas à être placé chez un M. Gobert, riche négociant, qui me traita avec
la plus grande bonté pendant tout le temps que je restai chez lui.

J'ai revu dernièrement M. Gobert, et il m'a rappelé que, quand nous
voyagions ensemble, il avait l'attention de laisser à ma disposition une
des banquettes de sa voiture, sur laquelle je m'étendais pour dormir. Je
mentionne avec plaisir cette circonstance, d'ailleurs assez
indifférente, mais qui prouve toute la bienveillance que M. Gobert
avait pour moi.

Quelques années après, je fis la connaissance de Carrat, qui était au
service de madame Bonaparte, pendant que le général se livrait à son
expédition d'Égypte; mais avant de dire comment j'entrai dans la maison,
il me semble à propos de commencer par raconter comment Carrat lui-même
avait été attaché à madame Bonaparte, et en même temps quelques
anecdotes qui le concernent, et qui sont de nature à faire connaître les
premiers passe-temps des habitans de la Malmaison.

Carrat se trouvait à Plombières quand madame Bonaparte y alla prendre
les eaux. Tous les jours il lui apportait des bouquets, et lui adressait
de petits complimens, si singuliers, si drôles même, que cela
divertissait beaucoup Joséphine, aussi bien que quelques dames qui
l'avaient accompagnée, parmi lesquelles étaient mesdames de Cambis et de
Crigny,[3] et surtout sa fille Hortense, qui riait aux éclats de ses
facéties; et la vérité est qu'il était extrêmement plaisant à cause
d'une certaine niaiserie et d'une certaine originalité de caractère qui
ne l'empêchaient pas d'avoir de l'esprit. Ses espiégleries ayant plu à
madame Bonaparte, il y ajouta une scène de sentiment, au moment où cette
excellente femme allait quitter les eaux. Carrat pleura, se lamenta,
exprima de son mieux le vif chagrin qu'il allait éprouver à ne plus voir
madame Bonaparte tous les jours, comme il en avait contracté l'habitude,
et madame Bonaparte était si bonne, qu'elle n'hésita pas à l'emmener à
Paris avec elle. Elle lui fit apprendre à coiffer, et se l'attacha
définitivement en qualité de valet de chambre coiffeur; telles étaient
du moins les fonctions qu'il avait à remplir auprès d'elle, quand je fis
la connaissance de Carrat. Il avait avec elle un franc-parler étonnant,
au point même que quelquefois il la grondait. Quand madame Bonaparte,
qui était extrêmement généreuse, et toujours bienveillante pour tout le
monde, faisait des cadeaux à ses femmes, ou s'entretenait familièrement
avec elles, Carrat lui en faisait des reproches: «Pourquoi donner cela?»
disait-il; puis il ajoutait: «Voilà comme vous êtes, Madame, vous vous
mettez à plaisanter avec vos domestiques! eh bien, au premier jour, ils
vous manqueront de respect.» Mais s'il mettait ainsi obstacle à la
générosité de sa maîtresse quand elle se répandait sur ses entours, il
ne se gênait pas davantage pour la stimuler en ce qui le concernait, et
quand quelque chose lui plaisait, il disait tout simplement: «Vous
devriez bien me donner cela?»

La bravoure n'est pas toujours la compagne inséparable de l'esprit, et
Carrat en offrit plus d'une fois la preuve. Il était doué d'une de ces
sortes de poltronneries naïves et insurmontables qui ne manquent jamais
dans les comédies d'exciter le rire des spectateurs; aussi était-ce un
grand plaisir pour madame Bonaparte que de lui jouer des tours qui
mettaient en évidence sa rare prudence.

Il faut savoir, d'abord, qu'un des grands plaisirs de madame Bonaparte à
la Malmaison était de se promener à pied sur la grande route qui longe
les murs du parc; elle préféra toujours cette promenade extérieure, et
où il y avait presque continuellement des tourbillons de poussière, aux
délicieuses allées de l'intérieur du parc. Un jour, étant accompagnée de
sa fille Hortense, madame Bonaparte dit à Carrat de la suivre à la
promenade. Celui-ci était enchanté d'une pareille distinction, lorsque
tout à coup on vit s'élever de l'un des fossés une grande figure
recouverte d'un drap blanc, enfin un vrai fantôme, tels que j'en ai vus
de décrits dans la traduction de quelques anciens romans anglais. Il est
inutile que je dise que le fantôme n'était autre qu'une personne placée
exprès par ces dames pour épouvanter Carrat, et certes la comédie
réussit à merveille; Carrat, en effet, eut à peine aperçu le fantôme,
qu'il s'approcha fort effrayé de madame Bonaparte, en lui disant tout
tremblant: «Madame, Madame, regardez donc ce fantôme!... c'est l'esprit
de cette dame qui est morte dernièrement à Plombières!...--Taisez-vous,
Carrat, vous êtes un poltron.--Ah! c'est bien son esprit qui revient.»
Comme Carrat parlait ainsi, l'homme au drap blanc, achevant de remplir
son rôle, s'avança sur lui en agitant son long voile, et le pauvre
Carrat, saisi de terreur, tomba à la renverse, et se trouva tellement
mal, qu'il fallut tous les soins qui lui furent prodigués pour lui faire
reprendre connaissance.

Un autre jour, toujours pendant que le général était en Égypte, et par
conséquent avant que je ne fusse attaché à personne de sa famille,
madame Bonaparte voulut donner à quelques-unes de ses dames une
représentation de la peur de Carrat. Ce fut alors parmi les dames de la
Malmaison une conspiration générale, dans laquelle mademoiselle Hortense
joua le rôle du principal conjuré. Cette scène a été assez racontée
devant moi par madame Bonaparte pour que je puisse en donner les détails
assez comiques. Carrat couchait dans une chambre auprès de laquelle
existait un petit cabinet; on fit percer la cloison de séparation, et
l'on y fit passer une ficelle au bout de laquelle était attaché un pot
rempli d'eau. Ce vase rafraîchissant était suspendu précisément
au-dessus de la tête du patient; et ce n'était pas tout encore, car on
avait en outre pris la précaution de faire ôter les vis qui retenaient
la sangle du lit de Carrat, et comme celui-ci avait l'habitude de se
coucher sans lumière, il ne vit ni les préparatifs d'une chute
préméditée, ni le vase contenant l'eau destinée à son nouveau baptême.
Tous les membres de la conspiration attendaient depuis quelques instans
dans le cabinet, quand il se jeta assez lourdement sur son lit, qui ne
manqua pas de s'enfoncer à l'instant même, pendant que le jeu de la
ficelle faisait produire au pot à l'eau tout son effet. Victime à la
fois d'une chute et d'une inondation nocturnes, Carrat se récria avec
violence contre ce double attentat: «C'est une horreur!» criait-il de
toutes ses forces; et cependant la maligne Hortense, pour ajouter à ses
tribulations, disait à sa mère, à madame de Crigny, depuis madame Denon,
à madame Charvet et à plusieurs autres dames de la maison: «Ah! maman,
les crapauds et les grenouilles qui sont dans l'eau vont lui tomber sur
la figure.» Ces mots, joints à une profonde obscurité, ne servaient qu'à
augmenter la terreur de Carrat, qui, se fâchant sérieusement, s'écriait:
«C'est une horreur, Madame, c'est une atrocité que de se jouer ainsi de
vos domestiques.» Je n'oserais assurer que les plaintes de Carrat
fussent tout-à-fait déplacées, mais elles ne servaient qu'à exciter la
gaieté des dames qui l'avaient pris pour le plastron de leurs
plaisanteries.

Quoi qu'il en soit, tels étaient le caractère et la position de Carrat,
lorsque, ayant fait depuis quelque temps connaissance avec lui, le
général Bonaparte étant de retour de son expédition d'Égypte, il me dit
que M. Eugène de Beauharnais s'était adressé à lui pour un valet de
chambre de confiance, le sien ayant été retenu au Caire par une maladie
assez grave au moment du départ. Il s'appelait Lefebvre, et était un
vieux serviteur tout dévoué à son maître, comme durent l'être toutes les
personnes qui ont connu le prince Eugène; car je ne crois pas qu'il ait
jamais existé un homme meilleur, plus poli, plus rempli d'égards et même
d'attentions pour les personnes qui lui ont été attachées. Carrat
m'ayant donc dit que M. Eugène de Beauharnais désirait un jeune homme
pour remplacer Lefebvre, et m'ayant proposé de prendre sa place, j'eus
le bonheur de lui être présenté et de lui convenir. Il voulut même bien
me dire, dès le premier jour, que ma physionomie lui plaisait beaucoup,
et qu'il voulait que j'entrasse chez lui sur-le-champ. De mon côté,
j'étais enchanté de cette condition, qui, je ne sais pourquoi, se
présentait à mon imagination sous les plus riantes couleurs. J'allai
sans perdre de temps chercher mon modeste bagage, et me voilà valet de
chambre, par _intérim_, de M. de Beauharnais, ne pensant point que je
serais un jour admis au service particulier du général Bonaparte, et
encore moins que je deviendrais le premier valet de chambre d'_un
empereur_.



CHAPITRE II

     _Le prince_ Eugène apprenti menuisier.--Bonaparte et l'épée du
     marquis de Beauharnais.--Première entrevue de Napoléon et de
     Joséphine.--Extérieur et qualités
     d'Eugène.--Franchise.--Bonté.--Goût pour le plaisir.--Déjeuners de
     jeunes officiers et d'artistes.--Les mystifications et les
     mystifiés.--Thiémet et Dugazon.--Les bègues et l'immersion à la
     glace.--Le vieux valet de chambre rétabli dans ses
     droits.--Constant passe au service de madame Bonaparte.--Agrémens
     de sa nouvelle situation.--Souvenirs du 18 brumaire.--Déjeuners
     politiques.--Les directeurs _en charge_.--Barras à la
     grecque.--L'abbé Sieys à cheval.--Le rendez-vous.--Erreur de
     Murat.--Le président Gohier, le général Jubé et la grande
     manœuvre.--Le général Marmont et les chevaux de manège.--La
     Malmaison.--Salon de Joséphine.--M. de Talleyrand.--La famille du
     général Bonaparte.--M. Volney.--M. Denon.--M. Lemercier.--M. de
     Laigle.--Le général Bournonville.--Excursion à cheval.--Chute
     d'Hortense.--Bon ménage.--La partie de barres.--Bonaparte mauvais
     coureur.--Revenu net de la Malmaison.--Embellissemens.--Théâtre et
     acteurs de société: MM. Eugène, Jérôme, Bonaparte, Lauriston, etc.;
     mademoiselle Hortense, madame Murat, les deux demoiselles
     Auguié.--Napoléon simple spectateur.


C'ÉTAIT le 16 octobre 1799 qu'Eugène de Beauharnais était arrivé à
Paris, de retour de l'expédition d'Égypte, et ce fut presque
immédiatement après son arrivée que j'eus le bonheur d'être placé auprès
de lui M. Eugène avait alors vingt-un ans, et je ne tardai pas à
apprendre quelques particularités que je crois peu connues sur sa vie
antérieure, au mariage de sa mère avec le général Bonaparte. On sait
quelle fut la mort de son père, l'une des victimes de la révolution.
Lorsque le marquis de Beauharnais eut péri sur l'échafaud, sa veuve,
dont les biens avaient été confisqués, se trouvant réduite à un état
voisin de la misère, craignant que son fils, quoique bien jeune encore,
ne fût aussi poursuivi à cause de sa noblesse, le plaça chez un
menuisier, rue de l'Echelle. Une dame de ma connaissance, qui demeurait
dans cette rue, l'a souvent vu passer portant une planche sur son
épaule. Il y avait loin de là au commandement du régiment des guides
consulaires, et surtout à la vice-royauté d'Italie. J'appris, en
l'entendant raconter à Eugène lui-même, par quelle singulière
circonstance il avait été la cause de la première entrevue de sa mère
avec son beau-père.

Eugène n'étant alors âgé que de quatorze ou quinze ans, ayant été
informé que le général Bonaparte était devenu possesseur de l'épée du
marquis de Beauharnais, hasarda auprès de lui une démarche qui obtint
un plein succès. Le général l'accueillit avec obligeance, et Eugène lui
dit qu'il venait lui demander de vouloir bien lui rendre l'épée de son
père. Sa figure, son air, sa démarche franche, tout plut en lui à
Bonaparte, qui sur-le-champ lui rendit l'épée qu'il demandait. À peine
cette épée fut-elle entre ses mains qu'il la couvrit de baisers et de
larmes, et cela d'un air si naturel que Bonaparte en fut enchanté.
Madame de Beauharnais, ayant su l'accueil que le général avait fait à
son fils, crut devoir lui faire une visite de remercîmens. Joséphine
ayant plu beaucoup à Bonaparte dès cette première entrevue, celui-ci lui
rendit sa visite. Ils se revirent souvent, et l'on sait qu'elle fut,
d'événemens en événemens, la première impératrice des Français; et je
puis assurer, d'après les preuves nombreuses que j'en ai eues par la
suite, que Bonaparte n'a jamais cessé d'aimer Eugène autant qu'il aurait
pu aimer son propre fils.

Les qualités d'Eugène étaient à la fois aimables et solides. Il n'avait
pas de beaux traits, mais cependant sa physionomie prévenait en sa
faveur. Il avait la taille bien prise, mais non point une tournure
distinguée, à cause de l'habitude qu'il avait de se dandiner en
marchant. Il avait environ cinq pieds trois à quatre pouces. Il était
bon, gai, aimable, plein d'esprit, vif, généreux; et l'on peut dire que
sa physionomie franche et ouverte était bien le miroir de son âme.
Combien de services n'a-t-il pas rendus pendant le cours de sa vie et à
l'époque même où il devait pour cela s'imposer des privations!

On verra bientôt comment il se fit que je ne passai qu'un mois auprès
d'Eugène mais pendant ce court espace de temps je me rappelle que, tout
en remplissant scrupuleusement ses devoirs auprès de sa mère et de son
beau-père, il était fort adonné aux plaisirs, si naturels à son âge et
dans sa position. Une des choses qui lui plaisait le plus était de
donner des déjeuners à ses amis; aussi en donnait-il fort souvent; ce
qui, pour ma part, m'amusait beaucoup, à cause des scènes comiques dont
je me trouvais témoin. Outre les jeunes militaires de l'état-major de
Bonaparte, ses convives les plus assidus, il avait encore pour convives
habituels le ventriloque Thiémet, Dugazon, Dazincourt et Michau du
théâtre Français, et quelques autres personnes dont le nom m'échappe en
ce moment. Comme on peut le croire, ces réunions étaient extrêmement
gaies; les jeunes officiers surtout qui revenaient, comme Eugène, de
l'expédition d'Égypte, ne cherchaient qu'à se dédommager des privations
récentes qu'ils avaient eues à souffrir. À cette époque, les
mystificateurs étaient à la mode à Paris; on en faisait venir dans les
réunions, et Thiémet tenait parmi ceux-ci un rang fort distingué. Je me
rappelle qu'un jour, à un déjeuner d'Eugène, Thiémet appela par leurs
noms plusieurs présens, en imitant la voix de leurs domestiques, comme
si cette voix fût venue du dehors: lui, il restait tranquille à sa
place, et n'ayant l'air de remuer les lèvres que pour boire et manger,
deux fonctions qu'il remplissait très-bien. Chacun des officiers, appelé
de la sorte, descendait, et ne trouvait personne; et alors Thiémet,
affectant une feinte obligeance, descendait avec eux, sous le prétexte
de les aider à chercher, et prolongeait leur embarras en continuant à
leur faire entendre une voix connue. La plupart rirent eux-mêmes de bon
cœur d'une plaisanterie dont ils venaient d'être victimes; mais il s'en
trouva un qui, ayant l'esprit moins bien fait que celui de ses
camarades, prit la chose au sérieux, et voulut se fâcher, quand Eugène
avoua qu'il était le chef du complot.

Je me rappelle encore une autre scène plaisante dont les deux héros
furent ce même Thiémet dont je viens de parler, et Dugazon. Plusieurs
personnes étrangères étaient réunies chez Eugène, les rôles distribués
et appris d'avance, et les deux victimes désignées. Lorsque chacun fut
placé à table, Dugazon, contrefaisant un bègue, adresse la parole à
Thiémet, qui, chargé d'un rôle pareil, lui répond en bégayant; alors
chacun des deux feint de croire que l'autre se moque de lui, et il en
résulte une querelle de bègues, qui peuvent d'autant moins s'exprimer
que la colère les domine. Thiémet, qui à sa qualité de bègue avait joint
celle de sourd, s'adresse à son voisin, et lui demande, son cornet à
l'oreille: «Qu-que-qu'est-ce qui-qui-i-i dit?--Rien,» répond l'officieux
voisin, qui voulait prévenir une querelle, et prendre fait et cause pour
son bègue.--«Si-si-sii-i-i se-se mo-moque-moque de moi.» Alors la
querelle devient plus vive; on va en venir aux voies de fait, et déjà
chacun des deux bègues s'est emparé d'une carafe pour la jeter à la tête
de son antagoniste, quand une copieuse immersion de l'eau contenue dans
la carafe apprend aux officieux voisins quel est le danger de la
conciliation. Les deux bègues continuaient cependant à crier comme deux
sourds, jusqu'à ce que la dernière goutte d'eau fût versée; et je me
rappelle qu'Eugène, auteur de cette conspiration, riait aux éclats
pendant tout le temps que dura cette scène. On s'essuya, et tout fut
bientôt raccommodé le verre à la main. Eugène, quand il avait fait une
plaisanterie de cette sorte, ne manquait jamais de la raconter à sa
mère, et quelquefois même à son beau-père, qui s'en amusaient beaucoup,
surtout Joséphine.

Je menais, depuis un mois, assez joyeuse vie chez Eugène, quand
Lefebvre, le valet de chambre qu'il avait laissé malade au Caire, revint
guéri, et redemanda sa place. Eugène, auquel je convenais mieux à cause
de mon âge et de mon activité, lui proposa de le faire entrer chez sa
mère, en lui faisant observer qu'il y serait bien plus tranquille
qu'auprès de lui; mais Lefebvre, qui était extrêmement attaché à son
maître, alla trouver Madame Bonaparte, à laquelle il témoigna tout son
chagrin de la résolution d'Eugène. Joséphine lui promit de prendre fait
et cause pour lui; elle le consola, l'assura qu'elle parlerait à son
fils, qu'elle le ferait rentrer dans son ancien poste, et lui dit que ce
serait moi qu'elle prendrait à son service. Joséphine parla
effectivement à son fils, comme elle avait promis à Lefebvre de le
faire; et, un matin, Eugène m'annonça, dans les termes les plus
obligeans, mon changement de domicile.--«Constant, me dit-il, je suis
très-fâché de la circonstance qui exige que nous nous quittions; mais,
vous le savez, Lefebvre m'a suivi en Égypte; c'est un vieux serviteur:
je ne puis pas me dispenser de le reprendre. D'ailleurs, vous n'allez
pas me devenir étranger; vous allez entrer chez ma mère, où vous serez
fort bien; et là nous nous verrons souvent. Allez-y de ma part, dès ce
matin même; je lui ai parlé de vous; c'est une chose convenue; elle vous
attend.»

Comme on peut le croire, je ne perdis pas de temps pour me présenter
chez madame Bonaparte; sachant qu'elle était à la Malmaison, je m'y
rendis sur-le-champ, et je fus reçu par madame Bonaparte avec une bonté
qui me pénétra de reconnaissance, ne sachant pas que cette bonté, elle
l'avait pour tout le monde, qu'elle était aussi inséparable de son
caractère que la grâce l'était de sa personne. Le service que j'eus à
faire chez elle était tout-à-fait insignifiant; presque tout mon temps
était à ma disposition, et j'en profitais pour aller souvent à Paris. La
vie que je menais était donc fort douce pour un jeune homme, ne pouvant
encore me douter que, quelque temps après, elle deviendrait aussi
assujettie qu'elle était libre alors.

Avant de quitter un service dans lequel j'avais trouvé tant d'agrément,
je rapporterai quelques faits qui sont de cette époque et que ma
position auprès du beau-fils du général Bonaparte m'a mis à même de
connaître.

M. de Bourrienne a parfaitement raconté dans ses mémoires les événemens
du 18 brumaire. Le récit qu'il a fait de cette fameuse journée est
aussi exact qu'intéressant; et toutes les personnes curieuses de
connaître les causes secrètes qui amènent les changemens politiques les
trouveront fidèlement exposées dans la narration de M. le ministre
d'état. Je suis bien loin de prétendre à exciter un intérêt de ce genre:
mais sa lecture de l'ouvrage de M. Bourrienne m'a remis moi-même sur la
voie de mes souvenirs. Il est des circonstances qu'il a pu ignorer, ou
même omettre volontairement comme étant de peu d'importance; et ce qu'il
a laissé tomber sur sa route, je m'estime heureux de pouvoir le glaner.

J'étais encore chez M. Eugène de Beauharnais, lorsque le général
Bonaparte renversa le Directoire; mais je me trouvais là aussi bien à
portée de savoir tout ce qui se passait que si j'avais été au service de
madame Bonaparte ou du général lui-même; car mon maître, quoiqu'il fût
très-jeune, avait toute la confiance de son beau-père, et surtout celle
de sa mère, qui le consultait en toute occasion.

Quelques jours avant le 18 brumaire, M. Eugène m'ordonna de m'occuper
des apprêts d'un déjeuner qu'il devait donner ce jour-là même à ses
amis. Le nombre des convives, tous militaires, était beaucoup plus grand
que de coutume. Ce repas de garçons fut fort égayé par un officier qui
se mit à imiter en charge les manières et la tournure des directeurs et
de quelques-uns de leurs affidés. Pour la charge du directeur Barras, il
se drapa à la grecque avec la nappe du déjeuner, ôta sa cravate noire,
rabattit le col de sa chemise, et s'avança en se donnant des grâces, et
appuyé du bras gauche sur l'épaule du plus jeune de ses camarades,
tandis que de la main droite il faisait semblant de lui caresser le
menton. Il n'était personne qui ne comprît le sens de cette espèce de
charade; et c'étaient des éclats de rire qui n'en finissaient pas.

Il prétendit ensuite représenter l'abbé Sieys, en passant un énorme
rabat de papier dans sa cravate, en allongeant indéfiniment un long
visage pâle, et en faisant dans la salle, à califourchon sur sa chaise,
quelques tours qu'il termina par une grande culbute, comme si sa monture
l'eût désarçonné. Il faut savoir, pour comprendre la signification de
cette pantomime, que l'abbé Sieys prenait depuis quelque temps des
leçons d'équitation, dans le jardin du Luxembourg, au grand amusement
des promeneurs, qui se rassemblaient en foule pour jouir de l'air gauche
et raide du nouvel écuyer.

Le déjeuner fini, M. Eugène se rendit auprès du général Bonaparte, dont
il était aide-de-camp, et ses amis rejoignirent les divers corps
auxquels ils appartenaient. Je sortis sur leurs pas; car, d'après
quelques mots qui venaient d'être dits chez mon jeune maître, je me
doutais qu'il allait se passer quelque chose de grave et d'intéressant.
M. Eugène avait donné rendez-vous à ses camarades au Pont-Tournant; je
m'y rendis, et j'y trouvai un rassemblement considérable d'officiers en
uniforme, à cheval, et tout prêts à suivre le général Bonaparte à
Saint-Cloud.

Les commandans de chaque arme avaient été invités par le général
Bonaparte à donner à déjeuner à leur corps d'officiers, et ils avaient
fait comme mon jeune maître. Cependant les officiers, même les généraux,
n'étaient pas tous dans le secret; et le général Murat lui-même, qui se
jeta dans la salle des Cinq-Cents, à la tête des grenadiers, croyait
qu'il ne s'agissait que d'une dispense d'âge que le général Bonaparte
allait demander, afin d'obtenir une place de directeur.

J'ai su, d'une source certaine, que, au moment où le général Jubé,
dévoué au général Bonaparte, rassembla dans la cour du Luxembourg la
garde des directeurs dont il était commandant, l'honnête M. Gohier,
président du directoire, avait mis la tête à la fenêtre, en criant à
Jubé:--Citoyen général, que faites-vous donc là?--Citoyen président,
vous le voyez bien; je rassemble la garde.--Sans doute je le vois bien,
citoyen général; mais pourquoi la rassemblez-vous?--Citoyen président,
je vais en faire l'inspection, et commander une grande manœuvre. En
avant, marche!--Et le citoyen général sortit à la tête de sa troupe pour
aller rejoindre le général Bonaparte à Saint-Cloud, tandis que celui-ci
était attendu chez le citoyen président, qui se morfondait auprès du
déjeuner auquel il l'avait invité pour le matin même.

Le général Marmont avait eu aussi à déjeuner les officiers de l'arme
qu'il commandait (c'était, je crois, l'artillerie). À la fin du repas,
il leur avait adressé quelques mots, les engageant à ne pas séparer leur
cause de celle du vainqueur de l'Italie, et à l'accompagner à
Saint-Cloud. «Mais comment voulez-vous que nous le suivions? s'écria un
des convives; nous n'avons pas de chevaux.--Si ce n'est que cela qui
vous arrête, dit le général, vous en trouverez dans la cour de cet
hôtel. J'ai fait retenir tous ceux du manége national. Descendons, et
montons à cheval.» Tous les officiers présens se rendirent à cette
invitation, excepté le seul général Allix, qui déclara ne vouloir point
se mêler de tout ce grabuge.

J'étais à Saint-Cloud dans les journées des 18 et 19 brumaire. Je vis le
général Bonaparte haranguer les soldats et leur lire le décret par
lequel il était nommé commandant en chef de toutes les troupes qui se
trouvaient à Paris et dans toute l'étendue de la dix-septième division
militaire. Je le vis d'abord sortir fort agité du conseil des Anciens,
et ensuite de l'assemblée des Cinq-Cents. Je vis M. Lucien emmené, hors
de la salle où se tenait cette dernière assemblée, par quelques
grenadiers envoyés pour le protéger contre la violence de ses collègues.
Il s'élança pâle et furieux sur un cheval, et galopa droit aux troupes
pour les haranguer. Au moment où il tourna son épée sur le sein du
général son frère, en disant qu'il serait le premier à l'immoler s'il
osait porter atteinte à la liberté, des cris de _vive Bonaparte! à bas
les avocats_! éclatèrent de toutes parts, et les soldats conduits par le
général Murat se jetèrent dans la salle des Cinq-Cents. Tout le monde
sait ce qui s'y passa, et je n'entrerai point dans des détails qui ont
été racontés tant de fois.

Le général, devenu premier consul, s'installa au Luxembourg. À cette
époque, il habitait aussi la Malmaison; mais il était souvent sur la
route, aussi bien que Joséphine; car leurs voyages à Paris, quand ils
occupaient cette résidence, étaient très-fréquens, non-seulement pour
les affaires du gouvernement, qui y nécessitaient souvent la présence du
premier consul, mais aussi pour aller au spectacle, que le général
Bonaparte aimait beaucoup, donnant toujours la préférence au théâtre
Français et à l'Opéra italien; observation que je ne fais qu'en passant,
me réservant de présenter plus tard les traits que j'ai recueillis sur
les goûts et les habitudes familières de l'empereur.

La Malmaison, à l'époque dont je parle, était un lieu de délices où l'on
ne voyait arriver que des figures qui exprimaient la satisfaction;
partout aussi où j'allais, j'entendais bénir le nom du premier consul et
de madame Bonaparte. Dans le salon de madame Bonaparte il n'y avait pas
encore l'ombre de cette étiquette sévère qu'il a fallu observer depuis à
Saint-Cloud, aux Tuileries et dans tous les palais où se trouva
l'empereur. La société était d'une élégance simple, également éloignée
de la grossièreté républicaine et du luxe de l'empire. M. de Talleyrand
était à cette époque une des personnes qui venaient le plus assidûment à
la Malmaison: il y dînait quelquefois, mais y arrivait plus
ordinairement le soir entre huit et neuf heures, et s'en retournait à
une heure, deux heures et quelquefois même à trois heures du matin. Tout
le monde était admis chez madame Bonaparte sur un pied de presque
égalité qui lui plaisait beaucoup. Là venaient familièrement Murat,
Duroc, Berthier et toutes les personnes qui depuis ont figuré par de
grandes dignités et quelquefois même avec des couronnes dans les annales
de l'empire. La famille du général Bonaparte y était aussi fort assidue,
mais nous savions bien entre nous qu'elle n'aimait pas madame Bonaparte;
ce dont j'acquis les preuves par la suite. Mademoiselle Hortense ne
quittait jamais sa mère, et toutes deux s'aimaient beaucoup. Outre les
hommes distingués par leurs fonctions dans le gouvernement et dans
l'armée, il en venait aussi qui ne l'étaient pas moins par leur mérite
personnel et qui l'avaient été par leur naissance avant la révolution.
C'était une véritable lanterne magique dont nous étions à même de voir
les personnages défiler sous nos yeux, et ce spectacle, sans rappeler la
gaîté des déjeuners d'Eugène, était bien loin d'être sans attraits.
Parmi les personnes que nous voyions le plus souvent, il faut citer M.
de Volney, M. Denon, M. Lemercier, M. le prince de Poix, MM. de Laigle,
M. Charles, M. Baudin, le général Beurnonville, M. Isabey, et un grand
nombre d'autres hommes célèbres dans les sciences, les lettres et les
arts; enfin la plupart des personnes qui composaient la société de
madame de Montesson.

Madame Bonaparte et mademoiselle Hortense sortaient souvent à cheval, et
allaient se promener dans la campagne; dans ces excursions, les plus
fidèles écuyers étaient ordinairement M. le prince de Poix et MM. de
Laigle. Un jour, comme une de ces cavalcades rentrait dans la cour de la
Malmaison, le cheval que montait mademoiselle Hortense fut effrayé et
s'emporta. Mademoiselle Hortense, qui montait parfaitement à cheval et
qui était fort leste, voulut sauter sur le gazon qui bordait la route;
mais l'attache qui retenait sous son pied l'extrémité inférieure de son
amazone, l'empêcha de se débarrasser assez promptement, de sorte qu'elle
fut renversée et traînée par son cheval pendant la longueur de quelques
pas. Heureusement que ces messieurs qui l'accompagnaient, l'ayant vue
tomber, s'étaient précipités en bas de leur cheval et arrivèrent à temps
pour la relever. Elle ne s'était, par un bonheur extraordinaire, fait
aucune contusion, et fut la première à rire de sa mésaventure.

Pendant les premiers temps de mon séjour à la Malmaison, le premier
consul couchait toujours avec sa femme, comme un bon bourgeois de Paris,
et je n'entendis parler d'aucune intrigue galante qui ait eu lieu dans
le château. Cette société, dont la plupart des membres étaient jeunes,
et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent à des exercices
qui rappelaient les récréations de collége; enfin, un des grands
divertissemens des habitans de la Malmaison était de jouer aux barres.
C'était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston,
Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, madame Bonaparte
et mademoiselle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers
faits et échangés rappelaient au premier consul le grand jeu auquel il
donnait la préférence.

Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M.
Eugène, M. Isabey et mademoiselle Hortense; quant au général Bonaparte,
il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats.

Le général Bonaparte et sa famille paraissaient jouir d'un rare bonheur,
surtout quand ils étaient à la Malmaison. Cette habitation était loin,
malgré l'agrément dont on y jouissait, de ressembler à ce qu'elle a été
depuis. La propriété se composait du château, qu'à son retour d'Égypte
Bonaparte avait trouvé en assez mauvais état, d'un parc déjà fort joli,
et d'une ferme dont les revenus n'excédaient sûrement pas douze mille
francs par an. Joséphine présida elle-même à tous les travaux qui y
furent exécutés, et jamais aucune femme ne fut douée d'autant de goût.

Dès le commencement, on joua la comédie à la Malmaison. C'était un genre
de délassement que le premier consul aimait beaucoup, mais il ne
remplit jamais d'autre rôle que celui de spectateur. Toutes les
personnes attachées à la maison assistaient aux représentations, et je
ne tairai point le plaisir que nous goûtions, plus peut-être que tous
les autres, à voir ainsi travesties sur la scène les personnes au
service desquelles nous nous trouvions. La troupe de la Malmaison, s'il
m'est permis de désigner ainsi des acteurs d'une position sociale aussi
élevée, se composait principalement de MM. Eugène, Jérôme, Lauriston, de
Bourrienne, Isabey; de Leroy, Didelot; de mademoiselle Hortense, de
madame Caroline Murat, et des demoiselles Auguié, dont l'une a épousé
depuis le maréchal Ney, et l'autre M. de Broc. Toutes les quatre étaient
très-jeunes, charmantes, et peu de théâtres à Paris auraient pu réunir
quatre aussi jolies actrices. Elles avaient d'ailleurs beaucoup de grâce
sur la scène, et jouaient leurs rôles avec un véritable talent. Elles
étaient là presque comme dans le salon où elles avaient un ton d'une
exquise délicatesse. Le répertoire ne fut pas d'abord très-varié, mais
il était en général bien choisi. La première représentation à laquelle
j'assistai était composée du _Barbier de Séville_, dans lequel M. Isabey
jouait le rôle de Figaro, et mademoiselle Hortense celui de Rosine; et
du _Dépit amoureux_. Une autre fois je vis représenter _la Gageure
imprévue_, et _les fausses Consultations_. Mademoiselle Hortense et M.
Eugène jouaient parfaitement dans cette dernière pièce, et je me
rappelle encore actuellement combien, dans le rôle de madame Leblanc,
mademoiselle Hortense paraissait encore plus jolie, sous son costume de
vieille. M. Eugène représentait M. Lenoir, et M. Lauriston le charlatan.
Le premier consul, comme je l'ai dit, se bornait au rôle de spectateur,
mais il paraissait prendre à ce spectacle d'intérieur, et pour ainsi
dire de famille, le plaisir le plus vif; il riait, il applaudissait du
meilleur cœur, mais souvent aussi il critiquait. Madame Bonaparte
s'amusait également, et, quand elle n'aurait pas été fière des succès de
ses enfans, _les premiers sujets de la troupe_, il aurait suffi que ce
fût un délassement agréable à son mari, pour qu'elle eût eu l'air de s'y
plaire, car son étude constante était de contribuer au bonheur du grand
homme qui avait uni sa destinée à la sienne.

Quand vin jour de représentation était arrêté, il n'y avait point
_relâche_, mais souvent changement de spectacle, non pour cause
d'indisposition ou d'une migraine d'actrice, comme cela arrive aux
théâtres de Paris, mais pour des motifs plus sérieux; il arrivait
souvent que M. d'Etieulette recevait l'ordre de rejoindre son régiment,
qu'une mission importante était confiée au comte Almaviva; mais Figaro
et Rosine restaient toujours à leur poste, et le désir de plaire au
premier consul était d'ailleurs si général parmi tous ceux qui
l'entouraient, que les doubles montraient la meilleure volonté en
l'absence de leurs chefs d'emploi, et que le spectacle enfin ne manqua
jamais faute d'un acteur[4].



CHAPITRE III.

     M. Charvet.--Détails antérieurs à l'entrée de l'auteur chez madame
     Bonaparte.--Départ pour l'Égypte.--_La Pomone_.--Madame Bonaparte à
     Plombières.--Chute horrible.--Madame Bonaparte forcée de rester aux
     eaux, envoie chercher sa fille.--Euphémie.--Friandise et
     malice.--_La Pomone_ capturée par les Anglais.--Retour à
     Paris.--Achat de la Malmaison.--Premiers complots contre la vie du
     premier consul.--Les marbriers.--Le tabac empoisonné.--Projets
     d'enlèvement.--Installation aux Tuileries.--Les chevaux et le sabre
     de Campo-Formio.--Les héros d'Égypte et
     d'Italie.--Lannes.--Murat.--Eugène.--Disposition des appartemens
     aux Tuileries.--Service de bouche du premier consul.--Service de la
     chambre.--M. de Bourrienne.--Partie de billard avec madame
     Bonaparte.--Les chiens de garde.--Accident arrivé à un
     ouvrier.--Les jours de congé du premier consul.--Le premier consul
     fort aimé dans son intérieur.--_Ils n'oseraient!_--Le premier
     consul tenant les comptes de sa maison.--Le collier de misère.


JE n'étais que depuis fort peu de temps attaché au service de madame
Bonaparte, lorsque je fis connaissance avec M. Charvet, concierge de la
Malmaison. Ma liaison avec cet excellent homme devint chaque jour de
plus en plus intime, et à tel point, que par la suite il me donna une de
ses filles en mariage. J'étais avide de savoir par lui tout ce qui se
rapportait à madame Bonaparte et au premier consul, antérieurement à mon
entrée dans la maison, et, sur ce point, il mettait dans nos fréquens
entretiens la plus grande complaisance à satisfaire ma curiosité; c'est
à sa confiance que je dois les détails suivans sur la mère et sur la
fille.

Lorsque le général Bonaparte partit pour l'Égypte, madame Bonaparte
l'accompagna jusqu'à Toulon; elle désirait même beaucoup le suivre en
Égypte, et quand le général lui faisait des objections, elle lui faisait
observer que, née créole, la chaleur du climat lui serait plus favorable
que dangereuse, et par un singulier rapprochement, c'était sur _la
Pomone_ qu'elle voulait faire la traversée, c'est-à-dire sur le bâtiment
même qui dans sa première jeunesse l'avait amenée de la Martinique en
France. Le général Bonaparte ayant fini par céder au désir de sa femme,
lui promit de lui envoyer _la Pomone_, et l'engagea à aller en attendant
prendre les eaux de Plombières. Les choses furent ainsi convenues entre
le mari et la femme, et madame Bonaparte fut enchantée d'aller aux eaux
de Plombières, ce qu'elle désirait faire depuis long-temps, connaissant
comme tout le monde la réputation dont jouissent ces eaux pour raviver
les fécondités paresseuses.

Madame Bonaparte n'était que depuis peu de temps à Plombières, lorsqu'un
matin, étant dans son salon, occupée à ourler des madras, et causant
avec les dames de la société, madame de Cambis, qui était sur le balcon,
l'appela pour lui faire voir un joli petit chien qui passait dans la
rue. Toute la société courut au balcon sur les pas de madame Bonaparte,
et alors le balcon s'écroula avec un épouvantable fracas. Heureusement,
et l'on peut dire par un grand hasard, personne ne fut tué; mais madame
de Cambis eut la cuisse cassée; madame Bonaparte fut cruellement
meurtrie, sans avoir, à la vérité, éprouvé aucune fracture. M. Charvet,
qui était dans une pièce au dessus du salon, accourut au bruit, et fit
immédiatement tuer un mouton qu'on dépouilla, et dans la peau duquel on
enveloppa madame Bonaparte. Elle fut long-temps à se rétablir. Ses bras
et ses mains surtout étaient tellement contusionnés, qu'elle fut pendant
quelque temps sans pouvoir en faire aucun usage, de sorte qu'il fallait
couper ses alimens, la faire manger, et lui rendre enfin tous les
services que l'on rend ordinairement à un enfant.

On vient de voir tout à l'heure que Joséphine croyait aller rejoindre
son mari en Égypte, ce qui donnait lieu de penser que son séjour aux
eaux de Plombières ne serait pas long; mais son accident lui fit juger
qu'il se prolongerait indéfiniment, et elle désira, pendant qu'elle
achèverait de se rétablir, avoir auprès d'elle sa fille Hortense, alors
âgée de quinze ans, et qui était élevée dans le pensionnat de madame
Campan. Elle l'envoya chercher par une mulâtre qu'elle aimait beaucoup;
elle s'appelait Euphémie, était la sœur de lait de madame Bonaparte, et
passait même, sans que je sache si cette présomption était fondée, pour
être sa sœur naturelle. Euphémie partit avec M. Charvet, dans une des
voitures de madame Bonaparte. Mademoiselle Hortense les voyant arriver,
fut enchantée du voyage qu'elle allait faire, et surtout de l'idée de se
rapprocher de sa mère, pour laquelle elle avait la plus vive tendresse.
Mademoiselle Hortense était, je ne dirai pas gourmande, mais friande à
l'excès; aussi M. Charvet, en me racontant ces particularités, me dit-il
que dans chaque ville un peu considérable où ils passaient, on
remplissait la voiture de bonbons et de friandises, dont mademoiselle
Hortense faisait une très-grande consommation. Un jour qu'Euphémie et M.
Charvet s'étaient profondément endormis, tout à coup ils furent
réveillés par une détonation qui leur parut terrible, et qui ne les
laissa pas sans une vive inquiétude, voyant à leur réveil qu'ils
traversaient une épaisse forêt. Cet accident fortuit fit rire aux éclats
Hortense, car ils avaient à peine manifesté leur frayeur, qu'ils se
virent inondés d'une mousse odorante, qui leur expliqua d'où venait la
détonation: c'était celle d'une bouteille de vin de Champagne placée
dans une des poches de la voiture, et que la chaleur jointe au
mouvement, ou plutôt la malice de la jeune voyageuse, avait fait
déboucher avec bruit. Quand mademoiselle Hortense arriva à Plombières,
sa mère était à peu près rétablie, de sorte que l'élève de madame Campan
y trouva toutes les distractions qui plaisent et conviennent à l'âge
qu'avait alors la fille de madame Bonaparte.

On a raison de dire qu'à quelque chose malheur est bon, car, sans
l'accident arrivé à madame Bonaparte, il est dans les choses probables
qu'elle serait devenue prisonnière des Anglais; elle apprit en effet que
_la Pomone_, bâtiment sur lequel on a vu qu'elle voulait faire la
traversée, était tombée au pouvoir de ces ennemis de la France. Comme
d'ailleurs le général Bonaparte, dans toutes ses lettres, détournait sa
femme du projet qu'elle avait de le rejoindre, elle revint à Paris.

À son arrivée, Joséphine songea à remplir un désir que lui avait
témoigné le général Bonaparte avant de partir. Il lui avait dit qu'il
voudrait, pour son retour, avoir une maison de campagne, et il avait
même chargé son frère Joseph de s'en occuper de son côté, ce que M.
Joseph ne fit pas. Madame Bonaparte, qui, au contraire, était toujours
en recherche de ce qui pouvait plaire à son mari, chargea plusieurs
personnes de faire des courses dans les environs de Paris pour y
découvrir une habitation qui pût lui convenir. Après avoir hésité
long-temps entre Ris et la Malmaison, elle se décida pour cette
dernière, qu'elle acheta de M. Lecoulteux-Dumoley, moyennant, je crois,
une somme de quatre cent mille francs.

Tels étaient les récits que M. Charvet avait l'obligeance de me faire
pendant les premiers temps où je fus attaché au service de madame
Bonaparte; tout le monde dans la maison aimait à parler d'elle, et ce
n'était sûrement pas pour en médire, car jamais femme n'a été plus aimée
de tous ceux qui l'entouraient, et n'a mieux mérité de l'être. Le
général Bonaparte était aussi un homme excellent dans l'intérieur de la
vie privée.

Depuis le retour du premier consul de sa campagne d'Égypte, plusieurs
tentatives avaient été faites contre ses jours. La police l'avait fait
mainte fois avertir de se tenir sur ses gardes, et de ne point
s'aventurer seul dans les environs de la Malmaison. Le premier consul
était peu défiant, surtout avant cette époque. Mais la découverte des
piéges qui lui étaient tendus jusque dans son plus secret intérieur, le
forcèrent à user de précaution et de prudence. On a dit depuis que ces
prétendus complots n'étaient que des fabrications de la police pour se
rendre nécessaire au premier consul, ou (qui sait?) du premier consul
lui-même pour redoubler l'intérêt qui s'attachait à sa personne, par la
crainte des périls qui menaçaient sa vie; et pour preuve de la fausseté
de ces tentatives, on a allégué leur absurdité. Je ne saurais prétendre
à sonder de pareils mystères; mais il me semble qu'en la matière dont il
s'agit, l'absurdité ne prouve rien, ou du moins ne prouve pas la
fausseté. Les conspirateurs de cette époque ont donné leur mesure en
fait d'extravagance. Quoi de plus absurde, et pourtant de plus réel, que
l'atroce folie de la machine infernale? Quoi qu'il en soit, je vais
raconter ce qui se passa sous mes yeux dans les premiers mois de mon
séjour à la Malmaison. Personne n'avait dans la maison, ou du moins
personne ne manifesta devant moi le moindre doute sur la réalité de ces
attentats.

Pour se défaire du premier consul, tous les moyens paraissaient bons à
ses ennemis. Ils faisaient tout entrer dans leurs calculs, et jusqu'à
ses distractions. Le fait suivant en est la preuve.

Il y avait des réparations et des embellissemens à faire aux cheminées
des appartenons du premier consul, à la Malmaison. L'entrepreneur chargé
de ces travaux avait envoyé des marbriers, parmi lesquels, selon toute
apparence, s'étaient glissés quelques misérables gagnés par les
conspirateurs. Les personnes attachées au premier consul étaient sans
cesse sur le qui-vive, et exerçaient la plus grande surveillance. On
crut s'être aperçu que, dans le nombre de ces ouvriers, il se trouvait
des hommes qui feignaient de travailler, mais dont l'air et la tournure
contrastaient avec leur genre d'occupation. Les soupçons n'étaient
malheureusement que trop fondés, car les appartenons étant prêts à
recevoir le premier consul, et au moment où il venait les occuper, on
trouva, en y faisant une tournée, sur le bureau auquel il allait
s'asseoir, une tabatière en tout semblable à une de celles que le
premier consul portait habituellement. On s'imagina d'abord que cette
boîte lui appartenait bien en effet, et qu'elle avait été oubliée là par
son valet de chambre; mais les doutes inspirés par la tournure équivoque
de quelques-uns des marbriers, ayant pris plus de consistance, on fit
examiner et décomposer le tabac. Il était empoisonné.

Les auteurs de cette perfidie avaient, dit-on, dans ce temps, des
intelligences avec d'autres conspirateurs, qui devaient essayer d'un
autre moyen pour se débarrasser du premier consul. Ils voulaient
assaillir la garde du château (la Malmaison) et enlever de force le chef
du gouvernement. Dans ce dessein ils avaient fait faire des uniformes
semblables à ceux des guides consulaires, qui alors faisaient jour et
nuit le service auprès du premier consul, et le suivaient à cheval dans
ses excursions. Sous ce costume, et à l'aide de leurs intelligences avec
leurs complices de l'intérieur (les prétendus ouvriers en marbre), ils
auraient pu facilement s'approcher et se mêler avec la garde, qui était
logée et nourrie au château; ils auraient pu même parvenir jusqu'au
premier consul, et l'enlever. Cependant ce premier projet fut abandonné
comme trop chanceux, et les conspirateurs se flattèrent de parvenir plus
sûrement et avec moins de péril à leurs fins, en profitant des fréquens
voyages du premier consul à Paris. Avec le secours de leur
travestissement, ils devaient, sur la route, se mêler aux guides de
l'escorte et les massacrer. Leur point de ralliement était aux carrières
de Nanterre. Leur complot fut, pour la seconde fois, éventé. Il y avait
dans le parc de la Malmaison une carrière assez profonde; on craignit
qu'ils n'en profitassent pour s'y cacher et exercer quelque violence
sur le premier consul, dans une de ses promenades solitaires, et l'on y
fit mettre une porte de fer.

Le 19 février, à une heure après midi, le premier consul se rendit en
pompe aux Tuileries, que l'on appelait alors le palais du gouvernement,
pour s'y installer avec toute sa maison. Il avait avec lui ses deux
collègues, dont l'un, le troisième consul, devait occuper la même
résidence, et s'établir au pavillon de Flore. La voiture des consuls
était attelée des six chevaux blancs, dont l'empereur d'Allemagne avait
fait présent au vainqueur de l'Italie, après la signature du traité de
paix de Campo-Formio. Le sabre que le premier consul portait à cette
cérémonie, et qui était magnifique, lui avait aussi été donné par ce
monarque, à la même occasion. Une chose remarquable dans ce solennel
changement de domicile, c'est que les acclamations et les regards de la
foule, et même ceux des spectateurs plus distingués qui encombraient les
fenêtres de la rue Thionville et du quai Voltaire, ne s'adressaient
qu'au premier consul et aux jeunes guerriers de son brillant état-major,
encore tout noircis par le soleil des Pyramides ou d'Italie. Au premier
rang marchaient les généraux Lannes et Murat, le premier, facile à
reconnaître à l'audace de son air et de ses manières toutes militaires;
le second, aux mêmes qualités, et de plus à une élégance
très-recherchée dans son costume et dans ses armes. Son titre nouveau de
beau-frère du premier consul contribuait aussi puissamment à fixer sur
lui l'attention universelle. Pour moi, toute la mienne était absorbée
par le principal personnage du cortége, que je ne voyais, comme tout le
peuple qui m'entourait, qu'avec une sorte de religieuse admiration, et
par son beau-fils, par le fils de mon excellente maîtresse, lui-même mon
ancien maître, le brave, modeste et bon prince Eugène, qui n'était pas
encore _prince_ alors. À son arrivée aux Tuileries, le premier consul
s'empara sur-le-champ de l'appartement qu'il a occupé depuis, et qui
faisait partie des anciens appartemens royaux. Ce logement se composait
d'une chambre à coucher, d'une salle de bain, d'un cabinet et d'un salon
dans lequel il donnait audience le matin, d'un second salon où se
tenaient les aides-de-camp de service, et qui lui servait de salle à
manger, et d'une vaste antichambre. Madame Bonaparte avait ses
appartemens à part au rez-de-chaussée, les mêmes aussi qu'elle a occupés
comme impératrice. Au dessus du corps-de-logis habité par le premier
consul était le logement de M. de Bourrienne, son secrétaire, d'où il
communiquait avec les appartemens du premier consul par un escalier
dérobé.

Quoiqu'à cette époque il y eût déjà des courtisans, il n'y avait
pourtant point encore de cour. L'étiquette était des plus simples. Le
premier consul, comme je crois l'avoir déjà dit, couchait dans le même
lit que sa femme. Ils habitaient ensemble tantôt les Tuileries, tantôt
la Malmaison; on ne voyait encore ni grand-maréchal, ni chambellans, ni
préfets du palais, ni dames d'honneur, ni dames d'annonce, ni dames
d'atours, ni pages. La maison du premier consul se composait seulement
de M. Pfister, intendant de la maison, de MM. Venard, chef de cuisine,
Gaillot, Dauger, chefs d'emploi, Colin, chef d'office. M. Ripeau était
bibliothécaire, M. Vigogne père, écuyer. Les personnes attachées au
service particulier étaient M. Hambart, premier valet de chambre,
Hébert, valet de chambre ordinaire, et Roustan, mameluck du premier
consul; il y avait de plus une quinzaine de personnes pour remplir les
emplois subalternes. M. de Bourrienne dirigeait tout ce monde et
ordonnançait les dépenses; quoique très-vif, il avait su se concilier
l'estime et l'affection universelle; il était bon, obligeant et surtout
très-juste. Aussi, lors de sa disgrâce, toute la maison en fut-elle
affligée; pour moi, j'ai gardé de lui un sincère et respectueux
souvenir, et j'espère que, s'il a eu le malheur de trouver des ennemis
parmi les grands, il n'a du moins rencontré dans ses inférieurs que des
cœurs reconnaissans et qui l'ont vivement regretté.

Quelques jours après cette installation, il y eut au château réception
du corps diplomatique: on verra par les détails que j'en vais donner,
combien était simple alors l'étiquette de ce qu'on appelait déjà _la
Cour_.

À huit heures du soir, les appartemens de madame Bonaparte, situés comme
je viens de le dire, dans la partie du rez-de-chaussée qui regarde le
jardin, étaient encombrés de monde; c'était un luxe incroyable de
plumes, de diamans, de toilettes éblouissantes; on fut obligé, à cause
de la foule, d'ouvrir la chambre à coucher de madame Bonaparte, car les
deux salons étaient si pleins que la circulation devenait impossible.

Lorsqu'après beaucoup d'embarras et de peine, tout ce monde eut pris
place tant bien que mal, on annonça madame Bonaparte, qui parut conduite
pas M. de Talleyrand. Elle avait une robe de mousseline blanche, à
manches courtes, un collier de perles au cou, et la tête nue; les
cheveux en tresse, retenus par un peigne d'écaillé avec une négligence
pleine de charmes; ses oreilles durent être agréablement frappées du
murmure flatteur qui l'accueillit à son entrée. Jamais elle n'eut, je
crois, plus de grâce et de majesté.

M. de Talleyrand, toujours donnant la main à madame Bonaparte, eut
l'honneur de lui présenter les membres du corps diplomatique les uns
après les autres, non point par leurs noms, mais par ceux de leurs
cours. Ensuite il fit successivement avec elle le tour des deux salons.
La revue du second salon était à moitié faite, lorsqu'entra, sans se
faire annoncer, le premier consul revêtu d'un uniforme extrêmement
simple, la taille serrée d'une écharpe tricolore en soie avec la frange
pareille. Il portait un pantalon collant en casimir blanc, des bottes à
revers, et il avait son chapeau à la main. Cette mise si peu recherchée
formait au milieu des habits brodés, surchargés de cordons et de bijoux
que portaient les ambassadeurs et dignitaires étrangers, un contraste
aussi imposant pour le moins que la toilette de madame Bonaparte avec
celle des dames invitées.

Avant de raconter comment je quittai le service de madame Bonaparte pour
celui du chef de l'état, et le séjour de la Malmaison pour la seconde
campagne d'Italie, je crois bon de m'arrêter, de jeter un regard en
arrière, et de placer ici un ou deux souvenirs qui se rapportent au
temps où j'appartenais à Madame Bonaparte. Elle aimait à veiller et à
faire, le soir, quand presque toute la société s'était retirée, une
partie de billard et plus souvent de trictrac. Il arriva une fois
qu'ayant renvoyé tout son monde et ne se sentant point encore envie de
dormir, elle me demanda si je savais jouer au billard; sur ma réponse,
qui fut affirmative, elle m'engagea avec une bonté charmante à faire sa
partie, et j'eus plusieurs fois l'honneur de jouer avec elle. Quoique je
fusse d'une certaine force, je m'arrangeais de manière à la laisser
gagner souvent, ce qui l'amusait beaucoup. Si c'était là de la
flatterie, je dois m'en avouer coupable, mais je crois que j'aurais agi
de la même manière vis-à-vis de toute autre femme, quels qu'eussent été
son rang et sa position par rapport à moi, pour peu qu'elle eût été
seulement à moitié aussi aimable que madame Bonaparte.

Le concierge de la Malmaison, qui avait toute la confiance de ses
maîtres, entre autres moyens de défense et de surveillance imaginés par
lui, pour mettre la demeure et la personne du premier consul à l'abri
d'un coup de main, avait fait dresser pour la garde du château plusieurs
chiens énormes, au nombre desquels se trouvaient deux très-beaux chiens
de Terre-Neuve. On travaillait sans cesse aux embellissemens de la
Malmaison, une foule d'ouvriers y passaient les nuits, et l'on avait
grand soin de les avertir de ne pas s'aventurer seuls dehors. Une nuit
que quelques-uns des chiens de garde étaient avec les ouvriers dans
l'intérieur du château et se laissaient caresser par eux, leur douceur
apparente inspira à un de ces hommes assez de courage ou plutôt
d'imprudence pour qu'il ne craignît pas de sortir; il crut même ne
pouvoir mieux faire, pour éviter tout danger, que de se mettre sous la
protection d'un de ces terribles animaux. Il en prit donc un avec lui,
et ils passèrent très-amicalement ensemble le seuil de la porte; mais à
peine furent-ils dehors, que le chien s'élança sur son malheureux
compagnon et le renversa; les cris du pauvre ouvrier réveillèrent
plusieurs gens de service, et l'on courut à son secours; il était temps,
car le chien le tenait terrassé et lui serrait cruellement la gorge; on
le releva grièvement blessé. Madame Bonaparte, qui apprit cet accident,
fit soigner jusqu'à parfaite guérison celui qui avait manqué d'en être
victime, et lui donna une forte gratification, en lui recommandant plus
de prudence à l'avenir.

Tous les momens que le premier consul pouvait dérober aux affaires, il
venait les passer à la Malmaison; la veille de chaque décadi était un
jour d'attente et de fête pour tout le château. Madame Bonaparte
envoyait des domestiques à cheval et à pied au-devant de son époux;
elle y allait souvent elle-même avec sa fille et les familiers de la
Malmaison. Quand je n'étais pas de service, je prenais aussi cette
direction de moi-même et tout seul; car tout le monde avait pour le
premier consul une égale affection, et éprouvait à son sujet la même
sollicitude. Tels étaient l'acharnement et l'audace des ennemis du
premier consul, que le chemin, pourtant assez court, de Paris à la
Malmaison était semé de dangers et de piéges; on savait que plusieurs
tentatives pour l'enlever dans ce trajet avaient été faites et pouvaient
se renouveler. Le passage le plus suspect était celui des carrières de
Nanterre, dont j'ai déjà parlé; aussi étaient-elles soigneusement
visitées et surveillées par les gens de la maison, les jours de visite
du premier consul; on finit par faire boucher les trous les plus voisins
de la route. Le premier consul nous savait gré de notre dévouement et
nous en témoignait sa satisfaction; mais pour lui il paraissait toujours
être sans crainte et sans inquiétude; souvent même il se moquait un peu
de la nôtre, et racontait très-sérieusement à la bonne Joséphine qu'il
l'avait échappé belle sur la route; que des hommes à visage sinistre
s'étaient montrés maintes fois sur son passage; que l'un d'eux avait eu
l'audace de le coucher en joue, etc.; fit quand il la voyait bien
effrayée, il éclatait de rire et lui donnait quelques tapes ou quelques
baisers sur la joue et sur le cou, en lui disant: «N'aie pas peur, ma
grosse bête; _ils n'oseraient_!»

Il s'occupait plus dans ces _jours de congé_, comme il les appelait
lui-même, de ses affaires particulières que de celles de l'état. Mais
jamais il ne pouvait rester oisif: il faisait démolir, relever, bâtir,
agrandir, planter, tailler sans cesse dans le château et dans le parc,
examinait les comptes des dépenses, calculait ses revenus et prescrivait
les économies. Le temps passait vite dans toutes ces occupations, et le
moment était bientôt venu où il fallait aller, ainsi qu'il le disait,
reprendre le _collier de misère_.



CHAPITRE IV.

     Le premier consul prend l'auteur à son
     service.--Oubli.--Chagrin.--Consolations offertes par madame
     Bonaparte.--Réparation.--Départ de Constant pour le
     quartier-général du premier consul.--Enthousiasme des soldats
     partant pour l'Italie.--L'auteur rejoint le premier
     consul.--Hospice du mont Saint-Bernard.--Passage.--La
     ramasse.--Humanité des religieux et générosité du premier
     consul.--Passage du mont Albaredo.--Coup d'œil du premier
     consul.--Prise du fort de Bard.--Entrée à Milan.--Joie et confiance
     des Milanais.--Les collègues de
     Constant.--Hambard.--Hébert.--Roustan.--Ibrahim-Ali.--Colère d'un
     Arabe.--Le poignard.--Le bain de Surprise.--Suite de la campagne
     d'Italie.--Combat de Montebello.--Arrivée de Desaix.--Longue
     entrevue avec le premier consul.--Colère de Desaix contre les
     Anglais.--Bataille de Marengo.--Pénible
     incertitude.--Victoire.--Mort de Desaix.--Douleur du premier
     consul.--Les aides-de-camp de Desaix devenus aides-de-camp du
     premier consul.--MM. Rapp et Savary.--Tombeau de Desaix sur le mont
     Saint-Bernard.


VERS la fin de mars 1800, cinq à six mois après mon entrée chez madame
Bonaparte, le premier consul arrêta un jour ses regards sur moi,
pendant son dîner, et après m'avoir assez long-temps examiné et toisé de
la tête aux pieds: «Jeune homme, me dit-il, voudriez-vous me suivre en
campagne?» Je répondis avec beaucoup d'émotion que je ne demandais pas
mieux. «Eh bien, vous me suivrez donc;» et en se levant de table il
donna à M. Pfister, intendant, l'ordre de me porter sur la liste des
personnes de la maison qui seraient du voyage. Mes apprêts ne furent pas
longs; j'étais enchanté de l'idée d'être attaché au service particulier
d'un si grand homme, et je me voyais déjà au delà des Alpes... Le
premier consul partit sans moi! M. Pfister, par un défaut de mémoire
peut-être prémédité, avait oublié de m'inscrire sur la liste. Je fus au
désespoir, et j'allai en pleurant conter ma mésaventure à mon excellente
maîtresse, qui eut la bonté de chercher à me consoler en me disant: «Eh
bien, Constant, tout n'est pas perdu, mon ami: vous resterez avec moi,
vous chasserez dans le parc pour vous distraire, et peut-être le premier
consul finira-t-il par vous redemander.» Pourtant madame Bonaparte n'y
comptait pas, car elle pensait ainsi que moi, quoique par bonté elle ne
voulût pas me le dire, que c'était le premier consul qui, ayant changé
d'idée et ne voulant plus de mes services en campagne, avait lui-même
donné contre-ordre. J'acquis bientôt après la certitude du contraire. En
passant à Dijon, dans sa marche vers le mont Saint-Bernard, le premier
consul, qui me croyait à sa suite, me demanda et apprit alors que l'on
m'avait oublié; il en témoigna quelque mécontentement, et voulut que M.
de Bourrienne écrivît sur-le-champ à madame Bonaparte, la priant de me
faire partir sans tarder. Un matin que mon chagrin m'était revenu, plus
vif encore que de coutume, madame Bonaparte me fait appeler et me dit,
la lettre de M. de Bourrienne à la main: «Constant, puisque vous êtes
décidé à nous quitter pour faire vos campagnes, réjouissez-vous, vous
allez partir; le premier consul vous fait demander. Passez chez M.
Maret, pour savoir s'il ne doit pas bientôt expédier un courrier; vous
feriez route en sa compagnie.» Je fus, à cette bonne nouvelle, dans un
ravissement inexprimable et que je ne cherchai point à dissimuler. «Vous
êtes donc bien content de vous éloigner de nous?» observa madame
Bonaparte avec un sourire de bonté. «Non, Madame, répondis-je; mais ce
n'est pas s'éloigner de Madame que de se rapprocher du premier
consul.--Je l'espère bien, répliqua-t-elle. Allez, Constant, et ayez
bien soin de lui.» S'il en eût été besoin, cette recommandation de ma
noble maîtresse aurait encore ajouté au zèle et à la vigilance avec
laquelle j'étais décidé à remplir ma nouvelle condition.

Je courus, sans différer, chez M. Maret, secrétaire d'état, qui me
connaissait et avait beaucoup de bonté pour moi. «Préparez-vous tout de
suite, me dit-il, il part un courrier ce soir ou demain matin.» Je
revins en toute hâte à la Malmaison annoncer a madame Bonaparte mon
prochain départ. Elle me fit à l'instant préparer une bonne chaise de
poste, et Thibaut (c'était le nom du courrier que je devais accompagner)
fut chargé de me commander des chevaux le long de la route. M. Maret me
remit huit cents francs pour mes frais de voyage. Cette somme, à
laquelle j'étais loin de m'attendre, me fit ouvrir de grands yeux;
jamais je ne m'étais vu si riche. À quatre heures du matin on vint de la
part de Thibaut m'avertir que tout était prêt. Je me rendis chez lui, où
était la chaise de poste, et nous partîmes.

Je voyageai très-agréablement, tantôt en chaise de poste, tantôt en
courrier; alors je prenais la place de Thibaut, qui prenait la mienne.
Je pensais rejoindre le premier consul à Martigny, mais sa marche avait
été si rapide que je ne l'atteignis qu'au couvent du mont Saint-Bernard.
Sur notre route, nous dépassions continuellement des régimens en marche,
des officiers et des soldats qui se hâtaient de rejoindre leurs
différens corps. Leur enthousiasme était inexprimable. Ceux qui avaient
fait les campagnes d'Italie se réjouissaient de retourner dans un si
beau pays; ceux qui ne le connaissaient point encore brûlaient de voir
les champs de bataille immortalisés par la valeur française et par le
génie du héros qui marchait encore à leur tête. Tous allaient comme à
une fête, et c'était en chantant qu'ils gravissaient les montagnes du
Valais. Il était huit heures du matin lorsque j'arrivai au
quartier-général. Pfister m'annonça, et je trouvai le général en chef
dans la grande salle basse de l'hospice. Il déjeunait debout avec son
état-major. Dès qu'il m'aperçut: «Ah! vous voilà donc, monsieur le
drôle! Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi?» me dit-il. Je m'excusai sur
ce que, à mon grand regret, j'avais reçu contre-ordre, ou du moins sur
ce qu'on m'avait laissé derrière au moment du départ. «Ne perdez pas de
temps, mon ami, ajouta-t-il, mangez vite un morceau; nous allons
partir.» Dès ce moment je fus attaché au service particulier du premier
consul, en qualité de valet de chambre ordinaire, c'est-à-dire, selon
mon tour. Ce service donnait peu de chose à faire, M. Hambart, premier
valet de chambre du premier consul, étant dans l'habitude de l'habiller
de la tête aux pieds.

Aussitôt après le déjeuner nous commençâmes à descendre le mont.
Plusieurs personnes se laissaient glisser sur la neige, à peu près comme
on dégringolait au jardin Beaujon, du haut en bas des montagnes russes.
Je suivis leur exemple. On appelait cela se faire ramasser. Le général
en chef descendit aussi à la ramasse un glacier presque perpendiculaire.
Son guide était un jeune paysan alerte et courageux, à qui le premier
consul assura un sort pour le reste de ses jours. De jeunes soldats qui
s'étaient égarés dans les neiges avaient été découverts, presque morts
de froid, par les chiens des religieux, et transportés à l'hospice, où
ils avaient reçu tous les soins imaginables, et s'étaient vus
promptement rendre à la vie. Le premier consul fit témoigner aux bons
pères sa reconnaissance d'une charité si active et si généreuse. Déjà,
avant de quitter l'hospice, où des tables chargées de vivres étaient
préparées pour les soldats à mesure qu'ils gravissaient, il avait laissé
aux pieux religieux, en récompense de l'hospitalité qu'il en avait
reçue, ainsi que ses compagnons d'armes, une somme d'argent
considérable, et le titre d'un fonds de rente pour l'entretien de leur
couvent.

Le même jour nous escaladâmes le mont Albaredo; mais comme ce passage
eût été impraticable pour la cavalerie et l'artillerie, on les fit
passer par la ville de Bard, sous les batteries du fort. Le premier
consul avait ordonné que l'on passerait de nuit et au galop, et il avait
fait entourer de paille les roues des caissons et les pieds des chevaux.
Ces précautions ne suffirent pas complétement pour empêcher les
Autrichiens d'entendre nos troupes, et les canons du fort ne cessèrent
de tirer à mitraille. Mais, par bonheur, les maisons de la ville
mettaient nos soldats à l'abri du feu des ennemis, et plus de la moitié
de l'armée traversa la ville sans avoir eu beaucoup à souffrir. Quant à
la maison du premier consul, commandée par le général Gardanne, et dont
je faisais partie, elle tourna le fort de Bard. Le 23 mai nous passâmes
à gué un torrent qui coulait entre la ville et le fort, ayant à notre
tête le premier consul. Il gravit ensuite, suivi du général Berthier et
de quelques officiers, un sentier de l'Albaredo qui dominait sur le fort
et sur la ville de Bard. Là, sa lunette d'approche braquée sur les
batteries ennemies, contre le feu desquelles il n'était protégé que par
quelques buissons, il blâma les dispositions qui avaient été prises par
l'officier chargé de commander le siège, en ordonna de nouvelles dont
l'effet devait être, comme il le dit lui-même, de faire tomber en peu de
temps la place dans ses mains, et débarrassé désormais du souci que lui
avait donné ce fort, qui l'avait, dit-il, empêché de dormir pendant les
deux jours qu'il avait passés au couvent de Saint-Maurice, il s'étendit
au pied d'un sapin et s'endormit d'un bon somme, tandis que l'armée
continuait d'effectuer son passage. Rafraîchi par ce court instant de
repos, le premier consul redescendit la montagne, continua sa marche, et
nous allâmes coucher à Yvrée, où il devait passer la nuit. Le brave
général Larnnes, qui commandait l'avant-garde, nous servait en quelque
sorte de maréchal-des-logis, s'emparant de vive force de toutes les
places qui barraient le chemin. Il n'y avait que quelques heures qu'il
avait forcé le passage d'Yvrée lorsque nous y entrâmes.

Tel fut ce miraculeux passage du mont Saint-Bernard. Chevaux, canons,
caissons, un matériel immense, tout fut traîné ou porté par-dessus des
glaciers qui paraissaient inaccessibles, et par des sentiers en
apparence impraticables, même pour un seul homme. Le canon des
Autrichiens ne parvint pas plus que les neiges et les glaces à arrêter
l'armée française; tant il est vrai que le génie et la persévérance du
premier consul s'étaient communiqués, pour ainsi dire, jusqu'aux
derniers de ses soldats et leur avaient inspiré un courage et une force
dont les résultats paraîtront un jour fabuleux.

Le 2 juin, qui était le lendemain du passage du Tésin, et le jour même
de notre entrée à Milan, le premier consul apprit que le fort de Bard
avait été emporté la veille. Ainsi ses dispositions avaient eu
promptement leur effet, et la route de communication par le
Saint-Bernard était déblayée.

Le premier consul entra à Milan sans avoir rencontré beaucoup de
résistance. Toute la population était accourue sur son passage, et il
fut accueilli par mille acclamations. La confiance des Milanais redoubla
lorsqu'ils apprirent qu'il avait promis aux membres du clergé assemblés
de maintenir le culte et le clergé catholiques tels qu'ils étaient
établis, et leur avait fait prêter serment de fidélité à la république
cisalpine.

Le premier consul s'arrêta quelques jours dans cette capitale, et j'eus
le temps de lier plus intimement connaissance avec mes collègues:
c'étaient, comme je l'ai dit, MM. Hambart, Roustan et Hébert. Nous nous
relevions toutes les vingt-quatre heures à midi précis. Mon premier
soin, comme toutes les fois que j'ai eu à vivre avec de nouveaux
visages, fut d'observer, du plus près que je le pus, le caractère et
l'humeur de mes camarades, pour en tirer les conséquences qui
régleraient ensuite ma conduite à leur égard, et savoir d'avance à peu
près à quoi m'en tenir sur ce qu'il y aurait à craindre ou à espérer de
leur commerce.

Hambart avait un dévouement sans bornes pour le premier consul, qu'il
avait suivi en Égypte; mais malheureusement il avait un caractère sombre
et misanthropique qui le rendait extrêmement maussade et désagréable. La
faveur dont jouissait Roustan n'avait peut-être pas peu contribué à
augmenter cette noire disposition. Dans son espèce de manie, il
s'imaginait être l'objet d'une surveillance toute particulière. Il
s'enfermait dans sa chambre, une fois son service fini, et passait dans
la plus triste solitude tout son temps de loisir. Le premier consul,
lorsqu'il était de bonne humeur, le plaisantait sur cette sauvagerie,
l'appelant en riant _mademoiselle_ Hambart. «Eh bien, Mademoiselle, que
faites-vous donc ainsi toute seule dans votre chambre? Vous y lisez,
sans doute quelques mauvais romans, quelques vieux bouquins traitant de
princesses enlevées et _tenues en surveillance_ par un géant barbare.» À
quoi le pauvre Hambart répondait d'un air morose: «Mon général, vous
savez sans doute mieux que moi ce que je fais;» voulant faire allusion
par ces mots à l'espionnage dont il se croyait sans cesse entouré. En
dépit de ce malheureux caractère, le premier consul avait beaucoup de
bontés pour lui. Lors du voyage au camp de Boulogne, il refusa de
suivre l'empereur, qui lui donna pour retraite la conciergerie du
palais de Meudon. Là il fit mille traits de folie. Sa fin fut
lamentable: pendant les cent jours, après une audience qu'il avait eue
de l'empereur, il fut pris d'un de ses accès, et se précipita sur un
couteau de cuisine avec tant de violence, que la lame lui sortait de
deux pouces derrière le dos. Comme on pensait dans ce temps que j'avais
à craindre la colère de l'empereur, le bruit se répandit que c'était moi
qui m'étais suicidé, et cette mort tragique fut annoncée dans quelques
journaux comme ayant été la mienne.

Hébert, valet de chambre ordinaire, était un jeune homme fort doux, mais
d'une excessive timidité. Il avait, comme au reste toutes les personnes
de la maison, l'affection la plus dévouée pour le premier consul. Il
arriva un jour, en Égypte, que celui-ci, qui n'avait jamais pu se raser
lui-même (c'est moi, comme je le raconterai ailleurs avec quelques
détails, qui lui ai appris à se faire la barbe), fit demander Hébert en
l'absence de Hambart, qui le rasait ordinairement, pour remplir cet
office. Comme il était quelquefois arrivé à Hébert, par un effet de sa
grande timidité, de couper le menton de son maître, ce dernier, qui
avait à la main des ciseaux, dit à Hébert lorsqu'il s'approchait tenant
son rasoir: «Prends bien garde à toi, drôles; si tu me coupes, je te
fourre mes ciseaux dans le ventre.» Cette menace, faite d'un air presque
sérieux, mais qui n'était au fond qu'une plaisanterie, comme j'ai vu
cent fois l'empereur aimera en faire, fit une telle impression sur
Hébert, qu'il lui fut impossible d'achever son ouvrage. Il lui prit un
tremblement convulsif, son rasoir lui tomba des mains, et le général en
chef eut beau tendre le cou et lui crier vingt fois en riant: «Allons,
achève donc, poltron,» non-seulement Hébert fut pour cette fois obligé
d'en rester là, mais même depuis ce temps il lui fallut renoncer à
remplir l'office de barbier. L'empereur n'aimait point cette excessive
timidité dans les gens de son service; ce qui ne l'empêcha point,
lorsqu'il fit remettre à neuf le château de Rambouillet, de donner la
place de concierge à Hébert, qui la lui avait demandée.

Roustan, si connu sous le nom de mameluck de l'empereur, était d'une
bonne famille de Géorgie; enlevé à l'âge de six à sept ans et conduit au
Caire, il y avait été élevé parmi de jeunes esclaves qui servaient les
mamelucks, en attendant qu'ils eussent l'âge d'entrer eux-mêmes dans
cette belliqueuse milice. Le sheick du Caire, en faisant don au général
Bonaparte d'un magnifique cheval arabe, lui avait donné en même temps
Roustan et Ibrahim, autre mameluck, qui fut ensuite attaché au service
de madame Bonaparte, sous le nom d'Ali. On sait que Rouslan devint un
accompagnement indispensable dans toutes les occasions où l'empereur
paraissait en public. Il était de tous les voyages, de tous les
cortéges, et ce qui lui fait surtout honneur, de toutes les batailles.
Dans le brillant état-major qui suivait l'empereur, il brillait plus que
tout autre par l'éclat de son riche costume oriental. Sa vue faisait un
prodigieux effet, surtout sur les gens du peuple et en province. On le
croyait en très-grand crédit auprès de l'empereur, et cela venait, selon
quelques personnes crédules, de ce que Roustan avait sauvé les jours de
son maître, en se jetant entre lui et le sabre d'un ennemi tout prêt de
l'atteindre. Je crois que c'était une erreur. La faveur toute
particulière dont il était l'objet était assez motivée par la bonté
habituelle de S. M. pour toutes les personnes de son service. D'ailleurs
cette faveur ne s'étendait pas au delà du cercle des rapports
domestiques. M. Roustan a épousé une jeune et jolie Française, nommée
mademoiselle Douville, dont le père était valet de chambre de
l'impératrice Joséphine. Lorsque, en 1814 et 1815, quelques journaux lui
firent une sorte de reproche de n'avoir point suivi jusqu'au bout la
fortune de celui pour lequel il avait toujours annoncé le plus grand
dévouement, il répondit que les liens de famille qu'il avait contractés
lui défendaient de quitter la France, et qu'il ne pouvait rien déranger
au bonheur dont il jouissait dans son intérieur.

Ibrahim prit le nom d'Ali en passant au service de madame Bonaparte. Il
était d'une laideur plus qu'arabe et avait le regard méchant. Je me
rappelle ici, à son sujet, un petit événement qui eut lieu à la
Malmaison, et qui pourra donner une idée de son caractère. Un jour que
nous jouions sur la pelouse du château, je le fis tomber, en courant,
sans aucune intention. Furieux de sa chute, il se relève, tire son
poignard qu'il ne quittait jamais, et s'élance après moi pour m'en
frapper. J'avais d'abord ri, comme les autres, de son accident, et je
m'amusais à le faire courir. Mais averti par les cris de mes camarades,
et m'étant retourné moi-même pour voir où en était sa poursuite,
j'aperçus à la fois son arme et sa colère. Je m'arrêtai à l'instant, le
pied ferme et l'œil fixé sur son poignard, et je fus assez heureux pour
éviter le coup, qui cependant m'effleura la poitrine. Furieux à mon
tour, comme on peut le croire, je le saisis par son large pantalon et le
lançai à dix pas de moi dans la rivière de la Malmaison, qui avait à
peine deux pieds de profondeur. Le plongeon calma tout d'abord ses
sens, et d'ailleurs son poignard était descendu au fond de l'eau, ce qui
rendait mon homme beaucoup moins redoutable. Mais dans son
désappointement il se mit à crier si fort que madame Bonaparte
l'entendit, et comme elle était pleine de bontés pour son mameluck, je
fus tancé vertement. Toutefois ce pauvre Ali était d'humeur si peu
sociable qu'il se brouilla avec toute la maison, et il finit par être
envoyé à Fontainebleau comme garçon de château.

Je reviens à notre campagne. Le 13 juin, le premier consul alla coucher
à Torre-di-Galifolo, où il établit son quartier-général. Depuis le jour
de notre entrée à Milan, la marche de l'armée ne s'était point ralentie.
Le général Murat avait passé le Pô et s'était emparé de Plaisance. Le
général Lannes, toujours poussant en avant avec sa brave avant-garde,
avait livré une sanglante bataille à Montebello, dont plus tard il
illustra le nom en le portant. L'arrivée toute récente du général
Desaix, venant d'Égypte, comblait de joie le général en chef, et
ajoutait aussi beaucoup à la confiance des soldats, dont le bon et
modeste Desaix était adoré. Le premier consul l'avait accueilli avec
l'amitié la plus franche et la plus cordiale, et ils étaient tout
d'abord restés trois heures de suite en tête-à-tête. À la fin de cette
conférence, un ordre du jour avait annoncé à l'armée que le général
Desaix prendrait le commandement de la division Boudet. J'entendis
quelques personnes de la suite du général Desaix dire que sa patience et
l'égalité de son humeur avaient été mises à de rudes épreuves, pendant
sa traversée, par des vents contraires, des relâches forcées, l'ennui de
la quarantaine, et surtout par les mauvais procédés des Anglais, qui
l'avaient quelque temps retenu prisonnier sur leur flotte, en vue des
côtes de France, quoiqu'il fût porteur d'un passe-port signé en Égypte
par les autorités anglaises et par suite d'une capitulation
réciproquement acceptée. Aussi son ressentiment contre eux était des
plus ardens, et il regrettait vivement, disait-il, que les ennemis qu'il
allait avoir à combattre ne fussent pas des Anglais. Malgré la
simplicité de ses goûts et de ses habitudes, personne n'était plus avide
de gloire que ce brave général. Toute sa colère contre les Anglais ne
venait que de la crainte qu'il avait eue de ne point arriver à temps
pour cueillir de nouveaux lauriers. Il n'arriva que trop à temps pour
trouver une mort glorieuse, mais, hélas! si prématurée!

Ce fut le 14 que se livra la célèbre bataille de Marengo. Elle commença
de bonne heure et dura toute la journée. J'étais resté au quartier avec
toute la maison du premier consul. Nous étions en quelque sorte à
portée de canon du champ de bataille, et il en arrivait sans cesse des
nouvelles qui ne s'accordaient guère: l'une représentait la bataille
comme entièrement perdue, la suivante nous donnait la victoire; il y eut
un moment où l'augmentation du nombre de nos blessés et le redoublement
du canon des Autrichiens nous firent croire un instant que nous étions
perdus; puis tout à coup on vint nous dire que cette déroute apparente
n'était que l'effet d'une manœuvre hardie du premier consul, et qu'une
charge du général Desaix avait assuré le gain de la bataille. Mais la
victoire coûtait cher à la France et au cœur du premier consul. Desaix,
atteint d'une balle, était tombé mort sur le coup, et la douleur des
siens n'ayant fait qu'exaspérer leur courage, ils avaient culbuté à la
baïonnette l'ennemi déjà coupé par une charge brillante du général
Kellermann.

Le premier consul coucha sur le champ de bataille. Malgré la victoire
décisive qu'il venait de remporter, il était plein de tristesse, et dit,
le soir, devant Hambart et moi, plusieurs choses qui prouvaient la
profonde affliction qu'il ressentait de la mort du général Desaix: «que
la France venait de perdre un de ses meilleurs défenseurs, et lui son
meilleur ami; que personne ne savait tout ce qu'il y avait de vertu,
dans le cœur de Desaix, et de génie dans sa tête.» Il se soulagea ainsi
de sa douleur, en faisant à tous et à chacun l'éloge du héros qui venait
de mourir au champ d'honneur. «Mon brave Desaix, dit-il encore, avait
toujours souhaité de mourir ainsi.» Puis il ajouta, ayant presque les
larmes aux yeux, «Mais la mort devait-elle être si prompte à exaucer son
vœu!» Il n'y avait pas un soldat dans notre armée victorieuse qui ne
partageât un si juste chagrin. Les aides-de-camp du général, Rapp et
Savary, restaient plongés dans le plus amer désespoir auprès du corps de
leur chef, que, malgré sa jeunesse, ils appelaient leur père, plus
encore pour exprimer son inépuisable bonté pour eux, qu'à cause de la
gravité de son caractère. Par une suite de son respect pour la mémoire
de son ami, le général en chef, quoique son état-major fût au complet,
s'attacha ces deux jeunes officiers en qualité d'aides-de-camp.

Le commandant Rapp (il n'avait alors que ce grade) était dès ce temps ce
qu'il a été toute sa vie, bon, plein de courage et universellement aimé.
Sa franchise, quelquefois un peu brusque, plaisait à l'empereur. J'ai
mille fois entendu celui-ci faire l'éloge de son aide-de-camp; il ne
l'appelait que _mon brave Rapp_. Ce digne général n'était pas heureux
dans les combats, et il était fort rare qu'il prît part à une affaire
sans en rapporter quelque blessure. Puisque je suis en train d'anticiper
sur les événemens, je dirai ici qu'en Russie, la veille de la bataille
de la Moskowa, l'empereur dit devant moi au général Rapp, qui arrivait
de Dantzick: «Attention, mon brave; nous nous battrons demain, prenez
garde à vous, vous n'êtes pas gâté par la fortune.--Ce sont, répondit le
général, les revenant-bons du métier. Comptez, sire, que je n'en ferai
pas moins de mon mieux.»

M. Savary conserva auprès du premier consul cette chaleur de zèle et ce
dévouement sans bornes qui l'avaient attaché au général Desaix. S'il lui
manquait quelqu'une des qualités du général Rapp, ce n'était
certainement pas la bravoure. De tous les hommes qui entouraient
l'empereur, aucun n'était plus absolument dévoué à ses moindres
volontés. J'aurai lieu sans doute, dans le cours de ces mémoires, de
rappeler quelques traits de cet enthousiasme sans exemple, et dont M. le
duc de Rovigo fut magnifiquement récompensé; mais il est juste de dire
que lui du moins ne déchira point la main qui l'avait élevé, et qu'il a
donné jusqu'à la fin, et même après la fin de son ancien maître (c'est
ainsi qu'il se plaît lui-même à appeler l'empereur) l'exemple très-peu
suivi de la reconnaissance.

Un arrêté du gouvernement, du mois de juin suivant, décida que le corps
de Desaix serait transporté au couvent du grand Saint-Bernard, et qu'il
y serait élevé un tombeau; pour attester les regrets de la France, et en
particulier ceux du premier consul, dans un lieu où celui-ci s'était
couvert d'une gloire immortelle[5].



CHAPITRE V.

     Retour à Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le
     premier consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame
     Grassini.--Rentrée en France par le mont
     Cénis.--Arcs-de-triomphe.--Cortége de jeunes filles.--Entrée à
     Lyon.--Couthon et les démolisseurs.--Le premier consul fait relever
     les édifices de la place Belcour.--La voiture
     versée.--Illuminations à Paris.--Kléber.--Calomnies contre le
     premier consul.--Chute de cheval de Constant.--Bonté du premier
     consul et de madame Bonaparte à l'égard de Constant.--Générosité du
     premier consul.--Émotion de l'auteur.--Le premier consul
     outrageusement méconnu.--Le premier consul, Jérôme Bonaparte et le
     colonel Lacuée.--Amour du premier consul pour madame D...--Jalousie
     de madame Bonaparte, et précautions du premier consul.--Curiosité
     indiscrète d'une femme de chambre.--Menaces et discrétion
     forcée.--La petite maison de l'allée des Veuves.--Ménagemens du
     premier consul à l'égard de sa femme.--Mœurs du premier consul, et
     ses manières avec les femmes.


CETTE victoire de Marengo avait rendue certaine la conquête de l'Italie;
aussi le premier consul jugeant sa présence plus nécessaire à Paris
qu'à la tête de son armée, en donna le commandement en chef au général
Masséna, et se prépara à repasser les monts. Nous retournâmes à Milan,
où le premier consul fut reçu avec encore plus d'enthousiasme que
pendant notre premier séjour. L'établissement d'une république comblait
les vœux du plus grand nombre des Milanais, et ils appelaient le premier
consul leur sauveur, pour les avoir délivrés du joug des Autrichiens. Il
y avait pourtant un parti qui détestait également les changemens,
l'armée française qui en était l'instrument, et le jeune chef qui en
était l'auteur. Dans ce parti figurait un artiste célèbre, le chanteur
Marchesi; à notre premier passage, le premier consul l'avait fait
demander, et le musicien s'était fait prier pour se déranger; enfin il
s'était présenté, mais avec toute l'importance d'un homme qui se croit
blessé dans sa dignité. Le costume très-simple du premier consul, sa
petite taille et son visage maigre et payant peu de mine, n'étaient pas
faits pour imposer beaucoup au héros de théâtre; aussi le général en
chef l'ayant bien accueilli, et fort poliment prié de chanter un air, il
avait répondu par ce mauvais calembour, débité d'un ton d'impertinence
que relevait encore son accent italien: «_Signor zénéral, si c'est oun
bon air qu'il vous faut, vous en trouverez oun excellent en faisant oun
petit tour de zardin._» Le signor Marchesi avait été, pour cette
gentillesse, sur-le-champ mis à la porte, et le soir même un ordre avait
été expédié sur lequel on avait mis le chanteur en prison. À notre
retour, le premier consul, dont le canon de Marengo avait fait taire
sans doute le ressentiment contre Marchesi, et qui trouvait d'ailleurs
que la pénitence de l'artiste pour un pauvre quolibet avait été bien
assez longue, l'envoya chercher de nouveau et le pria encore de chanter;
Marchesi cette fois fut modeste, poli, et chanta d'une manière
ravissante; après le concert, le premier consul s'approcha de lui, lui
serra vivement la main, et le complimenta du ton le plus affectueux. Dès
ce moment la paix fut conclue entre les deux puissances, et Marchesi ne
faisait plus que chanter les louanges du premier consul.

À ce même concert, le premier consul fut frappé de la beauté d'une
cantatrice fameuse, madame Grassini. Il ne la trouva point cruelle, et
au bout de quelques heures le vainqueur de l'Italie comptait une
conquête de plus. Le lendemain au matin elle déjeuna avec le premier
consul et le général Berthier dans la chambre du premier consul. Le
général Berthier fut chargé de pourvoir au voyage de madame Grassini,
qui fut envoyée à Paris, et attachée aux concerts de la cour...

Le premier consul partit de Milan le 24, et nous rentrâmes en France par
la route du Mont-Cénis. Nous voyagions avec la plus grande rapidité.
Partout le premier consul était reçu avec un enthousiasme difficile à
décrire. Des arcs de triomphe avaient été élevés à l'entrée de chaque
ville, et pour ainsi dire de chaque village, et dans chaque canton une
députation de notables venait le haranguer et le complimenter. De longs
rangs de jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de fleurs, des
fleurs dans les mains, et jetant des fleurs dans la voiture du premier
consul, lui servaient seules d'escorte, l'entouraient, le suivaient et
le précédaient jusqu'à ce qu'il fût passé, ou, quand il devait
s'arrêter, jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Ce voyage fut ainsi
sur toute la route une fête perpétuelle. À Lyon ce fut un délire: toute
la ville sortit à sa rencontre. Il y entra au milieu d'une foule immense
et des plus bruyantes acclamations, et descendit à l'hôtel des
Célestins. Dans le temps de la terreur, et lorsque les jacobins avaient
fait tomber toute leur fureur sur la ville de Lyon, dont ils avaient
juré la ruine, les beaux édifices qui ornaient la place Belcour avaient
été rasés de fond en comble, et le hideux cul-de-jatte Couthon y avait
le premier porté le marteau, à la tête de la plus vile canaille des
clubs. Le premier consul détestait les jacobins, qui, de leur côté, le
haïssaient et le craignaient, et son soin le plus constant était de
détruire leur ouvrage, ou, pour mieux dire, de relever les ruines dont
ils avaient couvert la France. Il crut donc, et avec raison, ne pouvoir
mieux répondre à l'affection des Lyonnais qu'en encourageant de tout son
pouvoir la reconstruction des bâtimens de la place Belcour, et, avant
son départ, il en posa lui-même la première pierre. La ville de Dijon ne
fit pas au premier consul une réception moins brillante.

Entre Villeneuve-le-Roi et Sens, à la descente du pont de Montereau, les
huit chevaux, lancés au grand galop, emportant rapidement la voiture
(déjà le premier consul voyageait en roi), l'écrou d'une des roues de
devant se détacha. Les habitans qui bordaient la route, témoins de cet
accident, et prévoyant ce qui allait en résulter, crièrent de toutes
leurs forces aux postillons d'arrêter; mais ceux-ci n'en purent venir à
bout. La voiture versa donc rudement. Le premier consul n'eut aucun mal;
le général Berthier eut le visage légèrement égratigné par les glaces,
qui s'étaient brisées; deux valets de pied, qui étaient sur le siège,
furent violemment jetés au loin et blessés assez grièvement. Le premier
consul sortit, ou plutôt il fut hissé par une des portières; du reste
cet accident ne l'arrêta pas: il remonta sur-le-champ dans une autre
voiture, et arriva à Paris sans autre mésaventure. Le 2 juillet, dans la
nuit, il descendit aux Tuileries, et dès que, le lendemain, la nouvelle
de son retour eut circulé dans Paris, la population tout entière remplit
les cours et le jardin. On se pressait sous les fenêtres du pavillon de
Flore, dans l'espérance d'entrevoir le sauveur de la France, le
libérateur de l'Italie. Le soir il n'y eut ni riche ni pauvre qui ne
s'empressât d'illuminer sa maison ou son grenier.

Ce fut peu de temps après son arrivée à Paris que le premier consul
apprit la mort du général Kléber. Le poignard de Suleyman avait immolé
ce grand capitaine le même jour que le canon de Marengo abattait un
autre héros de l'armée d'Égypte. Cet assassinat causa la plus vive
douleur au premier consul. J'en ai été témoin, et je puis l'affirmer; et
pourtant ses calomniateurs ont osé dire qu'il se réjouit d'un événement,
lequel, même à ne le considérer que sous le rapport politique, lui
faisait perdre une conquête qui lui avait coûté tant d'efforts, et à la
France tant de sang et de dépenses. D'autres misérables, plus stupides
et plus infâmes encore, ont été jusqu'à imaginer et répandre le bruit
que le premier consul avait commandé l'assassinat de son compagnon
d'armes, de celui qu'il avait mis en sa propre placé à là tête de
l'armée d'Égypte. Pour ceux-ci je ne saurais qu'une réponse à leur
faire, s'il était besoin de leur faire une réponse: c'est qu'ils n'ont
jamais connu l'empereur.

Après son retour, le premier consul allait souvent avec sa femme à la
Malmaison, où il restait quelquefois plusieurs jours. À cette époque le
valet de chambre, de service suivait la voiture à cheval. Un jour le
premier consul, se rendant à Paris, s'aperçut, à cent pas du château,
qu'il avait oublié sa tabatière; il me dit d'aller la chercher. Je
tournai bride, partis au galop, et ayant trouvé la tabatière sur le
bureau du premier consul, je me remis du même pas sur sa trace. Il
n'était qu'à Ruelle lorsque je rejoignis sa voiture. Mais au moment où
j'allais l'atteindre, le pied de mon cheval glissa sur un caillou, il
s'abattit et me jeta au loin dans un fossé. La chuté fut rude, je restai
étendu sur là place, une épaule démise et un bras fortement froissé. Le
premier consul fit aussitôt arrêter ses chevaux, donna lui-même les
ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu'il
fallait me donner dans ma position; je fus transporté, en sa présence, à
la caserne de Ruelle, et il Voulut, avant de continuer sa route,
s'assurer si mon état n'offrait point de danger. Le médecin de la
maison fut appelé à Ruelle, où il me remit l'épaule et pansa le bras. De
là je fus porté, le plus doucement possible, à la Malmaison.
L'excellente madame Bonaparte eut la bonté de venir me voir, et elle me
fit prodiguer tous les soins imaginables.

Le jour où je repris mon service, après mon rétablissement, j'étais dans
l'antichambre du premier consul, au moment où il sortit de son cabinet.
Il vint à moi et me demanda avec intérêt de mes nouvelles. Je lui
répondis que, grâce aux soins que mes excellens maîtres m'avaient fait
donner, j'étais complétement rétabli. «Allons, tant mieux, me dit le
premier consul. Constant, dépêchez-vous de reprendre vos anciennes
forces. Continuez à bien me servir, et j'aurai soin de vous. Tenez,
ajouta-t-il en me mettant dans la main trois petits papiers chiffonnés,
voilà pour monter votre garde-robe;» et il passa, sans écouter tous les
remerciemens que je lui adressais avec beaucoup d'émotion, beaucoup plus
pourtant pour sa bienveillance et l'intérêt qu'il avait daigné me
témoigner, que pour son présent; car je ne savais pas en quoi il
consistait. Lorsqu'il se fut éloigné, je déroulai mes _chiffons_;
c'étaient trois billets de banque, chacun de mille francs! Je fus touché
jusqu'aux larmes d'une bonté si parfaite. Il faut se rappeler qu'à
cette époque le premier consul n'était pas riche, quoiqu'il fût le
premier magistrat de la république. Aussi le souvenir de ce trait
généreux me remue profondément encore aujourd'hui. Je ne sais si l'on
trouvera bien intéressant des détails qui me sont si personnels; mais
ils me paraissent propres à faire connaître le caractère de l'empereur
si outrageusement méconnu, et ses manières habituelles avec les gens de
sa maison; ils feront juger en même temps si la sévère économie qu'il
exigeait dans son intérieur, et dont j'aurai lieu moi-même de parler
ailleurs, était, comme on l'a dit, une sordide avarice, ou si elle
n'était pas plutôt une règle de prudence dont il s'écartait volontiers
quand sa bonté ou son humanité l'y poussait.

Je ne sais si ma mémoire ne me trompe pas en me faisant placer ici une
circonstance qui prouve l'estime que le premier consul avait pour les
braves de son armée, et qu'il aimait à leur témoigner en toute occasion.
J'étais un jour dans la chambre à coucher, à l'heure ordinaire de sa
toilette, et je remplissais même ce jour-là l'office de premier valet de
chambre, Hambart étant pour le moment absent ou incommodé. Il n'y avait
dans l'appartement, outre le service, que le brave et modeste colonel
Gérard Lacuée, un des aides-de-camp du premier consul. M. Jérôme
Bonaparte, alors à peine âgé de dix-sept ans, fut introduit Ce jeune
homme donnait à sa famille de fréquens sujets de plainte, et ne
craignait que son frère Napoléon, qui le réprimandait, le sermonait et
le grondait comme s'il eût été son fils. Il s'agissait à cette époque
d'en faire un marin, moins pour lui faire une carrière que pour
l'éloigner des tentations séduisantes que la haute fortune de son frère
faisait sans cesse naître sous ses pas, et auxquelles il était bien loin
de résister. On conçoit qu'il lui en coûtât de renoncer à des plaisirs
assez faciles et si enivrans pour un jeune homme; aussi ne manquait-il
pas de protester, en toute occasion, de son peu d'aptitude au service de
mer, jusque là, dit-on, qu'il se laissa refuser comme incapable par les
examinateurs de la marine, quoiqu'il lui eût été aisé, avec un peu de
travail et de bonne volonté, de répondre à leurs questions. Cependant il
fallut que la volonté du premier consul s'exécutât, et M. Jérôme fut
contraint de s'embarquer. Le jour dont je parle, après quelques minutes
de conversation et de gronderie, toujours au sujet de la marine, M.
Jérôme ayant dit à son frère: «Au lieu de m'envoyer périr d'ennui en
mer, vous devriez bien me prendre pour aide-de-camp.--Vous, _blanc-bec_!
répondit vivement le premier consul; attendez qu'une balle vous ait
labouré le visage, et alors nous verrons;» et en même temps il lui
montrait du regard le colonel Lacuée, qui rougit et baissa les yeux
comme une jeune fille. Il faut savoir, pour comprendre ce que cette
réponse avait de flatteur pour lui, qu'il portait au visage la cicatrice
d'une balle. Ce brave colonel fut tué en 1805, devant Guntzbourg.
L'empereur le regretta vivement. C'était un des officiers les plus
intrépides et les plus instruits de l'armée.

Ce fut, je crois, vers cette époque, que le premier consul s'éprit d'une
forte passion pour une jeune dame pleine d'esprit et de grâces, madame
D... Madame Bonaparte, soupçonnant cette intrigue, en témoigna de la
jalousie, et son époux faisait tout ce qu'il pouvait pour calmer ses
défiances conjugales. Il attendait, pour se rendre chez sa maîtresse,
que tout fût endormi au château, et poussait même la précaution jusqu'à
faire le trajet qui séparait les deux appartemens, avec un pantalon de
nuit, sans souliers ni pantoufles. Je vis une fois le jour poindre, sans
qu'il fût de retour, et craignant du scandale, j'allai, d'après l'ordre
que le premier consul m'en avait donné lui-même, si le cas arrivait,
avertir la femme de chambre de Madame D..., pour que, de son côté, elle
allât dire à sa maîtresse l'heure qu'il était. Il y avait à peine cinq
minutes que ce prudent avis avait été donné, lorsque je vis revenir le
premier consul dans une assez grande agitation, dont je connus bientôt
la cause: il avait aperçu à son retour une femme de madame Bonaparte,
qui le guettait au travers d'une croisée d'un cabinet donnant sur le
corridor. Le premier consul, après une vigoureuse sortie contre la
curiosité du beau sexe, m'envoya vers la jeune _éclaireuse_ du camp
ennemi, pour lui intimer l'ordre de se taire, si elle ne voulait point
être chassée, et de ne pas recommencer à l'avenir. Je ne sais s'il
n'ajouta point à ces terribles menaces un argument plus doux pour
_acheter_ le silence de la curieuse; mais crainte ou gratification, elle
eut le bon esprit de se taire. Toutefois l'amant heureux, craignant
quelque nouvelle surprise, me chargea de louer, dans l'allée des Veuves,
une petite maison, où Madame D... et lui se réunissaient de temps en
temps.

Tels étaient et tels furent toujours les procédés du premier consul pour
sa femme. Il était plein d'égards pour elle, et prenait tous les soins
imaginables afin d'empêcher les infidélités qu'il lui faisait d'arriver
à sa connaissance; d'ailleurs, ces infidélités passagères ne lui ôtaient
rien de la tendresse qu'il lui portait, et quoique d'autres femmes lui
aient inspiré de l'amour, aucune n'a eu sa confiance et son amitié au
même point que madame Bonaparte. Il en est de la dureté de l'empereur
et de sa brutalité avec les femmes comme des mille et une calomnies dont
il a été l'objet. Il n'était pas toujours galant, mais jamais on ne l'a
vu grossier; et quelque singulière que puisse paraître cette
observation, après ce que je viens de raconter, il professait la plus
grande vénération pour une femme de bonne conduite, faisait cas des bons
ménages, et n'aimait le cynisme ni dans les mœurs ni dans le langage.
Quand il a eu quelques liaisons illégitimes, il n'a pas tenu à lui
qu'elles ne fussent secrètes et cachées avec soin.



CHAPITRE VI.

     _La machine infernale_.--Le plus invalide des
     architectes.--L'heureux hasard.--Précipitation et retard également
     salutaires.--Hortense légèrement blessée.--Frayeur de madame Murat,
     et suites obligeantes.--Le cocher Germain.--D'où lui venait le nom
     de César.--Inexactitudes à son sujet.--Repas offert par cinq cents
     cochers de fiacre.--L'auteur à Feydeau, pendant
     l'explosion.--Frayeur.--Course sans chapeau.--Les factionnaires
     inflexibles.--Le premier consul rentre aux Tuileries.--Paroles du
     premier consul à Constant.--La garde consulaire.--La maison du
     premier consul mise en état de surveillance.--Fidélité à toute
     épreuve.--Les jacobins innocens et les royalistes
     coupables.--Grande revue.--Joie des soldats et du peuple.--La paix
     universelle.--Réjouissances publiques et fêtes
     improvisées.--Réception du corps diplomatique et de lord
     Cornwallis.--Luxe militaire.--Le diamant _le Régent_.


LE 3 nivôse an IX (21 décembre 1800), l'Opéra donnait, _par ordre, la
Création_ de Haydn, et le premier consul avait annoncé qu'il irait
entendre, avec toute sa famille, ce magnifique oratorio. Il dîna ce
jour-là avec madame Bonaparte, sa fille, et les généraux Rapp,
Lauriston, Lannes et Berthier. Je me trouvai précisément de service;
mais le premier consul allant à l'Opéra, je pensai que ma présence
serait superflue au château, et je résolus d'aller de mon côté à
Feydeau, dans la loge que madame Bonaparte nous accordait, et qui était
placée sous la sienne. Après le dîner, que le premier consul expédia
avec sa promptitude ordinaire, il se leva de table, suivi de ses
officiers, excepté le général Rapp, qui resta avec mesdames Joséphine et
Hortense. Sur les sept heures environ, le premier consul monta en
voiture avec MM. Lannes, Berthier et Lauriston, pour se rendre à
l'Opéra; arrivé au milieu de la rue Saint-Nicaise, le piquet qui
précédait la voiture trouva le chemin barré par une charrette qui
paraissait abandonnée, et sur laquelle un tonneau était fortement
attaché avec des cordes; le chef de l'escorte fit ranger cette charrette
le long des maisons, à droite, et le cocher du premier consul, que ce
petit retard avait impatienté, poussa vigoureusement ses chevaux, qui
partirent comme l'éclair. Il n'y avait pas deux secondes qu'ils étaient
passés, lorsque le baril que portait la charrette éclata avec une
explosion épouvantable. Des personnes de l'escorte et de la suite du
premier consul, aucune ne fut tuée, mais plusieurs reçurent des
blessures. Le sort de ceux qui, résidant ou passant dans la rue, se
trouvèrent près de l'horrible machine, fut beaucoup plus triste encore;
il en périt plus de vingt, et plus de soixante furent grièvement
blessés. M. Trepsat, architecte, eut une cuisse cassée; le premier
consul, par la suite, le décora et le fit architecte des Invalides, en
lui disant qu'il y avait assez long-temps qu'il était le plus invalide
des architectes. Tous les carreaux de vitre des Tuileries furent cassés;
plusieurs maisons[6] s'écroulèrent; toutes celles de la rue
Saint-Nicaise et même quelques-unes des rues adjacentes furent
fortement endommagées. Quelques débris volèrent jusque dans l'hôtel du
consul Cambacérès. Les glaces de la voiture du premier consul tombèrent
par morceaux.

Par le plus heureux hasard, les voitures de suite, qui devaient être
immédiatement derrière celle du premier consul, se trouvaient assez loin
en arrière, et voici pourquoi: madame Bonaparte, après le dîner, se fit
apporter un schall pour aller à l'Opéra; lorsqu'on le lui présentait, le
général Rapp en critiqua gaiement la couleur et l'engagea à en choisir
un autre. Madame Bonaparte défendit son schall, et dit au général qu'il
se connaissait autant à attaquer une toilette qu'elle-même à attaquer
une redoute; cette discussion amicale continua quelque temps sur le même
ton. Dans cet intervalle, le premier consul, qui n'attendait jamais,
partit en avant, et les misérables assassins, auteurs du complot, mirent
le feu à leur machine infernale. Que le cocher du premier consul eût été
moins pressé et qu'il eût seulement tardé de deux secondes, c'en était
fait de son maître; qu'au contraire madame Bonaparte se fut hâtée de
suivre son époux, c'en était fait d'elle et de toute sa suite; ce fut en
effet ce retard d'un instant qui lui sauva la vie ainsi qu'à sa fille, à
sa belle-sœur madame Murat, et à toutes les personnes qui devaient les
accompagner. La voiture où se trouvaient ces dames, au lieu d'être à la
file de celle du premier consul, débouchait de la place du Carrousel, au
moment où sauta la machine; les glaces en furent aussi brisées. Madame
Bonaparte n'eut rien qu'une grande frayeur; mademoiselle Hortense fut
légèrement blessée au visage, par un éclat de glace; madame Caroline
Murat, qui se trouvait alors fort avancée dans sa grossesse, fut frappée
d'une telle peur, qu'on fut obligé de la ramener au château; cette
catastrophe influa même beaucoup sur la santé de l'enfant qu'elle
portait dans son sein. On m'a dit que le prince Achille Murat est sujet
encore aujourd'hui à de fréquentes attaques d'épilepsie. On sait que le
premier consul poussa jusqu'à l'Opéra, où il fut reçu avec
d'inexprimables acclamations, et que le calme peint sur sa physionomie
contrastait fortement avec la pâleur et l'agitation de madame Bonaparte,
qui avait tremblé non pas pour elle, mais pour lui.

Le cocher qui conduisit si heureusement le premier consul s'appelait
Germain; il l'avait suivi en Égypte, et dans une échauffourée il avait
tué de sa main un Arabe, sous les yeux du général en chef, qui,
émerveillé de son courage, s'était écrié: «Diable, voilà un brave! c'est
un César.» Le nom lui en était resté. On a prétendu que ce brave homme
était ivre lors de l'explosion; c'est une erreur, que son adresse même
dans cette circonstance dément d'une manière positive. Lorsque le
premier consul, devenu empereur, sortait incognito dans Paris, c'était
César qui conduisait, mais sans livrée. On trouve dans le _Mémorial de
Sainte-Hélène_ que l'empereur, parlant de César, dit qu'il était dans un
état complet d'ivresse; qu'il avait pris la détonation pour un salut
d'artillerie, et qu'il ne sut que le lendemain ce qui s'était passé.
Tout cela est inexact, et l'empereur avait été mal informé sur le compte
de son cocher. César mena très-vivement le premier consul, parce que
celui-ci le lui avait recommandé, et parce qu'il avait cru, de son
côté, son honneur intéressé à ne point être mis en retard par l'obstacle
que la machine infernale lui avait opposé avant l'explosion. Le soir de
l'événement, je vis César, qui était parfaitement _récent_ et qui me
raconta lui-même une partie des détails que je viens de donner. Quelques
jours après, quatre ou cinq cents cochers de fiacre de Paris se
cotisèrent pour le fêter, et lui offrirent un magnifique dîner, à 24 fr.
par tête.

Pendant que l'infernal complot s'exécutait et coûtait la vie à un si
grand nombre de citoyens innocents sans toutefois atteindre le but que
les assassins s'étaient proposé, j'étais, comme je l'ai dit, au théâtre
Feydeau, où je me préparais à savourer à loisir toute une soirée de
liberté et le plaisir du spectacle, pour lequel j'ai eu toute ma vie une
véritable passion; mais à peine m'étais-je installé carrément dans la
loge, que tout à coup l'ouvreuse entra précipitamment et dans le plus
grand désordre: «Monsieur Constant, s'écria-t-elle, on dit qu'on vient
de faire sauter le premier consul; tout le monde a entendu un bruit
épouvantable; on assure qu'il est mort.» Ces terribles mots sont pour
moi comme un coup de foudre; ne sachant plus ce que je faisais, je me
précipite dans l'escalier, et sans songer à prendre mon chapeau, je
cours comme un fou vers le château. En traversant ainsi la rue Vivienne
et le Palais-Royal, je n'y vis aucun mouvement extraordinaire; mais dans
la rue Saint-Honoré le tumulte était extrême; je vis emporter sur des
brancards quelques morts et quelques blessés que l'on avait d'abord
retirés dans les maisons voisines de la rue Saint-Nicaise; mille groupes
s'étaient formés; et il n'y avait qu'une voix pour maudire les auteurs
encore inconnus de cet exécrable attentat. Mais les uns en accusaient
les jacobins, qui, trois mois auparavant, avaient mis le poignard aux
mains de Ceracchi, d'Aréna et de Topino-Lebrun; tandis que les autres,
moins nombreux pourtant, nommaient les aristocrates, les royalistes
comme seuls coupables de cette atrocité. Je n'eus pour prêter l'oreille
à ces accusations diverses que le temps nécessaire pour percer une foule
immense et serrée; dès que je le pus, je repris ma course, et en deux
secondes je fus au Carrousel. Je m'élance au guichet, mais au même
instant les deux factionnaires croisent la baïonnette sur ma poitrine.
J'ai beau leur crier que je suis valet de chambre du premier consul, ma
tête nue, mon air effaré, le désordre de toute ma personne et de mes
idées, leur semblent suspects, et ils me refusent obstinément et fort
énergiquement l'entrée; je les prie alors de faire demander le concierge
du château; il arrive et je suis introduit, ou plutôt je me précipite
dans le château, où j'apprends ce qui venait de se passer. Peu de temps
après, le premier consul arriva, et il fut aussitôt entouré de tous ses
officiers, de toute sa maison; il n'y avait âme présente qui ne fût dans
la plus grande anxiété. Lorsque le premier consul descendit de voiture,
il paraissait fort calme et souriait; il avait même comme de la gaieté.
En entrant dans le vestibule, il dit à ses officiers, en se frottant les
mains: «Eh bien, Messieurs, nous l'avons échappé belle!» Ceux-ci
frémissaient d'indignation et de colère. Il entra ensuite dans le grand
salon du rez-de-chaussée, où grand nombre de conseillers d'état et de
fonctionnaires s'étaient déjà rassemblés; à peine avaient-ils commencé à
lui adresser leur félicitations, qu'il prit la parole et sur un ton si
éclatant, qu'on entendait sa voix hors du salon. On nous dit après ce
conseil qu'il avait eu une vive altercation avec M. Fouché, ministre de
la police, à qui il avait reproché son ignorance du complot, et qu'il
avait hautement accusé les jacobins d'en être les auteurs.

Le soir, à son coucher, le premier consul me demanda en riant si j'avais
eu peur. «Plus que vous, mon général» lui répondis-je; et je lui contai
comment j'avais appris la fatale nouvelle à Feydeau, et comme quoi
j'avais couru sans chapeau jusqu'au guichet du Carrousel, où les
factionnaires avaient voulu s'opposer à mon passage. Il s'amusa des
jurons et des épithètes peu flatteuses dont je lui dis qu'ils avaient
accompagné leur défense, et finit par me dire: «Après tout, mon cher
Constant, il ne faut pas leur en vouloir, ils ne faisaient qu'exécuter
leur consigne. Ce sont de braves gens, et sur lesquels je puis compter.»
Le fait est que la garde consulaire n'était pas moins dévouée à cette
époque qu'elle ne l'a été depuis en recevant le nom de garde impériale.
Au premier bruit du danger qu'avait couru le premier consul, tous les
soldats de cette fidèle milice s'étaient spontanément réunis dans la
cour des Tuileries.

Après cette funeste catastrophe, qui porta l'inquiétude dans toute la
France et le deuil parmi tant de familles, toutes les polices furent
activement employées à la recherche des auteurs du complot. La maison du
premier consul fut tout d'abord mise en état de surveillance. Nous
étions sans cesse espionnés, sans nous en douter. On savait toutes nos
démarches, toutes nos visites, toutes nos allées et venues. On
connaissait nos amis, nos liaisons, et on ne manquait pas d'avoir aussi
l'œil ouvert sur eux. Mais tel était le dévouement de tous et de chacun
à la personne du premier consul, telle était l'affection qu'il savait
inspirer à ses entours, que nulle des personnes attachées à son service
ne fut même un instant soupçonnée d'avoir trempé dans cet infâme
attentat. Ni alors, ni dans aucune autre affaire de ce genre, les gens
de sa maison ne se trouvèrent compromis, et jamais le nom du moindre des
serviteurs de l'empereur ne s'est trouvé mêlé à des trames criminelles
contre une vie si chère et si glorieuse.

Le ministre de la police soupçonnait les royalistes de cet attentat. Le
premier consul n'en chargeait que la conscience des jacobins, déjà
lourde, il faut l'avouer, de crimes aussi odieux. Cent trente des hommes
les plus marquans de ce parti furent déportés sur de simples soupçons et
sans forme de procédure. On sait que la découverte, le procès et
l'exécution de Saint-Régent et Carbon, les vrais coupables, prouva que
les conjectures du ministre étaient plus justes que celles du chef de
l'état.

Le 4 nivôse, à midi, le premier consul passa une grande revue sur la
place du Carrousel. Une foule innombrable de citoyens s'y étaient réunis
pour le voir et lui témoigner leur affection pour sa personne et leur
indignation contre des ennemis qui n'osaient l'attaquer que par des
assassinats. À peine eut-il commencé à diriger son cheval vers la
première ligne des grenadiers de la garde consulaire, que d'innombrables
acclamations s'élevèrent de toutes parts. Il parcourut les rangs au pas
et très-lentement, se montrant fort sensible et répondant par quelques
saluts simples et affectueux à cette effusion de la joie populaire. Les
cris de _vive Bonaparte! vive le premier consul_! ne cessèrent qu'après
qu'il eut remonté dans ses appartemens.

Les conspirateurs qui s'obstinaient avec tant d'acharnement à attaquer
les jours du premier consul n'auraient pu choisir une époque où les
circonstances eussent été plus contraires à leurs projets qu'en 1800 et
1801; car alors on aimait le premier consul non-seulement pour ses hauts
faits militaires, mais encore et surtout pour les espérances de paix
qu'il donnait à la France. Ces espérances furent bientôt réalisées. Au
premier bruit qui se répandit que la paix avait été conclue avec
l'Autriche, la plupart des habitans de Paris se rendirent sous les
fenêtres du pavillon de Flore. Des bénédictions, des cris de
reconnaissance et de joie se firent entendre; puis des musiciens
rassemblés pour donner une sérénade au chef de l'état finirent par se
former en orchestres, et les danses durèrent toute la nuit. Je n'ai rien
vu de plus singulier ni de plus gai que le coup d'œil de cette fête
improvisée.

Lorsque, au mois d'octobre, la paix d'Amiens ayant été conclue avec
l'Angleterre, la France se trouva délivrée de toutes les guerres
qu'elle soutenait depuis tant d'années et au prix de tant de sacrifices,
on ne saurait se faire une idée des transports qui éclatèrent de toutes
parts. Les décrets qui ordonnaient soit le désarmement des vaisseaux de
guerre, soit l'organisation des places fortes sur le pied de paix,
étaient accueillis comme des gages de bonheur et de sécurité. Le jour de
la réception de lord Cornwallis, ambassadeur d'Angleterre, le premier
consul déploya la plus grande pompe. «Il faut, avait-il dit la veille,
montrer à ces orgueilleux Bretons que nous ne sommes pas réduits à la
besace.» Le fait est que les Anglais, avant de mettre le pied sur le
continent français, s'étaient attendus à ne trouver partout que ruines,
disette et misère. On leur avait peint la France entière sous le jour le
plus triste, et ils s'étaient crus au moment de débarquer en Barbarie.
Leur surprise fut extrême quand ils virent combien de maux le premier
consul avait déjà réparés en si peu de temps, et toutes les
améliorations qu'il se proposait d'opérer encore. Ils répandirent dans
leur pays le bruit de ce qu'ils appelaient eux-mêmes les prodiges du
premier consul, et des milliers de leurs compatriotes s'empressèrent
devenir en juger parleurs propres yeux. Au moment où lord Cornwallis
entra dans la grande salle des ambassadeurs, avec les personnes de sa
suite, la vue de tous ces Anglais dut être frappée de l'aspect du
premier consul, entouré de ses deux collègues, de tout le corps
diplomatique et d'une cour militaire déjà brillante. Au milieu de tous
ces riches uniformes, le sien était remarquable par sa simplicité; mais
le diamant appelé _le Régent_, qui avait été mis en gage sous le
directoire, et depuis quelques jours dégagé par le premier consul,
étincelait à la garde de son épée.



CHAPITRE VII.

     Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.--Le monarque peu
     travailleur.--Conversation à son sujet entre le premier et le
     second consul.--Un mot sur le retour des Bourbons.--Intelligence et
     conversation de don Louis.--Traits singuliers d'économie.--Présent
     de cent mille écus et gratification royale de _six francs_.--Dureté
     de don Louis envers ses gens.--Hauteur vis-à-vis d'un diplomate, et
     dégoût des occupations sérieuses.--Le roi d'Étrurie installé par le
     futur roi de Naples.--La reine d'Étrurie.--Son peu de goût pour la
     toilette.--Son bon sens.--Sa bonté.--Sa fidélité à remplir ses
     devoirs.--Fêtes magnifiques chez M. de Talleyrand.--Chez madame de
     Montesson.--À l'hôtel du ministre de l'intérieur, le jour
     anniversaire de la bataille de Marengo.--Départ de Leurs Majestés.


Au mois de mai 1801 arriva à Paris, pour de là se rendre dans son
nouveau royaume, le prince de Toscane, don Louis Ier, que le premier
consul venait de faire roi d'Étrurie. Il voyageait sous le nom de comte
de Livourne, avec son épouse l'infante d'Espagne Marie-Louise, troisième
fille de Charles IV. Malgré l'incognito que, d'après le titre modeste
qu'il avait pris, il paraissait vouloir garder, peut-être à cause du peu
d'éclat de sa petite cour, il fut aux Tuileries accueilli et traité en
roi. Ce prince était d'une assez faible santé, et tombait, dit-on, du
haut-mal. On l'avait logé à l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, ancien
hôtel Montesson, et il avait prié madame de Montesson, qui habitait
l'hôtel voisin, de lui permettre de faire rétablir une communication
condamnée depuis long-temps. Il se plaisait beaucoup, ainsi que la reine
d'Étrurie, dans la société de cette dame, veuve du duc d'Orléans, et y
passait presque tous les jours plusieurs heures de suite. Bourbon
lui-même, il aimait sans doute à entendre tous les détails que pouvait
lui donner sur les Bourbons de France une personne qui avait vécu à leur
cour et dans l'intimité de leur famille, à laquelle elle tenait même par
des liens qui, pour n'être point officiellement reconnus, n'en étaient
pas moins légitimes et avoués. Madame Montesson recevait chez elle tout
ce qu'il y avait de plus distingué à Paris. Elle avait réuni les débris
des sociétés les plus recherchées autrefois, et que la révolution avait
dispersées. Amie de madame Bonaparte, elle était aimée et vénérée par le
premier consul, qui désirait que l'on pensât et que l'on dît du bien de
lui dans le salon le plus noble et le plus élégant de la capitale.
D'ailleurs il comptait sur les souvenirs et sur le ton exquis de cette
dame pour établir dans son palais et dans sa société, dont il songeait
dès lors à faire _une cour_, les usages et l'étiquette pratiqués chez
les souverains.

Le roi d'Étrurie n'était pas un grand travailleur, et, sous ce rapport,
il ne plaisait guère au premier consul, qui ne pouvait souffrir le
désœuvrement. Je l'entendis un jour, dans une conversation avec son
collègue M. Cambacérès, traiter fort sévèrement son royal protégé
(absent, cela va sans dire). «Voilà un bon prince, disait-il, qui ne
prend pas grand souci de ses très-chers et aimés sujets. Il passe son
temps à caqueter avec de vieilles femmes, à qui il dit tout haut
beaucoup de bien de moi, tandis qu'il gémit tout bas de devoir son
élévation au chef de cette maudite république française. Cela ne
s'occupe que de promenades, de chasse, de bals et de spectacles.--On
prétend, observa M. Cambacérès, que vous avez voulu dégoûter les
Français des rois en leur en montrant un tel échantillon, comme les
Spartiates dégoûtaient leurs enfans de l'ivrognerie en leur faisant voir
un esclave ivre.--Non pas, non pas, mon cher, repartit le premier
consul; je n'ai point envie qu'on se dégoûte de la royauté; mais le
séjour de sa majesté le roi d'Étrurie contrariera ce bon nombre
d'honnêtes gens qui travaillent à faire revenir le goût des Bourbons.»

Don Louis ne méritait peut-être pas d'être traité avec tant de rigueur,
quoiqu'il fût, il faut en convenir, doué de peu d'esprit, moins encore
d'agrémens. Lorsqu'il dînait aux Tuileries, il ne répondait qu'avec
embarras aux questions les plus simples que lui adressait le premier
consul; hors la pluie et le beau temps, les chevaux, les chiens et
autres sujets d'entretien de cette force, il n'était rien sur quoi il
pût donner une réponse satisfaisante. La reine sa femme lui faisait
souvent des signes pour le mettre sur la bonne voie, et lui soufflait
même ce qu'il aurait dû dire ou faire; mais cela ne faisait que rendre
plus choquant son défaut absolu de présence d'esprit. On s'égayait assez
généralement à ses dépens, mais on avait soin pourtant de ne pas le
faire en présence du premier consul, qui n'aurait point souffert que
l'on manquât d'égards vis-à-vis d'un hôte à qui lui-même il en
témoignait beaucoup. Ce qui donnait le plus matière aux plaisanteries
dont le prince était l'objet, c'était son excessive économie; elle
allait à un point véritablement inimaginable; on en citait mille traits,
dont voici peut-être le plus curieux.

Le premier consul lui envoya plusieurs fois, durant son séjour, de
magnifiques présens, des tapis de la Savonnerie, des étoffes de Lyon,
des porcelaines de Sèvres; dans de telles occasions, Sa Majesté ne
refusait rien, sinon de donner quelque légère gratification aux porteurs
de tous ces objets précieux. On lui apporta, un jour, un vase du plus
grand prix (il coûtait, je crois, cent mille écus); il fallut douze
ouvriers pour le placer dans l'appartement du roi. Leur besogne finie,
les ouvriers attendaient que Sa Majesté leur fît témoigner sa
satisfaction, et ils se flattaient de lui voir déployer une générosité
vraiment royale. Cependant le temps s'écoule, et ils ne voient point
arriver la récompense espérée. Enfin ils s'adressent à un de messieurs
les chambellans, et le prient de mettre leur juste réclamation aux pieds
du roi d'Étrurie. Sa Majesté, qui n'avait pas encore cessé de s'extasier
sur la beauté du cadeau et sur la magnificence du premier consul, fut on
ne peut plus surprise d'une pareille demande. C'était un présent,
disait-elle; donc elle avait à recevoir et non à donner. Ce ne fut
qu'après bien des instances que le chambellan obtint pour chacun des
ouvriers un écu de six francs, que ces braves gens refusèrent.

Les personnes de la suite du prince prétendaient qu'à cette aversion
outrée pour la dépense il joignait une extrême sévérité à leur égard.
Toutefois la première de ces deux dispositions portait probablement les
gens du roi d'Étrurie à exagérer la seconde. Les maîtres par trop
économes ne manquent jamais d'être jugés sévères, et en même temps
sévèrement jugés, par leurs serviteurs. C'est peut-être (soit dit en
passant) d'après quelque jugement de ce genre que s'est accrédité parmi
de certaines personnes le bruit calomnieux qui représentait l'empereur
comme pris souvent d'humeur de battre; et pourtant l'économie de
l'empereur Napoléon n'était que l'amour de l'ordre le plus parfait dans
les dépenses de sa maison. Ce qu'il y a de certain pour S. M. le roi
d'Étrurie, c'est qu'il ne sentait pas au fond tout l'enthousiasme ni
toute la reconnaissance qu'il témoignait au premier consul. Celui-ci en
eut plus d'une preuve; voilà pour la sincérité. Quant au talent de
gouverner et de régner, le premier consul dit à son lever à M.
Cambacérès, dans ce même entretien dont j'ai tout à l'heure rapporté
quelques mots, que l'ambassadeur d'Espagne se plaignait de la hauteur
du prince à son égard, de sa complète ignorance, et du dégoût que lui
inspirait toute espèce d'occupation sérieuse. Tel était le roi qui
allait gouverner une partie de l'Italie. Ce fut le général Murat qui
l'installa dans son royaume, sans se douter, selon toute apparence,
qu'un trône lui était réservé, à lui-même, à quelques lieues de celui
sur lequel il faisait asseoir don Louis.

La reine d'Étrurie était, au jugement du premier consul, plus fine et
plus avisée que son auguste époux. Cette princesse ne brillait ni par la
grâce ni par l'élégance; elle se faisait habiller dès le matin pour
toute la journée, et se promenait dans son jardin, un diadème ou des
fleurs sur la tête, et en robe à queue dont elle balayait le sable des
allées. Le plus souvent aussi elle portait dans ses bras un de ses
enfans encore dans les langes, et qui était sujet à tous les
inconvéniens d'un maillot. On conçoit que, lorsque venait le soir, la
toilette de sa majesté était un peu dérangée. De plus, elle était loin
d'être jolie, et n'avait pas les manières qui convenaient à son rang.
Mais, ce qui certainement faisait plus que compensation à tout cela,
elle était très-bonne, très-aimée de ses gens, et remplissait avec
scrupule tous ses devoirs d'épouse et de mère; aussi le premier consul,
qui faisait si grand cas des vertus domestiques, professait-il pour
elle la plus haute et la plus sincère estime.

Durant tout le mois que leurs majestés séjournèrent à Paris, ce ne fut
qu'une suite de fêtes. M. de Talleyrand leur en offrit une à Neuilly
d'une richesse et d'une splendeur admirables. J'étais de service, et j'y
suivis le premier consul. Le château et le parc étaient illuminés d'une
brillante profusion de verres de couleur. Il y eut d'abord un concert, à
la fin duquel le fond de la salle fut enlevé comme un rideau de théâtre,
et laissa voir la principale place de Florence, le palais ducal, une
fontaine d'eau jaillissante, et des Toscans se livrant aux jeux et aux
danses de leur pays, et chantant des couplets en l'honneur de leurs
souverains. M. de Talleyrand vint prier leurs majestés de daigner se
mêler à leurs sujets; et à peine eurent-elles mis le pied dans le jardin
qu'elles se trouvèrent comme dans un lieu de féerie: les bombes
lumineuses, les fusées, les feux du Bengale éclatèrent en tous sens et
sous toutes les formes; des colonnades des arcs de triomphe et des
palais de flammes s'élevaient, s'éclipsaient et se succédaient sans
relâche. Plusieurs tables furent servies dans les appartemens, dans les
jardins, et tous les spectateurs purent successivement s'y asseoir.
Enfin un bal magnifique couronna dignement cette soirée d'en
chantemens; il fut ouvert par le roi d'Étrurie et madame Leclerc
(Pauline Borghèse).

Madame de Montesson offrit aussi à leurs majestés un bal auquel assista
toute la famille du premier consul. Mais de tous ces divertissemens
celui dont j'ai le mieux gardé souvenir est la soirée véritablement
merveilleuse que donna M. Chaptal, ministre de l'intérieur. Le jour
qu'il choisit était le 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo.
Après le concert, le spectacle, le bal, et une nouvelle représentation
de la ville et des habitans de Florence, un splendide souper fut servi
dans le jardin, sous des tentes militaires, décorées de drapeaux, de
faisceaux d'armes et de trophées. Chaque dame était accompagnée et
servie à table par un officier en uniforme. Lorsque le roi et la reine
d'Étrurie sortirent de leur tente, un ballon fut lancé, qui emporta dans
les airs le nom de MARENGO en lettres de feu.

Leurs majestés voulurent visiter, avant de partir, les principaux
établissemens publics. Elles allèrent au conservatoire de musique, à une
séance de l'Institut, à laquelle elles n'eurent pas l'air de comprendre
grand'chose, et à la Monnaie, où une médaille fut frappée en leur
honneur. M. Chaptal reçut les remercîmens de la reine pour la manière
dont il avait accueilli et traité les nobles hôtes, comme savant à
l'Institut, comme ministre dans son hôtel, et dans les visites qu'ils
avaient faites dans divers établissemens de la capitale. La veille de
son départ, le roi eut un long entretien secret avec le premier consul.
Je ne sais ce qui s'y passa; mais, en en sortant, ils n'avaient l'air
satisfaits ni l'un ni l'autre. Toutefois leurs majestés durent emporter,
au total, la plus favorable idée de l'accueil qui leur avait été fait.



CHAPITRE VIII.

     Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de
     Beauharnais.--Mariage de M. Louis Bonaparte et
     d'Hortense.--Chagrins.--Caractère de M. Louis.--Atroce calomnie
     contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant d'Hortense avant son
     mariage.--Le général Duroc épouse mademoiselle Hervas
     d'Alménara.--Portrait de cette dame.--Le piano brisé et la montre
     mise en pièces.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense,
     avant, pendant et après ses grandeurs.--Voyage du premier consul à
     Lyon.--Fêtes et félicitations.--Les Soldats d'Égypte.--Le légat du
     pape.--Les députés de la consulte.--Mort de l'archevêque de
     Milan.--Couplets de circonstance.--Les poëtes de l'empire.--Le
     premier consul et son maître d'écriture.--M. l'abbé Dupuis,
     bibliothécaire de la Malmaison.


DANS toutes les fêtes offertes par le premier consul à leurs majestés le
roi et la reine d'Étrurie, mademoiselle Hortense avait brillé de cet
éclat de jeunesse et de grâce qui faisaient d'elle l'orgueil de sa mère
et le plus bel ornement de la cour naissante du premier consul.

Environ dans ce temps, elle inspira la plus violente passion à un
monsieur d'une très-bonne famille, mais dont le cerveau était déjà, je
crois, un peu dérangé, même avant qu'il se fût mis ce fol amour en tête.
Ce malheureux rôdait sans cesse autour de la Malmaison; et dès que
mademoiselle Hortense sortait, il courait à côté de la voiture, et, avec
les plus vives démonstrations de tendresse, il jetait par la portière,
des fleurs, des boucles de ses cheveux et des vers de sa composition.
Lorsqu'il rencontrait mademoiselle Hortense à pied, il se jetait à
genoux devant elle avec mille gestes passionnés, l'appelant des noms les
plus touchans. Il la suivait, malgré tout le monde, jusque dans la cour
du château, et se livrait à toutes ses folies. Dans le premier temps,
mademoiselle Hortense, jeune et gaie comme elle l'était, s'amusa des
simagrées de son adorateur. Elle lisait les vers qu'il lui adressait, et
les donnait à lire aux dames qui l'accompagnaient. Une telle poésie
était de nature à leur prêter à rire; aussi ne s'en faisaient-elles
point faute; mais après ces premiers transports de gaîté, mademoiselle
Hortense, bonne et charmante comme sa mère, ne manquait jamais de dire,
d'un visage et d'un ton compatissant; «Ce pauvre homme, il est bien à
plaindre!» À la fin pourtant, les importunités du pauvre insensé se
multiplièrent au point de devenir insupportables. Il se tenait, à Paris,
à la porte des théâtres, quand mademoiselle Hortense devait s'y rendre,
et se prosternait à ses pieds, suppliant, pleurant, riant et gesticulant
tout à la fois. Ce spectacle amusait trop la foule pour continuer plus
long-temps d'amuser mademoiselle de Beauharnais; Carrat fut chargé
d'écarter le malheureux, qui fut mis, je crois, dans une maison de
santé.

Mademoiselle Hortense eût été trop heureuse si elle n'avait connu
l'amour que par les burlesques effets qu'il produisait sur une cervelle
dérangée. Elle n'en voyait ainsi qu'un côté plaisant et comique. Mais le
moment arriva où elle dut sentir tout ce qu'il y a de douloureux et
d'amer dans les mécomptes de cette passion. En janvier 1802 elle fut
mariée à M. Louis Bonaparte, frère du premier consul. Cette alliance
était convenable sous le rapport de l'âge, M. Louis ayant à peine
vingt-quatre ans, et mademoiselle de Beauharnais n'en ayant pas plus de
dix-huit; et pourtant elle fut pour les deux époux la source de longs et
interminables chagrins. M. Louis était pourtant bon et sensible, plein
de bienveillance et d'esprit, studieux et ami des lettres, comme tous
ses frères, hormis un seul; mais il était d'une faible santé, souffrant
presque sans relâche, et d'une disposition mélancolique. Les frères du
premier consul avaient tous dans les traits plus ou moins de
ressemblance avec lui, et M. Louis encore plus que les autres, surtout
du temps du consulat, et avant que l'empereur Napoléon n'eût pris de
l'embonpoint. Toutefois aucun des frères de l'empereur n'avait ce regard
imposant et incisif, et ce geste rapide et impérieux qui lui venait
d'abord de l'instinct et ensuite de l'habitude du commandement. M. Louis
avait des goûts pacifiques et modestes. On a prétendu qu'il avait, à
l'époque de son mariage, un vif attachement pour une personne dont on
n'a pu découvrir le nom, qui, je crois, est encore un mystère.
Mademoiselle Hortense était extrêmement jolie, d'une physionomie
expressive et mobile. De plus elle était pleine de grâce, de talens et
d'affabilité; bienveillante et aimable comme sa mère, elle n'avait pas
cette excessive facilité, ou, pour tout dire, cette faiblesse de
caractère qui nuisait parfois à madame Bonaparte. Voilà pourtant la
femme que de mauvais bruits, semés par de misérables libellistes, ont si
outrageusement calomniée! Le cœur se soulève de dégoût et d'indignation,
lorsqu'on voit se débiter et se répandre des absurdités aussi
révoltantes. S'il fallait en croire ces honnêtes inventeurs, le premier
consul aurait séduit la fille de sa femme avant de la donner en mariage
à son propre frère. Il n'y a qu'à énoncer un tel fait pour en faire
comprendre toute la fausseté. J'ai connu mieux que personne les amours
de l'empereur; dans ces sortes de liaisons clandestines, il craignait le
scandale, haïssait les fanfaronnades de vice, et je puis affirmer sur
l'honneur que jamais les désirs infâmes qu'on lui a prêtés n'ont germé
dans son cœur. Comme tous ceux, et, parce qu'il connaissait plus
intimement sa belle-fille, plus que tous ceux qui approchaient de
mademoiselle de Beauharnais, il avait pour elle la plus tendre
affection; mais ce sentiment était tout-à-fait paternel, et mademoiselle
Hortense y répondait par cette crainte respectueuse qu'une fille bien
née éprouve en présence de son père. Elle aurait obtenu de son beau-père
tout ce qu'elle aurait voulu, si son extrême timidité ne l'eût empêchée
de demander; mais, au lieu de s'adresser directement à lui, elle avait
d'abord recours à l'intercession du secrétaire et des entours de
l'empereur. Est-ce ainsi qu'elle s'y serait prise, si les mauvais bruits
semés par ses ennemis et par ceux de l'empereur avaient eu le moindre
fondement?

Avant ce mariage, mademoiselle Hortense avait de l'inclination pour le
général Duroc, à peine âgé de trente ans, bien fait de sa personne, et
favori du chef de l'état, qui le connaissant prudent et réservé, lui
avait confié d'importantes missions diplomatiques. Aide-de-camp du
premier consul, général de division et gouverneur des Tuileries, il
vivait depuis long-temps dans la familiarité intime de la Malmaison et
dans l'intérieur du premier consul. Pendant les absences qu'il était
obligé de faire, il entretenait une correspondance suivie avec
mademoiselle Hortense, et pourtant l'indifférence avec laquelle il
laissa faire le mariage de celle-ci avec M. Louis prouve qu'il ne
partageait que faiblement l'affection qu'il avait inspirée. Il est
certain qu'il aurait eu pour femme mademoiselle de Beauharnais, s'il eût
voulu accepter les conditions auxquelles le premier consul lui offrait
la main de sa belle-fille; mais il s'attendait à quelque chose de mieux,
et sa prudence ordinaire lui manqua au moment où elle aurait dû lui
montrer un avenir facile à prévoir, et fait pour combler les vœux d'une
ambition même plus exaltée que la sienne. Il refusa donc nettement, et
les instances de madame Bonaparte, qui déjà avaient ébranlé son mari,
eurent décidemment le dessus. Madame Bonaparte, qui se voyait traitée
avec fort peu d'amitié par les frères du premier consul, cherchait à se
créer dans cette famille des appuis contre les orages que l'on amassait
sans cesse contre elle pour lui ôter le cœur de son époux. C'était dans
ce dessein qu'elle travaillait de toutes ses forces au mariage de sa
fille avec un de ses beaux-frères.

Le général Duroc se repentit probablement par la suite de la
précipitation de ses refus, lorsque les couronnes commencèrent à
pleuvoir dans l'auguste famille à laquelle il avait été le maître de
s'allier; lorsqu'il vit Naples, l'Espagne, la Westphalie, la
Haute-Italie, les duchés de Parme, de Lucques, etc., devenir les
apanages de la nouvelle dynastie impériale; lorsque la belle et
gracieuse Hortense elle-même, qui l'avait tant aimé, monta à son tour
sur un trône qu'elle aurait été si heureuse de partager avec l'objet de
ses premières affections. Pour lui, il épousa mademoiselle Hervas
d'Alménara, fille du banquier de la cour d'Espagne, petite femme
très-brune, très-maigre, très-peu gracieuse; mais en revanche, de
l'humeur la plus acariâtre, la plus hautaine, la plus exigeante, la plus
capricieuse. Comme elle devait avoir en mariage une énorme dot, le
premier consul la fit demander pour son premier aide-de-camp. Madame
D.... s'oubliait, m'a-t-on dit, au point de battre ses gens et de
s'emporter même de la façon la plus étrange contre des personnes qui
n'étaient nullement dans sa dépendance. Lorsque M. Dubois venait
accorder son piano, si malheureusement elle se trouvait présente, comme
elle ne pouvait supporter le bruit qu'exigeait cette opération, elle
chassait l'accordeur avec la plus grande violence. Elle brisa un jour,
dans un de ces singuliers accès, toutes les touches de son instrument;
une autre fois, M. Mugnier, horloger de l'empereur, et le premier de
Paris dans son art, avec M. Bréguet, lui ayant apporté une montre d'un
très-grand prix, que madame la duchesse de Frioul avait elle-même
commandée, ce bijou ne lui plut pas, et, dans sa colère, en présence de
M. Mugnier, elle jeta la montre sous ses pieds, se mit à danser dessus,
et la réduisit en pièces. Jamais elle ne voulut payer, et le maréchal se
vit obligé d'en acquitter le prix. Ainsi le refus mal entendu du général
Duroc, et les calculs peu désintéressés de madame Bonaparte causèrent le
malheur de deux ménages.

Au reste le portrait que je viens de tracer et que je crois vrai,
quoique peu flatté, n'est que celui d'une jeune femme gâtée comme une
fille unique, vive comme une Espagnole et élevée avec indulgence et même
avec cette négligence absolue qui nuisent à l'éducation de toutes les
compatriotes de mademoiselle d'Alménara. Le temps a calmé cette vivacité
de jeunesse, et madame la duchesse de Frioul a donné, depuis, l'exemple
du dévouement le plus tendre à tous ses devoirs, et d'une grande force
d'âme dans les affreux malheurs qu'elle a eu à subir. Pour la perte de
son époux toute douloureuse quelle était, la gloire avait du moins
quelques consolations à offrir à la veuve du grand maréchal. Mais quand
une jeune fille, seule héritière d'un grand nom et d'un titre illustre,
est enlevée tout-à-coup par la mort, à toutes les espérances et à tout
l'amour de sa mère, qui oserait parler à celle-ci de consolations? S'il
peut y en avoir quelqu'une (ce que je ne crois pas), ce doit être le
souvenir des soins et des tendresses prodigués jusqu'à la fin par un
cœur maternel. Ce souvenir, dont l'amertume est mêlée de quelque
douceur, ne peut manquer à madame la duchesse de Frioul.

La cérémonie religieuse du mariage eut lieu le 7 janvier dans la maison
de la rue de la Victoire, et le mariage du général Murat avec
mademoiselle Caroline Bonaparte, qui n'avait été contracté que
par-devant l'officier de l'état civil, fut consacré le même jour. Les
deux époux (M. Louis et sa femme) étaient fort tristes; celle-ci
pleurait amèrement pendant la cérémonie, et ses larmes ne se séchèrent
point après. Elle était loin de chercher les regards de son époux, qui,
de son côté, était trop fier et trop ulcéré pour la poursuivre de ses
empressemens. La bonne Joséphine faisait tout ce qu'elle pouvait pour
les rapprocher. Sentant que cette union, qui commençait si mal, était
son ouvrage, elle aurait voulu concilier son propre intérêt, ou du moins
ce qu'elle regardait comme tel, avec le bonheur de sa fille. Mais ses
efforts comme ses avis et ses prières n'y pouvaient rien. J'ai vu cent
fois madame Louis Bonaparte chercher la solitude de son appartement et
le sein d'une amie pour y verser ses larmes. Elles lui échappaient même
au milieu du salon du premier consul, où l'on voyait avec chagrin cette
jeune femme brillante et gaie, qui si souvent en avait fait
gracieusement les honneurs et déridé l'étiquette, se retirer dans un
coin, ou dans l'embrasure d'une fenêtre, avec quelqu'une des personnes
de son intimité pour lui confier tristement ses contrariétés. Pendant
cet entretiens, d'où elle sortait les yeux rouges et humides, son mari
se tenait pensif et taciturne au bout opposé du salon.

On a reproché bien des torts à Sa Majesté la reine de Hollande, et tout
ce qu'on a dit ou écrit contre cette princesse est empreint d'une
exagération haineuse. Une si haute fortune attirait sur elle tous les
regards, et excitait une malveillance jalouse; et pourtant ceux qui lui
ont porté envie n'auraient pas manqué de se trouver eux-mêmes à
plaindre, s'ils eussent été mis à sa place, à condition de partager ses
chagrins. Les malheurs de la reine Hortense avaient commencé avec sa
vie. Son père, mort sur l'échafaud révolutionnaire, sa mère jetée en
prison, elle s'était trouvée, encore enfant, isolée et sans autre appui
que la fidélité d'anciens domestiques de sa famille. Son frère, le noble
et digne prince Eugène, avait été obligé, dit-on, de se mettre en
apprentissage; elle eut quelques années de bonheur, ou du moins de
repos, tout le temps qu'elle fut confiée aux soins maternels de madame
de Campan, et après sa sortie de pension. Mais le sort était loin de la
tenir quitte: ses penchans contrariés, un mariage malheureux, ouvrirent
pour elle une nouvelle suite de chagrins. La mort de son premier fils,
que l'empereur voulait adopter, et qu'il avait désigné pour son
successeur à l'empire, le divorce de sa mère, la mort cruelle de sa plus
chère amie, madame de Brocq[7], entraînée sous ses yeux dans un
précipice, le renversement du trône impérial, qui lui fit perdre son
titre et son rang de reine, perte qui lui fut pourtant moins sensible
que l'infortune de celui qu'elle regardait comme son père; enfin les
continuelles tracasseries de ses débats domestiques, de fâcheux procès,
et la douleur qu'elle eut de se voir enlever son fils aîné par l'ordre
de son mari; telles ont été les principales catastrophes d'une vie qu'on
aurait pu croire destinée à beaucoup de bonheur.

Le lendemain du mariage de mademoiselle Hortense, le premier consul
partit pour Lyon, où l'attendaient les députés de la république
Cisalpine, rassemblés pour l'élection d'un président. Partout, sur son
passage, il fut accueilli au milieu des fêtes et des félicitations que
l'on s'empressait de lui adresser, pour la manière miraculeuse dont il
avait échappé aux complots de ses ennemis. Ce voyage ne différait en
rien des voyages qu'il fit dans la suite avec le titre d'empereur.
Arrivé à Lyon, il reçut la visite de toutes les autorités, des corps
constitués, des députations des départemens voisins, des membres de la
consulte italienne. Madame Bonaparte, qui était de ce voyage, accompagna
son mari au spectacle, et elle partagea avec lui les honneurs de la fête
magnifique qui lui fut offerte par la ville de Lyon. Le jour où la
consulte élut et proclama le premier consul président de la république
italienne, il passa en revue, sur la place des Brotteaux, les troupes de
la garnison, et reconnut dans les rangs plusieurs soldats de l'armée
d'Égypte, avec lesquels il s'entretint quelque temps. Dans toutes ces
occasions, le premier consul portait le même costume qu'il avait à la
Malmaison, et que j'ai décrit ailleurs. Il se levait de bonne heure,
montait à cheval, et visitait les travaux publics, entre autres ceux de
la place Belcour, dont il avait posé la première pierre à son retour
d'Italie. Il parcourait les Brotteaux, inspectait, examinait tout, et,
toujours infatigable, travaillait en rentrant comme s'il eût été aux
Tuileries. Rarement il changeait de toilette; cela ne lui arrivait que
lorsqu'il recevait à sa table les autorités, ou les principaux habitans.
Il accueillait toutes les demandes avec bonté. Avant de partir, il fit
présent au maire de la ville d'une écharpe d'honneur, et au légat du
Pape, d'une riche tabatière ornée de son portrait. Les députés de la
consulte reçurent aussi des présens, et ils ne restèrent pas en arrière
pour les rendre. Ils offrirent à madame Bonaparte de magnifiques parures
en diamans et en pierreries, et les bijoux les plus précieux.

Le premier consul, en arrivant à Lyon, avait été vivement affligé de la
mort subite d'un digne prélat qu'il avait connu dans sa première
campagne d'Italie.

L'archevêque de Milan était venu à Lyon, malgré son grand âge, pour voir
le premier consul qu'il aimait avec tendresse, au point que, dans la
conversation, on avait entendu le vénérable vieillard, s'adressant au
jeune général, lui dire: mon fils. Les paysans de Pavie s'étant
révoltés, parce qu'on les avait fanatisés en leur faisant croire que les
Français voulaient détruire leur religion, l'archevêque de Milan, pour
leur prouver que leurs craintes étaient sans fondement, s'était souvent
montré en voiture avec le général Bonaparte.

Ce prélat avait supporté parfaitement le voyage il paraissait bien
portant et assez gai. M. de Talleyrand, qui était arrivé à Lyon quelques
jours avant le premier consul, avait donné à dîner aux députés cisalpins
et aux principaux notables de la ville. L'archevêque de Milan était à sa
droite. À peine assis, et au moment où il se penchait du côté de M. de
Talleyrand pour lui parler, il était tombé mort dans son fauteuil.

Le 12 janvier, la ville de Lyon offrit au premier consul et à madame
Bonaparte, un bal magnifique suivi d'un concert. À huit heures du soir,
les trois maires, accompagnés des commissaires de la fête, vinrent
chercher leurs illustres hôtes au palais du Gouvernement. Il me semble
avoir encore devant les yeux cet amphithéâtre immense, magnifiquement
décoré, et illuminé de lustres et de bougies sans nombre, ces banquettes
drapées des plus riches tapis des manufactures de la ville, et couvertes
de milliers de femmes, brillantes, quelques-unes de beauté et de
jeunesse, et toutes, de parure. La salle de spectacle avait été choisie
pour lieu de la fête. À l'entrée du premier consul et de madame
Bonaparte, qui s'avançait donnant le bras à l'un des maires, il s'éleva
comme un tonnerre d'applaudissemens et d'acclamations. Tout à coup la
décoration du théâtre disparut, et la place Bonaparte (l'ancienne place
Belcour), parut telle qu'elle avait été restaurée par ordre du premier
consul. Au milieu s'élançait une pyramide surmontée de la statue du
premier consul qui y était représenté s'appuyant sur un _lion_. Des
trophées d'armes et des bas-reliefs figuraient, sur une des faces, la
bataille d'Arcole, sur l'autre celle de Marengo.

Lorsque les premiers transports excités par ce spectacle qui rappelait à
la fois les bienfaits et les victoires du héros de la fête, se furent
calmés, il se fit un grand silence et l'on entendit une musique
délicieuse, mêlée de chants tous à la gloire du premier consul, de son
épouse, des guerriers qui l'entouraient, et des représentans des
républiques italiennes. Les chanteurs et les musiciens étaient des
amateurs de Lyon. Mademoiselle Longue, M. Gerbet, directeur des postes,
et M. Théodore, négociant, qui avaient chanté, chacun sa partie, d'une
manière ravissante, reçurent les félicitations du premier consul et les
plus gracieux remercîmens de madame Bonaparte.

Ce que je remarquai le plus dans les couplets qui furent chantés en
cette occasion et qui ressemblaient à tous les couplets de circonstance
imaginables, c'est que le premier consul y était encensé dans les
termes, dont tous les poëtes de l'empire se sont servis dans la suite.
Toutes les exagérations de la flatterie étaient épuisées dès le
consulat; dans les années qui suivirent, il fallut nécessairement se
répéter. Ainsi, dans les couplets de Lyon, le premier consul était _le
dieu de la victoire, le triomphateur du Nil et de Neptune, le sauveur de
la patrie, le pacificateur du monde, l'arbitre de l'Europe._ Les soldats
français étaient transformés _en amis et compagnons d'Alcide, etc._
C'était couper l'herbe sous le pied aux chantres à venir.

La fête de Lyon se termina par un bal qui dura jusqu'au jour. Le premier
consul y resta deux heures, pendant lesquelles il s'entretint avec les
magistrats de la ville.

Tandis que les habitans les plus considérables offraient à leurs hôtes
ce magnifique divertissement, le peuple, malgré le froid, se livrait sur
les places publiques, à la danse et au plaisir. Vers minuit, un
très-beau feu d'artifice avait été tiré sur la place Bonaparte.

Après quinze ou dix-huit jours passés à Lyon, nous reprîmes la route de
Paris. Le premier consul et sa femme continuèrent de résider de
préférence à la Malmaison. Ce fut, je crois, peu de temps après le
retour du premier consul, qu'un homme fort peu richement vêtu sollicita
une audience; il le fit entrer dans son cabinet, et lui demanda qui il
était.--«Général, lui répondit le solliciteur intimidé en sa présence,
c'est moi qui ai eu l'honneur de vous donner des leçons d'écriture à
l'école de Brienne.--Le beau f.... élève que vous avez fait là!
interrompit vivement le premier consul, je vous en fais mon compliment!»
Puis il se mit à rire le premier de sa vivacité, et adressa quelques
paroles bienveillantes à ce brave homme, dont un tel compliment n'avait
point rassuré la timidité. Peu de jours après, le maître reçut du plus
mauvais, sans doute, de tous ses élèves de Brienne (on sait comment
l'empereur écrivait), une pension qui suffisait à ses besoins.

Un autre des anciens professeurs du premier consul, M. l'abbé Dupuis,
avait été placé par lui à la Malmaison, en qualité de bibliothécaire
particulier. Il y résidait toujours, et y est mort. C'était un homme
modeste, et qui passait pour instruit. Le premier consul le visitait
souvent dans son appartement, et il avait pour lui toutes les attentions
et tous les égards imaginables.



CHAPITRE IX.

     Proclamation de la loi sur les cultes.--Conversation à ce
     sujet.--La consigne.--Les plénipotentiaires pour le
     concordat.--L'abbé Bernier et le cardinal Caprara.--Le chapeau
     rouge et le bonnet rouge.--Costume du premier consul et de ses
     collègues.--Le premier _Te Deum_ chanté à Notre-Dame.--Dispositions
     diverses des spectateurs.--Le calendrier républicain.--La barbe et
     la chemise blanche.--Le général _Abdallah_-Menou.--Son courage à
     tenir tête aux Jacobins.--Son pavillon.--Sa mort
     romanesque.--Institution de l'ordre de la légion d'honneur.--Le
     premier consul à Ivry.--Les inscriptions de 1802 et l'inscription
     de 1814.--Le maire d'Ivry et le maire d'Évreux.--Naïveté d'un haut
     fonctionnaire.--Les _cinq-z-enfans_.--Arrivée à Rouen du premier
     consul.--M. Beugnot et l'archevêque Cambacérès.--Le maire de Rouen
     dans la voiture du premier consul.--Le général Soult et le général
     Moncey.--Le premier consul fait déjeuner à sa table un caporal.--Le
     premier consul au Havre et à Honfleur.--Départ du Havre pour
     Fécamp.--Arrivée du premier consul à Dieppe.--Retour à Saint-Cloud.


Le jour de la proclamation faite par le premier consul, de la loi sur
les cultes, il se leva de bonne heure, et fit entrer le service pour
faire sa toilette. Pendant qu'on l'habillait, je vis entrer dans sa
chambre M. Joseph Bonaparte avec le consul Cambacérès.

--Eh bien! dit à celui-ci le premier consul, nous allons à la messe; que
pense-t-on de cela dans Paris?

--Beaucoup de gens, répondit M. Cambacérès, se proposent d'aller à la
première représentation et de siffler la pièce, s'ils ne la trouvent pas
amusante.

--Si quelqu'un s'avise de siffler, je le fais mettre à la porte par les
grenadiers de la garde consulaire.

--Mais si les grenadiers se mettent à siffler comme les autres?

--Pour cela, je ne le crains pas. Mes vieilles moustaches iront ici à
Notre-Dame, tout comme au Caire ils allaient à la mosquée. Ils me
regarderont faire, et en voyant leur général se tenir grave et décent,
ils feront comme lui, en se disant: _C'est la consigne!_

--J'ai peur, dit M. Joseph Bonaparte, que les officiers-généraux ne
soient pas si accommodans. Je viens de quitter Augereau qui jette feu et
flamme contre ce qu'il appelle vos capucinades. Lui et quelques autres
ne seront pas faciles à ramener au giron de notre sainte mère l'église.

--Bah! Augereau est comme cela. C'est un braillard qui fait bien du
tapage, et s'il a quelque petit cousin imbécile, il le mettra au
séminaire pour que j'en fasse un aumônier. À propos, poursuivit le
premier consul en s'adressant à son collègue, quand votre frère ira-t-il
prendre possession de son siège de Rouen? Savez-vous qu'il a là le plus
bel archevêché de France. Il sera cardinal avant un an; c'est une
affaire convenue.

Le deuxième consul s'inclina. Dès ce moment, il avait auprès du premier
consul bien plutôt l'air de son courtisan que de son égal.

Les plénipotentiaires qui avaient été chargés de discuter et signer le
concordat étaient MM. Joseph Bonaparte, Crétet et l'abbé Bernier.
Celui-ci, que j'ai vu quelquefois aux Tuileries, avait été chef de
chouans, et il n'y avait rien qui n'y parût. Le premier consul, dans
cette même conversation dont je viens de rapporter le commencement,
s'entretint avec ses deux interlocuteurs, des conférences sur le
concordat. «L'abbé Bernier, dit le premier consul, faisait peur aux
prélats italiens par la véhémence de sa logique. On aurait dit qu'il se
croyait au temps où il conduisait les Vendéens à la charge contre les
_bleus_. Rien n'était plus singulier que le contraste de ses manières
rudes et disputeuses, avec les formes polies et le ton mielleux des
prélats. Le cardinal Caprara est venu il y a deux jours, d'un air
effaré, me demander s'il est vrai que l'abbé Bernier s'est fait, pendant
la guerre de la Vendée, un autel pour célébrer la messe, avec des
cadavres de républicains. Je lui ai répondu que je n'en savais rien,
mais que cela était possible. Général premier consul, s'est écrié le
cardinal épouvanté, ce n'est pas _oun_ chapeau rouge, mais _oun_ bonnet
rouge qu'il faut à cet homme!

J'ai bien peur, continua le premier consul, que cela ne nuise à l'abbé
Bernier pour la barrette.»

Ces messieurs quittèrent le premier consul lorsque sa toilette fut
terminée, et ils allèrent se préparer eux-mêmes pour la cérémonie. Le
premier consul porta ce jour-là le costume des consuls, qui était un
habit écarlate, sans revers, avec une large broderie de palmes en or sur
toutes les coutures. Son sabre, qu'il avait apporté d'Égypte, était
suspendu à son côté par un baudrier assez étroit, mais du plus beau
travail et brodé richement. Il garda son col noir, ne voulant point
mettre une cravate de dentelle. Du reste il était comme ses collègues,
en culotte et en souliers. Un chapeau français, avec des plumes
flottantes, aux trois couleurs; complétait ce riche habillement.

Ce fut un spectacle singulier pour les Parisiens, que la première
célébration de l'office divin, à Notre-Dame. Beaucoup de gens y
couraient comme à une représentation théâtrale. Beaucoup aussi, surtout
parmi les militaires, y trouvaient plutôt un sujet de raillerie que
d'édification. Et quant à ceux qui, pendant la révolution, avaient
contribué de toutes leurs forces au renversement du culte que le premier
consul venait de rétablir, ils avaient peine à cacher leur indignation
et leur chagrin. Le bas peuple ne vit, dans le _Te Deum_ qui fut chanté
ce jour-là pour la paix et le concordat, qu'un aliment de plus, offert à
sa curiosité. Mais, dans la classe moyenne, un grand nombre de personnes
pieuses, qui avaient vivement regretté la suppression des pratiques de
dévotion dans lesquelles elles avaient été élevées, se trouvèrent
heureuses du retour à l'ancien culte. D'ailleurs, il n'y avait alors
aucun symptôme de superstition ou de rigorisme capable d'effrayer les
ennemis de l'intolérance. Le clergé avait grand soin de ne pas se
montrer trop exigeant; il demandait fort peu, ne damnait personne, et le
représentant du saint-père, le cardinal-légat, plaisait à tout le monde,
excepté peut-être à quelques vieux prêtres chagrins, par son indulgence,
la grâce mondaine de ses manières; et le laissez-aller de sa conduite.
Ce prélat était tout-à-fait d'accord avec le premier consul, qui aimait
beaucoup sa conversation.

Il est certain aussi que, à part tout sentiment religieux, la fidélité
du peuple à ses anciennes habitudes lui faisait retrouver avec plaisir
le repos et la célébration du dimanche. Le calendrier républicain était
sans doute savamment supputé; mais on l'avait tout d'abord frappé de
ridicule, en remplaçant la légende des saints de l'ancien calendrier par
les jours de l'âne, du porc, du navet, de l'oignon, etc... De plus, s'il
était habilement calculé, il n'était pas du tout commodément divisé, et
je me rappelle à ce sujet le mot d'un homme de beaucoup d'esprit, et
qui, malgré la désapprobation que renfermaient ses paroles, aurait
pourtant désiré l'établissement du système républicain partout ailleurs
que dans l'almanach. Lorsque fut publié le décret de la Convention qui
ordonnait l'adoption du calendrier républicain:--_Ils ont beau faire,
dit M***, ils ont affaire à deux ennemis qui ne céderont pas: la
barbe et la chemise blanche._ Le fait est qu'il y avait, pour la classe
ouvrière, et pour toutes les classes occupées d'un travail pénible, trop
d'intervalle d'un _décadi_ à l'autre. Je ne sais si c'était l'effet
d'une routine enracinée; mais le peuple, habitué à travailler six jours
de suite, et à se reposer le septième, trouvait trop longues neuf
journées de travail consécutives. Aussi, la suppression des _décadis_
fut-elle universellement approuvée. L'arrêté qui fixa au dimanche les
publications de mariage ne le fut pas autant, quelques personnes
craignant de voir renaître les anciennes prétentions du clergé sur
l'état civil.

Peu de jours après le rétablissement solennel du culte catholique, je
vis arriver aux Tuileries un officier-général qui aurait peut-être
autant aimé l'établissement de la religion de Mahomet, et le changement
de Notre-Dame en mosquée. C'était le dernier général en chef de l'armée
d'Égypte, lequel s'était, dit-on, fait musulman au Caire, le ci-devant
baron de Menou. Malgré le dernier échec que les Anglais lui avaient tout
récemment fait essuyer en Égypte, le général _Abdallah_ Menou fut bien
reçu du premier consul, qui le nomma bientôt après gouverneur-général du
Piémont. Le général Menou était d'une bravoure à toute épreuve, et il
avait montré le plus grand courage même ailleurs que sur les champs de
bataille, et au milieu des circonstances les plus difficiles. Après la
journée du 10 août, bien qu'appartenant au parti républicain, on l'avait
vu suivre Louis XVI à l'assemblée, et il avait été dénoncé comme
royaliste par les jacobins. En 1795, le faubourg Saint-Antoine s'étant
levé en masse, et avancé contre la Convention, le général Menou avait
cerné et désarmé les séditieux; mais il avait résisté aux ordres atroces
des commissaires de la Convention, qui voulaient que le faubourg entier
fût incendié, pour punir les habitans de leurs continuelles
insurrections. Quelque temps après, ayant encore refusé aux
conventionnels de mitrailler les sections de Paris, il avait été traduit
devant une commission qui n'aurait pas manqué de faire tomber sa tête,
si le général Bonaparte, qui l'avait remplacé dans le commandement de
l'armée de l'intérieur, n'eût pas usé de tout son crédit pour lui sauver
la vie. Des actes si multipliés de courage et de générosité suffisent
bien, et au delà, pour faire pardonner à ce brave officier l'orgueil,
d'ailleurs fort légitime, avec lequel il se vantait d'avoir armé les
gardes nationales, et fait substituer au drapeau blanc, le drapeau
tricolore, qu'il appelait _mon pavillon_. Du gouvernement du Piémont, il
passa à celui de Venise, et mourut, en 1810, d'amour, malgré ses
soixante ans, pour une actrice qu'il avait suivie de Venise à Reggio.

L'institution de l'ordre de la Légion-d'Honneur précéda de peu de jours
la proclamation du consulat à vie. Cette proclamation donna lieu à une
fête qui fut célébrée le 15 août. C'était le jour anniversaire de la
naissance du premier consul, et l'on profita de l'occasion pour fêter,
pour la première fois, cet anniversaire. Ce jour-là le premier consul
prit ses trente-trois ans.

Au mois d'octobre suivant, je suivis le premier consul dans son voyage
en Normandie. Nous nous arrêtâmes à Ivry, dont le premier consul visita
le champ de bataille. Il dit, en y arrivant: _«Honneur à la mémoire du
meilleur Français qui se soit assis sur le trône de France!»_ Et il
ordonna le rétablissement de la colonne qu'on avait érigée en souvenir
de la victoire remportée par Henri IV.

Le lecteur me saura peut-être gré de rapporter ici les inscriptions qui
furent gravées sur les quatre faces de la pyramide.

_Première inscription._

Napoléon Bonaparte, premier consul, à la mémoire de Henri IV, victorieux
des ennemis de l'État, aux champs d'Ivry, le 14 mars 1590.

_Deuxième inscription._

Les grands hommes aiment la gloire de ceux qui leur ressemblent.

_Troisième inscription._

L'an XI de la République française, le 7 brumaire, Napoléon Bonaparte,
premier consul, après avoir parcouru cette plaine, a ordonné la
réédification du monument destiné à consacrer le souvenir de Henri IV et
de la victoire d'Ivry.

_Quatrième inscription._

Les malheurs éprouvés par la France, à l'époque de la bataille d'Ivry,
étaient le résultat de l'appel fait par les différens partis français
aux nations espagnole et anglaise. Toute famille, tout parti qui appelle
les puissances étrangères à son secours, a mérité et méritera, dans la
postérité la plus reculée, la malédiction du peuple français.

Toutes ces inscriptions ont été effacées et remplacées par celle-ci:
_C'est ici le lieu de l'ente où se tint Henri IV, le jour de la bataille
d'Ivry, le 14 mars 1590._

M. Lédier, maire d'Ivry, accompagnait le premier consul dans cette
excursion. Le premier consul causa long-temps avec lui et en parut
très-satisfait. Le maire d'Évreux ne lui donna pas une aussi bonne idée
de ses moyens; aussi l'interrompit-il brusquement au milieu d'une espèce
de compliment que ce digne magistrat essayait de lui faire, en lui
demandant s'il connaissait son confrère le maire d'Ivry. «Non, général,
répondit le maire.--Eh bien, tant pis pour vous, je vous engage à faire
sa connaissance.»

Ce fut aussi à Évreux qu'un administrateur, d'un grade élevé, eut
l'avantage d'amuser madame Bonaparte et sa suite par une naïveté que le
premier consul tout seul ne trouva point divertissante, parce qu'il
n'aimait pas de telles naïvetés venant d'un homme en place. M. de Ch....
faisait à l'épouse du premier consul les honneurs du chef-lieu, et il y
mettait, malgré son âge, beaucoup d'empressement et d'activité. Madame
Bonaparte, entre autres questions que lui dictait sa bienveillance et sa
grâce accoutumées, lui demanda s'il était marié, et s'il avait de la
famille.--Oh! Madame, je le crois bien, répondit M. de Ch.... avec un
sourire et en s'inclinant; j'ai cinq-z-enfans.»--Ah! mon Dieu! s'écria
madame Bonaparte, quel régiment! c'est extraordinaire. Comment,
Monsieur, _seize enfans_?--Oui, Madame, cinq-z-enfans, cinq-z-enfans,»
répéta l'administrateur qui ne voyait là rien de bien merveilleux, et
qui ne s'étonnait que de l'étonnement manifesté par madame Bonaparte. À
la fin, quelqu'un expliqua à celle-ci l'erreur que lui faisait commettre
_la liaison dangereuse_ de M. de Ch...., et ajouta le plus sérieusement
qu'il put: «Daignez, Madame, excuser M. de Ch....; la révolution a
interrompu le cours de ses études.» Il avait plus de soixante ans.

D'Évreux nous partîmes pour Rouen, où nous arrivâmes sur les trois
heures après midi. M. Chaptal, ministre de l'intérieur, M. Beugnot,
préfet du département, et M. Cambacérès, archevêque de Rouen, vinrent à
la rencontre du premier consul jusqu'à un certaine distance de la ville.
Le maire, M. Fontenay, l'attendait aux portes, dont il lui présenta les
clefs. Le premier consul les tint quelque temps dans ses mains, et les
rendit ensuite au maire, en disant assez haut pour être entendu par la
foule qui entourait sa voiture: «Citoyens, je ne puis mieux confier les
clefs de la ville qu'au digne magistrat qui jouit, à tant de titres, de
ma confiance et de la vôtre.» Il fit monter M. Fontenay dans sa voiture,
en exprimant _qu'il voulait honorer Rouen dans la personne de son
maire_.

Madame Bonaparte était dans la voiture de son mari; le général Moncey,
inspecteur-général de la gendarmerie, était à cheval à la portière de
droite. Dans la seconde voiture étaient le général Soult et deux
aides-de-camp; dans une troisième le général Bessières et M. de Luçay;
dans une quatrième le général Lauriston. Venaient ensuite les voitures
de service. Nous étions, Hambard, Hébert et moi, dans la première.

J'essayerais vainement de donner une idée de l'enthousiasme des
Rouennais à l'arrivée du premier consul. Les forts de la halle et les
bateliers en grand costume nous attendaient en dehors de la ville; et
quand la voiture qui renfermait les deux augustes personnages fut à leur
portée, ces braves gens se mirent en file deux à deux, et précédèrent
ainsi la voiture jusqu'à l'hôtel de la préfecture, où le premier consul
descendit.

Le préfet et le maire de Rouen, l'archevêque et le général commandant la
division, dînèrent avec le premier consul, qui fut de la plus aimable
gaîté pendant le repas, et mit beaucoup de sollicitude à s'informer de
la situation des manufactures, des découvertes nouvelles dans l'art de
fabriquer, enfin de tout ce qui pouvait se rapporter à la prospérité de
cette ville essentiellement industrielle.

Le soir, et presque toute la nuit, une foule immense entoura l'hôtel, et
remplit les jardins de la préfecture, qui étaient illuminés et ornés de
transparens allégoriques à la louange du premier consul. Chaque fois
qu'il se montrait sur la terrasse du jardin, l'air retentissait
d'applaudissemens et d'acclamations qui paraissaient le flatter
vivement.

Le lendemain matin, après avoir fait à cheval le tour de la ville, et
visité les sites magnifiques dont elle est entourée, le premier consul
entendit la messe, qui fut célébrée, à onze heures, par l'archevêque
dans la chapelle de la préfecture. Une heure après, il eut à recevoir le
conseil général du département, le conseil de préfecture, le conseil
municipal, le clergé de Rouen, et les tribunaux. Il lui fallut entendre
une demi-douzaine de discours, tous à peu près conçus dans les mêmes
termes, et auxquels il répondit de manière à donner aux orateurs la plus
haute opinion de leur propre mérite. Tous ces corps, en quittant le
premier consul, furent présentés à madame Bonaparte, qui les accueillit
avec sa grâce ordinaire.

Le soir, il y eut réception chez madame Bonaparte pour les femmes des
fonctionnaires. Le premier consul assistait à cette réception, dont on
profita pour lui présenter plusieurs personnes nouvellement amnistiées,
qu'il reçut avec bienveillance.

Au reste, même affluence, mêmes illuminations, mêmes acclamations que la
veille. Toutes les figures avaient un air de fête qui me réjouissait et
contrastait singulièrement, à mon avis, avec les horribles maisons en
bois, les rues sales et étroites et les constructions gothiques qui
distinguaient alors la ville de Rouen.

Le lundi, 1er novembre, à sept heures du matin, le premier consul
monta à cheval, escorté d'un détachement des jeunes gens de la ville,
formant une garde volontaire. Il passa le pont de bateaux, et parcourut
le faubourg Saint-Sever. Au retour de cette promenade, nous trouvâmes le
peuple qui l'attendait à la tête du pont, et le reconduisit à l'hôtel de
la préfecture, en faisant éclater la joie la plus vive.

Après le déjeuner, il y eut grand'messe par monseigneur l'archevêque, à
l'occasion de la fête de la Toussaint; puis vinrent les sociétés
savantes, les chefs d'administration et les juges-de-paix, avec leurs
discours. L'un de ceux-ci renfermait une phrase remarquable: ces bons
magistrats, dans leur enthousiasme, demandaient au premier consul la
permission de le surnommer le _grand juge-de-paix de l'Europe_. À la
sortie de l'appartement du consul, je remarquai celui qui avait porté la
parole; il avait les larmes aux yeux, et répétait avec orgueil la
réponse qui venait de lui être faite. Je regrette de n'avoir point
retenu son nom; c'était, m'a-t-on dit, un des hommes les plus
recommandables de Rouen. Sa figure inspirait la confiance et portait
une expression de franchise qui prévenait en sa faveur.

Le soir, le premier consul se rendit au théâtre. La salle, pleine
jusqu'en haut, offrait un coup-d'œil charmant. Les autorités municipales
avaient fait préparer une fête superbe, que le premier consul trouva
fort de son goût; il en fit ses complimens à plusieurs reprises au
préfet et au maire. Après avoir vu l'ouverture du bal, il fit deux ou
trois tours dans la salle, et se retira, entouré de l'état-major de la
garde nationale.

La journée du mardi fut employée en grande partie par le premier consul
à visiter les ateliers des nombreuses fabriques de la ville. Le ministre
de l'intérieur, le préfet, le maire, le général commandant la division,
l'inspecteur-général de la gendarmerie et l'état-major de la garde
consulaire l'accompagnaient. Dans une manufacture du faubourg
Saint-Sever, le ministre de l'intérieur lui présenta le doyen des
ouvriers, connu pour avoir tissé en France la première pièce de velours.
Le premier consul, après avoir complimenté cet honorable vieillard, lui
accorda une pension. D'autres récompenses ou encouragemens furent
également distribués à plusieurs personnes que des inventions utiles
recommandaient à la reconnaissance publique.

Le mercredi matin de bonne heure nous partîmes pour Elbeuf, où nous
arrivâmes à dix heures, précédés par une soixantaine de jeunes gens des
familles les plus distinguées de la ville, qui, à l'exemple de ceux de
Rouen, aspiraient à l'honneur de former la garde du premier consul.

La campagne autour de nous était couverte d'une multitude innombrable,
accourue de toutes les communes environnantes. Le premier consul
descendit à Elbeuf chez le maire, et se fit servir à déjeuner. Ensuite
il visita la ville en détail, prit des renseignemens partout, et,
sachant qu'un des premiers besoins des citoyens était la construction
d'un chemin d'Elbeuf à une petite ville voisine, nommée Romilly, il
donna l'ordre au ministre de l'intérieur d'y faire travailler aussitôt.

À Elbeuf, comme à Rouen, le premier consul fut comblé d'hommages et de
bénédictions. Nous étions de retour dans cette dernière ville à quatre
heures après midi.

Le commerce de Rouen avait préparé une fête dans le local de la bourse.
Le premier consul et sa femme s'y rendirent après dîner. Il s'arrêta
fort long-temps au rez-de-chaussée de ce grand bâtiment, où étaient
exposés les magnifiques échantillons des produits de l'industrie
départementale. Il examina tout, et le fit examiner à madame Bonaparte,
qui voulut acheter plusieurs pièces d'étoffe.

Le premier consul monta ensuite au premier étage; là, dans un beau
salon, étaient réunies cent dames et demoiselles, presque toutes jolies,
femmes ou filles des principaux négocians de Rouen, qui l'attendaient
pour le complimenter. Il s'assit dans ce cercle charmant, et y resta un
quart d'heure environ, puis il passa dans une autre salle, où
l'attendait la représentation d'un petit proverbe, mêlé de couplets,
exprimant, comme on pense bien, l'attachement et la reconnaissance des
Rouennais.

Ce proverbe fut suivi d'un bal.

Le jeudi soir, le premier consul annonça qu'il partirait pour le Havre,
le lendemain à la pointe du jour. Effectivement, à cinq heures du matin
je fus éveillé par Hébert, qui me dit qu'on partait à six heures. J'eus
un mauvais réveil, qui me rendit malade toute la journée: j'aurais donné
beaucoup pour dormir quelques heures de plus... Enfin, il fallut se
mettre en route. Avant de monter en voiture, le premier consul fit
présent à monseigneur l'archevêque d'une tabatière avec son portrait. Il
en donna une aussi au maire, sur laquelle était le chiffre _Peuple
Français_.

Nous nous arrêtâmes à Caudebec pour déjeuner. Le maire de cette ville
présenta au premier consul un caporal qui avait fait la campagne
d'Italie (son nom était, je crois, Roussel), et avait reçu un sabre
d'honneur pour prix de sa belle conduite à Marengo. Il se trouvait à
Caudebec en congé de semestre, et demanda au premier consul la
permission de se tenir en faction à la porte de l'appartement où se
tenaient les augustes voyageurs. Elle lui fui accordée, et lorsque le
premier consul et madame Bonaparte se mirent à table, Roussel fut appelé
et invité à déjeuner avec son ancien général. Au Havre et à Dieppe, le
premier consul invita ainsi à sa table tous ceux, soldats ou marins, qui
avaient obtenu des fusils, des sabres ou des haches d'abordage
d'honneur. Le premier consul s'arrêta une demi-heure à Bolbec, montrant
beaucoup d'attention et d'intérêt à examiner les produits de l'industrie
de l'arrondissement, complimentant les gardes d'honneur qui venaient au
devant de lui, sur leur bonne tenue; remerciant le clergé des prières
qu'il adressait pour lui au ciel, et laissant pour les pauvres entre ses
mains et celles du maire des marques de son passage. À l'arrivée du
premier consul au Havre, la ville était illuminée. Le premier consul et
son nombreux cortége marchaient entre deux rangées d'ifs, de colonnes de
feux de toute espèce; les bâtimens qui se trouvaient dans le port
semblaient une forêt enflammée; ils étaient surchargés de verres de
couleur jusqu'au haut de leurs mâts. Le premier consul ne reçut, le jour
de son arrivée au Havre, qu'une partie des autorités de la ville; il se
coucha peu de temps après, se disant fatigué; mais dès six heures du
matin, le lendemain, il était à cheval, et jusqu'à plus de deux heures
il parcourut la plage, les coteaux d'Ingouville jusqu'à plus d'une
lieue, les rives de la Seine, jusqu'à la hauteur du Hoc; et il fit le
tour extérieur de la citadelle. Vers trois heures, le premier consul
commença à recevoir les autorités. Il s'entretint avec elles, dans le
plus grand détail, des travaux qu'il y avait à faire, pour que leur
port, qu'il appelait toujours le port de Paris, parvînt au plus haut
degré de prospérité. Il fit au sous-préfet, au maire, aux deux présidens
des tribunaux, au commandant de la place, et au chef de la dixième
demi-brigade d'infanterie légère, l'honneur de les inviter à sa table.

Le soir, le premier consul se rendit au théâtre, où l'on joua une petite
pièce de circonstance, bonne comme toutes les pièces de circonstance,
mais dont le premier consul, et surtout madame Bonaparte, surent bon gré
aux auteurs. Les illuminations étaient plus brillantes encore que la
veille. Je me rappelle surtout que le plus grand nombre des transparens
portaient pour inscription ces mots: _18 brumaire an VIII_.

Le dimanche, à sept heures du matin, après avoir visité l'arsenal de
marine et tous les bassins, le premier consul s'embarqua sur un petit
canot, par un très-beau temps, et se tint en rade pendant quelques
heures. Il avait pour cortége un grand nombre de canots remplis d'hommes
et de dames élégantes, et de musiciens qui exécutaient les airs favoris
du premier consul. Quelques heures se passèrent encore en réceptions de
négocians avec lesquels le premier consul dit hautement qu'il avait eu
le plus grand plaisir à conférer sur le commerce du Havre avec les
colonies. Il y eut le soir une fête préparée par le commerce, à laquelle
le premier consul assista une demi-heure. Le lundi, à cinq heures du
matin, il s'embarqua sur un lougre, et se rendit à Honfleur. Au moment
du départ, le temps était un peu menaçant; quelques personnes avaient
engagé le premier consul à ne pas s'embarquer. Madame Bonaparte, aux
oreilles de laquelle ce bruit parvint, accourut auprès de son mari, le
suppliant de ne pas partir; mais il l'embrassa en riant et l'appelant
peureuse, et monta sur le navire qui l'attendait. Il était à peine
embarqué que le vent se calma soudain et le temps fut magnifique. À son
retour au Havre, le premier consul passa une revue sur la place de la
Citadelle, et visita les établissemens d'artillerie. Il reçut encore
jusqu'au soir un grand nombre de fonctionnaires publics et de négocians,
et le lendemain, à six heures du matin, nous partîmes pour Dieppe.

Au moment où nous arrivâmes à Fécamp, la ville présentait un spectacle
extrêmement curieux. Tous les habitans de la ville et des villes et
villages voisins suivaient le clergé en chantant un _Te Deum_ pour
l'anniversaire du 18 brumaire. Ces voix innombrables, s'élevant au ciel
pour prier pour lui, frappèrent vivement le premier consul. Il répéta
plusieurs fois, pendant le déjeuner, qu'il avait éprouvé plus d'émotion
de ces chants sous la voûte du ciel, que ne lui en avaient jamais fait
éprouver les musiques les plus brillantes.

Nous arrivâmes à Dieppe, à six heures du soir; le premier consul ne se
coucha qu'après avoir reçu toutes les félicitations, qui certes étaient
bien sincères là, comme alors dans toute la France. Le lendemain, à huit
heures, le premier consul se rendit sur le port, où il resta long-temps
à regarder rentrer la pêche, puis visita le faubourg du Pollet, et les
travaux des bassins que l'on commençait. Il admit à sa table le
sous-préfet, le maire, et trois marins de Dieppe qui avaient obtenu des
haches d'abordage d'honneur, pour s'être distingués au combat de
Boulogne. Le premier consul ordonna la construction d'une écluse dans
l'arrière port, et la continuation d'un canal de navigation qui devait
s'étendre jusqu'à Paris, et dont il n'a été fait jusqu'à présent que
quelques toises. De Dieppe nous allâmes à Gisors et à Beauvais; et
enfin, le premier consul et sa femme rentrèrent à Saint-Cloud, après une
absence de quinze jours, pendant lesquels on s'était activement occupé
de restaurer cette ancienne résidence royale, que le premier consul
s'était décidé à accepter, comme je l'expliquerai tout à l'heure.



CHAPITRE X.

     Influence du voyage en Normandie sur l'esprit du premier
     consul.--La génération de l'empire.--Les mémoires et
     l'histoire.--Premières dames et premiers officiers de Madame
     Bonaparte.--Mesdames de Rémusat, de Tallouet, de Luçay, de
     Lauriston.--Mademoiselle d'Alberg, et Mademoiselle de
     Luçay.--Sagesse à la cour.--MM. de Rémusat, de Cramayel, de Luçay,
     Didelot.--Le palais refusé, puis accepté.--Les colifichets.--Les
     serviteurs de Marie-Antoinette, mieux traités sous le consulat que
     depuis la restauration.--Incendie au château de Saint-Cloud.--La
     chambre de veille.--Le lit bourgeois.--Comment le premier consul
     descendait la nuit chez sa femme.--Devoir et triomphe conjugal.--Le
     galant pris sur le fait.--Sévérité excessive envers une
     demoiselle.--Les armes d'honneur et les _troupiers_.--Le baptême de
     sang.--Le premier consul conduisant la charrue.--Les laboureurs et
     les conseillers d'état.--Le grenadier de la république devenu
     laboureur.--Audience du premier consul.--L'auteur l'introduit dans
     le cabinet du général.--Bonne réception et conversation curieuse.


Le voyage du premier consul dans les départemens les plus riches et les
plus éclairés de France, avait dû aplanir dans son esprit bien des
difficultés qu'il avait peut-être craint de rencontrer d'abord dans
l'exécution de ses projets. Partout il avait été reçu comme un monarque;
et non-seulement lui, mais madame Bonaparte elle-même avait été
accueillie avec tous les honneurs ordinairement réservés aux têtes
couronnées. Il n'y a eu aucune différence entre les hommages qui leur
furent rendus alors, et ceux dont ils ont été entourés depuis et même
sous l'empire, lors des voyages que leurs Majestés firent dans leurs
états à diverses époques. Voilà pourquoi je suis entré dans quelques
détails sur celui-ci; s'ils paraissent trop longs ou trop dépourvus de
nouveauté à quelques lecteurs, je les prie de se souvenir que je n'écris
pas seulement pour ceux qui _ont vu_ l'empire. La génération qui fut
témoin de tant de grandes choses et qui a pu envisager de près, et dès
ses commencemens, le plus grand homme de ce siècle, fait déjà place à
d'autres générations qui ne peuvent et ne pourront juger que sur le dire
de celle qui les a précédées. Ce qui est familier pour celle-ci, qui a
jugé par ses yeux, ne l'est pas pour les autres, qui ont besoin qu'on
leur raconte ce qu'elles n'ont pu voir. De plus, les détails négligés
comme futiles et communs par l'histoire, qui fait profession de gravité,
conviennent parfaitement à de simples _souvenirs_, et font parfois bien
connaître et juger cette époque. Il me semble, par exemple, que
l'empressement de toute la population et des autorités locales auprès du
premier consul et de madame Bonaparte, pendant leur voyage en Normandie,
montre assez que le chef de l'état n'aura point à craindre une bien
grande opposition, du moins de la part de la nation, lorsqu'il lui
plaira de changer de titre et de se proclamer empereur.

Peu de temps après notre retour, une décision des consuls accorda à
madame Bonaparte quatre dames _pour lui aider à faire les honneurs du
palais_. C'étaient mesdames: de Rémusat, de Tallouet, de Luçay et de
Lauriston. Sous l'empire, elles devinrent dames du palais; madame de
Luçay faisait souvent rire les personnes de la maison par de petits
traits de parcimonie; mais elle était bonne et obligeante. Madame de
Rémusat était une femme du plus grand mérite et d'excellent conseil.
Elle paraissait un peu haute, et cela se remarquait d'autant plus que M.
de Rémusat était plein de bonhomie.

Dans la suite, il y eut une dame d'honneur, madame de La Rochefoucault,
dont j'aurai occasion de parler plus tard;

Une dame d'atours, madame de Luçay, qui fut remplacée par madame de La
Vallette, si glorieusement connue depuis par son dévouement à son époux;

Vingt-quatre dames du palais, françaises, parmi lesquelles: mesdames de
Rémusat, de Tallouet, de Lauriston, Ney, d'Arberg, Louise d'Arberg,
depuis madame la comtesse de Lobau, de Walsh-Sérent, de Colbert, Lannes,
Savary, de Turenne, Octave de Ségur, de Montalivet, de Marescot, de
Bouille, Solar, Lascaris, de Brignolé, de Canisy, de Chevreuse, Victor
de Mortemart, de Montmorency, Matignon et Maret;

Douze dames du palais, italiennes;

Ces dames prenaient le service tous les mois, de manière qu'il y eût
toujours ensemble une Italienne et deux Françaises. L'empereur ne
voulait pas d'abord de demoiselles parmi les dames du palais, mais il se
relâcha de cette règle pour mademoiselle Louise d'Arberg, depuis madame
la comtesse de Lobau, et mademoiselle de Luçay, qui a épousé M. le comte
Philippe de Ségur, auteur de la belle histoire de la campagne de Russie.
Ces deux demoiselles, par leur conduite prudente et réservée, ont prouvé
que l'on peut être très-sage, même à la cour;

Quatre dames d'annonce, mesdames Soustras, Ducrest-Villeneuve, Félicité
Longroy et Eglé Marchery;

Deux premières femmes de chambre, mesdames Roy et Marco de
Saint-Hilaire, qui avaient sous leur direction la grande garde-robe et
le coffre aux bijoux;

Quatre femmes de chambre ordinaires;

Une lectrice;

En hommes, le personnel de la maison de Sa Majesté l'impératrice se
composa dans la suite de:

Un premier écuyer, M. le sénateur Harville, remplissant les fonctions de
chevalier d'honneur;

Un premier chambellan, M. le général de division Nansouty;

Un second chambellan, introducteur des ambassadeurs, M. de Beaumont;

Quatre chambellans ordinaires, M. de Courtomer, Degrave, Galard de
Béarn, Hector d'Aubusson de La Feuillade;

Quatre écuyers cavalcadours, MM. Corbineau, Berckheim, d'Audenarde et
Fouler;

Un intendant général de la maison de Sa Majesté, M. Hinguerlot;

Un secrétaire des commandemens, M. Deschamps;

Deux premiers valets de chambre, MM. Frère et Douville;

Quatre valets de chambre ordinaires;

Quatre huissiers de la chambre;

Deux premiers valets de pied, MM. Lespérance et d'Argens;

Six valets de pied ordinaires;

Les officiers de bouche et de santé étaient ceux de la maison de
l'empereur. En outre, six pages de l'empereur étaient toujours de
service auprès de l'impératrice.

Le premier aumônier était M. Ferdinand de Rohan, ancien archevêque de
Cambray.

Une autre décision de la même époque fixa les attributions des préfets
du palais. Les quatre premier préfets du palais consulaire furent MM. de
Rémusat, de Cramayel, plus tard nommé introducteur des ambassadeurs et
maître des cérémonies; de Luçay, et Didelot, depuis préfet du Cher.

La Malmaison ne suffisait plus au premier consul, dont la maison, comme
celle de madame Bonaparte, devenait de jour en jour plus nombreuse. Une
demeure beaucoup plus étendue était devenue nécessaire, et le choix du
premier consul s'était fixé sur Saint-Cloud.

Les habitans de Saint-Cloud avaient adressé une pétition au corps
législatif, pour que le premier consul voulût bien faire de leur château
sa résidence d'été, et l'assemblée s'était empressée de la transmettre
au premier consul, en l'appuyant même de ses prières, et de comparaisons
qu'elle croyait flatteuses. Le général s'y refusa formellement, en
disant que quand il se serait acquitté des fonctions dont le peuple
l'avait chargé, il s'honorerait d'une récompense décernée par le peuple;
mais que tant qu'il serait chef du gouvernement, il n'accepterait jamais
rien. Malgré le ton de détermination de cette réponse, les habitans de
Saint-Cloud, qui avaient le plus grand intérêt à ce que leur demande fût
accueillie, la renouvelèrent lorsque le premier consul fut nommé consul
à vie, et il consentit cette fois à l'accepter. Les dépenses pour les
réparations et l'ameublement furent immenses, et surpassèrent de
beaucoup les calculs qu'on lui avait faits, encore fut-il mécontent des
meubles et des ornemens. Il se plaignit à M. Charvet, concierge de la
Malmaison, qu'il avait nommé concierge de ce nouveau palais, et qu'il
avait chargé de présider à la distribution des pièces et de surveiller
l'ameublement, _qu'on lui avait fait des appartemens comme pour une
fille entretenue; qu'il n'y avait que des colifichets, des papillottes,
et rien de sérieux_. Il donna encore en cette occasion une preuve de son
empressement à faire le bien, sans s'inquiéter de préjugés qui avaient
encore beaucoup de force. Sachant qu'il y avait à Saint-Cloud un grand
nombre d'anciens serviteurs de la reine Marie-Antoinette, il chargea M.
Charvet de leur proposer, soit leurs anciennes places, soit des
pensions; la plupart reprirent leurs places. En 1814, on fut bien loin
d'agir aussi généreusement. Tous les employés furent renvoyés, ceux même
qui avaient servi Marie-Antoinette.

Il n'y avait pas long-temps que le premier consul s'était installé à
Saint-Cloud, lorsque ce château, redevenu _résidence souveraine_ à frais
énormes, faillit être la proie des flammes. Il y avait un corps-de-garde
sous le vestibule du centre du palais. Une nuit que les soldats avaient
fait du feu outre mesure, le poêle devint si brûlant qu'un fauteuil qui
se trouvait adossé à une des bouches qui chauffaient le salon prit feu,
et la flamme se communiqua promptement à tous les meubles. L'officier du
poste s'en étant aperçu, prévint aussitôt le concierge, et ils coururent
à la chambre du général Duroc, qu'ils réveillèrent. Le général se leva
en toute hâte, et recommandant aussitôt le plus grand silence, on
organisa une chaîne. Il se mit lui-même dans le bassin, ainsi que le
concierge, passant des seaux d'eau aux soldats, et en deux ou trois
heures le feu, qui avait déjà dévoré tous les meubles, fut éteint. Ce ne
fut que le lendemain matin que le premier consul, Joséphine, Hortense,
tous les habitans enfin du château, apprirent cet accident, et
témoignèrent tous, le premier consul surtout, leur satisfaction de
l'attention qu'on avait mise à ne pas les réveiller. Pour prévenir, ou
au moins rendre moins dangereux à l'avenir de pareils accidens, le
premier consul fit organiser une garde de nuit à Saint-Cloud, et, dans
la suite, dans toutes ses résidences. On appelait cette garde _chambre
de veille_.

Dans les premiers temps que le premier consul habitait le palais de
Saint-Cloud, il couchait dans le même lit que sa femme. Plus tard,
l'étiquette survint, et, sous ce rapport, refroidit un peu la tendresse
conjugale. En effet, le premier consul finit par habiter un appartement
assez éloigné de celui de madame Bonaparte. Pour se rendre chez elle, il
fallait qu'il traversât un grand corridor de service. À droite et à
gauche habitaient les dames du palais, les dames de service, etc.
Lorsque le premier consul voulait passer la nuit avec sa femme, il se
déshabillait chez lui, d'où il sortait en robe de chambre et coiffé d'un
madras. Je marchais devant lui, un flambeau à la main. Au bout de ce
corridor était un escalier de quinze à seize marches, qui conduisait à
l'appartement de madame Bonaparte. C'était une grande joie pour elle
quand elle recevait la visite de son mari; toute la maison en était
instruite le lendemain. Je la vois encore dire à tout venant, en
frottant ses petites mains: «_Je me suis levée tard aujourd'hui, mais,
voyez-vous, c'est que Bonaparte est venu passer la nuit avec moi_.» Ce
jour-là elle était plus aimable encore que de coutume; elle ne rebutait
personne, et on en obtenait tout ce qu'on voulait. J'en ai fait pour ma
part bien des fois l'épreuve.

Un soir que je conduisais le premier consul à une de ces visites
conjugales, nous aperçûmes dans le corridor un jeune homme bien mis qui
sortait de l'appartement d'une des femmes de madame Bonaparte. Il
cherchait à s'esquiver, mais le premier consul lui cria d'une voix
forte: _Qui est là? où allez-vous? que faites-vous? quel est votre nom?_
C'était tout simplement un valet de chambre de madame Bonaparte.
Stupéfait de ces interrogations précipitées, il répondit d'une voix
effrayée qu'il venait de faire une commission pour madame Bonaparte.
«C'est bien, reprit le premier consul, mais que je ne vous y reprenne
pas.» Persuadé que le galant profiterait de la leçon, le général ne
chercha point à savoir son nom ni celui de sa belle.

Cela me rappelle qu'il fut beaucoup plus sévère à l'égard d'une autre
femme de chambre de madame Bonaparte. Elle était jeune et très-jolie,
et inspira des sentimens fort tendres à deux aides-de-camp, MM. R... et
E.... Ils soupiraient sans cesse à sa porte, lui envoyaient des fleurs
et des billets doux. La jeune fille, du moins telle fut l'opinion
générale de la maison, ne les payait d'aucun retour. Joséphine l'aimait
beaucoup, et pourtant le premier consul s'étant aperçu des galanteries
de ces messieurs, se montra fort en colère, et fit chasser la pauvre
demoiselle, malgré ses pleurs et malgré les prières de madame Bonaparte
et celles du brave et bon colonel R..., qui jurait naïvement que la
faute était toute de son côté, que la pauvre petite ne méritait que des
éloges, et ne l'avait point écouté. Tout fut inutile contre la
résolution du premier consul, qui répondit à tout en disant: «Je ne veux
point de désordre chez moi, point de scandale.»

Lorsque le premier consul faisait quelque distribution d'armes
d'honneur, il y avait aux Tuileries un banquet auquel étaient admis
indistinctement, quels que fussent leurs grades, tous ceux qui avaient
eu part à ces récompenses. À ces dîners, qui se donnaient dans la grande
galerie du château, il y avait quelquefois deux cents convives. C'était
le général Duroc qui était le maître des cérémonies, et le premier
consul avait soin de lui recommander d'entremêler les simples soldats,
les colonels, les généraux, etc. C'était surtout les premiers qu'il
ordonnait aux domestiques de bien soigner, de bien faire boire et
manger. Ce sont les repas les plus longs que j'aie vu faire à
l'empereur; il y était d'une amabilité, d'un laissez-aller parfaits; il
faisait tous ses efforts pour mettre ses convives à leur aise; mais pour
un grand nombre d'entre eux, il avait bien de la peine à y parvenir.
Rien n'était plus drôle que de voir ces bons _troupiers_, se tenant à
deux pieds de la table, n'osant approcher ni de leur serviette ni de
leur pain; rouges jusqu'aux oreilles, et le cou tendu du côté de leur
général, comme pour recevoir le mot d'ordre. Le premier consul leur
faisait raconter le haut fait qui leur valait la récompense nationale,
et riait quelquefois aux éclats de leurs singulières narrations. Il les
engageait à bien manger, buvant quelquefois à leur santé; mais pour
quelques-uns, ses encouragemens échouaient contre leur timidité, et les
valets de pied leur enlevaient successivement leurs assiettes sans
qu'ils y eussent touché. Cette contrainte ne les empêchait pas d'être
pleins de joie et d'enthousiasme en quittant la table. «Au revoir, mes
braves, leur disait le premier consul, baptisez-moi bien vite ces
nouveau-nés-là» (montrant du doigt leurs sabres d'honneur). Dieu sait
s'ils s'y épargnaient.

Cette bienveillance du premier consul pour de simples soldats me
rappelle une anecdote arrivée à la Malmaison, et qui répond encore à ces
reproches de hauteur et de dureté qu'on lui a faits.

Le premier consul sortit un jour de grand matin, vêtu de sa redingote
grise et accompagné du général Duroc, pour se promener du côté de la
machine de Marly. Comme ils marchaient en causant, ils virent un
laboureur qui traçait un sillon en venant de leur côté.--Dites donc, mon
brave homme (dit le premier consul en s'arrêtant), votre sillon n'est
pas droit, vous ne savez donc pas votre métier?--Ce n'est toujours pas
vous, mes beaux messieurs, qui me l'apprendrez; vous seriez encore assez
embarrassés pour en faire autant.--Parbleu non!--Vous croyez: eh bien!
essayez, reprit le brave homme en cédant sa place au premier consul.
Celui-ci prit le manche de la charrue, et, poussant les chevaux, voulut
commencer la leçon; mais il ne fit pas un seul pas en droite ligne, tant
il s'y prenait mal.--Allons, allons, dit le paysan en mettant sa main
sur celle du général, pour reprendre sa charrue, votre besogne ne vaut
rien: chacun son métier; promenez-vous, c'est votre affaire. Mais le
premier consul ne continua pas sa promenade sans payer la leçon de
morale qu'il venait de recevoir du laboureur: le général Duroc lui remit
deux ou trois louis pour le dédommager de la perte de temps qu'on lui
avait causée. Le paysan, étonné de cette générosité, quitte sa charrue
pour aller conter son aventure, et rencontre en chemin une femme à
laquelle il conte qu'il croit bien avoir rencontré deux _gros
messieurs_, à en juger parce qu'il avait encore dans sa main. La
fermière, mieux avisée, lui demanda quel était le costume des
promeneurs, et d'après la description qu'il lui en fit, elle devina que
c'était le premier consul et quelqu'un des siens. Le bon homme fut
quelque temps interdit; mais le lendemain, il se prit d'une belle
résolution, et s'étant paré de ses plus beaux habits, il se présenta à
la Malmaison, demandant à parler au premier consul, pour le remercier,
disait-il, du beau cadeau qu'il lui avait fait la veille[8].

J'allai avertir le premier consul de cette visite, et il me donna
l'ordre d'introduire le laboureur. Celui-ci, pendant que j'étais sorti
pour l'annoncer, avait, suivant sa propre expression, _pris son courage
à deux mains_, pour se préparer à cette grande entrevue. Je le retrouvai
debout au milieu de l'antichambre (car il n'avait osé s'asseoir sur les
banquettes, qui, bien que des plus simples, lui paraissaient
magnifiques); et songeant à ce qu'il allait dire au premier consul pour
lui témoigner sa reconnaissance. Je marchai devant lui, il me suivait en
posant avec précaution le pied sur le tapis, et lorsque je lui ouvris la
porte du cabinet, il me fit des civilités pour me faire entrer le
premier. Lorsque le premier consul n'avait rien de secret à dire ou à
dicter, il laissait assez volontiers la porte de son cabinet ouverte. Il
me fit signe cette fois de ne point la fermer, de sorte que je pus voir
et entendre tout ce qui se passait.

L'honnête laboureur commença, en entrant dans le cabinet, par saluer _le
dos_ de M. de Bourrienne, qui ne pouvait le voir, occupé qu'il était à
écrire sur une petite table de travail placée dans l'embrasure de la
fenêtre. Le premier consul le regardait faire ses saluts, renversé en
arrière dans son fauteuil, dont, suivant une vieille habitude, il
_travaillait_ un des bras avec la pointe de son canif. À la fin pourtant
il prit ainsi la parole:

--Eh bien, mon brave (le paysan se retourna, le reconnut et salua de
nouveau). Eh bien, poursuivit le premier consul, la moisson a été belle
cette année?

--Mais, sauf votre respect, citoyen mon général, pas trop mauvaise comme
çà.

--Pour que la terre rapporte, reprit le premier consul, il faut qu'on la
remue, n'est-il pas vrai? Les beaux messieurs ne valent rien pour cette
besogne-là.

--Sans vous offenser, mon général, les bourgeois ont la main trop douce
pour manier une charrue. Il faut une _poigne_ solide pour remuer ces
outils-là.

--C'est vrai, répondit en souriant le premier consul. Mais grand et fort
comme vous êtes, vous avez dû manier autre chose qu'une charrue. Un bon
fusil de munition, par exemple, ou bien la poignée d'un bon sabre.

Le laboureur se redressa avec un air de fierté: «--Général, dans le
temps j'ai fait comme les autres. J'étais marié depuis cinq ou six ans,
lorsque ces b..... de Prussiens (pardon, mon général) entrèrent à
Landrecies. Vint la réquisition; ou me donna un fusil et une giberne à
la maison commune, et marche! Ah dame, nous n'étions pas équipés comme
ces grands gaillards que je viens de voir en entrant dans la cour.»

Il voulait parler des grenadiers de la garde consulaire.

--Pourquoi avez-vous quitté le service? reprit le premier consul, qui
paraissait prendre beaucoup d'intérêt à cette conversation.

--Ma foi, mon général, à chacun son tour. Il y avait des coups de sabre
pour tout le monde. Il m'en tomba un là (le digne laboureur se baissa
montrant sa tête, et écartant ses cheveux), et après quelques semaines
d'ambulance, on me donna mon congé pour revenir à ma femme et à ma
charrue.

--Avez-vous des enfans?

--J'en ai trois, mon général; deux garçons et une fille.

--Il faut faire un militaire de l'aîné de vos garçons. S'il se conduit
bien, je me chargerai de lui. Adieu, mon brave; quand vous aurez besoin
de moi, revenez me voir. Là-dessus, le premier consul se leva, se fit
donner, par M. de Bourrienne, quelques louis qu'il ajouta à ceux que le
laboureur avait déjà reçus de lui, et me chargea de le reconduire. Nous
étions déjà dans l'antichambre, lorsque le premier consul rappela le
paysan pour lui dire:

--Vous étiez à Fleurus?

- Oui, mon général.

--Pourriez-vous me dire le nom de votre général en chef?

--Je le crois bien, parbleu! c'était le général Jourdan.

--C'est bien; au revoir. Et j'emmenai le vieux soldat de la république,
enchanté de sa réception.



CHAPITRE XI.

     L'envoyé du bey de Tunis et les chevaux arabes.--Mauvaise foi de
     l'Angleterre.--Voyage à Boulogne.--En Flandre et en
     Belgique.--Courses continuelles.--L'auteur fait le service de
     premier valet de chambre.--Début de Constant comme barbier du
     premier consul.--Apprentissage.--Mentons plébéiens.--Le regard de
     l'aigle.--Le premier consul difficile à raser.--Constant l'engage à
     se raser lui-même.--Ses motifs pour tenir à persuader le premier
     consul.--Confiance et sécurité imprudente du premier consul.--La
     première leçon.--Les taillades.--Légers reproches.--Gaucherie du
     premier consul tenant son rasoir.--Les chefs et les
     harangues.--Arrivée du premier consul à Boulogne.--Préludes de la
     formation du camp de Boulogne.--Discours de vingt pères de
     famille.--Combat naval gagné par l'amiral Bruix contre les
     Anglais.--Le dîner et la victoire.--Les Anglais et la _Côte de
     Fer_.--Projet d'attentat sur la personne du premier
     consul.--Rapidité du voyage.--Le ministre de la police.--Présens
     offerts par les villes.--Travaux ordonnés par le premier
     consul.--Munificence.--Le premier consul mauvais cocher.--Pâleur de
     Cambacérès.--L'évanouissement.--Le précepte de l'évangile.--Le
     sommeil sans rêves.--L'ambassadeur ottoman.--Les cachemires.--Le
     musulman en prières et au spectacle.


Au commencement de cette année (1803), arriva à Paris un envoyé de
Tunis, qui fit hommage au premier consul, de la part du bey, de dix
chevaux arabes. Le bey avait alors à craindre la colère de l'Angleterre,
et il cherchait à se faire de la France une alliée puissante et capable
de le protéger; il ne pouvait mieux s'adresser, car tout annonçait la
rupture de cette paix d'Amiens dont toute l'Europe s'était tant réjouie.
L'Angleterre ne tenait aucune de ses promesses et n'exécutait aucun des
articles du traité; de son côté, le premier consul, révolté d'une si
mauvaise foi et ne voulant pas en être la dupe, armait publiquement et
ordonnait le complétement des cadres et une nouvelle levée de cent vingt
mille conscrits. La guerre fut officiellement déclarée au mois de juin;
mais il y avait déjà eu des hostilités auparavant.

À la fin de ce mois, le premier consul fit un voyage à Boulogne, et
visita la Picardie, la Flandre et la Belgique, pour organiser
l'expédition qu'il méditait contre les Anglais, et mettre les côtes du
nord en état de défense. De retour au mois d'août à Paris, il en
repartit en novembre pour une seconde visite à Boulogne. Ces courses
multipliées auraient été trop fortes pour M. Hambard, premier valet de
chambre, qui était depuis long-temps malade. Aussi lorsque le premier
consul avait été sur le point de partir pour sa première tournée dans le
nord, M. Hambard lui avait demandé la permission de ne pas en être,
alléguant, ce qui était trop vrai, le mauvais état de sa santé. «Voilà
comme vous êtes, dit le premier consul, toujours malade et plaignant! Et
si vous restez ici, qui donc me rasera?--Mon général, répondit M.
Hambard, Constant sait raser aussi bien que moi.» J'étais présent et
occupé dans ce moment même à habiller le premier consul. Il me regarda
et me dit: «--Eh bien! monsieur le drôle, puisque vous êtes si habile,
vous allez faire vos preuves sur-le-champ; nous allons voir comment vous
vous y prendrez.» Je connaissais la mésaventure du pauvre Hébert, que
j'ai rapportée précédemment, et ne voulant pas en éprouver une pareille,
je m'étais fait depuis long-temps apprendre à raser. J'avais payé des
leçons à un perruquier pour qu'il m'enseignât son métier, et je m'étais
même, à mes momens de loisir, mis en apprentissage chez lui, où j'avais
indistinctement fait la barbe à toutes ses pratiques. Le menton de ces
braves gens avait eu passablement à souffrir avant que j'eusse assez de
légèreté dans la main pour oser approcher mon rasoir du menton
consulaire. Mais à force d'expériences réitérées _sur les barbes du
commun_, j'étais arrivé à un degré d'adresse qui m'inspirait la plus
grande confiance. Aussi, sur l'ordre du premier consul, j'apprête l'eau
chaude et la savonnette, j'ouvre hardiment un rasoir, et je commence
l'opération. Au moment où j'allais porter le rasoir sur le visage du
premier consul, il se lève brusquement, se retourne, et fixe ses deux
yeux sur moi avec une expression de sévérité et d'interrogation que je
ne pourrais rendre. Voyant que je ne me troublais pas, il se rassit en
me disant avec plus de douceur: «Continuez;» ce que je fis avec assez
d'adresse pour le rendre très-satisfait. Lorsque j'eus fini:
«Dorénavant, me dit-il, c'est vous qui me raserez.» Et depuis lors, en
effet, il ne voulut plus avoir d'autre barbier que moi. Dès lors aussi
mon service devint beaucoup plus actif; car tous les jours j'étais
obligé de paraître pour raser le premier consul, et je puis assurer que
ce n'était pas chose facile à faire. Pendant la cérémonie de la barbe,
il parlait souvent, lisait les journaux, s'agitait sur sa chaise, se
retournait brusquement, et j'étais obligé d'user de la plus grande
précaution pour ne point le blesser. Heureusement ce malheur ne m'est
jamais arrivé. Quand par hasard il ne parlait pas, il restait immobile
et raide comme une statue; et l'on ne pouvait lui faire baisser, ni
lever, ni pencher la tête, comme il eût été nécessaire, pour accomplir
plus aisément la tâche. Il avait aussi une manie singulière, qui était
de ne se faire savonner et raser d'abord qu'une moitié du visage. Je ne
pouvais passer à l'autre moitié que lorsque la première était finie. Le
premier consul trouvait cela plus commode.

Plus tard, quand je fus devenu son premier valet de chambre, alors qu'il
daignait me témoigner la plus grande bonté, et que j'avais mon
franc-parler avec lui autant que son rang le permettait, je pris la
liberté de l'engager à se raser lui-même; car, comme je viens de le
dire, ne voulant pas se faire raser par d'autres que moi, il était
obligé d'attendre que l'on m'eût fait avertir, à l'armée surtout où ses
levers n'étaient pas réguliers. Il se refusa long-temps à suivre mon
conseil, et toutes les fois que j'y revenais:--Ah! ah! monsieur le
paresseux! me disait-il en riant; vous seriez bien aise que je fisse la
moitié de votre besogne? Enfin j'eus le bonheur de le convaincre du
désintéressement et de la sagesse de mes avis. Le fait est que je tenais
beaucoup à le persuader; car, me figurant quelquefois ce qui serait
nécessairement arrivé si une absence indispensable, une maladie ou un
motif quelconque m'eût tenu éloigné du premier consul, je ne pouvais
penser, sans frémir, que sa vie aurait été à la merci du premier venu.
Pour lui, je suis presque sûr qu'il n'y songeait pas; car, quelques
contes qu'on ait faits sur sa méfiance, il est certain qu'il ne prenait
aucune précaution contre les piéges que pouvait lui tendre la trahison.
Sa sécurité, sur ce point, allait même jusqu'à l'imprudence. Aussi tous
ceux qui l'aimaient, et c'étaient tous ceux dont il était entouré,
cherchaient-ils à remédier à ce défaut de précaution par toute la
vigilance dont ils étaient capables. Je n'ai pas besoin de dire que
c'était surtout cette même sollicitude pour la précieuse vie de mon
maître, qui m'avait engagé à insister sur le conseil que je lui avais
donné de se raser lui-même.

Les premières fois qu'il essaya de mettre mes leçons en pratique,
c'était une chose plus inquiétante encore que risible de voir l'empereur
(il l'était alors), qui, en dépit des principes que je venais de lui
donner en les lui démontrant par des exemples réitérés, ne savait pas
tenir son rasoir, le saisir à poignée par le manche, et l'appliquer
perpendiculairement sur sa joue sans le coucher. Il donnait brusquement
un coup de rasoir, ne manquait pas de se faire une taillade, et retirait
sa main au plus vite en s'écriant:--Vous le voyez bien, drôle! vous êtes
cause que je me suis coupé! Je prenais alors le rasoir, et finissais
l'opération. Le lendemain, même scène que la veille, mais avec moins de
sang répandu. Chaque jour ajoutait à l'adresse de l'empereur; et il
finit, à force de leçons, par être assez habile pour se passer de moi.
Seulement il se coupait encore de temps en temps, et alors il
recommençait à m'adresser de petits reproches; mais en plaisantant et
avec bonté. Au reste, de la manière dont il s'y prenait et qu'il ne
voulait pas changer, il était bien impossible qu'il ne lui arrivât pas
souvent de se tailler le visage; car il se rasait de haut en bas, et non
de bas en haut comme tout le monde, et cette mauvaise méthode, que tous
mes efforts ne purent jamais changer, ajoutée à la brusquerie habituelle
de ses mouvemens, faisait que je ne pouvais m'empêcher de frémir chaque
fois que je lui voyais prendre son rasoir.

Madame Bonaparte accompagna le premier consul dans le premier de ces
voyages. Ce ne fut, comme dans celui de Lyon, que fêtes et triomphes
continuels.

Pour l'arrivée du premier consul, les habitans de Boulogne avaient élevé
des arcs-de-triomphe, depuis la porte dite de Montreuil jusqu'au grand
chemin qui conduisait à sa baraque, que l'on avait faite au camp de
droite. Chaque arc-de-triomphe était en feuillage, et l'on y lisait les
noms des combats et batailles rangées où il avait été victorieux. Ces
dômes et ces arcades de verdure et de fleurs offraient un coup-d'œil
admirable. Un arc-de-triomphe, beaucoup plus haut que les autres,
s'élevait au milieu de la rue de l'Écu (grande rue); l'élite des
citoyens s'était rassemblée à l'entour; plus de cent jeunes personnes
parées de fleurs, des enfans, de beaux vieillards et un grand nombre de
braves, que le devoir militaire n'avait pas retenus au camp, attendaient
avec impatience l'arrivée du premier consul. À son approche, le canon de
réjouissance annonça aux Anglais, dont la flotte ne s'éloignait pas des
eaux de Boulogne, l'apparition de Napoléon sur le rivage, où se
rassemblait la formidable armée qu'il avait résolu de jeter sur
l'Angleterre.

Le premier consul, monté sur un petit cheval gris, qui avait la vivacité
de l'écureuil, mit pied à terre, et, suivi de son brillant état-major,
il adressa ces paternelles paroles aux autorités de la ville: «Je viens
pour assurer le bonheur de la France; les sentimens que vous manifestez,
toutes vos marques de reconnaissance me touchent; je n'oublierai pas mon
entrée à Boulogne, que j'ai choisi pour le centre de réunion de mes
armées. Citoyens, ne vous effrayez pas de ce rendez-vous; c'est celui
des défenseurs de la patrie, et bientôt des vainqueurs de la fière
Angleterre.» Le premier consul continua sa marche, entouré de toute la
population, qui ne le quitta qu'à la porte de sa baraque, où plus de
trente généraux le reçurent. Le bruit du canon, des cloches, les cris
d'allégresse ne cessèrent qu'avec ce beau jour.

Le lendemain de notre arrivée, le premier consul visita le Pont de
Briques, petit village situé à une demi-lieue de Boulogne; un fermier
lui lut le compliment suivant:

«Général, nous sommes ici vingt pères de famille qui vous offrons une
vingtaine de gros gaillards qui sont et seront toujours à vos ordres;
emmenez-les, général, ils sont capables de vous donner un bon coup de
main lorsque vous irez en Angleterre. Quant à nous, nous remplirons un
autre devoir; nos bras travailleront à la terre pour que le pain ne
manque pas aux braves qui doivent écraser les Anglais.»

Napoléon remercia en souriant le franc campagnard, jeta un coup d'œil
sur une petite maison de campagne, bâtie au bord de la grande route, et
s'adressant au général Berthier, il dit: «Voilà où je veux que mon
quartier-général soit établi.» Puis il piqua son cheval et s'éloigna. Un
général et quelques officiers restèrent pour faire exécuter l'ordre du
premier consul, qui dans la nuit même de son arrivée à Boulogne revint
coucher au Pont de Briques.

On me raconta à Boulogne les détails d'un combat naval, que s'étaient
livré, peu de temps avant notre arrivée, la flottille française,
commandée par l'amiral Bruix, et l'escadre anglaise avec laquelle Nelson
bloquait le port de Boulogne. Je les rapporterai tels qu'ils m'ont été
dits, ayant trouvé des plus curieuses la manière commode dont l'amiral
français dirigeait les opérations de ses marins.

Deux cents bâtimens environ tant canonnières que bombardes, bateaux
plats et péniches, formaient la ligne de défense; la côte et les forts
étaient hérissés de batteries. Quelques frégates se détachèrent de la
station ennemie, et, précédées de deux ou trois bricks, vinrent se
ranger en bataille devant la ligne et à la portée du canon de notre
flottille. Alors le combat s'engagea, les boulets arrivèrent de toutes
parts. Nelson, qui avait promis la destruction de la flottille, fit
renforcer sa ligne de bataille de deux autres rangs de vaisseaux et de
frégates; ainsi placés par échelons, ils combattirent avec une grande
supériorité de forces. Pendant plus de sept heures, la mer, couverte de
feu et de fumée, offrit à toute la population de Boulogne le superbe et
épouvantable spectacle d'un combat naval où plus de dix-huit cents coups
de canon partaient à la fois. Le génie de Nelson ne put rien contre nos
marins et nos soldats. L'amiral Bruix était dans sa baraque, placée près
du sémaphore des signaux. De là, il combattait Nelson, en buvant avec
son état-major et quelques dames de Boulogne qu'il avait invitées à
dîner. Les convives chantaient les premières victoires du premier
consul, tandis que l'amiral, sans quitter la table, faisait manœuvrer la
flottille au moyen des signaux qu'il ordonnait. Nelson, impatient de
vaincre, fit avancer toutes ses forces navales; mais, contrarié par le
vent que les Français avaient sur son escadre, il ne put tenir la
promesse qu'il avait faite à Londres de brûler notre flottille. Loin de
là, plusieurs de ses bâtimens furent fortement endommagés, et l'amiral
Bruix voyant s'éloigner les Anglais, cria victoire, en versant le
champagne à ses convives. La flottille française avait peu souffert,
tandis que l'escadre ennemie était abîmée par le feu continuel de nos
batteries sédentaires. Ce jour-là, les Anglais reconnurent qu'il leur
serait impossible d'approcher de la côte de Boulogne, qu'ils ont depuis
surnommée la _Côte de Fer_.

Lorsque le premier consul quitta Boulogne, il devait passer à Abbeville
et y rester vingt-quatre heures. Le maire de cette ville n'avait rien
négligé pour l'y recevoir dignement. Abbeville était superbe ce jour-là.
On était allé enlever, avec leurs racines, les plus beaux arbres d'un
bois voisin, pour former des avenues dans toutes les rues où le premier
consul devait passer. Quelques habitans, propriétaires de magnifiques
jardins, en avaient retiré leurs arbustes les plus rares pour les ranger
sur son passage; des tapis de la manufacture de MM. Hecquet-Dorval
étaient étendus par terre, pour être foulés par ses chevaux. Une
circonstance imprévue troubla tout-à-coup la fête; un courrier que le
ministre de la police avait expédié, arriva au moment où nous
approchions de la ville. Le ministre avertissait le premier consul qu'on
voulait l'assassiner à deux lieues de là; le jour et l'heure étaient
indiqués.

Pour déjouer l'attentat qu'on méditait contre sa personne, le premier
consul traversa la ville au galop, et, suivi de quelques lanciers, il se
rendit sur le terrain où il devait être attaqué; là, il fit une halte
d'environ une demi-heure, y mangea quelques biscuits d'Abbeville et
repartit. Les assassins furent trompés; ils ne s'étaient préparés que
pour le lendemain.

Le premier consul et madame Bonaparte continuèrent leur tournée à
travers la Picardie, la Flandre et les Pays-Bas. Chaque jour arrivaient
au premier consul des offres de bâtiments de guerre faites par les
divers conseils généraux. On continuait à le haranguer, à lui présenter
les clefs des villes comme s'il eût exercé la puissance royale. Amiens,
Dunkerque, Lille, Bruges, Gand, Bruxelles, Liége, Namur se distinguèrent
par l'éclat de la réception qu'ils firent aux illustres voyageurs. Les
habitans de la ville d'Anvers firent présent au premier consul de six
chevaux bais magnifiques. Partout aussi le premier consul laissa des
marques utiles de son passage. Par ses ordres, des travaux furent
aussitôt commencés pour nettoyer et améliorer le port d'Amiens. Il
visita dans cette ville, et dans les autres lorsqu'il y avait lieu,
l'exposition des produits de l'industrie, encourageant les fabricans par
ses conseils et les favorisant par ses arrêtés. À Liége, il fit mettre à
la disposition du préfet de l'Ourthe une somme de 300,000 francs pour la
réparation des maisons brûlées par les Autrichiens, dans ce département,
pendant les premières guerres de la révolution. Anvers lui dut son port
intérieur, un bassin et des chantiers de construction. À Bruxelles, il
ordonna la jonction du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut par un canal. Il
fit jeter à Givet un pont de pierre sur la Meuse, et, à Sedan, madame
veuve Rousseau reçut de lui une somme de 60,000 francs pour le
rétablissement de sa fabrique détruite par un incendie. Enfin, je ne
saurais énumérer tous les bienfaits publics ou particuliers que le
premier consul et madame Bonaparte semèrent sur leur route.

Peu de temps après notre retour à Saint-Cloud, le premier consul, se
promenant en voiture dans le parc avec sa femme et M. Cambacèrès, eut la
fantaisie de conduire à grandes guides les quatre chevaux attelés à sa
calèche, et qui étaient de ceux qui lui avaient été donnés par les
habitans d'Anvers. Il se plaça donc sur le siége, et prit les rênes des
mains de César, son cocher, qui monta derrière la voiture. Ils se
trouvaient en ce moment dans l'allée du fer à cheval, qui conduit à la
route du pavillon Breteuil et de Ville-d'Avray. Il est dit, dans le
Mémorial de Sainte-Hélène, que _l'aide-de-camp, ayant gauchement
traversé les chevaux, les fit emporter_. César, qui me conta en détail
cette fâcheuse aventure, peu de minutes après que l'accident avait eu
lieu, ne me dit pas un mot de l'aide-de-camp; et, en conscience, il
n'était pas besoin, pour faire verser la calèche, d'une autre gaucherie
que de celle d'un cocher aussi peu expérimenté que l'était le premier
consul. D'ailleurs, les chevaux étaient jeunes et ardens, et César
lui-même avait besoin de toute son adresse pour les conduire. Ne sentant
plus sa main, ils partirent au galop; et César, voyant la nouvelle
direction qu'ils prenaient vers la droite, se mit à crier, _à gauche_!
d'une voix de stentor. Le consul Cambacèrès, encore plus pâle qu'à
l'ordinaire, s'inquiétait peu de rassurer madame Bonaparte alarmée;
mais il criait de toutes ses forces:--Arrêtez! arrêtez! vous allez nous
briser! Cela pouvait fort bien arriver; mais le premier consul
n'entendait rien, et d'ailleurs il n'était plus maître des chevaux.
Arrivé, ou plutôt emporté avec une rapidité extrême jusqu'à la grille,
il ne put prendre le milieu, accrocha une borne et versa lourdement.
Heureusement les chevaux s'arrêtèrent. Le premier consul, jeté à dix pas
sur le ventre, s'évanouit et ne revint à lui que lorsqu'on le toucha
pour le relever. Madame Bonaparte et le second consul n'eurent que de
légères contusions; mais la bonne Joséphine avait horriblement souffert
d'inquiétude pour son mari. Pourtant, quoiqu'il eût été rudement
froissé, il ne voulut point être saigné, et se contenta de quelques
frictions d'eau de Cologne, son remède favori. Le soir, à son coucher,
il parla avec gaîté de sa mésaventure, de la frayeur extrême qu'avait
montrée son collègue, et finit en disant «_Il faut rendre à César ce qui
est à César_; qu'il garde son fouet, et que chacun fasse son métier.» Il
convenait toutefois, malgré ses plaisanteries, qu'il ne s'était jamais
cru lui-même si près de la mort, et que même il se tenait pour avoir été
bien mort pour quelques secondes. Je ne me souviens pas si c'est à cette
occasion, ou dans un autre moment, que j'ai entendu dire à l'empereur
que la mort n'était qu'un sommeil sans rêves.

Au mois d'octobre de cette année, le premier consul reçut en audience
publique Haled-Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.

L'arrivée de l'ambassadeur Turc fit sensation aux Tuileries, parce qu'il
apportait une grande quantité de cachemires au premier consul, qu'on
était sûr qu'ils seraient distribués, et que chaque femme se flattait
d'être favorablement traitée. Je crois que sans son costume étranger, et
surtout sans ses cachemires, il aurait produit peu d'effet sur des gens
déjà habitués à voir des princes souverains faire la cour au chef du
gouvernement, chez lui et chez eux. Son costume même n'était pas plus
remarquable que celui de Roustan, auquel on était accoutumé, et quant à
ses saluts, ils n'étaient guère plus bas que ceux des courtisans
ordinaires du premier consul. À Paris, on dit que l'enthousiasme dura
plus long-temps. _C'est si drôle d'être Turc!_ Quelques dames eurent
l'honneur de voir manger l'ambassadeur barbu; il fut poli et même galant
avec elles, et leur fit quelques cadeaux qui furent très-vantés. Il
n'avait pas les mœurs trop musulmanes et ne fut pas très-effrayé de
voir, sans un voile sur le visage, nos jolies Parisiennes. Un jour,
qu'il passa presque entier à Saint-Cloud, je le vis faire sa prière.
C'était dans la cour d'honneur, sur un large parapet bordé d'une
balustrade en pierre. L'ambassadeur fit étendre des tapis du côté des
appartemens qui, depuis, furent ceux du roi de Rome, et là il fit ses
génuflexions, aux yeux de plusieurs personnes de la maison qui, par
discrétion, se tinrent derrière les croisées. Le soir il assista au
spectacle. On donnait, je crois, Zaïre ou Mahomet; il n'y comprit rien.



CHAPITRE XII

     Nouveau voyage à Boulogne.--Visite de la flottille, et revue des
     troupes.--Jalousie de la ligne contre la garde.--Le premier consul
     au camp.--Colère du général contre les soldats.--Ennuis des
     officiers et plaisirs du camp.--Timidité des
     Boulonnaises.--Jalousie des maris.--Visites des Parisiennes, des
     Abbevilloises, des Dunkerquoises et des Amiennoises, au camp de
     Boulogne.--Soirées chez la maîtresse du colonel Joseph
     Bonaparte.--Les généraux Soult, Saint-Hilaire et Andréossy.--La
     femme adroite et les deux amans heureux.--Curiosité du premier
     consul.--Le premier consul pris pour un commissaire des
     guerres.--Commencement de la faveur du général
     Bertrand.--L'ordonnateur Arcambal et les deux visiteurs.--Le
     premier consul épiant son frère, qui feint de ne pas le
     reconnaître.--Le premier consul et les jeux innocens.--Le premier
     consul n'a rien à donner pour gage.--Billet doux du premier
     consul.--Combat naval.--Le premier consul commande une manœuvre et
     se trompe.--Erreur reconnue et silence du général.--Le premier
     consul pointe les canons et fait rougir les boulets.--Combat de
     deux Picards.--Explosion continuelle.--Dîner au bruit du
     canon.--Frégate anglaise démâtée, et le brick coulé bas.


Au mois de novembre de cette année, le premier consul retourna à
Boulogne pour visiter la flottille et passer la revue des troupes qui
s'y étaient déjà rassemblées, dans les camps destinés à l'armée avec
laquelle il se proposait de descendre en Angleterre. J'ai conservé
quelques notes, et encore plus de souvenirs sur mes différens séjours à
Boulogne. Jamais l'empereur ne déploya autre part une plus grande
puissance militaire. Jamais on ne vit réunies sur un même point, de plus
belles troupes ni de plus prêtes à marcher au moindre signe de leur
chef. Il n'est donc pas suprenant que j'aie retrouvé dans ma mémoire sur
cette époque, des détails que personne, je crois, n'a encore imaginé de
publier. Personne aussi, si je ne me trompe, n'a pu être mieux en état
que moi de les connaître. Au reste, le lecteur va être à même d'en
juger.

Dans les différentes revues que passait le premier consul, il semblait
vouloir exciter l'enthousiasme des soldats et leur attachement à sa
personne, par l'attention avec laquelle il saisissait toutes les
occasions de flatter leur amour-propre.

Un jour, ayant particulièrement remarqué l'excellente tenue des 36e,
57e régimens de ligne et 10e d'infanterie légère, il fit sortir
des rangs tous les chefs, depuis les caporaux jusqu'aux colonels, et se
mettant au milieu d'eux, il leur témoigna sa satisfaction en leur
rappelant les occasions où, sous le feu du canon, il avait été à même
de faire sur ces trois braves régimens des remarques avantageuses. Il
complimenta les sous-officiers sur la bonne éducation des soldats, et
les capitaines et les chefs de bataillon sur l'ensemble et la précision
des manœuvres. Enfin, chacun eut sa part d'éloges.

Cette flatteuse distinction n'excita point la jalousie des autres corps
de l'armée; chaque régiment avait eu dans cette journée sa part plus ou
moins grande de complimens, et quand la revue fut terminée, ils
regagnèrent paisiblement leurs cantonnemens. Mais les soldats des
36e, 57e et 10e, tout fiers d'avoir été favorisés si
spécialement, allèrent dans l'après-midi porter leur triomphe dans une
guinguette fréquentée par les grenadiers de la garde à cheval. On
commença par boire tranquillement, en parlant de campagnes, de villes
prises, du premier consul, enfin de la revue du matin: alors, des jeunes
gens de Boulogne qui s'étaient mêlés aux buveurs, s'avisèrent de chanter
des couplets de composition toute récente, dans lesquels on portait aux
nues la bravoure, les exploits des trois régimens, sans y mêler un mot
pour le reste de l'armée, pas même pour la garde; et c'était dans la
guinguette favorite des grenadiers de la garde, que ces couplets étaient
chantés! Ceux-ci gardèrent d'abord un morne silence; mais bientôt,
poussés à bout, ils protestèrent à haute voix contre ces couplets,
qu'ils trouvaient, disaient-ils, détestables. La querelle s'engagea
d'une façon très-vive, on cria beaucoup, on se dit des injures, puis on
se sépara, sans trop de bruit pourtant, en se donnant rendez-vous pour
le lendemain, à quatre heures du matin, aux environs de Marquise, petit
village qui est à deux lieues de Boulogne. Il était fort tard, le soir,
quand les soldats quittèrent la guinguette.

Plus de deux cents grenadiers de la garde se rendirent séparément au
lieu du rendez-vous, et trouvèrent le terrain occupé par un nombre à peu
près égal de leurs adversaires des 36e, 57e et 10e. Sans
explications, sans tapage, ils mirent tous le sabre à la main, et se
battirent pendant plus d'une heure avec un sang-froid effrayant. Un
nommé Martin, grenadier de la garde, homme d'une taille gigantesque, tua
de sa main sept ou huit soldats du 10e. Ils se seraient probablement
massacrés tous, si le général Saint-Hilaire, prévenu trop tard de cette
sanglante querelle, n'eût pas fait aussitôt partir un régiment de
cavalerie, qui mit fin au combat. Les grenadiers avaient perdu dix
hommes, et les soldats de la ligne treize: les blessés étaient de part
et d'autre en très-grand nombre.

Le premier consul alla au camp le lendemain, fit amener devant lui les
provocateurs de cette terrible scène, et leur dit d'une voix sévère: «Je
sais pourquoi vous vous êtes battus; plusieurs braves ont succombé dans
une lutte indigne d'eux et de vous. Vous serez punis. J'ai ordonné qu'on
imprimât les couplets, cause de tant de malheurs. Je veux qu'en
apprenant votre punition, les Boulonnais sachent que vous avez démérité
de vos frères d'armes.»

Cependant les troupes, et surtout les officiers, commençaient à
s'ennuyer de leur séjour à Boulogne, ville moins propre que toute autre,
peut-être, à leur rendre supportable une existence inactive. On ne
murmurait pas néanmoins, parce que jamais, où était le premier consul,
les murmures n'avaient pu trouver place; mais on pestait tout bas de se
voir retenu au camp ou dans le port, ayant l'Angleterre devant soi, à
neuf ou dix lieues de distance. Les plaisirs étaient: rares à Boulogne;
les Boulonnaises, jolies femmes en général, mais extrêmement timides,
n'osaient pas former de réunions chez elles, dans la crainte de déplaire
à leurs maris, gens fort jaloux, comme le sont tous les Picards. Il y
avait pourtant un beau salon, dans lequel on aurait pu facilement donner
des bals et des soirées; mais, quoiqu'elles en eussent bien envie, ces
dames n'osaient pas s'en servir; il fallut qu'un certain nombre de
belles Parisiennes, touchées du triste sort de tant de braves et beaux
officiers, vinssent à Boulogne pour charmer les ennuis d'un si long
repos. L'exemple des Parisiennes piqua les Abbevilloises, les
Dunkerquoises, les Amiennoises, et bientôt Boulogne fut rempli
d'étrangers et d'étrangères qui venaient faire les honneurs de la ville.

Entre toutes ces dames, celle qui se faisait principalement remarquer
par un excellent ton, beaucoup d'esprit et de beauté, était une
Dunkerquoise nommée madame F..., excellente musicienne, pleine de gaîté,
de grâces et de jeunesse; il était impossible que madame F... ne fit
point tourner bien des têtes. Le colonel Joseph, frère du premier
consul, le général Soult, qui fut depuis maréchal, les généraux
Saint-Hilaire et Andréossy, et quelques autres grands personnages,
furent à ses pieds. Deux seulement, dit-on, réussirent à s'en faire
aimer, et de ces deux, l'un était le colonel Joseph, qui passa bientôt
dans la ville pour l'amant préféré de madame F.... La belle Dunkerquoise
donnait souvent des soirées, auxquelles le colonel Joseph ne Manquait
jamais d'assister. Parmi tous ses rivaux, et certes il en avait bon
nombre, un seul lui portait ombrage; c'était le général en chef Soult.
Cette rivalité ne nuisait point aux intérêts de madame F...; en habile
tacticienne, elle provoquait adroitement la jalousie de ses deux
soupirans, en acceptant tour à tour de chacun d'eux les complimens, les
bouquets de roses, et mieux que cela quelquefois.

Le premier consul, informé des amours de son frère, eut un soir la
fantaisie d'aller s'égayer au petit salon de madame F..., qui était tout
bonnement une chambre au premier étage de la maison d'un menuisier, dans
la rue des Minimes. Pour ne pas être reconnu, il s'habilla en bourgeois,
et mit une perruque et des lunettes. Il mit dans sa confidence le
général Bertrand, qui était déjà en grande faveur auprès de lui, et qui
eut soin de faire aussi tout ce qui pouvait le rendre méconnaissable.

Ainsi déguisés, le premier consul et son compagnon se présentèrent chez
madame F..., et demandèrent monsieur l'ordonnateur Arcambal. Le plus
sévère incognito fut recommandé à M. Arcambal par le premier consul, qui
n'aurait pas voulu, pour tout au monde, être reconnu. M. Arcambal promit
le secret. Les deux visiteurs furent annoncés sous le titre de
commissaires des guerres.

On jouait à la bouillotte: l'or couvrait les tables, et le jeu et le
punch absorbaient à un tel point l'attention des joyeux habitués
qu'aucun d'eux ne prit garde aux personnages qui venaient d'entrer.
Quant à la maîtresse du logis, elle n'avait jamais vu de près le premier
consul ni le général Bertrand; en conséquence, il n'y avait rien à
craindre de son côté. Je crois bien que le colonel Joseph reconnut son
frère, mais il ne le fit pas voir.

Le premier consul, évitant de son mieux les regards, épiait ceux de son
frère et de madame F.... Convaincu de leur intelligence, il se disposait
à quitter le salon de la jolie Dunkerquoise, lorsque celle-ci, tenant
beaucoup à ce que le nombre de ses convives ne diminuât pas encore,
courut aux deux faux commissaires des guerres, et les retint
gracieusement, en leur disant qu'on allait jouer aux petits jeux, et
qu'ils ne s'en iraient pas avant d'avoir donné des gages. Le premier
consul ayant consulté des yeux le général Bertrand, trouva plaisant de
rester pour jouer aux jeux _innocens_.

Effectivement, au bout de quelques minutes, sur la demande de madame
F..., les joueurs désertèrent la bouillotte, et vinrent se ranger en
cercle autour d'elle. On commença par danser la boulangère; puis les
jeux _innocens_ allèrent leur train. Le tour vint au premier consul de
donner un gage. Il fut d'abord très-embarrassé, n'ayant sur lui qu'un
morceau de papier sur lequel il avait crayonné les noms de quelques
colonels; il confia pourtant ce papier à madame F..., en la priant de
ne point l'ouvrir. La volonté du premier consul fut respectée, et le
papier, jusqu'à ce que le gage eût été racheté, resta fermé sur les
genoux de la belle dame. Ce moment arriva, et l'on imposa au grand
capitaine la singulière pénitence de faire le _portier_, tandis que
madame F..., avec le colonel Joseph, feraient le _voyage à Cythère_ dans
une pièce voisine. Le premier consul s'acquitta de bonne grâce du rôle
qu'on lui faisait jouer; puis, après les gages rendus, il fit signe au
général Bertrand de le suivre. Ils sortirent, et bientôt le menuisier,
qui demeurait au rez-de-chaussée, monta pour remettre un petit billet à
madame F.... Ce billet était ainsi conçu:

«Je vous remercie, madame, de l'aimable accueil que vous m'avez fait. Si
vous venez un jour dans ma baraque, je ferai encore le portier, si bon
vous semble; mais cette fois je ne laisserai point à d'autres le soin de
vous accompagner dans le voyage à Cythère.

_Signé_ BONAPARTE.»

La jolie Dunkerquoise lut tout bas le billet; mais elle ne laissa point
ignorer aux donneurs de gages qu'ils avaient reçu la visite du premier
consul. Au bout d'une heure on se sépara, et madame F... resta seule à
réfléchir sur la visite et le billet du grand homme.

Ce fut durant ce même séjour qu'il y eut dans la rade de Boulogne un
combat terrible pour protéger l'entrée dans le port, d'une flottille
composée de vingt ou trente bâtimens, qui venaient d'Ostende, de
Dunkerque et de Nienport, chargés de munitions pour la flotte nationale.

Une magnifique frégate, portant du canon de trente-six, un cottre et un
brick de premier rang s'étaient détachés de la croisière anglaise, afin
de couper le chemin à la flottille batave; mais on les reçut de manière
à leur ôter l'envie d'y revenir.

Le port de Boulogne était défendu par cinq forts: le fort de la Crèche,
le fort en Bois, le fort Musoir, la tour Croï et la tour d'Ordre, tous
garnis de canons et d'obusiers avec un luxe extraordinaire. La ligne
d'embossage qui barrait l'entrée se composait de deux cent cinquante
chaloupes canonnières et autres bâtimens; la division des canonnières
impériales en faisait partie.

Chaque chaloupe portait trois pièces de canon de vingt-quatre, deux
pièces de chasse et une de retraite. Cinq cents bouches à feu jouaient
donc sur l'ennemi, indépendamment de toutes les batteries des forts.
Toutes les pièces de canon tiraient plus de trois coups par minute.

Le combat commença à une heure après midi. Il faisait un temps superbe.
Au premier coup de canon, le premier consul quitta le quartier-général
du _Pont de Briques_, et vint au galop, suivi de son état-major, pour
donner ses ordres à l'amiral Bruix. Bientôt, voulant observer par
lui-même les mouvemens de défense, et contribuer à les diriger, il se
jeta, suivi de l'amiral et de quelques officiers, dans un canot que des
marins de la garde conduisaient.

C'est ainsi que le premier consul se porta au milieu des bâtimens qui
formaient la ligne d'embossage, à travers mille dangers et une grêle
d'obus, de bombes et de boulets. Ayant l'intention de débarquer à
Wimereux après avoir parcouru la ligne, il fit tourner vers la tour
Croï, disant qu'il fallait la doubler. L'amiral Bruix, effrayé du péril
qu'on allait courir inutilement, représenta au premier consul
l'imprudence de cette manœuvre: «Que gagnerons-nous, disait-il, à
doubler ce fort? rien, que des boulets.... Général, en le tournant nous
arriverions aussi tôt.» Le premier consul n'était pas de l'avis de
l'amiral; il s'obstinait à vouloir doubler la tour; l'amiral, au risque
d'être disgracié, donna des ordres contraires aux marins; et le premier
consul se vit obligé de passer derrière le fort, très-irrité et faisant
à l'amiral des reproches qui cessèrent bientôt: car à peine le canot
était-il passé, qu'un bateau de transport, qui avait doublé la tour
Croï, fut écrasé et coulé bas par trois ou quatre obus.

Le premier consul se tut, en voyant combien l'amiral avait eu raison, et
le reste du chemin se fit sans encombre jusqu'au petit port de Wimereux.
Arrivé là, il monta sur la falaise pour encourager les canonniers. Il
leur parlait à tous, leur frappait sur l'épaule, les engageant à bien
pointer. «Courage, mes amis, disait-il, songez que vous combattez des
gaillards qui tiendront long-temps; renvoyez-les avec les honneurs de la
guerre.» Et regardant la belle résistance et les manœuvres majestueuses
de la frégate, il demandait: «Croyez-vous, mes enfans, que le capitaine
soit anglais? je ne le pense pas.»

Les artilleurs, enflammés par les paroles du premier consul redoublaient
d'ardeur et de vitesse. «Tenez, mon général, s'écria l'un d'eux, à la
frégate, le beaupré va _descendre_!» Il avait bien dit, le mât de
beaupré fut coupé en deux par le boulet. «Donnez vingt francs à ce
brave,» dit le premier consul en s'adressant aux officiers qui l'avaient
suivi.

À côté des batteries de Wimereux était une forge pour faire rougir les
boulets. Le premier consul regardait travailler les forgerons, et leur
donnait des conseils. «Ce n'est pas assez rouge, mes enfans; il faut
leur envoyer plus rouge que ça... allons! allons!» L'un d'eux l'avait
connu lieutenant d'artillerie, et disait à ses camarades: «Il s'entend
joliment à ces petites choses-là... tout comme aux grandes, allez!»

Ce jour-là, deux soldats sans armes, qui, placés sur la falaise,
regardaient les manœuvres, se prirent de querelle d'une manière
très-plaisante. «_Tiens_, dit l'un, _vois-tu l'pio caporal, là-bas_?
(ils étaient tous deux Picards.)--_Mais non, je ne l'vois point.--Tu ne
l'vois point dans son canot?--Ah! si... mais il n'y pens' point, bien
sûr; s'il y arrivait queuq' tape, il ferait pleurer toute l'armée.
Pourquoi qu'i s'expose comme ça?--Dame, c'est sa place.--Mais,
non.--Mais, si.--Mais, non... Voyons, qu'est-ce que tu ferais d'main,
toi, si l'pio caporal était f...--Eh! puisqu'j'te dis qu'c'est sa
place_, etc.; et n'ayant point, à ce qu'il paraît, d'argumens assez
forts de part et d'autre, ils en vinrent à se battre à coups de poing.
On eut beaucoup de peine à les séparer.

Le combat avait commencé à une heure après midi; à dix heures du soir
environ, la flottille batave entra dans le port au milieu du feu le
plus horrible que j'aie jamais vu. Dans cette obscurité, les bombes qui
se croisaient en tous sens formaient au dessus du port et de la ville un
berceau de feu. L'explosion continuelle de toute cette artillerie était
répétée par les échos des falaises avec un fracas épouvantable; et,
chose singulière, personne dans la ville n'avait peur. Les Boulonnais
avaient pris l'habitude du danger; ils s'attendaient tous les jours à
quelque chose de terrible; ils avaient toujours sous les yeux des
préparatifs d'attaque ou de défense; ils étaient devenus soldats à force
d'en voir. Ce jour-là, on dîna au bruit du canon, mais tout le monde
dîna: l'heure du repas ne fut ni avancée ni reculée. Les hommes allaient
à leurs affaires, les femmes s'occupaient de leur ménage, les jeunes
filles touchaient du piano... Tous voyaient avec indifférence les
boulets passer au dessus de leurs têtes, et les curieux que l'envie de
voir le combat avait attirés sur les falaises, ne paraissaient guère
plus émus qu'on ne l'est ordinairement en voyant jouer une pièce
militaire chez Franconi.

J'en suis encore à me demander comment trois vaisseaux ont pu supporter
pendant plus de neuf heures un choc aussi violent. Au moment où la
flottille entra dans le port, le cutter anglais avait coulé bas, le
brick avait été brûlé par les boulets rouges, il ne restait que la
frégate, avec ses mâtures fracassées, ses voiles déchirées, et pourtant
elle tenait encore, immobile comme un roc. Elle était si près de la
ligne d'embossage, que les marins pouvaient, de part et d'autre, se
reconnaître et se compter. Derrière elle, à distance raisonnable se
trouvaient plus de cent voiles anglaises. Enfin, à dix heures passées,
un signal parti de l'amiral anglais fit virer de bord la frégate, et le
feu cessa. La ligne d'embossage ne fut pas fortement endommagée dans ce
long et terrible combat, parce que les bordées de la frégate portaient
presque toujours dans les mâtures, et jamais dans le corps des
chaloupes. Le brick et le cutter firent plus de mal.



CHAPITRE XIII

     Retour à Paris du premier consul.--Arrivée du prince Camille
     Borghèse.--Pauline Bonaparte et son premier mari, le général
     Leclerc.--Amour du général pour sa femme.--Portrait du général
     Leclerc.--Départ du général pour Saint-Domingue.--Le premier consul
     ordonne aussi le départ de sa sœur.--Révolte de Christophe et de
     Dessalines.--Arrivée au Cap, du général et de sa femme.--Courage de
     madame Leclerc.--Insurrection des noirs.--Les débris de l'armée de
     Brest, et douze mille nègres révoltés.--Valeur héroïque du général
     en chef, atteint d'une maladie mortelle.--Courage de madame
     Leclerc.--Noblesse et intrépidité.--Pauline sauvant son fils.--Mort
     du général Leclerc.--Mariage de Pauline.--Chagrin de Lafon, et
     réponse de mademoiselle Duchesnois.--M. Jules de Canouville, et la
     princesse Borghèse.--Disgrâce de la princesse auprès de
     l'empereur.--Générosité de la princesse pour son frère.--La seule
     amie qui lui reste.--Les diamans de la princesse dans la voiture de
     l'empereur à la bataille de Waterloo.


LE premier consul quitta Boulogne pour retourner à Paris, où il voulait
assister au mariage d'une de ses sœurs. Le prince Camille Borghèse,
descendant de la plus noble famille de Rome, y était déjà arrivé pour
épouser madame Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc, mort de la
fièvre jaune à Saint-Domingue.

Je me souviens d'avoir vu ce malheureux général, chez le premier consul,
quelque temps avant son départ pour la funeste expédition qui lui coûta
la vie, et à la France la perte de tant de braves soldats, et un argent
énorme. Le général Leclerc, dont le nom est aujourd'hui à peu près
oublié, ou même, en quelque sorte, voué au mépris, était un homme doux
et bienveillant. Il était passionnément amoureux de sa femme, dont la
légèreté, pour ne pas dire plus, le désolait, et le jetait dans une
mélancolie profonde et habituelle qui faisait peine à voir. La princesse
Pauline (qui était loin encore d'être princesse) l'avait pourtant épousé
librement et par choix; ce qui ne l'empêchait pas de tourmenter son mari
par des caprices sans fin, et en lui répétant cent fois le jour qu'il
était trop heureux d'avoir pour femme une sœur du premier consul. Je
suis convaincu qu'avec ses goûts simples et son humeur pacifique, le
général Leclerc aurait mieux aimé beaucoup moins d'éclat et plus de
repos.

Le premier consul avait exigé que sa sœur accompagnât le général à
Saint-Domingue. Il lui avait fallu obéir et quitter Paris, où elle
tenait le sceptre de la mode, et éclipsait toutes les femmes par son
élégance et sa coquetterie, autant que par son incomparable beauté, pour
aller braver un climat dangereux et les féroces compagnons de Christophe
et de Dessalines. À la fin de l'année 1801, le vaisseau amiral l'_Océan_
avait mis à la voile, de Brest, conduisant au Cap le général Leclerc, sa
femme et leur fils.

Arrivée au Cap, la conduite de madame Leclerc fut au dessus de tout
éloge. Dans plus d'une occasion, mais particulièrement dans celle que je
vais essayer de rappeler, elle déploya un courage digne de son nom et de
la situation de son mari. Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, que
j'ai connu à Paris au service de la princesse Pauline.

Le jour de la grande insurrection des noirs, en septembre 1802, les
bandes de Christophe et de Dessalines, composées de plus de 12,000
nègres exaspérés par leur haine contre les blancs, et par la certitude
que s'ils succombaient, il ne leur serait point fait de quartier,
vinrent donner l'assaut à la ville du Cap, qui n'était défendue que par
un millier de soldats. C'étaient les seuls restes de cette nombreuse
armée qui était sortie de Brest, un an auparavant, si brillante et si
pleine d'espérance. Cette poignée de braves, la plupart minés par la
fièvre, ayant à sa tête le général en chef de l'expédition, déjà
souffrant lui-même de la maladie dont il mourut, repoussa avec des
efforts inouïs et une valeur héroïque les attaques multipliées des
noirs.

Pendant le combat, où la fureur, sinon le nombre et la force, était
égale des deux côtés, madame Leclerc était avec son fils, et sous la
garde d'un ami dévoué qui n'avait à ses ordres qu'une faible compagnie
d'artillerie, dans la maison où son mari avait fixé sa résidence, au
pied des mornes qui bordent la côte. Le général en chef, craignant que
cette résidence ne fût surprise par un parti ennemi, et ne pouvant
d'ailleurs prévoir l'issue de la lutte qu'il soutenait au haut du cap où
se livraient les assauts les plus acharnés des noirs, envoya l'ordre de
transporter à bord de la flotte française sa femme et son fils. Pauline
n'y voulut point consentir. Toujours fidèle à la fierté que lui
inspirait son nom (mais cette fois il y avait dans sa fierté autant de
grandeur que de noblesse), elle dit aux dames de la ville qui s'étaient
réfugiées auprès d'elle, et la conjuraient de s'éloigner, en lui faisant
une effrayante peinture des horribles traitemens auxquels des femmes
seraient exposées de la part des nègres: «Vous pouvez partir? vous. Vous
n'êtes point sœur de Bonaparte.»

Cependant le danger devenant plus pressant de minute en minute, le
général Leclerc envoya un aide-de-camp à la résidence, et il lui fut
enjoint, en cas d'un nouveau refus de Pauline, de l'enlever de force, et
de la porter à bord malgré elle. L'officier se vit obligé d'exécuter cet
ordre à la rigueur. Madame Leclerc fut retenue de force dans un fauteuil
porté par quatre soldats. Un grenadier marchait à côté d'elle, portant
dans son bras le fils de son général; et pendant cette scène de fuite et
de terreur, l'enfant, déjà digne de sa mère, jouait avec le panache de
son conducteur. Suivie de son cortége de femmes tremblantes et en
pleurs, dont son courage était le seul rempart pendant ce trajet
périlleux, Pauline fut ainsi transportée jusqu'au bord de la mer. Mais,
au moment où on allait la déposer dans la chaloupe, un autre
aide-de-camp de son mari lui apporta la nouvelle de la déroute des
noirs. «Vous le voyez bien, dit-elle en retournant à la résidence;
j'avais raison de ne pas vouloir m'embarquer.» Elle n'était pourtant pas
encore hors de tout danger. Une troupe de nègres, faisant partie de
l'armée qui venait d'être si miraculeusement repoussée, et cherchant
elle-même à opérer sa retraite dans les moles, rencontra la faible
escorte de madame Leclerc. Les insurgés firent mine de vouloir
l'attaquer; il fallut les écarter à coups de fusil tirés presque à bout
portant. Au milieu de cette échaufourée, Pauline conserva une
imperturbable présence d'esprit.

On ne manqua point de rapporter au premier consul toutes ces
circonstances, qui faisaient tant d'honneur à madame Leclerc; son
amour-propre en fut flatté, et je crois que ce fut au prince Borghèse
qu'il dit un jour à son lever: «Pauline était prédestinée à épouser un
Romain; car, de la tête aux pieds, elle est toute Romaine.»

Malheureusement ce courage, qu'un homme aurait pu lui envier, n'était
pas accompagné chez la princesse Pauline de ces vertus, moins brillantes
et plus modestes, mais aussi plus nécessaires à une femme, et que l'on a
droit d'attendre d'elle, plutôt que l'audace et que le mépris du danger.

Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a écrit quelque part, que madame
Leclerc, lorsqu'elle fut obligée de partir pour Saint-Domingue, avait de
l'affection pour un acteur du Théâtre-Français. Je ne pourrais pas dire
non plus si en effet mademoiselle Duchesnois eut la naïveté de s'écrier
devant cent personnes, à propos de ce départ: «Lafon ne s'en consolera
pas; il est capable d'en mourir!» Mais ce que j'ai pu savoir par
moi-même, des faiblesses de cette princesse, me porterait assez à croire
cette anecdote.

Tout Paris a connu la faveur particulière dont elle honora M. Jules de
Canouville,[9] jeune et brillant colonel, beau, brave, d'une tournure
parfaite et d'une étourderie qui lui valait ses innombrables succès
auprès de certaines femmes, quoiqu'il usât fort peu de discrétion avec
elles. La liaison de la princesse Pauline avec cet aimable officier fut
la plus durable quelle ait jamais formée. Par malheur ils n'étaient pas
plus réservé l'un que l'autre, et leur mutuelle tendresse acquit en peu
de temps une scandaleuse publicité. J'aurai occasion plus tard de
raconter, en son lieu, l'aventure qui causa la disgrâce, l'éloignement
et peut-être la mort du colonel de Canouville, dont toute l'armée pleura
la perte si prématurée et surtout si cruelle, puisque ce ne fut pas d'un
boulet ennemi qu'il fut frappé.[10]

Au reste, quelle qu'ait été la faiblesse de la princesse Pauline pour
ses amans, et quoique l'on en pût citer les plus incroyables exemples,
sans toutefois sortir de la vérité, son dévouement admirable à la
personne de S. M. l'empereur, en 1814, doit faire traiter ses fautes
avec indulgence.

Cent fois l'étourderie de sa conduite, et surtout son manque d'égards et
de respect pour l'impératrice Marie-Louise, avait irrité l'empereur
contre la princesse Borghèse. Il finissait toujours par lui pardonner.
Cependant à l'époque de la chute de son auguste frère, elle était de
nouveau dans sa disgrâce. Informée que l'île d'Elbe avait été assignée
pour prison à l'empereur, elle courut s'y enfermer avec lui, abandonnant
Rome et l'Italie, dont les plus beaux palais étaient à elle. Avant la
bataille de Waterloo, Sa Majesté, dans ce moment de crise, retrouva
toujours fidèle le cœur de sa sœur Pauline. Craignant pour lui le manque
d'argent, elle lui envoya ses plus riches parures de diamans, dont le
prix était énorme. Elles se trouvaient dans la voiture de l'empereur,
qui fut prise à Waterloo, et exposée à la curiosité des habitans de
Londres. Mais les diamans ont été perdus, du moins pour leur légitime
propriétaire.



CHAPITRE XIV

     Arrestation du général Moreau.--Constant envoyé en observateur.--Le
     général Moreau marié par madame Bonaparte.--Mademoiselle
     Hulot.--Madame Hulot.--Hautes prétentions.--Opposition de
     Moreau.--Ses railleries.--Intrigues et complots des
     mécontens.--Témoignages d'affection donnés par le premier consul au
     général Moreau.--Ce que dit et fait l'empereur le jour de
     l'arrestation des aides-de-camp de Moreau.--Le compagnon d'armes du
     général Foy.--Enlèvement.--Rigueur excessive envers le colonel
     Delélée.--Ruse d'un enfant.--Mesures arbitraires.--Inflexibilité de
     l'empereur.--Les députés de Besançon et le maréchal M....--Terreur
     panique et fermeté.--Les amis de cour.--Une audience solennelle aux
     Tuileries.--Réception des Bisontins.--Réponse
     courageuse.--Réparation.--Changement à vue.--Les anciens
     camarades.--Le chef d'état-major de l'armée de Portugal.--Mort
     prématurée.--Surveillance exercée sur les gens de la maison de
     l'empereur à chaque nouvelle conspiration.--Le gardien du
     porte-feuille.--Registres des concierges.--Jalousie de l'empereur
     excitée par un nom suspect.


LE jour de l'arrestation du général Moreau, le premier consul était dans
une grande agitation. La matinée se passa en allées et venues de ses
émissaires et des agens de la police. Des mesures avaient été prises
pour que l'arrestation se fît à la même heure, soit à Gros-Bois, soit à
l'hôtel du général, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le premier consul se
promenait fort soucieux dans sa chambre. Il me fit venir et m'ordonna
d'aller devant la maison du général Moreau (celle de Paris) observer si
l'arrestation avait lieu, s'il y avait du tumulte, et de revenir
promptement lui faire mon rapport. J'obéis; mais rien d'extraordinaire
ne se passait dans l'hôtel, et je ne vis que quelques limiers de police
se promenant dans la rue, l'œil sur la porte de la maison habitée par
l'homme qu'on leur avait marqué pour leur proie. Ma présence pouvant
être remarquée, je m'éloignai, et en retournant au château, j'appris que
le général Moreau avait été arrêté sur la route en revenant à Paris de
la terre de Gros-Bois, qu'il vendit quelques mois plus tard au maréchal
Berthier, avant de partir pour les États-Unis. Je pressai le pas et
courus annoncer au premier consul la nouvelle de l'arrestation. Il la
savait déjà et ne me répondit rien. Il était toujours pensif et rêveur,
comme dans la matinée.

Puisque je me trouve amené à parler du général Moreau, je rappellerai
par quelles fatales circonstances il fut poussé à flétrir sa gloire.
Madame Bonaparte l'avait marié à mademoiselle Hulot, son amie, et,
comme elle, créole de l'île de France. Cette jeune personne, douce,
aimable et pleine des qualités qui font la bonne épouse et la bonne
mère, aimait passionément son mari; elle était fière de ce nom glorieux,
qui l'entourait de respects et d'honneurs. Mais, par malheur, elle avait
la plus grande déférence pour sa mère, dont l'ambition était grande, et
qui ne désirait pas moins que de voir sa fille assise sur un trône.
L'empire qu'elle avait sur madame Moreau ne tarda pas à s'étendre au
général lui-même, qui, dominé par ses conseils, devint sombre, rêveur,
mélancolique, et perdit pour jamais cette tranquillité d'esprit qui le
distinguait. Dès lors la maison du général fut ouverte aux intrigues,
aux complots; tous les mécontens, et le nombre en était grand, s'y
donneront rendez-vous; dès lors le général prit à tâche de désapprouver
tous les actes du premier consul: il s'opposa au rétablissement du
culte, il traita d'enfantillage et de ridicule momerie l'institution de
la Légion-d'honneur. Ces inconséquences graves, et bien d'autres encore,
arrivèrent, comme bien on pense, aux oreilles du premier consul, qui
refusa d'abord d'y ajouter foi; mais comment aurait-il pu rester sourd à
des propos qui revenaient tous les jours avec plus de force, et sans
doute envenimés par la malveillance?

À mesure que les discours imprudens du général contribuaient à le perdre
dans l'esprit du premier consul, sa belle-mère, par une obstination
dangereuse, l'encourageait dans son opposition, persuadée, disait-elle,
que l'avenir ferait justice du présent; elle ne croyait pas si bien
dire. Le général donna tête baissée dans l'abîme qui s'ouvrait devant
lui. Combien sa conduite fut en opposition avec son caractère! Il avait
pour les Anglais une aversion prononcée, il détestait les chouans et
tout ce qui tenait à l'ancienne noblesse. D'ailleurs un homme comme le
général Moreau, après avoir si glorieusement servi sa patrie, n'était
pas fait pour porter les armes contre elle. Mais on l'abusait, il
s'abusait lui-même en se croyant propre à jouer un grand rôle politique.
Il fut perdu par la flatterie d'un parti qui soulevait le plus
d'inimitiés qu'il pouvait contre le premier consul, en éveillant la
jalousie de ses anciens compagnons d'armes.

J'ai vu plus d'un témoignage d'affection donné par le premier consul au
général Moreau. Dans le cours d'une visite de celui-ci aux Tuileries, et
pendant qu'il s'entretenait avec le premier consul, survint le général
Carnot, qui arrivait de Versailles avec une paire de pistolets d'un
travail précieux, et dont la manufacture de Versailles faisait hommage
au premier consul. Prendre ces deux belles armes des mains du général
Carnot, les admirer un moment et les offrir ensuite au général Moreau en
lui disant: «Tenez; ma foi, ils ne pouvaient venir plus à propos,» tout
cela se fit plus vite que je ne puis l'écrire. Le général fut on ne peut
plus flatté de cette preuve d'amitié, et remercia vivement le premier
consul.

Le nom et le procès du général Moreau me rappellent l'histoire d'un
brave officier, qui se trouva compromis dans cette malheureuse affaire,
et ne sortit de peine, après plusieurs années de disgrâce, que par le
courage avec lequel il osa s'exposer au courroux de l'empereur.
L'authenticité des détails que je vais rapporter pourrait être attestée,
au besoin, par des personnes vivantes, que j'aurai occasion de nommer
dans mon récit, et dont aucun lecteur ne songerait à récuser le
témoignage.

La disgrâce du général Moreau s'étendit d'abord à tous ceux qui lui
appartenaient: on connaissait l'affection et le dévonement que lui
portaient les militaires, officiers ou soldats, qui avaient servi sous
ses ordres. Ses aides-de-camp furent arrêtés, même ceux qui n'étaient
pas à Paris.

L'un d'eux, le colonel Delélée, était depuis plusieurs mois en congé à
Besançon, se reposant de ses campagnes dans le sein de sa famille, et
auprès d'une jeune femme qu'il venait d'épouser; du reste, s'occupant
fort peu des affaires politiques, beaucoup de ses plaisirs, et point du
tout de conspirations. Camarade et frère d'armes des colonels
Guilleminot, Hugo[11], Foy[12], tous trois devenus généraux depuis, il
passait avec eux de joyeuses soirées de garnison, et d'agréables soirées
de famille. Tout à coup le colonel Delélée est arrêté, jeté dans une
chaise de poste, et ce n'est qu'en roulant au galop sur la route de
Paris, qu'il apprend de l'officier de gendarmerie qui l'accompagnait que
le général Moreau a conspiré, et qu'en sa qualité d'aide-de-camp du
général, il se trouve compris parmi les conspirateurs.

Arrivé à Paris, le colonel est mis au secret, à la Force, je crois. Sa
femme, justement alarmée, accourt sur sa trace; mais ce n'est qu'après
un grand nombre de jours qu'elle obtient la permission de communiquer
avec le prisonnier; encore ne le peut-elle faire que par signes: elle
restera dans la cour de la prison, pendant qu'il se montrera quelques
instans, et passera sa main à travers les barreaux de sa fenêtre.

Cependant la rigueur de ces ordres est adoucie pour le fils du colonel,
jeune enfant de trois ou quatre ans. Son père obtient la grâce de
l'embrasser. Il vient chaque matin au cou de sa mère; un porte-clefs le
conduit au détenu. Devant ce témoin importun, le pauvre petit joue son
rôle avec toute la ruse d'un dissimulateur consommé. Il fait le boiteux
et se plaint d'avoir dans sa bottine des grains de sable qui le
blessent. Le colonel, tournant le dos au geôlier, prend l'enfant sur ses
genoux pour le débarrasser de ce qui le gêne, et trouve dans la bottine
de son fils un billet de sa femme qui lui apprend en peu de mots où en
est l'instruction du procès, et ce qu'il a pour lui-même à espérer ou à
craindre.

Enfin, après plusieurs mois de captivité, la sentence ayant été portée
contre les conspirateurs, le colonel Delélée, contre lequel il ne
s'était élevé aucune charge, est, non pas absous, ce qu'il avait droit
d'attendre, mais rayé des contrôles de l'armée et arbitrairement envoyé
en surveillance, avec défense de s'approcher de Paris à plus de quarante
lieues. Défense lui fut faite aussi d'abord de retourner à Besançon, et
ce ne fut que plus d'un an après sa sortie de prison que le séjour lui
en fut permis.

Jeune et plein de courage, le colonel voit du fond de sa retraite, ses
amis, ses camarades faire leur chemin et gagner sur les champs de
bataille un nom, des grades et de la gloire. Lui, il se voit condamné à
l'inaction et à l'obscurité. Ses jours se passent à suivre sur les
cartes la marche triomphante de ces armées dans lesquelles il se sent
digne de reprendre son rang. Mille demandes sont adressées par lui et
par ses amis au chef de l'empire; qu'il lui permette seulement de partir
comme volontaire, de se joindre, fût-ce le sac sur le dos, à ses anciens
camarades. Ses prières sont repoussées. La volonté de l'empereur est
inflexible, et à chaque nouvelle démarche il répond: «Qu'il attende!»

Les habitans de Besançon, qui considéraient le colonel Delélée comme
leur compatriote, s'intéressaient vivement au malheur non mérité de ce
brave officier. Une occasion se présenta de le recommander de nouveau à
la clémence, ou plutôt à la justice de l'empereur; ils en profitèrent.

Ce fut, je crois, au retour de la campagne de Prusse et Pologne. De tous
les points de la France arrivèrent des députations chargées de féliciter
l'empereur sur ses nouvelles victoires. Le colonel Delélée fut
unanimement élu membre de la députation du Doubs, dont le maire et le
préfet de Besançon faisaient partie, et qui était présidée par le
respectable maréchal M***.

Une occasion est donc enfin offerte au colonel Delélée de faire lever la
trop longue interdiction qui a pesé sur sa tête et tenu son épée oisive!
Il parlera à l'empereur; il se plaindra respectueusement, mais avec
dignité, de la disgrâce dans laquelle on l'a tenu si long-temps, sans
motif. Il rend grâce du fond du cœur à l'affection généreuse de ses
concitoyens, dont les suffrages devront, il l'espère, plaider en sa
faveur auprès de sa majesté.

Les députés de Besançon, dès leur arrivée à Paris, se font présenter aux
divers ministres. Celui de la police prend à part le président de la
députation et lui demande ce que signifie la présence, parmi les
députés, d'un homme publiquement connu pour être sous le coup d'une
disgrâce, et dont la vue ne peut manquer d'être désagréable au chef de
l'empire.

Le maréchal M***, au sortir de cet entretien particulier, entra pâle
et épouvanté chez le colonel Delélée.

--Mon ami, tout est perdu! J'ai vu, à l'air du bureau, qu'on est
toujours mal disposé contre vous. Si l'empereur vous voit parmi nous, il
prendra cela pour une intention ouverte d'aller contre ses ordres, et
sera furieux.

--Eh bien, que puis-je faire à cela?

--Mais, pour éviter de compromettre le département, la députation, pour
éviter de vous compromettre vous-même, vous feriez peut-être bien....

Le maréchal hésitait.

--Je ferais bien? demanda le colonel.

--Peut-être qu'en vous retirant sans faire d'éclat....

Ici le colonel interrompit le président de la députation.

--Monsieur le maréchal, permettez-moi de ne pas suivre ce conseil. Je ne
suis pas venu de si loin pour reculer, comme un enfant, devant le
premier obstacle. Je suis las d'une disgrâce que je n'ai pas méritée;
encore plus las de mon oisiveté. Que l'empereur s'irrite ou s'apaise, il
me verra; qu'il me fasse fusiller, s'il le veut, je ne tiens guère à une
vie comme celle que je mène depuis quatre ans. Cependant, monsieur le
maréchal, j'en passerai par ce que décideront mes collègues, messieurs
les députés de Besançon.

Ceux-ci ne désapprouvèrent point la résolution du colonel, et il se
rendit avec eux aux Tuileries, le jour de la réception solennelle de
toutes les députations de l'empire.

Toutes les salles des Tuileries étaient encombrées d'une foule en habits
richement brodés et en brillans uniformes. La maison militaire de
l'empereur, sa maison civile, les généraux présens à Paris, le corps
diplomatique, les ministres et les chefs des diverses administrations,
les députés des départemens avec leurs préfets et leurs maires, décorés
d'écharpes tricolores; tous s'étaient réunis en groupes innombrables, et
attendaient, en causant à demi-voix, l'arrivée de sa majesté.

Dans un de ces groupes, on voyait un officier d'une haute taille, vêtu
d'un uniforme très-simple et d'une coupe qui datait de quelques années.
Il ne portait, ni au cou, ni même sur la poitrine, la décoration qui ne
manquait alors à aucun des officiers de son grade: c'était le colonel
Delélée. Le président de la députation dont il faisait partie paraissait
embarrassé et presque désolé. Des anciens camarades du colonel, bien peu
osaient le reconnaître. Les plus hardis lui faisaient de loin un léger
signe de tête, qui exprimait à la fois de l'inquiétude et de la pitié.
Les plus prudens ne le regardaient pas.

Pour lui, il restait là impassible et résolu.

Enfin, une porte s'ouvrit à deux battans, et un huissier cria:
«L'empereur, Messieurs!»

Les groupes se séparèrent; on se mit en haie. Le colonel se plaça dans
le premier rang.

Sa majesté commença sa tournée autour du salon. Elle adressait la
parole au président de chaque députation, et disait à chacun d'eux
quelques paroles flatteuses. Arrivé devant les députés du Doubs,
l'empereur, après avoir dit quelques mots au brave maréchal qui la
présidait, allait passer à d'autres, lorsque ses yeux tombèrent sur un
officier qu'il n'avait jamais vu. Il s'arrêta surpris, et adressa au
député sa question familière:

--Qui êtes-vous?

--Sire, je suis le colonel Delélée, ancien premier aide-de-camp du
général Moreau.

Ces mots furent prononcés d'une voix ferme, et qui résonna au milieu du
profond silence que commandait la présence du souverain.

L'empereur fit un pas en arrière, et fixa ses deux yeux sur le colonel.
Celui-ci ne sourcilla point devant ce regard, mais il s'inclina
légèrement.

Le maréchal M*** était pâle comme un mort.

L'empereur reprit:--Que venez-vous demander ici?

--Ce que je demande depuis des années, sire; que Votre Majesté daigne me
dire de quoi je suis coupable, ou me rétablisse dans mon grade.

Parmi ceux qui se trouvaient assez près pour entendre ces questions et
ces réponses, il n'y en avait pas beaucoup qui pussent librement
respirer.

Enfin un sourire vint entr'ouvrir les lèvres serrées de l'empereur. Il
porta un doigt vers sa bouche, en se rapprochant du colonel, et lui dit
d'un ton radouci et presque amical:

--On s'est un peu plaint de ça; mais n'en parlons plus.

Et il poursuivit sa tournée. Il avait à peine dépassé de dix pas le
groupe formé par les députés de Besançon, lorsqu'il revint en arrière,
et s'arrêtant vis-à-vis du colonel:

--Monsieur le ministre de la guerre, dit sa majesté, prenez le nom de
cet officier, et ayez soin de me le rappeler. Il s'ennuie à ne rien
faire; nous lui donnerons de l'occupation.

Dès que l'audience fut terminée, ce fut à qui s'empresserait le plus
auprès du colonel. On l'entourait, on le félicitait, on l'embrassait, on
se l'arrachait. Chacun de ses anciens camarades voulait l'emmener avec
lui. Ses mains ne pouvaient suffire à toutes les mains qu'on venait lui
tendre. Le général S***, qui la veille même avait encore ajouté aux
frayeurs du maréchal M***, en s'étonnant qu'on eût eu l'audace de
venir ainsi braver l'empereur, allongea son bras par-dessus les épaules
de ceux qui se pressaient autour du colonel, et lui secouant la main le
plus cordialement du monde: «Delélée, lui cria-t-il, n'oublie pas que
je t'attends demain pour déjeuner.»

Deux jours après cette scène de cour, le colonel Delélée reçut sa
nomination de chef d'état-major de l'armée de Portugal, commandée par le
duc d'Abrantès. Ses équipages furent bientôt prêts, et au moment de
partir, il eut une dernière audience de l'empereur, qui lui dit:
«Colonel, je sais qu'il est inutile que je vous engage à réparer le
temps perdu. Avant peu, j'espère, nous serons tout-à-fait contens l'un
de l'autre.»

En sortant de sa dernière audience, le brave Delélée disait qu'il ne lui
manquait plus pour être heureux, qu'une bonne occasion de se faire
hacher pour un homme qui savait si bien fermer les blessures d'une
longue disgrâce. Tel était l'empire que Sa Majesté exerçait sur les
esprits.

Le colonel eut bientôt passé les Pyrénées; il traversa l'Espagne, et fut
reçu par Junot à bras ouverts. L'armée de Portugal avait eu beaucoup à
souffrir depuis deux ans qu'elle luttait contre la population et contre
les Anglais avec des forces inégales. Les subsistances étaient mal
assurées, les soldats mal vêtus et mal chaussés. Le nouveau chef
d'état-major fit tout ce qu'il était possible de faire pour remédier à
ce désordre, et les soldats commençaient à s'apercevoir de sa présence,
lorsqu'il tomba malade d'un excès de travail et de fatigue, et mourut
avant d'avoir pu, suivant le mot de l'empereur, _réparer le temps
perdu_.

J'ai dit ailleurs qu'à chaque conspiration contre les jours du premier
consul, toutes les personnes de sa maison se trouvaient naturellement
soumises à une surveillance sévère. Leurs moindres démarches étaient
épiées; on les suivait hors du château; leur conduite était à jour
jusque dans les plus petits détails. Il n'y avait, à l'époque où le
complot de Pichegru fût découvert, qu'un seul gardien du porte-feuille,
ayant nom Landoire, et sa place était ainsi des plus pénibles; car il ne
pouvait jamais s'éloigner d'un petit corridor noir sur lequel s'ouvrait
la porte du cabinet, et il ne prenait ses repas qu'en courant et presque
à la dérobée. Heureusement pour Landoire, on lui donna un second; et
voici à quelle occasion: Augel, un des portiers du palais, fut désigné
par le premier consul pour aller s'établir à la barrière des
Bons-Hommes, pendant le procès de Pichegru, afin de reconnaître et
d'observer les gens de la maison, qui allaient et venaient pour leur
service, personne ne pouvant sortir de Paris sans permission. Les
rapports que fit Augel plurent au premier consul. Il le fit appeler,
parut content de ses réponses et de son intelligence, et le nomma
suppléant de Landoire à la garde du porte-feuille. Ainsi la tâche de
celui-ci devint plus facile de moitié. Augel fut, en 1812, de la
campagne de Russie; et il mourut au retour, lorsqu'il n'était plus qu'à
quelques lieues de Paris, des suites de la fatigue et des privations que
nous partageâmes avec l'armée.

Au reste, ce n'étaient pas seulement les gens attachés au service du
premier consul ou du château qui se trouvaient soumis à ce régime de
surveillance. Dès le moment qu'il devint empereur, il fut établi, chez
les concierges de tous les palais impériaux, un registre sur lequel les
gens du dehors, et les étrangers qui venaient visiter quelqu'un de
l'intérieur, étaient obligés d'inscrire leur nom avec celui des
personnes qu'ils venaient voir. Tous les soirs ce registre était porté
chez le grand-maréchal du palais, ou, en son absence, chez le
gouverneur; et souvent l'empereur le consultait. Il y lut une fois un
certain nom, qu'en sa qualité de mari il avait ses raisons, et peut-être
même _raison_, de redouter. Sa Majesté avait précédemment ordonné
l'éloignement du personnage; aussi en retrouvant ce nom malencontreux
sur le livre du concierge, elle s'emporta outre mesure, croyant qu'on
avait osé, _de deux côtés_, désobéir à ses ordres. Des informations
furent prises sur-le-champ, et il en résulta, fort heureusement, que le
visiteur suspect n'était qu'une personne des plus insignifiantes, et
dont le seul tort était de porter un nom justement compromis.



CHAPITRE XV.

     Réveil du premier consul, le 21 mars 1804.--Silence du premier
     consul.--Arrivée de Joséphine dans la chambre du premier
     consul.--Chagrin de Joséphine, et pâleur du premier consul.--_Les
     malheureux ont été trop vite!_--Nouvelle de la mort du duc
     d'Enghien.--Émotion du premier consul.--Préludes de l'empire.--Le
     premier consul empereur.--Le sénat à Saint-Cloud.--Cambacérès
     salue, le premier, l'empereur du nom de Sire.--Les sénateurs chez
     l'impératrice.--Ivresse du château.--Tout le monde monte en
     grade.--Le salon et l'antichambre.--Embarras de tout le
     service.--Le premier réveil de l'empereur.--Les princes
     Français.--M. Lucien et madame Jouberton.--Les maréchaux de
     l'empire.--Maladresse des premiers courtisans.--Les chambellans et
     les grands officiers.--Leçons données par les hommes de l'ancienne
     cour.--Mépris de l'empereur pour les anniversaires de la
     révolution.--Première fête de l'empereur, et le premier cortége
     impérial.--Le temple de Mars et le grand maître des
     cérémonies.--L'archevêque du Belloy et le grand chancelier de la
     Légion-d'Honneur.--L'homme du peuple et l'accolade
     impériale.--Départ de Paris pour le camp de Boulogne.--Le seul
     congé que l'empereur m'ait donné.--Mon arrivée à Boulogne.--Détails
     de mon service près de l'empereur.--M. de Rémusat, MM. Boyer et
     Yvan.--Habitudes de l'empereur.--M. de Bourrienne et le bout de
     l'oreille.--Manie de donner _des petits soufflets_.--Vivacité de
     l'empereur contre son écuyer.--M. de Caulaincourt grand
     écuyer.--Réparation.--Gratification généreuse.


L'année 1804 qui fut si glorieuse pour l'empereur fut aussi, à
l'exception de 1814 et 1815, celle qui lui apporta le plus de sujets de
chagrin. Il ne m'appartient pas de juger de si graves événemens, ni de
chercher quelle part y prit l'empereur, quelle ceux qui l'entouraient et
le conseillaient. Je ne dois et ne puis raconter que ce que j'ai vu et
entendu. Le 21 mars de cette même année, j'entrai de bonne heure chez le
premier consul. Je le trouvai éveillé, le coude appuyé sur son oreiller,
l'air sombre et le teint fatigué. En me voyant entrer, il se mit sur son
séant, passa plusieurs fois sa main sur son front, et me dit: «Constant,
j'ai mal à la tête.» Puis jetant sa couverture avec violence, il ajouta:
«J'ai bien mal dormi.» Il paraissait on ne peut plus préoccupé et
absorbé; et même il avait l'air triste et souffrant, à tel point que
j'en étais surpris et même affecté. Pendant que je l'habillais, il ne me
dit pas un seul mot, ce qui n'arrivait que lorsque quelque pensée
l'agitait et le tourmentait. Il n'y avait alors dans sa chambre que
Roustan et moi. Au moment où, la toilette terminée, je lui présentais sa
tabatière, son mouchoir et sa petite bonbonnière, la porte s'ouvre tout
à coup, et nous voyons paraître l'épouse du premier consul, dans son
négligé du matin, les traits décomposés, le visage couvert de larmes.
Cette subite apparition nous étonna, nous effraya même, Roustan et moi;
car il n'y avait qu'une circonstance extraordinaire qui eût pu engager
madame Bonaparte à sortir de chez elle dans ce costume, et avant d'avoir
pris toutes les précautions nécessaires pour dissimuler le tort que
pouvait lui faire le manque de toilette. Elle entra ou plutôt elle se
précipita dans la chambre en s'écriant: «Le duc d'Enghien est mort! ah!
mon ami, qu'as-tu fait?» Puis elle se laissa tomber en sanglotant dans
les bras du premier consul. Celui-ci devint pâle comme la mort, et dit
avec une émotion extraordinaire: «_Les malheureux ont été trop vite!_»
Alors il sortit, soutenant madame Bonaparte, qui ne marchait qu'à peine,
et continuait de pleurer. La nouvelle de la mort du prince répandit la
consternation dans le château. Le premier consul remarqua cette douleur
universelle, et pourtant il n'en fit reproche à personne. Le fait est
que le plus grand chagrin que causait cette funeste catastrophe à ses
serviteurs, qui, pour la plupart, lui étaient dévoués par affection plus
que par devoir, venait de l'idée qu'elle ne manquerait pas de nuire à la
gloire et à la tranquillité de leur maître. Le premier consul sut
probablement démêler nos sentimens. Quoi qu'il en soit, voilà tout ce
que j'ai vu et tout ce que je sais de particulier sur ce déplorable
événement. Je ne prétends point à connaître ce qui s'est passé dans
l'intérieur du cabinet. L'émotion du premier consul me parut sincère et
non affectée. Il demeura plusieurs jours triste et silencieux, ne
parlant que fort peu à sa toilette, et seulement pour les besoins du
service.

Dans le courant de ce mois et du suivant, je remarquai les allées et
venues continuelles, et les fréquentes entrevues avec le premier consul,
de divers personnages qu'on me dit être membres du conseil-d'état,
tribuns ou sénateurs. Depuis long-temps l'armée et le plus grand nombre
des citoyens, qui idolâtraient le héros de l'Italie et de l'Égypte,
manifestaient tout haut leur désir de le voir porter un titre digne de
sa renommée et de la grandeur de la France. On savait d'ailleurs que
c'était lui qui faisait tout dans l'état, et que ses prétendus collègues
n'étaient réellement que ses inférieurs. On trouvait donc juste qu'il
devînt chef suprême de nom, puisqu'il l'était déjà de fait. J'ai bien
souvent, depuis sa chute, entendu appeler Sa Majesté de nom
d'usurpateur, et cela n'a jamais produit sur moi d'autre effet que de me
faire rire de pitié. Si l'empereur a usurpé le trône, il a eu plus de
complices que tous les tyrans de tragédie et de mélodrame; car les trois
quarts des Français étaient du complot. On sait que ce fut le 18 mai que
l'empire fut proclamé, et que le premier consul (que j'appellerai
dorénavant l'empereur) reçut à Saint-Cloud le sénat, conduit par le
consul Cambacérès, qui fut quelques heures après l'archi-chancelier de
l'empire. Ce fut de sa bouche que l'empereur s'entendit pour la première
fois saluer du nom de SIRE. Au sortir de cette audience, le sénat alla
présenter ses hommages à l'impératrice Joséphine. Le reste de la journée
se passa en réceptions, présentations, entrevues et félicitations. Tout
le monde était ivre de joie dans le château, chacun se faisait l'effet
d'être monté subitement en grade. On s'embrassait, on se complimentait,
on se faisait mutuellement part de ses espérances et de ses plans pour
l'avenir; il n'y avait si mince subalterne qui ne fût saisi d'ambition:
en un mot l'antichambre, sauf la différence des personnages, offrait la
répétition exacte de ce qui se passait dans le salon.

Rien n'était plus plaisant que l'embarras de tout le service, lorsqu'il
s'agissait de répondre aux interrogations de Sa Majesté. On commençait
par se tromper; puis on se reprenait pour plus mal dire encore; on
répétait dix fois en une minute, _sire, général, votre majesté, citoyen
premier consul_. Le lendemain matin, en entrant, comme de coutume, dans
la chambre de l'empereur, à ses questions ordinaires, _quelle heure
est-il? quel temps fait-il?_ je répondis: «Sire, sept heures, beau
temps.» M'étant approché de son lit, il me tira l'oreille et me frappa
sur la joue, en m'appelant _monsieur le drôle_; c'était son mot de
prédilection avec moi, lorsqu'il était plus particulièrement content de
mon service. Sa majesté avait veillé et travaillé fort avant dans la
nuit. Je lui trouvai l'air sérieux et occupé, mais satisfait. Quelle
différence de ce réveil à celui du 21 mars précédent!

Ce même jour Sa Majesté alla tenir son premier grand lever aux
Tuileries, où toutes les autorités civiles et militaires lui furent
présentées. Les frères et sœurs de l'empereur furent faits princes et
princesses, à l'exception de M. Lucien, qui s'était brouillé avec Sa
Majesté, à l'occasion de son mariage avec madame Jouberton. Dix-huit
généraux furent élevés à la dignité de maréchaux de l'empire. Dès ce
premier jour tout prit autour de Leurs Majestés un air de cour et de
puissance royale. On a beaucoup parlé de la maladresse de leurs premiers
courtisans, très-peu habitués au service que leur imposaient leurs
nouvelles charges, et aux cérémonies de l'étiquette; mais on a beaucoup
exagéré là-dessus, comme sur tout le reste. Il y eut bien, dans le
commencement, quelque chose de cet embarras que les gens du service
particulier de l'empereur avaient éprouvé, comme je l'ai dit plus haut.
Pourtant cela ne dura que fort peu, et messieurs les chambellans et
grands officiers se façonnèrent presque aussi vite que nous autres
valets de chambre. D'ailleurs il se présenta pour leur donner des leçons
une nuée d'hommes de l'ancienne cour, qui avaient obtenu de la bonté de
l'empereur d'être rayés de la liste des émigrés, et qui sollicitèrent
ardemment, pour eux et pour leurs femmes, les charges de la naissante
cour impériale.

Sa Majesté n'aimait point les fêtes anniversaires de la république; en
tout temps elles lui avaient paru, les unes odieuses et cruelles, les
autres ridicules. Je l'ai vu s'indigner qu'on eût osé faire une fête
annuelle de l'anniversaire du 21 janvier, et sourire de pitié au
souvenir de ce qu'il appelait les _mascarades_ des théophilantropes,
_qui_, disait-il, _ne voulaient point de Jésus-Christ, et faisaient des
saints de Fénelon et de Las-Casas, prélats catholiques._ M. de
Bourrienne dit, dans ses Mémoires, que «ce ne fut pas une des moindres
bizarreries de la politique de Napoléon que de conserver pour la
première année de son régne la fête du 14 juillet.» Je me permettrai de
faire observer sur ce passage que, si Sa Majesté profita de l'époque,
d'une solennité annuelle pour paraître en pompe en public, d'un autre
côté elle changea tellement l'objet de la fête qu'il eût été difficile
d'y reconnaître l'anniversaire de la prise de la Bastille et de la
première fédération. Je ne sais pas s'il fut dit un mot de ces deux
événemens dans toute la cérémonie; et, pour mieux dérouter encore les
souvenirs des républicains, l'empereur ordonna que la fête ne serait
célébrée que le 15, parce que c'était un dimanche, et qu'ainsi il n'en
résulterait point de perte de temps pour les habitans de la capitale.
D'ailleurs, il ne s'agit point du tout de célébrer les vainqueurs de la
Bastille, mais seulement d'une grande distribution de croix de la
Légion-d'Honneur.

C'était la première fois que Leurs Majestés se montraient au peuple dans
tout l'appareil de leur puissance. Le cortége traversa la grande allée
des Tuileries pour se rendre à l'hôtel des Invalides, dont l'église,
changée pendant la révolution en _Temple de Mars_, avait été rendue par
l'empereur au culte catholique, et devait servir pour la magnifique
cérémonie de ce jour. C'était aussi la première fois que l'empereur
usait du privilège de passer en voiture dans le jardin des Tuileries.
Son cortége était superbe; celui de l'impératrice Joséphine n'était pas
moins brillant. L'ivresse du peuple était au comble, et ne saurait
s'exprimer. Je m'étais, par ordre de l'empereur, mêlé dans la foule,
pour observer dans quel esprit elle prendrait part à la fête; je
n'entendis pas un murmure; tant était grand, quoi qu'on en ait pu dire
depuis, l'enthousiasme de toutes les classes pour Sa Majesté. L'empereur
et l'impératrice furent reçus à la porte de l'hôtel des Invalides par le
gouverneur et par M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, et
à l'entrée de l'église par M. le cardinal du Belloy, à la tête d'un
nombreux clergé. Après la messe M. de Lacépède, grand-chancelier de la
Légion-d'Honneur, prononça un discours qui fut suivi de l'appel des
grands-officiers de la légion. Alors l'empereur s'assit et se couvrit,
et prononça d'une voix forte la formule du serment, à la fin de laquelle
tous les légionnaires s'écrièrent: _Je le jure!_ et aussitôt des cris
mille fois répétés de Vive l'empereur! se firent entendre dans l'église
et au dehors. Une circonstance singulière ajouta encore à l'intérêt
qu'excitait la cérémonie. Pendant que les chevaliers du nouvel ordre
passaient l'un après l'autre devant l'empereur qui les recevait, un
homme du peuple, vêtu d'une veste ronde, vint se placer sur les marches
du trône. Sa majesté parut un peu étonnée, et s'arrêta un instant. On
interrogea cet homme, qui montra son brevet. Aussitôt l'empereur le fit
approcher avec empressement, et lui donna la décoration avec une vive
accolade. Le cortége suivit au retour le même chemin, passant encore par
le jardin des Tuileries.

Le 18 juillet, trois jours après cette cérémonie, l'empereur partit de
Saint-Cloud pour le camp de Boulogne. Je crus que Sa Majesté voudrait
bien, pendant quelques jours, consentir à se passer de ma présence; et
comme il y avait nombre d'années que je n'avais vu ma famille,
j'éprouvai le désir bien naturel de la revoir et de m'entretenir avec
mes parens des circonstances singulières où je m'étais trouvé depuis que
je les avais quittés. J'aurais senti, je l'avoue, une grande joie à
causer avec eux de ma condition présente et de mes espérances, et
j'avais besoin des épanchemens et des confidences de l'intimité
domestique pour me dédommager de la gêne et de la contrainte que mon
service m'imposait. Je demandai donc la permission d'aller passer huit
jours à Peruetlz. Elle me fut accordée sans difficulté, et je ne perdis
point de temps pour partir. Mais quel fut mon étonnement, lorsque, le
lendemain même de mon arrivée, je reçus un courrier porteur d'une lettre
de M. le comte de Rémusat qui me mandait de rejoindre l'empereur sans
différer, ajoutant que Sa Majesté avait besoin de moi, et que je ne
devais m'occuper que d'arriver promptement! En dépit du désappointement
que de tels ordres me faisaient éprouver, je me sentais flatté pourtant
d'être devenu si nécessaire au grand homme qui avait daigné m'admettre
à son service. Aussi je fis sans tarder mes adieux à ma famille. Sa
Majesté, à peine arrivée à Boulogne, en était aussitôt repartie pour une
excursion de quelques jours dans les départemens du Nord. Je fus à
Boulogne avant son retour, et je me hâtai d'organiser le service de Sa
Majesté, qui trouva tout prêt à son arrivée; ce qui ne l'empêcha pas de
me dire _que j'avais été long-temps absent_.

Puisque je suis sur ce chapitre, je placerai ici, bien que ce soit
anticiper sur les années, une ou deux circonstances qui mettront le
lecteur à même de juger de l'assiduité rigoureuse à laquelle j'étais
obligé de m'astreindre.

J'avais contracté, par les fatigues de mes courses continuelles à la
suite de l'empereur, une maladie de la vessie dont je souffrais
horriblement. Long-temps je m'armai contre mes maux de patience et de
régime: mais enfin les douleurs étant devenues tout-à-fait
insupportables, je demandai, en 1808, à Sa Majesté un mois pour me
soigner. M. le docteur Boyer m'avait dit que ce terme d'un mois n'était
que le temps rigoureusement nécessaire pour ma guérison, et que, sans
cela, ma maladie pourrait devenir incurable. Ma demande me fut accordée,
et je me rendis à Saint-Cloud dans la famille de ma femme. M. Yvan,
chirurgien de l'empereur, venait me voir tous les jours. À peine une
semaine s'était-elle passée, qu'il me dit que Sa Majesté pensait que je
devais être bien guéri, et qu'elle désirait que je reprisse mon service.
Ce désir équivalait à un ordre; je le sentis, et je retournai auprès de
l'empereur, qui, me voyant pâle et aussi souffrant que possible, daigna
me dire mille choses pleines de bonté, mais sans parler d'un nouveau
congé. Ces deux absences sont les seules que j'aie faites pendant seize
années; aussi, à mon retour de Moscou, et pendant la campagne de France,
ma maladie avait atteint son plus haut période; et si je quittai
l'empereur à Fontainebleau, c'est qu'il m'eût été impossible, malgré
tout mon attachement pour un si bon maître et toute la reconnaissance
que je lui devais, de le servir plus long-temps. Après cette séparation
si douloureuse pour moi, une année suffit à peine pour me guérir et non
pas entièrement. Mais j'aurai lieu plus tard de parler de cette triste
époque. Je reviens au récit des faits qui prouvent que j'aurais pu, avec
plus de raison que tant d'autres, me croire un gros personnage, puisque
mes humbles services avaient l'air d'être indispensables au maître de
l'Europe. Bien des habitués des Tuileries auraient eu plus de peine que
moi à démontrer leur _utilité_. Y a-t-il trop de vanité dans ce que je
viens de dire? et messieurs les chambellans n'auront-ils pas droit de
s'en fâcher? Je n'en sais rien, et je continue ma narration.

L'empereur tenait à ses habitudes; il voulait, comme on l'a déjà pu
voir, être servi par moi, de préférence à tout autre; et pourtant je
dois dire que ces messieurs de la chambre étaient tous pleins de zèle et
de dévouement; mais j'étais le plus ancien, et je ne le quittais jamais.
Un jour l'empereur demande du thé au milieu du jour. M. Sénéchal était
de service; il en fait, et le présente à Sa Majesté, qui le trouve
détestable. On me fait appeler; l'empereur se plaint à moi qu'on ait
voulu _l'empoisonner_. (C'était son mot, quand il trouvait mauvais goût
à quelque chose.) Rentré dans l'office, je verse de la même théière une
tasse que j'arrange, et porte à Sa Majesté, avec deux cuillers en
vermeil, selon l'usage, une pour y goûter devant l'empereur, l'autre
pour lui. Cette fois il trouva le thé excellent, m'en fit compliment
avec la familiarité bienveillante dont il daignait parfois user à
l'égard de ses serviteurs; et en me rendant la tasse, il me tira les
oreilles et me dit: «Mais apprenez-leur donc à faire du thé; ils n'y
entendent rien.»

M. de Bourrienne, dont j'ai lu avec le plus grand plaisir les excellens
Mémoires, dit quelque part que l'empereur, dans ses momens de bonne
humeur, pinçait à ses familiers _le bout de l'oreille_; j'ai
l'expérience par devers moi qu'il la pinçait bien toute entière, souvent
même les deux oreilles à la fois; et de main de maître. Il est dit aussi
dans les mêmes Mémoires qu'il ne donnait qu'avec deux doigts ses
_petits_ soufflets d'amitié; en cela M. de Bourrienne est bien modeste;
je puis encore attester là-dessus que Sa Majesté, quoique sa main ne fût
pas grande, distribuait ses faveurs beaucoup plus _largement_; mais
cette espèce de caresse, aussi bien que la précédente, était donnée et
reçue comme une marque de bienveillance particulière; et loin que
personne s'en plaignît _alors_, j'ai entendu plus d'un dignitaire dire,
avec orgueil, comme ce sergent de la comédie:

     ...Monsieur, tâtez plutôt;
    Le soufflet sur ma joue est encore tout chaud.

Dans son intérieur, l'empereur était presque toujours gai, aimable,
causant avec les personnes de son service, et les questionnant sur leur
famille, leurs affaires, même leurs plaisirs. Sa toilette terminée, sa
figure changeait subitement; elle était grave, pensive, il reprenait son
air d'empereur. On a dit qu'il frappait souvent les gens de sa maison;
cela est faux. Je ne l'ai vu qu'une seule fois se livrer à un
emportement de ce genre; et certes les circonstances qui le causèrent et
la réparation qui le suivit peuvent le rendre, sinon excusable, du moins
facile à concevoir. Voici le fait dont je fus témoin et qui se passa aux
environs de Vienne, le lendemain de la mort du maréchal Lannes.
L'empereur était profondément affecté; il n'avait pas dit un mot pendant
sa toilette. À peine habillé, il demanda son cheval. Un malheureux
hasard voulut que M. Jardin, son premier piqueur, ne se trouvât point
aux écuries au moment de seller, et le palefrenier ne mit point au
cheval sa bride ordinaire. Sa Majesté n'est pas plutôt montée que
l'animal recule, se cabre, et le cavalier tombe lourdement à terre. M.
Jardin arrive à l'instant où l'empereur se relevait irrité, et, dans ce
premier transport de colère, il en reçoit un coup de cravache à travers
le visage. M. Jardin s'éloigna désespéré d'un mauvais traitement auquel
Sa Majesté ne l'avait pas habitué, et peu d'heures après, M. de
Caulaincourt, grand écuyer, se trouvant seul avec sa Majesté, lui
peignit le chagrin de son premier piqueur. L'empereur témoigna un vif
regret de sa vivacité, fit appeler M. Jardin, lui parla avec une bonté
qui effaçait son tort, et lui fit donner, à quelques jours de là, une
gratification de trois mille francs. On m'a conté que pareille chose
était arrivée à M. Vigogne père, en Égypte[13]. Mais, quand cela serait
vrai, deux traits pareils dans toute la vie de l'empereur, et avec des
circonstances si bien faites pour faire sortir de son caractère l'homme
même naturellement le moins emporté, auraient-ils dû suffire pour
attirer à Napoléon l'odieux reproche _de battre cruellement les
personnes de son service?_



CHAPITRE XVI

     Assiduité de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon
     d'eau-de-vie.--Armée de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de
     Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle
     guidé par l'étoile tutélaire.--Chambre à coucher de
     l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du
     télescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le
     sémaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lançant la
     première bombe.--Baraque du maréchal Soult.--L'empereur voyant de
     sa chambre Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de
     droite.--Chemin taillé à pic dans la falaise.--L'ingénieur
     oublié.--La flottille.--Les forts.--Baraque du prince Joseph.--Le
     grenadier embourbé.--Trait de bonté de l'empereur.--Le pont de
     service.--Consigne terrible.--Les sentinelles et les marins de
     quart.--Exclusion des femmes et des étrangers.--Les
     espions.--Fusillade.--Le maître d'école fusillé.--Les
     brûlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse
     alerte.--Consternation.--Tranquillité de madame F....--Le
     commandant condamné à mort et gracié par l'empereur.


AU quartier-général du Pont de Briques, l'empereur travaillait autant
que dans son cabinet des Tuileries. Après ses courses à cheval, ses
inspections, ses visites, ses revues, il prenait son repas à la hâte, et
rentrait dans son cabinet, où il travaillait souvent une bonne partie de
la nuit. Il menait ainsi le même train de vie qu'à Paris; dans ses
tournées à cheval, Roustan le suivait partout: celui-ci portait toujours
avec lui un petit flacon en argent, rempli d'eau-de-vie, pour le service
de Sa Majesté, qui du reste n'en faisait presque jamais usage.

L'armée de Boulogne était composée d'environ cent cinquante mille hommes
d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie, répartis dans
quatre camps principaux: le _camp de droite_, le _camp de gauche_, le
_camp de Wimereux_, et le _camp d'Ambleteuse_.

Sa majesté l'empereur avait son quartier-général au _Pont de Briques_,
ainsi nommé, m'a-t-on dit, parce qu'on y avait découvert les fondations
en briques d'un ancien camp de César. Le _Pont de Briques_, comme je
l'ai dit plus haut, est à une demi-lieue environ de Boulogne, et le
quartier-général de Sa Majesté fut établi dans la seule maison de
l'endroit qui fût habitable alors.

Le quartier-général était gardé par un poste de la garde impériale à
cheval.

Les quatre camps étaient sur une falaise très-élevée, dominant la mer
de manière qu'on pouvait en voir les côtes d'Angleterre, quand il
faisait beau temps. Au camp de droite on avait établi des baraques pour
l'empereur, pour l'amiral Bruix, pour le maréchal Soult et pour M.
Decrès, alors ministre de la marine.

La baraque de l'empereur, construite par les soins de M. Sordi,
ingénieur, faisant les fonctions d'ingénieur en chef des communications
miliaires, et dont le neveu, M. Lecat de Rue, attaché à cette époque, en
qualité d'aide-de-camp, à l'état-major du maréchal Soult, a bien voulu
me fournir les renseignemens qui ne sont pas particulièrement de ma
compétence; la baraque de l'empereur, dis-je, était en planches comme
les baraques d'un champ de foire, avec cette différence que les planches
en étaient soigneusement travaillées et peintes en gris blanc. Sa figure
était un carré long, ayant, à chaque extrémité, deux pavillons de forme
semi-circulaire. Un pourtour fermé par un grillage en bois régnait
autour de cette baraque qu'éclairaient en dehors des réverbères placés à
quatre pieds de distance les uns des autres. Les fenêtres étaient
placées latéralement.

Le pavillon qui regardait la mer se composait de trois pièces et d'un
couloir. La pièce principale servant de _chambre du conseil_, était
décorée en papier gris-argent: le plafond peint avec des nuages dorés,
au milieu desquels on voyait sur un fond bleu de ciel, un aigle tenant
la foudre, guidé vers l'Angleterre par une étoile, l'étoile tutélaire de
l'empereur. Au milieu de cette chambre, était une grande table ovale
couverte d'un tapis de drap vert, sans franges. On ne voyait devant
cette table que le fauteuil de Sa Majesté, lequel était en bois indigène
simple, couvert en maroquin vert, rembourré de crin, et se démontant
pièce à pièce; sur la table était une écritoire en buis. C'était là tout
le mobilier de la chambre du conseil, où Sa Majesté seule pouvait
s'asseoir, les généraux se tenant debout devant lui, et n'ayant dans ces
conseils, qui duraient quelquefois trois ou quatre heures, d'autre point
d'appui que la poignée de leurs sabres.

On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, à
droite, était la chambre à coucher de Sa Majesté, fermée d'une porte
vitrée, éclairée par une fenêtre qui donnait sur le camp de droite et de
laquelle on voyait la mer, à gauche. Là se trouvait le lit de
l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fixé
au plafond par un anneau de cuivre doré. Sur ce lit, deux matelas, un
sommier, deux traversins, un à la tête, l'autre au pied, point
d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence
vert, ouatée et piquée; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un
filet d'or, sous le lit, sans plus de cérémonie. Deux sièges plians
très-simples à côté du lit. À la croisée, petits rideaux en florence
vert; cette pièce était tapissée d'un papier fond rose, à dentelle,
bordure étrusque.

Vis-à-vis de la chambre à coucher était une chambre parallèle dans
laquelle se trouvait une espèce de télescope qui avait coûté douze mille
francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un
pied de diamètre, il se montait sur un support en acajou à trois pieds,
et le coffre qui servait à le contenir avait à peu près la figure d'un
piano. Dans la même chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette
carrée couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets
et du linge. C'était la garde-robe de campagne de Sa Majesté; au dessus
un seul chapeau de rechange, doublé de satin blanc et très-usé.
L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tête
fort délicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps
les mêmes.

Le corps principal de la baraque impériale était divisé en trois pièces:
un salon, un vestibule et une grande salle à manger, qui communiquait
par un couloir, parallèle à celui que je viens de décrire, avec les
cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se
trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et
dans laquelle on lavait la vaisselle.

La baraque de l'amiral Bruix offrait les mêmes dispositions que celle de
l'empereur, mais en petit.

À côté de cette baraque se trouvait le sémaphore des signaux, sorte de
télégraphe maritime qui faisait manœuvrer la flotte. Un peu plus loin la
tour d'ordre, batterie terrible composée de six mortiers, six obusiers
et douze pièces de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre
qu'on eût jamais fait, avaient seize pouces d'épaisseur, portaient
quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes
de sept cents livres, à quinze cents toises en l'air et à une lieue et
demie en mer. Chaque bombe lancée coûtait à l'état trois cents francs.
On se servait pour mettre le feu à ces épouvantables machines, de lances
qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que
possible, baissant la tête entre les jambes et ne se relevant qu'après
le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-même lancer la première
bombe.

À droite de la tour d'ordre, était la baraque du maréchal Soult,
construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'à
terre et vitrée par le haut, avec une porte par laquelle on descendait
dans les appartemens, qui étaient comme enterrés. La chambre principale
était ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un
tapis vert et entourée de petits plians en cuir.

La dernière baraque enfin, était celle de M. Decrès, ministre de la
marine, faite et distribuée comme celle du maréchal Soult.

De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manœuvres de mer,
et la longue-vue dont j'ai parlé était si bonne, que le château de
Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de
Sa Majesté.

Le camp de droite, établi sur la falaise, se divisait en rues qui toutes
portaient le nom de quelque général distingué. Cette falaise était
hérissée de batteries depuis Boulogne jusqu'à Ambleteuse, c'est-à-dire
sur une longueur de plus de deux lieues.

Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui
prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la
baraque de Sa Majesté et celles de MM. Bruix, Soult et Decrès. Lorsqu'à
la marée basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui
fallait faire un très-grand détour. Un jour il s'en plaignit assez
vivement. M. Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne, entendit les
plaintes de Sa Majesté, et s'adressant à M. Sordi, ingénieur des
communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de
remédier à ce grave inconvénient. L'ingénieur répondit que la chose
était faisable, que l'on pouvait procurer à Sa Majesté les moyens
d'aller directement de sa baraque à la plage, mais que, vu l'excessive
élévation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidité de la
descente, creuser le chemin en zig-zag. «Faites-le comme vous
l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par là dans
trois jours.» L'habile ingénieur se mit à l'œuvre; en trois jours et
trois nuits, un chemin en pierres liées ensemble par des crampons de
fer, fut construit, et l'empereur, charmé de tant de diligence et de
talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On
ne sait par quelle fâcheuse négligence cet habile homme fut oublié.

Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents bâtimens, tels que
bateaux plats, chaloupes canonnières, caïques, prames, bombardes, etc.
L'entrée du port était défendue par une énorme chaîne, et par quatre
forts, deux à droite, deux à gauche.

Le _fort Musoir_, placé sur la gauche, était armé de trois batteries
formidables, étagées l'une sur l'autre; le premier rang en canons de
vingt-quatre, le second et le troisième en canons de trente-six. À
droite, en regard de ce fort, se trouvait le _pont de halage_, et
derrière ce pont, une vieille tour, appelée la _tour Croï_, garnie de
bonnes et belles batteries. À gauche, distance d'environ un quart de
lieue du fort Musoir, était le _fort la Crèche_, avancé de beaucoup dans
la mer, construit en pierres de taille, et terrible. À droite enfin, en
regard du fort la Crèche, on voyait le _fort en bois_; armé d'une
manière prodigieuse, et percé d'une large ouverture qui se trouvait à
découvert, en marée basse.

Sur la falaise à gauche de la ville, à la même élévation que l'autre, à
peu près, était le _camp de gauche_. On y voyait la baraque du prince
Joseph, alors colonel du quatrième régiment de ligne. Cette baraque
était couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur
fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut
employée.

C'était dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfoncé
dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dégager
sa brouette, encore plus embourbée que lui; mais il ne pouvait en venir
à bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un
grenadier en colère. Tout à coup, en levant par hasard les yeux, il
aperçut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son
frère Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit à le regarder avec un
air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental:
«_Venez, venez à mon secours!_» Sa Majesté ne put s'empêcher de sourire,
et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se
débourbant à grand'peine.--Quel est ton régiment?--Sire, le premier de
la garde.--Depuis quand es-tu soldat?--Depuis que vous êtes empereur,
sire.--Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps
pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien,
et je te ferai nommer sergent-major. Après cela, si tu veux, la croix et
les épaulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?--Oui,
sire.--Major général, continua l'empereur en s'adressant au général
Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois
cents francs pour faire nettoyer son pantalon et réparer sa
brouette.--Et Sa majesté poursuivit sa course, au milieu des
acclamations des soldats.

Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le _pont de
service_. Les magasins à poudre étaient derrière, et renfermaient
d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans
donner le mot d'ordre à la seconde sentinelle, car la première laissait
toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne
entrée sur le pont ignorait ou venait à oublier le mot d'ordre, elle
était repoussée par la seconde sentinelle, et la première placée à la
tête du pont, avait ordre exprès de passer sa baïonnette au travers du
corps de l'imprudent qui s'était engagé dans ce passage dangereux, sans
pouvoir répondre aux questions des factionnaires. Ces précautions
rigoureuses étaient rendues nécessaires par le voisinage des terribles
magasins à poudre, qu'une étincelle pouvait faire sauter avec la ville,
la flotte et les deux camps.

La nuit, on fermait le port avec la grosse chaîne dont j'ai parlé, et
les quais se garnissaient de sentinelles placées à quinze pas de
distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles
criaient: «_Sentinelles, prenez garde à vous!_» Et les soldats de marine
placés dans les huniers répondaient à ce cri par celui de: «_Bon
quart!_» prononcé d'une voix traînante et lugubre. Rien de plus monotone
et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix
hurlant toutes sur le même ton, d'autant plus que ceux qui proféraient
ces cris, mettaient toute leur science à les rendre aussi effrayans que
possible.

Il était défendu aux femmes non-domiciliées à Boulogne, d'y séjourner
sans une autorisation spéciale du ministre de la police. Cette mesure
avait été jugée nécessaire, à cause de l'armée. Sans cela, chaque soldat
peut-être eût fait venir à Boulogne une femme; et Dieu sait quel
désordre il en serait advenu. En général, les étrangers n'étaient reçus
dans la ville qu'avec les plus grandes difficultés.

Malgré toutes ces précautions, il s'introduisait journellement à
Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils étaient
découverts, il ne leur était point fait de grâce; et pourtant des
émissaires qui débarquaient on ne sait où, venaient le soir au
spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu'à écrire leur opinion sur le
compte des acteurs et des actrices qu'ils désignaient par leur nom, et
coller ces écrits aux murs du théâtre. Ils bravaient ainsi la police. On
trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile
goudronnée, qui servaient probablement à ces messieurs pour leurs
excursions clandestines.

En juin 1804, on arrêta huit Anglais, parfaitement bien vêtus, en bas de
soie blancs, etc. Ils avaient sur eux des appareils soufrés, qu'ils
destinaient à incendier la flotte. On les fusilla au bout d'une heure,
sans autre forme de procès.

Il y avait aussi des traîtres à Boulogne. Un maître d'école, agent
secret des lords Keith et Melvil, fut surpris un matin sur la falaise du
camp de droite, faisant avec ses bras des signaux télégraphiques. Arrêté
presque au même instant par les factionnaires, il voulut protester de
son innocence et tourner la chose en plaisanterie. Mais on visita ses
papiers, et l'on y trouva une correspondance avec les Anglais, qui
prouvait sa trahison jusqu'à l'évidence. Traduit devant le conseil de
guerre, il fut fusillé le lendemain.

Un soir, entre onze heures et minuit, un brûlot gréé à la française,
portant pavillon français, ayant tout-à-fait l'apparence d'une chaloupe
canonnière, s'avança vers la ligne d'embossage, et passa. Par une
impardonnable négligence, la chaîne du port n'était pas tendue ce
soir-là. Ce brûlot fut suivi d'un second qui sauta en l'air en heurtant
une chaloupe qu'il fit disparaître avec lui. L'explosion donna l'alarme
à toute la flotte: à l'instant des lumières brillèrent partout, et à la
faveur de ces lumières, on vit, avec une anxiété inexprimable, le
premier brûlot s'avancer entre les jetées. Trois ou quatre morceaux de
bois attachés avec des câbles l'arrêtèrent heureusement dans sa marche.
Il sauta avec un tel fracas que toutes les vitres des fenêtres furent
brisées dans la ville, et qu'un grand nombre d'habitans qui, faute de
lits, couchaient sur des tables, furent jetés à terre et réveillés par
la chute, sans comprendre de quoi il s'agissait. En dix minutes tout le
monde fut sur pied. On croyait les Anglais dans le port. C'était un
trouble, un tumulte, des cris à ne pas s'entendre. On fit parcourir la
ville par des crieurs précédés de tambours, qui rassurèrent les
habitans, en leur disant que le danger était passé.

Le lendemain, on fit des chansons sur cette alerte nocturne. Elles
furent bientôt dans toutes les bouches. J'en ai conservé une que je vais
rapporter ici, et qui fut celle que les soldats chantèrent le plus
long-temps.

    Depuis long-temps la Bretagne,
    Pour imiter la _Montagne_,
    Menaçait le continent
    D'un funeste événement,
    Dans les ombres du mystère
    Vingt monstres[14] elle enfanta.
    Pitt s'écria: _j'en suis père_,
    Et personne n'en douta.
    Bientôt dans la nuit profonde,
    Melville[15] lance sur l'onde
    Tous ces monstres nouveau-nés,
    Pour Boulogne destinés.
    Lord Keith, en bonne nourrice,
    Dans son sein les tient cachés:
    Le flot lui devient propice,
    Et les enfans sont lâchés.

    Le Français, qui toujours veille,
    Vers le bruit prête l'oreille;
    Mais il ne soupçonnait pas
    Des voisins si scélérats.
    Son étoile tutélaire
    Semble briller à ses yeux:
    Le danger même l'éclaire
    En l'éclairant de ses feux.

    Cette infernale famille
    S'approche de la flottille:
    En expirant elle fait
    Beaucoup de bruit, peu d'effet.
    Les marques qu'elle a laissées
    De sa brillante valeur,
    Sont quelques vitres cassées
    Et la honte de l'auteur.

    Mons Pitt, sur votre rivage
    Vous bravez noire courage,
    Bien convaincu que jamais
    Vous n'y verrez les Français.
    Vous comptez sur la distance,
    Vos vaisseaux et vos bourgeois;
    Mais les soldats de la France
    Vous feront compter deux fois.

    Dans nos chaloupes agiles,
    Les vents, devenus dociles,
    Vous retenant dans vos ports,
    Nous conduiront à vos bords;
    Vous forçant à l'arme égale,
    Vous verrez que nos soldats
    Ont la _machine infernale_
    Placée au bout de leurs bras.

Une autre alerte, mais d'un genre tout différent, mit tout Boulogne sens
dessus dessous, dans l'automne de 1804. Vers huit heures du soir, le feu
prit dans une cheminée sur la droite du port. La clarté de ce feu
donnant à travers les mâts de la flottille, effraya le commandant d'un
poste qui était du côté oppose. À cette époque, tous les bâtimens
étaient chargés de poudre et de munitions. Le pauvre commandant perdit
la tête; il s'écria: _Mes enfans! le feu est à la flottille!_ et fit
aussitôt battre la générale. Cette effrayante nouvelle se répandit avec
la rapidité de l'éclair. En moins d'une demi-heure, plus de soixante
mille hommes débouchèrent sur les quais; on sonna le tocsin à toutes
les églises, les forts tirèrent le canon d'alarme; et tambours et
trompettes se mirent à courir les rues en faisant un vacarme infernal.

L'empereur était au quartier-général quand ce cri terrible: _Le feu est
à la flotte_, parvint à ses oreilles. «C'est impossible!» s'écria-t il
aussitôt. Nous partîmes néanmoins à l'instant même.

En entrant dans la ville, de quel affreux spectacle je fus témoin! les
femmes éplorées tenaient leurs enfans dans leurs bras et couraient comme
des folles en poussant des cris de désespoir; les hommes abandonnaient
leurs maisons, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, se
heurtant, se renversant dans l'obscurité. On entendait partout: «Sauve
qui peut! Nous allons sauter! Nous sommes tous perdus!» Et des
malédictions, des blasphèmes, des lamentations à faire dresser les
cheveux.

Les aides-de-camp de Sa Majesté, ceux du maréchal Soult, couraient au
galop partout où ils pouvaient passer, arrêtant les tambours et leur
demandant: «Pourquoi battez-vous la générale? Qui vous a donné l'ordre
de battre la générale?--Nous n'en savons rien,» leur répondait-on; et
les tambours continuaient de battre, et le tumulte allait toujours
croissant, et la foule se précipitait aux portes, frappée d'une terreur
qu'un instant de réflexion eût fait évanouir. Mais la peur n'admet point
de réflexion, malheureusement.

Il est vrai de dire cependant qu'un nombre assez considérable
d'habitans, moins peureux que les autres, se tenaient fort tranquilles
chez eux, sachant bien que si le feu eût été à la flotte, on n'aurait
pas eu le temps de pousser un cri. Ceux-là faisaient tous leurs efforts
pour rassurer la foule alarmée. Madame F...., très-jolie et très-aimable
dame, épouse d'un horloger, veillait dans sa cuisine aux préparatifs du
souper, lorsqu'un voisin entre tout effaré et lui dit: «Sauvez-vous,
madame, vous n'avez pas un moment à perdre!--Qu'est-ce donc?--Le feu est
à la flotte.--Ah! bah!--Fuyez donc, madame, fuyez donc! je vous dis que
le feu est à la flotte.» Et le voisin prenait madame F.... par le bras
et la tirait fortement. Madame F.... tenait dans le moment une poêle
dans laquelle cuisaient des beignets. «Prenez donc garde! vous allez me
faire brûler ma friture,» dit-elle en riant; et quelques mots moitié
sérieux, moitié plaisais, lui suffirent pour rassurer le pauvre diable,
qui finit par se moquer de lui-même.

Enfin, le tumulte s'apaisa: à cette frayeur si grande succéda un calme
profond; aucune explosion ne s'était fait entendre. C'était donc une
fausse alarme? Chacun rentra chez soi, ne pensant plus à l'incendie,
mais agité d'une autre crainte. Les voleurs pouvaient fort bien avoir
profité de l'absence des habitans pour piller les maisons.... Par
bonheur, aucun accident de ce genre n'avait eu lieu.

Le lendemain, le pauvre commandant qui avait pris et jeté l'alarme si
mal à propos, fut traduit devant le conseil de guerre. Il n'avait pas de
mauvaises intentions, mais la loi était formelle. Il fut condamné à
mort, mais ses juges le recommandèrent à la clémence de l'empereur, qui
lui fit grâce.



CHAPITRE XVII

     Distribution de croix de la Légion-d'Honneur, au camp de
     Boulogne.--Le casque de Duguesclin.--Le prince Joseph,
     colonel.--Fête militaire.--Courses en canots et à cheval.--Jalousie
     d'un conseil d'officiers supérieurs.--Justice rendue par
     l'empereur.--Chute malheureuse, suivie d'un triomphe.--La pétition
     à bout portant.--Le ministre de la marine tombé à l'eau.--Gaîté de
     l'empereur.--Le général gastronome.--Le bal.--Une boulangère,
     dansée par l'empereur et madame Bertrand.--Les Boulonnaises au
     bal.--Les macarons et les ridicules.--La maréchale Soult reine du
     bal.--La belle suppliante.--Le garde-magasin condamné à
     mort.--Clémence de l'empereur.


BEAUCOUP des braves qui composaient l'armée de Boulogne avaient mérité
la croix dans les dernières campagnes. Sa Majesté voulut que cette
distribution fût une solennité qui laissât des souvenirs immortels.
Elle choisit pour cela le lendemain de sa fête, 16 août 1804. Jamais
rien de plus beau ne s'était vu, ne se verra peut-être.

À six heures du matin, plus de quatre-vingt mille hommes sortirent des
quatre camps et s'avancèrent par divisions, tambours et musique en tête,
vers la plaine du moulin Hubert, situé sur la falaise au delà du camp de
droite. Dans cette plaine, le dos tourné à la mer, se trouvait dressé un
échafaudage élevé à quinze pieds environ au dessus du sol. On y montait
par trois escaliers, un au milieu et deux latéraux, tous trois couverts
de tapis superbes. Sur cet amphithéâtre d'environ quarante pieds carrés,
s'élevaient trois estrades. Celle du milieu supportait le fauteuil
impérial, décoré de trophées et de drapeaux. L'estrade de gauche était
couverte de sièges pour les frères de l'empereur et pour les grands
dignitaires. Celle de droite supportait un trépied de forme antique
portant un casque, le casque de Duguesclin, je crois, rempli de croix et
de rubans; à côté du trépied on avait mis un siège pour
l'archi-chancelier.

À trois cents pas, environ, du trône, le terrain s'élevait en pente
douce et presque circulairement; c'est sur cette pente que les troupes
se rangèrent en amphitéâtre. À la droite du trône, sur une éminence,
étaient jetées soixante ou quatre-vingts tentes, faites avec les
pavillons de l'armée navale. Ces tentes, destinées aux dames de la
ville, faisaient un effet charmant; elles étaient assez éloignées du
trône pour que les spectateurs qui les remplissaient fussent obligés de
se servir de lorgnettes. Entre ces tentes et le trône, était une partie
de la garde impériale à cheval, rangée en bataille.

Le temps était magnifique; il n'y avait pas un nuage au ciel: la
croisière anglaise avait disparu, et sur la mer on ne voyait que la
ligne d'embossage superbement pavoisée.

À dix heures du matin, une salve d'artillerie annonça le départ de
l'empereur. Sa Majesté partit de sa baraque, entourée de plus de
quatre-vingts généraux et de deux cents aides-de-camp; toute sa maison
le suivait. L'empereur était vêtu de l'uniforme de colonel général de la
garde à pied, il arriva au grand galop jusqu'au pied du trône, au milieu
des acclamations universelles et du plus épouvantable vacarme que
puissent faire tambours, trompettes, canons, battant, sonnant et tonnant
ensemble.

Sa Majesté monta sur le trône, suivie de ses frères et des grands
dignitaires. Quand elle se fut assise, tout le monde prit place, et la
distribution des croix commença de la manière suivante: un aide-de-camp
de l'empereur appelait les militaires désignés, qui venaient un à un,
s'arrêtaient au pied du trône, saluaient et montaient l'escalier de
droite. Ils étaient reçus par l'archi-chancelier, qui leur délivrait
leur brevet. Deux pages, placés entre le trépied et l'empereur,
prenaient la décoration dans le casque de Duguesclin et la remettaient à
Sa Majesté, qui l'attachait elle-même sur la poitrine du brave. À cet
instant, plus de huit cents tambours battaient un roulement, et lorsque
le soldat décoré descendait du trône par l'escalier de gauche, en
passant devant le brillant état-major de l'empereur, des fanfares
exécutées par plus de douze cents musiciens, signalaient le retour du
légionnaire à sa compagnie. Il est inutile de dire que le cri de _vive
l'empereur_ était répété deux fois à chaque décoration.

La distribution commencée à dix heures, fut terminée à trois heures
environ. Alors on vit les aides-de-camp parcourir les divisions; une
salve d'artillerie se fit entendre, et quatre-vingt mille hommes
s'avancèrent en colonnes serrées jusqu'à la distance de vingt-cinq ou
trente pas du trône. Le silence le plus profond succéda au bruit des
tambours, et l'empereur ayant donné ses ordres, les troupes manœuvrèrent
pendant une heure environ. Ensuite chaque division défila devant le
trône pour retourner au camp, chaque chef inclinant, en passant, la
pointe de son épée. On remarqua le prince Joseph, tout nouvellement
nommé colonel du quatrième régiment de ligne, lequel fit en passant à
son frère un salut plus gracieux que militaire. L'empereur renfonça d'un
froncement de sourcils les observations tant soit peu critiques que ses
anciens compagnons d'armes semblaient prêts à se permettre à ce sujet.
Sauf ce petit mouvement, jamais le visage de Sa Majesté n'avait été plus
radieux.

Au moment où les troupes défilaient, le vent, qui depuis deux ou trois
heures soufflait avec violence, devint terrible. Un officier
d'ordonnance accourut dire à Sa Majesté que quatre ou cinq canonnières
venaient de faire côte. Aussitôt l'empereur quitta la plaine au galop,
suivi de quelques maréchaux, et alla se poster sur la plage. L'équipage
des canonnières fut sauvé, et l'empereur retourna au Pont de Briques.

Cette grande armée ne put regagner ses cantonnemens avant huit heures du
soir.

Le lendemain, le camp de gauche donna une fête militaire, à laquelle
l'empereur assista.

Dès le matin, des canots montés sur des roulettes, couraient à pleines
voiles dans les rues du camp, poussés par un vent favorable. Des
officiers s'amusaient à courir après, au galop, et rarement ils les
atteignaient. Cet exercice dura une heure ou deux; mais le vent ayant
changé, les canots chavirèrent au milieu des éclats de rire.

Il y eut ensuite une course à cheval. Le prix était de douze cents
francs. Un lieutenant de dragons, fort estimé dans sa compagnie, demanda
en grâce à concourir. Mais le fier conseil des officiers supérieurs
refusa de l'admettre, sous prétexte qu'il n'était point d'un grade assez
élevé, mais en réalité, parce qu'il passait pour un cavalier d'un talent
prodigieux. Piqué au vif de ce refus injuste, le lieutenant de dragons
s'adressa à l'empereur, qui lui permit de courir avec les autres, après
avoir pris des informations qui lui apprirent que ce brave officier
nourrissait à lui seul une nombreuse famille, et que sa conduite était
irréprochable.

Au signal donné, les coureurs partirent. Le lieutenant de dragons ne
tarda pas à dépasser ses antagonistes; il allait toucher le but, lorsque
par un malencontreux hasard, un chien caniche vint se jeter étourdiment
dans les jambes de son cheval qui s'abattit. Un aide-de-camp, qui venait
immédiatement après lui, fut proclamé vainqueur. Le lieutenant se releva
tant bien que mal, et se disposait à s'éloigner bien tristement, mais un
peu consolé par les témoignages d'intérêt que lui donnaient les
spectateurs, lorsque l'empereur le fit appeler et lui dit: «Vous méritez
le prix, vous l'aurez.... Je vous fais capitaine.» Et s'adressant au
grand maréchal du palais: «Vous ferez compter douze cents francs au
capitaine N....» (le nom ne me revient pas). Et tout le monde de crier:
_Vive l'empereur!_ et de féliciter le nouveau capitaine sur son heureuse
chute.

Le soir, il y eut un feu d'artifice, que l'on put voir des côtes
d'Angleterre. Trente mille soldats exécutèrent toutes sortes de
manœuvres avec des fusées volantes dans leurs fusils. Ces fusées
s'élevaient à une hauteur incroyable. Le bouquet, qui représentait les
armes de l'empire, fut si beau, que pendant cinq minutes, Boulogne, les
campagnes et toute la côte furent éclairés comme en plein jour.

Quelques jours après ces fêtes, l'empereur passant d'un camp à l'autre,
un marin qui l'épiait pour lui remettre une pétition, fut obligé, la
pluie tombant par torrens, et dans la crainte de gâter sa feuille de
papier, de se mettre à couvert derrière une baraque isolée sur le
rivage, et qui servait à déposer des cordages. Il attendait depuis
long-temps, trempé jusqu'aux os, quand il vit l'empereur descendre du
camp de gauche au grand galop. Au moment où Sa Majesté, toujours
galopant, allait passer devant la baraque, mon brave marin, qui était
aux aguets, sortit tout-à-coup de sa cachette et se jeta au devant de
l'empereur, lui tendant son placet, dans l'attitude d'un maître
d'escrime qui se fend. Le cheval de l'empereur fit un écart, et s'arrêta
tout court, effrayé de cette brusque apparition. Sa Majesté, un instant
étonnée, jeta sur le marin un regard mécontent, et continua son chemin,
sans prendre la pétition qu'on lui offrait d'une façon si bizarre.

Ce fut ce jour-là, je crois, que le ministre de la marine, M. Decrès,
eut le malheur de se laisser tomber à l'eau, au grand divertissement de
Sa Majesté. On avait, pour faire passer l'empereur du quai dans une
chaloupe canonnière, jeté une simple planche du bord de la chaloupe au
quai: Sa Majesté passa, ou plutôt sauta ce léger pont, et fut reçue à
bord dans les bras d'un marin de la garde. M. Decrès, beaucoup plus
replet et moins ingambe que l'empereur, s'avança avec précaution sur la
planche qu'il sentait, avec effroi, fléchir sous ses pieds: arrivé au
milieu, le poids de son corps rompit la planche, et le ministre de la
marine tomba dans l'eau entre le quai et la chaloupe. Sa Majesté se
retourna au bruit que fit M. Decrès en tombant, et se penchant aussitôt
en dehors de la chaloupe: «Comment! c'est notre ministre de la marine
qui s'est laissé tomber? Comment est-il possible que ce soit lui?» Et
l'empereur, en parlant ainsi, riait de tout son cœur. Cependant, deux ou
trois marins s'occupaient à tirer d'embarras M. Decrès, qui fut avec
beaucoup de peine hissé sur la chaloupe, dans un triste état, comme on
peut le croire, rendant l'eau par le nez, la bouche et les oreilles, et
tout honteux de sa mésaventure, que les plaisanteries de Sa Majesté
contribuaient à rendre plus désolante encore.

Vers la fin de notre séjour, les généraux donnèrent un grand bal aux
dames de la ville. Ce bal fut magnifique; l'empereur y assista.

On avait construit à cet effet une salle en charpente et menuiserie.
Elle fut décorée de guirlandes, de drapeaux et de trophées, avec un goût
parfait. Le général Bertrand fut nommé maître des cérémonies par ses
collègues, et le général Bisson fut chargé du buffet. Cet emploi
convenait parfaitement au général Bisson, le plus grand gastronome du
camp, et dont le ventre énorme gênait parfois la marche. Il ne lui
fallait pas moins de six à huit bouteilles pour son dîner, qu'il ne
prenait jamais seul, car c'était un supplice pour lui que de ne pas
jaser en mangeant. Il invitait assez ordinairement ses aides-de-camp
que, par malice sans doute, il choisissait toujours parmi les plus
minces et les plus frêles officiers de l'armée. Le buffet fut digne de
celui qu'on en avait chargé.

L'orchestre était composé des musiques de vingt régimens, qui jouaient à
tour de rôle. Au commencement du bal seulement, elles exécutèrent toutes
ensemble une marche triomphale, tandis que les aides-de-camp, habillés
de la manière la plus galante du monde, recevaient les dames invitées et
leur donnaient des bouquets.

Il fallait pour être admis à ce bal avoir au moins le grade de
commandant. Il est impossible de se faire une idée de la beauté du coup
d'œil que présentait cette multitude d'uniformes, tous plus brillans les
uns que les autres. Les cinquante ou soixante généraux qui donnaient le
bal avaient fait venir de Paris des costumes brodés avec une richesse
inconcevable. Le groupe qu'ils formèrent autour de Sa Majesté,
lorsqu'elle fut entrée, étincelait d'or et de diamans. L'empereur resta
une heure à cette fête et dansa la boulangère avec madame Bertrand; il
était vêtu de l'uniforme de colonel-général de la garde à cheval.

Madame la maréchale Soult était la reine du bal. Elle portait une robe
de velours noir, parsemée de ces diamans connus sous le nom de cailloux
du Rhin.

Au milieu de la nuit, on servit un souper splendide dont le général
Bisson avait surveillé les apprêts. C'est assez dire que rien n'y
manquait.

Les Boulonnaises, qui ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête, en
étaient émerveillées. Quand vint le souper, quelques-unes s'avisèrent
d'emplir leurs _ridicules_ de friandises et de sucreries; elles auraient
emporté, je crois, la salle, les musiciens et les danseurs. Pendant plus
d'un mois ce bal fut l'unique sujet de leurs conversations.

À cette époque, ou à peu près, Sa Majesté se promenant à cheval dans les
environs de sa baraque, une jolie personne de quinze ou seize ans, vêtue
de blanc et tout en larmes, se jeta à genoux sur son passage. L'empereur
descendit aussitôt de cheval et courut la relever en s'informant avec
bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre fille venait lui
demander la grâce de son père, garde-magasin des vivres, condamné aux
galères pour des fraudes graves. Sa Majesté ne put résister à tant de
charmes et de jeunesse: elle pardonna.



CHAPITRE XVIII

     Popularité de l'empereur à Boulogne.--Sa funeste
     obstination.--Fermeté de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur
     et l'épée d'un amiral.--Exil injuste.--Tempête et
     naufrage.--Courage de l'empereur.--Les cadavres et le petit
     chapeau.--Moyen infaillible d'étouffer les murmures.--Le tambour
     sauvé sur sa caisse.--Dialogue entre deux matelots.--Faux
     embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp de Boulogne.--Départ
     de l'empereur.--Comptes à régler.--Difficultés que fait l'empereur
     pour payer sa baraque.--Flatterie d'un créancier.--Le compte de
     l'ingénieur acquitté en rixdales et en frédérics.


À Boulogne, comme partout ailleurs, l'empereur savait se faire chérir
par sa modération, sa justice et la grâce généreuse avec laquelle il
reconnaissait les moindres services. Tous les habitans de Boulogne,
tous les paysans des environs se seraient fait tuer pour lui. On se
racontait les plus petites particularités qui lui étaient relatives. Un
jour pourtant, sa conduite excita les plaintes, il fut injuste. Il fut
généralement blâmé: son injustice avait causé tant de malheurs! Je vais
rapporter ce triste événement dont je n'ai encore vu nulle part un récit
fidèle.

Un matin, en montant à cheval, l'empereur annonça qu'il passerait en
revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter aux bâtimens qui
formaient la ligne d'embossage, leur position, ayant l'intention,
disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour
sa promenade habituelle, et témoigna le désir que tout fût prêt pour son
retour, dont il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir de
l'empereur était sa volonté; on alla, pendant son absence, le
transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit avec un imperturbable
sang-froid qu'il était bien fâché, mais que la revue n'aurait pas lieu
ce jour-là. En conséquence, aucun bâtiment ne bougea.

De retour de sa promenade, l'empereur demanda si tout était prêt; on lui
dit ce que l'amiral avait répondu. Il se fit répéter deux fois cette
réponse, au ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant du
pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se
rendit auprès de lui.

L'empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez vite, le
rencontra à moitié chemin de sa baraque. L'état-major suivait Sa
Majesté, et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lançaient
des éclairs.

«Monsieur l'amiral, dit l'empereur d'une voix altérée, pourquoi
n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?»

--«Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral Bruix, une
horrible tempête se prépare.... Votre Majesté peut le voir comme moi:
veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens?» En
effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd qui se
faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de
l'amiral. «Monsieur, répond l'empereur de plus en plus irrité, j'ai
donné des ordres; encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point
exécutés? Les conséquences me regardent seul. Obéissez!--Sire, je
n'obéirai pas.--Monsieur, vous êtes un insolent!» Et l'empereur, qui
tenait encore sa cravache à la main, s'avança sur l'amiral en faisant un
geste menaçant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur
la garde de son épée: «Sire! dit-il en pâlissant; prenez garde!» Tous
les assistans étaient glacés d'effroi. L'empereur, quelque temps
immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l'amiral, qui, de son
côté, conservait sa terrible attitude. Enfin, l'empereur jeta sa
cravache à terre, M. Bruix lâcha le pommeau de son épée, et, la tête
découverte, il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.

* * *

«Monsieur le contre-amiral Magon, dit l'empereur, vous ferez exécuter à
l'instant le mouvement que j'ai ordonné. Quant à vous, monsieur,
continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez
Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en
Hollande. Allez.» Sa Majesté s'éloigna aussitôt; quelques officiers,
mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que leur tendait
l'amiral.

* * *

Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte le mouvement
fatal exigé par l'empereur. À peine les premières dispositions
furent-elles prises, que la mer devint effrayante à voir. Le ciel,
chargé de nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le tonnerre grondait à
chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait
prévu l'amiral arriva, et la tempête la plus affreuse dispersa les
bâtimens de manière à faire désespérer de leur salut. L'empereur,
soucieux, la tête baissée, les bras croisés, se promenait sur la plage,
quand tout-à-coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt
chaloupes canonnières chargées de soldats et de matelots venaient d'être
jetées à la côte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre
les vagues furieuses, réclamaient des secours que personne n'osait leur
porter. Profondément touché de ce spectacle, le cœur déchiré par les
lamentations d'une foule immense que la tempête avait rassemblée sur les
falaises et sur la plage, l'empereur, qui voyait ses généraux et
officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l'exemple du
dévoûment, et malgré tous les efforts que l'on put faire pour le
retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant:
«Laissez-moi! laissez-moi! il faut qu'on les tire de là.» En un instant
sa barque fut remplie d'eau. Les vagues passaient et repassaient par
dessus, et l'empereur était inondé. Une lame encore plus forte que les
autres faillit jeter Sa Majesté par dessus le bord, et son chapeau fut
emporté dans le choc. Electrisés par tant de courage, officiers,
soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns à la nage, d'autres dans
des chaloupes, pour essayer de porter du secours. Mais, hélas! on ne put
sauver qu'un très-petit nombre des infortunés qui composaient l'équipage
des canonnières, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de
deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.

Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne et pour le
camp. Il n'était personne qui ne courût au rivage cherchant avec anxiété
parmi les corps que les vagues amoncelaient. L'empereur gémissait de
tant de malheurs, qu'intérieurement il ne pouvait sans doute manquer
d'attribuer à son obstination. Des agens chargés d'or parcoururent par
son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent des murmures tout près
d'éclater.

Ce jour-là, je vis un tambour, qui faisait partie de l'équipage des
chaloupes naufragées, revenir sur sa caisse, comme sur un radeau. Le
pauvre diable avait la cuisse cassée. Il était resté plus de douze
heures dans cette horrible situation.

Pour en finir avec le camp de Boulogne, je raconterai ici ce qui ne se
passa en effet qu'au mois d'août 1805, après le retour de l'empereur de
son voyage et de son couronnement en Italie.

Soldats et matelots brûlaient d'impatience de s'embarquer pour
l'Angleterre; le moment tant désiré n'arrivait pas. Tous les soirs on se
disait: Demain il y aura bon vent, il fera du brouillard, nous
partirons; et l'on s'endormait dans cet espoir. Le jour venait avec du
soleil ou de la pluie.

Un soir pourtant que le vent favorable soufflait, j'entendis deux
marins, causant ensemble sur le quai, se livrer à des conjectures sur
l'avenir: «L'empereur fera bien de partir demain matin, disait l'un, il
n'aura jamais un meilleur temps, il y aura sûrement de la brume.»--«Bah!
disait l'autre, il n'y pense seulement pas; il y a plus de quinze jours
que la flotte n'a bougé. On ne veut pas partir de sitôt.»--«Pourtant
toutes les munitions sont à bord; avec un coup de sifflet, tout ça peut
démarer.» On vint placer les sentinelles de nuit, et la conversation des
vieux loups de mer en resta là. Mais j'eus lieu bientôt de reconnaître
que leur expérience ne les avait pas trompés. En effet, sur les trois
heures du matin, un léger brouillard se répandit sur la mer, qui était
un peu houleuse; le vent de la veille commençait à souffler. Le jour
venu, le brouillard s'épaissit de manière à cacher la flotte aux
Anglais. Le silence le plus profond régnait partout. Aucune voile
ennemie n'avait été signalée pendant la nuit, et comme l'avaient dit les
marins, tout favorisait la descente.

À cinq heures du matin, des signaux partirent du sémaphore. En un
clin-d'œil, tous les marins furent debout; le port retentit de cris de
joie; on venait de recevoir l'ordre du départ! Tandis qu'on hissait les
voiles, la générale battait dans les quatre camps. Elle faisait prendre
les armes à toute l'armée, qui descendit précipitamment dans la ville,
croyant à peine ce qu'elle venait d'entendre. «--Nous allons donc
partir, disaient tous ces braves; nous allons donc dire deux mots à ces
(....) d'Anglais!» Et le plaisir qui les agitait s'exprimait en
acclamations qu'un roulement de tambour fit cesser. L'embarquement
s'opéra dans un silence profond, avec un ordre que j'essayerais
vainement de décrire. En sept heures, deux cent mille soldats furent à
bord de la flotte; et, lorsqu'un peu après midi cette belle armée allait
s'élancer au milieu des adieux et des vœux de toute la ville rassemblée
sur les quais et sur les falaises, au moment où tous les soldats debout,
et la tête découverte, se détachaient du sol français en criant: _Vive
l'empereur!_ un message arriva de la baraque impériale, qui fit
débarquer et rentrer les troupes au camp. Une dépêche télégraphique
reçue à l'instant même par Sa Majesté l'obligeait à donner une autre
direction à ses troupes.

Les soldats retournèrent tristement dans leurs quartiers; quelques-uns
témoignaient tout haut, et d'une manière fort énergique, le
désappointement que leur causait cette espèce de mystification. Ils
avaient toujours regardé le succès de l'entreprise contre l'Angleterre
comme une chose de toute certitude, et se voir arrêté à l'instant du
départ était à leurs yeux le plus grand malheur qui pût leur arriver.

Lorsque tout fut en ordre, l'empereur se rendit au camp de droite, et
là, il prononça devant les troupes une proclamation que l'on porta dans
les autres camps, et qui fut affichée partout. En voici à peu près la
teneur:

* * *

«Braves soldats du camp de Boulogne!

«Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a séduit l'empereur
d'Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France. Son armée a
rompu la ligne qu'il devait garder; la Bavière est envahie. Soldats! de
nouveaux lauriers vous attendent au delà du Rhin; courons vaincre des
ennemis que nous avons déjà vaincus.»

* * *

Des transports unanimes accueillirent cette proclamation. Tous les
fronts s'éclaircirent. Il importait peu à ces hommes intrépides d'être
conduits en Autriche ou en Angleterre. Ils avaient soif de combattre, on
leur annonçait la guerre: tous leurs vœux étaient comblés.

Ce fut ainsi que s'évanouirent tous ces grands projets de descente en
Angleterre, si long-temps mûris, si sagement combinés. Il n'est pas
douteux aujourd'hui qu'avec du temps et de la persévérance,
l'entreprise n'eût été couronnée du plus beau succès. Mais il ne devait
pas en être ainsi.

Quelques régimens restèrent à Boulogne; et tandis que leurs frères
écrasaient les Autrichiens, ils érigeaient sur la plage une colonne
destinée à rappeler long-temps le souvenir de Napoléon, et de son
immortelle armée.

Aussitôt après la proclamation dont je viens de parler, Sa Majesté donna
l'ordre de préparer tout pour son prochain départ. Le grand maréchal du
palais fut chargé de régler et de payer toutes les dépenses que
l'empereur avait faites, ou qu'il avait fait faire pendant ses différens
séjours; non sans lui recommander, selon son habitude, de prendre bien
garde à ne rien payer de trop, ou de trop cher. Je crois avoir déjà dit
que Sa Majesté était extrêmement économe pour tout ce qui la regardait
personnellement, et que vingt francs lui faisaient peur à dépenser sans
un but d'utilité bien direct.

Parmi beaucoup d'autres comptes à régler, le grand maréchal du palais
reçut celui de M. Sordi, ingénieur des communications militaires, qui
avait été chargé par lui des ornemens intérieurs et extérieurs de la
baraque de Sa Majesté. Le compte s'élevait à une cinquantaine de mille
francs. Le grand maréchal jeta les hauts cris à la vue de cet effrayant
total; il ne voulut point régler le compte de M. Sordi, et le renvoya en
lui disant qu'il ne pouvait autoriser le paiement sans avoir, au
préalable, pris les ordres de l'empereur.

L'ingénieur se retira, après avoir assuré le grand maréchal qu'il
n'avait surchargé aucun article et qu'il avait suivi pas à pas ses
instructions.

Il ajouta que dans cet état de choses, il lui était impossible de faire
la moindre réduction.

Le lendemain, M. Sordi reçut l'ordre de se rendre auprès de Sa Majesté.

L'empereur était dans la baraque, objet de la discussion: il avait sous
les yeux, non pas le compte de l'ingénieur, mais une carte sur laquelle
il suivait la marche future de son armée. M. Sordi vint et fut introduit
par le général Cafarelli: la porte entr'ouverte permit au général, ainsi
qu'à moi, d'entendre la conversation qui vint à s'établir. «Monsieur,
dit Sa Majesté, vous avez dépensé beaucoup trop d'argent pour décorer
cette misérable baraque: oui certainement, beaucoup trop.... Cinquante
mille francs! y songez-vous, monsieur? mais c'est effrayant, cela. Je ne
vous ferai pas payer.» L'ingénieur, interdit par cette brusque entrée en
matière, ne sut d'abord que répondre. Heureusement l'empereur en
rejetant les yeux sur la carte qu'il tenait déroulée, lui donna le temps
de se remettre. Il répondit: «Sire, les nuages d'or qui forment le
plafond de cette chambre (tout cela se passait dans la chambre du
conseil), et qui entourent l'étoile tutélaire de Votre Majesté, ont
coûté vingt mille francs, à la vérité. Mais si j'avais consulté le cœur
de vos sujets, l'aigle impérial qui va foudroyer de nouveau les ennemis
de la France et de votre trône, eût étendu ses ailes au milieu des
diamans les pins rares.--C'est fort bien, répondit en riant l'empereur,
c'est fort bien, mais je ne vous ferai point payer à présent, et puisque
vous me dites que cet aigle qui coûte si cher doit foudroyer les
Autrichiens, attendez qu'il l'ait fait, je paierai votre compte avec les
rixdales de l'empereur d'Allemagne et les frédérics d'or du roi de
Prusse.» Et Sa Majesté reprenant son compas, se mit à faire voyager
l'armée sur la carte.

En effet, le compte de l'ingénieur ne fut soldé qu'après la bataille
d'Austerlitz, et, comme l'avait dit l'empereur, en rixdales et en
frédérics.



CHAPITRE XIX.

     Voyage en Belgique.--Congé de vingt-quatre heures.--Les habitans
     d'Alost.--Leur empressement auprès de Constant.--Le valet de
     chambre fêté à cause du maître.--Bonté de l'empereur.--Journal de
     madame***--sur un voyage à Aix-la-Chapelle.--Histoire de ce
     journal.--NARRATION DE MADAME***.--M. d'Aubusson,
     chambellan.--Cérémonie du serment.--Grâce de Joséphine.--Une
     ancienne connaissance.--Aversion de Joséphine pour
     l'étiquette.--Madame de La Rochefoucault.--Le faubourg
     Saint-Germain.--Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de
     colonel.--Formation des maisons impériales.--Les gens de l'ancienne
     cour, à la nouvelle.--Le parti de l'opposition dans le noble
     faubourg.--Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de
     Bouilley.--Solliciteurs honteux.--Distribution de croix
     d'honneur.--Le chevalier en veste ronde.--Napoléon se plaint d'être
     mal logé au Tuileries.--Mauvaise humeur.--La robe de madame de La
     Valette _et le coup de pied_.--Le musée vu aux lumières.--Passage
     périlleux.--Napoléon devant la statue d'Alexandre.--Grandeur et
     petitesse.--Un mot de la princesse Dolgorouki--L'empereur à
     Boulogne et l'impératrice à Aix-la-Chapelle.--L'impératrice manque
     à l'étiquette, et est reprise par son grand-écuyer.--La route sur
     la carte.--Les femmes et les dragons.--M. Jacoby et sa maison.--Le
     journal indiscret.--Inquiétude de Joséphine.--La malaquite et la
     femme du maire de Reims.--Silence imposé aux journaux.--Ennui.--La
     troupe et les pièces de Picard.--Répertoire fatigant.--La diligence
     et la rue Saint-Denis.--Excursion à pied.--Désespoir du chevalier
     de l'étiquette.--Retour embarrassant.--Les robes de cour et les
     haillons.--Maison et cercle de l'impératrice.--Les caricatures
     allemandes.--Madame de Sémonville--Madame de Spare.--Madame
     Macdonald.--Confiance de l'impératrice.--Son caractère est celui
     d'un enfant.--Son esprit;--son instruction;--Ses manières.--Le
     canevas de société.--_Un quart d'heure d'esprit par jour_.--Candeur
     et défiance de soi-même.--Douceur et bonté.--Indiscrétion.--Réserve
     de l'empereur avec l'impératrice.--Dissimulation de
     l'empereur.--Superstition de l'empereur.--Prédiction faite à
     Joséphine.--_Plus que reine, sans être reine_.--Les cachots de la
     terreur et le trône impérial.--M. de Talleyrand.--Motif de sa haine
     contre Joséphine.--Le dîner chez Barras.--Le courtisan en
     défaut.--M. de Talleyrand poussant au divorce.--La princesse
     Willelmine de Bade.--Fausse sécurité de l'impératrice.--Les deux
     étoiles.--Madame de Staël et M. de Narbonne.--Correspondance
     interceptée.--L'espion et le ministre de la police.--L'habit
     d'arlequin.--Napoléon arlequin.--Courage par lettres, et
     flagornerie à la cour.--Indifférence de l'empereur au sujet de
     l'attachement de ceux qui l'entouraient.--Le thermomètre des
     amitiés de cour.--Politesse et envie.--Profondes révérences et
     profonde insipidité.--Orage excité par les atténuons de
     Joséphine.--Cérémonie dans l'église d'Aix.--Éloquence du général
     Lorges.--_La vertu sur le trône et la beauté à côté_.--Mouvement
     causé par la prochaine arrivée de l'empereur.--L'empereur savait-il
     se faire aimer?--Arrivée de
     l'empereur.--Chagrins.--Espionnage.--Lejeune général et le vieux
     militaire.--La causeuse et l'impératrice.--Faux rapports.--Jalousie
     de l'empereur.--Joséphine justifiée.--Les enfans et les
     conquérans.--Napoléon tout occupé de l'étiquette.--Pourquoi le
     respect est-il marqué par des attitudes gênantes?--Grande réception
     des autorités constituées.--Admiration des bonnes gens.--_Prétendu_
     charlatanisme de l'empereur.--Lui aussi y aurait appris sa
     leçon.--Les dames d'honneur _au catéchisme_.--L'empereur parlant
     des arts et de l'amour.--L'empereur avait-il de
     l'esprit?--Adulation des prêtres.--Les grandes reliques.--_Le tour_
     du reliquaire, exécuté par Joséphine et par le clergé.--Méditation
     sur les prêtres courtisans.--M. de Pradt, premier aumônier de
     l'empereur.--Récompense accordée sans discernement.--Alexandre et
     le boisseau de millet.--Talma.--M. de Pradt _croyait-il en
     Dieu_?--Le wist de l'empereur.--Le duc d'Aremberg; le joueur
     aveugle.--L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le
     jeu.--Un axiôme du grand Corneille.--Disgrâce de M. de
     Sémonville,--Il ne peut obtenir une audience.--Propos indiscret
     _attribué_ à M. de Talleyrand.--Les deux diplomates aux prises;
     assaut de finesse.--_L'annulation_ au sénat.--M. de
     Montholon.--Madame la duchesse de Montebello.--Indiscrétion de
     l'empereur.--Observation digne et spirituelle de la
     maréchale.--Boutade de Napoléon contre les femmes.--Les mousselines
     anglaises.--_La première amoureuse_ de l'empereur.--L'empereur plus
     que sérieusement jugé.--L'empereur représenté comme insolent,
     dédaigneux vulgaire.--Observation de Constant sur ce jugement.--Les
     manières de Murat opposées à celles de l'empereur.--L'empereur
     orgueilleux et méprisant l'espèce humaine.


VERS la fin de novembre, l'empereur partit de Boulogne pour faire une
tournée en Belgique, et rejoindre l'impératrice, qui s'était rendue de
son côté à Aix-la-Chapelle. Partout sur son passage il fut accueilli
non-seulement avec les honneurs réservés aux têtes couronnées, mais
encore avec des acclamations qui s'adressaient plutôt à sa personne qu'à
sa puissance. Je ne dirai rien de tant de fêtes qui lui furent données
durant ce voyage, ni de tout ce qui s'y passa de remarquable. Ces
détails se trouvent partout, et je ne veux parler que de ce qui m'est
personnel, ou du moins de ce qui n'est pas connu de tous et de chacun.
Qu'il me suffise donc de dire que nous traversâmes comme en triomphe
Arras, Valenciennes, Mons, Bruxelles, etc. À la porte de chaque ville,
le conseil municipal présentait à Sa Majesté le vin d'honneur et les
clefs de la place. On s'arrêta quelques jours à Lacken, et, n'étant qu'à
cinq lieues d'Alost, petite ville où j'avais des parens, je demandai à
l'empereur la permission de le quitter pour vingt-quatre heures; ce
qu'il m'accorda, quoique avec peine. Alost, comme le reste de la
Belgique, à cette époque, professait le plus grand attachement pour
l'empereur. À peine si j'eus un moment à moi. J'étais descendu chez un
de mes amis, M. D..., dont la famille avait long-temps été dans les
hautes fonctions du gouvernement Belge. Là je crois que toute la ville
vint me rendre visite; mais je n'eus pas la vanité de m'attribuer tout
l'honneur de cet empressement. On voulait connaître jusque dans les plus
petits détails tout ce qui se rapportait au grand homme près duquel
j'étais placé. Je fus par cette raison extraordinairement fêté, et mes
vingt-quatre heures passèrent trop vite. À mon retour Sa Majesté daigna
me faire mille questions sur la ville d'Alost, et sur les habitans, sur
ce qu'on y pensait de son gouvernement et de sa personne. Je pus lui
répondre, sans flatterie, qu'il y était adoré. Il parut content, et me
parla avec bonté de ma famille et de mes petits intérêts. Nous partîmes
le lendemain de Lacken, et nous passâmes par Alost. Si la veille j'avais
pu prévoir cela, je serais peut-être resté quelques heures de plus.
Cependant l'empereur avait eu tant de peine à m'accorder un seul jour,
que je n'aurais probablement pas osé en perdre davantage, quand même
j'aurais su que la maison devait passer par cette ville.

L'empereur aimait Lacken; il y fit faire des réparations et des
embellissemens considérables; et ce palais devint par ses soins un
charmant séjour.

Ce voyage de Leurs Majestés dura près de trois mois. Nous ne fûmes de
retour à Paris, ou plutôt à Saint-Cloud, qu'en octobre. L'empereur avait
reçu à Cologne et à Coblentz la visite de plusieurs princes et
princesses d'Allemagne; mais, comme je ne pus savoir que par ouï-dire ce
qui se passa dans ces entrevues, j'avais résolu de n'en pas parler,
lorsqu'il me tomba dans les mains un manuscrit dans lequel l'auteur est
entré dans tous les détails que je n'étais point à même de connaître.
Voici comment je me suis trouvé possesseur de ce curieux journal.

Il paraît qu'une des dames de S. M. l'impératrice Joséphine tenait note,
jour par jour, de ce qui se passait d'intéressant dans l'intérieur du
palais et de la famille impériale. Ces souvenirs, parmi lesquels il se
trouvait beaucoup de portraits qui n'étaient pas flattés, furent mis
sous les yeux de l'empereur, probablement, comme on le soupçonna dans
le temps, par l'indiscrétion et l'infidélité d'une femme de chambre.

Leurs Majestés étaient fort durement, et, selon moi, fort injustement
traitées dans les mémoires de madame***. Aussi l'empereur entra-t-il
dans une violente colère, et madame*** reçut son congé. Le jour où Sa
Majesté lut ces manuscrits dans sa chambre à coucher de Saint-Cloud, son
secrétaire, qui avait coutume d'emporter tous les papiers dans le
cabinet de Sa Majesté, oublia sans doute un cahier assez mince, que je
trouvai par terre, près de la baignoire de l'empereur. Ce cahier n'était
autre chose que _la relation du Voyage de l'impératrice à
Aix-la-Chapelle_, relation qui faisait apparemment partie des mémoires
de madame***. Comme nous étions au moment de partir pour Paris, et
que d'ailleurs des papiers négligemment oubliés et non réclamés ne me
semblèrent pas devoir être d'une grande importance, je les jetai dans le
haut de l'armoire d'un cabinet, laquelle ne s'ouvrait qu'assez rarement,
et je ne m'en occupai plus. Personne, à ce qu'il paraît, n'y pensa plus
que moi; car ce ne fut que deux ans après, que cherchant dans tous les
recoins de la chambre à coucher je ne sais quel objet qui se trouvait
égaré, mes yeux tombèrent sur le manuscrit tout poudreux de
madame***. La pensée de l'empereur était alors bien loin d'être
occupée d'une petite tracasserie de 1805, et je ne m'avisai pas d'aller
lui rappeler des souvenirs désagréables. Mais, comme je trouvai dans
cette relation des détails piquans sur le retour de Leurs Majestés
d'Aix-la-Chapelle, je ne crus pas me rendre coupable d'une grande
indiscrétion en emportant chez moi le manuscrit, et j'espère qu'on ne me
saura pas mauvais gré de le trouver joint à mes mémoires. Toutefois je
proteste ici d'avance contre toute interprétation qui tendrait à me
rendre solidairement responsable des opinions de madame***. Elle
était du nombre de ces personnes qui, appartenant à l'ancien régime,
soit par elles-mêmes, soit par leurs liens de famille, avaient cru
pouvoir accepter ou même solliciter les charges de la maison de
l'empereur, sans renoncer à leurs préventions et à leur haine contre
lui. Cette haine a porté plus d'une fois l'auteur du _Voyage_ à une
exagération injuste sur tout ce qui se rapporte à Leurs Majestés, et
j'ai répondu dans quelques notes à ce qui m'a paru inexact dans ses
jugemens. Quant à ce qui concerne les princes allemands, et divers
autres personnages, madame*** me fait l'effet d'avoir été
spirituellement véridique, quoique un peu trop railleuse.



JOURNAL DU VOYAGE À MAYENCE



PREMIÈRE PARTIE.

Paris, 1er juillet 1804.

J'ai prêté mon serment aujourd'hui à Saint-Cloud, comme dame du palais
de l'impératrice, en même temps que M. d'Aubusson comme chambellan.
Madame de La Rochefoucault seule assistait à cette cérémonie, qui s'est
passée dans le salon bleu, d'une manière assez gaie. Joséphine y a mis
beaucoup de grâce; elle avait rencontré autrefois dans le monde M.
d'Aubusson; il lui a paru très-plaisant de renouveler connaissance avec
lui, en recevant son serment comme impératrice. Elle parle de son
élévation très-franchement, très-convenablement. Elle nous a dit avec
une naïveté tout-à-fait aimable qu'elle était très-malheureuse de rester
assise, lorsque des femmes qui naguère étaient ses égales ou même ses
supérieures, entraient chez elle; qu'on exigeait d'elle de se conformer
à cette étiquette, mais que cela lui était impossible. Madame de La
Rochefoucault, qui s'est fait prier long-temps pour accepter la place de
dame d'honneur, et qui ne l'a fait que par l'attachement qu'elle a pour
Joséphine, se donne une peine infinie pour faire arriver à cette cour
tout le faubourg Saint-Germain. C'est elle qui a déterminé M.
d'Aubusson. Il avait désiré prendre du service comme colonel; il a été
un peu surpris de recevoir, au lieu d'un régiment, une nomination de
chambellan. La formation des maisons de l'empereur et de l'impératrice
occupe tout Paris; chaque jour on apprend le nom de quelque famille de
l'ancienne cour, qui va faire partie de celle-ci. C'est une chose assez
curieuse que l'embarras avec lequel on aborde les personnes de sa
connaissance: incertain si elles ont reçu des nominations, on ne veut
pas se vanter de la sienne; mais apprend-on la leur, on en est enchanté;
c'est une arme de plus pour le faisceau qu'on voudrait former, en
opposition aux mauvaises plaisanteries du faubourg Saint-Germain.

8 juillet 1804.

Madame de La Rochefoucault m'a conté ce matin une aventure assez
plaisante. Elle venait de faire une visite à madame de Balby. Celle-ci,
enchantée de trouver l'occasion de lancer une pierre dans son jardin,
lui a dit: «Madame de Bouilley sort d'ici; je lui ai dit qu'on la
désignait dans le monde comme dame du palais; mais elle s'en est
défendue de manière à me prouver qu'on avait tort.» Madame de La
Rochefoucault avait précisément sur elle la lettre dans laquelle madame
de Bouilley demande cette place: elle a répondu: «Je ne sais pourquoi
madame de Bouilley s'en défend, car voilà sa demande et sa nomination.»

14 juillet 1804.

Quelle journée fatigante! Nous nous sommes réunies au château, à onze
heures, pour accompagner l'impératrice à l'église des Invalides, pour
assister à la distribution des décorations de la Légion-d'Honneur.

Placées dans une tribune, en face du trône de l'empereur, nous l'avons
vu recevoir dix-neuf cents chevaliers. Cette cérémonie a été suspendue
un instant par l'arrivée d'un homme du peuple, vêtu d'une simple veste,
qui s'est présenté sur les degrés du trône. Napoléon étonné s'est
arrêté: on a questionné cet homme, qui a montré son brevet, et il a reçu
l'accolade et sa décoration. Le cortége a suivi, au retour, le même
chemin, en traversant la grande allée des Tuileries. C'est la première
fois que Bonaparte passe en voiture dans le jardin. Rentré dans les
appartemens de l'impératrice, il s'est approché de la fenêtre; quelques
enfans qui étaient sur la terrasse, l'ayant aperçu, ont crié: _Vive
l'empereur!_ Il s'est retiré avec un mouvement d'humeur très-marqué, en
disant: «Je suis le souverain le plus mal logé de l'Europe; on n'a
jamais imaginé de laisser approcher le public aussi près de son palais.»
J'avoue que si j'étais arrivé aux Tuileries comme Napoléon, j'aurais cru
plus convenable de ne pas paraître m'y trouver mal logé.

Je ne sais si c'est ce petit mouvement d'humeur qui s'est prolongé;
mais, en passant dans le cercle que nous formions, il s'est approché de
madame de La Vallette, et en donnant un coup de pied[16] dans le bas de
sa robe, «Fi donc! a-t-il dit, madame, quelle robe! quelle garniture!
Cela est du plus mauvais goût!» Madame de La Vallette a paru un peu
déconcertée.

Le soir, nous sommes montées au balcon du pavillon du milieu, pour
entendre le concert qui se donnait dans le jardin. Après quelques
instans, l'empereur a eu la fantaisie de voir les statues du Louvre aux
lumières. M. Denon, qui était là, a reçu ses ordres; les valets de pied
portaient des flambeaux; nous avons traversé la grande galerie, et nous
sommes descendus dans les salles des antiques. En les parcourant,
Napoléon s'est arrêté long-temps devant un buste d'Alexandre; il a mis
une sorte d'affectation à nous faire remarquer que nécessairement cette
tête était mauvaise, qu'elle était trop grosse, Alexandre étant beaucoup
plus petit que lui. Il a essentiellement appuyé sur ces mots: _beaucoup
plus petit_. J'étais un peu éloignée, mais je l'avais entendu; m'étant
rapprochée, il a répété absolument la phrase: il avait l'air charmé de
nous apprendre qu'il était plus grand qu'Alexandre. Ah! qu'il m'a paru
petit dans cet instant!

Le 15 juillet 1804.

J'étais ce soir dans une maison où est arrivée la princesse Dolgorouki,
en sortant du cercle des Tuileries. On lui a demandé ce qu'elle en
pensait: «C'est bien une grande puissance, a-t-elle répondu, mais ce
n'est pas là une cour.»

Paris, le juillet 1804.

L'empereur part demain pour aller visiter les bateaux plats à Boulogne,
et l'impératrice pour Aix-la-Chapelle, où elle prendra les eaux. Je dois
l'accompagner.

Reims, le juillet 1804.

Ce matin, avant de partir de Saint-Cloud, l'impératrice a traversé deux
salles, pour donner un ordre à une personne assez subalterne de sa
maison. M. d'Harville, son grand écuyer, est arrivé tout effaré, pour
lui représenter très-respectueusement que Sa Majesté compromettait
tout-à-fait la dignité du trône, et qu'elle devait faire passer ses
ordres par sa bouche. «Eh! monsieur, lui a dit gaîment Joséphine, cette
étiquette est parfaite pour les princesses nées sur le trône, et
habituées à la gêne qu'il impose; mais moi, qui ai eu le bonheur de
vivre pendant tant d'années en simple particulière, trouvez bon que je
donne quelquefois mes ordres sans interprète.» Le grand écuyer s'est
incliné, et nous sommes parties.

Sedan, le 30 juillet 1804.

J'ai trouvé ce matin Joséphine très-occupée à lire une grande feuille
manuscrite, et je n'ai pas été peu surprise de voir qu'elle apprenait sa
leçon. Lorsqu'elle voyage, tout est fixé, prévu d'avance. On sait que
dans tel endroit elle doit être haranguée par telle ou telle autorité; à
celle-ci elle doit répondre de telle manière; à celle-là de telle
autre. Tout est réglé, jusqu'aux présens qu'elle doit faire. Mais il
arrive quelquefois qu'elle manque de mémoire; et alors, si sa réponse
n'est pas aussi convenable que celle préparée, elle est toujours au
moins faite avec tant d'obligeance et de bonté qu'on en est toujours
content.

Liége, le 1er août 1804.

Je craignais que nous n'arrivassions jamais ici. L'empereur, sans
s'informer si une route projetée à travers la forêt des Ardennes, était
exécutée, a tracé la nôtre sur la carte; on a disposé les relais d'après
ses ordres, et nous nous sommes trouvés vingt fois au moment d'avoir nos
voitures brisées. Dans plusieurs endroits on les a soutenues avec des
cordes. On n'a jamais imaginé de faire voyager des femmes comme des
officiers de dragons.

Aix-la-Chapelle, le 7 août 1804.

L'impératrice est descendue ici dans la maison d'un M. de Jacoby,
achetée dernièrement par l'empereur. On avait parlé de cette maison
comme d'une habitation fort agréable; nous avons été surprises en
trouvant une misérable petite maison. Le préfet voulait que Joséphine
vînt de suite s'établir à la préfecture; mais telle est sa parfaite
soumission aux volontés de Bonaparte qu'elle n'a pas voulu le faire sans
ses ordres. Il tient beaucoup à favoriser les habitans des départemens
réunis, désirant les attacher à la France. C'est par ce motif qu'il a
acheté la maison de M. de Jacoby, et qu'il l'a payée quatre fois sa
valeur.

Aix-la-Chapelle, août 1804.

Ce matin, en lisant le journal le _Publiciste_, Joséphine a été surprise
assez désagréablement en voyant, dans le récit de son voyage, qu'on a
recueilli et imprimé ses adieux à la femme du maire de Reims, chez
lequel elle avait logé en passant dans cette ville. Il arrive souvent
qu'on dit avec négligence une chose qui n'a pas le sens commun sans
s'en apercevoir; mais retrouve-t-on cette même phrase imprimée, alors la
réflexion la fait apprécier tout ce qu'elle vaut. J'avoue qu'il n'en est
pas besoin pour juger celle-ci. En partant de Reims, l'impératrice a
remis à la femme du maire un médaillon de malaquite, entouré de diamans,
et lui a dit en l'embrassant: _C'est la couleur de l'espérance_. Le fait
est que l'espérance n'avait pas la moindre chose à faire là; c'est une
bêtise. J'y étais; je l'ai entendue et remarquée: mais je me suis bien
gardée de m'en souvenir ce matin. Joséphine était désolée; elle
assurait, de la meilleure foi du monde, n'avoir pas dit un mot de cela:
il eût été cruel de la contredire. Le secrétaire des commandemens lui
proposait de faire démentir cette phrase dans le journal; elle y a pensé
un moment; mais soit que la mémoire lui revînt dans cet instant, soit
qu'elle ait craint de faire une chose qui fût désapprouvée par
Bonaparte, elle s'est bornée à lui écrire qu'elle n'a point dit cette
bêtise; que son premier mouvement avait été de la faire démentir, mais
qu'elle n'avait rien voulu faire sans ses ordres. On a fait partir un
courier pour Boulogne.[17]

Aix-la-Chapelle, 11 août 1804

Notre vie ici est ennuyeuse et monotone. À l'exception d'une promenade
que nous faisons chaque jour en calèche, dans les environs de la ville,
le reste de la journée ressemble toujours parfaitement à la veille. La
troupe de Picard est venue ici, et y restera aussi long-temps que
l'impératrice. Chaque soir, nous allons bâiller au théâtre; on ne peut
imaginer combien le répertoire de Picard est fatigant à la longue.
Certainement on y trouve de l'esprit, quelques scènes d'un très-bon
comique; mais les sujets étant toujours choisis dans la plus basse
bourgeoisie, on ne sort jamais de la diligence ou de la rue
Saint-Denis. On peut s'amuser un jour de la nouveauté de ce ton; mais
bientôt on est fatigué de se trouver toujours si loin de chez soi.

Le 11 août 1804.

N'étant pas allée au théâtre ce soir, et quelqu'un ayant parlé d'un plan
de Paris en relief, l'impératrice a désiré le voir. La soirée étant
très-belle, pourquoi, a-t-elle dit, ne pourrions-nous pas y aller à
pied? C'était une nouveauté; on s'est empressé de partir. M. d'Harville,
qui est toujours le chevalier de l'étiquette, était au désespoir. Il a
voulu hasarder son opinion, mais nous étions déjà bien loin. Le fait est
qu'il avait bien raison, et la suite de cette gaîté l'a prouvé. Les rues
étant très-désertes le soir, nous n'avons rencontré presque personne en
allant; mais pendant que nous examinions ce plan, voilà le bruit de
notre promenade nocturne qui se répand; et quand nous sortons, toutes
les chandelles étaient sur les fenêtres, et toute la populace sur notre
passage. Nous devions former un cortége assez plaisant; ces messieurs,
le chapeau sous le bras, l'épée au côté, nous donnaient la main, et nous
aidaient à traverser la foule qui se pressait autour de nous, et dont
les haillons formaient un contraste assez bizarre avec nos plumes, nos
diamans et nos longues robes. Enfin nous avons atteint l'hôtel de la
préfecture; l'impératrice a senti alors qu'elle avait fait une
étourderie; elle en est convenue franchement.

Le 13 août 1804.

On a dit ce soir que l'empereur arriverait bientôt ici: cela donnera un
peu de mouvement et de variété à notre cercle habituel, qui est d'une
parfaite monotonie. Il se compose de madame de La Rochefoucault, femme
d'un esprit très-agréable; de quatre dames du palais, du grand écuyer,
deux chambellans, l'écuyer cavalcadour; M. Deschamps, secrétaire des
commandemens; le préfet, sa famille; deux ou trois généraux qui ont
épousé des femmes allemandes, véritables caricatures. J'ajoute une
femme fort aimable, madame de Sémonville, femme de l'ambassadeur de
France en Hollande; elle était par son premier mariage madame de
Montholon. Elle a eu deux fils et deux filles: l'une, madame de Spare;
l'autre, qui avait épousé le général Joubert, et, en second, le général
Macdonald. Cette jeune et aimable femme est mourante; elle est venue ici
pour prendre les eaux; sa mère, madame de Sémonville, l'a accompagnée
pour lui donner ses soins. Je crains qu'ils ne soient infructueux. Nous
jouissons donc bien peu de la société de madame de Sémonville, qui ne
quitte presque pas sa fille.

Aix-la-Chapelle, le 14 août 1804.

Je suis restée ce matin assez long-temps seule avec Joséphine; elle m'a
parlé avec une confiance dont je serais très-flattée, si je ne
m'apercevais chaque jour que cet abandon lui est naturel et nécessaire.
Le jugement que je porte de son caractère est peut-être prématuré,
puisque je la connais depuis bien peu de temps; cependant je ne crois
pas me tromper. Elle est tout-à-fait comme un enfant de dix ans. Elle en
a la bonté, la légèreté; elle s'affecte vivement; pleure et se console
dans un instant. On pourrait dire de son esprit ce que Molière disait de
la probité d'un homme, «qu'il en avait justement assez pour n'être point
pendu.» Elle en a précisément ce qu'il en faut pour n'être pas une bête.
Ignorante, comme le sont en général toutes les créoles, elle n'a rien ou
presque rien appris que par la conversation; mais ayant passé sa vie
dans la bonne compagnie, elle y a pris de très-bonnes manières, de la
grâce, et ce jargon qui, dans le monde, tient lieu quelquefois d'esprit.
Les événemens de la société sont un canevas qu'elle brode, qu'elle
arrange, qui fournit à sa conversation. Elle a bien un quart heure
d'esprit par jour. Ce que je trouve charmant en elle, c'est cette
défiance d'elle-même, qui, dans sa position, est un grand mérite. Si
elle trouve de l'esprit, du jugement à quelques-unes des personnes qui
l'entourent, elle les consulte avec une candeur, une naïveté tout-à-fait
aimables. Son caractère est d'une douceur, d'une égalité parfaites: il
est impossible de ne pas l'aimer. Je crains que ce besoin d'ouvrir son
cœur, de communiquer toutes ses idées, tout ce qui se passe entre elle
et l'empereur, ne lui ôte beaucoup de sa confiance. Elle se plaint de ne
point la posséder; elle me disait ce matin que jamais, dans toutes les
années qu'elle a passées avec lui, elle ne lui a vu un seul moment
d'abandon; que si, dans quelques instans, il montre un peu de confiance,
c'est seulement pour exciter celle de la personne à qui il parle; mais
que jamais il ne montre sa pensée tout entière. Elle dit qu'il est
très-superstitieux; qu'un jour, étant à l'armée d'Italie, il brisa dans
sa poche la glace qui était sur son portrait, et qu'il fut au désespoir,
persuadé que c'était un avertissement qu'elle était morte; il n'eut pas
de repos avant le retour du courrier qu'il fit partir pour s'en
assurer[18].

Cette conversation a amené Joséphine à me parler de la singulière
prédiction qui lui fut faite au moment de son départ de la Martinique.
Une espèce de bohémienne lui dit: «Vous allez en France pour vous
marier; votre mariage ne sera point heureux; votre mari mourra d'une
manière tragique; vous-même, à cette époque, vous courrez de grands
dangers; mais vous en sortirez triomphante; vous êtes destinée au sort
le plus glorieux, et, sans être reine, vous serez plus que reine.» Elle
a ajouté qu'étant fort jeune alors, elle fit peu d'attention à cette
prédiction; qu'elle ne s'en souvint qu'au moment où M. de Beauharnais
fut guillotiné; qu'elle en parla alors à plusieurs des dames qui étaient
enfermées avec elle, dans le temps de la terreur; mais qu'à présent,
elle la voit accomplie dans tous ses points. C'est un hasard assez
singulier que le rapport qui se trouve entre cette prédiction et sa
destinée.

Le 15 août.

Joséphine a continué ce matin à la promenade la conversation commencée
hier avec moi. J'étais seule dans sa voiture; elle m'a parlé de M. de
Talleyrand; elle prétend qu'il la hait, et sans autres motifs que les
torts qu'il a eus avec elle. Hélas! il est trop vrai que quiconque a
offensé ne pardonne pas. Ces mots sont gravés en gros caractères dans
l'histoire du cœur humain. L'offensé peut perdre le souvenir, mais la
conscience ne manque jamais de mémoire. Pendant le séjour de Bonaparte
en Égypte, dans un temps où on le regardait comme perdu, M. de
Talleyrand, toujours aux pieds du pouvoir, fut, dans plusieurs
circonstances, très-poli pour madame Bonaparte. Un jour,
particulièrement, il dînait avec elle chez Barras; madame Tallien s'y
trouvait: on prétend que cette femme, célèbre par sa beauté, exerçait
alors un grand empire sur Barras. M. de Talleyrand, placé près d'elle et
de madame Bonaparte, mit tant de grâce dans les soins dont il entoura
madame Tallien, et si peu de politesse envers madame Bonaparte, que
celle-ci, qui le connaissait pour être la perfection des courtisans,
jugea qu'il fallait que le général Bonaparte fût mort, pour qu'il la
traitât si mal; car s'il avait eu la pensée qu'il pût jamais revenir en
France, il eût craint qu'il ne vengeât à son retour le peu d'égards
qu'il aurait eus pour sa femme en son absence. Cette idée, en se mêlant
à l'amour-propre blessé, lui fit quitter la table en pleurant. M. de
Talleyrand, qui n'a pas oublié cette circonstance, et qui craint que
Joséphine n'ait un jour le désir et le pouvoir de s'en venger, a fait
tout ce qui a dépendu de lui, dans les trois derniers mois qui viennent
de s'écouler, avant la création de l'empire, pour engager Napoléon à
divorcer, pour épouser la princesse Willelmine de Bade; il a fait
valoir, avec toute l'adresse de son esprit, l'appui qu'il trouverait
dans les cours de Russie et de Bavière, dont il deviendrait l'allié par
ce mariage; le besoin de consolider son empire par l'espérance d'avoir
des enfans. L'empereur a un peu balancé; mais enfin il a résisté, et
Joséphine n'a plus d'inquiétude à cet égard.[19]

Quoiqu'avec peu d'esprit, elle ne manque pas d'une certaine adresse;
elle a su profiter de la faiblesse superstitieuse de l'empereur, et elle
lui dit quelquefois: _On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui
influe sur la tienne; c'est à moi qu'il a été prédit une haute
destinée._ Cette idée a contribué peut-être plus qu'on ne pense à faire
échouer les projets de M. de Talleyrand, et à resserrer les liens qu'il
voulait rompre[20].

Joséphine vient de me conter une anecdote assez piquante. Madame de
Staël écrivait dernièrement au comte Louis de Narbonne. Envoyant sa
lettre par un homme qu'elle croyait sûr, elle n'a rien déguisé de sa
pensée; elle s'est particulièrement égayée sur le compte des personnes
qui ont accepté des places à la cour depuis la création de l'empire.
Elle ajoutait qu'elle espérait qu'elle n'aurait jamais le chagrin, en
lisant le journal, de voir son nom côte à côte des leurs. L'homme qui
était chargé de cette lettre l'a portée à Fouché. Celui-ci (après avoir
payé cette scélératesse) l'a lue, copiée, et l'ayant refermée avec soin,
il a dit à l'homme: «Remplissez votre commission; ayez la réponse de M.
de Narbonne, et vous me l'apporterez:» ce qu'il n'a pas manqué de faire.
Le comte a répondu sur le même ton. On dit que nous ne sommes pas
ménagés dans cette réponse. Je lui pardonne de tout mon cœur; je suis
moi-même toujours tentée de rire de l'ensemble bizarre que nous formons.
C'est un véritable habit d'arlequin que cette cour; mais si l'habit a
toutes les bigarrures requises, arlequin n'a pas du tout les grâces de
son état[21]; sa gaucherie contraste singulièrement avec les grands
seigneurs dont il s'est entouré. Je suis fâchée qu'on puisse opposer aux
plaisanteries du comte son assiduité aux cercles de Cambacérès et de
tous les ministres. Joséphine prétend que cette lettre dont Napoléon se
souvient à chaque révérence de M. de Narbonne (il en fait beaucoup),
leur ôtera toute leur grâce et qu'il n'obtiendra jamais rien[22].

Le 16 août.

Je m'aperçois, au redoublement de politesse des personnes qui entourent
l'impératrice, de ce que je perds chaque jour dans leur affection.
C'est ainsi qu'à la cour on doit mesurer le degré d'attachement qu'on
inspire. Depuis quelques jours, je m'étonnais d'être devenue l'objet de
l'attention générale; je ne savais en vérité à quoi l'attribuer, et dans
mon innocence j'allais peut-être m'en faire les honneurs. Qui sait
jusqu'où l'amour-propre pouvait m'abuser? M. de----, le plus doucereux,
le plus insipide de tous les courtisans passés, présens et à venir,
s'est chargé d'éclairer mon inexpérience; il est arrivé ce matin chez
moi, dix fois plus révérencieux qu'à l'ordinaire. Il m'a dit que tout le
monde avait remarqué les bontés de Joséphine pour moi, nos longues
conversations ensemble, l'attention avec laquelle elle m'offre chaque
jour à déjeuner des plats qui se trouvent devant elle; que, quant à lui,
il avait été particulièrement heureux en remarquant ces distinctions;
mais qu'elles sont devenues un sujet de jalousie pour beaucoup de
personnes. J'ai ri de l'importance qu'il attachait à tout cela, et je me
suis promis _in petto_ de ne plus mettre sur le compte de mon mérite les
égards que je ne dois qu'à la fantaisie de la souveraine.

Le 16 août.

Nous avons eu aujourd'hui une grande cérémonie à l'église, pour la
distribution de plusieurs décorations de la Légion-d'Honneur. Elles
avaient été envoyées au général Lorges, qui a désiré que Joséphine les
donnât elle-même. Le clergé est venu la recevoir à la porte de l'église.
Un trône était préparé pour elle dans le chœur, tout cela avait un air
assez solennel; le général Lorges a fait un discours, mais il est plus
brave qu'éloquent; il sait mieux se battre que parler en public. Il nous
a dit dans ce discours qu'il se trouvait heureux de voir la vertu sur le
trône, et la beauté à côté. Si ce n'est pas sa phrase exacte, c'est au
moins sa pensée. Nous pouvions toutes nous fâcher de ce compliment,
puisqu'il accordait à l'une la vertu sans beauté, et aux autres la
beauté sans vertu, mais nous en avons beaucoup ri en sortant.
L'impératrice nous a dit qu'elle était fort contente d'avoir eu la vertu
pour son lot, et demandé à laquelle de nous ou avait décerné celui de la
beauté; l'amour-propre était là pour persuader à chacune qu'on avait
voulu parler d'elle; mais poliment, on s'est fait mutuellement les
honneurs de ce compliment.

Aix-la-Chapelle, le 18 août 1804.

Tout est en mouvement dans le palais; Bonaparte arrive demain. Il est
extraordinaire que, dans une situation comme la sienne, on ne soit point
aimé[23]. Cela doit être si facile quand on n'a besoin pour faire des
heureux que de le vouloir. Mais il paraît qu'il n'a pas souvent cette
volonté; car depuis le valet de pied jusqu'au premier officier de la
couronne, chacun éprouve une sorte de terreur à son approche. La cour va
devenir très-brillante; les ambassadeurs n'ayant pas été accrédités de
nouveau depuis la métamorphose du consul en empereur, arrivent tous pour
présenter leurs lettres. On passera encore quelques jours ici. On ira à
Cologne, à Coblentz; on restera quelques jours dans chacune de ces
villes, et de là à Mayence, où tous les princes qui doivent former la
confédération du Rhin se réuniront.

Le 19 août 1804.

Il est arrivé, et avec lui l'espionnage; les chagrins, qui forment
ordinairement son cortége, ont déjà banni toute la gaité de notre petit
cercle. Son retour nous a appris que parmi douze personnes qui ont été
nommées pour accompagner Joséphine ici, il y en a une qui était chargée
du rôle d'espion. Napoléon savait, en arrivant, que tel jour nous
avions fait une promenade, que tel autre jour nous avions été déjeuner
avec madame de Sémonville, dans un bois aux environs d'Aix-la-Chapelle.
Le délateur (que nous connaissons) a cru donner plus de mérite à son
récit en mettant sur le compte du général Lorges, qui est jeune et d'une
tournure fort agréable, la faute d'un pauvre vieux militaire qui,
probablement, ayant été plus long-temps soldat qu'officier, ignorait
qu'on ne dût pas s'asseoir devant l'impératrice, sur le même divan.
Joséphine était trop bonne pour lui apprendre qu'il faisait une chose
inconvenante; elle eût craint de l'humilier; cette preuve de son bon
cœur a été transformée en une condescendance coupable en faveur d'un
jeune homme pour lequel elle devait avoir beaucoup d'indulgence et de
bontés, puisqu'il se mettait si parfaitement à son aise avec elle.
C'était là la conséquence qu'on voulait que l'empereur en tirât.
Heureusement, cette circonstance si peu faite pour être remarquée,
l'avait été, et il n'a pas été difficile à Joséphine de prouver quel
était le coupable; son âge, son peu d'usage, ont effacé tout le noir
avec lequel on avait peint cette action. Comment ne pas s'étonner[24]
qu'un homme qui a passé sa vie dans les camps, qui a été nouri, élevé
par la république, puisse attacher cette importance à des minuties! Ah!
sans doute l'amour du pouvoir est naturel à l'homme; un enfant fait,
pour le jouet qu'il dispute à son camarade, ce que les souverains, dans
un âge plus avancé, font pour les provinces qu'ils veulent s'arracher.
Mais qu'il y a loin de ce noble orgueil qui veut dominer ses semblables,
avec l'intention de les rendre heureux, à ce code d'étiquette qui fait
dans cet instant la plus chère occupation de Napoléon! Je me demandais,
ce soir, dans le salon, en voyant tous ces hommes debout, n'osant faire
un pas hors du cercle qu'ils formaient, pourquoi les puissans de tous
les temps, de tous les pays, ont attaché l'idée du respect à des
attitudes gênantes. Je pense que le spectacle de tous ces hommes
courbés sans cesse en leur présence, leur est doux, parce qu'il leur
rappelle continuellement le pouvoir qu'ils ont sur eux.

Le 20 août 1804.

Ce matin, Napoléon a reçu toutes les autorités constituées de la ville.
On est sorti de cette audience, confondu, étonné au dernier point. «Quel
homme! (me disait le maire) quel prodige! quel génie universel! Comment
ce département si éloigné de la capitale lui est-il mieux connu qu'il ne
l'est de nous? Aucun détail ne lui échappe; il sait tout; il connaît
tous les produits de notre industrie.» J'ai souri; j'étais bien tentée
d'apprendre à ce brave homme, qui allait colportant son admiration dans
toute la ville, qu'il devait en rabattre beaucoup; que cette parfaite
connaissance que Napoléon leur a montrée, est un charlatanisme avec
lequel il subjugue le vulgaire. Il a fait faire une statistique,
parfaitement exacte, de la France et des départemens réunis. Lorsqu'il
voyage, il prend les cahiers qui concernent les pays qu'il parcourt[25];
une heure avant l'audience il les apprend par cœur; il paraît, parle de
tout, en homme dont la pensée embrasse tout le vaste pays qu'il
gouverne, et laisse ces bonnes gens ravis en admiration. Une heure
après, il ne sait plus un mot de ce qui a excité cette admiration.

Le préfet, M. Méchin, est arrivé à cette audience avec une certaine
assurance (qui lui est assez ordinaire), ne se doutant pas de
l'interrogatoire qu'il allait subir. Napoléon, qui venait d'apprendre sa
leçon, lui a fait plusieurs questions auxquelles il n'a su que
répondre; il s'est troublé, embarrassé. «Monsieur, lui a dit l'empereur,
quand on ne connaît pas mieux un département, on est indigne de
l'administrer.» Et il l'a destitué. Tel est le résultat de l'audience
d'aujourd'hui.

Aix-la-Chapelle, le 21 août.

Je suis souvent tentée d'apprendre à Napoléon, qui fait tant de
questions sur les usages de l'ancienne cour, que la grâce et l'urbanité
y régnaient; que les femmes osaient y converser avec les princes. Ici,
nous ressemblons tout-à-fait à de petites filles qu'on va interroger au
catéchisme. Napoléon trouverait très-mauvais qu'on osât lui adresser la
parole[26]. Couché à moitié sur un divan, il fournit seul à la
conversation; car personne ne lui répond que par un _oui_, ou un _non,
sire_, prononcé bien timidement. Il parle assez ordinairement des arts,
comme la musique, la peinture; souvent il prend l'amour[27] pour sujet
de conversation, et Dieu sait comme il en parle. Il n'appartient point à
une femme de juger un général; aussi, je ne m'aviserai pas de parler de
ses faits militaires; mais l'esprit[28] de salon est de notre ressort,
et pour celui-là, il est permis de dire qu'il n'en a pas du tout.

Le 22 août 1804.

Il faut que ce besoin d'aduler le pouvoir soit bien général, puisque
des prêtres même n'en sont pas exempts. Ce matin on nous a fait voir ce
qu'on appelle les grandes reliques: elles furent envoyées en présent à
Charlemagne par l'impératrice Irène, et sont conservées, depuis ce
temps, dans une armoire de fer pratiquée dans un mur. Cette armoire est
ouverte tous les sept ans, pour montrer ces reliques au peuple. Cette
circonstance attire une foule très-considérable de tous les pays
voisins. Chaque fois qu'on replace les reliques dans l'armoire, on fait
murer la porte, qui n'est ouverte que sept ans après, Joséphine a eu le
désir de les voir, et quoique les sept années ne fussent pas révolues,
le mur a été démoli. Parmi ces reliques, un petit coffre en vermeil
attirait particulièrement l'attention. Les prêtres qui nous montraient
ce trésor ont piqué notre curiosité en disant que la tradition la plus
ancienne attachait un grand bonheur à la possibilité d'ouvrir ce
coffre, mais que personne, jusqu'alors, n'avait pu y parvenir.
Joséphine, dont la curiosité était vivement excitée, a pris ce coffre,
qui presque aussitôt s'est ouvert dans ses doigts. On ne remarquait pas
de traces extérieures de serrure, mais il faut qu'il y ait eu un secret
pour ouvrir le ressort intérieur. Je suis persuadée que les prêtres qui
nous montraient ces reliques connaissaient le secret, et qu'ils ont
ménagé ce petit plaisir à l'impératrice. Quoi qu'il en soit, cette
circonstance a été regardée comme _très-extraordinaire_; on l'a beaucoup
fait valoir à Joséphine, qui tout en s'étant assez amusée de cette
surprise, n'y a pas attaché plus d'importance que cela n'en méritait. Au
reste la curiosité n'a pas été très-satisfaite, car on n'a trouvé dans
cette boîte que quelques petits morceaux d'étoffe qu'on peut regarder
comme des reliques si l'on veut, mais dont l'authenticité n'est
nullement constatée.

Je suis revenue chez moi attristée par cet emploi de ma matinée. Je
n'aime pas à rencontrer des prêtres courtisans ou ambitieux; je ne puis
même comprendre comment il peut y en avoir. Je trouve quelque chose de
si noble, de si élevé dans leurs attributions, que mon imagination aime
à les dégager de toutes nos faiblesses. Détachés de toutes les passions
qui troublent et gouvernent l'humanité, placés comme intermédiaires
entre l'homme et la divinité, ils sont chargés du doux emploi de
consoler les malheureux, de leur montrer, à travers les orages de la
vie, un port où enfin ils trouveront le repos. Le monde peut-il offrir
une dignité qui puisse valoir ce privilége qui leur est réservé, de
pénétrer dans l'asile du malheur, d'y adoucir les angoisses d'un
mourant, en l'entourant encore d'espérance; d'enlever à la mort ce
qu'elle a de plus effrayant, le néant! Non, un prêtre ne peut échanger
ces belles attributions contre de l'argent, ou ce que le monde nomme des
honneurs.

Le 23 août 1804.

En ouvrant mon journal, mes yeux se fixent sur la page d'hier; je ne
puis m'empêcher de sourire en comparant ce que je disais de la
simplicité, de là sainteté, de la dignité du sacerdoce, avec la
conversation que j'ai entendue ce soir entre M. de Pradt, premier
aumônier de l'empereur, et un général. Ils étaient tous deux parés de la
même décoration, de la croix d'honneur. Je me suis demandé comment
l'homme de Dieu, le ministre de paix, a-t-il mérité la même récompense
que le guerrier chargé d'envoyer à la mort les ennemis de son pays.
Leurs souverains devraient se rappeler cette leçon d'Alexandre, sur la
distinction des récompenses: un homme dardait très-adroitement devant
lui des grains de millet à travers une aiguille; il ordonna qu'il lui
fût donné un boisseau de millet, voulant proportionner la récompense à
l'utilité du talent. Cet art de récompenser avec discernement n'est pas
très-commun aujourd'hui. Nous voyons Talma payé beaucoup plus cher qu'un
général. Il a, tant du théâtre que de Bonaparte, plus de soixante mille
francs. Je laisse le comédien, et je reviens à M. de Pradt. En écoutant
ce soir sa conversation brillante, philosophique, je me suis rappelé la
question piquante qui lui fut adressée par un homme de beaucoup
d'esprit, qui se trouvait avec lui à un dîner de vingt-cinq personnes,
et qui lui demanda: Monseigneur, croyez-vous en Dieu?

Le 24 août.

L'empereur fait assez ordinairement, tous les soirs, une partie de wist
avec Joséphine, madame de La Rochefoucault; le quatrième est choisi
parmi les personnes qui viennent au cercle. Ce soir, le duc d'Aremberg
devait faire le quatrième; l'empereur trouvait assez piquant de jouer
avec un aveugle. J'allais m'asseoir à l'ennuyeuse table de loto, lorsque
le premier chambellan est venu me dire que Napoléon m'avait désignée
pour son wist. J'ai répondu qu'il n'y avait qu'une difficulté, c'est que
je n'y avais jamais joué. M. de Rémusat est allé rendre ma réponse, à
laquelle l'empereur, qui ne connaît pas d'impossibilité, a dit: _C'est
égal_. C'était un ordre; je m'y suis rendue. Madame de La Rochefoucault,
dont j'occupais la place, m'a donné quelques conseils; et d'ailleurs,
excepté le duc d'Aremberg, qui a la mémoire d'un aveugle, et auquel
aucune des cartes qu'on nomme n'échappe, je jouais à peu près aussi bien
que l'impératrice et l'empereur. La partie n'a pas été longue. Le duc
d'Aremberg a ordinairement à côté de lui un homme qui arrange ses
cartes; son jeu lui est désigné par une petite planche adaptée à la
table; en passant la main sur cette planche, il connaît ses cartes, par
les chevilles en relief qui sont placées par l'homme qu'il appelle son
marqueur. Il joue fort bien et même étonnamment vite, si l'on pense à
tout le travail nécessaire pour lui faire connaître ses cartes. Mais
n'ayant pas osé se faire accompagner chez l'empereur par son marqueur,
qui est une espèce de valet de chambre, c'est la duchesse d'Aremberg qui
l'a remplacé, et son jeu en était fort retardé; aussi l'empereur, qui
aime à jouer vite, et dont la curiosité était satisfaite, a laissé la
partie après le premier rob.

Le 25 août.

Corneille avait raison quand il a dit:

    Qui peut tout ce qu'il veut, veut plus que ce qu'il doit.

Ce vers renferme un axiôme moral d'une grande vérité. M. de Sémonville
est une victime que la politique offre aujourd'hui en holocauste aux
Hollandais. Cette action est d'une injustice révoltante; M. de
Talleyrand a ordonné à M. de Sémonville je ne sais quelle mesure qui a
déplu aux Hollandais. Bonaparte, qui les ménage, ne veut point avouer
que son ambassadeur n'a agi que par les ordres de M. de Talleyrand,
parce qu'alors il faudrait le sacrifier, et (quoiqu'il le déteste) comme
il pense qu'il s'en servira plus utilement que de M. de Sémonville, il
sacrifie celui-ci. On croira peut-être excuser cette action en nous
disant que les idées de justice, considérées par rapport à un
particulier, ne sont pas applicables aux souverains; je crois, au
contraire, que leurs actions appartenant à la postérité qui les jugera,
dépouillées du prestige qui nous éblouit, ils devraient toujours prendre
pour guides la morale et la justice.

Hier, à la réception des ambassadeurs, lorsque Bonaparte fut près de M.
de Sémonville, il lui tourna le dos sans vouloir lui parler; et quand
celui-ci demanda, pour toute grâce, à s'expliquer dans une audience, on
la lui à refusée. On sait tout ce qu'il dirait; il est justifié
d'avance; mais c'est précisément pourquoi on ne veut pas le recevoir. On
ne peut lui dire: «Vous avez raison; M. de Talleyrand a tort, et
cependant c'est vous qui paierez pour lui:» comme c'est ce que
l'empereur a décidé dans sa suprême sagesse, il ne veut ni le voir ni
l'entendre. Serait-il donc vrai que l'abus du pouvoir est toujours lié
au pouvoir, comme l'effet à la cause?

Aix-la-Chapelle, le 26 août.

J'ai vu ce matin, M. de Sémonville: il m'a conté qu'hier M. de
Talleyrand, en causant avec lui, avait voulu lui persuader adroitement
qu'il devait donner l'ordre à La Haye de brûler tous ses papiers.
«Prenez-y garde, a-t-il dit, l'empereur est un petit Néron[29].

* * *

«Il enverra[30] peut-être saisir vos papiers, et cela peut être fort
désagréable: madame de Spare, votre belle-fille, est à La Haye;
écrivez-lui de tout brûler promptement; c'est plus essentiel que vous ne
le pensez.» Ce conseil, donné avec le ton de l'amitié, de l'intérêt,
aurait pu être suivi par un sot; mais M. de Talleyrand a affaire avec un
homme aussi fin que lui. M. de Sémonville en a parfaitement senti le
but, qui était de détruire toutes les pièces qui le justifient. Au lieu
d'écrire à madame de Spare de brûler ses papiers, il vient de faire
partir l'un de ses beaux-fils, M. de Montholon, pour aller les chercher.
Jusqu'à son retour, il cessera de demander aucune audience à l'empereur.
Il attendra qu'il soit muni de toutes les preuves; mais je doute fort
qu'elles produisent aucun autre effet que celui de donner beaucoup
d'humeur à Bonaparte, si toutefois il consent à les voir, ce que je ne
crois pas[31].

* * *

Ce soir, j'étais placée dans le salon, à côté de madame Lannes[32].

C'était la première fois que je la voyais: elle arrive de Portugal avec
son mari, qui y était ambassadeur. Elle m'a paru charmante. L'empereur
en se promenant dans le cercle, lui a dit avec ce ton si extraordinaire
qu'il a envers toutes les femmes: «_On dit que vous étiez assez joliment
avec le prince régent de Portugal._» Madame Lannes a répondu
très-convenablement que le prince avait toujours traité son mari et elle
avec beaucoup de bonté. Elle s'est retournée de mon côté en me disant:
«Je ne sais quelle est la fatalité qui me place toujours sous les yeux
de l'empereur dans les momens où il a de l'humeur; car je ne pense pas
qu'il ait l'intention de me dire des choses désagréables, et cependant
cela lui arrive très-souvent.» Cette pauvre femme avait presque les
larmes aux yeux. Cette apostrophe si inconvenante est d'autant plus
déplacée, qu'on fait généralement l'éloge de sa conduite; mais, ce soir,
Napoléon était déchaîné contre toutes les femmes; il nous a dit: «que
nous n'avions point de patriotisme, point d'esprit national; que nous
devions rougir de porter des mousselines; que les dames anglaises nous
donnent l'exemple, en ne portant que les marchandises de leur pays; que
cet engoûment pour les mousselines anglaises est d'autant plus
extraordinaire, que nous avons en France des linons-batistes qui peuvent
les remplacer et qui font des robes beaucoup plus jolies; que, quant à
lui, il aimerait toujours cette étoffe, préférablement à toute autre,
parce que, dans sa jeunesse, sa première amoureuse en avait une robe.» À
l'expression de première amoureuse, j'ai eu beaucoup de peine à ne pas
rire, d'autant plus que mes yeux ont rencontré ceux de madame de La
Rochefoucault, qui mourait d'envie d'en faire autant. Il est
extraordinaire que Bonaparte ait des manières; aussi communes.[33]
Lorsqu'il veut avoir de la dignité il est insolent et dédaigneux; et
s'il a un moment de gaîté, il devient le plus vulgaire de tous les
hommes. Son beau-frère Murat, né dans une classe fort au dessous de la
sienne, qui n'avait reçu aucune éducation, s'est formé à l'école du
monde, d'une manière étonnante. Il y a quelques années que je me
trouvais à Dijon dans l'instant ou il vînt passer la revue d'un corps
d'armée qu'on y avait réuni; je dînai avec lui chez le général Canclaux,
qui commandait à Dijon; et alors, je trouvai qu'il avait tout-à-fait
l'air d'un soldat habillé en officier. Je l'ai revu dernièrement, et
j'ai été étonnée de lui voir des manières fort polies, et même assez
agréables. Mais Napoléon est trop orgueilleux pour jamais rien acquérir
en fait de manières; il à trop de respect pour lui-même pour s'aviser
jamais de s'examiner, et trop de mépris pour l'espèce humaine pour
penser un seul instant qu'on peut être mieux que lui.

FIN DU PREMIER VOLUME.



MÉMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVÉE

DE

NAPOLÉON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où
     je le suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congés fort courts, dont le dernier m'était nécessaire pour
     rétablir ma santé, je n'ai pas plus quitté l'empereur que son
     ombre.

MÉMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.

TOME SECOND.

[Illustration]

À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL

MDCCCXXX.



CHAPITRE PREMIER.

JOURNAL DU VOYAGE À MAYENCE.

SECONDE PARTIE.

     Le duc et la duchesse de Bavière;--leurs enfans.--Le prince
     Pie.--Le petit corps et les grands cordons.--La princesse Elisabeth
     (depuis, princesse de Neufchâtel et de Wagram).--L'empereur blessé
     de l'entendre causer à table.--Bonté et politesse du prince
     Eugène.--Départ d'Aix-la-Chapelle et arrivée à Cologne.--Les
     cloches, les églises et les couvens.--Erreurs communes au sujet de
     l'empereur, relevées par l'auteur.--Travail et sommeil de
     l'empereur.--Usage du café.--Les grands hommes vus de
     près.--L'empereur à la toilette de l'impératrice.--L'écrin
     bouleversé par l'empereur.--Désespoir de la première femme de
     chambre.--Les mystères de la toilette.--Les femmes de chambre
     métamorphosées en dames d'annonce.--L'empereur très-occupé de la
     toilette des dames de sa cour.--L'écritoire vidée par l'empereur
     sur une robe de l'impératrice,--Cinq toilettes par
     jour.--Antipathie de l'empereur pour les femmes d'esprit.--Les
     femmes considérées par lui comme faisant partie de son
     ameublement.--Un mot de Joséphine, au sujet de l'influence des
     femmes sur l'empereur.--L'empereur et la reine de Prusse.--Les
     souverains ont tort de se dire mutuellement des injures.--Départ de
     Cologne, et séjour à Bonn.--La maison et les jardins de monsieur de
     Belderbuch.--Méditation nocturne au bord du Rhin.--Les chants des
     pèlerins allemands.--M. de Chahan, préfet de Coblentz.--Simplicité
     d'un sage administrateur, et luxe de Napoléon.--L'auteur s'avoue
     coupable d'une escobarderie,--L'empereur incommodé pendant la
     nuit.--Erreur de l'auteur relevée par Constant,--Les généraux
     Cafarelli, Rapp et Lauriston.--Erreur de l'auteur au sujet de M. de
     Caulaincourt, relevée par l'éditeur.--Voyage sur le Rhin.--Sites
     pittoresques.--La tour de la souris.--Orage et tempête sur le
     Rhin.--Arrivée à Bingen.--Retard.--Double entrée à
     Mayence.--Mécontentement attribué à Napoléon.--Tête-à-tête
     orageux.--Le petit salut.--Larmes de l'impératrice.--Les héros et
     leurs valets de chambre.--Présentation des princes de
     Bade.--Querelle d'intérieur, à propos du prince Eugène.--Fermeté de
     l'impératrice.--_Je n'ai pas pleuré pour être
     princesse_.--L'empereur esclave de l'étiquette, malgré son
     affection pour le prince Eugène.--Taquinerie du grand
     chambellan.--Manœuvre adroite de Joséphine.--Le prince Eugène est
     présenté.--L'empereur ne se souvenant plus de sa colère.--M. de
     Caulaincourt et les princes de Bade.--Nouvelle erreur sur M. de
     Caulaincourt.--Ignorance des usages de la cour, attribuée par
     l'auteur à M. le grand écuyer.--Note de l'éditeur sur ce
     passage.--Cambacérès, grand métaphysicien.--Sortie de l'empereur
     contre Kant.--Prédilection de Cambacérès pour ce philosophe.--La
     profondeur traitée d'obscurité par les esprits inattentifs.--La
     princesse et le prince héréditaire de Hesse-Darmstadt et sa femme
     la princesse Willelmine de Bade.--Curiosité de Joséphine.--Portrait
     de la princesse Willelmine.--Petit triomphe de Joséphine.--Le yacht
     du prince de Nassau-Weilbourg.--Déjeuner dans une île du
     Rhin.--Ravages de la guerre.--L'empereur exauce le vœu d'une pauvre
     femme.--Sévérité excessive d'un jugement de l'auteur.--Promenade
     dans l'île.--Trait de bienfaisance de Joséphine.--L'empereur
     parlant beaucoup et ne causant jamais.--Définition du bonheur,
     donnée par l'empereur.--L'auteur applique à cette définition la
     méthode de l'archi-chancelier.--Résultat de cette analyse.--Les
     schalls prêtés et non rendus.--Excursion de l'auteur et de madame
     de Larochefoucault à Francfort.--Les marchandises
     anglaises.--Joséphine encourageant la fraude.--La mèche
     éventée.--L'empereur ne se fâche pas.--Le grand bal de
     Mayence.--Exigence de l'empereur.--Joséphine obligée d'aller au
     bal, quoique souffrante.--Les princesses de Nassau.--Humiliation de
     l'auteur, en voyant que l'empereur ignore les usages des
     cours.--Déjeuner chez le prince de Nassau.--Dureté de l'empereur à
     l'égard de madame de Lorges.--Le goût allemand et le goût
     français.--L'empereur de la Chine et l'empereur Napoléon.--Regard
     lancé à l'auteur par l'empereur.--Hardiesse de l'auteur.--Les
     petits hibous.--Départ de Mayence.--Monotonie des harangues.--La
     harangue du renard.


Aix-la-Chapelle, le 28 août.

LE duc et la duchesse Léopold de Bavière, le prince Pie leur fils, et la
princesse Elisabeth leur fille[34], sont arrivés ici pour faire leur
cour; ils viennent de prendre possession de Dusseldorf, qui leur est
échu en indemnité. La duchesse a dû être une fort belle femme; elle a
une belle taille et l'air très-noble. Le prince Pie son fils est
justement à cet âge si désavantageux qui tient le milieu entre l'enfance
et la jeunesse. L'empereur a beaucoup ri de ses petites jambes, qui ont
peine à porter son petit corps surchargé d'ordres et de grands cordons.
Cela fait une drôle de petite caricature. La princesse Elisabeth n'est
pas jolie, mais je crois que si elle était mieux habillée elle serait
bien faite. Elle est très-polie, très-parlante, chose qui scandalise
fort Napoléon. À dîner, elle était placée entre lui et Eugène
Beauharnais: habituée à la petite cour de son père, à celle de
l'électeur de Bavière, il est assez simple qu'elle ne soit point
intimidée en parlant à Bonaparte. Il trouve fort extraordinaire qu'elle
n'attende pas qu'on l'interroge, ainsi que le font toutes les personnes
dont il est entouré. Aussi, j'ai remarqué à table qu'il s'en est
très-peu occupé, comme s'il eût voulu la punir de n'avoir pas peur de
lui; mais Eugène, dont les manières sont si bonnes, qui était placé de
l'autre côté de la princesse, a été ce qu'il est toujours, parfaitement
poli.

Cologne, le 31 août.

Nous avons quitté Aix-la-Chapelle, et nous sommes arrivées avant-hier à
Cologne, ville qui me paraît assez triste. En arrivant, on m'a fait
remarquer qu'on y compte trois cent soixante-cinq cloches, ce qui
indique quelle quantité énorme d'églises et de couvens on y trouvait
avant que les Français en eussent pris possession. J'espère que nous n'y
passerons que peu de jours. Une chose que j'ai remarquée déjà à
Aix-la-Chapelle, mais plus particulièrement ici, c'est l'erreur où
chacun est sur le compte de Napoléon. Le vulgaire est persuadé qu'il ne
dort presque jamais, et qu'il travaille sans cesse; mais je vois que,
s'il se lève de bonne heure pour faire manœuvrer des régimens, il a
grand soin de se coucher beaucoup plus tôt le soir: hier, par exemple,
il était monté à cheval à cinq heures du matin; le soir il s'est retiré
avant neuf dans son appartement; et Joséphine nous a dit que c'était
pour se coucher. On prétendait aussi qu'il faisait un usage immodéré de
café, pour éloigner le sommeil; il en prend une tasse après son déjeuner
et autant à dîner. Mais le public est ainsi: si un homme, placé dans des
circonstances heureuses, opère de grandes choses, nous mettons tout sur
le compte de son génie. Nous ne voulons rien devoir à la puissance du
hasard; cet aveu répugne à l'amour-propre humain. Notre imagination crée
un fantôme; elle l'entoure d'une brillante auréole[35]; mais
sommes-nous admis à le voir de près, tout ce prestige, dont nous
l'avions paré dans l'éloignement, s'évanouit; nous retrouvons l'homme
avec toutes ses faiblesses, toutes ses petitesses, et nous nous
indignons du culte que nous lui avons rendu.

Cologne, le 1e septembre.

Ce matin, je causais avec Joséphine, pendant qu'on la coiffait.
L'empereur est arrivé, il a culbuté tout l'écrin pour lui faire essayer
plusieurs parures. Madame Saint-Hilaire, première femme de chambre,
chargée du soin des bijoux, était bonne à voir dans cet instant où
Bonaparte mettait en désordre les objets confiés à ses soins. Elle était
autrefois femme de chambre de madame Adélaïde, et elle voudrait
établir, dans le département de la toilette, l'étiquette à laquelle elle
était habituée à l'ancienne cour; mais cela n'est pas facile. On avait
nommé un assez grand nombre de femmes de chambre qui devaient faire leur
service par quartier de trois mois. Joséphine, qui arrive à cet âge où
l'on a besoin de tout l'art, de tous les mystères de la toilette, était
fort ennuyée d'avoir toutes ces spectatrices; elle a prié qu'on lui
laissât seulement ses anciennes femmes de chambre; et, à la réserve de
madame Saint-Hilaire, on a fait des dames d'annonce de toutes les femmes
de chambre qu'on venait de nommer. Ces dames n'ont pas d'autres
fonctions que celle d'annoncer l'empereur, lorsqu'il vient chez
l'impératrice; elles sont, par conséquent, dans l'intérieur des petits
appartemens.

* * *

Cette manie de se mêler de la toilette des femmes est bien
extraordinaire dans un homme chargé (je dirais presque) des destinées du
monde. Cela est si connu qu'Herbaut, valet de chambre de Joséphine, m'a
observé, la première fois qu'il m'a coiffée, que je plaçais mon diadème
de côté, et que l'empereur voulait qu'on le plaçât absolument droit.
J'ai ri de son observation, et l'ai assuré que je me coiffe pour moi, et
en ne consultant que mon goût. Il en a été fort étonné, et m'a assuré
que toutes ces dames ont soin de se conformer à celui de Napoléon. Il
s'occupe tellement de ces détails, qu'un jour de grande cérémonie,
Joséphine ayant paru avec une robe rose et argent qu'il n'aimait pas, il
jeta violemment son écritoire sur elle, pour la forcer à changer de
robe. Ici, nous ne faisons pas autre chose: le matin, à dix heures, on
s'habille pour déjeuner; à midi, on fait une autre toilette, pour
assister à des représentations; souvent, ces représentations se
renouvellent à différentes heures, et la toilette doit toujours être en
rapport avec l'espèce de personnes présentées: en sorte qu'il nous est
arrivé quelquefois de changer de toilette trois fois dans la matinée,
une quatrième pour le dîner, et une cinquième pour un bal. Cette
occupation continuelle est tout-à-fait un supplice pour moi.

Cologne, le 2 septembre.

L'empereur a une antipathie bien prononcée pour ce qu'on appelle les
femmes d'esprit; il borne notre destination à orner un salon. En sorte
que je crois qu'il ne fait pas une grande différence entre un beau vase
de fleurs et une jolie femme. Quand il s'occupe de leur toilette, c'est
par suite du luxe qu'il veut établir dans tous ses meubles; il blâme ou
approuve une robe, comme il ferait de l'étoffe d'un fauteuil; une femme
à sa cour n'est qu'un meuble de représentation de plus dans son salon.
Joséphine dit assez plaisamment qu'il y a bien cinq ou six jours dans
l'année où les femmes peuvent avoir quelque influence sur lui, mais qu'à
l'exception de ce petit nombre de jours elles ne sont rien (ou presque
rien) pour lui. Ce soir, la conversation est tombée sur la reine de
Prusse; il ne peut pas la souffrir, et ne s'en cache pas. Les souverains
sont tout-à-fait comme les amans: sont-ils brouillés, ils disent un mal
horrible les uns des autres. Ils devraient se rappeler, lorsqu'ils sont
en guerre, qu'ils finiront par faire la paix, et que dans ce cas, s'ils
se rendent mutuellement les forteresses qu'ils se sont prises, ils ne
pourront effacer les injures qu'ils se seront dites. Je crois que cette
méthode, si à la mode aujourd'hui, de remplir les journaux d'invectives
réciproques, tient beaucoup au caractère de Napoléon, et à la nouveauté
de sa dynastie; car, en lisant l'histoire, je trouve qu'il y avait
autrefois entre les princes qui se faisaient la guerre, un ton de
modération qui n'existe plus aujourd'hui.

Bonn, le 5 septembre.

Nous avons quitté Cologne ce matin. Depuis long-temps, je n'avais passé
une soirée aussi agréablement qu'aujourd'hui. L'impératrice a été reçue
chez M. de Belderbuch, qui a une maison charmante; le jardin, qui était
illuminé, s'étend jusqu'au bord du Rhin, très-large en cet endroit. On
avait placé des musiciens dans un bateau sur le fleuve. Pendant le feu
d'artifice qu'on a tiré après souper, je me suis glissée seule dans le
fond du jardin, jusqu'au bord du Rhin. J'avais besoin d'échapper
quelques instans à cette contrainte qui pèse sur moi si péniblement.
L'air était pur et calme; peu à peu on a quitté le jardin. Une musique
douce, harmonieuse, se faisait seule entendre; mais bientôt elle a
cessé, le plus profond silence n'était interrompu que par le bruit des
vagues qui venaient se briser sur les pierres près desquelles j'étais
appuyée. La lune, qui se reflétait sur le fleuve, est venue remplacer
les lampions qui s'éteignaient dans le jardin, et répandre l'harmonie de
sa douce lueur sur le beau tableau que j'avais sous les yeux. Absorbée
dans un recueillement profond, je ne m'apercevais pas que les heures
s'écoulaient, lorsque des chants religieux, qui se sont fait entendre
dans un extrême éloignement, ont réveillé mon attention. Je ne puis bien
exprimer leur effet sur moi dans cet instant; on eût pu prendre pour un
concert d'esprits célestes ces chants que les vents apportaient de
l'autre côté du Rhin jusqu'à moi. Mais le plaisir que je trouvais à
écouter ces sons, en quelque sorte aériens, a été interrompu. Des
personnes inquiètes de ma longue absence, qui me cherchaient dans le
jardin, sont arrivées près de moi dans cet instant; elles m'ont appris
qu'à cette époque de l'année il est très-commun, en Allemagne, de voir
les habitans de plusieurs villages se réunir pour aller visiter quelques
saints en réputation dans le pays; que ces pèlerins marchent souvent la
nuit, pour éviter la chaleur, et quelquefois en chantant des hymnes avec
cette harmonie presque naturelle aux Allemands. Ainsi ont été expliqués
les chants religieux que je venais d'entendre.

Coblentz, le 8 septembre.

Nous sommes logées ici à la préfecture. La simplicité, je dirai presque
la pauvreté des meubles, fait grand honneur au préfet, M. de Chaban.
L'empereur s'est étonné de ce dénûment; le préfet a répondu: «Ce pays
est si pauvre, il y a tant de malheureux, que je me serais reproché de
demander à la ville une augmentation d'impôts pour payer des meubles de
luxe. J'ai tout ce qui est nécessaire.» Ce _nécessaire_, c'est quelques
vieux fauteuils, un vieux lit et quelques tables. Cette simplicité est
admirable. Il ne s'occupe que du soin de soulager les pauvres. On est
heureux de rencontrer un être semblable qui joint beaucoup d'esprit à
tant de vertus. L'empereur, toujours entouré d'un luxe asiatique, était
tenté de se fâcher en arrivant, d'être logé ainsi; son âme sèche et
aride ne peut apprécier tout ce que vaut M. de Chaban[36]; mais,
cependant il sait combien son administration paternelle est utile pour
faire aimer les Français dans ce pays.

Coblentz, le 9 septembre.

Je crois que j'ai à me reprocher aujourd'hui un peu de fausseté; car on
ne transige pas avec sa conscience; elle ne prend pas le change sur les
expressions. L'empereur a promis ce matin à Joséphine que, s'il ne
rendait pas à mon mari les biens non vendus dont je désire la
restitution, au moins il l'en dédommagerait par un emploi. Après dîner,
dans le moment où l'on prenait le café, l'impératrice m'engageait à
remercier Napoléon. Lorsqu'il s'est approché, en demandant ce qui nous
occupait, «Elle me dit, a répondu Joséphine, qu'elle n'ose pas vous
remercier de ce que vous m'avez promis ce matin pour elle.--Pourquoi
donc? a dit l'empereur. Est-ce que je vous fais peur?--Mais, Sire, ai-je
répondu, il n'est pas extraordinaire que l'idée de ce que Votre Majesté
a fait se rattache à sa personne, et par conséquent qu'elle impose.» Je
disais la vérité: c'est la mort du duc d'Enghien, et celle de tant
d'autres victimes, qui, pour moi, se rattachent à sa personne, et me le
montrent toujours empreint de leur sang. Et cependant (voyez la
perversité!) je n'ai pas été fâchée qu'il ait pris le change sur ma
réponse, dont il a fait un compliment qui l'a fait sourire. Ah! je
crois que l'exemple commence à me corrompre. Il est bien temps que je
retourne cultiver mes champs!

Coblentz, le 10 septembre.

Il paraît que Napoléon a eu, cette nuit, une attaque violente de la
maladie de nerfs ou d'épilepsie à laquelle il est sujet. Il a été
long-temps très-incommodé, avant que Joséphine, qui occupait la même
chambre, ait osé demander du secours; mais enfin, cet état de souffrance
se prolongeant, elle a voulu avoir de la lumière. Roustan, qui couche
toujours à la porte de l'empereur, dormait si profondément qu'elle n'a
pas pu le réveiller. L'appartement du préfet est si éloigné du luxe,
qu'on n'y trouve pas même les objets de simple commodité. Il n'y avait
pas une sonnette; les valets de chambre étaient logés fort loin; et
Joséphine, à moitié nue, a été obligée d'aller entr'ouvrir la porte de
l'aide-de-camp de service, pour avoir de la lumière. Le général Rapp, un
peu étonné de cette visite nocturne, lui en a donné; et, après
plusieurs heures d'angoisse, cette attaque s'est calmée. Napoléon a
défendu à Joséphine de dire un seul mot de son incommodité. Aussi
a-t-elle imposé le secret à tous ceux ou celles auxquels elle l'a
racontée ce matin. Mais peut-on espérer qu'on gardera le secret que nous
ne pouvons garder nous-mêmes? Et avons-nous le droit d'imposer aux
autres la discrétion dont nous manquons? L'empereur était assez pâle ce
soir, assez abattu; mais personne ne s'est avisé de lui demander de ses
nouvelles. On sait qu'on encourrait sa disgrâce, si on pouvait croire Sa
Majesté sujette à quelque infirmité humaine[37].

Coblentz, le 11 septembre.

Je m'étais arrêtée un instant dans le salon des aides-de-champ: les
généraux Cafarelli, Rapp, Lauriston s'y trouvaient; on parlait de la
faveur extrême dont jouit M. de Caulaincourt. «Nous ne l'envions pas,
ont dit ces messieurs; nous ne voudrions pas l'avoir achetée au même
prix.» Ce sentiment, sans doute, est commun à beaucoup de gens; mais,
dans la position de ces messieurs, j'ai trouvé qu'il y avait quelque
mérite à l'énoncer si franchement[38].

Coblentz, le 12 septembre 1804.

Le prince de Nassau-Weilbourg est venu ici faire sa cour. Il a proposé à
Joséphine de lui envoyer deux yachts pour remonter le Rhin jusqu'à
Mayence; ce qu'elle a accepté. Nous partons demain, et l'empereur suivra
la nouvelle route qu'on a fait pratiquer aux bords du Rhin.

Bingen, le 13 septembre.

Notre voyage a été très-agréable toute la journée, et, pour qu'il n'y
manque rien, nous pouvons même y joindre la description d'une tempête
qui a manqué nous être funeste, et qui a retardé notre arrivée ici
jusqu'à minuit. Les bords du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Bingen, sont
très-pittoresques; dans la plus grande partie, ils sont hérissés de
rochers, de montagnes très-élevées, sur lesquelles on voit une grande
quantité de ruines d'anciens châteaux. On est étonné que des lieux qui
paraissent si sauvages aient pu être habités par des créatures humaines.
On nous a fait remarquer une tour qui s'élève au milieu du Rhin. Les
princesses palatines étaient obligées autrefois de venir habiter cette
tour pour donner le jour à leurs enfans. Je ne sais ce qui motivait cet
usage, car la tour paraît inhabitable. Elle s'appelle le château de la
Souris, et en effet je pense qu'il ne peut convenir qu'à cette espèce
d'animaux d'y faire leur demeure. En passant devant Rhinsels et
Bacareuch, quelques habitans sont venus dans des bateaux, accompagnés de
musique, nous offrir des fruits. En arrivant à Bingen, le Rhin se trouve
très-resserré entre des montagnes, et roule ses flots avec une rapidité
effrayante, qui n'est pas toujours sans danger (m'a-t-on dit). Le ciel,
qui avait été très-pur, très-serein toute la journée, s'est couvert ce
soir de nuages, et nous avons été surprises par un orage, épouvantable
(ont dit les uns), très-beau, suivant les autres; car, dans ce monde,
presque chaque chose prend une dénomination relative à l'impression
qu'éprouve celui qui en parle. Je dirai donc qu'un très-bel orage est
venu éclairer notre navigation. Joséphine, et plusieurs dames, un peu
effrayées, se sont enfermées dans une petite chambre du yacht; j'ai
voulu jouir d'un coup-d'œil nouveau pour moi. Les éclairs qui se
succédaient rapidement laissaient voir, en arrière de notre yacht, celui
qui portait les femmes et la suite de l'impératrice. Ses grandes voiles
blanches, agitées par un vent violent, se détachaient sur les nuages
noirs qui obscurcissaient le ciel. Le bruit des vagues et du tonnerre,
qui se faisait entendre doublement dans les hautes montagnes entre
lesquelles le Rhin est resserré dans cet endroit, ajoutait quelque chose
de solennel à ce tableau. Peu à peu, cet orage s'est calmé, et nous
sommes arrivées à Bingen, à minuit.

Mayence, le 14 septembre.

Les bords du Rhin, de Bingen à Mayence, sont beaucoup moins pittoresques
que ceux que nous avons vus hier. Le pays est plus ouvert. Nous sommes
arrivées à trois heures. Nous étions attendues à onze; mais Joséphine,
fatiguée, la veille, par l'orage qui avait retardé son arrivée à Bingen,
ayant été malade, n'a pu partir aussitôt qu'on le croyait. D'ailleurs,
les relais de chevaux qu'on avait placés sur les bords du Rhin pour
remonter les yachts, ayant été mal servis, on n'a pas pu arriver plus
tôt. Cette circonstance, qui paraît bien indifférente, ne l'a pas été
pour Bonaparte. Le hasard a voulu que le courrier qui l'annonçait soit
arrivé précisément dans l'instant où l'on commençait à apercevoir les
deux yachts de l'impératrice. Toute la population de Mayence était sur
le port, depuis onze heures. Des jeunes filles habillées de blanc,
portant des corbeilles de fleurs, étaient placées des deux côtés d'un
petit pont qu'on avait préparé pour le débarquement. Le général Lorges,
commandant la division, le maire, le préfet, étaient là pour recevoir
Joséphine, lorsque le courrier qui précédait l'empereur a annoncé son
arrivée. Le général Lorges, suivi seulement d'un aide-de-camp, est monté
à cheval pour aller le recevoir. Napoléon, en entrant à Mayence, a été
surpris désagréablement, en voyant toutes les maisons fermées, pas une
seule personne sur son passage, pas un seul cri de Vive l'empereur! Il a
cru entrer dans un tombeau. Il était assez simple que tout le peuple qui
s'était porté sur le port, depuis onze heures, n'ait pas quitté à
l'instant où l'on apercevait les yachts. L'arrivée de l'impératrice, qui
devait s'arrêter pour être haranguée, présentait un coup-d'œil plus
agréable que la voiture dans laquelle Napoléon était enfermé. Il n'est
donc pas étonnant que l'on soit resté sur le bord du Rhin. Il paraît que
cette préférence a blessé vivement l'empereur. Les voitures de Joséphine
arrivaient dans la cour du palais en même temps que la sienne. Napoléon,
en passant devant nous, a fait un petit salut de la tête avec un air
d'humeur; mais, comme cela lui arrive souvent, nous l'avons peu
remarqué, et nous sommes allées, chacune dans les appartemens qui nous
étaient destinés. Ce soir, l'empereur et l'impératrice ayant dîné seuls,
nous attendions chez madame de La Rochefoucault l'avertissement qu'on
nous donne assez ordinairement à sept heures, pour descendre dans le
salon; mais sept, huit, neuf heures ont sonné, et l'on ne venait pas
nous chercher. Nous plaisantions sur le long tête-à-tête de Leurs
Majestés, lorsqu'on est venu nous avertir. En entrant dans le salon,
nous avons été surprises de n'y trouver personne. Peu de temps après,
Bonaparte est sorti de la chambre de Joséphine; il a traversé le salon
en nous faisant encore son petit salut d'humeur, et il s'est retiré dans
son appartement, d'où il n'est pas sorti de la soirée.

L'impératrice ne quittant pas sa chambre, madame de La Rochefoucault y
est entrée; elle l'a trouvée pleurant amèrement. Napoléon lui avait fait
une scène affreuse qui s'était prolongée jusqu'à ce moment. C'était sa
faute si les chevaux avaient eu peine à remonter le Rhin; c'était sa
faute si elle était partie aussi tard de Bingen; dans son injuste
colère, je ne sais s'il ne lui a point fait un tort de l'orage qui avait
causé son incommodité. Tout, selon lui, avait été arrangé et préparé par
elle pour arriver à la même heure que lui. Il lui a reproché d'aimer à
capter les suffrages; enfin, il lui a fait la scène la plus violente, la
plus déraisonnable qu'on puisse imaginer, et sûrement la moins méritée.
Ah! ce vieux adage qui dit qu'il n'y a point de héros pour les valets de
chambre, est plus vrai qu'on ne pense. Nous voyons celui-ci de moins
près que ne le voit son valet de chambre, et cependant que de petitesses
nous découvrons chaque jour en lui[39]!

Mayence, le 16 septembre.

Ce matin devaient avoir lieu les présentations des princes de Bade, et
celle de l'électeur archi-chancelier[40].

* * *

Après la présentation, ces princes devaient demander la permission à
l'impératrice de lui nommer une partie des officiers de leur maison, et
un neveu de l'archi-chancelier.

* * *

En recevant les instructions de Napoléon sur l'étiquette de cette
présentation, Joséphine lui a demandé quelle était celle à suivre pour
son fils; car enfin il fallait bien qu'il fût nommé aux princes.
Bonaparte, qui n'avait pas pensé à cela, et qui se fâche toujours quand
il est pris au dépourvu sur un sujet quelconque, a répondu avec humeur
que son fils ne serait pas présenté; qu'il n'en voyait pas la nécessité.
Joséphine, très-bonne, très facile, très-faible même dans presque toutes
les circonstances, a un courage extrême et beaucoup de fermeté pour tout
ce qui concerne ses enfans. Elle a représenté à l'empereur que, pour
elle et pour lui-même, il n'était pas convenable que le fils de
l'impératrice fût compté pour rien; qu'elle n'avait jamais rien demandé
pour elle; et elle a eu le courage d'ajouter qu'elle n'avait pas pleuré
pour être princesse[41]; mais que, son fils devant dîner chez elle avec
ces princes, il fallait bien qu'il leur fût nommé; que dans l'ancien
régime, si M. de Beauharnais (quoique non présenté à la cour de France)
eût voyagé en Allemagne, il eût été admis partout. Ces derniers mots ont
enflammé la colère de Napoléon à un point excessif. Il lui a dit qu'elle
citait toujours _son impertinent ancien régime_ (c'est l'expression dont
il s'est servi); et qu'après tout, son fils pouvait ne pas dîner ce
jour-là chez elle[42].

Il est sorti après ces mots, laissant Joséphine bien peu disposée à
paraître dans le salon, pour la présentation. Pendant une demi-heure
qu'elle y a passé, en attendant les princes, elle n'a pas cessé
d'essuyer ses yeux, qui étaient encore gonflés de larmes lorsqu'ils ont
paru. Pendant qu'elle avait cette scène avec l'empereur, M. de
Talleyrand, qui, par les prérogatives de sa place, devait désigner les
grands officiers de la couronne qui devaient aller prendre les princes à
la portière de leurs carrosses, et qui ne néglige pas une occasion de
causer une contrariété à Joséphine, a dit à son fils qu'il était désigné
pour recevoir les princes. Eugène, qui a parfaitement le sentiment des
convenances, et qui trouvait qu'il était ridicule que le fils de
l'impératrice fût confondu dans le cortége des princes qui allaient lui
être présentés, a répondu, avec cette simplicité digne qu'il possède si
bien, qu'il s'y trouverait, si toutefois il lui était démontré qu'il
dût s'y trouver. Il est venu conter à sa mère ce petit trait de
malveillance de M. de Talleyrand; et il est convenu avec elle qu'il
n'accompagnerait pas les princes; qu'il se rendrait le soir, dans le
salon, un peu avant six heures, que Joséphine y serait pour le
présenter. Tout cela s'est bien passé; Bonaparte n'est arrivé dans le
salon qu'après six heures, à l'instant de se mettre à table; il ne s'est
point informé si la présentation avait eu lieu; sa colère était calmée.

Lorsqu'il y a des princes à dîner, la dame d'honneur doit y être, avec
une ou deux dames du palais. J'étais désignée aujourd'hui. Les princes
de Nassau-Weilbourg, d'Issembourg, de Nassau-Usingen sont venus ce soir
au cercle, qui était très-brillant.

Mayence, le 17 septembre.

Nous remarquions ce soir, madame de La Rochefoucault et moi, une chose
bien extraordinaire; c'est l'empressement de M. de Caulaincourt envers
les princes de Bade[43]. Il se croit obligé de leur faire les honneurs
du salon. Lorsque je sus que ces princes seraient ici, j'étais
très-curieuse d'observer leur première entrevue avec lui. Je supposais
que, ne les ayant point vus depuis l'enlèvement qu'il avait fait, dans
leurs états, du duc d'Enghien, et cet enlèvement ayant eu des suites si
funestes, il devait, en se tenant à l'écart, en évitant de renouveler
par sa vue le souvenir de l'affront cruel qu'il leur a fait, leur
témoigner tacitement par sa contenance que, lorsqu'il exécuta cet ordre,
il était loin d'en prévoir l'horrible suite. Mais je m'étais bien
trompée: il est allé à eux avec une gaîté qui paraissait fort naturelle.
Dès que les princes arrivent, il est près d'eux, il s'en empare
absolument; il semble que la connaissance qu'il a faite avec eux d'une
manière si funeste soit un titre à leur bienveillance. Cette conduite me
confond. Il faut n'avoir pas le moindre tact, pas le plus léger
sentiment des convenances, pour en agir ainsi. Le père, déjà vieux,
craintif, comme on l'est à cet âge, tremblant toujours de voir la main
toute-puissante de l'empereur le rayer du nombre des souverains, n'a
presque rien témoigné extérieurement, en voyant M. de Caulaincourt[44];
la contenance de son petit-fils, le prince héréditaire, qui n'a encore
aucun caractère, et, je crois, assez peu d'esprit, n'a pas mieux indiqué
ce qui se passait en eux; mais à l'égard du prince Louis[45], je
remarque que, chaque fois que M. de Caulaincourt s'approche d'eux, il se
retire en arrière de son père et de son neveu, et qu'il évite, autant
qu'il est possible, de parler avec lui; mais cette réserve n'ôte rien à
l'aisance de M. de Caulaincourt. Quand je dis aisance, tout est relatif:
car personne n'en possède moins que lui. On le prendrait plutôt pour un
Prussien que pour un officier français; ses phrases même ont quelque
chose de la tournure allemande; car en parlant à l'empereur ou à
l'impératrice, il ne manque jamais de dire _oui_, ou _non, votre
Majesté_. Il est extraordinaire que M. de Caulaincourt, dont les parens
étaient à la cour, n'en connaisse pas mieux les usages[46].

Le 18 septembre

Je trouve que l'empereur ressemble beaucoup à cet homme qui, ennuyé des
raisonnemens qu'une personne sage apportait en preuve de son opinion,
s'écria: _Hé! Monsieur, je ne veux pas qu'on me prouve_. Il était bien
tenté d'en dire autant ce soir. Le prince archi-chancelier, qui possède
particulièrement cet esprit d'analyse qui décompose jusqu'au dernier
principe d'une idée, discutait avec lui une question métaphysique de
Kant; mais l'empereur a tranché la question en disant que Kant était
obscur, qu'il ne l'aimait pas; et il a quitté brusquement le prince, qui
est venu s'asseoir près de moi. Il y avait pour un observateur un combat
très-plaisant entre la volonté déterminée du prince courtisan de tout
admirer dans l'empereur, et le petit mécontentement d'avoir été arrêté
au milieu de sa discussion sur son cher philosophe; car il est grand
partisan de Kant. Il m'a dit, en thèse générale, que souvent on
déprisait les ouvrages de pur raisonnement, uniquement par la peine
qu'il faut se donner pour les comprendre; qu'on ne tient pour bien pensé
que ce qu'on entend sans peine; mais qu'il en est d'une idée profonde,
comme de l'eau, dont la profondeur ternit la limpidité; et que rien
n'est plus facile, avec le secours des idées intermédiaires, que
d'élever les esprits (même les plus médiocres) jusqu'aux plus hautes
conceptions qu'il ne faut pour cela que perfectionner l'analyse et
décomposer une question; que, si le fond en est vrai, on peut toujours
la réduire à un point simple. J'ai profité de son petit mouvement
d'humeur contre l'empereur (humeur dont il ne serait pas convenu pour
tout au monde), et j'ai trouvé un grand plaisir à causer avec lui.

Mayence, le 19 septembre.

La princesse de Hesse-Darmstadt, son fils le prince héréditaire, et la
jeune princesse Willelmine de Bade qu'il vient d'épouser, arrivent
demain. Joséphine ne peut dissimuler une vive curiosité de voir cette
jeune femme. C'est elle dont M. de Talleyrand parlait à l'empereur comme
de la plus jolie personne de l'Europe, lorsqu'il l'engageait
dernièrement à divorcer. J'entendais ce soir Joséphine qui faisait à son
frère, le prince héréditaire, une foule de questions sur sa sœur. On
voit que, quoique rassurée sur les craintes d'un divorce, elle serait
fâchée que sa vue pût donner quelques regrets à l'empereur.

Le 20 septembre.

Enfin nous avons vu cette princesse si vantée! et jamais il n'y eut
surprise si générale. On ne peut imaginer comment on a pu lui trouver
quelque agrément. Elle est, je ne dirai pas d'une grandeur, mais d'une
longueur démesurée. Il n'y a pas la moindre proportion dans sa taille,
beaucoup trop mince et dépourvue tout-à-fait de grâce. Ses yeux sont
petits: sa figure longue et sans expression. Elle a la peau très
blanche, peu de coloris. Il est possible que, dans quelques années,
quand elle sera formée, elle soit assez belle femme; mais, quant à
présent, elle n'est nullement séduisante. J'étais charmée que Joséphine
ait eu ce petit triomphe dont elle a bien joui. Jamais peut-être elle
n'a eu autant de grâce qu'elle en a mis dans cette réception. En
général, on est si bienveillant, si gracieux, quand on est heureux. On
voyait qu'elle était ravie de trouver la princesse si peu agréable, et
si différente de ce qu'on en avait dit à Napoléon. La princesse-mère a
dû être charmante: elle a la physionomie la plus spirituelle et la plus
agréable. Elle a beaucoup de vivacité et d'esprit. C'est elle qui
gouverne entièrement ses petits états et son mari. Son fils, le prince
héréditaire, est très-grand et très-beau; mais je crois que, lorsqu'on a
dit cela de lui, on a tout dit.

Le 20 septembre 1804.

Le prince de Nassau-Weilbourg ayant laissé son yacht ici aux ordres de
Joséphine, pour tout le temps qu'elle y passera, nous nous en sommes
servies ce matin pour aller déjeuner dans une île du Rhin, près de
Mayence, où était autrefois la maison de campagne de l'électeur, appelée
_la Favorite_. Il n'en reste aucune trace: elle a été démolie. Cette
île, ainsi que les environs de Mayence, offre une image assez triste des
suites de la guerre. On n'y voit pas un arbre. Lorsque nous sommes
arrivées, nous avons trouvé le déjeuner prêt. Pendant qu'on était à
table, l'empereur a aperçu une pauvre femme qui, n'osant s'avancer,
regardait de loin ce spectacle si nouveau pour elle; il lui a fait
donner l'ordre de s'approcher. Lorsqu'elle a été près de la table, il
lui a fait demander en allemand (car elle n'entend pas le français) si
jamais elle avait rêvé qu'elle fût riche, et, dans ce cas, qu'est-ce
qu'elle avait cru posséder. Cette pauvre femme avait beaucoup de peine à
comprendre cette question, et encore plus à y répondre. Enfin, elle a
dit qu'elle pensait qu'une personne qui avait 500 florins était la plus
riche qu'il y eût au monde. «Son rêve est un peu cher, a dit l'empereur;
mais n'importe, il faut le réaliser.» Aussitôt, ces messieurs ont pris
tout l'or qu'ils avaient sur eux, et on lui a compté cette somme.
C'était la chose la plus touchante que l'étonnement et la joie de cette
femme; ses mains laissaient échapper l'or qu'elles ne pouvaient
contenir; tous les yeux étaient mouillés de larmes d'attendrissement, en
voyant la surprise et le bonheur de cette pauvre créature. J'ai regardé
l'empereur dans cet instant; je pensais qu'il devait être si heureux!
Non, sa physionomie ne peignait rien, absolument rien..... qu'un peu
d'humeur. «J'ai déjà demandé deux fois la même chose, a-t-il dit, mais
leurs rêves étaient plus modérés; elle est ambitieuse, cette bonne
femme.» Il n'avait, dans ce moment, d'autre sensation que le regret
qu'elle eût tant demandé. Qu'il est malheureux cet homme! À quoi lui
sert son immense pouvoir, s'il ne sait pas jouir du bonheur qu'il peut
répandre?... Après le déjeuner, on s'est dispersé dans l'île pour se
promener. L'impératrice, accompagnée seulement par moi et deux autres
personnes, a rencontré une jeune femme qui allaitait son enfant. Sa
situation n'était pas très-heureuse. Joséphine avait sur elle seulement
cinq pièces de vingt francs; elle les a données à cette femme sans
appareil, sans ostentation, et une larme d'attendrissement est tombée
sur l'enfant qu'elle avait pris dans ses bras, et qui la caressait avec
ses petites mains, comme s'il eût senti le bien qu'elle venait de faire
à sa mère, et qu'il voulût l'en remercier. En revenant à Mayence,
l'empereur a beaucoup causé, ou, pour mieux dire, beaucoup parlé, car
il ne cause jamais. Je n'oublierai de ma vie la singulière définition
qu'il nous a donnée du bonheur et du malheur. «Il n'y a, a-t-il dit, ni
bonheur ni malheur dans le monde; la seule différence, c'est que la vie
d'un homme heureux est un tableau à fond d'argent avec quelques étoiles
noires, et la vie d'un homme malheureux est un fond noir avec quelques
étoiles d'argent.» Si l'on comprend cette définition, je trouve qu'on
est bien habile; quant à moi, je ne l'entends pas du tout; et je n'ai
pas la ressource d'appliquer le précepte de l'archi-chancelier, qui
prétend que la question métaphysique la plus obscure (si toutefois elle
repose sur une idée vraie) peut toujours être entendue avec le secours
de l'analyse. Ici, je décompose, j'analyse, et je trouve.... zéro.

Mayence, le 22 septembre 1804.

Hier, les deux princesses de Hesse-Darmstadt qui devaient quitter
Mayence aujourd'hui, étaient à dîner. Le soir, on est allé au théâtre.
Ces dames n'avaient pas de schalls; et Joséphine, ayant craint qu'elles
n'eussent froid, en a fait demander deux pour les leur prêter. Ce matin,
en partant, la princesse mère a écrit un billet très-spirituel,
très-aimable à l'impératrice, pour dire qu'elle gardait les schalls
comme un souvenir. Le billet était fort bien tourné, mais j'ai cru voir
qu'il ne consolait pas Joséphine de la privation des deux schalls qui se
trouvaient être précisément les deux plus beaux de ses schalls blancs.
Elle eût autant aimé que ses femmes en eussent choisi d'autres.

Mayence, le 24 septembre.

Hier, en quittant le salon, nous sommes parties, madame de La
Rochefoucault et moi, pour Francfort[47].

Nous espérions que cette course rapide pourrait être ignorée de
l'empereur. Nous avons passé la matinée à visiter la ville, à acheter
quelques marchandises anglaises, que Joséphine nous avait prié de lui
rapporter; car elle était dans notre confidence. Nous avons quitté
Francfort à trois heures après midi, avec l'intention d'arriver à
Mayence, à six. Ayant été désignée hier pour le dîner, je ne devais pas
m'attendre à l'être encore aujourd'hui, et je pensais avoir tout le
temps nécessaire pour me reposer, faire ma toilette et paraître à huit
heures dans le salon. Quant à madame de Larochefoucault, sa santé est si
faible qu'elle comptait se faire excuser de ne pas paraître ce soir, en
prétextant qu'elle était incommodée. Mais tout cet arrangement s'est
trouvé détruit, au moins relativement à moi. En arrivant, j'ai trouvé un
billet du premier chambellan, qui me désignait pour le dîner. Il était
six heures moins dix minutes; à six heures cinq, j'étais à table.
J'avais cherché à réparer, par le choix d'une très belle robe, la
précipitation de ma toilette. Tout en mangeant mon potage, je me
félicitais d'être arrivée assez tôt pour ne pas trahir le secret de
notre voyage; lorsque l'empereur avec un sourire un peu ironique, m'a
dit que ma robe était bien belle, et m'a demandé si je l'avais rapportée
de Francfort. Il n'y avait plus moyen de nier notre voyage; il fallait
en rire, et tourner la chose en plaisanterie, pour que l'empereur ne
s'en fâchât pas, et c'est ce que j'ai fait. Il a demandé si nous avions
rapporté beaucoup de marchandises anglaises; mais comme rien apparemment
ne l'avait contrarié aujourd'hui, il était dans une disposition d'esprit
assez bienveillante, il ne s'est fâché qu'à moitié.

Mayence, le 25 septembre.

La ville de Mayence donnait un grand bal aujourd'hui à l'impératrice;
mais étant très-incommodée, il lui paraissait impossible de s'y rendre;
elle était dans son lit à cinq heures, avec une forte transpiration de
la fièvre. Napoléon est entré chez elle, il lui a dit qu'il fallait
qu'elle se levât, qu'elle allât à ce bal. Joséphine lui ayant représenté
ses souffrances et le danger de se découvrir, ayant une éruption
très-forte à la peau, Bonaparte l'a tirée brusquement de son lit, par un
bras, et l'a forcée de faire sa toilette. Madame de La Rochefoucault,
qui a été témoin de cette action brutale, me l'a contée, les larmes aux
yeux; Joséphine, avec sa douceur, sa soumission si touchante, s'est
habillée, et a paru une demi-heure au bal.

Mayence, le 26 septembre.

En entendant Napoléon appeler les princesses de Nassau qui étaient au
cercle, _mesdemoiselles_, je souffrais incroyablement. Quelque peu
d'attraits que cette cour ait pour moi, il n'en est pas moins vrai que
j'en fais partie dans cet instant; et je suis humiliée comme française,
que le souverain à la suite duquel je me trouve, ait si peu l'habitude
des usages des cours. Comment ignore-t-il que les princes, entre eux, se
donnent leurs titres respectifs, sans pour cela déroger à leur
puissance? Mais Bonaparte croirait compromettre tout-à-fait la sienne,
s'il en usait ainsi. Il ne manque jamais de dire au prince
archi-chancelier, _monsieur l'électeur_, et _mademoiselle_, à toutes les
princesses; j'en ai vu plus d'une sourire un peu ironiquement.

Mayence, le 27 septembre 1804.

L'impératrice a passé le Rhin ce matin, pour aller faire une visite au
prince et à la princesse de Nassau, au château de Biberich, près de
Mayence. Les troupes du prince étaient sous les armes; tous les
officiers de sa petite cour, en grande tenue. Un déjeuner très-élégant
était servi dans une salle, dont la vue s'étend au loin sur le Rhin, et
offre un coup-d'œil magnifique. C'est une grande et superbe habitation.
En revenant à Mayence, les troupes du prince ont accompagné
l'impératrice jusqu'au bord du Rhin.

Mayence, le 28 septembre.

Napoléon a dit aujourd'hui, devant quarante personnes, à madame Lorges,
dont le mari commande la division: «Ah! madame, quelle horreur que votre
robe! c'est tout-à-fait une vieille tapisserie. C'est bien là le goût
allemand!» (Madame Lorges est allemande.) Je ne sais si la robe est dans
le goût allemand, mais ce que je sais mieux, c'est que ce compliment
n'est pas dans le goût français.

Mayence, le 29 septembre.

Ce soir, en causant dans un coin du salon, avec deux personnes, je ne
sais comment la conversation m'a amenée à parler de cet empereur de la
Chine, qui demandait à Confucius de quelle manière on parlait de lui, de
son gouvernement. «Chacun se tait, lui dit le philosophe, tous gardent
le silence.» C'est ce que je veux, reprit l'empereur, Napoléon, qui
était assez près de moi, causant avec le prince d'Issembourg, s'est
retourné vivement. Je vivrais mille ans, que je n'oublierais jamais le
regard menaçant qu'il m'a lancé. Je ne me suis pas troublée; j'ai
continué ma conversation, et j'ai ajouté que cet empereur de la Chine
ressemblait à beaucoup d'autres, qui sont comme les petits hiboux qui
crient quand on porte de la lumière dans leur nid. Je ne sais si
Napoléon a saisi le sens de cette dernière phrase; mais il a
probablement senti qu'il avait eu tort de paraître se faire
l'application de l'histoire de l'empereur chinois, et sa figure a repris
cette immobilité, ce défaut total d'expression qu'il sait se donner à
volonté.

1er octobre 1804.

Nous avons quitté Mayence hier, pour retourner à Paris, où nous serons
dans peu de jours. Les autorités de tous les pays que nous traversons se
donnent une peine incroyable pour composer des harangues; mais en
vérité, ce sont des soins perdus; car je remarque qu'elles sont toutes
les mêmes. Depuis celle du maire d'un petit village allemand, jusqu'à
celle du président du sénat, on pourrait toutes les traduire par cette
fable, dans laquelle le renard dit au lion:

    «Vous leur fîtes, seigneur,
    En les croquant, beaucoup d'honneur.»



CHAPITRE II.

     PORTRAIT DE L'EMPEREUR.--Intérêt attaché aux moindres détails
     concernant les personnages historiques.--Fleury et Michelot dans le
     rôle du grand Frédéric.--Les Mémoires de Constant consultés par les
     auteurs et par les artistes.--Bonaparte au retour d'Égypte.--Son
     portrait par M. Horace Vernet.--Front de Bonaparte.--Ses
     cheveux.--Couleur et expression de ses yeux.--Sa bouche, ses lèvres
     et ses dents.--Forme de son nez.--Ensemble de sa figure.--Sa
     maigreur extrême.--Circonférence et forme de sa tête.--Nécessité de
     ouater et de briser ses chapeaux.--Forme de ses
     oreilles.--Délicatesse excessive.--Taille de l'empereur.--Son
     cou.--Ses épaules.--Sa poitrine.--Sa jambe et son pied.--Ses
     pieds.--Beauté de sa main et sa coquetterie sur cet
     article.--Habitude de se ronger légèrement les ongles.--Embonpoint
     venu avec l'empire.--Teint de l'empereur.--Tic
     singulier.--Particularité remarquable sur le _cœur_ de
     Napoléon.--Durée de son dîner.--Sage précaution du prince
     Eugène.--Déjeuner de l'empereur.--Sa manière de manger.--Les
     convives accommodans.--Mets favoris de l'empereur.--Le poulet à la
     Marengo.--Usage du café.--Erreur vulgaire sur ce point.--Attention
     conjugale des deux impératrices.--Usage du vin.--Anecdote sur le
     maréchal Augereau.--Erreurs et contes réfutés par
     Constant.--Confiance imprudente de l'empereur.--Fâcheux effets de
     l'habitude de manger trop vite.--Joséphine et Constant
     garde-malades de l'empereur.--L'empereur _mauvais
     malade_.--Tendresse, soins et courage de Joséphine.--Maladies de
     l'empereur.--Ténacité d'un mal gagné au siège de Toulon.--Le
     _colonel_ Bonaparte et le refouloir.--Blessures de l'empereur.--Le
     coup de baïonnette et la balle du carabinier tyrolien.--Répugnance
     pour les médicamens.--Précaution recommandée par le docteur
     Corvisart.--Heure du lever de l'empereur.--Sa familiarité à l'égard
     de Constant.--Conversations avec les docteurs Corvisart et
     Ivan.--Les oreilles tirées et le médecin récalcitrant.--Causeries
     de l'empereur avec Constant.--L'occasion négligée et manquée.--Le
     thé au saut du lit.--Bain de l'empereur.--Lecture des
     journaux.--Premier travail avec le secrétaire.--Robes de chambre
     d'hiver et d'été.--Coiffure de nuit et de bain.--Cérémonie de la
     barbe.--Ablutions, frictions, toilette, etc...--Costume.--Habitude
     de se faire habiller.--Napoléon né pour avoir des valets de
     chambre.--La toilette d'étiquette non rétablie.--Heure du coucher
     de l'empereur.--Sa manière expéditive de se déshabiller.--Comment
     il appelait Constant.--La bassinoire.--La veilleuse.--L'impératrice
     Joséphine lectrice favorite de l'empereur.--Les cassolettes de
     parfums.--Napoléon très-sensible au froid.--Passion pour le
     bain.--Travail de nuit.--Anecdote.--M. le prince de Talleyrand
     endormi dans la chambre de l'empereur.--Boissons de l'empereur
     pendant la nuit.--Excessive économie de l'empereur dans son
     intérieur.--Les étrennes de Constant.--Le pincement
     d'oreilles.--Tendresses et familiarités impériales.--Le prince de
     Neufchâtel.


RIEN n'est à dédaigner dans ce qui se rapporte aux grands hommes. La
postérité se montre avide de connaître jusque dans les plus petites
circonstances leur genre de vie, leur manière d'être, leurs penchans,
leurs moindres habitudes. Lorsqu'il m'est arrivé d'aller au théâtre,
soit dans mes courts momens de loisir, soit à la suite de Sa Majesté,
j'ai remarqué combien les spectateurs aimaient à voir sur la scène
quelque grand personnage historique représenté avec son costume, ses
gestes, ses attitudes et même ses infirmités et ses défauts, tels que
des contemporains en ont transmis la description. J'ai toujours pris
moi-même le plus grand plaisir à voir ces portraits vivans des hommes
célèbres. C'est ainsi que je me souviens fort bien de n'avoir jamais
trouvé autant d'agrément au théâtre que le jour où je vis pour la
première fois jouer la charmante pièce des _Deux Pages_. Fleury, chargé
du rôle du grand Frédéric, rendait si parfaitement la démarche lente, la
parole sèche, les mouvemens brusques et jusqu'à la myopie de ce
monarque, que, dès qu'il entrait en scène, toute la salle éclatait en
applaudissemens. C'était, au dire des personnes assez instruites pour en
juger, l'imitation la plus parfaite et la plus fidèle. Pour moi, je ne
saurais dire si la ressemblance était exacte, mais je sentais que
nécessairement elle devait l'être. Michelot, que j'ai vu depuis dans le
même rôle, ne m'a pas fait moins de plaisir que son devancier. Sans
doute ces deux habiles acteurs ont puisé aux bonnes sources pour
connaître et retracer ainsi les manières de leur modèle. J'éprouve, je
l'avoue, quelque orgueil à penser que ces mémoires pourront procurer aux
lecteurs quelque chose de semblable au plaisir que j'ai essayé de
peindre ici; et que, dans un avenir encore éloigné sans doute, mais qui
pourtant ne peut manquer d'arriver, l'artiste qui voudra faire revivre
et marcher devant des spectateurs le plus grand homme de ce temps sera
obligé, s'il veut être imitateur fidèle, de se régler sur le portrait
que, mieux que personne, je puis tracer d'après nature. Je crois
d'ailleurs que personne ne l'a fait encore, du moins avec autant de
détail.

À son retour d'Égypte, l'empereur était fort maigre et très-jaune, le
teint cuivré, les yeux assez enfoncés, les formes parfaites, bien qu'un
peu grêles alors. J'ai trouvé fort ressemblant le portrait qu'en a fait
M. Horace Vernet, dans son tableau d'_Une revue du premier consul sur la
place du Carrousel_. Son front était très-élevé et découvert; il avait
peu de cheveux, surtout sur les tempes; mais ils étaient très-fins et
très-doux. Il les avait châtains, et les yeux d'un beau bleu, qui
peignaient d'une manière incroyable les diverses émotions dont il était
agité, tantôt extrêmement doux et caressans, tantôt sévères et même
durs. Sa bouche était très-belle, les lèvres égales et un peu serrées,
particulièrement dans la mauvaise humeur. Ses dents, sans être rangées
fort régulièrement, étaient très-blanches et très-bonnes; jamais il ne
s'en est plaint. Son nez, de forme grecque, était irréprochable, et son
odorat excessivement fin. Enfin, l'ensemble de sa figure était
régulièrement beau. Cependant, à cette époque, sa maigreur extrême
empêchait qu'on ne distinguât cette beauté des traits, et il en
résultait pour toute sa physionomie un effet peu agréable. Il aurait
fallu détailler ses traits un à un pour recomposer ensuite et comprendre
la régularité parfaite et la beauté du tout. Sa tête était très-forte,
ayant vingt-deux pouces de circonférence; elle était un peu plus longue
que large, par conséquent un peu aplatie sur les tempes; il l'avait
extrêmement sensible; aussi je lui faisais ouater ses chapeaux, et
j'avais soin de les porter quelques jours dans ma chambre pour les
briser. Ses oreilles étaient petites, parfaitement faites et bien
placées. L'empereur avait aussi les pieds extrêmement sensibles; je
faisais porter ses bottes et ses souliers par un garçon de garde-robe,
appelé Joseph, qui avait exactement le même pied que l'empereur.

* * *

Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes; il avait le cou
un peu court, les épaules effacées, la poitrine large, très-peu velue la
cuisse et la jambe moulées; son pied était petit, les doigts bien rangés
et tout-à-fait exempts de cors ou durillons; ses bras étaient bien faits
et bien attachés; ses mains, admirables; et les ongles ne les déparaient
pas; aussi en avait-il le plus grand soin, comme, au reste, de toute sa
personne, mais sans afféterie. Il se rongeait souvent les ongles, mais
légèrement; c'était un signe d'impatience ou de préoccupation.

* * *

Plus tard il engraissa beaucoup, mais sans rien perdre de la beauté de
ses formes; au contraire, il était mieux sous l'empire que sous le
consulat; sa peau était devenue très-blanche, et son teint animé.

* * *

L'empereur, dans ses momens ou plutôt dans ses longues heures de travail
et de méditation, avait un _tic_ particulier qui semblait être un
mouvement nerveux, et qu'il conserva toute sa vie; il consistait à
relever fréquemment et rapidement l'épaule droite, ce que les personnes
qui ne lui connaissaient pas cette habitude interprétaient quelquefois
en geste de mécontentement et de désapprobation, cherchant avec
inquiétude en quoi et comment elles avaient pu lui déplaire. Pour lui,
il n'y songeait pas, et répétait coup sur coup le même mouvement, sans
s'en apercevoir.

* * *

Une particularité très-remarquable, c'est que l'empereur ne sentit
jamais battre son cœur. Il l'a dit souvent à M. Corvisart ainsi qu'à
moi, et plus d'une fois il nous fit passer la main sur sa poitrine, pour
que nous fissions l'épreuve de cette exception singulière; jamais nous
n'y sentîmes aucune pulsation.

* * *

L'empereur mangeait très-vite: à peine s'il restait douze minutes à
table. Lorsqu'il avait fini de dîner, il se levait et passait dans le
salon de famille; mais l'impératrice Joséphine restait et faisait signe
aux convives d'en faire autant; quelquefois pourtant elle suivait Sa
Majesté, et alors sans doute les dames du palais se dédommageaient dans
leurs appartemens, où on leur servait ce qu'elles désiraient.

* * *

Un jour que le prince Eugène se levait de table immédiatement après
l'empereur, celui-ci se retournant lui dit: «Mais tu n'as pas eu le
temps de dîner, Eugène?--Pardonnez-moi, répondit le prince, j'avais dîné
d'avance.» Les autres convives trouvèrent sans doute que ce n'était pas
_la précaution inutile_. C'était avant le consulat que les choses se
passaient ainsi; car depuis, l'empereur, même lorsqu'il n'était encore
que premier consul, dînait en tête à tête avec l'impératrice, à moins
qu'il n'invitât à sa table quelqu'une des personnes de sa maison, tantôt
l'une, tantôt l'autre, et toutes recevaient cette faveur avec joie. À
cette époque il y avait déjà une cour.

* * *

Le plus souvent, l'empereur déjeunait seul sur un guéridon d'acajou,
sans serviette. Ce repas, plus court encore que l'autre, durait de huit
à dix minutes.

* * *

Je dirai tout à l'heure quel fâcheux effet la mauvaise habitude de
manger trop vite produisait souvent sur la santé de l'empereur. Outre
cette habitude, et même par un premier effet de sa précipitation, il
s'en fallait de beaucoup que l'empereur mangeât proprement. Il se
servait volontiers de ses doigts au lieu de fourchette ou même de
cuiller; on avait soin de mettre à sa portée le plat qu'il préférait. Il
prenait à même, à la façon que je viens de dire, trempait son pain dans
la sauce et dans le jus, ce qui n'empêchait pas le plat de circuler; en
mangeait qui pouvait, et il y avait peu de convives qui ne le pussent
pas. J'en ai même vu qui avaient l'air de considérer ce singulier acte
de courage comme un moyen de faire leur cour. Je veux bien croire aussi
qu'en plusieurs leur admiration pour Sa Majesté faisait taire toute
répugnance, par la même raison qu'on ne se fait aucun scrupule de manger
dans l'assiette et de boire dans le verre d'une personne que l'on aime,
fût-elle d'ailleurs peu recherchée sur la propreté; ce que l'on ne voit
pas, parce que la passion est aveugle. Le plat que l'empereur aimait le
plus était cette espèce de fricassée de poulet à laquelle cette
préférence du vainqueur de l'Italie fit donner le nom de poulet à la
Marengo; il mangeait aussi volontiers des haricots, des lentilles, des
côtelettes, une poitrine de mouton grillée, un poulet rôti. Les mets les
plus simples étaient ceux qu'il aimait le mieux; mais il était difficile
sur la qualité du pain. Il n'est pas vrai que l'empereur fit, comme on
l'a dit, un usage immodéré du café. Il n'en prenait qu'une demi-tasse
après son déjeuner et une autre après son dîner. Cependant il a pu lui
arriver quelquefois, lorsqu'il était dans ses momens de préoccupation,
d'en prendre, sans s'en apercevoir, deux tasses de suite. Mais alors le
café, pris à cette dose, l'agitait et l'empêchait de dormir; souvent
aussi il lui était arrivé de le prendre froid, ou sans sucre, ou trop
sucré. Pour remédier à tous ces inconvéniens, l'impératrice Joséphine se
chargea du soin de verser à l'empereur son café, et l'impératrice
Marie-Louise adopta aussi cet usage. Lorsque l'empereur, après s'être
levé de table, passait dans le petit salon, un page l'y suivait portant
sûr un plateau en vermeil une cafetière, un sucrier et une tasse. Sa
Majesté l'impératrice versait elle-même le café, le sucrait, en humait
quelques gouttes pour le goûter, et l'offrait à l'empereur.

L'empereur ne buvait que du chambertin, et rarement pur. Il n'aimait
guère le vin, et s'y connaissait mal. Cela me rappelle qu'un jour, au
camp de Boulogne, ayant invité à sa table plusieurs officiers, Sa
Majesté fit donner de son vin au maréchal Augereau, et lui demanda avec
un certain air de satisfaction comment il le trouvait. Le maréchal le
dégusta quelque temps en faisant claquer sa langue contre son palais, et
finit par répondre: _Il y en a de meilleur_, de ce ton qui n'était pas
des plus insinuans. L'empereur, qui pourtant s'attendait à une autre
réponse, sourit, comme le reste des convives, de la franchise du
maréchal.

* * *

Il n'est personne qui n'ait entendu dire que Sa Majesté prenait les plus
grandes précautions pour n'être point empoisonnée. C'est un conte à
mettre avec celui de la cuirasse à l'épreuve de la balle et du poignard.
L'empereur poussait au contraire beaucoup trop loin la confiance: son
déjeuner était apporté tous les jours dans une antichambre ouverte à
tous ceux à qui il avait accordé une audience particulière, et ils y
attendaient quelquefois des heures de suite. Le déjeuner de Sa Majesté
attendait aussi fort long-temps; on tenait les plats aussi chauds que
l'on pouvait, jusqu'au moment où elle sortait de son cabinet pour se
mettre à table. Le dîner de Leurs Majestés était porté des cuisines aux
appartemens supérieurs dans des paniers couverts; mais il n'eût point
été difficile d'y glisser du poison; néanmoins jamais aucune tentative
de ce genre n'entra dans la pensée des gens de service, dont le
dévouement et la fidélité à l'empereur, même chez les plus subalternes,
surpassaient tout ce que j'en pourrais dire.

L'habitude de manger précipitamment causait parfois à Sa Majesté de
violens maux d'estomac qui se terminaient presque toujours par des
vomissemens. Un jour, un des valets de chambre de service vint en grande
hâte m'avertir que l'empereur me demandait instamment; que son dîner lui
avait fait mal, et qu'il souffrait beaucoup. Je cours à la chambre de Sa
Majesté, et je la trouve étendue tout de son long sur le tapis; c'était
l'habitude de l'empereur lorsqu'il se sentait incommodé. L'impératrice
Joséphine était assise à ses côtés, et la tête du malade reposait sur
ses genoux. Il geignait et pestait alternativement ou tout à la fois,
car l'empereur supportait ce genre de mal avec moins de force que mille
accidens plus graves que la vie des camps entraîne avec elle; et le
héros d'Arcole, celui dont la vie avait été risquée dans cent batailles,
et même ailleurs que dans les combats, sans étonner son courage, se
montrait on ne peut plus douillet pour un _bobo_. Sa majesté
l'impératrice le consolait et l'encourageait de son mieux; elle, si
courageuse lorsqu'elle avait de ces migraines qui, par leur violence
excessive, étaient une véritable maladie, aurait, si cela eût été
possible, pris volontiers le mal de son époux, dont elle souffrait
peut-être autant que lui-même en le voyant souffrir. «Constant, me
dit-elle dès que j'entrai, arrivez vite, l'empereur a besoin de vous;
faites-lui du thé et ne sortez pas qu'il ne soit mieux.» À peine Sa
Majesté en eut-elle pris trois tasses que déjà le mal diminuait; elle
continuait de tenir sa tête sur les genoux de l'impératrice, qui lui
caressait le front de sa main blanche et potelée, et lui faisait aussi
des frictions sur la poitrine. «Te sens-tu mieux? Veux-tu te coucher un
peu? Je resterai près de ton lit avec Constant.» Cette tendresse
n'était-elle pas bien touchante, surtout dans un rang si élevé? Mon
service intérieur me mettait souvent à portée de jouir de ce tableau
d'un bon ménage.

Pendant que je suis sur le chapitre des maladies de l'empereur, je dirai
quelques mots de la plus grave qu'il ait eue, si l'on en excepte celle
qui causa sa mort.

Au siège de Toulon, en 1793, l'empereur n'étant encore que colonel
d'artillerie, un canonnier fut tué sur sa pièce. _Le colonel Bonaparte_
s'empara du refouloir et chargea lui-même plusieurs coups. Le malheureux
artilleur avait ou plutôt avait eu une gale de la nature la plus
maligne, et l'empereur en fut infecté. Il ne parvint à s'en guérir qu'au
bout de plusieurs années, et les médecins pensaient que cette maladie
mal soignée avait été cause de l'extrême maigreur et du teint bilieux
qu'il conserva long-temps. Aux Tuileries, il prit des bains sulfureux et
garda quelque temps un vésicatoire. Jusque là il s'y était toujours
refusé, parce que, disait-il, il n'avait pas le temps de s'écouter. M.
Corvisart avait vivement insisté pour un cautère. Mais l'empereur, qui
tenait à conserver intacte la forme de son bras, ne voulut point de ce
remède.

C'est à ce même siège qu'il avait été élevé du grade de chef de
bataillon à celui de colonel, à la suite d'une brillante affaire contre
les Anglais, dans laquelle il avait reçu, à la cuisse gauche, un coup de
baïonnette dont il me montra souvent la cicatrice. La blessure qu'il
reçut au pied, à la bataille de Ratisbonne, ne laissa aucune trace, et
pourtant lorsque l'empereur la reçut l'alarme fut dans toute l'armée.

Nous étions à peu près à douze cents pas de Ratisbonne, l'empereur
voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l'affaire terminée.
On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu que l'empereur avait
désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant
vers le maréchal Berthier, il s'écria: «Je suis blessé.» Le coup avait
été si fort que l'empereur était tombé assis; il venait en effet de
recevoir une balle qui l'avait frappé au talon. Au calibre de cette
balle, on reconnut qu'elle avait été lancée par un carabinier tyrolien,
dont l'arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la
ville. On pense bien qu'un pareil événement jeta aussitôt le trouble et
l'effroi dans tout l'état-major. Un aide-de-camp vint me chercher, et
lorsque j'arrivai, je trouvai M. Ivan occupé à couper la botte de Sa
Majesté, dont je l'aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût
encore très-vive, l'empereur ne voulut même pas donner le temps qu'on
lui remît sa botte, et pour donner le change à l'ennemi, et rassurer
l'armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son
état-major et parcourut toutes les lignes. Ce jour-là, comme l'on pense
bien, personne ne déjeuna, et tout le monde alla dîner à Ratisbonne.

Sa Majesté éprouvait une répugnance invincible pour tous les
médicamens, et quand elle en a pris, ce qui arrivait fort rarement,
c'était de l'eau de poulet ou de chicorée, et du sel de tartre. M.
Corvisart lui avait recommandé de rejeter toute boisson qui aurait un
goût âcre et désagréable; c'était, je crois, dans la crainte qu'on ne
cherchât à l'empoisonner.

* * *

À quelque heure que l'empereur se fût couché, j'entrais dans sa chambre
entre sept et huit heures du matin. J'ai déjà dit que ses premières
questions regardaient invariablement l'heure qu'il pouvait être et le
temps qu'il faisait. Quelquefois il se plaignait à moi d'avoir mauvaise
mine. Quand cela était vrai, j'en convenais, comme je disais non quand
je ne le trouvais pas. Dans ce cas, il me tirait les oreilles,
m'appelait en riant _grosse bête_, demandait un miroir, et souvent
avouait qu'il avait voulu me tromper et qu'il se portait bien. Il
prenait ses journaux, demandait le nom des personnes qui étaient dans le
salon d'attente, disait qui il voulait voir, et causait avec l'un ou
l'autre. Quand M. Corvisart venait, il entrait sans attendre d'ordre.
L'empereur se plaisait à le taquiner en parlant de la médecine, dont il
disait que ce n'était qu'un art conjectural, que les médecins étaient
des charlatans, et il citait ses preuves à l'appui, surtout sa propre
expérience. Le docteur ne cédait jamais quand il croyait avoir raison.
Pendant ces conversations, l'empereur se rasait, car j'étais parvenu à
le décider à se charger seul de ce soin. Souvent il oubliait qu'il
n'était rasé que d'un côté. Je l'en avertissais; il riait et achevait
son ouvrage. M. Ivan, chirurgien ordinaire, avait, aussi bien que M.
Corvisart, sa bonne part de critiques et de médisances contre son art.
Ces discussions étaient fort amusantes; l'empereur y était très-gai et
très-causeur, et je crois que quand il n'avait pas d'exemples sous la
main à citer à l'appui de ses raisons, il ne se faisait pas scrupule
d'en inventer. Aussi ces messieurs ne le croyaient-ils pas toujours sur
parole. Un jour, Sa Majesté, suivant sa singulière habitude, s'avisa de
tirer les oreilles d'un de ses médecins (M. Hallé, je crois). Le docteur
se retira brusquement en s'écriant: «Sire, vous me faites mal.»
Peut-être ce mot fut-il assaisonné d'un peu de mauvaise humeur, et
peut-être aussi le docteur avait-il raison. Quoi qu'il en soit, depuis
ce jour ses oreilles ne coururent plus aucun danger.

* * *

Quelquefois, avant de faire entrer le service, Sa Majesté me
questionnait sur ce que j'avais fait la veille. Elle me demandait si
j'avais dîné en ville et avec qui, si l'on m'avait bien reçu, ce que
nous avions à dîner. Souvent aussi elle voulait savoir ce que me
coûtait telle ou telle partie de mon habillement; je le lui disais, et
alors l'empereur se récriait sur les prix, et me disait que, quand il
était sous-lieutenant, tout était bien moins cher, qu'il avait souvent
mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu'il y dînait fort bien
pour 40 sous. Plusieurs fois il me parla de ma famille, de ma sœur, qui
était religieuse avant la révolution et qui avait été contrainte de
quitter son couvent. Un jour il me demanda si elle avait une pension et
de combien elle était. Je le lui dis, et j'ajoutai que cela ne suffisant
pas à ses besoins, je lui faisais moi-même une pension, ainsi qu'à ma
mère. Sa Majesté me dit de m'adresser au duc de Bassano, pour qu'il lui
fît son rapport à ce sujet, voulant bien traiter ma famille. Je ne
profitai point de cette bonne disposition de Sa Majesté; car alors
j'étais assez heureux pour pouvoir venir au secours de mes parens. Je ne
pensais pas à l'avenir, qui me semblait ne devoir rien changer à mon
sort, et je me faisais scrupule de mettre, pour ainsi dire, les miens à
la charge de l'état. J'avoue que depuis, j'ai plus d'une fois été tenté
de me repentir de cet excès de délicatesse, dont j'ai vu peu de
personnes, tant au dessus qu'au dessous de ma condition, donner ou
suivre l'exemple.

À son lever, l'empereur prenait habituellement une tasse de thé ou de
feuilles d'oranger; s'il prenait un bain, il y entrait immédiatement au
sortir du lit, et là se faisait lire par un secrétaire (par M. de
Bourrienne jusqu'en 1804), ses dépêches et les journaux; quand il ne
prenait pas de bain, il s'asseyait au coin du feu, et se faisait faire
ainsi, ou fort souvent faisait lui-même cette lecture. Il dictait au
secrétaire ses réponses et les observations que lui suggérait la lecture
de ces papiers. Au fur et à mesure qu'il les avait parcourus, il les
jetait sur le parquet, sans aucun ordre. Le secrétaire ensuite les
ramassait et les mettait en ordre, pour les emporter dans le cabinet
particulier. Sa Majesté, avant sa toilette, passait, en été, un pantalon
de piqué blanc et une robe de chambre pareille; en hiver, un pantalon et
une robe de chambre de molleton. Elle avait sur la tête un madras noué
sur le front et dont les deux coins de derrière tombaient jusque sur son
cou. L'empereur mettait lui-même, le soir, cette coiffure on ne peut pas
moins élégante. Lorsqu'il sortait du bain on lui présentait un autre
madras, car le sien était toujours mouillé dans le bain, où il se
tournait et retournait sans cesse. Le bain pris ou les dépêches lues, il
commençait sa toilette. Je le rasais, avant que je lui eusse appris à se
raser lui-même. Quand l'empereur eut pris cette habitude, il se servit
d'abord, comme tout le monde, d'un miroir attaché à la fenêtre; mais il
s'en approchait de si près et se barbouillait si brusquement de savon,
que la glace, les carreaux, les rideaux, la toilette et l'empereur
lui-même en étaient inondés; pour remédier à cet inconvénient, le
service s'assembla en conseil, et il fut résolu que Roustan tiendrait le
miroir à Sa Majesté. Lorsque l'empereur était rasé d'un côté, il
tournait l'autre côté au jour et faisait passer Roustan de gauche à
droite ou de droite à gauche, suivant le côté par lequel il avait
d'abord commencé. On transportait aussi la toilette. Sa barbe faite,
l'empereur se lavait le visage et les mains, et se faisait les ongles
avec soin; ensuite je lui ôtais son gilet de flanelle et sa chemise et
lui frottais tout le buste avec une brosse de soie extrêmement douce. Je
le frictionnais ensuite d'eau de Cologne, dont il faisait une grande
consommation de cette manière; car tous les jours on le brossait et
arrangeait ainsi. C'est en Orient qu'il avait pris cette habitude
hygiénique, dont il se trouvait fort bien, et qui en effet est
excellente. Tous ces préparatifs terminés, je lui mettais aux pieds de
légers chaussons de flanelle ou de cachemire, des bas de soie blancs (il
n'en a jamais porté d'autres), un caleçon de toile très-fine ou de
futaine, et tantôt une culotte de casimir blanc avec des bottes molles
à l'écuyère, tantôt un pantalon collant de la même étoffe et de la même
couleur, avec de petites bottes à l'anglaise qui lui venaient au milieu
du mollet. Elles étaient garnies de petits éperons en argent qui
n'avaient pas plus de six lignes de longueur. Toutes ses bottes étaient
ainsi éperonnées. Je lui mettais ensuite son gilet de flanelle et sa
chemise, une cravate très-mince de mousseline, et par-dessus un col en
soie noire; enfin un gilet rond de piqué blanc, et soit un habit de
chasseur, soit un habit de grenadier, mais plus souvent le premier. Sa
toilette achevée, on lui présentait son mouchoir, sa tabatière et une
petite boîte en écaille remplie de réglisse anisé coupé très fin. On
voit, par ce qui précède, que l'empereur se faisait habiller de la tête
aux pieds; il ne mettait la main à rien, se laissant faire comme un
enfant, et pendant ce temps s'occupait de ses affaires.

* * *

J'ai oublié de dire qu'il se servait, pour ses dents, de cure-dents de
buis et d'une brosse trempée dans de l'opiat.

* * *

L'empereur était né, pour ainsi dire, homme à valets de chambre.
Général, il en avait jusqu'à trois, et il se faisait servir avec autant
de luxe que dans la plus haute fortune; dès cette époque, il recevait
tous les soins que je viens de décrire, et dont il lui était presque
impossible de se passer. L'étiquette n'a rien changé de ce côté; elle a
augmenté le nombre de ses serviteurs, les a décorés de titres nouveaux,
mais elle n'aurait pu l'entourer de plus de soins. Il ne se soumit que
très-rarement à la grande étiquette royale; jamais, par exemple, le
grand-chambellan ne lui a passé sa chemise; une fois seulement, au repas
que la ville de Paris lui offrit lors du couronnement, le grand-maréchal
lui présenta à laver. Je ferai la description de la toilette du jour du
sacre, et l'on pourra voir que, ce jour-là même, sa majesté l'empereur
des Français n'exigea pas d'autre cérémonial que celui auquel avaient
été accoutumés le général Bonaparte et le premier consul de la
république.

* * *

L'empereur n'avait point d'heure fixe pour se coucher; tantôt il se
mettait au lit à dix ou onze heures du soir, tantôt, et le plus souvent,
il veillait jusqu'à deux, trois et quatre heures du matin. Il était
bientôt déshabillé, car son habitude était de jeter, en entrant dans sa
chambre, chaque partie de son habillement à tort et à travers: son habit
par terre, son grand cordon sur le tapis, sa montre à la volée sur le
lit, son chapeau au loin sur un meuble, et ainsi de tous ses vêtemens
l'un après l'autre. Lorsqu'il était de bonne humeur, il m'appelait d'une
voix forte, par cette espèce de cri: _Ohé, oh! oh!_ D'autres fois, quand
il n'était pas content, c'était: _Monsieur! Monsieur Constant!_ En toute
saison il fallait lui bassiner son lit; ce n'était que dans les plus
grandes chaleurs qu'il s'en dispensait. L'habitude qu'il avait de se
déshabiller à la hâte faisait que, lorsque j'arrivais, je n'avais
souvent presque rien à faire que de lui présenter son madras; j'allumais
ensuite sa veilleuse, qui était en vermeil et recouverte pour donner
moins de lumière. Lorsqu'il ne s'endormait pas tout de suite, il faisait
appeler un de ses secrétaires ou bien l'impératrice Joséphine pour lui
faire la lecture; personne ne pouvait mieux que Sa Majesté s'acquitter
de cet office, pour lequel l'empereur la préférait à tous ses lecteurs;
elle lisait avec ce charme particulier qui se mêlait à toutes ses
actions. Par ordre de l'empereur, on brûlait dans sa chambre, dans de
petites cassolettes en vermeil, tantôt du bois d'aloès, tantôt du sucre
ou du vinaigre. Presque toute l'année il fallait du feu dans tous ses
appartemens; il était habituellement très-sensible au froid. Lorsqu'il
voulait dormir, je rentrais prendre son flambeau et montais chez moi. Ma
chambre était au dessus de l'appartement de Sa Majesté; Roustan et un
valet de chambre de service couchaient dans le petit salon attenant à la
chambre de l'empereur. S'il avait besoin de moi la nuit, un garçon de
garde-robe, qui couchait à côté, dans l'antichambre, venait me chercher.
Jour et nuit on tenait de l'eau chaude pour son bain; car souvent, à
toute heure de la nuit comme de la journée, il lui prenait fantaisie
d'en prendre un. M. Ivan paraissait, tous les soirs et tous les matins,
au lever et au coucher de Sa Majesté.

* * *

On sait que l'empereur faisait souvent appeler ses secrétaires et même
ses ministres pendant la nuit. Pendant son séjour à Varsovie, en 1806,
M. le prince de Talleyrand reçoit un jour un message à minuit passé; il
arrive aussitôt et s'entretient long-temps avec l'empereur; le travail
se prolonge assez avant dans la nuit, et Sa Majesté, fatiguée, finit par
tomber dans un sommeil profond; le prince de Bénévent, qui aurait
craint, en sortant, soit de réveiller l'empereur, soit d'être rappelé
pour continuer la conversation, jette les yeux autour de lui, aperçoit
un canapé commode, s'y étend et s'endort. M. Menneval, secrétaire de Sa
Majesté, ne voulait se coucher qu'après la sortie du ministre,
l'empereur pouvant avoir besoin de lui dès que M. de Talleyrand se
serait retiré; aussi s'impatientait-il beaucoup d'une si longue
audience. De mon côté, je n'étais pas de meilleure humeur, dans
l'impossibilité où je me trouvais de me livrer au sommeil, avant d'avoir
ôté le flambeau de nuit de Sa Majesté. M. Menneval vint dix fois me
demander si M. le prince de Talleyrand était sorti. «Il est encore là,
lui dis-je, j'en suis sûr, et pourtant je n'entends rien.» Enfin je le
priai de se tenir dans la pièce où j'étais, et sur laquelle s'ouvrait la
porte d'entrée, tandis que j'irais me mettre en sentinelle dans un
cabinet de dégagement sur lequel la chambre de l'empereur avait une
autre sortie; et il fut convenu que celui des deux qui verrait sortir le
prince avertirait l'autre. Deux heures sonnent, puis trois, puis quatre;
personne ne paraît; pas le moindre mouvement dans la chambre de Sa
Majesté. Perdant patience à la fin, j'entr'ouvre la porte le plus
doucement possible; mais l'empereur, dont le sommeil était fort léger,
s'éveille en sursaut et demande d'une voix forte: «Qui est là? qui va
là? qu'est-ce?» Je répondis que, pensant que M. le prince de Bénévent
était sorti, je venais chercher le flambeau de Sa Majesté. «Talleyrand!
Talleyrand! s'écrie vivement Sa Majesté; où donc est-il? et le voyant
s'éveiller: Eh bien, je crois qu'il s'est endormi! Comment, coquin, vous
dormez chez moi! ah! ah!» Je sortis sans emporter la lumière, ils se
remirent à causer, et M. Menneval et moi nous attendîmes la fin du
tête-à-tête jusqu'à cinq heures du matin.

* * *

L'empereur avait eu l'habitude de prendre, en travaillant ainsi la nuit,
du café à la crême ou du chocolat; mais il y avait renoncé, et sous
l'empire il ne prenait plus rien, sinon de temps en temps, mais
très-rarement, soit du punch doux et léger comme de la limonade, soit,
comme à son lever, une infusion de feuilles d'oranger ou de thé.

* * *

L'empereur qui dota si magnifiquement la plupart de ses généraux, qui se
montra si libéral pour ses armées, et à qui, d'un autre côté, la France
doit tant et de si beaux monumens, était peu généreux, et il faut le
dire, un peu avare dans son intérieur. Peut-être ressemblait-il à ces
riches vaniteux qui économisent de très près dans leur famille, pour
briller davantage au dehors. Il faisait très-peu, pour ne pas dire point
de cadeaux à sa maison. Le jour de l'an même se passait pour lui sans
bourse délier; quand je le déshabillais la veille de ce jour-là: «Eh
bien, monsieur Constant, me disait-il en me pinçant l'oreille, que me
donnerez-vous pour mes étrennes?» La première fois qu'il me fit cette
question, je lui répondis que je lui donnerais ce qu'il voudrait, mais
j'avoue que j'espérais bien que, le lendemain, ce ne serait pas moi qui
donnerais des étrennes. Il paraît que l'idée ne lui en vint pas, car
personne n'eut à le remercier de ses dons, et depuis, il ne se départit
jamais de cette règle d'économie domestique. À propos de ce pincement
d'oreilles, sur lequel je suis revenu tant de fois, parce que Sa Majesté
y revenait très-souvent, il faut que je dise, pendant que j'y pense et
pour en finir, que l'on se tromperait beaucoup de croire qu'il se
contentât de toucher légèrement la partie en butte à ses marques de
faveur; il serrait au contraire très-rudement, et j'ai remarqué qu'il
serrait d'autant plus fort qu'il était de meilleure humeur. Quelquefois,
au moment où j'entrais dans sa chambre pour l'habiller, il accourait sur
moi comme un furieux, et en me saluant de son bonjour favori: _Eh bien,
monsieur le drôle?_ il me pinçait les deux oreilles à la fois, de façon
à me faire crier; il n'était même pas rare qu'il ajoutât à ces douces
caresses une ou deux tapes assez bien appliquées; j'étais sûr alors de
le trouver tout le reste de la journée d'une humeur charmante, et plein
de bienveillance comme je l'ai vu si souvent. Roustan, et même le
maréchal Berthier, prince de Neufchâtel, recevaient leur bonne part de
ces tendresses impériales; souvent je leur en ai vu les joues tout
enluminées et les yeux presque pleurans.



CHAPITRE III.

     Somme fixée par l'empereur pour sa toilette.--Les budgets
     écourtés.--La place de 1,000 écus et le revenu d'une
     commune.--_Quand j'étais sous-lieutenant_.--Idée fixe de l'empereur
     en matière d'économies.--Les fournisseurs et les agens
     comptables.--La voiture de Constant supprimée par le grand-écuyer
     et rendue par l'empereur.--L'empereur jetant au feu les livres qui
     lui déplaisaient.--L'Allemagne de madame la baronne de
     Staël.--L'empereur surveillant les lectures des gens de sa
     maison.--Comment l'empereur montait à cheval.--Éducation de ses
     chevaux.--M. Jardin, écuyer de l'empereur.--Chevaux favoris de
     l'empereur.--Le cheval du mont Saint-Bernard et de Marengo admis à
     la pension de retraite.--Intelligence et fierté d'un cheval arabe
     de l'empereur.--L'équitation et la voltige enseignées aux pages de
     l'empereur.--L'empereur à la chasse.--Le cerf sauvé par
     Joséphine.--Mauvaise humeur et dureté d'une dame d'honneur de
     l'impératrice.--L'empereur a-t-il jamais été blessé à la
     chasse?--Napoléon mauvais tireur.--La chasse aux
     faucons.--Fauconnerie envoyée par le roi de Hollande.--Goût de
     l'empereur pour le spectacle.--Les prédilections.--Le grand
     Corneille et _Cinna_.--_La Mort de César_.--Représentations sur le
     théâtre de Saint-Cloud.--MM. Baptiste cadet et Michaut.--_Les
     Vénitiens_ de M. Arnault père.--Conversations littéraires de
     l'empereur, très-profitables pour Constant.--Usage du
     tabac.--Erreurs populaires.--Tabatières de l'empereur.--Les
     gazelles de Saint-Cloud.--La pipe de l'ambassadeur
     persan.--L'empereur mal habile à fumer.--Constant lui donne une
     première et unique leçon de _pipe_.--Maladresse et dégoût de
     l'empereur.--Opinion sur les fumeurs.--Vêtemens de l'empereur.--La
     redingote grise.--Aversion de l'empereur pour les changemens de
     mode.--Supercherie de Constant pour amener l'empereur à les
     suivre.--Élégance du roi de Naples.--Discussion sur la toilette
     entre l'empereur et Murat.--Calembourg royal.--Velléité
     d'élégance.--Le tailleur Léger.--Napoléon et le bourgeois
     gentilhomme.--L'habit habillé et la cravate noire.--Vestes et
     culottes de l'empereur.--Habitude d'écolier.--Les taches
     d'encre.--Bas et souliers de l'empereur.--Autre habitude.--Boucles
     de l'empereur.--Napoléon ayant le même cordonnier à
     l'École-Militaire et sous l'empire.--Le cordonnier mandé dans la
     chambre de l'empereur.--Embarras et naïveté.--Linge et marque de
     l'empereur.--La flanelle d'Angleterre.--L'impératrice Joséphine et
     les gilets de cachemire.--Mensonge de la _cuirasse_.--Bonbonnière
     de l'empereur.--Décorations de l'empereur.--L'épée
     d'Austerlitz.--Sabres de l'empereur.--Voyages de
     l'empereur.--Pourquoi l'empereur n'annonçait pas d'avance le moment
     de son départ, ni le terme de son voyage.--Ordres dans les dépenses
     faites en route.--Présens, gratifications et bienfaits.--Questions
     faites aux curés.--Les ecclésiastiques décorés de l'étoile de la
     Légion-d'Honneur.--Aversion de l'empereur pour les réponses
     embarrassées.--Le service en voyage.--Anecdotes.--Le capitaine par
     méprise. Passe-droit fait à un vétéran.--Réponse
     militaire.--Réparation.


La somme fixée pour la toilette de Sa Majesté était de 20,000 francs, et
l'année du sacre elle entra dans une grande colère, parce que cette
somme avait été de beaucoup dépassée. Ce n'était jamais qu'en tremblant
qu'on lui présentait les divers budgets des dépenses de sa maison.
Toujours il retranchait et rognait, et recommandait toutes sortes de
réformes. Je me souviens que lui demandant pour quelqu'un une place de
3,000 francs, qu'il m'accorda, je le vis se récrier: «Trois mille
francs! mais savez-vous bien que c'est le revenu d'une de mes communes?
Quand j'étais sous-lieutenant, je ne dépensais pas cela.» Ce mot
revenait sans cesse dans les avertissemens de l'empereur aux personnes
de sa familiarité, et _quand j'avais l'honneur d'être sous-lieutenant_
était souvent dans sa bouche, et toujours pour faire des exhortations ou
des comparaisons d'économie.

À propos de ces présentations de budgets, je me rappelle une
circonstance qui doit trouver place dans mes mémoires, puisqu'elle m'est
toute personnelle et que de plus elle peut donner une idée de la manière
dont Sa Majesté entendait les économies. Elle partait de l'idée souvent
fort juste, selon moi, que, dans ses dépenses particulières comme dans
les dépenses publiques, même en supposant de la probité aux agens
(supposition que l'empereur était toujours, j'en conviens, peu disposé à
faire), on aurait pu faire les mêmes choses pour beaucoup moins
d'argent. Ainsi quand il exigeait des diminutions, ce n'était point sur
le nombre des objets de dépense qu'il voulait les faire porter, mais sur
le taux auquel ces objets étaient estimés par les fournisseurs. J'aurai
lieu de citer ailleurs quelques exemples de l'influence qu'exerçait
cette idée sur la conduite de Sa Majesté à l'égard des agens comptables
de son gouvernement. Voici, pour le présent, ce qui me regarde: un jour
de règlement des divers budgets particuliers, l'empereur se récria
beaucoup sur la dépense des écuries, et biffa une somme considérable. M.
le grand-écuyer, pour parvenir aux économies exigées, retrancha à
plusieurs personnes de la maison leur voiture; la mienne fut comprise
dans la réforme. Quelques jours après l'exécution de cette mesure, Sa
Majesté me chargea d'une commission pour laquelle il fallait une
voiture. Je lui dis que, n'ayant plus la mienne, force m'était de ne pas
obéir à ses ordres. L'empereur alors de s'écrier que ce n'était pas là
son intention, que M. de Caulaincourt comprenait mal les économies; et
lorsqu'il revit M. le duc de Vicence, il lui dit qu'il ne voulait pas
qu'il fût touché à rien de ce qui me concernait.

L'empereur lisait quelquefois le matin les nouveautés et les romans du
jour. Quand un ouvrage lui déplaisait, il le jetait au feu. On aurait
tort de croire qu'il n'y avait que les livres mauvais qui fussent ainsi
brûlés. Quand l'auteur n'était pas de ceux qu'il aimait, ou qu'il
parlait trop bien d'un peuple étranger, cela suffisait pour que le
volume fût condamné aux flammes. J'ai vu Sa Majesté jeter au feu un tome
de l'ouvrage de madame la baronne de Staël sur l'Allemagne. S'il nous
trouvait, le soir, occupés à lire dans le petit salon où nous
l'attendions à l'heure du coucher, il regardait quels livres nous
lisions, et quand c'étaient des romans, ils étaient brûlés sans
miséricorde. Sa Majesté manquait rarement d'ajouter une petite semonce à
la confiscation, et de demander au délinquant _si un homme ne pouvait
pas faire une meilleure lecture_. Un matin qu'il avait parcouru et jeté
au feu un livre de je ne sais quel auteur, Roustan se baissa pour le
retirer; mais l'empereur s'y opposa en lui disant: «Laisse donc brûler
ces cochonneries-là; c'est tout ce qu'elles méritent.»

L'empereur montait à cheval sans grâce, et je crois qu'il n'y aurait pas
toujours été très-solide si l'on n'avait pas mis tant de soin à ne lui
donner que des chevaux parfaitement dressés. Il n'était pas sur ce point
de précautions que l'on ne prît. Les chevaux destinés au service
personnel de l'empereur passaient par un rude noviciat avant d'arriver
jusqu'à l'honneur de le porter. On les accoutumait à souffrir, sans
faire le moindre mouvement, des tourmens de toute espèce, des coups de
fouet sur la tête et sur les oreilles; on battait le tambour, on leur
tirait aux oreilles des coups de pistolet et des boîtes d'artifice; on
agitait des drapeaux devant leurs yeux; on leur jetait dans les jambes
de lourds paquets, quelquefois même des moutons et des cochons. Il
fallait qu'au milieu du galop le plus rapide (l'empereur n'aimait que
cette allure) il pût arrêter son cheval tout court. Il ne lui fallait
enfin que des chevaux brisés. M. Jardin père, écuyer de Sa Majesté,
s'acquittait de sa pénible charge avec beaucoup d'adresse et d'habileté;
aussi l'empereur en faisait-il le plus grand cas.

Sa Majesté tenait beaucoup à ce que ses chevaux fussent très-beaux, et
dans les dernières années de son règne elle ne montait que des chevaux
arabes. Il y eut quelques-uns de ces nobles animaux que l'empereur
affectionna, entre autres _la Styrie_, qu'il montait au Saint-Bernard et
à Marengo. Après cette dernière campagne, il voulut que son favori finît
sa vie dans le luxe du repos. Marengo et le grand Saint-Bernard étaient
déjà une carrière assez bien remplie. L'empereur eut aussi pendant
quelques années un cheval arabe d'un rare instinct, et qui lui plaisait
beaucoup. Tout le temps qu'il attendait son cavalier, il eût été
difficile de lui découvrir la moindre grâce; mais dès qu'il entendait
les tambours battre aux champs, ce qui annonçait la présence de Sa
Majesté, il se redressait avec fierté, agitait sa tête en tous sens,
battait du pied la terre, et jusqu'au moment où l'empereur en
descendait, son cheval était le plus beau qu'on eût pu voir. Sa Majesté
faisait cas des bons écuyers; aussi rien n'était négligé pour que ses
pages reçussent sous ce rapport l'éducation la plus soignée. Outre qu'on
les instruisait à monter solidement et avec grâce, ils pratiquaient
encore des exercices de voltige dont il semblerait qu'on dût avoir
besoin seulement au Cirque-Olympique. C'était même un des écuyers de
MM. Franconi qui était chargé de cette partie de l'éducation des pages.

L'empereur, comme on l'a dit ailleurs, ne prenait du plaisir de la
chasse qu'autant qu'il en fallait pour se conformer aux exigences de
l'usage qui font de ce royal exercice un accompagnement nécessaire du
trône et de la couronne. Pourtant je l'ai vu quelquefois s'y livrer
assez long-temps pour faire croire qu'il ne s'y ennuyait pas. Il chassa
un jour dans la forêt de Rambouillet depuis six heures du matin jusqu'à
huit heures du soir; c'était un cerf qui avait causé cette excursion
extraordinaire, et je me rappelle qu'on revint même sans l'avoir forcé.
Dans une des chasses impériales de Rambouillet, à laquelle assistait
l'impératrice Joséphine, un cerf poursuivi par les chasseurs vint se
jeter sous la voiture de l'impératrice. Cet asile ne le trahit pas, car
sa majesté, touchée des larmes du pauvre animal, demanda sa grâce à
l'empereur. Le cerf fut épargné, et la bonne Joséphine lui attacha
elle-même autour du cou un collier d'argent, qui devait attester sa
délivrance et le protéger contre les attaques de tous les chasseurs.

Il y eut une des dames de S. M. l'impératrice qui montra un jour moins
d'humanité qu'elle, et la réponse qu'elle fit à l'empereur déplut
singulièrement à celui-ci, qui aimait la douceur et la pitié dans les
femmes. On chassait depuis quelques heures dans le bois de Boulogne;
l'empereur s'approcha de la calèche de l'impératrice Joséphine, et se
mit à causer avec cette dame, qui portait un des noms les plus anciens
et les plus nobles de France, et qui sans l'avoir, dit-on, désiré, avait
été placée auprès de l'impératrice. Le prince de Neufchâtel vint dire
que le cerf était aux abois. «Madame, dit galamment l'empereur à madame
de C***, que voulez-vous qu'on fasse du cerf? je remets son sort
entre vos mains.--Faites-en, sire, répondit-elle, ce qu'il vous plaira.
Je ne m'y intéresse guère.» L'empereur la regarda froidement, et dit au
grand-veneur: «Puisque le cerf a le malheur de ne point intéresser
madame de C***, il ne mérite pas de vivre: faites-le mettre à mort!»
Et là-dessus S. M. tourna la bride de son cheval et s'éloigna.
L'empereur avait été choqué d'une telle réponse, et il la répéta le
soir, au retour de la chasse, dans des termes peu flatteurs pour madame
de C***.

On lit dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_ que l'empereur ayant été,
dans une chasse, renversé et blessé par un sanglier, en avait au doigt
une forte contusion. Je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais eu
connaissance d'un pareil accident arrivé à S. M.

L'empereur n'appuyait pas bien son fusil à l'épaule, et comme il faisait
charger et bourrer fort, il ne tirait jamais sans en avoir le bras tout
noirci. Je frottais la place meurtrie avec de l'eau de Cologne, et S. M.
n'y pensait plus.

Les dames suivaient la chasse en calèche. On dressait ordinairement une
table dans la forêt pour le déjeuner, auquel toutes les personnes de la
chasse étaient invitées.

L'empereur essaya une fois d'une chasse au faucon dans la plaine de
Rambouillet. Cette chasse avait été commandée pour mettre à l'essai la
fauconnerie que le roi de Hollande (Louis) avait envoyée en présent à S.
M. Toute la maison s'était fait une fête de voir cette chasse, dont on
avait tant entendu parler; mais l'empereur parut s'y plaire encore moins
qu'aux chasses à courre et au tir, et la fauconnerie ne resservit
jamais.

S. M. aimait beaucoup le spectacle. Elle avait une préférence marquée
pour la tragédie française et l'opéra italien. Corneille était son
auteur favori; j'ai vu constamment sur sa table quelque volume des
œuvres de ce grand poète. Très-souvent j'ai entendu l'empereur déclamer,
en marchant dans sa chambre, des vers de Cinna, ou cette tirade de _la
Mort de César_:

    César, tu vas régner. Voici le jour auguste
    Où le peuple romain, pour toi toujours injuste,
    Etc., etc.

Sur le théâtre de Saint-Cloud, le spectacle d'une soirée n'était souvent
que de pièces et de morceaux. On prenait un acte d'un opéra, un acte
d'un autre, ce qui était fort contrariant pour les spectateurs, que la
première pièce avait commencé à intéresser. Souvent aussi on jouait des
comédies, et c'était alors grande joie pour la maison. L'empereur
lui-même y prenait beaucoup de plaisir. Combien de fois je l'ai vu se
pâmer de rire en voyant Baptiste cadet dans _les Héritiers_. Michaut
l'amusait aussi beaucoup dans _la Partie de Chasse de Henri IV_.

Je ne sais plus en quelle année, pendant un voyage de la cour à
Fontainebleau, on représenta devant l'empereur la tragédie des
_Vénitiens_, de M. Arnault père. Le soir au coucher, Sa Majesté causa de
la pièce avec le maréchal Duroc, et donna son jugement appuyé sur
beaucoup de raisons. Les éloges comme les censures furent motivés et
discutés; le grand-maréchal parla peu; l'empereur ne tarissait pas. Bien
que très-pauvre juge en pareilles matières, c'était pour moi une chose
très-amusante, et aussi très-instructive, que d'entendre ainsi
l'empereur discourir des pièces anciennes ou nouvelles qui étaient
jouées sous ses yeux. Ses observations et ses remarques n'auraient pas
manqué, j'en suis certain, d'être très-profitables aux auteurs, s'ils
avaient été comme moi à même de les entendre. Pour moi, si j'y ai gagné
quelque chose, c'est de pouvoir en parler ici un peu (quoique bien peu)
plus pertinemment qu'un aveugle des couleurs; pourtant, de crainte de
mal dire, je retourne aux choses qui sont de mon _département_.

On a dit que Sa Majesté prenait beaucoup de tabac, que, pour en prendre
plus vite et plus souvent, elle en mettait dans une poche de son gilet,
doublée de peau pour cet usage; ce sont autant d'erreurs: l'empereur n'a
jamais pris du tabac que dans ses tabatières, et quoiqu'il en consommât
beaucoup, il n'en prenait que très-peu. Il approchait sa prise de ses
narines comme simplement pour la sentir, et la laissait tomber ensuite.
Il est vrai que la place où il se trouvait en était couverte; mais ses
mouchoirs, témoins irrécusables en pareille matière, étaient à peine
tachés, bien qu'ils fussent blancs et de batiste très-fine; certes ce ne
sont pas là les marques d'un priseur. Souvent il se contentait de
promener sous son nez sa tabatière ouverte pour respirer l'odeur du
tabac qu'elle contenait. Ses boîtes étaient étroites, ovales, à
charnières, en écaille noire, doublées en or, ornées de camées ou de
médailles antiques en or et en argent. Il avait eu des tabatières
rondes, mais comme il fallait deux mains pour les ouvrir, et que dans
cette opération il laissait tomber tantôt la boîte, tantôt le couvert,
il s'en était dégoûté. Son tabac était râpé fort gros, et se composait
ordinairement de plusieurs sortes de tabacs mélangées ensemble. Souvent
il s'amusait à en faire manger aux gazelles qu'il avait à Saint-Cloud.
Elles en étaient très-friandes, et quoiqu'on ne peut plus sauvages pour
tout le monde, elles s'approchaient sans crainte de Sa Majesté.

L'empereur n'eut qu'une seule fois fantaisie d'essayer de la pipe;
voici à quelle occasion: l'ambassadeur persan (ou peut-être
l'ambassadeur turc qui vint à Paris sous le consulat) avait fait présent
à sa Majesté d'une fort belle pipe à l'orientale. Il lui prit un jour
envie d'en faire l'essai, et il fit préparer tout ce qu'il fallait pour
cela. Le feu ayant été appliqué au récipient, il ne s'agissait plus que
de le faire se communiquer au tabac, mais à la manière dont Sa Majesté
s'y prenait, elle n'en serait jamais venue à bout. Elle se contentait
d'ouvrir et de fermer alternativement la bouche, sans aspirer le moins
du monde. «Comment diable! s'écria-t-elle enfin, cela n'en finit pas.»
Je lui fis observer qu'elle s'y prenait mal, et lui montrai comment il
fallait faire. Mais l'empereur en revenait toujours à son espèce de
bâillement. Ennuyé de ses vains efforts, il finit par me dire d'allumer
la pipe. J'obéis et la lui rendis en train. Mais à peine en eut-il
aspiré une bouffée, que la fumée qu'il ne sut point chasser de sa
bouche, tournoyant autour du palais, lui pénétra dans le gosier, et
ressortit par les narines et par les yeux. Dès qu'il put reprendre
haleine, «Ôtez-moi cela! quelle infection! oh les cochons! le cœur me
tourne.» Il se sentit en effet comme incommodé pendant au moins une
heure, et renonça pour toujours à un _plaisir_ «dont l'habitude,
disait-il, n'était bonne qu'à désennuyer les fainéans.»

L'empereur ne mettait dans ses vêtemens d'autre recherche que celle de
la finesse de l'étoffe et de la commodité. Ses fracs, ses habits et la
redingote grise si fameuse, étaient des plus beaux draps de Louviers.
Sous le consulat, il portait, comme c'était alors la mode, les basques
de son habit extrêmement longues. Plus tard, la mode ayant changé, on
les porta plus courtes, mais l'empereur tenait singulièrement à la
longueur des siennes, et j'eus beaucoup de peine à le décider à y
renoncer. Ce ne fut même que par une supercherie que j'en vins
tout-à-fait à bout. À chaque nouvel habit que je faisais faire pour Sa
Majesté, je recommandais au tailleur de raccourcir les pans d'un bon
pouce, jusqu'à ce qu'enfin, sans que l'empereur s'en aperçût, ils ne
furent plus ridicules. Il ne renonçait pas plus aisément sur ce point
que sur tous les autres, à ses anciennes habitudes, et il voulait
surtout ne pas être gêné: aussi parfois ne brillait-il pas par
l'élégance. Le roi de Naples, l'homme de France qui se mettait avec le
plus de recherche et presque toujours avec le meilleur goût, se
permettait quelquefois de le plaisanter doucement sur sa toilette.
«Sire, disait-il à l'empereur, Votre Majesté s'habille trop _à la papa_.
De grâce, sire, donnez à vos fidèles sujets l'exemple du bon goût.--Ne
faut-il pas, pour vous plaire, répondait l'empereur, que je me mette
comme un muscadin, comme un petit-maître, enfin comme sa majesté le roi
de Naples et des Deux-Siciles? Je tiens à mes habitudes, moi.--Oui,
sire, et à vos _habits tués_, ajouta une fois le roi.--Détestable!
s'écria l'empereur, cela est digne de Brunet;» et ils rirent un instant
de ce jeu de mots, tout en le déclarant tel que l'avait jugé l'empereur.

Cependant ces discussions sur la toilette s'étant renouvelées à l'époque
du mariage de Sa Majesté avec l'impératrice Marie-Louise, le roi de
Naples pria l'empereur de permettre qu'il lui envoyât son tailleur. Sa
Majesté, qui cherchait en ce moment tous les moyens de plaire à sa jeune
épouse, accepta l'offre de son beau-frère. Le même jour, je courus chez
Léger, qui habillait le roi Joachim, et l'amenai avec moi au château, en
lui recommandant de faire les habits qu'on allait lui demander le moins
gênans qu'il se pourrait, certain que j'étais d'avance que, tout au
contraire de M. Jourdain, si l'empereur _n'entrait pas dedans_ avec la
plus grande aisance, il ne les prendrait pas. Léger ne tint aucun compte
de mes avis; il prit ses mesures fort justes. Les deux habits qu'il fit
étaient parfaitement faits, mais l'empereur les trouva incommodes. Il ne
les mit qu'une fois, et Léger fut dès ce jour dispensé de travailler
pour Sa Majesté. Une autre fois, long-temps avant cette époque, il avait
commandé un fort bel habit de velours marron, avec boutons en diamans.
Il descendit ainsi vêtu au cercle de sa majesté l'impératrice, mais avec
une cravate noire. L'impératrice Joséphine lui avait préparé un col de
dentelle magnifique, mais toutes mes instances n'avaient pu le décider à
le mettre.

Les vestes et les culottes de l'empereur étaient toujours de casimir
blanc. Il en changeait tous les matins. On ne les lui faisait blanchir
que trois ou quatre fois. Deux heures après qu'il était sorti de sa
chambre, il arrivait très-souvent que sa culotte était toute tachée
d'encre, grâce à son habitude d'y essuyer sa plume, et d'arroser tout
d'encre autour de lui, en secouant sa plume contre sa table. Cependant,
comme il s'habillait le matin pour toute la journée, il ne changeait pas
pour cela de toilette et restait en cet état le reste du jour. J'ai déjà
dit qu'il ne portait jamais que des bas de soie blancs. Ses souliers,
très-légers et très-fins, étaient doublés de soie. Tout le dedans de ses
bottes était garni de futaine blanche. Lorsqu'il sentait à une de ses
jambes quelque démangeaison, il se frottait avec le talon du soulier ou
de la botte dont l'autre jambe était chaussée, ce qui ajoutait encore à
l'effet de l'encre éparpillée. Les boucles de ses souliers étaient d'or,
ovales, simples ou à facettes. Il en portait aussi en or, aux
jarretières. Jamais sous l'empire je ne lui ai vu porter de pantalons.

Toujours, par suite de la fidélité de l'empereur à ses anciennes
habitudes, son cordonnier, dans les premiers temps de l'empire, était le
même qui l'avait chaussé lorsqu'il était à l'école militaire. Depuis ce
temps il le chaussait toujours d'après ses premières mesures, sans lui
en prendre de nouvelles; aussi ses souliers comme ses bottes étaient
toujours mal faits et sans grâce. Long-temps il les porta pointus; je
gagnai qu'ils fussent faits _en bec de canne_, comme c'était la mode.
Ses anciennes mesures se trouvèrent à la fin trop petites, et j'obtins
de Sa Majesté qu'elle s'en ferait prendre d'autres. Je courus aussitôt
chez son cordonnier: c'était un grand simple qui avait succédé à son
père. Il n'avait jamais vu l'empereur, quoiqu'il travaillât pour lui, et
fut tout stupéfait d'apprendre qu'il fallait paraître devant Sa Majesté;
la tête lui en tournait. Comment oserait-il se présenter devant
l'empereur? Quel costume fallait-il prendre? Je l'encourageai et lui dis
qu'il lui fallait un habit noir à la française, avec la culotte,
l'épée, le chapeau, etc. Il se rendit ainsi panaché aux Tuileries. En
entrant dans la chambre de Sa Majesté, il fit un profond salut, et
demeura fort embarrassé. «Ce n'est pas vous, dit l'empereur, qui me
chaussiez à l'école militaire?--Non, Votre Majesté l'empereur et roi,
c'était mon père.--Et pourquoi n'est-ce plus lui?--Sire l'empereur et
roi, parce qu'il est mort.--Combien me faites-vous payer mes
souliers?--Votre Majesté l'empereur et roi les paye dix-huit
francs.--C'est bien cher.--Votre Majesté l'empereur et roi les paierait
bien plus cher si elle voulait.» L'empereur rit beaucoup de cette
niaiserie et se fit prendre mesure. Les rires de Sa Majesté avaient
complétement déconcerté le pauvre homme; lorsqu'il s'approcha, le
chapeau sous le bras, et en faisant mille saluts, son épée se prit dans
ses jambes, fut rompue en deux et le fit tomber sur les genoux et sur
les mains. C'était à n'y pas tenir, aussi les rires de Sa Majesté
redoublèrent; enfin l'honnête cordonnier, débarrassé de sa brette, prit
plus aisément mesure à l'empereur, et se retira en faisant beaucoup
d'excuses.

Tout le linge de corps de Sa Majesté était de toile extrêmement belle,
marqué d'un N couronné. Dans le commencement, il ne portait point de
bretelles; il finit par s'en servir, et il en trouvait l'usage
très-commode. Il portait sur la peau des gilets de flanelle
d'Angleterre. L'impératrice Joséphine lui avait fait faire pour l'été
douze gilets de cachemire.

Beaucoup de personnes ont cru que l'empereur avait une cuirasse sous ses
habits dans ses promenades et à l'armée; le fait est matériellement
faux; jamais Sa Majesté n'a endossé une cuirasse, ni rien de semblable,
pas plus sous ses habits que dessus.

L'empereur ne portait jamais de bijoux; il n'avait dans ses poches ni
bourse ni argent, mais seulement son mouchoir, sa tabatière et sa
bonbonnière.


Il ne portait à ses habits qu'un crachat et deux croix, celle de la
Légion-d'Honneur et celle de la Couronne-de-Fer. Sous son uniforme et
sur sa veste, il avait un cordon rouge dont les deux bouts ne se
voyaient qu'à peine. Quand il y avait cercle au château, ou qu'il
passait une revue, il mettait ce grand cordon sur son habit.

Son chapeau, dont il sera inutile de décrire la forme tant qu'il
existera des portraits de Sa Majesté, était de castor, extrêmement fin
et très-lèger; le dedans en était doublé de soie et ouaté. Il n'y
portait ni glands, ni torsades, ni plumes, mais simplement une ganse
étroite de soie plate qui soutenait une petite cocarde tricolore.

L'empereur avait plusieurs montres de Bréguet et de Meunier; elles
étaient fort simples, à répétions, sans ornemens ni chiffre, le dessus
couvert d'une glace, la boîte en or. M. Las Cases parle d'une montre
recouverte des deux côtés d'une double boîte en or, marquée du chifre B,
et qui n'a jamais quitté l'empereur. Je ne lui en ai pas connu de
pareille, et pourtant j'étais dépositaire de tous les bijoux; je l'ai
même été, durant plusieurs, années, des diamans de la couronne.
L'empereur cassait souvent sa montre en la jetant à la volée, comme je
l'ai dit plus haut, sur un des meubles de sa chambre à coucher. Il avait
deux réveils faits par Meunier, un dans sa voiture, l'autre au chevet de
son lit. Il les faisait sonner avec une petite ganse de soie verte; il
en avait bien un troisième, mais il était vieux et mauvais, et ne
pouvait servir. C'est celui-là qui avait appartenu au grand Frédéric, et
qu'il avait apporté de Berlin.

Les épées de Sa Majesté étaient fort simples la monture en or, avec un
hibou sur le pommeau.

* * *

L'empereur s'était fait faire deux épées semblables à celle qu'il
portait le jour de la bataille d'Austerlitz. Une de ces épées fut donnée
à l'empereur Alexandre, ainsi qu'on le verra plus tard, et l'autre au
prince Eugène en 1814. Celle que l'empereur avait à Austerlitz, et sur
laquelle il avait fait graver le nom et la date de cette mémorable
bataille, devait être enfermée dans la colonne de la place Vendôme. Sa
Majesté l'avait encore, je crois, à Sainte-Hélène.

* * *

Il avait aussi plusieurs sabres qu'il avait portés dans ses premières
campagnes, et sur lesquels on avait fait graver le nom des batailles où
il s'en était servi. Ils furent distribués à divers officiers-généraux
par sa majesté l'empereur. Je parlerai plus tard de cette distribution.

* * *

Lorsque l'empereur devait quitter sa capitale pour rejoindre ses armées
ou pour une simple tournée dans les départemens, jamais on ne savait
bien précisément le moment de son départ. Il fallait d'avance envoyer
sur diverses routes un service complet pour la chambre, la bouche, les
écuries; quelquefois ils attendaient trois semaines, un mois, et quand
Sa Majesté était partie, on faisait revenir les services restés sur les
routes qu'elle n'avait point parcourues. J'ai souvent pensé que
l'empereur en usait ainsi pour déconcerter les calculs de ceux qui
épiaient ses démarches, et dérouter les politiques. Le jour qu'il devait
partir personne que lui ne le savait; tout se passait comme à
l'ordinaire. Après un concert, un spectacle, ou tout autre
divertissement qui avait réuni un grand nombre de personnes, Sa Majesté
disait à son coucher: «Je pars à deux heures.» Quelquefois c'était plus
tôt, quelquefois plus tard, mais on partait toujours à l'heure qu'elle
avait fixée. À l'instant l'ordre était transmis par chacun des chefs de
service; tout se trouvait prêt dans le temps marqué, mais on laissait le
château sens dessus dessous. J'ai tracé ailleurs un tableau de la
confusion qui précédait et suivait immédiatement, au château, le départ
de l'empereur. Partout où logeait Sa Majesté, en voyage, elle faisait
payer, avant de partir, la dépense de sa maison et la sienne; elle
faisait des présens à ses hôtes et donnait des gratifications aux
domestiques de la maison. Le dimanche, l'empereur se faisait dire la
messe par le desservant du lieu et donnait toujours vingt napoléons,
quelquefois plus, selon les besoins des pauvres de la commune. Il
questionnait beaucoup les curés sur leurs ressources, sur celles de
leurs paroissiens, sur l'esprit et la moralité de la population, etc. Il
ne manquait que rarement à demander le nombre des naissances, des décès,
des mariages, et s'il y avait beaucoup de garçons et de filles en âge
d'être mariés. Si le curé répondait d'une manière satisfaisante et s'il
n'avait pas été trop long-temps à dire sa messe, il pouvait compter sur
les bonnes grâces de Sa Majesté; son église et ses pauvres s'en
trouvaient bien, et pour lui-même l'empereur lui laissait à son départ,
ou lui faisait expédier un brevet de chevalier de la Légion-d'Honneur.
En général, Sa Majesté aimait qu'on lui répondît avec assurance et sans
timidité; elle souffrait même la contradiction; on pouvait sans aucun
risque lui faire une réponse inexacte, cela passait presque toujours,
elle y faisait peu d'attention, mais elle ne manquait jamais de
s'éloigner de ceux qui lui parlaient en hésitant et d'une manière
embarrassée.

* * *

Partout où l'empereur se trouvait résider, il y avait toujours de
service, le jour comme la nuit, un page et un aide-de-camp qui
couchaient sur des lits de sangle. Il y avait aussi dans l'antichambre
un maréchal-des-logis et un brigadier des écuries pour aller, quand il
le fallait, faire avancer les équipages qu'on avait soin de tenir
toujours prêts à marcher; des chevaux tout sellés et bridés, et des
voitures attelées de deux chevaux sortaient des écuries au premier signe
de Sa Majesté. On les relevait de service toutes les deux heures, comme
des sentinelles.

* * *

J'ai dit tout à l'heure que Sa Majesté aimait les promptes réponses et
celles qui annonçaient de la vivacité dans l'esprit. Voici deux
anecdotes qui me paraissent venir à l'appui de cette assertion.

* * *

L'empereur passant un jour une revue sur la place du Carrousel, son
cheval se cabra, et dans les efforts que fit Sa Majesté pour le retenir,
son chapeau tomba à terre; un lieutenant (son nom était, je crois,
Rabusson), aux pieds duquel le chapeau était tombé, le ramassa et sortit
du front de bandière pour l'offrir à Sa Majesté. «Merci, capitaine,» lui
dit l'empereur encore occupé à calmer son cheval.--«Dans quel régiment,
sire?» demanda l'officier. L'empereur le regarda alors avec plus
d'attention, et s'apercevant de sa méprise, dit en souriant: «Ah! c'est
juste, Monsieur; dans la garde.» Le nouveau capitaine reçut peu de jours
après le brevet qu'il devait à sa présence d'esprit, mais qu'il avait
auparavant bien mérité par sa bravoure et sa capacité.

* * *

À une autre revue, Sa Majesté aperçut dans les rangs d'un régiment de
ligne un vieux soldat dont le bras était décoré de trois chevrons. Elle
le reconnut aussitôt pour l'avoir vu à l'armée d'Italie, et s'approchant
de lui:--«Eh bien! mon brave, pourquoi n'as-tu pas la croix? tu n'as
pourtant pas l'air d'un mauvais sujet.--Sire, répondit la vieille
moustache avec une gravité chagrine, on m'a fait trois fois la queue
pour la croix.--On ne te la fera pas une quatrième,» reprit l'empereur;
et il ordonna au maréchal Berthier de porter sur la liste de la plus
prochaine promotion le brave, qui fut en effet bientôt chevalier de la
Légion-d'Honneur.



CHAPITRE IV.

     Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.--Il passe le
     Mont-Cénis.--Son arrivée en France.--Enthousiasme
     religieux.--Rencontre du pape et de l'empereur.--Finesses
     d'étiquette.--Respect de l'empereur pour le pape.--Entrée du pape à
     Paris.--Il loge aux Tuileries.--Attentions délicates de l'empereur,
     et reconnaissance du Saint-Père.--Le nouveau fils aîné de
     l'église.--Portrait de Pie VII.--Sa sobriété non imitée par les
     personnes de sa suite.--Séjour du pape à Paris.--Empressement des
     fidèles.--Visite du pape aux établissemens publics.--Audiences du
     pape, dans la grande salle du musée.--L'auteur assiste à une de ces
     réceptions.--La bénédiction du pape.--Le souverain pontife et les
     petits enfans.--Costume du Saint-Père.--Le pape et madame la
     comtesse de Genlis.--Les marchands de chapelets.--LE 2 DÉCEMBRE
     1804.--Mouvement dans le château des Tuileries.--Lever et toilette
     de l'empereur.--Les fournisseurs et leurs mémoires.--Costume de
     l'empereur, le jour du sacre.--Constant remplissant une des
     fonctions du premier chambellan.--Le manteau du sacre et l'uniforme
     de grenadier.--Joyaux de l'impératrice.--Couronne, diadème et
     ceinture de l'impératrice.--Le sceptre, la main de justice et
     l'épée du sacre.--MM. Margueritte, Odiot et Biennais,
     joailliers.--Voiture du pape. Le premier camérier et sa
     monture.--Voiture du sacre.--Singulière méprise de Leurs
     Majestés.--Cortége du sacre.--Cérémonie religieuse.--Musique du
     sacre.--M. Lesueur et la marche de Boulogne.--Joséphine couronnée
     par l'empereur.--Le regard d'intelligence.--Le couronnement et
     l'idée du divorce.--Chagrin de l'empereur et ce qui le
     causait.--Serment du sacre.--La galerie de l'archevêché.--Trône de
     Leurs Majestés.--Illuminations.--Présens offerts par l'empereur à
     l'église de Notre-Dame.--La discipline et la tunique de saint
     Louis.--Médailles du couronnement de l'empereur.--Réjouissances
     publiques.


LE pape Pie VII avait quitté Rome au commencement de novembre. Sa
sainteté, accompagnée par le général Menou, administrateur du Piémont,
arriva sur le Mont-Cénis le 15 novembre au matin. On avait jalonné et
aplani la route du Mont-Cénis, et tous les points périlleux avaient été
garnis de barrières. Le Saint-Père fut complimenté par M.
Poitevin-Maissemy, préfet du Mont-Blanc. Après une courte visite à
l'hospice, il fit la traversée du mont, dans une chaise à porteurs,
escorté d'une foule immense qui se précipitait pour recevoir sa
bénédiction.

Le 17 novembre, Sa Sainteté remonta en voiture et fit ainsi le reste du
chemin, toujours aussi accompagnée. L'empereur alla au devant du
Saint-Père, et ce fut sur la route de Nemours, dans la forêt de
Fontainebleau, qu'ils se rencontrèrent. L'empereur descendit de cheval,
et les deux souverains rentrèrent à Fontainebleau dans la même voiture.
On dit que pour que l'un ne prît point le pas sur l'autre, ils y étaient
montés en même temps, Sa Majesté par la portière de droite, Sa Sainteté
par la portière de gauche. Je ne sais si l'empereur usa de précautions
et de finesses pour éviter de compromettre sa dignité; mais ce que je
sais bien, c'est qu'il eût été impossible d'avoir plus d'égards et
d'attentions qu'il n'en eut pour le vénérable vieillard. Le lendemain de
son arrivée à Fontainebleau, le pape fit son entrée à Paris, avec tous
les honneurs que l'on rendait ordinairement au chef de l'empire; un
logement lui avait été préparé aux Tuileries, dans le pavillon de Flore;
et par suite de la recherche délicate et affectueuse que Sa Majesté
avait mise dès le commencement à bien recevoir le Saint-Père, celui-ci
trouva son appartement distribué et meublé exactement comme celui qu'il
occupait à Rome; il témoigna vivement sa surprise et sa reconnaissance
d'une attention que lui-même, dit-on, appela délicatement, _toute
filiale_, voulant faire allusion en même temps au respect que
l'empereur lui avait montré en toute occasion, et au nouveau titre de
fils aîné de l'église, que Sa Majesté allait prendre avec la couronne
impériale.

Chaque matin, j'allais, par ordre de Sa Majesté, demander des nouvelles
du Saint-Père. Pie VII avait une noble et belle figure, un air de bonté
angélique, la voix douce et sonore; il parlait peu, lentement, mais avec
grâce; d'une simplicité extrême et d'une sobriété incroyable; il était
indulgent et sans rigueur pour les autres. Aussi, sous le rapport de la
bonne chère, les personnes de sa suite ne se piquaient pas de l'imiter,
mais profitaient au contraire largement de l'ordre qu'avait donné
l'empereur, de fournir tout ce qui serait demandé. Les tables qui leur
étaient destinées étaient abondamment et même magnifiquement servies; ce
qui n'empêchait pas qu'un panier de chambertin ne fût demandé chaque
jour pour la table particulière du pape, qui dînait tout seul et ne
buvait que de l'eau.

Le séjour de près de cinq mois que le Saint-Père fit à Paris, fut un
temps d'édification pour les fidèles, et Sa Sainteté dut emporter la
meilleure idée d'une population qui, après avoir cessé de pratiquer et
de voir pendant plus de dix ans les cérémonies de la religion
catholique, les avait reprises avec une avidité inexprimable. Lorsque
le pape n'était pas retenu dans ses appartemens par la délicatesse de sa
santé, pour laquelle la différence du climat, comparé à celui de
l'Italie, et la rigueur de la saison l'obligeaient à prendre de grandes
précautions, il visitait les églises, les musées et les établissemens
d'utilité publique. Quand le mauvais temps l'empêchait de sortir, on
présentait à Pie VII, dans la grande galerie du musée Napoléon, les
personnes qui demandaient cette faveur. Je fus un jour prié par des
dames de ma connaissance de les conduire à cette audience du Saint-Père,
et je me fis un plaisir de les accompagner.

La longue galerie du musée était occupée par une double haie d'hommes et
de dames. La plupart de celles-ci étaient des mères de famille, et elles
avaient leurs enfans autour d'elles ou dans leurs bras, pour les
présenter à la bénédiction du Saint-Père. Pie VII arrêtait ses regards
sur ces groupes d'enfans avec une douceur et une bonté vraiment
angélique. Précédé du gouverneur du musée, et suivi des cardinaux et des
seigneurs de sa maison, il s'avançait lentement entre deux rangs de
fidèles agenouillés sur son passage; souvent il s'arrêtait pour poser sa
main sur la tête d'un enfant, adresser quelques mots à la mère, et
donner son anneau à baiser. Son costume était une simple soutane
blanche, sans aucun ornement. Au moment où le pape allait arriver à
nous, le directeur du musée présenta une dame qui attendait à genoux,
comme les autres, la bénédiction de Sa Sainteté. J'entendis M. le
directeur nommer cette dame, madame la comtesse de Genlis. Le
Saint-Père, après lui avoir tendu son anneau, la releva et lui adressa
avec affabilité quelques paroles flatteuses, lui faisant compliment de
ses ouvrages et de l'heureuse influence qu'ils avaient exercée sur le
rétablissement de la religion catholique en France.

* * *

Les marchands de chapelets et de rosaire durent faire leur fortune
durant cet hiver. Il y avait des magasins où il s'en débitait plus de
cent douzaines par jour. Pendant le mois de janvier seulement, cette
branche d'industrie rapporta, dit-on, à un marchand de la rue
Saint-Denis, 40,000 fr. de bénéfice net. Toutes les personnes qui se
présentaient à l'audience du Saint-Père, ou qui se pressaient autour de
lui, dans sa sortie, faisaient bénir des chapelets pour elles-mêmes,
pour tous leurs parens et pour leurs amis de Paris ou de la province.
Les cardinaux en distribuaient aussi une incroyable quantité, dans leurs
visites aux divers hôpitaux, aux hospices, à l'hôtel des Invalides, etc.
On leur en demandait même dans leurs visites chez des particuliers.

La cérémonie du sacre de Leurs Majestés avait été fixée au 2 décembre.
Le matin de ce grand jour, tout le monde au château fut sur pied de
très-bonne heure, surtout les personnes attachées au service de la
garde-robe. L'empereur se leva à huit heures. Ce n'était pas une petite
affaire que de faire endosser à Sa Majesté le riche costume qui lui
avait été préparé pour la circonstance; et pendant que je l'habillais,
elle ne se fit pas faute d'apostrophes et de malédictions contre les
brodeurs, tailleurs et fournisseurs de toute espèce. À mesure que je lui
passais une pièce de son habillement: «Voilà qui est beau, monsieur le
drôle, disait-il (et mes oreilles d'entrer en jeu), mais nous verrons
les mémoires.» Voici quel était ce costume: bas de soie brodés en or,
avec la couronne impériale au dessus des coins; brodequins de velours
blanc, lacés et brodés en or; culotte de velours blanc brodée en or sur
les coutures, avec boutons et boucles en diamans aux jarretières; la
veste, aussi de velours blanc brodée en or, boutons en diamans; l'habit
de velours cramoisi, avec paremens en velours blanc, brodé sur toutes
les coutures, fermé par devant jusqu'en bas, étincelant d'or. Le
demi-manteau aussi cramoisi, doublé de satin blanc, couvrant l'épaule
gauche et rattaché à droite sur la poitrine avec une double agrafe en
diamans. Autrefois, en pareille circonstance, c'était le grande
chambellan qui passait la chemise. Il parait que Sa Majesté ne songea
point à cette loi de l'étiquette, et ce fut moi simplement qui remplis
cet office, comme j'avais coutume de le faire. La chemise était une des
chemises ordinaires de Sa Majesté, mais d'une baptiste fort belle;
l'empereur ne portait que de très-beau linge. Seulement on y avait
adapté des manchettes d'une superbe dentelle; la cravate était de la
mousseline la plus parfaite, et la collerette en dentelle magnifique; la
toque en velours noir était surmontée de deux aigrettes blanches; la
ganse en diamans, et pour bouton le _régent_. L'empereur partit ainsi
vêtu des Tuileries, et ce ne fut qu'à Notre-Dame qu'il mit sur ses
épaules le grand manteau du sacre. Il était de velours cramoisi, parsemé
d'abeilles d'or, doublé de satin blanc et d'hermine, et attaché par des
torsades en or; le poids en était d'au moins quatre-vingts livres, et
quoiqu'il fût soutenu par quatre grands dignitaires, l'empereur en était
écrasé. Aussi, de retour au château, il se débarrassa au plus vite de
tout ce riche et gênant attirail, et en endossant son uniforme des
grenadiers, il répétait sans cesse: «Enfin, je respire!» Il était
certainement beaucoup plus à son aise un jour de bataille.

Les joyaux qui servirent au couronnement de Sa Majesté l'impératrice, et
qui consistaient en une couronne, un diadème et une ceinture, sortaient
des ateliers de M. Margueritte. La couronne était à huit branches qui se
réunissaient sous un globe d'or surmonté d'une croix. Les branches
étaient garnies de diamans, quatre en forme de feuilles de palmier, et
quatre en feuilles de myrte. Autour de la courbure régnait un cordon
incrusté de huit émeraudes énormes. Le bandeau qui reposait sur le front
étincelait d'améthystes. Le diadème était composé de quatre rangées de
perles de la plus belle eau, entrelacées de feuillages en diamans
parfaitement assortis, et montés avec un art aussi admirable que la
richesse de la matière. Sur le front étaient plusieurs gros brillans,
dont un seul pesait cent quarante-neuf grains. La ceinture enfin était
un ruban d'or enrichi de trente-neuf pierres roses.

Le sceptre de Sa Majesté l'empereur avait été confectionné par M. Odiot.
Il était d'argent, enlacé d'un serpent d'or et surmonté d'un globe sur
lequel on voyait Charlemagne assis. La main de justice et la couronne,
ainsi que l'épée, étaient d'un travail exquis. La description en serait
trop longue. Elles sortaient des ateliers de M. Biennais.

À neuf heures du matin, le pape sortit des Tuileries, pour se rendre à
Notre-Dame, dans une voiture attelée de huit chevaux gris pommelés. Sur
l'impériale était une tiare avec tous les attributs de la papauté en
bronze doré. Le premier camérier de Sa Sainteté, monté sur une mule,
précédait la voiture, portant une croix de vermeil.

Il y eut un intervalle d'une heure environ entre l'arrivée du pape à
Notre-Dame et celle de Leurs Majestés. Leur départ des Tuileries se fit
à onze heures précises et fut annoncé par de nombreuses salves
d'artillerie. Leurs Majestés étaient dans une voiture toute éclatante
d'or et de peintures précieuses, traînée par huit chevaux de couleur
isabelle, caparaçonnés avec une richesse extraordinaire. Sur l'impériale
on voyait une couronne soutenue par quatre aigles, les ailes déployées.
Les panneaux de cette voiture, objet de l'admiration universelle,
étaient en glace, au lieu d'être en bois, de sorte que le fond
ressemblait beaucoup au devant. Cette similitude fut cause que Leurs
Majestés, en montant, se trompèrent de côté et s'assirent sur le devant;
ce fut l'impératrice qui d'abord s'aperçut de cette méprise, dont elle
rit beaucoup, ainsi que son époux.

Je n'entreprendrai point la description du cortége, quoique les
souvenirs que j'en ai gardés soient encore complets et récens; mais
j'aurais trop de choses à dire. Qu'on se figure dix mille hommes de
cavalerie d'une superbe tenue, défilant entre deux haies d'infanterie
aussi brillante, occupant chacune en longueur un espace de près d'une
demi-lieue. Que l'on songe au nombre des équipages, à leur richesse, à
la beauté des attelages et des uniformes, à cette multitude de musiciens
jouant les marches du sacre au bruit des cloches et du canon; qu'on
ajoute l'effet produit par le concours de quatre à cinq cent mille
spectateurs; et l'on sera bien loin encore d'avoir une juste idée de
cette étonnante magnificence.

Au mois de décembre, il est rare que le temps soit bien beau: ce jour-là
pourtant, le ciel sembla favoriser l'empereur: au moment de son entrée à
l'archevêché, un brouillard assez épais, qui avait duré toute la
matinée, se dissipa, et permit au soleil d'ajouter l'éclat de ses rayons
à la splendeur du cortége. Cette circonstance singulière fut remarquée
par les spectateurs et augmenta l'enthousiasme.

Toutes les rues par lesquelles passa le cortége étaient soigneusement
nettoyées et sablées; les habitans avaient décoré la façade de leurs
maisons, selon leur goût et leurs moyens, en draperies, en tapisseries,
en papier peint, quelques-uns avec des guirlandes de feuilles d'if.
Presque toutes les boutiques du quai des Orfèvres étaient garnies de
festons en fleurs artificielles.

La cérémonie religieuse dura près de quatre heures, et dut être on ne
peut plus fatigante pour les principaux acteurs; le service de la
chambre fut obligé de se tenir constamment dans l'appartement préparé
pour l'empereur à l'archevêché. Pourtant les curieux (et nous l'étions
tous) se détachaient de temps en temps, et purent ainsi voir à loisir la
cérémonie.

Je n'ai peut-être jamais entendu d'aussi belle musique; elle était de la
composition de MM. Paësiello, Rose et Lesueur, maîtres de chapelle de
Leurs Majestés; l'orchestre et les chœurs offraient une réunion des
premiers talens de Paris. Deux orchestres à quatre chœurs, composés de
plus de trois cents musiciens, étaient dirigés, l'un par M. Persuis,
l'autre par M. Rey, tous deux chefs de la musique de l'empereur. M.
Laïs, premier chanteur de Sa Majesté, M. Kreutzer et M. Baillot,
premiers violons du même titre, s'étaient adjoint tout ce que la
chapelle impériale, tout ce que l'opéra et les grands théâtres lyriques
possédaient de talens supérieurs en instrumentistes aussi bien qu'en
chanteurs et chanteuses. La musique militaire était innombrable, et sous
les ordres de M. Lesueur; elle exécutait des marches héroïques, dont
une, commandée par l'empereur à M. Lesueur pour l'armée de Boulogne, est
encore aujourd'hui, au jugement des connaisseurs, digne de figurer au
premier rang des plus belles et des plus imposantes compositions
musicales. Quant à moi, cette musique me rendait pâle et tremblant; je
frissonnais par tout le corps en l'écoutant.

Sa Majesté ne voulut point que le pape mît la main à sa couronne; il la
plaça lui-même sur sa tête. C'était un diadème de feuilles de chêne et
de laurier en or. Sa Majesté prit ensuite la couronne destinée à
l'impératrice, et, après s'en être couvert quelques instans, la posa sur
le front de son auguste épouse, à genoux devant lui. Elle versait des
larmes d'émotion, et, en se relevant, elle fixa sur l'empereur un regard
de tendresse et de reconnaissance; l'empereur le lui rendit, mais sans
rien perdre de la gravité qu'exigeait une si imposante cérémonie devant
tant de témoins; et malgré cette gêne, leurs cœurs se comprirent au
milieu de cette brillante et bruyante assemblée. Certainement l'idée du
divorce n'était point alors dans la tête de l'empereur, et, pour ma
part, je suis sûr que jamais cette cruelle séparation n'aurait eu lieu,
si Sa Majesté l'impératrice eût pu avoir encore des enfans; ou même
seulement sa le jeune Napoléon, fils du roi de Hollande et de la reine
Hortense, ne fût pas mort dans le temps où l'empereur songeait à
l'adopter. Cependant je dois avouer que la crainte ou pour mieux dire la
certitude de n'avoir point de Joséphine un héritier de son trône,
mettait l'empereur au désespoir; et souvent je l'ai entendu
s'interrompre subitement au milieu de son travail, et s'écrier avec
chagrin: «À qui laisserai-je tout cela?»

Après la messe, Son Excellence le cardinal Fesch, grand-aumônier de
France, porta le livre des évangiles à l'empereur, qui, du haut de son
trône, prononça le serment impérial d'une voix si ferme et si distincte
que tous les assistans l'entendirent. C'est alors que, pour la vingtième
fois peut-être, le cri de _vive l'empereur_! sortit de toutes les
bouches; on chanta le _Te Deum_, et Leurs Majestés sortirent de l'église
avec le même appareil qu'elles y étaient entrées. Le pape resta dans
l'église un quart d'heure environ après les souverains, et lorsqu'il se
leva pour se retirer, des acclamations universelles le saluèrent depuis
le chœur jusqu'au portail.

Leurs Majestés ne rentrèrent au château qu'à six heures et demie, et le
pape à près de sept heures. Pour entrer à l'église. Leurs Majesté
passèrent comme je l'ai dit, par l'archevêché, dont les bâtimens
communiquaient avec Notre-Dame au moyen d'une galerie en charpente.
Cette galerie couverte en ardoises et tendue de tapisseries superbes,
aboutissait à un portail, aussi en charpente, établi devant la
principale entrée de l'église, et d'un style en harmonie parfaite avec
l'architecture gothique de cette belle métropole. Ce portail volant
reposait sur quatre colonnes décorées d'inscriptions en lettres d'or qui
représentaient les noms des trente-six principales villes de France,
dont les maires avaient été députés au couronnement. Sur le haut de ces
colonnes étaient peints en relief Clovis et Charlemagne assis sur leur
trône, le sceptre à la main. Au centre du frontispice étaient figurées
les armes de l'empire ombragées par les drapeaux des seize cohortes de
la Légion-d'Honneur. Aux deux côtés on voyait deux tourelles surmontées
d'aigles en or. Le dessous de ce portique, ainsi que de la galerie,
était façonné en voûte, peint en bleu de ciel, et semé d'étoiles.

Le trône de Leurs Majestés était élevé sur une estrade demi-circulaire,
couverte d'un tapis bleu parsemé d'abeilles. On y montait par vingt-deux
degrés. Ce trône, drapé en velours rouge était surmonté d'un pavillon
aussi en velours rouge, dont les ailes ombrageaient, à gauche,
l'impératrice les princesses et leurs dames d'honneur; à droite, les
deux frères de l'empereur, l'archi-chancelier et l'archi-trésorier.

* * *

Rien de plus magnifique que le coup d'œil du jardin des Tuileries, le
soir de cette belle journée. Le grand parterre entouré de portiques en
lampions, de chaque arcade desquelles descendait une guirlande en verres
de couleur; la grande allée décorée de colonnades surmontées d'étoiles;
sur les terrasses, des orangers de feu; chaque arbre des autres allées
éclairé par des lampions; enfin, pour couronner l'illumination, une
immense étoile suspendue sur la place de la Concorde, dominant tous les
autres feux. C'était un palais de feu.

* * *

À l'occasion du couronnement, Sa Majesté fit des présens magnifiques à
l'église métropolitaine. On remarquait entre autres choses un calice en
vermeil orné de bas-reliefs, composés par le célèbre Germain; un
ciboire, deux burettes avec le plateau, un bénitier et un plat
d'offrande; le tout en vermeil et précieusement travaillé. D'après les
ordres de Sa Majesté, transmis par le ministre de l'intérieur, on remit
aussi à M. d'Astros, chanoine de Notre-Dame, un carton contenant la
couronne d'épines, une cheville et un morceau de bois de la vraie croix;
une petite bouteille renfermant, dit-on, du sang de notre Seigneur; une
discipline de fer qui avait servi à saint Louis, et une tunique ayant
également appartenu à ce roi.

Le matin, M. le maréchal Murat, gouverneur de Paris, avait donné un
déjeuner magnifique aux princes d'Allemagne qui étaient venus à Paris
pour assister au couronnement. Après le déjeuner, le maréchal-gouverneur
les fit conduire à Notre-Dame dans quatre voitures à six chevaux, avec
une escorte de cent hommes à cheval commandés par un de ses
aides-de-camp. Ce cortége fut particulièrement remarqué par son élégance
et sa richesse.

Le lendemain de cette grande et mémorable solennité fut un jour de
réjouissances publiques. Dès le matin, une population innombrable,
favorisée par un temps magnifique, se répandit sur les boulevards, sur
les quais et sur les places, où l'on avait disposé des divertissemens
variés à l'infini.

Les hérauts d'armes parcoururent de bonne heure les places publiques,
jetant à la foule qui se pressait sur leur passage des médailles
frappées en mémoire du couronnement. Ces médailles représentaient d'un
côté la figure de l'empereur, le front ceint de la couronne des Césars,
avec ces mots pour légende: _Napoléon empereur_. Au revers étaient une
figure revêtue du costume de magistrat, entourée d'attributs analogues,
et celle d'un guerrier antique soulevant sur un bouclier un héros
couronné et couvert du manteau impérial. Au dessous on lisait: _Le sénat
et le peuple_. Aussitôt après le passage des hérauts d'armes
commencèrent les réjouissances, qui se prolongèrent fort avant dans la
soirée.

On avait élevé sur la place Louis XV, qui s'appelait alors place de la
Concorde, quatre grandes salles carrées, en charpente et en menuiserie
pour la danse et les valses. Des théâtres de pantomime et de farces
étaient placés sur les boulevards de distance en distance; des groupes
de chanteurs et de musiciens exécutaient des airs nationaux et des
marches guerrières; des mâts de cocagne, des danseurs de corde, des jeux
de toute espèce, arrêtaient les promeneurs à chaque pas, et leur
faisaient attendre sans impatience le moment des illuminations et du feu
d'artifice.

Les illuminations furent admirables. Depuis la place Louis XV jusqu'à
l'extrémité du boulevard Saint-Antoine régnait un double cordon de feux
de couleur en guirlandes. L'ancien Garde-Meuble, le palais du
Corps-Législatif, resplendissaient de lumières; les portes Saint-Denis
et Saint-Martin étaient couvertes de lampions depuis le haut jusqu'en
bas.

Dans la soirée, tous les curieux se portèrent sur les quais et les
ponts, afin de voir le feu d'artifice, qui fut tiré du pont de la
Concorde (aujourd'hui pont Louis XVI), et surpassa en éclat tous ceux
qu'on avait vus jusqu'alors.



CHAPITRE V.

     Cérémonie de la distribution des aigles.--Allocution de
     l'empereur.--Serment.--La grande revue et la pluie.--Banquet aux
     Tuileries.--Panégyrique de la conscription, fait par
     l'empereur.--Grandes réceptions.--Fête à l'Hôtel-de-Ville de
     Paris.--Distribution de comestibles bien réglée.--Le vaisseau de
     feu.--Passage du mont Saint-Bernard au milieu des
     flammes.--Toilette et service en or, offerts à Leurs Majestés par
     la ville de Paris.--Le ballon de M. Garnerin.--Incident
     curieux.--Voyage _par air_, de Paris à Rome, _en vingt-quatre
     heures_.--Billet de M. Garnerin et lettre du cardinal Caprara.--Les
     bateliers et la maison flottante.--Quinze lieues par
     heure.--Histoire d'un aérostat.--Intrépidité de deux
     femmes.--Gratifications accordées par la ville de Paris.--Bonté de
     l'empereur et de son frère Louis.--Grâce accordée par
     l'empereur.--Statue érigée à l'empereur dans la salle des séances
     du Corps-Législatif.--L'impératrice Joséphine et le chœur de
     Gluck.--Heureux à-propos.--Le voile levé par les maréchaux Murat et
     Masséna.--Fragment d'un éloge de l'empereur, prononcé par M. de
     Vaublanc.--Bouquet et bal.--Profusion de fleurs au mois de janvier.


LE mercredi 5 décembre, trois jours après le couronnement, l'empereur
fit au Champ-de-Mars la distribution des drapeaux.

La façade de l'École-Militaire était décorée d'une galerie composée de
tentes placées au niveau des appartemens du premier étage. La tente du
milieu, fixée sur quatre colonnes qui portaient des figures dorées
représentant la Victoire, couvrait le trône de Leurs Majestés.
Excellente précaution; car, ce jour-là, le temps fut horrible. Le dégel
avait pris subitement, et l'on sait ce que c'est qu'un dégel parisien.

Autour du trône étaient placés les princes et les princesses, les grands
dignitaires, les ministres, les maréchaux de l'empire, les grands
officiers de la couronne, les dames de la cour et le conseil-d'état.

La galerie se divisait à droite et à gauche en seize parties décorées
d'enseignes militaires et couronnées par des aigles. Ces seize parties
représentaient les seize cohortes de la Légion-d'Honneur. La droite
était occupée par le sénat, les officiers de la Légion-d'Honneur, la
cour de cassation et les chefs de la comptabilité nationale. La gauche
l'était par le tribunat et le corps législatif.

À chaque bout de la galerie était un pavillon; celui du côté de la ville
portait le nom de tribune impériale; il était destiné aux princes
étrangers. Le corps diplomatique et les personnages étrangers de
distinction remplissaient l'autre pavillon.

On descendait de cette galerie dans le Champ-de-Mars par un immense
escalier, dont le premier degré, qui faisait banquette au dessous des
tribunes, était garni par les présidens de canton, les préfets, les
sous-préfets et les membres du conseil municipal. Aux deux côtés de cet
escalier on voyait les figures colossales de la France faisant la paix
et de la France faisant la guerre. Sur les degrés étaient rangés les
colonels des régimens et les présidens des colléges électoraux des
départemens, qui portaient les aigles impériales.

Le cortége de Leurs Majestés sortit à midi du château des Tuileries dans
l'ordre adopté pour le couronnement. Les chasseurs de la garde et
l'escadron des mamelucks marchaient en avant; la légion d'élite et les
grenadiers à cheval suivaient; la garde municipale et les grenadiers de
la garde formaient la haie. Leurs Majestés étant entrées à
l'École-Militaire, reçurent les hommages du corps diplomatique que l'on
introduisît pour cela dans les grands appartemens de l'École. Ensuite
l'empereur et l'impératrice se revêtirent de leurs ornemens du sacre et
vinrent s'asseoir sur leur trône, au bruit des décharges réitérées de
l'artillerie et des acclamations universelles.

Au signal donné, les députations de l'armée répandues sur le
Champ-de-Mars se mirent en colonnes serrées et s'approchèrent du trône
au bruit des fanfares. L'empereur s'étant levé, le plus grand silence
s'établit, et d'une voix forte, Sa Majesté prononça ces paroles:

* * *

«Soldats, voilà vos drapeaux! ces aigles vous serviront toujours de
point de ralliement; ils seront partout où votre empereur jugera leur
présence nécessaire pour la défense de son trône et de son peuple.

»Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les
maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la victoire:
vous le jurez!»

* * *

_Nous le jurons_! répétèrent tous ensemble les colonels et les présidens
des collèges, en balançant dans les airs les drapeaux qu'ils tenaient.
_Nous le jurons!_ dit à son tour toute l'armée, tandis que la musique
jouait la marche célèbre connue sous le nom de _marche des drapeaux_.

Ce mouvement d'enthousiasme s'était communiqué aux spectateurs, qui,
malgré la pluie, se pressaient en foule sur les gradins qui forment
l'enceinte du Champ-de-Mars. Bientôt les aigles allèrent prendre la
place qui leur était destinée, et l'armée vint par divisions défiler
devant le trône de Leurs Majestés.

Quoiqu'on eût rien épargné pour donner à cette cérémonie toute la
magnificence possible, elle ne fut point brillante; le motif seul était
imposant, mais comment satisfaire l'œil à travers des torrens de neige
fondue, au milieu d'une mer de boue, aspect que présentait le
Champ-de-Mars ce jour-là? Les troupes étaient sous les armes depuis six
heures du matin, exposées à la pluie et forcées de la recevoir, sans
aucune apparence d'utilité! C'est ainsi du moins qu'elles envisageaient
la question. La distribution des drapeaux n'était pour ces hommes qu'une
revue pure et simple, et certes, autre chose est aux yeux du soldat de
recevoir la pluie sur un champ de bataille, ou bien un jour de fête,
avec un fusil bien luisant et une giberne vide.

Le cortége était de retour aux Tuileries à cinq heures. Il y eut un
grand banquet dans la galerie de Diane. Le pape, l'électeur souverain de
Ratisbonne, les princes et princesses, les grands dignitaires, le corps
diplomatique et beaucoup d'autres personnes étaient invitées.

La table de Leurs Majestés, dressée au milieu de la galerie sur une
estrade, était couverte par un dais magnifique. L'empereur s'y assit à
la droite de l'impératrice et le pape à sa gauche. Le service fut fait
par les pages. Le grand-chambellan, le grand-écuyer et le
colonel-général de la garde se tenaient debout devant Sa Majesté; le
grand-maréchal du palais à droite, et en avant de la table et plus bas,
le préfet du palais, à gauche et vis-à-vis le grand-maréchal, le
grand-maître des cérémonies, se tenaient également debout.

Des deux côtés de la table de Leurs Majestés étaient celle de leur
altesses impériales, celle du corps diplomatique, celle des ministres et
des grands-officiers, enfin celle de la dame d'Honneur de l'impératrice.

Après le dîner, il y eut cercle, concert et bal.

Le lendemain de la distribution des aigles, son altesse impériale le
prince-Joseph présenta à Sa Majesté les présidens des colléges
électoraux de départemens. Les présidens des colléges d'arrondissemens
et les préfets furent introduits ensuite et reçus par Sa Majesté.

L'empereur s'entretint avec la plupart de ces fonctionnaires, sur les
besoins de chaque département, les remercia de leur zèle à le seconder,
puis il leur recommanda spécialement l'exécution de la loi sur la
conscription. «Sans la conscription, dit Sa Majesté, il ne peut y avoir
ni puissance ni indépendance nationales... Toute l'Europe est
assujetties à la conscription. Nos succès, et la force de notre
position, tiennent à ce que nous avons une armée nationale; il faut
s'attacher avec soin cet avantage.»

* * *

Ces présentations durèrent plusieurs jours; Sa Majesté reçut tour à
tour, et toujours avec le même cérémonial, les présidens des hautes
cours de justice, les présidens des conseils généraux des départemens,
les sous-préfets, les députés des colonies, les maires des trente-six
villes principales, les présidens des cantons, les vice-présidens des
chambres de commerce et les présidens des consistoires.

* * *

Quelques jours après, la ville de Paris offrit à Leurs Majestés une fête
dont l'éclat et la magnificence surpassaient tout ce qui serait possible
d'en dire. L'empereur, l'impératrice, les princes Joseph et Louis,
montèrent ensemble pour s'y rendre dans la voiture du sacre. Des
batteries établies sur le Pont-Neuf annoncèrent le moment où Leurs
Majestés mettaient le pied sur le perron de l'Hôtel-de-Ville. Au même
instant, des buffets chargés de pièces de volaille, et des fontaines de
vin attiraient sur la principale place de chacune des douze
municipalités de Paris, une multitude immense, dont presque chaque
individu eut sa part dans les distributions de comestibles, grâce à la
précaution qu'avaient prise les autorités de ne donner une pièce que sur
la présentation d'un billet. La façade de l'Hôtel-de-Ville était
illuminée en verres de couleur. Ce qui me frappa le plus fut la vue d'un
vaisseau percé de quatre-vingts canons, dont les ponts, les mâts, les
voiles et les cordages étaient figurés en illuminations. Le bouquet du
feu d'artifice, auquel l'empereur lui-même mit le feu, représentait le
Saint-Bernard vomissant un volcan du milieu de ses rochers couverts de
neige. On y voyait l'image de l'empereur éclatante de lumière,
gravissant à cheval, à la tête de son armée, le sommet escarpé du mont.
Il se trouva au bal plus de sept cents personnes, sans qu'il y eût le
moindre désordre. Leurs Majestés se retirèrent de bonne heure.

L'impératrice, en entrant dans l'appartement qui lui avait été préparé à
l'Hôtel-de-Ville, y avait trouvé une toilette en or, complétement
fournie et de la plus grande richesse. Lorsqu'elle fut apportée aux
Tuileries, ce fut, pendant plusieurs jours, le bijou favori et le sujet
des conversations de sa majesté l'impératrice. Elle voulait que tout le
monde admirât ce meuble, et en effet personne ne songeait à se faire
tirer l'oreille pour cela. Leurs Majestés permirent que cette toilette,
et un service dont la ville avait pareillement fait hommage à
l'empereur, furent exposés à la curiosité du public pendant quelques
jours.

Après le feu d'artifice, on vit s'élever un ballon superbe, dont toute
la circonférence, la nacelle et les cordes qui rattachaient celle-ci au
ballon, étaient décorées de guirlandes lumineuses en verres de couleur.
C'était un magnifique spectacle que cette énorme masse montant lentement
mais légèrement dans les airs; quelque temps elle resta suspendue au
dessus de Paris, comme pour attendre que la curiosité publique fût
satisfaite; puis le ballon ayant vraisemblablement trouvé, à la hauteur
où il était parvenu, un courant d'air plus rapide, disparut chassé par
le vent dans la direction du midi; ne l'apercevant plus on cessa de s'en
occuper; mais quinze jours après un incident très-singulier ramena sur
ce ballon l'attention universelle.

Un matin, pendant que j'habillais l'empereur (c'était, je crois, ou le
jour même, ou la veille du jour de l'an), un des ministres de Sa Majesté
fut introduit, et l'empereur lui ayant demandé quelles étaient les
nouvelles de Paris, comme il avait coutume de le faire aux personnes
qu'il voyait de bonne heure dans la matinée, le ministre répondit: «J'ai
laissé hier fort tard le cardinal Caprara, et j'ai appris de lui la
chose la plus étrange.--Quoi donc? de quoi s'agit-il?» Et Sa Majesté,
s'imaginant sans doute qu'il allait être question de quelque incident
politique, s'apprêtait à emmener son ministre dans son cabinet, avant
d'avoir complétement achevé sa toilette, lorsque son excellence se hâta
d'ajouter: «Il ne s'agit point, Sire, d'un événement bien sérieux. Votre
Majesté n'ignore pas que l'on a parlé dernièrement au cercle de sa
majesté l'impératrice, du chagrin de ce pauvre Garnerin, qui n'avait pu,
jusqu'à présent, retrouver le ballon qu'il lança le jour de la fête
offerte à l'empereur par la ville de Paris; aujourd'hui même il va
recevoir des nouvelles de son aérostat.--Où donc était-il tombé? demanda
l'empereur.--À Rome, Sire.--Ah! voilà qui est curieux en effet.--Oui,
Sire, le ballon de Garnerin a montré, en vingt-quatre heures, votre
couronne impériale aux deux capitales du monde.» Alors le ministre
raconta à Sa Majesté les détails suivans, qui furent rendus publics à
cette époque, mais que je crois assez intéressans pour que l'on me sache
quelque gré de les rappeler ici.

M. Garnerin avait attaché à son aérostat l'avis suivant:

* * *

«Le ballon porteur de cette lettre a été lancé à Paris, le 25 frimaire,
au soir (16 décembre), par M. Garnerin, aéronaute privilégié de sa
majesté l'empereur de Russie, et aéronaute ordinaire du gouvernement
français, à l'occasion d'une fête donnée par la ville de Paris à sa
majesté l'empereur Napoléon, pour célébrer son couronnement. Les
personnes qui trouveront ce ballon sont priées d'en informer M.
Garnerin, qui se rendra sur les lieux.»

* * *

L'aéronaute s'attendait sans doute, en écrivant ce billet, à recevoir
avis le lendemain que son ballon était descendu dans la plaine de
Saint-Denis ou dans celle de Grenelle; car il est à présumer qu'il ne
songeait guère à un voyage à Rome, lorsqu'il s'engageait à _se rendre
sur les lieux_. Plus de quinze jours se passèrent sans qu'il reçût
l'avertissement sur lequel il avait compté, et il avait probablement
fait le sacrifice de son ballon, lorsqu'il lui arriva une lettre ainsi
conçue, du nonce de sa sainteté:

* * *

«Le cardinal Caprara vient d'être chargé par son excellence le cardinal
Gonsalvi, secrétaire d'état de Sa Sainteté, de remettre à M. Garnerin la
copie d'une lettre datée du 18 décembre; il s'empresse de la lui
envoyer, et d'y joindre même la copie de la dépêche qui l'accompagnait.
Le-dit cardinal saisit cette occasion pour témoigner à M. Garnerin
toute son estime.»

* * *

À cette lettre était jointe la traduction du rapport fait au cardinal
secrétaire d'état à Rome, par M. le duc de Mondragone, et daté
d'Anguillora près Rome, le 18 décembre:

* * *

«Hier au soir, vers la vingt-quatrième heure, on vit passer dans les
airs un globe d'une grandeur étonnante, lequel étant tombé sur le lac de
Bracciano, paraissait être une maison. On envoya des bateliers pour le
mettre à terre; mais ils ne purent y réussir, étant contrariés par un
vent impétueux, accompagné de neige. Ce matin, de bonne heure, ils sont
venus à bout de le conduire à bord. Ce globe est de taffetas gommé,
couvert d'un filet; la galerie de fil de fer s'est un peu brisée. Il
parait qu'il avait été éclairé par des lampions et des verres de
couleur, dont il reste plusieurs débris. On a trouvé, attaché au globe,
l'avis suivant (celui qu'on a lu plus haut).»

* * *

Ainsi ce ballon étant parti de Paris le 16 décembre à sept heures du
soir, et étant descendu le lendemain 17, près Rome, à la vingt-quatrième
heure, c'est-à-dire à la fin du jour, a traversé la France, les Alpes,
etc., et parcouru une distance de trois cents lieues en vingt-deux
heures. La vitesse de sa marche a donc été de quinze lieues par heure;
et, ce qui est remarquable, ce ballon était chargé d'une décoration du
poids de cinq cents livres.

L'histoire des courses précédentes de ce même ballon est faite pour
piquer la curiosité. Sa première ascension eut lieu en présence de leurs
majestés prussiennes et de toute la cour. Ce ballon, qui portait M.
Garnerin, son épouse et M. Gaertner, fut descendu sur les frontières de
la Saxe. La seconde expérience fut faite à Pétersbourg devant
l'empereur, les deux impératrices et la cour. Le ballon enleva M. et
madame Garnerin, qui descendirent à peu de distance sur un marais. C'est
la première fois qu'on eut en Russie le spectacle d'une ascension
aérostatique. La troisième expérience se fit également à
Saint-Pétersbourg, en présence de la famille impériale. M. Garnerin
s'éleva avec le général Lwolf. Ces deux voyageurs furent portés sur le
golfe de Finlande, durant trois quarts d'heure et allèrent descendre à
Krasnosalo, à vingt-cinq verstes de Pétersbourg. La quatrième expérience
eut lieu à Moscou. M. Garnerin s'éleva à plus de quatre mille toises,
fit une multitude d'expériences, et alla descendre, au bout de sept
heures, à trois cent trente verstes de Moscou, sur les bords des
anciennes frontières de la Russie. Le même ballon servit encore à
l'ascension que madame Garnerin fit à Moscou avec madame Toucheninolf,
au milieu d'un orage affreux et des éclats d'un tonnerre qui tua trois
hommes à trois cents pas du ballon, au moment où il s'élevait. Ces dames
descendirent, sans accident, à vingt-une verstes de Moscou.

La ville de Paris fit donner une gratification de 600 francs aux
bateliers qui avaient retiré le ballon du lac de Bracciano. L'aérostat
fut rapporté à Paris et déposé dans les archives de l'Hôtel-de-Ville.

Je fus témoin, ce même jour-là, de la bonté avec laquelle l'empereur
accueillit la pétition d'une pauvre dame, dont le mari, qui était, je
crois, un notaire, avait été condamné, je ne sais pour quelle faute, à
une longue réclusion. Au moment où la voiture de Leurs Majestés
impériales passait devant le Palais-Royal, deux femmes, une déjà âgée,
l'autre de seize ou dix-sept ans, s'élancèrent à la portière, en criant:
«Grâce pour mon mari! Grâce pour mon père!» L'empereur donna aussitôt
avec force l'ordre d'arrêter sa voiture, et tendit la main pour prendre
le placet, que la plus âgée des deux dames ne voulait remettre qu'à lui.
En même temps, il lui adressa des paroles consolantes, en lui
témoignant, avec le plus touchant intérêt, la crainte qu'elle ne fût
blessée par les chevaux des maréchaux de l'empire, qui étaient à côté de
la voiture. Pendant que cette bonté de son auguste frère excitait au
plus haut point l'enthousiasme et la sensibilité des témoins de cette
scène, le prince Louis, assis sur le siège de devant la voiture, s'était
penché en dehors pour rassurer la jeune personne toute tremblante, et
l'engager à consoler sa mère et à compter sur tout l'intérêt de
l'empereur. La mère et la fille, suffoquées par leur émotion, ne
pouvaient faire aucune réponse, et au moment où le cortége se remit en
marche, je vis la première sur le point de tomber évanouie. On la porta
dans une maison voisine, où elle ne revint à elle que pour verser, avec
sa fille, des larmes de reconnaissance et de joie.

Le Corps Législatif avait arrêté qu'une statue en marbre blanc serait
érigée à l'empereur dans la salle des séances, en mémoire de la
confection du Code civil. Le jour de l'inauguration de ce monument, sa
majesté l'impératrice, les princes Joseph, Louis, Borghèse, Bacciochi et
leurs épouses, d'autres membres de la famille impériale, des députations
des principaux ordres de l'état, le corps diplomatique et beaucoup
d'étrangers de marque, les ministres, les maréchaux de l'empire, et un
nombre considérable d'officiers généraux se rendirent sur les sept
heures du soir au palais du Corps-Législatif.

Au moment où l'impératrice parut dans la salle, l'assemblée entière se
leva, et un corps de musique placé dans une salle voisine fit entendre
le chœur bien connu de Gluck, _Que d'attraits! que de majesté!_... À
peine eut-on distingué les premières mesures de ce chœur, que chacun en
saisit avec enthousiasme l'heureux à propos, et les applaudissemens
éclatèrent de toutes parts.

Sur l'invitation du président, les maréchaux Murat et Masséna levèrent
le voile qui recouvrait la statue, et tous les regards se portèrent sur
l'image de l'empereur, le front ceint d'une couronne de lauriers mêlée
de feuilles de chêne et d'olivier. Lorsque le silence eut succédé aux
acclamations excitées par ce spectacle, M. de Vaublanc monta à la
tribune et prononça un discours qui fut vivement applaudi dans
l'assemblée dont il exprimait fidèlement les sentimens.

* * *

«Messieurs, dit l'orateur, vous avez signalé l'achèvement du Code civil
des Français par un acte d'admiration et de reconnaissance: vous avez
décerné une statue au prince illustre dont la volonté ferme et
constante a fait achever ce grand ouvrage, en même temps que sa vaste
intelligence a répandu la plus vive lumière sur cette noble partie des
institutions humaines. Premier consul alors, empereur des Français
aujourd'hui, il paraît dans le temple des lois, la tête ornée de cette
couronne triomphale dont la victoire l'a ceint si souvent en lui
présageant le bandeau des rois, et couvert du manteau impérial, le noble
attribut de la première des dignités parmi les hommes.

»Sans doute, dans ce jour solennel, en présence des princes et des
grands de l'état, devant la personne auguste que l'empire désigne par
son penchant à faire le bien, plus encore que par le haut rang dont
cette vertu la rendait si digne, dans cette fête de la gloire où nous
voudrions pouvoir réunir tous les Français, vous permettrez à ma faible
voix de s'élever un instant, et de vous rappeler par quelles actions
immortelles Napoléon s'est ouvert cette immense carrière de puissance et
d'honneur. Si la louange corrompt les âmes faibles, elle est l'aliment
des grandes âmes. Les belles actions des héros sont un engagement qu'ils
prennent envers la patrie. Les rappeler, c'est leur dire qu'on attend
d'eux encore ces grandes pensées, ces généreux sentimens, ces faits
glorieux, si noblement récompensés par l'admiration et la
reconnaissance publique... .........................................

* * *

«Victorieux dans trois parties du monde, pacificateur de l'Europe,
législateur de la France, des trônes donnés, des provinces ajoutées à
l'empire, est-ce assez de tant de gloire pour mériter à la fois et ce
titre auguste d'empereur des Français, et ce monument érigé dans le
temple des lois? Eh bien, je veux effacer moi-même ces brillans
souvenirs que je viens de retracer. D'une voix plus forte que celle qui
retentissait pour sa louange, je veux vous dire: cette gloire du
législateur, cette gloire du guerrier, anéantissez-la par la pensée et
dites-vous: avant le 18 brumaire, quand des lois funestes étaient
promulguées, quand les principes destructeurs, proclamés de nouveau,
entraînaient déjà les choses et les hommes avec une rapidité que bientôt
rien ne pourrait arrêter, quel fut celui qui parut tout à coup comme un
astre bienfaisant, qui vint abroger ces lois, qui combla l'abîme
entr'ouvert? Vous vivez, vous tous, menacés par le malheur des temps,
vous vivez et vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Vous
accourez, infortunés proscrits, vous respirez l'air si doux de votre
patrie, vous embrassez vos pères, vos enfans, vos épouses, vos amis,
vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Il n'est plus question de
sa gloire, je ne l'atteste plus; j'invoque l'humanité d'un côté, la
reconnaissance de l'autre; je vous demande à qui vous devez un bonheur
si grand, si extraordinaire, si imprévu... Vous répondez tous avec moi:
c'est au grand homme dont vous voyez l'image.»

* * *

Le président répéta à son tour un éloge semblable, dans des termes à
peine différens. Il était peu de personnes alors qui songeassent à
trouver ces louanges exagérées; leur opinion a peut-être changé depuis.

* * *

Après la cérémonie, l'impératrice, conduite par le président, passa dans
la salle des conférences, où le couvert de Sa Majesté avait été servi
sous un dais magnifique en soie cramoisie. Des tables composant près de
trois cents couverts, et servies par le restaurateur Robert, avaient été
dressées dans les différentes salles du palais; au dîner succéda un bal
brillant. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette fête était un
luxe inimaginable de fleurs et d'arbustes, que sans doute on n'avait pu
rassembler qu'à grands frais, vu la rigueur de l'hiver. Les salles de
_Lucrèce_ et de _la Réunion_, où se formaient les quadrilles des
danseurs, étaient comme un immense parterre de lauriers-roses, de lilas,
de jonquilles, de lis et de jasmins.



CHAPITRE VI.

     Mon mariage avec mademoiselle Charvet.--Présentation de ma femme à
     madame Bonaparte.--Le général Bonaparte ouvrant les lettres
     adressées à son courrier.--Le général Bonaparte veut voir M. et
     madame Charvet.--M. Charvet suit madame Bonaparte à
     Plombières.--Établissement de M. Charvet et de sa famille à la
     Malmaison.--Madame Charvet, secrétaire intime de madame
     Bonaparte.--Mesdemoiselles Louise et Zoé Charvet, favorites de
     Joséphine.--Fantasmagorie à la Malmaison.--Jeux de Bonaparte et des
     dames de la Malmaison.--M. Charvet quitte la maison pour le château
     de Saint-Cloud.--Les anciens porteurs et frotteurs de la reine sont
     déplacés.--Incendie du château et mort de madame
     Charvet.--L'impératrice veut voir mademoiselle Charvet.--Elle veut
     lui servir de mère et lui donner un mari.--L'impératrice se plaint
     à M. Charvet de ne pas voir ses filles.--On promet une dot à ma
     femme.--Argent dissipé et manque de mémoire de l'impératrice
     Joséphine.--L'impératrice marie ma belle-sœur.--Recommandation
     bienveillante de l'impératrice.--Ma belle-sœur, mademoiselle
     Joséphine Tallien et mademoiselle Clémence Cabarus.--Madame Vigogne
     et les protégées de l'impératrice.--La jeune pensionnaire et le
     danger d'être brûlée.--Présence d'esprit de madame Vigogne.--Visite
     à l'impératrice.


CE fut le 2 janvier 1805, justement un mois après le couronnement, que
je formai, avec la fille aînée de M. Charvet, une union qui a fait
jusqu'ici, et fera, j'espère, jusqu'à la fin, le bonheur de ma vie. J'ai
promis au lecteur de lui parler fort peu de moi; et en effet de quel
intérêt pourraient être pour lui les détails de ma vie privée qui ne se
rapporteraient point au grand homme en vue duquel j'ai entrepris
d'écrire mes Mémoires? Toutefois je demanderai ici la permission de
revenir un peu sur cette époque la plus intéressante de toutes pour moi,
et qui a décidé du reste de mon existence. Il n'est pas défendu sans
doute à un homme qui recherche et retrace ses _souvenirs_ de compter
pour quelque chose ceux qui se rapportent le plus particulièrement à
lui. D'ailleurs même dans les événemens les plus personnels de ma vie,
il y a encore des circonstances auxquelles Leurs Majestés ne restèrent
point étrangères, et que par conséquent il importe de connaître, si
l'on veut se former un jugement complet sur le caractère de l'empereur
et de l'impératrice.

La mère de ma femme avait été présentée à madame Bonaparte pendant la
première campagne d'Italie, et elle lui avait plu; car madame Bonaparte,
qui était si parfaitement bonne et qui de son côté avait aussi connu le
malheur, savait compatir aux peines des autres. Elle promit d'intéresser
le général au sort de mon beau-père, qui venait de perdre une place à la
trésorerie. Pendant ce temps madame Charvet était en correspondance avec
un ami de son mari, qui était, je crois, courrier du général Bonaparte.
Celui-ci ouvrit et lut les lettres adressées à son courrier, et il
demanda quelle était cette jeune femme qui écrivait avec tant d'esprit
et de raison. En effet madame Charvet était bien digne de ce double
éloge. L'ami de mon beau-père prit texte de cette question du général en
chef pour lui raconter les malheurs de la famille. Le général dit qu'à
son retour à Paris il voulait voir M. et madame Charvet. En conséquence
ils lui furent présentés, et madame Bonaparte se réjouit d'apprendre que
ses protégés étaient aussi devenus ceux de son époux. Il fut décidé que
M. Charvet suivrait le général en Égypte. Mais arrivée à Toulon, madame
Bonaparte demanda que mon beau-père l'accompagnât aux eaux de
Plombières. J'ai raconté précédemment l'accident arrivé à Plombières, et
la mission de M. Charvet envoyé à Saint-Germain, pour retirer
mademoiselle Hortense de pension et la conduire à sa mère. De retour à
Paris, M. Charvet en courut tous les environs, pour trouver une maison
de campagne que le général avait chargé sa femme d'acheter en son
absence. Quand madame Bonaparte se fut décidée pour la Malmaison, M.
Charvet, sa femme et leurs trois enfans furent installés dans cette
charmante résidence. Mon beau-père donna tous ses soins aux intérêts de
la bienfaitrice de sa famille, et madame Charvet servait souvent de
secrétaire intime à madame Bonaparte, pour sa correspondance.

Mademoiselle Louise, qui est devenue ma femme, et mademoiselle Zoé, sa
sœur puînée, étaient les favorites de madame Bonaparte; surtout la
seconde, qui passait plus de temps que Louise à la Malmaison. Les bontés
de leur noble protectrice avaient rendu cette enfant si familière
qu'elle tutoyait habituellement madame Bonaparte, à qui elle dit un
jour: «Tu es bien heureuse, toi. Tu n'as pas de maman qui te gronde,
quand tu déchires tes robes.»

Pendant une des campagnes que j'ai faites à la suite de l'empereur,
j'écrivis un jour à ma femme pour lui demander quelques détails sur la
vie qu'elle et sa sœur menaient à la Malmaison. Elle me répondit, entres
autres choses (je transcris un passage de sa réponse): «Nous avions
quelquefois des rôles dans des bouffonneries que je ne puis concevoir.
Un soir le salon fut séparé en deux par une gaze derrière laquelle était
un lit drapé à la grecque, et sur le lit un homme endormi et vêtu de
grandes draperies blanches. Auprès du dormeur, madame Bonaparte et
d'autres dames frappaient en mesure (et encore pas toujours) sur des
vases de bronze; ce qui faisait une terrible musique. Pendant ce
charivari, un de ces messieurs me tenait par le milieu du corps, élevée
de terre, et je remuais mes bras et mes jambes en cadence. Le concert de
ces dames réveillait le dormeur, qui ouvrait de grands yeux sur moi et
semblait s'effrayer de mes gestes. Il se levait, et s'éloignait d'un pas
rapide, suivi de mon frère qui marchait à quatre pattes, pour figurer,
je pense, un chien que devait avoir cet étrange personnage. Comme
j'étais alors tout enfant, je n'ai qu'une idée confuse de tout cela;
mais la société de madame Bonaparte avait l'air de s'en amuser
beaucoup.»

Quand le premier consul alla habiter Saint-Cloud; il dit à mon beau-père
des choses flatteuses, et lui donna la conciergerie du château. C'était
une place de confiance, et dont les détails et la responsabilité étaient
considérables. M. Charvet fut chargé d'y organiser le service, et, par
ordre du premier consul, il choisit parmi les anciens serviteurs de la
reine pour les places de portiers, de frotteurs et de garçons de
château. Ceux qui ne pouvaient pas servir eurent des pensions.

* * *

Quand le feu prit au château, en 1802, comme je l'ai raconté
précédemment, madame Charvet, qui était grosse de plusieurs mois, eut
une grande frayeur. On ne jugea pas à propos de la saigner. Elle fit une
couche malheureuse, et mourut avant l'âge de trente ans. Louise était en
pension depuis quelques années; son père la rappela près de lui pour
tenir sa maison. Elle avait alors douze ans. Une de ses amies a bien
voulu me donner communication d'une lettre que Louise lui adressa peu de
temps après notre mariage, et dont j'ai fait l'extrait qui suit:

* * *

«À mon retour de ma pension, j'allai voir sa majesté l'impératrice
(alors madame Bonaparte) aux Tuileries. J'étais en grand deuil. Elle
m'attira sur ses genoux, me consola, dit qu'elle me servirait de mère et
me trouverait un mari. Je pleurais, et je dis que je ne voulais pas me
marier.--_Non pas à présent_, reprit Sa Majesté; _mais cela te viendra,
sois-en sûre_. Je n'étais pourtant pas persuadée que cette envie dût me
venir. Je reçus encore quelques caresses, et me retirai. Quand le
premier consul était à Saint-Cloud, c'était chez mon père que se
réunissaient tous les chefs des différens services. Car mon père est
très aimé de la maison, dont il est le plus ancien. M. Constant, qui
m'avait vue enfant à la Malmaison, me trouva assez raisonnable à
Saint-Cloud pour me demander à mon père, avec l'approbation de Leurs
Majestés. Il fut décidé que nous serions mariés après le couronnement.
J'ai pris quatorze ans, quinze jours après notre mariage.

»Nous sommes toujours reçues, ma sœur et moi, par sa majesté
l'impératrice avec une extrême bonté; et quand, dans la crainte de
l'importuner, nous sommes quelque temps sans aller la voir, elle s'en
plaint à mon père. Elle nous admet à sa toilette du matin. On la lace,
on l'habille devant nous. Il n'y a dans sa chambre que ses femmes et
quelques personnes de la maison, qui, comme nous, mettent au nombre de
leurs plus doux momens ceux où elles peuvent voir cette princesse
adorée. La causerie est presque toujours pleine de charme. Sa Majesté
conte quelquefois des anecdotes qu'un mot d'une de nous deux lui
rappelle.»

Sa majesté l'impératrice avait promis une dot à Louise; mais l'argent
qu'elle avait destiné à cela avait été dépensé autrement, et ma femme
n'eut que quelques petits bijoux, et deux ou trois pièces d'étoffe. M.
Charvet était trop délicat pour rappeler à Sa Majesté sa promesse: or on
n'avait rien d'elle sans cela; car elle ne savait pas plus économiser
que refuser. L'empereur me demanda, peu de temps après mon mariage, ce
que l'impératrice avait donné à ma femme; et sur ma réponse, il me parut
on ne peut plus mécontent: sans doute parce que la somme qu'on lui avait
demandée pour la dot de Louise avait reçu une autre destination. Sa
majesté l'empereur eut à ce sujet la bonté de m'assurer que ce serait
lui qui désormais s'occuperait de ma fortune, qu'il était content de mes
services, et qu'il me le prouverait.

J'ai dit plus haut que la sœur puînée de ma femme était la favorite de
sa majesté l'impératrice. Cependant elle n'en reçut pas, en se mariant,
une plus riche dot que celle de Louise. Mais l'impératrice voulut voir
le mari de ma belle-sœur, et lui dit avec un accent vraiment maternel:
«Monsieur, je vous recommande ma fille, et vous prie de la rendre
heureuse. Elle le mérite, et je vous en voudrais beaucoup, si vous ne
saviez pas l'apprécier.» Quand ma belle-sœur, se sauvant de Compiègne
avec sa belle-mère en 1814, alla faire ses couches à Évreux,
l'impératrice, qui l'apprit, lui envoya son premier valet de chambre
avec tout ce qu'elle crut nécessaire; à une jeune femme en cet état.
Elle lui fit même faire des reproches de n'être pas descendue à Navarre.

Ma belle-sœur avait été élevée dans la même pension que mademoiselle
Joséphine Tallien, filleule de l'impératrice, et qui depuis a épousé M.
Pelet de la Lozère, et une autre fille de madame Tallien, mademoiselle
Clémence Cabarus. La pension était dirigée par madame Vigogne, veuve du
colonel de ce nom, et ancienne amie de l'impératrice, qui l'avait
engagée à prendre un pensionnat, en lui promettant de lui procurer le
plus d'élèves qu'elle pourrait. L'institution prospéra sous la direction
de cette dame, qui était d'un esprit distingué et d'un ton parfait.
Souvent elle amenait chez Sa Majesté l'impératrice les protégées de
celle-ci, et les jeunes personnes qui avaient mérité cette récompense.
C'était un moyen puissant d'exciter l'émulation de ces enfans que Sa
Majesté comblait de caresses, et à qui elle faisait de petits présens.
Un matin, que madame Vigogne était habillée pour aller chez
l'impératrice, comme elle descendait son escalier pour monter en
voiture, elle entendit des cris perçans dans une des classes. Elle s'y
précipite, et voit une jeune fille dont les vêtemens étaient tout en
flammes. Avec une présence d'esprit digne d'une mère, madame Vigogne
enveloppe aussitôt l'enfant dans la longue queue de sa robe traînante,
et le feu s'éteignit. Mais la courageuse institutrice eût les mains
cruellement brûlées. Elle vint en cet état faire sa visite à sa majesté
l'impératrice, et lui conta le fâcheux accident qui l'y avait mise. Sa
Majesté, qui était si facilement émue de tout ce qui était beau et
généreux, combla d'éloges son courage, et s'en montra touchée au point
de pleurer d'admiration. Un des médecins de Sa Majesté fut chargé de
donner les premiers soins à madame Vigogne et à sa jeune élève.



CHAPITRE VII.

     PORTRAIT DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.--Lever de
     l'impératrice.--Détails de toilette.--Audiences de
     l'impératrice.--Réception des fournisseurs.--Déjeuner de
     l'impératrice.--Madame de La Rochefoucault première dame
     d'honneur.--L'impératrice au billard.--Promenades dans le parc
     fermé.--L'impératrice avec ses dames.--L'empereur venant surprendre
     l'impératrice au salon.--Dîner de l'impératrice.--L'empereur fait
     attendre.--Les princes et les ministres à la table de
     l'empereur.--L'impératrice et M. de Beaumont.--Partie de
     trictrac.--L'impératrice un jour de chasse.--Toutes les dames à la
     table de Leurs Majestés.--L'impératrice vient passer la nuit avec
     l'empereur.--Détails sur le réveil des augustes époux.--Goût de
     l'impératrice pour les bijoux.--Anecdote sur le premier mariage de
     l'impératrice.--Les poches de madame de Beauharnais.--Joyaux de
     l'impératrice Joséphine.--L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette
     trop petite pour contenir ceux de Joséphine.--Jalousie de
     Joséphine.--Mémoire de l'impératrice.--L'impératrice rétablit
     l'harmonie entre les frères de l'empereur.--Trait de bonté de
     l'impératrice Joséphine pour son valet de chambre.--Sévérité de
     l'empereur; il veut renvoyer M. Frère.--Le valet de chambre rentre
     en grâce.--Oubli d'un bienfait.--Générosité de
     l'impératrice.--Comment les valets de chambre de l'impératrice
     employaient leur temps.--Détails sur une première fille de M. de
     Beauharnais, premier mari de Joséphine.--L'impératrice lui fait
     épouser un préfet de l'empire.--Tendresse de l'impératrice pour
     Eugène et Hortense.--Détails sur la vice-reine (Auguste-Amélie de
     Bavière.)--Le portrait de famille.--L'impératrice me fait appeler
     pour voir ce portrait.--Amour de Joséphine pour ses
     petits-enfans.--Un mot sur le divorce.--Lettre du prince Eugène à
     sa femme.--Mes voyages à la Malmaison après le
     divorce.--Commissions de l'empereur pour l'impératrice
     Joséphine.--Mes adieux à l'impératrice.--Recommandations de cette
     princesse.--L'impératrice désire voir l'empereur.--Visite à
     Joséphine avant la campagne de Russie.--Visite à l'impératrice
     après cette campagne.--Lettres dont je suis chargé.--Conversation
     avec l'impératrice.--Ma femme va voir l'impératrice et lui montre
     mes lettres.--Détails sur le budget de l'impératrice après le
     divorce.--Conseil présidé par l'impératrice en robe de
     toile.--L'impératrice trompée par les marchands.--Politesse de
     l'impératrice.--Manière dont Joséphine punissait ses
     dames.--Magasin d'objets précieux appartenant à
     l'impératrice.--Partage entre ses enfans et les frères et sœurs de
     l'empereur.--M. Denon.--Le cabinet d'antiques de la Malmaison.--M.
     Denon et la collection de médailles de l'impératrice.--Visite de
     l'impératrice à l'empereur pendant que je faisais sa toilette.--Le
     maillot et la pétition.--L'orpheline sauvée de la Seine.--M. Fabien
     Pillet et sa femme chez l'impératrice.--Scène touchante.


L'IMPÉRATRICE Joséphine était d'une taille moyenne, modelée avec une
rare perfection: elle avait dans les mouvemens une souplesse, une
légèreté, qui donnaient à sa démarche quelque chose d'aérien, sans
exclure néanmoins la majesté d'une souveraine. Sa physionomie expressive
suivait toutes les impressions de son âme, sans jamais perdre de la
douceur charmante qui en faisait le fond. Dans le plaisir comme dans la
douleur, elle était belle à regarder: on souriait malgré soi en la
voyant sourire... Si elle était triste, on l'était aussi. Jamais femme
ne justifia mieux qu'elle cette expression, _que les yeux sont le miroir
de l'âme_. Les siens, d'un bleu foncé, étaient presque toujours à demi
fermés par ses longues paupières, légèrement arquées, et bordées des
plus beaux cils du monde; et quand elle regardait ainsi, on se sentait
entraîné vers elle par une puissance irrésistible. Il eût été difficile
à l'impératrice de donner de la sévérité à ce séduisant regard; mais
elle pouvait, et savait au besoin, le rendre imposant. Ses cheveux
étaient fort beaux, longs et soyeux; leur teint châtain clair se mariait
admirablement à celui de sa peau, éblouissante de finesse et de
fraîcheur. Au commencement de sa suprême puissance, l'impératrice aimait
encore à se coiffer le matin avec un madras rouge, qui lui donnait l'air
de créole le plus piquant à voir.

Mais ce qui, plus que tout le reste, contribuait au charme dont
l'impératrice était entourée, c'était le son ravissant de sa voix. Que
de fois il est arrivé à moi, comme à bien d'autres, de nous arrêter tout
d'un coup en entendant cette voix, uniquement pour jouir du plaisir de
l'entendre! On ne pouvait peut-être pas dire que l'impératrice était une
belle femme; mais sa figure, toute pleine de sentiment et de bonté, mais
la grâce angélique répandue sur toute sa personne, en faisaient la femme
la plus attrayante.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, sa majesté l'impératrice se levait
habituellement à neuf heures, et faisait sa première toilette, qui
durait jusqu'à dix heures; alors elle passait dans un salon où se
trouvaient réunies les personnes qui avaient sollicité et obtenu la
faveur d'une audience. Quelquefois aussi à cette heure, et dans ce même
salon, Sa Majesté recevait ses fournisseurs. À onze heures, lorsque
l'empereur était absent, elle déjeunait avec sa première dame d'honneur
et quelques autres dames. Madame de La Rochefoucault, première dame
d'honneur de l'impératrice, était bossue et tellement petite, qu'il
fallait, lorsqu'elle se mettait à table, ajouter au coussin de sa chaise
meublante un autre coussin fort épais, en satin violet. Madame de La
Rochefoucault savait racheter ses difformités physiques par son esprit,
vif, brillant, mais un peu caustique, par le meilleur ton et les
manières de cour les plus exquises.

Après le déjeuner, l'impératrice faisait une partie de billard; ou bien,
lorsque le temps était beau, elle se promenait à pied dans les jardins
ou dans le parc fermé. Cette récréation durait fort peu de temps, et Sa
Majesté, rentrée bientôt dans ses appartemens, s'occupait à broder au
métier, en causant avec ses dames, qui travaillaient, comme elle, à
quelque ouvrage d'aiguille. Quand il arrivait qu'on n'était pas dérangé
par des visites, entre deux et trois heures après midi, l'impératrice
faisait en calèche découverte une promenade, au retour de laquelle avait
lieu la grande toilette. Quelquefois l'empereur y assistait.

De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre Sa Majesté au
salon. On était sûr alors de le trouver amusant, aimable et gai.

À six heures, le dîner était servi; mais le plus souvent l'empereur
l'oubliait et le retardait indéfiniment. Il y a plus d'un exemple de
dîners mangés ainsi à neuf et dix heures du soir. Leurs Majestés
dînaient ensemble, seules ou en compagnie de quelques invités, princes
de la famille impériale, ou ministres. Qu'il y eût concert, réception ou
spectacle, à minuit tout le monde se retirait; alors l'impératrice, qui
aimait beaucoup les longues veillées, jouait au trictrac avec un de
messieurs les chambellans. Le plus ordinairement, c'était M. le comte de
Beaumont qui avait cet honneur.

Les jours de chasse, l'impératrice et ses dames suivaient en calèche. Il
y avait un costume pour cela. C'était une espèce d'amazone, de couleur
verte, avec une toque ornée de plumes blanches. Toutes les dames qui
suivaient la chasse dînaient avec Leurs Majestés.

Quand l'impératrice venait passer la nuit dans l'appartement de
l'empereur, j'entrais le matin, comme de coutume, entre sept et huit
heures; il était rare que je ne trouvasse point les augustes époux
éveillés. L'empereur me demandait ordinairement du thé, ou une infusion
de fleurs d'oranger, et se levait aussitôt. L'impératrice lui disait en
souriant: «Tu te lèves déjà? reste encore un peu.--Eh bien, tu ne dors
pas?» répondait Sa Majesté; alors, il la roulait dans sa couverture, lui
donnait de petites tapes sur les joues et sur les épaules, en riant et
l'embrassant.

Au bout de quelques minutes, l'impératrice se levait à son tour, passait
une robe du matin, et lisait les journaux, ou descendait par le petit
escalier de communication pour se rendre dans son appartement. Jamais
elle ne quittait celui de Sa Majesté sans m'avoir adressé quelques mots
qui témoignaient toujours la bonté, la bienveillance la plus touchante.

Élégante et simple dans sa mise, l'impératrice se soumettait avec regret
à la nécessité des toilettes d'apparat; les bijoux seulement étaient
fort de son goût; elles les avait toujours aimés; aussi l'empereur lui
en donnait souvent et en grande quantité. C'était un bonheur pour elle
de s'en parer, et encore plus de les montrer.

Un matin que ma femme était allée la voir à sa toilette, Sa Majesté lui
conta que, nouvellement mariée à M. de Beauharnais, et enchantée des
parures dont il lui avait fait présent, elle les emportait dans ses
poches (on sait que les poches faisaient alors partie essentielle de
l'habillement des femmes), et les montrait à ses jeunes amies. Comme
l'impératrice parlait de ses poches, elle donna ordre à une de ses dames
d'en aller chercher une paire pour les montrer à ma femme. La dame à
laquelle s'adressait l'impératrice eut beaucoup de peine à réprimer une
envie de rire qui la prit à cette singulière demande, et assura à Sa
Majesté que rien de semblable n'existait plus dans sa lingerie.
L'impératrice répondit, avec un air de regret, qu'elle en était fâchée,
qu'elle aurait eu du plaisir à revoir une paire de ses anciennes poches.
Les années avaient amené de grands changemens. Les joyaux de
l'impératrice Joséphine n'auraient guère pu tenir dans les poches de
madame de Beauharnais, quelque longues et profondes qu'elles eussent
été. L'armoire aux bijoux qui avait appartenu à la reine
Marie-Antoinette, et qui n'avait jamais été tout-à-fait pleine, était
trop petite pour l'impératrice; et lorsqu'un jour elle voulut faire voir
toutes ses parures à plusieurs dames qui en témoignaient le désir, il
fallut faire dresser une grande table pour y déposer les écrins; et la
table ne suffisant pas, on en couvrit plusieurs autres meubles.

Bonne à l'excès, tout le monde le sait, sensible au delà de toute
expression, généreuse jusqu'à la prodigalité, l'impératrice faisait le
bonheur de tout ce qui l'entourait; chérissant son époux avec une
tendresse que rien n'a pu altérer, et qui était aussi vive à son dernier
soupir qu'à l'époque où madame de Beauharnais et le général Bonaparte se
firent l'aveu mutuel de leur amour, Joséphine fut long-temps la seule
femme aimée de l'empereur, et elle méritait de l'être toujours. Pendant
quelques années, combien fut touchant l'accord de ce ménage impérial!
Plein d'attentions, d'égards, d'abandon pour Joséphine, l'empereur se
plaisait à l'embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et
l'appelant _ma grosse bête_: tout cela ne l'empêchait pas, il est vrai,
de lui faire quelques infidélités, mais sans manquer autrement à ses
devoirs conjugaux. De son côté, l'impératrice l'adorait, se tourmentait
pour chercher ce qui pouvait, lui plaire, pour deviner ses intentions,
pour aller au devant de ses moindres désirs.

Au commencement, elle donna de la jalousie à son époux: prévenu assez
fortement contre elle, pendant la campagne d'Égypte, par des rapports
indiscrets, l'empereur eut avec l'impératrice, à son retour, des
explications qui ne se terminaient pas toujours sans cris et sans
violences; mais bientôt le calme renaquit et fut depuis très-rarement
troublé. L'empereur ne pouvait résister à tant d'attraits et de douceur.

L'impératrice avait une mémoire prodigieuse que l'empereur savait mettre
à contribution fort souvent; elle était excellente musicienne, jouait
très bien de la harpe, et chantait avec goût. Elle avait un tact
parfait, un sentiment exquis des convenances, le jugement le plus sain,
le plus infaillible qu'il fût possible d'imaginer; d'une humeur toujours
douce, toujours égale, aussi obligeante pour ses ennemis que pour ses
amis, elle ramenait la paix partout où il y avait querelle ou discorde.
Lorsque l'empereur se fâchait avec ses frères ou avec d'autres
personnes, ce qui lui arrivait fréquemment, l'impératrice disait
quelques mots, et tout s'arrangeait. Quand elle demandait une grâce, il
était bien rare que l'empereur ne l'accordât pas, quelle que fût la
gravité de la faute commise; je pourrais citer mille exemples de pardons
ainsi sollicités et obtenus. Un fait qui m'est presque personnel
prouvera suffisamment que l'intercession de cette bonne impératrice
était toute-puissante.

Le premier valet de chambre de Sa Majesté s'était un peu échauffé à un
déjeuner qu'il avait fait avec quelques amis; par la nature de son
service, il était obligé d'assister aux repas, et de se tenir derrière
l'impératrice pour prendre et donner des assiettes. Ce jour-là donc,
animé par les vapeurs du champagne, il eut le malheur de laisser
échapper quelques mots injurieux prononcés bien à demi-voix, mais que
par un fâcheux hasard l'empereur entendit; Sa Majesté lança un regard
foudroyant à M. Frère, qui sentit alors la gravité de sa faute, et quand
on eut fini de dîner, l'ordre de renvoyer l'imprudent valet de chambre
fut donné par l'empereur avec un ton qui ne laissait pas d'espoir, et ne
permettait pas de réplique.

M. Frère était un excellent serviteur, un homme doux, honnête et probe.
C'était la première faute de ce genre qu'on eût à lui reprocher, et par
conséquent elle méritait de l'indulgence. On fit des démarches auprès
de monsieur le grand maréchal qui refusa son intercession, connaissant
bien l'inflexibilité de l'empereur. Plusieurs autres personnes que le
pauvre disgracié alla prier de parler pour lui répondirent comme le
grand maréchal; de sorte que M. Frère, au désespoir, vint nous faire ses
adieux. J'osai me charger de sa cause: j'espérais qu'en choisissant le
moment favorable, je parviendrais à faire revenir Sa Majesté. L'ordre de
renvoi portait que M. Frère eût à quitter le palais dans les
vingt-quatre heures; je lui conseillai de ne point obéir, mais de se
tenir soigneusement caché dans sa chambre, ce qu'il fit. Le soir, au
coucher, Sa Majesté me parla de ce qui s'était passé, témoignant
beaucoup de colère; je jugeai que le silence était le meilleur parti à
prendre, et j'attendis. Le lendemain, l'impératrice eut la bonté de me
faire dire qu'elle assisterait à la toilette de son époux, et que si je
croyais devoir aborder la question, elle me soutiendrait de tout son
pouvoir. En effet, voyant l'empereur d'assez bonne humeur, je parlai de
M. Frère, et peignant à Sa Majesté les regrets de ce pauvre homme, je
lui exposai les raisons qui pouvaient faire excuser la légèreté de sa
conduite. «Sire, dis-je, c'est un homme de bien qui n'a pas de fortune,
et qui soutient une famille nombreuse. S'il vient à quitter le service
de sa majesté l'impératrice, on ne croira pas que c'est pour une faute
dont le vin est plus coupable que lui, et il sera perdu pour toujours.»
À ces mots, comme à bien d'autres prières encore, l'empereur ne
répondait que par des interruptions faites avec toute les apparences
d'un éloignement prononcé pour le pardon que je sollicitais.
Heureusement l'impératrice voulut bien se joindre à moi et dire à son
époux avec sa voix si touchante et si expressive: «Mon ami, si tu veux
lui pardonner, tu me feras plaisir.» Enhardi par ce puissant patronage,
je recommençai mes sollicitations, auxquelles l'empereur répondit
brusquement en s'adressant à l'impératrice et à moi: «Enfin, vous le
voulez? Eh bien, qu'il reste donc.»

M. Frère me remercia de tout son cœur; il ne pouvait croire à la bonne
nouvelle que je lui apportais. Quant à l'impératrice, elle fut heureuse
de la joie que ressentait ce fidèle serviteur, qui lui a donné jusqu'à
sa mort les marques du plus entier dévouement. On m'a assuré qu'en 1814,
lors du départ de l'empereur pour l'île d'Elbe, M. Frère n'aurait pas
été le dernier à blâmer ma conduite, dont il ne connaissait pas les
motifs. Je ne veux pas le croire, car il me semble qu'à sa place, si
j'avais pensé ne pouvoir défendre un ami absent, au moins j'aurais gardé
le silence.

Comme je l'ai dit, l'impératrice était extrêmement généreuse. Elle
répandait beaucoup d'aumônes; elle était ingénieuse à trouver les
occasions d'en répandre: beaucoup d'émigrés ne vivaient que de ses
bienfaits. Elle entretenait une correspondance très-active avec les
sœurs de la charité qui soignaient les malades, et leur envoyait une
foule de choses. Ses valets de chambre étaient chargés d'aller partout
porter au pauvre des secours de son inépuisable bienfaisance. Une foule
d'autres personnes recevaient aussi chaque jour de semblables missions,
et toutes ces aumônes, tous ces dons multipliés et si largement
répandus, recevaient un prix inestimable de la grâce avec laquelle ils
étaient offerts, du discernement avec lequel ils étaient distribués. Je
pourrais citer mille exemples de cette délicate générosité.

M. de Beauharnais avait eu, au temps de son mariage avec Joséphine, une
fille naturelle nommée Adèle. L'impératrice la chérissait autant que si
elle eût été sa propre fille. Elle prit le plus grand soin de son
éducation, la dota généreusement et la maria avec un préfet de l'empire.

Si l'impératrice montrait autant de tendresse pour une fille qui n'était
pas la sienne, il est impossible de se faire une véritable idée de son
amour, de son dévouement pour la reine Hortense et le prince Eugène. Il
est vrai de dire que ses enfans le lui rendaient bien, et que jamais il
ne fut au monde une meilleure comme une plus heureuse mère. Elle était
fière de ses deux enfans, elle en parlait toujours avec un enthousiasme
qui paraîtra bien naturel à toutes les personnes qui ont connu la reine
de Hollande et le vice-roi d'Italie. J'ai raconté comment, rendu
orphelin dans le plus bas âge, par l'échafaud révolutionnaire, le jeune
Beauharnais avait gagné le cœur du général Bonaparte en venant lui
demander l'épée de son père. On sait aussi comment cette action donna au
général l'envie de voir Joséphine, et ce qui résulta de cette entrevue.
Lorsque madame de Beauharnais fut devenue l'épouse du général Bonaparte,
Eugène entra dans la carrière militaire, et s'attacha aussitôt à la
fortune de son beau-père, qui l'appela près de lui en Italie, en qualité
d'aide-de-camp. Il était chef d'escadron dans les chasseurs de la garde
consulaire, lorsqu'à l'immortelle bataille de Marengo, il partagea tous
les dangers de celui qui avait tant de plaisir à le nommer son fils. Peu
d'années après, le chef d'escadron était devenu vice-roi d'Italie,
héritier présomptif de la couronne impériale, titre qu'à la vérité il ne
conserva pas long-temps, et époux de la fille d'un roi.

La vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière) était belle et bonne comme un
ange. Je me trouvais à la Malmaison un jour que l'impératrice venait de
recevoir le portrait de sa belle-fille, entourée de trois ou quatre
enfans, l'un sur son épaule, l'autre à ses pieds, un troisième sur les
bras; tous avaient des figures angéliques. En me voyant, l'impératrice
daigna m'appeler pour me faire admirer cette réunion de têtes
charmantes. Je m'aperçus qu'en me parlant elle avait les larmes aux
yeux: ces portraits étaient bien faits, et j'eus occasion de voir dans
la suite qu'ils étaient parfaitement ressemblans. Alors il ne fut plus
question que de joujoux, de raretés à acheter pour ces chers enfans.
L'impératrice allait elle-même choisir les présens qu'elle leur
destinait, et les faisait emballer sous ses yeux.

Un valet de chambre du prince m'a assuré qu'à l'époque du divorce, le
prince Eugène avait écrit à son épouse une lettre fort triste. Peut-être
y exprimait-il quelque regret de n'être pas le fils adoptif de
l'empereur. La princesse lui répondit avec tendresse; elle lui disait,
entre autres choses: «Ce n'est pas l'héritier de l'empereur que j'ai
épousé et que j'aime, c'est Eugène de Beauharnais.» Le prince lut cette
phrase et quelques autres devant la personne dont je tiens le fait, et
qui était émue jusqu'aux larmes. Une pareille femme méritait plus qu'un
trône.

Après cet événement, si terrible pour le cœur de l'impératrice qui n'a
jamais pu s'en consoler, l'excellente princesse ne quitta plus la
Malmaison, excepté pour faire quelques voyages à Navarre. Chaque fois
que je rentrais à Paris avec l'empereur, je n'étais pas plutôt arrivé
que mon premier soin était d'aller à la Malmaison. Rarement j'étais
porteur d'une lettre de l'empereur; il n'écrivait à Joséphine que dans
les grandes occasions. «Dites à l'impératrice que je me porte bien et
que je désire qu'elle soit heureuse.» Voilà ce que me disait presque
toujours Sa Majesté en me voyant partir. Aussitôt que j'arrivais,
l'impératrice quittait tout pour me parler; souvent je restais une heure
et même deux heures avec elle; pendant ce temps, il n'était question que
de l'empereur; il me fallait dire tout ce qu'il avait souffert en
voyage, s'il avait été triste ou gai, malade ou bien portant. Elle
pleurait aux détails que je lui donnais, me faisait mille
recommandations pour sa santé, pour les soins dont elle désirait que je
l'entourasse; ensuite elle daignait me questionner sur moi, sur mon
sort, sur la santé de ma femme, son ancienne protégée; puis elle me
congédiait enfin avec une lettre pour Sa Majesté, me priant de dire à
l'empereur combien elle serait heureuse s'il voulait la venir voir.

Avant le départ pour la Russie, l'impératrice, inquiète de cette guerre
qu'elle désapprouvait complétement, redoubla encore ses recommandations.
Elle me fit présent de son portrait en me disant: «Mon bon Constant, je
compte sur vous; si l'empereur était malade, vous m'en instruiriez,
n'est-ce pas? ne me cachez rien, je l'aime tant!» Certainement
l'impératrice avait mille moyens de savoir des nouvelles de Sa Majesté,
mais je suis persuadé qu'eût-elle reçu cent lettres par jour des
personnes qui entouraient l'empereur, elles les aurait lues et relues
toutes avec la même avidité.

Quand j'étais de retour à Saint-Cloud ou aux Tuileries, l'empereur me
demandait comment se portait Joséphine et si je l'avais trouvée gaie; il
recevait avec plaisir les lettres que je lui apportais et s'empressait
de les ouvrir. Toutes les fois qu'étant en voyage ou à la campagne à la
suite de Sa Majesté, j'écrivais à ma femme, je parlais de l'empereur, et
la bonne princesse était enchantée que ma femme lui montrât mes lettres.
Toute chose enfin ayant le plus petit rapport avec son époux intéressait
l'impératrice à un degré qui prouvait bien la tendresse unique qu'elle
lui a toujours portée, après comme avant leur séparation. Trop généreuse
et incapable de mesurer ses dépenses sur ses ressources, il arriva fort
souvent que l'impératrice se vit obligée de renvoyer ses fournisseurs
les jours qu'elle avait elle-même fixés pour le paiement de leurs
mémoires. Ceci vint une fois aux oreilles de l'empereur, et il y eut à
ce sujet, entre les deux augustes époux, une discussion très-vive qui se
termina par une décision qu'à l'avenir aucun marchand ou fournisseur ne
pourrait venir au château sans une lettre de la dame d'atours ou du
secrétaire des commandemens. Cette marche bien arrêtée fut suivie avec
beaucoup d'exactitude jusqu'au divorce. À la suite de cette explication,
l'impératrice pleura beaucoup, promit d'être plus économe; l'empereur
lui pardonna, l'embrassa, et la paix fut faite. C'est, je crois, la
dernière querelle de ce genre qui troubla le ménage impérial.

On m'a dit qu'après le divorce, le budget de l'impératrice ayant été
dépassé, l'empereur en fit à l'intendant de la Malmaison des reproches
qui vinrent naturellement à Joséphine. Cette bonne maîtresse, vivement
affligée du désagrément qu'avait éprouvé son intendant, et ne sachant
comment faire pour établir un ordre des choses meilleur, assembla un
conseil de sa maison, qu'elle voulut présider en robe de toile sans
garniture. Cette robe de toile avait été faite en grande hâte, et ne
servit que cette fois. L'impératrice, que la nécessité d'un refus
mettait toujours au désespoir, était continuellement assiégée de
marchands qui lui assuraient avoir fait faire telle ou telle chose
expressément pour son usage, la conjurant de ne pas les renvoyer, parce
qu'ils ne sauraient comment et où placer leurs marchandises.
L'impératrice gardait tout ce que les marchands avaient apporté: mais
ensuite il fallait payer.

L'impératrice mettait toujours une extrême politesse dans ses rapports
avec les personnes de sa maison; il n'arrivait jamais qu'un reproche
sortît de cette bouche qui ne s'ouvrait que pour dire des choses
flatteuses. Si quelqu'une de ses dames lui donnait un sujet de
mécontentement, la seule punition qu'elle lui infligeait, c'était un
silence absolu de sa part qui durait un, deux, trois, huit jours plus ou
moins, selon la gravité de la faute. Eh bien, cette peine, si douce en
apparence, était cruelle pour le plus grand nombre: l'impératrice savait
si bien se faire aimer!

Au temps du consulat, madame Bonaparte recevait souvent des villes
conquises par son époux, ou des personnes qui désiraient obtenir sa
protection auprès du premier consul, des envois de meubles précieux, et
de curiosités en tous genres, de tableaux, d'étoffes, etc. Au
commencement, ces cadeaux flattaient vivement madame Bonaparte; elle
prenait un plaisir d'enfant à faire ouvrir les caisses pour voir ce qui
était dedans: elle aidait elle-même à déballer, à transporter toutes ces
jolies choses. Mais bientôt les envois devinrent si considérables et se
répétaient si souvent qu'il fallut avoir pour les déposer un appartement
dont mon beau-père avait la clef. Là, les caisses restaient intactes
jusqu'à ce qu'il plût à madame Bonaparte de les faire ouvrir.

Quand le premier consul décida qu'il irait demeurer à Saint-Cloud, mon
beau-père dut quitter la Malmaison pour aller s'installer dans le
nouveau palais dont le maître voulait qu'il surveillât l'ameublement.
Avant de partir, mon beau-père rendit compte à madame Bonaparte de tout
ce qu'il avait sous sa responsabilité. On fit donc, devant elle,
l'ouverture des caisses qui étaient empilées dans deux chambres depuis
le plancher jusqu'au plafond. Madame Bonaparte fut émerveillée de tant
de richesses: ce n'était que marbres, bronzes, tableaux magnifiques.
Eugène, Hortense, et les sœurs du premier consul en eurent une bonne
part: le reste fut employé à décorer les appartemens de la Malmaison.

Le goût que l'impératrice avait pour les bijoux s'étendit pendant
quelque temps aux curiosités antiques, aux pierres gravées, aux
médailles. M. Denon flattait cette fantaisie, et finit par persuader à
la bonne Joséphine qu'elle se connaissait parfaitement en antiques et
qu'il lui fallait avoir à la Malmaison un cabinet, un conservateur, etc.
Cette proposition, qui caressait l'amour-propre de l'impératrice, fut
accueillie favorablement. On choisit l'emplacement, on prit pour
conservateur M. de M..., et le nouveau cabinet s'enrichit en diminuant
d'autant le riche mobilier des appartemens du château. M. Denon, qui
avait donné cette idée, se chargea de faire une collection de médailles:
mais ce goût, venu subitement, s'en alla comme il était venu; le cabinet
fut pris pour faire un salon de compagnie, les antiques furent relégués
dans l'antichambre de la salle de bain, et M. de M..., n'ayant plus rien
à conserver, vivait habituellement à Paris.

À quelque temps de là, il prit fantaisie à deux dames du palais de
persuader à sa majesté l'impératrice que rien ne serait plus beau ni
plus digne d'elle qu'une parure de pierres antiques, grecques et
romaines, assorties. Plusieurs chambellans appuyèrent l'invention, qui
ne manqua pas de plaire à l'impératrice: elle aimait fort tout ce qui
tendait à l'originalité. Un matin donc, comme j'habillais Sa Majesté, je
vis entrer l'impératrice. Après quelques instans de conversation,
«Bonaparte, dit-elle, ces dames m'ont conseillé d'avoir une parure en
pierres antiques; je viens te prier de dire à M. Denon qu'il m'en
choisisse de bien belles.» L'empereur se mit à rire aux éclats, et
refusa nettement d'abord. Arrive le grand maréchal du palais que
l'empereur informe de la requête présentée par l'impératrice en lui
demandant son avis. M. le duc de Frioul trouva la chose fort raisonnable
et joignit ses instances à celles de l'impératrice: «C'est une folie
insigne, dit l'empereur, mais enfin il faut en passer par ce que veulent
les femmes. Duroc, allez vous-même au cabinet des antiques et choisissez
ce qui sera nécessaire.»

* * *

Le duc de Frioul revint bientôt avec les plus belles pierres de la
collection. Le joaillier de la couronne les monta magnifiquement: mais
cette parure était d'un poids énorme, et l'impératrice ne la porta
jamais.

* * *

Quand on devrait m'accuser de tomber dans des répétitions oiseuses, je
dirai que l'impératrice saisissait avec un empressement dont rien
n'approche toutes les occasions de faire du bien. Un matin qu'elle
déjeunait seule avec Sa Majesté, on entendit tout à coup des cris
d'enfant partir d'un escalier dérobé. L'empereur devint sombre, il
fronça le sourcil et demanda brusquement ce que cela signifiait. J'allai
aux informations et je trouvai un enfant nouveau-né soigneusement et
proprement emmailloté, couché dans une espèce de barcelonnette, et le
corps entouré d'un ruban auquel pendait un papier lié. Je revins dire ce
que j'avais vu: «Oh! Constant, apportez-moi le berceau,» dit aussitôt
l'impératrice. L'empereur s'y refusa d'abord, et témoigna sa surprise et
son mécontentement de ce qu'on avait pu s'introduire ainsi jusque dans
l'intérieur de ses appartemens. Là-dessus sa majesté l'impératrice lui
ayant fait observer que ce ne pouvait être que quelqu'un de la maison,
il se tourna vers moi et me regarda comme pour demander si c'était moi
qui avais eu cette idée. Je fis un signe de tête négatif. En ce moment
l'enfant s'étant mis à crier, l'empereur ne put s'empêcher de sourire
tout en murmurant et en disant: «Joséphine, renvoyez donc ce marmot.»
L'impératrice voulant profiter de ce retour de bonne humeur, m'envoya
chercher le berceau, que je lui apportai. Elle caressa le nouveau-né,
l'apaisa, et lut un papier qui était un placet des parens. Ensuite elle
s'approcha de l'empereur, en l'engageant à caresser un peu l'enfant à
son tour, et à pincer ses bonnes grosses joues; ce qu'il fit sans trop
se faire prier: car l'empereur lui-même aimait à jouer avec les enfans.
Enfin sa majesté l'impératrice, après avoir mis un rouleau de napoléons
dans la barcelonnette, fit porter le maillot chez le concierge du
palais, pour qu'il fût rendu à ses parens.

Voici un autre trait de bonté de sa majesté l'impératrice; j'eus le
bonheur d'en être témoin, comme du précédent.

Quelques mois avant le couronnement, une petite fille de quatre ans et
demi avait été retirée de la Seine, et une dame charitable, madame
Fabien Pillet, s'était empressée de donner asile à la pauvre orpheline.
À l'époque du sacre, l'impératrice, instruite de ce fait, désira voir
cet enfant, et après l'avoir considéré quelques minutes avec
attendrissement, après avoir offert avec grâce et sincérité sa
protection à madame Pillet et à son mari, elle leur annonça qu'elle se
chargeait du sort de la petite fille; puis avec cette délicatesse et de
ce ton affectueux qui lui étaient naturels, l'impératrice ajouta: «Votre
bonne action vous a acquis trop de droits sur la pauvre petite pour que
je vous prive d'achever vous-même votre ouvrage. Ainsi, je vous demande
la permission de fournir aux frais de son éducation; mais c'est vous qui
la mettrez en pension et qui la surveillerez; je ne veux être sa
bienfaitrice qu'en second.» C'était la chose du monde la plus touchante
que de voir Sa Majesté, en prononçant ces paroles délicates et
généreuses, passer sa main dans les cheveux de _la pauvre petite_,
comme elle venait de l'appeler, et la baiser au front avec une bonté de
mère. M. et madame Pillet se retirèrent on ne peut plus attendris de
cette scène touchante.



CHAPITRE VIII.

     Le général Junot nommé ambassadeur en Portugal.--Anecdote sur ce
     général.--La poudre et _la titus_.--Le grognard récalcitrant, et
     Junot faisant l'office de perruquier.--Emportemens de
     Junot.--Junot, gouverneur de Paris, bat les employés d'une maison
     de jeu.--L'empereur le réprimande dans des termes de mauvais
     augure.--Adresse de Junot au pistolet.--La pipe coupée, etc.--La
     belle Louise, maîtresse de Junot.--La femme de chambre de madame
     Bonaparte rivale de sa maîtresse.--Indulgence de
     Joséphine.--Brutalité d'un jockey anglais.--NAPOLÉON, ROI
     D'ITALIE.--Second voyage de Constant en Lombardie.--Contraste entre
     ce voyage et le premier.--Baptême du second fils du prince
     Louis.--Les trois fils d'Hortense, filleuls de
     l'empereur.--L'impératrice aimant à suivre l'empereur dans ses
     voyages.--Anecdote à ce sujet.--L'empereur obligé malgré lui
     d'emmener l'impératrice.--Joséphine à peine vêtue dans la voiture
     de l'empereur.--Séjour de l'empereur à Brienne.--Mesdames de
     Brienne et de Loménie.--Souvenirs d'enfance de l'empereur.--Le
     dîner, wisk, etc.--Le champ de la Rothière.--L'empereur se plaisant
     à dire le nom de chaque localité.--Le paysan de Brienne et
     l'empereur.--La mère Marguerite.--L'empereur lui rend visite,
     cause avec elle et lui demande à déjeuner.--Scène de bonhomie et de
     bonheur.--Nouvelle anecdote sur le duc d'Abrantès.--Junot et son
     ancien maître d'école.--L'empereur et son ancien préfet des
     études.--Bienfaits de l'empereur à Brienne.--Passage par
     Troyes.--Détresse de la veuve d'un officier-général de l'ancien
     régime.--L'empereur accorde à cette dame une pension de mille
     écus.--Séjour à Lyon.--Soins délicats, mais non désintéressés, du
     cardinal Fesch.--Générosité de son éminence bien
     rétribuée.--Passage du Mont-Cénis.--Litières de Leurs
     Majestés.--Halte à l'hospice.--Bienfaits accordés par l'empereur
     aux religieux.--Séjour à Stupinigi.--Visite du pape.--Présens de
     Leurs Majestés au pape et aux cardinaux romains.--Arrivée à
     Alexandrie.--Revue dans la plaine de MARENGO.--L'habit et le
     chapeau de Marengo.--Le costume de l'empereur à Marengo, prêté à
     David pour un de ses tableaux.--Description de la revue.--Le nom du
     général Desaix.--Souvenir triste et glorieux.--Entrevue de
     l'empereur et du prince Jérôme.--Cause du mécontentement de
     l'empereur.--Jérôme et Miss Paterson.--Le prince Jérôme va délivrer
     des Génois prisonniers à Alger.--Affection de Napoléon pour Jérôme.


LORSQUE le général Junot fut nommé ambassadeur en Portugal, je me
rappelai une anecdote passablement comique et qui avait fort égayé
l'empereur. Au camp de Boulogne, l'empereur avait fait mettre à l'ordre
du jour que tout militaire ait à quitter la poudre et à se coiffer à la
Titus. Beaucoup murmurèrent, mais tous finirent par se soumettre à
l'ordre du chef, hormis un vieux grenadier appartenant au corps commandé
par le général Junot. Ne pouvant se décider au sacrifice de ses
cadenettes et de sa queue, ce brave jura qu'il ne s'y résignerait que
dans le cas où son général voudrait bien lui-même couper la première
mèche. Tous les officiers qui s'employèrent dans cette affaire ne
pouvant obtenir d'autre réponse, la rapportèrent au général. «Qu'à cela
ne tienne, répondit celui-ci; faites-moi venir ce drôle.» Le grenadier
fut appelé, et le général Junot porta sur une tresse grasse et poudrée
le premier coup de ciseaux; puis il donna vingt francs au grognard, qui
s'en alla content faire achever l'opération chez le barbier du régiment.

L'empereur ayant appris cette aventure en rit de tout son cœur, et
approuva fort le général Junot, à qui il fit compliment de sa
condescendance.

On pourrait citer mille traits pareils de la bonté mêlée de brusquerie
militaire qui caractérisait le général Junot. On en pourrait citer aussi
d'une autre espèce et qui feraient moins d'honneur à sa tête. Le peu
d'habitude qu'il avait de se contraindre le jetait parfois dans des
emportemens dont le résultat le plus ordinaire était l'oubli de son rang
et de la réserve qu'il aurait dû lui imposer. Tout le monde sait son
aventure de la maison de jeu dont il déchira les cartes, bouleversa les
meubles et rossa banquiers et croupiers, pour se dédommager de la perte
de son argent. Le pis est qu'il était alors gouverneur de Paris.
L'empereur, informé de cet esclandre, l'avait fait venir et lui avait
demandé, fort en colère, s'il avait juré de vivre et de mourir fou. Cela
aurait pu, dans la suite, être pris pour une prédiction, lorsque le
malheureux général mourut dans des accès d'aliénation mentale. Il
répondit avec peu de mesure aux réprimandes de l'empereur, et fut
envoyé, peut-être pour avoir le temps de se calmer, à l'armée
d'Angleterre. Ce n'était pas seulement dans les maisons de jeu que le
gouverneur de Paris compromettait ainsi sa dignité. On m'a conté de lui
d'autres aventures d'un genre encore plus _gai_, mais dont je dois
m'interdire le récit. Le fait est que le général Junot se piquait
beaucoup moins de respecter les convenances que d'être un des plus
habiles tireurs au pistolet de l'armée. En se promenant dans la
campagne, il lui arrivait souvent de lancer son cheval au galop, un
pistolet dans chaque main, et il ne manquait jamais d'abattre en passant
la tête des canards ou des poules qu'il prenait pour but de ses coups.
Il coupait une petite branche d'arbre à vingt-cinq pas, et j'ai même
entendu dire (je suis loin de garantir la vérité de ce fait) qu'il avait
une fois, avec le consentement de la partie dont son imprudence mettait
ainsi la vie en péril, coupé par le milieu du tuyau une pipe en terre,
et à peine longue de trois pouces, qu'un soldat tenait entre ses dents.

* * *

Dans le premier voyage qu'avait fait madame Bonaparte en Italie pour
rejoindre son mari, elle s'était arrêtée quelque temps à Milan. Elle
avait alors à son service une femme de chambre nommée Louise, grande et
fort belle, et qui avait des bontés bien payées pour le brave Junot.
Sitôt son service fait, Louise, encore plus parée que madame Bonaparte,
montait dans un élégant équipage, parcourait la ville et les promenades,
et souvent éclipsait la femme du général en chef. De retour à Paris,
celui-ci obligea sa femme à congédier la belle Louise, qui, abandonnée
de son inconstant amant, tomba dans une grande misère. Je l'ai vue
souvent depuis venir chez l'impératrice Joséphine demander des secours
qui lui furent toujours accordés avec bonté. Cette jeune femme, qui
avait osé rivaliser d'élégance avec madame Bonaparte, a fini, je crois,
par épouser un jockey anglais, qui l'a rendue fort malheureuse, et elle
est morte dans le plus misérable état.

Le premier consul de la république française, devenu _empereur des
Français_, ne pouvait plus se contenter en Italie du titre de président.
Aussi de nouveaux députés de la république cisalpine passèrent les
monts, et réunis à Paris en consulte, ils déférèrent à Sa Majesté le
titre de roi d'Italie, qu'elle accepta. Peu de jours après son
acceptation l'empereur partit pour Milan, où il devait être couronné. Je
retournai avec le plus grand plaisir dans ce beau pays, dont, malgré la
fatigue et les dangers de la guerre, il m'était resté les plus agréables
souvenirs. Maintenant les circonstances étaient bien différentes.
C'était comme souverain que l'empereur allait traverser les Alpes, le
Piémont et la Lombardie, dont il avait fallu, à notre premier voyage,
emporter militairement chaque gorge, chaque rivière et chaque défilé. En
1800, l'escorte du premier consul était une armée; en 1805, ce fut un
cortége tout pacifique de chambellans, de pages, de dames d'honneur et
d'officiers du palais.

Avant son départ, l'empereur tint à Saint-Cloud, sur les fonts
baptismaux, avec Madame-mère, le prince Napoléon-Louis, second fils du
prince Louis, frère de Sa Majesté. Les trois fils de la reine Hortense
eurent, si je ne me trompe, l'empereur pour parrain. Mais celui qu'il
affectionnait le plus était l'aîné des trois, le prince
Napoléon-Charles, qui est mort à cinq ans, prince royal de Hollande. Je
parlerai plus tard de cet aimable enfant, dont la mort fit le désespoir
de son père et de sa mère, fut un des plus grands chagrins de
l'empereur, et peut être considérée comme la cause des plus graves
événemens.

* * *

Après les fêtes du baptême, nous partîmes pour l'Italie. L'impératrice
Joséphine était du voyage. Toutes les fois que cela se pouvait,
l'empereur aimait à l'emmener avec lui. Pour elle, elle aurait voulu
toujours accompagner son mari, que cela fût possible ou non. L'empereur
tenait le plus souvent ses voyages fort secrets jusqu'au moment du
départ, et il demandait à minuit des chevaux pour aller à Mayence, ou à
Milan, comme s'il se fût agi d'une course à Saint-Cloud ou à
Rambouillet.

* * *

Je ne sais dans lequel de ses voyages Sa Majesté avait décidé de ne
point emmener l'impératrice Joséphine. L'empereur était moins effrayé de
cette suite de dames et de femmes qui formaient la suite de Sa Majesté,
que des embarras causés par les paquets et les cartons dont elles sont
ordinairement accompagnées. Il voulait de plus voyager rapidement et
sans faste, et épargner aux villes qui se trouveraient sur son passage
un énorme surcroît de dépense.

Il ordonna donc que tout fût prêt pour le départ à une heure du matin,
heure à laquelle l'impératrice était ordinairement endormie; mais en
dépit de toutes les précautions, une indiscrétion avertit l'impératrice
de ce qui allait se passer. L'empereur lui avait promis qu'elle
l'accompagnerait dans son premier voyage. Il la trompait cependant, et
il partait sans elle!... Aussitôt elle appelle ses femmes; mais
impatientée de leur lenteur, Sa Majesté saute à bas du lit, passe le
premier vêtement qui se trouve sous sa main, court hors de sa chambre,
en pantoufles et sans bas. Pleurant comme une petite fille que l'on
reconduit en pension, elle traverse les appartemens, descend les
escaliers d'un pas rapide, et se jette dans les bras de l'empereur, au
moment où il s'apprêtait à monter en voiture. Il était grand temps, car
une minute plus tard, celui-ci était parti. Comme il arrivait presque
toujours en voyant couler les pleurs de sa femme, l'empereur
s'attendrit; elle s'en aperçoit, et déjà elle est blottie au fond de la
voiture; mais sa majesté l'impératrice est à peine vêtue. L'empereur la
couvre de sa pelisse, et avant de partir il donne lui-même l'ordre qu'au
premier relais sa femme trouve tout ce qui pouvait lui être nécessaire.

L'empereur, laissant l'impératrice à Fontainebleau, se rendit à Brienne,
où il arriva à six heures du soir. Mesdames de Brienne et de Loménie et
plusieurs dames de la ville l'attendaient au bas du perron du château.
Il entra au salon, et fit l'accueil le plus gracieux à toutes les
personnes qui lui furent présentées. De là il passa dans les jardins,
s'entretenant familièrement avec mesdames de Brienne et de Loménie, et
se rappelant avec une fidélité de mémoire surprenante les moindres
particularités du séjour qu'il avait fait, dans son enfance, à l'école
militaire de Brienne.

* * *

Sa Majesté admit à sa table ses hôtes et quelques personnes de leur
société. Elle fit après le dîner une partie de wisk avec mesdames de
Brienne, de Vandeuvre et de Nolivres; et, au jeu comme à table, la
conversation de l'empereur paraissait animée, pleine d'intérêt, et
lui-même d'une gaîté et d'une affabilité dont tout le monde était ravi.

* * *

Sa Majesté passa la nuit au château de Brienne, et se leva de bonne
heure pour aller visiter le champ de la Rothière, une de ses anciennes
promenades favorites. L'empereur parcourut avec le plus grand plaisir
ces lieux où s'était passée sa première jeunesse. Il les montrait avec
une espèce d'orgueil, et chacun de ses mouvemens, chacune de ses
réflexions semblait dire: «Voyez d'où je suis parti, et où je suis
arrivé.»

Sa Majesté marchait en avant des personnes qui l'accompagnaient, et elle
se plaisait à nommer la première les divers endroits où elle se
trouvait. Un paysan, la voyant ainsi écartée de sa suite, lui cria
familièrement: «Eh! citoyen, l'empereur va-t-il bientôt passer?--Oui,
répondit l'empereur lui même; prenez patience.»

L'empereur avait demandé la veille à madame de Brienne des nouvelles de
la mère Marguerite; c'était ainsi qu'on appelait une bonne femme qui
occupait une chaumière au milieu du bois, et à laquelle les élèves de
l'école militaire avaient autrefois coutume d'aller faire de fréquentes
visites. Sa Majesté n'avait point oublié ce nom, et elle apprit avec
autant de joie que de surprise que celle qui le portait vivait encore.
L'empereur, en continuant sa promenade du matin, galopa jusqu'à la porte
de la chaumière, descendit de cheval, et entra chez la bonne paysanne.
La vue de celle-ci avait été affaiblie par l'âge; et d'ailleurs
l'empereur avait tellement changé, depuis qu'elle ne l'avait vu, qu'il
lui eût été, même avec de bons yeux, difficile de le reconnaître.
«Bonjour, la mère Marguerite, dit Sa Majesté en saluant la vieille; vous
n'êtes donc pas curieuse de voir l'empereur?--Si fait, mon bon
monsieur; j'en serais bien curieuse; et si bien que voilà un petit
panier d'œufs frais que je vas porter à Madame; et puis je resterai au
château pour tâcher d'apercevoir l'empereur. Ça n'est pas l'embarras, je
ne le verrai pas si bien aujourd'hui qu'autrefois, quand il venait avec
ses camarades boire du lait chez la mère Marguerite. Il n'était pas
empereur dans ce temps-là; mais c'est égal: il faisait marcher les
autres; dame! fallait voir. Le lait, les œufs, le pain bis, les terrines
cassées, il avait soin de me faire tout payer, et il commençait lui-même
par payer son écot.--Comment! mère Marguerite, reprit en souriant Sa
Majesté, vous n'avez pas oublié Bonaparte?--Oublié! mon bon monsieur;
vous croyez qu'on oublie un jeune homme comme ça, qui était sage,
sérieux, et même quelquefois triste, mais toujours bon pour les pauvres
gens. Je ne suis qu'une paysanne; mais j'aurais prédit que ce jeune
homme-là ferait son chemin.--Il ne l'a pas trop mal fait, n'est-ce
pas?--Ah dame! non.»

Pendant ce court dialogue, l'empereur avait d'abord tourné le dos à la
porte, et par conséquent au jour, qui ne pouvait pénétrer que par là
dans la chaumière. Mais peu à peu Sa Majesté s'était rapprochée de la
bonne femme, et lorsqu'il fut tout près d'elle, l'empereur, dont le
visage se trouvait alors éclairé par la lumière du dehors, se mit à se
frotter les mains, et à dire, en tâchant de se rappeler le ton et les
manières qu'il avait eues dans sa première jeunesse, lorsqu'il venait
chez la paysanne: «Allons, la mère Marguerite! du lait, des œufs frais;
nous mourons de faim.» La bonne vieille parut chercher à rassembler ses
souvenirs, et elle se mit à considérer l'empereur avec une grande
attention. «--Oh bien! la mère, vous étiez si sûre tout-à-l'heure de
reconnaître Bonaparte? nous sommes de vieilles connaissances, nous
deux.» La paysanne, pendant que l'empereur lui adressait ces derniers
mots, était tombée à ses pieds. Il la releva avec la bonté la plus
touchante, et lui dit: «En vérité, mère Marguerite, j'ai un appétit
d'écolier. N'avez-vous rien à me donner?» La bonne femme, que son
bonheur mettait hors d'elle-même, servit à Sa Majesté des œufs et du
lait. Son repas fini, Sa Majesté donna à sa vieille hôtesse une bourse
pleine d'or, en lui disant: «Vous savez, mère Marguerite, que j'aime
qu'on paie son écot. Adieu, je ne vous oublierai pas.» Et, tandis que
l'empereur remontait à cheval, la bonne vieille, sur le seuil de sa
porte, lui promettait, en pleurant de joie, de prier le bon Dieu pour
lui.

À son lever, Sa Majesté s'était entretenue avec quelqu'un de la
possibilité de retrouver d'anciennes connaissances, et on lui avait
raconté un trait du général Junot qui l'avait beaucoup diverti. Le
général se trouvant à son retour d'Égypte à Montbard, où il avait passé
plusieurs années de son enfance, avait recherché avec le plus grand soin
ses camarades de pension et d'espiégleries, et il en avait retrouvé
plusieurs avec lesquels il avait gaîment et familièrement causé de ses
premières fredaines et de ses tours d'écolier. Ensuite, ils étaient
allés ensemble revoir les différentes localités, dont chacune réveillait
en eux quelque souvenir de leur jeunesse. Sur la place publique de la
ville, le général aperçoit un bon vieillard qui se promenait
magistralement, sa grande canne à la main. Aussitôt il court à lui, se
jette à son cou et l'embrasse à l'étouffer à plusieurs reprises. Le
promeneur se dégageant à grand'peine de ses chaudes accolades, regarde
le général Junot d'un air ébahi, et ne sait à quoi attribuer une
tendresse si expressive de la part d'un militaire portant l'uniforme
d'officier supérieur, et toutes les marques d'un rang élevé. «Comment,
s'écrie celui-ci, vous ne me reconnaissez pas?--Citoyen général, je vous
prie de m'excuser, mais je n'ai aucune idée...--Eh! morbleu, mon cher
maître, vous avez oublié le plus paresseux, le plus libertin, le plus
indisciplinable de vos écoliers.--Mille pardons, seriez-vous M.
Junot?--Lui-même,» répond le général en renouvelant ses embrassades et
en riant avec ses amis des singulières enseignes auxquelles il s'était
fait reconnaître. Pour sa majesté l'empereur, si la mémoire eût manqué à
quelqu'un de ses anciens maîtres, ce n'est point sur un signalement de
ce genre qu'il aurait été reconnu, car tout le monde sait qu'il s'était
distingué à l'École militaire par son assiduité au travail, et par la
régularité et le sérieux de sa conduite.

Une rencontre du même genre, sauf la différence des souvenirs, attendait
l'empereur à Brienne. Pendant qu'il visitait l'ancienne école militaire
tombée en ruines, et désignait aux personnes qui l'entouraient
l'emplacement des salles d'étude, des dortoirs, des réfectoires, etc.,
on lui présenta un ecclésiastique qui avait été sous-préfet d'une des
classes de l'école. L'empereur le reconnut aussitôt, et jeta une
exclamation de surprise. Sa Majesté s'entretint plus de vingt minutes
avec ce monsieur, et le laissa pénétré de reconnaissance.

L'empereur, avant de quitter Brienne pour retourner à Fontainebleau, se
fit remettre par le maire une note des besoins les plus pressans de la
commune, et il laissa, à son départ, une somme considérable pour les
pauvres et pour les hôpitaux.

En passant par Troyes, l'empereur y laissa, comme partout ailleurs, des
marques de sa générosité. La veuve d'un officier général, retirée à
Joinville (je regrette d'avoir oublié le nom de cette vénérable dame qui
était plus qu'octogénaire), vint à Troyes, malgré son grand âge, pour
demander des secours à Sa Majesté. Son mari n'ayant servi qu'avant la
révolution, la pension de retraite dont elle avait joui lui avait été
retirée sous la république, et elle se trouvait dans le plus grand
dénuement. Le frère du général Vouittemont, maire d'une commune des
environs de Troyes, eut la bonté de me consulter sur ce qu'il y avait à
faire pour introduire cette dame jusqu'auprès de l'empereur, et je lui
conseillai de la faire inscrire sur la liste des audiences particulières
de Sa Majesté. Je pris moi-même la liberté de parler de madame de ***
à l'empereur, et l'audience fut accordée. Je ne prétends point m'en
attribuer le mérite; car en voyage, Sa Majesté était facilement
accessible.

Lorsque la bonne dame vint à son audience, avec M. de Vouittemont, à qui
son écharpe municipale donnait les entrées, je me trouvai sur leur
passage. Elle m'arrêta pour me remercier du très-petit service qu'elle
prétendait que je lui avais rendu, et me raconta qu'elle avait été
obligée de mettre en gage les six couverts d'argent qui lui restaient,
pour fournir aux frais de son voyage; qu'arrivée à Troyes dans une
mauvaise carriole de ferme, recouverte d'une toile jetée sur des
cerceaux, et qui l'avait mortellement secouée, elle n'avait pu trouver
de place dans les auberges, toutes encombrées, à cause du séjour de
Leurs Majestés, et qu'elle aurait été obligée de coucher dans sa
carriole, sans l'obligeance de M. de Vouittemont, qui lui avait cédé sa
chambre et offert ses services. En dépit de ses quatre-vingts ans
passés, et de sa détresse, cette respectable dame contait son histoire
avec un air de douce gaîté, et en finissant elle jeta un regard
reconnaissant à son guide, sur le bras duquel elle s'appuyait.

En ce moment l'huissier vint l'avertir que son tour était venu, et elle
entra dans le salon d'audience. M. de Vouittemont l'attendit en causant
avec moi. Lorsqu'elle revint, elle nous raconta, en ayant grande peine à
contenir son émotion, que l'empereur avait pris avec bonté le mémoire
qu'elle lui avait présenté, l'avait lu avec attention, et remis à
l'instant à un ministre qui se trouvait près de lui, en lui recommandant
d'y faire droit dans la journée.

Le lendemain elle reçut le brevet d'une pension de trois mille francs,
dont la première année lui fut payée ce jour-là même.

À Lyon, dont le cardinal Fesch était archevêque, l'empereur logea au
palais de l'archevêché.

Pendant le séjour de Leurs Majestés, le cardinal se donna beaucoup de
mouvement pour que son neveu eût sur-le-champ tout ce qu'il pouvait
désirer. Dans son ardeur de plaire, Monseigneur s'adressait à moi
plusieurs fois par jour, pour être assuré qu'il ne manquait rien. Aussi
tout alla-t-il bien, et même très-bien. L'empressement du cardinal fut
remarqué de toutes les personnes de la maison. Pour moi, je crus
m'apercevoir que le zèle déployé par Monseigneur pour la réception de
Leurs Majestés prit une nouvelle force lorsqu'il fut question
d'acquitter toutes les dépenses occasionées par leur séjour, et qui
furent considérables. Son Éminence retira, je pense, de forts beaux
intérêts de l'avance de ses fonds, et sa _généreuse_ hospitalité fut
largement indemnisée par la générosité de ses hôtes.

Le passage du mont Cénis ne fut pas à beaucoup près aussi pénible que
l'avait été celui du mont Saint-Bernard. Cependant la route que
l'empereur a fait exécuter n'était pas encore commencée. Au pied de la
montagne, on fut obligé de démonter pièce à pièce les voitures et d'en
transporter les parties à dos de mulet. Leurs Majestés franchirent le
mont, partie à pied, partie dans des chaises à porteur de la plus grande
beauté, qui avaient été préparées à Turin. Celle de l'empereur était
garnie en satin cramoisi et ornée de franges et galons d'or; celle de
l'impératrice, en satin bleu avec franges et galons d'argent; la neige
avait été soigneusement balayée et enlevée. Arrivées au couvent, elles
furent reçues avec beaucoup d'empressement par les bons religieux.
L'empereur, qui les affectionnait singulièrement, s'entretint avec eux,
et ne partit point sans leur laisser de nombreuses et riches marques de
sa munificence. À peine arrivé à Turin, il rendit un décret relatif à
l'amélioration de leur hospice, et il a continué de les soutenir jusqu'à
sa déchéance.

Leurs Majestés s'arrêtèrent quelques jours à Turin, où elles habitèrent
l'ancien palais des rois de Sardaigne, qu'un décret de l'empereur, rendu
pendant notre séjour actuel, déclara résidence impériale, aussi bien que
le château de Stupinigi, situé à une petite distance de la ville.

Le pape rejoignit Leurs Majestés à Stupinigi; le saint père avait quitté
Paris presque en même temps que nous, et avant son départ, il avait reçu
de l'empereur des présens magnifiques. C'était un autel d'or, avec les
chandeliers et les vases sacrés du plus riche travail, une tiare
superbe, des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie; une
statue de l'empereur en porcelaine de Sèvres. L'impératrice avait aussi
fait à Sa Sainteté présent d'un vase de la même manufacture, orné de
peintures des premiers artistes. Ce chef-d'œuvre avait au moins quatre
pieds en hauteur et deux pieds et demi de diamètre à l'ouverture. Il
avait été fabriqué exprès pour être offert au saint père, et
représentait, autant qu'il m'en souvient, la cérémonie du sacre.

Chacun des cardinaux de la suite du pape avait reçu une boîte d'un beau
travail, avec le portrait de l'empereur enrichi de diamans, et toutes
les personnes attachées au service de Pie VII avaient eu des présens
plus ou moins considérables. Tous ces divers objets avaient été
successivement apportés par les fournisseurs dans les appartemens de Sa
Majesté, et j'en prenais note par ordre de l'empereur à mesure qu'ils
arrivaient.

Le saint père fit aussi, de son côté, accepter de très-beaux présens aux
officiers de la maison de l'empereur qui avaient rempli quelques
fonctions auprès de sa personne, pendant son séjour à Paris.

De Stupinigi nous nous rendîmes à Alexandrie. L'empereur, le lendemain
de son arrivée, se leva de très-bonne heure, visita les fortifications
de la ville, parcourut toutes les positions du champ de bataille de
Marengo, et ne rentra qu'à sept heures du soir, après avoir fatigué cinq
chevaux. Quelques jours après, il voulut que l'impératrice vît cette
plaine fameuse, et, par ses ordres, une armée de vingt-cinq ou trente
mille hommes y fut rassemblée. Le matin du jour fixé pour la revue de
ces troupes, l'empereur sortit de son appartement vêtu d'un habit bleu à
longue taille et à basques pendantes, usé à profit et même troué en
quelques endroits. Ces trous étaient l'ouvrage des vers et non des
balles, comme on l'a dit à tort dans certains mémoires. Sa Majesté avait
sur la tête un vieux chapeau bordé d'un large galon d'or, noirci et
effilé par le temps, et au côté un sabre de cavalerie comme en portaient
les généraux de la république. C'étaient l'habit, le chapeau et le sabre
qu'il avait portés le jour même de la bataille de Marengo. Je prêtai
dans la suite cet habillement à M. David, premier peintre de Sa Majesté,
pour son tableau du passage du mont Saint-Bernard. Un vaste amphithéâtre
avait été élevé dans la plaine pour l'impératrice et pour la suite de
Leurs Majestés. La journée fut magnifique, comme le sont tous les jours
du mois de mai en Italie. Après avoir parcouru ses lignes, l'empereur
vint s'asseoir à côté de l'impératrice, et fit aux troupes une
distribution de croix de la Légion-d'Honneur. Ensuite il posa la
première pierre d'un monument qu'il avait ordonné d'élever dans la
plaine à la mémoire des braves morts dans la bataille. Lorsque Sa
Majesté, dans la courte allocution qu'elle adressa en cette occasion à
son armée, prononça d'une voix forte, mais profondément émue, le nom de
Desaix, _mort glorieusement ici pour la patrie_, un frémissement de
douleur se fit entendre dans les rangs des soldats. Pour moi, j'étais
ému jusqu'aux larmes, et, les yeux fixés sur cette armée, sur ses
drapeaux, sur le costume de l'empereur, j'avais besoin de me tourner de
temps en temps vers le trône de sa majesté l'impératrice, pour ne pas me
croire encore au 14 juin de l'année 1800.

Je pense que ce fut pendant ce séjour à Alexandrie que le prince Jérôme
Bonaparte eut avec l'empereur une entrevue dans laquelle celui-ci fit à
son jeune frère de sérieuses et vives remontrances. Le prince Jérôme
sortit du cabinet visiblement agité. Le mécontentement de l'empereur
venait du mariage contracté par son frère, à l'âge de dix-neuf ans, avec
la fille d'un négociant américain. Sa Majesté avait fait casser cette
union pour cause de minorité, et elle avait rendu un décret portant
défense aux officiers de l'état civil de recevoir sur leurs registres
la transmission de l'acte de célébration de mariage de M. Jérôme avec
mademoiselle Paterson. Pendant quelque temps, l'empereur lui battit
froid et le tint éloigné; mais peu de jours après l'entrevue
d'Alexandrie, il le chargea d'aller à Alger pour réclamer comme sujets
de l'empire deux cents Génois retenus en esclavage. Le jeune prince
s'acquitta fort heureusement de sa mission d'humanité, et rentra au mois
d'août dans le port de Gênes, avec les captifs qu'il venait de délivrer.
L'empereur fut content de la manière dont son frère avait suivi ses
instructions, et il dit à cette occasion «que le prince Jérôme était
bien jeune, bien léger, qu'il lui fallait du plomb dans la tête, mais
que pourtant il espérait en faire quelque chose.» Ce frère de Sa Majesté
était du petit nombre des personnes qu'elle aimait particulièrement,
quoiqu'il lui eût souvent donné les plus justes motifs de s'emporter
contre lui.



CHAPITRE IX.

     Séjour de l'empereur à Milan.--Emploi de son temps.--Le prince
     Eugène vice-roi d'Italie.--Déjeuner de l'empereur et de
     l'impératrice dans l'île de l'Olona.--Visite dans la chaumière
     d'une pauvre femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre
     heureux.--Réunion de la république ligurienne à l'empire
     français.--Trois nouveaux départemens au royaume d'Italie.--Voyage
     de l'empereur à Gênes.--Le sénateur Lucien chez son
     frère.--L'empereur veut faire divorcer son frère.--Réponse de
     Lucien.--Colère de l'empereur.--Émotion de Lucien.--Lucien repart
     pour Rome.--Silence de l'empereur à son coucher.--La véritable
     cause de la brouillerie de l'empereur et de son frère
     Lucien.--Détails sur les premières querelles des deux
     frères.--Réponse hardie de Lucien.--L'empereur brise sa montre sous
     ses pieds.--Conduite de Lucien, ministre de l'intérieur.--Les blés
     passent le détroit de Calais.--Vingt millions de bénéfice et
     l'ambassade d'Espagne.--Réception de Lucien à Madrid.--Liaison
     entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions pour deux
     plénipotentiaires.--Amitié de Charles IV pour Lucien.--Le roi
     d'Espagne envie le sort de son premier écuyer.--Amour de Lucien
     pour une princesse.--Le portrait et la chaîne de cheveux.--Le nœud
     de chapeau de la seconde femme de Lucien.--Détails sur le premier
     mariage de Lucien, racontés par une personne de l'hôtel
     même.--Espionnages.--Le maire du dixième arrondissement et les
     registres de l'état civil.--Empêchement de mariage.--Cent chevaux
     de poste retenus et départ pour le Plessis-Chamant.--Le curé
     adjoint.--Le curé conduit de brigade en brigade.--Arrivée du curé
     aux Tuileries.--Le curé dans le cabinet du premier consul.--Plus de
     peur que de mal.--Conversation entre le factotum de M. Lucien et
     son secrétaire, le jour de la proclamation de l'empire
     français.--Détails sur l'inimitié entre Lucien et madame
     Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Méseray.--Générosité
     de M. le comte Lucien.--Dégoût de M. le comte; il ne veut pas tout
     perdre.--Funeste présent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre
     séjour à Gênes.--Fêtes données à l'empereur.--Départ de Turin pour
     Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote racontée par
     le docteur Corvisart.


Leurs Majestés restèrent plus d'un mois à Milan, et j'eus tout le loisir
de visiter cette belle capitale de la Lombardie. Ce ne fut pendant leur
séjour qu'un enchaînement continuel de fêtes et de plaisirs. Il semblait
que l'empereur lui seul eût quelque temps à donner au travail. Il
s'enfermait, selon sa coutume, avec ses ministres, pendant que toutes
les personnes de sa suite et de sa maison, lorsque leur devoir ne les
retenait pas près de Sa Majesté, couraient se mêler aux jeux et aux
divertissemens des Milanais. Je n'entrerai dans aucun détail sur le
couronnement. Ce fut à peu près la répétition de ce qui s'était passé à
Paris quelques mois auparavant. Toutes les solennités de ce genre se
ressemblent, et il n'est personne qui n'en connaisse jusqu'aux moindres
circonstances. Parmi tous ces jours de fête, il y eut un véritable jour
de bonheur pour moi, lorsque le prince Eugène, dont je n'ai jamais
oublié les bontés à mon égard, fut proclamé vice-roi d'Italie. Certes,
personne n'était plus digne que lui d'un rang si élevé, s'il ne fallait
pour y prétendre que noblesse, générosité, courage et habileté dans
l'art de gouverner. Jamais prince ne voulut plus sincèrement la
prospérité des peuples confiés à son administration. J'ai vu mille fois
combien il était heureux, et quelle douce gaîté animait tous ses traits,
lorsqu'il avait répandu le bonheur autour de lui.

L'empereur et l'impératrice allèrent un jour déjeuner aux environs de
Milan, dans une petite île de l'Olona; en s'y promenant, l'empereur
rencontra une pauvre femme dont la chaumière était toute voisine du lieu
où avait été dressée la table de Leurs Majestés, et il lui adressa
nombre de questions. «Monsieur, répondit-elle (ne connaissant pas
l'empereur), je suis très-pauvre, et mère de trois enfans que j'ai bien
de la peine à élever, parce que mon mari, qui est journalier, n'a pas
toujours de l'ouvrage.--Combien vous faudrait-il, reprit Sa Majesté,
pour être parfaitement heureuse?--Oh! Monsieur, il me faudrait beaucoup
d'argent.--Mais encore, ma bonne, combien vous faudrait-il?--Ah!
Monsieur, à moins que nous n'ayons vingt louis, nous ne serons jamais au
dessus de nos affaires; mais quelle apparence que nous ayons jamais
vingt louis!»

L'empereur lui fit donner sur-le-champ une somme de trois mille francs
en or, et il m'ordonna de défaire les rouleaux et de jeter le tout dans
le tablier de la bonne femme. À la vue d'une si grande quantité d'or,
cette dernière pâlit, chancelle, et je la vis près de s'évanouir. «Ah!
c'est trop, monsieur, c'est vraiment trop. Pourtant vous ne voudriez pas
vous jouer d'une pauvre femme?»

L'empereur la rassura en lui disant que tout était bien pour elle, et
qu'avec cet argent elle pourrait acheter un petit champ, un troupeau de
chèvres, et faire bien élever ses enfans.

Sa Majesté ne se fit point connaître; elle aimait, en répandant ses
bienfaits, à garder l'incognito. Je connais dans sa vie un grand nombre
d'actions semblables à celle-ci. Il semble que ses historiens aient fait
exprès de les passer sous silence, et pourtant c'était, ce me semble,
par des traits pareils qu'on pouvait et qu'on devait peindre le
caractère de l'empereur.

Des députés de la république ligurienne, le doge à leur tête, étaient
venus à Milan supplier l'empereur de réunir à l'empire Gênes et son
territoire. Sa Majesté n'avait eu garde de repousser une telle demande,
et par un décret elle avait fait des états de Gênes, trois départemens
de son royaume d'Italie. L'empereur et l'impératrice partirent de Milan
pour aller visiter ces départemens et quelques autres.

Nous étions à Mantoue depuis peu de temps, lorsqu'un soir, vers les six
heures, M. le grand maréchal Duroc vint me donner l'ordre de rester seul
dans le petit salon qui précédait la chambre de l'empereur, et me
prévint que M. le comte Lucien Bonaparte allait bientôt arriver. En
effet, au bout de quelques minutes je le vis arriver. Lorsqu'il se fut
fait connaître, je l'introduisis dans la chambre à coucher, puis
j'allai frapper à la porte du cabinet de l'empereur pour le prévenir.
Après s'être salués, les deux frères s'enfermèrent dans la chambre;
bientôt il s'éleva entre eux une discussion fort vive, et, bien malgré
moi, obligé de rester dans le petit salon, j'entendis une grande partie
de la conversation: l'empereur engageait son frère à divorcer, et lui
promettait une couronne s'il voulait s'y décider; M. Lucien répondit
qu'il n'abandonnerait jamais la mère de ses enfans. Cette résistance
irrita vivement l'empereur, dont les expressions devinrent dures et même
insultantes. Enfin cette explication avait duré plus d'une heure,
lorsque M. Lucien en sortit dans un état affreux, pâle, défait, les yeux
rouges et remplis de larmes. Nous ne le revîmes plus, car en quittant
son frère il retourna à Rome.

L'empereur resta tristement affecté de la résistance de son frère, et
n'ouvrit seulement pas la bouche à son coucher. On a prétendu que la
brouillerie entre les deux frères fut causée par l'élévation du premier
consul à l'empire, ce que M. Lucien désapprouvait. C'est une erreur; il
est bien vrai que ce dernier avait proposé de continuer la république
sous le gouvernement de deux consuls, qui auraient été Napoléon et
Lucien. L'un aurait été chargé de la guerre et des relations
extérieures, l'autre de tout ce qui concernait les affaires de
l'intérieur; mais quoique la non-réussite de son plan eût affligé M.
Lucien, l'empressement avec lequel il accepta le titre de sénateur et de
comte de l'empire prouve assez qu'il se souciait fort peu d'une
république dont il n'aurait pas été un des chefs. Je suis certain que le
mariage seul de M. Lucien avec madame J... fut cause de la brouillerie.
L'empereur désapprouvait cette union, parce que la dame passait pour
avoir été fort galante, et qu'elle était divorcée de son mari, qui avait
fait faillite et s'était enfui en Amérique. Cette faillite et surtout le
divorce blessaient beaucoup Napoléon, qui eut toujours une grande
répugnance pour les personnes divorcées.

Déjà l'empereur avait voulu élever son frère au rang des souverains en
lui faisant épouser la reine d'Étrurie, qui venait de perdre son mari.
M. Lucien refusa cette alliance à plusieurs reprises. Enfin l'empereur
s'étant fâché lui dit: «Vous voyez où vous conduit votre entêtement et
votre sot amour pour une... _femme galante_.--Au moins, répliqua M.
Lucien, _la mienne est jeune et jolie_,» faisant allusion à
l'impératrice Joséphine qui _avait été_ l'un et l'autre. La hardiesse de
cette réponse poussa à l'extrême la colère de l'empereur: il tenait,
dit-on, alors sa montre à la main, et il la jeta avec force sur le
parquet, en s'écriant: «Puisque tu ne veux rien entendre, eh bien, je te
briserai comme cette montre.»

Des différends avaient éclaté entre les deux frères, même avant
l'établissement de l'empire. Parmi les faits qui causèrent la disgrâce
de M. Lucien, j'ai souvent entendu citer celui-ci:

M. Lucien, étant ministre de l'intérieur, reçut l'ordre du premier
consul de ne pas laisser sortir de blé du territoire de la république.
Nos magasins étaient remplis et la France abondamment pourvue; mais il
n'en était pas ainsi de l'Angleterre, où la disette se faisait
grandement sentir. On ne sait comment l'affaire s'arrangea, mais la
majeure partie de ces blés passa le détroit de Calais. On assurait qu'il
y en avait pour la somme de vingt millions. En apprenant cette nouvelle,
le premier consul ôta le porte-feuille de l'intérieur à son frère, et le
nomma à l'ambassade d'Espagne.

À Madrid, M. Lucien fut très-bien reçu du roi et de la famille royale,
et il devint l'ami intime de don Manuel Godoy, prince de la Paix. C'est
pendant cette mission, et d'accord avec le prince de la Paix, que fut
conclu le traité de Badajos, pour la conclusion duquel le Portugal
donna, dit-on, trente millions. On a dit de plus que cette somme, payée
en or et en diamans, fut partagée entre les deux plénipotentiaires, qui
ne jugèrent pas à propos d'en compter avec leurs cours respectives.

Charles IV aimait tendrement M. Lucien, et il avait pour le premier
consul la plus grande vénération. Après avoir regardé en détail
plusieurs chevaux d'Espagne qu'il destinait au premier consul, il dit à
son premier écuyer: «Que tu es heureux, et que j'envie ton bonheur! tu
vas voir le grand homme et tu vas lui parler; que ne puis-je prendre ta
place!»

Pendant son ambassade, M. Lucien avait adressé ses hommages à une
personne du rang le plus élevé, et il en avait reçu un portrait en
médaillon entouré de très-beaux brillans. Je lui ai vu cent fois ce
portrait, qu'il portait suspendu au cou par une chaîne de cheveux du
plus beau noir. Loin d'en faire mystère, il affectait au contraire de le
montrer, et se penchait en avant pour qu'on vît le riche médaillon se
balancer sur sa poitrine.

Avant son départ de Madrid, le roi lui fit aussi présent de son portrait
en miniature, également entouré de diamans. Ces pierres, démontées et
employées pour former un nœud de chapeau, passèrent à la seconde femme
de M. Lucien. Voici comment une personne de l'hôtel même de M. Lucien
m'a raconté le mariage de celui-ci avec madame J...

Le premier consul était instruit jour par jour et sans nul retard de ce
qui se passait dans l'intérieur de l'hôtel de ses frères. On lui rendait
un compte exact des moindres particularités et des plus petits détails.
M. Lucien, voulant épouser madame J..., qu'il avait connue chez le comte
de L..., avec lequel elle était au mieux, fit prévenir entre deux et
trois heures de l'après-midi, M. Duquesnoy, maire du dixième
arrondissement, en l'invitant à se transporter à son hôtel, rue
Saint-Dominique, sur les huit heures du soir, avec le registre des
mariages. Entre cinq et six heures, M. Duquesnoy reçut du château des
Tuileries l'ordre de ne point emporter les registres hors de la
municipalité, et surtout de ne prononcer aucun mariage avant que,
conformément à la loi, le nom des futurs époux n'eût été, au préalable,
affiché pendant huit jours.

À l'heure indiquée, M. Duquesnoy arrive à l'hôtel, et demande à parler
en particulier à M. le comte, auquel il communique l'ordre émané du
château.

Outré de colère, M. Lucien fait sur-le-champ retenir une centaine de
chevaux à la poste pour lui et pour tout son monde, et sans tarder,
lui-même et madame J..., la société et les gens de sa maison montent en
voiture pour se rendre au château du Plessis-Chamant, maison de
plaisance à une demi-lieue au-dessus de Senlis. Le curé du lieu, qui
était aussi adjoint du maire, est aussitôt mandé. À minuit il prononce
le mariage civil; puis jetant sur son écharpe d'officier de l'état civil
ses habits sacerdotaux, il donna aux fugitifs la bénédiction nuptiale.
On servit ensuite un bon souper, auquel _l'adjoint-curé_ assista; et
comme il revenait à son presbytère vers les six heures du matin, il vit
à sa porte une chaise de poste gardée par deux cavaliers. En entrant
dans sa maison, il y trouva un officier de gendarmerie qui l'invita
poliment à vouloir bien l'accompagner à Paris. Le pauvre curé se crut
perdu; mais il fallait obéir, sous peine d'être conduit à Paris de
brigade en brigade par la gendarmerie.

Il monte donc dans la fatale chaise qui l'emporte au galop de deux bons
chevaux, et le voilà aux Tuileries. Amené dans le cabinet du premier
consul: «C'est donc vous, monsieur, lui dit celui-ci d'une voix
foudroyante, qui mariez les gens de ma famille sans mon consentement, et
sans avoir fait les publications que vous deviez faire en votre double
caractère de curé et d'adjoint? Savez-vous bien que vous méritez d'être
destitué, interdit et poursuivi devant les tribunaux?» Le malheureux
prêtre se voyait déjà au fond d'un cachot. Cependant, après une verte
semonce, il fut renvoyé dans son presbytère. Mais les deux frères ne se
réconcilièrent jamais.

Malgré tous ces différends, M. Lucien comptait toujours sur la tendresse
de son frère pour obtenir un royaume. Voici un fait dont je garantis
l'authenticité, et qui m'a été raconté par une personne digne de foi. M.
Lucien avait à la tête de sa maison un ami d'enfance, du même âge que
lui et également né en Corse. Il se nommait Campi, et jouissait dans
l'hôtel de M. le comte d'une confiance sans bornes. Le jour où le
_Moniteur_ donna la liste des nouveaux princes français, M. Campi se
promenait dans la belle galerie de tableaux formée par M. Lucien, avec
un jeune secrétaire de M. Lucien, et il s'établit entre eux la
conversation suivante. «Vous avez sans doute lu le _Moniteur_
d'aujourd'hui?--Oui.--Vous y avez vu que tous les membres de la famille
sont décorés du titre de princes français et que le nom de M. le comte
manque à la liste.--Qu'importe, il y a des royaumes.--Aux soins que se
donnent les souverains pour les conserver, je n'en vois guère de
vacans.--Eh bien, on en fera; toutes les familles souveraines de
l'Europe sont usées, et nous en aurons de nouvelles.» Là-dessus M. Campi
se tut, et commanda au jeune homme de se taire, s'il voulait conserver
les bonnes grâces de M. le comte. Aussi n'est-ce que bien long-temps
après cet entretien que le jeune secrétaire en a parlé. Cette
confidence, sans être singulièrement piquante, donne pourtant une idée
du degré de confiance qu'il faut accorder à la prétendue modération de
M. le comte Lucien, et aux épigrammes qu'on lui a prêtées contre
l'ambition de son frère et de sa famille.

Il n'était personne au château qui ne connût l'inimitié qui existait
entre M. Lucien Bonaparte et l'impératrice Joséphine; et pour faire leur
cour à celle-ci, les anciens habitués de la Malmaison, devenus avec le
temps les courtisans des Tuileries, lui racontaient tout ce qu'ils
avaient recueilli de plus piquant sur le compte du frère puîné de
l'empereur. C'est ainsi qu'un jour j'entendis par hasard un grave
personnage, un sénateur de l'empire, donner le plus gaîment du monde à
l'impératrice des détails très-circonstanciés sur une des liaisons
passagères de M. le comte Lucien. Je ne garantis point l'authenticité de
l'anecdote, et j'éprouve à l'écrire plus d'embarras que M. le sénateur
n'en avait à la conter. Je me garderai même bien d'entrer dans une foule
de détails que le narrateur donnait sans rougir, et sans effaroucher son
auditoire; car mon but est de faire connaître ce que je sais de
l'intérieur de la famille impériale et des habitudes des personnages
qui tenaient de plus près à l'empereur, et non d'exciter le scandale,
quoique je pusse m'en justifier par l'exemple d'un dignitaire de
l'empire.

Donc M. le comte Lucien (je ne sais en quelle année) rechercha les
bonnes grâces de mademoiselle Méserai, actrice jolie et spirituelle du
Théâtre-Français. La conquête n'en fut pas difficile, d'abord parce
qu'elle ne l'avait jamais été pour personne, ensuite parce que l'artiste
connaissait l'opulence de M. le comte, et le croyait prodigue. Les
premières attentions de son amant durent la confirmer dans cette
opinion. Elle demanda un hôtel; on lui en donna un richement et
élégamment meublé, et le contrat lui en fut remis le jour où elle prit
possession. Chaque visite de M. le comte enrichissait de quelque
nouvelle parure la garde-robe ou l'écrin de l'actrice. Cela dura
quelques mois, au bout desquels M. Lucien se dégoûta de son marché, et
se mit à aviser aux moyens de le rompre sans trop y perdre. Il avait,
entre autres présens, donné à mademoiselle Méserai une paire de
_girandoles_ en diamans de très-grand prix. Dans une de leurs dernières
entrevues, mais avant que M. le comte eût laissé paraître aucun signe de
refroidissement, il aperçut les girandoles sur la toilette de sa
maîtresse, et les prenant dans ses mains: «En vérité, ma chère, vous
avez des torts avec moi. Pourquoi ne pas me montrer plus de confiance?
Je vous en veux beaucoup de porter des bijoux passés de mode comme
ceux-ci.--Comment! mais il n'y a pas six mois que vous me les avez
donnés.--Je le sais, mais une femme qui se respecte, une femme de bon
goût ne doit rien porter qui ait six mois de date. Je garde les pendans
d'oreilles et je vais les faire porter chez Devilliers (c'était le
joaillier de M. le comte) pour qu'il les monte comme je l'entends.» M.
le comte, bien tendrement remercié pour une attention si délicate, mit
les girandoles dans sa poche avec une ou deux parures venant aussi de
lui et qui ne lui paraissaient plus assez nouvelles, et la brouillerie
éclata avant qu'il eût rien rapporté. Il fit pourtant, dit-on, un
dernier cadeau à mademoiselle M... avant de la quitter tout-à-fait; et
celui-là, la pauvre fille en souffrit long-temps. Il faut dire
toutefois, pour rendre justice aux deux parties, que de son côté M. le
comte prétendait que, loin de donner, il avait craint de recevoir, et
que c'était cette crainte salutaire qui avait amené la rupture.

Quoi qu'il en soit, mademoiselle M... se croyait bien dans ses meubles
et même dans sa maison, lorsqu'un matin le véritable propriétaire vint
lui demander si son intention était de passer un nouveau bail. Elle
recourut à son contrat de propriété, qu'elle n'avait pas encore songé à
déplier, et trouva que ce n'était que la grosse d'un état de lieux au
bas duquel était la quittance d'un _loyer de deux années_.

Pendant notre séjour à Gênes, les chaleurs étaient insupportables;
l'empereur en souffrait beaucoup et prétendait qu'il n'en avait pas
éprouvé de pareilles en Égypte. Il se déshabillait plusieurs fois le
jour; son lit fut entouré d'une moustiquaire, car les cousins étaient
nombreux et tourmentans. Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient
sur une grande terrasse située au bord de la mer, et d'où l'on
découvrait le golfe et tout le pays environnant: les fêtes données par
la ville furent superbes; on avait lié les uns aux autres un grand
nombre de bateaux chargés d'orangers, de citronniers et d'arbustes
couverts de fleurs et de fruits; réunis ensemble, ces bateaux
présentaient l'image d'un jardin flottant de la plus grande beauté.
Leurs Majestés s'y rendirent sur un yacht magnifique.

À son retour en France, l'empereur ne prit aucun repos depuis Turin
jusqu'à Fontainebleau. Il voyageait incognito, sous le nom du ministre
de l'intérieur. Nous allions avec une si grande vitesse qu'à chaque
relais on était obligé de jeter de l'eau sur les roues; malgré cela Sa
Majesté se plaignait de la lenteur des postillons, et s'écriait à chaque
instant: _Allons, allons donc, nous ne marchons pas_. Plusieurs voitures
de service restèrent en arrière; la mienne n'éprouva aucun retard, et
j'arrivai à chaque relais en même temps que l'empereur.

Pour monter la côte rapide de Tarare, l'empereur descendit de voiture
ainsi que le maréchal Berthier qui l'accompagnait. Les équipages étaient
assez loin derrière, parce qu'on avait arrêté afin de faire reposer les
chevaux. Sa Majesté vit gravissant la montée, à quelques pas devant lui,
une femme vieille et boiteuse, et qui ne cheminait qu'avec grand'peine.
L'empereur s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi, infirme comme elle
semblait être, et ayant l'air si fatiguée, elle suivait à pied une route
si pénible.

«Monsieur, répondit-elle, on m'a assuré que l'empereur doit passer par
ici, et je veux le voir avant de mourir.» Sa Majesté, qui voulait
s'amuser, lui dit «Ah! bon Dieu! pourquoi vous déranger? c'est un tyran
comme un autre.»

La bonne vieille, indignée du propos, repartit avec une sorte de colère:
«Du moins, monsieur, celui-là est de notre choix, et puisqu'il nous
faut un maître, il est bien juste à tout le moins que nous le
choisissions.» Je n'ai point été témoin de ce fait; mais j'ai entendu
l'empereur lui-même le raconter au docteur Corvisart, avec quelques
réflexions sur le bon sens du peuple, qui, de l'avis de Sa Majesté et de
son premier médecin, a généralement le jugement très-droit.



CHAPITRE X.

     Séjour à Munich et à Stuttgard.--Mariage du prince Eugène avec la
     princesse Auguste-Amélie de Bavière.--Fêtes.--Tendresse mutuelle du
     vice-roi et de la vice-reine.--Comment le vice-roi élevait ses
     enfans.--Un trait de l'enfance de sa majesté l'impératrice actuelle
     du Brésil.--Portrait du feu roi de Bavière, Maximilien
     Joseph.--Souvenirs de son ancien séjour à Strasbourg, comme colonel
     au service de France.--Amour des Bavarois pour cet excellent
     prince.--Dévoûment du roi de Bavière pour Napoléon.--La main de
     Constant dans une main royale.--Contraste entre la destinée du roi
     de Bavière et celle de l'empereur.--Les deux tombeaux.--Portrait du
     prince royal, aujourd'hui roi de Bavière.--Surdité et
     bégaiement.--Gravité et amour pour l'étude.--Opposition du
     prince-royal contre l'empereur.--Voyage du prince Louis (de
     Bavière) à Paris.--Sommeil de ce prince au spectacle, et la
     _méridienne_ de l'archi-chancelier de l'empire.--Portrait du roi de
     Wurtemberg.--Son énorme embonpoint.--Son attitude à table.--Sa
     passion pour la chasse.--La monture difficile à trouver.--Comment
     on dressait les chevaux du roi à porter l'énorme poids de leur
     maître.--Dureté excessive du roi de Wurtemberg.--Détails
     singuliers à ce sujet.--Fidélité gardée par ce monarque.--Luxe du
     roi de Wurtemberg.--Le prince royal de Wurtemberg.--Le prince
     primat.--Toilette surannée des princesses allemandes.--Les coches
     et les paniers.--Les journaux des modes, français.--Tristes
     équipages.--Portrait du prince de Saxe-Gotha.--Coquetterie de
     ci-devant jeune homme.--Michalon le coiffeur, et les perruques à la
     Cupidon.--Toilette extravagante d'une princesse de la
     confédération, au spectacle de la cour.--Madame
     _Cunégonde_.--L'impératrice Joséphine se souvient de _Candide_.--Le
     prince Murat, grand duc de Berg et de Clèves.--Le prince
     Charles-Louis Frédéric de Bade vient à Paris pour épouser une des
     nièces de l'impératrice Joséphine.--Portrait de ce prince.--La
     première nuit des noces.--Vive résistance.--Condescendance d'un bon
     mari.--La queue sacrifiée.--Rapprochement et bon ménage.--Le
     grand-duc de Bade à Erfurt.--L'empereur Alexandre excite sa
     jalousie.--Maladie et mort du grand-duc de Bade.--Un mot sur sa
     famille.--La grande-duchesse se livre à l'éducation de ses
     filles.--Fêtes, chasses, etc.--Gravité d'un ambassadeur turc,
     suivant une chasse impériale.--Il refuse l'honneur de tirer le
     premier coup.


SA majesté l'empereur passa le mois de janvier 1806 à Munich et à
Stuttgard; c'est dans la première de ces deux capitales que fut célébré
le mariage du vice-roi avec la princesse de Bavière. Il y eut à cette
occasion une suite de fêtes magnifiques dont l'empereur était toujours
le héros. Ses hôtes ne savaient par quels hommages témoigner au grand
homme l'admiration que leur inspirait son génie militaire.

Le vice-roi et la vice-reine ne s'étaient jamais vus avant leur mariage,
mais ils s'aimèrent bientôt comme s'ils s'étaient connus depuis des
années, car jamais deux personnes n'ont été mieux faites pour s'aimer.
Il n'est pas de princesse, et même il n'est point de mère qui se soit
occupée de ses enfans avec plus de tendresse et de soins que la
vice-reine. Elle était faite pour servir de modèle à toutes les femmes;
on m'a cité de cette respectable princesse un trait que je ne puis
m'empêcher de rapporter ici. Une de ses filles encore tout enfant, ayant
répondu d'un ton fort dur à une femme de chambre, Son Altesse
Sérénissime la vice-reine en fut instruite, et pour donner une leçon à
sa fille, elle défendit qu'à partir de ce moment on rendît à la jeune
princesse aucun service, et qu'on répondit à ses demandes. L'enfant ne
tarda pas à venir se plaindre à sa mère, qui lui dit fort gravement que,
quand on avait, comme elle, besoin du service et des soins de tout le
monde, il fallait savoir les mériter et les reconnaître par des égards
et par une politesse obligeante. Ensuite elle l'engagea à faire des
excuses à la femme de chambre et à lui parler dorénavant avec douceur,
l'assurant qu'elle en obtiendrait ainsi tout ce qu'elle demanderait de
raisonnable et de juste. La jeune enfant obéit, et la leçon lui profita
si bien, qu'elle est devenue, si l'on en croit la voix publique, une des
princesses les plus accomplies de l'Europe. Le bruit de ses perfections
s'est même répandu jusque dans le nouveau monde, qui s'est empressé de
la disputer à l'ancien, et qui a été assez heureux pour la lui enlever.
C'est, je crois, aujourd'hui, Sa Majesté l'impératrice du Brésil.

* * *

Sa majesté le roi de Bavière Maximilien-Joseph était d'une taille
élevée, d'une noble et belle figure; il pouvait avoir cinquante ans. Ses
manières étaient pleines de charme, et il avait avant la révolution
laissé à Strasbourg une renommée de bon ton et de galanterie
chevaleresque, du temps où il était colonel au service de France, du
régiment d'Alsace, sous le nom de prince Maximilien, ou prince Max,
comme l'appelaient ses soldats. Ses sujets, sa famille, ses serviteurs,
tout le monde l'adorait. Il se promenait souvent seul, le matin, dans la
ville de Munich, allait aux halles, marchandait les grains, entrait dans
les boutiques, parlait à tout le monde, et surtout aux enfans qu'il
engageait à se rendre aux écoles. Cet excellent prince ne craignait
point de compromettre sa dignité par la simplicité de ses manières, et
il avait raison, car je ne pense pas que personne ait jamais été tenté
de lui manquer de respect. L'amour qu'il inspirait n'ôtait rien à la
vénération. Tel était son dévouement à l'empereur que sa bienveillance
s'étendait jusques sur les personnes qui par leurs fonctions
approchaient le plus de Sa Majesté impériale, et se trouvaient le mieux
en position de connaître ses besoins et ses désirs. Ainsi (je ne raconte
cela que pour citer une preuve de ce que j'avance, et non pour en tirer
vanité), Sa Majesté le roi de Bavière ne venait pas de fois chez
l'empereur qu'il ne me serrât la main, s'informant de la santé de Sa
Majesté impériale, puis de la mienne, et ajoutant mille choses qui
prouvaient tout ensemble son attachement pour l'empereur et sa bonté
naturelle.

Sa majesté le roi de Bavière est maintenant dans la tombe comme celui
qui lui avait donné un trône. Mais son tombeau est encore un tombeau
royal, et les bons Bavarois peuvent venir s'y agenouiller et pleurer.
L'empereur au contraire...! le vertueux Maximilien a pu léguer à un fils
digne de lui le sceptre qu'il avait reçu de l'exilé mort à
Sainte-Hélène.

Le prince Louis, aujourd'hui roi de Bavière, et peut-être le plus digne
roi de l'Europe, était de moins grande taille que son auguste père; il
avait aussi une figure moins belle, et par malheur il était affligé
alors d'une surdité extrême, qui le faisait grossir et élever la voix
sans qu'il s'en aperçût. Sa prononciation était également affectée d'un
léger bégaiement; les Bavarois l'aimaient beaucoup. Ce prince était
sérieux et ami de l'étude, et l'empereur lui reconnaissait du mérite,
mais ne comptait pas sur son amitié; ce n'était pas qu'il le soupçonnât
de manquer de loyauté. Le prince royal était au dessus d'un pareil
soupçon; mais l'empereur savait qu'il était du parti qui craignait
l'asservissement de l'Allemagne, et qui suspectait les Français,
quoiqu'ils n'eussent jusqu'alors attaqué que l'Autriche, de projets
d'envahissement sur toutes les puissances germaniques. Toutefois ce que
je viens de dire du prince royal doit se rapporter uniquement aux années
postérieures à 1806, car je suis certain qu'à cette époque, ses
sentimens ne différaient pas de ceux du bon Maximilien, qui était, comme
je l'ai dit, pénétré de reconnaissance pour l'empereur. Le prince Louis
vint à Paris au commencement de cette année, et je l'ai vu maintes fois
au spectacle de la cour dans la loge du prince archi-chancelier. Ils
dormaient tous deux de compagnie et très-profondément; c'était au reste
l'habitude de M. Cambacérès. Lorsque l'empereur le faisait demander, et
qu'il recevait pour réponse que Monseigneur était au spectacle, «C'est
bon, c'est bon, disait Sa Majesté, il fait la méridienne, qu'on ne le
dérange pas.»

Le roi de Wurtemberg était grand, et si gros qu'on disait de lui que
Dieu l'avait mis au monde pour prouver jusqu'à quel point la peau de
l'homme peut s'étendre. Son ventre avait une telle dimension, que sa
place à table était marquée par une profonde échancrure; et malgré cette
précaution, il était obligé de tenir son assiette à la hauteur du menton
pour manger son potage; il allait à la chasse, qu'il aimait beaucoup, à
cheval, ou sur une petite voiture russe attelée de quatre chevaux qu'il
conduisait souvent lui-même. Il aimait à monter à cheval, mais ce
n'était pas chose aisée de trouver une monture de taille et de force à
porter un si lourd fardeau. Il fallait que le pauvre animal y eût été
dressé progressivement. À cet effet, l'écuyer du roi se serrait les
reins d'une ceinture chargée de morceaux de plomb dont il augmentait
chaque jour le poids, jusqu'à ce qu'il égalât celui de Sa Majesté. Le
roi était despote, dur, et même cruel; il devait signer la sentence de
tous les condamnés, et presque toujours, s'il faut en croire ce que j'en
ai entendu dire à Stuttgard, il aggravait la peine prononcée par les
juges. Difficile et brutal, il frappait souvent les gens de sa maison:
on allait jusqu'à dire qu'il n'épargnait pas Sa Majesté la reine sa
femme, sœur du roi actuel d'Angleterre. C'était au reste un prince dont
l'empereur estimait l'esprit et les hautes connaissances. Il l'aimait et
en était aimé, et il le trouva jusqu'à la fin fidèle à son alliance. Le
roi Frédéric de Wurtemberg avait une cour brillante et nombreuse, et il
étalait une grande magnificence.

Le prince héréditaire était fort aimé; il était moins altier et plus
humain que son père; on le disait juste et libéral.

Outre les têtes couronnées de sa main, l'empereur reçut en Bavière un
grand nombre de princes et princesses de la confédération qui dînaient
ordinairement avec Sa Majesté. Dans cette foule de courtisans royaux, on
remarquait le prince primat, qui ne différait en rien, sous le rapport
des manières, du ton et de la mise, de ce que nous avons de mieux à
Paris; aussi l'empereur en faisait-il un cas tout particulier. Je ne
saurais faire le même éloge de la toilette des princesses, duchesses,
et autres dames nobles. Le costume de la plupart d'entre elles était du
plus mauvais goût; elles avaient entassé dans leur coiffure, sans art et
sans grâce, les fleurs, les plumes, les chiffons de gaze d'or ou
d'argent, et surtout grande quantité d'épingles à têtes de diamans.

Les équipages de la noblesse allemande étaient tous de gros et larges
coches, ce qui était indispensable pour les énormes paniers que
portaient encore ces dames. Cette fidélité aux modes surannées était
d'autant plus surprenante, qu'à cette époque l'Allemagne jouissait du
précieux avantage de posséder deux journaux des modes. L'un était la
traduction du recueil publié par M. de la Mésangère; et l'autre, rédigé
également à Paris, était traduit et imprimé à Manheim. À ces ignobles
voitures, qui ressemblaient à nos anciennes diligences, étaient attelés
avec des cordes des chevaux extrêmement chétifs; ils étaient tellement
éloignés les uns des autres, qu'il fallait un espace immense pour faire
tourner les équipages.

Le prince de Saxe-Gotha était long et maigre; malgré son grand âge, il
était assez coquet pour faire faire à Paris, par notre célèbre coiffeur
Michalon, de jolies petites perruques, d'un blond d'enfant, et bouclées
comme la coiffure de Cupidon; au surplus, c'était un homme excellent.

Je me souviens, à propos des nobles dames allemandes, d'avoir vu au
spectacle de la cour à Fontainebleau une princesse de la confédération,
qui fut présentée à Leurs Majestés. La toilette de Son Altesse annonçait
un immense progrès de la civilisation élégante au delà du Rhin.
Renonçant aux gothiques paniers, la princesse avait adopté des goûts
plus modernes; âgée de près de soixante-dix ans, elle portait une robe
de dentelle noire sur un dessous de satin aurore; sa coiffure consistait
en un voile de mousseline blanche, retenu par une couronne de roses, à
la manière des vestales de l'Opéra. Elle avait avec elle sa petite
fille, toute brillante de jeunesse et de charmes, et qui fut admirée de
toute la cour, quoique son costume fût moins recherché que celui de sa
grand'mère.

J'ai entendu sa majesté l'impératrice Joséphine raconter un jour qu'elle
avait eu toutes les peines du monde à s'empêcher de rire, quand, dans le
nombre des princesses allemandes, on vint en annoncer une sous le nom de
Cunégonde. Sa Majesté ajouta que lorsqu'elle vit la princesse assise,
elle s'imaginait la voir pencher de côté. Assurément l'impératrice avait
lu les aventures de Candide et de la fille du très-noble baron de
Thunder-Ten-Trunck.

On vit à Paris, au printemps de 1806, presque autant de membres de la
confédération que j'en avais vu dans les capitales de la Bavière et du
Wurtemberg. Un nom français prit rang parmi les noms de ces princes
étrangers; c'était celui du prince Murat, qui fut créé, au mois de mars,
grand duc de Berg et de Clèves. Après le prince Louis de Bavière, arriva
le prince héréditaire de Bade, qui vint à Paris pour épouser une des
nièces de sa majesté l'impératrice.

Les commencemens de cette union ne furent pas heureux. La princesse
Stéphanie était une très-jolie femme, pleine de grâces et d'esprit.
L'empereur voulut en faire une grande dame, et il la maria sans beaucoup
la consulter. Le prince Charles-Louis-Frédéric, qui avait alors vingt
ans, était bon par excellence, rempli de qualités précieuses, brave,
généreux, mais lourd, flegmatique, toujours d'un sérieux glacial, et
tout-à-fait dépourvu de ce qui pouvait plaire à une jeune princesse
habituée à la brillante élégance de la cour impériale.

Le mariage eut lieu en avril, à la grande satisfaction du prince, qui ce
jour-là parut faire violence à sa gravité habituelle, et permit enfin au
sourire d'approcher de ses lèvres. La journée se passa fort bien; mais
lorsque vint le moment où l'époux voulut user de ses droits, la
princesse fit une grande résistance: elle cria, pleura, elle se fâcha;
enfin elle fit coucher dans sa chambre une amie d'enfance, mademoiselle
Nelly Bourjoly, jeune personne qu'elle affectionnait particulièrement.
Le prince était désolé: il suppliait sa femme, il promettait de faire
tout ce qu'elle voudrait: toutes ses promesses et ses supplications
furent inutiles, au moins pendant huit jours.

On vint lui dire que la princesse trouvait sa coiffure affreuse, et que
rien ne lui inspirait autant d'aversion que les coiffures à queue. Le
bon prince n'eut rien de plus pressé que de faire couper ses cheveux.
Quand elle le vit ainsi tondu, elle se mit à rire aux éclats, et s'écria
qu'il était encore plus laid à la _titus_ qu'autrement.

Enfin, comme il était impossible qu'avec de l'esprit et un bon cœur la
princesse ne finît pas par apprécier les bonnes et solides qualités de
son mari, elle mit un terme à ses rigueurs, puis elle l'aima aussi
tendrement qu'elle en était aimée, et l'on m'a assuré que les augustes
époux faisaient un excellent ménage.

Trois mois après ce mariage, le prince quitta sa femme pour suivre
l'empereur dans la campagne de Prusse d'abord, ensuite dans celle de
Pologne. La mort de son grand-père, arrivée quelque temps après la
campagne d'Autriche de 1809, le mit en possession du grand duché. Alors
il donna le commandement de ses troupes à son oncle, le Comte de
Hochberg, et revint dans son gouvernement pour ne plus le quitter.

* * *

Je l'ai revu avec la princesse à Erfurt, où l'on m'a raconté qu'il était
devenu jaloux de l'empereur Alexandre, qui passait pour faire à sa femme
une cour assidue. La peur prit au prince, et il sortit brusquement
d'Erfurt, emmenant avec lui la princesse, dont il est vrai de dire que
jamais la moindre démarche imprudente de sa part n'avait autorisé cette
jalousie bien pardonnable, au reste, au mari d'une si charmante femme.

* * *

Le prince était d'une santé faible. Dès sa première jeunesse on avait
remarqué en lui des symptômes alarmans, et cette disposition physique
entrait pour beaucoup sans doute dans l'humeur mélancolique qui faisait
le fond de son caractère. Il est mort en 1818, après une maladie
extrêmement longue et douloureuse, pendant laquelle son épouse eut pour
lui les soins les plus empressés. Il avait eu quatre enfans, deux fils
et deux filles. Les deux fils sont morts en bas âge, et ils auraient
laissé la souveraineté de Bade sans héritiers, si les comtes de Hochberg
n'avaient été reconnus membres de la famille ducale. La grande duchesse
est aujourd'hui livrée tout entière à l'éducation de ses filles, qui
promettent de l'égaler en grâces et en vertus.

Les noces du prince et de la princesse de Bade furent célébrées par de
brillantes fêtes. Il y eut à Rambouillet une grande chasse, à la suite
de laquelle Leurs Majestés, avec plusieurs membres de leur famille, et
tous les princes et princesses de Bade, de Clèves, etc., parcoururent à
pied le marché de Rambouillet.

Je me souviens d'une autre chasse qui eut lieu vers la même époque, dans
la forêt de Saint-Germain, et à laquelle l'empereur avait invité un
ambassadeur de la sublime Porte, tout nouvellement arrivé à Paris. Son
Excellence turque suivit la chasse avec ardeur, mais sans déranger un
seul muscle de son austère visage. La bête ayant été forcée, Sa Majesté
fit apporter un fusil à l'ambassadeur turc pour qu'il eût l'honneur de
tirer le premier coup; mais il s'y refusa, ne concevant pas sans doute
quel plaisir on peut trouver à tuer à bout portant un pauvre animal
épuisé, et qui n'a plus même la fuite pour se défendre.



CHAPITRE XI.

     Coalition de la Russie et de l'Angleterre contre
     l'empereur.--L'armée de Boulogne en marche vers le Rhin.--Départ de
     l'empereur.--Tableau de l'intérieur des Tuileries, avant et après
     le départ de l'empereur pour l'armée.--Les courtisans _civils_ et
     le jour sans soleil.--Arrivée de l'empereur à Strasbourg, et
     passage du pont de Kehl.--Le rendez-vous.--L'empereur inondé de
     pluie.--Le chapeau de charbonnier.--Les généraux Chardon et
     Vandamme.--Le rendez-vous oublié, et pourquoi.--Les douze
     bouteilles de vin du Rhin.--Mécontentement de l'empereur.--Le
     général Vandamme envoyé à l'armée wurtembergeoise.--Courage et
     rentrée en grâce.--L'empereur devance sa suite et ses bagages, et
     passe tout seul la nuit dans une chaumière.--L'empereur devant
     Ulm.--Combat à outrance.--Courage personnel et sang-froid de
     l'empereur.--Le manteau militaire de l'empereur servant de linceul
     à un vétéran.--Le canonnier blessé à mort.--Capitulation d'Ulm;
     trente mille hommes mettent bas les armes aux pieds de
     l'empereur.--Entrée de la garde impériale dans Augsbourg.--Passage
     à Munich.--Serment d'alliance mutuelle, prêté par l'empereur de
     Russie et le roi de Prusse, sur le tombeau du grand Frédéric;
     rapprochement.--Arrivée des Russes.--Le Couronnement, et la
     bataille d'Austerlitz.--L'empereur au bivouac.--Sommeil de
     l'empereur.--Visite des avant-postes.--Illumination
     militaire.--L'empereur et ses braves.--Bivouac des gens de
     service.--Je fais du punch pour l'empereur.--Je tombe de fatigue et
     de sommeil.--Réveil d'une armée.--Bataille d'Austerlitz.--Le
     général Rapp blessé; l'empereur va le voir.--L'empereur d'Autriche
     au quartier-général de l'empereur Napoléon.--Traité de
     paix.--Séjour à Vienne et à Schœnbrunn.--Rencontre
     singulière.--Napoléon et la fille de M. de Marbœuf.--Le courrier
     Moustache envoyé à l'impératrice Joséphine.--Récompense digne d'une
     impératrice.--Zèle et courage de Moustache.--Son cheval tombe mort
     de fatigue.


L'EMPEREUR ne resta que quelques jours à Paris, après notre retour
d'Italie, et repartit bientôt pour son camp de Boulogne. Les fêtes de
Milan ne l'avaient point empêché de suivre les plans de sa politique, et
l'on se doutait bien que ce n'était pas sans raison qu'il avait crevé
ses chevaux, depuis Turin jusqu'à Paris. Cette raison fut bientôt
connue; l'Autriche était entrée secrètement dans la coalition de la
Russie et de l'Angleterre contre l'empereur. L'armée rassemblée au camp
de Boulogne reçut l'ordre de marcher sur le Rhin, et Sa Majesté partit
pour rejoindre ses troupes, sur la fin de septembre. Selon sa coutume il
ne nous fit connaître qu'une heure à l'avance l'instant du départ.
C'était quelque chose de curieux que le contraste du bruit et de la
confusion qui précédaient cet instant, avec le silence qui le suivait. À
peine l'ordre était-il donné, que chacun s'occupait à la hâte des
besoins du maître et des siens. On n'entendait que courses dans les
corridors de domestiques allant et venant, bruit de caisses que l'on
fermait, de coffres que l'on transportait. Dans les cours, grand nombre
de voitures, de fourgons et d'hommes occupés à les garnir, éclairés par
des flambeaux; partout des cris d'impatience et des juremens. Les
femmes, chacune dans son appartement, s'occupaient tristement du départ
d'un mari, d'un fils, d'un frère. Pendant tous ces préparatifs,
l'empereur faisait ses adieux à sa majesté l'impératrice, ou prenait
quelques instans de repos; à l'heure dite, il se levait, on l'habillait,
et il montait en voiture. Une heure après, tout était muet dans le
château; on n'apercevait plus que quelques personnes isolées passant
comme des ombres; le silence avait succédé au bruit, la solitude au
mouvement d'une cour brillante et nombreuse. Le lendemain au matin, on
ne voyait que des femmes s'approchant les unes des autres, le visage
pâle, les yeux en larmes, pour se communiquer leur douleur et leur
inquiétude. Bon nombre de courtisans qui n'étaient pas du voyage
arrivaient pour faire leur cour et restaient tout stupéfaits de
l'absence de Sa Majesté. C'était pour eux comme si le soleil n'eût pas
dû se lever ce jour-là.

L'empereur alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg; le lendemain de son
arrivée dans cette ville, l'armée commença à défiler sur le pont de
Kehl.

Dès la veille de ce passage, l'empereur avait ordonné aux officiers
généraux de se rendre sur les bords du Rhin le jour suivant, à six
heures précises du matin. Une heure avant celle du rendez-vous, Sa
Majesté, malgré la pluie qui tombait en abondance, s'était transportée
seule à la tête du pont pour s'assurer de l'exécution des ordres qu'elle
avait donnés. Elle reçut continuellement la pluie jusqu'au moment du
déploiement des premières divisions qui s'avancèrent sur le pont, et il
en était tellement trempé, que les gouttes qui découlaient de ses habits
se réunissaient sous le ventre de son cheval et y formaient une petite
chute d'eau. Son petit chapeau était si fort maltraité par la pluie, que
le derrière en retombait sur les épaules de l'empereur, à peu près comme
le grand feutre des charbonniers de Paris. Les généraux qu'il attendait
vinrent l'entourer; quand il les vit rassemblés il leur dit: «Tout va
bien, Messieurs, voilà un nouveau pas fait vers nos ennemis, mais où
donc est Vandamme? Pourquoi n'est-il pas ici? Serait-il mort?» Personne
ne disait mot: «Répondez-moi donc, Messieurs, qu'est devenu Vandamme?»
Le général Chardon, général d'avant-garde très-aimé de l'empereur, lui
répondit: «Je crois, Sire, que le général Vandamme dort encore; nous
avons bu ensemble hier soir une douzaine de bouteilles de vin du Rhin,
et sans doute...--Il a bien fait, de boire, Monsieur, mais il a tort de
dormir quand je l'attends.» Le général Chardon se disposait à envoyer un
aide-de-camp à son compagnon d'armes, mais l'empereur le retint en lui
disant: «Laissons dormir Vandamme, plus tard je lui parlerai.» En ce
moment le général Vandamme parut: «Eh! vous voilà, Monsieur, il paraît
que vous aviez oublié l'ordre que j'ai donné hier.--Sire, c'est la
première fois que cela m'arrive, et...--Et pour éviter la récidive, vous
irez combattre sous les drapeaux du roi de Wurtemberg; j'espère que vous
donnerez aux Allemands des leçons de sobriété.» Le général Vandamme
s'éloigna, non sans chagrin, et il se rendit à l'armée wurtembergeoise,
où il fit des prodiges de valeur. Après la campagne, il revint auprès
de l'empereur; sa poitrine était couverte de décorations, et il était
porteur d'une lettre du roi de Wurtemberg à Sa Majesté, qui, après
l'avoir lue, dit à Vandamme: «Général, n'oubliez jamais que si j'aime
les braves, je n'aime pas ceux qui dorment quand je les attends.» Il
serra la main du général et l'invita à déjeuner ainsi que le général
Chardon, à qui cette rentrée en grâce faisait autant de plaisir qu'à son
ami.

Avant d'entrer à Augsbourg l'empereur, qui était parti en avant, fit une
si longue course que sa maison ne put le rejoindre. Il passa la nuit,
sans suite et sans bagages, dans la maison la moins mauvaise d'un
très-mauvais village. Lorsque nous atteignîmes Sa Majesté le lendemain,
elle nous reçut en riant et en nous menaçant de nous faire relancer
comme traîneurs par la gendarmerie.

D'Augsbourg l'empereur se rendit au camp devant Ulm, et fit des
dispositions pour l'assaut de cette place.

À peu de distance de la ville, un combat terrible et opiniâtre s'engagea
entre les Français et les Autrichiens, et il durait depuis deux heures,
quand tout à coup on entendit des cris de _vive l'empereur_! Ce nom qui
portait toujours la terreur dans les rangs ennemis, et qui encourageait
partout nos soldats, les électrisa à tel point qu'ils culbutèrent les
Autrichiens. L'empereur se montra sur la première ligne, criant en
avant! et faisant signe aux soldats d'avancer. De temps en temps le
cheval de Sa Majesté disparaissait au milieu de la fumée du canon.
Durant cette charge furieuse, l'empereur se trouva près d'un grenadier
blessé grièvement. Ce brave grenadier criait comme les autres «_en
avant! en avant!_» L'empereur s'approcha de lui et lui jeta son manteau
militaire en disant: «Tâche de me le rapporter, je te donnerai en
échange la croix que tu viens de gagner.» Le grenadier, qui se sentait
mortellement blessé, répondit à Sa Majesté que le linceul qu'il venait
de recevoir valait bien la décoration, et il expira enveloppé dans le
manteau impérial.

Le combat terminé, l'empereur fit relever le grenadier, qui était un
vétéran de l'armée d'Égypte, et voulut qu'il fût enterré dans son
manteau.

Un autre militaire, non moins courageux que celui dont je viens de
parler, reçut aussi de Sa Majesté des marques d'honneur. Le lendemain du
combat devant Ulm, l'empereur visitant les ambulances, un canonnier de
l'artillerie légère, qui n'avait plus qu'une cuisse, et qui criait de
toutes ses forces: _vive l'empereur_! attira son attention. Il
s'approcha du soldat et lui dit: «Est-ce donc là tout ce que tu as à me
dire?--Non, Sire, je puis aussi vous apprendre que j'ai à moi seul
démonté quatre pièces de canon aux Autrichiens; et c'est le plaisir de
les voir enfoncés qui me fait oublier que je vais bientôt tourner l'œil
pour toujours.» L'empereur, ému de tant de fermeté, donna sa croix au
canonnier, prit le nom de ses parens et lui dit: «Si tu en reviens, à
toi l'hôtel des Invalides.--Merci, Sire, mais la saignée a été trop
forte; ma pension ne vous coûtera pas bien cher; je vois bien qu'il faut
descendre la garde, mais vive l'empereur quand même!» Malheureusement ce
brave homme ne sentait que trop bien son état; il ne survécut pas à
l'amputation de sa cuisse.

Nous suivîmes l'empereur à Ulm, après l'occupation de cette place, et
nous vîmes une armée ennemie de plus de trente mille hommes mettre bas
les armes aux pieds de Sa Majesté, en défilant devant elle; je n'ai
jamais rien vu de plus imposant que ce spectacle. L'empereur était à
cheval, quelques pas en avant de son état-major. Son visage était calme
et grave, mais sa joie perçait malgré lui dans ses regards. Il levait à
chaque instant son chapeau, pour rendre le salut aux officiers
supérieurs de la division autrichienne.

Lorsque la garde impériale entra dans Augsbourg, quatre-vingts
grenadiers marchaient en tête des colonnes, portant chacun un drapeau
ennemi. L'empereur, arrivé à Munich, fut accueilli avec les plus grandes
attentions par l'électeur de Bavière, son allié. Sa Majesté alla
plusieurs fois au spectacle et à la chasse, et donna un concert aux
dames de la cour. Ce fut, comme on l'a su depuis, pendant le séjour de
l'empereur à Munich que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, se
promirent à Postdam, sur le tombeau de Frédéric II, de réunir leurs
efforts contre Sa Majesté. Un an après, l'empereur Napoléon fit aussi
une visite au tombeau du grand Frédéric.

La prise d'Ulm avait achevé la défaite des Autrichiens et ouvert à
l'empereur les portes de Vienne; mais les Russes s'avançaient à marches
forcées au secours de leurs alliés. Sa Majesté se porta à leur
rencontre; et le 1er décembre, les deux armées ennemies se trouvèrent
en face l'une de l'autre. Par un de ces hasards qui n'étaient faits que
pour l'empereur, le jour de la bataille d'Austerlitz était aussi le jour
anniversaire du couronnement.

Je ne sais plus pourquoi il n'y avait pas à Austerlitz de tente pour
l'empereur; les soldats lui avaient dressé avec des branches une espèce
de baraque, avec une ouverture dans le haut pour le passage de la fumée.
Sa Majesté n'avait pour lit que de la paille; mais elle était si
fatiguée, la veille de la bataille, après avoir passé la journée à
cheval sur les hauteurs du Santon, qu'elle dormait profondément quand le
général Savary, un de ses aides-de-camp, entra pour lui rendre compte
d'une mission dont il avait été chargé. Le général fut obligé de toucher
l'épaule de l'empereur et de le pousser pour l'éveiller. Alors il se
leva et remonta à cheval pour visiter ses avant-postes. La nuit était
profonde, mais tout à coup le camp se trouva illuminé comme par
enchantement. Chaque soldat mit une poignée de paille au bout de sa
baïonnette, et tous ces brandons se trouvèrent allumés en moins de temps
qu'il n'en faut pour l'écrire. L'empereur parcourut à cheval toute sa
ligne, adressant la parole aux soldats qu'il reconnaissait. «Soyez
demain, mes braves, tels que vous avez toujours été, leur disait-il, et
les Russes sont à nous, nous les tenons!» L'air retentissait des cris de
_vive l'empereur_! et il n'y avait officier ni soldat qui ne comptât
pour le lendemain sur une victoire.

Sa Majesté, en visitant la ligne d'attaque où les vivres manquaient
depuis quarante-huit heures, (car on n'avait distribué dans cette
journée qu'un pain de munition pour huit hommes), vit, en passant de
bivouac en bivouac, des soldats occupés à faire cuire des pommes de
terre sous la cendre. Se trouvant devant le 4e régiment de ligne dont
son frère était colonel, l'empereur dit à un grenadier du 2e
bataillon, en prenant et mangeant une des pommes de terre de l'escouade:
«Es-tu content de ces pigeons-là?--Hum! çà vaut toujours mieux que rien;
mais ces pigeons-là, c'est bien de la viande de carême.--Eh bien, mon
vieux,» reprit Sa Majesté en montrant aux soldats les feux de l'ennemi,
«aide-moi à débusquer ces b...-là, et nous ferons le mardi-gras à
Vienne.»

L'empereur revint, se recoucha et dormit jusqu'à trois heures du matin.
Le service était rassemblé autour d'un feu de bivouac, près de la
baraque de Sa Majesté; nous étions couchés sur la terre, enveloppés dans
nos manteaux, car la nuit était des plus froides. Depuis quatre jours je
n'avais pas fermé l'œil, et je commençais à m'endormir quand, sur les
trois heures, l'empereur me fit demander du punch; j'aurais donné tout
l'empire d'Autriche pour reposer une heure de plus. Je portai à Sa
Majesté le punch que je fis au feu du bivouac; l'empereur en fit prendre
au maréchal Berthier, et je partageai le reste avec ces messieurs du
service. Entre quatre et cinq heures, l'empereur ordonna les premiers
mouvemens de son armée. Tout le monde fut sur pied en peu d'instans et
chacun à son poste; dans toutes les directions on voyait galoper les
aides-de-camp et les officiers d'ordonnance, et au jour la bataille
commença.

Je n'entrerai dans aucun détail sur cette glorieuse journée qui, suivant
l'expression de l'empereur lui-même, _termina la campagne par un coup de
tonnerre_. Pas une des combinaisons de Sa Majesté n'échoua, et en
quelques heures les Français furent maîtres du champ de bataille et de
l'Allemagne tout entière. Le brave général Rapp fut blessé à Austerlitz,
comme dans toutes les batailles où il a figuré. On le transporta au
château d'Austerlitz, et le soir, l'empereur alla le voir et causa
quelque temps avec lui. Sa Majesté passa elle-même la nuit dans ce
château.

Deux jours après, l'empereur François vint trouver Sa Majesté et lui
demander la paix. Avant la fin de décembre un traité fut conclu, d'après
lequel l'électeur de Bavière et le duc de Wurtemberg, alliés fidèles de
l'empereur Napoléon, furent créés rois. En retour de cette élévation
dont elle était l'unique auteur, Sa Majesté demanda et obtint pour le
prince Eugène, vice-roi d'Italie, la main de la princesse Auguste-Amélie
de Bavière.

Pendant son séjour à Vienne, l'empereur avait établi son
quartier-général à Schœnbrunn, dont le nom est devenu célèbre par
plusieurs séjours de Sa Majesté, et qui, dit-on, est encore aujourd'hui,
par une singulière destinée, la résidence de son fils.

Je ne saurais assurer si ce fut pendant ce premier séjour à Schœnbrunn
que l'empereur fit la rencontre extraordinaire que je vais rapporter. Sa
Majesté, en costume de colonel des chasseurs de la garde, montait tous
les jours à cheval. Un matin qu'il se promenait sur la route de Vienne,
il vit arriver dans une voiture ouverte un ecclésiastique et une femme
baignée de larmes qui ne le reconnut pas. Napoléon s'approcha de la
voiture, salua cette dame, et s'informa de la cause de son chagrin, de
l'objet et du but de son voyage. «Monsieur, répondit-elle, j'habitais
dans un village à deux lieues d'ici, une maison qui a été pillée par des
soldats, et mon jardinier a été tué. Je viens demander une sauve-garde à
votre empereur qui a beaucoup connu ma famille, à laquelle il a de
grandes obligations.--Quel est votre nom, madame?--De Bunny; je suis
fille de M. de Marbœuf, ancien gouverneur de la Corse.--Je suis charmé,
madame, reprit Napoléon, de trouver une occasion de vous être agréable.
C'est moi qui suis l'empereur.» Madame de Bunny resta tout interdite.
Napoléon la rassura et continua son chemin en la priant d'aller
l'attendre à son quartier-général. À son retour, il la reçut et la
traita à merveille, lui donna pour escorte un piquet de chasseurs de sa
garde, et la congédia heureuse et satisfaite.

Dès que la bataille d'Austerlitz avait été gagnée, l'empereur s'était
empressé d'envoyer en France le courrier Moustache, pour en annoncer la
nouvelle à l'impératrice. Sa Majesté était au château de Saint-Cloud. Il
était neuf heures du soir, lorsqu'on entendit tout à coup pousser de
grands cris de joie, et le bruit d'un cheval qui arrivait au galop. Le
son des grelots et les coups répétés du fouet annonçaient un courrier.
L'impératrice, qui attendait avec une vive impatience des nouvelles de
l'armée, s'élance vers la fenêtre et l'ouvre précipitamment. Les mots de
_victoire_ et d'_Austerlitz_ frappent son oreille. Impatiente de savoir
les détails, elle descend sur le perron, suivie de ses dames. Moustache
lui apprend de vive voix la grande nouvelle, et remet à Sa Majesté la
lettre de l'empereur. Joséphine, après l'avoir lue, tira un superbe
diamant qu'elle avait au doigt, et le donna au courrier. Le pauvre
Moustache avait fait au galop plus de cinquante lieues dans la journée,
et il était tellement harassé qu'on fut obligé de l'enlever de dessus
son cheval. Il fallut quatre personnes pour procéder à cette opération,
et le transporter dans un lit. Son dernier cheval, qu'il avait sans
doute encore moins ménagé que les autres, tomba mort dans la cour du
château.



CHAPITRE XII.

     Retour de l'empereur à Paris.--Aventure en montant la côte de
     Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de
     l'empereur.--Rude accueil, et grâce refusée. Je reconnais
     mademoiselle de Lajolais.--Le général Lajolais deux fois accusé de
     conspiration.--Arrestation de sa femme et de sa fille.--Rigueurs
     exercées contre madame de Lajolais.--Résolution extraordinaire de
     mademoiselle de Lajolais.--Elle se rend seule à Saint-Cloud et
     s'adresse à moi.--Je fais parvenir sa demande à sa majesté
     l'impératrice.--Craintes de Joséphine.--Joséphine et Hortense font
     placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de
     l'empereur.--Attention et bonté des deux princesses.--Constance
     inébranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en présence de
     l'empereur.--Scène déchirante.--Sévérité de l'empereur.--Grâce
     arrachée.--Évanouissement.--Soins donnés à mademoiselle de Lajolais
     par l'empereur.--Les généraux Wolff et Lavalette la reconduisent à
     son père.--Entrevue du général Lajolais et de sa
     fille.--Mademoiselle de Lajolais obtient aussi la grâce de sa
     mère.--Elle se joint aux dames bretonnes pour solliciter la grâce
     des compagnons de George.--Exécution retardée.--Démarche
     infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune Destrem demande
     et obtient la grâce de son père.--Faveur inutile.--Passage de
     l'empereur par Saint-Cloud, au retour d'Austerlitz.--M. Barré,
     maire de Saint-Cloud.--L'arc _barré_ et _la plus dormeuse_ des
     communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de
     Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite révolution
     au château.--Les manies des souverains sont epidémiques.


L'EMPEREUR ayant quitté Stuttgard, ne s'arrêta que vingt-quatre heures à
Carlsruhe, et quarante-huit heures à Strasbourg; de là jusqu'à Paris il
ne fit que des haltes assez courtes, sans se presser toutefois, et sans
demander aux postillons cette rapidité extrême qu'il avait coutume d'en
exiger.

Pendant que nous montions la côte de Meaux, et que l'empereur lui-même,
fortement occupé de la lecture d'un livre qu'il avait dans les mains, ne
faisait aucune attention à ce qui se passait sur la route, une jeune
fille se précipita sur la portière de Sa Majesté, s'y cramponna malgré
les efforts, assez faibles à la vérité, que les cavaliers de l'escorte
tentèrent pour l'éloigner, l'ouvrit et se jeta dans la voiture de
l'empereur. Tout cela fut fait en moins de temps que je n'en mets à le
dire. L'empereur, on ne peut plus surpris, s'écria: «Que diable me veut
cette folle?» Puis reconnaissant la jeune demoiselle après avoir mieux
examiné ses traits, il ajouta avec une humeur bien prononcée: «Ah! c'est
encore vous! vous ne me laisserez donc jamais tranquille?» La jeune
fille, sans s'effrayer de ce rude accueil, mais non sans verser beaucoup
de larmes, dit que la seule grâce qu'elle était venue implorer pour son
père était qu'on le changeât de prison, et qu'il fût transporté du
château d'If, où l'humidité détruisait sa santé, à la citadelle de
Strasbourg. «Non, non, s'écria l'empereur, n'y comptez pas. J'ai bien
autre chose à faire que de recevoir vos visites. Que je vous accorde
encore cette demande, et dans huit jours vous en aurez imaginé
quelqu'autre.» La pauvre demoiselle insista avec une fermeté digne d'un
meilleur succès; mais l'empereur fut inflexible. Arrivé au haut de la
côte, il dit à la jeune fille: «J'espère que vous allez descendre, et me
laisser poursuivre mon chemin. J'en suis bien fâché, mais ce que vous me
demandez est impossible.» Et il la congédia sans vouloir l'entendre plus
long-temps.

Pendant que cela se passait, je montais la côte à pied, à quelques pas
de la voiture de Sa Majesté, et lorsque, cette désagréable scène étant
terminée, la jeune personne, forcée de s'éloigner sans avoir rien
obtenu, passa devant moi en sanglotant, je reconnus mademoiselle de
Lajolais, que j'avais déjà vue dans une circonstance semblable, mais où
sa courageuse tendresse pour ses parens avait été suivie d'une meilleure
réussite.

Le général de Lajolais avait été arrêté, ainsi que toute sa famille, au
18 fructidor. Après avoir subi une détention de vingt-huit mois, il
avait été jugé à Strasbourg par un conseil de guerre, sur l'ordre qu'en
donna le premier consul, et acquitté à l'unanimité.

Plus tard, lorsqu'éclata la conjuration des généraux Pichegru, Moreau,
George Cadoudal, et de MM. de Polignac, de Rivière, etc., le général de
Lajolais, qui en faisait partie, fut condamné à mort avec eux; sa femme
et sa fille furent transférées de Strasbourg à Paris par la gendarmerie.
Madame de Lajolais fut mise au secret le plus rigoureux; et sa fille,
séparée d'elle, se réfugia chez des amis de sa famille. C'est alors que
cette jeune personne, âgée à peine de quatorze ans, déploya un courage
et une force de caractère inconnus dans un âge aussi tendre. Lorsqu'elle
apprit la condamnation à mort de son père, elle partit à quatre heures
du matin, sans avoir fait part de sa résolution à personne, seule, à
pied, sans guide, sans introducteur, et se présenta tout en larmes au
château de Saint-Cloud, où était l'empereur. Ce ne fut pas sans beaucoup
de peine qu'elle parvint à en franchir l'entrée; mais elle ne se laissa
rebuter par aucun obstacle, et arriva jusqu'à moi. «Monsieur, me
dit-elle, on m'a promis que vous me conduiriez tout de suite à
l'empereur (je ne sais qui lui avait fait ce conte); je ne vous demande
que cette grâce, ne me la refusez pas, je vous en supplie!» Touché de sa
confiance et de son désespoir, j'allai prévenir sa majesté
l'impératrice.

Celle-ci, tout émue de la résolution et des larmes d'une enfant si
jeune, n'osa pourtant pas lui prêter sur-le-champ son appui, dans la
crainte de réveiller la colère de l'empereur, qui était grande contre
ceux qui avaient trempé dans la conspiration. L'impératrice m'ordonna de
dire à la jeune de Lajolais qu'elle était désolée de ne pouvoir rien
faire pour elle en ce moment; mais qu'elle eût à revenir à Saint-Cloud
le lendemain à cinq heures du matin; qu'elle et la reine Hortense
aviseraient au moyen de la placer sur le passage de l'empereur. La jeune
fille revint le jour suivant à l'heure indiquée. Sa majesté
l'impératrice la fit placer dans le salon vert. Là elle épia pendant dix
heures le moment où l'empereur, sortant du conseil, traverserait cette
salle pour passer dans son cabinet.

L'impératrice et son auguste fille donnèrent des ordres pour qu'on lui
servît à déjeuner et ensuite à dîner; elles vinrent elles-mêmes la prier
de prendre quelque nourriture, mais leurs instances furent inutiles. La
pauvre enfant n'avait pas d'autre pensée ni d'autre besoin que d'obtenir
la vie de son père. Enfin à cinq heures après midi l'empereur parut; sur
un signe que l'on fit à mademoiselle de Lajolais pour lui montrer
l'empereur, qu'entouraient quelques conseillers d'état et des officiers
de sa maison, elle s'élança vers lui; c'est alors qu'eut lieu une scène
déchirante qui dura fort long-temps. La jeune fille se traînait aux
genoux de l'empereur, le conjurant, les mains jointes et dans les termes
les plus touchans, de lui accorder la grâce de son père. L'empereur
commença d'abord par la repousser et lui dire du ton le plus sévère:
«Votre père est un traître, c'est la seconde fois qu'il se rend coupable
envers l'état, je ne puis rien vous accorder.» Mademoiselle de Lajolais
répondit à cette sortie de Sa Majesté: «La première fois, mon père a été
jugé et reconnu innocent; cette fois-ci c'est sa grâce que j'implore!»
Enfin l'empereur, vaincu par tant de courage et de dévouement, et un peu
fatigué d'ailleurs d'une séance que la persévérance de la jeune fille
semblait encore disposée à prolonger, céda à ses prières, et la vie du
général de Lajolais fut sauvée.

Épuisée de fatigue et de faim, sa fille tomba sans connaissance aux
pieds de l'empereur; il la releva lui-même, lui fit donner des soins, et
la présentant aux personnes témoins de cette scène, il la combla
d'éloges pour sa piété filiale.

Sa Majesté donna ordre aussitôt qu'on la reconduisît à Paris, et
plusieurs officiers supérieurs se disputèrent le plaisir de
l'accompagner. Les généraux Wolff, aide-de-camp du prince Louis, et
Lavalette, furent chargés de ce soin, et la conduisirent à la
Conciergerie auprès de son père. Entrée dans son cachot, elle se
précipita à son cou pour lui annoncer la grâce qu'elle venait
d'arracher, mais accablée par tant d'émotions elle fut hors d'état de
prononcer une seule parole, et ce fut le général Lavalette qui annonça
au prisonnier ce qu'il devait à la courageuse persistance de sa fille...
Le lendemain, elle obtint par l'impératrice Joséphine la liberté de sa
mère qui devait être déportée[48].

Après avoir obtenu la vie de son père et la liberté de sa mère, comme je
viens de le rapporter, mademoiselle de Lajolais voulut encore travailler
à sauver leurs compagnons d'infortune condamnés à mort. Elle se joignit
aux dames bretonnes, que le succès qu'elle avait déjà obtenu avait
engagées à solliciter sa coopération, et elle courut avec elles à la
Malmaison pour demander ces nouvelles grâces.

Ces dames avaient obtenu que l'exécution des condamnés fût retardée de
deux heures; elles espéraient que l'impératrice Joséphine pourrait
fléchir l'empereur; mais il fut inflexible, et cette généreuse tentative
resta sans succès. Mademoiselle de Lajolais revint à Paris avec la
douleur de n'avoir pu arracher quelques malheureux de plus aux rigueurs
de la loi.

J'ai déjà dit deux choses que je me crois obligé de rappeler en cet
endroit: la première, c'est que, loin de m'assujettir à rapporter les
événemens dans leur ordre chronologique, je les écrirais à mesure qu'ils
viendraient s'offrir à ma mémoire; la seconde, c'est que je considère
comme une obligation et un devoir pour moi de raconter tous les actes de
l'empereur qui peuvent servir à le faire mieux connaître, et qui ont été
oubliés, soit involontairement, soit à dessein, par ceux qui ont écrit
sa vie. Je crains peu que l'on m'accuse sur ce point de monotonie, et
que l'on m'adresse le reproche de ne faire qu'un panégyrique; mais si
cela arrivait à quelqu'un, je dirais: Tant pis pour qui s'ennuie au
récit des bonnes actions! Je me suis engagé à dire la vérité sur
l'empereur, en bien comme en mal; tout lecteur qui s'attend à ne trouver
dans mes mémoires que du mal sur le compte de l'empereur, comme celui
qui s'attendrait à n'y trouver que du bien, fera sagement de ne pas
aller plus loin, car j'ai fermement résolu de raconter tout ce que je
sais. Ce n'est pas ma faute si les bienfaits accordés par l'empereur ont
été tellement nombreux que mes récits devront souvent tourner à sa
louange.

J'ai cru bon de faire ces courtes observations avant de rapporter ici
une autre grâce accordée par Sa Majesté à l'époque du couronnement, et
que l'aventure de mademoiselle de Lajolais m'a rappelée.

Le jour de la première distribution dans l'église des Invalides de la
décoration de la Légion-d'Honneur, et au moment où, cette imposante
cérémonie étant terminée, l'empereur allait se retirer, un très-jeune
homme vint se jeter à genoux sur les marches du trône en criant: _Grâce!
grâce pour mon père!_ Sa Majesté, touchée de sa physionomie
intéressante et de sa profonde émotion, s'approcha de lui et voulut le
relever; mais le jeune homme se refusait à changer d'attitude, et
répétait sa demande d'un ton suppliant. «Quel est le nom de votre père?»
lui demanda l'empereur.--«Sire, répondit le jeune homme pouvant à peine
se faire entendre, il s'est fait assez connaître, et les ennemis de mon
père ne l'ont que trop calomnié auprès de Votre Majesté; mais je jure
qu'il est innocent. Je suis le fils de Hugues Destrem.--Votre père,
Monsieur, s'est gravement compromis par ses liaisons avec des factieux
incorrigibles; mais j'aurai égard à votre demande. M. Destrem est
heureux d'avoir un fils qui lui est si dévoué.» Sa Majesté ajouta encore
quelques paroles consolantes, et le jeune homme se retira avec la
certitude que son père serait gracié. Malheureusement le pardon accordé
par l'empereur arriva trop tard: M. Hugues Destrem, qui avait été
transporté à l'île d'Oléron après l'attentat du 3 nivôse, auquel il
n'avait pourtant pris aucune part, mourut dans cet exil, avant d'avoir
reçu la nouvelle que les sollicitations de son fils avaient obtenu un
plein succès.

À notre retour de la glorieuse campagne d'Austerlitz, la commune de
Saint-Cloud, si favorisée par le séjour de la cour, avait décidé qu'elle
se distinguerait dans cette circonstance, et s'efforcerait de prouver
tout son amour pour l'empereur.

Le maire de Saint-Cloud était M. Barré, homme d'une instruction parfaite
et d'une grande bonté; Napoléon l'estimait particulièrement, et aimait à
s'entretenir avec lui; aussi fut-il sincèrement regretté de ses
administrés, quand la mort le leur enleva.

M. Barré fit élever un arc de triomphe simple, mais noble et de bon
goût, au bas de l'avenue qui conduit au palais; on le décora de
l'inscription suivante:

À SON SOUVERAIN CHÉRI

LA PLUS HEUREUSE DES COMMUNES.

Le soir où l'on attendait l'empereur, M. le maire et ses adjoints, avec
la harangue obligée, passèrent une partie de la nuit au pied du
monument. M. Barré, qui était vieux et valétudinaire, se retira, mais
non sans avoir placé en sentinelle un de ses administrés qui devait
l'aller prévenir de la venue du premier courrier. On fit poser une
échelle en travers de l'arc de triomphe pour que personne n'y pût passer
avant Sa Majesté. Malheureusement l'argus municipal vint à s'endormir:
l'empereur arrive sur le matin et passe à côté de l'arc de triomphe, en
riant beaucoup de l'obstacle qui l'empêchait de jouir de l'honneur
insigne que lui avaient préparé les bons habitans de Saint-Cloud.

Le jour même de l'événement, on fit courir dans le palais un petit
dessin représentant les autorités endormies auprès du monument. On
n'avait eu garde d'oublier l'échelle qui barrait le passage; on lisait
au-dessous _l'arc barré_, par allusion au nom du maire. Quant à
l'inscription, on l'avait travestie de cette manière:

À SON SOUVERAIN CHÉRI

LA PLUS DORMEUSE DES COMMUNES.

Leurs Majestés s'amusèrent beaucoup de cette plaisanterie.

La cour étant à Saint-Cloud, l'empereur, qui avait travaillé fort tard
avec M. de Talleyrand, invita ce dernier à coucher au château. Le
prince, qui aimait mieux retourner à Paris, refusa, donnant pour excuse
que les lits avaient une odeur fort désagréable. Il n'en était pourtant
rien, et on avait, comme on peut aisément le croire, le plus grand soin
du mobilier, tant au garde-meuble que dans les différens palais
impériaux. Le motif assigné par M. de Talleyrand avait été donné par
hasard; il aurait pu tout aussi bien en assigner un autre. Néanmoins
l'observation frappa l'empereur, et le soir, en entrant dans sa chambre,
il se plaignit que son lit sentait mauvais. Je l'assurai du contraire,
en promettant à Sa Majesté que le lendemain elle serait convaincue de
son erreur. Mais loin d'être persuadé, l'empereur, à son lever, répéta
que son lit avait une odeur fort désagréable et qu'il fallait absolument
le changer. Sur-le-champ on appela M. Charvet, concierge du palais, à
qui Sa Majesté se plaignit de son lit et ordonna d'en faire apporter un
autre. M. Desmasis, conservateur du garde-meuble, fut aussi mandé; il
examine matelas, lits de plume et couvertures, les tourne et retourne en
tout sens; d'autres personnes en font autant, et chacun demeure
convaincu que le lit de Sa Majesté ne répandait aucune odeur. Malgré
tant de témoignages, l'empereur, non parce qu'il tenait à honneur de
n'avoir pas le démenti de ce qu'il avait avancé, mais seulement par
suite d'un caprice auquel il était assez sujet, persista dans sa
première idée et exigea que son coucher fût changé. Voyant qu'il fallait
obéir, j'envoyai le coucher aux Tuileries et fis apporter le lit de
Paris au château de Saint-Cloud, L'empereur applaudit à ce changement,
et quand il fut revenu aux Tuileries, il ne s'aperçut pas de l'échange
et trouva très-bon son coucher dans ce château. Ce qu'il y eut de plus
plaisant, c'est que les dames du palais ayant appris que l'empereur
s'était plaint de son lit, trouvèrent aux leurs une odeur insupportable.
Il fallut tout bouleverser, et cela fit une petite révolution. Les
caprices des souverains ont quelque chose d'épidémique.



CHAPITRE XIII.

     Liaisons secrètes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la
     conduite d'un honnête homme.--Ce que Napoléon entendait par
     _immoralité_.--Tentations des souverains.--Discrétion de
     l'empereur.--Jalousie de Joséphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous
     dans l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tête
     à tête _avec un ministre_.--Soupçons et agitation de
     l'impératrice.--Ma consigne me force à mentir.--L'impératrice
     plaidant à mes dépens le faux pour savoir le vrai.--Petite
     réprimande adressée à mon sujet par l'empereur à l'impératrice.--Je
     suis justifié.--Bouderie passagère.--Durée de la liaison de
     l'empereur avec madame Gazani.--Madame de Rémusat dame d'honneur de
     l'impératrice.--Expédition nocturne de Joséphine et de madame de
     Rémusat.--Ronflement formidable.--Terreur panique et fuite
     précipitée.--Larmes et rire fou.--L'allée des Veuves.--L'empereur
     en bonnes fortunes.--Le prince Murat et moi nous l'attendons à la
     porte de...--Inquiétude de Murat.--Mot _impérial_ de Napoléon.--Les
     pourvoyeurs officieux.--Je suis sollicité par certaines dames.--Ma
     répugnance pour les marchés clandestins.--Anciennes attributions du
     premier valet de chambre, non rétablies par
     l'empereur.--Complaisance d'un général.--Résistance d'une dame
     _après_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse
     Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre
     l'impératrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les
     suites.--Naissance d'un enfant impérial.--Éducation de cet
     enfant.--Mademoiselle E... à Fontainebleau.--Mécontentement de
     l'empereur.--Rigueur envers la mère et tendresse pour le fils.--Les
     trois fils de Napoléon.--Distractions de l'empereur à Boulogne.--La
     belle Italienne.--Découverte et proposition de Murat.--Mademoiselle
     L. B.--Spéculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint
     échauffé.--Œillades en pure perte.--Visite à mademoiselle
     Lenormand.--Discrétion de mademoiselle L. B. sur les prédictions de
     la devineresse.--Crédulité justifiée par l'événement.--Balivernes.


Sa Majesté avait coutume de dire que l'on reconnaissait un honnête homme
à sa conduite envers sa femme, ses enfans et ses domestiques, et
j'espère qu'il ressortira de ces mémoires que l'empereur, sous ces
divers rapports, avait la conduite d'un honnête homme, telle qu'il la
définissait. Il disait encore que l'immoralité était le vice le plus
dangereux dans un souverain, parce qu'il faisait loi pour les sujets. Ce
qu'il entendait par _immoralité_, c'était sans doute une publicité
scandaleuse donnée à des liaisons qui devraient toujours rester
secrètes: car pour ces liaisons en elles-mêmes, il ne les repoussait pas
plus qu'un autre lorsqu'elles venaient se jeter à sa tête. Peut-être
tout autre, dans la même position que lui, entouré de séductions,
d'attaques et d'avances de toute espèce, aurait moins souvent encore
résisté à la tentation. Pourtant à Dieu ne plaise que je veuille prendre
ici la défense de Sa Majesté sous ce rapport; je conviendrai même, si
l'on veut, que sa conduite n'offrait pas l'exemple de l'accord le plus
parfait avec la morale de ses discours; mais on avouera aussi que
c'était beaucoup, pour un souverain, de cacher avec le plus grand soin
ses distractions au public, pour qui elles auraient été un sujet de
scandale, ou, qui pis est, d'imitation, et à sa femme, qui en aurait
éprouvé le plus violent chagrin. Voici, sur ce chapitre délicat, deux ou
trois anecdotes qui me reviennent maintenant à l'esprit, et qui sont, je
crois, à peu près de l'époque à laquelle ma narration est parvenue.

L'impératrice Joséphine était jalouse, et malgré la prudence dont usait
l'empereur dans ses liaisons secrètes, elle n'était pas sans être
quelquefois informée de ce qui se passait.

L'empereur avait connu à Gênes madame Gazani, fille d'une danseuse
italienne, et il continuait de la recevoir à Paris. Un jour qu'il avait
rendez-vous avec cette dame dans les petits appartemens, il m'ordonna
de rester dans sa chambre, et de répondre aux personnes qui le
demanderaient, fût-ce même Sa Majesté l'impératrice, qu'il travaillait
dans son cabinet avec un ministre.

Le lieu de l'entrevue était l'ancien appartement occupé par M. de
Bourrienne, dont l'escalier donnait dans la chambre à coucher de Sa
Majesté. Cet appartement avait été arrangé et décoré fort simplement; il
avait une seconde sortie sur l'escalier, dit l'escalier noir, parce
qu'il était sombre et peu éclairé. C'était par là qu'entrait madame
Gazani. Quant à l'empereur, il allait la trouver par la première issue.
Il y avait peu d'instans qu'ils étaient réunis, quand l'impératrice
entra dans la chambre de l'empereur, et me demanda ce que faisait son
époux. «Madame, l'empereur est fort occupé en ce moment; il travaille
dans son cabinet avec un ministre.--Constant, je veux entrer.--Cela est
impossible, madame, j'ai reçu l'ordre formel de ne pas déranger Sa
Majesté, pas même pour Sa Majesté l'impératrice.» Là dessus, celle-ci
s'en retourna mécontente et même courroucée. Au bout d'une demi-heure,
elle revint, et comme elle renouvela sa demande, il me fallut bien
renouveler ma réponse. J'étais désolé de voir le chagrin de Sa Majesté
l'impératrice, mais je ne pouvais manquer à ma consigne. Le même soir,
à son coucher, l'empereur me dit, d'un ton fort sévère, que
l'impératrice lui avait assuré tenir de moi que, lorsqu'elle était venue
le demander, il était enfermé avec une dame. Je répondis à l'empereur,
sans me troubler, que certainement il ne pouvait croire cela. «Non,
reprit Sa Majesté, revenant au ton amical dont elle m'honorait
habituellement, je vous connais assez pour être assuré de votre
discrétion; mais malheur aux sots qui bavardent, si je parviens à les
découvrir.» Au coucher du lendemain, l'impératrice entra comme
l'empereur se mettait au lit, et Sa Majesté lui dit devant moi: «C'est
fort mal, Joséphine, de prêter des mensonges à ce pauvre Constant; il
n'était pas homme à vous faire un conte comme celui que vous m'avez
rapporté.» L'impératrice s'assit sur le bord du lit, se prit à rire, et
mit sa jolie petite main sur la bouche de son mari. Comme il était
question de moi, je me retirai. Pendant quelques jours, Sa Majesté
l'impératrice fut froide et sévère envers moi; mais comme cela lui était
peu naturel, elle reprit bientôt cet air de bonté qui lui gagnait tous
les cœurs.

* * *

Quant à la liaison de l'empereur avec madame Gazani, elle dura à peu
près un an; encore les rendez-vous n'avaient lieu qu'à des époques
assez éloignées.

Le trait de jalousie suivant ne m'est pas aussi personnel que celui que
je viens de citer.

Madame de R***, femme d'un de messieurs les préfets du palais, et
celle de ses dames d'honneur que Sa Majesté l'impératrice aimait le
plus, la trouva un soir tout en larmes et désespérée. Madame de R***
attendit en silence que Sa Majesté daignât lui apprendre la cause de ce
violent chagrin. Elle n'attendit pas long-temps. À peine était-elle
entrée dans le salon, que Sa Majesté s'écria: «Je suis sûre qu'il est
maintenant couché avec une femme. Ma chère amie, ajouta-t-elle
continuant de pleurer, prenez ce flambeau et allons écouter à sa porte:
nous entendrons bien.» Madame de R*** fit tout ce qu'elle put pour la
dissuader de ce projet; elle lui représenta l'heure avancée, l'obscurité
du passage, le danger qu'elles couraient d'être surprises; mais tout fut
inutile. Sa Majesté lui mit le flambeau dans la main en lui disant: «Il
faut absolument que vous m'accompagniez. Si vous avez peur, je marcherai
devant vous.» Madame de R*** obéit, et voilà les deux dames
s'avançant sur la pointe du pied dans le corridor, à la lueur d'une
seule bougie que l'air agitait. Arrivées à la porte de l'antichambre de
l'empereur, elles s'arrêtent, respirant à peine, et l'impératrice
tourne doucement le bouton. Mais au moment où elle met le pied dans
l'appartement, Roustan qui y couchait, et qui était profondément
endormi, poussa un ronflement formidable et prolongé. Ces dames
n'avaient pas pensé apparemment qu'il se trouverait là, et madame de
R*** s'imaginant le voir déjà sautant à bas du lit, le sabre et le
pistolet au poing, tourne les talons et se met à courir de toutes ses
forces, son flambeau à la main, vers l'appartement de l'impératrice,
laissant celle-ci dans la plus complète obscurité. Elle ne reprit
haleine que dans la chambre à coucher de l'impératrice, et ce ne fut
aussi que là qu'elle se souvint que celle-ci était restée sans lumière
dans les corridors. Madame de R*** allait retourner à sa rencontre,
lorsqu'elle la vit revenir se tenant les côtés de rire, et parfaitement
consolée de son chagrin par cette burlesque aventure. Madame de R***
cherchait à s'excuser: «Ma chère amie, lui dit Sa Majesté, vous n'avez
fait que me prévenir. Ce butor de Roustan m'a fait une telle peur, que
je vous aurais donné l'exemple de la fuite, si vous n'aviez pas été
encore un peu plus poltronne que moi.»

Je ne sais ce que ces dames auraient découvert si le courage ne leur eût
manqué avant d'avoir mené à fin leur expédition; rien du tout,
peut-être, car l'empereur ne recevait que rarement aux Tuileries la
personne dont il était épris pour le moment. On a vu que, sous le
consulat, il donnait ses rendez-vous dans une petite maison de l'allée
des Veuves. Empereur, c'était encore hors du château qu'avaient lieu ses
entrevues amoureuses. Il s'y rendait incognito la nuit, et s'exposait à
toutes les chances que court un homme à bonnes fortunes.

Un soir, entre onze heures et minuit, l'empereur me fait appeler,
demande un frac noir et un chapeau rond, et m'ordonne de le suivre. Nous
montons, le prince Murat troisième, dans une voiture de couleur sombre;
César conduisait. Il n'y avait qu'un seul laquais pour ouvrir la
portière, et tous deux étaient sans livrée. Après une petite course dans
Paris, l'empereur fit arrêter dans la rue de... Il descendit, fit
quelques pas en avant, frappa à une porte cochère et entra seul dans un
hôtel. Le prince et moi étions restés dans la voiture. Des heures se
passèrent, et nous commençâmes à nous inquiéter. La vie de l'empereur
avait été assez souvent menacée pour qu'il ne fût que trop naturel de
craindre quelque nouveau piége ou quelque surprise. L'imagination fait
du chemin lorsqu'elle est poursuivie par de telles craintes. Le prince
Murat jurait et maudissait énergiquement tantôt l'imprudence de Sa
Majesté, tantôt sa galanterie, tantôt la dame et ses complaisances. Je
n'étais pas plus rassuré que lui, mais, plus calme, je cherchais à la
calmer. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, le prince
s'élance hors de la voiture, je le suis, et il avait la main sur le
marteau de la porte lorsque l'empereur en sortit. Il était déjà grand
jour. Le prince lui fit part de nos inquiétudes et des réflexions que
nous avions faites sur sa témérité. «Quel enfantillage! dit là-dessus Sa
Majesté, qu'aviez-vous tant à craindre? partout où je suis, ne suis-je
pas chez moi?»

C'était bien volontairement que quelques habitués de la cour
s'empressaient de parler à l'empereur de jeunes et jolies personnes qui
désiraient être connues de lui, car il n'était nullement dans son
caractère de donner de pareilles commissions. Je n'étais pas assez grand
seigneur pour trouver un tel emploi honorable; aussi n'ai-je jamais
voulu me mêler des affaires de ce genre. Ce n'est pourtant pas faute
d'avoir été indirectement sondé, ou même ouvertement sollicité par
certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, quoique ce
titre ne donnât que fort peu de droits et de priviléges auprès de
l'empereur; mais encore une fois je n'entrais point dans de tels
marchés; je me contentais de m'occuper des devoirs que m'imposait ma
place, non d'autre chose; et quoique Sa Majesté prît plaisir à
ressusciter les usages de l'ancienne monarchie, les secrètes
attributions du premier valet de chambre ne furent point rétablies, et
je me gardai bien de les réclamer.

Assez d'autres (non des valets de chambre) étaient moins scrupuleux que
moi. Le général L... parla un jour à l'empereur d'une demoiselle fort
jolie, dont la mère tenait une maison de jeu, et qui désirait lui être
présentée. L'empereur la reçut une seule fois. Peu de jours après elle
fut mariée. À quelque temps de là, Sa Majesté voulut la revoir et la
redemanda. Mais la jeune femme répondit qu'elle ne s'appartenait plus,
et elle se refusa à toutes les instances, à toutes les offres qui lui
furent faites. L'empereur n'en parut nullement mécontent; il loua au
contraire madame D... de sa fidélité à ses devoirs et approuva fort sa
conduite.

Son altesse impériale la princesse Murat avait, en 1804, dans sa maison,
une jeune lectrice, mademoiselle E... Elle était grande, svelte, bien
faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette, et pouvait
avoir de dix-sept à dix-huit ans. Quelques personnes qui croyaient avoir
intérêt à éloigner Sa Majesté de l'impératrice sa femme, remarquèrent
avec plaisir la disposition de la lectrice à essayer le pouvoir de ses
œillades sur l'empereur, et celle de ce dernier à s'y laisser prendre.
Elles attisèrent adroitement le feu, et ce fut une d'elles qui se
chargea de toute la diplomatie de cette _affaire_. Des propositions
faites par un tiers furent sur-le-champ acceptées. La belle E... vint au
château, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois
heures. Elle devint grosse. L'empereur fit louer pour elle, rue
Chantereine, un hôtel où elle accoucha d'un beau garçon qui fut doté dès
sa naissance de 30,000 francs de rente. On le confia d'abord aux soins
de madame L..., nourrice du prince Achille Murat, laquelle le garda
trois ou quatre ans. Ensuite M. M..., secrétaire de Sa Majesté, fut
chargé de pourvoir à l'éducation de cet enfant. Lorsque l'empereur
revint de l'île d'Elbe, le fils de mademoiselle E... fut remis aux mains
de sa majesté l'impératrice-mère. La liaison de l'empereur avec
mademoiselle E... ne dura pas long-temps. Un jour on la vit arriver avec
sa mère à Fontainebleau, où se trouvait la cour. Elle monta à
l'appartement de Sa Majesté, et me demanda de l'annoncer. L'empereur fut
on ne peut plus mécontent de cette démarche, et me chargea d'aller dire
de sa part à mademoiselle E... qu'il lui défendait de jamais se
présenter devant lui sans sa permission et de séjourner un instant de
plus à Fontainebleau. Malgré cette rigueur pour la mère, l'empereur
aimait tendrement le fils. Je le lui amenais souvent; il le caressait,
lui donnait cent friandises, et s'amusait beaucoup de sa vivacité et de
ses reparties, qui étaient très-spirituelles pour son âge.

Cet enfant et celui de la belle Polonaise dont je parlerai plus tard
sont, avec le roi de Rome, les seuls enfans qu'ait eus l'empereur. Il
n'a jamais eu de filles, et je crois qu'il n'aurait pas aimé à en avoir.

J'ai vu je ne sais où que l'empereur, pendant le séjour le plus long que
nous ayons fait à Boulogne, se délassait la nuit des travaux de la
journée avec une belle Italienne. Voici ce que je sais de cette
aventure. Sa Majesté se plaignait un matin, pendant que je l'habillais,
en présence du prince Murat, de ne voir que des figures à moustaches, ce
qui, disait-elle, était fort triste. Le prince toujours prêt, dans les
occasions de ce genre, à offrir ses services à son beau-frère, lui parla
d'une dame génoise belle et spirituelle, qui avait le plus grand désir
de voir Sa Majesté. L'empereur accorda, en riant, un tête-à-tête, et le
prince se chargea de transmettre le message. Il y avait deux jours que,
par ses soins, la belle dame était arrivée et installée dans la haute
ville, lorsque l'empereur, qui habitait au Pont de Briques, m'ordonna
un soir de prendre une voiture et d'aller chercher la protégée du prince
Murat. J'obéis et j'amenai la belle Génoise, qui, pour éviter le
scandale, bien qu'il fît nuit close, fut introduite par un petit jardin
situé derrière les appartemens de Sa Majesté. La pauvre femme était bien
émue et pleurait; mais elle se consola promptement en se voyant bien
accueillie: l'entrevue se prolongea jusqu'à trois heures du matin, et je
fus alors appelé pour reconduire la dame. Elle revint, depuis, quatre ou
cinq fois et revit encore l'empereur à Rambouillet. Elle était bonne,
simple, crédule et point du tout intrigante, et ne chercha point à tirer
parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagère.

Une autre de ces favorites d'un moment qui se précipitaient en quelque
sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de lui
adresser ses hommages, mademoiselle L. B. était une fort jolie personne;
elle avait de l'esprit et un bon cœur, et si elle eût reçu une éducation
moins frivole, elle aurait été sans doute une femme estimable. Mais j'ai
tout lieu de penser que sa mère avait toujours eu le dessein d'acquérir
un protecteur à son second mari, en _utilisant_ la jeunesse et les
attraits de la fille de son premier; je ne me souviens pas de son nom,
mais il était d'une famille noble, ce dont la mère et la fille se
félicitaient beaucoup. La jeune personne était bonne musicienne, et
chantait agréablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule
qu'indécent, c'était de la voir devant une assez nombreuse compagnie
réunie chez sa mère, danser des pas de ballet, dans un costume presque
aussi léger qu'à l'Opéra, avec des castagnettes ou un tambour de basque,
et terminer sa danse par une répétition d'attitudes et de grâces. Avec
une pareille éducation, elle devait trouver sa position toute naturelle;
aussi fut-elle fort chagrine du peu de durée qu'eut sa liaison avec
l'empereur. Pour la mère, elle en était désespérée, et me disait avec
une naïveté révoltante: «Voyez ma pauvre Lise, comme elle a le teint
échauffé! c'est le chagrin de se voir négligée, cette chère enfant. Que
vous seriez bon si vous pouviez la faire demander!» Pour provoquer une
entrevue dont la mère et la fille étaient si désireuses, elles vinrent
toutes deux à la chapelle de Saint-Cloud, où pendant la messe la
_pauvre_ Lise lançait à l'empereur des œillades qui faisaient rougir les
jeunes femmes qui s'en aperçurent. Tout cela fut du temps perdu, et
l'empereur n'y fit nulle attention.

Le colonel L. B. était aide-de-camp du général L..., gouverneur de
Saint-Cloud; le général était veuf, et c'est ce qui peut faire excuser
l'intimité de sa fille unique avec la famille L. B..., qui m'étonnait
beaucoup. Un jour que je dînais chez le colonel avec sa femme, sa
belle-fille et mademoiselle L......, le général fit demander son
aide-de-camp, et je restai seul avec ces dames, qui me sollicitèrent
vivement de les accompagner chez mademoiselle Lenormand. J'aurais eu
mauvaise grâce à ne pas céder. Nous montâmes en voiture, et arrivâmes
rue de Tournon. Mademoiselle L. B... entra la première dans l'antre de
la sibylle, y resta long-temps, mais fut fort discrète sur ce qui lui
avait été dit. Pour mademoiselle L......, elle nous dit fort ingénument
qu'elle avait de bonnes nouvelles, et qu'elle épouserait bientôt celui
qu'elle aimait; ce qui en effet ne tarda pas. Ces demoiselles me
pressèrent de consulter à mon tour la prophétesse, et je m'aperçus bien
que j'étais connu, car mademoiselle Lenormand vit tout de suite dans ma
main que j'avais le bonheur d'approcher d'un grand homme et d'en être
aimé; puis elle ajouta mille autres balivernes de ce genre dont je la
remerciai au plus vite, tant elles m'ennuyaient.



CHAPITRE XIV.

     Les trônes de la famille impériale.--Rupture du traité fait avec la
     Prusse.--La reine de Prusse et le duc de Brunswick.--Départ de
     Paris.--Cent cinquante mille hommes dispersés en quelques
     jours.--Mort du prince Louis de Prusse.--Guindé, maréchal-des-logis
     du 10e de hussards.--La voiture de Constant versée sur la
     route.--Empressement des soldats à lui porter secours.--Le chapeau
     et le premier valet de chambre du petit caporal.--Arrivée de
     l'empereur sur le plateau de Weimar.--Chemin creusé dans le roc
     vif.--Danger de mort couru par l'empereur.--L'empereur à plat
     ventre.--Compliment de l'empereur au soldat qui avait failli le
     tuer.--Fruits de la bataille d'Iéna.--Mort du général Schmettau et
     du duc de Brunswick.--Fuite du roi et de la reine de Prusse.--La
     reine amazone passant la revue de son armée.--Costume de la
     reine.--La reine poursuivie par des hussards français.--Ardeur et
     propos des soldats.--Les dragons Klein.--Réprimande adressée et
     récompense accordée par l'empereur aux soldats qui avaient
     poursuivi la reine de Prusse.--Clémence envers le duc de
     Weimar.--Quel était le lit de Constant sous la tente de
     l'empereur.--Constant partage son lit avec le roi de Naples.--Une
     nuit de l'empereur et de Constant en campagne.--Sommeil
     interrompu.--Les aides-de-camp.--Le prince de
     Neufchâtel.--Déjeuner.--Tournée à cheval.--Roustan et le flacon
     d'eau-de-vie.--Abstinence de l'empereur à l'armée.--Le petit
     croûton et le verre de vin.--Intrépidité du contrôleur de la
     bouche.--Visite du champ de bataille.--L'empereur accablé de
     fatigue.--Réveil gracieux de l'empereur.--Sa facilité à se
     rendormir.--Travail particulier de l'empereur aux approches d'une
     bataille.--Les cartes et les épingles.--Activité du service en
     campagne et en voyage.--Promptitude des préparatifs.--Une ambulance
     changée en logement pour l'empereur.--Cadavres, membres coupés,
     taches de sang, etc., enlevés en quelques minutes.--L'empereur
     dormant sur le champ de bataille.--En route sur
     Potsdam.--Orage.--Rencontre d'une Égyptienne, veuve d'un officier
     français.--Bienfait de l'empereur.--L'empereur à Potsdam.--Les
     reliques du grand Frédéric.--Charlottembourg.--Toilette de l'armée
     avant d'entrer dans Berlin.--Entrée à Berlin.--L'empereur faisant
     rendre les honneurs militaires au buste du grand Frédéric.--Les
     grognards.--Égards de l'empereur pour la sœur du roi de
     Prusse.--Grande revue.--Pétition présentée par deux
     femmes.--Curiosité de l'empereur.--Mission confiée à Constant.--Une
     suppliante de seize ans.--L'_étiquette_.--Entretien
     muet.--L'empereur peu satisfait de son
     tête-à-tête.--Enlèvement.--Singulière rencontre.--Aventures de la
     jeune Prussienne.--Crédulité suivie de détresse.--Constant
     recommande la belle Prussienne à l'empereur.--Retour d'un
     caprice.--Objections de Constant.--Générosité de l'empereur.


PENDANT que l'empereur donnait des couronnes à ses frères et à ses
sœurs, au prince Louis le trône de Hollande, Naples au prince Joseph,
le duché de Berg au prince Murat, à la princesse Elisa Lucques et
Massa-Carrara, Guastalla à la princesse Pauline Borghèse: pendant qu'il
s'assurait de plus en plus par des alliances de famille et par des
traités, la coopération des différens états qui étaient entrés dans la
confédération du Rhin, la guerre se rallumait entre la France et la
Prusse. Il ne m'appartient pas de rechercher les causes de cette guerre,
ni de quel côté étaient venues les premières provocations. Tout ce que
j'en sais, c'est que j'entendis cent fois, aux Tuileries et en campagne,
l'empereur, causant avec ses familiers, accuser le vieux duc de
Brunswick, dont le nom était si odieux en France depuis 1792, et la
jeune et belle reine de Prusse d'avoir excité le roi Frédéric-Guillaume
à rompre le traité de paix. La reine était, suivant l'empereur, plus
disposée à guerroyer que le général Blücher lui-même. Elle portait
l'uniforme du régiment à qui elle avait donné son nom, se montrait à
toutes les revues, et commandait les manœuvres.

Nous partîmes de Paris à la fin de septembre. Mon dessein n'est pas
d'entrer dans les détails de cette merveilleuse campagne, où l'on vit
l'empereur, en moins de quelques jours, écraser une armée de cent
cinquante mille hommes parfaitement disciplinés, pleins d'enthousiasme
et de courage, et ayant leur pays à défendre. Dans un des premiers
combats le jeune prince Louis de Prusse, frère du roi, fut tué à la tête
de ses troupes, par Guindé, maréchal-des-logis du 10e de hussards. Le
prince combattait corps à corps avec ce brave sous-officier, qui lui
dit: «Rendez-vous, colonel, ou vous êtes mort.» Le prince Louis ne lui
répondit que par un coup de sabre, et Guindé lui plongea le sien dans le
corps. Il tomba mort sur la place.

Dans cette campagne, les routes étant défoncées par le passage continuel
de l'artillerie, ma voiture versa, et un des chapeaux de l'empereur
tomba par la portière. Un régiment qui passait sur la même route
reconnut le chapeau à sa forme particulière, et sur-le-champ ma voiture
fut relevée. «Non, disaient ces braves militaires, nous ne laisserons
pas dans l'embarras le premier valet de chambre du petit caporal.» Le
chapeau, après avoir passé dans toutes les mains, me fut enfin remis
avant mon départ.

L'empereur, arrivé sur le plateau de Weimar, fit ranger son armée en
bataille et bivouaqua au milieu de sa garde. Vers deux heures du matin
il se leva et partit à pied pour aller examiner les travaux d'un chemin
qu'il faisait creuser dans le roc pour le transport de l'artillerie. Il
resta près d'une heure avec les travailleurs, et avant de s'acheminer
vers son bivouac, il voulut donner un coup-d'œil aux avant-postes les
plus voisins.

Cette excursion que l'empereur voulut faire seul et sans aucune escorte,
pensa lui coûter la vie. La nuit était très-noire, et les sentinelles du
camp ne voyaient pas à dix pas autour d'elles. La première, entendant
quelqu'un marcher dans l'ombre, en s'approchant de notre ligne, cria
_qui vive_ et se tint prête à faire feu. L'empereur, qu'une profonde
préoccupation, ainsi qu'il l'a dit lui-même ensuite, empêchait
d'entendre la voix de la sentinelle, ne fit aucune réponse, et ce fut
une balle sifflant à son oreille qui le tira de sa distraction. Aussitôt
il s'aperçut du danger qu'il courait et se jeta à plat-ventre; la
précaution était des plus sages, car à peine Sa Majesté s'était-elle
laissé tomber dans cette position, que d'autres balles passèrent au
dessus de sa tête, la décharge de la première sentinelle ayant été
répétée par toute la ligne. Ce premier feu essuyé, l'empereur se releva,
marcha vers le poste le plus rapproché et s'y fit reconnaître.

Sa Majesté était encore à ce poste, lorsque y rentra le soldat qui avait
tiré sur elle, et qui venait d'être relevé de garde; c'était un jeune
grenadier de la ligne. L'empereur lui ordonna de s'approcher et lui
pinçant fortement la joue: «Comment, coquin, lui dit-il, tu m'as donc
pris pour un Prussien? Ce drôle-là ne jette pas sa poudre aux moineaux;
il ne tire qu'aux empereurs.» Le pauvre soldat était tout troublé de
l'idée qu'il aurait pu tuer le petit caporal, qu'il adorait comme tout
le reste de l'armée, et ce fut avec grande peine qu'il put dire:
«Pardon, Sire, mais c'était la consigne; si vous ne répondez pas, c'est
pas ma faute. Fallait mettre dans la consigne que vous ne vouliez pas
répondre.» L'empereur le rassura en souriant et lui dit en s'éloignant
du poste: «Mon brave, je ne te fais pas de reproche. C'était assez bien
visé pour un coup tiré à tâtons; mais tout à l'heure il fera jour, tire
plus juste et j'aurai soin de toi.»

On sait quels furent les fruits de la bataille d'Iéna, livrée le 14
octobre. Presque tous les généraux prussiens, du moins les meilleurs, y
furent pris ou mis hors d'état de continuer la campagne[49]. Le roi et
la reine prirent la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'à Kœnigsberg.

Quelques momens avant l'attaque, la reine de Prusse, montée sur un
cheval fier et léger, avait paru au milieu des soldats, et l'élite de la
jeunesse de Berlin suivait la royale amazone qui galopait devant les
premières lignes de bataille. On voyait tous les drapeaux que sa main
avait brodés pour encourager ses troupes, et ceux du grand Frédéric, que
la poudre du canon avait noircis, s'incliner à son approche, tandis que
des cris d'enthousiasme s'élevaient dans tous les rangs de l'armée
prussienne. Le ciel était si pur et les deux armées si proches l'une de
l'autre, que les Français pouvaient facilement distinguer le costume de
la reine.

Ce costume singulier fut, en grande partie, la cause des dangers qu'elle
courut dans sa fuite. Elle était coiffée d'un casque en acier poli,
qu'ombrageait un superbe panache. Elle portait une cuirasse toute
brillante d'or et d'argent. Une tunique d'étoffe d'argent complétait sa
parure, et tombait jusqu'à ses jambes, chaussées de brodequins rouges,
éperonnés en or. Ce costume rehaussait les charmes de la belle reine.

Lorsque l'armée prusienne fut mise en déroute, la reine resta seule avec
trois ou quatre jeunes gens de Berlin, qui la défendirent jusqu'à ce que
deux hussards, qui s'étaient couverts de gloire pendant la bataille,
tombèrent au grand galop, la pointe du sabre haute, au milieu de ce
petit groupe qui fut à l'instant même dispersé. Effrayé par cette
brusque attaque, le cheval que montait Sa Majesté s'enfuit de toute la
force de ses jambes, et bien en prit à la reine fugitive de ce qu'il
était agile comme un cerf, car les deux hussards l'eussent
infailliblement faite prisonnière. Plus d'une fois ils la serrèrent
d'assez près pour qu'elle entendît leurs propos de soldat, et des
quolibets de nature à effaroucher ses oreilles.

La reine, ainsi poursuivie, était arrivée en vue de la porte de Weimar,
quand un fort détachement des dragons Klein fut aperçu accourant à toute
bride. Le chef avait ordre de prendre la reine à quelque prix que ce
fût. Mais à peine était-elle entrée dans la ville qu'on en ferma les
portes. Les hussards et le détachement de dragons s'en retournèrent
désappointés au champ de bataille.

Les détails de cette singulière poursuite vinrent bientôt aux oreilles
de l'empereur, qui fit venir les hussards en sa présence. Après leur
avoir, en termes fort vifs, témoigné son mécontentement des
plaisanteries indécentes qu'ils avaient osé faire sur la reine, quand
son malheur devait encore ajouter au respect dû à son rang et à son
sexe, l'empereur se fit rendre compte de la manière dont ces deux braves
s'étaient comportés pendant la bataille. Sachant qu'ils avaient fait des
prodiges de valeur, Sa Majesté leur donna la croix, et fit compter à
chacun trois cents francs de gratification.

L'empereur usa de clémence à l'égard du duc de Weimar, qui avait
commandé une division prussienne. Le lendemain de la bataille d'Iéna, Sa
Majesté, étant allée à Weimar, logea au palais ducal, où elle fut reçue
par la duchesse régente: «Madame, lui dit l'empereur, je vous sais gré
de m'avoir attendu; et c'est parce que vous avez eu cette confiance en
moi que je pardonne à votre mari.»

Quand nous étions à l'armée, je couchais sous la tente de l'empereur,
soit sur un petit tapis, soit sur une peau d'ours dont il s'enveloppait
dans sa voiture. Lorsqu'il m'arrivait de ne pouvoir me servir de ces
objets, je cherchais à me procurer un peu de paille. Je me souviens
d'avoir, un soir, rendu un grand service au roi de Naples, en partageant
avec lui une botte de paille qui devait me servir de lit.

Voici quelques détails qui pourront donner au lecteur une idée de la
manière dont je passais les nuits en campagne.

L'empereur reposait sur son petit lit en fer, et moi je me couchais où
et comme je pouvais. À peine étais-je endormi que l'empereur m'appelait:
«Constant.--Sire.--Voyez qui est de service. (C'était des aides-de-camp
qu'il voulait parler.)--Sire, c'est M***.--Dites-lui de venir me
parler.» Je sortais alors de latente pour aller avertir l'officier, que
je ramenais avec moi. À son entrée, l'empereur lui disait: «Vous allez
vous rendre auprès de tel corps, commandé par tel maréchal; vous lui
enjoindrez d'envoyer tel régiment dans telle position; vous vous
assurerez de celle de l'ennemi, puis vous viendrez m'en rendre compte.»
L'aide-de-camp sortait et montait à cheval pour aller exécuter sa
mission. Je me recouchais, l'empereur faisait mine de vouloir
s'endormir, mais au bout de quelques minutes je l'entendais crier de
nouveau: «Constant.--Sire.--Faites appeler le prince de Neufchâtel.»
J'envoyais prévenir le prince, qui arrivait bientôt; et pendant le temps
de la conversation je restais à la porte de la tente. Le prince écrivait
quelques ordres et se retirait. Ces dérangemens avaient lieu plusieurs
fois dans la nuit. Vers le matin, Sa Majesté s'endormait; alors j'avais
aussi quelques instans de sommeil. Quand il venait des aides-de-camp
apporter quelque nouvelle à l'empereur, je le réveillais en le poussant
doucement.

«Qu'est-ce? disait Sa Majesté en s'éveillant en sursaut; quelle heure
est-il? faites entrer. L'aide-de-camp faisait son rapport; s'il en était
besoin, Sa Majesté se levait sur-le-champ et sortait de la tente; sa
toilette n'était pas longue; s'il devait y avoir une affaire, l'empereur
observait le ciel et l'horizon, et je l'ai souvent entendu dire: «Voilà
un beau jour qui se prépare!»

Le déjeuner était préparé et servi en cinq minutes, et au bout d'un
quart d'heure le couvert était levé. Le prince de Neufchâtel déjeunait
et dînait tous les jours avec Sa Majesté; en huit ou dix minutes le plus
long repas était terminé. «À cheval!» disait alors l'empereur, et il
partait accompagné du prince de Neufchâtel, d'un aide-de-camp ou de
deux, et de Roustan, qui portait toujours un flacon d'argent plein
d'eau-de-vie dont l'empereur ne faisait presque jamais usage. Sa Majesté
passait d'un corps à un autre, parlait aux officiers, aux soldats, les
interrogeait, et voyait par ses yeux tout ce qu'il était possible de
voir. S'il y avait quelque affaire, le dîner était oublié, et l'empereur
ne mangeait que lorsqu'il était rentré. Si l'engagement durait trop
long-temps, on lui portait alors et sans qu'il le demandât, un petit
croûton de pain et un peu de vin.

M. Colin, contrôleur de la bouche, a maintes fois bravé le canon pour
porter ce léger repas à l'empereur.

À l'issue d'un combat, Sa Majesté ne manquait jamais de visiter le champ
de bataille; elle faisait distribuer des secours aux blessés en les
encourageant par ses paroles.

L'empereur rentrait quelquefois accablé de fatigue; il prenait un léger
repas et se couchait pour recommencer encore ses interruptions de
sommeil.

Il est à remarquer que chaque fois que des circonstances imprévues
forçaient les aides-de-camp à faire réveiller l'empereur, ce prince
était aussi apte au travail qu'il l'eût été au commencement ou au milieu
du jour: son réveil était aussi aimable que son air était gracieux. Le
rapport d'un aide-de-camp étant terminé, Napoléon se rendormait aussi
facilement que si son somme n'eût pas été interrompu.

Les trois ou quatre jours qui précédaient une affaire, l'empereur
passait la plus grande partie de son temps étendu sur de grandes cartes
qu'il piquait avec des épingles dont la tête était en cire de
différentes couleurs.

Je l'ai déjà dit, toutes les personnes de la maison de l'empereur
cherchaient à l'envi les moyens les plus sûrs et les plus prompts pour
que rien ne lui manquât. Partout, en voyage comme en campagne, sa table,
son café, son lit et son bain même, pouvaient être préparés en cinq
minutes. Combien de fois ne fut-on pas obligé d'enlever en moins de
temps encore des cadavres d'hommes et de chevaux pour dresser la tente
de Sa Majesté!

Je ne sais dans quelle campagne au-delà du Rhin nous nous trouvâmes
arrêtés dans un mauvais village où, pour faire le logement de
l'empereur, on fut obligé de prendre une baraque de paysan qui avait
servi d'ambulance. Il fallut commencer d'abord par enlever les membres
coupés, et laver les taches de sang: ce travail fut terminé en moins
d'une demi-heure, et tout était presque bien.

L'empereur dormait quelquefois un quart d'heure ou une demi-heure sur le
champ de bataille, lorsqu'il était fatigué, ou qu'il voulait attendre
plus patiemment le résultat des ordres qu'il avait donnés.

Nous nous rendions à Potsdam, lorsque nous fûmes surpris par un violent
orage: il était si fort et la pluie tellement abondante, que nous fûmes
obligés de nous arrêter et de nous réfugier dans une maison voisine de
la route; bien boutonné dans sa capote grise, et ne croyant pas qu'on
pût le reconnaître, l'empereur fut fort surpris de voir en entrant dans
la maison une jeune femme que sa présence faisait tressaillir: c'était
une Égyptienne qui avait conservé pour mon maître cette vénération
religieuse que lui portaient les Arabes. Veuve d'un officier de l'armée
d'Égypte, le hasard l'avait conduite en Saxe, dans cette même maison où
elle avait été accueillie. L'empereur lui accorda une pension de douze
cents francs, et se chargea de l'éducation d'un fils, seul héritage que
lui eût laissé son mari. «C'est la première fois, dit Napoléon, que je
mets pied à terre pour éviter un orage; j'avais le pressentiment qu'une
bonne action m'attendait là.»

Le gain de la bataille d'Iéna avait frappé les Prussiens de terreur; la
cour avait fui avec tant de précipitation, qu'elle avait tout laissé
dans les maisons royales. En arrivant à Potsdam, l'empereur y trouva
l'épée du grand Frédéric, son hausse-col, le grand cordon de ses ordres
et son réveil. Il les fit porter à Paris, pour être conservés à l'hôtel
des Invalides: «Je préfère ces trophées, dit Sa Majesté, à tous les
trésors du roi de Prusse; je les enverrai à mes vieux soldats des
campagnes de Hanovre; il les garderont comme un témoignage des victoires
de la grande armée et de la vengeance qu'elle a tirée du désastre de
Rosbach.» L'empereur ordonna le même jour la translation dans sa
capitale de la colonne élevée par le grand Frédéric pour perpétuer le
souvenir de la défaite des Français à Rosbach. Il aurait pu se contenter
d'en changer l'inscription.

Napoléon demeurait au château de Charlottembourg, où il avait établi son
quartier-général. Les régimens de la garde arrivaient de tous côtés.
Aussitôt qu'ils furent rassemblés, on leur donna l'ordre de se mettre en
grande tenue, ce qui s'exécuta dans le petit bois, en avant de la ville.
L'empereur fit son entrée dans la capitale de la Prusse, entre dix et
onze heures du matin. Il était entouré de ses aides-de-camp et des
officiers de son état-major. Tous les régimens défilèrent dans le plus
grand ordre, tambours et musique en tête. L'excellente tenue des troupes
excita l'admiration des Prussiens.

Étant entrés dans Berlin, à la suite de l'empereur, nous arrivâmes sur
la place de la ville au milieu de laquelle s'élevait un buste du grand
Frédéric. Le nom de ce monarque est si populaire à Berlin et dans toute
la Prusse, que j'ai vu cent fois, lorsqu'il arrivait à quelqu'un de le
prononcer, soit dans un café ou dans tout autre lieu public, soit dans
des réunions particulières, tous les assistans se lever, chacun ôtant
son chapeau et donnant toutes les marques d'un respect et même d'un
culte profond. L'empereur arrivé devant le buste, décrivit un
demi-cercle au galop, suivi de son état-major, et baissant la pointe de
son épée, il ôta en même temps son chapeau et salua le premier l'image
de Frédéric II. Son état-major imita son exemple, et tous les
officiers-généraux et officiers qui le composaient se rangèrent en
demi-cercle autour du buste, l'empereur au centre. Sa Majesté donna
ordre que chaque régiment présentât les armes en défilant devant le
buste. Cette manœuvre ne fut pas du goût de quelques _grognards_ du
premier régiment de la garde, qui, la moustache roussie et le visage
encore tout noirci de la poudre d'Iéna, auraient mieux aimé un bon
billet de logement chez le _bourgeois_ que la parade. Aussi ne
cachaient-ils pas leur humeur, et il y en eut un entre autres qui en
passant devant le buste et devant l'empereur, exprima entre ses dents et
sans déranger un muscle de son visage, mais pourtant assez haut pour
être entendu de Sa Majesté, qu'il ne se _moquait_ pas mal de son s...
buste. Sa Majesté fit la sourde oreille; mais le soir elle répéta en
riant le mot du vieux soldat.

Sa Majesté descendit au château, où son logement était préparé, et où
les officiers de sa maison l'avaient devancé. Ayant appris que la
princesse électorale de Hesse-Cassel, sœur du roi, y était restée malade
à la suite d'une couche, l'empereur monta à l'appartement de cette
princesse, et après une assez longue visite, il donna des ordres pour
que cette dame fût traitée avec tous les égards dus à son rang et à sa
cruelle position.

L'empereur passant une grande revue à Berlin, une jeune personne,
accompagnée d'une femme âgée, lui présenta une pétition. Sa Majesté,
rentrée au palais, en prit connaissance, et me dit: «Constant, lisez
cette demande, vous y verrez la demeure des femmes qui me l'ont
présentée. Vous irez chez elles pour savoir qui elles sont et ce
qu'elles veulent.» Je lus le placet, et je vis que la jeune fille
demandait pour toute grâce un entretien particulier avec Sa Majesté.

M'étant rendu à l'adresse indiquée, je trouvai une demoiselle de l'âge
de quinze à seize ans et d'une beauté admirable. Malheureusement je
découvris, en lui adressant la parole, qu'elle ne comprenait pas un seul
mot de français ni d'italien; et en songeant à _l'entretien_ qu'elle
sollicitait, je ne pus m'empêcher de rire. La mère, ou celle qui se
faisait passer pour telle, parlait un peu français, mais fort
difficilement. Je parvins pourtant à comprendre qu'elle était veuve d'un
officier prussien, dont elle avait eu cette belle personne. «Si
l'empereur accorde à ma fille sa demande, dit-elle, je solliciterai la
grâce d'être présentée en même temps à sa majesté l'empereur.» Je lui
fis observer que l'audience ayant été sollicitée seulement par sa fille,
il me paraissait difficile qu'elle y assistât, et elle parut comprendre
parfaitement cette nécessité imposée par l'_étiquette_. Après ce court
entretien, je retournai au palais, où je rendis compte à l'empereur de
ma mission. À dix heures du soir, j'allai avec une voiture chercher les
deux dames, que j'amenai au palais. J'engageai la mère à rester dans un
cabinet pendant que j'irais présenter la jeune fille à l'empereur. Sa
Majesté la retint, et je me retirai.

Quoique la conversation ne dût pas être fort intéressante entre deux
personnes qui ne pouvaient se comprendre que par signes, elle ne laissa
pas de se prolonger une partie de la nuit. Vers le matin, l'empereur,
m'ayant appelé, me demanda 4,000 francs, qu'il remit lui-même à la jeune
Prussienne, qui paraissait être fort contente. Elle rejoignit ensuite sa
_mère_, qui n'avait pas eu l'air d'éprouver la moindre inquiétude sur la
longue durée de l'entretien. Elles remontèrent dans la voiture qui les
attendait, et je les reconduisis à leur demeure.

L'empereur me dit qu'il n'avait jamais pu rien comprendre que _Dass ist
miserable, dass ist gut_, et que, malgré tous les agrémens d'un
tête-à-tête avec une aussi jolie femme, l'entretien était peu de son
goût.

Peu de jours après cette aventure, j'appris que la demoiselle avait été
enlevée par un militaire français, dont on ignorait le nom. L'empereur
ne s'occupa en aucune façon des fugitifs. De retour à Paris, et quelques
mois après, je traversais la rue de Richelieu, quand je fus accosté par
une femme assez mal vêtue, et coiffée d'un grand chapeau qui lui
couvrait presque entièrement le visage; elle me demanda pardon, en
m'appelant par mon nom, de m'arrêter ainsi dans la rue. Lorsqu'elle
leva la tête, je reconnus la jolie figure de la Prussienne, qui était
toujours ravissante. Le voyage l'avait formée; car elle parlait assez
bien français. Elle me conta ainsi son histoire.

«J'ai éprouvé de bien grands malheurs depuis que je ne vous ai vu; vous
savez sans doute que j'eus à Berlin la faiblesse de céder aux
importunités et aux promesses d'un colonel français. Cet officier, après
m'avoir tenue cachée pendant quelque temps, m'a déterminée à le suivre,
me jurant qu'il m'aimerait toujours et que je serais bientôt sa femme.
Il m'emmena à Paris. Je ne sais s'il comptait, pour son avancement, sur
la faveur dont il supposait que je jouissais auprès de l'empereur;» (ici
je crus voir quelque rougeur sur le visage et quelques pleurs dans les
yeux de la pauvre fille); «mais je ne pus m'empêcher de le soupçonner de
ce honteux calcul, en l'entendant un jour s'étonner et presque se
plaindre de ce que l'empereur n'avait fait faire aucune démarche pour
savoir ce que j'étais devenue. Je reprochai au colonel cet excès de
turpitude, et pour se débarrasser de moi et de mes reproches, il eut la
lâcheté de m'abandonner dans une maison suspecte. Désespérée de me
trouver dans un pareil repaire, j'ai fait mille efforts pour m'en
échapper, et j'ai été assez heureuse pour y réussir. Comme il me
restait encore un peu d'argent, j'ai loué une petite chambre dans la rue
Chabanais. Mais ma bourse est épuisée et je suis très-malheureuse; tout
ce que je désire aujourd'hui, c'est de retourner à Berlin. Mais comment
faire pour partir d'ici?» En prononçant ces derniers mots, la
malheureuse femme fondait en larmes.

Je fus véritablement touché de la détresse d'une personne si jeune et si
belle, dont la corruption des autres, et non la sienne, avait causé la
perte, et je lui promis de parler de sa situation à l'empereur. En
effet, le soir même, je saisis l'occasion d'un moment de bonne humeur
pour faire part à Sa Majesté de la rencontre que j'avais faite.
L'empereur se réjouit d'apprendre que la jolie étrangère parlait assez
bien le français, et il eut quelque velléité de la voir de nouveau. Mais
je me permis de lui faire observer qu'il était à craindre qu'elle ne fût
plus digne de ses soins, et je lui racontai les voyages et aventures de
la pauvre délaissée. Mon récit produisit l'effet que j'en attendais; il
refroidit considérablement Sa Majesté et excita sa pitié.

Je reçus ordre de compter à la jeune fille deux cents napoléons, afin
qu'elle pût retourner dans son pays, et jamais je ne m'acquittai d'une
commission avec plus de joie. Celle de la belle Prussienne fut au
comble. Elle m'accabla de remerciemens et me fit ses adieux.

Elle partit sans doute, car depuis je ne l'ai plus revue.



Note de l'éditeur


Les mémoires de M. Constant ont été faits par lui dans un double but:
pour faire connaître l'empereur Napoléon, et pour faire connaître aussi
la cour impériale. Les noms des principaux personnages, et même des
auteurs secondaires de ce grand théâtre, revenant sans cesse dans les
récits de M. Constant, l'éditeur de ses mémoires a pensé que l'on
pourrait être curieux de voir quels étaient l'emploi et les rôles de
chacun. L'étiquette, à l'époque de l'avènement de Napoléon à l'empire,
fut long-temps la grande affaire de la nouvelle cour, et occupa même
quelques-uns des loisirs de cet homme extraordinaire, qui songeait en
même temps à l'invasion de l'Angleterre et à la coupe d'un habit de
chambellan, et qui datait de son quartier général du Kremlin un nouveau
règlement pour le Théâtre-Français.

L'éditeur a donc eu l'idée de satisfaire une juste curiosité, en
plaçant ici, en forme de pièces justificatives, des _réglemens
d'étiquette_ qui ont été longuement discutés dans un conseil formé et
rassemblé _ad hoc_, lequel tenait ses séances en présence de l'empereur.
Napoléon prit part à cette grave discussion autant qu'à celle du Code
civil, et son esprit, également prêt à traiter tous les sujets, jeta de
vives lumières sur l'une comme sur l'autre. Ainsi, ce que l'on va lire
est en majeure partie l'œuvre du vainqueur d'Austerlitz, moins de
nombreux plagiats dérobés à l'ancienne cour de France; car les
conseillers de Napoléon sur ces matières avaient appartenu plus ou moins
à l'ancienne cour, et l'empereur ne fut pas médiocrement aidé dans le
travail dont il s'agit par l'homme honorable et spirituel qu'il
institua, avec grande raison, son grand-maître des cérémonies.

* * *

Les attributions du grand-maréchal du palais étaient:

Le commandement militaire dans les palais impériaux et leurs
dépendances, la surveillance de leur entretien, embellissement et
ameublement, la distribution des logemens;

Le service de la bouche, les tables, le chauffage, l'éclairage,
l'argenterie, la lingerie et la livrée.

Le grand-maréchal du palais était présent à l'ordre que Sa Majesté
donnait journellement aux colonels-généraux de sa garde. Il le recevait
pour le palais, et faisait à Sa Majesté son rapport sur tous les
événemens qui pouvaient s'y être passés.

Il proposait à Sa Majesté la distribution du service militaire à établir
pour la garde du palais. Ce service une fois fixé ne pouvait plus être
dérangé sous un nouvel ordre de Sa Majesté.

Le grand-maréchal du palais, chargé du commandement et de la police dans
les palais impériaux, commandait aux détachemens de la garde impériale
qui y faisaient le service. Il leur donnait les consignes et l'ordre; il
recevait le rapport des officiers qui commandaient les différens postes.

Les officiers militaires en service dans le palais ne devaient recevoir
des ordres que du grand-maréchal du palais ou des officiers qui le
représentaient.

Il donnait les ordres pour battre la retraite ou le réveil, pour fermer
ou ouvrir les grilles du palais.

Le grand-maréchal du palais prenait le commandement, et était chargé de
la police dans tous les endroits où Sa Majesté allait en cérémonie, et
dans lesquels la garde impériale prenait poste.

Sa Majesté donnait ses ordres au grand-maréchal du palais pour les
personnes qui devaient monter à cheval aux grandes parades qui avaient
lieu dans l'enceinte du palais.

Il devait lui être rendu compte de tous les événemens qui arrivaient
dans le palais, de tous les individus qui venaient y loger, s'y établir
ou s'y introduire. Ceux qui y étaient arrêtés n'étaient plus relâchés ou
renvoyés à d'autres autorités que d'après ses ordres.

Comme chargé de la police dans les palais, c'était lui seul qui pouvait
infliger, sur la demande qui lui en était faite, la punition
d'emprisonnement, aux individus des différens services de la maison de
Sa Majesté, quelles que fussent leurs fonctions. Il faisait exécuter ses
ordres par les officiers de la gendarmerie impériale de service dans le
palais.

Le grand-maréchal du palais, ou les officiers qui le représentaient,
étaient exactement prévenus des cérémonies ou fonctions qui devaient
avoir lieu dans le palais, des personnes qui devaient y participer ou y
assister, par les officiers qui les ordonnaient.

Il prenait les ordres de l'empereur pour les logemens que Leurs
Majestés, leurs officiers et les gens attachés à leur service, devaient
occuper dans les différens palais impériaux, à l'année et dans les
voyages.

Le grand-maréchal du palais était chargé de la distribution des
appartemens, et des logemens dans les palais impériaux. Il réglait leur
ameublement, et s'adressait à l'intendant général pour en obtenir les
travaux en réparation et entretien, et tous les meubles nécessaires.

Il ne pouvait rien être changé à la distribution ou à l'ameublement du
palais, et l'on ne pouvait faire sortir aucun des meubles, à moins d'un
ordre du grand-maréchal du palais. Il ne pouvait rien y entrer non plus
sans qu'il en fût prévenu.

Le grand-maréchal du palais faisait à l'intendant général la demande des
meubles nécessaires; les chambellans de Leurs Majestés les faisaient
disposer dans les grands appartemens et appartemens d'honneur de Leurs
Majestés, comme cela était nécessaire pour les cérémonies ou fonctions
qui pouvaient avoir lieu.

Il avait sous ses ordres les concierges, garçons d'appartement,
portiers, et tous employés quelconques au service du palais; il avait la
surveillance sur tous les individus quelconques, attachés au service de
Leurs Majestés, qui y étaient logés. Il donnait à tous les portiers les
consignes pour leur service.

Il surveillait l'entretien des bâtimens des palais et celui de leur
ameublement. Il veillait à l'appropriement et à la bonne tenue de tous
les appartemens et logemens, des communs, des cours, jardins et
dépendances.

Il veillait à ce que les gouverneurs et sous-gouverneurs des palais
tinssent la main pour que les inventaires que les concierges devaient
avoir de leur mobilier, et leurs registres de recette et consommation,
fussent conformes à ce qui était réellement.

Le grand-maréchal du palais et ses officiers devaient veiller à ce qu'il
ne s'introduisît dans le palais aucun individu qui ne devait pas y
entrer.

Comme grand-officier de la maison, le grand-maréchal du palais avait ses
entrées déterminées et fixées dans les appartemens habités par Leurs
Majestés. Mais lorsqu'elles n'habitaient pas un appartement, il pouvait
y entrer et y ordonner.

Les pompiers et la chambre de veille étaient sous les ordres du
grand-maréchal du palais; en cas d'accidens imprévus et d'incendies, le
grand-maréchal du palais ordonnait toutes les dispositions.

Il visitait et faisait visiter par les maréchaux-des-logis, les palais
impériaux, leurs dépendances, les différens logemens qui y étaient
établis, afin de s'assurer qu'ils étaient tenus proprement, et que ceux
qui les occupaient n'y commettaient aucune dégradation, ni rien qui fût
préjudiciable à la police et au bon ordre qui devaient y régner.

À l'armée et en voyage, le grand-maréchal du palais était chargé de
pourvoir au logement de Leurs Majestés.

Il ordonnait la répartition des logemens pour les personnes de la suite
de Leurs Majestés et de celles de leur service, et faisait fournir les
écuries nécessaires.

C'était au grand-maréchal du palais à régler ce qui concernait les
logemens des hommes et des chevaux de la garde impériale qui
accompagnaient Sa Majesté dans ses voyages; et pour cela, les commandans
des détachemens lui fournissaient les officiers ou sous-officiers de
logement qui lui étaient nécessaires.

Les logemens marqués par ordre du grand-maréchal du palais, pour le
service de Leurs Majestés, les personnes de leur suite et pour la garde
impériale, ne pouvaient plus être pris par aucune autre personne, quels
que fussent son rang et ses fonctions, et pour aucun autre service.

Lorsque Sa Majesté arrivait ou faisait sa première entrée dans un de
ses palais, le grand-maréchal la recevait à la porte, la précédait et la
conduisait dans les appartemens où elle pouvait désirer d'aller.

La place du grand-maréchal du palais dans les cérémonies était désignée;
si c'était dans l'enceinte du palais ou dans un lieu dont il avait le
commandement, il était placé de manière à pouvoir recevoir directement
les ordres de Sa Majesté.

Le grand-maréchal du palais, comme chargé du service de la bouche, du
chauffage, de l'éclairage, de l'argenterie, de la lingerie et de la
livrée, ordonnait tout ce qui était relatif à ces services, et devait
veiller à ce qu'ils fussent bien faits dans tous les endroits
quelconques où Leurs Majestés pouvaient se trouver.

Il distribuait les tables, déterminait quelles étaient les personnes qui
devaient y manger, réglait le service de chacune.

Le grand-maréchal du palais était prévenu des ordres que Leurs Majestés
donnaient pour le service de leurs tables, et des invitations qu'elles
faisaient faire. Il chargeait les préfets des détails des services.

Le grand-maréchal faisait visiter par les préfets du palais, les
cuisines, offices, caves, lingerie et fourrières, pour s'assurer que
tout était tenu proprement et en ordre.

Lorsque Leurs Majestés mangeaient en grand couvert, le grand-maréchal du
palais prenait lui-même les ordres de Leurs Majestés pour le service; il
les faisait exécuter par les préfets du palais, qui l'avertissaient
quand le repas était servi.

Le grand-maréchal du palais prévenait Leurs Majestés, les conduisait
jusqu'à la table, se plaçait à la droite, et les reconduisait de même
après le repas.

Pendant le repas, le grand-maréchal du palais offrait à boire à
l'empereur.

Lorsque Leurs Majestés mangeaient en petit couvert dans les appartemens
d'honneur, et que le grand-maréchal du palais était présent, il prenait
de même les ordres de Leurs Majestés pour le service, et les prévenait
lorsque tout était prêt.

Il faisait faire, tous les six mois au moins, par les préfets, la
vérification de toute la vaisselle, argenterie, lingerie, porcelaine et
verrerie appartenant à Leurs Majestés.

Il visait tous les états de dépenses et de gages pour lesquels il lui
était accordé des fonds par le budget de la maison.

Le grand-maréchal du palais présentait à Sa Majesté et à son lever, les
officiers compris dans ses attributions qu'elle avait bien voulu nommer.
Il leur remettait copie de l'expédition du décret de leur nomination, et
recevait le serment de ceux qui ne le prêtaient pas entre les mains de
Sa Majesté.

Le grand-maréchal du palais nommait, avec l'agrément de Sa Majesté, et
brevetait le secrétaire, les maîtres d'hôtel, les concierges et toutes
les autres personnes au service du palais ou de la maison, comprises
dans ses attributions, et recevait leur serment.

Le bureau de la poste aux lettres, établi dans chacun des palais
impériaux, était sous la surveillance du grand-maréchal du palais.

Le grand-maréchal du palais était logé et avait une table servie aux
dépens de la couronne.

* * *

GOUVERNEURS DES PALAIS.

Le gouverneur d'un palais était chargé, sous les ordres du
grand-maréchal et pour le palais dont il était le gouverneur, de tous
les détails du commandement militaire et de la police du palais, de la
surveillance pour l'entretien des bâtimens et leur mobilier, de la
propreté des appartemens, cours et jardins, de la distribution des
logemens, suivant tout ce qui a été dit ci-dessus pour le grand-maréchal
du palais.

Les gouverneurs des palais étaient officiers de la maison; ils prêtaient
serment entre les mains de l'empereur.

Le gouverneur d'un palais faisait habituellement la ronde et la visite
du palais et des postes qui y étaient établis.

Il faisait au maréchal du palais toutes les demandes pour les
fournitures ou travaux à faire dans le palais.

Il se faisait rendre compte de tout ce qui arrivait, par les chefs des
postes, le concierge, les portiers, les garçons d'appartement, les
gardes et surveillans des jardins.

Il faisait défiler la garde montante; il donnait l'ordre et le mot qu'il
recevait du grand-maréchal du palais, ou, en son absence, du colonel
général de service.

Pendant le séjour de Sa Majesté dans un de ses palais, si le
grand-maréchal était absent, le gouverneur prenait les ordres du
colonel général de service.

Le sous-gouverneur suppléait le gouverneur dans toutes ses fonctions.

L'adjudant du palais surveillait, sous les ordres du gouverneur et
sous-gouverneur, les détails du service militaire, de la police et bonne
tenue du palais. Il faisait journellement la ronde de tous les postes du
palais; il s'assurait que les consignes fussent bien exécutées et les
patrouilles bien faites; que les hommes qui montaient la garde fussent
propres, ainsi que les corps-de-garde.

* * *

PRÉFETS DU PALAIS.

Le premier préfet du palais et les préfets du palais suppléaient le
grand-maréchal du palais pour le service de la bouche, de l'éclairage,
du chauffage, de l'argenterie et de la livrée.

Il y avait toujours un préfet du palais de service; il était relevé tous
les huit jours, et pendant son service il était logé dans le palais.

Le préfet de service devait visiter, tous les jours, les cuisines,
caves, offices, argenteries, fourrières et magasins, afin de s'assurer
si tout était tenu proprement. Il devait bien connaître toutes les
personnes qui y étaient employées.

Lorsque l'intendant général passait un marché de fourniture pour la
maison, le premier préfet ou un des préfets y était présent; il devait
le discuter pour les intérêts de Sa Majesté et s'assurer que la chose à
fournir serait de la meilleure qualité.

Le préfet de service était présent aux vérifications d'inventaire, qui
devaient se faire de temps à autre, de l'argenterie, porcelaine et
autres objets confiés aux chefs de service.

Il devait être présent à la réception de toutes les fournitures, pour le
service de la maison, et s'assurer si elles étaient conformes à ce qui
avait été arrêté par les marchés.

Il vérifiait de temps à autre les registres du premier maître d'hôtel
contrôleur et des chefs de service.

Le préfet de service devait recevoir des chambellans de service la liste
des personnes que Leurs Majestés faisaient inviter à leur table.

Avant le coucher de l'empereur, le préfet de service devait prendre ses
ordres pour le service du lendemain, et connaître l'heure de son
déjeuner.

Tous les matins, le préfet de service se faisait représenter le service
arrêté pour la journée.

Aux heures des repas de Leurs Majestés le préfet prenait leurs ordres,
et il envoyait un maître d'hôtel chercher le service de la cuisine et
celui de l'office: ils étaient apportés couverts, et précédés du maître
d'hôtel, qui devait les poser, du sommelier et du chef de l'office qui
apportaient et posaient eux-mêmes sur la table les vins, l'eau et le
pain qui devaient être servis à Leurs Majestés.

Le préfet prévenait ensuite Leurs Majestés; il les précédait pour les
conduire dans le lieu où le couvert était mis; il faisait placer les
personnes invitées, et il veillait à ce que le service fût bien fait.
Après le repas, il précédait également Leurs Majestés pour les
reconduire dans leurs appartemens.

Les fonctions du premier préfet et des préfets, lorsque Leurs Majestés
mangeaient en grand couvert, sont détaillées dans le titre des repas.

Le premier préfet et le préfets du palais avaient leurs entrées et leurs
places désignées dans les cérémonies, comme officiers civils de la
maison; ils prêtaient serment entre les mains de l'empereur.

* * *

MARÉCHAUX-DES-LOGIS

Les maréchaux-des-logis étaient officiers civils de la maison, et
prêtaient serment entre les mains de l'empereur.

Ils étaient chargés de la distribution des appartemens et logemens pour
Leurs Majestés, et les personnes de leur suite, dans les palais
impériaux et dans les voyages.

Dans les voyages, un maréchal-des-logis précédait Leurs Majestés pour
faire préparer leur logement dans les lieux où elles devaient s'arrêter.

Lorsque Leurs Majestés devaient aller habiter un palais, un
maréchal-des-logis les précédait pour en faire préparer les appartemens,
et faire la distribution des logemens pour les différentes personnes qui
devaient accompagner Leurs Majestés.

Lorsque Leurs Majestés recevaient dans un de leurs palais un prince
français ou étranger, un maréchal-des-logis était chargé de faire
préparer et distribuer l'appartement désigné par Leurs Majestés pour le
logement de ce prince.

Les maréchaux-des-logis veillaient au maintien de la propreté et de
l'ordre dans les palais et les différens logemens qu'ils renfermaient,
ainsi que leurs dépendances. Ils prévenaient le grand-maréchal du
palais des dégradations qu'ils pouvaient apercevoir, soit dans les
bâtimens, soit dans le mobilier.

* * *

Le secrétaire général du service du grand-maréchal du palais était
chargé de la correspondance, de l'expédition des ordres et de leur
enregistrement. Tous les ordres étaient signés par le grand-maréchal du
palais, ou l'officier qui le représentait.

Il tenait les registres où étaient inscrites les personnes attachées au
service des palais ou de Leurs Majestés, avec les notes et renseignemens
sur chacune d'elles.

* * *

Le quartier-maître du palais réunissait et surveillait toute la
comptabilité du service du grand-maréchal du palais.

C'était à lui que devaient être envoyées ou remises toutes les pièces de
comptabilité, lorsqu'elles étaient revêtues des formalités exigées. Il
les vérifiait avant de les soumettre à la signature du grand-maréchal du
palais, et les enregistrait ensuite, suivant les divisions établies dans
le budget.

* * *

Le premier maître d'hôtel contrôleur, d'après les ordres qu'il recevait
du grand-maréchal du palais, ordonnait et surveillait les dépenses,
achats ou consommations. Il en arrêtait les comptes on mémoires.

Il était chargé de toute la comptabilité en matières; il tenait les
inventaires de tout le matériel qui dépendait du service du
grand-maréchal du palais.

Il arrêtait, sauf l'approbation du grand-maréchal du palais, ou des
officiers qui le représentaient, le service des différentes tables,
celui de l'éclairage, de la lingerie, du chauffage, et les fournitures à
faire pour les différens palais.

* * *

Les fourriers du palais aidaient et suppléaient les maréchaux-des-logis
pour faire préparer et distribuer les logemens des personnes attachées
au service de Leurs Majestés, ou de leur suite, soit dans les palais,
soit en voyage.

Les fourriers du palais veillaient au maintien de l'ordre et de la
propreté dans les différens palais et leurs dépendances, et à ce qu'ils
fussent éclairés conformément à ce qui était réglé pour chacun.

Les fourriers du palais devaient connaître toutes les personnes
attachées au service de Leurs Majestés ou des différens palais. Ils
avaient la surveillance particulière de la livrée et de son service.

Ils devaient s'habituer à bien connaître les différens palais, leurs
dépendances et la distribution des appartemens et logemens.

Ils prenaient connaissance des différens réglemens pour le service du
palais ou de Leurs Majestés, et devaient prévenir le grand-maréchal du
palais ou l'officier qui le représentait de ce qu'ils pouvaient
apprendre ou apercevoir de contraire ou de nuisible aux intérêts de Sa
Majesté.

En cas d'une fête ou d'une cérémonie dans un palais, les fourriers du
palais avaient soin que les préparatifs en fussent faits comme ils
devaient l'être, et pendant la fête il veillaient à l'extérieur, au
maintien de l'ordre et de la police.

Il y avait toujours un fourrier du palais de service, qui devait avoir
l'état des valets de pied ou autres qui étaient de service chaque jour.

Tous les matins il faisait un rapport au grand-maréchal du palais.

* * *

CHAMBELLANS.

Le service de la chambre était composé de tout ce qui concernait les
honneurs du palais, les audiences ordinaires, les sermens qui se
prêtaient dans le cabinet de l'empereur, les entrées, les levers et
couchers de Sa Majesté, les fêtes, les cercles, les théâtres du palais,
la musique, les loges de l'empereur et de l'impératrice aux différens
spectacles, la garde-robe de l'empereur, sa bibliothèque, les huissiers
et valets de chambre.

* * *

Le grand-chambellan était le chef de tout le service de la chambre. Il
était l'ordonnateur général de toutes les dépenses de ce service. Il
jouissait de tous les honneurs et de toutes les distinctions attribués
aux grands-officiers par le règlement général de la maison.

Aux banquets et festins publics donnés par l'empereur, il devait
présenter à laver à Sa Majesté, avant et après le repas.

Il prenait les ordres de Sa Majesté pour les présens qu'elle désirait
faire aux têtes couronnées, princes, ambassadeurs et autres, et qui
devaient être payés par sa cassette. Il les faisait confectionner, en
arrêtait le prix et en ordonnançait le paiement, de même que de tous les
objets soumis à sa surveillance particulière.

Quant au service, il faisait celui d'honneur de préférence à tout autre
chambellan. Il pouvait aussi faire le service ordinaire; il en avait la
surveillance et l'inspection.

* * *

Un aide-de-camp de l'empereur ou un chambellan remplissait les fonctions
de maître de la garde-robe. Il était désigné par Sa Majesté.

Le maître de la garde-robe était spécialement chargé de tout ce qui la
concerne; il avait en conséquence l'ordonnance et la surveillance sur
tous les objets qui la composaient, comme habits, linge, dentelles,
chaussures, grands et petits costumes, cordons et colliers de la
Légion-d'Honneur et autres, ainsi que des diamans, bijoux, etc.,
appartenant à Sa Majesté.

Il prêtait le serment de fidélité entre les mains de l'empereur, et
recevait celui de tous les gens employés à la garde-robe.

Tous les ouvriers travaillant pour les objets dont il avait la
surveillance recevaient des brevets du grand-chambellan.

Il prenait les ordres de l'empereur sur tout ce qui concernait son
habillement, et les faisait exécuter par les personnes attachées à ce
service.

S'il assistait à la toilette de l'empereur, il devait lui passer
lui-même son habit, lui attacher le cordon ou collier de la Légion, et
lui présenter son épée, son chapeau et ses gants, lorsque le
grand-chambellan était absent.

S'il assistait au coucher de Sa Majesté, il devait détacher le cordon ou
collier de la Légion, et recevoir l'épée, le chapeau et les gants,
lorsque le grand-chambellan était absent.

Aux jours de fête et de cérémonie, auxquels Sa Majesté revêtait
quelqu'un de ses costumes, il devait assister à la toilette, passer
lui-même l'habit, et lui placer le manteau sur les épaules, si le
grand-chambellan était absent.

Il avait la garde des diamans et bijoux qui ne faisaient pas partie de
ceux de la couronne, et avait soin de leur entretien. Ces objets étaient
payés sur le budget du grand-chambellan et soumis à son visa.

Quant aux diamans de la couronne, il en avait la confection et
l'entretien; mais il les remettait en garde au trésorier général de la
couronne, qui ne pouvait les confier que sur la demande écrite du
grand-chambellan, ou sur un ordre direct de l'empereur, pour les diamans
à son usage; et sur la demande écrite de la dame d'honneur, ou de la
dame d'atours, pour les diamans à l'usage de l'impératrice.

Lorsque Leurs Majestés voulaient se servir des diamans de la couronne,
le trésorier général, sur la demande écrite du grand-chambellan, ou sur
un ordre direct de l'empereur pour les diamans à son usage, et sur une
demande écrite de la dame d'honneur ou de la dame d'atours pour ceux à
l'usage de l'impératrice, portait les diamans demandés chez Leurs
Majestés et les remettait, ceux de l'empereur au maître de sa
garde-robe, et ceux de l'impératrice à la dame d'honneur ou à la dame
d'atours. Le trésorier général tenait à cet effet un registre
particulier sur lequel la personne à qui il remettait les diamans en
donnait un reçu; et lorsqu'ils lui étaient rapportés par le maître de la
garde-robe, il en donnait lui-même un reçu sur de pareils registres
tenus à cet effet par le maître de la garde-robe, et par la dame
d'honneur ou la dame d'atours.

* * *

CHAMBELLANS.

Le premier chambellan et les chambellans prenaient entre eux leur rang
d'ancienneté de service auprès de l'empereur. Ils prêtaient serment
entre les mains de Sa Majesté.

Il y en avait au moins quatre de service par trimestre, qui l'étaient
sans aucun tour de droit, mais qui étaient désignés par Sa Majesté, à la
fin de chaque trimestre, sur la présentation du grand-chambellan.

Il y avait toujours au palais deux chambellans de jour, dont un pour le
grand appartement de présentation et un pour l'appartement d'honneur de
l'empereur. Ils étaient relevés tous les huit jours.

Les chambellans de jour étaient chargés d'introduire près de Sa Majesté
les personnes qui pouvaient être admises près d'elle ou auxquelles elle
voulait parler.

Leur service était déterminé par les réglemens particuliers de Sa
Majesté sur l'étiquette. C'était aux chambellans à tenir la main à leur
exécution.

Les chambellans de jour en fonctions ordonnaient seuls dans les
appartemens; ils avaient à leurs ordres les huissiers, valets de chambre
et autres personnes attachées aux appartemens.

Ils faisaient exécuter les réglemens sur les entrées, et toute personne
qui ne les avait pas en vertu de ces réglemens ne pouvait pénétrer dans
les appartemens sans qu'ils en eussent donné l'ordre.

C'étaient eux qui présentaient à l'empereur toutes les demandes
d'audiences particulières, et qui prévenaient de celles que Sa Majesté
accordait.

Les chambellans de jour faisaient toutes les invitations qui étaient
attribuées au service de la chambre.

Toutes les personnes qui désiraient être présentées à Sa Majesté
s'adressaient aux chambellans de jour.

Ils devaient veiller à l'ordre et à l'arrangement de tout ce qui se
trouvait dans les grands appartemens et dans celui d'honneur de
l'empereur.

Les chambellans de jour étaient chargés de l'étiquette aux levers et aux
couchers de l'empereur. Ils prenaient les ordres de Sa Majesté pour
l'heure à laquelle ils devaient avoir lieu.

Les chambellans et l'aide-de-camp de jour devaient précéder Sa Majesté
dans l'intérieur du palais.

Quand Sa Majesté sortait avec son piquet, un des deux chambellans de
jour l'accompagnait et montait dans la seconde voiture avec
l'aide-de-camp de service.

Les chambellans de jour se relevaient toutes les semaines au coucher.
Ceux qui quittaient le service devaient prévenir ceux qui les
relevaient, des ordres que Sa Majesté aurait pu donner pour la semaine
suivante.

Les chambellans de jour ne quittaient les appartemens que lorsque Sa
Majesté était couchée, et ils devaient y être rendus une heure avant son
lever, afin de les visiter et de s'assurer s'ils étaient appropriés et
disposés comme ils devaient l'être, et si les huissiers et les valets de
chambre étaient à leurs postes.

Dans l'intérieur des palais, les chambellans avaient le pas avant les
officiers de tous les autres services.

Un des chambellans de service suivait l'empereur au conseil-d'état.

Les deux chambellans de service habitaient au palais. Toutes les fois
que l'empereur recevait dans les grands appartemens, quatre chambellans
étaient obligés de s'y trouver, et tous avaient la faculté de s'y
rendre.

Sa Majesté désignait particulièrement les chambellans qui devaient
l'accompagner et être de service dans ses voyages.

* * *

La dame d'honneur avait dans la maison de l'impératrice les mêmes
droits, prérogatives et honneurs que le grand-chambellan dans la maison
de l'empereur. Pour tous les objets de service, la dame d'atours
remplaçait la dame d'honneur.

Les chambellans de l'impératrice prêtaient serment entre les mains de
l'empereur et de l'impératrice.

Les chambellans de l'impératrice faisaient le service chez Sa Majesté,
conformément aux réglemens particuliers établis pour la maison de sa
majesté l'impératrice.

Ils prenaient entre eux leur rang d'ancienneté de service auprès de
l'impératrice.

Il y avait trois chambellans de service par trimestre, qui étaient
désignés par Sa Majesté, à la fin de chacun. Il y avait toujours dans
l'appartement de sa majesté l'impératrice un chambellan de jour; il
était relevé tous les huit jours.

Le chambellan introducteur près de l'impératrice introduisait auprès de
Sa majesté les ambassadeurs et étrangers; en son absence, il était
remplacé par un chambellan désigné par la dame d'honneur, en se
conformant au réglement adopté pour le cérémonial.

* * *

LE GRAND-ÉCUYER.--OFFICIERS DE SON SERVICE.


L'écurie et ses différens services, les pages, les courriers, les armes
de guerre de Sa Majesté, la surveillance et la direction des haras de
Saint-Cloud, formaient les attributions du grand-écuyer.

* * *

Il ordonnait de tout ce qui était relatif aux voyages, et désignait les
places que chacun devait avoir.

Il avait la distribution de tous les logemens dans les bâtimens
affectés, par le grand-maréchal, au service des écuries, pages, etc. Les
portiers de ces maisons étaient dépendans de ses attributions.

Il prévenait les personnes que Sa Majesté admettait à monter ses chevaux
ou dans ses voitures.

Il recevait le serment que les officiers de son service devaient à
l'empereur, et celui des employés et des gens à gages, ainsi que celui
des maîtres-ouvriers travaillant pour les écuries impériales.

Le grand-écuyer accompagnait toujours Sa Majesté à l'armée.

Il portait à l'armée, en l'absence du connétable, l'épée de Sa Majesté.

Si le cheval de Sa Majesté était tué ou venait à tomber, c'était à lui à
relever Sa Majesté et à lui offrir le sien.

Il faisait, en toute occasion, le service d'honneur, quand il était près
de Sa Majesté, de préférence aux écuyers qui étaient de service auprès
d'elle.

À l'armée, le grand-écuyer logeait aussi près que possible de Sa
Majesté, afin de se trouver toujours près d'elle quand elle sortait. Il
prenait lui-même ses ordres à son lever et à son coucher.

Il partageait à cheval la croupe de celui de sa Majesté avec le
colonel-général de service. Il était à gauche, afin de se trouver
toujours au montoir. Dans les défilés, ou sur un pont étroit, il suivait
immédiatement Sa Majesté, afin d'être à même de prendre son cheval, si
elle voulait mettre pied à terre, ou de la soutenir au besoin.

En cortége ou en route, il allait dans la voiture qui précédait celle de
Sa Majesté, celles des princes de la famille impériale ou de l'empire.

Il nommait le premier et le second page, sur la proposition du
gouverneur, et l'avis des sous-gouverneurs et maîtres.

Il nommait le médecin et le chirurgien des pages, ainsi que les
employés de la bouche et du service des pages et les gagistes de son
service.

Il présentait à Sa Majesté, à son lever, les officiers et employés
supérieurs de son département, ainsi que les maîtres et les pages, quand
ils étaient nommés par Sa Majesté.

Il présentait à Sa Majesté ceux des pages qui, ayant atteint leur
dix-huitième année, étaient dans le cas de passer dans les corps de
l'armée.

Un porte-arquebuse était sous les ordres du grand-écuyer; il était
spécialement chargé d'entretenir, charger et décharger les pistolets et
les armes des voitures de Sa Majesté.

La place du grand-écuyer dans les cérémonies, quand Sa Majesté était sur
son trône, qu'elle se rendait à la messe, dans la chapelle et partout
ailleurs, était réglée par le cérémonial.

Il jouissait des entrées et de toutes les prérogatives que donnait la
charge de grand-officier.

Il avait la police de tous les employés et gens à gages de son
département, pour tout ce qui était relatif au service de l'écurie.

Il était logé par la couronne et se servait des gens, chevaux et
voitures des écuries de Sa Majesté.

Au grand couvert, il donnait le fauteuil à Sa Majesté pour se mettre à
table: il le retirait pour qu'elle se levât; il se tenait à sa gauche.

Il soutenait Sa Majesté du côté droit, pour monter en voiture ou en
descendre dans les cérémonies, et toutes les fois qu'il se trouvait près
d'elle.

Il marchait immédiatement devant Sa Majesté quand elle sortait de ses
appartemens pour monter à cheval; lui donnait la cravache, lui
présentait le bout des rênes et l'étrier gauche; il la soutenait aussi
pour monter à cheval.

Il s'assurait par lui-même de la régularité du service de tout ce qui
tenait à son département, de la solidité des voitures destinées à Sa
Majesté, de l'intelligence et de l'adresse des hommes employés à son
service personnel, et de la sûreté et de l'instruction des chevaux
qu'elle montait, ou qu'on employait à sa voiture.

Il surveillait particulièrement l'instruction des pages et tout ce qui
tenait à leur nourriture et à leur entretien.

* * *

L'écuyer de service accompagnait toujours Sa Majesté, soit en voiture,
soit à cheval: si c'était en voiture, même en voyage, l'écuyer se
plaçait à cheval, à la portière droite, quand le colonel-général de
service n'était point à cheval; s'il était à cheval, il se plaçait à la
portière gauche: quand Sa Majesté était à cheval, l'écuyer de service
se plaçait derrière le grand-écuyer.

L'écuyer de service portait à l'armée la cuirasse de Sa Majesté, et, en
l'absence du grand-écuyer et du premier écuyer, son épée et ses armes;
en leur absence encore, il avait l'honneur de revêtir de ses armes Sa
Majesté le jour d'une bataille.

L'écuyer précédait Sa Majesté, soit qu'elle sortît de ses appartemens,
soit qu'elle y rentrât.

Dans les palais impériaux, il se tenait dans le salon de service.
L'écuyer de service ne quittait jamais le salon de service pendant la
journée, et couchait dans le palais; il se trouvait au lever et au
coucher de Sa Majesté pour recevoir ses ordres.

Il recevait directement les ordres de Sa Majesté, soit qu'elle voulût
monter à cheval, ou sortir en voiture, et les transmettait à l'écuyer
commandant de la selle ou de l'attelage, pour leur exécution; il
veillait à ce qu'ils n'éprouvassent aucun retard, et prévenait Sa
Majesté quand les chevaux et voitures étaient prêts.

Il suivait à cheval Sa Majesté, toutes les fois qu'elle sortait à cheval
ou en voiture avec sa livrée; si c'était en route, il courait en bidet.

Lorsque Sa Majesté était en voiture, il la suivait soit en voiture, soit
à cheval, comme l'ordonnait Sa Majesté, afin d'être à portée de recevoir
ses ordres et de les faire exécuter. Il dirigeait et surveillait la
marche des voitures qui composaient le cortége de Sa Majesté.

Quand Sa Majesté laissait tomber quelque chose à cheval, c'était à lui à
le ramasser ou faire ramasser; il le lui remettait en l'absence du
grand-écuyer ou du premier écuyer.

En voyage, les écuyers faisaient le service par jour. Celui de jour
était chargé de l'exécution des ordres du grand-écuyer pour le départ
des différens services, et l'ordre à suivre dans la marche. Il
commandait aux employés des postes; il était chargé en outre de
l'exécution du cérémonial pendant la marche, et commandait, à cet effet,
aux escortes auxquelles il assignait leurs places dans le cortége
d'après un règlement de Sa Majesté et les ordres du colonel-général de
service.

Il surveillait les pages de service, et prévenait le gouverneur ou le
sous-gouverneur, en cas de chasse à courre ou au tir, afin que les pages
du service des chasses s'y trouvassent.

Il recevait du secrétaire de Sa Majesté, auquel il en donnait reçu, les
dépêches à expédier directement par les courriers extraordinaires; il
les comptait au courrier, s'il y en avait plusieurs; constatait la
solidité des cachets et enveloppes, et les inscrivait sur le _part_,
pour les expédier.

Il recevait de même les dépêches des courriers qui arrivaient, et les
remettait lui-même à Sa Majesté pendant la journée. Quand elle était
couchée, il faisait demander M. l'aide-de-camp de service dans le salon
qui précédait celui où il couchait, et lui remettait les dépêches, pour
qu'il les portât à Sa Majesté.

Il vérifiait scrupuleusement le part, pour s'assurer que tout ce qu'il
portait avait été remis, et donnait reçu au courrier, après avoir
également vérifié le temps qu'il avait mis en route. S'il était en
retard, il en rendait compte au grand-écuyer, pour qu'il fût puni.

L'écuyer de service inscrivait en outre sur un registre disposé à cet
effet, et qu'il enfermait sous clef dans un tiroir ou bureau du salon de
service le nom du courrier, la destination, le nombre des dépêches qu'il
avait reçues ou qu'il apportait, la date et l'heure du départ, ou celle
de l'arrivée, afin que l'on pût vérifier en tout temps les départs et
arrivées, ainsi que le nom des courriers, etc.

Dans l'intérieur du palais, les chambellans avaient le pas sur les
officiers des autres services de Sa Majesté. Dans le service des
écuries, et aux chasses, les écuyers avaient le pas sur les
chambellans.

Le premier écuyer de l'impératrice était premier officier de la maison
de Sa Majesté. Il remplissait près d'elle les fonctions de chevalier
d'honneur; il lui donnait la main de préférence à tout autre. Il était
présent aux audiences que donnait Sa Majesté et se tenait derrière son
fauteuil. Il remplissait près de sa majesté l'impératrice les fonctions
équivalentes à celles du premier écuyer de l'empereur envers Sa Majesté.
Il en est de même des fonctions des autres écuyers de sa majesté
l'impératrice.

* * *

PAGES.

Il devait y avoir trente-six pages, et soixante au plus.

Ils faisaient le service de Leurs Majestés. Ils étaient âgés de quatorze
à seize ans, et restaient pages jusqu'à dix-huit.

_Service de l'empereur._

À Paris, deux pages près de l'empereur. Un suivait Sa Majesté quand elle
montait à cheval, ou sortait en voiture: il se tenait derrière la
voiture.

À Saint-Cloud, il n'y avait qu'un page au palais, et un commandé à
l'hôtel des pages pour le remplacer.

Dans les audiences et les jours de messe, huit pages étaient de service.
Ils se tenaient en haie quand Sa Majesté rentrait dans ses appartemens
et la précédaient quand elle en sortait. Ils marchaient après les
huissiers.

Quand l'empereur se servait de sa voiture de cérémonie, il en montait
autant que possible derrière la voiture et six derrière le cocher.

Si Sa Majesté n'était point rentrée dans son palais quand il faisait
nuit, les pages de service l'attendaient à la porte du vestibule pour la
précéder, en portant un flambeau de poing, de cire blanche, et allant
jusque dans leur salon de service. Les valets de chambre se trouvaient à
la porte intérieure de l'antichambre pour prendre leurs flambeaux.

Les pages faisaient le service dont Sa Majesté jugeait à propos de les
charger. Les commissions leur étaient données par Sa Majesté, les
princes, les princesses, ou par les aides-de-camp, chambellans ou
écuyers de service; mais en revenant, ils devaient rendre compte
directement à la personne de la famille impériale qui les avait envoyés.

Sous quelque prétexte que ce pût être, les pages porteurs d'ordre de
Leurs Majestés ou de leurs Altesses Impériales, soit écrit, soit
verbal, ne pouvaient se dispenser de le rendre directement à la personne
que l'ordre concernait, eût-elle été malade et même gardant le lit.

À la chasse à courre, un des deux premiers pages suivait toujours Sa
Majesté pour lui donner sa carabine.

Au tiré, les deux premiers pages et six autres donnaient les fusils à Sa
Majesté. Ils se rangeaient à sa droite, le premier page près de Sa
Majesté.

Ils recevaient les fusils des mains du mamelouck et des
porte-arquebuses.

Les valets de pied formaient la chaîne pour prendre des mains du second
page les fusils que Sa Majesté avait tirés et les remettre aux
porte-arquebuses.

Le gibier tué au tire de Sa Majesté appartenait au premier page. Les
deux premiers pages suivaient de préférence Sa Majesté à l'armée ou dans
ses voyages; ils pouvaient faire le service d'aides-de-camp près des
aides-de-camp de sa Majesté.

* * *

Deux pages étaient de service près de l'impératrice. Le plus ancien
portait la queue de la robe de Sa Majesté quand elle sortait de ses
appartemens, montait en voiture ou en descendait: l'autre précédait Sa
Majesté. Tous deux l'accompagnaient, quand c'était à l'extérieur,
jusque dans le premier salon. En ville, quand Sa Majesté sortait avec
son piquet ou sa livrée, ils allaient derrière le cocher. Leur rang,
leurs fonctions, etc., équivalaient à ceux des pages de l'empereur.

* * *

GRAND-MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Lorsque l'empereur ordonnait une cérémonie publique et solennelle, telle
qu'ont été le sacre, la réception des membres de la Légion-d'Honneur, la
fête du Champ-de-Mars, l'ouverture de la session du corps législatif,
etc., etc., etc., le grand-maître dressait le projet de cette cérémonie,
en réglait le lieu, le temps, etc., y assignait les places et rangs de
chacun, suivant les localités et l'ordre de préséance combiné avec la
nécessité du service.

Lorsque le projet était fait, il le présentait à Sa Majesté. Quand le
projet était approuvé par Sa Majesté, le grand-maître l'envoyait aux
princes, princesses, grands-officiers, présidens de corps, etc., etc.,
etc.

Le jour de la cérémonie, il faisait exécuter ponctuellement toutes les
parties du cérémonial, se tenait, pendant la cérémonie, en avant et près
de Sa Majesté, et prenait ses ordres à chaque partie de la cérémonie.

* * *

L'empereur avait douze aides-de-camp. Ils prenaient rang entre eux, non
par leur grade militaire, mais par leur ancienneté de service auprès de
Sa Majesté.

Il y avait toujours un aide-de-camp de jour auprès de l'empereur:
l'aide-de-camp entrant et celui sortant devaient s'y trouver et prendre
ses ordres.

L'aide-de-camp de jour avait toujours un cheval sellé ou une voiture
attelée, dans une remise du palais, et à portée pour pouvoir être à même
de remplir les commissions que l'empereur voulait lui donner.

Depuis le moment où l'empereur était couché, l'aide-de-camp de jour
était plus spécialement chargé de la garde de sa personne, et il
couchait dans la pièce voisine de celle dans laquelle Sa Majesté
reposait.

Toute dépêche arrivant la nuit pour l'empereur était remise à
l'aide-de-camp de jour: qui que ce fût ne pouvait entrer dans la pièce
dans laquelle Sa Majesté reposait, ni dans celle de l'aide-de-camp, et
dont il tenait la porte fermée en dedans par un verrou: il allait
recevoir dans le premier salon ou dans la pièce qui précédait, la
personne qui voulait lui parler ou lui remettre une dépêche; en revenant
il devait fermer le verrou sur lui; pour que l'on ne pût le suivre ni
dans son appartement, ni dans la chambre à coucher de l'empereur; et
alors seulement il frappait à la porte de l'empereur.

L'aide-de-camp de jour pouvait introduire les personnes qui avaient à
parler à Sa Majesté, soit qu'elle se tînt dans le grand appartement de
représentation, ou dans celui d'honneur, ou dans l'intérieur; mais il ne
le faisait que par une commission spéciale de l'empereur.

Quand, d'après l'ordre de l'empereur, l'aide-de-camp de jour devait lui
parler, il pouvait se présenter à la porte de l'appartement dans lequel
se trouvait Sa Majesté; mais quand ce n'était pas pour affaire pressante
et par ordre de l'empereur, il devait se faire introduire par le
chambellan.

Quand Sa Majesté sortait avec un piquet, et qu'elle avait demandé deux
voitures, l'aide-de-camp de jour se plaçait dans la seconde avec le
chambellan de jour.

À la chasse à tir, l'aide-de-camp de jour se tenait à cheval derrière
l'empereur.

L'aide-de-camp de jour qui accompagnait à cheval la voiture de Sa
Majesté se plaçait sur un des côtés de manière à être prêt à recevoir
les ordres de Sa Majesté, laissant toutefois aux officiers de service
les places d'honneur auxquelles ils avaient droit.

Dans les parades et mouvemens militaires, les aides-de-camp marchaient
devant l'empereur; celui de jour se tenait immédiatement devant et à six
pas.

À l'armée, les aides-de-camp de l'empereur faisaient le service de
chambellans.

* * *

LE PALAIS IMPÉRIAL DES TUILERIES ÉTAIT DISTRIBUÉ
EN GRAND APPARTEMENT DE REPRÉSENTATION,--APPARTEMENT
ORDINAIRE DE L'EMPEREUR,--APPARTEMENT
ORDINAIRE DE L'IMPÉRATRICE.

Le grand appartement de représentation se composait d'une salle de
concert, d'un premier salon, d'un second salon, d'une salle du trône, du
salon de l'empereur, et d'une galerie.

Les pages se tenaient dans la salle de concert.

Tous les officiers du service d'honneur de Leurs Majestés, ceux des
maisons des princes et princesses de la famille impériale ou de
l'empire, lorsqu'ils les accompagnaient, les membres du sénat et du
conseil-d'état, les généraux de division, les archevêques et évêques
entraient de droit dans le second salon.

Les princes et princesses de la famille impériale et de l'empire, les
ministres, les grands-officiers de l'empire, les présidens du sénat, du
corps législatif, entraient de droit dans la salle du trône.

Lorsque l'impératrice recevait dans la salle du trône, les dames
d'honneur, d'atours et du palais avaient le droit d'y entrer.

Les dames d'honneur ou de service près des princesses les accompagnaient
lorsqu'elles entraient dans la salle du trône.

Les hommes et les dames saluaient le trône en traversant la salle où il
était placé.

L'empereur et l'impératrice seuls entraient dans le salon de l'empereur;
tout autre individu, quels que fussent son rang et ses fonctions, n'y
entrait que lorsque Sa Majesté le faisait appeler.

Le chambellan de jour y entrait pour prendre les ordres de Leurs
Majestés, mais après en avoir fait demander la permission par un
huissier.

Lorsque Leurs Majestés ne se trouvaient pas dans le grand appartement de
représentation, les officiers du service d'honneur de Leurs Majestés et
les pages pouvaient le traverser et communiquer pour leur service.

* * *

L'appartement ordinaire de l'empereur se divisait en appartement
d'honneur et appartement intérieur.

L'appartement d'honneur se composait d'une salle des gardes, d'un
premier salon et d'un second salon.

L'appartement intérieur se composait d'un cabinet de travail, d'un
arrière-cabinet, d'un bureau topographique, et d'une chambre à coucher.

Les huissiers faisaient le service de l'appartement d'honneur, et les
valets de chambre celui de l'appartement intérieur.

Dans la salle des gardes se tenaient les pages de service, un
sous-officier du piquet de la garde à cheval. Il n'y entrait aucun
domestique. Un portier d'appartement en tenait la porte.

Le colonel-général de service, les grands-officiers de la couronne,
l'aide-de-camp de jour, le préfet de service, entraient de droit dans le
premier salon.

Le chambellan de jour faisait entrer dans le premier salon ou dans
celui que lui désignait Sa Majesté, les personnes admises à son
audience, ou appelées pour affaires de service et travailler.

Lorsque le chambellan de jour avait besoin de prévenir Sa Majesté qui se
trouvait dans son appartement intérieur, il traversait le salon de
l'empereur, et frappait à la porte de l'appartement intérieur:
cependant, lorsqu'il ne s'agissait que d'annoncer à Sa Majesté l'arrivée
d'un officier de sa maison, ou d'un ministre qu'elle avait fait
demander, il suffisait que le chambellan de jour en prévînt l'huissier
de service qui annonçait à Sa Majesté. Le chambellan avait soin de faire
entrer ces personnes dans le salon de l'empereur, afin que Sa Majesté
les y trouvât lorsqu'elle sortait de son appartement intérieur.

L'aide-de-camp, le préfet et l'écuyer de service qui avaient à prendre
les ordres de Sa Majesté ou à la prévenir pour leur service, pouvaient
le faire directement, sans passer par l'intermédiaire du chambellan.

Le préfet et l'écuyer qui venaient annoncer à Sa Majesté qu'elle était
servie, ou que ses voitures et chevaux étaient prêts, lorsqu'elle était
dans son appartement intérieur, pouvaient même le dire à l'huissier de
service, afin de déranger le moins possible l'empereur.

Un gardien du porte-feuille tenait la porte de l'arrière-cabinet; le
gardien du porte-feuille ne laissait entrer dans l'arrière-cabinet que
par ordre de l'empereur, la personne qui en avait obtenu le droit.

Personne ne pouvait traverser le cabinet dans lequel Sa Majesté
travaillait ordinairement, à moins d'y être appelé par l'empereur.

* * *

REPAS.

Lorsque Leurs Majestés voulaient manger en grand couvert, la table était
placée sur une estrade et sous un dais avec deux fauteuils; les portes
de la salle où elle était placée étaient tenues par des huissiers.

S'il y avait des invitations à faire, le grand-maître des cérémonies en
était chargé; il prévenait le grand-maréchal du palais de la
distribution des tables et des personnes qui devaient s'y asseoir, ainsi
que de la pièce dans laquelle on devait se réunir, et de l'heure.

Le grand-maréchal du palais prenait les ordres de Leurs Majestés pour le
moment du service, et les transmettait au premier préfet, qui veillait
à leur exécution.

Le préfet de service envoyait lui-même à l'office et à la cuisine, et il
en faisait apporter en ordre tout ce qui était nécessaire pour le
service, qu'il faisait placer sur la table en sa présence.

Le couvert de l'empereur était placé à droite, celui de l'impératrice à
gauche; la nef et le cadenas de l'empereur à droite de son couvert; la
nef et le cadenas de l'impératrice, à la gauche de son couvert, sur la
table même.

Lorsque tout était prêt, le premier préfet en avertissait le
grand-maréchal du palais qui en prévenait Leurs Majestés.

Leurs Majestés se rendaient dans la salle où le repas était préparé dans
l'ordre suivant: les pages de service; un aide des cérémonies; les
préfets de service; le premier préfet et un maître des cérémonies; le
grand-maréchal du palais et le grand-maître des cérémonies;
l'impératrice; son premier écuyer et son premier chambellan; l'empereur;
le colonel-général de service; le grand-chambellan et le grand-écuyer;
le grand-aumônier.

Leurs Majestés étant arrivées à la table, le grand-chambellan devait
présenter à laver à l'empereur. Le grand-écuyer lui offrait le fauteuil;
le grand-maréchal du palais prenait une serviette dans la nef et la
présentait à Sa Majesté.

Le premier préfet, le premier écuyer et le premier chambellan de
l'impératrice, remplissaient les mêmes fonctions près de Sa Majesté.

Le grand-aumônier venait sur le devant de la table, bénissait le dîner
et se retirait.

Les pages faisaient le service. Les carafes d'eau et de vin, à l'usage
de Leurs Majestés, étaient placées sur un plat d'or, le verre sur un
autre plat et à la droite de leurs couverts.

Lorsque l'empereur demandait à boire, le premier préfet versait l'eau et
le vin dans le verre, qui était offert à Sa Majesté par le
grand-maréchal.

Les mêmes fonctions étaient remplies pour le service de Sa Majesté
l'impératrice, par son premier écuyer et par le préfet de service qui
était placé à sa droite.

Les maîtres-d'hôtel posaient les plats, découpaient les mets et
faisaient offrir à Leurs Majestés par les pages.

Le grand-chambellan faisait verser devant lui le café dans la tasse
destinée à l'empereur, un page la lui remettait sur un plat d'or, et il
l'offrait à Sa Majesté.

Le premier chambellan de l'impératrice offrait de même le café à Sa
Majesté.

Après le repas, le grand-maréchal prenait la serviette des mains de
l'empereur; le premier préfet, de celles de l'impératrice.

Le grand-écuyer, et le premier écuyer de l'impératrice retiraient les
fauteuils de Leurs Majestés, le grand-chambellan donnait à laver à
l'empereur, le premier chambellan à l'impératrice.

Si, dans la salle où mangeaient Leurs Majestés, il était servi d'autres
tables, le service en était fait par les maîtres-d'hôtel et la livrée.

* * *

Quand Leurs Majestés voulaient manger dans l'appartement intérieur,
elles désignaient le lieu et les individus qui devaient les servir. Il
n'y avait aucune étiquette ni personne du service d'honneur.

* * *

Avant le coucher de Leurs Majestés, le préfet de service prenait les
ordres de Leurs Majestés pour l'heure à laquelle elles voulaient
déjeuner.


FIN DU TOME SECOND.



MÉMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVÉE

DE

NAPOLÉON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où
     je le suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congés fort court