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Title: Les trois villes: Rome
Author: Zola, Émile, 1840-1902
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les trois villes: Rome" ***

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LES TROIS VILLES

ROME

PAR

ÉMILE ZOLA

DOUZIÈME MILLE

PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11

1896
Tous droits réservés.



ROME



I


Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et
Civita-Vecchia, et il allait être neuf heures du matin, lorsque l'abbé
Pierre Froment, après un dur voyage de vingt-cinq heures, débarqua enfin
à Rome. Il n'avait emporté qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au
milieu de la bousculade de l'arrivée, écartant les porteurs qui
s'empressaient, se chargeant lui-même de son léger bagage, dans la hâte
qu'il éprouvait d'être arrivé, de se sentir seul et de voir. Et, tout de
suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, étant monté dans une
des petites voitures découvertes, rangées le long du trottoir, il posa
la valise près de lui, après avoir donné l'adresse au cocher:

--Via Giulia, palazzo Boccanera.

C'était un lundi, le 3 septembre, par une matinée de ciel clair, d'une
douceur, d'une légèreté délicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux
yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant
un prêtre français, à l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture
partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais.
Mais, presque aussitôt, après avoir longé les verdures du petit square,
arrivé sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours,
désignant de son fouet des ruines.

--Les Thermes de Dioclétien, dit-il en un mauvais français de cocher
obligeant, désireux de plaire aux étrangers, pour s'assurer leur
clientèle.

Des hauteurs du Viminal, où se trouve la Gare, la voiture descendit au
grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, dès lors, il ne cessa
plus, il tourna la tête à chaque monument, le montra du même geste. Dans
ce bout de large voie, il n'y avait que des bâtisses neuves. Sur la
droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels
s'allongeait un interminable bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne.

--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.

Pierre, depuis une semaine que son voyage était décidé, passait les
jours à étudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres.
Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir à demander son chemin, et les
explications le trouvaient prévenu. Ce qui le déroutait pourtant,
c'étaient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui étagent en
terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien
qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample,
lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, fraîche et
crayeuse encore, tout un pâté gigantesque de pierres, surchargé de
sculptures, de frontons et de statues.

--La Banque Nationale.

Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre,
qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, très haut, supporté par un
grand mur lisse, un jardin suspendu, d'où se dressait, dans le ciel
limpide, l'élégant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il
sentit toute la fierté et toute la grâce de Rome.

--La villa Aldobrandini.

Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le
passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans
l'angle, une trouée de lumière se produisait. C'était, en contre-bas,
une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
poussière d'or; et, dans cette gloire matinale, s'érigeait une colonne
de marbre géante, toute dorée du côté où l'astre la baignait à son
lever, depuis des siècles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma,
car il ne se l'était pas imaginée ainsi, dans ce trou d'éblouissement,
au milieu des ombres voisines.

--La colonne Trajane.

Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière fois. Et ce
furent encore des noms jetés, au trot vit du cheval: le palais Colonna,
dont le jardin est bordé de maigres cyprès; le palais Torlonia, à demi
éventré pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique de forteresse
du moyen âge, oubliée là dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La
surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses.
Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui
indiqua triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine aussi
large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil à gauche, noire
d'ombre à droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple
faisait comme une étoile de lumière: était-ce donc là le cœur de la
ville, la promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le sang
de Rome?

Déjà la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue
la rue Nationale, les deux trouées dont on a coupé l'ancienne cité de
part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre l'église et le
lourd palais Altieri, qu'on n'avait point osé jeter bas, la rue
s'étranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au delà,
devant la façade du Gesù, sur la place, le soleil recommençait,
éclatant, déroulant ses nappes dorées; tandis qu'au loin, au fond de la
rue d'Aracoeli, noyée d'ombre également, des palmiers ensoleillés
apparaissaient.

--Le Capitole, là-bas, dit le cocher.

Le prêtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout
du ténébreux couloir. Il était pénétré comme d'un frisson par ces
alternatives soudaines de chaude lumière et d'ombre froide. Devant le
palais de Venise, devant le Gesù, il lui avait semblé que toute la nuit
des jours anciens lui glaçait les épaules; puis, c'était, à chaque
place, à chaque élargissement des voies nouvelles, une rentrée dans la
lumière, dans la douceur gaie et tiède de la vie. Les coups de soleil
jaune tombaient des toitures, découpaient nettement les ombres
violâtres. Entre les façades, on apercevait des bandes de ciel très bleu
et très doux. Et il trouvait à l'air qu'il respirait un goût spécial,
encore indéterminé, un goût de fruit qui augmentait en lui la fièvre de
l'arrivée.

Malgré son irrégularité, c'est une fort belle voie moderne que le cours
Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville
quelconque, aux vastes bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant
la Chancellerie, le chef-d'œuvre de Bramante, le monument type de la
Renaissance romaine, son étonnement revint, son esprit retourna aux
palais qu'il venait déjà d'entrevoir, à cette architecture nue,
colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils à des
hôpitaux ou à des prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les
fameux palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence
extérieure. C'était évidemment fort beau, il finirait par comprendre,
mais il devrait y réfléchir.

Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel,
pénétra dans des ruelles tortueuses, où elle avait peine à passer. Le
calme s'était fait, le désert, la vieille ville endormie et glaciale, au
sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
rappela les plans consultés, il se dit qu'il approchait de la via
Giulia; et sa curiosité qui avait grandi, s'accrut alors jusqu'à le
faire souffrir, désespéré de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de
suite davantage. Dans l'état de fièvre où il était depuis son départ,
les étonnements qu'il éprouvait à ne pas trouver les choses telles qu'il
les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination,
aggravaient sa passion, le jetaient au désir aigu et immédiat de se
contenter. Neuf heures sonnaient à peine, il avait toute la matinée pour
se présenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire
sur-le-champ à l'endroit classique, au sommet d'où l'on voyait Rome
entière, étalée sur les sept collines? Quand cette pensée fut entrée en
lui, elle le tortura, il finit par céder.

Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui
crier la nouvelle adresse:

--A San Pietro in Montorio.

D'abord, l'homme s'étonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son
fouet, il indiqua que c'était là-bas, au loin. Enfin, comme le prêtre
insistait, il se remit à sourire complaisamment, avec un branle amical
de la tête. Bon, bon! il voulait bien, lui.

Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du dédale des
rues étroites. On en suivit une, étranglée entre de hauts murs, où le
jour descendait comme au fond d'une tranchée. Puis, au bout, il y eut
une rentrée soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique
pont de Sixte IV, tandis qu'à droite et à gauche s'étendaient les
nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des constructions
récentes. De l'autre côté, le Transtévère lui aussi était éventré; et la
voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur
de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernière fois, le cocher
eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale.

--Via Garibaldi.

Le cheval avait dû ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience
enfantine, se retournait pour voir, à mesure que la ville, derrière lui,
s'étendait et se découvrait davantage. La montée était longue, des
quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis,
dans l'émotion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva qu'il
gâtait la satisfaction de son désir, en l'émiettant ainsi, à cette
conquête lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en
plein front, Rome entière vue d'un regard, la ville sainte ramassée,
embrassée d'une seule étreinte. Et il eut la force de ne plus se
retourner, malgré l'élan de tout son être.

En haut, il y a une vaste terrasse. L'église San Pietro in Montorio se
trouve là, à l'endroit où saint Pierre, dit-on, fut crucifié. La place
est nue et rousse, cuite par les grands soleils d'été; pendant qu'un peu
plus loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola
tombent à gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale,
dans une éternelle fraîcheur. Et, le long du parapet qui borde la
terrasse, à pic sur le Transtévère, s'alignent toujours des touristes,
des Anglais minces, des Allemands carrés, béants d'admiration
traditionnelle, leur Guide à la main, qu'ils consultent, pour
reconnaître les monuments.

Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la
banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger près
des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son siège, au
plein soleil, la tête basse comme son cheval, tous deux résignés
d'avance à la longue station accoutumée.

Et Pierre, déjà, regardait de toute sa vue, de toute son âme, debout
contre le parapet, dans son étroite soutane noire, les mains nues et
serrées nerveusement, brûlantes de sa fièvre. Rome, Rome! la Ville des
Césars, la Ville des Papes, la Ville éternelle qui deux fois a conquis
le monde, la Ville prédestinée du rêve ardent qu'il faisait depuis des
mois! elle était là enfin, il la voyait! Des orages, les jours
précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d'août. Cette admirable
matinée de septembre fraîchissait dans le bleu léger du ciel sans tache,
infini. Et c'était une Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui
semblait s'évaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleuâtre
flottait sur les toits des bas quartiers, mais à peine sensible, d'une
délicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains
se perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d'abord, il ne
voulait s'arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome entière, au
colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol fait de la poussière
des générations. Chaque siècle en avait renouvelé la gloire, comme sous
la sève d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui
faisait battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première
rencontre, c'était qu'il trouvait Rome telle qu'il la désirait, matinale
et rajeunie, d'une gaieté envolée, immatérielle presque, toute souriante
de l'espoir d'une vie nouvelle, à cette aube si pure d'un beau jour.

Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains
toujours serrées et brûlantes, revécut en quelques minutes les trois
dernières années de sa vie. Ah! quelle année terrible, la première,
celle qu'il avait passée au fond de sa petite maison de Neuilly, portes
et fenêtres closes, terré là comme un animal blessé qui agonise! Il
revenait de Lourdes l'âme morte, le cœur sanglant, n'ayant plus en lui
que de la cendre. Le silence et la nuit s'étaient faits sur les ruines
de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'écoulèrent, sans
qu'il entendît ses veines battre, sans qu'une lueur se levât, éclairant
les ténèbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait
d'avoir le courage de se reprendre à l'existence, au nom de la raison
souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'était-il
pas plus résistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
tranquillement à ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter
la soutane, fidèle à un amour unique et par dégoût du parjure, pourquoi
ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise à un prêtre,
l'astronomie ou l'archéologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mère
sans doute, une immense tendresse éperdue que rien n'avait assouvie
encore, qui se désespérait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'était
la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie restée vive, dans la
haute dignité de sa raison reconquise.

Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit
en relations avec un vieux prêtre, l'abbé Rose, vicaire à
Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au
fond du rez-de-chaussée humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois
pièces transformées en asile, pour les petits enfants abandonnés, qu'il
ramassait dans les rues voisines. Et, dès ce moment, sa vie changea, un
intérêt nouveau et tout-puissant y était entré, il devint l'aide peu à
peu passionné du vieux prêtre. Le chemin était long, de Neuilly à la rue
de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il
se dérangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le
soir. Les trois pièces ne suffisant plus, il avait loué le premier
étage, il s'y était réservé une chambre, où il finit par coucher
souvent; et toutes ses petites rentes passaient là, dans ce secours
immédiat donné à l'enfance pauvre; et le vieux prêtre, ravi, touché aux
larmes de ce jeune dévouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en
pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu.

La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre alors la connut,
vécut chez elle, avec elle, pendant deux années. Cela commença par ces
petits êtres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charité des voisins
lui amenait, maintenant que l'asile était connu du quartier: des
garçonnets, des fillettes, des tout petits tombés à la rue, pendant que
les pères et les mères travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le
père avait disparu, la mère se prostituait, l'ivrognerie et la débauche
étaient entrées au logis avec le chômage; et c'était la nichée au
ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé, les
autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne,
sous les roues d'un fardier, il avait retiré deux petits garçons, deux
frères, qui ne purent même lui donner une adresse, venus ils ne savaient
d'où. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un
petit ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et qui
pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là. Et, plus tard,
forcément, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbutés du nid, il
remonta aux parents, il fut amené à pénétrer de la rue dans les bouges,
s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant, éperdu
d'angoisse terrifiée et de charité vaine.

Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de la déchéance et
de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant
ces deux années qui bouleversèrent son être! Dans ce quartier
Sainte-Marguerite, au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif,
si courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides, des
ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une humidité de cave,
où croupissait, où agonisait, empoisonnée, toute une population de
misérables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les
ordures amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement, tombé
à la saleté, à la promiscuité la plus basse. Des vitres manquaient, le
vent faisait rage, la pluie entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le
carreau nu, sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge, une
vie de bête qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de
l'instinct et de la rencontre. Là dedans, en tas, tous les sexes, tous
les âges, l'humanité revenue à l'animalité par la dépossession de
l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de
dents les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y était
cette dégradation de la créature humaine, non plus le libre sauvage qui
allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forêts primitives,
mais l'homme civilisé retourné à la brute, avec toutes les tares de sa
déchéance, souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des
raffinements d'une cité reine du monde.

Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire. Au début, il y
avait eu de la jeunesse, de la gaieté, la loi du travail acceptée
courageusement. Puis, la lassitude était venue: toujours travailler pour
ne jamais être riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des soins du
ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au
hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait
le reste. Plus souvent encore, le chômage était le grand coupable: il ne
se contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le courage,
il habitue à la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident,
les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfiévré
d'action, de trouver la moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre
en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même réussi à
être accepté pour balayer les rues, car l'emploi est recherché, il y
faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pavé de la grande
ville où resplendissent, où retentissent les millions, un homme qui
cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange
pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'était
la famine noire, l'abrutissement, puis la révolte, tous les liens
sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur
faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont
cinquante années de dur labeur avaient usé les membres, sans qu'il pût
mettre un sou de côté, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir,
au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où, ne travaillant
plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir à l'hôpital.
D'autres disparaissaient, ignorés, emportés dans le flot boueux de la
rue. Un matin, au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie,
Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis une semaine, et
dont les rats avaient dévoré le visage.

Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda. L'hiver, les
souffrances des misérables deviennent atroces, dans les taudis sans feu,
où la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert
de glace, toutes sortes d'industries sont forcées de chômer. Dans les
cités des chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en vont
pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés par de brusques
rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq
et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas
mangé depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la chambre
d'épouvante, où une mère venait de se suicider avec ses cinq petits, de
désespoir et de faim, un drame de la misère dont tout Paris allait
frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout
avait dû être vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que
le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse à moitié vide,
la mère était tombée en allaitant son dernier né, un nourrisson de trois
mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se
tendaient les lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur éternel
sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons, plus âgés, l'un
s'était anéanti, la tête entre les mains, accroupi contre le mur,
pendant que l'autre avait agonisé par terre, en se débattant, comme s'il
s'était traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins
accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le
père ne trouvant pas de travail, glissant à la boisson peut-être, le
propriétaire las d'attendre, menaçant le ménage d'expulsion, et la mère
perdant la tête, voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle,
pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pavé.
Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misérable
rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi
qu'un bœuf assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un tel
cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait.

Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans l'abandon et dans la
faim, Pierre l'avait emporté au fond de ses oreilles, au fond de son
cœur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce
possible, une abomination pareille, un dénuement si complet, la misère
noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la
rue? Quoi! d'un côté de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices
satisfaits, des vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une
pauvreté acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les mères se
tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus à donner que
le sang de leurs mamelles taries! Et une révolte le souleva, il eut un
instant conscience de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon
faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux
parents, prolonger les souffrances des vieux? L'édifice social était
pourri à la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang.
Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour
reconstruire le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la
cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de la misère
sûrement mortel, qu'il comprit les violents, prêt lui-même à accepter
l'ouragan dévastateur et purificateur, la terre régénérée par le fer et
le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
pour assainir les villes maudites.

Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter, monta le gronder
paternellement. C'était un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis.
Désespérer, grand Dieu! quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine
maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que
fût le mal, on en viendrait tout de même bien vite à bout, le jour où
l'on retournerait en arrière, à l'époque d'humilité, de simplicité et de
pureté, lorsque les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle
délicieuse peinture il faisait de la société évangélique, dont il
évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille, comme si elle devait
se réaliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire à
ce beau conte consolateur, dans son besoin d'échapper au cauchemar
affreux de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les jours
suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre chérissait,
abondant toujours en nouveaux détails, parlant du règne prochain de
l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme
qui était certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.

Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La pratique de la
charité, dans ce quartier pauvre, l'avait amené à un attendrissement
immense: son cœur défaillait, éperdu, meurtri de cette misère qu'il
désespérait de jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il
sentait parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce
besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en lui, imaginant
des soulagements chimériques, attendant une aide des puissances
inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalité des faits, acheva
de le jeter au désir croissant du salut par l'amour. Il était grand
temps de conjurer l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre
fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à
disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction où il était
que l'injustice se trouvait à son comble, que l'heure vengeresse allait
sonner où les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut dès
lors à rêver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle que Jésus
l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent: était-ce possible,
ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le
ramener à la jeunesse, à la candeur du christianisme primitif? Il
s'était mis à l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement
menait grand bruit depuis quelques années; et, dans son amour
frissonnant des misérables, préparé comme il l'était au miracle de la
fraternité, il perdait peu à peu les scrupules de son intelligence, il
se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit,
en cette certitude que le catholicisme, épuré, ramené à ses origines,
pouvait être l'unique pacte, la loi suprême qui sauverait la société
actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle était menacée. Deux
années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté par toute
cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et l'âme inquiète pourtant
devant l'éternel besoin du divin qui tourmente la créature, un cri était
monté en lui, du plus profond de son être: une religion nouvelle! une
religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion nouvelle, ou
plutôt cette religion renouvelée, qu'il croyait avoir découverte, dans
un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule
autorité morale debout, la lointaine organisation du plus admirable
outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des peuples.

Durant cette période de lente formation que Pierre traversa, deux
hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent une grande influence sur lui.
Une bonne œuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un
évêque, dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense de toute
une vie d'admirable charité, malgré la sourde opposition de son
entourage qui flairait chez le prélat français un esprit libre,
gouvernant en père son diocèse; et Pierre s'enflamma davantage au
contact de cet apôtre, de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et
bons, tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais la
rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des
associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus décisive pour son
apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, à la face
longue et noble, gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait
indiquer l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un des
agitateurs les plus actifs du socialisme catholique français. Il
possédait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontât
que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emporté déjà
près de la moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer
des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en matière de
socialisme chrétien; et il ne semblait guère, non plus, que le succès
l'encourageât. Seulement, cela lui avait servi à se faire nommer député,
et il parlait à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il
conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait des réunions, faisait
des conférences, se donnait surtout au peuple, dont la conquête,
disait-il dans l'intimité, pouvait seule assurer le triomphe de
l'Église. Et il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui
admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait dépourvu, un
esprit d'organisation, une volonté militante un peu brouillonne, tout
entière appliquée à recréer en France la société chrétienne. Le jeune
prêtre apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand même
le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse des nécessités
politiques, allait droit à la cité future du bonheur universel; tandis
que le vicomte avait la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale
de 89, en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la
colère de la démocratie.

Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte n'avait vécu si
absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brûla de la
passion de son apostolat. Ce peuple misérable qu'il visitait, ces hommes
sans travail, ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la
certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait naître,
pour faire cesser une injustice dont le monde révolté allait violemment
mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du
christianisme primitif, il était résolu à y travailler, à la hâter de
toutes les forces de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne
croyait toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles. Mais un
espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore faire du bien, en
prenant en main l'irrésistible mouvement démocratique moderne, afin
d'éviter aux nations la catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était
calmée, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile au
cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs. Il agissait, il
souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait rapporté de Lourdes; et,
comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le
dévorait plus. C'était avec la sérénité d'un simple devoir accompli
qu'il continuait à dire sa messe. Même il finissait par penser que le
mystère qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les dogmes
n'étaient en somme que des symboles, des rites nécessaires à l'enfance
de l'humanité, et dont on se débarrasserait plus tard, lorsque
l'humanité grandie, épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la
vérité nue.

Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion de crier tout
haut sa croyance, s'était trouvé un matin à sa table, écrivant un livre.
Cela était venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de
son cœur, en dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il
ne dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres: _la Rome
nouvelle_. Et cela disait tout, car n'était-ce pas de Rome, l'éternelle
et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorité
existante se trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la
terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique. En deux mois, il
écrivit ce livre, qu'il préparait depuis un an sans en avoir conscience,
par ses études sur le socialisme contemporain. C'était en lui comme un
bouillonnement de poète, il lui semblait parfois rêver ces pages, tandis
qu'une voix intérieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il
lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes écrites la veille,
celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en
disant que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné, et
qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes
pourtant, qu'on aurait chantées dans les ateliers. Quant à monseigneur
Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touché
profondément du souffle ardent de charité qui sortait de chaque page, il
commit même l'imprudence d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en
l'autorisant à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était
cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de l'Index allait
frapper d'interdiction, c'était pour la défense de cette œuvre que le
jeune prêtre venait d'accourir à Rome, plein de surprise et
d'enthousiasme, tout enflammé du désir de faire triompher sa foi, résolu
à plaider sa cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était
convaincu d'avoir exprimé simplement les idées.

Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années dernières, il n'avait
pas bougé, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rêvée et
tant souhaitée. Derrière lui, des arrivées et des départs brusques de
voitures se succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq minutes
marquées dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre
attendaient complaisamment, la tête basse sous le grand soleil, qui
chauffait la valise restée seule sur la banquette. Et lui semblait
s'être aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé, immobile et
fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri après Lourdes,
son visage s'était fondu. Depuis que sa mère l'emportait de nouveau, le
grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait à son père,
semblait décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte, le
menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son âme,
qui brûlait aussi dans la flamme charitable des yeux.

Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son
livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rêve! Si, d'abord,
l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voilée de l'admirable
matinée, il distinguait maintenant des détails, il s'arrêtait à des
monuments. Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des plans et dans des
collections de photographies. Là, sous ses pieds, le Transtévère
s'étendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons
rougeâtres, dont les tuiles mangées de soleil cachaient le cours du
Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée
ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette vue à vol
d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines, une houle presque
insensible au milieu de la mer élargie des façades. Là-bas, à droite,
se détachant en violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts
Albains, c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées
parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné, qu'une
ligne de cyprès bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrière, se
perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, pâlis dans la
poussière d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits
dômes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en
face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que, sur les
hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de lumière, qu'une confusion
de blocs blanchâtres, striés de petites raies brunes, sans doute des
constructions récentes, pareilles à une carrière de pierres abandonnée.
Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir. Il dut
s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le
campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, là-bas, cette tour carrée,
si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et,
à gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable à la longue façade
du palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un jaune dur,
plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières. Mais, comme il
achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de
la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dôme de
Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure; et, dans
le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un bleu de ciel si léger,
qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre
qui le surmonte, toute blanche et éblouissante de clarté, était comme
suspendue.

Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout
de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, à la grâce
fière des monts de la Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont
la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait par
échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un désert de mort, d'un
vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse
et ronde du tombeau de Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne
pâle indiquait l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs semaient
l'herbe rase, dans la poussière des mondes écroulés. Et il ramenait ses
regards, et c'était la ville de nouveau, le pêle-mêle des édifices, au
petit bonheur de la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa
loggia tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse.
Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait être celle du
Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient les murs reblanchis de
Saint-Paul hors les Murs, pareils à ceux d'une grange colossale, les
statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses
comme des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du Gesù, celui
de Saint-Charles, celui de Saint-André de la Vallée, celui de Saint-Jean
des Florentins; puis, tant d'autres édifices encore, resplendissants de
souvenirs, le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la villa
Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse du Pincio où
blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages
de la villa Borghèse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes.
Vainement il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait,
très doux, commençait pourtant à dissiper les buées matinales. Sur les
lointains vaporeux, des quartiers entiers se dégageaient avec vigueur,
tels que des promontoires, dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi
l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche
éclatait, une rangée de vitres jetait des flammes, un jardin étalait une
tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le
pêle-mêle des rues, des places, les îlots sans fin, semés en tous sens,
s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que
de hautes fumées blanches, montées des toits, traversaient avec lenteur
l'infinie pureté du ciel.

Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa plus qu'à
trois points de l'horizon immense. Là-bas, la ligne de cyprès minces qui
frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait,
derrière, que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés,
rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les voir se dresser
comme des fantômes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la
matinée splendide. Puis, ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là
le dôme était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal,
couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le
roi géant, régnant sur la ville, vu de partout, éternellement. Puis, il
reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais
du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée
de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome, avec ses continuels
bouleversements, ses résurrections successives, était là pour lui, dans
ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient,
par-dessus le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un entassement de
palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la
splendeur impériales; la Rome papale, victorieuse au moyen âge,
maîtresse du monde, faisant peser sur la chrétienté cette église
colossale de la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si froid,
lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative bureaucratique et
fâcheuse, d'un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, qu'il
aurait fallu laisser au rêve de l'avenir. Cette sensation presque
pénible d'un présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas
s'arrêter à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en
construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement près de
Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, à lui, il l'avait
rêvée, et il la rêvait encore, même en face du Palatin anéanti dans la
poussière des siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre
endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf et repeint,
régnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de
toutes parts, éventrant la vieille ville aux toits roux, éclatante sous
le clair soleil matinal.

_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit à flamboyer devant
Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revécut son livre, après
avoir revécu sa vie. Il l'avait écrit d'enthousiasme, utilisant les
notes amassées au hasard; et la division en trois parties s'était tout
de suite imposée: le passé, le présent, l'avenir.

Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme primitif,
de la lente évolution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme
actuel. Il démontrait que, sous toute évolution religieuse, se cache une
question économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle lutte n'a
jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immédiatement
après la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la propriété
se crée, la lutte des classes éclate. Il y a des riches et il y a des
pauvres: dès lors naît la question sociale. La transition avait été
brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres,
se rappelant encore l'âge d'or de la vie nomade, souffrirent et
réclamèrent avec d'autant plus de violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes
ne sont que des révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui
disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent
tous les maux, en punition de leur injustice et de leur dureté. Jésus
lui-même n'est que le dernier d'eux, et il apparaît comme la
revendication vivante du droit des pauvres. Les prophètes, socialistes
et anarchistes, avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la
destruction du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte également
aux misérables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace
contre la richesse, contre la propriété; et, si l'on entendait par le
Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette
terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de la vie
pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne, tel qu'il semble
avoir été réalisé après lui, par ses disciples. Pendant les trois
premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une
véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors
les femmes. Les apologistes et les premiers pères de l'Église en font
foi, le christianisme n'était alors que la religion des humbles et des
pauvres, une démocratie, un socialisme, en lutte contre la société
romaine. Et, quand celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle
succomba sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers,
plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de
termites des chrétiens. La question d'argent est toujours à la base.
Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme,
triomphant enfin, grâce aux conditions historiques, sociales et
humaines, fut déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa
victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et les
puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels sophismes, les
pères de l'Église en arrivent à découvrir dans l'Évangile de Jésus la
défense de la propriété. Il y avait là pour le christianisme une
nécessité politique de vie, il n'est devenu qu'à ce prix le
catholicisme, l'universelle religion. Dès lors, la redoutable machine
s'érige, l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les puissants,
les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui
n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, à qui l'on
enseigne la résignation et l'obéissance, en leur réservant le Royaume
futur, la compensation divine et éternelle. Monument admirable, qui a
duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse de l'au-delà, sur
cette soif inextinguible d'immortalité et de justice dont l'homme est
dévoré.

Cette première partie de son livre, cette histoire du passé, Pierre
l'avait complétée par une étude à grands traits du catholicisme jusqu'à
nos jours. C'était d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à
Rome par un coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui
avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les premiers
papes, de simples chefs d'associations funéraires, c'était le lent
avènement de la papauté toute-puissante, en continuelle lutte de
conquête dans le monde entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire
son rêve de domination universelle. Au moyen âge, avec les grands papes,
elle crut un instant toucher au but, être la maîtresse souveraine des
peuples. La vérité absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la
terre, régnant sur les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme
Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition totale et
démesurée, d'une logique parfaite, a été remplie par Auguste, empereur
et pontife, maître du monde; et, renaissant toujours des ruines de la
Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté les papes,
c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir
s'étant dédoublé après l'effondrement de l'empire romain, il fallut
partager, laisser à l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant
sur lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le peuple
était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur, au nom de Dieu, et
pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication était
l'arme terrible, souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la
possession réelle et définitive de l'empire. En somme, entre le pape et
l'empereur, l'éternelle querelle a été le peuple qu'ils se disputaient,
la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de
sourds grondements disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On
disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'Église aidait
vraiment à la civilisation, rendait des services à l'humanité, répandait
d'abondantes aumônes. Toujours, le rêve ancien de la communauté
chrétienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses
amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres, un tiers pour les
pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée, l'existence rendue possible
aux fidèles sans désirs terrestres, en attendant les satisfactions
inouïes du ciel? Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi
trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or régnera,
au milieu de la résignation et de l'obéissance de tous!

Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par les plus grands
dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen âge. La Renaissance
faillit l'emporter dans son luxe et son débordement, dans le
bouillonnement de sève vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée,
laissée pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore étaient
les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait
commencer à se délier. La Réforme avait éclaté comme une protestation de
la raison et de la justice, un rappel aux vérités méconnues de
l'Évangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du concile de
Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut
alors l'entrée de la papauté dans deux siècles de paix et d'effacement,
car les solides monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe
pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de
l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que
comme un maître de cérémonie, chargé de certains rites. Un
déséquilibrement s'était produit dans la possession du peuple: si les
rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir à intervenir,
quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement des États. Jamais Rome
n'a été moins près de réaliser son rêve séculaire de domination
universelle. Et, quand la Révolution française éclata, on put croire que
la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté,
dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué sur les nations.
Aussi quelle inquiétude première, quelle colère, quelle défense
désespérée, au Vatican, contre l'idée de liberté, contre ce nouveau
credo de la raison libérée et de l'humanité rentrant en possession
d'elle-même! C'était le dénouement apparent de la longue lutte entre
l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur
disparaissait, et le peuple, libre désormais de disposer de lui,
prétendait échapper au pape, solution imprévue où paraissait devoir
crouler tout l'antique échafaudage du catholicisme.

Pierre terminait ici la première partie de son livre, par un rappel du
christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le
triomphe des riches et des puissants. Cette société romaine que Jésus
était venu détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles, dans son
œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand
on constatait qu'après dix-huit cents ans d'Évangile, le monde
s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques véreuses, les désastres
financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgés de
richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient de faim!
Tout le salut des misérables était à recommencer. Mais ces choses
terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charité, si
noyées d'espérance, qu'elles y avaient perdu leur danger
révolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son
livre n'était que le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème,
où brûlait l'unique amour du prochain.

Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent, l'étude de la
société catholique actuelle. Là, Pierre avait fait une peinture affreuse
de la misère des pauvres, de cette misère d'une grande ville, qu'il
connaissait, dont il saignait pour en avoir touché les plaies
empoisonnées. L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité
devenait impuissante, la souffrance était si épouvantable, que tout
espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait contribué à tuer la
foi en lui, n'était-ce pas le spectacle monstrueux de la chrétienté,
dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de
vengeance? Et tout de suite, après ce tableau d'une civilisation
pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution
française, à l'immense espérance que l'idée de liberté avait apportée au
monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libéral,
s'était chargé de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la
liberté, décidément, après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir
donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine politique, une
désillusion commence. En tout cas, si le troisième état se déclare
satisfait, depuis qu'il règne, le quatrième état, les travailleurs,
souffrent toujours et continuent à réclamer leur part. On les a
proclamés libres, on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont
en somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous
leur servitude économique, que la liberté de mourir de faim. Toutes les
revendications socialistes sont nées de là, le problème terrifiant dont
la solution menace d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors
entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde
antique, pour faire place au salariat, la révolution fut immense; et,
certainement, l'idée chrétienne était un des facteurs puissants qui ont
détruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat
par autre chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux
bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir
une action nouvelle? Cet avènement prochain et fatal de la démocratie,
c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la
société de demain qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la
papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si elle ne
voulait pas disparaître du monde, comme un rouage devenu décidément
inutile.

De là naissait la légitimité du socialisme catholique. Lorsque, de
toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple
à coups de solutions, l'Église devait apporter la sienne. Et c'était ici
que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait,
dans un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église catholique
n'avait rien, en son principe, de contraire à une démocratie. Il lui
suffirait même de reprendre la tradition évangélique, de redevenir
l'Église des humbles et des pauvres, le jour où elle rétablirait
l'universelle communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique, et
si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le
christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obéir à la
nécessité de se défendre pour vivre, en sacrifiant de sa pureté
première; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes
dirigeantes condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables,
elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se
purifierait des compromissions politiques qu'elle a dû subir. En tous
temps, l'Église, sans renoncer en rien à son absolu, a su plier devant
les circonstances: elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère
simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend avec patience, même
pendant des siècles, la minute où elle redeviendra la maîtresse du
monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise
qui se préparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la
possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction ont fait de
lui une force, un être de conscience et de volonté réclamant sa part,
tous les gouvernants veulent le gagner, régner par lui et même avec lui,
s'il le faut. Le socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de
règne; et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur trône, les
chefs bourgeois des républiques inquiètes, les meneurs ambitieux qui
rêvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'État capitaliste est un
retour au monde païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser
l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois
de l'offre et de la demande, le salaire calculé sur le strict nécessaire
dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux
grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération,
pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions continuent, les
systèmes se croisent, les bonnes volontés s'épuisent à tenter des
remèdes impuissants. C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé
des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme
catholique, aussi ardent que le socialisme révolutionnaire, est entré à
son tour dans la bataille, en tâchant de vaincre.

Alors, toute une étude suivait des longs efforts du socialisme
catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui frappait surtout, c'était
que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, dès qu'elle se
livrait sur une terre de propagande, encore non conquise complètement au
christianisme. Par exemple, dans les nations où celui-ci se trouvait en
présence du protestantisme, les prêtres luttaient pour la vie avec une
passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du
peuple, à coups de hardiesses, de théories audacieusement démocratiques.
En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler
parla un des premiers de frapper les riches de contributions, créa plus
tard une vaste agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à
des associations et à des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur
Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les évêques,
maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes
démocrates, qu'ils espèrent convertir sans doute au jour du partage. En
Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur, le cardinal
Manning remporta des victoires considérables, prit la défense des
ouvriers pendant une grève fameuse, détermina un mouvement populaire que
signalèrent de fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique,
aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de
pleine démocratie, qui a forcé des évêques tels que monseigneur Ireland
à se mettre à la tête des revendications ouvrières: toute une Église
nouvelle semble là en germe, confuse encore et débordante de sève,
soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore du christianisme rajeuni
de demain. Et, si l'on passe ensuite à l'Autriche et à la Belgique,
nations catholiques, on voit que, chez la première, le socialisme
catholique se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde, il
n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement s'arrête et même
disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne et à l'Italie, ces vieilles
terres de foi, l'Espagne toute aux violences des révolutionnaires, avec
ses évêques têtus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme
aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition, sans
initiative possible, réduite au silence et au respect, autour du
Saint-Siège. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout
une lutte d'idées. La guerre, en somme, s'y menait contre la Révolution,
et il semblait qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des
temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était ainsi que la
question des corporations ouvrières était devenue l'affaire unique,
comme la panacée à tous les maux des travailleurs. Mais on était loin de
s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence de
l'État, qui préconisaient une action purement morale, voulaient les
corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients,
résolus à l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre,
reconnues et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la Choue
avait particulièrement mené une ardente campagne, par la parole, par la
plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin
était de n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement
sur le cas de savoir si les corporations devaient être ouvertes ou
fermées. A l'entendre, le sort de la société était là, la solution
paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait
tout emporter. Au fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait
fini par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque d'accord,
l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses étaient faites,
des sociétés coopératives de consommation, des sociétés d'habitations
ouvrières, des banques populaires, des retours plus ou moins déguisés
aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que, de jour en jour, au
milieu de la confusion de l'heure présente, dans le trouble des âmes et
dans les difficultés politiques que traversait le pays, le parti
catholique militant sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude
aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du monde.

Justement, la deuxième partie du livre finissait par un tableau du
malaise intellectuel et moral où se débat cette fin de siècle. Si la
masse des travailleurs souffre d'être mal partagée et exige que, dans un
nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble
que l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la laissent
sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est la fameuse
banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-même.
Les esprits que dévore le besoin de l'absolu, se lassent des
tâtonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vérités
prouvées; ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur faut une
synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir en paix; et, brisés,
ils retombent à genoux sur la route, éperdus à la pensée qu'ils ne
sauront jamais tout, préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un
acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre
soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée séculaire que
nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une éternité de
jouissances. Elle n'en est qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour
chacun, que la solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple
facteur du travail universel; et comme l'on comprend la révolte des
cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé de beaux anges, plein de
lumière, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on
les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et
avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter l'abomination
de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pensée du néant, et
échapper à l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin
dans l'inébranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la
solution heureuse de tous les problèmes de la destinée! Ce rêve, les
peuples le rêveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, à
cette fin de siècle, par suite du surmenage des esprits, par suite
également du trouble profond où est l'humanité, grosse d'un monde
prochain, le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté
d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une
justice supérieure. Les religions peuvent disparaître, le sentiment
religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Une religion
nouvelle! une religion nouvelle! et n'était-ce pas le vieux catholicisme
qui, dans cette terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce
miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir en une
toute jeune et immense floraison?

Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre avait dit, en
phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait être l'avenir, ce catholicisme
rajeuni, apportant aux nations agonisantes la santé et la paix, l'âge
d'or oublié du christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un
portrait attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le prédestiné
chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué, il l'avait vu ainsi,
dans son désir brûlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin à la
misère. Ce n'était pas un portrait d'étroite ressemblance, mais le
sauveur nécessaire, l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence
larges, tels qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents,
étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation
religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles, le long épiscopat à
Pérouse. Dès que Léon XIII est pape, dans la difficile situation laissée
par Pie IX, se révèle la dualité de sa nature, le gardien inébranlable
du dogme, le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi
loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne,
il remonte, par delà la Renaissance, au moyen âge, il restaure dans les
écoles catholiques la philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint
Thomas d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la sorte à
l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes les puissances,
s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activité
extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège avec l'Allemagne, se
rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amitié de
l'Angleterre, écrire à l'empereur de la Chine pour lui demander de
protéger les missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard, il
interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la République. Dès
le début, une pensée se dégage, la pensée qui fera de lui un des grands
papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pensée séculaire de la
papauté, la conquête de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du
monde. Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de
l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour la rendre
invincible, dans la lutte sociale qui se prépare. En Russie, il tâche de
faire reconnaître l'autorité morale du Vatican; en Angleterre, il rêve
de désarmer l'Église anglicane, de l'amener à une sorte de trêve
fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées, dont son
cœur de père sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne
disposerait-elle pas, le jour où elle régnerait sans conteste sur les
chrétiens de la terre entière?

Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII. Encore évêque de
Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale, où se montrait un vague
socialisme humanitaire. Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change
d'opinion, foudroie les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les
faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains
des ennemis du catholicisme. Il écoute les évêques populaires des pays
de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire
l'excommunication dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers du
travail, défend de mettre à l'index les livres hardis des écrivains
catholiques socialistes. Cette évolution vers la démocratie se retrouve
dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution
des États; _Libertas_, sur la liberté humaine; _Sapientiæ_, sur les
devoirs des citoyens chrétiens; _Rerum novarum_, sur la condition des
ouvriers; et c'est particulièrement cette dernière qui semble avoir
rajeuni l'Église. Le pape y constate la misère imméritée des
travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop
réduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqué par la
faim est injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner
l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme en fortune
pour quelques-uns la misère du plus grand nombre. Forcé de rester vague
sur les questions d'organisation, il se borne à encourager le mouvement
corporatif, qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir
ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en sa place
souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par
l'antique respect dû à la famille et à la propriété. Mais cette main
secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux
humbles et aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle
alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la terre? Désormais,
le peuple savait qu'il n'était pas abandonné. Et, dès lors, dans quelle
gloire était monté Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé
épiscopal avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une foule
immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyées par
tous les souverains!

Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel, ce qu'il
croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans
sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinément qu'au
premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là
une simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques, et
qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui, était convaincu que, si
jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait à la perte du pouvoir
temporel cet élargissement de son autorité, cette splendeur pure de
toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes
et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome,
depuis quinze siècles! Au quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il
ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le
pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cité passe au
Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus tard que Charlemagne
reconnaît les faits accomplis, en donnant formellement au pape les États
de l'Église. La guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance
spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas
déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe en armes, la papauté reine
d'un lambeau de territoire, où elle serait exposée à toutes les
vexations, où elle ne pourrait être maintenue que par une armée
étrangère? Que deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute?
et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute, dégagée de
tout souci terrestre, régnant sur le monde des âmes! Aux premiers temps
de l'Église, la papauté, de locale, de purement romaine, s'est peu à peu
catholicisée, universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté
entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord le sénat
romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de nos jours par être la
plus universelle de nos assemblées, dans laquelle siègent des membres de
toutes les nations. Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi
sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorité
internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libérée des intérêts
monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité, par-dessus même la
notion de patrie? La solution tant cherchée, au milieu de si longues
guerres, est sûrement là: ou donner la royauté temporelle du monde au
pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant de
Dieu, souverain absolu et infaillible par délégation divine, il ne peut
que rester dans le sanctuaire, si, déjà maître des âmes, il n'est pas
reconnu par tous les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des
rois.

Mais quelle étrange aventure que cette poussée nouvelle de la papauté
dans le champ ensemencé par la Révolution française, ce qui l'achemine
peut-être vers la domination dont la volonté la tient debout depuis tant
de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les rois sont abattus;
et, puisque le peuple est libre désormais de se donner à qui bon lui
semble, pourquoi ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que
subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le terrain
économique, le parti libéral semble vaincu. Les travailleurs, mécontents
de 89, se plaignent de leur misère aggravée, s'agitent, cherchent le
bonheur désespérément. D'autre part, les régimes nouveaux ont accru la
puissance internationale de l'Église, les membres catholiques sont en
nombre dans les parlements des républiques et des monarchies
constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser
cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de banqueroute, ce
qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre
le champ illimité du mystère et de l'impossible. Et, alors, on rappelle
une prophétie qui a été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour
où elle marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni les
Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique, apostolique et
romaine. Les temps étaient sûrement venus, puisque le pape, donnant
congé aux grands et aux riches de ce monde, laissait à l'exil les rois
chassés du trône, pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs
sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-être quelques années
de misère affreuse, d'inquiétante confusion, d'effroyable danger social,
et le peuple, le grand muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera,
retournera au berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la
destruction menaçante des sociétés humaines.

Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée de la Rome
nouvelle, de la Rome spirituelle qui règnerait bientôt sur les peuples
réconciliés, fraternisant dans un autre âge d'or. Il y voyait même la
fin des superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe
aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux élargi,
affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction de la charité
humaine; et, encore blessé de son voyage à Lourdes, il avait cédé au
besoin de contenter son cœur. Cette superstition de Lourdes, si
grossière, n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de trop
de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement répandu et
pratiqué, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des
conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains dès lors de
trouver assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs
maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes, un
déplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait
douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparaîtrait dans
la société vraiment chrétienne de demain. Ah! cette société, cette
communauté chrétienne, c'était au désir ardent de sa prochaine venue que
toute l'œuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la
religion de justice et de vérité qu'il était, avant de s'être laissé
conquérir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres
régnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la loi
égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de la fédération
des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'être la règle
morale, le lien de charité et d'amour qui unit tous les êtres! Et
n'était-ce pas la réalisation prochaine des promesses du Christ? Les
temps allaient s'accomplir, la société civile et la société religieuse
se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et
ce serait l'âge de triomphe et de bonheur prédit par tous les prophètes,
plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un
merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le
royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la
religion nouvelle!

Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient,
sans s'apercevoir qu'il étonnait les maigres Anglais et les Allemands
trapus, défilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers
la Rome réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses
pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il l'avait dit,
trouver chez elle le remède à nos impatiences et à nos inquiétudes? Le
catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir à l'esprit du
christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le
monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi. Il revoyait
le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en lisant son livre; il entendait
le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une
armée; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la congrégation de
l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis
qu'on l'avait officieusement prévenu de venir à Rome, s'il voulait se
défendre, il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles
pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du plus pur
christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme et de courage,
il avait hâte d'être aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste
protection, en lui disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans
s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très sincèrement, il
croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant dans son œuvre d'unité
chrétienne et d'universelle paix?

Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis près
d'une heure, il était là, ne parvenant pas à rassasier sa vue de la
grandeur de Rome, qu'il aurait voulu posséder tout de suite, dans
l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à
l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était une expérience
encore, après Lourdes, et plus grave, décisive, dont il sentait bien
qu'il sortirait raffermi ou foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la
foi naïve et totale du petit enfant, mais la foi supérieure de
l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles,
travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son
besoin de certitude. Son cœur battait à ses tempes: quelle serait la
réponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se
détachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les
collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades
prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers de
fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales flottaient
encore, des voiles légers semblaient monter des rues basses, noyant les
sommets, où elles s'évaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans
fin. Il crut un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à
peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière même de ses
ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du
roi semblait s'être reculé dans une brume, si peu important avec sa
façade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus;
tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre
avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le
ciel, dominant la ville entière.

Ah! la Rome de cette première rencontre, la Rome matinale où, brûlant de
la fièvre de l'arrivée, il n'avait pas même aperçu les quartiers neufs,
de quel espoir illimité elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait
trouver là vivante, telle qu'il l'avait rêvée! Et, par ce beau jour,
pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait
ainsi, quel cri de prochaine rédemption lui paraissait monter des toits,
quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacrée, deux
fois reine du monde! C'était la troisième Rome, la Rome nouvelle, dont
la paternelle tendresse, par-dessus les frontières, allait à tous les
peuples, pour les réunir, consolés, en une commune étreinte. Il la
voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand
ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du matin, dans la candeur
passionnée de son rêve.

Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tête basse, en plein
soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas bougé. Sur la banquette, la
valise brûlait, chauffée par l'astre déjà lourd. Et il remonta dans la
voiture, en donnant de nouveau l'adresse:

--Via Giulia, palazzo Boccanera.



II


A cette heure, la rue Giulia, qui s'étend toute droite sur près de cinq
cents mètres, du palais Farnèse à l'église Saint-Jean des Florentins,
était baignée d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout à
l'autre, blanchissant le petit pavé carré de sa chaussée sans trottoirs;
et la voiture la remonta presque entièrement, entre les vieilles
demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fenêtres grillées
de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles
à des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rêvait de la border de
palais magnifiques, la rue, la plus régulière, la plus belle de Rome à
l'époque, avait servi de Corso au seizième siècle. On sentait l'ancien
beau quartier, tombé au silence, au désert de l'abandon, envahi par une
sorte de douceur et de discrétion cléricales. Et les vieilles façades se
succédaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes
grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures où
sommeillaient d'humbles commerces, installés dans des dépendances;
tandis que les passants étaient rares, d'actives bourgeoises qui se
hâtaient, de pauvres femmes en cheveux traînant des enfants, une
charrette de foin attelée d'un mulet, un moine superbe drapé de bure, un
vélocipédiste filant sans bruit et dont la machine étincelait au soleil.

Enfin, le cocher se tourna, montra un grand bâtiment carré, au coin
d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.

--Palazzo Boccanera.

Pierre leva la tête, et ce sévère logis, noirci par l'âge, d'une
architecture si nue et si massive, lui serra un peu le cœur. Comme le
palais Farnèse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait été
bâti par Antonio da San Gallo, vers 1540; même, comme pour le premier,
la tradition voulait que l'architecte eût employé, dans la construction,
des pierres volées au Colisée et au Théâtre de Marcellus. Vaste et
carrée sur la rue, la façade à sept fenêtres avait trois étages, le
premier très élevé, très noble. Et, pour toute décoration, les hautes
fenêtres du rez-de-chaussée, barrées d'énormes grilles saillantes, dans
la crainte sans doute de quelque siège, étaient posées sur de grandes
consoles et couronnées par des attiques qui reposaient elles-mêmes sur
des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entrée,
aux battants de bronze, devant la fenêtre du milieu, régnait un balcon.
La façade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont
la frise offrait une grâce et une pureté d'ornements admirables. Cette
frise, les consoles et les attiques des fenêtres, les chambranles de la
porte étaient de marbre blanc, mais si terni, si émietté, qu'ils avaient
pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et à gauche de la
porte, se trouvaient deux antiques bancs portés par des griffons, de
marbre également; et l'on voyait encore, encastrée dans le mur, à l'un
des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un
Amour qui chevauchait un dauphin, à peine reconnaissable, tellement
l'usure avait mangé le relief.

Mais les regards de Pierre venaient d'être attirés surtout par un
écusson sculpté au-dessus d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, les
armes des Boccanera, le dragon ailé soufflant des flammes; et il lisait
nettement la devise, restée intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche
noire, âme rouge. Au-dessus d'une autre fenêtre, en pendant, il y avait
une de ces petites chapelles encore nombreuses à Rome, une sainte Vierge
vêtue de satin, devant laquelle une lanterne brûlait en plein jour.

Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche
sombre et béant, lorsque le jeune prêtre, saisi de timidité, l'arrêta.

--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.

Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise à la
main, sous la voûte, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontré
âme qui vive.

C'était une cour carrée, vaste, entourée d'un portique, comme un
cloître. Sous les arcades mornes, des débris de statues, des marbres de
fouille, un Apollon sans bras, une Vénus dont il ne restait que le
tronc, étaient rangés contre les murs; et une herbe fine avait poussé
entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaïque blanche et noire.
Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu'à ce pavé moisi
d'humidité. Il régnait là une ombre, un silence, d'une grandeur morte et
d'une infinie tristesse.

Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours
quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une
ombre, il se décida à franchir une autre voûte, qui conduisait à un
petit jardin, sur le Tibre. De ce côté, la façade, tout unie, sans un
ornement, n'offrait que les trois rangées de ses fenêtres symétriques.
Mais le jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au centre,
dans un bassin comblé, avaient poussé de grands buis amers. Parmi les
herbes folles, des orangers aux fruits d'or mûrissants indiquaient seuls
le dessin des allées, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
entre deux énormes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxième
siècle, des faunes violentant des femmes, toute une effrénée bacchanale,
une de ces scènes d'amour vorace, que la Rome de la décadence mettait
sur les tombeaux; et, transformé en auge, ce sarcophage de marbre,
effrité, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large
masque tragique, scellé dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait
anciennement là une sorte de loggia à portique, une terrasse d'où un
double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais étaient
en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait déjà plus bas
que le nouveau sol, parmi des décombres, des pierres de taille
abandonnées, au milieu de l'éventrement crayeux et lamentable qui
bouleversait le quartier.

Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il
retourna dans la cour, il s'y trouva en présence d'une femme qui devait
approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, très
vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant, à la vue du prêtre, son
visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprimé comme une méfiance.

Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son
mauvais italien.

--Madame, je suis l'abbé Pierre Froment...

Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en très bon français,
avec l'accent un peu gras et traînard de l'Ile-de-France:

--Ah! monsieur l'abbé, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des
ordres.

Et, comme il la regardait, ébahi:

--Moi, je suis Française... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays,
et je n'ai pas encore pu m'y faire, à leur satané charabia!

Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait
parlé de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau,
venue à Rome à vingt-deux ans, avec une maîtresse phtisique, dont la
mort brusque l'avait laissée éperdue, comme au milieu d'un pays de
sauvages. Aussi s'était-elle donnée corps et âme à la comtesse Ernesta
Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramassée
sur le pavé pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'idée
qu'elle l'aiderait à apprendre le français. Depuis vingt-cinq ans dans
la famille, elle s'était haussée au rôle de gouvernante, tout en
restant une illettrée, si dénuée du don des langues, qu'elle n'était
parvenue qu'à baragouiner un italien exécrable, pour les besoins du
service, dans ses rapports avec les autres domestiques.

--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarité
franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il
descend ici, à chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la
contessina ont reçu de lui, hier, une lettre qui vous annonçait.

C'était, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout
arrangé pour le séjour de Pierre à Rome. De l'antique et vigoureuse race
des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse
sa sœur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis
leur nièce Benedetta, dont la mère, Ernesta, avait suivi au tombeau son
mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera,
dont le père, le prince Onofrio Boccanera, était mort, et la mère, une
Montefiori, remariée. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'était
trouvé petit parent de cette famille: son frère cadet avait épousé une
Brandini, la sœur du père de Benedetta; et c'était ainsi, à titre
complaisant d'oncle, qu'il avait séjourné plusieurs fois au palais de la
rue Giulia, du vivant du comte. Il s'était attaché à la fille de
celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fâcheux mariage, qu'elle
tâchait de faire annuler. Maintenant qu'elle était revenue près de sa
tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui écrivait souvent, il
lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
adressé celui de Pierre, et toute l'histoire était partie de là, des
lettres échangées, puis une lettre de Benedetta annonçant que l'œuvre
était dénoncée à la congrégation de l'Index, conseillant à l'auteur
d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalité au palais. Le
vicomte, aussi étonné que le jeune prêtre, n'avait pas compris; mais il
l'avait décidé à partir, par bonne politique, passionné lui-même pour
une victoire qu'à l'avance il faisait sienne. Et, dès lors, l'effarement
de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engagé
dans une aventure héroïque dont les raisons et les conditions lui
échappaient.

Victorine reprit tout d'un coup:

--Mais je vous laisse là, monsieur l'abbé... Je vais vous conduire dans
votre chambre. Où est votre malle?

Puis, lorsqu'il lui eut montré sa valise, qu'il s'était décidé à poser
par terre, en lui expliquant que, pour un séjour de quinze jours, il
s'était contenté d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle
sembla très surprise.

--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous
verrez bien.

Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer:

--Giacomo, montez ça dans la chambre rouge... Si monsieur l'abbé veut me
suivre?

Pierre venait d'être tout égayé et réconforté par cette rencontre
imprévue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce
sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'écoutait
lui conter que la princesse était sortie, et que la contessina, comme on
continuait à appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgré son
mariage, n'avait pas encore paru ce matin-là, un peu souffrante. Mais
elle répétait qu'elle avait des ordres.

L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un
escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un
cheval aurait pu les monter aisément, mais aux murs de pierre si nus,
aux paliers si vides et si solennels, qu'une mélancolie de mort tombait
des hautes voûtes.

Arrivée au premier étage, Victorine eut un sourire, en remarquant
l'émoi de Pierre. Le palais semblait inhabité, pas un bruit ne venait
des salles closes. Elle désigna simplement une grande porte de chêne, à
droite.

--Son Éminence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivière, oh! pas
le quart de l'étage seulement... On a fermé tous les salons de réception
sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et
pourquoi faire? Il faudrait du monde.

Elle continuait de monter de son pas alerte, restée étrangère, trop
différente sans doute pour être pénétrée par le milieu; et, au second
étage, elle reprit:

--Tenez! voici, à gauche, l'appartement de donna Serafina et, à droite,
voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu
chaud, où l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la
princesse reçoit ce soir. Vous verrez ça.

Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, très étroit:

--Nous autres, nous logeons au troisième... Si monsieur l'abbé veut bien
me permettre de passer devant lui?

Le grand escalier d'honneur s'arrêtait au second; et elle expliqua que
le troisième étage était seulement desservi par cet escalier de service,
qui descendait à la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre.
Il y avait là une porte particulière, c'était très commode.

Enfin, au troisième, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des
portes.

--Voici le logement de don Vigilio, le secrétaire de Son Éminence...
Voici le mien... Et voici celui qui va être le vôtre... Chaque fois que
monsieur le vicomte vient passer quelques jours à Rome, il n'en veut pas
d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
il veut. Je vous donnerai, comme à lui, une clef de la porte en bas...
Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!

Elle était entrée. Le logement se composait de deux pièces, un salon
assez vaste, tapissé d'un papier rouge à grands ramages, et une chambre
au papier gris de lin, semé de fleurs bleues décolorées. Mais le salon
faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle était
allée tout de suite aux deux fenêtres, l'une ouvrant sur les lointains
du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtévère et sur le
Janicule, de l'autre côté de l'eau.

--Ah! oui, c'est très agréable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout
près d'elle.

Giacomo, sans se presser, arriva derrière eux, avec la valise. Il était
onze heures passées. Alors, voyant le prêtre fatigué, comprenant qu'il
devait avoir très faim, après un tel voyage, Victorine offrit de lui
faire servir tout de suite à déjeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
l'après-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames
que le soir, au dîner. Il se récria, déclara qu'il sortirait, qu'il
n'allait certainement pas perdre une après-midi entière. Mais il accepta
de déjeuner, car, en effet, il mourait de faim.

Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo,
qui le servait sous les ordres de Victorine, était sans hâte. Et
celle-ci, pleine de méfiance, ne quitta le voyageur qu'après s'être
assurée qu'il ne manquait réellement de rien.

--Ah! monsieur l'abbé, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous
en faire la moindre idée. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y
habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne!

Puis, tout en mettant elle-même sur la table une assiette de figues,
elle le stupéfia, quand elle ajouta qu'une ville où il n'y avait que des
curés ne pouvait pas être une bonne ville. Cette servante incrédule, si
active et si gaie, dans ce palais, recommençait à l'effarer.

--Comment! vous êtes sans religion?

--Non, non! monsieur l'abbé, les curés, voyez-vous, ce n'est pas mon
affaire. J'en avais déjà connu un, en France, quand j'étais petite.
Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas ça pour
Son Éminence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
l'on sait, dans la maison, que je suis une honnête fille: jamais je ne
me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du
moment que j'aime bien mes maîtres et que je fais soigneusement mon
service?

Elle finit par rire franchement.

--Ah! quand on m'a dit qu'un prêtre allait venir, comme si nous n'en
avions déjà pas assez, ça m'a fait d'abord grogner dans les coins...
Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous
entendrons à merveille... Je ne sais pas à cause de quoi je vous en
raconte si long, peut-être parce que vous venez de France et peut-être
aussi parce que la contessina s'intéresse à vous... Enfin, vous
m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, et croyez-moi, reposez-vous
aujourd'hui, ne faites pas la bêtise d'aller courir leur ville, où il
n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.

Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accablé, sous la
fatigue accumulée du voyage, accrue encore par la matinée de fièvre
enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme grisé, étourdi par les
deux œufs et la côtelette mangés en hâte, il se jeta tout vêtu sur le
lit, avec la pensée de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas
sur-le-champ, il songeait à ces Boccanera, dont il connaissait en partie
l'histoire, dont il rêvait la vie intime, dans le grossissement de ses
premières surprises, au travers de ce palais désert et silencieux, d'une
grandeur si délabrée et si mélancolique. Puis, ses idées se
brouillèrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les
unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient
de leurs yeux d'énigme, en tournoyant dans l'inconnu.

Les Boccanera avaient compté deux papes, l'un au treizième siècle,
l'autre au quinzième; et c'était de ces deux élus, maîtres
tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des
terres considérables du côté de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des
objets d'art à emplir des galeries, un amas d'or à combler des caves. La
famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la
foi brûlait, dont l'épée avait toujours été au service de l'Église; la
plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi,
continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colère des
Boccanera était passée en proverbe. Et de là venaient leurs armes, le
dragon ailé soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui
jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, âme
rouge, la bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant comme un
brasier de foi et d'amour. Des légendes de passions folles, d'actes de
justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le
Boccanera qui, vers le milieu du seizième siècle, avait justement fait
bâtir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure,
démolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'était laissé baiser sur les
lèvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis
amener chez lui, les membres liés de cordes; et là, dans une grande
salle, avant de le délivrer, il le força de se confesser à un moine.
Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes,
il cria au comte de garder le poignard et de se défendre. Pendant près
d'une heure, dans une obscurité complète, au fond de cette salle
encombrée de meubles, les deux hommes se cherchèrent, s'évitèrent,
s'étreignirent, en se lardant à coups de lame. Et, quand on enfonça les
portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables
renversées, des sièges brisés, Costamagna le nez coupé, les cuisses
déchiquetées de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu
deux doigts de la main droite, les épaules trouées comme un crible. Le
miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tôt,
sur cette même rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans à
peine, la belle et passionnée Cassia, avait frappé Rome de terreur et
d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille
rivale, exécrée, que son père, le prince Boccanera, lui refusait
rudement, et que son frère aîné, Ercole, avait juré de tuer, s'il le
surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque,
elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or,
Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un
couteau en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rétablir les faits,
on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et désespérée, faisant
justice, ne voulant pas elle-même survivre à son amour, s'était jetée
sur son frère, avait saisi de la même étreinte irrésistible le meurtrier
et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouvé
les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, écrasait leurs
visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, restés d'une blancheur
de neige.

Mais c'étaient là des époques disparues. Aujourd'hui, si la foi
demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera.
Leur grande fortune aussi s'en était allée, dans la lente déchéance qui,
depuis un siècle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres
avaient dû être vendues, le palais s'était vidé, tombant peu à peu au
train médiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se
refusaient obstinément à toute alliance étrangère, glorieux de leur sang
romain resté pur. Et la pauvreté n'était rien, ils contentaient là leur
orgueil immense, ils vivaient à part, sans une plainte, au fond du
silence et de l'ombre où s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal,
Serafina, qui ne s'était pas mariée pour demeurer près de son frère; et,
Ernesta n'ayant laissé qu'une fille, il ne restait donc comme héritier
mâle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince
Dario, âgé de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postérité, les
Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient
disparaître.

Dès l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'étaient aimés d'une
passion souriante, profonde et naturelle. Ils étaient nés l'un pour
l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent être venus au monde pour
autre chose que pour être mari et femme, lorsqu'ils seraient en âge de
se marier. Le jour où, déjà près de la quarantaine, le prince Onofrio,
homme aimable très populaire dans Rome, dépensant son peu de fortune au
gré de son cœur, s'était décidé à épouser la fille de la Montefiori, la
petite marquise Flavia, dont la beauté superbe de Junon enfant l'avait
rendu fou, il était allé habiter la villa Montefiori, la seule richesse,
l'unique propriété que ces dames possédaient, du côté de Sainte-Agnès
hors les Murs: un vaste jardin, un véritable parc, planté d'arbres
centenaires, où la villa elle-même, une assez pauvre construction du
dix-septième siècle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur
ces dames, la mère presque déclassée depuis qu'elle était veuve, la
fille trop belle, les allures trop conquérantes. Aussi le mariage
avait-il été désapprouvé formellement par Serafina, très rigide, et par
le frère aîné, Pio, alors seulement camérier secret participant du
Saint-Père, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait
gardé avec son frère, qu'elle adorait pour son charme rieur, des
relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction
était devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute
une journée à la villa Montefiori. Et quelle journée délicieuse pour
Benedetta et pour Dario, âgés elle de dix ans, lui de quinze, quelle
journée, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste,
presque abandonné, avec ses pins parasols, ses buis géants, ses bouquets
de chênes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une forêt
vierge!

Ce fut une âme de passion et de souffrance que la pauvre âme étouffée
d'Ernesta. Elle était née avec un besoin de vivre immense, une soif de
soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la
citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
visage. Très ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine,
ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses
françaises, elle avait grandi cloîtrée au fond du noir palais Boccanera,
ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
en voiture, avec sa mère, au Corso et au Pincio. Puis, à vingt-cinq ans,
lasse et désolée déjà, elle contracta le mariage habituel, elle épousa
le comte Brandini, le dernier-né d'une très noble famille, très
nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
où toute une aile du second étage fut disposée pour que le jeune ménage
s'y installât. Et rien ne fut changé, Ernesta continua de vivre dans la
même ombre froide, dans ce passé mort dont elle sentait de plus en plus
sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'était d'ailleurs, de
part et d'autre, un mariage très honorable. Le comte Brandini passa
bientôt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il
était d'une religion stricte, formaliste et intolérant, et il triompha,
lorsqu'il parvint, après des intrigues sans nombre, de sourdes menées
qui durèrent dix ans, à se faire nommer grand écuyer de Sa Sainteté. Dès
lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majesté morne du Vatican
entrât dans son ménage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta,
sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fenêtres sur la rue,
recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations à des
fêtes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se
déclara prisonnier, ce fut le sépulcre, rue Giulia. On ferma la grande
porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil;
et, pendant douze années, on ne passa que par le petit escalier, donnant
sur la ruelle. Défense également d'ouvrir les persiennes de la façade.
C'était la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tombé à
une immobilité de mort; et une réclusion totale, plus de réceptions, de
rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se
glissaient par la porte étroite, entre-bâillée à peine. Alors, pendant
ces douze années lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette
pauvre âme sourdement désespérée agonisa d'être ainsi enterrée vive.

Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, à trente-trois ans.
D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence réglée la
reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au
Sacré-Cœur de la Trinité des Monts, chez les religieuses françaises qui
l'avaient instruite elle-même. Benedetta en sortit grande fille, à
dix-neuf ans, sachant le français et l'orthographe, un peu
d'arithmétique, le catéchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la
vie des deux femmes avait continué, une vie de gynécée où l'Orient se
sent déjà, jamais une sortie avec le mari, avec le père, les journées
passées au fond de l'appartement clos, égayées par l'unique, l'éternelle
promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la
maison, l'obéissance restait absolue, le lien de famille gardait une
autorité, une force, qui les pliait toutes deux sous la volonté du
comte, sans révolte possible; et, à cette volonté, s'ajoutait celle de
donna Serafina et du cardinal, sévères défenseurs des vieilles coutumes.
Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand écuyer
laissait des loisirs au comte, car les écuries se trouvaient
singulièrement réduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
service, simplement d'apparat, avec un déploiement de zèle dévot, comme
une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installée au
Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son père rentra,
un soir, d'une cérémonie à Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit
jours après, il mourait, emporté par une fluxion de poitrine. Et, au
milieu de leur deuil, ce fut une délivrance inavouée pour les deux
femmes, qui se sentirent libres.

Dès ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pensée, sauver sa fille de
cette affreuse existence murée, ensevelie. Elle s'était trop ennuyée, il
n'était plus temps pour elle de renaître, mais elle ne voulait pas que
Benedetta vécût à son tour une vie contre nature, dans une tombe
volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une révolte pareilles se
montraient chez quelques familles patriciennes, qui, après la bouderie
des premiers temps, commençaient à se rapprocher du Quirinal. Pourquoi
les enfants, avides d'action, de liberté et de grand soleil,
auraient-ils épousé éternellement la querelle des pères? et, sans qu'une
réconciliation pût se produire entre le monde noir et le monde blanc,
des nuances se fondaient déjà, des alliances imprévues avaient lieu. La
question politique laissait Ernesta indifférente; elle l'ignorait même;
mais ce qu'elle désirait avec passion, c'était que sa race sortît enfin
de cet exécrable sépulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, où ses
joies de femme s'étaient glacées d'une mort si longue. Elle avait trop
souffert dans son cœur de jeune fille, d'amante et d'épouse, elle
cédait à la colère de sa destinée manquée, perdue en une imbécile
résignation. Et le choix d'un nouveau confesseur, à cette époque, influa
encore sur sa volonté; car elle était restée très religieuse,
pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se libérer
davantage, elle venait de quitter le père jésuite choisi par son mari
lui-même, et elle avait pris l'abbé Pisoni, le curé d'une petite église
voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse. C'était un homme de
cinquante ans, très doux et très bon, d'une charité rare en pays romain,
dont l'archéologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un
ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il fût, il avait à
plusieurs reprises servi d'intermédiaire entre le Vatican et le
Quirinal, dans des affaires délicates; et, devenu aussi le confesseur de
Benedetta, il aimait à entretenir la mère et la fille de la grandeur de
l'unité italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour où
le pape et le roi s'entendraient.

Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hâte, de cet
amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un à l'autre. Mais
il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinément au
mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera!
Ce serait l'ensevelissement continué, la ruine aggravée, la même misère
orgueilleuse, l'éternelle bouderie qui déprime et endort. Elle
connaissait bien le jeune homme, le savait égoïste et affaibli,
incapable de penser et d'agir, destiné à enterrer sa race en souriant, à
laisser crouler les dernières pierres de la maison sur sa tête, sans
tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle
voulait, c'était une fortune autre, son enfant renouvelée, enrichie,
s'épanouissant à la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Dès
ce moment, la mère ne cessa de s'entêter à faire le bonheur de sa fille
malgré elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer
sa déplorable histoire. Cependant, elle aurait échoué, contre la volonté
paisible de la jeune fille qui s'était donnée à jamais, si des
circonstances particulières ne l'avaient mise en rapport avec le gendre
qu'elle rêvait. Justement, à la villa Montefiori, où Benedetta et Dario
s'étaient engagés, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils
d'Orlando, un des héros de l'unité italienne. Venu de Milan à Rome, avec
son père, à l'âge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il était entré
d'abord au ministère des Finances, comme simple employé, tandis que le
vieux brave, nommé sénateur, vivait petitement d'une modeste rente,
l'épave dernière d'une fortune mangée au service de la patrie. Mais,
chez le jeune homme, la belle folie guerrière de l'ancien compagnon de
Garibaldi s'était tournée en un furieux appétit de butin, au lendemain
de la victoire, et il était devenu un des vrais conquérants de Rome, un
des hommes de proie qui dépeçaient et dévoraient la ville. Lancé dans
d'énormes spéculations sur les terrains, déjà riche, à ce qu'on
racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait
affolé, en lui soufflant l'idée de vendre le grand parc de la villa
Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
affirmaient qu'il était l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus
âgée que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez
lui, une violence de désir, un besoin de curée dans la conquête, qui lui
ôtait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Dès la
première rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir
comme maîtresse, elle n'était qu'à épouser; et il n'hésita pas un
instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affamé de cette pure
virginité, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si
adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mère, était pour
lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une
grande surprise, car il avait une quinzaine d'années de plus qu'elle;
mais il était comte, il portait un nom déjà historique, il entassait les
millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome
entière se passionna.

Jamais ensuite Benedetta ne s'était expliqué comment elle avait pu finir
par consentir. Six mois plus tôt, six mois plus tard, certainement, un
pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale
soulevé dans le monde noir. Une Boccanera, la dernière de cette antique
race papale, donnée à un Prada, à un des spoliateurs de l'Église! Et il
avait fallu que ce projet fou tombât à une heure particulière et brève,
au moment où un rapprochement suprême était tenté entre le Vatican et le
Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le
roi consentait à reconnaître au pape la propriété souveraine de la cité
Léonine et d'une étroite bande de territoire, allant jusqu'à la mer.
Dès lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme
le symbole de l'union, de la réconciliation nationale? Cette belle
enfant, le lis pur du monde noir, n'était-il pas l'holocauste consenti,
le gage accordé au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas
d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on espérait. La
jeune fille, elle, n'entrait guère dans ces raisons, n'écoutant que son
cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donné déjà.
Mais, du matin au soir, elle avait à subir les prières de sa mère, qui
la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout
elle était travaillée par les conseils de son confesseur, le bon abbé
Pisoni, dont le zèle patriotique éclatait en cette circonstance: il
pesait sur elle de toute sa foi aux destinées chrétiennes de l'Italie,
il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour
hâler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier.
Et, à coup sûr, l'influence de son confesseur fut une des causes
décisives qui la déterminèrent, car elle était très pieuse, très dévote
particulièrement à une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque
dimanche, dans la petite église de la place Farnèse. Un fait la frappa
beaucoup, l'abbé Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui
brûlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il
s'agenouillait lui-même, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
rédempteur à sa pénitente. Ainsi agirent des forces supérieures; et elle
cédait par obéissance à sa mère, que le cardinal et donna Serafina
avaient combattue, puis qu'ils laissèrent faire à son gré, lorsque la
question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une pureté, dans
une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-même, si fermée à la vie,
que le mariage avec un autre que Dario était simplement la rupture d'une
longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa
chair et de son cœur. Elle pleura beaucoup, et elle épousa Prada, en
un jour d'abandon, ne trouvant pas la volonté de résister aux siens et
à tout le monde, consommant une union dont Rome entière était devenue
complice.

Et alors, le soir même des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le
Piémontais, l'Italien du Nord et de la conquête, montra-t-il la
brutalité de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait
traité la ville, en maître impatient de se contenter? ou bien la
révélation de l'acte fut-elle seulement imprévue pour Benedetta, trop
salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put
se résigner à subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle
ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec
obstination de la rouvrir à son mari. Pendant un mois, il dut y avoir
des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle à sa passion
affolait. Il était outragé, il saignait dans son orgueil et dans son
désir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile,
à coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se
brisait contre l'indomptable volonté qui avait poussé en un soir, sous
le front étroit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'étaient
réveillés en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au
monde, pas même la mort, ne l'aurait forcée à vouloir. Puis, c'était
chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour à
Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps à lui seul, puisque
à lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il
avait dû accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en
cacha même pas, lui écrivit de revenir, s'engagea de nouveau à ne jamais
appartenir à un autre. D'ailleurs, sa dévotion avait grandi encore, cet
entêtement de garder sa virginité à l'amant choisi se mêlait, dans son
culte, à une pensée de fidélité à Jésus. Un cœur ardent de grande
amoureuse s'était révélé en elle, prêt au martyre pour la foi jurée. Et,
quand sa mère, désespérée, la suppliait à mains jointes de se résigner
au devoir conjugal, elle répondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle
ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord
avait échoué entre le Vatican et le Quirinal, à ce point, que les
journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence
nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout
le monde avait travaillé, comme à un gage de paix, croulait dans la
débâcle, n'était plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres.

Ernesta en mourut. Elle s'était trompée, son existence manquée d'épouse
sans joie aboutissait à cette suprême erreur de la mère. Le pis était
qu'elle restait seule, sous l'entière responsabilité du désastre, car
son frère, le cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de
reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le désespoir de l'abbé
Pisoni, doublement frappé, par la perte de ses espérances patriotiques
et par le regret d'avoir travaillé à une telle catastrophe. Et, un
matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla
d'une rupture au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
affreusement, discrètement, sans se plaindre, comme elle avait souffert
toute sa vie. Il y avait déjà près d'un an que Benedetta était mariée,
se refusant à son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile
conjugal, pour éviter à sa mère le coup terrible d'un scandale public.
Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux
du Saint-Père; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cédant
elle-même à de certains conseils, elle lui avait donné pour directeur
son propre confesseur, le père jésuite Lorenza, en remplacement de
l'abbé Pisoni. Ce père jésuite, âgé de trente-cinq ans à peine, était un
homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la
persuasion. Benedetta ne se décida qu'au lendemain de la mort de sa
mère, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera,
l'appartement où elle était née, où sa mère venait de s'éteindre. Tout
de suite, d'ailleurs, le procès en annulation de mariage fut porté, pour
une première instruction, devant le cardinal vicaire, chargé du diocèse
de Rome. On racontait que la contessina ne s'y était décidée qu'après
avoir obtenu une audience secrète du pape, qui lui avait témoigné la
plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer
judiciairement sa femme à réintégrer le domicile conjugal. Puis, supplié
par son père, le vieil Orlando, que cette affaire désolait, il se
contenta d'accepter le débat devant l'autorité ecclésiastique, exaspéré
surtout de ce que la demanderesse alléguait que le mariage n'avait pas
été consommé, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les
plus nets, acceptés comme valables en cour de Rome. Dans son mémoire,
l'avocat consistorial Morano, une des autorités du barreau romain,
négligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause
unique la résistance de la femme; et tout un débat se livrait sur ce
point délicat, si scabreux, que la vérité semblait impossible à faire:
on donnait, de part et d'autre, des détails intimes en latin, on
produisait des témoins, des amis, des domestiques, ayant assisté à des
scènes, racontant la cohabitation d'une année. Enfin, la pièce la plus
décisive était un certificat, signé par deux sages-femmes, qui, après
examen, concluaient à la virginité intacte de la jeune fille. Le
cardinal vicaire, agissant comme évêque de Rome, avait donc déféré le
procès à la congrégation du Concile, ce qui était pour Benedetta un
premier succès, et les choses en étaient là, elle attendait que la
congrégation se prononçât définitivement, avec l'espoir que l'annulation
religieuse du mariage serait ensuite un argument irrésistible pour
obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
glacial où sa mère Ernesta, soumise et désespérée, venait de mourir, la
contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait très calme,
très forte en sa passion, ayant juré de ne se donner à personne autre
qu'à Dario, et de ne se donner à lui que le jour où un prêtre les aurait
saintement unis devant Dieu.

Justement, Dario, lui aussi, était venu habiter le palais Boccanera, six
mois plus tôt, à la suite de la mort de son père et de toute une
catastrophe qui l'avait ruiné. Le prince Onofrio, après avoir, sur le
conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions à une compagnie
financière, s'était laissé prendre à la fièvre de spéculation qui
brûlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si
bien qu'il s'était mis à jouer, en rachetant ses propres terrains, et
qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable où
s'engloutissait la fortune de la ville entière. Totalement ruiné,
endetté même, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au
Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il était mort
accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus
tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'était arrangée pour
repêcher dans le désastre une villa moderne et quarante mille francs de
rente, avait épousé un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse
nommé Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Père, ensuite
courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis
Montefiori, ayant conquis le titre en conquérant la femme, par un bref
spécial du pape. La princesse Boccanera était redevenue la marquise
Montefiori. Et c'était alors que, blessé, le cardinal Boccanera avait
exigé que son neveu Dario vînt occuper, près de lui, un petit
appartement, au premier étage du palais. Dans le cœur du saint homme,
qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse
pour ce frêle garçon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille
souche pût reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier
et si hautement convaincu de leur piété, en les prenant tous les deux
près de lui, qu'il dédaignait les bruits abominables que les amis du
comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la réunion du
cousin et de la cousine sous le même toit. Donna Serafina gardait
Benedetta, comme lui-même gardait Dario, et dans le silence, dans
l'ombre du vaste palais désert, ensanglanté autrefois par tant de
violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs
passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait,
au seuil d'un monde nouveau.

Lorsque, brusquement, l'abbé Pierre Froment se réveilla, la tête lourde
de rêves pénibles, il fut désolé de voir que le jour tombait. Sa montre,
qu'il se hâta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se
reposer une heure au plus, en avait dormi près de sept, dans un
accablement invincible. Et, même éveillé, il restait sur le lit, brisé,
comme vaincu déjà avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette
prostration, ce découragement sans cause, ce frisson de doute, venu il
ne savait d'où, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune
enthousiasme du matin? Les Boccanera étaient-ils liés à cette faiblesse
soudaine de son âme? Il avait entrevu, dans le noir de ses rêves, des
figures si troubles, si inquiétantes, et son angoisse continuait, il les
évoquait encore, effaré de se réveiller ainsi au fond d'une chambre
ignorée, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus
raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'était Benedetta qui avait
écrit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre
que son livre était dénoncé à la congrégation de l'Index; et quel
intérêt elle pouvait avoir à ce que l'auteur vînt se défendre à Rome; et
dans quel but elle avait poussé l'amabilité jusqu'à vouloir qu'il
descendît chez eux. Sa stupeur, en somme, était d'être là, étranger, sur
ce lit, dans cette pièce, dans ce palais dont il entendait autour de lui
le grand silence de mort. Les membres anéantis, le cerveau comme vide,
il avait une brusque lucidité, il comprenait que des choses lui
échappaient, que toute une complication devait se cacher sous
l'apparente simplicité des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le
soupçon s'effaça, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le
triste crépuscule d'être la cause unique de ce frisson et de cette
désespérance, dont il avait honte.

Pierre, alors, pour se remuer, se mit à examiner les deux pièces. Elles
étaient meublées d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles
dépareillés, datant du commencement du siècle. Le lit n'avait pas de
tentures, ni les fenêtres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu,
passé au rouge et ciré, des petits tapis de pied s'alignaient seuls
devant les sièges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudité
et de cette froideur bourgeoises, la chambre où il avait couché, enfant,
à Versailles, chez sa grand'mère, qui avait tenu là un petit commerce de
mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, à un mur de la chambre, devant le
lit, un ancien tableau l'intéressa, parmi des gravures enfantines et
sans valeur. C'était, à peine éclairé par le jour mourant, une figure de
femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
sévère logis, dont on semblait l'avoir chassée. Les deux battants de
bronze venaient de se refermer à jamais, et elle demeurait là, drapée
dans une simple toile blanche, tandis que des vêtements épars, lancés
rudement, au hasard, traînaient sur les épaisses marches de granit. Elle
avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulsées de
douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable
chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
honte affreuse, quel abandon exécrable, cachait-elle ainsi, cette
rejetée, cette obstinée d'amour, dont on rêvait sans fin l'histoire,
d'un cœur éperdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa
misère, dans ce lambeau de linge drapé à ses épaules; mais le reste
d'elle appartenait au mystère, et sa passion, et peut-être son
infortune, et sa faute peut-être. A moins qu'elle ne fût là seulement le
symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte
éternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien
qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
pureté divines. Ce n'était qu'une illusion, le tableau avait beaucoup
souffert, noirci, délaissé, et il se demandait de quel maître inconnu
pouvait bien être ce panneau, pour l'émouvoir à ce point. Sur le mur d'à
côté, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle,
l'irrita par la banalité de son sourire.

Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fenêtre du salon,
s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le
Janicule, le mont d'où il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'était plus,
à cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rêve, envolée dans le
soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se
noyait, indistinct et morne. Là-bas, à gauche, il devinait de nouveau le
Palatin, par-dessus les toits; et, à droite, là-bas, c'était toujours le
dôme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis
que derrière lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui
aussi sous la brume. Quelques minutes se passèrent, et tout se brouilla
encore, il sentit Rome s'évanouir, s'effacer dans son immensité, qu'il
ignorait. Son doute et son inquiétude sans cause le reprirent, si
douloureusement, qu'il ne put rester à la fenêtre davantage; il la
referma, alla s'asseoir, laissa les ténèbres le submerger, d'un flot
d'infinie tristesse. Et sa rêverie désespérée ne prit fin que lorsque la
porte s'ouvrit doucement et que la clarté d'une lampe égaya la pièce.

C'était Victorine qui entrait avec précaution, en apportant de la
lumière.

--Ah! monsieur l'abbé, vous voici debout. J'étais venue vers quatre
heures; mais je vous ai laissé dormir. Et vous avez joliment bien fait
de dormir à votre contentement.

Puis, comme il se plaignait d'être courbaturé et frissonnant, elle
s'inquiéta.

--N'allez pas prendre leurs vilaines fièvres! Vous savez que le
voisinage de leur rivière n'est pas sain. Don Vigilio, le secrétaire de
Son Éminence, les a, les fièvres, et je vous assure que ce n'est pas
drôle.

Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle
l'excuserait auprès de la princesse et de la contessina. Il finit par la
laisser dire et faire, car il était hors d'état d'avoir une volonté. Sur
son conseil, il dîna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et
des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand
bien, il se sentit comme réparé, à ce point qu'il refusa de se mettre au
lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir même, de
leur aimable hospitalité. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il
se présenterait.

--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, ça vous
distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous
prendre à neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le.

Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque, à neuf
heures précises, un coup discret fut frappé à la porte. Un petit prêtre
se présenta, âgé de trente ans à peine, maigre et débile, la face longue
et ravagée, couleur de safran. Depuis deux années, des crises de fièvre,
chaque jour, à la même heure, le dévoraient. Mais, dans sa face jaunie,
ses yeux noirs, quand il oubliait de les éteindre, brûlaient, embrasés
par son âme de feu.

Il fit une révérence et dit simplement, en un français très pur:

--Don Vigilio, monsieur l'abbé, et entièrement à votre service... Si
vous voulez bien que nous descendions?

Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne
parla plus, se contenta de répondre par des sourires. Ils avaient
descendu le petit escalier, ils se trouvèrent au second étage, sur le
vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
attristé du faible éclairage, de loin en loin des becs de gaz d'hôtel
garni louche, dont les taches jaunes étoilaient à peine les profondes
ténèbres des hauts couloirs sans fin. C'était gigantesque et funèbre.
Même sur le palier, où s'ouvrait la porte de l'appartement de donna
Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nièce, rien
n'indiquait qu'il pût y avoir réception, ce soir-là. La porte restait
close, pas un bruit ne sortait des pièces, dans le silence de mort
montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, après une nouvelle
révérence, tourna discrètement le bouton, sans sonner.

Une seule lampe à pétrole, posée sur une table, éclairait l'antichambre,
une large pièce aux murs nus, peints à fresque d'une tenture rouge et
or, drapée régulièrement tout autour, à l'antique. Sur les chaises,
quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, étaient jetés; tandis
que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos
au mur, sommeillait.

Mais, comme don Vigilio s'effaçait pour le laisser entrer dans un
premier salon, une pièce tendue de brocatelle rouge, à demi obscure et
qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une
femme vêtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant:

--Contessina, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur l'abbé Pierre
Froment, arrivé de France ce matin.

Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon
désert, dans la lueur dormante de deux lampes voilées de dentelle. Mais,
à présent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont
la porte, ouverte à deux battants, découpait un carré de clarté plus
vive.

Tout de suite la jeune femme s'était montrée accueillante, avec une
parfaite simplicité.

--Ah! monsieur l'abbé, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que
votre indisposition ne fût grave. Vous voilà tout à fait remis, n'est-ce
pas?

Il l'écoutait, séduit par sa voix lente, légèrement grasse, où toute une
passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la
voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si
blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lèvres
un peu fortes, le nez très fin, des traits d'une délicatesse d'enfance.
Mais c'étaient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
immenses, d'une infinie profondeur, où personne n'était certain de lire.
Dormait-elle? Rêvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes
saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilité de son visage? Si
blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute
une allure très réfléchie, très noble et rythmique. Et, aux oreilles,
elle portait deux grosses perles, d'une pureté admirable, des perles qui
venaient d'un collier célèbre de sa mère, et que Rome entière
connaissait.

Pierre s'excusa, remercia.

--Madame, je suis confus, j'aurais voulu dès ce matin vous dire combien
j'étais touché de votre bonté trop grande.

Il avait hésité à l'appeler madame, en se rappelant le motif allégué
dans son instance en nullité de mariage. Mais, évidemment, tout le monde
l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, était resté tranquille et
bienveillant, et elle voulut le mettre à son aise.

--Vous êtes chez vous, monsieur l'abbé. Il suffit que notre parent,
monsieur de la Choue, vous aime et s'intéresse à votre œuvre. Vous
savez que j'ai pour lui une grande affection...

Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait
parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalité offerte.

--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoyé votre livre. Je l'ai lu, je l'ai
trouvé très beau. Il m'a troublée. Mais je ne suis qu'une ignorante, je
n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions,
vous m'expliquerez vos idées, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?

Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la
surprise, l'émoi d'une âme d'enfant, mise en présence d'inquiétants
problèmes qu'elle n'avait jamais soulevés. Ce n'était donc pas elle qui
s'était prise de passion, qui avait voulu l'avoir près d'elle, pour le
soutenir, pour être de sa victoire? Il soupçonna de nouveau, et très
nettement cette fois, une influence secrète, quelqu'un dont la main
menait tout, vers un but ignoré. Mais il était charmé de tant de
simplicité et de franchise, chez une créature si belle, si jeune et si
noble; et il se donnait à elle, dès ces quelques mots échangés. Il
allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entièrement, lorsqu'il
fut interrompu par l'arrivée d'une autre femme, également vêtue de noir,
dont la haute et mince taille se détacha durement dans le cadre lumineux
de la porte grande ouverte du salon voisin.

--Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter voir? Don Vigilio
vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant.

--Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici.

Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre.

--Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse Boccanera.

Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à la soixantaine,
et elle se serrait tellement, qu'on l'eût prise, par derrière, pour une
jeune femme. C'était d'ailleurs sa coquetterie dernière, les cheveux
tout blancs, épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les
sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand nez
volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle, et elle était
restée fille, blessée mortellement du choix du comte Brandini qui avait
voulu Ernesta, sa cadette, résolue dès lors à mettre ses joies dans
l'unique satisfaction de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait.
Les Boccanera avaient déjà compté deux papes, et elle espérait bien ne
pas mourir avant que son frère le cardinal fût le troisième. Elle
s'était faite sa femme de charge secrète, elle ne l'avait pas quitté,
veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement,
accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait
crouler les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle
recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'était par
haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une
menace.

Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il pesait devant
elle, petit prêtre étranger qui n'était pas même prélat. Et cela
l'étonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi
l'avait-on invité, que venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles?
Il la savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir par
comprendre qu'elle le recevait seulement par égard pour le vicomte; car,
à son tour, elle ne trouva que cette phrase:

--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la
Choue! Il y a deux ans, il nous a amené un si beau pèlerinage!

Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune prêtre dans le
salon voisin. C'était une vaste pièce carrée, tendue de vieille
brocatelle jaune, à grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, très élevé,
avait un revêtement merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à
rosaces d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces, deux
superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils du dix-septième
siècle; puis, le reste lamentable, un lourd guéridon empire tombé on ne
savait d'où, des choses hétéroclites venues de quelque bazar, des
photographies affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles.
Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs, d'anciens
tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu et délicieux, une
Visitation du quatorzième siècle, la Vierge toute petite, d'une
délicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense,
superbe, l'inondait du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face,
un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très belle,
coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait de Cassia
Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec
son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre
lampes éclairaient, d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme
jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un
bouquet de fleurs.

Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un mot; et, dans le
silence, dans l'arrêt brusque des conversations, il sentit les regards
qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosité promise et attendue. Il
y avait là une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amenée par
une vieille parente, qui entretenait à demi-voix un prélat, monsignor
Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout
d'être frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer la
situation particulière dans la maison, afin de lui éviter des fautes.
Depuis trente ans, Morano était l'ami de donna Serafina. Cette liaison,
autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, était devenue,
après son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée,
acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels que la
tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très dévots, s'étaient
certainement assuré les indulgences nécessaires. Et Morano se trouvait
là, à la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin
de la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas allumé encore.
Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de maîtresse de maison,
elle reprit elle-même sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face
de lui.

Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio, silencieux et
discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il
contait à Celia. Il était joli homme, de taille moyenne, svelte et
élégant, portant toute sa barbe brune et très soignée, avec la face
longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme
amollis par le séculaire appauvrissement du sang.

--Oh! une beauté, répéta-t-il avec emphase, une beauté étonnante!

--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.

Celia, qui ressemblait à la petite Vierge du primitif, accroché
au-dessus de sa tête, s'était mise à rire.

--Mais, chère, une pauvre fille, une ouvrière, que Dario a vue
aujourd'hui.

Et Dario dut recommencer son récit. Il passait dans une étroite rue, du
côté de la place Navone, quand il avait aperçu, sur les marches d'un
perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondrée, qui pleurait à
gros sanglots. Touché surtout de sa beauté, il s'était approché d'elle,
avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une
fabrique de perles de cire, mais que le chômage était venu, que
l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents,
tellement la misère y était grande. Sous le déluge de ses larmes, elle
levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
quelque argent. Et elle s'était levée d'un bond, toute rouge et confuse,
se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il
pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait ça à sa mère. Puis,
elle avait filé vivement, vers le pont Saint-Ange.

--Oh! une beauté, répéta-t-il d'un air d'extase, une beauté
magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une
gorge de déesse! Un vrai antique, une Vénus à vingt ans, le menton un
peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les
yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tête, coiffée d'un
casque de lourds cheveux noirs, la face éclatante, comme dorée d'un coup
de soleil!

Tous s'étaient mis à écouter, ravis, dans cette passion de la beauté
que, malgré tout, Rome garde au cœur.

--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano.
On pourrait battre le Transtévère, sans en rencontrer. Voici qui prouve
pourtant qu'il en existe encore, au moins une.

--Et comment l'appelles-tu, ta déesse? demanda Benedetta souriante,
amusée et extasiée ainsi que les autres.

--Pierina, répondit Dario, riant lui aussi.

--Et qu'en as-tu fait?

Mais le visage excité du jeune homme prit une expression de malaise et
de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une
laide bête.

--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misère, une
misère à vous rendre malade!

Il l'avait suivie par curiosité, il était arrivé, derrière elle, de
l'autre côté du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction,
bâti sur les anciens Prés du Château; et là, au premier étage d'une des
maisons abandonnées, à peine sèche et déjà en ruine, il était tombé sur
un spectacle affreux, dont son cœur restait soulevé: toute une famille,
la mère, le père, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim,
pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles
pour en parler, il écartait l'horrible vision d'un geste effrayé de la
main.

--Enfin, je me suis sauvé, et je vous réponds que je n'y retournerai
pas.

Il y eut un hochement de tête général, dans le silence froid et gêné qui
s'était fait. Morano conclut en une phrase amère, où il accusait les
spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'être l'unique cause de toute la
misère de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
député Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures
louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible
et prochaine.

Et seule Benedetta, dont le regard s'était fixé sur Pierre, en songeant
à son livre, murmura:

--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas
retourner les voir?

Pierre, dépaysé et distrait d'abord, venait d'être profondément remué
par le récit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misères
de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, dès son
arrivée à Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il
haussa la voix, il dit très haut:

--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmènerez. Ces
questions me passionnent tant!

L'attention de tous fut ainsi ramenée sur lui. On se mit à le
questionner, il les sentit inquiets de son impression première, de ce
qu'il pensait de leur ville et d'eux-mêmes. Surtout on lui recommandait
de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui
avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et
lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir répondre, n'ayant rien vu,
n'étant pas même sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut
la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener à
l'admiration et à l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas
céder à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui
révélât son âme.

--Monsieur l'abbé, combien de temps comptez-vous rester parmi nous?
demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair.

C'était monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la
première fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le
prélat ne le quittait pas de ses yeux bleus, très vifs, tandis qu'il
semblait écouter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia.
Et, avant de répondre, il le regarda dans sa soutane lisérée de
cramoisi, l'écharpe de soie violette serrée à la taille, l'air jeune
encore bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, avec ses cheveux restés
blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus délicat et le
plus ferme, aux dents admirablement blanches.

--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-être.

Le salon entier se récria. Comment! trois semaines? Il avait la
prétention de connaître Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un
an, dix ans! L'impression première était toujours désastreuse; et, pour
en revenir, cela demandait un long séjour.

--Trois semaines! répéta donna Serafina de son air de dédain. Est-ce
qu'on peut s'étudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous
reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connaître.

Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'était d'abord contenté de
sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son
origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait,
disait que, venu pour faire certaines démarches, il partirait lorsque
ces démarches seraient faites, le prélat conclut, en souriant toujours:

--Oh! monsieur l'abbé restera plus de trois semaines, nous aurons le
bonheur, j'espère, de le posséder longtemps.

Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le
jeune prêtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il
demanda tout bas à don Vigilio, demeuré près de lui, muet:

--Qui est-ce, monsignor Nani?

Mais le secrétaire ne répondit pas tout de suite. Son visage fiévreux se
plomba encore. Ses yeux ardents virèrent, s'assurèrent que personne ne
le surveillait. Et, dans un souffle:

--L'assesseur du Saint-Office.

Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur,
qui assistait en silence aux réunions du Saint-Office, se rendait chaque
mercredi soir, après la séance, chez le Saint-Père, pour lui rendre
compte des affaires traitées l'après-midi. Cette audience hebdomadaire,
cette heure passée avec le pape, dans une intimité qui permettait
d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation à part,
un pouvoir considérable. Et, d'ailleurs, la fonction était cardinalice,
l'assesseur ne pouvait être ensuite nommé que cardinal.

Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait
à regarder le jeune prêtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut
aller occuper, près de lui, le siège laissé enfin libre par la vieille
tante de Celia. N'était-ce pas un présage de victoire, cette rencontre,
faite le premier jour, d'un prélat puissant dont l'influence lui
ouvrirait peut-être toutes les portes? Il se sentit alors très touché,
lorsque celui-ci, dès la première question, lui demanda obligeamment,
d'un ton de profond intérêt:

--Alors, mon cher fils, vous avez donc publié un livre?

Et, repris par l'enthousiasme, oubliant où il était, Pierre se livra,
conta son initiation de brûlant amour au travers des souffrants et des
humbles, rêva tout haut le retour à la communauté chrétienne, triompha
avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la démocratie
universelle. Peu à peu, il avait de nouveau élevé la voix; et le silence
se faisait dans l'antique salon sévère, tous s'étaient remis à
l'écouter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace,
qu'il ne sentait pas.

Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son éternel sourire, dont
la pointe d'ironie ne se montrait même plus.

--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est très beau, oh! très beau,
tout à fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrétien... Mais
que comptez-vous faire, maintenant?

--Aller droit au Saint-Père, pour me défendre.

Il y eut un léger rire réprimé, et donna Serafina exprima l'avis
général, en s'écriant:

--On ne voit pas comme ça le Saint-Père!

Mais Pierre se passionna.

--Moi, j'espère bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprimé
ses idées? Est-ce que je n'ai pas défendu sa politique? Est-ce qu'il
peut laisser condamner mon livre, où je crois m'être inspiré du meilleur
de lui-même?

--Sans doute, sans doute, se hâta de répéter Nani, comme s'il eût craint
qu'on ne brusquât trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le
Saint-Père est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir...
Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, réfléchissez
un peu, prenez votre heure...

Puis, se tournant-vers Benedetta:

--N'est-ce pas? Son Éminence n'a pas encore vu monsieur l'abbé. Dès
demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de
ses sages conseils.

Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux réceptions de sa
sœur, le lundi soir. Il était toujours là, en pensée, comme le maître
absent et souverain.

--C'est que, répondit la contessina en hésitant, je crains bien que mon
oncle ne soit pas dans les idées de monsieur l'abbé.

Nani se remit à sourire.

--Justement, il lui dira des choses bonnes à entendre.

Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci
inscrirait le prêtre pour une audience, le lendemain matin, à dix
heures.

Mais, à ce moment, un cardinal entra, vêtu de l'habit de ville, la
ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisérée et boutonnée de
rouge. C'était le cardinal Sarno, un très ancien familier des Boccanera;
et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaillé très tard, le salon se
taisait, s'empressait, avec déférence. Mais, pour le premier cardinal
qu'il voyait, Pierre éprouvait une déception vive, car il ne trouvait
pas la majesté, le bel aspect décoratif, auquel il s'était attendu.
Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'épaule gauche plus
haute que la droite, le visage usé et terreux, avec des yeux morts. Il
lui faisait l'effet d'un très vieil employé de soixante-dix ans, hébété
par un demi-siècle de bureaucratie étroite, déformé et alourdi de
n'avoir jamais quitté le rond de cuir, sur lequel il avait vécu sa vie.
Et, en réalité, son histoire entière était là: enfant chétif d'une
petite famille bourgeoise, élève au Séminaire romain, plus tard
professeur de droit canonique pendant dix ans à ce même Séminaire, puis
secrétaire à la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On
venait de célébrer son jubilé cardinalice. Né à Rome, il n'avait jamais
passé hors de Rome un seul jour, il était le type parfait du prêtre
grandi à l'ombre du Vatican et maître du monde. Bien qu'il n'eût occupé
aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services à la
Propagande, par ses habitudes méthodiques de travail, qu'il était devenu
président d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement
des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'était ainsi
qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crâne bas, d'expression obtuse, il
y avait la carte immense de la chrétienté.

Nani lui-même s'était levé, plein d'un sourd respect devant cet homme
effacé et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus
reculés de la terre, sans être jamais sorti de son bureau. Il le savait,
dans son apparente nullité, dans son lent travail de conquête méthodique
et organisée, d'une puissance à bouleverser les empires.

--Est-ce que Votre Éminence est remise de ce rhume, qui nous a désolés?

--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le
dos glacé, dès que je sors de mon cabinet.

A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait
même de le présenter au cardinal. Et il dut rester là pendant près d'une
heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors
enfantin, retourné à une enfance triste. Sous la morgue, la réserve
hautaine, il devinait maintenant une réelle timidité, la méfiance
inavouée d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas
générale, c'était que personne n'osait; et il entendait, dans les coins,
des bavardages puérils et sans fin, les menues histoires de la semaine,
les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu,
les moindres aventures prenaient des proportions énormes. Il finit par
avoir la sensation nette qu'il se trouvait transporté dans un salon
français du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes
épiscopales de province. Aucun rafraîchissement n'était servi. La
vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne
répondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait
pas desserré les dents de la soirée. Une longue conversation, à voix
très basse, s'était engagée entre Nani et Morano, tandis que donna
Serafina, qui se penchait pour les écouter, approuvait d'un lent signe
de tête. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la
regardaient de temps à autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste
pièce, dans la clarté dormante des lampes, il n'y avait que le groupe
jeune, formé par Benedetta, Dario et Celia, qui semblât vivre,
babillant à demi-voix, étouffant parfois des rires.

Tout d'un coup, Pierre fut frappé de la grande ressemblance qu'il y
avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'était la
même enfance délicate, la même bouche de passion et les mêmes grands
yeux infinis, dans la même petite face ronde, raisonnable et saine. Il y
avait là, certainement, une âme droite et un cœur de flamme. Puis, un
souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et
candide tête de Béatrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, à
cet instant, être l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
l'émut, lui fit regarder Benedetta avec une inquiète sympathie, comme si
toute une fatalité violente de pays et de race allait s'abattre sur
elle. Mais elle était si calme, l'air si résolu et si patient! Et,
depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle
et Dario, aucune tendresse qui ne fût fraternelle et gaie, surtout de sa
part, à elle, dont le visage gardait la sérénité claire des grands
amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en
plaisantant, les avait serrées; et, s'il s'était mis à rire un peu
nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hâte,
avait dégagé ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres.
Elle l'aimait, visiblement, de tout son être, pour toute la vie.

Mais Dario ayant étouffé un léger bâillement, en regardant sa montre, et
s'étant esquivé, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame,
Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canapé, près de la chaise de
Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs
confidences. La petite princesse était l'aînée du prince Matteo
Buongiovanni, père de cinq enfants déjà, marié à une Mortimer, une
Anglaise qui lui avait apporté cinq millions. D'ailleurs, on citait les
Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
encore, debout au milieu des ruines du passé croulant de toutes parts.
Eux aussi avaient compté deux papes, ce qui n'empêchait pas le prince
Matteo de s'être rallié au Quirinal, sans toutefois se fâcher avec le
Vatican. Fils lui-même d'une Américaine, n'ayant plus dans les veines le
pur sang romain, il était d'une politique plus souple, fort avare,
disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la
toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamnée à l'inévitable mort.
Et c'était dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'éclat
continuait à emplir la ville, qu'une aventure venait d'éclater,
soulevant des commérages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un
jeune lieutenant, à qui elle n'avait jamais parlé; l'entente passionnée
des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout
se dire que l'échange d'un regard; la volonté tenace de la jeune fille
qui, après avoir déclaré à son père qu'elle n'aurait pas d'autre mari,
attendait inébranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son
choix. Le pis était que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait être
le fils du député Sacco, un parvenu, que le monde noir méprisait, comme
vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes.

--C'est pour moi que Morano a parlé tout à l'heure, murmurait Celia à
l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltraité le père
d'Attilio, à propos de ce ministère dont on s'occupe... Il a voulu
m'infliger une leçon.

Toutes deux s'étaient juré une éternelle tendresse, dès le Sacré-Cœur,
et Benedetta, son aînée de cinq ans, se montrait maternelle.

--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours à ce jeune
homme?

--Oh! chère, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me
plaît, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je
l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple.

Pierre, saisi, la regarda. Elle était un lis candide et fermé, avec sa
douce figure de vierge. Un front et un nez d'une pureté de fleur, une
bouche d'innocence aux lèvres closes sur les dents blanches, des yeux
d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues
d'une fraîcheur de satin, pas une inquiétude ni une curiosité dans le
regard ingénu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle
était la vierge dans tout son inconnu redoutable.

--Ah! chère, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. Ça
ne réussit guère, de marier le pape et le roi.

--Mais, dit Celia avec tranquillité, tu n'aimais pas Prada, tandis que
moi j'aime Attilio. La vie est là, il faut aimer.

Cette parole, prononcée si naturellement par cette enfant ignorante,
troubla Pierre à un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux
yeux. L'amour, oui! c'était la solution à toutes les querelles,
l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier.
Mais donna Serafina s'était levée, en se doutant du sujet de
conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'œil à
don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas à Pierre
que l'heure était venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia
partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un
instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque
difficulté qui se présentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
premier salon, lorsque Benedetta eut baisé Celia sur les deux joues,
elle prit congé de Pierre avec beaucoup de bonne grâce.

--Demain matin, en répondant au vicomte, je lui dirai combien nous
sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne
croyez... N'oubliez pas, à dix heures, de descendre saluer mon oncle le
cardinal.

En haut, au troisième étage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun
un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se séparer
devant leurs portes, le premier ne put s'empêcher de poser au second une
question qui le tracassait.

--C'est un personnage très influent que monsignor Nani?

Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux
bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambèrent, une
curiosité parut le saisir à son tour.

--Vous le connaissiez déjà, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans répondre.

--Moi! pas du tout!

--Vraiment!... Il vous connaît très bien, lui! Je l'ai entendu parler de
vous, lundi dernier, en des termes si précis, qu'il m'a semblé au
courant des plus petits détails de votre vie et de votre caractère.

--Jamais je n'avais même entendu prononcer son nom.

--Alors, c'est qu'il se sera renseigné.

Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui
s'étonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir
Victorine, de son air tranquille et actif.

--Ah! monsieur l'abbé, j'ai voulu m'assurer par moi-même que vous ne
manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre,
des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du café? Non! du lait
pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et
reposez-vous, dormez bien. Moi, les premières nuits, oh! j'ai eu une
peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la
queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'être, on se
repose.

Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se détendre, d'échapper au
malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mêlaient,
s'effaçaient en lui comme des ombres, sous la lumière dormante des
lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
âmes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants
d'aujourd'hui. Et, malgré son long repos de la journée, jamais il ne
s'était senti si las, si désireux de sommeil, l'esprit confus et
brouillé, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit à se
déshabiller, l'étonnement d'être là, de se coucher là, le reprit avec
une intensité telle, qu'il crut un moment être un autre. Que pensait
tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid
logis qu'il devinait hostile? Était-ce donc pour l'aider ou pour le
vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins
de la cheminée, tandis que, derrière la tête passionnée et calme de
Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de
ruse, aux lèvres d'indomptable énergie.

Il se coucha, puis se releva, étouffant, ayant un tel besoin d'air frais
et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fenêtre, pour s'y accouder.
Mais la nuit était d'un noir d'encre, les ténèbres avaient submergé
l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les étoiles, la
voûte opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons
du Transtévère dormaient depuis longtemps, pas une fenêtre ne luisait,
un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une étincelle perdue.
Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du
néant, les vingt-quatre siècles de Rome, le Palatin antique et le
moderne Quirinal, le dôme géant de Saint-Pierre, effacé du ciel par le
flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait même
pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte.



III


A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au
premier étage du palais, pour se présenter à l'audience du cardinal
Boccanera. Il venait de se réveiller plein de courage, repris par
l'enthousiasme naïf de sa foi; et rien n'était resté de son singulier
accablement de la veille, des doutes et des soupçons qui l'avaient
saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrivée. Il
faisait si beau, le ciel était si pur, que son cœur s'était remis à
battre d'espérance.

Sur le vaste palier, la porte de la première antichambre se trouvait
large ouverte, à deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux
du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les
fenêtres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vétusté, avait
gardé l'appartement de réception d'un de ses grands-oncles, cardinal
comme lui, vers la fin du dix-huitième siècle. C'était une série de
quatre immenses pièces, hautes de six mètres, qui prenaient jour sur la
ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pénétrait jamais,
barré par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc été
conservée dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands
dignitaires de l'Église. Mais aucune réparation n'était faite, aucun
soin n'était pris, les tentures pendaient en loques, la poussière
mangeait les meubles, au milieu d'une complète insouciance, où l'on
sentait comme une volonté hautaine d'arrêter le temps.

Pierre éprouva un léger saisissement, en entrant dans la première
pièce, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux,
en tenue, restaient là à demeure, parmi un flot de valets; et un seul
domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa présence fantomatique
la mélancolie de cette vaste salle, à demi obscure. Surtout ce qui
frappait la vue, en face des fenêtres, c'était un autel drapé de rouge,
surmonté d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel étaient brodées les
armes des Boccanera, le dragon ailé, soufflant des flammes, avec la
devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle,
l'ancien grand chapeau de cérémonie, se trouvait également là, ainsi que
les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au
mur, qu'on emportait dans le carrosse, à chaque sortie. Au milieu de
l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites
qui rongeaient depuis un siècle tout ce passé mort, qu'un coup de
plumeau aurait fait tomber en poudre.

La seconde antichambre, celle où se tenait autrefois le secrétaire, une
salle aussi vaste, était vide; et Pierre dut la traverser, il ne
découvrit don Vigilio que dans la troisième, l'antichambre noble. Avec
son personnel désormais réduit au strict nécessaire, le cardinal avait
préféré avoir son secrétaire sous la main, à la porte même de l'ancienne
salle du trône, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si
jaune, si frissonnant de fièvre, était là comme perdu, à une toute
petite et pauvre table noire, chargée de papiers. Plongé au fond d'un
dossier, il leva la tête, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, à
peine un murmure dans le silence:

--Son Éminence est occupée... Veuillez attendre.

Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour échapper à toute
tentative de conversation.

N'osant s'asseoir, Pierre examina la pièce. Elle était peut-être encore
plus délabrée que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, élimée
par l'âge, pareille à la mousse qui se décolore sur les vieux arbres.
Mais le plafond restait superbe, toute une décoration somptueuse, une
haute frise dont les ornements peints et dorés encadraient un Triomphe
d'Amphitrite, d'un des élèves de Raphaël. Et, selon l'antique usage,
c'était dans cette pièce que la barrette était posée, sur une crédence,
au pied d'un grand crucifix d'ébène et d'ivoire.

Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup très
intéressé par un portrait en pied du cardinal, peint récemment. Celui-ci
y était représenté en grand costume de cérémonie, la soutane de moire
rouge, le rochet de dentelle, la cappa jetée royalement sur les épaules.
Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gardé, dans ce vêtement
d'Église, son allure fière de prince, entièrement rasé, les cheveux si
blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les
épaules. C'était le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la
bouche grande, aux lèvres minces, dans une face longue, coupée de larges
plis; et surtout les yeux de sa race éclairaient la face pâle, des yeux
très bruns, de vie ardente, sous des sourcils épais, restés noirs. La
tête laurée, il aurait rappelé les têtes des empereurs romains, très
beau et maître du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses
veines.

Pierre savait son histoire, et ce portrait l'évoquait en lui. Élevé au
Collège des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitté Rome qu'une fois, très
jeune, à peine diacre, pour aller à Paris présenter une barrette, comme
ablégat. Puis, sa carrière ecclésiastique s'était déroulée
souverainement, les honneurs lui étaient venus d'une façon toute
naturelle, dus à sa naissance: consacré de la main même de Pie IX, fait
plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camérier secret
participant, nommé Majordome après l'occupation italienne, et enfin
cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il était camerlingue, et l'on
racontait tout bas que Léon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme
Pie IX autrefois l'avait choisi lui-même, afin de l'écarter de la
succession au trône pontifical; car, si, en le nommant, le conclave
avait méconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pût être
élu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et
l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le règne
passé, entre le pape et le camerlingue, ce dernier à l'écart, condamnant
la politique du Saint-Siège, d'opinion radicalement opposée en tout,
attendant muet, dans le néant actuel de sa charge, la mort du pape, qui
lui donnerait le pouvoir intérimaire jusqu'à l'élection du pape nouveau,
le devoir d'assembler le conclave et de veiller à la bonne expédition
transitoire des affaires de l'Église. L'ambition de la papauté, le rêve
de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape,
n'était-il pas derrière ce grand front sévère, dans la flamme même de
ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome,
il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne,
et il se montrait d'ailleurs très pieux, d'une religion austère, d'une
foi pleine et solide, incapable du plus léger doute.

Mais un chuchotement tira Pierre de ses réflexions. C'était don Vigilio
qui l'invitait à s'asseoir, de son air prudent.

--Ce sera long peut-être, vous pouvez prendre un tabouret.

Et il se mit à couvrir une grande feuille jaunâtre d'une écriture fine,
tandis que Pierre, machinalement, pour obéir, s'asseyait, sur un des
tabourets de chêne, rangés le long du mur, en face du portrait. Il
retomba dans une rêverie, il crut voir renaître et éclater, autour de
lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour
où il était nommé, le cardinal donnait des fêtes, des réjouissances
publiques, dont certaines sont citées encore pour leur splendeur.
Pendant trois journées, les portes des salons de réception restaient
grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des
huissiers lançaient, répétaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu
peuple, Rome entière, que le nouveau cardinal accueillait avec une bonté
souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'était toute une royauté
organisée, certains cardinaux jadis déplaçaient plus de cinq cents
personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices,
vivaient au milieu d'une véritable cour. Même, plus récemment, lorsque
la vie se fut simplifiée, un cardinal, s'il était prince, avait droit à
un train de gala de quatre voitures, attelées de chevaux noirs. Quatre
domestiques le précédaient, en livrée à ses armes, portant le chapeau,
les coussins et les parasols. Il était en outre accompagné du secrétaire
en manteau de soie violette, du caudataire revêtu de la croccia, sorte
de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du
gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains
gantées. Quoique diminué déjà, le train de maison comprenait encore
l'auditeur chargé du travail des congrégations, le secrétaire uniquement
employé à la correspondance, le maître de chambre qui introduisait les
visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et
le chapelain, et le maître de maison, et le valet de chambre, sans
compter la nuée des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers,
les palefreniers, un véritable peuple dont bourdonnaient les palais
immenses. Et c'était de ce peuple que Pierre, par la pensée, remplissait
les trois vastes antichambres, précédant la salle du trône, c'était ce
flot de laquais en livrée bleue, aux passementeries armoriées, ce monde
d'abbés et de prélats en manteaux de soie, qui revivait devant lui,
mettant toute une vie passionnée et magnifique sous les hauts plafonds
vides, dans les demi-ténèbres qu'il éclairait de sa splendeur
ressuscitée.

Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entrée des Italiens à Rome, les
grandes fortunes des princes romains s'étaient presque toutes
effondrées, et le faste des hauts dignitaires de l'Église avait
disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'écartant des charges
ecclésiastiques, mal rémunérées, de gloire médiocre, les abandonnait à
l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier
prince d'antique noblesse revêtu de la pourpre, n'avait guère, pour
tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille
francs de sa charge, augmentés de ce que lui rapportaient certaines
autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina
n'était venue à son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune
patrimoniale, qu'il avait jadis abandonnée à ses deux sœurs et à son
frère. Donna Serafina et Benedetta faisaient ménage à part, vivaient
chez elles, avec leur table, leurs dépenses personnelles, leurs
domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais
il ne donnait un dîner ni une réception. La plus grande dépense était
son unique voiture, le lourd carrosse à deux chevaux que le cérémonial
lui imposait, car un cardinal ne peut marcher à pied dans Rome. Encore
son cocher, un vieux serviteur, lui épargnait-il un palefrenier, par son
entêtement à soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs,
vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le père et
le fils, ce dernier né au palais. La femme du cuisinier aidait à la
cuisine. Mais les réductions portaient plus encore sur l'antichambre
noble et sur la première antichambre; tout l'ancien personnel si
brillant et si nombreux se réduisait maintenant à deux petits prêtres,
don Vigilio, le secrétaire, qui était en même temps l'auditeur et le
maître de maison, et l'abbé Paparelli, le caudataire, qui servait aussi
de chapelain et de maître de chambre. Où la foule des gens à gages de
toutes conditions avait circulé, emplissant les salles de leur éclat, on
ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit,
deux ombres discrètes perdues dans la grande ombre des pièces mortes.

Et comme Pierre la comprenait, à présent, la hautaine insouciance du
cardinal, laissant le temps achever son œuvre de ruine, dans ce palais
des ancêtres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois!
Bâti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizième
siècle, le logis croulait, déserté et noir, sur la tête de son dernier
maître, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui
n'aurait pas su comment payer le plâtre nécessaire aux réparations.
Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion
n'était plus reine, puisque la société était changée et qu'on allait à
l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indifférence des générations
nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre,
dans l'orgueil obstiné de sa gloire séculaire? Les héros seuls mouraient
debout, sans rien abandonner du passé, fidèles jusqu'au dernier souffle
à la même foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie
tristesse d'assister à la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut
portrait du cardinal, dans sa face pâle, si fière, si désespérée et
brave, il y avait cette volonté têtue de s'anéantir sous les décombres
du vieil édifice social, plutôt que d'en changer une seule pierre.

Le prêtre fut tiré de sa rêverie par le frôlement d'une marche furtive,
un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tête. Une porte venait
de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrêter
devant lui un abbé d'une quarantaine d'années, gros et court, qu'on
aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, très âgée déjà,
tellement sa face molle était couturée de rides. C'était l'abbé
Paparelli, le caudataire, le maître de chambre, qui, à ce dernier titre,
se trouvait chargé d'introduire les visiteurs; et il allait questionner
celui-ci, en l'apercevant là, lorsque don Vigilio intervint, pour le
mettre au courant.

--Ah! bien, bien! monsieur l'abbé Froment, que Son Éminence daignera
recevoir... Il faut attendre, il faut attendre.

Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la
seconde antichambre, où il se tenait d'habitude.

Pierre n'aima point ce visage de vieille dévote, blêmi par le célibat,
ravagé par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'était
pas remis au travail, la tête lasse, les mains brûlées de fièvre, il se
hasarda à le questionner. Oh! l'abbé Paparelli, un homme de la foi la
plus vive, qui restait par simple humilité dans un poste modeste, près
de Son Éminence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en récompenser, en
ne dédaignant pas, parfois, d'écouter ses avis. Et il y avait, dans les
yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colère voilée
encore, tandis qu'il continuait à examiner Pierre, l'air rassuré un peu,
gagné par l'évidente droiture de cet étranger, qui ne devait faire
partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se départir de sa continue
et maladive méfiance. Il s'abandonna jusqu'à causer un instant.

--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son
Éminence appartient à plusieurs congrégations, le Saint-Office, l'Index,
les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expédition des affaire qui lui
incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut
que j'étudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je
débrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance,
d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son Éminence est un
saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet
de vivre un peu à l'écart.

Pierre s'intéressait vivement à ces détails intimes d'une de ces
existences de prince de l'Église, si cachées d'ordinaire, déformées
souvent par la légende. Il sut que le cardinal, hiver comme été, se
levait à six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une
petite pièce, meublée seulement d'un autel en bois peint, et où personne
n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se
composait que d'une chambre à coucher, une salle à manger et un cabinet
de travail, des pièces modestes, étroites, qu'on avait taillées dans une
grande salle, à l'aide de cloisons. Il y vivait très enfermé, sans luxe
aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il déjeunait, une tasse
de lait froid. Puis, les matins de séance, il se rendait aux
congrégations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui, à
recevoir. Le dîner était à une heure, et la sieste venait ensuite,
jusqu'à quatre heures et même cinq en été, la sieste de Rome, le moment
sacré, pendant lequel pas un domestique n'aurait osé même frapper à la
porte. Les jours de beau temps, au réveil, il faisait une promenade en
voiture, du côté de l'ancienne voie Appienne, d'où il revenait au
coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, après
avoir reçu de sept à neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne
reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont
chez le pape deux ou trois fois par mois, à jours fixes, pour les
besoins du service. Mais, depuis bientôt un an, le camerlingue n'avait
pas été admis en audience particulière, ce qui était un signe de
disgrâce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas,
avec prudence.

--Son Éminence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement,
heureux de parler, dans un moment de détente. Mais il faut la voir
sourire, lorsque sa nièce, la contessina, qu'elle adore, descend
l'embrasser... Vous savez que, si vous êtes bien reçu, vous le devrez à
la contessina...

A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxième
antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina très bas, en voyant
entrer un gros homme à la soutane noire ceinturée de rouge, coiffé d'un
chapeau noir à torsade rouge et or, et que l'abbé Paparelli amenait,
avec tout un déploiement d'humbles révérences. Il avait fait signe à
Pierre de se lever également, il put lui souffler encore:

--Le cardinal Sanguinetti, préfet de la congrégation de l'Index.

Mais l'abbé Paparelli se prodiguait, s'empressait, répétait d'un air de
béate satisfaction:

--Votre Éminence révérendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire
tout de suite... Il y a déjà là Son Éminence le Grand Pénitencier.

Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un éclat brusque et
familier.

--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce
qu'on veut. Enfin, j'arrive.

C'était un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et
colorée, avec un nez énorme, des lèvres épaisses, des yeux vifs toujours
en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active,
turbulente presque, les cheveux bruns encore, à peine semés de fils
d'argent, très soignés, ramenés en boucles sur les tempes. Il était né à
Viterbe, avait fait ses classes au séminaire de cette ville, avant de
venir à Rome les achever à l'Université Grégorienne. Ses états de
service ecclésiastique disaient son chemin rapide, son intelligence
souple: d'abord, secrétaire de nonciature à Lisbonne; ensuite, nommé
évêque titulaire de Thèbes et chargé d'une mission délicate, au Brésil;
dès son retour, fait nonce à Bruxelles, puis à Vienne; et enfin
cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'évêché suburbicaire de
Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqué toute l'Europe, il n'avait
contre lui que son ambition trop affichée, son intrigue toujours aux
aguets. On le disait maintenant irréconciliable, exigeant de l'Italie la
reddition de Rome, bien qu'autrefois il eût fait des avances au
Quirinal. Dans sa furieuse passion d'être le pape de demain, il sautait
d'une opinion à une autre, se donnait mille peines pour conquérir des
gens, qu'il lâchait ensuite. Deux fois déjà, il s'était fâché avec Léon
XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vérité était
que, candidat presque avoué à la papauté, il s'usait par son continuel
effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.

Mais Pierre n'avait vu en lui que le préfet de la congrégation de
l'Index; et une idée seule l'émotionnait, celle que cet homme allait
décider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et
que l'abbé Paparelli fut retourné dans la deuxième antichambre, ne
put-il s'empêcher de demander à don Vigilio:

--Leurs Éminences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont
donc très liées?

Un sourire pinça les lèvres du secrétaire, pendant que ses yeux
flambaient d'une ironie dont il n'était plus maître.

--Oh! très liées, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent
pas faire autrement.

Et il expliqua qu'on avait des égards pour la haute naissance du
cardinal Boccanera, de sorte qu'on se réunissait volontiers chez lui,
lorsqu'une affaire grave se présentait, comme ce jour-là précisément,
nécessitant une entrevue, en dehors des séances habituelles. Le cardinal
Sanguinetti était le fils d'un petit médecin de Viterbe.

--Non, non! Leurs Éminences ne sont pas liées du tout... Quand on n'a ni
les mêmes idées, ni le même caractère, il est bien difficile de
s'entendre. Et surtout quand on se gêne!

Il avait dit cela plus bas, comme à lui-même, avec son sourire mince.
D'ailleurs, Pierre écoutait à peine, tout à sa préoccupation
personnelle.

--Peut-être bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont réunis?
demanda-t-il.

Don Vigilio devait savoir le motif de la réunion. Mais il se contenta de
répondre que, pour une affaire de l'Index, la réunion aurait eu lieu
chez le préfet de la congrégation. Et Pierre, cédant à son impatience,
en fut réduit à lui poser une question directe.

--Mon affaire à moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez,
n'est-ce pas? Puisque Son Éminence fait partie de la congrégation, et
que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-être me
donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle
hâte de savoir!

Du coup, don Vigilio fut repris de son inquiétude effarée. Il bégaya
d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui était vrai.

--Je vous assure, aucune pièce ne nous est encore parvenue, j'ignore
absolument tout.

Puis, comme le prêtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il
se remit à écrire, jetant des regards furtifs vers la deuxième
antichambre, craignant sans doute que l'abbé Paparelli n'écoutât.
Décidément, il avait parlé beaucoup trop. Et il se rapetissait à sa
table, fondu, disparu dans son coin d'ombre.

Alors, Pierre revint à sa rêverie, envahi de nouveau par tout cet
inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeillée des
choses. D'interminables minutes durent s'écouler, il était près de onze
heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'éveilla enfin. Il
s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en
allait en compagnie d'un autre cardinal, très maigre, très grand, avec
une figure grise et longue d'ascète. Mais ni l'un ni l'autre ne parut
même apercevoir ce simple petit prêtre étranger, incliné ainsi sur leur
passage. Ils causaient haut, familièrement.

--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier.

--C'est à coup sûr du siroco pour demain.

Le silence retomba, solennel, dans la grande pièce obscure. Don Vigilio
écrivait toujours, sans qu'on entendît le petit bruit de sa plume sur le
dur papier jaunâtre. Il y eut un léger tintement de sonnette fêlée. Et
l'abbé Paparelli accourut de la deuxième antichambre, disparut un
instant dans la salle du trône, puis revint appeler d'un signe Pierre,
qu'il annonça d'une voix légère.

--Monsieur l'abbé Pierre Froment.

La salle, très grande, était une ruine, elle aussi. Sous l'admirable
plafond de bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une
brocatelle à grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait
quelques reprises, mais l'usure moirait de tons pâles la pourpre sombre
de la soie, autrefois d'un faste éclatant. La curiosité de la pièce
était l'ancien trône, le fauteuil de velours rouge où prenait place
jadis le Saint-Père, quand il rendait visite au cardinal. Un dais,
également de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait
accroché le portrait du pape régnant. Et, selon la règle, le fauteuil
était retourné contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y
asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste
salle, que des canapés, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse
table Louis XIV, de bois doré, à dessus de mosaïque, représentant
l'enlèvement d'Europe.

Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout près d'une
autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire,
liserée et boutonnée de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et
plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de cérémonie.
C'étaient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupée de
larges plis, au nez fort et aux lèvres minces; et c'étaient les yeux
ardents éclairant la face pâle, sous les épais sourcils restés noirs.
Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi
qui se dégageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir
où était la vérité, et une absolue volonté de s'y tenir à jamais.

Boccanera n'avait pas bougé, regardant fixement, de son regard noir,
s'avancer le visiteur; et le prêtre, qui connaissait le cérémonial,
s'agenouilla, baisa la grosse émeraude qu'il portait au doigt. Mais,
tout de suite, le cardinal le releva.

--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nièce m'a parlé de
votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous
recevoir.

Il s'était assis près de la table, sans lui dire encore de prendre
lui-même une chaise, et il continuait à l'examiner, en parlant d'une
voix lente, fort polie.

--C'est hier matin que vous êtes arrivé, et bien fatigué, n'est-ce pas?

--Votre Éminence est trop bonne... Oui, brisé, autant d'émotion que de
fatigue. Ce voyage est pour moi si grave!

Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer dès les premiers mots la
question sérieuse.

--Sans doute, il y a tout de même loin de Paris à Rome. Aujourd'hui, ça
se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable!

Sa parole se ralentit.

--Je suis allé à Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante
ans bientôt, et pour y passer une semaine à peine... Une grande et belle
ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens très bien
élevés, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut
l'oublier, même dans les tristes heures actuelles, la France a été la
fille aînée de l'Église... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitté
Rome.

Et, d'un geste de tranquille dédain, il acheva sa pensée. A quoi bon des
courses au pays du doute et de la rébellion? Est-ce que Rome ne
suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville éternelle qui, aux
temps prédits, devait redevenir la capitale du monde?

Pierre, muet, évoquant en lui le prince violent et batailleur
d'autrefois, réduit à porter cette simple soutane, le trouva beau, dans
son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait à elle-même. Mais
cette obstination d'ignorance, cette volonté de ne tenir compte des
autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquiétèrent,
lorsque, par un retour sur lui-même, il songea au motif qui l'amenait.
Et, comme le silence s'était fait, il crut devoir rentrer en matière par
un hommage.

--Avant toute autre démarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de
Votre Éminence, car c'est en elle seule que j'espère, c'est elle que je
supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger.

De la main, alors, Boccanera l'invita à s'asseoir sur une chaise, en
face de lui.

--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je
les dois à tout chrétien désireux de bien faire. Vous auriez tort,
seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis
complètement à l'écart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons,
cela ne va pas nous empêcher de causer un peu.

Il continua, aborda très franchement la question, sans ruse aucune, en
esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilités.

--N'est-ce pas? vous avez écrit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois,
et vous venez pour défendre ce livre, qui est déféré à la congrégation
de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne
puis tout lire. Je lis seulement les œuvres que m'envoie la
congrégation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et même je me
contente souvent du rapport que rédige pour moi mon secrétaire... Mais
ma nièce Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait
pas d'intérêt, qu'il l'avait d'abord un peu étonnée et beaucoup émue
ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en étudier les
passages incriminés avec le plus grand soin.

Pierre saisit l'occasion, pour commencer à plaider sa cause. Et il pensa
que le mieux était d'indiquer tout de suite ses références, à Paris.

--Votre Éminence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait
mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me
témoigner quelque amitié, ne cesse de répéter qu'un livre pareil vaut au
Saint-Siège la meilleure des armées.

--Oh! de la Choue, de la Choue, répéta le cardinal avec une moue de
bienveillant dédain, je n'ignore pas que de la Choue croit être un bon
catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il
descend au palais, je le vois volontiers, à la condition de ne pas
causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous
entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingué et bon de la
Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa démocratie
débarbouillée et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la
littérature.

Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie méprisante, dont
lui-même se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre
répondant, qu'il pensait d'une autorité indiscutable.

--Son Éminence le cardinal Bergerot a bien voulu donner à mon œuvre une
entière approbation.

Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le
blâme railleur, la pitié que soulève l'acte inconsidéré d'un enfant,
destiné à un avortement certain. Une flamme de colère alluma les yeux
sombres, une volonté de combat durcit la face entière.

--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une réputation
de grande piété, en France. Nous le connaissons peu, à Rome.
Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le
chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernièrement, ses
écrits et ses actes n'avaient contristé mon âme de croyant. Je ne suis
malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacré
Collège, personne qui l'approuve.

Il s'arrêta, puis se prononça, d'une voix nette.

--Le cardinal Bergerot est un révolutionnaire.

Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un
révolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'âmes si doux, d'une charité
inépuisable, dont le rêve était que Jésus redescendît sur la terre, pour
faire régner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la
même signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que
la religion des pauvres et des souffrants devînt une passion
condamnable, simplement insurrectionnelle?

Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilité
d'une discussion, il n'eut plus que le désir de raconter son livre, de
l'expliquer et de l'innocenter. Mais, dès les premiers mots, le cardinal
l'empêcha de poursuivre.

--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux
lire les passages... Du reste, il est une règle absolue: tout livre est
pernicieux et condamnable qui touche à la foi. Votre livre est-il
profondément respectueux du dogme?

--Je le pense, et j'affirme à Votre Éminence que je n'ai pas entendu
faire une œuvre de négation.

--C'est bon, je pourrai être avec vous, si cela est vrai... Seulement,
dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil à vous donner, retirer
vous-même votre œuvre, la condamner et la détruire, sans attendre
qu'une décision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le
scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre
chair. Un prêtre n'a pas d'autre devoir que l'humilité et l'obéissance,
l'anéantissement complet de son être, dans la volonté souveraine de
l'Église. Et même pourquoi écrire? car il y a déjà de la révolte à
exprimer une opinion à soi, c'est toujours une tentation du diable qui
vous met la plume à la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en
cédant à l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre
livre, mon cher fils, c'est encore de la littérature, de la
littérature!

Ce mot revenait avec un mépris tel, que Pierre sentit toute la détresse
des pauvres pages d'apôtre qu'il avait écrites, tombant sous les yeux de
ce prince devenu un saint. Il l'écoutait, il le regardait grandir, pris
d'une peur et d'une admiration croissantes.

--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, désintéressée, qui croit
pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant
les mystères, sans chercher à les pénétrer, avec la conviction
tranquille qu'en les acceptant, on possède enfin le certain et le
définitif! N'est-ce pas la plus complète satisfaction intellectuelle,
cette satisfaction que donne le divin conquérant la raison, la
disciplinant et la comblant, à ce point qu'elle est comme remplie et
désormais sans désir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le
divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut
mettre en Dieu la vérité et la justice, si l'on veut qu'elles règnent
sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livré à
tous les désastres. C'est la foi seule qui délivre et apaise!

Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se
dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanité souffrante se ruer à
la guérison du corps et à la consolation de l'âme. Ici, c'était le
croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se
satisfait, en goûtant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais
encore il n'avait entendu un tel cri de joie, à vivre dans l'obéissance,
sans inquiétude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera
avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualité où
flambait le sang rouge des ancêtres; et il s'émerveillait de la majesté
calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si
violente, dont l'orgueil était resté l'unique passion.

--Pourtant, se hasarda-t-il à dire enfin, très doucement, si la foi
demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure,
tout évolue, le monde change.

--Mais ce n'est pas vrai! s'écria le cardinal; le monde est immobile, à
jamais!... Il piétine, il s'égare, s'engage dans les plus abominables
voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramène au droit chemin.
Voilà le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ
s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de départ, à l'innocence
première? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixée au jour triomphal
où les hommes seront en possession de toute la vérité, apportée par
l'Évangile?... Non, non! la vérité est dans le passé, c'est toujours au
passé qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles
nouveautés, ces mirages du fameux progrès, ne sont que les pièges de
l'éternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse
des risques d'erreur, puisque la vérité, depuis dix-huit siècles, est
connue?... La vérité, mais elle est dans le catholicisme apostolique et
romain, tel que l'a créé la longue suite des générations! Quelle folie
de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'âmes
pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique
de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre!

Pierre ne protesta plus, le cœur serré, car il ne pouvait douter
maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses idées
les plus chères. Il s'inclinait, respectueux, glacé, en sentant passer
sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid
mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute
taille, continuait de sa voix têtue, toute sonnante de fier courage:

--Et si, comme ses ennemis le prétendent, le catholicisme est frappé à
mort, il doit mourir debout, dans son intégralité glorieuse... Vous
entendez bien, monsieur l'abbé, pas une concession, pas un abandon, pas
une lâcheté! Il est tel qu'il est, et il ne saurait être autrement. La
certitude divine, la vérité totale est sans modification possible; et la
moindre pierre enlevée à l'édifice, n'est jamais qu'une cause
d'ébranlement... N'est-ce pas évident, d'ailleurs? On ne sauve pas les
vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prétexte de les
réparer. On ne fait qu'augmenter les lézardes. S'il était vrai que Rome
menaçât de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les
replâtrages n'auraient pour résultat que de hâter l'inévitable
catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus
misérable des agonies, la fin d'un lâche qui se débat et demande
grâce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont là d'affreux
mensonges, que le catholicisme n'a jamais été plus solide, qu'il puise
son éternité dans l'unique source de vie. Mais, le soir où le ciel
croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'émiettent,
sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est
debout, dans les décombres, que je finirais, en récitant mon _Credo_ une
dernière fois.

Sa voix s'était ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que,
d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, désert
et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. Était-ce donc un
involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui
l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait
expliqué, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries pâlies par la
poussière, le chapeau rouge que les mites dévoraient. Et cela était
d'une grandeur désespérée et superbe, ce prince et ce cardinal, ce
catholique intransigeant, retiré ainsi dans l'ombre croissante du passé,
bravant d'un cœur de soldat l'inévitable écroulement de l'ancien monde.

Saisi, Pierre allait prendre congé, lorsqu'une petite porte s'ouvrit
dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience.

--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille!

Mais l'abbé Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand même,
sans s'émotionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une
phrase, très bas, à l'oreille du cardinal, qui s'était calmé à sa vue.

--Quel curé?... Ah! oui, Santobono, le curé de Frascati. Je sais...
Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant.

De sa voix menue, Paparelli recommença à parler bas. Des mots pourtant
s'entendaient: une affaire pressée, le curé était forcé de repartir, il
n'avait à dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il
introduisit le visiteur, son protégé, qu'il avait laissé derrière la
petite porte. Puis, lui-même disparut, avec la tranquillité d'un
subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.

Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prêtre, taillé à
coups de serpe, un fils de paysan, encore près de la terre. Il avait de
grands pieds, des mains noueuses, une face couturée et tannée, que des
yeux noirs, très vifs, éclairaient. Robuste encore, pour ses
quarante-cinq ans, il ressemblait un peu à un bandit déguisé, la barbe
mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la
physionomie restait fière, sans rien de bas. Et il portait un petit
panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement.

Tout de suite, Santobono fléchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un
geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarité
respectueuse du menu peuple pour les grands:

--Je demande pardon à Votre Éminence révérendissime d'avoir insisté. Du
monde attendait, et je n'aurais pas été reçu, si mon ancien camarade
Paparelli n'avait eu l'idée de me faire passer par cette porte... Oh!
j'ai à solliciter de Votre Éminence un si grand service, un vrai service
de cœur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit
cadeau.

Boccanera l'écoutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois,
lorsqu'il allait passer les étés à Frascati, dans la villa princière que
la famille y possédait, une habitation reconstruite au seizième siècle,
un merveilleux parc dont la terrasse célèbre donnait sur la Campagne
romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa était aujourd'hui
vendue, et, sur des vignes, échues en partage à Benedetta, le comte
Prada, avant l'instance en divorce, avait commencé à faire bâtir tout un
quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne
dédaignait pas, pendant ses promenades à pied, d'entrer se reposer un
instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une
antique chapelle consacrée à sainte Marie des Champs; et le prêtre
occupait là, contre cette chapelle, une sorte de masure à demi ruinée,
dont le charme était un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-même,
avec une passion de vrai paysan.

--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai
voulu que Votre Éminence goûtât mes figues. Ce sont les premières de la
saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant,
quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien
me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de
pareilles.

Le cardinal ne put s'empêcher de sourire. Il adorait les figues, et
c'était vrai, le figuier de Santobono était réputé dans le pays entier.

--Merci, mon cher curé, vous vous souvenez de mes petits défauts...
Voyons, que puis-je faire pour vous?

Il était tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le
curé d'anciennes discussions, des façons de voir contraires, qui le
fâchaient. Santobono, né à Nemi, en plein pays farouche, d'une famille
violente dont l'aîné était mort d'un coup de couteau, avait professé de
tout temps des idées ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait
failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour où les Italiens
étaient entrés dans Rome, on avait dû l'empêcher de planter sur son toit
le drapeau de l'unité italienne. C'était son rêve passionné, Rome
maîtresse du monde, lorsque le pape et le roi, après s'être embrassés,
feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait là un
révolutionnaire dangereux, un prêtre renégat mettant le catholicisme en
péril.

--Oh! ce que Votre Éminence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire,
si elle le daigne! répétait Santobono d'une voix brûlante, en joignant
ses grosses mains noueuses.

Puis, se ravisant:

--Est-ce que Son Éminence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de
mon affaire à Votre Éminence révérendissime?

--Non, le cardinal m'a simplement prévenu de votre visite, en me disant
que vous aviez quelque chose à me demander.

Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une sévérité plus
grande. Il n'ignorait pas que le prêtre était devenu le client de
Sanguinetti, depuis que ce dernier, nommé évêque suburbicaire, passait à
Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat à la papauté, a de
la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de
leur vie sur son élection possible: s'il est pape un jour, si eux-mêmes
l'aident à le devenir, ils entreront à sa suite dans la grande famille
pontificale. On racontait que Sanguinetti avait déjà tiré Santobono
d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris
en train d'escalader son mur, et qui était mort des suites d'une
correction trop rude. Mais, à la louange du prêtre, il fallait pourtant
ajouter que, dans son dévouement fanatique au cardinal, il entrait
surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destiné à faire
de l'Italie la grande nation souveraine.

--Eh bien! voici mon malheur... Votre Éminence connaît mon frère
Agostino, qui a été pendant deux ans jardinier chez elle, à la villa.
Certainement, c'est un garçon très gentil, très doux, dont jamais
personne n'a eu à se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de
quelle façon, il lui est arrivé un accident, il a tué un homme d'un coup
de couteau, à Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en
suis tout à fait contrarié, je donnerais volontiers deux doigts de ma
main, pour le tirer de prison. Et j'ai pensé que Votre Éminence ne me
refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et
qu'elle a été toujours très contente de son bon caractère.

Nettement, le cardinal protesta.

--Je n'ai pas été content du tout d'Agostino. Il était d'une violence
folle, et j'ai dû justement le congédier parce qu'il vivait constamment
en querelle avec les autres domestiques.

--Oh! que Votre Éminence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc
vrai que le caractère de mon pauvre petit Agostino s'était gâté! Mais il
y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre Éminence peut me
donner un certificat tout de même, en arrangeant les phrases. Cela
produirait un si bon effet, un certificat de Votre Éminence devant la
justice!

--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai
pas de certificat.

--Eh quoi! Votre Éminence révérendissime refuse?

--Absolument!... Je sais que vous êtes un prêtre d'une moralité
parfaite, que vous remplissez votre saint ministère avec zèle et que
vous seriez un homme tout à fait recommandable, sans vos idées
politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous égare, je ne
puis mentir pour vous être agréable.

Santobono le regardait, stupéfié, ne comprenant pas qu'un prince, un
cardinal tout-puissant, s'arrêtât à de si pauvres scrupules, lorsqu'il
s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus
fréquente, en ces pays encore sauvages des Châteaux romains.

--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon
uniquement, quand il y en a, et tout de même Agostino a du bon. Dans un
certificat, ça dépend des phrases qu'on écrit.

Il s'entêtait à cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tête
qu'on pût refuser de convaincre la justice, par une ingénieuse façon de
présenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait
rien, il eut un geste désespéré, sa face terreuse prit une expression de
violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colère
contenue.

--Bien, bien! chacun voit la vérité à sa manière, je vais retourner dire
ça à Son Éminence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre Éminence
révérendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai dérangée
inutilement... Peut-être que les figues ne sont pas très mûres; mais je
me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison,
lorsqu'elles sont tout à fait bonnes et sucrées... Mille grâces et mille
bonheurs à Votre Éminence révérendissime.

Il s'en allait à reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa
grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'était intéressé vivement à la
scène, retrouvait en lui le petit clergé de Rome et des environs, dont
on lui avait parlé avant son voyage. Ce n'était pas le «scagnozzo», le
prêtre misérable, affamé, venu de la province à la suite de quelque
fâcheuse aventure, tombé sur le pavé de Rome en quête du pain quotidien,
une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes
de l'Église, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant
avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal famés. Ce n'était
pas non plus le curé des campagnes lointaines, d'une ignorance totale,
d'une superstition grossière, paysan avec les paysans, traité d'égal à
égal par ses ouailles, qui, très pieuses, ne le confondaient jamais avec
le Bon Dieu, à genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant
l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite église
pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dépensait que le pain et la
viande, s'il récoltait le vin, les fruits, les légumes de son jardin.
Celui-ci n'était pas sans instruction, savait un peu de théologie, un
peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passée de Rome,
qui avait enflammé son patriotisme du rêve fou de la prochaine
domination universelle, réservée à la Rome renaissante, capitale de
l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit
clergé romain, souvent très digne et intelligent, et le haut clergé, les
hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'était pas au moins prélat
n'existait point.

--Mille grâces à Votre Éminence révérendissime, et que tout lui
réussisse dans ses désirs!

Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint à Pierre, qui
s'inclinait, lui aussi, pour prendre congé.

--En somme, monsieur l'abbé, l'affaire de votre livre me paraît
mauvaise. Je vous répète que je ne sais rien de précis, que je n'ai pas
vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nièce s'intéressait à vous,
j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le préfet de l'Index, qui
était justement ici tout à l'heure. Et lui-même n'est guère plus au
courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrétaire.
Seulement, il m'a affirmé que la dénonciation venait de personnes
considérables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages
nombreuses, où l'on aurait relevé les passages les plus fâcheux, tant au
point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme.

Très ému à cette pensée d'ennemis cachés, le poursuivant dans l'ombre,
le jeune prêtre s'écria:

--Oh! dénoncé, dénoncé! si Votre Éminence savait combien ce mot me
gonfle le cœur! Et dénoncé pour des crimes à coup sûr involontaires,
puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'Église...
C'est donc aux genoux du Saint-Père que je vais aller me jeter et me
défendre.

Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coupé son grand
front.

--Sa Sainteté peut tout, même vous recevoir, si tel est son bon plaisir,
et vous absoudre... Mais, écoutez-moi, je vous conseille encore de
retirer votre livre de vous-même, de le détruire simplement et
courageusement, avant de vous lancer dans une lutte où vous aurez la
honte d'être brisé... Enfin, réfléchissez.

Immédiatement, Pierre s'était repenti d'avoir parlé de sa visite au
pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel à
l'autorité souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'était possible,
celui-ci serait contre son œuvre, il n'espérait plus que faire peser
sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait
trouvé très net, très franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il
commençait à deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il
le salua.

--Je remercie infiniment Votre Éminence et je lui promets de penser à
tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrême bonté de me dire.

Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'étaient
présentées pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait là un
évêque, un prélat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don
Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en
conversation avec un grand jeune homme blond, un Français, qui s'écria,
saisi lui aussi d'étonnement:

--Comment! vous ici, monsieur l'abbé! vous êtes à Rome!

Le prêtre avait eu une seconde d'hésitation.

--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous
reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que
vous étiez, depuis l'année dernière, attaché à l'ambassade.

Mince, élancé, très élégant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un
bleu pâle, presque mauve, sa barbe blonde, finement frisée, portait ses
cheveux blonds bouclés, coupés sur le front à la florentine. D'une
famille de magistrats, très riches et d'un catholicisme militant, il
avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait décidé de sa destinée.
Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marquée à Rome, où il comptait
de puissantes parentés: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une
sœur avait épousé à Paris un notaire, son oncle; cousin germain de
monsignor Gamba del Zoppo, camérier secret participant, fils d'une de
ses tantes, mariée en Italie à un colonel. Et c'était ainsi qu'on
l'avait attaché à l'ambassade près du Saint-Siège, où l'on tolérait ses
allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le
promenait en flâneries sans fin au travers de Rome. Il était du reste
fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, très pratique au
fond, connaissant à merveille les questions d'argent; et il lui arrivait
même parfois, comme ce matin-là, de venir, de son air las et un peu
mystérieux, causer chez un cardinal d'une affaire sérieuse, au nom de
son ambassadeur.

Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des
fenêtres, pour l'y entretenir à l'aise.

--Ah! mon cher abbé, que je suis donc content de vous voir! Vous vous
souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le
cardinal Bergerot? Je vous ai indiqué, pour votre livre, des tableaux à
voir, des miniatures du quatorzième siècle et du quinzième. Et vous
savez que, dès aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter
Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouillé.
Oh! des trésors, des trésors! Mais au fond il n'y a qu'une œuvre, on en
revient toujours à sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah!
le Botticelli!

Sa voix se mourait, il eut un geste brisé d'admiration. Et Pierre dut
promettre de s'abandonner à lui, d'aller avec lui à la Chapelle Sixtine.

--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On
poursuit mon livre, on l'a dénoncé à la congrégation de l'Index.

--Votre livre! pas possible! s'écria Narcisse. Un livre dont certaines
pages rappellent le délicieux saint François d'Assise!

Obligeamment, alors, il se mit à sa disposition.

--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous être très utile. C'est
l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilité charmante, et plein
de la vieille bravoure française... Cet après-midi, ou demain matin au
plus tard, je vous présenterai à lui; et, puisque vous désirez avoir
immédiatement une audience du pape, il tâchera de vous l'obtenir...
Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le
Saint-Père a beau l'aimer beaucoup, il échoue parfois, tellement les
approches sont compliquées.

Pierre, en effet, n'avait pas songé à employer l'ambassadeur, dans son
idée naïve qu'un prêtre accusé, qui venait se défendre, voyait toutes
les portes s'ouvrir d'elles-mêmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse,
il le remercia vivement, comme si déjà l'audience était obtenue.

--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques
difficultés, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne
parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilité aucune,
car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse à
toute démarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un
homme obligeant qui vit dans l'intimité du pape, dont son service le
rapproche à toute heure; et, s'il le faut, je vous mènerai à lui, il
trouvera le moyen sans doute de vous ménager une entrevue, bien que sa
grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons,
c'est entendu, confiez-vous à moi en tout et pour tout.

--Ah! cher monsieur, s'écria Pierre, soulagé, heureux, j'accepte de
grand cœur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car,
depuis que je suis ici, tout le monde me décourage, vous êtes le premier
qui me rendiez quelque force, en traitant les choses à la française.

Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera,
sa certitude de n'être aidé par lui en rien, les nouvelles fâcheuses
données par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalité qu'il avait
sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'écoutait en souriant, et lui
aussi s'abandonna aux commérages et aux confidences. Cette rivalité,
cette dispute prématurée de la tiare, dans leur furieux désir à tous
deux, révolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des
dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire
exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que
Boccanera représentait l'intransigeance, le catholicisme dégagé de tout
compromis avec la société moderne, attendant immobile le triomphe de
Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Père, l'Italie
repentante faisant pénitence de son sacrilège; tandis que Sanguinetti,
très souple, très politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi
nouvelles que hardies, une sorte de fédération républicaine de tous les
anciens petits États italiens mise sous le protectorat auguste du pape.
En somme, c'était la lutte entre les deux conceptions opposées, l'une
qui veut le salut de l'Église par le respect absolu de l'antique
tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas à
évoluer avec le siècle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel
inconnu, que l'opinion finissait par être que, si le pape actuel vivait
encore quelques années, ce ne serait sûrement ni Boccanera, ni
Sanguinetti qui lui succéderait.

Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.

--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai causé avec lui hier
soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.

En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face
rose de prélat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette,
luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait très courtois à
l'égard de l'abbé Paparelli lui-même, qui l'accompagnait humblement, en
le suppliant de vouloir bien attendre que Son Éminence pût le recevoir.

--Oh! murmura Narcisse, devenu sérieux, monsignor Nani est un homme dont
il faut être l'ami.

Il savait son histoire, il la conta à demi-voix. Né à Venise, d'une
famille noble ruinée, qui avait compté des héros, Nani, après avoir fait
ses premières études chez les Jésuites, vint à Rome étudier la
philosophie et la théologie au Collège romain, que les Jésuites
tenaient. Ordonné prêtre à vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi
un nonce en Bavière, à titre de secrétaire particulier; et, de là, il
était allé, comme auditeur de nonciature, à Bruxelles, puis à Paris,
qu'il avait habité pendant cinq ans. Tout semblait le destiner à la
diplomatie, ses brillants débuts, son intelligence vive, une des plus
vastes et des plus renseignées qui pût être, lorsque, brusquement, il
fut rappelé à Rome, où, presque tout de suite, on lui confia la
situation d'assesseur du Saint-Office. On prétendit alors que c'était là
un désir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au
Saint-Office un homme à lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il
rendrait beaucoup plus de services à Rome que dans une nonciature. Déjà
prélat domestique, Nani était depuis peu chanoine de Saint-Pierre et
protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le
jour où le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait
davantage.

--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme supérieur, qui connaît
admirablement son Europe moderne, et avec cela un très saint prêtre, un
croyant sincère, d'un dévouement absolu à l'Église, d'une foi solide de
politique avisé, différente il est vrai de l'étroite et sombre foi
théologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il
vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses.
Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils règnent en son nom, convaincus
que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu,
la seule parfaite et éternelle, en dehors de laquelle il n'y a que
mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore,
dans nos querelles religieuses, à discuter furieusement sur l'existence
de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse être mise en
doute, puisqu'ils sont les ministres délégués par Dieu; et ils sont
uniquement à leur rôle de ministres qu'on ne saurait déposséder,
exerçant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanité, employant
toute leur intelligence, toute leur énergie à rester les maîtres
acceptés des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, après
avoir été mêlé à la politique du monde entier, est depuis dix ans à
Rome, dans les fonctions les plus délicates, mêlé aux affaires les plus
diverses et les plus importantes. Il continue à voir l'Europe entière
qui défile à Rome, connaît tout, a la main dans tout. Et, avec cela,
admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite,
sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si léger, à la
plus haute ambition, à la tiare souveraine.

Encore un candidat à la papauté! pensa Pierre, qui avait écouté
passionnément, car cette figure de Nani l'intéressait, lui causait une
sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrière le visage
rosé et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal
les explications de son ami, il retomba à l'effarement de son arrivée
dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prévisions.

Mais monsignor Nani avait aperçu les deux jeunes gens, et il s'avançait
la main tendue, très cordial.

--Ah! monsieur l'abbé Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne
vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien à
Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre santé est bonne, depuis que je
vous ai rencontré devant la Sainte Thérèse du Bernin, que vous admirez
tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est
charmant. Monsieur l'abbé, je vous dénonce en monsieur Habert un des
passionnés de notre ville, qui vous mènera dans les beaux endroits.

Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite être renseigné sur
l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en écouta très attentivement le
récit, hochant la tête à certains détails, réprimant parfois son fin
sourire. L'accueil sévère du cardinal, la certitude où était le prêtre
de ne trouver près de lui aucune aide, ne l'étonna nullement, comme s'il
s'était attendu à ce résultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant
qu'il était venu le matin et qu'il avait déclaré l'affaire du livre très
grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine
vivacité.

--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arrivé trop tard. A la
première nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son Éminence le
cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire à votre œuvre
une réclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons
que vous êtes un peu exalté, l'âme enthousiaste et prompte à la lutte.
Nous serions bien avancés, si nous nous mettions sur les bras la révolte
d'un jeune prêtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un
livre dont on a déjà vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je
voulais qu'on ne bougeât pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est
un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a levé les bras au ciel, il
s'est emporté, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant
la sottise était faite, et qu'il était absolument impossible d'arrêter
le procès, du moment que la congrégation se trouvait saisie, à la suite
des dénonciations les plus autorisées, lancées pour les motifs les plus
graves... Enfin, comme il le disait, la sottise était faite, et j'ai dû
songer à autre chose...

Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre
fixés sur les siens, tâchant de comprendre. Une imperceptible rougeur
rosa son teint davantage, tandis que, très à l'aise, il continuait sans
laisser voir sa contrariété d'en avoir trop dit:

--Oui, j'ai songé à vous aider de toute ma faible influence, pour vous
tirer des ennuis où cette affaire va sûrement vous mettre.

Un souffle de rébellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on
se jouait de lui peut-être. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirmé sa
foi, qui était si pure, si dégagée de tout intérêt personnel, si
brûlante de charité chrétienne?

--Jamais, déclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-même mon
livre, comme on me le conseille. Ce serait une lâcheté et un mensonge,
car je ne regrette rien, je ne désavoue rien. Si je crois que mon œuvre
apporte un peu de vérité, je ne puis la détruire, sans être criminel
envers moi-même et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais!

Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitôt:

--C'est aux genoux du Saint-Père que je veux faire cette déclaration. Il
me comprendra, il m'approuvera.

Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme fermée désormais. Il
sembla étudier curieusement la subite violence du prêtre, qu'il
s'efforça ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille.

--Sans doute, sans doute... L'obéissance et l'humilité ont de grandes
douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout
avec Sa Sainteté... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.

Et, de nouveau, il s'intéressa beaucoup à la demande d'audience.
Vivement, il regrettait que Pierre n'eût pas lancé cette demande de
Paris même, avant son arrivée à Rome: c'était la plus sûre façon de la
faire agréer. Au Vatican, on n'aimait guère le bruit, et pour peu que la
nouvelle de la présence du jeune prêtre se répandît, pour peu qu'on
causât des motifs qui l'amenaient, tout allait être perdu.

Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'était offert pour présenter Pierre
à l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, il parut pris
d'inquiétude, il se récria.

--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernière imprudence!...
D'abord, vous courez le risque de gêner monsieur l'ambassadeur, dont la
situation est toujours délicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il
échouait, et ma crainte est qu'il n'échoue, oui! s'il échouait, ce
serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre
part, l'audience demandée; car on ne voudrait pas infliger à monsieur
l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cédé à une autre
influence que la sienne.

Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tête, l'air gêné,
hésitant.

--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demandé
dernièrement, pour un personnage politique français, une audience, qui a
été refusée; et cela nous a été fort désagréable... Monseigneur a
raison. Il faut réserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque
nous aurons épuisé les autres moyens d'approche.

Et, voyant le désappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance:

--Notre première visite sera donc pour mon cousin, au Vatican.

Étonné, l'attention éveillée de nouveau, Nani regarda le jeune homme.

--Au Vatican? vous y avez un cousin?

--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.

--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous
avez songé à Gamba pour agir près de Sa Sainteté. Sans doute, c'est une
idée, il faut voir, il faut voir...

Plusieurs fois, il répéta la phrase pour se donner le temps de voir
lui-même, de discuter intérieurement l'idée. Monsignor Gamba del Zoppo
était un brave homme, sans rôle aucun, dont la nullité avait fini par
être légendaire au Vatican. Il amusait de ses commérages le pape, qu'il
flattait beaucoup, et qui aimait se promener à son bras, dans les
jardins. C'était pendant ces promenades qu'il obtenait à l'aise toutes
sortes de petites faveurs. Mais il était d'une poltronnerie
extraordinaire, il craignait à un tel point de compromettre son
influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'être
longuement assuré qu'il ne pouvait en résulter pour lui aucun tort.

--Eh mais! l'idée n'est pas mauvaise, déclara enfin Nani. Oui, oui!
Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai
moi-même, je lui expliquerai l'affaire.

Pour conclure, d'ailleurs, il se répandit en conseils d'extrême
prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se méfier beaucoup de
l'entourage du pape. Hélas! oui, Sa Sainteté était si bonne, croyait si
aveuglément au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers
avec le soin critique qu'elle aurait dû y mettre. Jamais on ne savait à
qui l'on s'adressait, ni dans quel piège on pouvait poser le pied. Même
il donna à entendre qu'il ne fallait, à aucun prix, s'adresser
directement à Son Éminence le Secrétaire d'État, parce qu'elle-même
n'était pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la
complication la paralysait, dans ses meilleures volontés. Et, à mesure
qu'il parlait ainsi, très doucement, avec une onction parfaite, le
Vatican apparaissait comme un pays gardé par des dragons jaloux et
traîtres, un pays où l'on ne devait point franchir une porte, risquer un
pas, hasarder un membre, sans s'être soigneusement assuré d'avance qu'on
n'y laisserait pas le corps entier.

Pierre continuait à l'écouter, glacé de plus en plus, retombé à
l'incertitude.

--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me
découragez, monseigneur!

Nani retrouva son sourire cordial.

--Moi! mon cher fils. J'en serais désolé... Je veux seulement vous
répéter d'attendre, de réfléchir. Surtout pas de fièvre. Rien ne presse,
je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour
faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon
mois... Évitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez,
visitez Rome en paix, c'est la meilleure façon d'avancer vos affaires.

Et, prenant une main du prêtre, dans ses deux mains aristocratiques,
grasses et douces:

--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi...
Moi-même, je me serais offert, j'aurais tenu à honneur de vous conduire
tout droit à Sa Sainteté. Seulement, je ne veux pas m'en mêler encore,
je sens trop qu'à cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus
tard, vous entendez! plus tard, dans le cas où personne n'aurait réussi,
ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage
formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, évitez de prononcer
les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre
livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y
avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion
éternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique,
apostolique et romaine. De même, laissez vos amis de Paris où ils sont,
ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute piété n'est
pas appréciée suffisamment à Rome... Je vous assure que je vous parle en
ami.

Puis, le voyant désemparé, à moitié brisé déjà, ne sachant plus par quel
côté il devait commencer la campagne, il le réconforta de nouveau.

--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour
le bien de l'Église et pour votre propre bien... Et je vous demande
pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son Éminence aujourd'hui,
car il m'est impossible d'attendre davantage.

L'abbé Paparelli, que Pierre avait cru voir rôder derrière eux,
l'oreille aux aguets, se précipita, jura à monsignor Nani qu'il n'y
avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prélat donna
l'assurance, très gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il
avait à entretenir Son Éminence ne pressant en aucune façon. Et il se
retira, avec des saluts courtois pour tous.

Presque aussitôt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle
du trône, il serra la main de Pierre, il répéta:

--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et,
dès que j'aurai une réponse quelconque, je vous la ferai connaître... A
bientôt.

Il était midi passé, il ne restait plus là qu'une des deux vieilles
dames, qui semblait s'être endormie. A sa petite table de secrétaire,
don Vigilio écrivait toujours, de son écriture menue, sur les immenses
feuilles de son papier jaune. Et, de temps à autre seulement, ses
regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa
continuelle défiance, que rien ne le menaçait.

Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore,
immobile, au fond de la vaste embrasure de fenêtre. Ah! que son pauvre
être d'enthousiaste et de tendre était anxieux! En quittant Paris, il
avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait
injustement, et il partait pour se défendre, il arrivait, se jetait aux
genoux du pape, qui l'écoutait avec indulgence. Est-ce que le pape
n'était pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice
qui fait la vérité? et n'était-il pas avant tout le Père, le délégué de
l'infini pardon, de la divine miséricorde, dont les bras restaient
tendus à tous les enfants de l'Église, même aux coupables? Est-ce qu'il
ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles
de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer
leur conduite, boire à la source de l'éternelle bonté? Et, dès le
premier jour de son arrivée, les portes se fermaient violemment, il
tombait dans un monde hostile, semé d'embûches, barré de gouffres. Tous
lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves,
en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prétention
exorbitante, une affaire de réussite si difficile, qu'elle mettait en
branle les intérêts, les passions, les influences du Vatican entier. Et
c'étaient des conseils sans fin, des habiletés discutées longuement, des
tactiques de généraux menant une armée à la victoire, des complications
sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait
par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela était
différent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte
sur le chemin à toutes les ouailles, les dociles et les égarées!

Ce qui commençait à effrayer Pierre, c'était ce qu'il sentait de méchant
s'agiter confusément dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspecté, traité
de révolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus
le nommer! Il revoyait la moue de mépris du cardinal Boccanera parlant
de son collègue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus à
prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'était pas clair
pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme à la
pureté primitive du christianisme! Était-ce donc là un des crimes
dénoncés à la congrégation de l'Index? Ces dénonciateurs, il finissait
par les soupçonner, et il prenait peur, car il avait maintenant
conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort
pour l'abattre et supprimer son œuvre. Tout ce qui l'entourait lui
devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours,
regarder et étudier ce monde noir de Rome, si imprévu pour lui. Mais,
dans la révolte de sa foi d'apôtre, il se faisait le serment, ainsi
qu'il l'avait dit, de ne céder jamais, de ne rien changer, pas une page,
pas une ligne, à son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme
l'inébranlable témoignage de sa croyance. Même condamné par l'Index, il
ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il
sortirait de l'Église, il irait jusqu'au schisme, continuant de prêcher
la religion nouvelle, écrivant un second livre, la Rome vraie, telle
que, vaguement, il commençait à la voir.

Cependant, don Vigilio avait cessé d'écrire, et il regardait Pierre d'un
regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre
congé. Malgré sa crainte, cédant à un besoin de confidence, le
secrétaire murmura:

--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connaître le
résultat de votre entrevue avec Son Éminence.

Le nom de monsignor Nani n'eut pas même besoin d'être prononcé entre
eux.

--Vraiment, vous croyez?

--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous écoutiez mon conseil, vous
agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grâce ce qu'il désire
de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard.

Cela acheva de troubler et d'exaspérer Pierre. Il s'en alla avec un
geste de défi. On verrait bien s'il obéissait. Et les trois
antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus
vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abbé Paparelli le salua d'une
petite révérence muette; dans la première, le valet ensommeillé ne
sembla pas même le voir. Sous le baldaquin, une araignée filait sa
toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux
valu mettre la pioche dans tout ce passé pourrissant, tombant en poudre,
pour que le soleil entrât librement et rendît au sol purifié une
fécondité de jeunesse?



IV


L'après-midi de ce même jour, Pierre songea, puisqu'il avait des
loisirs, à commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite
qui lui tenait au cœur. Dès l'apparition de son livre, une lettre venue
de cette ville l'avait profondément ému et intéressé, une lettre du
vieux comte Orlando Prada, le héros de l'indépendance et de l'unité
italienne, qui, sans le connaître, lui écrivait spontanément sous le
coup d'une première lecture; et c'était, en quatre pages, une
protestation enflammée, un cri de foi patriotique, juvénile encore chez
le vieillard, l'accusant d'avoir oublié l'Italie dans son œuvre,
réclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifiée et libre enfin.
Une correspondance avait suivi, et le prêtre, tout en ne cédant pas sur
le rêve qu'il faisait du néo-catholicisme sauveur du monde, s'était mis
à aimer de loin l'homme qui lui écrivait ces lettres où brûlait un si
grand amour de la patrie et de la liberté. Il l'avait prévenu de son
voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant,
l'hospitalité acceptée par lui au palais Boccanera le gênait beaucoup,
car il lui semblait difficile, après l'accueil de Benedetta, si
affectueux, de se rendre ainsi dès le premier jour, sans la prévenir,
chez le père de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils,
le petit palais que celui-ci avait fait bâtir, dans le haut de la rue du
Vingt-Septembre.

Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule à la contessina
elle-même. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la
Choue, qu'elle gardait pour le héros une filiale tendresse, mêlée
d'admiration. En effet, après le déjeuner, au premier mot qu'il lui dit
de l'embarras où il était, elle se récria.

--Mais, monsieur l'abbé, allez, allez vite! Vous savez que le vieil
Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous étonnez pas de me
l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre,
par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui
l'exécrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai
connu, je l'ai aimé, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste
qui soit sur la terre.

Elle s'était mise à sourire, tandis que des larmes discrètes mouillaient
ses yeux, sans doute au souvenir de l'année passée là-bas, dans cette
maison de violence, où elle n'avait eu d'heures paisibles que près du
vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:

--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime
toujours et que jamais je n'oublierai sa bonté, quoi qu'il arrive.

Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il
évoqua toute cette histoire héroïque du vieil Orlando, qu'il s'était
fait conter. On y entrait en pleine épopée, dans la foi, la bravoure et
le désintéressement d'un autre âge.

Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune
brûlé d'une telle haine contre l'étranger, qu'à peine âgé de quinze ans
il faisait partie d'une société secrète, une des ramifications de
l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait
de loin, des vieilles révoltes contre la servitude, lorsque les
conspirateurs se réunissaient dans des cabanes abandonnées, au fond des
bois; et elle était exaspérée encore par le rêve séculaire de l'Italie
délivrée, rendue à elle-même, redevenant enfin la grande nation
souveraine, digne fille des anciens conquérants et maîtres du monde.
Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie démembrée, morcelée,
en proie à une foule de petits tyrans, continuellement envahie et
possédée par les nations voisines, quel rêve ardent et superbe que de la
tirer de ce long opprobre! Battre l'étranger, chasser les despotes,
réveiller le peuple de la basse misère de son esclavage, proclamer
l'Italie libre, l'Italie une, c'était alors la passion qui soulevait
toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait éclater
d'enthousiasme le cœur du jeune Orlando. Il vécut son adolescence dans
une indignation sainte, dans la fière impatience de donner son sang à la
patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la délivrait pas.

Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retiré,
frémissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et
il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle
arriva de la fuite de Pie IX et de la révolution à Rome. Brusquement, il
lâcha tout, logis, femme, pour courir à Rome, comme appelé par la voix
de sa destinée. C'était la première fois qu'il s'en allait ainsi battre
les chemins, à la conquête de l'indépendance; et que de fois il devait
se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
il se passionna un instant pour cette figure mystique de républicain
unitaire. Rêvant lui-même de république universelle, il adopta la devise
mazinienne «Dio e popolo», il suivit la procession qui parcourut en
grande pompe la Rome de l'émeute. On était à une époque de vastes
espoirs, travaillée déjà par le besoin d'une rénovation du catholicisme,
dans l'attente d'un Christ humanitaire, chargé de sauver le monde une
seconde fois. Mais bientôt un homme, un capitaine des anciens âges,
Garibaldi, à l'aurore de sa gloire épique, le prit tout entier, ne fit
plus de lui qu'un soldat de la liberté et de l'unité. Orlando l'aima
comme un dieu, se battit en héros à son côté, fut de la victoire de
Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstiné
patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forcé d'abandonner
Rome à l'armée française du général Oudinot, qui venait y rétablir Pie
IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise
que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite
républicaine, et qui depuis de longs mois résistait aux Autrichiens! et
ce Garibaldi, avec une poignée d'hommes, qui part pour la délivrer,
frète treize barques de pêche, en laisse huit entre les mains de
l'ennemi, est obligé de revenir aux rivages romains, y perd
misérablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner
en Amérique, où il avait habité déjà en attendant l'heure de
l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu
intérieur de son patriotisme, d'où poussaient en chaque ville des hommes
de foi et de courage, d'où les émeutes éclataient de partout comme des
éruptions, et qui, au milieu des échecs, allait quand même au triomphe,
invinciblement!

Orlando revint à Milan, près de sa jeune femme, et il y vécut deux ans,
caché, rongé par l'impatience du glorieux lendemain, si long à naître.
Un bonheur l'attendrit, dans sa fièvre: il eut un fils, Luigi; mais
l'enfant coûta la vie à sa mère, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
davantage à Milan, où la police le surveillait, le traquait, finissant
par trop souffrir de l'occupation étrangère, Orlando se décida à
réaliser les débris de sa fortune, puis se retira à Turin, près d'une
tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en
grand politique, travaillait dès lors à l'indépendance, préparait le
Piémont au rôle décisif qu'il devait jouer. C'était l'époque où le roi
Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les réfugiés qui
lui arrivaient de toute l'Italie, même ceux qu'il savait républicains,
compromis et en fuite, à la suite d'insurrections populaires. Dans cette
rude et rusée maison de Savoie, le rêve de réaliser l'unité italienne,
au profit de la monarchie piémontaise, venait de loin, mûrissait depuis
des années. Et Orlando n'ignorait point sous quel maître il s'enrôlait;
mais déjà, en lui, le républicain passait après le patriote, il ne
croyait plus à une Italie faite au nom de la république, mise sous la
protection d'un pape libéral, comme Mazzini l'avait imaginé un moment.
N'était-ce pas là une chimère, qui dévorerait des générations, si l'on
s'entêtait à la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couché à
Rome, en conquérant. Quitte à y laisser la liberté, il voulait la patrie
reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle
fièvre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son
cœur battait à lui briser la poitrine, après Magenta, quand il entra
dans Milan avec l'armée française, dans ce Milan que huit années plus
tôt il avait quitté en proscrit, l'âme désespérée! A la suite de
Solferino, le traité de Villafranca fut une déception amère: la Vénétie
échappait, Venise restait captive. Mais c'était pourtant le Milanais
reconquis, et c'étaient aussi la Toscane, les duchés de Parme et de
Modène, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
formait, la patrie se reconstituait, autour du Piémont victorieux.

Puis, l'année suivante, Orlando rentra dans l'épopée. Garibaldi était
revenu de ses deux séjours en Amérique, entouré de toute une légende,
des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traversée
extraordinaire de Canton à Lima; et il avait reparu pour se battre en
1859, devançant l'armée française, culbutant un maréchal autrichien,
entrant dans des villes, Côme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on
apprit qu'il était débarqué avec mille hommes seulement, à Marsala, les
mille de Marsala, la poignée illustre de braves. Au premier rang,
Orlando se battit. Palerme résista trois jours, fut emportée. Devenu le
lieutenant favori du dictateur, il l'aida à organiser le gouvernement,
passa ensuite avec lui le détroit, fut à sa droite de l'entrée
triomphale dans Naples, d'où le roi s'était enfui. C'était une folie
d'audace et de vaillance, l'explosion de l'inévitable, toutes sortes
d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnérable, mieux
protégé par sa chemise rouge que par la plus épaisse des armures,
Garibaldi mettant en déroute les armées adverses, comme un archange,
rien qu'en brandissant sa flamboyante épée. Les Piémontais, de leur
côté, qui venaient de battre le général Lamoricière à Castelfidardo,
avaient envahi les États romains. Et Orlando était là, lorsque le
dictateur, se démettant du pouvoir, signa le décret d'annexion des
Deux-Siciles à la Couronne d'Italie; de même qu'il fit également partie,
au cri violent de «Rome ou la mort!», de la tentative désespérée qui
finit tragiquement à Aspromonte: la petite armée dispersée par les
troupes italiennes, Garibaldi blessé, fait prisonnier, renvoyé dans la
solitude de son île de Caprera, où il ne fut plus qu'un laboureur.

Les six années d'attente qui suivirent, Orlando les vécut à Turin, même
lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le sénat avait
acclamé Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie était
faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Désormais les grands combats
semblaient finis, l'ère de l'épopée se trouvait close. Venise allait
être donnée par la défaite. Orlando était à la bataille malheureuse de
Custozza, où il reçut deux blessures, le cœur plus mortellement frappé
par la douleur qu'il éprouva à croire un instant l'Autriche triomphante.
Mais, au même moment, celle-ci, battue à Sadowa, perdait la Vénétie, et
cinq mois plus tard il voulut être à Venise, dans la joie du triomphe,
lorsque Victor-Emmanuel y fit son entrée, aux acclamations frénétiques
du peuple. Rome seule restait à prendre, une fièvre d'impatience
poussait vers elle l'Italie entière, qu'arrêtait le serment fait par la
France amie de maintenir le pape. Une troisième fois, Garibaldi rêva de
renouveler les prouesses légendaires, se jeta sur Rome, indépendant de
tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et,
une troisième fois, Orlando fut de cette folie d'héroïsme, qui devait se
briser à Mentana, contre les zouaves pontificaux, aidés d'un petit corps
français. Blessé de nouveau, il rentra à Turin presque mourant. L'âme
frémissante, il fallait se résigner, la situation restait insoluble.
Tout d'un coup, éclata le coup de tonnerre de Sedan, l'écrasement de la
France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentré dans
l'armée régulière, faisait partie des troupes qui prirent position, dans
la Campagne romaine, pour assurer la sécurité du Saint-Siège, selon les
termes de la lettre que Victor-Emmanuel écrivit à Pie IX. Il n'y eut,
d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du
général Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui
pénétra dans la ville par la brèche de la porte Pia. Ah! ce vingt
septembre, ce jour où il éprouva le plus grand bonheur de sa vie, un
jour de délire, un jour de complet triomphe, où se réalisait le rêve de
tant d'années de luttes terribles, pour lequel il avait donné son repos,
sa fortune, son intelligence et sa chair!

Ensuite, ce furent encore plus de dix années heureuses, dans Rome
conquise, dans Rome adorée, ménagée et flattée, comme une femme en
laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande
vigueur nationale, une si merveilleuse résurrection de force et de
gloire, pour la jeune nation! L'ancien républicain, l'ancien soldat
insurrectionnel qu'il était, avait dû se rallier et accepter un siège de
sénateur: Garibaldi lui-même, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au
roi et siéger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance,
n'avait point voulu d'une Italie indépendante et une, qui ne fût pas
républicaine. Puis, une autre raison avait décidé Orlando, l'avenir de
son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de
l'entrée dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune
d'autrefois, mangée au service de la patrie, il rêvait de vastes
destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'âge héroïque
était achevé, il voulait faire de lui un grand politique, un grand
administrateur, un homme utile à la nation souveraine de demain; et
c'était pourquoi il n'avait pas repoussé la faveur royale, la récompense
de son long dévouement, voulant être là, aider Luigi, le surveiller, le
diriger. Lui-même était-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pût se
rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir été dans la
conquête? Il avait placé le jeune homme au ministère des Finances,
frappé de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions
d'affaires, devinant peut-être aussi par un sourd instinct que la
bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et
économique. Et, de nouveau, il vécut dans le rêve, croyant toujours avec
enthousiasme à l'avenir splendide, débordant d'une espérance illimitée,
regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle végétation
de quartiers neufs, redevenir à ses yeux d'amant ravi la reine du monde.

Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier,
Orlando fut frappé de paralysie, les deux jambes tout à coup mortes,
d'une pesanteur de plomb. On avait dû le remonter, jamais plus il ne
remit les pieds sur le pavé de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six
ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitté son fauteuil, cloué là
dans une immobilité de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru
les champs de bataille de l'Italie. C'était une grande pitié,
l'écroulement d'un héros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de
cette chambre où il se trouvait prisonnier, assista au lent ébranlement
de tous ses espoirs, envahi d'une mélancolie affreuse, dans la peur
inavouée de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de
l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journées vides
à réfléchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si
triomphante en son unité, agissait follement, courait à la ruine, à la
banqueroute peut-être. Cette Rome qui avait toujours été pour lui la
capitale nécessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au
peuple roi de demain, semblait se refuser à ce rôle d'une grande
capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des siècles
sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son
Luigi, qui le désolait, rebelle à toute direction, devenu un des enfants
dévorateurs de la conquête, se ruant à la curée chaude de cette Italie,
de cette Rome, que son père semblait avoir uniquement voulues pour que
lui-même les pillât et s'en engraissât. Vainement, il s'était opposé à
ce qu'il quittât le ministère, à ce qu'il se jetât dans l'agio effréné
sur les terrains et les immeubles, que déterminait le coup de démence
des quartiers neufs. Il l'adorait quand même, il était réduit au
silence, surtout maintenant que les opérations financières les plus
hasardeuses lui avaient réussi, comme cette transformation de la villa
Montefiori en une véritable ville, affaire colossale où les plus riches
s'étaient ruinés, dont lui s'était retiré avec des millions. Et Orlando,
désespéré et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait
bâtir, rue du Vingt-Septembre, s'était entêté à n'y occuper qu'une
chambre étroite, où il achevait ses jours cloîtré, avec un seul
serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalité,
vivant pauvrement de son humble rente.

Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le
flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité
lourde des nouveaux palais, où s'accusait le goût héréditaire de
l'énorme. Dans la chaude après-midi de vieil or pourpré, cette rue large
et triomphale, ces deux files de façades interminables et blanches
disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le désir de
souveraineté qui avait fait pousser du sol ces bâtisses colossales. Mais
surtout il demeura béant devant le Ministère des Finances, un amas
gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les
frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde démesuré, enfanté en
un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'était là, en face, un
peu plus haut, avant d'arriver à la villa Bonaparte, que se trouvait le
petit palais du comte Prada.

Lorsqu'il eut payé son cocher, Pierre resta embarrassé un instant. La
porte étant ouverte, il avait pénétré dans le vestibule; mais il n'y
apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se décider à
monter au premier étage. L'escalier, monumental, à la rampe de marbre,
reproduisait en petit les dimensions exagérées de l'escalier d'honneur
du palais Boccanera; et c'était la même nudité froide, tempérée par un
tapis et des portières rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc
blanc des murs. Au premier étage, se trouvait l'appartement de
réception, haut de cinq mètres, dont il aperçut deux salons en enfilade,
par une porte entre-bâillée, des salons d'une richesse toute moderne,
avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dorés,
de hautes glaces reflétant l'encombrement fastueux des consoles et des
tables. Et toujours personne, pas une âme, dans ce logis comme
abandonné, où la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour
sonner, quand un valet se présenta enfin.

--Monsieur le comte Prada, je vous prie.

Le valet considéra en silence ce petit prêtre et daigna demander:

--Le père ou le fils?

--Le père, monsieur le comte Orlando Prada.

--Bon! montez au troisième étage.

Puis, il voulut bien ajouter une explication.

--La petite porte, à droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous
ouvre.

En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux très sec,
d'allure militaire, un ancien soldat du comte resté à son service, qui
vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus
vite, qu'il était en train d'arranger les jambes de son maître. Tout de
suite il annonça le visiteur. Et celui-ci, après une obscure
antichambre, très étroite, resta saisi de la pièce dans laquelle il
entrait, une pièce relativement petite, toute nue, toute blanche,
tapissée simplement d'un papier tendre à fleurettes bleues. Derrière un
paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun
autre meuble, rien que le fauteuil où l'infirme passait ses jours, une
table de bois noir près de lui, couverte de journaux et de livres, deux
antiques chaises de paille qui servaient à faire asseoir les rares
visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de
bibliothèque. Mais la fenêtre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pût voir.

Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans
une soudaine et profonde émotion. C'était un vieux lion blanchi, superbe
encore, très fort, très grand. Une forêt de cheveux blancs, sur une tête
puissante, à la bouche épaisse, au nez gros et écrasé, aux larges yeux
noirs étincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse,
frisée comme celle d'un dieu. Dans ce mufle léonin, on devinait les
terribles passions qui avaient dû gronder; mais toutes, les charnelles,
les intellectuelles, avaient fait éruption en patriotisme, en bravoure
folle et en désordonné amour de l'indépendance. Et le vieil héros
foudroyé, le buste toujours droit et haut, était cloué là, sur son
fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une
couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la
face éclatait de force et d'intelligence.

Orlando s'était tourné vers son serviteur, pour lui dire doucement:

--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures.

Puis, regardant Pierre bien en face, il s'écria de sa voix restée
sonore, malgré ses soixante-dix ans:

--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons
pouvoir causer tout à notre aise... Tenez! prenez cette chaise,
asseyez-vous devant moi.

Mais il avait remarqué le regard surpris que le prêtre jetait sur la
nudité de la chambre. Il ajouta gaiement:

--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici
en moine, en vieux soldat retraité, désormais à l'écart de la vie... Mon
fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime guère les lits de
plume, car mes vieux os sont accoutumés à la terre dure... Et puis, j'ai
là une si belle vue, toute Rome qui se donne à moi, maintenant que je ne
peux plus aller à elle!

D'un geste vers la fenêtre, il avait caché l'embarras, la légère rougeur
dont il était pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte,
sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probité, qui le
faisait s'entêter dans son installation de pauvre.

--Mais c'est très bien! mais c'est superbe! déclara Pierre, pour lui
faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si
heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes
choses!

D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir écarter le passé.

--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterré... Parlons de vous, mon cher
monsieur Froment, de vous si jeune qui êtes le présent, et parlons vite
de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre «Rome
nouvelle», si vous saviez dans quel état de colère il m'a jeté d'abord!

Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la
table, près de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de
colosse:

--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je
l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome
nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain
grâce au pape, donnée au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous
avons dépensés pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut
être un Français, et un Français de Paris, pour écrire le livre que
voilà! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la
capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a
les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend
garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscitée!

Cette fougue juvénile fit rire Pierre à son tour.

--Oui, oui, vous m'avez écrit cela. Seulement, qu'importe, à mon point
de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanité, et je
veux l'accord, la fraternité de toutes les nations, l'humanité
réconciliée, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement,
une monarchie, une république! qu'importe l'idée de la patrie une et
indépendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et
de vérité!

De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus
bas, d'un air songeur:

--La république! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis
battu pour elle, j'ai conspiré avec Mazzini, un saint, un croyant, qui
s'est brisé contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les
nécessités pratiques, les plus intransigeants se sont ralliés...
Aujourd'hui, la république nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne
différerait guère de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se
passe en France. Alors, pourquoi risquer une révolution qui mettrait le
pouvoir aux mains des révolutionnaires extrêmes, des anarchistes? Nous
craignons tous cela, c'est ce qui explique notre résignation... Je sais
bien que quelques-uns voient le salut dans une fédération républicaine,
tous les anciens petits États reconstitués en autant de républiques, que
Rome présiderait. Le Vatican aurait peut-être gros à gagner dans
l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage
simplement l'éventualité sans déplaisir. Mais c'est un rêve, un rêve!

Il retrouva sa gaieté, même une pointe tendre d'ironie.

--Vous doutez-vous de ce qui m'a séduit dans votre livre? car, malgré
mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait
pu presque l'écrire. Oui! j'y ai retrouvé toute ma jeunesse, tout
l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la
pacification du monde par l'Évangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
longtemps avant vous, la rénovation du catholicisme? Il écartait le
dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'était la Rome
nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour siège à l'Église
universelle, où toutes les Églises du passé allaient se fondre: Rome,
l'éternelle Cité, la prédestinée, la mère et la reine dont la domination
renaissait pour le bonheur définitif des hommes!... N'est-ce pas curieux
que le néo-catholicisme actuel, le vague réveil spiritualiste, le
mouvement de communauté, de charité chrétienne dont on mène tant de
bruit, ne soit qu'un retour des idées mystiques et humanitaires de 1848?
Hélas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais à quel
beau gâchis nous ont conduits ces envolées dans le bleu du mystère. Que
voulez-vous! je n'ai plus confiance.

Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et répondre, il
l'arrêta.

--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien
convaincu de la nécessité absolue où nous étions de prendre Rome, d'en
faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait
pas être. Elle était la gloire antique, elle détenait dans sa poussière
la souveraine puissance que nous voulions rétablir, elle donnait à qui
la possédait la force, la beauté, l'éternité. Au centre du pays, elle en
était le cœur, elle devait en devenir la vie, dès qu'on l'aurait
réveillée du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons désirée,
au milieu des victoires et des défaites, pendant des années d'affreuse
impatience! Moi, je l'ai aimée et voulue plus qu'aucune femme, le sang
brûlé, désespéré de vieillir. Et, quand nous l'avons possédée, notre
folie a été de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, à l'égal des
autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres...
Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation,
aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux.

Du même geste, il avait de nouveau indiqué la fenêtre. Rome, sous le
ciel intense, s'étendait à l'infini, tout empourprée et dorée par le
soleil oblique. Très lointains, les arbres du Janicule fermaient
l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'émeraude; tandis
que le dôme de Saint-Pierre, plus à gauche, avait la pâleur bleue d'un
saphir, éteint dans la trop vive lumière. Puis, c'était la ville basse,
la vieille cité rousse, comme cuite par des siècles d'étés brûlants, si
douce à l'œil, si belle de la vie profonde du passé, un chaos sans
bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
Mais, au premier plan, sous la fenêtre, il y avait la jeune ville, celle
qu'on bâtissait depuis vingt-cinq années, des cubes de maçonnerie
entassés, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient
drapés de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministère des
Finances étalaient des steppes désastreuses, infinies et blafardes,
d'une cruelle laideur. Et c'était sur cette désolation des constructions
nouvelles que les regards du vieux soldat de la conquête avaient fini
par se fixer.

Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la
tristesse cachée, inavouée, et il attendait courtoisement.

--Je vous demande pardon de vous avoir coupé la parole, reprit Orlando.
Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre,
tant que vous n'aurez pas vu et étudié Rome de près. Vous n'êtes ici que
depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je
crois que beaucoup de vos idées changeront. J'attends surtout votre
impression sur le Vatican, puisque vous êtes venu uniquement pour voir
le pape et défendre votre œuvre contre l'Index. Pourquoi
discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mêmes doivent vous
amener à d'autres idées, mieux que je n'y réussirais par les plus beaux
discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de
quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-être.

--Mais certainement, dit Pierre. Je n'étais venu aujourd'hui que pour
vous témoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec
intérêt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie.

Orlando n'écoutait pas, absorbé, les yeux toujours fixés sur Rome. Il ne
voulait plus qu'on en parlât, et malgré lui, tout à son inquiétude
secrète, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire
confession.

--Sans doute, nous sommes allés beaucoup trop vite. Il y a eu des
dépenses d'une utilité indispensable, les routes, les ports, les chemins
de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas désapprouvé
d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet écrasant
budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente
nous a ruinés! Ah! j'ai toujours été l'ami de la France, je ne lui
reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous était faite,
l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et
le milliard englouti à Rome! C'est ici que la folie a soufflé, nous
avons péché par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux
bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre,
l'effroyable crise financière, le déficit où allait sombrer la nation.
Je l'ai crié à mon fils, à tous ceux qui m'approchaient; mais à quoi
bon? ils ne m'écoutaient pas, ils étaient fous, achetant, revendant,
bâtissant, dans l'agio et dans la chimère. Vous verrez, vous verrez...
Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population
dense des campagnes, une réserve d'argent et d'hommes, une épargne
toujours prête à combler les trous creusés par les catastrophes. Chez
nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne régénère pas le sang
social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il
n'a pas de bas de laine à vider. La misère est effroyable, il faut bien
le dire. Ceux qui ont de l'argent, préfèrent le manger petitement dans
les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou
industrielles. Les usines sont lentes à se bâtir, la terre en est encore
presque partout à la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voilà
Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale
par son ardent et unique désir, Rome qui n'est toujours que le splendide
décor de la gloire des siècles, Rome qui ne nous a donné encore que
l'éclat de ce décor, avec sa population papale abâtardie, toute de
fierté et de fainéantise! Je l'ai trop aimée, je l'aime trop, pour
regretter d'y être. Mais, grand Dieu! quelle démence elle a mise en
nous, que de millions elle nous a coûté, de quel poids triomphal elle
nous écrase!... Voyez, voyez!

Et c'étaient les toitures blafardes du Ministère des Finances, l'immense
steppe désolée, qu'il montrait, comme s'il y eût vu la moisson de gloire
coupée en herbe, l'affreuse nudité de la banqueroute menaçante. Ses yeux
se voilaient de larmes contenues, il était superbe d'espoir ébranlé,
d'inquiétude douloureuse, avec sa tête énorme de vieux lion blanchi,
désormais impuissant, cloué dans cette chambre si nue et si claire,
d'une pauvreté si hautaine, qui semblait être une protestation contre
la richesse monumentale de tout le quartier. C'était donc là ce qu'on
avait fait de la conquête! et il était foudroyé maintenant, incapable de
donner de nouveau son sang et son âme!

--Oui, oui! lança-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son cœur
et sa tête, son existence entière, tant qu'il s'est agi de faire la
patrie une et indépendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite,
allez donc vous enthousiasmer pour réorganiser ses finances! Ce n'est
pas un idéal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent,
pas un homme nouveau ne se lève parmi les jeunes.

Brusquement, il s'arrêta, un peu gêné, souriant de sa fièvre.

--Excusez-moi, me voilà reparti, je suis incorrigible... C'est entendu,
laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez
tout vu.

Dès lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir
trop parlé, à la bonhomie séductrice, à l'affection envahissante dont il
l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps à Rome, de ne pas la
juger trop vite, d'être convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours
la France; et il voulait aussi qu'on aimât l'Italie, il éprouvait une
anxiété véritable, à l'idée qu'on ne l'aimait peut-être plus. Ainsi que
la veille, au palais Boccanera, le prêtre eut conscience là d'une sorte
de pression exercée sur lui pour le forcer à l'admiration et à la
tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beauté,
doutant d'elle et susceptible, s'inquiétait de l'opinion des visiteurs,
s'efforçait de garder malgré tout leur amour.

Mais, lorsque Orlando sut que Pierre était descendu au palais Boccanera,
il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrariété vive, en
entendant frapper à la porte, juste à ce moment même. Tout en criant
d'entrer, il le retint.

--Non, ne partez pas, je veux savoir...

Une dame entra, qui avait dépassé la quarantaine, petite et ronde, jolie
encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noyés dans la
graisse. Elle était blonde, avait les yeux verts, d'une limpidité d'eau
de source. Assez bien habillée, en toilette réséda, élégante et sobre,
elle paraissait d'air agréable, modeste et avisé.

--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser.

--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos
nouvelles.

C'était madame Sacco, une nièce d'Orlando, née à Naples d'une mère venue
de Milan et mariée au banquier napolitain Pagani, tombé plus tard en
déconfiture. Après la ruine, Stefana avait épousé Sacco, lorsqu'il
n'était encore que petit employé des Postes. Sacco, dès lors, voulant
relever la maison de son beau-père, s'était lancé dans des affaires
terribles, compliquées et louches, au bout desquelles il avait eu la
chance imprévue de se faire nommer député. Depuis qu'il était venu à
Rome, pour la conquérir à son tour, sa femme avait dû l'aider dans son
ambition dévorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y
montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services
qui n'étaient pas à dédaigner, très économe, très prudente, menant la
maison en bonne ménagère, toutes les excellentes et solides qualités de
l'Italie du Nord, héritées de sa mère, et qui faisaient merveille à côté
de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du
Midi flambait avec sa rage d'appétits continuelle.

Le vieil Orlando, dans son mépris pour Sacco, avait gardé quelque
affection à sa nièce, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia;
et, tout de suite, il parla de la nouvelle donnée par les journaux du
matin, soupçonnant bien que le député avait envoyé sa femme pour avoir
son opinion.

--Eh bien! et ce ministère?

Elle s'était assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui
traînaient sur la table.

--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parlé trop vite. Sacco a été
appelé par le président du conseil, et ils ont causé. Seulement, il
hésite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour
l'Agriculture. Ah! si c'étaient les Finances!... Et puis, il n'aurait
pris aucune résolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon
oncle?

D'un geste violent, il l'interrompit.

--Non, non, je ne me mêle pas de ça!

C'était, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide
succès de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait
toujours pêché en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le désolait.
Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
qualités si belles encore, n'était rien, tandis que ce Sacco, ce
brouillon, ce jouisseur sans cesse affamé, après s'être glissé à la
Chambre, se trouvait en passe de décrocher un portefeuille! Un petit
homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le
menton proéminent, toujours dansant et criant, d'une éloquence
intarissable, dont toute la force était dans la voix, une voix admirable
de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout,
séducteur et dominateur!

--Tu entends, Stefana, dis à ton mari que le seul conseil que j'aie à
lui donner est de rentrer petit employé aux Postes, où il rendra
peut-être des services.

Ce qui outrait et désespérait le vieux soldat, c'était un tel homme, un
Sacco, tombé en bandit à Rome, dans cette Rome dont la conquête avait
coûté tant de nobles efforts. Et, à son tour, Sacco la conquérait,
l'enlevait à ceux qui l'avaient si durement gagnée, la possédait, mais
pour s'y délecter, pour y assouvir son amour effréné du pouvoir. Sous
des dehors très câlins, il était résolu à dévorer tout. Après la
victoire, lorsque le butin se trouvait là, chaud encore, les loups
étaient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait à la curée,
se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait
surtout cela, au fond de la colère du héros foudroyé: l'antagonisme de
plus en plus marqué entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et
économe, politique avisé, savant, tout aux grandes idées modernes; le
Midi ignorant et paresseux, tout à la joie immédiate de vivre, dans un
désordre enfantin des actes, dans un éclat vide des belles paroles
sonores.

Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'était retiré
près de la fenêtre.

--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de
même, et vous m'avez donné, à moi, plus d'un bon conseil, ce dont je
vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio...

Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse
avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs
et blancs s'entretenaient.

--Attilio, c'est autre chose, s'écria Orlando. Ainsi que toi, il est de
mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-là.
Oui, il est tout moi, quand j'avais son âge, et beau, et brave, et
enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en
vérité, Attilio me tient chaud au cœur, car il est l'avenir, il me rend
l'espérance... Eh bien! son histoire?

--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai déjà
parlé, et vous avez haussé les épaules, en disant que, dans ces
questions-là, les parents n'avaient qu'à laisser les amoureux régler
leurs affaires eux-mêmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise
partout que nous poussons notre fils à enlever la petite princesse, pour
qu'il épouse ensuite son argent et son titre.

Orlando s'égaya franchement.

--Voilà un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer?
Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la délicatesse en cette
occasion... Moi, je te le répète, je me crois aussi honnête que lui, et
j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si naïvement
amoureux, que je le laisserais épouser qui il voudrait et comme il
voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront très honorés d'avoir
pour gendre un beau garçon, au grand cœur!

De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait
sûrement que pour être approuvée.

--C'est bien, mon oncle, je redirai cela à mon mari; et il en tiendra
grand compte; car, si vous êtes sévère pour lui, il a pour vous une
véritable vénération... Quant à ce ministère, rien ne se fera peut-être,
Sacco se décidera selon les circonstances.

Elle s'était levée, elle prit congé en embrassant le vieillard, comme à
son arrivée, très tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine,
le trouva très beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui était
encore folle de lui. Puis, après avoir répondu d'une légère révérence au
salut muet du jeune prêtre, elle s'en alla, de son allure modeste et
sage.

Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris
d'une tristesse, songeant sans doute à ce présent louche et pénible, si
différent du glorieux passé. Et, brusquement, il revint à Pierre, qui
attendait toujours.

--Alors, mon ami, vous êtes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel
désastre aussi de ce côté!

Mais, lorsque le prêtre lui eut répété sa conversation avec Benedetta,
la phrase où elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle
n'oublierait sa bonté, quoi qu'il arrivât, il s'attendrit, sa voix eut
un tremblement.

--Oui, c'est une bonne âme, elle n'est pas méchante. Seulement, que
voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-même a été un peu violent
peut-être... Ces choses ne sont plus un mystère, je vous en parle
librement, puisque, à mon grand chagrin, tout le monde les connaît.

Orlando, s'abandonnant à ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du
mariage, à la pensée de cette admirable créature qui serait sa fille,
qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil
d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beauté, un culte
passionné d'amant, dont l'unique amour serait resté celui de la femme,
si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-même. Et Benedetta, en
effet, l'adora, le vénéra, montant sans cesse passer des heures avec
lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de
l'éclat de divine grâce qu'elle y apportait. Il revivait dans son
haleine fraîche, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite,
quel affreux drame, et que son cœur avait saigné, de ne savoir comment
réconcilier les époux! Il ne pouvait donner tort à son fils de vouloir
être le mari accepté, aimé. D'abord, après la première nuit désastreuse,
ce heurt de deux êtres, entêtés chacun dans son absolu, il avait espéré
ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes,
elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
disant toute sa révolte imprévue devant l'acte, le don de sa virginité à
un autre homme, il comprit que jamais elle ne céderait. Et toute une
année s'était écoulée, il avait vécu une année, cloué sur son fauteuil,
avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
luxueux dont les bruits n'arrivaient même pas à ses oreilles. Que de
fois il avait essayé d'entendre, craignant des querelles, désolé de ne
pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien
par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des détails que par
Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans défense; et ce
mariage, où il avait vu un instant l'alliance tant désirée de l'ancienne
Rome avec la nouvelle, ce mariage non consommé le désespérait, comme
l'échec de tous ses espoirs, l'avortement final du rêve qui avait empli
sa vie. Lui-même finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance
d'une pareille situation devenait insupportable.

--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalité de certains
antagonismes, et comment, avec le cœur le plus tendre, la raison la
plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres!

Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frappé, le
comte Prada entra. Tout de suite, après un salut rapide au visiteur qui
s'était levé, il prit doucement les mains de son père, les tâta, en
craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides.

--J'arrive à l'instant de Frascati, où j'ai dû coucher, tellement ces
constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez
passé une nuit mauvaise.

--Eh! non, je t'assure.

--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous à vivre
ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre âge. Vous me feriez
tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, où vous
dormiriez mieux!

--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais,
je t'en prie, laisse-moi faire au gré de ma vieille tête. C'est la seule
façon de me rendre heureux.

Pierre fut très frappé de l'ardente affection qui enflammait les regards
des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les
yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beauté de
tendresse, au milieu de tant d'idées et d'actes contraires, de tant de
ruptures morales, qui les séparaient.

Et il s'intéressa à les comparer. Le comte Prada, plus court, plus
trapu, avait bien la même tête énergique et forte, plantée de rudes
cheveux noirs, les mêmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un
teint clair, barrée d'épaisses moustaches. Mais la bouche différait,
une bouche à la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de
proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de
mordre à la conquête des autres. C'était ce qui faisait dire, lorsqu'on
vantait ses yeux de franchise: «Oui, mais je n'aime pas sa bouche.» Les
pieds étaient forts, les mains grasses et trop larges, très belles.

Et Pierre s'émerveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il
connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le
fils du héros que la conquête a gâté, qui mange à dents pleines la
moisson coupée par l'épée glorieuse du père. Il étudiait surtout comment
les vertus du père avaient dévié, s'étaient, chez l'enfant, transformées
en vices, les qualités les plus nobles se pervertissant, l'énergie
héroïque et désintéressée devenant le féroce appétit des jouissances,
l'homme des batailles aboutissant à l'homme du butin, depuis que les
grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se
battait plus, qu'on était là au repos, parmi les dépouilles entassées,
pillant et dévorant. Et le héros, le père paralytique, immobilisé, qui
assistait à cela, à cette dégénérescence du fils, du brasseur d'affaires
gorgé de millions!

Mais Orlando présenta Pierre.

--Monsieur l'abbé Pierre Froment, dont je t'ai parlé, l'auteur du livre
que je t'ai fait lire.

Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une
passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale
moderne. Il avait vu Paris transformé par le second empire, il avait vu
Berlin agrandi et embelli, après les victoires de l'Allemagne; et, selon
lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la
ville habitable d'un grand peuple, elle était menacée d'une mort
prompte. Ou un musée croulant, ou une cité refaite, ressuscitée.

Pierre, intéressé, presque gagné déjà, écoutait cet habile homme dont
l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il
avait manœuvré dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant
lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prévu sans doute la
catastrophe fatale, au moment où la rage de l'agio affolait encore la
nation entière. Pourtant, il surprenait déjà des signes de fatigue, des
rides précoces, les lèvres affaissées, sur cette face de volonté et
d'énergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi
les écroulements voisins, qui minaient le sol, menaçant d'emporter par
contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans
les derniers temps, avait eu des inquiétudes sérieuses; et plus rien
n'était solide, tout pouvait être englouti, à la suite de la crise
financière qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de
l'Italie du Nord, c'était une sorte de déchéance, un lent pourrissement,
sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses appétits
s'y étaient rués à leur satisfaction, il s'épuisait à les y contenter,
appétits d'argent, appétits de femmes. Et de là venait la grande
tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette déchéance rapide de sa
race de conquérant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le
climat, fait à cet air de volupté, à ces villes d'antique poussière,
brûlées de soleil, s'y épanouissait comme la végétation naturelle du sol
saturé des crimes de l'histoire, s'y emparait peu à peu de tout, de la
richesse et de la puissance.

Le nom de Sacco fut prononcé, le père dit au fils un mot de la visite de
Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardèrent avec un sourire. Le
bruit courait que le ministre de l'Agriculture, décédé, ne serait
peut-être pas remplacé tout de suite, qu'un autre ministre ferait
l'intérim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.

Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla
d'attention.

--Ah! lui dit le comte, vous êtes descendu rue Giulia. Toute la vieille
Rome dort là, dans le silence de l'oubli.

Très à l'aise, il s'entretint du cardinal et même de Benedetta, la
comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'étudiait à ne
montrer aucune colère. Mais le jeune prêtre le sentit frémissant,
saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la
femme, le désir éclatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore là une des
vertus gâtées du père, le rêve enthousiaste courant au but, aboutissant
à l'action immédiate. Aussi, après sa liaison avec la princesse Flavia,
quand il avait voulu Benedetta, la nièce divine d'une tante restée si
belle, s'était-il résigné à tout, au mariage, à la lutte contre cette
jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa
vie entière. Plutôt que de ne pas l'avoir, il aurait incendié Rome. Et
ce dont il souffrait sans espoir de guérison, la plaie sans cesse avivée
qu'il portait au flanc, c'était de ne pas l'avoir eue, de se dire
qu'elle était sienne et qu'elle s'était refusée. Jamais il ne devait
pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair
inassouvie, où le moindre souffle en réveillait la cuisson. Et, sous son
apparence d'homme correct, le sensuel délirait alors, jaloux et
vindicatif, capable d'un crime.

--Monsieur l'abbé est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix
triste.

Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde était au courant.

--Ah! mon père, si je ne vous avais pas obéi, jamais je ne me serais
prêté à ce procès en annulation de mariage! La comtesse aurait bien été
forcée de réintégrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas
aujourd'hui à se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.

D'un geste, à son tour, Orlando voulut protester.

--Mais certainement, mon père. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est
enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez
elle? Et je trouve même que le palais de la rue Giulia, avec son
cardinal, abrite là des choses assez malpropres.

C'était le bruit qu'il répandait, l'accusation qu'il portait partout
contre sa femme, cette liaison adultère, selon lui publique, éhontée. Au
fond, cependant, il n'y croyait pas lui-même, connaissant trop bien la
raison ferme de Benedetta, l'idée superstitieuse et comme mystique
qu'elle mettait dans sa virginité, la volonté qu'elle avait d'être
seulement à l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu.
Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, très efficace.

--A propos, s'écria-t-il brusquement, vous savez, mon père, que j'ai
reçu communication du mémoire de Morano; et c'est chose entendue: si le
mariage n'a pu être consommé, c'est par suite de l'impuissance du mari.

Il partit d'un éclat de rire, désirant montrer que cela lui semblait
être le comble du comique. Seulement, il avait pâli de sourde
exaspération, sa bouche riait durement, avec une cruauté meurtrière; et
il était évident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
insultante pour un homme de sa virilité, l'avait décidé à se défendre,
dans ce procès, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il
plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas
l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des détails un
peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'était pas si commode avec une
femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il
n'était pas si certain que ça de ne pas l'avoir accompli. En tout cas,
il demanderait l'épreuve, le jugement de Dieu, comme il disait en
s'égayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux
assemblés, s'ils poussaient la conscience jusqu'à vouloir constater la
chose par eux-mêmes.

--Luigi! dit Orlando doucement, en désignant le jeune prêtre d'un
regard.

--Oui, je me tais, vous avez raison, mon père. Mais, en vérité, c'est
tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: «Ah!
mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais accoucher.»

De nouveau, Orlando parut mécontent, car il n'aimait point, quand il y
avait là un visiteur, que son fils affichât si tranquillement devant lui
sa liaison. Lisbeth Kauffmann, à peine âgée de trente ans, très blonde,
très rose, et d'une gaieté toujours rieuse, appartenait à la colonie
étrangère, veuve d'un mari mort depuis deux ans à Rome, où il était venu
soigner une maladie de poitrine. Demeurée libre, suffisamment riche pour
n'avoir besoin de personne, elle y était restée par goût, passionnée
d'art, faisant elle-même un peu de peinture; et elle avait acheté, rue
du Prince-Amédée, dans un quartier neuf, un petit palais, où la grande
salle du second étage, transformée en atelier, embaumée de fleurs en
toute saison, tendue de vieilles étoffes, était bien connue de la
société aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle
allégresse, vêtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'étant encore compromise
qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'était simplement
donnée à lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois déjà, l'avait quitté;
et elle était enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait
point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de
connaissances continuait à la venir voir, comme si de rien n'était, dans
cette vie facile, libérée, des grandes villes cosmopolites. Cette
grossesse, naturellement, au milieu des circonstances où se trouvait le
comte, le ravissait, devenait à ses yeux le meilleur des arguments,
contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de
lui, sans qu'il l'avouât, la blessure inguérissable n'en saignait pas
moins; car ni cette paternité prochaine, ni la possession amusante et
flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta:
c'était celle-ci qu'il brûlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir
tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue.

Pierre, n'étant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait
une gêne, désireux de se donner une contenance, il avait pris sur la
table, parmi les journaux, un gros volume, étonné de rencontrer là un
ouvrage français classique, un de ces manuels pour le baccalauréat, où
se trouve un abrégé des connaissances exigées dans les programmes. Ce
n'était qu'un livre humble et pratique d'instruction première, mais il
traitait forcément de toutes les sciences mathématiques, de toutes les
sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il résumait en
gros les conquêtes du siècle, l'état actuel de l'intelligence humaine.

--Ah! s'écria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre
de mon vieil ami Théophile Morin. Vous savez qu'il était un des Mille de
Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un héros!...
Et, depuis plus de trente ans, il est retourné en France, à sa chaire de
simple professeur, qui ne l'a guère enrichi. Aussi a-t-il publié ce
livre, dont la vente, paraît-il, marche si bien, qu'il a eu l'idée d'en
tirer un nouveau petit bénéfice avec des traductions, entre autres avec
une traduction italienne... Nous sommes restés des frères, il a songé à
utiliser mon influence, qu'il croit décisive. Mais il se trompe, hélas!
je crains bien de ne pas réussir à faire adopter l'ouvrage.

Prada, redevenu très correct et charmant, eut un léger haussement
d'épaules, plein du scepticisme de sa génération, uniquement désireuse
de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit
possible.

--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres!

--Non, non! reprit passionnément le vieillard, il n'y a jamais trop de
livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non
par l'épée, que l'humanité vaincra le mensonge et l'injustice,
conquerra la paix finale de la fraternité entre les peuples... Oui, tu
souris, je sais que tu appelles ça mes idées de 48, de vieille barbe,
comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en
est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hâte de
reprendre le problème par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le
peuple; et il n'y a qu'une façon de faire un peuple, de créer des
hommes, c'est de les instruire, c'est de développer par l'instruction
cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance
et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les
Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en
avant, dans plus de science, dans plus de clarté, si nous voulons vivre,
être sains, bons et forts!

Le vieil Orlando était superbe, à moitié soulevé, avec son puissant
mufle léonin, tout flambant de la blancheur éclatante de la barbe et de
la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa
pauvreté voulue, il avait poussé son cri d'espoir avec une telle fièvre
de foi, que le jeune prêtre vit s'évoquer devant lui une autre figure,
celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de
neige, admirable lui aussi de beauté héroïque, au milieu de son palais
en ruine, dont les plafonds dorés menaçaient de crouler sur ses épaules.
Ah! les entêtés magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus
virils, plus passionnés que les jeunes! Ceux-ci étaient aux deux bouts
opposés des croyances, n'ayant ni une idée, ni une tendresse communes;
et, dans cette antique Rome où tout volait en poudre, eux seuls
semblaient protester, indestructibles, face à face par-dessus leur
ville, comme deux frères séparés, immobiles à l'horizon. De les avoir
ainsi vus l'un après l'autre, si grands, si seuls, si désintéressés de
la bassesse quotidienne, cela emplissait une journée d'un rêve
d'éternité.

Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer
dans une étreinte tendrement filiale.

--Oui, oui! père, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je
suis un imbécile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas
de la sorte, car vous vous découvrez, vos jambes vont se refroidir
encore.

Et il se mit à genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini;
puis, restant par terre, comme un petit garçon, malgré ses quarante-deux
ans sonnés, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette;
tandis que le vieux, calmé, très ému, lui caressait les cheveux de ses
doigts tremblants.

Pierre était là depuis près de deux heures, lorsque enfin il prit congé,
très frappé et très touché de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de
nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il
s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient à peine, son idée était de
traverser Rome ainsi, sans itinéraire arrêté d'avance, à cette heure
délicieuse où le soleil s'abaissait, dans l'air rafraîchi, immensément
bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale,
qu'il avait descendue en voiture, la veille, à son arrivée; et il
reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et
démesurée, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au
détour, comme il s'arrêtait pour revoir la colonne Trajane, qui
maintenant se détachait en un fût sombre, au fond de la place basse déjà
envahie par le crépuscule, il fut surpris de l'arrêt brusque d'une
victoria, d'où un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
signe de la main.

--Monsieur l'abbé Froment! monsieur l'abbé Froment!

C'était le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade
quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libéralités de son oncle
le cardinal, presque toujours à court d'argent. Mais, comme tous les
Romains, il n'aurait mangé que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour
garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le
luxe indispensable.

--Monsieur l'abbé Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux
de vous montrer un peu notre ville.

Sans doute il désirait faire plaisir à Benedetta, en étant aimable pour
son protégé. Puis, dans son oisiveté, il lui plaisait d'initier ce jeune
prêtre, qu'on disait si intelligent, à ce qu'il croyait être la fleur de
Rome, la vie inimitable.

Pierre dut accepter, bien qu'il eût préféré sa promenade solitaire. Le
jeune homme pourtant l'intéressait, ce dernier né d'une race épuisée,
qu'il sentait incapable de pensée et d'action, fort séduisant
d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que
patriote, il n'avait jamais eu la moindre velléité de se rallier,
satisfait de vivre à l'écart, à ne rien faire; et, si passionné qu'il
fût, il ne commettait point de folies, très pratique au fond, très
raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue.
Dès que la voiture, après avoir traversé la place de Venise, s'engagea
dans le Corso, il laissa éclater sa vanité enfantine, son amour de la
vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut
très clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant:

--Le Corso!

De même que la veille, Pierre fut saisi d'étonnement. La longue et
étroite rue s'étendait de nouveau, jusqu'à la place du Peuple blanche de
lumière, avec la seule différence que c'étaient les maisons de droite
qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche étaient
noires d'ombre. Comment! c'était ça, le Corso! cette tranchée à demi
obscure, étranglée entre les hautes et lourdes façades! cette chaussée
mesquine, où trois voitures au plus passaient de front, que des
boutiques serrées bordaient de leurs étalages de clinquant! Ni espace
libre, ni horizons vastes, ni verdure rafraîchissante! Rien que la
bousculade, l'entassement, l'étouffement, le long des petits trottoirs,
sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais
historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais
Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer
la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurèle, la place la plus
vivante de la ville, où piétine un continuel peuple debout, causant et
regardant; il eut beau, jusqu'à la place du Peuple, lui faire admirer
les églises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti,
au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
l'apparition de la Trinité des Monts, toute en or, en haut du triomphal
escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression désillusionnée de voie
sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hôpitaux ou des
casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule
la Trinité des Monts l'avait séduit, par son resplendissement lointain
d'apothéose.

Mais il fallut revenir de la place du Peuple à la place de Venise, et
retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans
lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, était salué, saluait.
Sur les deux trottoirs, une foule compacte défilait, dont les yeux
plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu à peu, le nombre des
voitures devenait tel, que la double file était ininterrompue, serrée,
obligée de marcher au pas. On se touchait, on se dévisageait, dans ce
perpétuel frôlement de celles qui montaient et de celles qui
descendaient. C'était la promiscuité du plein air, toute Rome entassée
dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se
retrouvaient comme en l'intimité d'un salon, les gens qui ne se
parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient,
qui se fouillaient du regard, jusqu'à l'âme. Et Pierre, alors, eut la
révélation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la
gloire de la ville. Justement, le plaisir était là, dans l'étroitesse de
la voie, dans ce coudoiement forcé, qui permettait les rencontres
attendues, les curiosités satisfaites, l'étalage des vanités heureuses,
les provisions des commérages sans fin. La ville entière s'y revoyait
chaque jour, s'étalait, s'épiait, se donnait son spectacle à elle-même,
brûlée d'un tel besoin, indispensable à la longue, de se voir ainsi,
qu'un homme bien né qui manquait le Corso, était comme un homme dépaysé,
sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air était d'une douceur
délicieuse, l'étroite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
avait une infinie pureté bleue.

Dario ne cessait de sourire, d'incliner légèrement la tête; et il
nommait à Pierre des princes et des princesses, des ducs et des
duchesses, des noms retentissants dont l'éclat emplit l'Histoire, dont
les syllabes sonores évoquent des chocs d'armures dans les batailles,
des défilés de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux
vêtements sacrés étincelants de pierreries; et Pierre était désespéré
d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des êtres bouffis ou
chétifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques
jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands
yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni,
une immense façade du dix-septième siècle, aux fenêtres encadrées de
rinceaux, d'une pesanteur de goût fâcheuse, il ajouta, d'un air égayé:

--Ah! tenez, voici Attilio, là, sur le trottoir... Le jeune lieutenant
Sacco, vous savez, n'est-ce pas?

D'un signe, Pierre répondit qu'il était au courant. Attilio, en tenue,
le séduisit tout de suite, très jeune, l'air vif et brave, avec son
visage de franchise où luisaient tendrement les yeux bleus de sa mère.
Il était vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
désintéressé de toute basse préoccupation d'avenir.

--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit
Dario. Il sera encore là, et je vous montrerai quelque chose.

Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces
petites duchesses, élevées si discrètement au Sacré-Cœur, d'ailleurs si
ignorantes pour la plupart, achevant leur éducation ensuite dans les
jupons de leurs mères, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
Corso, vivant les interminables jours cloîtrées, emprisonnées au fond
des palais sombres. Mais quelles tempêtes dans ces âmes muettes, où
personne n'était descendu! quelle lente poussée de volonté parfois, sous
cette obéissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui
les entourait! Combien entendaient obstinément faire leur vie
elles-mêmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgré le monde
entier! Et c'était l'amant cherché et élu, parmi le flot des jeunes
hommes, au Corso; c'était l'amant pêché des yeux pendant la promenade,
les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient à l'aveu, au don total,
sans même un souffle des lèvres, chastement closes; et c'étaient enfin
les billets doux remis furtivement à l'église, la femme de chambre
gagnée, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y
avait souvent un mariage.

Celia, elle, avait voulu Attilio, dès que leurs regards s'étaient
rencontrés, le jour de mortel ennui, où, pour la première fois, elle
l'avait aperçu, d'une fenêtre du palais Buongiovanni. Il venait de lever
la tête, elle l'avait pris à jamais, en se donnant elle-même, de ses
grands yeux purs, posés sur les siens. Elle n'était qu'une amoureuse,
rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre.
Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conquérir
tout de suite par la tranquille obstination de sa volonté. On racontait
les terribles fureurs du prince son père, qui se brisaient contre son
silence respectueux et têtu. Le prince, de sang mêlé, fils d'une
Américaine, ayant épousé une Anglaise, ne luttait que pour garder
intacts son nom et sa fortune, au milieu des écroulements voisins; et le
bruit courait qu'à la suite d'une querelle, où il avait voulu s'en
prendre à sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veillé suffisamment sur
leur fille, la princesse s'était révoltée, d'un orgueil et d'un égoïsme
d'étrangère qui avait apporté cinq millions. N'était-ce point assez de
lui avoir donné cinq enfants? Elle vivait les jours à s'adorer,
abandonnant Celia, se désintéressant de la maison, où soufflait la
tempête.

Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario
prévint Pierre.

--Vous voyez, voilà Attilio revenu... Et, maintenant, regardez là-haut,
à la troisième fenêtre du premier étage.

Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'écartait
un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et fermé.
Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette
bouche de pureté, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle
prenait Attilio, elle se donnait à lui, sans réserve. Le rideau retomba.

--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a
derrière tant d'innocence?

Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tête levée encore, la
face immobile et pâle lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux
largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa
brusque toute-puissance, l'amour vrai, éternel et jeune, en dehors des
ambitions et des calculs de l'entourage.

Puis, Dario donna à son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour
obligatoire du Pincio, par les belles après-midi claires. Et ce fut
d'abord la place du Peuple, la plus aérée et la plus régulière de Rome,
avec ses amorces de rues et ses églises symétriques, son obélisque
central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux côtés
du petit pavé blanchi, entre les architectures graves, dorées de soleil.
A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un
chemin en lacet, magnifique, orné de bas-reliefs, de statues, de
fontaines, toute une sorte d'apothéose de marbre, un ressouvenir de la
Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre
trouva le jardin petit, à peine un grand square, un carré aux quatre
allées nécessaires pour que les équipages pussent tourner indéfiniment.
Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle
bordent ces allées d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout
les arbres, les essences les plus variées et les plus rares, choisis et
entretenus avec un grand soin, presque tous à feuillage persistant, ce
qui perpétuait là, l'hiver comme l'été, d'admirables ombrages, nuancés
de tous les verts imaginables. Et la voiture s'était mise à tourner, par
les belles allées fraîches, à la suite des autres voitures, un flot
continu, jamais lassé.

Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre,
très correctement menée. Elle était fort jolie, petite, châtaine, avec
un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicité
séduisante. Sévèrement habillée de soie feuille morte, elle avait un
grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dévisageait, le
prêtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh!
personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome
s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les
choses de l'amour, il continua, donna des détails: une fille dont
l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de très bas, d'un
cabaretier de Tivoli, les autres la disant née à Naples, d'un banquier;
mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'était fait une
éducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue
des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort à présent. Elle ne
s'affichait pas, n'avait guère qu'un amant à la fois, et les princesses,
les duchesses qui s'inquiétaient d'elle, chaque jour, au Corso, la
trouvaient bien. Une particularité surtout l'avait rendue célèbre, des
coups de cœur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour
rien à l'aimé, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet
de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant
des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de mariée,
on souriait d'un air de tendre complaisance.

Mais Dario s'interrompit pour saluer cérémonieusement une dame qui
passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il
dit simplement au prêtre:

--Ma mère.

Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du
vicomte de la Choue: son second mariage, à cinquante ans, après la mort
du prince Onofrio Boccanera; la façon dont, superbe encore, elle avait
pêché des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme à son
goût, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel était cet homme, ce
Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien
commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire
de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis
Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux,
triomphant au pays légendaire où les bergers épousent des reines.

A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous
les deux. La marquise était vraiment surprenante, toute la classique
beauté romaine épanouie, grande, forte, très brune, avec une tête de
déesse, aux traits réguliers, un peu massifs, n'accusant son âge que par
le duvet dont sa lèvre supérieure était recouverte. Et le marquis, ce
Suisse de Genève romanisé, avait vraiment fière tournure, avec sa
carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bête,
disait-on, très gai et très souple, amusant pour les dames. Elle en
était si glorieuse, qu'elle le traînait et l'étalait, ayant recommencé
l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant à son
cou la petite fortune sauvée du désastre de la villa Montefiori, si
oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois à la
promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard.

--Allons voir le soleil se coucher derrière Saint-Pierre, dit Dario,
dans son rôle d'homme consciencieux qui montre les curiosités.

La voiture revint sur la terrasse, où une musique militaire jouait avec
des éclats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'équipages déjà
stationnaient, tandis qu'une foule de piétons, de simples promeneurs,
sans cesse accrue, s'était amassée. Et, de cette terrasse admirable,
très haute, très large, se déroulait une des vues les plus merveilleuses
de Rome. Au delà du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau
quartier des Prés du Château, se dressait Saint-Pierre, entre les
verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'était à gauche toute la
vieille ville, une étendue de toits sans bornes, une mer roulante
d'édifices, à perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient à
Saint-Pierre, trônant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine.
Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de
soleil, derrière le colosse, étaient sublimes.

Parfois, ce sont des écroulements de nuées sanglantes, des batailles de
géants, luttant à coups de montagnes, succombant sous les ruines
monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se
détachent que des gerçures rouges, comme si un filet de lumière était
jeté, pour repêcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est
une brume rose, toute une poussière délicate qui tombe, rayée de perles
par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tiré sur le mystère de
l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortège de pourpre et d'or,
des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galères qui
flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes,
s'abîmant au gouffre peu à peu insondable du crépuscule.

Mais, ce soir-là, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur
calme, aveuglante et désespérée. D'abord, juste au-dessus du dôme de
Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidité profonde,
le soleil était si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
soutenir l'éclat. Dans cette splendeur, le dôme semblait incandescent,
un dôme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du
Borgo étaient comme changées en un lac de braise. Puis, à mesure que le
soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
bientôt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrière le dôme, qui
se détacha en bleu sombre, lorsque, entièrement caché, l'astre ne fut
plus, autour, qu'une auréole, une gloire d'où jaillissait une couronne
de flamboyants rayons. Et, alors, commença le rêve, le singulier
éclairage du rang des fenêtres qui règnent sous la coupole, traversées
de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de
sorte qu'on aurait pu croire que le dôme était posé sur un brasier,
isolé en l'air, soulevé et porté par la violence du feu. Cela dura trois
minutes à peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de
vapeurs violâtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario,
découpait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint à son
tour de pourpre et d'or, un calme infini de clarté surhumaine, au-dessus
de la terre qui s'anéantissait. Enfin, les fenêtres s'éteignirent, le
ciel s'éteignit, il ne resta que la rondeur du dôme de Saint-Pierre,
vague, de plus en plus effacée, dans la nuit envahissante.

Et, par une sourde liaison d'idées, Pierre vit à ce moment s'évoquer
devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et déclinantes
figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour,
où il les avait connus l'un après l'autre, si grands dans l'obstination
de leur espoir, ils étaient là tous les deux, debout à l'horizon, sur
leur ville anéantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre.
Était-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait
s'éteindre et disparaître, dans la nuit des temps révolus?



V


Le lendemain, Narcisse Habert, désolé, vint dire à Pierre que son
cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camérier secret, qui se prétendait
souffrant, avait demandé deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
prêtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc
immobilisé, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on
l'avait effrayé à un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par
une démarche maladroite. Et, désœuvré, il se mit à visiter Rome,
voulant occuper son temps.

Sa première visite fut pour les ruines du Palatin. Dès huit heures, un
matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se présenta à l'entrée, qui se
trouve rue Saint-Théodore, une grille que flanquent les pavillons des
gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se détacha, s'offrit pour
servir de guide. Lui, aurait préféré voyager à sa fantaisie, errer au
hasard de ses découvertes et de son rêve. Mais il lui fut pénible de
refuser l'offre de cet homme qui parlait le français très nettement,
avec un bon sourire de complaisance. C'était un petit homme trapu, un
ancien soldat, d'une soixantaine d'années, à la figure carrée et
rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches.

--Alors, si monsieur l'abbé veut me suivre... Je vois que monsieur
l'abbé est Français. Moi, je suis Piémontais, et je les connais bien,
les Français: j'étais avec eux à Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise,
ça ne s'oublie pas, quand on a été frères... Tenez! montez par ici, à
droite.

Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprès qui borde
le plateau du Palatin, du côté du Tibre, et qu'il avait aperçue du
Janicule, le jour de son arrivée. Dans l'air si délicatement bleu, le
vert intense de ces arbres mettait là comme une frange noire. On ne
voyait qu'eux, la pente s'étendait nue et dévastée, d'un gris sale de
poussière, parsemée de quelques buissons, au milieu desquels
affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'était le ravage, la
tristesse lépreuse des terrains de fouille, où seuls les savants
s'enthousiasment.

--Les maisons de Tibère, de Caligula et des Flaviens sont là-haut,
reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous
fassions le tour.

Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrêta devant une
excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont.

--Ceci est l'antre lupercal, où la louve allaita Romulus et Remus.
Autrefois, on voyait encore, à l'entrée, le figuier Ruminal, qui avait
abrité les deux jumeaux.

Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait
simple et convaincu dans ses explications, très fier d'ailleurs de toute
cette gloire antique qui était sienne. Mais, lorsque, près de la grotte,
le digne homme lui eut montré les vestiges de la Roma quadrata, des
restes de murailles qui paraissent réellement remonter à la fondation de
Rome, il s'intéressa, une première émotion lui fit battre le cœur. Et,
certes, ce n'était pas que le spectacle fût admirable, car il s'agissait
de quelques blocs de pierre taillés, posés l'un sur l'autre, sans ciment
ni chaux. Seulement, un passé de vingt-sept siècles s'évoquait, et ces
pierres effritées et noircies, qui avaient supporté un si retentissant
édifice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire
majesté.

La visite continua, ils revinrent à droite, longeant toujours le flanc
du mont. Les annexes des palais avaient dû descendre jusque-là: des
restes de portiques, des salles effondrées, des colonnes et des frises
remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
herbes folles de cimetière; et le guide, récitant ce qu'il savait si
bien pour l'avoir répété quotidiennement depuis dix années, continuait à
affirmer les hypothèses les moins sûres, en donnant à chaque débris un
nom, un emploi, une histoire.

--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui
indiquait des éboulis de terre.

Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda à demander:

--Où donc?

--Ah! monsieur l'abbé, il paraît qu'on en voyait encore la façade à la
fin du siècle dernier. On y entrait de l'autre côté, par la voie Sacrée.
De ce côté-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque
Maxime, et d'où l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez
le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous
ce grand jardin, là-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura
l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que
le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.

Il tourna à gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les
courses à pied, qui s'allongeait au flanc même de la maison d'Auguste;
et, cette fois, le prêtre, saisi, commença à se passionner. Ce n'était
point qu'il y eût là une ruine suffisamment conservée et d'aspect
monumental; aucune colonne n'était restée en place, seules les murailles
de droite se dressaient encore; mais on avait retrouvé tout le plan, les
bornes à chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de
l'empereur, colossale, qui, après avoir été à gauche, dans la maison
d'Auguste, s'était ouverte ensuite à droite, encastrée dans le palais de
Septime Sévère. Et le guide allait toujours, au milieu de ces débris
épars, donnait des explications abondantes et précises, assurait que ces
messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux
plus petits détails, à ce point qu'ils étaient en train d'en établir un
plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches,
la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts.

--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par déclarer, d'un
air béat lui-même. Les Allemands n'auront pas à mordre, et ils ne
viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, où
l'on ne se reconnaît plus, depuis qu'ils y ont passé avec leur science.

Pierre sourit, et l'intérêt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par
des escaliers rompus et des ponts de bois jetés sur des trous, dans les
ruines géantes du palais de Septime Sévère. Le palais s'élevait à la
pointe méridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
Campagne, au loin, à perte de vue. Il n'en reste que les substructions,
les salles souterraines, ménagées sous les arches des terrasses, dont on
avait élargi le plateau du mont, devenu trop étroit; et ces
substructions, découronnées, suffisent à donner l'idée du triomphal
palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restées énormes et
puissantes, dans leur masse indestructible. Là s'élevait le fameux
Septizonium, la tour aux sept étages, qui n'a disparu qu'au quatorzième
siècle. Une terrasse s'avance encore, portée par des arcades
cyclopéennes, et d'où la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un
entassement d'épaisses murailles à demi écroulées, des gouffres béants à
travers des plafonds effondrés, des enfilades de couloirs sans fin et de
salles immenses, dont l'usage échappe. Toutes ces ruines, bien
entretenues par la nouvelle administration, balayées, débarrassées des
végétations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre
une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les
antiques murailles, pénétraient par des brèches au fond des salles
noires, animaient de leur poussière éclatante la muette mélancolie de
cette souveraineté morte, exhumée de la terre où elle avait dormi
pendant des siècles. Sur les vieilles maçonneries rousses, faites de
briques noyées de ciment, dépouillées de leur revêtement fastueux de
marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une
impériale gloire.

Depuis près d'une heure et demie déjà, Pierre marchait, et il lui
restait à visiter l'amas des palais antérieurs, sur le plateau même, au
nord et à l'est.

--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les
jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous
bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront
déblayé tout ce côté-ci... Ah! monsieur l'abbé, si vous vous étiez
promené sur le Palatin, il y a cinquante ans à peine! Moi, j'ai vu des
plans de ce temps-là. Ce n'étaient que des vignes, que des petits
jardins, coupés de haies, une vraie campagne, un vrai désert, où l'on ne
rencontrait pas une âme... Et dire que tous ces palais dormaient
là-dessous!

Pierre le suivait, et ils repassèrent devant la maison d'Auguste, ils
remontèrent et débouchèrent dans la maison des Flaviens, immense, à demi
engagée encore sous la villa voisine, composée d'un grand nombre de
salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue à
discuter. La salle du trône, la salle de justice, la salle à manger, le
péristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie,
surtout pour les pièces étroites des appartements privés. Et,
d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a là que des fondations qui
affleurent, que des soubassements tronqués qui dessinent à terre le plan
de l'édifice. La seule ruine conservée comme par miracle, en contre-bas,
est la maison qu'on prétend être celle de Livie, toute petite à côté des
vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs
peintures murales, des scènes mythologiques, des fleurs et des fruits,
d'une singulière fraîcheur. Quant à la maison de Tibère, il n'en paraît
absolument rien, les restes en sont cachés sous l'adorable jardin
public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnèse; et,
de la maison de Caligula, à côté, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
pour la maison de Septime Sévère, que des substructions énormes, des
contreforts, des étages entassés, des arcades hautes qui portaient le
palais, sortes d'immenses sous-sols, où la domesticité et les postes de
gardes vivaient, gorgés, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges à peine
reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creusés par la pioche,
hérissés de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort
d'imagination érudite pour reconstituer l'antique splendeur impériale
qui avait triomphé là.

Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une
conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se
fussent encore dressés devant lui.

--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la façade du
palais de Domitien est à gauche, la façade du palais de Caligula est à
droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de
Jupiter Stator... La voie Sacrée montait jusqu'à cette place et passait
sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
primitive.

Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont.

--Vous avez remarqué que, de ce côté, les Césars n'ont point bâti. C'est
évidemment qu'ils ont dû respecter de très anciens monuments, antérieurs
à la fondation de la ville et vénérés du peuple. Là étaient le temple de
la Victoire bâti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je
vous ai montré, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de
terre... Tout cela a été retrouvé, monsieur l'abbé; et, malgré ce que
disent les Allemands, il n'y a aucun doute.

Mais, tout d'un coup, il se récria, de l'air d'un homme qui oublie le
plus intéressant.

--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain où Caligula a
été assassiné.

Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, où le soleil,
aujourd'hui, par des brèches, jette de gais rayons. Certaines
décorations en stuc et des parties de mosaïque se voient encore. Le lieu
n'en est pas moins morne et désert, fait pour l'horreur tragique. La
voix de l'ancien soldat s'était assombrie, il raconta comment Caligula,
qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce
couloir, pour assister à des danses sacrées, que, ce jour-là, y
répétaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le
chef des conjurés, Chéréas, put le frapper le premier au ventre.
L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
créatures, ses amis les plus aimés, se ruèrent tous, le renversèrent, le
hachèrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait
le couloir obscur et sourd de son hurlement de bête qu'on égorge. Quand
il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, épouvantés,
s'enfuirent.

La visite classique des ruines du Palatin était finie. Lorsque Pierre
fut remonté, il n'eut plus qu'un désir, se débarrasser du guide, rester
seul dans ce jardin si discret, si rêveur, qui occupait le sommet du
mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientôt, il piétinait, il
entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant à ses oreilles,
sans lui faire grâce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait
sur son amitié pour la France, racontait longuement la bataille de
Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pièce blanche que le prêtre
lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaçait de
ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en quête
d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna.

--Bonsoir, monsieur l'abbé. Vous pouvez descendre par le palais de
Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creusé dans le sol,
conduisait de ce palais à la maison des Vestales, en bas, sur le Forum.
On ne l'a pas retrouvé, mais il doit y être.

Ah! quel soulagement délicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir
un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait là que
quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprès, des palmiers; mais les
beaux chênes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre
noire d'une fraîcheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude
songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol
saturé d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'éclat
d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnèse avaient changé
cette partie du mont en un séjour aimable, orné de bocages; les
bâtiments de la villa, fort endommagés, existent encore; et toute une
grâce a persisté sans doute, le souffle de la Renaissance passe
toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux
chênes verts. On est là en pleine âme du passé, au milieu du peuple
léger des visions, sous les haleines errantes des générations sans
nombre, endormies dans les herbes.

Mais Rome éparse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita
Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de
la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se déroula; et, au
bout, le mont du Capitule apparut.

Ce n'était plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur
ni beauté. Dominant le mont, on ne voyait que la façade postérieure du
palais des Sénateurs, une façade plate, aux fenêtres étroites, que
surmontait le haut campanile carré. Ce grand mur nu, d'un ton de
rouille, cachait l'église d'Aracoeli, le faîte où le temple de Jupiter
capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royauté de protection
divine. Puis, à gauche, sur la pente du Caprinus, où les chèvres
paissaient au moyen âge, s'étageaient de laides maisons; tandis que les
quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occupé par l'ambassade
d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpéienne,
presque introuvable aujourd'hui, perdue, noyée dans les murs de
soutènement. Et c'était là ce mont du Capitole, la plus glorieuse des
sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel était promis
l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarpé
du côté du Forum, à pic du côté du Champ de Mars, d'aspect formidable!
ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chênes
sacrés, au plus lointain des âges, rendait mystérieux, frissonnant d'un
inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son
état civil. Les triomphateurs y montèrent, les empereurs y devinrent
dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, à cette heure,
cherchent avec étonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont
pu tenir dans si peu d'espace, cet îlot montueux et confus de mesquines
toitures, une taupinière pas plus grande, pas plus haute qu'un petit
bourg perché entre deux vallons.

Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole,
s'allongeant au bas du Palatin: une étroite place resserrée entre les
collines voisines, un bas-fond où Rome grandissante avait dû entasser
les édifices, étouffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser
profondément, pour retrouver le sol vénérable de la République, sous les
quinze mètres d'alluvion amenés par les siècles; et le spectacle n'est
maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propreté, sans
ronces ni lierres, où apparaissent, tels que des débris d'os, les
fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
fondations. A terre, la basilique Julia, reconstituée en entier, est
simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce côté,
l'arc de Septime Sévère a gardé sa carrure intacte; tandis que les
quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isolées, debout
par miracle au milieu des effondrements, ont pris une élégance fière,
une souveraine audace d'équilibre, fines et dorées dans le ciel bleu. La
colonne de Phocas est aussi là, debout; et, des rostres, à côté, on voit
ce qu'on en a rétabli, avec des morceaux découverts aux alentours. Mais
il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et
Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin
que le temple de Faustine, où l'église chrétienne San Lorenzo s'est
installée si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de
Romulus, pour éprouver l'extraordinaire sensation d'énormité que cause
la basilique de Constantin, avec ses trois colossales voûtes béantes.
Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de géants,
d'une telle épaisseur de maçonnerie, qu'un fragment, tombé d'une des
arcades, gît par terre, tel qu'un bloc détaché d'une montagne. Et là,
dans ce Forum illustre, si étroit et si débordant, l'histoire du plus
grand des peuples avait tenu pendant des siècles, depuis la légende des
Sabines réconciliant les Romains et les Sabins, jusqu'à la proclamation
des libertés publiques, lentement conquises par les plébéiens sur les
patriciens. N'était-ce pas à la fois le Marché, la Bourse, le Tribunal,
la Salle des assemblées politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y
avaient défendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de
proscription, Cicéron y parla, et sa tête sanglante y fut accrochée.
Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil éclat, les siècles
enfouirent sous leur poussière les monuments et les temples, à ce point
que le moyen âge n'y trouva de place que pour y installer un marché aux
bœufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une
fièvre de curiosité et de science, qui s'irrite aux hypothèses, égarée
dans ce sol historique où les générations se superposent, partagée entre
les quinze à vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi
plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni
un érudit, ni un lettré de profession, qui n'a point relu de la veille
l'Histoire romaine, les détails disparaissent, il ne reste, dans ce
terrain fouillé de partout, qu'un cimetière de ville où blanchissent les
vieilles pierres exhumées, et d'où s'élève la grande mélancolie des
peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacrée qui
reparaît, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creusé par la
roue des chars; et il songeait au triomphe, à l'ascension du
triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pavé
de gloire.

Mais, vers le sud-est, l'horizon s'élargissait encore, et il apercevait
la grande masse du Colisée, au delà de l'arc de Titus et de l'arc de
Constantin. Ah! ce colosse dont les siècles n'ont entamé qu'une moitié,
comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son énormité, dans sa
majesté, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies
vides, béantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules,
d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde où l'on se perd, au
milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, à l'intérieur, les
gradins ravinés, mangés par l'air, semblent les degrés informes de
quelque ancien cratère éteint, une sorte de cirque naturel, taillé par
la force des éléments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands
soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est
retournée à l'état de nature, nue et dorée ainsi qu'un flanc de
montagne, depuis qu'on l'a dépouillée de la végétation, de toute la
flore qui en faisait un coin de forêt vierge. Et, maintenant, quelle
évocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la
chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille
spectateurs qu'il pouvait contenir, déroule les jeux et les combats de
l'arène, entasse là une civilisation, depuis l'empereur et sa cour
jusqu'à la houle de la plèbe, dans l'agitation et l'éclat de tout un
peuple enflammé de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vélum de
pourpre. Puis, c'était aussi, plus loin, à l'horizon, une autre ruine
cyclopéenne, les thermes de Caracalla, laissée là de même comme le
vestige d'une race de géants, disparue de la terre: des salles d'une
ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules à
recevoir la population d'une ville; un frigidarium où la piscine pouvait
contenir à la fois cinq cents baigneurs; un tépidarium, un caldarium
d'égale taille, nés de la folie de l'énorme; et la masse effroyable du
monument, l'épaisseur des massifs, telle qu'aucun château fort n'en a
connu de pareille; et toute cette immensité où les visiteurs qui passent
ont l'air de fourmis égarées, une si extraordinaire débauche de ciment
et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules
ce monstrueux édifice a pu être bâti. On dirait aujourd'hui des rochers
frustes, des matériaux abattus de quelque sommet, entassés là, pour la
construction d'une demeure de Titans.

Et Pierre était envahi par ce passé démesuré où il baignait. De toutes
parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait,
montait vers lui, en un flot débordant. Au nord et à l'ouest, ces
plaines bleuâtres, à l'infini, c'était l'Étrurie antique; les montagnes
de la Sabine découpaient à l'est leurs crêtes dentelées; tandis que,
vers le sud, les monts Albains et le Latium s'élargissaient dans la
pluie d'or du soleil; et Albe la Longue était là, ainsi que le mont
Cave, couronné de chênes, avec son couvent qui a remplacé le vieux
temple de Jupiter. Puis, à ses pieds, au delà du Forum, au delà du
Capitole, Rome elle-même s'étendait, l'Esquilin en face, le Coelius et
l'Aventin à sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le
Viminal, à sa gauche. Derrière, au bord du Tibre, était le Janicule. Et
la ville entière prenait une voix, lui contait sa grandeur morte.

Alors, ce fut en lui une involontaire évocation, une résurrection
vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne,
rasé comme une cité maudite, semé de quelques murs croulants, tout d'un
coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples.
C'était le berceau même de Rome, Romulus avait fondé là sa ville, sur ce
sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le
Capitole. Les sept rois de ses deux siècles et demi de monarchie
l'avaient sûrement habité, enfermés dans les hautes et fortes murailles,
que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se déroulaient les cinq
siècles de république, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui
avaient soumis la péninsule italique, puis le monde, à la domination
romaine. Pendant ces victorieuses années de luttes sociales et
guerrières, Rome agrandie avait peuplé les sept collines, le Palatin
n'était demeuré que le berceau vénérable, avec ses temples légendaires,
peu à peu envahi lui-même par des maisons privées. Mais César, incarnant
la toute-puissance de la race, venait, après les Gaules et après
Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
empereur, ayant achevé la colossale besogne, dont les cinq nouveaux
siècles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lâché de tous
les appétits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire était à
son comble, les milliards attendaient d'être volés au fond des
provinces, le gala impérial commençait, dans la capitale du monde, aux
yeux des nations lointaines, éblouies et vaincues. Lui était né au
Palatin, et son orgueil, après que la victoire d'Actium lui eut donné
l'empire, fut de revenir régner du haut de ce mont sacré, vénéré du
peuple. Il y acheta des maisons particulières, il y bâtit son palais,
dans un éclat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre
pilastres et huit colonnes; un péristyle qu'entouraient cinquante-six
colonnes d'ordre ionique; des appartements privés à l'entour, tout en
marbre; une profusion de marbres, venus à grands frais de l'étranger,
des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres
précieuses. Et il s'était logé avec les dieux, il avait bâti près de sa
demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer
la royauté divine, éternelle. Dès lors, la semence des palais impériaux
se trouvait jetée, ils allaient croître, et pulluler, et couvrir le
Palatin entier.

Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre années d'un
pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, même dans la
folie de ses rêves, n'en a connu le pareil! Il s'était fait donner tous
les titres, il avait réuni en sa personne toutes les magistratures.
Imperator et consul, il commandait les armées, il exerçait le pouvoir
exécutif; proconsul, il avait la suprématie dans les provinces; censeur
perpétuel et princeps, il régnait sur le sénat; tribun, il était le
maître du peuple. Et il s'était fait proclamer Auguste, sacré, dieu
parmi les hommes, ayant ses temples, ses prêtres, adoré de son vivant
comme une divinité de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
être grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil,
réalisant là, par un coup de génie, la totalité de la domination suprême
à laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas
habiter une maison privée, il avait déclaré sa maison propriété de
l'État. Le grand pontife ne pouvant s'éloigner du temple de Vesta, il
avait eu chez lui un temple de cette déesse, laissant aux Vestales, en
bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui coûtait, car il
sentait bien que la souveraineté humaine, la main mise sur les hommes et
le monde, était là, dans cette double puissance en une personne, être à
la fois le roi et le prêtre, l'empereur et le pape. Toute la sève d'une
forte race, toutes les victoires amassées et toutes les fortunes éparses
encore, s'épanouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
plus ne devait rayonner avec cet éclat. Il fut vraiment le maître de la
terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifiés, dans une
immortelle gloire de littérature et d'art. Il semble qu'en lui se soit
satisfaite, à ce moment, la vieille et âpre ambition de son peuple, les
siècles de conquête patiente qu'il avait mis à être le peuple roi. C'est
le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en
pourpre impériale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu
souverain des corps et des âmes, ce sang d'un homme auquel aboutit la
longue hérédité de sept siècles d'orgueil national, et d'où une
postérité d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre à
travers les âges. Car, dès lors, c'en était fait, le sang d'Auguste
devait renaître et battre dans les veines de tous les maîtres de Rome,
en les hantant du rêve, éternellement recommencé, de la possession du
monde. Un instant, le rêve a été réalisé, Auguste, empereur et pontife,
a possédé l'humanité, l'a tenue dans sa main, tout entière, sans
réserve, ainsi qu'une chose à lui. Et, plus tard, après la déchéance,
lorsque le pouvoir s'est scindé, a été de nouveau partagé entre le roi
et le prêtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionné désir, d'autre
politique séculaire, que de vouloir reconquérir l'autorité civile, la
totalité de la domination, le cœur brûlé par le sang atavique, le flot
rouge et dévorateur du sang de l'ancêtre.

Puis, Auguste mort et son palais fermé, consacré, devenu un temple,
Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibère. C'était à cette place
même, sous ses pieds, sous ces beaux chênes verts qui l'abritaient. On
le rêvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles,
malgré l'humeur assombrie de l'empereur, qui vécut loin de Rome, au
milieu d'un peuple de délateurs et de débauchés, le cœur et le cerveau
empoisonnés par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accès des plus
extraordinaires démences. Puis, c'était le palais de Caligula qui
surgissait, un agrandissement de la maison de Tibère, des arcades
établies pour en élargir les constructions, un pont jeté par-dessus le
Forum, aboutissant au Capitole, où le prince voulait pouvoir aller
causer à l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trône
avait aussi rendu celui-ci féroce, un fou furieux lâché dans la
toute-puissance. Puis, après Claude, Néron, renchérissant, n'avait pas
trouvé le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense,
s'emparant des jardins délicieux qui montaient jusqu'au sommet de
l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rêve de l'énormité dans
la somptuosité, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines
disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort
de monstre affolé d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon,
Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus
à leur tour monstrueux et imbéciles par la pourpre, gorgés de
jouissances à l'auge impériale, ainsi que des bêtes immondes; et ce sont
alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bonté
humaines, Vespasien, Titus qui bâtirent peu sur le Palatin, Domitien
ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le
régime de la peur et de la délation, des atrocités absurdes, des crimes,
des débauches hors nature, des constructions d'une vanité démente dont
le faste luttait avec celui des temples élevés aux dieux: telle cette
maison de Domitien, qu'une ruelle séparait de celle de Tibère, et qui
s'élevait colossale, un palais d'apothéose, avec sa salle d'audience au
trône d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux
huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa
grande salle à manger, son péristyle, ses appartements, où les granits,
les porphyres, les albâtres débordaient, travaillés par les artistes
fameux, prodigués pour l'éblouissement du monde. Puis, enfin, des années
plus tard, un dernier palais s'ajoutait à l'énorme masse des autres, le
palais de Septime Sévère, une bâtisse d'orgueil encore, des arches qui
supportaient des salles hautes, des étages qui s'élevaient sur des
terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
babylonien, dressé là, à la pointe extrême du mont, en face de la voie
Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les
provinciaux venus d'Afrique où il était né, pussent, dès l'horizon,
s'émerveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.

Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les
avait devant lui, autour de lui, tous ces palais évoqués, ressuscités au
grand soleil. Ils étaient comme soudés les uns aux autres, quelques-uns
à peine séparés par des passages étroits. Dans le désir de ne pas perdre
un pouce du terrain, sur ce sommet sacré, ils avaient poussé en une
masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la
puissance et de l'orgueil déréglés, se satisfaisant à coups de millions,
saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, à la vérité, il n'y
avait là qu'un palais unique, sans cesse agrandi, à mesure que
l'empereur défunt passait dieu et que le nouvel empereur, désertant la
demeure consacrée, devenue temple, où l'ombre du mort l'épouvantait
peut-être, éprouvait l'impérieux besoin de se bâtir sa maison à lui, de
tailler dans l'éternité de la pierre l'indestructible souvenir de son
règne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait
tenir au sol, au trône qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun
d'eux, avec une intensité grandissante, les dévorant du besoin de
lutter, de se surpasser par des murs plus épais et plus hauts, par des
amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la
pensée de survie glorieuse était la même chez tous, laisser aux
générations stupéfaites le témoignage de leur grandeur, se perpétuer
dans des merveilles qui ne devaient pas périr, peser à jamais sur la
terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emporté
leur légère cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus été ainsi que
la base vénérable d'un prodigieux monument, une végétation drue
d'édifices juxtaposés, empilés, où chaque nouveau corps de logis était
comme un accès éruptif de la fièvre d'orgueil, et dont la masse, avec
l'éclat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de
couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entière de la maison
souveraine, palais, temple, basilique ou cathédrale, la plus
extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dressée sous le
ciel.

Mais la mort était dans cet excès de force et de gloire. Sept siècles et
demi de monarchie et de république avaient fait la grandeur de Rome; et,
en cinq siècles d'empire, le peuple roi allait être mangé, jusqu'au
dernier muscle. C'était l'immense territoire, les provinces les plus
lointaines peu à peu pillées, épuisées; c'était le fisc dévorant tout,
creusant le gouffre de la banqueroute inévitable; et c'était aussi le
peuple abâtardi, nourri du poison des spectacles, tombé à la fainéantise
débauchée des Césars, pendant que des mercenaires se battaient et
cultivaient le sol. Dès Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le
démembrement s'opère avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent
pour achever l'œuvre de décomposition, la proie mourante à ronger,
jusqu'à Romulus Augustule, le dernier, le chétif misérable, dont le nom
est comme une dérision de toute la glorieuse histoire, un double
soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le
Palatin désert, les palais, le colossal amas de murailles, d'étages, de
terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Déjà, pourtant, on
avait arraché des ornements, enlevé des statues, pour les porter à
Byzance. L'empire, devenu chrétien, ferma ensuite les temples, éteignit
le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue
d'or de la Victoire, symbole de la Rome éternelle, qui était
religieusement gardée dans la chambre même de l'empereur. Jusqu'au
quatrième siècle, elle conserva son culte. Mais, au cinquième siècle,
les Barbares se ruent, saccagent, brûlent Rome, emportent à pleins
chariots les dépouilles laissées par la flamme. Tant que la ville avait
dépendu de Byzance, un surintendant des palais impériaux était demeuré
là, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la
nuit du moyen âge. Il semble bien que, dès lors, les papes aient
lentement pris la place des Césars, leur succédant dans leur maison de
marbre abandonnée et dans leur volonté toujours vivante de domination.
Ils ont sûrement habité le palais de Septime Sévère, un concile a été
tenu au Septizonium, de même que, plus tard, Gélase II a été élu dans un
monastère voisin, sur ce mont d'apothéose. C'était Auguste encore, se
relevant du tombeau, de nouveau maître du monde, avec son Sacré Collège,
qui allait ressusciter le Sénat romain. Au douzième siècle, le
Septizonium appartenait à des moines camaldules, lesquels le cédèrent à
la puissante famille des Frangipani, qui le fortifièrent, comme ils
avaient fortifié le Colisée, les arcs de Constantin et de Titus, toute
une vaste forteresse englobant le mont vénérable, le berceau, presque en
entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions,
passèrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasèrent
les palais et les tours. Des générations vinrent plus tard qui
envahirent les ruines, s'y installèrent par droit de trouvaille et de
conquête, en firent des caves, des greniers à fourrage, des écuries pour
les mulets. Dans les terres éboulées, recouvrant les mosaïques des
salles impériales, des jardins potagers se créèrent, des vignes furent
plantées. De toutes parts, obstruant ces champs déserts, les orties et
les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques
abattus. Et il vint un jour où le colossal entassement de palais et de
temples, où le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait
rendre éternel, sembla rentrer dans la poussière du sol, disparut sous
la houle de terre et de végétation que l'impassible Nature avait roulée
sur elle. Au brûlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait
plus là que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux
de chèvres erraient en liberté, au travers de la salle du trône de
Domitien et du sanctuaire effondré d'Apollon.

Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et
d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde
balayé, à jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait dû
souffler sur cette éclatante civilisation pour l'éteindre ainsi, et dans
quelle nuit réparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle
avait dû tomber pour s'anéantir d'un coup, avec son faste et ses
chefs-d'œuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peuplés
encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs
statues, avaient pu s'enliser peu à peu, s'enfouir, sans que personne
s'avisât de les protéger. Ces chefs-d'œuvre, qu'on devait plus tard
déterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'était pas une
catastrophe qui les avait engloutis, ils s'étaient comme noyés, pris aux
jambes, puis à la taille, puis au cou, jusqu'au jour où la tête avait
sombré, sous le flot montant; et comment expliquer que des générations
avaient assisté à cela, insoucieuses, ne songeant même pas à tendre la
main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tiré sur le monde, et
c'est une autre humanité qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut
repétrir et meubler. Rome s'était vidée, on ne réparait plus ce que le
fer et la flamme avaient entamé, une extraordinaire incurie laissait
crouler les édifices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la
religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples,
renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevèrent le désastre, car le
sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrétien recouvraient
et nivelaient l'antique société païenne. Et, après le vol des temples,
le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus
tard, ce fut le vol des pierres, arrachées au Colisée et au Théâtre de
Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs cassés à coups de
marteau, jetés dans des fours, pour fabriquer la chaux nécessaire aux
nouveaux monuments de la Rome catholique.

Il était près d'une heure, et Pierre s'éveilla comme d'un rêve. Le
soleil tombait en pluie d'or, à travers les feuilles luisantes des
chênes verts, Rome s'était assoupie à ses pieds, sous la grande chaleur.
Et il se décida à quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'inégal
pavé du chemin de la Victoire, l'esprit hanté encore d'aveuglantes
visions. Pour que la journée fût complète, il s'était promis de voir,
l'après-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue
Giulia, il déjeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle à
demi obscure, où, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
mouches, il s'oublia plus de deux heures, à attendre le déclin du
soleil.

Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la
campagne de sa longue ligne droite, avec la double rangée de ses
orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal
du Palatin! C'était la même volonté de splendeur et de domination, le
même besoin d'éterniser sous le soleil, dans le marbre, la mémoire de la
grandeur romaine. L'oubli était vaincu, les morts ne consentaient pas au
repos, restaient debout parmi les vivants, à jamais, aux deux bords de
ce chemin où passaient les foules du monde entier; et les images
déifiées de ceux qui n'étaient plus que poussière, regardent aujourd'hui
encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent
encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Cæcilia
Metella à celui de Casal Rotondo, sur ces kilomètres de route plate et
directe, la double rangée était jadis ininterrompue, une sorte de
double cimetière en long, dans lequel les puissants et les riches
luttaient de vanité, à qui laisserait le mausolée le plus vaste, décoré
avec la prodigalité la plus fastueuse: passion de la survie, désir
pompeux d'immortalité, besoin de diviniser la mort en la logeant dans
des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gênes et du
Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le
lointain héritage. Et quelle évocation de tombes démesurées, à droite et
à gauche du pavé glorieux que les légions romaines ont foulé, au retour
de la conquête de la terre! Ce tombeau de Cæcilia Metella, aux blocs
énormes, aux murs assez épais pour que le moyen âge en ait fait le
donjon crénelé d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
constructions modernes qu'on a élevées, pour y rétablir à leur place les
fragments de marbre découverts aux alentours; les massifs anciens de
ciment et de briques, dépouillés de leurs sculptures, restés debout
ainsi que des roches mangées à demi; les blocs dénudés, indiquant encore
des formes, des édicules en façon de temple, des cippes, des
sarcophages, posés sur des soubassements. Toute une étonnante succession
de hauts reliefs représentant les portraits des morts par groupes de
trois et de cinq, de statues debout où les morts revivaient en une
apothéose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent
s'asseoir en bénissant l'hospitalité des morts, d'épitaphes louangeuses
célébrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus
Pompée Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les
Rabirius Hermodorus, sans compter les sépultures hasardeusement
attribuées, celle de Sénèque, celle des Horaces et des Curiaces. Et
enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus géante, celle qu'on
désigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un
bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui
portaient une double rotonde, ornée de pilastres corinthiens, de grands
candélabres et de masques scéniques.

Pierre, qui s'était fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Cæcilia
Metella, continua sa promenade à pied, alla lentement jusqu'à Casal
Rotondo. Par places, l'ancien pavé reparaît, de grandes pierres plates,
des morceaux de lave, déjetés par le temps, rudes aux voitures les mieux
suspendues. A droite et à gauche, filent deux bandes d'herbe, où
s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonnée de cimetière,
brûlée par les soleils d'été, semée de gros chardons violâtres et de
hauts fenouils jaunes. Un petit mur à hauteur d'appui, bâti en pierres
sèches, clôt de chaque côté ces marges roussâtres, pleines d'un
crépitement de sauterelles; et, au delà, à perte de vue, la Campagne
romaine s'étend, immense et nue. A peine, près des bords, de loin en
loin, aperçoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des
figuiers, blancs de poussière. Sur la gauche, les restes de l'Acqua
Claudia détachent dans les prés leurs arcades couleur de rouille, des
cultures maigres s'étendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu
violâtre, où les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano,
grandissent et blanchissent, à mesure qu'on approche; tandis que, sur la
droite, du côté de la mer, la plaine s'élargit et se prolonge, par
vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur
simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'océan
qu'une ligne droite, d'un bout à l'autre, sépare du ciel. Au gros de
l'été, tout brûle, la prairie illimitée flambe, d'un ton fauve de
brasier. Dès septembre, cet océan d'herbe commence à verdir, se perd
dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu éclatant, éclaboussé d'or,
des beaux couchers de soleil.

Et Pierre, promenant sa rêverie, était seul, s'avançait à pas lents, le
long de l'interminable route plate, dont la mélancolique majesté est
faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite à l'infini,
dans l'infini de la Campagne. En lui, la résurrection du Palatin
recommençait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec
l'éblouissante blancheur de leurs marbres. N'était-ce pas ici, au pied
de ce massif de briques, affectant l'étrange forme d'un grand vase,
qu'on avait trouvé la tête d'une statue colossale, mêlée à des débris
d'énormes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les
énormes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
sépulture, c'était une belle statue de femme sans tête qu'on avait
découverte; et il la revoyait entière, avec un visage de grâce et de
force, souriante à la vie. D'un bout à l'autre, les inscriptions se
complétaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en
frère avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armées défilaient d'un
pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation
fiévreuse des grandes cités. On était sous les Flaviens, sous les
Antonins, aux grandes années de l'empire, lorsque la voie Appienne
atteignit tout le faste de ses tombeaux géants, sculptés et décorés
comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrivée
dans Rome, cette rue toute droite où les grands morts vous
accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec
l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait à leur cendre! Chez
quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour
qu'il eût confié à ses morts le soin de dire à l'étranger que rien ne
finissait chez lui, pas même les morts, éternellement glorieux dans des
monuments démesurés? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt
mètres de diamètre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'étant
retourné, aperçut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
éclatante, bordée des marbres de ses palais funèbres, le Palatin qui
s'élevait au loin, dressant les marbres étincelants du palais des
empereurs, l'énorme entassement des palais dont la toute-puissance
dominait la terre.

Mais il eut un léger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait
point vus, dans ce désert, parurent entre les ruines. L'endroit n'était
pas sûr, l'autorité veillait discrètement sur les touristes, même en
plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une
émotion. C'était un ecclésiastique, un grand vieillard à la soutane
noire, lisérée et ceinturée de rouge, dans lequel il eut la surprise de
reconnaître le cardinal Boccanera. Il avait quitté la route, il marchait
avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des
rudes chardons; et, la tête basse, parmi les débris de tombeaux que ses
pieds frôlaient, il était tellement absorbé, qu'il ne vit même pas le
jeune prêtre. Celui-ci, courtoisement, se détourna, saisi de le voir
seul, si loin. Puis, il comprit, en découvrant, derrière une
construction, un lourd carrosse, attelé de deux chevaux noirs, près
duquel attendait, immobile, un laquais à la livrée sombre, tandis que le
cocher n'avait même pas quitté le siège; et il se souvenait que les
cardinaux, ne pouvant marcher à pied dans Rome, devaient gagner en
voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais
quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise à
part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les
hommes et chez Dieu, forcé d'aller ainsi au désert, au travers des
tombes, pour respirer un peu l'air rafraîchi du soir!

Pierre s'était attardé pendant de longues heures, le crépuscule tombait,
et il assista encore à un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la
Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupée par les arcades
jaunissantes des aqueducs, barrée au loin par les monts Albains, qui
s'évaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer,
l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant
un océan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
strié de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien
autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la
silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et
qui se détachait, grandie, sur la pourpre dernière du soleil.

Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fièvre de tout voir,
revint à la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte.
C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetières chrétiens, celui
où furent enterrés plusieurs des premiers papes. On monte à travers un
jardin à demi brûlé, parmi des oliviers et des cyprès; on arrive à une
masure de planches et de plâtre, dans laquelle on a installé un petit
commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne,
relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de
trouver là des trappistes français, chargés de garder et de montrer aux
touristes ces catacombes. Justement, un Frère allait descendre avec deux
dames, deux Françaises, la mère et la fille, l'une adorable de jeunesse,
l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu
épeurées pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il
avait un front bossué, une large et solide mâchoire de croyant têtu, et
ses pâles yeux clairs disaient l'enfantine ingénuité de son âme.

--Ah! monsieur l'abbé, vous arrivez à propos... Si ces dames le veulent
bien, vous allez vous joindre à nous; car trois Frères sont déjà en bas
avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison
des voyageurs.

Ces dames, poliment, inclinèrent la tête, et il remit au prêtre une des
petites bougies minces. Ni la mère ni la fille ne devaient être des
dévotes, car elles avaient eu un coup d'œil oblique sur la soutane de
leur compagnon, brusquement sérieuses. On descendit, on arriva à une
sorte de couloir très étroit.

--Prenez garde, mesdames, répétait le religieux en éclairant le sol avec
sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes.

Et il commença l'explication, d'une voix aiguë, avec une force de
certitude extraordinaire. Pierre était descendu silencieux, la gorge
serrée, le cœur battant d'émotion. Ah! ces Catacombes des premiers
chrétiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait
rêvées, au temps innocent du séminaire! et, dernièrement encore, pendant
qu'il écrivait son livre, que de fois il y avait songé, comme au plus
antique et au plus vénérable vestige de cette communauté des petits et
des simples, dont il prêchait le retour! Mais il avait le cerveau tout
plein des pages écrites par les poètes, par les grands prosateurs, qui
ont décrit les Catacombes. Il les voyait à travers ce grandissement de
l'imagination, il les croyait vastes, pareilles à des villes
souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables
de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble réalité il
tombait!

--Ah! dame, oui! répondait le Frère aux questions de la mère et de la
fille, ça n'a guère plus d'un mètre, deux personnes ne passeraient pas
de front... Et comment on a creusé ça? Oh! c'est fort simple. Une
famille, une corporation funèbre ouvrait une sépulture, n'est-ce pas? Eh
bien! elle creusait une première galerie, à la pioche, dans ce terrain
qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougeâtre comme vous voyez, à
la fois tendre et résistante, très facile à travailler, et absolument
imperméable; enfin, une terre faite exprès, qui a merveilleusement
conservé les corps.

Il s'interrompit, montra, à la faible flamme de sa bougie, les cases
creusées à droite et à gauche, dans les parois.

--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie
souterraine, dans laquelle, des deux côtés, ils pratiquaient ces cases
superposées, où ils couchaient les corps, le plus souvent enveloppés
d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de
marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Dès lors, n'est-ce pas? tout
s'explique. Si d'autres familles se joignaient à la première, si la
corporation s'étendait, ils prolongeaient la galerie au fur et à mesure
qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, à droite, à gauche,
dans tous les sens; même ils créaient un deuxième étage, plus profond...
Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mètres de haut.
Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, à
une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au
contraire, continuant à fouiller le sol davantage, dès que la rangée des
cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par
exemple, en moins de quatre siècles, ils ont creusé seize kilomètres de
galeries, où plus d'un million de chrétiens ont dû être inhumés. Or, des
Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi
trouée. Songez à cela et faites le calcul.

Pierre écoutait, passionnément. Autrefois, il avait visité une fosse
houillère, en Belgique, et il retrouvait ici les mêmes couloirs
étranglés, la même pesanteur étouffante, un néant d'obscurité et de
silence. Seules, les petites bougies étoilaient l'ombre épaisse,
qu'elles n'éclairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de
termites funéraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symétrie, au
petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait à chaque
pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait dû être fait au fil
à plomb, ni à l'équerre. Ce n'était là qu'une œuvre de nécessité et de
charité, de naïfs fossoyeurs de bonne grâce, des ouvriers illettrés,
tombés à la maladresse de main de la décadence. Cela, surtout, devenait
très sensible, dans les inscriptions et les emblèmes gravés sur les
plaques de marbre. On aurait dit les dessins puérils que les gamins des
rues tracent sur les murs.

--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un
nom; parfois même pas de nom, et simplement les mots _in pace_...
D'autres fois, il y a un emblème, la colombe de la pureté, la palme du
martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est composé de cinq
lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jésus-Christ, fils
de Dieu, Sauveur des hommes.

Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme,
un seul trait central, hérissé de quelques autres petits traits, la
colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figurée par un
zigzag, l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brèves
s'en allaient de travers, inégales, déformées, la grosse écriture des
ignorants et des simples.

Mais on était arrivé à une crypte, à une sorte de petite salle, où l'on
avait retrouvé les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de
Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une
inscription métrique superbe, placée là par le pape Damase. Puis, dans
une salle voisine, aussi étroite, un caveau de famille décoré plus tard
de naïves peintures murales, on montrait la place où l'on avait
découvert le corps de sainte Cécile. Et l'explication continuait, le
religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation
irréfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptême,
l'eucharistie, la résurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejeté
par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Moïse faisant jaillir
l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers âges accomplissant
des miracles.

--Vous voyez bien, répétait-il, tout est là, ça n'a pas été préparé, et
rien n'est plus authentique.

Sur une question de Pierre, dont l'étonnement augmentait, il convint que
les Catacombes étaient primitivement de simples cimetières et qu'aucune
cérémonie religieuse n'y était célébrée. Plus tard seulement, au
quatrième siècle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes
pour le culte. De même, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant
les persécutions, aux époques où les chrétiens durent en dissimuler les
entrées. Jusque-là, elles étaient restées librement, légalement
ouvertes. Et telle était l'histoire vraie: des cimetières de quatre
siècles, devenus des lieux d'asile et ravagés durant les troubles,
honorés ensuite jusqu'au huitième siècle, dépouillés alors de leurs
saintes reliques, puis tombés dans l'oubli, bouchés par les terres,
enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que
les premiers travaux de recherches, au quinzième siècle, les remirent à
la lumière comme une extraordinaire trouvaille, un véritable problème
historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.

--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frère. Vous
voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touché. Il est
là depuis seize à dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien
comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est
une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette était absolument
complet, l'année dernière encore. Mais, vous le voyez, le crâne est
défoncé. C'est un Américain qui l'a cassé d'un coup de canne, pour bien
s'assurer que la tête n'était pas fausse.

Ces dames s'étaient penchées, et leurs pâles visages, à la faible
lumière dansante, exprimèrent une pitié mêlée d'effroi. La fille
surtout, si frémissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux
noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba
dans l'ombre, les petites bougies se relevèrent, continuèrent, promenées
le long des galeries, dans les ténèbres lourdes. Durant une heure
encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grâce d'un
détail, aimant certains coins, fouetté de zèle, comme s'il eût travaillé
au salut des touristes.

Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en
lui. Peu à peu, à mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur première
de trouver la réalité si différente de l'embellissement des conteurs et
des poètes, sa désillusion de tomber dans ces trous de taupe, si
pauvrement, si grossièrement creusés au fond de cette terre rougeâtre,
se changeaient en une émotion fraternelle, en un attendrissement qui lui
bouleversait le cœur. Et ce n'était pas la pensée des quinze cents
martyrs, dont les os sacrés avaient reposé là. Mais quelle humanité
douce, résignée et bercée d'espérance dans la mort! Pour les chrétiens,
ces basses galeries obscures n'étaient qu'un lieu temporaire de sommeil.
S'ils ne brûlaient pas les corps, comme les païens, s'ils les
enterraient, c'était qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance à la
résurrection de la chair; et cette idée heureuse de sommeil, de bon
repos après une vie juste, en attendant les récompenses célestes,
faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cité
souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait
en une immobilité ravie, tout y patientait jusqu'au lointain réveil.
Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne
portant pas même un nom, uniquement gravées des mots _in pace_, en paix!
Être en paix enfin, dormir en paix, espérer en paix le ciel futur, après
la tâche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus délicieuse,
qu'elle était goûtée dans une parfaite humilité. Sans doute, tout art
avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des
irrégularités d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus
graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle
voix de jeune humanité s'élevait de cette pauvreté et de cette
ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant
couché, endormi sous la terre, pendant que le soleil, là-haut,
continuait son œuvre. Une charité, une fraternité dans la mort: l'époux
et l'épouse souvent couchés ensemble, avec l'enfant à leurs pieds; le
flot débordant des inconnus qui noyait le personnage, l'évêque, le
martyr; la plus touchante des égalités, celle de la modestie au fond de
toute cette poussière, les cases pareilles, les plaques sans un
ornement, la même ingénuité et la même discrétion confondant les rangées
sans fin de têtes ensommeillées. C'était à peine si les inscriptions se
permettaient des louanges, et combien prudentes, combien délicates: les
hommes sont très dignes, très pieux, les femmes sont très douces, très
belles, très chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse
illimitée et si largement humaine, la mort de la primitive communauté
chrétienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rêvait plus
l'empire de ce monde.

Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de
la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait évoqués aux deux bords de
la voie Appienne, qui étalaient au plein soleil l'orgueil dominateur de
tout un peuple. Ils éclataient d'une ostentation superbe, avec leurs
dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions
indiscrètes, leurs chefs-d'œuvre de sculpture, des frises, des
bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en
pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe à la ville
reine, éternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait
à la cité souterraine des chrétiens, cette cité de la mort cachée, très
douce, très belle, très chaste! Ce n'était plus que du sommeil, de la
nuit voulue et acceptée, toute une résignation sereine, à qui il ne
coûtait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les
béatitudes du ciel; et il n'était pas jusqu'au paganisme mourant,
perdant de sa beauté, cette maladresse de main des ouvriers ingénus, qui
n'ajoutât au charme de ces pauvres cimetières, creusés loin du soleil,
dans la nuit de la terre. Des millions d'êtres s'étaient couchés
humblement dans cette terre forée comme par des fourmis prudentes, y
avaient dormi leur sommeil durant des siècles, l'y dormiraient encore,
mystérieux, bercés de silence et d'obscurité, si les hommes n'étaient
venus déranger leur désir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement
eussent sonné la résurrection. La mort avait alors parlé de la vie, rien
ne s'était trouvé plus vivant, d'une vie plus intime et plus émue, que
ces villes enfouies des morts sans nom, ignorés et innombrables. Tout un
souffle immense en était sorti autrefois, le souffle d'une humanité
nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilité, avec le
mépris de la chair, avec la haine terrifiée de la nature, l'abandon des
jouissances terrestres, la passion de la mort qui délivre et ouvre le
paradis, un autre monde commençait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa
pourpre au soleil, si éclatant de souveraine domination, sembla un
moment disparaître, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de
ses ténèbres sépulcrales.

Le Frère insista pour montrer à ces dames l'escalier de Dioclétien; et
il leur en contait la légende.

--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des
chrétiens, qui se réfugièrent dans ces Catacombes; et, lorsque les
soldats s'entêtèrent à les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent
précipités... Les marches sont effondrées aujourd'hui encore. Venez
voir, c'est à deux pas.

Mais ces dames étaient brisées, envahies à la longue d'un tel malaise
par ces ténèbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument
remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient à leur fin, et ce fut
pour tous un éblouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta
un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel était gravé le
poisson, le symbole de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes.

L'après-midi du même jour, Pierre tint à visiter la basilique de
Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traversée en
voiture, que la place grandiose, avec son obélisque et ses deux
fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette
quadruple rangée de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
majesté monumentale. Au fond, la basilique s'élève, rapetissée et
alourdie par sa façade, mais emplissant le ciel de son dôme souverain.

Sous le soleil brûlant, des pentes s'étendaient, cailloutées, désertes,
des marches basses se succédaient, usées et blanchies; et Pierre, tout
au bout, entra. Il était trois heures, de larges rayons tombaient des
hautes fenêtres carrées, une cérémonie, des vêpres sans doute,
commençait dans la chapelle Clémentine, à gauche. Mais il n'entendit
rien, il ne fut que frappé par l'immensité du vaisseau. A pas lents, les
yeux en l'air, il en parcourut les dimensions démesurées. C'étaient, dès
l'entrée, les bénitiers géants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
c'était la nef centrale, la colossale voûte en berceau, décorée de
caissons; c'étaient surtout, à la croisée, les quatre piliers cyclopéens
qui soutiennent le dôme; c'étaient encore les transepts et l'abside,
dont chacun est à lui seul vaste comme une de nos églises. Et la pompe
orgueilleuse, le faste éclatant, écrasant, le saisissait aussi: la
coupole, pareille à un astre, qui resplendissait des tons vifs et des
ors des mosaïques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a été pris au
Panthéon, et qui couronne le maître-autel érigé sur le tombeau même de
saint Pierre, où descend le double escalier de la Confession,
qu'éclairent les quatre-vingt-sept lampes, éternellement allumées; les
marbres, enfin, une profusion, une prodigalité de marbres
extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, étalés,
entassés. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie
luxueuse: le dallage splendide où tout l'édifice se reflète; le
revêtement des piliers ornés de médaillons représentant les papes,
alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;
les murs surchargés d'attributs compliqués, parmi lesquels se répète
partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues
colossales, d'un goût baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de
la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux
plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas côtés, les transepts,
l'abside, étaient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la
richesse du marbre, sans qu'on pût trouver un coin, large comme la paume
de la main, qui n'eût pas l'ostentation insolente du marbre. Et la
basilique triomphait, indiscutée, reconnue et admirée pour être l'église
la plus grande et la plus opulente du monde, l'énormité dans la
magnificence.

Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accablé, sans
rien distinguer encore. Il s'arrêta un instant devant le Saint Pierre de
bronze, à la pose raidie, hiératique, sur son socle de marbre. Quelques
fidèles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns
l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna
ensuite dans le transept de gauche, où sont les confessionnaux. Des
prêtres y restent à demeure, prêts à confesser en toutes les langues.
D'autres attendent, armés d'une longue baguette; et ils frappent
légèrement le crâne des pêcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure à
ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais très peu de monde était là, les
prêtres occupaient leur attente, écrivaient, lisaient, comme chez eux,
dans les étroites caisses de bois. Et il se retrouva devant la
Confession, intéressé par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes
ainsi que des étoiles. Le maître-autel, où le pape seul peut officier,
semblait avoir une mélancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin
gigantesque et fleuri, dont la main-d'œuvre et la dorure ont coûté plus
d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la cérémonie qu'on
célébrait dans la chapelle Clémentine, et il s'étonna, car il
n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer.
Alors, à mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle léger, comme un
air de flûte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un
chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges,
tirés devant les fenêtres, tamisaient le soleil; et elle était ainsi
toute rougeoyante d'une clarté de fournaise, toute sonore d'une musique
grave. Mais combien perdue, combien réduite dans l'immensité du
vaisseau, pour qu'à soixante pas on ne distinguât même plus ni les voix
ni le grondement des orgues!

En entrant, Pierre avait cru l'église complètement vide, immense et
morte. Puis, il s'était aperçu de la présence de quelques êtres, devinés
au loin. Des gens se trouvaient là, mais si espacés, si rares, que cela
était comme s'ils n'étaient pas. Des touristes s'égaraient, les jambes
lasses, leur Guide à la main. Au milieu de la grande nef, un peintre,
avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue.
Tout un séminaire français défila ensuite, conduit par un prélat qui
expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
comptaient point, faisaient à peine l'effet, par la vaste étendue, de
quelques fourmis noires égarées, cherchant leur route avec effarement.
Et, dès lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala géante,
d'une véritable salle des pas perdus, dans un palais de réception
démesuré. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fenêtres
carrées, sans verrière, l'éclairaient d'une clarté aveuglante, la
traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise,
rien que le dallage superbe et nu, à l'infini, un dallage de musée, qui
miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de
recueillement, pas un coin d'ombre, de mystère, pour s'agenouiller et
prier. Partout la lumière vive, l'éblouissement d'une souveraineté et
d'une somptuosité de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opéra, si
déserte, allumée d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait
avec le frisson de nos cathédrales gothiques, où des foules obscures
sanglotent parmi la forêt des piliers! lui qui apportait le souvenir
endolori de l'architecture et de la statuaire émaciées du moyen âge,
tout âme, au milieu de cette majesté d'apparat, de cette pompe énorme et
vide, qui était tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme à
genoux, un être de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
s'abandonnant à l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il
n'y avait toujours là que le va-et-vient lassé des touristes, l'air
affairé des prélats menant les jeunes prêtres aux stations obligatoires;
tandis que les vêpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que
le bruit en parvînt aux oreilles des visiteurs, à peine une onde
confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, à travers les
voûtes.

Pierre comprit que c'était là le splendide squelette d'un colosse
monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour
l'animer de son âme véritable, toutes les magnificences des pompes
religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidèles que le vaisseau
pouvait contenir, les grandes cérémonies pontificales, l'éclat des fêtes
de la Noël et de Pâques, les défilés, les cortèges, déroulant le luxe
sacré, dans un décor et une mise en scène de grand opéra. Et il évoqua
ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique débordant d'une
foule idolâtre, le cortège surhumain défilant au milieu des fronts
prosternés, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
allant deux à deux comme des dieux de pléiade, vêtus du rochet de
dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires
tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, élevé
sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge
et d'or, habillé de velours blanc, avec la chape d'or, l'étole d'or, la
tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire étincelaient dans leurs
tuniques rouges brodées de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de
la tête du pontife unique et souverain, les grands éventails de plume,
qu'on balançait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et,
autour de la chaise de triomphe, quelle cour éblouissante et glorieuse!
toute la famille pontificale, le flot des prélats assistants, les
patriarches, les archevêques, les évêques, drapés et mitrés d'or! les
camériers secrets participants en soie violette, les camériers de cape
et d'épée participants, portant le costume de velours noir, avec la
fraise et la chaîne d'or! l'innombrable suite, ecclésiastique et laïque,
dont cent pages de la _Gerarchia_ n'épuisent pas l'énumération, les
protonotaires, les chapelains, les prélats de toutes les classes et de
tous les degrés, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le
bonnet à poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire,
les gardes suisses cuirassés d'argent, rayés de jaune, de noir et de
rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes,
leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brodée d'or, les
épaulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome était la
capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus à deux battants, on
les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois où le
pape descendait officier encore, se montrer comme l'élu suprême, Dieu
incarné sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invités,
il fallait pour entrer une carte. Ce n'était plus le peuple, les
cinquante mille, les soixante mille chrétiens accourant, s'entassant, au
hasard du flot; c'était un choix, des assistants amis, triés pour des
solennités particulières et fermées; et même, lorsqu'on arrivait à en
réunir des milliers, il n'y avait toujours là qu'un public restreint,
convié au spectacle d'un concert monstre.

Et Pierre, de plus en plus, à mesure qu'il parcourait ce musée froid et
majestueux, parmi l'éclat dur des marbres, était pénétré de cette
sensation qu'il se trouvait là dans un temple païen, élevé au dieu de la
lumière et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique était
certainement pareil, avec les mêmes murs revêtus de marbres polychromes,
les mêmes colonnes précieuses, les mêmes voûtes aux caissons dorés.
Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les
autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vérité
indiscutable. C'était d'abord l'église chrétienne s'installant, en toute
audace et tranquillité, dans le temple païen, San Lorenzo in Miranda qui
se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il
gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de
marbre blanc; ou bien c'était l'église chrétienne qui repoussait du
tronc abattu, de l'édifice antique détruit, le Saint-Clément actuel par
exemple, sous lequel il y a des siècles de croyances contraires
stratifiés, un monument très ancien du temps de la république, un autre
du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra,
enfin une basilique de la primitive foi. C'était ensuite l'église
chrétienne, comme à Sainte-Agnès hors les Murs, se bâtissant exactement
sur le modèle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la
Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'était surtout l'église
chrétienne construite avec les matériaux volés aux temples en ruine: les
seize colonnes superbes de cette même Sainte-Agnès, de marbres
différents, prises évidemment à plusieurs dieux; les vingt et une
colonnes de Sainte-Marie du Transtévère, de tous les ordres, arrachées
d'un temple d'Isis et de Sérapis, dont les chapiteaux ont conservé les
figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux
colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matière, de
dimension et de travail, et dont la légende veut que certaines aient été
dérobées à Jupiter lui-même, au temple de Jupiter Capitolin, qui
s'élevait à la même place, sur le sommet sacré. Aujourd'hui encore, les
temples de la riche époque impériale renaissaient dans les basiliques
somptueuses, à Saint-Jean de Latran et à Saint-Paul hors les Murs. La
basilique de Saint-Jean, la Mère et la Tête de toutes les églises,
développant ses cinq nefs, divisées par quatre rangées de colonnes,
alignant ses douze statues colossales des Apôtres, comme une double haie
de dieux menant au Maître des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les
frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une
Divinité païenne, dont le royaume opulent était de ce monde? Et, à
Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le
resplendissement neuf des marbres, pareils à des miroirs, ne
retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type,
la majestueuse colonnade sous le plafond plat, à caissons dorés, le
pavage de marbre, d'une beauté de matière et de travail incomparable,
les pilastres violets à base et à chapiteau blancs, l'entablement blanc
à frise violette, le mélange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des
grandes déesses, baignés d'aurore? Nulle part, pas plus qu'à
Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystère, ouvrant sur
l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand même le monstre, par son
droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, démesuré
témoignage de ce que peut la folie de l'énorme, quand l'orgueil humain
rêve de loger Dieu, à coups de millions dépensés, dans la demeure de
pierres, trop vaste et trop riche, où triomphe l'homme en son nom.

C'était donc à ce colosse de gala qu'avait abouti, après des siècles, la
ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sève du sol de Rome,
qui, dans tous les temps, a repoussé en monuments déraisonnables. Il
semble que les maîtres absolus qui, successivement, y ont régné, aient
apporté avec eux cette passion de la construction cyclopéenne, l'aient
puisée dans la terre natale où ils ont grandi, car ils se la sont
transmise sans arrêt, de civilisation en civilisation. C'est une
végétation continue de la vanité humaine, le besoin d'inscrire son nom
sur un mur, de laisser de soi, après avoir été le maître de la terre,
une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un
jour, l'édifice éternel de bronze et de marbre qui en témoignera jusqu'à
la fin des âges. Au fond, il n'y a là que l'esprit de conquête,
l'ambition fière de la race, toujours en peine de la domination du
monde; et, lorsque tout a croulé, lorsqu'une société nouvelle renaît des
ruines, et qu'on peut la croire guérie de l'orgueil, retrempée dans
l'humilité, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses
veines, elle cède de nouveau à la folie insolente des ancêtres, livrée à
toute la violence de l'hérédité, dès qu'elle est grande et forte. Il
n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu bâtir, qui n'ait repris la
tradition des Césars, éternisant leur règne dans la pierre, se faisant
élever des temples à leur mort, pour passer au rang des dieux. Le même
souci d'immortalité terrestre éclate, c'est à qui léguera le monument le
plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si
aiguë que ceux, moins fortunés, qui, ne pouvant construire, ont dû se
contenter de réparer, se sont plu à transmettre aux générations la
mémoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
marbre, gravées d'inscriptions pompeuses: de là la continuelle rencontre
de ces plaques, pas une muraille consolidée sans qu'un pape l'ait
timbrée de ses armes, pas une ruine rétablie, pas un palais remis en
état, pas une fontaine nettoyée, sans que le pape régnant signe l'œuvre
de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une
involontaire débauche, la floraison fatale de ce terreau fait de
décombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse
remontent de cette poussière de monuments. Et l'on se demande si Rome a
jamais été chrétienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a
presque tout de suite entaché la doctrine de Jésus, cette volonté de
domination, ce désir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du
catholicisme, au mépris des humbles et des purs, des fraternels et des
simples du christianisme primitif.

Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la
vérité éclater et se résumer en lui, au moment où, pour la seconde fois,
il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des
papes. Ah! ces tombeaux! Là-bas, dans la Campagne rase, sous le plein
soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui était comme l'entrée
triomphale de Rome, conduisant l'étranger au Palatin auguste, ceint
d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des
puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans
pareille, qui éternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race
forte, dominatrice des peuples. Puis, près de là, sous la terre, en
pleine nuit discrète, au fond de misérables trous de taupe, se cachaient
les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
ni richesse, dont l'humilité disait qu'un souffle de tendresse et de
résignation avait passé, qu'un homme était venu prêcher la fraternité et
l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les éternelles joies de
la vie future, confiant à la terre nouvelle le bon grain de son
Évangile, semant l'humanité rajeunie qui allait transformer le vieux
monde. Et voilà que de cette semence enfouie dans le sol durant des
siècles, voilà que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, où les
martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le réveil glorieux,
voilà que d'autres tombeaux encore avaient poussé, aussi géants, aussi
fastueux que les antiques tombeaux détruits des idolâtres, dressant
leurs marbres parmi les splendeurs païennes d'un temple, étalant le même
orgueil surhumain, la même passion affolée de domination universelle. A
la Renaissance, Rome redevient païenne, le vieux sang impérial remonte,
emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu à
subir. Ah! ces tombeaux des papes, à Saint-Pierre, dans leur insolente
glorification, dans leur énormité charnelle et luxueuse, défiant la
mort, mettant sur cette terre l'immortalité! Ce sont des papes de
bronze, démesurés, ce sont des figures allégoriques, des anges
équivoques, beaux comme des belles filles, des femmes désirables, avec
des hanches et des gorges de déesses. Paul III est assis sur un haut
piédestal, la Justice et la Prudence sont à demi couchées à ses pieds.
Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la
Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charité,
Grégoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII,
assisté de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charité et la
Vérité; et un squelette se lève, montrant le sablier vide. Clément XIII,
agenouillé également, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur
lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Génie de la
Mort, qui s'accoude à l'angle de droite, a sous lui deux lions énormes,
symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'éternité des figures,
les marbres blancs éclataient en belles chairs opulentes, les marbres de
couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en
pleine apothéose, sous la vive lumière dorée des nefs immenses.

Et Pierre passait de l'un à l'autre, continuait de marcher au travers de
la basilique ensoleillée, superbe et déserte. Oui, ces tombeaux, d'une
impériale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'était
Rome sûrement, la terre de Rome, cette terre où l'orgueil et la
domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de
l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, allié aux
puissants et aux riches, machine géante de gouvernement, dressée pour la
conquête des peuples. Les papes s'étaient réveillés Césars. Et la
lointaine hérédité agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli,
coulant dans leurs veines, leur brûlant le crâne d'ambitions
surhumaines. Seul, Auguste avait réalisé l'empire du monde, à la fois
empereur et grand pontife, maître des corps et des âmes. De là,
l'éternel rêve des papes, désespérés de ne détenir que le spirituel,
s'obstinant à ne rien céder du temporel, dans l'espoir séculaire, jamais
abandonné, que le rêve, se réalisant encore, fera du Vatican un autre
Palatin, d'où ils régneront, en despotes absolus, sur les nations
conquises.



VI


Depuis quinze jours déjà, Pierre se trouvait à Rome, et l'affaire pour
laquelle il était venu, la défense de son livre, n'avançait point. Il en
était encore à son désir brûlant de voir le pape, sans prévoir quand ni
comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la
terreur que monsignor Nani lui avait inspirée d'une démarche imprudente.
Et, comprenant que son séjour pouvait s'éterniser, il s'était décidé à
faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin
à Sainte-Brigitte, place Farnèse, où il avait reçu un bienveillant
accueil de l'abbé Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta.

Ce lundi-là, il résolut de descendre de bonne heure à la petite
réception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des
nouvelles et d'y hâter son affaire. Peut-être monsignor Nani serait-il
là, peut-être aurait-il la chance de tomber sur quelque prélat ou sur
quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tâché d'utiliser
don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains.
Comme repris de méfiance et de peur, après s'être montré un instant
serviable, le secrétaire du cardinal Boccanera l'évitait, se cachait,
l'air résolu à ne pas se mêler d'une aventure décidément louche et
dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'être pris
d'un accès atroce de fièvre, qui le forçait à garder la chambre.

Et il n'y avait absolument, pour réconforter Pierre, que Victorine
Bosquet, l'ancienne bonne montée au rang de gouvernante, la Beauceronne
qui conservait son cœur de vieille France, après trente ans de vie dans
cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle
l'avait quitté la veille. Mais, ce jour-là, elle n'avait point sa
vivacité accorte, sa gaieté d'habitude; et, quand elle sut qu'il
descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tête.

--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de
gros ennuis. Il paraît que son divorce va très mal.

Toute Rome en causait, c'était une reprise extraordinaire de commérages
qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine
n'avait-elle pas à faire de la discrétion inutile, vis-à-vis d'un
compatriote. Donc, en réponse au mémoire de l'avocat consistorial
Morano, qui, s'appuyant sur des témoignages et sur des preuves écrites,
démontrait que le mariage n'avait pu être consommé, par suite de
l'impuissance du mari, monsignor Palma, théologien, choisi dans
l'affaire par la congrégation du Concile, comme défenseur du mariage,
venait à son tour de déposer un mémoire vraiment terrible. D'abord, il
mettait fortement en doute l'état de virginité de la demanderesse,
discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes,
exigeant l'examen à fond fait par deux médecins, formalité devant
laquelle avait reculé la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il
des cas physiologiques, parfaitement établis, où des filles avaient eu
commerce avec des hommes, sans paraître le moins du monde déflorées. Il
tirait grand parti du récit contenu dans le mémoire du comte Prada, qui,
très sincèrement, hésitait à dire si le mariage avait été consommé ou
non, tellement la comtesse s'était débattue; lui, sur le moment, avait
bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales;
mais, depuis, en y réfléchissant, il n'osait être affirmatif, il
admettait que, cédant à la violence de son désir, il avait pu
s'illusionner sur une possession incomplète. Et monsignor Palma
triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils
que comportait la délicate matière, en arrivait à retourner contre
l'épouse violentée la déposition de la femme de chambre, citée par elle,
qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et
madame, à la suite de cette première nuit, avaient toujours fait lit à
part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument décisif du mémoire était que, si
même la demanderesse faisait la preuve complète de sa virginité, il n'en
demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empêché la
consommation du mariage, la condition foncière de l'acte étant
l'obéissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrième mémoire, celui du
rapporteur, où ce dernier résumait et discutait les trois autres, la
congrégation avait voté, accordant l'annulation du mariage, mais à une
voix de majorité seulement, solution si précaire, que sans attendre,
selon son droit, monsignor Palma s'était empressé de demander un
supplément d'informations, ce qui remettait en question toute la
procédure et rendait un nouveau vote nécessaire.

--Ah! ma pauvre contessina! s'écria Victorine, elle en mourra de
chagrin, car la chère fille brûle à petit feu, sous son air si calme...
Il paraît que ce monsignor Palma est le maître de la situation, qu'il
peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec ça, on a
déjà dépensé tant d'argent, et il va falloir en dépenser encore...
L'abbé Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu là une belle idée,
le jour où il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la
mémoire de ma bonne maîtresse, la comtesse Ernesta, qui était une
sainte, mais elle a sûrement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a
donnée au comte Prada.

Elle s'interrompit. Puis, emportée par l'esprit de justice qui était en
elle:

--Il a d'ailleurs raison de ne pas être content, le comte Prada. On se
moque par trop de lui... Et, vous savez, ça ne m'empêche pas de dire que
ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalités. Si ça
dépendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre,
puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils
se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans
curé, pour le plaisir d'être jeunes, d'être beaux et d'avoir du bonheur
ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare!

Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit à rire de
son air de belle santé, avec le tranquille équilibre du menu peuple de
France qui ne croit plus guère qu'à la vie heureuse, menée honnêtement.

Puis, d'une façon plus discrète, elle se désola d'un autre ennui qui
assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse
affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat
Morano, très mécontent du demi-échec de son mémoire devant la
congrégation, accusant le père Lorenza, le confesseur de la tante et de
la nièce, de les avoir poussées à un procès fâcheux, où il n'y aurait
que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais
Boccanera, s'était la rupture d'une vieille liaison de trente années,
une véritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui désapprouvaient
formellement Morano. Donna Serafina était d'autant plus ulcérée, qu'elle
le soupçonnait de soulever là une mauvaise querelle et de la quitter
pour une tout autre cause, un brusque désir inavouable, criminel chez un
homme de sa position et de sa piété, la passion qu'une petite bourgeoise
jeune, une intrigante, avait allumée en lui.

Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune,
à grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mélancolie y
régnait, sous la clarté plus sourde des lampes voilées de dentelle. Il
n'y avait là, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canapé,
causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un
fauteuil, écoutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la
vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna
Serafina était seule, à sa place habituelle, au coin droit de la
cheminée, avec la secrète rage de voir devant elle le coin gauche vide,
ce coin que Morano avait occupé pendant les trente ans de sa fidélité.
Et Pierre remarqua le coup d'œil anxieux, puis désespéré, dont elle
avait accueilli son entrée, guettant la porte, attendant sans doute
encore le volage. Elle se tenait, du reste, très droite et très fière,
la taille fine, plus serrée que jamais dans son corset, avec sa face
dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils très noirs.

Tout de suite Pierre, après lui avoir présenté ses hommages, laissa
percer sa préoccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de
voir monsignor Nani, ce soir-là. Et elle-même ne put s'empêcher de
répondre:

--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a
besoin des gens qu'ils disparaissent.

Elle gardait aussi une rancune au prélat de ce qu'il s'était employé au
divorce très mollement, après avoir beaucoup promis. Sans doute, comme
toujours, sous sa bienveillance extrême, pleine de caresses, il avait
quelque autre plan à lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la
colère lui avait arraché; et elle reprit:

--Il va peut-être venir. Il est si bon, il nous aime tant!

Malgré la vivacité de son sang, elle voulait être politique, pour
vaincre les chances mauvaises. Son frère, le cardinal, lui avait dit
combien l'irritait l'attitude de la congrégation du Concile, car il ne
doutait pas que le froid accueil, fait à la demande de sa nièce, ne vînt
en partie du désir que certains de ses collègues, les cardinaux,
avaient de lui être désagréables. Lui-même souhaitait le divorce, qui
seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'entêtait
à ne vouloir épouser que sa cousine. Et c'était un concours de
désastres, toute la famille atteinte, lui frappé dans son orgueil, sa
sœur partageant cette souffrance et blessée par contre-coup au cœur,
les deux amoureux désespérés de voir leur espérance reculée une fois
encore.

Quand Pierre s'approcha du canapé, où causaient les jeunes gens, il
entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, à demi-voix.

--Pourquoi vous désoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage
a été adoptée, à la majorité d'une voix. Le procès est repris, ce n'est
qu'un retard.

Mais Benedetta hochait la tête.

--Non, non! si monsignor Palma s'entête, jamais Sa Sainteté ne donnera
son approbation. C'est fini.

--Ah! si l'on était riche, très riche! murmura Dario d'un air convaincu,
qui ne fit sourire personne.

Puis, tout bas, à sa cousine:

--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la
sorte.

Et elle répondit de même, dans un souffle:

--Descends demain soir, à cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici.

La soirée s'éternisa ensuite. Pierre était infiniment touché de l'air
d'accablement où il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable
d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une délicatesse
d'enfance, étaient comme voilés de larmes contenues. Il s'était déjà
pris pour elle d'une véritable tendresse, à la voir toujours d'une
humeur égale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande
sagesse la passion de son âme de flamme. Elle tâchait pourtant de
sourire, en écoutant les jolies confidences de Celia, dont les amours
marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de
conversation générale, lorsque la vieille parente, haussant la voix,
parla de l'indigne attitude de la presse italienne, à l'égard du
Saint-Père. Jamais les rapports ne semblaient avoir été aussi mauvais
entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude,
annonça que le pape, à l'occasion des fêtes sacrilèges du 20 septembre,
célébrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de
protestation, à la face de tous les États chrétiens, complices du rapt
par leur indifférence.

--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina
d'une voix amère, en faisant allusion au déplorable mariage de sa nièce.

Elle paraissait hors d'elle, il était trop tard maintenant, et l'on
n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, à un bruit
inespéré de pas, ses yeux se rallumèrent, elle regarda ardemment la
porte, eut la dernière déception de voir entrer Narcisse Habert, qui
vint s'excuser près d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,
le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si fermé, et il y
était bien accueilli, à cause de ses idées religieuses, que l'on disait
intransigeantes. Ce soir-là, d'ailleurs, il n'y accourait, malgré
l'heure avancée, que pour Pierre. Il le prit tout de suite à l'écart.

--J'étais certain de vous trouver ici, j'ai dîné à l'ambassade avec mon
cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle à vous
annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, à son
appartement du Vatican.

Puis, baissant encore la voix:

--Je crois bien qu'il tâchera de vous introduire auprès du Saint-Père...
Enfin, l'audience me paraît certaine.

Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la
tristesse de ce salon, où, depuis près de deux heures, il se chagrinait
et tombait à la désespérance. Enfin, il aurait donc une solution!
Narcisse, après avoir serré la main de Dario, salua Benedetta et Celia,
puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, débarrassé de la vieille
parente, se décidait à parler. Mais il ne causait guère que de sa santé,
du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait
contées, sans jamais un mot sur les mille affaires compliquées et
terribles qu'il brassait à la Propagande. C'était, en dehors de son
cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de
médiocrité, où il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le
monde se leva, on prit congé.

--N'oubliez pas, répéta Narcisse à Pierre, demain matin, à dix heures,
vous me trouverez à la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de
notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli.

Le lendemain, dès neuf heures et demie, Pierre, venu à pied, était sur
la vaste place; et, avant de se diriger à droite, vers la porte de
bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrêta
quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins
monumental que cet entassement de constructions, grandies à l'ombre du
dôme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans régularité
quelconque. Les toitures se superposaient, les façades s'étendaient,
larges et plates, au hasard des ailes ajoutées et surélevées. Seuls, les
trois côtés de la cour Saint-Damase, symétriques, apparaissaient
au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges,
fermées aujourd'hui, qui les faisaient ressembler à trois corps de serre
immenses, étincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'était
là le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,
celui qui contenait les plus admirables chefs-d'œuvre du génie humain!
Mais, dans sa désillusion, Pierre ne s'intéressa qu'à la haute façade de
droite, qui donne sur la place, et où il savait que s'ouvraient les
fenêtres de l'appartement particulier du pape, au second étage. Il
contempla longuement ces fenêtres, on lui avait dit que la cinquième, à
droite, était celle de la chambre à coucher, où l'on voyait toujours
brûler une lampe, très tard dans la nuit.

Qu'y avait-il derrière cette porte de bronze, qu'il apercevait là,
devant lui, et qui était le seuil sacré, la communication entre tous les
royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste représentant
s'était emprisonné dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de
loin, avec ses panneaux de métal, garnis de gros clous à tête carrée, et
il se demandait ce qu'elle défendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle
murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde
allait-il trouver derrière, quel trésor de charité humaine conservé
jalousement dans l'ombre, quelle résurrection d'espoir pour les peuples
nouveaux, avides de fraternité et de justice? Il se plaisait à ce rêve,
le pasteur unique et sacré veillant au fond de ce palais clos, préparant
le règne définitif de Jésus, pendant que s'écroulaient les vieilles
civilisations pourries, et à la veille enfin de proclamer ce règne, en
faisant de nos démocraties la grande communauté chrétienne, que le
Sauveur avait promise. C'était l'avenir qui s'élaborait derrière la
porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait.

Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de
monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner à pied,
à deux pas, le palais du Saint-Office, où il logeait comme assesseur.

--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me
présenter à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que
je vais obtenir l'audience tant désirée.

De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.

--Oui, oui, je sais.

Il se reprit.

--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez
prudent.

Puis, craignant que son aveu n'eût fait comprendre au jeune prêtre qu'il
sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prélat le plus facile à
terrifier de toute la discrète famille pontificale, il conta qu'il
courait depuis le matin pour deux dames françaises, qui, elles aussi, se
mouraient du désir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas
réussir.

--Je vous avouerai, monseigneur, déclara Pierre, que je commençais à me
décourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de réconfort, car mon
séjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'âme.

Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la
foi. De telles journées, celle qu'il avait passée au Palatin et à la
voie Appienne, puis celle qu'il avait vécue aux Catacombes et à
Saint-Pierre, n'étaient bonnes qu'à le troubler, qu'à gâter son rêve
d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au
doute, envahi d'une lassitude commençante, ayant perdu de son
enthousiasme toujours prêt à la révolte.

Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'écoutait, hochait la tête d'un
air d'approbation. Évidemment, c'était bien cela, les choses devaient se
passer ainsi. Il semblait l'avoir prévu et en être satisfait.

--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous êtes
certain de voir Sa Sainteté.

--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le très juste
et très clairvoyant Léon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon
livre, lui seul reconnaîtra sa pensée, que, très fidèlement, je crois
avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jésus, par la démocratie
et par la science, il sauvera le vieux monde!

Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec
ses yeux aigus et ses lèvres minces, approuva de nouveau.

--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez.

Puis, comme tous deux, levant la tête, regardaient la façade du Vatican,
il poussa l'amabilité jusqu'à le détromper. Non, la fenêtre où l'on
voyait de la lumière chaque soir, n'était pas celle de la chambre à
coucher du pape. C'était celle d'un palier de l'escalier, que des becs
de gaz éclairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait à deux
fenêtres de là. Et ils retombèrent dans le silence, ils continuèrent à
regarder la façade, très graves l'un et l'autre.

--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue,
n'est-ce pas?

Dès que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le cœur
battant à grands coups, comme s'il fût entré dans le lieu sacré et
redoutable où s'élaborait le bonheur futur. Un poste veillait là, un
garde suisse marchait à pas lents, drapé en un manteau gris bleu, qui
laissait dépasser seulement la culotte bariolée de noir, de jaune et de
rouge; et il semblait que ce manteau discret fût jeté ainsi sur un
déguisement, pour en dissimuler l'étrangeté devenue gênante. Puis, tout
de suite, à droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit à la
cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre à la chapelle Sixtine, il
fallait suivre la longue galerie, entre une double rangée de colonnes,
et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde géant, où toutes
les dimensions s'exagéraient, d'une écrasante majesté, soufflait un peu,
en gravissant les larges marches.

Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il éprouve d'abord une
surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, très
haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la
partie où se tiennent les invités, les jours de grande cérémonie, et le
chœur où s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chêne, tandis
que les prélats restent debout, derrière. Le trône pontifical, sur une
estrade basse, est à droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche,
dans la muraille, s'ouvre l'étroite loge, à balcon de marbre, réservée
aux chanteurs. Et il faut lever la tête, il faut que les regards montent
de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entière du
fond, aux peintures de la voûte, qui descendent jusqu'à la corniche,
entre les douze fenêtres claires, six de chaque côté, pour que,
brusquement, tout s'élargisse, tout s'écarte et s'envole, en plein
infini.

Il n'y avait heureusement là que trois ou quatre touristes, peu
bruyants. Et Pierre aperçut tout de suite Narcisse Habert, sur un des
bancs des cardinaux; au-dessus de la marche où s'assoient les
caudataires. Le jeune homme, immobile, la tête un peu renversée,
semblait comme en extase. Mais ce n'était pas l'œuvre de Michel-Ange
qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche,
une des fresques antérieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prêtre, il se
contenta de murmurer, les regards noyés:

--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!

Puis, il retomba dans son ravissement.

Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein cœur, venait
d'être pris tout entier par le génie surhumain de Michel-Ange. Le reste
disparut, il n'y eut plus, là-haut, comme en un ciel illimité, que cette
extraordinaire création d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le
stupéfiait, c'était que le peintre avait accepté d'être l'unique artisan
de l'œuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre
corps d'état. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les
pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et
les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour
toute cette décoration d'une richesse inouïe qui encadrait les fresques.
Et il se l'imaginait, le jour où on lui avait livré la voûte nue, rien
que le plâtre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de
mètres carrés à couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne
voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa
besogne géante, jalousement, violemment, passant quatre années et demie
solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah!
cette œuvre énorme, faite pour emplir une vie, cette œuvre qu'il avait
dû commencer dans une tranquille confiance en sa volonté et en sa force,
tout un monde tiré de son cerveau et jeté là, d'une poussée continue de
la virilité créatrice, en plein épanouissement de la toute-puissance!

Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa à l'examen
de cette humanité agrandie de visionnaire, débordant en des pages de
synthèse démesurée, de symbolisme cyclopéen. Et telles que des
floraisons naturelles, toutes les beautés resplendissaient, la grâce et
la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science
parfaite, les plus violents raccourcis osés dans la certitude de la
réussite, la perpétuelle victoire technique sur les difficultés que les
plans courbes présentaient. Et surtout une ingénuité de moyens
incroyable, la matière réduite presque à rien, quelques couleurs
employées largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'éclat. Et cela
suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient
sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un élan
si énergique, qu'une flamme semblait passer là-haut, donnant à ce peuple
une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'était la vie qui éclatait, qui
triomphait, une vie énorme et pullulante, un miracle de vie réalisé par
une main unique, qui apportait le don suprême, la simplicité dans la
force.

Qu'on ait vu là une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la
destinée, la création du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le
châtiment, puis la rédemption, et enfin la justice de Dieu au dernier
jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrêter, dès cette première
rencontre, dans la stupeur émerveillée où une telle œuvre le jetait.
Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beauté, de sa puissance et
de sa grâce! Ah! ce Jéhova, ce royal vieillard, terrible et paternel,
emporté dans l'ouragan de sa création, les bras élargis, enfantant les
mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et
que Jéhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace
sacré entre ce doigt du créateur et celui de la créature, petit espace
où tient l'infini de l'invisible et du mystère! et cette Ève puissante
et adorable, cette Ève aux flancs solides, capables de porter la future
humanité, d'une grâce fière et tendre de femme qui voudra être aimée
jusqu'à la perdition, toute la femme avec sa séduction, sa fécondité,
son empire! Puis, c'étaient même les figures décoratives, assises sur
les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui célébraient le
triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'être nus, d'une
splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensité de vie
telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse,
en des attitudes de héros. Et, entre les fenêtres, trônaient les géants,
les Prophètes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux,
démesurés dans la force de la musculature et dans la grandeur de
l'expression intellectuelle: Jérémie, le coude appuyé sur le genou, la
mâchoire dans la main, réfléchissant, au fond même de la vision et du
rêve; la Sibylle d'Érythrée, au profil si pur, si jeune en son opulence,
un doigt sur le livre ouvert du destin; Isaïe, à l'épaisse bouche de
vérité, toute gonflée sous le charbon ardent, hautain, la face tournée à
demi et une main levée, en un geste de commandement; la Sibylle de
Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, restée d'une solidité de
roc, avec son masque ridé, son nez de proie, son menton carré qui avance
et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lancé là en un raccourci
extraordinaire, le torse tordu, les bras repliés, la tête renversée, la
bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de
la même famille ample et majestueuse, régnant avec la souveraineté de
l'éternelle santé et de l'éternelle intelligence, réalisant le rêve
d'une humanité indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs,
dans les cintres des fenêtres, dans les lunettes, des figures de beauté,
de puissance et de grâce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,
les ancêtres du Christ, les mères songeuses aux beaux enfants nus, les
hommes aux regards lointains, fixés sur l'avenir, la race punie, lasse,
désireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre
angles, s'évoquaient, vivantes, des scènes bibliques, les victoires
d'Israël sur l'esprit du mal. Et c'était enfin la colossale fresque du
fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si
innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une
foule éperdue, emportée dans un brûlant souffle de vie, depuis les morts
que réveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la
trompette, depuis les réprouvés que les démons jettent à l'enfer, en
grappes d'épouvante, jusqu'au Jésus justicier, entouré des apôtres et
des saints, jusqu'aux élus radieux qui montent, soutenus par des anges,
pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargés des instruments
de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de
cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la
maturité de l'âge, le plafond garde son envolée, sa supériorité
certaine, car c'était là que l'artiste avait donné son effort vierge,
toute sa jeunesse, toute la flambée première de son génie.

Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange était le monstre,
dominant tout, écrasant tout. Et il n'y avait qu'à voir, sous
l'immensité de son œuvre, les œuvres du Pérugin, du Pinturicchio, de
Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antérieures,
admirables, qui se déroulaient en dessous de la corniche, autour de la
chapelle.

Narcisse n'avait pas levé les yeux vers la splendeur foudroyante du
plafond. Abîmé d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a
là trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure.

--Ah! Botticelli, Botticelli! l'élégance et la grâce de la passion qui
souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupté! toute
notre âme moderne devinée et traduite, avec le charme le plus troublant
qui soit jamais sorti d'une création d'artiste!

Stupéfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda à demander:

--Vous venez ici pour voir Botticelli?

--Mais certainement, répondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne
viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde
absolument que lui... Tenez! étudiez donc cette page: Moïse et les
filles de Jéthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mélancolie
humaines ont produit de plus pénétrant?

Et il continua, avec un petit tremblement dévot de la voix, de l'air du
prêtre qui pénètre dans le frisson délicieux et inquiétant du
sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa
face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les
draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, où tout son
corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si réels, et
beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe équivoque, dans lequel se
mêle la solidité savante des muscles à la délicatesse infinie des
contours, tous soulevés par une flamme de désir dont on emporte la
brûlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes
comme des fruits, ironiques ou douloureuses, énigmatiques en leurs plis
sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des puretés ou des
abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion,
de pâmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde,
parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus
insondables, ouverts sur le néant humain! les mains de Botticelli, si
travaillées, si soignées, ayant comme une vie intense, jouant à l'air
libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un
souci tel de la grâce, qu'elles en sont parfois maniérées, mais chacune
avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la
souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'efféminé ni de menteur,
partout une sorte de fierté virile, un mouvement passionné et superbe
soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vérité, l'étude
directe, la conscience, tout un véritable réalisme que corrige et relève
l'étrangeté géniale du sentiment et du caractère, donnant à la laideur
même la transfiguration inoubliable du charme!

L'étonnement de Pierre grandissait, et il écoutait Narcisse, dont il
remarquait pour la première fois la distinction un peu étudiée, les
cheveux bouclés, taillés à la florentine, les yeux bleus, presque
mauves, qui pâlissaient encore dans l'enthousiasme.

--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux
artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...

D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.

--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-là! Il a tout gâché, il a tout
perdu. Un homme qui s'attelait comme un bœuf à la besogne, qui abattait
l'ouvrage ainsi qu'un manœuvre, à tant de mètres par jour! Et un homme
sans mystère, sans inconnu, qui voyait gros à dégoûter de la beauté, des
corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles à des
bouchères géantes, des masses de chair stupides, sans au-delà d'âmes
divines ou infernales!... Un maçon, et si vous voulez, oui! un maçon
colossal, mais pas davantage!

Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqué,
gâté par la recherche de l'original et du rare, éclatait la haine
fatale de la santé, de la force, de la puissance. C'était l'ennemi, ce
Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laissé la création
la plus prodigieuse dont un artiste eût jamais accouché. Le crime était
là, créer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites
créations des autres, même les plus délicieuses, fussent noyées,
disparussent dans ce flot débordant d'êtres, jetés vivants sous le
soleil.

--Ma foi, déclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis.
Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalité
n'est vraiment qu'aux créatures. Le cas de Michel-Ange me paraît
décisif, car il n'est le maître surhumain, le monstre qui écrase les
autres, que grâce à cet extraordinaire enfantement de chair vivante et
magnifique, dont votre délicatesse se blesse: Allez, que les curieux,
les jolis esprits, les intellectuels pénétrants raffinent sur
l'équivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragoût de l'art dans le
choix du trait précieux et dans la demi-obscurité du symbole,
Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Maître de la
clarté, de la simplicité et de la santé, éternel comme la vie elle-même!

Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de dédain indulgent et
courtois. Tout le monde n'allait pas à la chapelle Sixtine s'asseoir
pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tête, pour
voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:

--Voilà qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prévenir ici,
dès qu'il pourrait nous recevoir, et je suis étonné de n'avoir encore vu
personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphaël, en
attendant?

Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, très lucide et très
juste pour les œuvres, retrouvant toute son intelligence aisée, dès
qu'il n'était plus soulevé par sa haine des besognes colossales et du
génial décor.

Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui
fallut échapper à l'étreinte du monstre, oublier ce qu'il venait de
voir, s'habituer à ce qu'il voyait là, pour en goûter toute la beauté
pure. C'était comme un vin trop rude qui l'avait d'abord étourdi et qui
l'empêchait de goûter ensuite cet autre vin plus léger, d'un bouquet
délicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le
charme opère avec une puissance lente et irrésistible. C'est Racine à
côté de Corneille, Lamartine à côté d'Hugo, l'éternelle paire, le couple
de la femelle et du mâle, dans les siècles de gloire. Avec Raphaël,
triomphent la noblesse, la grâce, la ligne exquise et correcte, d'une
harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matériel
superbement jeté par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une
pénétration profonde, apportée dans la peinture. L'homme y est plus
épuré, plus idéalisé, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y
a là un sentimental, un féminin dont on sent le frisson de tendresse,
cela est aussi d'une solidité de métier admirable, très grand et très
fort. Pierre peu à peu s'abandonnait à cette maîtrise souveraine,
conquis par cette élégance virile de beau jeune homme, touché jusqu'au
fond du cœur par cette vision de la suprême beauté dans la suprême
perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'École d'Athènes,
antérieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les
chefs-d'œuvre de Raphaël, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et
plus encore dans l'Héliodore chassé du Temple et dans l'Attila arrêté
aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grâce,
impressionné par l'écrasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement,
lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrèrent! Le
monstre avait procréé en bas, et le plus grand parmi les humains y
laissa de son âme, sans jamais plus se débarrasser de l'influence subie.

Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, à cette galerie vitrée, si
claire et d'une décoration si délicieuse. Mais Raphaël était mort, il
n'y avait là, sur les cartons qu'il avait laissés, qu'un travail
d'élèves. C'était une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux
compris que le génie est tout, que lorsqu'il disparaît, l'école sombre.
L'homme de génie résume l'époque, donne, à une heure de la civilisation,
toute la sève du sol social, qui reste ensuite épuisé, parfois pour des
siècles. Et il s'intéressa davantage à l'admirable vue qu'on a des
loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre côté de
la cour Saint-Damase, l'étage habité par le pape. En bas, la cour avec
son portique, sa fontaine, son pavé blanc, était claire et nue, sous le
brûlant soleil. Cela n'avait décidément rien de l'ombre, du mystère
étouffé et religieux, que les alentours des vieilles cathédrales du Nord
lui avaient fait rêver. A droite et à gauche du perron qui menait chez
le pape et chez le cardinal secrétaire, cinq voitures se trouvaient
rangées, les cochers raides sur leurs sièges, les chevaux immobiles dans
la lumière vive; et pas une âme ne peuplait le désert de la vaste cour
carrée, aux trois étages de loges vitrées comme des serres immenses; et
l'éclat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudité
du pavé et des façades, dans une sorte de majesté grave de temple païen,
consacré au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce
fut le prodigieux panorama de Rome qui se déroule, sous ces fenêtres du
Vatican. Il n'avait point songé que cela dût être, il venait d'être tout
d'un coup saisi par cette pensée que le pape, de ses fenêtres, voyait
ainsi Rome entière, étalée devant lui, ramassée, comme s'il n'avait eu
qu'à étendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les
yeux et le cœur de ce spectacle inouï, car il voulait l'emporter, le
garder, tout frémissant des rêveries sans fin qu'il évoquait.

Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tête; et il
aperçut un domestique en livrée noire, qui, après s'être acquitté d'un
message près de Narcisse, le saluait profondément.

Le jeune homme se rapprocha du prêtre, l'air très contrarié.

--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra
nous recevoir ce matin. Il est pris, paraît-il, par un service
inattendu.

Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait guère à cette excuse et
qu'il commençait à soupçonner son parent de trembler de se compromettre,
averti, terrifié sans doute par quelque bonne âme. Cela l'indignait
d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:

--Écoutez, il y a peut-être un moyen de forcer les portes... Si vous
pouvez disposer de votre après-midi, nous allons déjeuner ensemble, puis
nous reviendrons visiter le Musée des Antiques; et je finirai bien par
rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de
rencontrer le pape lui-même, s'il descend aux jardins.

Pierre, d'abord, à l'annonce de l'audience encore reculée, avait éprouvé
le plus vif désappointement. Aussi, libre de sa journée entière,
accepta-t-il très volontiers l'offre.

--Vous êtes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille
fois.

Ils déjeunèrent en face de Saint-Pierre même, dans un petit restaurant
du Borgo, dont les pèlerins faisaient l'ordinaire clientèle. On y
mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour
de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place
Sainte-Marthe, pour gagner, derrière, l'entrée du Musée. C'était un
quartier clair, désert et brûlant, où le jeune prêtre retrouva,
décuplée, la sensation de majesté nue et fauve, comme cuite au soleil,
qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand
il contourna l'abside géante du colosse, il en comprit davantage
l'énormité, toute une floraison d'architectures mises en tas, que
bordent les espaces vides du pavé, où verdit une herbe fine. Il n'y
avait là, dans cette immensité muette, que deux enfants, qui jouaient à
l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue
italienne et gardée par des soldats du roi, se trouve à gauche du
passage conduisant au Musée; tandis qu'en face, à droite, s'ouvre une
porte d'honneur du Vatican, où veille un poste de la garde suisse; et
c'est par cette porte que passent les voitures à deux chevaux, qui,
selon l'étiquette, amènent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du
cardinal secrétaire et de Sa Sainteté.

Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais
et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivèrent enfin au Musée des
Antiques. Ah! ce Musée immense, composé de salles sans fin, ce Musée qui
en contient trois, le très ancien Musée Pio-Clementino, le Musée
Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouvé dans la terre,
exhumé, glorifié sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le
jeune prêtre le parcourut, passa d'une salle à une autre, dans
l'éblouissement des chefs-d'œuvre, dans l'étourdissement de tant de
génie et de tant de beauté. Ce n'étaient pas seulement les morceaux
célèbres qui l'étonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du
Belvédère, ni le Méléagre, ni même le torse d'Hercule. Il était pris
plus encore par l'ensemble, par la quantité innombrable des Vénus, des
Bacchus, des empereurs et des impératrices déifiés, par toute cette
poussée superbe de belles chairs, de chairs augustes, célébrant
l'immortalité de la vie. Trois jours auparavant, il avait visité le
Musée du Capitole, où il avait admiré la Vénus, le Gaulois mourant, les
merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des
bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration décuplée jusqu'à la
stupeur, par la richesse inépuisable des salles. Et, plus curieux
peut-être de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes,
où ressuscite si réelle la Rome historique, qui fut incapable
certainement de l'idéale beauté de la Grèce, mais qui enfanta de la vie.
Ils sont tous là, les empereurs, les philosophes, les savants, les
poètes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensité, tels qu'ils
étaient, étudiés et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs
déformations, leurs tares, les moindres particularités de leurs traits;
et, de ce souci extrême de vérité, jaillit le caractère, une évocation
d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les
hommes eux-mêmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire
fausse dont l'enseignement suffit à faire exécrer l'antiquité par les
générations d'élèves. Dès lors, comme on comprend, comme on sympathise!
Et c'était ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues
tronquées, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre même, bras divin
de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, évoquaient le resplendissement
d'une civilisation de lumière, de grandeur et de force.

Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candélabres, longue de cent
mètres, et où se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.

--Écoutez, mon cher abbé, il n'est guère que quatre heures, et nous
allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le
Saint-Père y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une
vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-être, qui
sait?... En tout cas, ça vous reposera, vous devez avoir les jambes
rompues.

Il était connu de tous les gardiens, sa parenté avec monsignor Gamba del
Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, où il aimait venir
passer ainsi des journées entières. Deux chaises étaient là, ils
s'installèrent, et il se remit à parler d'art, immédiatement.

Cette Rome, quelle étonnante destinée, quelle royauté souveraine et
d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre où le monde
entier converge et aboutit, mais où rien ne pousse du sol même, frappé
de stérilité dès le début. Il faut y acclimater les arts, y transplanter
le génie des peuples voisins, qui, dès lors, y fleurit magnifiquement.
Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la
Grèce que lui vient la beauté de ses monuments et de ses sculptures.
Plus tard, quand le christianisme naît, il reste chez elle tout imprégné
du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit
l'art gothique, l'art chrétien par excellence. Plus tard encore, à la
Renaissance, c'est bien à Rome que resplendit le siècle de Jules II et
de Léon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui
préparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envolée.
Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royauté du
monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le
réveil extraordinaire de l'antiquité, c'est Apollon et c'est Vénus
ressuscités, adorés par les papes eux-mêmes, qui, dès Nicolas V, rêvent
d'égaler la Rome papale à la Rome impériale. Après les précurseurs, si
sincères, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Pérugin, Botticelli
et tant d'autres, apparaissent les deux souverainetés, Michel-Ange et
Raphaël, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut
attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, à tout ce que la
science de la peinture a pu conquérir, en l'absence du génie, la couleur
et le modelé puissants. Ensuite, la déchéance continue jusqu'au Bernin,
qui est le transformateur, le véritable créateur de la Rome des papes
actuels, le jeune prodige enfantant dès sa dix-huitième année toute une
lignée de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont
l'effrayante activité a terminé la façade de Saint-Pierre, bâti la
colonnade, décoré l'intérieur de la basilique, élevé des fontaines, des
églises, des palais sans nombre. Et c'était la fin de tout, car,
depuis, Rome est sortie peu à peu de la vie, s'est éliminée davantage
chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vécu des
autres cités, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en
faire encore de la gloire.

--Le Bernin, ah! le délicieux Bernin, continua à demi-voix Narcisse, de
son air pâmé. Il est puissant et exquis, une verve toujours prête, une
ingéniosité sans cesse en éveil, une fécondité pleine de grâce et de
magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre,
sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a été le
Michel-Ange et le Raphaël de l'architecture, et n'en parlons plus!...
Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prétendu mauvais goût est fait
de plus de délicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis
de génie dans la perfection et l'énormité! L'âme du Bernin, variée et
profonde, où tout notre âge devrait se retrouver, d'un maniérisme si
triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dégagée des
bassesses de la réalité!... Allez donc voir, à la Villa Borghèse, le
groupe d'Apollon et Daphné, qu'il fit à dix-huit ans, et surtout allez
voir sa Sainte Thérèse en extase, à Sainte-Marie de la Victoire. Ah!
cette Sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance
divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi
poussée jusqu'au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de
plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai passé devant elle des heures et
des heures, sans jamais épuiser l'infini précieux et dévorant du
symbole.

Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'étonnait plus de sa haine sourde,
inconsciente, contre la santé, la simplicité et la force, l'écoutait à
peine, était lui-même tout à l'idée dont il se sentait de plus en plus
envahi: la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant
d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hiérarchisé et
dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle même jamais été
chrétienne, en dehors de l'âge primitif des Catacombes? C'était, en lui,
un prolongement, une affirmation de plus en plus évidente des pensées
qu'il avait eues au Palatin, à la voie Appienne, puis à Saint-Pierre.
Et, le matin même, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la
Signature, au milieu de l'étourdissement où le jetait l'admiration, il
avait bien compris la preuve nouvelle que le génie apportait. Sans
doute, chez Michel-Ange et chez Raphaël, le paganisme ne reparaissait
que transformé par l'esprit chrétien. Mais est-ce qu'il n'était pas à la
base même? est-ce que les nudités géantes de l'un ne venaient pas du
terrible ciel de Jéhova, vu à travers l'Olympe? est-ce que les idéales
figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge,
les chairs divines et désirables de Vénus? Maintenant, Pierre en avait
la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gêne, car ces
beaux corps prodigués, ces nudités glorifiant l'ardente passion de la
vie, allaient contre le rêve qu'il avait fait dans son livre, le
christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour à la
simplicité, à la pureté des premiers temps.

Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pût
savoir par quelle transition, s'était mis à le renseigner sur
l'existence quotidienne de Léon XIII.

--Oh! mon cher abbé, à quatre-vingt-quatre ans, une activité de jeune
homme, une vie de volonté et de travail, comme ni vous ni moi ne
voudrions la vivre!... Dès six heures, il est debout, dit sa messe dans
sa chapelle particulière, déjeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures
à midi, c'est un défilé ininterrompu de cardinaux, de prélats, toutes
les affaires des congrégations qui lui passent sous les yeux, et je vous
réponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliquées. A
midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.
A deux heures, il dîne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagnée, ou
la promenade dans les jardins, jusqu'à six heures. Les audiences
particulières, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux.
Il soupe à neuf heures, et il mange à peine, vit de rien, toujours seul
à sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'étiquette qui l'oblige à
cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un
convive, éternellement à l'écart dans sa grandeur!... Et, à dix heures,
après avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa
chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de fréquentes
insomnies, se relève, appelle un secrétaire, pour lui dicter des notes,
des lettres. Lorsqu'une affaire intéressante l'occupe, il s'y donne tout
entier, y songe sans cesse. C'est là sa vie, sa santé même: une
intelligence continuellement en éveil, en travail, une force et une
autorité qui ont le besoin de se dépenser... Vous n'ignorez pas,
d'ailleurs, qu'il a longtemps cultivé avec tendresse la poésie latine.
On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de
lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il
subventionnait, et même, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses
idées les plus chères étaient en jeu.

Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des
Candélabres, déserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles,
d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tête, pour voir si
le petit cortège du pape n'allait pas déboucher de la galerie des
Tapisseries, puis défiler devant eux, en se rendant aux jardins.

--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez
étroite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel
voyage! près de deux kilomètres, au travers des loges, des chambres de
Raphaël, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les
escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le
dépose, en bas, dans une allée où une calèche à deux chevaux l'attend...
Le temps est très beau, ce soir. Il va sûrement venir. Ayons quelque
patience.

Et, pendant que Narcisse donnait ces détails, Pierre, également dans
l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire.
C'étaient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux
qui avaient ressuscité passionnément l'antiquité, rêvant de draper le
Saint-Siège dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vénitien
magnifique, qui avait bâti le palais de Venise, Sixte IV, à qui l'on
doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Léon X, qui firent de Rome une
ville de pompe théâtrale, de fêtes prodigieuses, des tournois, des
ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papauté venait
de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussière des ruines; et,
comme grisée par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle créait
les musées, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au
culte de l'admiration universelle. Jamais l'Église n'avait traversé un
tel péril de mort, car, si le Christ continuait d'être honoré à
Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les déesses de marbre,
aux belles chairs triomphantes, trônaient dans les salles du Vatican.
Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant
l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa
bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or était traîné par six
chevaux, entouré par la garde suisse, suivi par un peloton de
gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,
poursuivait sa promenade à pied; et, alors, un garde à cheval galopait
en avant, avertissait, faisait tout arrêter. Aussitôt, les voitures se
rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pavé,
tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tête
dévotement, à l'approche du Saint-Père, qui, d'un pas ralenti, allait
ainsi avec sa cour jusqu'à la place du Peuple, souriant et bénissant.
Et, maintenant, venait Léon XIII, prisonnier volontaire, enfermé dans
le Vatican depuis dix-huit années, ayant pris une majesté plus haute,
une sorte de mystère sacré et redoutable, derrière les épaisses
murailles silencieuses, au fond de cet inconnu où s'écoulait la vie
discrète de chacune de ses journées.

Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape caché
au commun des hommes, tel qu'une de ces divinités terribles dont les
prêtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonné dans ce
Vatican somptueux que ses ancêtres de la Renaissance avaient bâti et
orné pour des fêtes géantes; et il vit là, loin des foules, en prison,
avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphaël,
avec les dieux et les déesses de marbre, l'Olympe éclatant, célébrant
autour de lui la religion de la lumière et de la vie. Toute la papauté
baigne là, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce
vieillard frêle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Musée des
Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, à gauche, les statues le
regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est
Apollon, et c'est Vénus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu
dont le rire sonne les joies de la terre. Des Néréides se baignent dans
le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes,
sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de
belles filles pâmées. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymède caresse
l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard
va toujours, balancé sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair,
cette nudité étalée, glorifiée, qui clame la toute-puissance de la
nature, l'éternelle matière. Depuis qu'ils l'ont retrouvée, exhumée,
honorée, elle règne là de nouveau, impérissable; et, vainement, ils ont
mis des feuilles de vigne aux statues, de même qu'ils ont vêtu les
grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie déborde, la
semence circule à torrents dans les veines du monde. Près de là, dans la
Bibliothèque Vaticane, d'une incomparable richesse, où dort toute la
science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion
qui emporterait le Vatican et même Saint-Pierre, si, un jour, les livres
se réveillaient à leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beauté
des Vénus et la virilité des Apollons. Mais le blanc vieillard, si
diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les têtes colossales
de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinoüs aux hanches
équivoques, continuent à le regarder passer.

Impatient, Narcisse se décida à questionner un gardien, qui lui assura
que Sa Sainteté était descendue déjà. Le plus souvent, en effet, pour
raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui débouchait
devant la Monnaie.

--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il à Pierre. Je vais tâcher
de vous faire visiter les jardins.

En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large allée,
il se remit à causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical,
qu'il connaissait particulièrement. Tout de suite, celui-ci le laissa
passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor
Gamba del Zoppo, ce jour-là, accompagnait Sa Sainteté.

--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvèrent tous les deux
seuls dans l'allée, je ne désespère pas encore d'une heureuse
rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.

Ils sont très vastes, le pape peut y faire quatre kilomètres, par les
allées du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces
jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de
Léon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons
voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur
allait jusqu'au Château Saint-Ange; et c'était là ce qu'on nommait la
cité Léonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y
descendre, si ce n'est du dôme de Saint-Pierre, dont l'énormité seule y
jette son ombre, par les brûlants jours d'été. Ils sont, d'ailleurs,
tout un monde, un ensemble varié et complet, que chaque pape s'est plu à
embellir: un grand parterre aux gazons géométriques, planté de deux
beaux palmiers, orné de citronniers et d'orangers en pots; un jardin
plus libre, plus ombreux, où, parmi des charmilles profondes, se
trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de
Pie IV; les bois ensuite, aux chênes verts superbes, des futaies de
platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges allées, d'une
douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant à
gauche, après d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant
de vigne très soigné.

Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait à Pierre des
détails sur la vie du Saint-Père, dans ces jardins. Lorsque le temps le
permet, il s'y promène tous les deux jours. Jadis, dès le mois de mai,
les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus
sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs à Castel-Gandolfo, au
bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Père n'a plus, pour
résidence d'été, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Léon IV, à peu
près intacte. Il y vient vivre les journées les plus chaudes. Il a même
fait construire, à côté, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite,
de façon à s'y installer à demeure. Et Narcisse, en familier, entra
librement, put obtenir que Pierre jetât un coup d'œil dans l'unique
pièce, occupée par Sa Sainteté, une vaste pièce ronde, au plafond
demi-sphérique, où le ciel est peint avec les figures symboliques des
constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux étoiles, qu'un
système d'éclairage fait étinceler la nuit. Les murs sont d'une telle
épaisseur, qu'en murant une des fenêtres, on a pu ménager dans
l'embrasure une sorte de chambre, où se trouve un lit de repos. Du
reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une
plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,
entièrement doré, un des cadeaux du jubilé épiscopal. Et l'on rêve aux
journées de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de
donjon, fraîche comme un sépulcre, lorsque les lourds soleils de juillet
et d'août brûlent au loin Rome anéantie.

Puis, c'étaient des détails encore. Un observatoire astronomique a été
installé dans une autre tour, qu'on aperçoit, parmi les verdures,
surmontée d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres,
un chalet suisse, où Léon XIII aime à se reposer. Il va parfois à pied
jusqu'au potager, il s'intéresse surtout à la vigne, qu'il visite, pour
voir si le raisin mûrit, si la récolte sera belle. Mais ce qui étonna le
plus le jeune prêtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Père était un
déterminé chasseur, lorsque l'âge ne l'avait point encore affaibli. Il
chassait au «roccolo», passionnément. A la lisière d'un taillis, des
filets à larges mailles sont tendus, le long d'une allée, qu'ils bordent
ainsi et ferment des deux côtés. Au milieu, sur le sol, on pose les
cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas à attirer les oiseaux du
voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des
becfigues de toute espèce. Et, quand une bande était là, nombreuse, Léon
XIII, assis à l'écart, guettant, tapait dans ses mains, effarait
brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes
dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu'à les
ramasser, puis à les étouffer, d'un léger coup de pouce. Les becfigues
rôtis sont un délicieux régal.

Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba
sur une Grotte de Lourdes, imitée en petit, reproduite à l'aide de
rochers et de blocs de ciment. Et son émotion fut telle, qu'il ne put la
cacher à son compagnon.

--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le
Saint-Père plus intellectuel, dégagé de ces superstitions basses.

--Oh! répondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui
avait une particulière reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes. En tout
cas, ce doit être un cadeau, et Léon XIII la fait entretenir,
simplement.

Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant
cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par
zèle dévot, avaient laissé leurs cartes de visite, piquées dans les
gerçures du ciment. Et ce fut pour lui une très grande tristesse, il se
remit à suivre son compagnon, la tête basse, perdu dans une rêverie
désolée sur l'imbécile misère du monde. Puis, à la sortie du bois, de
nouveau en face du parterre, il leva les yeux.

Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour était exquise pourtant, et quel
charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des
jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus même que
parmi les vignes fécondes, il sentait là toute la force de la puissante
nature, au milieu de ce parterre nu, désert, noble et brûlant. C'étaient
à peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symétrie les
compartiments géométriques que les allées découpaient, quelques arbustes
bas, des roseaux nains, des aloès, de rares touffes de fleurs à demi
séchées; et, dans le goût baroque d'autrefois, des buissons verts
dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence,
on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une
pluie de gouttes qui retombaient perpétuellement d'une vasque. Rome
entière avec son ciel ardent, sa grâce souveraine, sa volupté
conquérante, semblait animer de son âme cette décoration carrée, vaste
mosaïque de verdure, dont le demi-abandon, le délabrement roussi
prenaient une mélancolique fierté, dans le frisson très ancien d'une
passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des
statues antiques, d'une nudité blanche sous le soleil couchant,
bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins,
plus forte aussi que l'odeur des oranges mûrissantes, une odeur
s'élevait, celle des grands buis amers, si chargée de vie âpre, qu'elle
troublait au passage, comme l'odeur même de la virilité de ce vieux sol,
saturé de poussières humaines.

--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontré Sa Sainteté,
disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre allée du
bois, tandis que nous nous arrêtions à la tour de Léon IV.

Il en était revenu à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il
expliquait que la fonction de «Copiere», d'échanson du pape, que
celui-ci aurait dû remplir, comme un des quatre camériers secrets
participants, n'était plus qu'une charge purement honorifique, surtout
depuis que les dîners diplomatiques et les dîners de consécration
épiscopale avaient lieu à la Secrétairerie d'État, chez le cardinal
secrétaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullité poltronne était
légendaire, ne semblait avoir d'autre rôle que de récréer Léon XIII, qui
l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les
anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce
gros homme aimable, obligeant même, tant que son intérêt n'entrait pas
en jeu, était une véritable gazette vivante, au courant de tout, ne
dédaignant pas les commérages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait
tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se
donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de
la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons
à faire, dans ce Vatican fermé où s'agite un tel pullulement de prélats
de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, composée
de vieux garçons portant la robe, que travaillent sourdement des
ambitions démesurées, des luttes sourdes et abominables, des haines
féroces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des
anciens temps!

Brusquement, Narcisse s'arrêta.

--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Père... Mais nous n'avons pas
de chance. Il ne nous verra même pas, il va remonter en voiture.

En effet, la calèche venait de s'avancer jusqu'à la lisière du bois, et
un petit cortège, qui débouchait d'une allée étroite, se dirigeait vers
elle.

Pierre avait reçu au cœur un grand coup. Immobilisé avec son compagnon,
caché à demi derrière le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que
de loin le blanc vieillard, si frêle dans les plis flottants de sa
soutane blanche, marchant très lentement, d'un petit pas qui semblait
glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de
vieil ivoire diaphane, accentuée par le grand nez, au-dessus de la
bouche mince. Mais les yeux très noirs luisaient d'un sourire,
curieusement, tandis que l'oreille se penchait à droite, vers monsignor
Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et
court, fleuri et digne. De l'autre côté, à gauche, marchait un
garde-noble; et deux autres prélats suivaient.

Ce ne fut qu'une apparition familière, déjà Léon XIII montait dans la
calèche fermée. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brûlant et
odorant, retrouvait l'émoi singulier qu'il avait ressenti, dans la
galerie des Candélabres, quand il avait évoqué le passage du pape au
travers des Apollons et des Vénus, étalant leur nudité triomphale. Là,
ce n'était que l'art païen qui célébrait l'éternité de la vie, les
forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voilà qu'ici il le
voyait baigner dans la nature elle-même, dans la plus belle, la plus
voluptueuse, la plus passionnée. Ah! ce pape, ce blanc vieillard
promenant son Dieu de douleur, d'humilité et de renoncement, par les
allées de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journées
de l'été, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les
oranges mûres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait
des effluves souverains de sa virilité. Comme il faisait bon de vivre
là, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la
beauté de la femme, et de s'y réjouir dans la fécondité universelle!
Brusquement éclatait cette vérité décisive que, de ce pays de lumière et
de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conquête, de
domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord,
une religion d'âme.

Mais Narcisse emmenait le jeune prêtre, en lui contant encore des
histoires, la bonhomie parfois de Léon XIII, qui s'arrêtait pour causer
avec les jardiniers, les questionnait sur la santé des arbres, sur la
vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux
gazelles, envoyées en cadeau d'Afrique, de jolies bêtes fines qu'il
aimait à caresser, et dont il avait pleuré la mort. D'ailleurs, Pierre
n'écoutait plus; et, quand ils se retrouvèrent tous deux sur la place
Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.

Ses yeux étaient tombés sur la porte de bronze, et il se rappela que, le
matin, il s'était demandé ce qu'il y avait derrière ces panneaux de
métal, garnis de gros clous à tête carrée. Et il n'osait se répondre
encore, il n'osait décider si les peuples nouveaux, avides de fraternité
et de justice, y trouveraient la religion attendue par les démocraties
de demain; car il n'emportait qu'une impression première. Mais combien
cette impression était vive et quel commencement de désastre pour son
rêve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican
sous ses lames antiques, le séparant du reste de la terre, si
solidement, que rien n'y était plus entré depuis trois siècles.
Derrière, il venait de voir renaître les anciens siècles, jusqu'au
seizième, immuables. Les temps s'y étaient comme arrêtés, à jamais. Rien
n'y bougeait plus, les costumes eux-mêmes des gardes suisses, des
gardes-nobles, des prélats, n'avaient pas changé; et l'on retrouvait là
le monde d'il y a trois cents ans, avec son étiquette, ses vêtements,
ses idées. Si, depuis vingt-cinq années, les papes, par une protestation
hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le séculaire
emprisonnement dans le passé, dans la tradition, datait de bien plus
loin et présentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait
fini par y être enfermé comme eux, s'obstinant à ses dogmes, ne vivant
plus, immobile et debout, que grâce à la force de sa vaste organisation
hiérarchique. Alors, était-ce donc que, malgré son apparente souplesse,
le catholicisme ne pouvait céder sur rien, sous peine d'être emporté?
Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de
haines et de luttes! Et quelle prison étrange, quels rapprochements sous
les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute
l'antiquité païenne fraternisant avec les Apôtres, toutes les splendeurs
de la Renaissance entourant le pasteur de l'Évangile, qui règne au nom
des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil
déclinait, la douce volupté romaine tombait du ciel limpide, et le jeune
prêtre restait éperdu, après ce beau jour, passé avec Michel-Ange,
Raphaël, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.

--Enfin, mon cher abbé, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue
maintenant, je soupçonne mon brave cousin de ne pas vouloir se
compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez
bien de ne pas trop compter sur lui.

Ce jour-là, il était près de six heures, lorsque Pierre revint au palais
Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait
la porte du petit escalier, dont il possédait une clef. Mais il avait
reçu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il
voulait communiquer à Benedetta; et il monta le grand escalier, il
s'étonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours
ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y
travaillait à quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise
était bien là, il vit même sur une table le linge qu'elle y avait
laissé; mais elle s'en était allée sans doute, il se permit de pénétrer
dans le premier salon. Il y faisait presque nuit déjà, le crépuscule s'y
éteignait avec une douceur mourante, et le prêtre resta saisi, n'osa
plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune,
un bruit de voix éperdues, des froissements, des heurts, toute une
lutte. C'étaient des supplications ardentes, puis des grondements
dévorateurs. Et, brusquement, il n'hésita plus, il fut emporté comme
malgré lui, par cette certitude que quelqu'un se défendait, dans cette
pièce, et allait succomber.

Quand il se précipita, ce fut une stupeur. Dario était là, fou, lâché en
une sauvagerie de désir où reparaissait tout le sang effréné des
Boccanera, dans son épuisement élégant de fin de race; et il tenait
Benedetta aux épaules, il l'avait renversée sur un canapé, la
violentant, la voulant, lui brûlant la face de ses paroles.

--Pour l'amour de Dieu, chérie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne
souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis
toi-même, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cassé, oh!
ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et
laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!

Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et
de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi
d'une énergie farouche, en répétant:

--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!

A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que
quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de
démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux
mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il
s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son
désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir.

Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de
courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer
également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le
supplia d'une voix qui se calmait.

--Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie,
asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant.

Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua
que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait
seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé
sur une table.

--Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je
venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à
perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?

Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore
brûlante de la lutte:

--Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je
ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre
Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma
faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un
rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et,
comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure,
je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de
nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à
la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous
souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a
été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux
bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé
mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de
faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si
malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il
n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si
longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini
par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone,
j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari.

Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son
air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur
ses lèvres, quand elle continua.

--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de
l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au
fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est
le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des
colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand
le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je
me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre
Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les
caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup
de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est
avec moi, qui l'adore.

Et Pierre vit alors se préciser pour lui cette figure du jeune prince,
restée vague jusque-là. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il
s'était toujours amusé. Un fond d'égoïsme parfait, mais un très aimable
garçon quand même. Surtout une incapacité absolue de souffrir, une
horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvreté, chez lui et
chez les autres. De chair et d'âme pour la joie, l'éclat, l'apparence,
la vie au clair soleil. Et fini, épuisé, n'ayant plus de force que pour
cette vie d'oisif, ne sachant même plus penser et vouloir, à ce point
que l'idée de se rallier au régime nouveau ne lui était pas même venue.
Avec ça, l'orgueil démesuré du Romain, la paresse mêlée d'une sagacité,
d'un sens pratique du réel, toujours en éveil; et, dans le charme doux
et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups
de furieux désir, une sensualité fauve qui parfois se ruait.

--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets,
ajouta très bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne
faut point demander l'impossible à un homme, et je ne veux pas qu'il en
meure.

Et, comme Pierre la regardait, dérangé dans son idée de la jalousie
italienne, elle s'écria, toute brûlante de son adoration passionnée:

--Non, non, je ne suis pas jalouse de ça. C'est son plaisir, ça ne me
fait pas de peine. Et je sais très bien qu'il me reviendra toujours,
qu'il ne sera plus qu'à moi, à moi seule, quand je le voudrai, quand je
le pourrai.

Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes
consoles s'éteignait, une mélancolie infinie tombait du haut plafond
obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientôt, par
un hasard de l'éclairage, un tableau se détacha, au-dessus du canapé où
la contessina était assise, le portrait de la jeune fille au turban, si
belle, Cassia Boccanera, l'ancêtre, l'amoureuse et la justicière. De
nouveau, la ressemblance frappa le prêtre, et il pensa tout haut, il
reprit:

--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute où l'on
succombe, et tout à l'heure, si je n'étais pas entré...

Violemment, Benedetta l'interrompit.

--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutôt.

Et, dans une exaltation dévote extraordinaire, toute soulevée d'amour,
et comme si la foi superstitieuse eût embrasé en elle la passion jusqu'à
l'extase:

--J'ai juré à la Madone de donner ma virginité à l'homme que j'aimerai,
seulement le jour où il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au
prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie même... Oui, Dario
et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole,
et les anges ne pleureront pas dans le ciel.

Elle était là tout entière, d'une simplicité qui pouvait d'abord
paraître compliquée, inexplicable. Sans doute elle cédait à cette
singulière idée de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le
renoncement et la pureté, toute une protestation contre l'éternelle
matière, les forces de la nature, la fécondité sans fin de la vie. Mais,
en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donné à la
virginité, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire à
l'amant élu, choisi par son cœur, devenu le maître souverain de son
corps, dès que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prêtre, du
mariage religieux, il n'y avait que péché mortel et abomination. Et, dès
lors, on comprenait sa longue résistance à Prada, qu'elle n'aimait pas,
sa résistance désespérée et si douloureuse à Dario, qu'elle adorait,
mais à qui elle ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle
torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! quel
continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la
passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,
soufflait chez elle en tempête! Tout ignorante et indolente qu'elle fût,
capable d'une éternelle fidélité de tendresse, elle exigeait d'ailleurs
le sérieux, le matériel de l'amour. Aucune fille n'était moins qu'elle
perdue dans le rêve.

Pierre la regardait, sous le crépuscule mourant, et il lui semblait
qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la première fois. Sa dualité
s'accusait dans les lèvres un peu fortes et charnelles, les yeux
immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si
raisonnable, d'une délicatesse d'enfance. Avec cela, derrière ces yeux
de flamme, sous cette peau d'une candeur liliale, on sentait la tension
intérieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire,
la femme qui se gardait obstinément à son amour, ne manœuvrant que pour
en jouir, toujours prête, dans sa raison avisée, à quelque folie de
passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimât!
comme il sentait qu'une créature si adorable, avec sa belle sincérité,
sa fougue à se réserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence
d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur cadette de cette
Cassia délicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa
virginité désormais inutile, et qui s'était jetée au Tibre, en y
entraînant son frère, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!

Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux
mains de Pierre.

--Monsieur l'abbé, voici une quinzaine de jours que vous êtes ici, et je
vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous
comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous
juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tâche toujours
d'agir le mieux possible.

Il fut infiniment touché de sa bonne grâce, et il l'en remercia, en
gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se
prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rêve de nouveau
l'emportait, être son éducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas
repartir du moins sans avoir conquis cette âme aux idées de charité et
de fraternité futures, qui étaient les siennes. N'était-elle pas
l'Italie d'hier, cette créature admirable, indolente, ignorante,
inoccupée, ne sachant que défendre son amour? L'Italie d'hier, si belle
et si endormie, avec sa grâce finissante, charmeresse dans son
ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux
noirs, brûlants de passion! Et quel rôle que de l'éveiller, de
l'instruire, de la conquérir pour la vérité, le peuple des souffrants et
des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rêvait! Même,
dans le mariage désastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il
voulait voir une première tentative manquée, l'Italie moderne du Nord
allant trop vite en besogne, trop brutale à aimer et à transformer la
douce Rome attardée, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il
reprendre la tâche, n'avait-il pas remarqué que son livre, après
l'étonnement de la première lecture, était resté chez elle une
préoccupation, un intérêt, au milieu du vide de ses journées, emplies de
ses seuls chagrins? Quoi! s'intéresser aux autres, aux petits de ce
monde, au bonheur des misérables! était-ce possible, y avait-il donc là
un apaisement à sa propre misère? Et elle était émue déjà, et il se
promettait de faire jaillir ses larmes, frémissant lui-même près d'elle,
à la pensée de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour où elle
aimerait.

La nuit venait complète, et Benedetta s'était levée pour demander une
lampe. Puis, comme Pierre prenait congé, elle le retint un instant
encore dans les demi-ténèbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait
seulement répéter de sa voix grave:

--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous n'emporterez pas une trop mauvaise
opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un
péché, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps!
Figurez-vous, j'avais treize ans à peine, lui en avait dix-huit; et nous
nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de
la villa Montefiori, qu'on a saccagé... Ah! les jours que nous avons
passés là, les après-midi entières, lâchés à travers les arbres, les
heures vécues au fond de cachettes introuvables, à nous baiser, ainsi
que des chérubins! Lorsque venait le temps des oranges mûres, c'était un
parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils
nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre
le cœur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans défaillir.

Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit
escalier, il trouva Victorine, qui eut un léger sursaut, comme si elle
s'était postée là, à le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle
causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prêtre eut conscience de ce
qui s'était passé.

--Pourquoi donc n'êtes-vous pas accourue, lorsque votre maîtresse vous a
appelée, puisque vous étiez en train de coudre, dans l'antichambre?

D'abord, elle voulut faire l'étonnée, dire qu'elle n'avait rien entendu.
Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand même.
Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.

--Dame! est-ce que ça me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et
puis, j'étais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour
lui faire du mal, à ma petite Benedetta.

La vérité était que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel
de détresse, elle avait posé doucement son ouvrage sur la table et s'en
était allée à pas de loup, pour ne pas avoir à déranger ses chers
enfants, ainsi qu'elle les nommait.

--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser
pour des idées de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal,
grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si
drôle. Et quel regret, plus tard, le jour où il ne serait plus temps!

Resté seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant,
éperdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle
avait frissonné à leur âpre odeur de virilité, et ils revenaient, et ils
évoquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains,
déserts et brûlants sous l'auguste soleil. Sa journée entière se
résumait, prenait clairement sa signification totale. C'était le réveil
fécond, l'éternelle protestation de la nature et de la vie, la Vénus et
l'Hercule qu'on peut enfouir pour des siècles dans la terre, mais qui en
surgissent quand même un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du
Vatican dominateur, immobile et têtu, mais qui règnent même là et
gouvernent le monde, souverainement.



VII


Le lendemain, comme Pierre, après une longue promenade, se retrouvait
devant le Vatican, où une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit
de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'était un mercredi soir, et
l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire
chez le pape, auquel il rendait compte de la séance tenue le matin par
la sacrée congrégation.

--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais à vous...
Désirez-vous voir Sa Sainteté en public, avant de la voir en audience
particulière?

Et il avait son grand air d'obligeance souriante, où l'on sentait à
peine l'ironie légère de l'homme supérieur qui savait tout, pouvait
tout, préparait tout.

--Mais sans doute, monseigneur, répondit Pierre, un peu étonné par la
brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd
ses journées à attendre.

--Non, non, vous ne perdez pas vos journées, reprit vivement le prélat.
Vous regardez, vous réfléchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici.
Sans doute savez-vous que le grand pèlerinage international du Denier de
Saint-Pierre arrive vendredi à Rome et qu'il sera reçu samedi par Sa
Sainteté. Le lendemain, dimanche, autre cérémonie. Sa Sainteté dira la
messe à la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de
très bonnes places pour les deux jours.

Il avait tiré de sa poche un élégant petit portefeuille, orné d'un
chiffre d'or, où il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit
au jeune prêtre.

--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces
deux dames françaises, qui se meurent du désir de voir le Saint-Père. Je
n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont
dû se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai données... Oui,
le Saint-Père est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fiévreux.
Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'âme.

Son sourire reparut, avec sa moquerie à peine perceptible.

--C'est là un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai
appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous.
Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de
répéter que cette longue attente est sûrement une grâce que vous fait la
Providence, en vous renseignant, en vous forçant à comprendre des choses
que vous autres, prêtres de France, vous ne sentez malheureusement pas,
quand vous arrivez à Rome? Et peut-être cela vous évitera-t-il des
fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les événements sont dans
la main de Dieu et qu'ils se produiront à l'heure fixée par sa
souveraine sagesse.

Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais
dont l'étreinte avait la force d'un étau de fer. Et il monta dans sa
voiture, qui l'attendait.

Justement, la lettre que Pierre avait reçue du vicomte Philibert de la
Choue, était un long cri de rancune et de désespoir, à l'occasion du
grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il écrivait de
son lit, cloué par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait
venir. Mais ce qui mettait le comble à sa peine, c'était que le
président du comité, chargé naturellement de présenter le pèlerinage au
pape, se trouvait être le baron de Fouras, un de ses adversaires
acharnés du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas
un instant que le baron ne profitât de l'occasion unique pour faire
triompher dans l'esprit du pape sa théorie des corporations libres,
tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du
monde que par le système des corporations fermées, obligatoires. Aussi
suppliait-il Pierre d'agir auprès des cardinaux favorables, et d'arriver
quand même à être reçu par le Saint-Père, et de ne pas quitter Rome sans
lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait décider de la
victoire. La lettre donnait en outre d'intéressants détails sur le
pèlerinage, trois mille pèlerins venus de tous les pays, que des évêques
et des supérieurs de congrégations amenaient par petits groupes, de
France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, même d'Allemagne. C'était la
France qui se trouvait le plus largement représentée, près de deux mille
pèlerins. Un comité international avait fonctionné à Paris pour tout
organiser, besogne délicate, car il y avait là un mélange voulu, des
membres de l'aristocratie, des confréries de dames bourgeoises, des
associations ouvrières, les classes, les âges, les sexes confondus,
fraternisant dans la même foi. Et le vicomte ajoutait que le pèlerinage,
qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrivée,
de manière à être la protestation du catholicisme universel contre les
fêtes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de célébrer le
glorieux anniversaire de Rome capitale.

Pierre ne se méfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures,
puisque la solennité était pour midi. Elle devait avoir lieu dans la
salle des Béatifications, une grande et belle salle qui se trouve
au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a aménagée en chapelle
depuis 1890. Une de ses fenêtres ouvre sur la loggia centrale, d'où le
pape nouvellement élu, autrefois, bénissait le peuple, Rome et le monde.
Elle est précédée de deux autres salles, la salle Royale et la salle
Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place à laquelle sa carte
verte lui donnait droit, dans la salle même des Béatifications, il les
trouva toutes les trois tellement bondées d'une foule compacte, qu'il
s'ouvrit un chemin avec les plus extrêmes difficultés. Il y avait une
heure déjà qu'on étouffait de la sorte, dans la fièvre ardente,
l'émotion grandissante des trois à quatre mille personnes enfermées là.
Enfin, il put arriver jusqu'à la porte de la troisième salle; mais il se
découragea à y voir l'extraordinaire entassement des têtes, il n'essaya
même pas d'aller plus loin.

Cette salle des Béatifications, qu'il embrassait d'un regard, en se
dressant sur la pointe des pieds, était d'une grande richesse, dorée et
peinte, sous le haut plafond sévère. En face de l'entrée, à la place
ordinaire de l'autel, on avait placé, sur une estrade basse, le trône
pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les
bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, également de
velours rouge, retombaient derrière, déployaient comme deux larges ailes
de pourpre. Mais ce qui l'intéressait surtout, ce qui le saisissait,
c'était cette foule, cette foule d'effrénée passion, telle qu'il n'en
avait jamais vue, dont il entendait battre les cœurs à grands coups,
dont les yeux trompaient l'impatience fébrile de l'attente, en
regardant, en adorant le trône vide. Ah! ce trône, il les éblouissait,
il les troublait jusqu'à la pâmoison des âmes dévotes, ainsi que
l'ostensoir d'or où Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y
avait là des ouvriers endimanchés, aux regards clairs d'enfant, aux
rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vêtues de la toilette
noire réglementaire, toutes pâles d'une sorte de terreur sacrée dans
l'excès de leur désir, des messieurs en habit et en cravate blanche,
glorieux, soulevés par la conviction qu'ils sauvaient l'Église et les
peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulièrement
devant le trône, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comité
international, à la tête duquel triomphait le baron de Fouras, un homme
d'une cinquantaine d'années, très grand, très gros, très blond, qui
s'agitait, se dépensait, donnait des ordres, comme un général au matin
d'une victoire décisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des
vêtements, éclatait çà et là la soie violette d'un évêque, chaque
pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des réguliers,
des pères supérieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de
toutes leurs hautes têtes barbues ou rasées. A droite et à gauche,
flottaient des bannières, que des associations, des congrégations
apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer
s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en
sueur, des yeux brûlants, des bouches affamées, que l'air s'en trouvait
comme épaissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entassé.

Mais, brusquement, Pierre aperçut près du trône monsignor Nani, qui,
l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avançât;
et, comme il répondait d'un geste modeste, signifiant qu'il préférait
rester où il était, le prélat s'entêta quand même, lui envoya un
huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque
l'huissier le lui eut amené:

--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous
donne droit à être ici, à la gauche du trône.

--Ma foi, répondit le prêtre, il y avait tant de monde à déranger, que
je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.

--Non, non! je vous ai donné cette place, afin que vous l'occupiez. Je
désire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien
perdre de la cérémonie.

Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et
beaucoup de prélats de la famille pontificale attendaient, eux aussi,
aux deux côtés du trône. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera,
qui ne paraissait à Saint-Pierre et au Vatican que les jours où le
service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal
Sanguinetti, large et fort, qui causait très haut avec le baron de
Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air
complaisant, pour lui montrer deux autres Éminences, d'une importance de
hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme
court, à la face enfiévrée, brûlée d'ambition, et le cardinal
secrétaire, robuste, ossu, taillé à coups de hache, un type romantique
de bandit sicilien qui se serait décidé pour la discrète et souriante
diplomatie ecclésiastique. A quelques pas encore, à l'écart, se tenait
le grand pénitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris
et maigre d'ascète.

Midi était sonné. Il y eut une fausse joie, une émotion qui vint des
deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'étaient que les
huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de ménager un passage au
cortège. Et, tout d'un coup, du fond de la première salle, des
acclamations partirent, grandirent, s'approchèrent. Cette fois, c'était
le cortège. D'abord, un détachement de gardes suisses en petit uniforme,
conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les
prélats de la cour, parmi lesquels les quatre camériers secrets
participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en
demi-gala, le Saint-Père marchait seul, à pied, souriant d'un pâle
sourire, bénissant avec lenteur, à droite et à gauche. Avec lui, la
clameur, montant des salles voisines, s'était engouffrée dans la salle
des Béatifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous
la frêle main blanche qui bénissait, toutes ces créatures bouleversées
étaient tombées à deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un
écrasement de peuple dévot, comme foudroyé par l'apparition du Dieu.

Pierre, emporté, avait frémi, s'était agenouillé avec les autres. Ah!
cette toute-puissance, cette contagion irrésistible de la foi, du
souffle redoutable de l'au-delà, se décuplant dans un décor et dans une
pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque
Léon XIII se fut assis sur le trône, entouré des cardinaux et de sa
cour; et, dès lors, la cérémonie se déroula, selon l'usage et le rite.
Un évêque parla d'abord, à genoux, pour mettre aux pieds de Sa Sainteté
l'hommage des fidèles de la chrétienté entière. Le président du comité,
le baron de Fouras, lui succéda, lut debout un long discours, dans
lequel il présentait le pèlerinage, en expliquait l'intention, lui
donnait toute la gravité d'une protestation à la fois politique et
religieuse. Chez ce gros homme, la voix était menue, perçante, les
phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur
du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Siège souffrait
depuis un quart de siècle, la volonté de tous les peuples, représentés
là par des pèlerins, de consoler le Chef suprême et vénéré de l'Église,
en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus
humbles, pour que la papauté vécût fière, indépendante, dans le mépris
de ses adversaires. Il parla aussi de la France, déplora ses erreurs,
prophétisa son retour aux traditions saines, fit entendre
orgueilleusement qu'elle était la plus opulente, la plus généreuse,
celle dont l'or et les cadeaux coulaient à Rome, en un fleuve
ininterrompu. Léon XIII, enfin, se leva, répondit à l'évêque et au
baron. Sa voix était grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait,
au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il témoigna sa
gratitude, dit combien son cœur était ému de ce dévouement des nations
à la papauté. Les temps avaient beau être mauvais, le triomphe final ne
pouvait tarder davantage. Des signes évidents annonçaient que le peuple
revenait à la foi, que les iniquités cesseraient bientôt, sous le règne
universel du Christ. Quant à la France, n'était-elle pas la fille aînée
de l'Église, qui avait donné au Saint-Siège trop de marques de
tendresse, pour que celui-ci cessât jamais de l'aimer? Puis, levant le
bras, à tous les pèlerins présents, aux sociétés et aux œuvres qu'ils
représentaient, à leurs familles et à leurs amis, à la France, à toutes
les nations de la catholicité, pour les remercier de l'aide précieuse
qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bénédiction apostolique. Pendant
qu'il se rasseyait, des applaudissements éclatèrent, des salves
frénétiques qui durèrent pendant dix minutes, mêlées à des vivats, à des
cris inarticulés, tout un déchaînement passionné de tempête dont la
salle tremblait.

Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Léon
XIII, redevenu immobile sur le trône. Coiffé du bonnet papal, les
épaules couvertes de la pèlerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans
sa longue soutane blanche, la raideur hiératique de l'idole que deux
cent cinquante millions de chrétiens vénèrent. Sur le fond de pourpre
des rideaux du baldaquin, entre cet écartement ailé des draperies, où
brûlait comme un brasier de gloire, il prenait une véritable majesté. Ce
n'était plus le vieillard débile, à la petite marche saccadée, au cou
frêle de pauvre oiseau malade. Le décharnement du visage, le nez trop
fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire,
on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une
éternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pénétration
extraordinaires. Puis, c'était un redressement volontaire de toute la
personne, une conscience de l'éternité qu'il représentait, une royale
noblesse qui lui venait de n'être plus qu'un souffle, une âme pure, dans
un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette âme déjà, comme
délivrée des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel
homme, le pontife souverain, le roi obéi de deux cent cinquante millions
de sujets, devait être pour les dévotes et dolentes créatures qui
venaient l'adorer de si loin, foudroyées à ses pieds par le
resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrière lui, dans la
pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-delà, quel infini
d'idéal et de gloire aveuglante! En un seul être, l'Élu, l'Unique, le
Surhumain, tant de siècles d'histoire, depuis l'apôtre Pierre, tant de
force, de génie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse
renouvelé, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu
habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met à part, qu'il sacre
au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout
pouvoir et toute science! Quel trouble sacré, quel émoi d'éperdue
tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse là, au fond de ses yeux,
parlant par sa voix, émanant de chacun de ses gestes de bénédiction!
S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible,
l'autorité totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et
comme l'on comprenait le vol vers lui des âmes dévorées du besoin de
croire, l'anéantissement en lui de ces âmes qui trouvaient enfin la
certitude tant cherchée, la consolation de se donner et de disparaître
en Dieu même!

Mais la cérémonie s'achevait, le baron de Fouras présentait au
Saint-Père les membres du comité, ainsi que quelques autres membres
importants du pèlerinage. C'était un lent défilé, des génuflexions
tremblantes, le baiser goulu à la mule et à l'anneau. Puis, les
bannières furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en
reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannière de
Lourdes, donnée sans doute par les pères de l'Immaculée-Conception. Sur
la soie blanche, brodée d'or, d'un côté la Vierge de Lourdes était
peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Léon XIII. Il
le vit sourire à son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout
son rêve d'un pape intellectuel, évangélique, dégagé des basses
superstitions, croulait. Et ce fut à ce moment qu'il rencontra de
nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux
depuis le commencement de la solennité, étudiant ses moindres
impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer à une
expérience.

Il s'était rapproché, il dit:

--Elle est superbe, cette bannière, et quelle joie pour Sa Sainteté
d'être si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!

Puis, comme le jeune prêtre ne répondait pas, devenu pâle, il ajouta
avec un air de dévote jouissance italienne:

--Nous aimons beaucoup Lourdes à Rome, c'est si délicieux, cette
histoire de Bernadette!

Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta
longtemps bouleversé. Il avait vu, à Lourdes, des spectacles d'une
idolâtrie inoubliable, des scènes de foi naïve, de passion religieuse
exaspérée, dont il frémissait encore d'inquiétude et de douleur. Mais
les foules se ruant à la Grotte, les malades expirant d'amour devant la
statue de la Vierge, tout un peuple délirant sous la contagion du
miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui
emporta les pèlerins, aux pieds du pape. Des évêques, des supérieurs de
congrégation, des délégués de toutes sortes, s'étaient avancés pour
déposer près du trône les offrandes qu'ils apportaient du monde
catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre.
C'était l'impôt volontaire d'un peuple à son souverain, de l'argent, de
l'or, des billets de banque, enfermés dans des bourses, dans des
aumônières, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui
tombaient à genoux, pour tendre les aumônières de soie ou de velours,
qu'elles avaient brodées. Et d'autres avaient fait mettre sur les
portefeuilles le chiffre en diamants de Léon XIII. Et l'exaltation
devint telle, un instant, que des femmes se dépouillèrent, jetèrent
leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une,
très belle, très brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou,
ôta ses bagues, les lança sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient
arraché leur chair, pour sortir leur cœur brûlant d'amour, le jeter
aussi, se jeter entières, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de
présents, le don total, la passion qui se dépouille en faveur de l'objet
de son culte, heureuse de n'avoir rien à elle qui ne soit à lui. Et cela
au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des
cris d'adoration suraigus, tandis que des poussées de plus en plus
violentes se produisaient, tous et toutes cédant à l'irrésistible besoin
de baiser l'idole.

Un signal fut donné, Léon XIII se hâta de descendre du trône et de
reprendre sa place dans le cortège, pour regagner ses appartements. Des
gardes suisses maintenaient énergiquement la foule, tâchaient de dégager
le passage, au travers des trois salles. Mais, à la vue du départ de Sa
Sainteté, une rumeur de désespoir avait grandi, comme si le ciel se fût
refermé brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore.
Quelle déception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de
gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible,
que la plus extraordinaire confusion régna, balayant les gardes suisses.
Et l'on vit des femmes se précipiter derrière le pape, se traîner à
quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la
poussière de ses pas. La grande dame brune, tombée au bord de l'estrade,
venait de s'y évanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du
comité la tenaient, afin qu'elle ne se blessât point, dans l'attaque
nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait,
mangeait des lèvres, éperdument, un des bras dorés du fauteuil, où
s'était posé le pauvre coude frêle du vieillard. D'autres l'aperçurent,
vinrent le lui disputer, s'emparèrent des deux bras, du velours, la
bouche collée au bois et à l'étoffe, le corps secoué de gros sanglots.
Il fallut employer la force pour les en arracher.

Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rêve pénible, le cœur
soulevé, la raison révoltée. Et il retrouva le regard de monsignor Nani
qui ne le quittait point.

--Une cérémonie superbe, n'est-ce pas? dit le prélat. Cela console de
bien des iniquités.

--Oui, sans doute, mais quelle idolâtrie! ne put s'empêcher de murmurer
le prêtre.

Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il
ne l'eût pas entendu. A ce moment, les deux dames françaises, auxquelles
il avait donné des cartes, s'approchèrent pour le remercier; et Pierre
eut la surprise de reconnaître en elles les deux visiteuses des
Catacombes, la mère et la fille, si belles, si gaies et si saines.
D'ailleurs, celles-ci n'étaient enthousiastes que du spectacle. Elles
déclarèrent qu'elles étaient bien contentes d'avoir vu ça, que c'était
une chose étonnante, unique au monde.

Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hâte, Pierre se sentit
toucher à l'épaule, et il aperçut Narcisse Habert, très enthousiaste lui
aussi.

--Je vous ai fait des signes, mon cher abbé, mais vous ne m'avez pas
vu.... Hein? cette femme brune qui est tombée raide, les bras en croix,
était-elle admirable d'expression! Un chef-d'œuvre des primitifs, un
Cimabué, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui
mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavité, de
beauté et d'amour!... Jamais je ne manque ces cérémonies, il y a
toujours à y voir des tableaux, des spectacles d'âmes.

Avec lenteur, l'énorme flot des pèlerins s'écoulait, descendait
l'escalier, dans la brûlante fièvre dont le frisson persistait; et
Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'étaient mis à
causer ensemble, réfléchissait, sous le tumulte d'idées battant son
crâne. Ah! certes, c'était grand et beau, ce pape qui s'était muré au
fond de son Vatican, qui avait monté dans l'adoration et dans la
terreur sacrée des hommes, à mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il
devenait un pur esprit, une pure autorité morale, dégagée de tout souci
temporel. Il y avait là une spiritualité, un envolement en plein idéal,
dont il était remué profondément, car son rêve d'un christianisme
rajeuni reposait sur ce pouvoir épuré, uniquement spirituel du Chef
suprême; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majesté et en
puissance, ce Souverain Pontife de l'au-delà, aux pieds duquel
s'évanouissaient les femmes, qui, derrière lui, voyaient Dieu. Mais, à
la même minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question
d'argent, gâtant sa joie, remettant à l'étude le problème. Si l'abandon
forcé du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le libérant des
misères d'un petit roi menacé sans cesse, le besoin d'argent restait
encore comme un boulet à son pied, qui le clouait à la terre. Puisqu'il
ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'idée vraiment
touchante du denier de Saint-Pierre aurait dû sauver le Saint-Siège de
tout souci matériel, à la condition que ce denier fût en réalité le sou
du catholique, l'obole de chaque fidèle, prise sur le pain quotidien,
envoyée directement à Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans
l'auguste main qui la reçoit; sans compter qu'un tel impôt volontaire,
payé par le troupeau à son pasteur, suffirait à l'entretien de l'Église,
si chaque tête des deux cent cinquante millions de chrétiens donnait
simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant à tous, à
chacun de ses enfants, ne devrait rien à personne. C'était si peu, un
sou, et si aisé, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se
passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient
pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et
surtout les dons se centralisaient entre les mains des évêques et de
certaines congrégations, de manière que les véritables donateurs
semblaient être ces évêques, ces puissantes congrégations, qui
devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papauté, les caisses
indispensables où elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont
l'obole emplissait le tronc, étaient comme supprimés; c'étaient des
intermédiaires, des hauts seigneurs séculiers ou réguliers, que
dépendait le pape, forcé dès lors de les ménager, d'écouter leurs
remontrances, d'obéir parfois à leurs passions, s'il ne voulait voir se
tarir les aumônes. Allégé du poids mort du pouvoir temporel, il n'était
tout de même pas libre, tributaire de son clergé, ayant à tenir compte
autour de lui de trop d'intérêts et d'appétits, pour être le maître
hautain, pur, tout âme, le maître capable de sauver le monde. Et Pierre
se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannière de
Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pères de Lourdes
prélevaient, chaque année, une somme de deux cent mille francs sur les
recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Père.
N'était-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frémit, il
eut la brusque conscience que, malgré sa présence à Rome, malgré l'appui
du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamné.

Enfin, comme il débouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade
dernière des pèlerins, il entendit Narcisse qui demandait:

--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dépassé ce
chiffre?

--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, répondit monsignor
Nani.

Tous trois s'arrêtèrent un moment sous la colonnade de droite, regardant
l'immense place ensoleillée, où les trois mille pèlerins se répandaient,
petites taches noires, foule agitée, telle qu'une fourmilière en
révolution.

Trois millions! ce chiffre avait sonné aux oreilles de Pierre. Et il
leva la tête, il regarda, de l'autre côté de la place, les façades du
Vatican, toutes dorées dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme
s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Léon XIII,
regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il
apercevait là-haut les fenêtres. Il le voyait en pensée chargé des trois
millions, les emportant sur lui, entre ses frêles bras serrés contre sa
poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que
les femmes avaient jetés. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.

--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? Où s'en va-t-il avec?

Narcisse et monsignor Nani lui-même ne purent s'empêcher de s'égayer, à
cette curiosité formulée de la sorte. Ce fut le jeune homme qui
répondit.

--Mais Sa Sainteté les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y
fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite
qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et,
maintenant, Sa Sainteté est enfermée, toute seule. Elle a congédié le
monde, elle a poussé soigneusement les verrous des portes... Et, si vous
pouviez l'apercevoir, derrière cette façade, vous la verriez compter et
recompter son trésor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre
les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes,
par petits paquets égaux, puis tout ranger, tout faire disparaître au
fond de cachettes connues d'elle seule.

Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau levé les yeux
sur les fenêtres du pape, comme s'il avait suivi la scène. D'ailleurs,
le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre,
contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, où l'argent était
serré. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et
d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcôve, qui était très
vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenassées. Il y avait
bien, à gauche du couloir menant aux Archives, une grande pièce où se
tenait le caissier général, avec un monumental coffre-fort à trois
compartiments. Mais là était l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les
recettes administratives faites à Rome; tandis que l'argent du denier,
des aumônes de la chrétienté entière, restait entre les mains de Léon
XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec
ces millions, dont il disposait en maître absolu, sans rendre de comptes
à personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques
faisaient le ménage. A peine consentait-il à rester sur le seuil de la
pièce voisine, pour éviter la poussière. Et, quand il devait s'absenter
pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les
portes à double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait
jamais à personne.

Narcisse s'arrêta, se tourna vers monsignor Nani.

--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont là des faits connus de toute Rome.

Le prélat, qui hochait la tête de son air souriant, sans approuver ni
désapprouver, s'était remis à suivre sur le visage de Pierre l'effet
produit par ces histoires.

--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas,
moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert!

--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Sainteté d'avarice sordide,
comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or,
où elle passerait des heures à plonger les mains, les trésors entassés
dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans
cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Père aime tout de
même un peu l'argent pour lui-même, pour le plaisir de le toucher, de le
ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard
qui n'a point d'autre distraction... Et je me hâte d'ajouter qu'il aime
l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui
décisif qu'il doit donner à la papauté de demain, si elle veut vaincre.

Alors, se dressa la très haute figure de ce pape, prudent et sage,
conscient des nécessités modernes, enclin à utiliser les puissances du
siècle pour le conquérir, faisant des affaires, ayant même failli perdre
dans un désastre le trésor laissé par Pie IX, et voulant réparer la
brèche, reconstituer le trésor, afin de le léguer, solide et grossi, à
son successeur. Économe, oui! mais économe pour les besoins de l'Église,
qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance
vitale, si elle voulait combattre l'athéisme sur le terrain des écoles,
des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle
n'était plus qu'une vassale, à la merci des pouvoirs civils, du royaume
d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'était ainsi que, tout
en étant charitable, en soutenant largement les œuvres utiles, qui
aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mépris des dépenses sans
but, il se montrait d'une dureté hautaine pour lui-même et pour les
autres. Personnellement, il était sans besoins. Dès le début de son
pontificat, il avait nettement séparé son petit patrimoine privé du
riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant à rien distraire de
celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins
cédé au népotisme, à ce point que ses trois neveux et ses deux nièces
restaient pauvres, dans de gros embarras pécuniaires. Il n'entendait ni
les commérages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait
intraitable et debout, défendant avec rudesse les millions de la papauté
contre tant d'acharnées convoitises, contre son entourage et contre sa
famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible,
l'argent qui donne la vie.

--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles
sont les dépenses du Saint-Siège?

Monsignor Nani se hâta de répéter son aimable geste évasif.

--Oh! en ces matières, je suis d'une ignorance... Adressez-vous à
monsieur Habert, qui est si bien renseigné.

--Mon Dieu! déclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les
ambassades, ce qui se répète couramment... Pour les recettes, il faut
distinguer. D'abord, il y avait le trésor laissé par Pie IX, une
vingtaine de millions, placés de façons diverses, qui rapportaient à peu
près un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un désastre est
survenu, presque réparé maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu
fixe des capitaux placés, il y a les quelques centaines de mille francs
que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes
sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux
congrégations... Seulement, comme le budget des dépenses dépasse sept
millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque année; et c'est
sûrement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six
peut-être, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spéculé pour les
doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire
des spéculations du Saint-Siège depuis une quinzaine d'années, les
premiers gains énormes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter,
enfin l'obstination aux affaires qui peu à peu a bouché les trous. Je
vous la conterai un jour, si vous êtes curieux de la connaître.

Pierre écoutait, très intéressé.

--Six millions! s'écria-t-il, même quatre! Que rapporte-t-il donc, le
denier de Saint-Pierre?

--Oh! ça, je vous le répète, personne ne l'a jamais su exactement.
Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres
des offrandes; et l'on pouvait arriver à une certaine approximation.
Mais sans doute on a jugé cela mauvais, car aucun document ne paraît
plus, il est devenu radicalement impossible de se faire même une idée de
ce que le pape reçoit. Lui seul, je le dis encore, connaît le chiffre
total, garde l'argent et en dispose, en souverain maître. Il est à
croire que, les bonnes années, les dons ont produit de quatre à cinq
millions. La France entrait d'abord pour la moitié dans cette somme;
mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amérique donne
également beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche,
l'Angleterre et l'Allemagne. Quant à l'Espagne et à l'Italie... Ah!
l'Italie...

Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, béatement,
dodelinait de la tête, de l'air d'un homme enchanté d'apprendre des
choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot.

--Allez, allez, mon cher fils!

--Ah! l'Italie ne se distingue guère. Si le pape n'avait pour vivre que
les cadeaux des catholiques italiens, la famine régnerait vite au
Vatican. On peut même dire que, loin de venir à son aide, la noblesse
romaine lui a coûté fort cher, car une des principales causes de ses
pertes a été l'argent prêté par lui aux princes qui spéculaient... Il
n'y a réellement que la France et l'Angleterre où de riches
particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et
martyr, de royales aumônes. On cite un duc anglais qui, chaque année,
apportait une offrande considérable, à la suite d'un vœu, pour obtenir
du ciel la guérison d'un misérable fils, frappé d'imbécillité... Et je
ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubilé sacerdotal
et le jubilé épiscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux
pieds du pape.

--Et les dépenses? demanda Pierre.

--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions à peu près. On peut
compter pour deux millions les pensions payées aux anciens serviteurs du
gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il
faut ajouter que, chaque année, ce chiffre diminue, par suite des
extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les
diocèses italiens, un million pour la Secrétairerie et les nonces, un
million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dépenses
de la cour pontificale, des gardes militaires, des Musées, de
l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes à cinq millions,
n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les Œuvres soutenues, pour la
Propagande et surtout pour les écoles, que Léon XIII, avec son grand
sens pratique, subventionne toujours très largement, dans la juste
pensée que la lutte, le triomphe de la religion est là, chez les enfants
qui seront les hommes de demain et qui défendront leur mère, l'Église,
si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du
siècle.

Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrêtèrent sous la majestueuse
colonnade, où ils se promenaient à petits pas. Peu à peu, la place
s'était vidée de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'obélisque
et les deux fontaines, dans le désert brûlant du pavé symétrique; tandis
qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se
détachaient les statues, en noble rangée immobile.

Et Pierre, un instant, les yeux levés encore vers les fenêtres du pape,
crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait,
baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps
de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il
comptait, qu'il dépensait à la seule gloire de Dieu.

--Alors, murmura-t-il, il est sans inquiétude, il n'est pas embarrassé?

--Embarrassé, embarrassé! s'écria monsignor Nani, que ce mot jeta hors
de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrétion. Ah!
mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trésorier, le cardinal Mocenni,
va chez Sa Sainteté, elle lui donne toujours la somme qu'il demande;
elle la donnerait, si forte qu'elle fût. Certainement, elle a eu la
sagesse de faire de grandes économies, le trésor de Saint-Pierre est
plus riche que jamais... Embarrassé, embarrassé, bonté divine! Mais
savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le
Souverain Pontife faisait un appel direct à la charité de tous ses
enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait à ses
pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout à l'heure pleuvaient sur
les marches de son trône!

Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:

--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais
rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert
se soit trouvé justement là pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert,
monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envolé, évanoui dans l'art,
bien loin des basses questions d'intérêts terrestres! Vraiment, vous
vous entendez à ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien
ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux.

Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de
son être, sous le Florentin d'emprunt, sous le garçon angélique, aux
longs cheveux bouclés, aux yeux mauves qui se noyaient devant les
Botticelli, un gaillard pratique, très rompu aux affaires, menant
admirablement sa fortune, un peu avare même. Il se contenta de fermer à
demi les paupières, d'un air de langueur.

--Oh! murmura-t-il, tout m'est rêverie, et mon âme est autre part.

--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers
Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister à un spectacle si beau.
Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez
compris par vous-même, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les
explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande cérémonie à
Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des réflexions
excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter,
ravi des bonnes dispositions où je vous vois.

Ses yeux d'enquête, dans un dernier regard, semblaient avoir constaté
avec joie la lassitude, l'incertitude qui pâlissaient le visage de
Pierre; et, quand il ne fut plus là, quand Narcisse lui-même eut pris
congé d'une légère poignée de main, le jeune prêtre, resté seul, sentit
une sourde colère de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions
où il était! quelles bonnes dispositions? Ce Nani espérait-il donc le
fatiguer, le désespérer en le heurtant aux obstacles, de façon à le
vaincre ensuite tout à l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et
brève conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour
l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit dédaigneux, dans
la croyance où il était de sa force de résistance. De nouveau, il se
jurait de ne jamais céder, de ne pas retirer son livre, quels que
fussent les événements. Lorsqu'on s'entête dans une résolution, on est
inexpugnable, qu'importent les découragements et les amertumes! Mais,
avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fenêtres
du Vatican; et tout se résumait, il ne restait que cet argent dont la
lourde nécessité attachait à la terre, par de dernières entraves, le
pape, aujourd'hui délivré des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent
qui le liait, que rendait mauvais surtout la façon dont il était donné.
Alors, quand même, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait
uniquement là une question de perception à trouver, son rêve d'un pape
tout âme, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en était pas atteint
sérieusement. Et il ne voulut plus qu'espérer, dans l'émotion heureuse
du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard débile
resplendissant comme le symbole de la délivrance humaine, obéi et adoré
des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin
régner sur la terre la charité et la paix.

Heureusement, Pierre, pour la cérémonie du lendemain, avait une carte
rose, qui lui assurait une place dans une tribune réservée; car la
bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, dès six heures du
matin, heure à laquelle on avait eu la précaution d'ouvrir les grilles;
et la messe, que le pape devait dire en personne, n'était que pour dix
heures. Le chiffre des trois mille fidèles qui composaient le pèlerinage
international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver décuplé par
tous les touristes alors en Italie, accourus à Rome, désireux de voir
une de ces grandes solennités pontificales, si rares désormais; sans
compter Rome elle-même, les partisans, les dévots que le Saint-Siège y
comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui
s'empressaient de manifester, dès que s'en présentait l'occasion. On
prévoyait, par le nombre des cartes distribuées, une affluence de
quarante mille assistants. Et, lorsque, à neuf heures, Pierre traversa
la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, à la porte Canonique, où
étaient reçues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la
façade, la queue sans fin qui pénétrait très lentement; tandis que des
messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient
au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un détachement de
gendarmes pontificaux. Des querelles violentes éclataient dans la foule,
des coups de poing mêmes étaient échangés, au milieu des poussées
involontaires. On étouffait, on emporta deux femmes écrasées à demi.

En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise désagréable.
L'immense vaisseau était vêtu, des chemises de vieux damas rouge à
galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq
mètres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latérales se trouvait
également drapé de la même étoffe; et c'était vraiment d'un goût
singulier, d'une gloriole de parure affectée et pauvre, que ces marbres
pompeux, cette décoration éclatante et superbe, ainsi cachée sous
l'ornement de cette soie ancienne, fanée par l'âge. Mais il fut plus
étonné encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre
habillée elle aussi, revêtue, telle qu'un pape vivant, d'habits
pontificaux somptueux, la tiare posée sur sa tête de métal. Jamais il
n'avait songé qu'on pût habiller les statues, pour leur gloire ou pour
le plaisir des yeux, et le résultat lui en parut funeste. Le Saint-Père
devait dire la messe à l'autel papal de la Confession, le maître-autel,
sous le dôme. A l'entrée du transept de gauche, sur une estrade, se
trouvait le trône, où il irait ensuite prendre place. Puis, des deux
côtés de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des
chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers
de Malte, de la noblesse romaine, des invités de toutes sortes. Et il
n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois rangées de bancs,
recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux
autres pour les évêques et pour la prélature de la cour pontificale.
Tout le reste des assistants allait demeurer debout.

Ah! cette foule énorme de concert monstre, ces trente, ces quarante
mille fidèles venus de partout, enflammés de curiosité, de passion et de
foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une
grande rumeur de marée humaine, familière et gaie avec Dieu, comme si
elle se fût trouvée dans quelque théâtre divin où il était permis
honnêtement de parler haut, de se récréer au spectacle des pompes
dévotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les
agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathédrales sombres,
n'étant pas habitué à cette religion de lumière dont l'éclat
transformait une cérémonie en une fête de plein jour. Dans la tribune où
il était placé, il avait autour de lui des messieurs en habit et des
dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme à l'Opéra,
beaucoup de dames étrangères, des Allemandes, des Anglaises, des
Américaines surtout, ravissantes, d'une grâce d'oiseaux étourdis et
bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il
reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, là, tranchant sur la
simplicité réglementaire du costume, les grands voiles de dentelle
luttaient d'élégance et de richesse. Puis, c'était, à sa droite, la
tribune des chevaliers de Malte, où se trouvait le grand maître de
l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre
côté de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il
apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand
costume, étincelants de broderies. Mais il revenait quand même à la
foule, la grande foule vague et houleuse, où les trois mille pèlerins
semblaient comme perdus, noyés parmi les milliers d'autres fidèles. Et
pourtant la basilique, qui contiendrait à l'aise quatre-vingt mille
hommes, n'était guère qu'à moitié emplie par cette foule, qu'il voyait
librement circuler le long des nefs latérales, se tasser entre les baies
des colonnes, d'où le spectacle allait être le plus commode à suivre.
Des gens gesticulaient, des appels s'élevaient, au-dessus du grondement
continu des conversations. Par les hautes fenêtres claires, de larges
nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge,
éclairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fiévreuses
d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession
pâlissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante
clarté; et ce n'était plus que le gala mondain du Dieu impérial de la
pompe romaine.

Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris
coururent, gagnèrent la foule de proche en proche: «_Eccolo! eccolo!_ le
voilà! le voilà!» Et des poussées se produisirent, des remous firent
tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant,
se ruant, dans une frénésie de voir Sa Sainteté et le cortège. Mais ce
n'était encore qu'un détachement de gardes-nobles, qui venaient se
poster à droite et à gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur
fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle
tenue, d'une impassibilité, d'une raideur militaire exagérée. Une
Américaine les déclara des hommes superbes. Une Romaine donna à une
amie, une Anglaise, des détails sur ce corps d'élite, disant
qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient à honneur d'en
faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler
devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait
difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garçons d'une
noblesse douteuse et ruinée, simplement heureux de toucher la maigre
solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore,
les conversations particulières reprirent, emplirent les hautes nefs de
leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait à dévisager les gens
et à se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle.

Enfin, le cortège défila, et il était la grande curiosité attendue, la
pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors,
comme au théâtre, quand il apparut, de furieux applaudissements
éclatèrent, montèrent, roulèrent sous les voûtes, lui faisant une
entrée, ainsi qu'à l'acteur aimé, au grand premier rôle qui bouleverse
tous les cœurs. Du reste, comme au théâtre encore, on avait réglé cette
apparition savamment, de façon qu'elle donnât tout son effet, au milieu
du magnifique décor où elle allait se produire. Le cortège venait de se
former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la première
en entrant, à droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Père, qui était
arrivé de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement,
avait dû se dissimuler, passer derrière la draperie de la nef latérale,
utilisée de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les
archevêques, les évêques, toute la prélature pontificale, l'attendaient
là, classés, groupés selon la hiérarchie, prêts à se mettre en marche.
Et, ainsi qu'au signal d'un maître de ballet, le cortège avait fait son
entrée, gagnant la grande nef, la remontant tout entière,
triomphalement, de la porte centrale à l'autel de la Confession, entre
la double haie des fidèles, dont les applaudissements redoublaient,
devant tant de magnificence, à mesure que montait le délire de leur
enthousiasme.

C'était le cortège des solennités anciennes, la croix et le glaive, la
garde suisse en grande tenue, les valets en simarre écarlate, les
chevaliers de cape et d'épée en costume Henri II, les chanoines en
rochet de dentelle, les chefs des communautés religieuses, les
protonotaires apostoliques, les archevêques et les évoques, toute la
cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna drapés
de pourpre, marchant deux à deux, largement espacés, solennellement.
Enfin, autour de Sa Sainteté, se groupaient les officiers de sa maison
militaire, les prélats de l'antichambre secrète, monseigneur le
majordome, monseigneur le maître de chambre, et tous les hauts
dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trône, le
traditionnel et symbolique défenseur de l'Église. Sur la chaise
gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et
que balançaient les porteurs, aux tuniques rouges brodées de soie, Sa
Sainteté était revêtue des vêtements sacrés qu'elle avait mis dans la
chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'étole, la chasuble
blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient
de France, d'une somptuosité extraordinaire. Et, à son approche, les
mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil
qui tombaient des fenêtres.

Pierre eut alors une impression nouvelle de Léon XIII. Ce n'était plus
le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prélat
bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'était même plus le
Saint-Père en pèlerine rouge et en bonnet papal, recevant
paternellement un pèlerinage qui lui apportait une fortune. C'était le
Souverain Pontife, le Maître tout-puissant, le Dieu que la chrétienté
adorait. Comme dans une châsse d'orfèvrerie, son mince corps de cire
semblait s'être raidi dans son vêtement blanc, lourd de broderies d'or;
et il gardait une immobilité hiératique et hautaine, tel qu'une idole
desséchée, dorée depuis des siècles, parmi la fumée des sacrifices. Les
yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidité morte du visage, des yeux
de diamant noir et étincelant, fixés au loin, hors de la terre, à
l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni
à droite ni à gauche, resté en plein ciel, ignorant ce qui se passait à
ses pieds. Et cette idole ainsi promenée, comme embaumée, sourde et
aveugle, malgré l'éclat de ses yeux, au milieu de cette foule frénétique
qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majesté
redoutable, une inquiétante grandeur, toute la raideur du dogme, toute
l'immobilité de la tradition, exhumée avec ses bandelettes, qui, seules,
la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape
était souffrant, fatigué, sans doute cet accès de fièvre dont monsignor
Nani lui avait parlé la veille, en glorifiant le courage, la grande âme
de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volonté de vivre
faisait vivre, dans la souveraineté de sa mission.

La cérémonie commença. Descendu de la chaise gestatoire à l'autel de la
Confession, Sa Sainteté, lentement, célébra une messe basse, assisté de
quatre prélats et du pro-préfet des cérémonies. Au lavabo, monseigneur
le majordome et monseigneur le maître de chambre, que deux cardinaux
accompagnaient, versèrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant;
et, un peu avant l'élévation, tous les prélats de la cour pontificale,
un cierge allumé à la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce
fut un instant solennel, les quarante mille fidèles, réunis là,
frémirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et délicieux de
l'invisible, lorsque, pendant l'élévation, les clairons d'argent
sonnèrent le fameux chœur des anges, qui, chaque fois, fait évanouir
des femmes. Presque aussitôt, un chant aérien descendit du dôme, de la
galerie supérieure où se trouvaient cachés cent vingt choristes; et ce
fut un émerveillement, une extase, comme si, à l'appel des clairons, les
anges eux-mêmes eussent répondu. Les voix descendaient, volaient sous
les voûtes, d'une légèreté de harpes célestes; puis, elles s'évanouirent
en un accord suave, elles remontèrent aux cieux avec un petit bruit
d'ailes qui se perdit. Après la messe, Sa Sainteté, encore debout à
l'autel, entonna elle-même le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle
Sixtine et les chœurs reprirent, chaque partie chantant un verset,
alternativement. Mais bientôt l'assistance entière se joignit à eux, les
quarante mille voix s'élevèrent, le chant d'allégresse et de gloire
s'épandit dans l'immense vaisseau avec un éclat incomparable. Alors, le
spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel
surmonté du baldaquin fleuri, triomphal et doré du Bernin, entouré de la
cour pontificale que les cierges allumés constellaient d'étoiles, ce
Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble
d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevêques et des
évêques de soie violette, ces tribunes où étincelaient les costumes
officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des
officiers étrangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de
têtes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'étaient les
proportions démesurées de cela qui saisissaient, des nefs latérales où
toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des
églises de cité populeuse, un temple que des milliers et des milliers de
dévots emplissaient à peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait
elle-même colossale, montait avec un souffle géant de tempête parmi les
grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des
colonnes gigantesques, jusqu'aux voûtes déroulant l'énormité de leur
ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, où l'infini s'ouvrait,
dans le resplendissement d'or des mosaïques.

Il y eut une longue rumeur, après le _Te Deum_, pendant que Léon XIII,
coiffant la tiare à la place de la mitre, échangeant la chasuble pour la
chape pontificale, allait occuper son trône, sur l'estrade qui se
dressait à l'entrée du transept de gauche. De là, il dominait toute
l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un
souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, après les prières du
rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la
gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que
troublait seul le battement des cœurs, il leva le bras d'un geste très
noble, il donna lentement la bénédiction papale, d'une voix haute et
forte, qui semblait être en lui la voix de Dieu même, tellement elle
surprenait, au sortir de ces lèvres de cire, de ce corps exsangue et
sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau
éclatèrent, dès que le cortège se reforma pour s'en aller par où il
était venu, une frénésie d'enthousiasme arrivée à un tel paroxysme, que,
les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y
mêlèrent, des cris qui gagnèrent peu à peu toute la foule. Cela commença
près de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: «_Evviva il
papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi!» Puis,
sur le passage du cortège, cela courut comme une flamme d'incendie,
embrasant les cœurs de proche en proche, finissant par jaillir des
milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des États
de l'Église. Toute la foi, tout l'amour des fidèles, surexcités par le
royal spectacle d'une si belle cérémonie, retournaient au rêve, au
souhait exaspéré du pape roi et pontife, maître des corps comme il était
maître des âmes, souverain absolu de la terre. L'unique vérité était
là, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnât tout, l'humanité
et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi!
Vive le pape roi!

Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et
couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le vœu
réalisé aurait ramené les âges de souffrance! il révolta Pierre, il le
décida à quitter vivement la tribune où il se trouvait, comme pour
échapper à la contagion de l'idolâtrie. Puis, pendant que le cortège
défilait toujours, il longea un moment la nef latérale de gauche, dans
la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait;
et, désespérant de gagner la rue, voulant éviter la cohue de la sortie,
il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se réfugia dans
le vestibule d'où montait l'escalier conduisant sur le dôme. Un
sacristain, debout à cette porte, effaré et ravi de la manifestation, le
regarda un instant, hésita à l'arrêter; mais la vue de la soutane sans
doute, et plus encore l'émotion profonde où il était, le rendirent
tolérant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite
s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut,
plus haut encore, dans la paix et le silence.

Et, brusquement, le silence devint profond, les murs étouffaient le cri,
dont ils semblaient ne garder que le frémissement. C'était un escalier
commode et clair, aux larges marches pavées, tournant dans une sorte de
tourelle. Quand il déboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie à
retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait là, comme en
rase campagne. Étonné, il parcourut des yeux cet immense développement
de plomb, de zinc et de pierre, toute une cité aérienne, vivant de son
existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dômes, des clochers,
des terrasses, jusqu'à des maisons et à des jardins, les maisons égayées
de fleurs des quelques ouvriers qui vivent à demeure sur la basilique,
en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite,
travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la
balustrade, curieux d'examiner de près les colossales statues du Sauveur
et des Apôtres, dont la façade est surmontée, au-dessus de la place
Saint-Pierre, des géants de six mètres, sans cesse en réparation, dont
les bras, les jambes, les têtes, à demi mangés par le grand air, ne
tiennent plus qu'à l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme
il se penchait pour jeter un coup d'œil sur l'entassement roux des
toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'élevait de la
place. En hâte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait à la
coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs étranglés et
obliques, des rampes coupées de quelques marches, entre les deux parois
de la coupole double, l'intérieure et l'extérieure. Une première fois,
curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique, à plus
de soixante mètres du sol, sur une étroite galerie qui faisait le tour
du dôme, juste au-dessus de la frise, où se lisait l'inscription: _Tu es
Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et,
s'étant accoudé pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous
lui, avec des échappées profondes sur les transepts et sur les nefs, il
reçut violemment au visage le cri, le cri délirant de la foule, dont le
grouillement énorme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde
fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette
fois au-dessus des fenêtres, à la naissance des resplendissantes
mosaïques, d'où la foule lui parut diminuée, reculée, perdue dans le
vertige de l'abîme, au fond duquel les statues géantes, l'autel de la
Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'étaient plus que des
joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idolâtrie et de guerre s'éleva
de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course
accroît la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur
la galerie extérieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser
d'entendre.

Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y goûta d'abord
un soulagement délicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la
boule de bronze doré, dans laquelle sont montés des empereurs et des
reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs,
la boule creuse, où la voix retentit en fracas de tonnerre, où
retentissent tous les bruits de l'espace. Il était sorti du côté de
l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les
massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des
buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade récente, le
vaste parterre semblable à un tapis de Smyrne, de couleur fanée, le
grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et
la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de
l'Observatoire, le Casino où le pape passait les chaudes journées d'été,
ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains
irréguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Léon IV, qui
gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la
lanterne, le long de l'étroite galerie, et il se trouva brusquement
devant Rome, une immensité déroulée d'un coup, la mer lointaine à
l'ouest, les chaînes ininterrompues des montagnes à l'est et au midi, la
Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille à un désert uniforme et
verdâtre, et la Ville, la Ville éternelle à ses pieds. Jamais il n'avait
eu une sensation si majestueuse de l'étendue. Rome était là, ramassée
sous le regard, à vol d'oiseau, avec la netteté d'un plan géographique
en relief. Un tel passé, une telle histoire, tant de grandeur, et une
Rome si rapetissée par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies
comme des jouets, à peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et
ce qui le passionnait, c'était de comprendre clairement, en un coup
d'œil, les divisions de la ville, la cité antique là-bas, au Capitole,
au Forum, au Palatin, la cité papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans
Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cité moderne, le Quirinal
italien, par-dessus la cité du moyen âge, tassée au fond de l'angle
droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une
remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que
faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux,
brûlés par le soleil, un véritable symbole du rajeunissement tenté, le
vieux cœur aux réparations si lentes, tandis que les membres extrêmes
se renouvelaient comme par miracle.

Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si
claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrivée, sous la
douceur délicieuse de l'astre à son lever. Ce n'était plus la Rome
souriante et discrète, voilée à demi d'une brume d'or, comme envolée
dans un rêve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inondée de
clarté crue, d'une dureté immobile, d'un silence de mort. Les fonds
étaient comme mangés par une flamme trop vive, noyés d'une poussière de
feu où ils s'anéantissaient. Et la ville entière se découpait violemment
sur ces lointains décolorés, en grandes masses de lumière et d'ombre,
aux brutales arêtes. On aurait dit quelque très ancienne carrière de
pierres abandonnée, éclairée d'aplomb, que les rares îlots d'arbres
tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour
roussie du Capitole, les cyprès noirs du Palatin, les ruines du palais
de Septime-Sévère, pareilles à des os blanchis, à une carcasse de
monstre fossile, apportée là par les déluges. En face, la ville moderne
trônait avec les longs bâtiments du Quirinal, remis à neuf, enduit d'un
badigeon dont la crudité jaune éclatait, extraordinaire, parmi les cimes
vigoureuses du jardin; et, au delà, sur les hauteurs du Viminal, à
droite, à gauche, les nouveaux quartiers étaient d'une blancheur de
plâtre, une ville de craie, rayée par les mille petites raies d'encre
des fenêtres. Puis, çà et là, au hasard, c'étaient la mare stagnante du
Pincio, la villa Médicis dressant son double campanile, le fort
Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure
brûlant comme un cierge, les trois églises de l'Aventin assoupies parmi
les branches, le palais Farnèse avec ses tuiles vieil or, cuites par les
étés, les dômes du Gesù, de Saint-André de la Vallée, de Saint-Jean des
Florentins, et des dômes, et des dômes encore, tous en fusion,
incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de
nouveau son cœur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu
semblable à la Rome de son rêve, la Rome de rajeunissement et d'espoir,
qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'évanouissait
maintenant, pour faire place à l'immuable cité de l'orgueil et de la
domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort.

Tout d'un coup, seul là-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de
flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimité, d'où il planait.
Était-ce la cérémonie à laquelle il venait d'assister, le cri fanatique
de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'était-ce pas
plutôt la vue de cette ville couchée à ses pieds, comme la reine
embaumée, qui règne encore, parmi la poussière de son tombeau? Il
n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la
clarté fut complète, il sentit que le catholicisme ne saurait être sans
le pouvoir temporel, qu'il disparaîtrait fatalement, le jour où il ne
serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'était l'atavisme, les forces
de l'Histoire, la longue suite des héritiers des Césars, les papes, les
grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cessé de couler le
sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le
Vatican, ils venaient des maisons impériales du Palatin, du palais de
Septime-Sévère, et leur politique, à travers tant de siècles, n'avait
jamais poursuivi que le rêve de la domination romaine, tous les peuples
vaincus, soumis, obéissant à Rome. En dehors de cette royauté
universelle, de la possession totale des corps et des âmes, le
catholicisme perdait sa raison d'être, car l'Église ne peut reconnaître
l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou
le roi étant de simples délégués temporaires, chargés d'administrer les
peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanité
avec la terre entière, sont à l'Église, qui les tient de Dieu. Si elle
n'en a pas aujourd'hui la réelle possession, c'est qu'elle cède devant
la force, obligée d'accepter les faits accomplis, mais sous la réserve
formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on détient injustement son
bien, et dans l'attente de la réalisation des promesses du Christ, qui,
au jour fixé, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la
toute-puissance. Telle est la véritable cité future, la Rome catholique,
souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rêve, c'est à Rome
aussi que l'éternité a été prédite, c'est le sol même de Rome qui a
donné au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi
était-ce pour cela que le destin de la papauté se trouvait lié à celui
de Rome, à ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape
catholique. Et Pierre, accoudé à la mince rampe de fer, penché de si
haut au-dessus du gouffre, où la ville morne et dure achevait de
s'émietter sous l'ardent soleil, en resta épouvanté, sentit tout d'un
coup passer dans ses os le grand frisson des êtres et des choses.

Une évidence se faisait. Si Pie IX, si Léon XIII avaient résolu de
s'emprisonner dans le Vatican, c'était qu'une nécessité les clouait à
Rome. Un pape n'est pas le maître d'en sortir, d'être ailleurs le chef
de l'Église. De même, un pape, quelle que soit son intelligence du monde
moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir
temporel. Il y a là un héritage inaliénable, dont il a la défense; et
c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion
possible. Aussi Léon XIII a-t-il gardé le titre de Maître du domaine
temporel de l'Église, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous
les membres du Sacré Collège, lors de leur élection, il avait, dans son
serment, juré de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un
siècle encore garde Rome capitale, et pendant un siècle les papes qui se
succéderont, ne cesseront de protester violemment, en réclamant leur
royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait
sûrement basée sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas
dit, lorsque des bruits de réconciliation couraient, que le pape régnant
mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cité
Léonine, avec la neutralisation d'une route allant à la mer? Rien du
tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver à tout
avoir. Tandis que la cité Léonine, ce coin de ville si étroit, c'est
déjà un peu de terre royale; et il n'y a plus qu'à reconquérir le reste,
Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais
l'Église n'a désespéré, même aux jours où, battue, dépouillée, elle
semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses
du Christ, car elle croit à son avenir illimité, elle se dit
indestructible, éternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa
tête, et elle espère bien ravoir bientôt le champ où se trouve ce
caillou, l'empire où se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener à bien
le recouvrement de l'héritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt
autres papes. Les siècles ne comptent plus. C'était ce qui faisait qu'un
vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes
colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que
des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand même
continuées et terminées.

Et Pierre se vit imbécile, avec son rêve d'un pape purement spirituel,
en face de cette vieille cité de gloire et de domination, obstinée dans
sa pourpre. Cela lui sembla si différent, si déplacé, qu'il en éprouva
une sorte de désespoir honteux. Le nouveau pape évangélique que serait
un pape purement spirituel, régnant sur les âmes seules, ne pouvait
certainement pas tomber sous le sens d'un prélat romain. L'horreur de
cela, la répugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au
souvenir de cette cour papale, figée dans les rites, dans l'orgueil et
dans l'autorité. Ah! comme ils devaient être pleins d'étonnement et de
mépris, devant cette singulière imagination du Nord, un pape sans terres
et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur
esprit, pure autorité morale, enfermé au fond du temple, ne gouvernant
le monde que de son geste de bénédiction, par la bonté et l'amour! Ce
n'était là qu'une invention gothique, embrumée de brouillards, pour ce
clergé latin, prêtres de la lumière et de la magnificence, pieux certes,
superstitieux même, mais laissant Dieu bien abrité dans le tabernacle,
afin de gouverner en son nom, au mieux des intérêts du ciel, rusant dès
lors en simples politiques, vivant d'expédients au milieu de la bataille
des appétits humains, marchant d'un pas discret de diplomates à la
victoire terrestre et définitive du Christ, qui devait trôner un jour
sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un
prélat français, pour un monseigneur Bergerot, ce saint évêque du
renoncement et de la charité, lorsqu'il tombait dans ce monde du
Vatican! quelle difficulté de voir clair d'abord, de se mettre au point,
et quelle douleur ensuite à ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie,
ces internationaux toujours penchés sur la carte des deux mondes,
enfoncés dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des
journées et des journées étaient nécessaires, il fallait vivre à Rome,
et lui-même ne venait de comprendre qu'après un mois de séjour, sous la
crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique
ville dormant au soleil son lourd sommeil, rêvant son rêve d'éternité.

Mais il avait abaissé son regard vers la place, en bas, devant la
basilique, et il aperçut le flot de monde, les quarante mille fidèles
qui sortaient, pareils à une irruption d'insectes, un fourmillement noir
sur le pavé blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommençait: _Evviva
il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout
à l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse
de pierre lui avait paru frémir de ce cri frénétique, poussé sous ses
voûtes. Et, maintenant, monté jusque dans la nue, il croyait le
retrouver là-haut, à travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui,
en vibrait encore, n'était-ce pas comme sous une dernière poussée de
sève, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui
l'avait autrefois voulu si démesuré, tel que le roi des temples, et qui
tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, à l'heure
où la mort commençait pour ses nefs trop vastes et désertées? La foule
sortait toujours, la place en était pleine, et une affreuse tristesse
lui serra le cœur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier
espoir. La veille encore, après la réception du pèlerinage, dans la
salle des Béatifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la
nécessité de l'argent qui cloue le pape à la terre, pour ne voir que le
vieillard débile, tout âme, resplendissant comme le symbole de
l'autorité morale. Mais c'en était fait à présent de sa foi en ce
pasteur de l'Évangile, dégagé des biens terrestres, roi du seul royaume
des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur
servage à Léon XIII, qui était en outre le prisonnier de la tradition,
l'éternel roi de Rome, cloué à ce sol, ne pouvant quitter la ville ni
renoncer au pouvoir temporel. Au bout étaient fatalement la mort sur
place, le dôme de Saint-Pierre s'écroulant ainsi que s'était écroulé le
temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses
ruines, pendant que le schisme éclatait ailleurs, une foi nouvelle pour
les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit
son rêve détruit, son livre emporté, dans le cri qui s'élargissait,
comme s'il eût volé aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il
papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et,
sous lui, il crut sentir déjà le géant de marbre et d'or osciller, dans
l'ébranlement des vieilles sociétés pourries.

Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'émotion encore de
rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette étendue
ensoleillée, vaste à y loger une ville. Le prélat accompagnait les deux
dames françaises, la mère et la fille, si heureuses, si amusées, à qui
sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dôme. Mais, dès
qu'il reconnut le jeune prêtre, il l'aborda.

--Eh bien! mon cher fils, êtes-vous content? Avez-vous été impressionné,
édifié?

De ses yeux d'enquête, il le fouillait jusqu'à l'âme, il constatait où
en était l'expérience. Puis, satisfait, il se mit à rire doucement.

--Oui, oui, je vois... Allons, vous êtes tout de même un garçon
raisonnable. Je commence à croire que votre malheureuse affaire, ici,
finira très bien.



VIII


Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait
pris l'habitude de passer des heures dans l'étroit jardin abandonné, que
terminait autrefois une sorte de loggia à portique, d'où l'on descendait
au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'était là un coin de
solitude délicieuse, qui sentait bon les oranges mûres, des orangers
centenaires dont les lignes symétriques indiquaient seules le dessin
primitif des allées, disparues sous les herbes folles. Et il y
retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis poussés dans
l'ancien bassin central, que des éboulis de terre avaient comblé.

Par ces matinées d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si
pénétrant, on y goûtait une infinie douceur de vivre. Mais le prêtre y
apportait sa rêverie du Nord, le souci de la souffrance, son âme de
continuelle fraternité apitoyée, qui lui rendait plus douce la caresse
du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir
contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renversée, à
l'ombre d'un laurier énorme, dont l'ombre était noire, d'une fraîcheur
balsamique. Et, à côté de lui, dans l'antique sarcophage verdi, où des
faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait
du masque tragique, scellé au mur, mettait la continuelle musique de sa
note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une
correspondance du bon abbé Rose, qui le tenait au courant de son œuvre,
les misérables du Paris sombre, déjà glacé par les brouillards, noyé
sous la boue. Ah! ces misères du pays froid, les mères et les petits qui
allaient bientôt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes
que les grandes gelées jetteraient au chômage, toute cette agonie sous
la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfumé d'un
goût de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, où,
l'hiver même, il faisait bon dormir dehors, à l'abri du vent, sur les
dalles tièdes!

Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de
colonne, qui servait de banc. Elle eut un léger cri de surprise, elle
resta un instant gênée, car elle tenait justement à la main le livre du
prêtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une première fois, sans
bien la comprendre. Et elle se hâta ensuite de le retenir, voulut qu'il
prît place à côté d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son
air de tranquille raison, qu'elle était descendue là, pour être seule et
s'appliquer à sa lecture, ainsi qu'une écolière ignorante. Ils causèrent
en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle évitât de
parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la
rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui eût élargi le cœur,
jusqu'à la faire se préoccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde.
Jamais encore elle n'avait songé à ces choses, dans son orgueil
patricien qui regardait la hiérarchie ainsi qu'une loi divine, les
heureux en haut, les misérables en bas, sans aucun changement possible;
et, devant certaines pages du livre, quels étonnements elle gardait,
quelle peine elle éprouvait à s'initier! Quoi? s'intéresser au bas
peuple, croire qu'il avait la même âme, les mêmes chagrins, vouloir
travailler à sa joie comme à celle d'un frère! Elle s'y efforçait
pourtant, sans trop réussir, avec une sourde crainte de commettre un
péché, car le mieux est de ne rien changer à l'ordre social établi par
Dieu, consacré par l'Église. Certes, elle était charitable, elle
donnait les petites aumônes accoutumées; mais elle ne donnait pas son
cœur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie véritable, née
et grandie dans l'atavisme d'une race différente, faite pour avoir, en
haut du ciel, des trônes au-dessus de la plèbe des élus.

Et, d'autres matins, ils se retrouvèrent à l'ombre du laurier, près de
la fontaine chantante; et Pierre, inoccupé, las d'attendre une solution
qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa
fraternité libératrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante
d'un jeune amour. Une idée continuait à l'enflammer, celle qu'il
catéchisait l'Italie elle-même, la reine de beauté assoupie encore dans
son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle
s'éveillait aux temps nouveaux, avec une âme élargie, pleine de pitié
pour les choses et pour les êtres. Il lui lut les lettres du bon abbé
Rose, il la fit frémir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes
villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque
d'elle entière émanait le bonheur d'aimer et d'être aimé, pourquoi donc
ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour était l'unique
salut de l'humanité souffrante, tombée par la haine en danger de mort?
Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire à la
démocratie, à la refonte fraternelle de la société, mais chez les autres
peuples, pas à Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, dès
qu'il évoquait ce qu'il restait du Transtévère fraternisant avec ce
qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'était depuis trop
longtemps ainsi, il ne fallait rien changer à ces choses. Et, en somme,
l'élève ne faisait guère de progrès, elle n'était réellement touchée que
par la passion d'aimer qui brûlait si intense chez ce prêtre, et qu'il
avait chastement détournée de la créature, pour la reporter sur la
création entière. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleillés, un
lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimèrent réellement
d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dévorait tous
les deux.

Puis, un jour, Benedetta, le coude appuyé au sarcophage, parla de Dario,
dont elle avait évité de prononcer le nom jusque-là. Ah! le pauvre ami,
comme il s'était montré discret et repentant, après son coup de brutale
démence! D'abord, pour cacher sa gêne, il s'en était allé passer trois
jours à Naples, où l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux
bouquets de roses blanches, tombée follement amoureuse de lui, avait
couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il évitait de se
retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait guère que le lundi soir,
l'air soumis, implorant des yeux son pardon.

--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontré dans l'escalier, je lui ai
donné la main, et il a compris que je n'étais plus fâchée, il a été bien
heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas être longtemps sévère. Et
puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme,
s'il s'amusait trop, pour s'étourdir. Il faut qu'il sache bien que je
l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est à moi, à moi
seule! Il serait là, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un
mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal!

Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procès
en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrêter, devant des
obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient.

Et Pierre fut très ému de ces larmes, si rares chez elle. Parfois,
elle-même avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas
pleurer. Mais son cœur se fondait, elle resta un instant comme
anéantie, accoudée au sarcophage moussu, à demi rongé par l'eau, tandis
que le filet clair, tombé de la bouche béante du masque tragique,
continuait sa note perlée de flûte. L'idée brusque de la mort s'était
dressée devant le prêtre, à la voir, si jeune, si éclatante de beauté,
défaillir au bord de ce marbre, où les faunes qui s'y ruaient parmi des
femmes, en une bacchanale frénétique, disaient la toute-puissance de
l'amour, dont les anciens se plaisaient à sculpter le symbole sur les
tombes, pour affirmer l'éternité de la vie. Et un petit souffle de vent
chaud passa dans la solitude ensoleillée et silencieuse du jardin,
apportant l'odeur pénétrante des orangers et des buis.

--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.

--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante déjà. Je ne suis
qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le
comprends bien que lorsque je souffre... Tout de même, n'est-ce pas? je
fais des progrès. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient
donc mes frères, et qu'elles soient mes sœurs, toutes celles qui ont
des peines comme moi!

D'ordinaire, Benedetta remontait la première à son appartement, et
Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le léger
parfum de femme qu'elle laissait. Il rêvait confusément à des choses
douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres
êtres que brûlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence
s'était élargi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de
ruine, avec sa cour voisine, semée d'herbe, entourée de son portique
mort, où moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le
torse tronqué d'une Vénus; et, de loin en loin, ce silence de tombe
n'était troublé que par le grondement brusque d'un carrosse de prélat,
en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans
la cour déserte, à grand bruit de roues.

Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il
n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que
paraître, le cardinal Sarno venait de partir. Et, près de la cheminée, à
sa place habituelle, donna Serafina elle-même se tenait comme à l'écart,
les yeux fixés sur la place inoccupée de l'avocat Morano, qui
s'entêtait à ne point reparaître. Devant le canapé, où Benedetta et
Celia se trouvaient assises, Dario, l'abbé Pierre et Narcisse Habert
étaient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse
s'amusait à plaisanter le jeune prince, qu'il prétendait avoir rencontré
en compagnie d'une très belle fille.

--Mais, mon cher, ne vous défendez pas, car elle est vraiment superbe...
Elle marchait à côté de vous, et vous vous êtes engagés dans une ruelle
déserte, le Borgo Angelico je crois, où je ne vous ai pas suivis, par
discrétion.

Dario souriait, l'air très à l'aise, en homme heureux, incapable de
renier son goût passionné de la beauté.

--Sans doute, sans doute, c'était bien moi, je ne nie pas... Seulement,
l'affaire n'est pas celle que vous pensez.

Et, se retournant vers Benedetta, qui s'égayait, elle aussi, sans aucune
ombre d'inquiétude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux
qu'il avait pu prendre un instant:

--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouvée en larmes,
il y a près de six semaines... Oui, cette ouvrière en perles qui
sanglotait à cause du chômage, et qui s'est mise, toute rouge, à galoper
devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui
donner une pièce blanche... Pierina, tu te rappelles bien?

--Pierina, parfaitement!

--Alors, imaginez-vous, je l'ai déjà, depuis ce jour, rencontrée quatre
ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si
extraordinairement belle, que je m'arrête et que je cause... L'autre
jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas
encore trouvé d'ouvrage, elle s'est remise à pleurer; et, ma foi, pour
la consoler un peu, je l'ai embrassée... Ah! elle en est restée saisie,
et heureuse, si heureuse!

Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la première, se
calma. Elle dit d'une voix très grave:

--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas être méchant.

Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau
Benedetta, avec un hochement gai de la tête, pour dire que, s'il était
aimé, lui n'aimait pas. Une perlière, une fille du bas peuple, ah! non!
Elle pouvait être une Vénus, elle n'était pas une maîtresse possible. Et
il s'amusa beaucoup lui-même de l'aventure romanesque, que Narcisse
arrangeait, en un sonnet à la mode ancienne: la belle perlière tombant
amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui
lui a donné un écu, touché de son infortune; la belle perlière, dès
lors, le cœur bouleversé de le trouver aussi charitable que beau, ne
rêvant plus que de lui, le suivant partout, attachée à ses pas par un
lien de flamme; et la belle perlière, enfin, qui a refusé l'écu,
demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumône que le jeune
prince daigne un soir lui faire de son cœur. Benedetta se plut beaucoup
à ce jeu. Mais Celia, avec sa face angélique, son air de petite fille
qui aurait dû tout ignorer, restait très sérieuse, répétait tristement:

--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir.

Alors, la contessina finit par s'apitoyer à son tour.

--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!

--Oh! s'écria le prince, une misère à ne pas croire! Le jour où elle m'a
mené là-bas, aux Prés du Château, j'en suis resté suffoqué. C'est une
horreur, une horreur étonnante!

--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller
les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tardé
jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abbé Froment, vous étiez très
désireux, pour vos études, de nous accompagner et de voir ainsi de près
la classe pauvre à Rome.

Elle avait levé les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant.
Il fut très attendri que cette pensée de charité lui revînt; car il
sentit, au léger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer
ainsi une élève docile, faisant des progrès dans l'amour des humbles et
des misérables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat
l'avait repris.

--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'après y avoir vu le peuple qui
souffre, sans travail et sans pain. La maladie est là, pour toutes les
nations, et le salut ne peut venir que par la guérison de la misère.
Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.

--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite,
vous viendrez avec nous aux Prés du Château... Dario nous conduira.

Celui-ci, qui avait écouté le prêtre d'un air stupéfait, sans bien
comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se récria, plein de
détresse.

--Non, non! cousine, promène là-bas monsieur l'abbé, si cela t'amuse...
Moi, j'y suis allé, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai
failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac à l'envers... Non,
non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations
pareilles!

A ce moment, une voix mécontente s'éleva du coin de la cheminée. Donna
Serafina sortait de son long silence.

--Il a raison, Dario! Envoie ton aumône, ma chère, et j'y joindrai
volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles
à voir, où tu peux conduire monsieur l'abbé... Tu vas, en vérité, lui
faire emporter là un beau souvenir de notre ville!

L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon
montrer ses plaies aux étrangers qui viennent, amenés peut-être par des
curiosités hostiles? Il fallait être toujours en beauté, ne montrer Rome
que dans l'apparat de sa gloire.

Mais Narcisse s'était emparé de Pierre.

--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette
promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier
qu'on a bâti aux Prés du Château. Il est typique, il résume tous les
autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en réponds, car
rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est
extraordinaire, extraordinaire!

Puis, s'adressant à Benedetta:

--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez
là-bas, l'abbé et moi, parce que je tiens à le mettre d'abord au
courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous?

Avant de répondre, la contessina, qui s'était tournée vers sa tante, lui
tint tête, respectueusement.

--Allez, ma tante, monsieur l'abbé a dû rencontrer assez de mendiants
dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'après ce qu'il
raconte dans son livre, il n'en verra pas plus à Rome qu'il n'en a vu à
Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la même.

Puis, elle s'attaqua à Dario, très douce, l'air raisonnable.

--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me
conduisant là-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du
ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs,
et ça nous fera une très jolie promenade... Il y a si longtemps que nous
ne sommes sortis ensemble!

Certainement, c'était là ce qui la ravissait, d'avoir ce prétexte pour
l'emmener, pour se réconcilier tout à fait avec lui. Il sentit cela, il
ne put se dérober, et il affecta de plaisanter.

--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant
de la semaine. Une partie de plaisir comme ça, vois-tu, c'est à gâter
pour huit jours le bonheur de vivre!

Il frémissait de révolte à l'avance, les rires recommencèrent; et,
malgré la muette désapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut
définitivement fixé au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta
vivement de ne pouvoir en être. Mais elle, avec sa candeur fermée de lis
en bouton, ne s'intéressait qu'à la Pierina. Aussi, dans l'antichambre,
se pencha-t-elle à l'oreille de son amie.

--Cette beauté, regarde-la bien, ma chère, pour me dire si elle est
belle, très belle, plus belle que toutes.

Le lendemain, à neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse près du
Château Saint-Ange, il s'étonna de le voir retombé dans son enthousiasme
d'art, langoureux et pâmé. D'abord, il ne fut plus du tout question des
quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financière qu'ils
avaient provoquée. Le jeune homme raconta qu'il s'était levé avec le
soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thérèse du Bernin.
Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le
cœur gros de larmes, comme de la privation d'une maîtresse très aimée.
Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, différemment, à cause de
l'éclairage: le matin, de tout un élan mystique de son âme, sous la
lumière d'aube qui l'habillait de blancheur; l'après-midi, de toute la
passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil
couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle.

--Ah! mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah!
mon ami, vous n'avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce
matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre
languissamment les yeux, encore pâmée d'avoir été possédée par Jésus...
Ah! c'est à mourir!

Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de
garçon pratique, très d'aplomb dans la vie:

--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prés du
Château, dont vous apercevez les constructions là-bas, en face de nous;
et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh!
l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la
spéculation qui sont beaux comme l'œuvre monstrueuse et belle de
quelque génie détraqué... J'ai été mis au courant par des parents à moi,
qui ont joué ici, et qui, ma foi! ont gagné des sommes considérables.

Alors, avec une clarté et une précision d'homme de finances, employant
les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta
l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conquête de Rome, lorsque
l'Italie entière délirait d'enthousiasme, à l'idée de posséder enfin la
capitale tant désirée, l'antique et glorieuse ville, l'éternelle qui
avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion
bien légitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitué de
la veille, ayant hâte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre
possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un
grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer
des ordures qui la déshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle
saleté immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrettée des
artistes: pas même de latrines, la voie publique servant à tous les
besoins, les ruines augustes transformées en dépotoirs, les abords des
vieux palais princiers souillés d'excréments, un lit d'épluchures, de
détritus, de matières en décomposition montant de partout, changeant les
rues en égouts empoisonnés, d'où soufflaient de continuelles épidémies.
La nécessité de vastes travaux d'édilité s'imposait, c'était une
véritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assurée et plus
large, de même qu'il était juste de songer à bâtir de nouvelles maisons
pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le
fait s'était passé à Berlin, après la constitution de l'empire
d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accroître en coup de
foudre, par centaines de mille âmes. Rome, certainement, allait elle
aussi doubler, tripler, quintupler, attirant à elle les forces vives des
provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil
s'en mêla, il fallait montrer au gouvernement déchu du Vatican ce dont
l'Italie était capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle
Rome, la troisième Rome, qui dépasserait les deux autres, l'impériale et
la papale, par la magnificence de ses voies et le flot débordant de ses
foules.

Les premières années, cependant, le mouvement des constructions garda
quelque prudence. On fut assez sage pour ne bâtir qu'au fur et à mesure
des besoins. D'un bond, la population avait doublé, était montée de deux
cent mille à quatre cent mille habitants: tout le petit monde des
employés, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques,
toute la cohue qui vit de l'État ou espère en vivre, sans compter les
oisifs, les jouisseurs, qu'une cour traîne après elle. Ce fut là une
première cause de griserie, personne ne douta que cette marche
ascensionnelle ne continuât, ne se précipitât même. Dès lors, la cité de
la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux
besoins du lendemain, en élargissant Rome hors de Rome, dans tous les
antiques faubourgs déserts. On parlait aussi du Paris du second empire,
si agrandi, changé en une ville de lumière et de santé. Mais, aux bords
du Tibre, le malheur fut, à la première heure, qu'il n'y eut pas un plan
général, pas plus qu'un homme de regard clair, maître souverain de la
situation, s'appuyant sur des Sociétés financières puissantes. Et ce que
l'orgueil avait commencé, cette ambition de surpasser en éclat la Rome
des Césars et des Papes, cette volonté de refaire de la Cité éternelle,
prédestinée, le centre et la reine de la terre, la spéculation l'acheva,
un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces tempêtes qui
naissent, font rage, détruisent et emportent tout, sans que rien les
annonce ni les arrête. Brusquement, le bruit courut que des terrains,
achetés cinq francs le mètre, se revendaient cent francs; et la fièvre
s'alluma, la fièvre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de
spéculateurs, venu de la haute Italie, s'était abattu sur Rome, la plus
noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres,
affamés, la curée des appétits commença, dans ce Midi voluptueux, où la
vie est si douce; de sorte que les délices du climat, elles-mêmes
corruptrices, activèrent la décomposition morale. Puis, il n'y avait
vraiment qu'à se baisser, les écus d'abord se ramassèrent à la pelle,
parmi les décombres des premiers quartiers qu'on éventra. Les gens
adroits, qui, flairant le tracé des voies nouvelles, s'étaient rendus
acquéreurs des immeubles menacés d'expropriation, décuplèrent leurs
fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la
ville entière, de proche en proche; les habitants à leur tour furent
emportés, toutes les classes entrèrent en folie, les princes, les
bourgeois, les petits propriétaires, jusqu'aux boutiquiers, les
boulangers, les épiciers, les cordonniers; à ce point qu'on cita plus
tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions.
Et ce n'était plus que le jeu exaspéré, un jeu formidable dont la fièvre
avait remplacé le petit train réglementé du loto papal, un jeu à coups
de millions où les terrains et les bâtisses devenaient fictifs, de
simples prétextes à des opérations de Bourse. Le vieil orgueil atavique
qui avait rêvé de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi
jusqu'à la démence, sous cette fièvre chaude de la spéculation, achetant
des terrains, bâtissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans
arrêt, de même qu'on lance des actions, tant que les presses veulent
bien en imprimer.

Certainement, jamais ville en évolution n'a donné pareil spectacle.
Aujourd'hui, lorsqu'on tâche de comprendre, on reste confondu. Le
chiffre de la population avait dépassé quatre cent mille, et il semblait
rester stationnaire; mais cela n'empêchait pas la végétation des
quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple
futur bâtissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en
arrivait-on à ne pas attendre les habitants, à préparer ainsi des
milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-être?
La seule excuse était de s'être dit, d'avoir posé à l'avance, comme une
vérité indiscutable, que la troisième Rome, la capitale triomphante de
l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'âmes. Elles n'étaient
pas venues, mais elles allaient venir sûrement: aucun patriote n'en
pouvait douter, sans crime de lèse-patrie. Et on bâtissait, on
bâtissait, on bâtissait sans relâche, pour les cinq cent mille citoyens
en route. On ne s'inquiétait même plus du jour de leur arrivée, il
suffisait que l'on comptât sur eux. Encore, dans Rome, les Sociétés qui
s'étaient formées pour la construction des grandes voies, au travers des
vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles,
réalisaient de gros bénéfices. Seulement, à mesure que la folie
croissait, pour satisfaire à la fringale du lucre, d'autres Sociétés se
créèrent, dans le but d'élever, hors de Rome, des quartiers encore, des
quartiers toujours, de véritables petites villes, dont on n'avait nul
besoin. A la porte Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, des faubourgs
poussèrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa
Ludovisi, de la porte Salaria à la porte Pia, jusqu'à Sainte-Agnès, une
ébauche de ville fut commencée. Enfin, aux Prés du Château, ce fut toute
une cité qu'on voulut d'un coup faire naître du sol, avec son église,
son école, son marché. Et il ne s'agissait pas de petites maisons
ouvrières, de logements modestes pour le menu peuple et les employés, il
s'agissait de bâtisses colossales, de vrais palais à trois et quatre
étages, développant des façades uniformes et démesurées, qui faisaient
de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que
des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres,
pourraient seules peupler. Ce sont là les monstrueux produits de
l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leçon amère,
lorsque Rome, aujourd'hui ruinée, se voit déshonorée en outre, par cette
laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inachevées pour
la plupart, dont les décombres déjà sèment les rues pleines d'herbe!

L'effondrement fatal, le désastre fut effroyable. Narcisse en donnait
les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre
comprit. De nombreuses Sociétés financières avaient naturellement poussé
dans ce terreau de la spéculation, l'Immobilière, la Società edilizia,
la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient
construire, bâtissaient des maisons énormes, des rues entières, pour les
revendre. Mais elles jouaient également sur les terrains, les cédaient à
de gros bénéfices aux petits spéculateurs qui s'improvisaient de toutes
parts, rêvant des bénéfices à leur tour, dans la hausse continue et
factice que déterminait la fièvre croissante de l'agio. Le pis était que
ces bourgeois, ces boutiquiers sans expérience, sans argent,
s'affolaient jusqu'à faire construire eux aussi, en empruntant aux
banques, en se retournant vers les Sociétés qui leur avaient vendu les
terrains, pour obtenir d'elles l'argent nécessaire à l'achèvement des
constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Sociétés se
trouvaient un jour forcées de reprendre les terrains et les
constructions, même inachevées, ce qui amenait entre leurs mains un
engorgement formidable, dont elles devaient périr. Si le million
d'habitants était venu occuper les logements qu'on lui préparait, dans
un rêve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu être
incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus
florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'entêtaient à
ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et,
alors, la crise éclata en coup de foudre, avec une violence sans
pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bâties par les
Sociétés étaient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant
lesquels reculait la foule des rentiers moyens, désireux de placer leur
argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient
vu trop grand, une série de palais magnifiques, destinés à écraser ceux
des autres âges, et qui allaient rester mornes et déserts, comme un des
témoignages les plus inouïs de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra
donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se
substituer à ceux des Sociétés. Ensuite, ailleurs, à Paris, à Berlin,
les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux
nationaux, avec l'argent de l'épargne. Au contraire, à Rome, tout s'est
bâti avec du crédit, des lettres de change à trois mois, et surtout avec
de l'argent étranger. On estime à près d'un milliard l'énorme somme
engloutie, dont les quatre cinquièmes étaient de l'argent français. Cela
se faisait simplement de banquiers à banquiers, les banquiers français
prêtant à trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui
de leur côté prêtaient aux spéculateurs, aux constructeurs de Rome, à
six, sept et même huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le désastre,
lorsque la France, que fâchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne,
retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux
se produisit, vidant les banques italiennes; et les Sociétés foncières,
toutes celles qui spéculaient sur les terrains et les constructions,
forcées de rembourser à leur tour, durent s'adresser aux Sociétés
d'émission, celles qui avaient la faculté d'émettre du papier. En même
temps, elles intimidèrent l'État, elles le menacèrent d'arrêter les
travaux et de mettre sur le pavé de Rome quarante mille ouvriers sans
ouvrage, s'il n'obligeait pas les Sociétés d'émission à leur prêter les
cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'État
finit par faire, épouvanté à l'idée d'une faillite générale.
Naturellement, aux échéances, les cinq ou six millions ne purent être
rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte
que l'écroulement commença, se précipita, des décombres sur des
décombres: les petits spéculateurs tombèrent sur les constructeurs,
ceux-ci sur les Sociétés foncières, celles-ci sur les Sociétés
d'émission, qui tombèrent sur le crédit public, ruinant la nation. Voilà
comment une crise simplement édilitaire devint un effroyable désastre
financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard
inutilement englouti, Rome enlaidie, encombrée de jeunes ruines
honteuses, les logements béants et vides, pour les cinq ou six cent
mille habitants rêvés, qu'on attend toujours.

D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'État lui-même voyait
colossal. Il s'agissait de créer de toutes pièces une Italie
triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unité
et de grandeur, que d'autres nations ont mis des siècles à faire
solidement. Aussi était-ce une activité fébrile, des dépenses
prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des
travaux publics démesurés dans toutes les villes. On improvisait, on
organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec
l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dévorait les
millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse
grandissants, qu'à coups d'émissions, les emprunts se succédaient
d'année en année. Rien qu'à Rome, la construction du Ministère de la
Guerre coûtait dix millions, celle du Ministère des Finances quinze, et
l'on dépensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et
l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux
de défense, autour de la ville. C'était encore et toujours la flambée
d'orgueil fatal, la sève de cette terre qui ne peut s'épanouir qu'en
projets trop vastes, la volonté d'éblouir le monde et de le conquérir,
dès qu'on a posé le pied au Capitole, même dans la poussière accumulée
de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont écroulés les uns sur les
autres.

--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les
histoires qui circulent, qu'on se raconte à l'oreille, si je vous citais
certains faits, vous seriez stupéfait, épouvanté, du degré de démence où
cette ville entière, si raisonnable au fond, si indolente et si égoïste,
a pu monter, sous la terrible fièvre contagieuse de la passion du jeu.
Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruinés seuls,
car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laissé
crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries
de chefs-d'œuvre, qu'elle devait à la munificence des papes. Ces
colossales richesses, qu'il avait fallu des siècles de népotisme pour
entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en
dix ans à peine, au feu niveleur de l'agio moderne.

Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait à un prêtre, il conta
une de ces histoires équivoques:

--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui
en est réduit à vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a
plus guère que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait sûrement
carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On
doit vous avoir déjà mis au courant: les vastes terrains de cette villa
cédés pour dix millions à une compagnie financière; puis, le prince
Onofrio, le père de Dario, mordu par le besoin de spéculer, rachetant
fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant bâtir; puis, la
catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il
possédait lui-même, les débris de la fortune anciennement colossale des
Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les
causes cachées, le rôle que le comte Prada, justement l'époux séparé de
cette délicieuse contessina que nous attendons, a joué là dedans. Il
était l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui
avait apporté la villa au prince, oh! une créature admirable, beaucoup
plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la
femme, à ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux
prince hésitait à donner une signature, à s'engager davantage dans une
aventure dont il avait flairé d'abord le danger. Prada y a gagné les
millions qu'il mange aujourd'hui d'une façon fort intelligente. Et quant
à la belle Flavia, devenue mûre, vous savez qu'après avoir tiré une
petite fortune du désastre, elle a renoncé galamment à son titre de
princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari
beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis
Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beauté opulente, malgré
ses cinquante ans passés... Dans tout cela, il n'y a de victime que
notre bon ami Dario, totalement ruiné, résolu à épouser sa cousine, pas
plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable
de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait déjà
accepté quelque Américaine, une héritière à millions, ainsi que tant
d'autres princes; à moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y
fussent opposés, car ces deux-là sont aussi des héros dans leur genre,
des Romains d'orgueil et d'entêtement, qui entendent garder leur sang
pur de toute alliance étrangère... Enfin, espérons que le bon Dario et
cette Benedetta exquise seront heureux ensemble.

Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il
continua plus bas:

--Moi, j'ai un parent qui a ramassé près de trois millions dans
l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'être arrivé
ici qu'après ces temps héroïques de l'agio! comme cela devait être
amusant, et quels coups à faire, pour un joueur de sang-froid!

Mais, brusquement, en levant la tête, il aperçut devant lui le quartier
neuf des Prés du Château; et sa physionomie changea, il redevint l'âme
artiste, indignée des abominations modernes dont on avait souillé la
Rome papale. Ses yeux pâlirent, sa bouche exprima l'amer dédain du
rêveur blessé dans sa passion des siècles disparus.

--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Léon X, ville de
l'éternelle puissance et de l'éternelle beauté!

Pierre, en effet, restait lui-même saisi. A cette place, autrefois,
s'étendaient en terrain plat les prairies du Château Saint-Ange, coupées
de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premières pentes du mont
Mario, vastes herbages, aimés des artistes, pour le premier plan de
riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dôme lointain de
Saint-Pierre. Et c'était, maintenant, au milieu de cette plaine
bouleversée, lépreuse et blanchâtre, une ville entière, une ville de
maisons massives, colossales, des cubes de pierres réguliers, tous
pareils, avec des rues larges, se coupant à angle droit, un immense
damier aux cases symétriques. D'un bout à l'autre, les mêmes façades se
reproduisaient, on aurait dit des séries de couvents, de casernes,
d'hôpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et
l'étonnement, l'impression extraordinaire et pénible, venait surtout de
la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilisé cette ville
en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien
de désastre avait, d'un coup de baguette, arrêté les travaux, vidé les
chantiers turbulents, laissé les bâtisses telles qu'elles étaient, à
cette minute précise, dans un morne abandon. Tous les états successifs
se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creusés
pour les fondations, restés béants et que des herbes folles avaient
envahis, jusqu'aux maisons entièrement debout, achevées et habitées. Il
y avait des maisons dont les murs sortaient à peine du sol; il y en
avait d'autres qui atteignaient le deuxième, le troisième étage, avec
leurs planchers de solives de fer à jour, leurs fenêtres ouvertes sur le
ciel; il y en avait d'autres, montées complètement, couvertes de leur
toit, telles que des carcasses livrées aux batailles des vents, toutes
semblables à des cages vides. Puis, c'étaient des maisons terminées,
mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extérieurs; et
d'autres qui étaient demeurées sans boiseries, ni aux portes ni aux
fenêtres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes,
mais clouées, telles que des couvercles de cercueil, les appartements
morts, sans une âme; et d'autres enfin habitées, quelques-unes en
partie, très peu totalement, vivantes de la plus inattendue des
populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses,
la ville de la Belle au Bois dormant, frappée d'un sommeil mortel avant
même d'avoir vécu, s'anéantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un
réveil qui paraissait ne devoir jamais venir.

A la suite de son compagnon, Pierre s'était engagé dans les larges rues
désertes, d'une immobilité et d'un silence de cimetière. Pas une
voiture, pas un piéton n'y passait. Certaines n'avaient pas même de
trottoir, l'herbe envahissait la chaussée, non pavée encore, telle qu'un
champ qui retournait à l'état de nature; et, pourtant, des becs de gaz
provisoires restaient là depuis des années, de simples tuyaux de plomb
liés à des perches. Aux deux côtés, les propriétaires avaient clos
hermétiquement les baies des rez-de-chaussée et des étages, à l'aide de
grosses planches, pour éviter d'avoir à payer l'impôt des portes et
fenêtres. D'autres maisons, commencées à peine, étaient barrées de
palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de
tous les bandits du pays. Mais, surtout, la désolation était les jeunes
ruines, de hautes bâtisses superbes, pas finies, pas crépies même,
n'ayant pu vivre encore de leur existence de géants de pierre, et qui se
lézardaient déjà de toutes parts, et qu'il avait fallu étayer avec des
complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre
sur le sol. Le cœur se serrait, comme dans une cité d'où un fléau
aurait balayé les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont
ces carcasses béantes semblaient garder les traces. Puis, à l'idée que
c'était là une naissance avortée, et non une mort, que la destruction
allait faire son œuvre, avant que les habitants rêvés, attendus en
vain, eussent apporté la vie à ces maisons mort-nées, la mélancolie
s'aggravait, on était débordé d'une infinie désespérance humaine. Et il
y avait encore l'ironie affreuse, à chaque angle, de magnifiques plaques
de marbre portant les noms des rues, des noms illustres empruntés à
l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompée, Jules César, qui
éclataient là, sur ces murs inachevés et croulants, comme une dérision,
comme un soufflet du passé donné à l'impuissance d'aujourd'hui.

Alors, Pierre fut une fois de plus frappé de cette vérité que quiconque
possède Rome est dévoré de la folie du marbre, du besoin vaniteux de
bâtir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Après les
Césars entassant leurs palais au Palatin, après les papes rebâtissant la
Rome du moyen âge et la timbrant de leurs armes, voilà que le
gouvernement italien n'avait pu devenir le maître de la ville, sans
vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus
énorme qu'elle n'avait jamais été. C'était la suggestion même du sol,
c'était le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crâne des derniers
venus, les jetait à la démence de faire de la troisième Rome la nouvelle
reine de la terre. Et de là les projets gigantesques, les quais
cyclopéens, les simples Ministères luttant avec le Colisée; et de là ces
quartiers neufs aux maisons géantes, poussées tout autour de l'antique
cité comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture
crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du
dôme de Saint-Pierre, pareille de loin à des carrières abandonnées; car
ce n'était pas aux Prés du Château seulement, c'était aussi à la porte
Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, à la villa Ludovisi, sur les
hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevés et
vides croulaient déjà, dans l'herbe des rues désertes. Cette fois, après
deux mille ans de fertilité prodigieuse, il semblait que le sol fût
enfin épuisé, que la pierre des monuments refusât d'y pousser encore. De
même que, dans de très vieux jardins fruitiers, les pruniers et les
cerisiers qu'on replante s'étiolent et meurent, les murs neufs sans
doute ne trouvaient plus à boire la vie dans cette poussière de Rome,
appauvrie par la végétation séculaire d'un si grand nombre de temples,
de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'églises. Et les
maisons modernes qu'on avait tenté d'y faire fructifier de nouveau, les
maisons inutiles et trop vastes, toutes gonflées de l'ambition
héréditaire, n'avaient pu arriver à maturité, dressant des moitiés de
façade que trouaient les fenêtres béantes, sans force pour monter
jusqu'à la toiture, restées là infécondes, telles que les broussailles
sèches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait
d'une grandeur passée si créatrice aboutissant à un pareil aveu
d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments
indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.

--On les finira bien un jour! s'écria Pierre.

Narcisse le regarda étonné.

--Pour qui donc?

Et c'était le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on
avait rêvé la venue, qu'on attendait toujours, où vivaient-ils à l'heure
présente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes reculées?
Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul espérer une telle
population, aux premiers jours de la conquête, il aurait fallu
aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle
viendrait jamais. L'expérience semblait faite, Rome restait
stationnaire, on ne prévoyait aucune des causes qui en auraient doublé
les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un
commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie
sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout
cas, des années et des années seraient indispensables. Et, alors,
comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des
locataires? Pour qui terminer les maisons restées à l'état de squelette,
s'émiettant au soleil et à la pluie? Elles demeureraient donc
indéfiniment là, les unes décharnées, ouvertes à toutes les bises, les
autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de
leur inutilité et de leur abandon? Quel terrible témoignage sous le ciel
splendide! Les nouveaux maîtres de Rome étaient mal partis, et s'ils
savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais
défaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui était là
semblait définitivement gâché et compromis, on se mettait à souhaiter un
Néron de volonté démesurée et souveraine, prenant la torche et la
pioche, et brûlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de
la beauté.

--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.

Benedetta avait fait arrêter la voiture à un carrefour des rues
désertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites
pour les amoureux, elle s'avançait au bras de Dario, tous les deux ravis
de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils étaient venus
voir.

--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis.
Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu à
pied, comme dans la campagne!

Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, à la joie présente de
promener sa cousine à son bras.

--Ma chère, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu
t'entêtes à ce caprice, qui va sûrement nous gâter la belle journée...
Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort
pour me reconnaître dans les endroits où je n'aime pas aller... Avec ça,
ce quartier est imbécile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, où
il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous
remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi
toujours, nous verrons bien.

Et les quatre promeneurs se dirigèrent vers la partie centrale du
quartier, faisant face au Tibre, où un commencement de population
s'était formé. Les propriétaires tiraient parti comme ils le pouvaient
des quelques maisons terminées, ils en louaient les logements à très bas
prix, ne se fâchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des
employés nécessiteux, des ménages sans argent s'étaient donc installés
là, payant à la longue, arrivant toujours à donner quelques sous. Mais
le pis était qu'à la suite de la démolition de l'ancien Ghetto et des
percées dont on avait aéré le Transtévère, de véritables hordes de
loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vêtements, s'étaient
abattues sur les maisons inachevées, les avaient envahies de leur
souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux,
tolérer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute
cette épouvantable misère étalée en pleine voie publique. C'était à ces
hôtes effrayants que venaient d'échoir les grands palais rêvés, les
colossales bâtisses de quatre et cinq étages, où l'on entrait par des
portes monumentales, ornées de hautes statues, où des balcons sculptés,
que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout à l'autre des
façades. Les boiseries des portes et des fenêtres manquaient, chaque
famille de misérables avait fait son choix, fermant parfois les fenêtres
avec des planches, bouchant les portes à l'aide de simples haillons,
occupant tout un étage princier, ou préférant des pièces plus étroites,
pour s'y entasser à son goût. Des linges affreux séchaient sur les
balcons sculptés, pavoisaient de leur immonde détresse ces façades
d'avortement, souffletées dans leur orgueil. Une usure rapide, des
souillures sans nom dégradaient déjà les belles constructions blanches,
les rayaient, les éclaboussaient de taches infâmes; et, par les porches
magnifiques, faits pour la royale sortie des équipages, c'était un
ruisseau d'ignominie qui débouchait, des ordures et des fientes, dont
les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chaussée sans
trottoirs.

A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas.
Il s'égarait, il s'assombrissait de plus en plus.

--J'aurais dû prendre à gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce
possible, au milieu d'un monde pareil?

Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se traînaient dans la
poussière. Ils étaient d'une extraordinaire saleté, presque nus, la
chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins.
Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles défaites,
montrant des flancs et des seins de juments surmenées. Beaucoup, toutes
droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres,
assises sur de vieilles chaises, les mains allongées sur les genoux,
restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu
d'hommes. Quelques-uns, allongés à l'écart, parmi l'herbe rousse, le nez
contre la terre, dormaient lourdement au soleil.

Mais l'odeur surtout devenait nauséabonde, une odeur de misère
malpropre, le bétail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et
cela s'aggrava des émanations d'un petit marché improvisé qu'il fallut
franchir, des fruits gâtés, des légumes cuits et aigres, des fritures de
la veille, à la graisse figée et rance, que de pauvres marchandes
vendaient par terre, au milieu de la convoitise affamée d'un troupeau
d'enfants.

--Enfin, je ne sais plus, ma chère! s'écria le prince, en s'adressant à
sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons à la
voiture.

Réellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-même, il ne
savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbécile,
que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie était faite
pour être vécue légère et aimable, sous le ciel clair. Il fallait
l'égayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses.
Et, dans son égoïsme naïf, il avait une véritable horreur du laid, du
pauvre, du souffrant, à ce point que la vue seule lui en causait un
malaise, une sorte de courbature physique et morale.

Mais Benedetta, qui frémissait comme lui, voulait être brave devant
Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intéressé, si passionnément
pitoyable, qu'elle ne céda pas, dans son effort à sympathiser avec les
humbles et les malheureux.

--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout
voir, n'est-ce pas?

--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que
toutes les promenades classiques à travers les ruines et les monuments.

--Mon cher, vous exagérez, déclara Narcisse à son tour. Seulement,
j'accorde que cela est intéressant, très intéressant... Les vieilles
femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes!

A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en
apercevant devant elle une jeune fille d'une beauté superbe.

--_O che bellezza!_

Et Dario, l'ayant reconnue, s'écria du même air ravi:

--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.

Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre
d'approcher. Ses regards s'étaient ardemment fixés sur le prince,
luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement
dévisagé la contessina, mais sans colère, avec une sorte de soumission
tendre, de bonheur résigné, à la trouver très belle, elle aussi. Et elle
était en vérité telle que le prince l'avait dépeinte, grande, solide,
avec une gorge de déesse, un vrai antique, une Junon à vingt ans, le
menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de
larges yeux de génisse, et la face éclatante, comme dorée d'un coup de
soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.

--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familière, souriante,
déjà consolée des laideurs voisines, à l'idée qu'il pouvait exister des
créatures pareilles.

--Oh! oui, madame, oui! tout de suite.

Elle courut devant eux, chaussée de souliers sans trous, vêtue d'une
vieille robe de laine marron, qu'elle avait dû laver et raccommoder
récemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un désir
de propreté, que n'avaient pas les autres; à moins que ce ne fût
simplement sa grande beauté qui rayonnât de ses pauvres vêtements et fît
d'elle une déesse.

--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de répéter la
contessina, tout en la suivant. C'est un régal, mon Dario, que cette
fille à regarder.

--Je savais bien qu'elle te plairait, répondit-il simplement, flatté de
sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin
reposer les yeux sur quelque chose d'agréable à voir.

Derrière eux venait Pierre, émerveillé également, à qui Narcisse disait
les scrupules de son goût, qui était pour le rare et le subtil.

--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain,
mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans âme, sans au-delà... Il
n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel.

Mais la Pierina s'était arrêtée, et, d'un geste, elle montra sa mère,
assise sur une caisse défoncée à demi, devant la haute porte d'un palais
inachevé. Elle avait dû être aussi fort belle, ruinée à quarante ans,
les yeux éteints de misère, la bouche déformée, aux dents noires, la
face coupée de grandes rides molles, la gorge énorme et tombante; et
elle était d'une saleté affreuse, ses cheveux grisonnants dépeignés,
envolés en mèches folles, sa jupe et sa camisole souillées, fendues,
laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses
genoux un nourrisson, son dernier-né, qui s'était endormi. Elle le
regardait, comme foudroyée, et sans courage, de l'air de la bête de
somme résignée à son sort, en mère qui avait fait des enfants et les
avait nourris sans savoir pourquoi.

--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tête, c'est le monsieur qui est
venu me donner un écu, parce qu'il t'avait rencontrée en train de
pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de
même de braves cœurs.

Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher même à les
apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait épousé un maçon, Tommaso
Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un
grand garçon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux
années en deux années, et puis celui-ci enfin, un garçon de nouveau,
qu'elle tenait sur les genoux. Très longtemps, ils avaient habité le
même logement au Transtévère, dans une vieille maison qu'on venait
d'abattre. Et il semblait qu'on eût, en même temps, abattu leur
existence; car, depuis qu'ils s'étaient réfugiés aux Prés du Château,
tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les
constructions qui avait réduit au chômage Tommaso et son fils Tito, la
fermeture récente de l'atelier de perles de cire où la Pierina gagnait
jusqu'à vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne
ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.

--Si vous préférez monter, madame et messieurs? Vous trouverez là-haut
Tommaso, avec son frère Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils
sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire...
Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort,
puisqu'il n'a rien de mieux à faire.

De la main, elle montrait, allongé dans l'herbe sèche, un grand
gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de
la Pierina. Il s'était contenté de lever la tête, inquiet de ces gens.
Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi
sa sœur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tête, mais il
ne referma pas les paupières, il les guetta.

--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent
voir.

D'autres femmes s'étaient approchées, traînant leurs pieds nus dans des
savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes à demi vêtues,
parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables
avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmêlées, que les mères
seules pouvaient les reconnaître; et c'était en plein soleil comme un
pullulement, un campement de misère, au milieu de cette rue de
majestueux désastre, bordée de palais inachevés et déjà en ruine.

Doucement, Benedetta dit à son cousin, avec une tendresse souriante:

--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as
été bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil,
puisque monsieur l'abbé et monsieur Habert m'accompagnent.

Il se mit à rire, lui aussi, et il accepta très volontiers, il alluma
une cigarette, puis se promena à petits pas, satisfait de la douceur de
l'air.

La Pierina était entrée vivement sous le vaste porche, à la haute voûte,
ornée de caissons à rosaces; mais un véritable lit de fumier, dans le
vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commencé la pose.
Ensuite, c'était le monumental escalier de pierre, à la rampe ajourée et
sculptée; et les marches se trouvaient déjà rompues, souillées d'une
telle épaisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout,
les mains avaient laissé des traces graisseuses. Toute une ignominie
sortait des murs, restés à l'état brut, dans l'attente des peintures et
des dorures qui devaient les décorer.

Au premier étage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrêta; et elle se
contenta de crier, par la baie d'une grande porte béante, sans huisserie
ni vantaux:

--Père, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir.

Puis, se tournant vers la contessina:

--Tout au fond, dans la troisième salle.

Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne
l'avait monté, courant à sa passion.

Benedetta et ses compagnons traversèrent deux salons immenses, au sol
bossué de plâtre, aux fenêtres ouvertes sur le vide. Et ils tombèrent
enfin dans un salon plus petit, où toute la famille Gozzo s'était
installée, avec les débris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur
les solives de fer laissées à nu, traînaient cinq ou six paillasses
lépreuses, mangées de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le
milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dépaillées, raccommodées
à l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consisté à boucher deux
fenêtres sur trois avec des planches, tandis que la troisième et la
porte étaient fermées par d'anciennes toiles à matelas, criblées de
taches et de trous.

Tommaso, le maçon, parut surpris, et il fut évident qu'il n'était guère
habitué à de pareilles visites de charité. Il était assis devant la
table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train
de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'était un fort
gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et
longue, d'une sérénité de sénateur romain, dans sa misère et dans son
oisiveté. La vue des deux étrangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait
fait se lever, d'un brusque mouvement de défiance. Mais il sourit, dès
qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario resté en
bas, en lui expliquant leur but charitable:

--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous êtes,
car j'ai muré une fenêtre, au palais Boccanera, du temps de mon père.

Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il répondit à Pierre
surpris qu'on n'était pas très heureux, mais qu'enfin on aurait vécu
tout de même, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par
semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le
ventre, du moment qu'il vivait à sa guise, sans fatigue. C'était
toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appelé par un voyageur pour
ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef était perdue, refusait
absolument de se déranger, à l'heure de la sieste. On ne payait plus son
logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde,
et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on était
sobre et peu difficile.

--Oh! monsieur l'abbé, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon
père, qui était maçon comme moi, a travaillé sa vie entière au Vatican;
et moi-même, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journées d'ouvrage,
c'est toujours là que je les trouve... Voyez-vous, nous avons été gâtés
par ces dix années de gros travaux, où l'on ne quittait pas les
échelles, où l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait
mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus
dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abbé, si
vous étiez venu nous voir! Pas d'impôts, tout se donnait pour rien, on
n'avait vraiment qu'à se laisser vivre.

A ce moment, un grondement s'éleva d'une des paillasses, dans l'ombre
des fenêtres bouchées, et le maçon reprit de son air lent et paisible:

--C'est mon frère Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a été avec
les républicains, en quarante-neuf, à l'âge de quatorze ans... Ça ne
fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se
mourait dans une cave, de faim et de maladie.

Les visiteurs, alors, eurent un frémissement de pitié. Ambrogio était
l'aîné de quinze ans, et, âgé de soixante ans à peine, il n'était plus
qu'une ruine, dévoré par la fièvre, traînant des jambes si diminuées,
qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que
son frère, plus maigre et turbulent, il avait exercé l'état de
menuisier. Mais, dans sa déchéance physique, il gardait une tête
extraordinaire, une face d'apôtre et de martyr, d'une expression noble
et tragique, encadrée dans un hérissement de barbe et de chevelure
blanches.

--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parlé du pape. C'est
sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf,
aurait pu nous donner la république, et nous n'en serions pas où nous en
sommes.

Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosité vague, le rêve
d'un pape républicain, faisant enfin régner la liberté et la fraternité
sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant
cette conception, lui avait fait juger la papauté indigne désormais,
incapable de travailler à la libération humaine. De sorte qu'il ne
savait plus trop au juste, partagé entre la chimère de sa jeunesse et la
rude expérience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le
coup d'une émotion violente, et il en restait à de belles paroles, à des
souhaits vastes et indéterminés.

--Ambrogio, mon frère, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le
pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours
le pape, c'est-à-dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je
voterais pour lui.

Le vieil ouvrier ne se hâta pas de répondre. Toute la prudence avisée de
la race l'avait calmé.

--Moi, Tommaso, mon frère, je voterais contre, toujours contre... Et tu
sais bien que nous aurions la majorité. C'est fini, le pape roi. Le
Borgo lui-même se révolterait... Mais ça ne veut pas dire qu'on ne doive
pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit
respectée.

Intéressé vivement, Pierre écoutait. Il se risqua à poser une question.

--Et y a-t-il beaucoup de socialistes, à Rome, parmi le peuple?

Cette fois, la réponse se fit attendre davantage encore.

--Des socialistes, monsieur l'abbé, oui, sans doute, quelques-uns, mais
bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveautés,
où vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-être... Nous,
les vieux, nous étions pour la liberté, nous ne sommes pas pour
l'incendie ni pour le massacre.

Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se
mit à geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la
contessina prenait congé, un peu incommodée par l'odeur, après avoir
averti le prêtre qu'il était préférable de remettre leur aumône à la
femme, en bas.

Déjà, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les
mains, tout en saluant ses hôtes, sans plus s'émotionner à leur sortie
qu'à leur entrée.

--Bien au revoir, et très heureux d'avoir pu vous être agréable.

Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse éclata. Il se retourna,
pour admirer encore la tête du vieil Ambrogio.

--Oh! mon cher abbé, quel chef-d'œuvre! La voilà la merveille, la voilà
la beauté! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!...
Ici, je suis certain que le piège du sexe ne m'induit pas en une
tentation malpropre. Je ne m'émeus pas pour des raisons basses... Et
puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des
yeux noyés, quel mystère parmi le hérissement de la barbe et des
cheveux! On rêve un prophète, un Dieu le Père!

En bas, Giacinta était encore assise sur la caisse à demi défoncée,
avec son nourrisson en travers des genoux; et, à quelques pas, la
Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air
d'enchantement; tandis que Tito, rasé dans l'herbe, comme une bête à
l'affût, ne les quittait toujours pas des yeux.

--Ah! madame, reprit la mère de sa voix résignée et dolente, vous avez
vu, ce n'est guère habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a
vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air, à prendre la
mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants,
à cause des trous.

Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant
sortir sur le palier, avait pris une fenêtre pour la porte, et s'était
tuée net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'était
cassé les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de
rampe. D'ailleurs, on serait resté mort là dedans, sans que personne le
sût et s'avisât d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouvé, au
fond d'une pièce perdue, couché sur le plâtre, le corps d'un vieil
homme, que la faim devait y avoir étranglé depuis près d'une semaine; et
il y serait resté sûrement, si l'odeur infecte n'avait averti les
voisins de sa présence.

--Encore si l'on avait à manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit
et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-là, ce qu'il me suce
le sang! Il se fâche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets à
pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.

Des larmes, en effet, étaient montées à ses pauvres yeux pâlis. Mais
elle fut prise d'une brusque colère, en remarquant que Tito n'avait pas
bougé de son herbe, vautré comme une bête au soleil, ce qu'elle jugeait
mal poli pour ce beau monde, qui allait sûrement lui laisser une aumône.

--Eh! Tito, fainéant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout,
quand on vient te voir?

Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un
air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intéressait, tâcha de le
faire parler, de même qu'il avait questionné le père et l'oncle,
là-haut. Il n'en tira que des réponses brèves, pleines de défiance et
d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu'à dormir.
Ce n'était pas en se fâchant qu'on changerait les choses. Le mieux était
donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant à des
socialistes, oui! peut-être, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en
connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indifférente, il ressortait
clairement que, si le père était pour le pape et l'oncle pour la
république, lui, le fils, n'était certainement pour rien. Pierre sentit
là une fin de peuple, ou plutôt le sommeil d'un peuple, dans lequel une
démocratie ne s'était pas éveillée encore.

Mais, comme le prêtre continuait, voulant savoir son âge, à quelle école
il était allé, dans quel quartier il était né, Tito, brusquement, coupa
court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourné vers sa
poitrine:

--_Io son Romano di Roma!_

En effet, cela ne répondait-il pas à tout? «Moi, je suis Romain de
Rome.» Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux
senti l'orgueil de la race, le lointain héritage de gloire, si lourd aux
épaules. Chez ce garçon dégénéré, qui savait à peine lire et écrire,
revivait la vanité souveraine des Césars. Ce meurt-de-faim connaissait
sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les
noms des grands empereurs et des grands papes lui étaient familiers. Et
pourquoi travailler alors, après avoir été les maîtres de la terre?
Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des
villes, sous le plus beau des ciels?

--_Io son Romano di Roma._

Benedetta avait glissé son aumône dans la main de la mère; et Pierre
ainsi que Narcisse, voulant s'associer à sa bonne œuvre, faisaient de
même, lorsque Dario, qui lui aussi s'était joint à sa cousine, eut une
idée gentille, désireux de ne pas oublier la Pierina, à qui il n'osait
offrir de l'argent. Il posa légèrement les doigts sur ses lèvres, il dit
avec un léger rire:

--Pour la beauté.

Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoyé, ce rire qui s'en
moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de
la belle perlière, comme dans une histoire d'amour du temps jadis.

La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tête,
elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lèvres chaudes, dans un
mouvement irraisonné, où il entrait autant de divine reconnaissance que
de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flambé de colère,
il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l'écarta du poing, en
grondant sourdement.

--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.

Il était grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flairé
l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lançaient des enfants en
larmes. Un émoi agitait le misérable quartier des grandes bâtisses
abandonnées, un cri de détresse montait des rues mortes, aux plaques de
marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner à tous. Il n'y
avait que la fuite, le cœur débordé de tristesse, devant cette
conclusion de la charité impuissante.

Lorsque Benedetta et Dario furent revenus à leur voiture, ils se
hâtèrent d'y monter, ils se serrèrent l'un contre l'autre, ravis
d'échapper à un tel cauchemar. Elle était heureuse pourtant de s'être
montrée brave devant Pierre; et elle lui serra la main en élève
attendrie, lorsque Narcisse eut déclaré qu'il gardait le prêtre, pour
l'emmener déjeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'où
l'on avait une vue si intéressante sur le Vatican.

--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu très
gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les idées noires.

Mais Pierre se montrait insatiable de détails. En chemin, il questionna
encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses
mœurs. L'instruction était presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs,
aucun commerce pour le dehors. Les hommes exerçaient les quelques
métiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les
femmes, il y avait des perlières, des brodeuses, et l'article religieux,
les médailles, les chapelets, avait de tout temps occupé un certain
nombre d'ouvriers, de même que la fabrication des bijoux locaux. Mais,
dès que la femme était mariée, mère de ces nuées d'enfants qui
poussaient à miracle, elle ne travaillait guère. En somme, c'était une
population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se
contentant de légumes, de pâtes, de basse viande de mouton, sans
révolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie
précaire, au jour le jour. Les deux seuls vices étaient le jeu et les
vins rouges et blancs des Châteaux romains, des vins de querelle et de
meurtre, qui, les soirs de fête, au sortir des cabarets, semaient les
rues d'hommes râlants, la peau trouée à coups de couteau. Les filles se
débauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage.
Cela venait de ce que la famille était restée très unie, soumise
étroitement à l'autorité absolue du père. Et les frères eux-mêmes
veillaient sur l'honnêteté des sœurs, comme ce Tito si dur à la
Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pensée de
jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la
famille. Et cela sans religion réelle, au milieu de la plus enfantine
idolâtrie, tous les cœurs allant à la Madone et aux saints, qui seuls
existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, à qui personne ne
s'avisait de songer.

Dès lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisément. Il y
avait, derrière, des siècles de paresse encouragée, de vanité flattée,
de molle existence acceptée. Quand ils n'étaient ni maçons, ni
menuisiers, ni boulangers, ils étaient domestiques, ils servaient les
prêtres, à la solde plus ou moins directe de la papauté. De là, les deux
partis tranchés: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des
garibaldiens, les plus nombreux sûrement, l'élite du Transtévère; puis,
les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'Église, de près ou
de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela
restait à l'état d'opinion dont on causait, sans que jamais l'idée
s'éveillât d'un effort à faire, d'une chance à courir. Il aurait fallu
une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant à
quelque courte démence. A quoi bon? La misère venait de tant de siècles,
le ciel était si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures
chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la
majorité certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, à ce
point qu'une révolte avait failli éclater dans la cité Léonine, lorsque
le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour
base le rétablissement du pouvoir temporel sur cette cité. Si la misère
pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait
davantage, c'était qu'il n'avait vraiment rien gagné aux travaux énormes
qui s'étaient, pendant quinze ans, exécutés chez lui. D'abord, plus de
quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du
Nord pour la plupart, qui travaillaient à bas prix, plus courageux et
plus résistants. Puis, lorsque lui-même avait eu sa part dans la
besogne, il avait mieux vécu, sans faire d'économies; de sorte que,
lorsque la crise s'était produite et qu'on avait dû rapatrier les
quarante mille ouvriers des provinces, lui s'était retrouvé comme
devant, dans une ville morte, où les ateliers chômaient, sans espoir de
se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi à son antique
indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bousculât plus,
faisant de nouveau le meilleur ménage possible avec sa vieille
maîtresse la misère, sans un sou et grand seigneur.

Pierre, surtout, était frappé des caractères différents de la misère, à
Paris et à Rome. Certes, ici, le dénuement était plus absolu, la
nourriture plus immonde, la saleté plus repoussante. Pourquoi donc ces
effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaieté réelle?
Lorsqu'il évoquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant
visités, où la neige entrait, où grelottaient des familles sans feu et
sans pain, il se sentait le cœur éperdu d'une compassion, qu'il ne
venait pas d'éprouver si vive, aux Prés du Château. Et il comprit enfin:
la misère, à Rome, était une misère qui n'avait pas froid. Ah! oui,
quelle douce et éternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel
bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bonté pour les misérables!
Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans
la caresse du vent tiède! Qu'importait même la faim, si la famille
attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleillées, au travers des
herbes sèches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de
viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainéantise
riait aux soirées d'or, la pauvreté devenait une jouissance libre, dans
cet air délicieux, où semblait suffire à la créature le bonheur de
vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port
et de Sainte-Lucie, aux rues étroites, nauséabondes, pavoisées de linges
en train de sécher, la vie entière du peuple se passait dehors. Les
femmes et les enfants qui n'étaient pas en bas, dans la rue, vivaient
sur les légers balcons de bois, suspendus à toutes les fenêtres. On y
cousait, on y chantait, on s'y débarbouillait. Mais la rue, surtout,
était la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur
culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y
peignaient elles-mêmes, une population d'affamés dont le couvert s'y
trouvait toujours mis. C'était sur de petites tables, dans des voitures,
un continuel marché de mangeailles à bas prix, des grenades et des
pastèques trop mûres, des pâtes cuites, des légumes bouillis, des
poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment
prête parmi la cohue, qui permettait de manger là, au plein air, sans
jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mères sans cesse
à gesticuler, les pères assis à la file le long des trottoirs, les
enfants lâchés en galops sans fin, cela au milieu d'une frénésie de
vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire
des insouciances! Des voix rauques éclataient en grands rires, des faces
brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la
joie d'être, sous les cheveux d'encre ébouriffés. Ah! pauvre peuple gai,
si enfant, si ignorant, dont l'unique désir se bornait aux quelques sous
nécessaires pour manger à sa faim, dans cette foire perpétuelle!
Certainement, jamais démocratie n'avait eu moins conscience d'elle-même.
Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle
leurs droits à cette vie de pauvreté insoucieuse semblaient mieux
assurés, on se demandait s'il fallait se fâcher pour eux, leur conquérir
malgré eux plus de science et de conscience, plus de bien-être et de
dignité. Une infinie tristesse, pourtant, montait au cœur de Pierre de
cette gaieté des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du
soleil. C'était bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolongée de ce
peuple, qui expliquait pourquoi cette démocratie ne s'éveillait pas plus
vite. Sans doute, à Naples, à Rome, ils souffraient de manquer de tout;
mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver,
la rancune noire d'avoir tremblé de froid, pendant que les riches se
chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses
rêveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre
chandelle qui va s'éteindre, le besoin alors de faire justice, le devoir
de la révolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour
qu'ils aient eux aussi un nid chaud, où l'existence soit possible. Ah!
la misère qui a froid, c'est l'excès de l'injustice sociale, la plus
terrible école où le pauvre apprend à connaître sa souffrance, s'en
indigne et jure de la faire cesser, quitte à faire crouler le vieux
monde!

Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de
saint François, le divin mendiant d'amour, battant les chemins,
célébrant le charme délicieux de la pauvreté. Il était sans doute un
inconscient révolutionnaire, il protestait à sa façon contre le luxe
débordant de la cour de Rome, par ce retour à l'amour des humbles, à la
simplicité de la primitive Église. Mais jamais un tel réveil de
l'innocence et de la sobriété ne se serait produit dans une contrée du
Nord, que glacent les froids de décembre. Il y fallait l'enchantement de
la nature, la frugalité d'un peuple nourri de soleil, la mendicité bénie
par les routes toujours tièdes. C'était ainsi qu'il avait dû en venir au
total oubli de soi-même. La question paraissait d'abord embarrassante:
comment un saint François avait-il pu naître jadis, l'âme si brûlante de
fraternité, communiant avec les créatures, les bêtes, les choses, sur
cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, méprisant
son bas peuple, ne faisant pas même l'aumône à son pape? Était-ce donc
que l'antique orgueil avait desséché les cœurs, ou bien était-ce que
l'expérience des très vieux peuples menait à un égoïsme final, pour que
l'Italie semblât s'être ainsi engourdi l'âme dans son catholicisme
dogmatique et pompeux, tandis que le retour à l'idéal évangélique, la
passion des humbles et des souffrants se réveillait de nos jours aux
plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privés de soleil?
C'était tout cela, et c'était surtout que saint François, lorsqu'il
avait épousé si gaiement sa dame la Pauvreté, avait pu ensuite la
promener, pieds nus, vêtue à peine, par des printemps splendides, au
travers de populations que brûlait alors un ardent besoin de compassion
et d'amour.

Tout en causant, Pierre et Narcisse étaient arrivés sur la place
Saint-Pierre, et ils s'assirent à la porte du restaurant où ils avaient
déjà déjeuné, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se
trouvaient rangées là, le long du pavé. Mais la vue était vraiment
superbe, la basilique en face, le Vatican à droite, au-dessus du
développement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait
levé les yeux, s'était remis à regarder ce Vatican qui le hantait, ce
deuxième étage aux fenêtres toujours closes, où vivait le pape, où
jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garçon commençait son
service en apportant des hors-d'œuvre, des finocchi et des anchois, le
prêtre eut un léger cri, pour attirer l'attention de Narcisse.

--Oh! voyez donc, mon ami... Là, à cette fenêtre, que l'on m'a donnée
comme étant celle du Saint-Père... Vous ne distinguez pas une figure
pâle, tout debout, immobile?

Le jeune homme se mit à rire.

--Eh bien! mais, ce doit être le Saint-Père en personne. Vous désirez
tant le voir, que votre désir l'évoque.

--Je vous assure, répéta Pierre, qu'il y a là, derrière les vitres, une
figure toute blanche qui regarde.

Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis,
brusquement:

--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous
occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il
avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans
l'effroyable crise financière dont vous venez de voir les ruines, et une
visite au quartier neuf des Prés du Château ne serait pas complète, si
cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion.

Sans perdre une bouchée, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le
patrimoine de Saint-Pierre dépassait vingt millions. Longtemps, le
cardinal Antonelli, qui spéculait et faisait généralement de bonnes
affaires, avait laissé cet argent en partie chez Rothschild, en partie
entre les mains des différents nonces, qu'il chargeait ainsi de le
faire fructifier à l'étranger. Mais, après la mort du cardinal
Antonelli, son remplaçant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux
nonces pour le placer à Rome. Ce fut alors que, dès son avènement, Léon
XIII composa, dans le but de gérer le patrimoine, une commission de
cardinaux, dont monsignor Folchi fut nommé secrétaire. Ce prélat, qui
joua pendant douze années un rôle considérable, était le fils d'un
employé de la Daterie, lequel laissa un million d'héritage, gagné dans
d'adroites opérations. Très habile lui-même, tenant de son père, il se
révéla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission,
peu à peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir complètement
à son gré, en se contentant d'approuver le rapport qu'il présentait à
chaque séance. Le patrimoine ne produisait guère qu'un million de rente,
et comme le budget des dépenses était de sept millions, il fallait en
trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc
annuellement trois millions à monsignor Folchi, qui, pendant les douze
années de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la
science de ses spéculations et de ses placements, de façon à faire face
au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers
temps, il réalisa des gains considérables, en jouant à Rome sur les
terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il
jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans
compter tout un agio mené de concert avec une banque catholique, la
Banque de Rome. Émerveillé de tant d'adresse, le pape qui, jusque-là,
avait spéculé de son côté, par l'intermédiaire d'un homme de confiance,
nommé Sterbini, le congédia et chargea monsignor Folchi de faire
travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du
Saint-Siège. Ce fut l'époque de la grande faveur du prélat, l'apogée de
sa toute-puissance. Les mauvais jours commençaient, le sol craquait
déjà, l'écroulement allait se produire en coups de foudre.
Malheureusement, une des opérations de Léon XIII était de prêter de
fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu,
engagés dans des affaires de terrains et de bâtisses, manquaient
d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que,
lorsque vint la débâcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des
chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire
désastreuse, la tentative de créer une maison de crédit à Paris, afin
d'écouler, parmi la clientèle religieuse et aristocratique, des
obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on
disait que le pape était dans l'affaire; et le pis, en effet, était
qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation
devenait d'autant plus critique, que, peu à peu, il avait mis les
millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait
à Rome, sous les fenêtres de son Vatican, brûlé sûrement de la passion
du jeu, animé peut-être aussi du sourd espoir de reconquérir par
l'argent cette ville qu'on lui avait arrachée par la force. Sa
responsabilité allait rester entière, car jamais monsignor Folchi ne
risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait
être ainsi le véritable artisan du désastre, dans son âpreté au gain,
dans son désir plus haut de donner à l'Église la toute-puissance moderne
des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prélat paya seul
les fautes communes. Il était de caractère impérieux et difficile, les
cardinaux de la commission ne l'aimaient guère, jugeant les séances
parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en maître absolu et qu'on se
réunissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire
connaître de ses opérations. Quand la catastrophe éclata, un complot fut
ourdi, les cardinaux terrifièrent le pape par les mauvais bruits qui
couraient, puis forcèrent monsignor Folchi à rendre ses comptes devant
la commission. La situation était très mauvaise, des pertes énormes ne
pouvaient plus être évitées. Et il fut disgracié, et depuis ce temps il
a vainement imploré une audience de Léon XIII, qui, durement, a toujours
refusé de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration à tous
deux, cette folie du lucre qui les avait aveuglés; mais il ne s'est
jamais plaint, très pieux, très soumis, gardant ses secrets, et
s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions
que le patrimoine de Saint-Pierre a laissés dans cette bagarre de Rome,
changée en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont
jusqu'à trente. Il est croyable que la perte a été d'une quinzaine de
millions.

Après des côtelettes aux tomates, le garçon apportait un poulet frit. Et
Narcisse conclut en disant:

--Oh! le trou est bouché maintenant, je vous ai dit les sommes
considérables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul
connaît le chiffre et règle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas
corrigé, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de
prudence, voilà tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un
prélat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent...
Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable!

Pierre avait écouté avec une surprise croissante, où s'était mêlée une
sorte de terreur et de tristesse. Ces choses étaient bien naturelles,
légitimes même; mais jamais il n'avait songé qu'elles dussent exister,
dans son rêve d'un pasteur des âmes, très loin, très haut, dégagé de
tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce père spirituel des
petits et des souffrants, avait spéculé sur des terrains, sur des
valeurs de Bourse! Il avait joué, placé des fonds chez des banquiers
juifs, pratiqué l'usure, fait suer à l'argent des intérêts, ce
successeur de l'Apôtre, ce pontife du Christ, du Jésus de l'Évangile,
l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de
millions là-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque
meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient,
sans cesse placés et déplacés pour qu'ils produisissent davantage, tels
que des œufs d'or couvés avec une tendresse passionnée d'avare! et tout
près, en bas, dans ces abominables bâtisses inachevées du quartier neuf,
tant de misère! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de
leur ordure, les mères sans lait pour leur nourrisson, les hommes
réduits à la fainéantise par le chômage, les vieux agonisant comme des
bêtes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes à rien! Ah!
Dieu de charité, Dieu d'amour, était-ce possible? Sans doute, l'Église
avait des besoins matériels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'était
une pensée de prudence et de haute politique que de lui gagner un trésor
pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais
comme cela était blessant, salissant, et comme elle descendait de sa
royauté divine pour n'être plus qu'un parti, une vaste association
internationale, organisée dans le but de conquérir et de posséder le
monde!

Et Pierre s'étonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure.
Avait-on jamais imaginé drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape
qui s'enfermait étroitement dans son palais, une prison certes, mais une
prison dont les cent fenêtres ouvraient sur l'immensité, Rome, la
Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fenêtre, à toutes
les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait
d'un coup d'œil, voyait sans cesse se dérouler à ses pieds sa ville, la
ville qu'on lui avait volée, dont il exigeait la restitution d'un cri de
plainte ininterrompu; ce pape qui, dès les premiers travaux, avait
assisté ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville
subissait, les percées nouvelles, les vieux quartiers abattus, les
terrains vendus, les bâtisses neuves s'élevant peu à peu de toutes
parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures
rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de
construction qu'il pouvait suivre de son lever à son coucher, gagné
lui-même par la passion du jeu qui montait de la cité entière, telle
qu'une fumée d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoïquement
close, se mettant à jouer sur les embellissements de son ancienne ville,
tâchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires déterminé par ce
gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant
brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait dû
souhaiter, mais qu'il n'avait pas prévue! Non, jamais, un roi détrôné
n'avait cédé à une suggestion plus singulière, pour se compromettre dans
une aventure plus tragique, qui le frappait comme un châtiment. Et ce
n'était pas un roi, c'était le délégué de Dieu, c'était Dieu lui-même,
infaillible, aux yeux de la chrétienté idolâtre!

Le dessert venait d'être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et
Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il
s'écria:

--Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle,
là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père.

Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement:

--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est
toujours là, immobile, toute blanche.

--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son
air languissant, sans qu'on sût s'il se moquait. Il est comme tout le
monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu;
d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.

Et c'était bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre,
l'envahissait d'une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé,
il s'était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car
personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait
Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité,
Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule,
pour l'avoir revue des loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et
ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière
les vitres, Pierre l'évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste
désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts
Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que
couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin où il ne restait
que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Coelius plus
reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei,
le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur
la tombe des Césars, l'Esquilin d'où se dressait le clocher mince de
Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière
éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le
Capitule qu'indiquait à peine le campanile carré du palais des
Sénateurs, le Quirinal où s'allongeait le palais du roi, d'un jaune
éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre
Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le
berceau de la papauté, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de
Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André de la
Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre
cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de
croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l'orgueil de tous
les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transformé en une
forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie
Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des Thermes de Caracalla, de
la maison de Septime-Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de
triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la
Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et
d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de façades.
Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l'abomination
du nouveau quartier inachevé des Prés du Château. L'après-midi,
lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne
comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on
a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à
l'heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont
éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts; tandis
que les usines, fermées aujourd'hui, ne sont plus que des ruines
lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d'où la fumée ne monte
plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher
de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses
abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces
bâtisses mortes également avant d'avoir vécu, où il n'y avait à cette
heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la
décomposition même des vieilles sociétés.

Mais Pierre surtout s'imaginait que Léon XIII, l'ombre toute blanche
là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa
rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui découronné, ne dressant
dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en
pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres
glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et
grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur
tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient
au Quirinal, et là il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle
de la royauté d'en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui
se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés
l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen âge et de la
Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants
soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple
jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur
fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points
négligeables, perdus dans l'étendue sans bornes; et quel abîme entre
eux, que de siècles d'histoire, que de générations qui ont lutté et
souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux
avenir! Ils se voient, ils en sont encore à l'éternelle lutte, à qui
aura le peuple dont le flot s'agite là sous leurs yeux, à qui restera le
souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître
des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions,
les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours
distinguer sa pâle figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux
vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de
désastre, il devait certainement se réjouir de l'avortement colossal du
gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l'air de
dire qu'on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et
on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles,
qu'on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu'être ravi des
embarras terribles, dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la
crise politique, la crise financière, tout un malaise national
grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour; et,
pourtant, n'avait-il pas lui-même l'âme d'un patriote, n'était-il pas un
fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition
circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie,
tout au contraire pour qu'elle redevînt la maîtresse de la terre! Une
douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand
il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome
bouleversée et inachevée, qui était l'aveu public de son impuissance.
Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n'était-il
pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa
ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fenêtre,
en proie aux démolisseurs et aux maçons? Il redevenait le maître, il
régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les
prophéties avaient assuré l'éternité et l'universelle domination.

Et l'horizon s'élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait
par delà Rome, par delà la Campagne romaine, par delà les monts de la
Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu'il
s'était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu'il
n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que
voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes
lui arrivaient de nos sociétés modernes? Parfois, des hauteurs du
Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives
devaient lui parvenir; et c'était notre civilisation scientifique, les
peuples rapprochés, l'humanité libre allant à l'avenir. Rêvait-il
lui-même de liberté, lorsque, tournant les regards vers la droite, il
devinait la mer, là-bas, au delà des tombeaux de la voie Appienne?
Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder
ailleurs la papauté des nouvelles démocraties? Puisqu'on le disait d'un
esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû
trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de
lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires
étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux
qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'entêtait dans
son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n'était-il
pas à craindre qu'une rupture un jour ne s'imposât? Et la menace d'un
vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face,
l'emplissait d'une angoisse croissante. C'était bien pour cela qu'il
s'était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa
main toutes les forces éparses de l'Église, fermant les yeux sur les
audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait,
s'efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui
contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se
trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte
formule catholique, où les siècles l'enchaînaient? L'obstination y était
fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa
force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette
autorité morale de l'au-delà, qui amenait l'humanité à ses pieds, qui
faisait s'agenouiller les pèlerinages et s'évanouir les femmes.
Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le
centre du monde catholique, ce serait n'être plus lui, chef du
catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles pensées
inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait
la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse
encore, qui s'élaborait, dans le sourd piétinement des nations en
marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de
l'horizon!

Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes,
l'ombre blanche, l'ombre immobile était tenue debout par l'orgueil, dans
la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas,
le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il
rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'était pas lui, ce serait
son successeur. L'Église, dans son indomptable énergie de vivre,
n'avait-elle pas l'éternité devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui?
Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait,
malgré tous les raisonnements humains, malgré l'apparence de la logique
des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de
l'Histoire. Ah! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n'avait
cessé de suivre les aventures équivoques, de ses yeux paternels mouillés
de larmes! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait
d'assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes
les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu'il ferait de ces quartiers
nouveaux, dont on l'avait souillée: les abattrait-il, les laisserait-il
là comme un témoignage de la démence des usurpateurs? Elle redeviendrait
la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et
d'aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu'une âme pure,
dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve
continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer,
demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une
république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait
l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui
restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de
l'État, ainsi reconstitué? Puis, ses regards s'étendaient au delà de
Rome, au delà de l'Italie, son rêve s'élargissait, s'élargissait
toujours, englobait la France républicaine, l'Espagne qui pouvait l'être
de nouveau, l'Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les
nations catholiques devenues les États-Unis d'Europe, pacifiées et
fraternisant sous sa haute présidence de Souverain Pontife. Puis, dans
le triomphe suprême, c'étaient enfin toutes les autres Églises qui
disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au
pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie
universelle.

Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu'il prêtait à Léon
XIII.

--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la
colonnade!

Il s'était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un
cigare, retombé à ses seules préoccupations d'esthétique raffinée.

--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve,
comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre...
C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie
supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me
tendre les bras, par certains beaux crépuscules... Ah! Rome, Rome
merveilleuse et délicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre
que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!

Cette fois, Pierre ne put s'empêcher d'être surpris, en se rappelant sa
voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée
retourna aux Prés du Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur,
devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de
souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de
créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne
le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans
pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du
Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les
vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut,
par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la
chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d'un coup
dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n'avait pu
supprimer une seule des douleurs de l'humanité, puisqu'elle n'arrivait
même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient
là, en bas, sous la fenêtre.



IX


Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre
qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en
compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.

--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille,
justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt
elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée
du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
beauté!

Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu
douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle
finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si
forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à
lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement,
cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne
s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le
secret de son cœur, en détournant la conversation.

--Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de
médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés
de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui
offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au
Corso, depuis quinze jours.

Celia aussitôt se passionna.

--Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté, on a nommé le petit
Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu
penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de cœur de la
Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans sa
loge, au Costanzi.

Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le
jeune prince lui avait montrée, au Pincio, une des rares demi-mondaines
dont la belle société de Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la
galante particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice
désintéressé qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle
s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses
blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des
semaines souvent, avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la
bonne compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en quête du
nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi,
qui lui avait laissé son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta
était réputée pour la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de
sa toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y
avait près d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, était en
voyage.

--Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia avec conviction,
de son air candide de vierge qui ne s'intéressait qu'aux choses de
l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la
Pierina, non! cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse
pour le regard!

D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la Pierina de nouveau;
et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle
était une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le
disait son amie.

--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses
blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me
le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire
tarde à s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui,
l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement pour ça.

Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine apportait une lampe,
Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait également debout.

--Restez, il faut que je vous parle.

Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce
de son amie, voulant savoir où en étaient les choses et si le mariage
des deux amants aurait bientôt lieu. Et elle l'embrassa éperdument.

--Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le Saint-Père le
rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je suis heureuse pour toi, comme
ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de
mon côté très contente, parce que je vois bien que mon père et ma mère
se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de
mon petit air tranquille: «Je veux Attilio, et vous me le donnerez.»
Alors, mon père a eu une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me
menaçant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi dure que
la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourné
furieusement vers ma mère, silencieuse et ennuyée, en disant: «Eh!
donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh!
ce que je suis contente, ce que je suis contente!

Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement son visage
de vierge, d'une pureté de lis, exprimait une joie innocente et céleste.
Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui
l'attendait dans le premier salon.

Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.

--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée de vous
donner... Il paraît que le bruit de votre présence à Rome se répand et
qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquiétantes. Votre
livre serait un appel ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un
schismatique ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son œuvre
à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome pour la lancer, en
déchaînant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez
toujours à voir Sa Sainteté pour plaider votre cause, on vous conseille
donc de vous faire oublier, de disparaître complètement pendant deux à
trois semaines.

Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enragé!
mais on la lui donnerait, l'idée du schisme, d'un scandale justicier et
libérateur, en le promenant ainsi d'échec en échec, comme pour user sa
patience! Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un geste de
lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement,
était sincère et affectueuse?

--Qui vous a priée de me donner ce conseil?

Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque
intuition.

--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?

Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à faire un éloge
ému du prélat. Cette fois, il consentait à la diriger dans
l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait
conféré longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement
de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de
certaines premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de la
tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue, car cette
affaire du divorce était au fond son œuvre, il y avait toujours poussé
les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait noué, au milieu de
si belles illusions, le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait
les raisons de son espérance.

--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse,
maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez
raisonnable vous aussi, ne vous révoltez pas, abandonnez-vous. Je vous
assure que vous vous en trouverez bien un jour.

La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé, il y
satisfaisait à chaque heure des curiosités plus vives, et la pensée d'y
rester deux à trois semaines encore n'avait rien pour lui déplaire. Sans
doute il sentait, dans ces continuels retards, un émiettement possible
de sa volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé, inutile.
Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien
abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père que pour affirmer plus
hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il céda.
Et, comme il s'excusait d'être un embarras au palais:

--Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde,
je m'imagine que votre présence ici va nous porter bonheur à tous,
maintenant que la chance semble tourner.

Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour de Saint-Pierre
ni du Vatican, où la vue continuelle de sa soutane devait avoir éveillé
l'attention. Il promit même de rester huit jours sans presque sortir du
palais, désireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
à Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui
régnait dans le salon, depuis que la lampe l'éclairait d'une clarté
dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit était noire dans la
rue.

--Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.

--Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement,
nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prévenir par don
Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui
dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.

Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue déserte ni du
vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, à ce moment,
dans ce salon si mollement endormi, plein désormais de la douceur d'un
rêve d'espoir, il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes,
une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine, qui, disparue
depuis qu'elle avait apporté la lampe, revenait essoufflée, effarée.

--Contessina, contessina...

Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide soudainement, comme
à l'entrée d'un vent de malheur.

--Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?

--Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue pour voir si l'on
avait allumé la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et
là, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il
est par terre, il a un coup de couteau quelque part.

Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:

--Mort!

--Non, non, blessé.

Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une voix qui
montait:

--Mort! mort!

--Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous! Il m'a fait
taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir
vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé
est là, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.

Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la
lampe, sa main droite qui tremblait apparut tachée de sang, ayant sans
doute tâté le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour
Benedetta, qu'elle se remit à gémir follement.

--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit.
Je prends la lampe, parce que tout de même il faut voir clair... Vite,
vite!

En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule, Dario
gisait sur le dallage, comme si, frappé dans la rue, il n'avait eu que
la force de faire quelques pas pour tomber là. Et il venait de
s'évanouir, très pâle, les lèvres pincées, les yeux clos. Benedetta, qui
retrouvait l'énergie de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se
lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs,
élargis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup de foudre
de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le pourquoi et le comment de
ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais désert, envahi par
la nuit. La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls
étaient souillés.

--Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après avoir baissé et
promené la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas là, il est
toujours chez le menuisier d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez
qu'il n'a pas encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer...
Monsieur l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince dans sa
chambre.

Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de bel équilibre et
de tranquille activité. Les deux autres, dans leur stupeur persistante,
l'écoutaient sans trouver un mot, lui obéissaient avec une docilité
d'enfant.

--Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez. Tenez, prenez la
lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous,
monsieur l'abbé, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous
les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!

Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux
paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel
transport, mais quel lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante
de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la
volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte,
où l'on n'entendait que l'émiettement des murs, le petit travail de
ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait
à chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
au bord des pierres luisantes, déployait une force exagérée, qui
l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers,
des vastes murailles nues, jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons.
Il fallut faire une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis,
la lente marche fut reprise.

Heureusement, l'appartement de Dario, composé de trois pièces, une
chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, à
la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils
n'avaient plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs
pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le blessé sur son
lit.

Victorine en eut un léger rire de satisfaction.

--C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez!
ici, sur cette table... Et je vous réponds bien que personne ne nous a
entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina
soit sortie et que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les
portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma jupe, pas une
goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à l'heure, je donnerai moi-même
un coup d'éponge, en bas.

Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:

--Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux pour le garder,
et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue naître,
contessina, et qui est un homme sûr.

Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui, dans cette chambre à
demi obscure, où semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar
qui était en eux, Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit,
sans trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les bras,
s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd, dans un besoin de
détendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie
sur ce visage pâle, aux yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une
respiration très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant
montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.

Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serrée, comme
pour y mettre l'angoisse de son cœur; et elle fut si heureuse de sentir
qu'il lui rendait faiblement son étreinte.

--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé, mon Dieu?

Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de Pierre. Quand il
l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte,
si personne autre n'était dans la chambra. Et il finit par murmurer:

--Personne n'a vu, personne ne sait?...

--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine,
sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enfermé
chez lui.

Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.

--Je veux que personne ne sache, c'est si bête!

--Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.

--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...

Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant d'échapper à la
question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de
suite une partie de la vérité.

--Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche, au crépuscule, et
qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentré, il m'a
planté son couteau, là, dans l'épaule.

Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en
demandant:

--Mais qui donc, qui donc, cet homme?

Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait
pas, que l'homme avait fui dans les ténèbres, sans qu'il pût le
reconnaître, elle eut un cri terrible.

--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!

Elle délirait.

--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne veut pas que nous
soyons l'un à l'autre, et il te tuera plutôt, le jour où je serai libre
de me donner à toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse...
C'est Prada, c'est Prada!

Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il protestait
loyalement.

--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant
pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce
n'est pas Prada, non, non!

Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut être convaincue.
D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante, elle sentit la main qu'elle
tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle
se glaçait. Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé,
la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui. Et il semblait
mourir.

Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.

--Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il
se meurt! le voici déjà tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!

Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de la rassurer.

--Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme tout à l'heure... Je
vous assure que je sens son cœur battre. Tenez! mettez votre main... De
grâce, ne vous affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.

Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène
extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'était jetée
sur le corps de l'homme adoré, elle le serrait d'une étreinte
frénétique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en
balbutiant des paroles de flamme.

--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donnée
à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser, lorsqu'il était temps encore
de connaître le bonheur... Oui, une idée pour la Madone, une idée que la
virginité lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on
veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait lui faire
que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si
elle m'avait trompé, si elle te prenait avant que nous eussions dormi
aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui
de ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation plutôt que de
ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres!

Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour
mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait
plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si
naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature
elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le
terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un
atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et
déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle
grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
arrachait de sa propre chair.

--Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit,
son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux.

Mais elle voulait mourir avec lui.

--Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me
coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras,
qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre
ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de
même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout,
dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la
bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras
mort!

Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de
passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes
gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord
du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la
farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine.

Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit
vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la
personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa
clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les
pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion
ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les
Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal
lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes.

Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario
que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la
déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait
rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre.
Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de
couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard
du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait
en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien
faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:

--Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le
coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs,
sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment
planté.

--Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en
part.

Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas
sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement
ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur
une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de
la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces,
lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint
embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette.

--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on
sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu,
paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et,
n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même
ma tante, enfin aucun des amis de la maison.

Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.

--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le
monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis
l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans
trop de fièvre. Je reviendrai demain matin.

Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle
s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir
du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque
après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta.
Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait
pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux,
l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce
point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina
qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel
accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se
refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble
plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du
convalescent.

Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait
monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas
au prince:

--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient
tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la
renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir.

Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il
comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il
pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:

--Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu!
est-ce assez bête?

Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que le frère lui
donnât l'avertissement de ne pas toucher à sa sœur, il souriait d'un
air d'embarras, très ennuyé, un peu honteux même d'une pareille
histoire. Et il fut évidemment soulagé, lorsque le prêtre promit de voir
la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle
devait rester chez elle.

--Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en exagérant sa
colère, comme pour se railler lui-même. Vraiment, c'est d'un autre
siècle.

Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir près
de son cher malade. Et la douce veillée continua, dans la vieille
chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'où ne montait pas un
souffle.

Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le
quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intéressait,
il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia
et la rêva bordée de palais splendides. Pendant le carnaval, des
courses y avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse,
pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que
l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée, marquis de Couré, qui habitait
le palais Saccheti, y avait fêté magnifiquement, en 1630, la naissance
du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à
Saint-Jean des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire,
la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres pavoisées des plus riches
tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tirée sur
le Tibre, représentant la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de
la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse, le Mascherone,
coula du vin. Combien ces temps étaient lointains et changés, et
aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur
triste de son abandon, large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse,
au milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil
l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate et sans
trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient alternativement
de la vive lumière à l'ombre épaisse, les palais anciens, les lourdes et
vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de
clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de fer, des étages
entiers aux volets clos, comme cloués pour ne plus laisser entrer la
clarté du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des
voûtes profondes, des cours intérieures, humides et froides, tachées de
verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des portiques
entouraient. Puis, dans les dépendances, dans les constructions basses
qui avaient fini par se grouper là, surtout du côté des ruelles dévalant
au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'étaient
installées, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces
obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une
planche, des débits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de
Genzano, et où les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue,
la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune,
n'était point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils
télégraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux
rares passants, où s'émiettait la poussière du passé, de l'arcade du
palais Farnèse à l'échappée lointaine, au delà du fleuve, sur les arbres
de l'Hôpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, dès la nuit faite,
Pierre était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée que la
rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement absolu. Pas une lumière aux
fenêtres, rien que la double file des becs de gaz, très espacés, des
lueurs affaiblies de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes
verrouillées, barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle ne sortait.
Seulement, de loin en loin, un débit de vin éclairé, des vitres dépolies
derrière lesquelles brûlait une lampe dans une immobilité complète, sans
un éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux
sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la
ruelle de droite, toutes les deux debout et figées, dans la rue morte.

D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier
tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne, n'exhalant désormais
qu'une odeur de renfermé, la fade et discrète odeur ecclésiastique. Du
côté de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours
Victor-Emmanuel est venu tout éventrer, l'opposition était violente,
entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées, éclatantes, à peine
finies, et les noires demeures, affaissées et borgnes, des ruelles
voisines. Le soir, des globes électriques étincelaient, d'une blancheur
éblouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et
des autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux. C'étaient
d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du
Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinité de traverses qui les
coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites,
que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son église,
une multitude d'églises presque semblables, très décorées, très dorées
et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de
soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait
dans le bas, derrière le palais Farnèse, l'église des Morts, où il
aimait entrer pour y rêver à cette sauvage Rome, aux pénitents qui
desservaient cette église et dont la mission était d'aller ramasser,
dans la Campagne, les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir,
il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans
sépulture, qu'on avait découverts dans un champ, à droite de la voie
Appienne.

Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le nouveau quai du
Tibre, devant l'autre façade du palais Boccanera. Il n'avait qu'à
descendre le vicolo, l'étroite ruelle, et il débouchait dans un lieu de
solitude, où les choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai
n'était pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés complètement,
c'était tout un chantier immense, encombré de gravats, de pierres de
taille, coupé de palissades à demi rompues et de baraques à outils dont
les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé,
tandis que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville, aux
deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des inondations qu'on
venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse.
Et il avait fallu surélever les anciennes berges à un tel point, que,
sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera,
avec son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux de
plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être ensevelie et de
disparaître, quand on achèverait les travaux de voirie. Rien encore
n'était nivelé, les terres rapportées restaient là telles que les
tombereaux les déchargeaient, il n'y avait partout que des fondrières,
des éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon. Seuls, des
enfants misérables venaient jouer parmi ces décombres où le palais
s'enfonçait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand
soleil, des femmes étendaient leur pauvre lessive sur les tas de
cailloux. Et, cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix
certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des
heures, à regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux
deux bouts.

Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa lumière blonde.
Quand il regardait là-bas, vers la gauche, il apercevait les toits
lointains du Transtévère, qui se découpaient, d'un gris bleu noyé de
brume, sur le ciel éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude
au delà de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de
l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant
rideau, laissant voir, à l'horizon, le profil clair du Château
Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait détacher les yeux de la berge
d'en face, car un morceau de la très vieille Rome y était demeuré
intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la
construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les
deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'était
en vérité une surprise et un charme que cette extraordinaire évocation
des anciens âges, cette berge chargée de tout un lambeau de la vieille
ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes avaient
dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières des maisons, qui
descendaient jusque dans l'eau, restaient lézardés, roussis, éclaboussés
de rouille, patinés par les étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et
quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires où le
fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction
romaine plongeant à pic; puis, des escaliers raides, disloqués, verdis,
qui montaient de la grève, des terrasses qui se superposaient, des
étages qui alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au
hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et
cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries
de bois, de ponts jetés au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on
aurait dits poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au
milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une gorge de
pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où la berge
apparaissait, dans le retrait des maisons, elle était couverte d'une
végétation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre
traînant à plis royaux. Et la misère, la saleté disparaissaient sous la
gloire du soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient en
or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les pavoisaient de
la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges.
Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule
s'élevait dans l'éblouissement de l'astre, avec le fin profil de
Saint-Onuphre, parmi les cyprès et les pins.

Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'énorme mur du
quai, et il restait là longtemps, le cœur gonflé, plein de la tristesse
des siècles morts, à regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la
grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de
cette tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des murailles
démesurées de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore,
dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se
moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais,
dès qu'il était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les maisons d'en
face ne s'y reflétaient même plus. Et quel abandon désolé, quel fleuve
de silence et de solitude! Si, après les pluies d'hiver, il roulait
furieusement parfois son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les
longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coulée
sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On pouvait demeurer là,
penché, durant la journée entière, sans voir passer une barque, une
voile qui l'animât. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits
vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de
Sicile, s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait
plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un
pêcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un
peu à sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique
péniche couverte, une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un
bateau-lavoir, mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y avait
encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le flanc crevé,
lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et
abandonnée. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines
fameuses dont elle était lasse de baigner la poussière, depuis tant de
siècles! Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux jaunes
avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris
la fatigue et le dégoût, au point d'être devenues si lourdes, si
muettes, si désertes, dans leur souhait de néant!

Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrière une
des baraques de bois qui avaient servi à serrer les outils. Elle
allongeait la tête, elle regardait fixement, depuis des heures
peut-être, la fenêtre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du
quai. Effrayée sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait
reçue, elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des
nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées, ayant
appris de quelque domestique où était la fenêtre, attendant sans se
lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul
lui faisait battre le cœur. Le prêtre s'approcha, infiniment touché de
la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante
d'adoration, dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la
chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux et très
gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était passé, s'arrangea de
manière à prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il
serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut,
farouche, méfiante, prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des
larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse,
elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: «_Grazie, grazie!_
Merci, merci!», en se sauvant à toutes jambes. Jamais il ne la revit.

Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe à
Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse, eut la surprise de rencontrer
Benedetta sortant de cette église, de si bonne heure, une toute petite
fiole d'huile à la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du
bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brûlant
devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une
absolue confiance. Elle avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en
celle-là, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était
adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones de marbre et
même d'argent. Aussi une dévotion ardente, toute sa dévotion en réalité,
brûlait-elle dans son cœur pour cette image sainte qui ne lui refusait
rien. Et elle affirma très simplement, comme une chose naturelle, hors
de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes d'huile, dont elle
frottait matin et soir la plaie de Dario, qui déterminaient une guérison
si prompte, tout à fait miraculeuse. Pierre, saisi, désolé d'une
religion si enfantine chez cette admirable créature de sagesse, de
passion et de grâce, ne se permit pas un sourire.

Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une
heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il
racontât ses journées pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses
étonnements, ses émotions, ses colères parfois, prenaient un charme
triste, au milieu du grand calme étouffé de la pièce. Mais, surtout,
quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de
tendresse pour les jardins romains, où il allait dès l'ouverture des
portes, afin d'être sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des
sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux
jaillissantes, des terrasses élargies sur des horizons sublimes.

Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent
le cœur davantage. A la villa Borghèse, le petit bois de Boulogne de
Rome, il y avait des futaies majestueuses, des allées royales, où les
voitures venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire
du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé devant la villa,
cette villa d'un luxe de marbre éblouissant, où se trouve aujourd'hui le
plus beau musée du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin
central que domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments
d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
rangés symétriquement en carré, et rien autre que cette herbe déserte,
ensoleillée et mélancolique. Au Pincio, où il retourna, il eut une
matinée exquise, il comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres
rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre
au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide, poudrée de soleil. A
la villa Albani, à la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins
parasols, d'une grâce géante et fière, les chênes verts puissants, aux
membres tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les chênes
noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le petit lac était plein
de rêve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre
en contre-bas déroulait une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin
compliqué de rosaces et d'arabesques, que la diversité des fleurs et
des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus
noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce fut, en longeant un petit mur,
de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprévu,
qu'il en emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu
complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du mont Mario et un
autre coteau boisé qui cachait la ville, que le dôme colossal dont la
masse semblait posée sur des blocs épars, blancs et roux. C'étaient les
îlots des maisons du Borgo, les constructions entassées du Vatican et de
la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa coupole
démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que,
derrière lui, au loin, fuyait une échappée bleuâtre de campagne
illimitée, très délicate.

Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des jardins moins
somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah! la villa Mattei, sur la pente du
Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses allées intimes qui
descendent bordées d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses
buis amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses
fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une égale
impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois églises,
qui s'y noient parmi la verdure, à Sainte-Sabine surtout, le berceau des
Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune,
dort dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au milieu
desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique, énorme et noueux, est
encore chargé d'oranges mûres. Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le
jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du
Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures qui se
serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule.
C'étaient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mêmes buis
taillés, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues
comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres, les pins
géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de
roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne
goûta une joie plus tendrement attristée qu'à la villa du pape Jules,
dont le portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie d'une
époque aimable et sensuelle, avec sa décoration peinte, son treillage
d'or chargé de fleurs, où passent des vols souriants de petits Amours.
Le soir enfin où il revint de la villa Farnésine, il dit qu'il en
rapportait toute l'âme morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les
peintures exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient touché,
c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à la décoration bleu
tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans génie, mais si
charmant et si romain; c'était surtout le jardin abandonné, qui
descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué, envahi d'herbes
folles, tel qu'un cimetière, où pourtant mûrissaient toujours les fruits
d'or des orangers et des citronniers.

Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où
il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel
merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de
magnificence et de charme! quel refuge de rêverie antique que le très
vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des
feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d'or
rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du
belvédère qui domine, on possède Rome entière d'un regard, comme si, en
élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la
villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui
s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme
profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus
conquérante, une vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre
au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde.
Lui, qui était venu hostile à l'institution du prix de Rome, à cette
éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalité,
resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du
jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah!
quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur
de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu'on est
trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher,
apprendre à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que
ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine
jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait
certainement l'âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude
commençante des œuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il
remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que
la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l'art
du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s'y
mourait d'impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte
d'être en pleine fournaise de production et de lutte.

Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement,
éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la
villa Montefiori, aujourd'hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté
des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
dans lequel ils avaient appris à s'aimer.

--Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque des fleurs,
c'était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement
grisante, qu'une fois je suis restée dans l'herbe, sans pouvoir me
relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as
portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais.

Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle
tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'était mis à sourire.

--Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin...
Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser
les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si
nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout
de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions
si libres!

Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait
protégés.

--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que
nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges!

La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du
mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre
assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que
de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main
toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur,
car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque
nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la
continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser
que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout,
ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais
intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui
bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter
hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire,
devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom
de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète
ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième
pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle
avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que
son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement.
Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on
l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme
noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en
intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait
en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de
visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire
de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée
dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son
intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être
agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux
pèlerinages à Rome.

Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour
de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en
souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant
la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du
divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma,
ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs,
cette première décision, prise seulement à une voix de majorité,
n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait
en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la
congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque
unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle
cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au
milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient
de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à
cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi,
dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir
quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des
Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès
tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement
qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations
répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et
ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses
œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de
n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en
échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond,
rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur
sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie
adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait
l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque
donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir
gagné encore la voix d'un cardinal.

Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor
Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le
lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en
rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui
plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait
déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant
scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les
particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant
d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant
enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la
femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer
l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché
la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il
préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était
absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis
allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais
conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement
reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite
faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun
s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait
très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et
d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une
nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à
aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à
un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las
de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu
d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver
le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans
rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il
se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa
bonté.

Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant,
tapant de joie dans ses mains.

--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une
reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être
aimable.

Plus méfiant, Dario demanda:

--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé
formellement?

--Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est
un très honnête homme.

Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si
monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer
incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.

--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis
décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux
médecins avec ma tante.

Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.

--Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.

--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont
rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il,
absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce
qu'il a dit.

Puis, se tournant vers Pierre:

--Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de
même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le
traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a
fait joindre immédiatement au dossier.

Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de
tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une
description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails
d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de
pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même,
puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.

--Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la
reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le
beau jour tant souhaité de notre bonheur.

Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure
s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours
encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui
contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les
quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités
classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur
parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la
ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient
maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la
place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale;
la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son
double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une
ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours
grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et
d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de
Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place
Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient
plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois;
la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du
marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de
grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins,
au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande
surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de
sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva
petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté
sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là,
on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers
seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent,
les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze
antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures,
lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu
les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite
place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme
toute une école dans une cour de récréation.

Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour
les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus
abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze:
depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux
trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste
composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de
Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les
hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il
rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le
singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du
Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient
aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas
de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi
les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre
les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse
tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés,
comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les
noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des
escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de
pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui
s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des
habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un
palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir,
ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le
long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu
la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté
jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve
jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses,
découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux
de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique,
ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons
pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule
au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse,
faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie
des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les
voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil
du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique,
ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.

Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand
cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en
compagnie de Benedetta.

--Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse
d'aller voir les morts?

--Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière
désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur
amour des spectacles tristes.

--Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort.
Le mieux est de la regarder en face.

Du coup, le prince se fâcha.

--La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle,
moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.

De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à
dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête
que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de
marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles
de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique
agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là,
une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la
noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs
personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient
dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès,
c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que
les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres
de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.

Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par
interrompre Pierre, en disant à Celia:

--Et la chasse a été intéressante?

Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une
chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite.

--Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous
était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on
avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie
étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter
nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes
en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a
duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre
très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même,
oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû
sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les
chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est
foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.

Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le
grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette
Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie
de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe
épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique
bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et
de la vaincre.

--Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre!
Je finirai par y mourir d'ennui.

Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de
ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à
elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune
et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait
parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels,
séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son
épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au
théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait
surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni
savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière.
Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables,
et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et
comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure
nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages
d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient
dépensées toutes ses énergies d'homme.

Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après
un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de
vierge énigmatique:

--Comme c'est long à se remettre, une épaule!

Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était
l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à
sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un
autre sujet.

--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...

Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui
venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie
d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux:

--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de
même un bouquet de roses blanches.

Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait
en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une
dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas
fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir
gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il
était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé.

--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.

--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave
et pur.

Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le
dos du convalescent.

--Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai,
tu n'auras plus que moi à aimer.

Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle
disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas
non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès
qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait
aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une
puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race,
cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très
vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des
heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de
souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle
chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait
à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon
de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se
soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se
donnât la peine d'y aller voir!

--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que
monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome.

Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.

--C'est vrai.

--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps,
beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté
que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable;
tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien
tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse.

Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une
seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en
tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi,
une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que
l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner
le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de
manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la
prodigieuse splendeur du passé.

Celia s'était levée, prenant congé.

--Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous
savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une
grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce
serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps!

Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu'il
fit au Transtévère, suivie d'une visite au palais Farnèse, sentit se
résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs
fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population
misérable l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les
souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance! Il avait vu, à
Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d'épouvante où
l'humanité en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette
stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours
de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses,
étranglées, pareilles à des couloirs de cave; et l'odeur était affreuse
surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge, faite des légumes
aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses
fientes. C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un
pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes noires et
béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers extérieurs qui
montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en
équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu'il avait fallu
étayer à l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres
crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime
commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui
n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et
leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de légumes
cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de
choux-fleurs, d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots
violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s'entassaient sur
une planche, ainsi que des pavés ronds; de pauvres fruitières n'avaient
d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs
portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les
seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les
salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre,
l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, où les numéros
gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets
tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis
des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du
quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des
bandes d'enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en
cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et
criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du
continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d'hommes
conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets,
sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers
s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte
d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché, plein de
terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres, de tous
les balcons, sur des cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de
la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques
sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques de l'abominable
misère.

Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une pitié immense. Ah!
certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de
peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle
empoisonnée, et il était pour l'assainissement, pour la démolition,
quitte à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le
Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l'éventraient, des
prises d'air pratiquées à grands coups de pioche, qui le pénétraient de
nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au
milieu de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes, vastes
terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en
évolution l'intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait
de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité
agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il fallait
avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux
ménagères et les détritus de légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait,
depuis des siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine, que
l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières, exhalait
toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps
se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux
bords du Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables,
c'est à chaque pas la même rencontre: on suit une rue étroite, puante,
d'une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se
touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une
clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures
lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes
constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à
l'état d'ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades.
Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la
crise financière menace d'éterniser maintenant, la ville de demain
arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements
démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins
une besogne bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une
grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille Rome se
pourrir sur place, telle qu'une curiosité des anciens âges, une pièce de
musée qu'on garde sous verre.

Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où
il était attendu, fit un détour, passa par la rue des Pettinari, puis
par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le
grand mur noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la
seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les
vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d'or, et par les étalages
des marchands d'étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes,
verts, rouges, d'un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de
parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait
maintenant, évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère qu'il avait
visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le
chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et
abandonnées des Prés du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté
enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par
des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence,
aux souffrances de son corps, qu'il reste quand même aujourd'hui en
dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à
l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait
aveugle et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante
d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en
éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait
abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la
clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de
toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on l'eût voulu ou
non, c'était au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la
rebâtissait, dans l'idée d'en faire une grande capitale moderne; car la
démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple
qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la saleté et la maladie,
où la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misère. Et voilà
pourquoi, si l'on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement,
le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fâche
devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en
pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et
leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie
naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du
passé.

Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse,
déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont
l'une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du
grand silence; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du
lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses
treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux.
Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de
l'ambassade près du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire
visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué
pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et
mortelle, avec sa vaste cour à portique, d'une humidité sombre, son
escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses
galeries et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine dans
la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu'aux os les
fourmis humaines qui s'aventuraient sous les voûtes. L'attaché, avec un
sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite
l'été, gelée l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la
partie occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant sur le Tibre.
Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins
Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après
un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé de
soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui
suivent, occupées par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une
rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de
hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus,
quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes
consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des
choses tourne à l'abomination, lorsqu'on pénètre dans les appartements
de gala, les grandes pièces d'honneur qui occupent la façade sur la
place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des salles
magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L'ambassade
n'en occupe qu'une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des
tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme
salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire,
l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable grenier de
débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau
sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris
méconnaissables. Et ce n'était là qu'une partie du palais: le
rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre École de Rome occupe un
coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement
dans l'angle le plus logeable du premier, forcée d'abandonner tout le
reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l'inutile peine
de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant
plus d'un siècle par des cardinaux; mais quelle incommodité cruelle,
quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois
quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la
vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz
fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage à travers ce lugubre
désert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tiède et aimable de
l'ambassadeur!

Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres
palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses
promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur
splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus
que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces
salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire à y
mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y
nourrir le personnel nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les
princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée,
occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques
demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant
un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur.
Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à
l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se
partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier
au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que
le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais
Barberini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des
familles, tandis que le prince s'est logé au troisième, dans les
anciennes chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le
rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à une loge
maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n'a gardé
que les quelques pièces d'un petit appartement bourgeois. Loué le palais
Odelscachi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les
princes n'y mènent plus que l'existence réduite de bons propriétaires,
tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux
bouts. C'était qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain,
les plus grosses fortunes venaient de s'écrouler dans la crise
financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l'industrie ne
pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les
affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d'impôts
énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient
désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s'épuiser
sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt,
ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre
vivante. Il n'y avait là qu'une question de temps, car la ruine finale
était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et ceux qui
consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de
s'accommoder à l'époque présente, en s'efforçant au moins de peupler le
désert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait déjà
chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans
le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant
en poudre, si glacé d'ombre et de silence, où l'on n'entendait de loin
en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant
sourdement sur l'herbe de la cour.

Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux visites
successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s'éclairaient
l'une l'autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais
encore ne s'était formulée en lui avec une netteté si effrayante: pas
encore de peuple et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le
hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable,
d'une ignorance et d'une résignation telles, dans la longue enfance où
le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues années
d'éducation et d'instruction étaient nécessaires pour qu'il constituât
une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au
fond de ses palais croulants, elle n'était plus qu'une race finie,
abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang américain, autrichien,
polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception;
sans compter qu'elle avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à
servir l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les
parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et
les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie
solidement installée, forte d'une sève nouvelle, assez instruite et
assez sage pour être l'éducatrice transitoire de la nation. La
bourgeoisie, c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des
princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes; c'était le monde
d'employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de
députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces;
et c'était enfin la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome,
les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont
les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour
qui donc avait-on travaillé? Pour qui les travaux gigantesques de la
nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne
pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait
entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en
larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus
d'aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les
ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait bâtis
sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais énormes,
fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées,
ces palais où devait s'installer la richesse grandissante, le luxe
triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui étaient devenus les
lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du
peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!

Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur
le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'était un recueillement,
une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgré les avis de
Victorine, qui prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en
réalité, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant; un
silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient à droite, à gauche, en
face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier
abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du
palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas depuis le
remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d'une lueur louche; et
les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de
taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques
lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux
fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement
indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient,
disparus. Puis, en face, c'était le Transtévère, les maisons de la berge
telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une
clarté trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule
le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut,
faisaient scintiller un triangle d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait
Pierre, à ces heures nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il
restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de
longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la
noire et monstrueuse apparence d'une prison bâtie là pour un géant. Tant
que les lumières brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux
lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson
leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé
fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des
richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. A chaque
invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y
aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire
au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans
l'eau glauque, n'était-ce pas le chandelier d'or à sept branches, que
Titus avait rapporté de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées
par les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de
statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes,
n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des
vases, des bijoux ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement
entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui
auraient dormi là pendant tant de siècles! et quel espoir, pour
l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles
miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le
dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune de
Rome était là peut-être.

Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en
lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de
la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au
palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette
conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien
que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire,
l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans
laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que
le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas
être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah!
ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit!
Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle
des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on
avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques,
le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter
jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine
finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se
comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de
mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de
stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les
Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste
cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde
moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles.
Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde
connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est
déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des
nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du
commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis
vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du
sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu
improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la
nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières
chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et
les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la
ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la
vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans
cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue
ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes
pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des
quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours
dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce
sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y
poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes,
n'y était-elle pas également tarie à jamais?

A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère,
en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore,
envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient
les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du
Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles.
Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus
danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de
fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier
d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un
trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome
elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les
eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur
coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue
séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très
ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort
d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait
la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre
roulant les ruines de près de trois mille ans.

Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un
instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de
préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit
raconter d'où il venait.

--Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à
cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon
coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si
tard, dans cette satanée ville!

Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans
un fauteuil, et qui souriait.

--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je
l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.

D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre.

--Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous
cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule!

Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée
sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut
extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite
dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
tendrement:

--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne
suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai
cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de
même.

Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que
monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce,
venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en
déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le
prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle
complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis
de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce
fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il
avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation
nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il
devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de
tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le
montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la
haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une
garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il
s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque
monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et
puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de
doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce
qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.

--Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que
d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de
l'eau à boire.

Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce
n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en
principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité
de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les
expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers.
Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des
cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il
fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de
Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au
Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui
tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma
avait coûté horriblement cher.

--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette
vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur
demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la
seule fortune qui va me rester.

Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence.
Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours
chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur
le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne
représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une
plaisanterie.

--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons
bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les
meubles.

Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et
elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion
extraordinaire.

Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:

--Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui,
c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et
il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous
devriez agir pour la défense de votre livre.

Étonné, le prêtre l'écoutait.

--Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.

--Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez
aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez!
il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre
livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.

Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de
livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer
l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son
séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement:

--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.



X


Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut
se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui
frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il
désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et
si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il
le pria d'entrer un instant chez lui.

--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous,
j'ai besoin d'un conseil.

Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et
peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait
toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans
doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis
quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs
flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris
lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé
de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas
d'éviter l'entretien.

--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette
pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des
vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite
valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici,
sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.

Don Vigilio eut un léger hochement de tête.

--Oui, oui, je sais.

Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par
la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il
était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites,
d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir
monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre,
dont on lui avait dit le nom?

--Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là,
il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je
ne croyais!

Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:

--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre
une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son
Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas
d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un
jour...

Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa
fièvre:

--Et il le saurait, tout se sait.

Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit
les deux mains du jeune prêtre étranger.

--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de
vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que
vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me
demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les
périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire
encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son
Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a
désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint,
un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous
attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la
contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne
plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait
l'irriter.

Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris,
dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites
qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais
en lui qu'un adversaire.

--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.

Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.

--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai
parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien
dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux.
Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.

Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce,
frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux
de flamme, pleins d'inquiétude.

Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver.
Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans
une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé
bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière
et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien
appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y
avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un
baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le
mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le
cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des
meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis
poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner
longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa
veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son
Excellence était depuis la veille à Frascati.

Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un
des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa,
où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou
une raison politique l'y poussait.

--Et Son Éminence reviendra bientôt?

--Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien
recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par
ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les
choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la
place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation
que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il
eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno,
dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna
Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un
des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège,
ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne
connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses
occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de
l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir
sur ses collègues par sa grande influence.

Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait
devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade
de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui
occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut
redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de
salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal,
un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.

--Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra bien vous recevoir.
Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici
tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.

Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la
Propagande, y présidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui
organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et
d'Océanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce titre, il
avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative,
où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son
fauteuil de cuir, sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons
verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue,
dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre.

Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en
plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis,
après un grand quart d'heure, il revint de son air empressé et affable.

--Son Éminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui
partent. Mais ça va être fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son
cabinet, où vous l'attendrez.

Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité
l'aménagement. C'était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de
papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux
fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d'un
jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et il n'y avait, en
dehors de deux consoles, que le bureau près d'une des fenêtres, une
simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée
d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l'usage,
le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé
d'encre. Puis, il commença à s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui
l'oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les
roulements étouffés de la rue.

Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre
tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit
des pensées les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette
carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière,
la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les
territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux,
maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les
infidèles, et ces derniers pays classés selon l'organisation en
vicariats ou en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout
l'effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a
voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de vouloir et de
poursuivre à travers les temps? Dieu a donné le monde à son Église, mais
il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entête à
régner. De là, l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours
encore aux religions ennemies, comme à l'époque où les Apôtres
quittaient la Judée pour répandre l'Évangile. Pendant le moyen âge, la
grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pût même
tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis, la
Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié
protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe à reconquérir. Mais,
avec la découverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrière s'était
réveillée, Rome ambitionnait d'avoir à elle cette seconde face de la
terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces
peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les autres. Et
les grandes divisions actuelles de la chrétienté s'étaient ainsi
formées d'elles-mêmes: d'une part, les nations catholiques, celles où la
foi n'avait qu'à être entretenue, et que dirigeait souverainement la
Secrétairerie d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations
schismatiques ou simplement païennes, qu'il s'agissait de ramener au
bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait de régner la
congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à
son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la
branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de
l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur tous les autres
pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conquérante, immense
filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait
pas laisser échapper une âme.

Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une
telle machine, fonctionnant depuis des siècles, faite pour absorber
l'humanité. Dotée richement par les papes, disposant d'un budget
considérable, la Propagande lui apparut comme une force à part, une
papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape rouge donné au
préfet de la congrégation, car de quel pouvoir illimité ne jouissait-il
pas, l'homme de conquête et de domination, dont les mains vont d'un bout
de la terre à l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe
centrale, un point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste,
des espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore? Puis,
les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste que sur deux
cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains;
tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si
on les additionnait, dépassaient déjà ce nombre; et quel écart,
lorsqu'on ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait
encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres, à un tel
point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce donc vrai? environ
cinq millions de Juifs, près de deux cents millions de Mahométans, plus
de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter
les cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au total un
milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient guère que quatre cents
millions, divisés entre eux, en continuelle bataille, une moitié avec
Rome, l'autre moitié contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût
pas même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité, et que
Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât comme soumise que la
sixième partie des peuples? Une seule âme sauvée sur six, quelle
proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de
Rome, colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le comparait
à l'empire des autres dieux, colorié en jaune, les contrées sans fin que
la Propagande avait encore à soumettre. Et la question se posait,
combien de siècles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent
remplies, la terre entière soumise à sa loi, la société religieuse
recouvrant la société civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un
royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne à
terminer, quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité
de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais douté, qui doute
aujourd'hui moins que jamais, toujours à l'œuvre par ses évêques et par
ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt
comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre!

Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait
à cette heure, par delà les mers, au travers des continents, préparer et
assurer la conquête politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait
conté avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements
de la Propagande, à Rome; car les missions étaient souvent des
instruments nationaux, au loin, d'une force décisive. Le spirituel
assurait le temporel, les âmes conquises donnaient les corps. Aussi
était-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait
les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont elle
souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'était montrée
jalouse de sa rivale française, la Propagation de la foi, installée à
Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes
d'énergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout où
elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires
français, les ordres français venaient d'être chassés, pour céder la
place à des religieux italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce
secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur
civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussiéreux, que
jamais n'égayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des
choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent
monstrueuses et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus
sages, à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête et de
domination, universellement organisée, fonctionnant dans le temps et
dans l'espace avec un entêtement d'éternité, ne se contentant pas de
vouloir les âmes, mais travaillant à son règne futur sur tous les
hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant
d'eux, les cédant au maître temporaire qui les lui gardera? Quel rêve
prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillité le siècle où
elle aura absorbé les deux cents millions de Mahométans et les sept
cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique
dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ
triomphant!

Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant
le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui,
d'être trouvé de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait
en train de mal faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense
lui envahit le visage.

Mais le cardinal, qui l'avait regardé fixement de ses yeux ternes, alla
jusqu'à sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une
parole. D'un geste, il l'avait dispensé du baisement de l'anneau.

--J'ai voulu présenter mes hommages à Votre Éminence... Est-ce que Votre
Éminence est souffrante?

--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter.
Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires!

Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si malingre, si
contrefait, avec son épaule gauche plus haute que la droite, n'ayant
plus rien de vivant, pas même le regard, dans son visage usé et terreux.
Il se rappelait un de ses oncles, à Paris, qui, après trente années
passées au fond d'un bureau de ministère, avait ce regard mort, cette
peau de parchemin, cet hébétement las de tout l'être. Était-ce donc vrai
que celui-ci, ce petit vieillard desséché et flottant dans sa soutane
noire, lisérée de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un
tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti de Rome, que
le préfet de la Propagande ne prenait pas la moindre décision avant de
connaître son avis?

--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abbé... Alors, vous êtes venu me
voir, vous avez quelque demande à me faire...

Et, tout en s'apprêtant à écouter, il feuilletait de ses doigts maigres
les dossiers entassés devant lui, jetait un coup d'œil sur chaque
pièce, ainsi qu'un général, un tacticien de science profonde, dont
l'armée est au loin, et qui la conduit à la victoire, du fond de son
cabinet de travail, sans jamais perdre une minute.

Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but intéressé de sa visite,
Pierre se décida à brusquer les choses.

--En effet, je me permets de venir demander des conseils à la haute
sagesse de Votre Éminence. Elle n'ignore pas que je suis à Rome pour
défendre mon livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me
diriger, m'aider de son expérience.

Brièvement, il dit où en était l'affaire, il plaida sa cause. Mais, à
mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se désintéresser, songer à
autre chose, ne plus comprendre.

--Ah! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question un soir, chez
donna Serafina... C'est une faute, un prêtre ne doit pas écrire. A quoi
bon?... Et, si la congrégation de l'Index le poursuit, elle a raison
sûrement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrégation,
je ne sais rien, rien du tout.

Vainement, Pierre s'efforça de l'instruire, de l'émouvoir, désolé de le
sentir si fermé, si indifférent. Et il s'aperçut que cette intelligence,
vaste et pénétrante dans le domaine où elle évoluait depuis quarante
ans, se bouchait dès qu'on la sortait de sa spécialité. Elle n'était ni
curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute étincelle
de vie, le crâne semblait se déprimer encore, la physionomie entière
prenait un air d'imbécillité morne.

--Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et jamais je ne
recommande personne.

Pourtant, il fit un effort.

--Mais Nani est là dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani?

--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me révéler le nom du rapporteur,
monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir.

Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu de lumière revint à
ses yeux.

--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela,
c'est qu'il a son idée. Allez voir monsignor Fornaro.

Il s'était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur, qui dut le
remercier, en s'inclinant profondément. D'ailleurs, sans l'accompagner
jusqu'à la porte, il s'était rassis tout de suite, et il n'y eut plus,
dans la pièce morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux
feuilletant les dossiers.

Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer par la place
Navone, en retournant à la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un
serviteur lui dit que son maître venait de sortir et qu'il fallait se
présenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
le lendemain matin seulement qu'il put être reçu. Auparavant, il avait
eu soin de se renseigner, il savait sur le prélat le nécessaire: la
naissance à Naples, les études commencées chez les pères Barnabites de
cette ville, terminées à Rome au Séminaire, enfin le long professorat à
l'Université Grégorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro
brûlait de l'ambition immédiate d'obtenir le canonicat à Saint-Pierre,
et faisait le rêve lointain d'être nommé un jour secrétaire de la
Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien
remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois à la
littérature, en écrivant dans les revues religieuses des articles, qu'il
avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi très
mondain.

Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le soupçon qu'on
l'attendait lui serait venu peut-être, si l'accueil qui lui était fait
n'avait témoigné de la plus sincère surprise, mêlée à un peu
d'inquiétude.

--Monsieur l'abbé Froment, monsieur l'abbé Froment, répétait le prélat
en regardant la carte qu'il avait gardée à la main. Veuillez entrer, je
vous prie.... J'allais défendre ma porte, car j'ai un travail très
pressé.... Ça ne fait rien, asseyez-vous.

Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel homme, grand et
fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, rasé, avec des
boucles de cheveux à peine grisonnants, il avait un nez aimable, des
lèvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine
peut offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment
superbe dans sa soutane noire à collet violet, très soigné de sa
personne, d'une élégance simple. Et la vaste pièce où il recevait,
gaiement éclairée par deux larges fenêtres sur la place Navone, meublée
avec un goût très rare aujourd'hui chez le clergé romain, sentait bon,
lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.

--Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé Froment, et veuillez me dire ce qui
me cause l'honneur de votre visite.

Il s'était remis, l'air naïf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un
coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait dû prévoir, se
trouva très gêné. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer
le motif délicat de sa visite? Il sentit que c'était encore le parti le
plus prompt et le plus digne.

--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire près de vous
ne se fait pas. Mais on m'a conseillé cette démarche, et il m'a semblé
qu'entre honnêtes gens, il ne peut jamais être mauvais de chercher la
vérité de bonne foi.

--Quoi donc, quoi donc? demanda le prélat, d'un air de candeur parfaite,
sans cesser de sourire.

--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrégation de l'Index vous
avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de
l'examiner, et je me permets de me présenter, dans le cas où vous auriez
à me demander quelques explications.

Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il
porta les deux mains à sa tête, se recula, toujours courtois cependant.

--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un
chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a trompé, car on
ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De
grâce, ne parlons pas de ces choses.

Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l'effet décisif que produisait
le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'idée de répondre:

--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre
embarras, et je vous répète que jamais je ne me serais permis de venir
vous importuner, si monsignor Nani lui-même ne m'avait fait connaître
votre nom et votre adresse.

Cette fois encore, l'effet fut immédiat. Seulement, monsignor Fornaro
mit une grâce aisée à se rendre, comme à tout ce qu'il faisait. Il ne
céda pas tout de suite, d'ailleurs, très malicieux, plein de nuances.

--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le
gronderai, je me fâcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la
congrégation, il a pu être induit en erreur.... Vous lui direz qu'il
s'est trompé, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui
apprendra à révéler des secrets nécessaires, respectés de tous.

Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie:

--Voyons, puisque monsignor Nani le désire, je veux bien causer un
instant avec vous, mon cher monsieur Froment, à la condition que vous ne
saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se
dire à la congrégation.

A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel point les
choses devenaient faciles, lorsque les formes étaient sauves. Et il se
mit à expliquer une fois de plus son cas, l'étonnement profond où
l'avait jeté le procès fait à son livre, l'ignorance où il était encore
des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.

--En vérité, en vérité! répéta le prélat, l'air ébahi de tant
d'innocence. La congrégation est un tribunal, et elle ne peut agir que
si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a
dénoncé, tout simplement.

--Oui, je sais, dénoncé!

--Mais sans doute, la plainte a été portée par trois évêques français,
dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la
congrégation passât à l'examen de l'œuvre incriminée.

Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques, et pourquoi, et
dans quel but?

Puis, l'idée de son protecteur lui revint.

--Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre approbative, que
j'ai mise comme préface en tête de mon livre. Est-ce que cela n'était
pas une garantie qui aurait dû suffire à l'épiscopat français?

Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de se décider à dire:

--Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence, une très belle
lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne
pas l'écrire, pour elle, et surtout pour vous.

Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche,
voulant le presser de s'expliquer:

--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son Éminence le cardinal
Bergerot est un saint que tout le monde révère, et s'il pouvait pécher,
il faudrait sûrement n'en accuser que son cœur.

Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abîme. Il n'osa
insister, il reprit avec quelque violence:

--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je
n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur, mais que de livres je
connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulièrement
plus dangereux que le mien!

Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux d'abonder dans son
sens.

--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous
les mauvais livres, nous en sommes désolés. Il faut songer au nombre
incalculable d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce
pas? nous condamnons les pires en bloc.

Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les
imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au
préalable soumis le manuscrit à l'approbation de l'évêque. Mais,
aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement, les
imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y avait ni le temps, ni
l'argent, ni les hommes nécessaires, pour cette colossale besogne. Aussi
la congrégation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les
examiner, les livres parus ou à paraître de certaines catégories:
d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous les livres
érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car
les saints livres ne doivent pas être permis sans discrétion; enfin les
livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de
philosophie contraires au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples
ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois sages,
rendues par différents papes, dont l'exposé servait de préface au
catalogue des livres défendus que la congrégation publiait, et sans
lesquelles ce catalogue, pour être complet, aurait empli à lui seul une
bibliothèque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que
l'interdiction frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne gardant
guère, devant la difficulté et l'énormité de la tâche, que le souci de
veiller avec soin à la bonne police de l'Église. Et tel était le cas de
Pierre et de son œuvre.

--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas
faire de la réclame à un tas de livres malsains, en les honorant d'une
condamnation particulière. Ils sont légions, chez tous les peuples, et
nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre.
De temps à autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est
signé d'un nom célèbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des
attaques inquiétantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde
que nous existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner de
nos droits ni de nos devoirs.

--Mais mon livre, mon livre? s'écria Pierre, pourquoi cette poursuite
contre mon livre?

--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur
Froment. Vous êtes prêtre, votre livre a du succès, vous en avez publié
une édition à bon marché qui se vend très bien; et je ne parle pas du
mérite littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie qui
m'a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment... Comment
voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une
œuvre où vous concluez à l'anéantissement de notre sainte religion et à
la destruction de Rome?

Pierre resta béant, suffoqué de surprise.

--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie,
éternelle, de nouveau reine du monde!

Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit, il confessa de
nouveau sa foi, le catholicisme retournant à la primitive Église,
puisant un sang régénéré dans le christianisme fraternel de Jésus, le
pape libéré de toute royauté terrestre, régnant sur l'humanité entière
par la charité et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, à la
communauté chrétienne de tous les peuples unis en un seul peuple.

--Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer? Est-ce que ce ne sont pas
là ses idées secrètes, qu'on commence à deviner et que mon seul tort
serait d'exprimer trop tôt et trop librement? Est-ce que, si l'on me
permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la
cessation des poursuites?

Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tête, sans
se fâcher de la fougue juvénile du prêtre. Au contraire, il souriait
avec une amabilité croissante, comme très amusé par tant d'innocence et
tant de rêve. Enfin, il répondit gaiement:

--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrêterai, il m'est défendu de
rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel...

--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.

De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face
aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce
fut pour ajouter:

--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la
religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu!

Il s'agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre, saisi
d'impatience, s'écria:

--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme
que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons!
cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de
pitié et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
intentions.

Monsignor Fornaro était redevenu très calme, très paterne.

--Oh! les intentions, les intentions...

Il se leva, pour congédier le visiteur.

--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis très honoré de
votre démarche près de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel
sera mon rapport, nous en avons déjà trop causé, et j'aurais dû même
refuser d'entendre votre défense. Vous ne m'en trouverez pas moins prêt
à vous être agréable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir...
Mais je crains fort que votre livre ne soit condamné.

Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:

--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les
intentions. Toute défense est donc inutile, le livre est là, et il est
ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas...
C'est pourquoi la congrégation ne convoque jamais les accusés, n'accepte
d'eux que la rétractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous
auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non!
vous ne voulez pas? Ah! que vous êtes jeune, mon ami!

Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable fierté, qui venait
d'échapper à son jeune ami, comme il le nommait. Puis, à la porte, dans
une nouvelle expansion, baissant la voix:

--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous
donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon
rapport, on l'imprime, on le lit, quitte à n'en tenir aucun compte...
Tandis que le secrétaire de la congrégation, le père Dangelis, peut
tout, même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au
revoir, mon cher, au revoir!

Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce
qu'il devait croire et espérer. Une pensée lâche l'envahissait: pourquoi
continuer cette lutte où les adversaires restaient ignorés,
insaisissables? Pourquoi davantage s'entêter dans cette Rome si
passionnante et si décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à
Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères dans la
pratique de la plus humble charité. Il était dans une de ces heures
d'abandon où la tâche longtemps rêvée apparaît brusquement impossible.
Mais, au milieu de son désarroi, il allait pourtant, il marchait quand
même à son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et
enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père Dangelis. Le
couvent des Dominicains est là, en bas de la Trinité des Monts.

Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans un respect mêlé
d'un peu d'effroi. Pendant des siècles, quels vigoureux soutiens ils
s'étaient montrés de l'idée autoritaire et théocratique! L'Église leur
avait dû sa plus solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa
victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome les âmes des
humbles, saint Dominique lui soumettait les âmes des intelligents et des
puissants, toutes les âmes supérieures. Et cela passionnément, dans une
flamme de foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action
possibles, par la prédication, par le livre, par la pression policière
et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il l'utilisa, son cœur
de douceur et de fraternité combattit le schisme dans le sang et le feu.
Vivant, lui et ses moines, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les
grandes vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par les
villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener à l'Église, les
déférait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il
s'attaquait aussi à la science, il la voulut sienne, il fit le rêve de
défendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines,
aïeul de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui a tout mis
dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et
ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la
doctrine de Rome dans les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte
presque partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants
gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les
plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui
ont construit l'énorme édifice du catholicisme, tel qu'il existe encore
aujourd'hui.

Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice qu'on
avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité, se demandait de
quelle utilité ils pouvaient bien être encore, ces ouvriers d'un autre
âge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur
parole qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur rôle
de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont
les vérités font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts.
Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospère;
seulement, qu'on est loin de l'époque où leur général régnait à Rome,
maître du sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents, des
écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste héritage, il ne
leur reste désormais que quelques situations acquises et, entre autres,
la charge de secrétaire de la congrégation de l'Index, une ancienne
dépendance du Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement.

Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis. La salle
était vaste, nue et blanche, inondée de clair soleil. Il n'y avait là
qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu
au mur. Près de la table, le père se tenait debout, un homme d'environ
cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de l'ample costume blanc et
noir. Dans sa longue face d'ascète, à la bouche mince, au nez mince, au
menton mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante. Et,
d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une politesse
glaciale.

--Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas?

Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main.

--Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet de votre visite.

Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa défense; et cela ne
tarda pas à lui devenir d'autant plus pénible, que ses paroles tombaient
dans un silence, dans un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les
mains croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés dans
les yeux du prêtre.

Enfin, quand celui-ci s'arrêta, il dit sans hâte:

--Monsieur l'abbé, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je
n'avais point à écouter tout ceci. Le procès de votre livre s'instruit,
et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne
vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.

La voix tremblante, Pierre osa répondre:

--J'attends de la bonté et de la justice.

Un pâle sourire, d'une orgueilleuse humilité, monta aux lèvres du
religieux.

--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daigné m'éclairer dans mes
modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice à rendre, je suis
un simple employé, chargé de classer et de documenter les affaires. Et
ce sont Leurs Éminences seules, les membres de la congrégation, qui se
prononceront sur votre livre... Ils le feront sûrement avec l'aide du
Saint-Esprit, vous n'aurez qu'à vous incliner devant leur sentence,
lorsqu'elle sera ratifiée par Sa Sainteté.

Il coupa court, se leva, forçant Pierre à se lever. Ainsi, c'étaient
presque les mêmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement
avec une netteté tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout,
il se heurtait à la même force anonyme, à la machine puissamment montée,
dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui écrase. Longtemps
encore, on le promènerait sans doute, de l'un à l'autre, sans qu'il
trouvât jamais la tête, la volonté raisonnante et agissante. Et il n'y
avait qu'à s'incliner.

Pourtant, avant de partir, il eut l'idée de prononcer une fois de plus
le nom de monsignor Nani, dont il commençait à connaître la puissance.

--Je vous demande pardon de vous avoir dérangé inutilement. Je n'ai cédé
qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intéresser
à moi.

Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du père
Dangelis s'éclaira d'un sourire, d'un plissement des lèvres, où
s'aiguisait le plus ironique dédain. Il était devenu plus pâle, et ses
yeux de vive intelligence flambèrent.

--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous
croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser à un
autre qu'à lui-même. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le
voir.

Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le
conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait
pied, il résolut de rentrer au palais Boccanera, pour réfléchir et
comprendre, avant de continuer ses démarches. Tout de suite, la pensée
de questionner don Vigilio lui était venue; et la chance voulut, ce
soir-là, après le souper, qu'il rencontrât le secrétaire dans le
corridor, avec sa bougie, au moment où celui-ci allait se coucher.

--J'aurais tant de choses à vous dire! Je vous en prie, cher monsieur,
entrez donc un instant chez moi.

D'un geste, l'abbé le fit taire. Puis, à voix très basse:

--N'avez-vous pas aperçu l'abbé Paparelli au premier étage? Il nous
suivait.

Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face
molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui
déplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquiétait point, et il fut
surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la réponse, don
Vigilio était retourné au bout du couloir, où il écouta longuement.
Puis, il revint à pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un
saut chez son voisin.

--Là, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut refermée. Et, si
vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre
chambre. Deux murs valent mieux qu'un.

Enfin, quand la lampe eut été posée sur la table, et qu'ils se
trouvèrent assis tous les deux au fond de cette pièce pâle, dont le
papier gris de lin, les meubles dépareillés, le carreau et les murs nus
avaient la mélancolie des vieilles choses fanées, Pierre remarqua que
l'abbé était en proie à un accès de fièvre plus intense que de coutume.
Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise
n'avaient brûlé si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravagée.

--Est-ce que vous êtes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer.

--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux
parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour
ou l'autre on se soulage.

Était-ce de son mal qu'il désirait se distraire? Était-ce son long
silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir étouffé? Tout de
suite, il se fit raconter les démarches des derniers jours, il s'agita
davantage, lorsqu'il sut de quelle façon le cardinal Sarno, monsignor
Fornaro et le père Dangelis avaient reçu le visiteur.

--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'étonne plus, et cependant
je m'indigne pour vous, oui! ça ne me regarde pas et ça me rend malade,
car ça réveille toutes mes misères, à moi!... Il faut ne pas compter le
cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours très loin, et qui n'a
jamais aidé personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!

--Il m'a paru fort aimable, plutôt bienveillant, et je crois en vérité
qu'à la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport.

--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montré plus tendre.
Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le
connaissez guère, si délicieux, et sans cesse aux aguets pour bâtir sa
fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la
défaite doit être agréable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le
père Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et
d'une intelligence supérieure. J'ajoute que celui-ci vous brûlerait
comme une poignée de paille, s'il était le maître... Et si je pouvais
tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
dessous de ce monde, les monstrueux appétits d'ambition, les
complications abominables des intrigues, les vénalités, les lâchetés,
les traîtrises, les crimes même!

En le voyant si exalté, sous la flambée d'une telle rancune, Pierre
songea à tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchés
jusque-là.

--Dites-moi seulement où en est mon affaire. Lorsque je vous ai
questionné, dès mon arrivée ici, vous m'avez répondu qu'aucune pièce
n'était encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est formé, vous
devez être au courant, n'est-ce pas?... Et, à ce propos, monsignor
Fornaro m'a parlé de trois évêques français qui auraient dénoncé mon
livre, en exigeant des poursuites. Trois évêques! est-ce possible?

Don Vigilio haussa violemment les épaules.

--Ah! vous êtes une belle âme! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que
trois... Oui, plusieurs pièces de votre affaire sont entre nos mains, et
d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait être, votre affaire.
Les trois évêques sont l'évêque de Tarbes d'abord, qui évidemment
exécute les vengeances des Pères de Lourdes, puis les évêques de
Poitiers et d'Évreux, tous les deux connus par leur intransigeance
ultramontaine, adversaires passionnés du cardinal Bergerot. Ce dernier,
vous le savez, est mal vu au Vatican, où ses idées gallicanes, son
esprit largement libéral soulèvent de véritables colères... Et ne
cherchez pas autre part, toute l'affaire est là, une exécution que les
tout-puissants Pères de Lourdes exigent du Saint-Père, sans compter
qu'on désire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grâce à la
lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment écrite et que vous
avez publiée en guise de préface... Depuis longtemps, les condamnations
de l'Index ne sont souvent, entre ecclésiastiques, que des coups de
massue échangés dans l'ombre. La dénonciation règne en maîtresse
souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous
citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
autres, pour tuer une idée ou un homme; car, derrière l'auteur, on vise
presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a là un tel nid
d'intrigues, une telle source d'abus, où se satisfont les basses
rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici
même, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue nécessité de la
réglementer à nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe à
un discrédit complet... S'entêter à garder l'universel pouvoir, à
gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore
faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne révoltent pas par
l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse
pas sourire!

Pierre écoutait, le cœur envahi d'un étonnement douloureux. Sans doute,
depuis qu'il était à Rome, depuis qu'il y voyait les Pères de la Grotte
salués et redoutés, maîtres par les larges aumônes qu'ils envoyaient au
denier de Saint-Pierre, il les sentait derrière les poursuites, il
devinait qu'il allait avoir à payer la page de son livre où il
constatait, à Lourdes, un déplacement de la fortune inique, un spectacle
effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat
qui disparaîtrait dans la société vraiment chrétienne de demain. De
même, il n'était pas sans avoir compris maintenant le scandale que
devaient avoir soulevé sa joie avouée du pouvoir temporel perdu et
surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant, à lui
seul, pour armer les délateurs. Mais ce qui le surprenait et le
désolait, c'était d'apprendre cette chose inouïe, la lettre du cardinal
Bergerot imputée à crime, son livre dénoncé et condamné pour atteindre
par derrière le pasteur vénérable qu'on n'osait frapper de face. La
pensée d'affliger le saint homme, d'être pour lui une cause de défaite,
dans son ardente charité, lui était cruelle. Et quelle désespérance à
trouver, au fond de ces querelles, où devrait lutter seul l'amour du
pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
et les appétits lâchés dans le plus féroce égoïsme!

Puis, ce fut, chez Pierre, une révolte contre cet Index odieux et
imbécile. Il en suivait à présent le fonctionnement, depuis la
dénonciation jusqu'à l'affichage public des livres condamnés. Le
secrétaire de la congrégation, il venait de le voir, le père Dangelis,
entre les mains duquel la dénonciation arrivait, qui dès lors
instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
autoritaire et lettré, rêvant de gouverner les intelligences et les
consciences comme aux temps héroïques de l'Inquisition. Les prélats
consulteurs, il en avait visité un, monsignor Fornaro, chargé du rapport
sur son livre, si ambitieux et si accueillant, théologien subtil qui
n'était point embarrassé pour trouver des attentats contre la foi dans
un Traité d'algèbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite,
c'étaient les rares réunions des cardinaux, votant, supprimant de loin
en loin un livre ennemi, dans le mélancolique désespoir de ne pouvoir
les supprimer tous; et c'était enfin le pape, approuvant, signant le
décret, une formalité pure, car tous les livres n'étaient-ils pas
coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du passé,
que cet Index vieilli, caduc, tombé en enfance! On sentait la formidable
puissance qu'il avait dû être autrefois, lorsque les livres étaient
rares et que l'Église avait des tribunaux de sang et de feu pour faire
exécuter ses arrêts. Puis, les livres s'étaient multipliés tellement, la
pensée écrite, imprimée, était devenue un fleuve si profond et si large,
que ce fleuve avait tout submergé, tout emporté. Débordé, frappé
d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant réduit à la vaine
protestation de condamner en bloc la colossale production moderne,
limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant à l'unique
examen des œuvres d'ecclésiastiques, et là encore corrompu dans son
rôle, gâté par les pires passions, changé en un instrument d'intrigues,
de haine et de vengeance. Ah! cette misère de ruine, cet aveu de
vieillesse infirme, de paralysie générale et croissante, au milieu de
l'indifférence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent
glorieux de civilisation, en être venu là, à jeter au feu de son enfer
les livres en tas, et quel tas! presque toute la littérature,
l'histoire, la philosophie, la science des siècles passés et du nôtre!
Peu de livres se publient à cette heure, qui ne tomberaient sous les
foudres de l'Église. Si elle paraît fermer les yeux, c'est afin d'éviter
l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout détruire; et elle
s'entête pourtant à conserver l'apparence de sa souveraine autorité sur
les intelligences, telle qu'une reine très ancienne, dépossédée de ses
États, désormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait à rendre de
vaines sentences, acceptées par une minorité infime. Mais qu'on la
suppose un instant victorieuse, maîtresse par un miracle du monde
moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pensée humaine,
avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour exécuter. Qu'on
suppose les règles de l'Index appliquées strictement, un imprimeur ne
pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'évêque, tous les
livres déférés ensuite à la congrégation, le passé expurgé, le présent
garrotté, soumis au régime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
pas la fermeture des bibliothèques, le long héritage de la pensée écrite
mis au cachot, l'avenir barré, l'arrêt total de tout progrès et de toute
conquête? De nos jours, Rome est là comme un terrible exemple de cette
expérience désastreuse, avec son sol refroidi, sa sève morte, tuée par
des siècles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un
homme, pas une œuvre n'a pu y naître encore au bout de vingt-cinq ans
de réveil et de liberté. Et qui accepterait cela, non pas parmi les
esprits révolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque
culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans
l'absurde.

Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions bouleversaient,
eut un geste désespéré, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un
moment, tous deux se turent, dans l'immobilité de mort qui montait du
vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le
regard étincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fièvre:

--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux.

Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de cette parole
égarée, tombée là sans transition apparente.

--Qui, eux?

--Les Jésuites!

Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage
concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant pis, s'il faisait une
nouvelle sottise! le mot était lâché enfin! Il eut pourtant un dernier
coup d'œil de défiance éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea
longuement, dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible,
qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de lui.

--Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les connaître, et vous
ne vous doutez seulement pas de leurs œuvres abominables ni de leur
incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours.
Dites-vous cela, dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez
comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un désastre, quand vous
souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt: «Ce sont eux, ils
sont là». Je ne suis pas sûr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans
cette armoire... Ah! les Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi,
et ils me dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni
de mes os.

De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine
d'espérance. Il était de petite noblesse provinciale, et riche de jolies
rentes, et d'une intelligence très vive, très souple, souriante à
l'avenir. Aujourd'hui, il serait sûrement prélat, en marche pour les
hautes charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler des
Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, dès
lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs
imaginables: sa mère et son père étaient morts, son banquier avait pris
la fuite, les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les
occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le saint
ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne
goûtait un peu de repos que depuis le jour où le cardinal Boccanera,
prenant en pitié sa malechance, l'avait recueilli et attaché à sa
personne.

--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son Éminence, qui
n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont point encore osé s'attaquer à
elle, ni à ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont
quand même. Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me la
feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je parle malgré
moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils m'ont donné tout le malheur
possible, tout, tout, entendez-vous bien!

Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria, en s'efforçant
de plaisanter:

--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jésuites qui vous ont donné les
fièvres?

--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises
au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin
d'avoir été chassé de la petite église que je desservais.

Jusque-là, Pierre n'avait pas cru à la terrible légende des Jésuites. Il
était d'une génération qui souriait des loups-garous et qui trouvait un
peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachés dans les
murs, terrorisant les familles. C'étaient là, pour lui, des contes de
nourrice, exagérés par les passions religieuses et politiques. Aussi
examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir
affaire à un maniaque.

Cependant, l'extraordinaire histoire des Jésuites s'évoquait en lui. Si
saint François d'Assise et saint Dominique sont l'âme même et l'esprit
du moyen âge, les maîtres et les éducateurs, l'un exprimant toute
l'ardente foi charitable des humbles, l'autre défendant le dogme, fixant
la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola
apparaît au seuil des temps modernes pour sauver le sombre héritage qui
périclite, en accommodant la religion aux sociétés nouvelles, en lui
donnant de nouveau l'empire du monde qui va naître. Dès lors,
l'expérience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le
péché allait être vaincu, car il était désormais certain que l'ancienne
volonté de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme même, avec
ses appétits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait aboutir
qu'à une défaite désastreuse, où l'Église se trouvait à la veille de
sombrer; et ce sont les Jésuites qui viennent la tirer d'un tel péril,
qui la rendent à la vie conquérante, en décidant que c'est elle
maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
vouloir aller à elle. Tout est là, ils déclarent qu'il est avec le ciel
des arrangements, ils se plient aux mœurs, aux préjugés, aux vices
même, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une
diplomatie aimable, prête à tourner les pires abominations à la plus
grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en
découle, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens
sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royauté de Dieu
même, représentée par celle de son Église. Aussi quel succès foudroyant!
Ils pullulent, ils ne tardent pas à couvrir la terre, à être partout les
maîtres incontestés. Ils confessent les rois, ils acquièrent d'immenses
richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne
peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
posséder bientôt, âmes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des
écoles, ils sont des pétrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont
compris que l'autorité appartient toujours à demain, aux générations qui
poussent et dont il faut rester les maîtres, si l'on veut régner
éternellement. Leur puissance est telle, basée sur la nécessité d'une
transaction avec le péché, qu'au lendemain du concile de Trente, ils
transforment l'esprit du catholicisme, le pénètrent et se l'identifient,
se trouvent être les soldats indispensables de la papauté, qui vit d'eux
et pour eux. Depuis lors, Rome est à eux, Rome où leur général a si
longtemps commandé, d'où sont partis si longtemps les mots d'ordre de
cette tactique obscure et géniale, aveuglément suivie par leur
innombrable armée, dont la savante organisation couvre le globe d'un
réseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement
de la pauvre humanité souffrante. Mais le prodige, en tout cela, était
encore la stupéfiante vitalité des Jésuites, sans cesse traqués,
condamnés, exécutés, et debout quand même. Dès que leur puissance
s'affirme, leur impopularité commence, peu à peu universelle. C'est une
huée d'exécration qui monte contre eux, des accusations abominables, des
procès scandaleux où ils apparaissent comme des corrupteurs et des
malfaiteurs. Pascal les voue au mépris public, des parlements condamnent
leurs livres au feu, des universités frappent leur morale et leur
enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulèvent dans chaque royaume
de tels troubles, de telles luttes, que la persécution s'organise et
qu'on les chasse bientôt de partout. Pendant plus d'un siècle, ils sont
errants, expulsés, puis rappelés, passant et repassant les frontières,
sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer dès que
l'apaisement s'est fait. Enfin, supprimés par un pape, désastre suprême,
mais rétablis par un autre, ils sont depuis cette époque à peu près
tolérés. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire où ils
ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air
tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais
conquis la terre.

Pierre savait qu'aujourd'hui, à ne voir que l'apparence des choses, ils
semblaient dépossédés de Rome. Ils ne desservaient plus le Gesù, ils ne
dirigeaient plus le Collège Romain, où ils avaient façonné tant d'âmes;
et, sans maison à eux, réduits à l'hospitalité étrangère, ils s'étaient
réfugiés modestement au Collège Germanique, dans lequel se trouvait une
petite chapelle. Là, ils professaient, ils confessaient encore, mais
sans éclat, sans les splendeurs dévotes du Gesù, sans les succès
glorieux du Collège Romain. Et fallait-il croire, dès lors, à une
habileté souveraine, à cette ruse de disparaître pour rester les maîtres
secrets et tout-puissants, la volonté cachée qui dirige tout? On disait
bien que la proclamation de l'Infaillibilité du pape était leur œuvre,
l'arme dont ils s'étaient armés eux-mêmes, en feignant d'en armer la
papauté, pour les besognes prochaines et décisives que leur génie
prévoyait, à la veille des grands bouleversements sociaux. Elle était
peut-être vraie, cette souveraineté occulte que racontait don Vigilio
dans un frisson de mystère, cette mainmise sur le gouvernement de
l'Église, cette royauté ignorée et totale au Vatican.

Un sourd rapprochement s'était fait dans l'esprit de Pierre, et il
demanda tout d'un coup:

--Monsignor Nani est donc Jésuite?

Ce nom parut rendre don Vigilio à toute sa passion inquiète. Il eut un
geste tremblant de la main.

--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la
robe. Mais il sort de ce Collège Romain où sa génération a été formée,
il y a bu ce génie des Jésuites qui s'adaptait si exactement à son
propre génie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livrée
impopulaire et gênante, voulant être libre, il n'en est pas moins
Jésuite, oh! Jésuite dans la chair, dans les os, dans l'âme, et
supérieurement. Il a l'évidente conviction que l'Église ne peut
triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il
l'aime très sincèrement, il est très pieux au fond, très bon prêtre,
servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne à ses
ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalité ni d'une
faute, aidé par la lignée de nobles Vénitiens qu'il a derrière lui,
instruit profondément par la connaissance du monde auquel il s'est
beaucoup mêlé, à Vienne, à Paris, dans les nonciatures, sachant tout,
connaissant tout, grâce aux délicates fonctions qu'il occupe ici depuis
dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non
pas le Jésuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des défiances,
mais le chef sans un uniforme qui le désigne, la tête, le cerveau!

Ceci rendit Pierre sérieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachés
dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son
scepticisme répugnait à ces contes, il admettait très bien qu'une morale
opportuniste, comme celle des Jésuites, née des besoins de la lutte pour
la vie, se fût inoculée et prédominât dans l'Église entière. Même les
Jésuites pouvaient disparaître, leur esprit leur survivrait, puisqu'il
était l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui
pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte
restait, en réalité, dans cette tentative d'accommodement qui se
poursuivait, entre la religion et le siècle. Dès lors, il comprenait que
des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance
énorme, décisive.

--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est
partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passée
ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouvé au fond, brouillant et
débrouillant les fils, selon des nécessités que lui seul connaît.

Et, dans cette fièvre intarissable de confidences dont la crise le
brûlait, il raconta comment monsignor Nani avait sûrement travaillé au
divorce de Benedetta. Les Jésuites ont toujours eu, malgré leur esprit
de conciliation, une attitude irréconciliable à l'égard de l'Italie,
soit qu'ils ne désespèrent pas de reconquérir Rome, soit qu'ils
attendent l'heure de traiter avec le vainqueur véritable. Aussi,
familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aidé celle-ci
à reprendre sa nièce, à précipiter la rupture avec Prada, dès que
Benedetta eut perdu sa mère. C'était lui qui, pour évincer l'abbé
Pisoni, ce curé patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on
accusait d'avoir fait le mariage, avait poussé cette dernière à prendre
le même directeur que sa tante, le père Jésuite Lorenza, un bel homme
aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal était assiégé, à
la chapelle du Collège Germanique. Et il semblait certain que cette
manœuvre avait décidé de toute l'aventure, ce qu'un curé venait de
faire pour l'Italie, un père allait le défaire contre l'Italie.
Maintenant, pourquoi Nani, après avoir ainsi consommé la rupture,
paraissait-il s'être désintéressé un moment, jusqu'au point de laisser
péricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, désormais,
s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant
donna Serafina en campagne, pesant lui-même sur les cardinaux de la
congrégation du Concile? Il y avait là des points obscurs, comme dans
toutes les affaires dont il s'occupait; car il était surtout l'homme des
combinaisons à longue portée. Mais on pouvait supposer qu'il voulait
hâter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux
commérages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein d'indulgence
de leur oncle, le cardinal. Ou peut-être ce divorce, obtenu à prix
d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, était-il
un scandale volontaire, traîné en longueur, précipité à présent, pour
nuire au cardinal lui-même, dont les Jésuites devaient avoir besoin de
se débarrasser, dans une circonstance prochaine.

--J'incline assez à cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant
plus que j'ai appris ce soir que le pape était souffrant. Avec un
vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientôt, une catastrophe soudaine
est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le
Sacré Collège et la prélature soient en l'air, bouleversés par la
brusque bataille des ambitions... Or les Jésuites ont toujours combattu
la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient être pour lui, pour
son rang, pour son intransigeance à l'égard de l'Italie; mais ils sont
inquiets à l'idée de se donner un tel maître, ils le trouvent d'une
rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop
dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse
l'Église... Et je ne serais aucunement étonné qu'on cherchât à le
déconsidérer, à rendre sa candidature impossible, par les moyens les
plus détournés et les plus honteux.

Pierre commençait à être envahi d'un petit frisson de peur. La contagion
de l'inconnu, des noires intrigues tramées dans l'ombre, agissait, au
milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, près de ce Tibre,
dans cette Rome toute pleine des drames légendaires. Et il fit un
brusque retour sur lui-même, sur son cas personnel.

--Mais moi, là dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il
s'intéresser à moi, comment se trouve-t-il mêlé au procès qu'on fait à
mon livre?

Don Vigilio eut un grand geste.

--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis
affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dénonciations
des évêques de Tarbes, de Poitiers et d'Évreux se trouvaient déjà entre
les mains du père Dangelis, le secrétaire de l'Index; et j'ai appris
également qu'il s'est efforcé, alors, d'arrêter le procès, le trouvant
inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrégation est
saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a
dû se heurter contre le père Dangelis, qui, en fidèle Dominicain, est
l'adversaire passionné des Jésuites... C'est à ce moment qu'il a fait
écrire par la contessina à monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise
d'accourir ici vous défendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre
séjour, l'hospitalité dans ce palais.

Cette révélation acheva d'émotionner Pierre.

--Vous êtes certain de cela?

--Oh! tout à fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et
déjà je vous ai prévenu qu'il paraissait vous connaître intimement,
comme s'il s'était livré à une enquête minutieuse. Pour moi, il avait lu
votre livre, il en était extrêmement préoccupé.

--Vous le croyez donc dans mes idées, il serait sincère, il se
défendrait en s'efforçant de me défendre?

--Non, non, oh! pas du tout... Vos idées, il les exècre sûrement, et
votre livre, et vous-même! Il faut connaître, sous son amabilité si
caressante, son dédain du faible, sa haine du pauvre, son amour de
l'autorité, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait,
bien qu'il y ait là une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais
il ne vous pardonnera d'être avec les petits de ce monde et de vous
prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec
une tendre férocité de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
pleureur élégiaque du néo-catholicisme!

Pierre porta les deux mains à ses tempes, se serra la tête
désespérément.

--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi
me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison, à sa disposition
entière? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome, à me heurter
contre les obstacles, à me lasser, lorsqu'il lui était si facile de
laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gêné? Il est vrai que
les choses ne se seraient pas passées tranquillement, car j'étais
disposé à ne pas me soumettre, à confesser ma foi nouvelle hautement,
même contre les décisions de Rome.

Les yeux noirs de don Vigilio étincelèrent dans sa face jaune.

--Eh! c'est peut-être ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait très
intelligent et très enthousiaste, je l'ai entendu répéter souvent qu'on
ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes.

Mais Pierre s'était levé, et il n'écoutait même plus, il marchait à
travers la pièce, comme emporté dans le désordre de ses idées.

--Voyons, voyons, il est nécessaire que je sache et que je comprenne, si
je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me
renseigner en détail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
Jésuites, des Jésuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez
peut-être raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances...
Ainsi, par exemple, ce Fornaro?

--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a été
élevé aussi, celui-là, au Collège Romain, et soyez persuadé qu'il est
Jésuite, Jésuite par éducation, par position, par ambition. Il brûle
d'être cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brûlera d'être
pape. Tous des candidats à la papauté, dès le séminaire!

--Et le cardinal Sanguinetti?

--Jésuite, Jésuite!... Entendons-nous, il l'a été, ne l'a plus été,
l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coqueté avec tous les
pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Siège
et l'Italie; puis, la situation s'est gâtée, il a violemment pris parti
contre les usurpateurs. De même, il s'est brouillé plusieurs fois avec
Léon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un
pied de diplomatique réserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et
il le montre même trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment,
la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et
c'est pourquoi il s'est remis avec les Jésuites, exploitant leur haine
contre son rival, comptant bien que, dans leur désir d'évincer celui-ci,
ils seront forcés de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop
fins, ils hésiteront à patronner un candidat si compromis déjà... Lui,
brouillon, passionné, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me
dites qu'il est à Frascati, je suis sûr qu'il a couru s'y enfermer, dès
la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique.

--Eh bien! et le pape lui-même, Léon XIII?

Ici don Vigilio eut une courte hésitation, un léger battement de
paupières.

--Léon XIII? il est Jésuite, Jésuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec
les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit animé de
leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restauré sur la
doctrine tout l'enseignement ecclésiastique... Mais il y a aussi le
Jésuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le
plus fameux exemple. Étudiez ses actes, rendez-vous compte de sa
politique: vous y verrez l'émanation, l'action même de l'âme jésuite.
C'est qu'il en est imprégné à son insu, c'est aussi que toutes les
influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent
de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous répète qu'ils
ont tout conquis, tout absorbé, que Rome est à eux, depuis le plus
infime clerc jusqu'à Sa Sainteté elle-même!

Et il continua, et il répondit à chaque nouveau nom que citait Pierre,
par ce cri entêté et maniaque: Jésuite, Jésuite! Il semblait qu'il ne
fût plus possible d'être autre chose dans l'Église, que cette
explication se vérifiât d'un clergé réduit à pactiser avec le monde
nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'âge héroïque du catholicisme
était accompli, ce dernier ne pouvait vivre désormais que de diplomatie
et de ruses, de concessions et d'accommodements.

--Et ce Paparelli, Jésuite, Jésuite! continua don Vigilio, en baissant
instinctivement la voix, oh! le Jésuite humble et terrible, le Jésuite
dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je
jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son Éminence, et il faut voir
avec quel génie de souplesse et d'astuce il est parvenu à remplir sa
tâche, au point qu'il est maintenant l'unique volonté, ouvrant la porte
à qui lui plaît, usant de son maître comme d'une chose à lui, pesant sur
chacune de ses résolutions, le possédant enfin par un lent envahissement
de chaque heure. Oui! c'est la conquête du lion par l'insecte, c'est
l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abbé si
infime, le caudataire dont le rôle est de s'asseoir aux pieds de son
cardinal comme un chien fidèle, et qui en réalité règne sur lui, le
pousse où il veut... Ah! le Jésuite, le Jésuite! Défiez-vous de lui,
quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil à une vieille
femme en jupe noire, avec sa face molle et ridée de dévote. Regardez
s'il n'est pas derrière les portes, au fond des armoires, sous les lits.
Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mangé, et qu'ils vous
donneront, à vous aussi, la fièvre, la peste, si vous ne prenez garde!

Brusquement, Pierre s'arrêta devant le prêtre. Il perdait pied, la
crainte et la colère finissaient par l'envahir. Après tout, pourquoi
pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient être vraies.

--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement prié
d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que
je sentais le besoin d'être remis dans la bonne route.

Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la poussée de sa
passion qui débordait.

--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette
pensée m'est déjà venue, mais dans une heure de lâcheté, avec l'idée de
disparaître, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que,
maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de
Paris, ce que j'ai vu à Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de
Jésus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en
échappe, l'imbécile illusion de ceux qui espèrent voir un renouveau de
l'âme moderne sortir un jour de ce sépulcre, où dort la décomposition
des siècles... Oh! je ne céderai pas, je ne me soumettrai pas, je
défendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous réponds
qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une
religion qui se meurt et qu'il faut se hâter d'enterrer, si l'on ne veut
pas que ses restes empoisonnent les peuples.

Ceci dépassait la cervelle de don Vigilio. Le prêtre italien se
réveillait en lui, avec sa croyance étroite, sa terreur ignorante des
idées nouvelles. Il joignit les mains, épouvanté.

--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphèmes... Et puis, vous ne
pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Sainteté. Elle
seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le
père Dangelis, en se moquant, vous a encore donné le seul bon conseil:
retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du
Vatican.

Pierre en eut un nouveau sursaut de colère.

--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner à
monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'être un volant que
se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi!

Et, harassé, éperdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de
l'abbé qui ne bougeait pas, la face plombée par cette veillée trop
longue, les mains toujours agitées d'un petit tremblement. Il y eut un
long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre
idée, il connaissait un peu le confesseur du pape, un père Franciscain,
d'une grande simplicité, auquel il pourrait l'adresser. Peut-être,
malgré son effacement, ce père lui serait-il utile. C'était toujours une
tentative à faire. Et le silence recommença, et Pierre, dont les yeux
vagues restaient fixés sur le mur, finit par distinguer le tableau
ancien, qui l'avait touché si profondément, le jour de son arrivée. Dans
la pâle lueur de la lampe, il venait peu à peu de le voir se détacher et
vivre, tel que l'incarnation même de son cas, de son désespoir inutile
devant la porte rudement fermée de la vérité et de la justice. Ah! cette
femme rejetée, cette obstinée d'amour, sanglotant dans ses cheveux et
dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombée
de douleur sur les marches de ce palais, à l'impitoyable porte close!
Elle était grelottante, drapée d'un simple linge, elle ne disait point
son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrière
ses mains serrées sur la face, il lui prêtait sa figure, elle devenait
sa sœur, ainsi que toutes les pauvres créatures sans toit ni certitude,
qui pleurent d'être nues et d'être seules, qui usent leurs poings à
vouloir forcer le seuil méchant des hommes. Il ne pouvait jamais la
regarder sans la plaindre, il fut si remué, ce soir-là, de la retrouver
toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baignée des plus
affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio.

--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu'à
l'âme, ainsi qu'un chef-d'œuvre.

Stupéfait de cette question imprévue, qui tombait là sans transition
aucune, le prêtre leva la tête, regarda, s'étonna davantage quand il eut
examiné le panneau noirci, délaissé, dans son cadre pauvre.

--D'où vient-elle, savez-vous? répéta Pierre. Comment se fait-il qu'on
l'ait reléguée au fond de cette chambre?

--Oh! dit-il, avec un geste d'indifférence, ce n'est rien, il y a comme
ça partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours
été là sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais même pas vue.

Enfin, il s'était levé avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de
lui donner un tel frisson, qu'il put à peine prendre congé, les dents
claquant de fièvre.

--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pièce... Et,
pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de
monsignor Nani, car celui-là, au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit,
dès votre arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce
qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre
conversation de cette nuit, ce serait ma mort!

Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance, à droite, à
gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra
chez lui si doucement, qu'on n'entendit même point l'effleurement de ses
pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais.

Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout
essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, à ce
père Franciscain que le secrétaire connaissait un peu. Mais il tomba sur
un bon moine, l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste et
très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât point de sa
situation toute-puissante près du Saint-Père. Il y avait aussi une
humilité affectée, de la part de celui-ci, à n'avoir pour confesseur
que le plus humble des réguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant
des routes. Ce père jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de
foi, le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière un
voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait
recevoir la leçon d'aucun prêtre, on admettait que, comme homme, il
tirât quand même profit de la bonne parole. En dehors de son éloquence
naturelle, le bon père était vraiment un simple blanchisseur d'âmes, le
confesseur qui écoute et qui absout, sans se souvenir des impuretés
qu'il lave, aux eaux de la pénitence. Et Pierre, à le voir si réellement
pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.

Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté, du délicieux
François, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent
il s'était étonné de la venue de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes,
aux bêtes et aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité
pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de jouissance, où la
joie de la beauté est seule restée reine. Sans doute les temps sont
changés, et quelle sève d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant
les grandes souffrances du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des
humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don de soi-même
aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale,
l'égalité et l'obéissance qui devaient assurer la paix du monde. Il
marchait par les chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde
serrant à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds nus, sans
bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses frères, le verbe haut et
libre, d'une verdeur de poésie, d'une hardiesse de vérité souveraines,
se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants,
osant dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés, simoniaques
et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les
suivait en foule, ils étaient les amis, les libérateurs de tous les
petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires
inquiétèrent-ils Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre;
et, quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée d'utiliser à
leur profit cette force nouvelle, la conquête du peuple infime, de la
masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grondé à
travers les âges, même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la
papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une armée de
continuelle victoire, l'armée errante qui se répandait partout, par les
routes, par les villages, par les villes, qui pénétrait jusqu'au foyer
de l'ouvrier et du paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la
puissance démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple!
De là, la prospérité si rapide, le nombre des frères pullulant en
quelques années, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre
envahissant la population laïque au point de l'imprégner et de
l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol,
une végétation vigoureuse de la souche plébéienne, c'était que tout un
art national allait en naître, les précurseurs de la Renaissance en
peinture, et Dante lui-même, l'âme du génie de l'Italie.

Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres
d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les
Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de
compagnie pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours
là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospère. Mais
il semblait que l'humilité des Franciscains les eût à la longue mis à
l'écart. Peut-être aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs
du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même, dans ses
conquêtes politiques et sociales. Et la seule bataille restait sûrement
entre les Dominicains et les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs,
qui, les uns et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde
à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'était une
guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprême au Vatican,
demeurait l'éternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir
saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille
science dogmatique, ils devaient céder chaque jour un peu de terrain aux
seconds, victorieux avec le siècle. Puis, c'étaient encore les
Chartreux, vêtus de leur robe de drap blanc, les silencieux très saints
et très purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés dont le
nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement, comme la
douleur et le besoin de solitude. C'étaient les Bénédictins, les enfants
de Saint-Benoît dont la règle admirable a sanctifié le travail, les
ouvriers passionnés des lettres et des sciences, qui ont longtemps été,
à leur époque, des instruments puissants de civilisation, aidant à
l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de
critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait réfugié chez
eux deux siècles plus tôt, s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur
l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des
millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain eût encore été
un champ où ils pussent moissonner: à quoi bon? lorsque les ouvriers ont
changé, lorsque les dogmes sont là pour barrer la route à qui doit
passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était le
pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'étaient
les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes,
les Eudistes, les Missionnaires, les Récollets, les Frères de la
Doctrine chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les
Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins; sans compter
les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les
religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et
celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou
somptueuse, certains quartiers de Rome n'étaient faits que de couvents,
et tout ce peuple, derrière les façades muettes, bourdonnait, s'agitait,
intriguait, dans la continuelle lutte des intérêts et des passions.
L'ancienne évolution sociale qui les avait produits n'agissait plus
depuis longtemps, ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en plus
inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente, jusqu'au jour où
l'air et le sol leur manqueront à la fois, au sein de la société
nouvelle.

Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient, ce n'était
pas le plus souvent contre les réguliers que se heurtait Pierre: il
avait affaire surtout au clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il
finissait par bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y
maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, régnait
la famille pontificale, les cardinaux et les prélats, très hauts, très
nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarité. En dessous
d'eux, le clergé des paroisses formait comme une bourgeoisie, très
digne, d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient même
pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de siècle, avait
eu ce singulier résultat, en installant tout un monde de fonctionnaires,
témoins des mœurs, de purifier la vie intime des prêtres romains, dans
laquelle la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était à
la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant dans des
ménages de vieux garçons. Et, enfin, on tombait à cette plèbe du clergé,
que Pierre avait étudiée curieusement, tout un ramassis de misérables
prêtres, crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe, comme des
bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes louches, en compagnie des
mendiants et des voleurs. Mais il était plus intéressé encore par la
foule flottante des prêtres accourus de la chrétienté entière, les
aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait
comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en
avait de toute nationalité, de toute fortune, de tout âge, galopant sous
le fouet de leurs appétits, se bousculant du matin au soir autour du
Vatican, pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir. Partout, il
les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il était un d'eux,
qu'il augmentait de son unité ce nombre incroyable de soutanes qu'on
rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle
marée, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
Les séminaires des diverses nations auraient suffi à pavoiser les rues,
avec leurs queues d'élèves en fréquentes promenades: les Français tout
noirs, les Américains du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains
du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs avec l'écharpe
verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et
les autres, et les autres, brodés, lisérés de cent façons. Puis, il y
avait en outre les confréries, les pénitents, les blancs, les noirs, les
bleus, les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes,
grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que, parfois
encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace
et tenace, luttant pour ne pas disparaître, dans la Rome cosmopolite
actuelle, où s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des
vêtements.

Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un autre,
fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne pouvait s'habituer
au culte, à cette dévotion romaine, qui l'étonnait quand elle ne le
blessait pas. Un dimanche qu'il était entré, par un matin de pluie, à
Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son plafond de temple
antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres
éclatants de sa Confession, de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu
cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la traversaient,
comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouillés le
précieux dallage de mosaïque; des femmes et des enfants, que la fatigue
avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit,
dans l'encombrement des grands départs, attendant leur train. Et, pour
cette foule piétinante de menu peuple, entrée en passant, un prêtre
disait une messe basse, au fond d'une chapelle latérale, devant laquelle
une file unique de gens debout s'était formée, étroite, longue, une
queue de théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous
s'inclinèrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la
messe était dite. C'était partout la même assistance des pays du soleil,
pressée, n'aimant pas s'installer sur des sièges, ne faisant à Dieu que
de courtes visites familières, en dehors des grandes réceptions de gala,
à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles
basiliques comme à Saint-Pierre lui-même. Au Gesù seul, il tomba, un
autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules
dévotes du Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une
tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or, de sculptures
et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en
a fondu le goût baroque trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les
plus anciennes et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès,
Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux heures des
offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents églises,
même pour Rome, c'étaient bien des nefs à peupler; et il y en avait
qu'on fréquentait uniquement à certains jours fixes de cérémonie,
beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête
du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de posséder un
fétiche, une idole secourable aux misères humaines: l'Aracoeli avait le
petit Jésus miraculeux, «il Bambino», qui guérissait les enfants
malades; Sant'Agostino avait la «Madona del Parto», la Vierge qui
délivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient réputées
pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance
d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient
délaissées, abandonnées aux touristes, livrées à la petite industrie des
bedeaux, telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres enfin
restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installée dans le
Panthéon, une salle ronde qui tient du cirque, et où la Vierge est
demeurée l'évidente locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux
églises des quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à
Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi vive, le flot
populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans cette dernière
complètement vide, il avait entendu des chantres chanter à pleine voix,
un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, étant
entré à San Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une fête
du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les
portiques sous des lambrequins et des rideaux alternés, jaunes et bleus,
blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse décoration,
d'un clinquant de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans
son enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même
église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût de la Rome du
dernier siècle par le Bernin ou ses élèves. A Saint-Louis des Français,
dont le style est meilleur, d'une sobriété élégante, il ne fut ému que
par les grands morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les
dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du gothique, il
finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait être
le seul échantillon du style gothique à Rome. Ce fut pour lui la
stupéfaction dernière, ces colonnes engagées recouvertes de marbre, ces
ogives qui n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces
voûtes qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du dôme. Non,
non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient là, n'était plus celle
dont le brasier avait envahi et brûlé au loin la chrétienté entière.
Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir
de Sainte-Marie de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le
traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne, c'était la
basilique, née du temple; et l'on blasphémait, lorsqu'on voyait la
véritable église chrétienne dans la cathédrale gothique, car le gothique
n'était que le détestable esprit anglo-saxon, le génie révolté de
Luther. Il voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut, de
crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve décisive que
le catholicisme était la végétation même du sol de Rome, le paganisme
transformé par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a poussé dans un
esprit différent, à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est
tourné contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé en
s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus
en plus, dans l'évolution des sociétés nouvelles, malgré les efforts
désespérés d'unité, de sorte que le schisme, une fois encore, apparaît
inévitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles
et grandes cloches, aimées des humbles. Il faut des clochers, pour les
cloches, et il n'y a pas de clochers à Rome, il n'y a que des dômes.
Décidément, Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et
carillonnante, d'où la prière montait en ondes sonores parmi le vol
tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.

Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par une sourde
irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant
la parole qu'il s'était donnée de rendre visite à chacun des cardinaux
de la congrégation de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu
à peu lancé à travers les autres congrégations, ces ministères de
l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais
d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un
cardinal pour préfet, des membres cardinaux tenant séance, des prélats
consulteurs, tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs fois à la
Chancellerie où siège la congrégation de l'Index, il se perdit dans
cette immensité d'escaliers, de couloirs et de salles, gagné dès le
portique de la cour par le frisson glacé des vieux murs, ne pouvant
arriver à aimer ce palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur
de la renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il
connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le cardinal Sarno
l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoyé de l'un à
l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connaître de même
les autres congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des
Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale, la Daterie,
la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme énorme de l'administration
de l'Église, le monde entier à gouverner, élargir les conquêtes, gérer
les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et
de personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses,
vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires
qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves,
les plus délicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu à
des recherches, à des études sans nombre. Il fallait bien répondre à ce
peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de
la chrétienté, à ces lettres, à ces suppliques, à ces dossiers, dont le
flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était
le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne,
pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de
saints et de nobles d'où ne sortait pas même la petite trépidation du
travail, une mécanique si bien huilée, que, malgré la rouille des
siècles, l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans qu'on
la devinât, derrière les murs. Toute la politique de l'Église
n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible, attendre. Mais
quelle mécanique prodigieuse, surannée et si puissante encore! et comme
il se sentait pris, au milieu de ces congrégations, dans le réseau de
fer du plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer les
hommes! Il avait beau y constater des lézardes, des trous, une vétusté
annonçant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y
était risqué, il était saisi, broyé, emporté au travers de cet
inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des
intrigues, où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions
et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et qu'il était
loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle colère le soulevait parfois
dans sa lassitude, dans sa volonté de se défendre!

Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais
comprises. Un jour qu'il était retourné à la Propagande, le cardinal
Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie avec une telle rage froide, que,
tout d'un coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait
fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites, trouvant
enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant à la
légende ces hommes de mystère et d'ombre, dont le secret pouvoir,
incalculable, aurait gouverné le monde. Il s'étonnait surtout de la
haine aveugle qui affolait certaines gens, dès que le mot de
francs-maçons leur venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués,
des plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction profonde
que toute loge maçonnique était présidée, au moins une fois l'an, par le
Diable en personne, visible. C'était à confondre le simple bon sens. Et
il venait de comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église
catholique et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face. La
première avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins
dans l'autre une concurrence, une très vieille ennemie, qui se
prétendait même plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait
toujours possible. Surtout, le heurt résultait de ce que les deux sectes
avaient la même ambition de souveraineté universelle, la même
organisation internationale, le même coup de filet jeté sur les peuples,
des mystères, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi,
conquête contre conquête; et, dès lors, de même que deux maisons
rivales, établies aux deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une
devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique sur la puissance
de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné, fait une enquête, pour se
rendre compte de la réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome
où les deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le grand
maître trônait en face du pape. On lui avait bien raconté que les
derniers princes romains se croyaient forcés de se faire recevoir
francs-maçons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur
situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne
cédaient-ils pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution
sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas être noyée, elle
aussi, dans son propre triomphe, celui des idées de justice, de raison
et vérité, qu'elle avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres
et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de
l'idée tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque
l'appareil dont les sectaires ont dû s'entourer pour frapper les
imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés
politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique croulera,
ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre Église, l'Église
franc-maçonne d'en face, disparaîtra de même, sa tâche de libération
étant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un
pauvre instrument de conquête, entravé lui-même par des traditions,
gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être qu'un lien
d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science
n'emportait les peuples, aidant à la destruction des religions
vieillies.

Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches, fut repris
d'anxiété, dans son obstination à ne pas quitter Rome, sans s'être battu
jusqu'au bout, en soldat d'une espérance qui ne veut pas croire à la
défaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire, chargé du
diocèse de Rome, un lettré qui avait causé d'Horace avec lui, un
politique un peu brouillon qui s'était mis à le questionner sur la
France, sur la République, sur le budget de la guerre et de la marine,
sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le
Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà au palais Boccanera, un
vieillard maigre, au visage décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer
qu'un long blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres, gâtés
par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il avait vu, au
Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque sorte le ministre des
Affaires étrangères de Sa Sainteté, la grande puissance du Saint-Siège,
dont on l'avait écarté jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences
d'une visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et il
avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique
bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un
air d'intérêt après l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant
même. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris
que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et que, s'il arrivait un
jour à forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la
Secrétairerie d'État. Et, ce soir-là, il était rentré rue Giulia effaré,
surmené, la tête brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu
de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette machine aux cent
rouages, qu'il s'était demandé avec terreur ce qu'il ferait le
lendemain, n'ayant plus rien à faire, qu'à devenir fou.

Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de
nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le
fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux
de terreur. Puis, dans un souffle, à l'oreille:

--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir.
Je vous répète que vous n'avez pas d'autre chose à faire.

Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la passion d'ardente
charité qui l'avait amené pour défendre son livre, n'était-il pas à Rome
dans un but d'expérience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les
tentatives.

Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de
Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il
n'avait mieux senti l'énormité de ces quatre rangées tournantes de
colonnes, de cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne
ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et morne, on se
demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majesté sans
doute, pour la pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus,
était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le
palais du Saint-Office, derrière la Sacristie, dans un quartier de
solitude et de silence, que le pas d'un piéton, le roulement d'une
voiture troublent à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène,
en nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine le voisinage de
la basilique, l'odeur d'encens, la paix cloîtrée, dans le sommeil des
siècles. Et, à un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudité
pesante et inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une seule ligne
de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale, l'autre façade est plus
louche encore, avec son rang de fenêtres plus étroites, des judas aux
vitres glauques. Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie
couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le dehors, fermé et
mystérieux comme une prison.

Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un
enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacrée
congrégation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'était
plus celle de la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal
occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité entière.
Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se
réunissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas
même un souffle, sortît des murs. Mais, si elle continuait à frapper le
crime d'hérésie, si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait
aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu,
réduite à un rôle de protestation, ne pouvant même infliger aux siens,
aux ecclésiastiques, que des peines disciplinaires.

Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor
Nani, qui habitait le palais, à titre d'assesseur, Pierre éprouva une
surprise heureuse. La pièce était vaste, située au midi, inondée de gai
soleil; et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur des
meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y eût vécu,
accomplissant ce prodige de mettre de sa grâce dans ces choses sévères.
Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu,
prenait les cœurs, dès le seuil.

Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant, avec sa face
rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'âge
poudrait. Et les deux mains tendues:

--Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être venu me voir...
Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis.

Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection
extraordinaire.

--Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien tout ce que vous avez
fait.

Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio, gagné par la
sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit
ses visites au cardinal Sarno, à monsignor Fornaro, au père Dangelis; il
conta ses autres démarches près des cardinaux influents, tous ceux de
l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal
secrétaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte à une autre,
à travers tout le clergé de Rome, à travers toutes les congrégations,
dans cette immense ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les
pieds, brisé les membres, hébété le cerveau.

Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air de ravissement,
s'exclamait, répétait à chaque station de ce calvaire du solliciteur:

--Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A
merveille, à merveille, elle marche!

Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malséante.
Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui fouillait le jeune prêtre,
pour savoir s'il l'avait enfin amené au point d'obéissance où il le
désirait. Était-il assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur
la réalité des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois mois de
Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un résigné au moins, de
l'enthousiaste un peu fou du premier jour?

Brusquement, monsignor Nani demanda:

--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son Éminence le cardinal
Sanguinetti.

--Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati, je n'ai pu la
voir.

Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement, avec une
secrète jouissance de diplomate artiste, se récria, leva ses petites
mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui déclare tout
perdu.

--Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son Éminence! C'est
absolument nécessaire. Pensez donc! le préfet de l'Index! Nous ne
pourrons agir qu'après votre visite, car vous n'avez vu personne, si
vous ne l'avez pas vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils.

Et Pierre ne put que s'incliner.

--J'irai, monseigneur.



XI


Bien qu'il sût ne pouvoir se présenter chez le cardinal Sanguinetti que
vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit dès
neuf heures à la petite gare de Frascati. Déjà, il y était venu, en un
de ses jours d'oisiveté forcée; il avait fait l'excursion classique de
ces Châteaux romains, qui vont de Frascati à Rocca di Papa, et de Rocca
di Papa au Monte Cave; et il était charmé, il se promettait deux heures
de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, où
Frascati est bâti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes,
dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un
promontoire, jusqu'à Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un îlot de
marbre, à six grandes lieues.

Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boisées
de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'où l'on a la plus belle vue du
monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fières et élégantes
façades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plantés de
cyprès, de pins et de chênes! C'était une douceur, une joie, une
séduction dont il ne se serait jamais lassé. Et, depuis plus d'une
heure, il errait délicieusement par les routes bordées d'antiques
oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands
arbres des propriétés voisines, par les sentiers odorants, au bout
desquels, à chaque coude, la Campagne se déroulait à l'infini, lorsqu'il
fit une rencontre imprévue, qui le contraria d'abord.

Il était redescendu près de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes
vignes où tout un mouvement de constructions nouvelles s'était produit
depuis quelques années; et il fut surpris de voir une victoria, très
correctement attelée de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrêter près
de lui, et de s'entendre appeler par son nom.

--Comment! monsieur l'abbé Froment, vous ici en promenade, de si bonne
heure!

Alors, il reconnut le comte Prada qui, étant descendu, laissa la voiture
vide achever la route, tandis qu'il faisait à pied les deux ou trois
derniers cents mètres, à côté du jeune prêtre. Après une cordiale
poignée de main, il expliqua son goût.

--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. Ça
promène mes chevaux... Vous savez que j'ai des intérêts par ici, toute
une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas très bien.
Et c'est pourquoi, malgré la saison avancée, je suis encore forcé d'y
venir plus souvent que je ne voudrais.

Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient dû vendre
la villa somptueuse, bâtie là par un cardinal, leur ancêtre, sur les
plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moitié du seizième siècle:
une demeure d'été royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des
bassins, des cascades, surtout une terrasse, célèbre entre toutes celles
du pays, qui s'avançait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine,
dont l'immensité sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la
Méditerranée. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mère de vastes
champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apportés en dot à
Prada, au moment où la folie de la pierre soufflait de Rome sur les
provinces. Aussi Prada avait-il eu l'idée de construire là tout un
quartier de villas bourgeoises, dans le goût de celles qui encombrent la
banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'étaient présentés,
l'effondrement financier était survenu, et il liquidait péniblement
cette affaire fâcheuse, après en avoir désintéressé sa femme, dès leur
séparation.

--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on
veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai
ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats,
et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
n'est-ce pas? dont nous avons raison d'être très fiers, à Rome. J'ai
beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que
mon cœur batte de joie.

Ce qu'il ne disait pas, c'était que son amie, comme il la nommait,
Lisbeth Kauffmann, venait de passer l'été dans une des villas neuves, où
elle avait installé son atelier de délicieuse artiste, visité par toute
la colonie étrangère, qui tolérait l'irrégularité de sa situation,
depuis la mort de son mari, grâce à sa gaieté et à sa peinture, juste
assez pour être libre. On avait fini même par accepter sa grossesse, et
elle était rentrée à Rome dès le milieu de novembre, pour y accoucher
d'un gros garçon, dont la venue avait rallumé, dans les salons blancs et
dans les salons noirs, les commérages passionnés sur le divorce imminent
de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati était
sûrement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil où
le jetait cette naissance d'un fils.

Pierre, qui gardait en sa présence une gêne, comme une sorte de malaise,
dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut
pourtant répondre à son amabilité parfaite, en lui demandant des
nouvelles de son père, le vieil Orlando, le héros de la conquête.

--Oh! à part les jambes, il se porte à merveille, il vivra cent ans. Ce
pauvre père! j'aurais été si heureux de l'installer dans une de ces
petites maisons, cet été! Mais jamais il n'a voulu, il s'entête à ne pas
quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprît, pendant son
absence.

Il éclata d'un beau rire, s'égayant tout seul à plaisanter ainsi l'âge
héroïque et démodé de l'indépendance. Puis, il ajouta:

--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abbé. Il s'étonne de ne
pas vous avoir revu.

Cela chagrina Pierre, car il s'était mis à aimer Orlando d'une tendresse
respectueuse. Deux fois, depuis la première visite, il était retourné le
saluer; et, à chaque fois, le vieillard avait refusé de causer de Rome,
tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.

--Je vous en prie, s'écria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie
pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je désire le
satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai été
touché de son accueil.

Tous deux continuaient à marcher lentement, par la route montante, au
milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'étaient même pas
achevées. Et, lorsque Prada sut que le prêtre était venu pour se
présenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire
de loup aimable, qui découvrait ses dents blanches.

--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous
allez le trouver dans un bel état de fièvre!

--Pourquoi donc?

--Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas
bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait
passé une nuit affreuse.

Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle,
une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un
bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en
ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand,
noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef,
ferma rudement la porte, avant de s'éloigner.

--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit
battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux
nouvelles.

Pierre, surpris, avait regardé le prêtre.

--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le
lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il
apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat
pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois,
avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a
refusé absolument.

--C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de
la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il
est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure
curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette
très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas
entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui
lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan
philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré
de grands murs.

En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé
soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards
eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la
muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les
feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair.

Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono,
qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à
Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple,
encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez
d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le
rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il
s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait
réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes
les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à
des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était
pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le
verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à
l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient
inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût
opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle.
Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne,
dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter
entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations
folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées
brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de
la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants,
qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes
vertus et des grands crimes.

--Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce
qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit
faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non
plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir
un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits
désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer
son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on
nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une
fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues
enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne
sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.

Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda:

--Croyez-vous donc le pape malade à ce point?

Le comte sourit, leva les deux bras.

--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intérêt à
l'être. Mais je le crois vraiment indisposé, un dérangement
d'entrailles, dit-on; et, à son âge, la moindre indisposition peut
devenir fatale.

Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prêtre posa
une question.

--Alors, si le Saint-Siège se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti
aurait de grandes chances?

--De grandes chances! de grandes chances! voilà encore une de ces choses
qu'on ne sait jamais. La vérité est qu'on le classe parmi les candidats
possibles; et, si le désir d'être pape suffisait, Sanguinetti serait
sûrement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volonté
extraordinaire, brûlé jusqu'aux os par cette ambition suprême. C'est
même là sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il être décidé
à tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est
venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit être afin de mieux
diriger sa bataille de loin, tout en affectant un désir de retraite, un
détachement du meilleur effet.

Et il s'étendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait
l'intrigue, l'âpre appétit de conquête, l'activité excessive, même un
peu brouillonne. Il l'avait connu à son retour de la nonciature de
Vienne, rompu aux affaires, résolu dès lors à mettre la main sur la
tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses
raccommodements avec le pape régnant, sa tendresse pour l'Allemagne
suivie d'une brusque évolution vers la France, ses attitudes successives
devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une
intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas
évacuée. Et il semblait s'en tenir là désormais, il affectait de
déplorer le règne flottant de Léon XIII, de garder sa fervente
admiration à Pie IX, le grand pape héroïque de la résistance, dont le
bon cœur n'empêchait pas l'inébranlable fermeté. C'était dire que, lui,
restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'Église, en dehors des
complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rêvait que de
politique au fond, il avait dû en arriver à tout un programme,
volontairement vague, mais que ses clients, ses créatures répandaient,
d'un air de mystère extasié. Depuis une autre indisposition du pape, qui
datait déjà du printemps, il vivait dans une inquiétude mortelle, car le
bruit avait couru que les Jésuites, bien que le cardinal Boccanera ne
les aimât guère, se résigneraient à le soutenir. Sans doute, ce dernier
était rude, d'une piété outrée, dangereuse, en ce siècle de tolérance;
seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son élection ne
signifierait-elle pas que jamais la papauté ne renoncerait au pouvoir
temporel? Dès lors, Boccanera était devenu l'homme redoutable aux yeux
de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dépouillé, passait ses
heures à chercher la combinaison qui le débarrasserait de ce rival
tout-puissant, sans ménager les histoires abominables sur ses
complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le représenter
comme l'Antéchrist, dont le règne devait consommer la ruine de la
papauté. Sa dernière combinaison, afin de s'assurer l'appui des
Jésuites, était donc de faire répandre par ses familiers que lui, non
seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais
encore qu'il s'engageait à reconquérir ce pouvoir. Et il avait tout un
plan qu'on se chuchotait à l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
foudroyant dans ses résultats, malgré d'apparentes concessions: ne plus
défendre aux catholiques de voter et d'être candidats, envoyer à la
Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renversera lors
la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fédération des
provinces italiennes, dont le Saint-Père, rentré en possession de Rome,
deviendrait le Président auguste et souverain.

En terminant, Prada se mit à rire de nouveau, montrant ses dents
blanches, peu faites pour lâcher la proie.

--Vous voyez que nous avons à bien nous défendre, car il s'agit de nous
jeter dehors. Heureusement qu'il y a, à tout cela, de petits
empêchements. Mais de tels rêves n'en ont pas moins une action énorme
sur certaines cervelles exaltées, comme celle de ce Santobono par
exemple; et, tenez! en voilà un que Sanguinetti mènerait loin, d'un mot,
s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc là-haut, il
est arrivé, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute
blanche qui a des balcons sculptés.

En effet, on apercevait le petit palais, une des premières maisons de
Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les
fenêtres s'ouvraient sur l'immensité de la Campagne romaine.

Il était onze heures, et comme Pierre prenait congé du comte, pour
monter faire lui-même sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans
la sienne.

--Vous ne savez pas, si vous étiez très gentil, eh bien! vous
déjeuneriez avec moi... Voulez-vous? Dès que vous serez libre, venez me
rejoindre à ce restaurant, là, cette façade rose. Moi, en une heure,
j'aurai réglé mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.

D'abord, Pierre refusa, se défendit; mais il n'avait aucune excuse
possible; et il dut se rendre enfin, cédant malgré lui au charme réel de
Prada. Dès qu'ils se furent séparés, il n'eut qu'à monter une rue, pour
se trouver à la porte du cardinal. Ce dernier était d'un abord très
facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer
à l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient à deux
battants, même devant les plus humbles soutanes. Le jeune prêtre fut
donc introduit tout de suite, un peu étonné de cet accueil, en se
souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait
déconseillé le voyage, Son Éminence n'aimant pas à être dérangée, quand
elle était souffrante. A la vérité, il n'était guère question de
maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
inondée de soleil. Le salon d'attente, où l'on venait de le laisser
seul, meublé d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni
confort; mais il était égayé par la plus belle lumière du monde, et il
donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une
beauté sans égale, toute de rêve, dans le continuel mirage du passé.
Aussi, en attendant d'être reçu, alla-t-il se planter à une des
fenêtres, grande ouverte sur un balcon, émerveillé, parcourant des yeux
la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome,
que dominait le dôme de Saint-Pierre, une petite tache étincelante, à
peine large comme l'ongle du petit doigt.

Il s'oubliait là, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui
arrivaient très nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre
que c'était Son Éminence elle-même, debout sur le balcon voisin, qui
causait avec un prêtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier
mouvement fut de se retirer, par discrétion; et puis, les paroles qu'il
entendit le retinrent.

--Nous allons savoir dans un instant, disait Son Éminence de sa voix
grasse. J'ai envoyé Eufemio à Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et
voici le train qui le ramène.

En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un
jouet d'enfant. Ce devait être pour le guetter que Sanguinetti était
venu s'accouder à la balustrade du balcon. Et il restait là, les yeux
sur Rome, au loin.

Santobono prononça passionnément quelques mots, que Pierre entendit mal.
Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:

--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que
Dieu nous conserve longtemps encore Sa Sainteté...

Il s'arrêta, et comme il n'était pas hypocrite, il compléta sa pensé:

--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est
mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de
l'Antéchrist ont gagné beaucoup de terrain dans ces derniers temps.

Un cri échappa à Santobono.

--Oh! Votre Éminence agira, triomphera!

--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu'à la
disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la
victoire du Saint-Siège. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun
dans ses moyens à barrer la route aux méchants, de manière à ce que les
bons réussissent... Ah! si l'Antéchrist règne...

Ce mot d'Antéchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout
d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antéchrist,
c'était le cardinal Boccanera.

--Mon cher, songez à cela: l'Antéchrist au Vatican, consommant la ruine
de la religion par son orgueil implacable, sa volonté de fer, sa sombre
folie du néant; car il n'y a plus à en douter, il est la bête de mort
annoncée par les prophéties, celle qui menace de tout engloutir avec
elle, dans sa furieuse course aux ténèbres de l'abîme. Je le connais, il
ne rêve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du
temple et les ébranlera pour s'abîmer sous les décombres, lui et la
catholicité entière. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit
chassé de Rome, fâché avec toutes les nations, exécré de l'Italie,
traînant par le monde le fantôme errant du dernier pape.

Un grognement sourd, un juron étouffé de Santobono accueillit cette
effroyable prédiction. Mais le train était arrivé en gare; et, parmi les
quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un
petit abbé, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
C'était l'abbé Eufemio, le secrétaire du cardinal. Quand il eut aperçu
celui-ci au balcon, il lâcha tout respect humain, il se mit à courir,
pour gravir la rue en pente.

--Ah! voici Eufemio! s'écria Son Éminence, frémissante d'anxiété. Nous
allons savoir, nous allons savoir enfin!

Le secrétaire s'était engouffré sous la porte, et il dut monter si
vivement, que Pierre, presque aussitôt, le vit traverser hors d'haleine
le salon d'attente, où il se trouvait, puis disparaître dans le cabinet
du cardinal. Celui-ci avait quitté le balcon pour aller à la rencontre
de son messager; mais il y revint, au milieu de questions,
d'exclamations, de tout un tumulte, causé par les mauvaises nouvelles.

--Alors, c'est bien vrai, la nuit a été mauvaise, Sa Sainteté n'a pas
dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on raconté? Mais, à son âge,
rien n'est plus grave, ça peut l'emporter en deux heures... Et les
médecins, que disent-ils?

La réponse ne parvint pas à Pierre. Seulement, il comprit en entendant
le cardinal reprendre:

--Oh! les médecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne
veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel
malheur, si la catastrophe ne peut être reculée de quelques jours!

Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, là-bas,
regardant de toute son angoisse ambitieuse le dôme de Saint-Pierre, la
petite tache étincelante, à peine grande comme l'ongle du petit doigt,
au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si
le pape était mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'à étendre le bras pour
prendre dans le creux de sa main la Ville éternelle, la Ville sacrée,
qui ne tenait pas plus de place, à l'horizon, qu'un tas de gravier, jeté
là par la pelle d'un enfant. Déjà, il rêvait du conclave, lorsque les
dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile,
souverain, le couronnerait de pourpre.

--Mais vous avez raison, mon cher, s'écria-t-il en s'adressant à
Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'Église... Et puis, il
n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons
uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprême, il saura bien
foudroyer l'Antéchrist.

Alors, pour la première fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui
disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage décision:

--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!

Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon
était vide, et son attente recommença, dans le salon ensoleillé, d'une
gaieté calme et délicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail
s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut étonné de
trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prêtres, qui
s'en étaient allés par une autre porte.

Dans la vive lumière blonde, le cardinal était debout près d'une
fenêtre, avec sa face colorée au nez fort, aux grosses lèvres, son air
de jeunesse trapue et vigoureuse, malgré ses soixante ans. Il avait
repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par
bonne politique. Et, tout de suite, dès que Pierre se fut incliné et eut
baisé l'anneau, il lui indiqua une chaise.

--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette
malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux
d'en causer avec vous.

Lui-même avait pris une chaise, devant cette fenêtre ouverte sur Rome,
dont il semblait ne pouvoir s'éloigner. Le prêtre s'aperçut qu'il ne
l'écoutait guère, les yeux de nouveau là-bas, vers la proie si
chaudement désirée, pendant qu'il s'excusait d'être venu le troubler
dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention était
parfaite, il s'émerveilla de la volonté que cet homme devait avoir, pour
paraître si calme, si dévoué aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent
de tempête soufflait en lui.

--Votre Éminence daignera donc me pardonner...

--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma santé chancelante me
retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est très naturel
que vous désiriez me fournir des explications, défendre votre œuvre,
éclairer mon jugement. Même je m'étonnais de ne pas vous avoir encore
vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'épargnez pas vos
démarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous écoute,
de toute la bonne joie que j'aurais à vous absoudre.

Et Pierre se laissa prendre à ces bienveillantes paroles. Un espoir lui
revint, celui de gagner à sa cause le préfet de l'Index, tout-puissant.
Il le jugeait déjà d'une intelligence rare, d'une cordialité exquise,
cet ancien nonce qui avait appris, à Bruxelles d'abord, puis à Vienne,
l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur
promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois
encore sa flamme d'apôtre, pour exposer ses idées sur la Rome de demain,
la Rome qu'il rêvait, de nouveau maîtresse du monde, si elle revenait au
christianisme de Jésus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.

Sanguinetti souriait, hochait doucement la tête, s'exclamait de
ravissement.

--Très bien, très bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher
fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'évidence même, vous êtes là
avec tous les bons esprits.

Puis, tout le côté poésie le touchait profondément, disait-il. Il aimait
à passer, comme Léon XIII, par rivalité sans doute, pour un latiniste
des plus distingués, et il avait voué à Virgile une tendresse spéciale
et sans bornes.

--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant
les pauvres que l'hiver a glacés, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous
doutez-vous que vous êtes plein de tournures latines? J'ai noté chez
vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les Églogues.
Un charme, votre livre, un vrai charme!

Comme il n'était point sot, et qu'il sentait là, dans ce petit prêtre,
une grande intelligence, il finissait par s'intéresser, non pas à lui,
mais au profit quelconque qu'il y avait peut-être à tirer de lui.
C'était, dans sa fièvre d'intrigues, sa continuelle préoccupation, tirer
des autres, des créatures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
apportaient d'utile à son propre triomphe. Et il se détournait un
instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'écoutait
parler, en se demandant à quoi il pourrait bien l'employer, tout de
suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait
pape. Mais le prêtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
pouvoir temporel de l'Église et de prononcer les mots malencontreux de
religion nouvelle.

D'un geste, le cardinal l'arrêta, toujours souriant, sans rien perdre de
son amabilité, bien que sa résolution, prise depuis longtemps, fût dès
lors confirmée et définitive.

--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je
suis souvent avec vous, oh! tout à fait... Seulement, voyons, vous
ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors,
après la page que vous avez écrite sur la Grotte, comment voulez-vous
que je me prononce pour vous, contre les Pères?

Pierre fut atterré par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne
n'avait eu la précaution de l'avertir. A Rome, les œuvres catholiques
du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, désigné par le
Saint-Père, chargé de la représenter et de la défendre au besoin.

--Ces bons Pères! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait
beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains liées, nous ne
pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de
messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos
pauvres prêtres qui mourrait de faim.

Il n'y avait qu'à s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus à
cette question d'argent, à la nécessité où se trouvait le Saint-Siège
d'assurer son budget, bon an mal an. C'était toujours le servage du
pape, que la perte de Rome avait libéré du souci de régner, mais que sa
gratitude forcée pour les aumônes reçues, clouait quand même à la terre.
Les besoins étaient si grands, que l'argent régnait, était la puissance
souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.

Sanguinetti se leva pour donner congé au visiteur.

--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous désespérez pas. Je
n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des
excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si
Dieu est avec vous, il vous sauvera, même malgré nous!

C'était son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais
pousser personne à bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon
dire à celui-ci que la condamnation de son livre était chose faite et
que le seul parti prudent serait de le désavouer? Il n'y avait qu'un
sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colère sur les âmes de feu et
les jeter à la rébellion.

--Espérez, espérez! répéta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de
sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.

Pierre, profondément touché, se sentit renaître. Il oubliait même la
conversation qu'il avait surprise, cette âpreté d'ambition, cette rage
sourde contre le rival redouté. Et puis, chez les puissants,
l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de cœur? Si celui-ci était
pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-être le pape
attendu, acceptant la tâche de réorganiser l'Église des États-Unis
d'Europe, maîtresse spirituelle du monde? Il le remercia avec émotion,
s'inclina et le laissa à son rêve, debout devant cette fenêtre grande
ouverte, d'où Rome lui apparaissait au loin toute précieuse et luisante
comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le
resplendissement du soleil d'automne.

Il était près d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin
déjeuner, à une des petites tables du restaurant, où ils s'étaient donné
rendez-vous. Leurs affaires les avaient retardés l'un et l'autre. Mais
le comte paraissait fort gai, ayant réglé à son avantage des questions
fâcheuses; et le prêtre lui-même, repris d'espérance, s'abandonnait, se
laissait délicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour.
Aussi le déjeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
peinte en bleu et en rose, absolument déserte à cette époque de l'année.
Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les
Châteaux romains décoraient les murs. Et ils mangèrent des choses
fraîches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un goût brûlé de
terroir, comme si les anciens volcans avaient laissé à la terre un peu
de leur flamme.

Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grâce
farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le
plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en
voiture, de Frascati à Nemi, était resté sous le charme; et il en
parlait encore avec feu. C'était d'abord l'adorable chemin de Frascati à
Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantées de
roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de
continuelles échappées sur l'immensité houleuse de la Campagne. A
gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithéâtre, blanchissait sur
un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronné de grands arbres
séculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers
Frascati, on apercevait, très haut, à la lisière d'un bois de pins, les
ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des
siècles de soleil, et d'où la vue sans bornes devait être admirable.
Puis, on traversait Marino, à la grande rue en pente, à la vaste église,
au vieux palais noirci et à demi mangé des Colonna. Puis, après un bois
de chênes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre côté des eaux immobiles,
clair miroir; le Monte Cave à gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola;
et Castel-Gandolfo à droite, dominant le lac, comme du haut d'une
falaise. Dans le cratère éteint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure
géante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de métal fondu, que le
soleil moirait d'or d'un côté, tandis que l'autre moitié, dans l'ombre,
était noire. Et la route montait ensuite, jusqu'à Castel-Gandolfo,
perché sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer,
toujours rafraîchi par une brise, même aux heures les plus brûlantes de
l'été, autrefois célèbre par sa villa des Papes, où Pie IX aimait à
vivre des journées d'indolence, où Léon XIII n'est jamais venu. Et la
route descendait ensuite; et les chênes verts recommençaient, des chênes
verts fameux par leur énormité, une double rangée de colosses, de
monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on
arrivait enfin à Albano, une petite ville moins nettoyée, moins
modernisée que Frascati, un coin de terroir qui a gardé un peu de son
odeur d'ancienne sauvagerie; et c'était encore l'Arricia, avec le palais
Chigi, des coteaux couverts de forêts, des ponts enjambant des gorges
débordantes d'ombrages; et c'était encore Genzano, c'était encore Nemi,
de plus en plus reculés et farouches, perdus au milieu des rocs et des
arbres.

Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaçable Pierre en avait gardé, ce Nemi
au bord de son lac, ce Nemi délicieux de loin, d'une apparition si
charmeresse, évocatrice des anciennes légendes, des villes fées nées
dans la verdure du mystère des eaux, et d'une saleté repoussante quand
on l'aborde enfin, croulant de partout, dominé encore par la tour des
Orsini, comme par le génie mauvais des anciens âges, qui semble y
maintenir les mœurs féroces, les passions violentes et les coups de
couteau! Il était de là, ce Santobono, dont le frère avait tué, et qui
lui-même semblait brûler d'une flamme meurtrière, avec ses yeux de
crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une
lune éteinte, tombée là, dans ce fond de cratère, cette coupe plus
profonde et plus étroite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une
vigueur et d'une densité prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules,
en un flot vert de branches qui s'écrasent, descendent jusqu'à la rive.
Cette fécondité formidable naît des continuelles vapeurs d'eau qui se
dégagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent
dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidité chaude et
lourde, les allées des jardins environnants se verdissent de mousses,
des brouillards épais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une
vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcière, aux louches
maléfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac où
paraissent dormir des atrocités anciennes, toute une religion
mystérieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable décor. Il
l'avait vu, à l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forêts,
tel qu'une plaque de métal terni, noir et argent, d'une immobilité
pesante; et cette eau très claire, mais si profonde, cette eau déserte,
sans une barque, cette eau morte, auguste et sépulcrale, lui avait
laissé une indicible tristesse, une mélancolie à en mourir, la
désespérance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonflées
de la douleur muette des germes, inquiétantes de fécondité. Ah! ces
bords noirs qui s'enfonçaient, ce lac morne et noir qui gisait, là-bas,
au fond!

Le comte Prada s'était mis à rire de cette impression.

--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je
l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils,
tout en l'éclairant, ne l'animent guère. Pour mon compte, je sais que je
périrais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue.
Mais il a pour lui les poètes et les femmes romanesques, celles qui
adorent les grands amours passionnés, aux dénouements tragiques.

Puis, comme les deux convives s'étaient levés de table, pour aller
prendre le café sur une terrasse, la conversation changea.

--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre à la
réception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un étranger, un
spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.

--Oui, j'ai une invitation, répondit Pierre. C'est un de mes amis,
monsieur Narcisse Habert, un attaché de notre ambassade, qui me l'a
procurée et qui, du reste, doit m'y conduire.

En effet, il devait y avoir, le soir même, une fête au palais
Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne
que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dépasserait tout
en magnificence, car il avait lieu à l'occasion des fiançailles de
Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, après avoir giflé sa
fille, disait-on, et avoir lui-même couru des risques sérieux
d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colère, venait de céder devant
le tranquille et doux entêtement de la jeune fille, en consentant à son
mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous
les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en
étaient bouleversés.

Le comte Prada s'égayait de nouveau.

--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis
enchanté, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un très honnête
et très charmant garçon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entrée,
dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui
vient enfin de décrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera
vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon père, qui prend tout
au sérieux, m'a dit qu'il n'en avait pas fermé l'œil de la nuit.

Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt:

--Dites donc, il est déjà deux heures et demie, vous n'aurez plus un
train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
ce serait de rentrer à Rome avec moi, en voiture.

Mais Pierre se récriait.

--Non, non, merci mille fois! Je dîne avec mon ami Narcisse, je ne puis
m'attarder.

--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir à
trois heures, nous serons à Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de
promenade plus délicieuse à faire, quand le jour tombe, et, voyons! je
vous promets un admirable coucher de soleil.

Il fut si pressant que le prêtre dut accepter, gagné décidément par tant
d'amabilité et de belle humeur. Ils passèrent encore une heure fort
agréable, à causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils étaient
remontés un instant dans Frascati, où le comte voulait revoir un
entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
mollement bercés côte à côte, sur les coussins de la victoria, au trot
léger des deux chevaux. C'était délicieux, en effet, ce retour à Rome,
au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par
cette fin exquise de la plus douce des journées d'automne.

Mais d'abord, à grande allure, la victoria dut descendre les pentes de
Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers.
La route pavée tournait, peu fréquentée: à peine quelques paysans en
vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attelée d'un
âne; c'était seulement le dimanche que les débits de vin se peuplaient
et que les artisans à leur aise venaient manger le chevreau dans les
bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, à un
coude du chemin. Tout un troupeau de moutons défila, barra un instant le
passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense
Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes
du soir, semblait s'enfoncer peu à peu, à mesure que la voiture
descendait davantage. Il vint un moment où elle ne fut plus, au ras de
l'horizon, qu'une mince raie grise, à peine étoilée de blanc par
quelques façades ensoleillées. Puis, elle s'abîma en terre, elle se noya
sous la houle des champs infinis.

Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrière elle les
monts Albains, tandis qu'à droite, à gauche, en face, commençait la mer
des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'étant
penché, s'écria:

--Tenez! voyez donc en avant, là-bas, notre homme de ce matin, le
Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes
chevaux ont peine à le rattraper.

Pierre se pencha à son tour. C'était bien le curé de Sainte-Marie des
Champs, grand et noueux, comme taillé à coups de serpe, dans sa longue
soutane noire. Sous la fine lumière, le clair soleil blond qui
l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel
pas, régulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de
son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal.

Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher
de ralentir; et il engagea la conversation.

--Bonjour, l'abbé! vous allez bien?

--Très bien, monsieur le comte. Mille grâces!

--Et où courez-vous donc si gaillardement?

--Monsieur le comte, je vais à Rome.

--Comment, à Rome? Si tard!

--Oh! j'y serai presque aussitôt que vous. La route ne me fait pas peur,
et c'est de l'argent vite gagné.

Il ne perdait pas une enjambée, tournant à peine la tête, allongeant le
pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre,
dit tout bas à Pierre:

--Attendez, il nous amusera.

Puis, à voix haute:

--Puisque vous allez à Rome, l'abbé, montez donc, il y a une place pour
vous.

Immédiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta.

--Je veux bien, mille grâces!... Ça vaut encore mieux de ne point user
ses souliers.

Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque
humilité la place que Pierre voulait poliment lui céder près du comte.
Ceux-ci venaient enfin de reconnaître, dans l'objet qu'il portait, un
petit panier plein de figues, joliment arrangé et recouvert de feuilles.

Les chevaux étaient repartis à un trot plus vif, la voiture roulait sur
la belle route plate.

--Alors, vous allez à Rome? reprit le comte, pour faire causer le curé.

--Oui, oui, je vais porter à Son Éminence révérendissime le cardinal
Boccanera ces quelques figues, les dernières de la saison, dont j'avais
promis de lui faire le petit cadeau.

Il avait posé sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre
ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare.

--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout
miel... Mais débarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos
genoux jusqu'à Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote.

Il s'agita, les défendit, ne voulut absolument pas s'en séparer.

--Mille grâces! mille grâces!... Elles ne me gênent, pas du tout, elles
sont très bien là, et je suis sûr de cette façon qu'il ne leur arrivera
pas d'accident.

Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait
beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau:

--Et le cardinal les aime, vos figues?

--Oh! monsieur le comte, Son Éminence daigne les adorer. Autrefois,
lorsqu'elle passait l'été à la villa, elle ne voulait pas en manger d'un
autre arbre. Alors, vous comprenez, ça ne me coûte guère de lui faire
plaisir, du moment que je connais son goût.

Mais il avait jeté sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentît la
nécessité de les présenter l'un à l'autre.

--Monsieur l'abbé Froment est justement descendu au palais Boccanera, où
il loge depuis trois mois.

--Je sais, je sais, dit avec tranquillité Santobono. J'ai vu monsieur
l'abbé chez Son Éminence, un jour où, déjà, j'étais allé porter des
figues. Seulement, elles étaient moins mûres. Celles-ci sont parfaites.

Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer
plus étroitement entre ses doigts énormes, couverts de poils fauves. Et
il se fit un silence, tandis que la Campagne se déroulait sans fin, aux
deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur,
pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de
l'hiver commençait à verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une
ruine à demi écroulée, qui apparut à gauche, prit tout à coup une
importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la
ligne plate, illimitée de l'horizon. Puis, à droite, dans un grand parc,
fermé de pieux, se montrèrent de lointaines silhouettes de bœufs et de
chevaux; d'autres bœufs, attelés encore, rentraient lentement du
labour, sous les piqûres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lancé au
galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'œil du
soir, à travers les terres labourées. La route par moments se peuplait.
Un biroccino, très légère voiture à deux grandes roues, avec un simple
siège posé sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps à
autre, la victoria dépassait un carrotino, la charrette basse, dans
laquelle le paysan, abrité sous une sorte de tente aux couleurs vives,
apportait à Rome le vin, les légumes, les fruits des Châteaux romains.
On entendait de loin les clochettes grêles des chevaux, s'en allant
d'eux-mêmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
dormait à poings fermés. Des femmes rentraient par groupes de trois ou
quatre, la jupe relevée, les cheveux nus et noirs, avec des fichus
écarlates. Et la route se vidait ensuite, et le désert se faisait de
plus en plus, sans un passant, sans une bête, pendant des kilomètres,
sous le ciel rond et infini, où descendait le soleil oblique, là-bas, au
bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste.

--Et le pape, l'abbé? demanda soudain Prada; est-il mort?

Santobono ne s'effara même pas.

--J'espère bien, dit-il simplement, que Sa Sainteté a encore de longs
jours à vivre, pour le triomphe de l'Église.

--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre évêque,
le cardinal Sanguinetti?

Cette fois, le curé ne put réprimer un léger tressaillement. On l'avait
donc vu? Lui, dans sa hâte, n'avait pas remarqué ces deux passants, qui
venaient derrière son dos, sur la route.

--Oh! répondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au
juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il paraît que Sa
Sainteté a passé une assez pénible nuit, et je fais des vœux pour que
la nuit prochaine soit meilleure.

Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:

--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler à lui Sa
Sainteté, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait déjà
choisi et marqué le Souverain Pontife de demain.

Cette belle réponse accrut encore la joie de Prada.

--Vraiment, l'abbé, vous êtes extraordinaire... Alors, vous pensez que
les papes se font ainsi par la grâce de Dieu? Le pape de demain est
nommé là-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais,
moi, que les hommes se mêlaient un peu de l'affaire... Mais peut-être
savez-vous déjà quel est le cardinal élu d'avance par la faveur divine!

Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du
reste le prêtre dans un calme parfait. Ce dernier finit même par rire,
lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion à l'ancienne passion que
le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, à parier sur
l'élu probable, lui dit qu'il y aurait là, pour lui, une fortune à
gagner, s'il était dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des
trois soutanes blanches, de trois grandeurs différentes, qui attendaient
dans une armoire du Vatican, toujours prêtes: serait-ce cette fois la
petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
maladie sérieuse du pape régnant, c'était ainsi une émotion
extraordinaire, un réveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les
intrigues, à ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore
dans la ville entière, il n'y avait plus d'autre curiosité, d'autre
entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des
cardinaux et peur prédire celui qui l'emporterait.

--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux
absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta?

Santobono, malgré son évidente volonté de rester digne et désintéressé,
en bon prêtre pieux, se passionnait peu à peu, cédait à sa flamme
intérieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir
davantage.

--Moretta, allons donc! il est vendu à toute l'Europe!

--Sera-ce le cardinal Bartolini?

--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est usé à tout vouloir et
à ne jamais rien obtenir!

--Alors, sera-ce le cardinal Dozio?

--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait à désespérer de
notre sainte Église, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus méchant!

Prada leva les mains, comme s'il était à bout de candidats sérieux. Il
mettait un malin plaisir à ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le
candidat certain du curé, pour exaspérer celui-ci davantage. Puis,
soudain, il parut avoir trouvé, il s'écria gaiement:

--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera!

Du coup, Santobono fut touché en plein cœur, dans sa rancune, dans sa
foi de patriote. Déjà, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier
non, non! de toute sa force. Mais il parvint à retenir le cri, réduit au
silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que
ses deux mains serrèrent, à le briser; et l'effort qu'il dut faire, le
laissa si frémissant, qu'il fut forcé d'attendre, avant de répondre
d'une voix calmée:

--Son Éminence révérendissime le cardinal Boccanera est un saint homme,
digne du trône, et je craindrais seulement qu'il n'apportât la guerre,
dans sa haine contre notre Italie nouvelle.

Mais Prada voulut aggraver la blessure.

--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous
réjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le
vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer
un autre... Allons, il est très grand, ce sera la grande soutane blanche
qui servira.

--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et
comme malgré lui, à moins pourtant...

Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui
écoutait en silence, s'émerveilla, car il se rappelait la conversation
qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. Évidemment, les
figues n'étaient qu'un prétexte pour forcer la porte du palais
Boccanera, où quelque familier, l'abbé Paparelli sans doute, pouvait
seul donner des renseignements certains à son ancien camarade. Mais quel
empire cet exalté avait sur lui-même, dans les mouvements les plus
désordonnés de son âme!

Aux deux côtés de la route, la Campagne continuait à dérouler à l'infini
ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu sérieux et
songeur. Il acheva tout haut ses réflexions.

--Vous savez ce qu'on dira, l'abbé, s'il meurt cette fois... Ça ne sent
guère bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on
cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres.

Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonné!

--Comment! le poison, encore! cria-t-il.

Effaré, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des
Borgia, comme dans un drame romantique, à la fin de notre dix-neuvième
siècle! Cette imagination lui semblait à la fois monstrueuse et
ridicule.

Santobono, la face devenue immobile, impénétrable, ne répondit pas. Mais
Prada hocha la tête, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le
jeune prêtre.

--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est restée vivace et
très grande. Dès qu'une mort y paraît inexplicable, trop prompte ou
accompagnée de circonstances tragiques, la première pensée est unanime,
tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je
crois, où les morts subites soient plus fréquentes, je ne sais au juste
pour quelles causes, les fièvres, dit-on... Oui, oui, le poison avec
toute sa légende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de
trace, la fameuse recette léguée d'âge en âge, sous les empereurs et
sous les papes, et jusqu'à nos jours de bourgeoise démocratie.

Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-même, dans sa
terreur sourde, de race et d'éducation. Et il citait des faits. Les
dames romaines se débarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en
employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste
s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait être
l'aconit. Après les Borgia, la Toffana vendait, à Naples, dans des
fioles décorées de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau célèbre, à
base d'arsenic sans doute. Et c'étaient encore des histoires
extraordinaires, des épingles à la piqûre foudroyante, une coupe de vin
qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bécasse qu'un couteau
préparé partageait en deux et dont la moitié contaminée tuait l'un des
deux convives.

--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiancée,
à l'église, le jour du mariage, est tombée morte pour avoir simplement
respiré un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que
la fameuse recette se soit réellement transmise et reste connue de
quelques initiés?

--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrès. Si les
anciens croyaient à des poisons mystérieux, c'était qu'ils manquaient de
tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mènerait droit
en cour d'assises le naïf qui s'en servirait. Ce sont des contes à
dormir debout, et c'est à peine si les bonnes gens les tolèrent encore
dans les romans-feuilletons.

--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gêné. Tous avez sans
doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! à votre hôte, au
cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami à lui,
tendrement aimé, monsignor Gallo, mort l'été dernier, en deux heures.

--En deux heures, une congestion cérébrale suffit, et un anévrisme tue
même en deux minutes.

--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pensé devant les longs
frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque
d'épouvante où il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la
conviction absolue, monsignor Gallo a été empoisonné, parce qu'il était
son confident le plus cher, son conseiller toujours écouté, dont les
sages avis étaient des garants de victoire.

L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement à
Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilité irritante.

--C'est imbécile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le curé,
vous croyez à ces affreuses histoires?

Pas un poil du prêtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lèvres
violentes, il ne détourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait
fixés sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait à donner des exemples.
Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouvé dans son lit, réduit et
calciné comme un charbon! et monsignor Brando, frappé à Saint-Pierre
même, pendant les vêpres, mort dans la sacristie, vêtu de ses habits
sacerdotaux!

--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par
trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des œufs à la
coque, dans votre terrible Rome!

Cette boutade les égaya un instant, le comte et lui. Et c'était vrai,
une terrible Rome se dégageait de leur conversation, la ville éternelle
du crime, du poignard et du poison, où, depuis plus de deux mille ans,
depuis le premier mur bâti, la rage du pouvoir, l'appétit furieux de
posséder et de jouir, avait armé les mains, ensanglanté le pavé, jeté
des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements
sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le
même flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la
gloire souveraine du soleil.

--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs précautions n'ont
peut-être pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se méfie.
J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetées et préparées par
son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquiétudes...

Pierre eut un nouveau cri de stupeur.

--Comment, le pape lui-même! le pape a la crainte du poison!

--Eh oui! mon cher abbé, on le prétend du moins. Il est certainement des
jours où il se voit le premier menacé. Ne savez-vous pas que l'ancienne
croyance, à Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que,
lorsqu'il s'entête à ne pas mourir à temps, on l'aide? Sa place est
naturellement au ciel, dès qu'un pape tombe en enfance, devient une
gêne, même un danger pour l'Église par sa sénilité. Les choses,
d'ailleurs, sont faites très proprement, le moindre rhume est le
prétexte décent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trône de
Saint-Pierre.

A ce propos, il ajouta de curieux détails. Un prélat, disait-on, voulant
calmer les craintes de Sa Sainteté, avait imaginé tout un système de
précautions, entre autres une petite voiture cadenassée pour les
provisions destinées à la table pontificale, très frugale du reste. Mais
cette voiture était restée à l'état de simple projet.

--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un
jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'Église... N'est-ce pas,
l'abbé?

Depuis un instant, Santobono, dans son immobilité, avait baissé les
regards, comme s'il eût examiné sans fin le petit panier de figues,
qu'il tenait sur ses genoux avec tant de précautions, tel qu'un saint
sacrement. Interpellé d'une façon si directe et si vive, il ne put
éviter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence,
il se contenta d'incliner longuement la tête.

--N'est-ce pas, l'abbé, répéta Prada, que c'est Dieu seul, et non le
poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a été la dernière
parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expiré dans les bras de son
ami, le cardinal Boccanera.

Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tête. Et tous trois
se turent, songeurs.

La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensité nue de la
Campagne. Toute droite, la route paraissait aller à l'infini. A mesure
que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumière
marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se
succédaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violâtre, jusqu'aux bords
lointains du ciel. Le long de la route, à droite, à gauche, il n'y avait
toujours que de grands chardons séchés, des fenouils géants aux ombelles
jaunes. Puis, ce fut encore, à un moment, un attelage de quatre bœufs,
attardés dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air pâle, d'une
extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des
moutons en tas, dont le vent apportait l'âpre odeur de suint, tachaient
de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce désert silencieux, où
semblait régner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant
léger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta très haut, tout en
haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dômes,
ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui naîtrait d'un mirage parmi les
verdures d'un jardin enchanté.

--Matteo, cria Prada à son cocher, arrête-nous à l'Osteria Romana.

Et, s'adressant à ses compagnons:

--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des œufs frais
pour mon père. Il les adore.

On arrivait, et la voiture s'arrêta. C'était, au bord même de la route,
une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria
Romana, simple relais pour les charretiers, où les chasseurs seuls se
hasardaient à boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et
un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de
Rome poussait jusque-là, venait s'y réjouir. Mais, en semaine, dans
l'immense Campagne nue, des journées s'écoulaient, sans qu'une âme y
entrât.

Déjà le comte sautait lestement de la voiture, en disant:

--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.

L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, à un seul
étage; et l'on montait à cet étage par un escalier extérieur, fait de
grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la
bâtisse, d'ailleurs, était fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au
rez-de-chaussée, une salle commune, une remise, une écurie, des hangars.
A côté, près d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait
dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle
étaient rangées cinq ou six tables de bois, équarries à coups de hache.
Et, comme fond à ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrière,
un fragment d'aqueduc antique, dont les arches béantes sur le vide,
écroulées à demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans
bornes.

Mais le comte revint brusquement sur ses pas.

--Dites donc, l'abbé, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je
sais que vous êtes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il
faut connaître.

Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit à son tour.

--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on
récolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati.

Et, comme il ne lâchait toujours pas son panier de figues, l'emportant
avec lui, le comte s'impatienta.

--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture!

Le curé ne répondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se décidait
aussi à descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes
du petit peuple, dont on lui avait parlé.

Prada était connu, tout de suite une vieille femme s'était montrée,
grande, sèche, d'allure royale dans sa misérable jupe. Là dernière fois,
elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'œufs frais; et, cette
fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins.

--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc.

Tous trois entrèrent dans la salle commune. La nuit y était déjà noire.
Bien que la saison chaude fût passée, on y entendait, dès le seuil, le
ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur âcre de vin aigrelet et
d'huile rance prenait à la gorge. Et, dès que leurs yeux se furent un
peu accoutumés, ils purent distinguer la vaste pièce, noircie,
empuantie, meublée simplement de bancs et de tables, en gros bois, à
peine raboté. Elle semblait vide, tellement le silence y était absolu,
sous le vol des mouches. Il y avait pourtant là deux hommes, deux
passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
basse, près de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la
maison, une maigre fille jaune, tremblait de fièvre, les deux mains
serrées entre les genoux, oisive.

En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir
dehors.

--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!

Et la fille, pendant que la mère cherchait les œufs et que le père,
sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en
grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des
tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle
retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir été forcée
de faire un tel voyage.

Gaiement, lorsque tous trois se furent attablés, Prada emplit les
verres, malgré les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de
boire ainsi du vin entre ses repas.

--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abbé, qu'il est
amusant, ce petit vin?... Voyons, à la santé du pape, puisqu'il est
souffrant!

Santobono, après avoir vidé son verre d'un trait, fit claquer sa langue.
Il avait posé le panier par terre, à côté de lui, d'une main douce, avec
un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La
soirée était vraiment délicieuse, une pureté de ciel admirable, un
immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la
Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilité, une paix
souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du
grand silence, avait un goût exquis d'herbes et de fleurs sauvages.

--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagné par ce charme. Et quel
désert d'éternel repos, pour y oublier le reste du monde!

Mais Prada, qui avait vidé la carafe, en remplissant de nouveau le verre
du curé, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut
d'abord seul à remarquer. Il avertit le jeune prêtre d'un coup d'œil de
gaie complicité; et, dès lors, tous deux en suivirent les péripéties
dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe
roussie, en quête des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite
poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperçu le
panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant,
quand elle fut tout près, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
cou, tournait la tête, dardait la braise de son œil rond. Enfin, la
passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux
feuilles, elle s'avança sans hâte, en levant les pattes très haut; et,
brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue,
qui saigna.

Prada, heureux comme un enfant, put lâcher l'éclat de rire qu'il avait
contenu à grand'peine.

--Attention! l'abbé, gare à vos figues!

Justement, Santobono achevait son second verre, la tête renversée, les
yeux au ciel, dans une béate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda,
comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un éclat de colère, de grands
gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait à ce moment
un autre coup de bec, ne lâcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes
battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-même rirent
aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
un instant, en la menaçant du poing.

--Voilà ce que c'est que de ne pas avoir laissé le panier dans la
voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prévenu, la poule
mangeait tout.

Sans répondre, grondant encore de sourdes imprécations, le curé avait
posé le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de
nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles
replacées, le mal réparé, il se calma.

Il était temps de repartir, le soleil s'abaissait à l'horizon, la nuit
était proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.

--Eh bien! et ces œufs!

Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit à sa recherche. Il entra
dans l'écurie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point.
Alors, il passa derrière la maison, pour jeter un coup d'œil sous les
hangars. Mais, là, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrêta net.
Par terre, la petite poule noire gisait, foudroyée, morte. Elle n'avait
au bec qu'un mince flot de sang, violâtre, et qui coulait encore.

D'abord, il ne fut qu'étonné. Il se baissa, la toucha. Elle était
tiède, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang.
Puis, aussitôt, il devint affreusement pâle, la vérité l'envahissait, le
glaçait. Comme dans un éclair, il évoquait Léon XIII malade, Santobono
courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour
Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se
rappelait la conversation depuis Frascati, la mort éventuelle du pape,
les candidats possibles à la tiare, les histoires légendaires de poison
qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le
curé avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et
il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant
avec une figue au bec. La petite poule était là, morte, foudroyée.

Sa conviction fut immédiate, absolue. Mais il n'eut pas même le temps de
se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrière lui, se récriait.

--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?

C'était Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait,
lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus près le fragment
d'aqueduc, à demi écroulé parmi les pins parasols.

Prada, frémissant comme s'il était le coupable, répondit par un
mensonge, sans l'avoir prémédité, cédant à une sorte d'instinct.

--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment
où j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez là-bas, s'est jetée
sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un
coup de bec, défoncé le crâne... Vous voyez bien, le sang coule.

Pourquoi disait-il ces choses? Il s'étonnait lui-même en les inventant.
Voulait-il donc rester maître de la situation, n'être avec personne dans
l'abominable confidence, pour agir ensuite à son gré? C'était à la fois
une gêne honteuse devant un étranger, un goût personnel de la violence
qui mêlait de l'admiration à sa révolte d'honnête homme, un sourd
besoin d'examiner la chose au point de vue de son intérêt personnel,
avant de prendre un parti. Honnête homme, il l'était, il n'allait
sûrement pas laisser empoisonner les gens.

Pierre, pitoyable aux bêtes, regardait la poule avec la petite émotion
que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta très
naturellement l'histoire.

--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une férocité imbécile que les
hommes ont à peine égalée! J'avais un poulailler chez moi, et une
d'elles ne pouvait se blesser à la patte, sans que toutes les autres, en
voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu'à l'os.

Tout de suite, Prada s'éloigna; et, justement, la femme le cherchait de
son côté, pour lui remettre quatre œufs, qu'elle avait dénichés à
grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hâta de les payer,
rappela Pierre qui s'attardait.

--Dépêchons, dépêchons! Maintenant, nous ne serons plus à Rome qu'à la
nuit noire.

Dans la voiture, ils retrouvèrent Santobono, qui attendait
tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'échine
fortement appuyée contre le siège du cocher, ses grandes jambes ramenées
sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de
figues, si coquettement arrangé, qu'il protégeait de ses grosses mains
noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des
roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre.
Dans sa face épaisse et terreuse de paysan resté près de la sauvage
terre, mal dégrossi par ses quelques années d'études théologiques, ses
yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dévorante de passion.

En l'apercevant si carrément installé, si calme, Prada avait eu un petit
frisson. Puis, dès que la victoria se fut remise à rouler, par la route
toute droite et sans fin:

--Eh bien! l'abbé, voilà un coup de vin qui va nous protéger du mauvais
air. Si le pape pouvait faire comme nous, ça le guérirait sûrement de
ses coliques.

Mais Santobono, pour toute réponse, ne lâcha qu'un sourd grondement. Il
ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme
envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut à son tour, les
yeux fixés sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire.

La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chaussée
interminable, dont le pavé blanc semblait filer à l'infini, d'un trait.
Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumière,
déroulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux
bords, se noyait peu à peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes
ondulations, les ténèbres s'amassaient, une marée violâtre semblait s'en
épandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, élargissant la
plaine à perte de vue, telle qu'une mer déteinte. Tout se confondait, ce
n'était plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon
à l'autre. Et le désert s'était vidé encore, une dernière charrette
indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires
s'éteignait au loin; plus un passant, plus une bête, la mort des
couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, à la paix sereine du
néant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient à se montrer de
place en place, pareils à des tronçons de mille-pattes géants, que la
faux des siècles aurait coupés; puis, ce fut, à gauche, une nouvelle
tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce côté une
valeur démesurée, en se détachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure
unique, l'heure du crépuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y
noie et s'y résume, l'heure de l'immensité nue, de l'infini dans la
simplicité! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de
l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isolée, debout, et ce rien est
d'une majesté, d'une grandeur souveraines.

Mais le soleil se couchait, là-bas, à gauche, vers la mer. Dans le ciel
limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant.
Il plongea lentement derrière l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages
que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine eût
bouillonné soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de
suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de
sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout
de la plaine décolorée, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
peu à peu mourir, derrière les arches noires des aqueducs; et, de
l'autre côté, les autres arches éparses, restées roses, s'enlevaient en
clair sur le ciel couleur d'étain. Puis, les vapeurs d'incendie se
dissipèrent, le couchant finit par s'éteindre, dans une grande
mélancolie farouche. Au firmament apaisé, devenu de cendre bleue, les
étoiles s'allumaient une à une, pendant que les lumières de Rome encore
lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles à des
phares.

Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de
l'infinie tristesse du soir, envahi lui-même d'une détresse indicible,
continuait à se questionner, à se demander ce qu'il allait faire. Ses
yeux n'avaient pas quitté Santobono, dont la figure se noyait de nuit,
mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la
voiture. Il se répétait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les
gens. Les figues étaient sûrement destinées au cardinal Boccanera, et
peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape
possible dont l'action historique future était difficile à prévoir. Dans
son âpre conception de conquérant, tout à la lutte pour la vie, le mieux
lui avait toujours semblé de laisser faire le destin, sans compter qu'il
ne voyait aucun mal à ce que le prêtre mangeât le prêtre, ce qui égayait
son athéisme. Il songea aussi qu'il pouvait être dangereux d'intervenir
dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et
insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'était pas seul au palais
Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller à
d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette idée de
révoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voulût y
arrêter sa pensée, les visages de Benedetta et de Dario s'étaient
dressés devant lui, revenaient malgré son effort pour ne pas les voir,
s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits?
Benedetta, il l'écarta tout de suite, car il savait qu'elle faisait
table à part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les
deux cuisines. Mais Dario déjeunait chaque jour avec son oncle. Un
instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du
cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux
creux, foudroyé en deux heures.

Non, non! cela était affreux, il ne pouvait permettre une abomination
pareille. Alors, son parti fut arrêté. Il allait attendre que la nuit
fût complète; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux
du curé, il le jetterait à la volée dans quelque trou d'ombre, sans dire
un mot. Le curé comprendrait. L'autre, le jeune prêtre, ne s'apercevrait
peut-être pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il était
bien décidé à ne pas même expliquer son acte. Et il se sentit tout à
fait calmé, lorsque l'idée lui vint de jeter le panier, au moment où la
voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomètres avant Rome.
Dans les ténèbres de la porte, ce serait très bien, on ne pourrait rien
voir.

--Nous nous sommes attardés, nous ne serons guère à Rome avant six
heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez
le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.

Et, sans attendre la réponse, il s'adressa à Santobono:

--Vos figues arriveront bien tard.

--Oh! dit le curé, Son Éminence reçoit jusqu'à huit heures. Et puis, ce
n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir.
Ce sera pour demain matin.

Il retomba dans son silence, il ne parla plus.

--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, répéta Prada. Et le cardinal
pourra vraiment s'en régaler, si personne ne l'aide.

Pierre, étourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.

--Il sera sans doute seul à les manger, car son neveu, le prince Dario,
a dû partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence,
après l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.

Brusquement, il s'arrêta, en songeant à qui il parlait. Mais le comte
avait remarqué sa gêne.

--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune
peine. C'est déjà très ancien... Et il est parti, ce jeune homme,
dites-vous?

--Oui, à moins qu'il n'ait remis son départ. Je m'attends à ne pas le
retrouver au palais.

Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement
continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au
malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'était pas là, de quoi
allait-il se mêler? Toutes ces réflexions lui fatiguaient le crâne, et
il finit par penser tout haut.

--S'il s'en est allé, ce doit être par convenance, afin de ne pas
assister à la soirée des Buongiovanni, car la congrégation du Concile
s'est réunie ce matin pour se prononcer définitivement, dans le procès
que la comtesse m'a intenté... Oui, tout à l'heure, je saurai si
l'annulation de notre mariage sera signée par le Saint-Père.

Sa voix était devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se
rouvrir et saigner, la plaie faite à son orgueil d'homme par cette femme
qui était sienne et qui s'était refusée, en se réservant pour un autre.
Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
d'impuissance, l'outrage à sa virilité, renaissait sans cesse, lui
gonflait le cœur d'aveugles colères. Il eut un violent et brusque
frisson, comme si tout un grand souffle glacé lui eût traversé la chair;
et, détournant l'entretien, il ajouta tout à coup:

--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, à
Rome, l'heure de la tombée du jour, où l'on empoigne très bien une bonne
fièvre, si l'on ne se méfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos
jambes, enveloppez-vous soigneusement.

Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore,
plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne,
submergée dans la nuit. Enfin, la porte apparut, à la clarté des étoiles
vives; et elle n'était autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous
laquelle passait la route. Ce débris d'aqueduc semblait, de loin, barrer
le passage de sa masse énorme de vieux murs à demi écroulés. Ensuite,
l'arche géante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche
béant. Et l'on passait en pleines ténèbres, dans le roulement plus
sonore des roues.

Lorsqu'on fut de l'autre côté, Santobono avait toujours sur les genoux
le petit panier de figues, et Prada le regardait, bouleversé, se
demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait
pas saisi, jeté aux ténèbres. Cependant, il y était décidé encore,
quelques secondes avant de pénétrer sous la voûte. Il l'avait même
regardé une dernière fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait
à faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en
proie à une indécision grandissante, incapable désormais de vouloir un
acte définitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'idée sourde de se
satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il pressé
maintenant, puisque Dario était sans doute parti et puisque ces figues
ne seraient sûrement pas mangées avant le lendemain? Le soir même, il
devait apprendre si la congrégation du Concile avait annulé son mariage,
il saurait jusqu'à quel point la justice de Dieu était vénale et
mensongère. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas même le
cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu.
Mais, depuis le départ de Frascati, n'était-ce pas le destin en marche
que ce petit panier? Ne cédait-il pas à une jouissance d'absolu pouvoir,
en se disant qu'il était le maître de l'arrêter ou de lui permettre
d'aller jusqu'au bout de son œuvre de mort? Et, d'ailleurs, il
s'abandonnait à la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les
mains liées au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait
glisser une lettre d'avertissement dans la boîte aux lettres du palais,
avant de se mettre au lit, tout en étant heureux de penser que, si
pourtant il avait intérêt à ne pas le faire, il ne le ferait pas.

Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans
le frisson du soir, qui semblait avoir glacé les trois hommes.
Vainement, le comte, pour échapper au combat de ses réflexions, revint
sur le gala des Buongiovanni, donnant des détails, décrivant les
splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares,
gênées et distraites. Puis, il s'efforça de réconforter Pierre, de le
rendre à son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si
aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prêtre rentrât
très heureux, dans l'idée que son livre n'était pas condamné encore et
qu'il triompherait peut-être, si on l'aidait, il répondit à peine, tout
à sa rêverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir
dans la nuit noire. Et les lumières de Rome s'étaient multipliées, des
maisons avaient reparu, à droite, à gauche, d'abord espacées largement,
peu à peu ininterrompues. C'était le faubourg, des champs de roseaux
encore, des haies vives, des oliviers dont la tête dépassait les long
murs de clôture, de grands portails aux piliers surmontés de vases,
enfin la ville, avec ses rangées de petites maisons grises, de commerces
pauvres, de cabarets borgnes, d'où sortaient parfois des cris et des
bruits de bataille.

Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, à cinquante
mètres du palais.

--Cela ne me gêne pas, et d'aucune façon, je vous assure... Voyons, vous
ne pouvez achever la route à pied, pressés comme vous l'êtes!

Déjà, la rue Giulia dormait dans sa paix séculaire, absolument déserte,
d'une mélancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de
gaz. Et, dès qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas
Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
ruelle latérale.

--Au revoir, l'abbé.

--Au revoir, monsieur le comte. Mille grâces!

Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera,
dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, était encore grande
ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait
cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier,
portant le destin.



XII


Il était dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dîné au
Café de Rome, où ils s'étaient ensuite oubliés dans une longue causerie,
descendirent à pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils
eurent toutes les peines du monde à en gagner la porte. Les voitures
arrivaient par files serrées, et la foule des curieux qui stationnaient,
débordant, envahissant la chaussée, malgré les agents, devenait si
compacte, que les chevaux n'avançaient plus. Dans la longue façade
monumentale, les dix hautes fenêtres du premier étage flambaient, une
grande clarté blanche, la clarté de plein jour des lampes électriques,
qui éclairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les équipages
embourbés dans le flot humain, la houle des têtes ardentes et
passionnées, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des
cris.

Et il n'y avait pas là que la curiosité habituelle de regarder passer
des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre
entendit vite que cette foule était venue attendre l'arrivée du roi et
de la reine, qui avaient promis de paraître au bal de gala, que le
prince Buongiovanni donnait pour fêter les fiançailles de sa fille Celia
avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majesté.
Puis, ce mariage était un ravissement, le dénouement heureux d'une
histoire d'amour qui passionnait la ville entière, le coup de foudre, le
couple jeune et si beau, la fidélité obstinée, victorieuse des
obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le récit
circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre
tous les cœurs.

C'était cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix
heures, venait encore de conter à Pierre, qui la connaissait en partie.
On affirmait que, si le prince avait fini par céder, après une dernière
scène épouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia
quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en
menaçait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un
tel mépris de tout ce qui n'était pas son amour, qu'il la sentait
capable des pires folies, commises ingénument. La princesse, sa femme,
s'était désintéressée, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui
croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions
de sa dot et en donnant cinq enfants à son mari. Le prince, inquiet et
faible dans ses violences, où se retrouvait le vieux sang romain, gâté
déjà par son mélange avec celui d'une race étrangère, n'agissait plus
que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restées
jusque-là intactes, au milieu des ruines accumulées du patriciat; et, en
cédant enfin, il avait dû obéir à l'idée de se rallier par sa fille,
d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du
Vatican. Sans doute, c'était une honte brûlante, son orgueil saignait de
s'allier à ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco était ministre, il
avait marché si vite, de succès en succès, qu'il semblait en passe de
monter encore, de conquérir, après le portefeuille de l'Agriculture,
celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'était
la faveur certaine du roi, la retraite assurée de ce côté, si le pape un
jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le
fils, un peu désarmé devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui
était l'avenir, peut-être l'Italie glorieuse de demain. Il était soldat,
on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait méchamment que la
dernière raison qui avait décidé le prince, fort avare, désespéré
d'avoir à disperser sa fortune entre ses cinq enfants, était l'occasion
heureuse de pouvoir donner à Celia une dot dérisoire. Et, dès lors, le
mariage consenti, il avait résolu de célébrer les fiançailles par une
fête retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement à Rome,
les portes ouvertes à tous les mondes, les souverains invités, le palais
flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte à y laisser un
peu de cet argent qu'il défendait si âprement, mais voulant par bravoure
prouver qu'il n'était pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient
rien, ne rougissaient de rien. A la vérité, on prétendait que cette
bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait été soufflée,
sans même qu'il en eût conscience, par Celia, la tranquille,
l'innocente, qui désirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant
Rome entière, applaudissant à cette histoire d'amour qui finissait bien,
comme dans les beaux contes de fées.

--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous
n'arriverons en haut. Ils ont donc invité toute la ville!

Et, comme Pierre s'étonnait de voir passer un prélat en carrosse:

--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se
risquer, à cause de la présence des souverains, la prélature viendra
sûrement. Il s'agit d'un salon neutre, où le monde noir et le monde
blanc peuvent fraterniser. Puis, les fêtes ne sont pas si nombreuses, on
s'y écrase.

Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par
hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour décider le
patriciat à offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs
ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval.
Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaçaient les
réceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur
jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une égale
intimité, mélangée plus ou moins, car pas une maîtresse de maison
n'était devenue la reine indiscutée du monde nouveau.

--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.

Pierre, inquiet, lui dit:

--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiancée, et je tiens
à ce que vous me présentiez.

Mais c'était encore un effort rude et long, que de monter le vaste
escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Même aux
temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes à huile, jamais
il n'avait resplendi d'un tel éclat de lumière. Des lampes électriques
l'inondaient de clarté blanche, brûlant en bouquets dans les admirables
candélabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait caché les stucs
froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de
Psyché et de l'Amour, des merveilles restées dans la famille depuis la
Renaissance. Un épais tapis recouvrait l'usure des marches, et des
massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands
comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique
demeure, une résurrection de vie qui montait avec le flot des femmes
rieuses et sentant bon, les épaules nues, étincelantes de diamants.

Quand ils furent en haut, Pierre aperçut tout de suite, à l'entrée du
premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout côte à
côte, recevant leurs invités. Le prince, un blond qui grisonnait, grand
et mince, avait les pâles yeux du Nord que sa mère lui avait légués,
dans une face énergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au
petit visage rond et délicat, paraissait à peine avoir trente ans, bien
qu'elle eût dépassé la quarantaine, jolie toujours, d'une sérénité
souriante que rien ne déconcertait, simplement heureuse de s'adorer
elle-même. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante
d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes
flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des
cinq enfants, le fils aîné qui voyageait, les trois autres filles trop
jeunes, encore en pension, Celia seule était là, Celia en petite robe de
légère soie blanche, blonde elle aussi, délicieuse avec ses grands yeux
d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son
aventure d'amour son air de grand lis fermé, impénétrable en son mystère
de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui était
resté près de sa fiancée, portait son simple uniforme de lieutenant,
mais si naïvement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa
jolie tête, à la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en
resplendissait, d'un éclat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous
les deux, l'un près de l'autre, dans ce triomphe de leur passion,
apparaissaient, dès le seuil, comme la joie, la santé même de la vie,
l'espoir illimité aux promesses du lendemain; et tous les invités qui
entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empêcher de sourire,
s'attendrissaient, oubliant leur curiosité maligne et bavarde, jusqu'à
donner leur cœur à ce couple d'amour, si beau et si ravi.

Narcisse s'était avancé pour présenter Pierre. Mais Celia ne lui en
laissa pas le temps. Elle fit un pas à la rencontre du prêtre, elle le
mena à son père et à sa mère.

--Monsieur l'abbé Pierre Froment, un ami de ma chère Benedetta.

Il y eut des saluts cérémonieux. Pierre fut très touché de cette bonne
grâce de la jeune fille, qui lui dit ensuite:

--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit être si heureuse,
ce soir! Et vous verrez comme elle est belle!

Pierre et Narcisse la félicitèrent alors. Mais ils ne pouvaient rester
là, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le
temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tête, noyés,
débordés. Et Celia, quand elle eut mené les deux amis à Attilio, dut
revenir prendre sa place de petite reine de la fête, près de ses
parents.

Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des félicitations
nouvelles et des poignées de main. Puis, curieusement, tous deux
manœuvrèrent pour s'arrêter un instant dans ce premier salon, où le
spectacle en valait vraiment la peine. C'était une vaste pièce, tendue
de velours vert, à fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et
qui contenait en effet une collection d'armures très remarquable, des
cuirasses, des haches d'armes, des épées, ayant presque toutes appartenu
à des Buongiovanni, au quinzième siècle et au seizième. Et, au milieu de
ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise à porteurs du
siècle dernier, ornée des dorures et des peintures les plus délicates,
dans laquelle l'arrière-grand'mère du Buongiovanni actuel, la célèbre
Bettina, une beauté légendaire, se faisait conduire aux offices.
D'ailleurs, sur les murs, ce n'étaient que tableaux historiques,
batailles, signatures de traités, réceptions royales, où les
Buongiovanni avaient joué un rôle; sans compter les portraits de
famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer,
grands dignitaires de l'Église, prélats, cardinaux, parmi lesquels, à la
place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vêtu de blanc, dont
l'avènement au trône pontifical avait enrichi la longue descendance. Et
c'était parmi ces armures, près de la galante chaise à porteurs, c'était
au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la
femme, venaient de s'arrêter, eux aussi, à quelques pas des maîtres de
la maison, prenant leur part des félicitations et des saluts.

--Tenez! souffla tout bas Narcisse à Pierre, les Sacco, là, en face de
nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve.

Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontrée chez le vieil Orlando,
avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un
embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intéressa, brun
et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton proéminent et
le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et
dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens,
autour de lui, étaient gagnés tout de suite. Il avait une faconde
extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conquête
incomparable. Rien qu'à le voir, dans ce salon, séduire si aisément les
cœurs, on comprenait ses succès foudroyants, au milieu du monde brutal
et médiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de
manœuvrer avec une adresse rare, affectant une délicatesse outrée,
contre Celia, contre Attilio lui-même, déclarant qu'il refusait son
consentement, de peur qu'on ne l'accusât de voler une dot et un titre.
Il n'avait cédé qu'après les Buongiovanni, il avait voulu prendre
auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyauté héroïque était
proverbiale dans l'Italie entière; d'autant plus qu'en agissant ainsi,
il savait aller au-devant d'une approbation, car le héros ne se gênait
pas pour répéter tout haut que les Buongiovanni devaient être enchantés
d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garçon, de cœur
sain et brave, qui régénérerait leur vieux sang épuisé, en faisant à
leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'était
merveilleusement servi du nom légendaire d'Orlando, faisant sonner sa
parenté, montrant une vénération filiale pour le glorieux fondateur de
la patrie, sans paraître vouloir se douter un instant à quel point
celui-ci le méprisait et l'exécrait, désespéré de son arrivée au
pouvoir, convaincu qu'il mènerait le pays à la ruine et à la honte.

--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant à Pierre, un homme souple et
pratique, que les soufflets ne gênent pas! Il en faut, paraît-il, de ces
hommes sans scrupules, dans les États tombés en détresse, qui traversent
des crises politiques, financières et morales. On dit que celui-ci, avec
son aplomb imperturbable, l'ingéniosité de son esprit, ses infinies
ressources de résistance qui ne reculent devant rien, a complètement
conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne
croirait pas qu'il est déjà le maître de ce palais, au milieu du flot de
courtisans qui l'entoure!

En effet, les invités qui passaient en saluant devant les Buongiovanni,
s'amassaient autour de Sacco; car il était le pouvoir, les places, les
pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver là, avec
sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands ancêtres de la maison,
on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force démocratique, si
trouble encore, qui se levait de partout, même de ce vieux sol romain,
où le patriciat gisait en ruines.

--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens?

--Oh! répondit Narcisse, c'est déjà très mêlé. Ils n'en sont plus ni au
monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'évolution
était fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut être
celle d'une ville entière, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non,
restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme,
invinciblement. De sorte que, malgré les résistances, dans quelques
années, Rome sera italienne... Vous savez que, dès maintenant, lorsqu'un
prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il
faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont
pas l'héroïsme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous
ai déjà dit que nous étions ici sur un terrain neutre, car le prince
Buongiovanni a compris un des premiers la nécessité de la conciliation.
Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni
dans les affaires, il la voit déjà émiettée entre ses cinq enfants, qui
l'émietteront à leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du côté du
roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous,
dans ce salon, l'image exacte de la débâcle, du pêle-mêle qui règne dans
les opinions et dans les idées du prince.

Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient.

--Tenez! voici un général, très aimé, depuis sa dernière campagne en
Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les supérieurs
d'Attilio, qu'on a invités pour faire un entourage de gloire au jeune
homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est à croire que
le corps diplomatique viendra presque en entier, à cause de la présence
de Leurs Majestés... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme,
là-bas? C'est un député fort influent, un enrichi de la bourgeoisie
nouvelle. Il n'était encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince
Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne
romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez
ce prélat qui entre...

--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro.

--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet
conté qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prélat
délicieux! Avez-vous remarqué de quelle révérence il vient de saluer la
princesse? Et quelle noble allure, quelle grâce, sous son petit manteau
de soie violette!

Narcisse continua à énumérer ainsi des princes et des princesses, des
ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des
diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus
incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie étrangère, des Anglais,
des Américains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille
Europe et les deux Amériques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, à
la petite madame Sacco, pour raconter les efforts héroïques qu'elle
avait faits, dans la bonne pensée d'aider les ambitions de son mari, en
ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, était une personne
très rusée, pourvue des qualités les plus solides, la patience et la
résistance piémontaises, l'ordre, l'économie. Aussi, dans le ménage,
rétablissait-elle l'équilibre, que le mari compromettait par son
exubérance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutât. Mais,
jusqu'ici, elle avait échoué à opposer, aux derniers des salons noirs,
un salon blanc qui fît l'opinion. Elle ne réunissait toujours que des
gens de son monde, pas un prince n'était venu, on dansait le lundi chez
elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans
éclat et sans puissance. Le véritable salon blanc, menant les hommes et
les choses, maître de Rome, restait encore à l'état de chimère.

--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit
Narcisse. Je suis bien sûr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des
plans. A présent qu'elle va être alliée à une famille princière,
peut-être espère-t-elle avoir enfin la belle société.

La foule devenait telle, dans la pièce, grande pourtant, qu'ils
étouffaient, bousculés, serrés contre un mur. Aussi l'attaché
d'ambassade emmena-t-il le prêtre, en lui donnant des détails sur ce
premier étage du palais, un des plus somptueux de Rome, célèbre par la
magnificence des appartements de réception. On dansait dans la galerie
de tableaux, une salle longue de vingt mètres, royale, débordante de
chefs-d'œuvre, dont les huit fenêtres ouvraient sur le Corso. Le buffet
était dressé dans la salle des Antiques, une salle de marbre, où il y
avait une Vénus, découverte près du Tibre, et qui rivalisait avec celle
du Capitole. Puis, c'était une suite de salons merveilleux, encore
resplendissants du luxe ancien, tendus des étoffes les plus rares, ayant
gardé de leurs mobiliers d'autrefois des pièces uniques, que guettaient
les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, inévitable. Et, parmi
ces salons, un surtout était fameux, le petit salon des glaces, une
pièce ronde, de style Louis XV, entièrement garnie de glaces, dans des
cadres de bois sculpté, d'une extrême richesse et d'un rococo exquis.

--Tout à l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici,
si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apporté les
fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames désireuses de
s'asseoir, d'être vues et d'être aimées.

Le salon était vaste, drapé de la plus admirable tenture de velours de
Gênes qu'on pût voir, cet ancien velours jardinière, à fond de satin
pâle, à fleurs éclatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se
sont divinement pâlis, d'un ton doux et fané de vieilles fleurs d'amour.
Il y avait là, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les
plus précieux du palais, des coffre