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Title: Création et rédemption - Première partie: Le docteur mystérieux
Author: Dumas, Alexandre, 1802-1870
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Création et rédemption - Première partie: Le docteur mystérieux" ***

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CRÉATION ET RÉDEMPTION

LE DOCTEUR
MYSTÉRIEUX

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction réservés



CRÉATION ET RÉDEMPTION



PREMIÈRE PARTIE

LE DOCTEUR MYSTÉRIEUX



I

Une ville du Berri


Le 17 juillet 1785, la Creuse, après une matinée d'orage, roulait
profonde et troublée entre deux rangs de maisons fort peu symétriquement
alignées sur ses rives, et qui baignaient dans l'eau leur pied de bois.
Toutes vieilles et toutes délabrées qu'elles étaient, elles n'en
souriaient pas moins au soleil, qui, en sortant du double nuage d'où
venait de s'échapper l'éclair, jetait un ardent rayon sur la terre
encore trempée de pluie.

Ce tas de maisons boiteuses, borgnes et édentées avait la prétention
d'être une ville, et cette ville se nommait Argenton.

Inutile de dire qu'elle était située dans le Berri. Aujourd'hui que la
civilisation a effacé le caractère des races, des provinces et des
cités, c'est encore un spectacle à faire bondir de joie le cœur de
l'artiste qu'Argenton vu des hauteurs qui dominent ses toits chargés de
mousse et de giroflées en fleur.

Montez, par un beau jour, le long de ces rochers où se tordent des
racines pareilles à des couleuvres, frayez vous-même votre chemin, à
travers ces blocs que recouvre une fauve et sèche végétation de lichens
jaunis, de fougères ensoleillées et de ronces rougies, accrochez vos
ongles à ces ruines qui se confondent avec le roc par la couleur et la
solidité de leurs masses, si vastes et si obstinées, qu'il a fallu les
terribles guerre de la Ligue et les puissantes épaules de Richelieu pour
renverser ces ouvrages de l'art qui, soudés à l'œuvre de la nature,
semblaient aussi impérissables que leurs bases granitiques; et encore
ces guerres d'extermination n'ont-elles pu déraciner ces indestructibles
fondements qui restent là foudroyés par le canon, déchirés par la scie,
ébréchés par le vent, broyés par le sabot des bœufs, écaillés par le
fer des chevaux, foulés par le pied du pâtre, mais immobiles.

Au plus haut de ces ruines, faites par les guerres civiles et non par
le temps, asseyez-vous et regardez.

Au-dessous de vous s'abîme, comme une ville engouffrée par une
catastrophe géologique, une sauvage et pittoresque cohue de maisons,
avec des poutres saillantes, de lourds escaliers de bois qui grimpent
extérieurement à l'étage supérieur, des toits de chaume poudreux et des
tuiles noires que recouvre une crasse de végétation spontanée. Du point
où vous la regardez, la ville semble déchirée en deux par une rivière
sombre et encaissée, dont le nom significatif, _la Creuse_, indique les
profondeurs dans lesquelles elle roule.

De longues perches, fixées aux maisons qui bordent son cours, étalent
comme des drapeaux de mille couleurs le linge en train de sécher et qui
flotte au vent. Ce groupe d'habitations informes, dont les fondements
déchaussés, la charpente accusée à vif, les nervures de bois massives
attestent l'enfance de l'art de bâtir, est encadré dans le plus frais,
le plus charmant et le plus naïf paysage qui se puisse voir.

Ici, la nature n'a point cherché l'effet. Ce bon Berri est de toute la
France l'endroit où la simplicité a le plus de caractère, et Argenton
est, je crois, la ville la plus simple du Berri; les moutons, ces armes
de la province, si j'ose ainsi dire, y sont plus moutons qu'ailleurs, et
les oies qui barbotent dans l'eau rapide de la rivière y ont
admirablement l'air de ce qu'elles sont.

Tel est encore Argenton aujourd'hui et tel il devait être en 1785, car
c'est une des rares villes de France que le souffle des révolutions
modernes et que l'esprit de changement n'a point encore atteinte. Ces
maisons, quoique près d'un siècle soit écoulé depuis l'époque que nous
venons de citer, étaient vieilles alors comme elles le sont aujourd'hui,
car depuis longtemps elles ont atteint un âge qui ne marque plus; si
quelque chose étonne le touriste, le peintre ou l'architecte, c'est la
solidité de ces masures; elles ressemblent aux rochers et aux débris de
fortifications qui les dominent. On dirait qu'elles durent par leur
vétusté même, et que c'est l'excès de leur vieillesse qui les fait
vivre; il y a si longtemps qu'elles penchent d'un côté ou de l'autre,
qu'elles en ont pris l'habitude et qu'elles n'ont plus de raison honnête
pour tomber, même du côté où elles penchent.

Rien ne peut donner une idée du calme, de l'insouciance et de la
placidité des habitants d'Argenton ce 17 juillet 1785; le clocher de
l'église venait d'égrener sur la ville l'_Angelus_ de midi, et, dans ces
tranquilles demeures, chacun offrait à Dieu sa paisible misère comme une
expiation de ses fautes et un moyen douloureux mais salutaire de gagner
le ciel; cette quiétude de caractère est en rapport avec la sérénité du
paysage et avec les occupations uniformes des habitants de cette petite
ville, que n'agite ni l'industrie, ni le commerce, ni la politique;
entourés d'une nature toujours la même, d'arbres qu'ils ont toujours
connus grands, de maisons qu'ils ont toujours connues vieilles, les
habitants d'Argenton ne se voyaient point changer ni vieillir. Comme
l'hirondelle qui revenait tous les ans aux toits de leurs maisons, tous
les ans la joie du printemps, éclose dans le soleil d'avril, ramenait
dans leurs cœurs le courage de supporter les rudes travaux de l'été
et l'oisiveté douloureuse de l'hiver.

Argenton, malgré tous les grands mouvements qui s'étaient faits dans les
esprits vers la fin du règne de Louis XV et au commencement du règne de
Louis XVI, ne reconnaissait guère d'autre puissance que celle de
l'habitude. Il y avait alors pour Argenton un roi de France qu'on
n'avait jamais vu, mais auquel on croyait et auquel on obéissait sur la
parole du bailli, comme on croyait et on obéissait à Dieu sur la parole
du curé.

Dans une des rues les plus désertes et les plus rongées d'herbe,
s'élevait une maison peu différente des autres maisons, si ce n'est
qu'elle était presque ensevelie sous un immense lierre, dans lequel, le
soir, semblaient se réfugier tous les moineaux de la ville et des
environs.

Malgré leur confiance dans cette maison à l'abri de laquelle ils ne
craignaient pas de s'endormir, après avoir longtemps fait tressaillir le
feuillage, malgré leur caquetage joyeux et bruyant qui commençait avec
l'aurore, cette maison était mal famée. Là, en effet, demeurait un jeune
médecin venu de Paris depuis trois ans et qui en avait vingt-huit à
peine. Pourquoi avait-il devancé la mode des cheveux courts et non
poudrés que Talma devait inaugurer cinq ans seulement plus tard, dans
son rôle de Titus? Sans doute parce qu'il lui était plus commode de
porter les cheveux courts et sans poudre. Mais, à cette époque, c'était
une innovation malheureuse pour un médecin; quand la science médicale
était si souvent mesurée au développement gigantesque de la perruque
dont se coiffaient les disciples d'Hippocrate, personne ne remarquait
que les cheveux du jeune docteur étaient ondés par la nature mieux que
n'eût pu le faire le talent du plus habile coiffeur; personne ne
remarquait que ces cheveux, du plus beau noir, encadraient admirablement
un visage pâli par les veilles, dont les traits fermes et sévères
indiquaient surtout l'application à l'étude.

Quel motif avait porté cet étranger à se retirer dans une ville aussi
agreste et présentant si peu de ressources à l'exercice de la médecine
que la ville d'Argenton? Peut-être le goût de la solitude et le désir du
travail non interrompu; et, en effet, ce jeune savant, surnommé dans la
ville _le docteur mystérieux_ à cause de sa manière de vivre, ne
fréquentait personne, et, chose doublement scandaleuse dans une petite
ville de province, ne mettait pas plus le pied à l'église qu'au café.
Mille bruits malveillants et superstitieux couraient sur son compte. Ce
n'était pas sans raison qu'il ne portait ni poudre ni perruque, mais
cette raison était mauvaise puisqu'il ne la disait pas. On l'accusait
d'être en communication avec les mauvais esprits, et sans doute
l'étiquette n'était point la même dans le monde nocturne que dans le
nôtre.

Mais ces soupçons de magie reposaient surtout sur des cures vraiment
merveilleuses que le jeune médecin avait opérées par des moyens d'une
simplicité extrême; beaucoup de malades condamnés et abandonnés par les
autres praticiens avaient été sauvés par lui en si peu de temps, que les
bienveillants criaient au miracle et que les ingrats et les curieux
criaient au sortilège. Or, comme il y a plus d'ingrats et d'envieux que
de bienveillants, le docteur avait pour ennemis, non seulement presque
tous ceux à qui il avait fait du tort comme concurrent, mais encore tous
ceux qu'il avait soulagés, secourus, guéris comme malades, et le nombre
en était grand.

Les vieilles femmes qui n'étaient pas méchantes, et on en comptait cinq
ou six dans Argenton, disaient de lui qu'il avait le bon œil. C'est
en effet une croyance très répandue dans cette partie du Berri que
certains individus naissent non seulement pour le bien ou le mal de
leurs semblables, mais encore pour le bien ou le mal de la création,
étendant leur influence jusque sur les animaux, les moissons et les
autres productions de la terre. Quelques-uns, aux idées plus abstraites,
attribuaient cette faculté surprenante de faire des miracles à un
souffle de vie que le docteur projetait sur le front de ses malades;
d'autres à certains gestes et à certaines paroles qu'il récitait tout
bas; d'autres enfin à une connaissance approfondie de la nature humaine
et de ses lois les plus obscures.

Toujours est-il que, si l'on différait sur la cause, nul ne contestait
l'évidence des phénomènes, cette science s'étant exercée publiquement
sur les hommes et sur les animaux.

Ainsi, un jour, un voiturier qui s'était endormi, comme cela arrive
souvent, sur le siège mobile suspendu en avant de la roue de sa
charrette, était tombé de ce siège, et ses chevaux, en continuant de
marcher, lui avaient écrasé une cuisse sous la roue du gros véhicule
qu'ils traînaient. Ce n'était pas une cuisse cassée, c'était une cuisse
bel et bien écrasée. Les trois médecins d'Argenton s'étaient réunis, et,
comme il n'y avait d'autre remède à l'horrible blessure que la
désarticulation du col du fémur, c'est-à-dire une de ces opérations
devant lesquelles reculent les plus habiles praticiens de la capitale,
ils avaient décidé d'un commun accord d'abandonner le malade à la
nature, c'est-à-dire à la gangrène, et à la mort qui ne pouvait manquer
de la suivre.

C'est alors que le pauvre diable, comprenant la gravité de sa situation,
avait appelé à son secours le docteur mystérieux. Celui-ci, étant
accouru, avait déclaré l'opération grave, mais inévitable, et, en
conséquence avait annoncé qu'il allait la tenter sans aucun retard. Les
trois médecins lui avaient fait observer, à titre d'avis charitable,
qu'à côté de la gravité de l'_inévitable opération_, il y avait la
douleur physique pendant la durée de cette opération et la terreur
morale qu'allait éprouver, l'opération terminée, le malade en voyant une
partie de lui-même se détacher de lui sous le tranchant du bistouri.

Mais le docteur, à cette objection, s'était contenté de sourire, et, se
rapprochant du blessé, l'avait regardé fixement en étendant la main vers
lui, et, d'un ton impératif, lui avait commandé de dormir.

Les trois médecins s'étaient regardés en riant; éloignés de Paris, ils
avaient bien entendu parler vaguement des phénomènes du mesmérisme, mais
ils n'en avaient pas vu l'application. À leur grand étonnement, le
malade alors, obéissant à l'ordre de dormir que lui avait donné le
médecin, s'était endormi presque subitement. Le docteur lui avait pris
la main, et lui avait demandé de sa voix douce, mais dans laquelle
cependant était mêlée une nuance de commandement: «Dormez-vous?» Et, sur
la réponse affirmative, il avait tiré sa trousse, choisi ses
instruments, et, avec la même sérénité que s'il eût opéré sur un
cadavre, il avait sur le corps insensible du blessé pratiqué
l'effroyable opération; il avait demandé dix minutes, et, au bout de
neuf minutes, montre à la main, le membre avait été détaché, emporté
hors de la chambre, le linge taché de sang enlevé, le malade couché sur
un autre lit; et, au grand étonnement des trois médecins, l'appareil
posé, l'amputé s'était, sur l'ordre du docteur, réveillé en souriant.

La convalescence avait été longue; mais, lorsqu'elle fut complète et que
le malade put se lever, il trouva un appareil préparé par le médecin
lui-même, et à l'aide duquel, quoiqu'il eût perdu à peu près le quart de
sa personne, il retrouva la faculté de se mouvoir.

Mais maintenant qu'allait faire ce malheureux, disaient non seulement
les trois médecins qui avaient eu l'intention de le laisser mourir, mais
encore bon nombre de personnes qui trouvent toujours quelque chose à
redire aux événements et aux dénouements les mieux conduits? Ne
valait-il pas mieux, en effet, laisser mourir le pauvre diable que de
prolonger avec une infirmité pareille son existence de dix, vingt,
trente années peut-être? Qu'allait-il faire? Vivrait-il d'aumônes, et
serait-ce une charge de plus pour la commune déjà si pauvre?

Mais tout à coup on apprit par le receveur particulier, qui avait été
avisé de cette décision par celui de la province, qu'une rente de trois
cents livres était faite au pauvre diable, sans qu'on sût d'où lui
venait cette rente et qui l'avait sollicitée.

Sans doute le blessé n'en savait pas plus que les autres sur le sujet;
mais quand il parlait du docteur, c'était habituellement pour dire:

--Ah! quant à celui-là, ma vie lui appartient. Il n'a qu'à me la
demander et je la lui donnerai de grand cœur.

Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connaîtrait pas le
monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui
firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois
autres médecins ayant déclaré que peut-être eussent-ils pu sauver le
malade en se servant des mêmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir
mourir un homme que de lui sauver la vie à pareil prix, attendu qu'ils
regardaient l'âme d'un malade plus précieuse que son corps.

C'était la première fois que ces trois honnêtes praticiens parlaient de
l'âme.

Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jeté le désordre
dans le marché, et les cris des fuyards, femmes et enfants, étaient
montés jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le
docteur avait mis alors la tête à sa fenêtre et avait vu ce dont il
s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'éventrer
un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse à la main.
Lui était descendu alors précipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux
jetés au vent, les angles de la bouche plissés par cette volonté de fer
qui était une des principales qualités ou un des principaux défauts de
son caractère, il avait été se placer tout droit sur la route du
taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait à peine aperçu, que,
acceptant le défi, il s'était élancé sur lui la tête basse...

De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son œil, avait
été obligé de se jeter de côté pour éviter sa rencontre. Le taureau,
emporté par sa course, l'avait dépassé de dix pas, puis s'était
retourné, avait relevé la tête, et avait regardé de son œil sombre et
profond l'audacieux lutteur qui venait lui présenter le combat. Mais un
instant avait suffi, cet œil sombre et profond de l'animal avait
rencontré l'œil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'était
arrêté court, avait fouillé la terre des pieds, avait mugi comme pour se
donner du courage, mais était resté immobile; alors, le docteur avait
marché droit à lui, et l'on avait pu voir à chaque pas qu'il faisait le
taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-même; enfin de
son bras étendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et,
comme un autre Achéloüs devant un autre Hercule, le taureau s'était
couché à ses pieds.

Une autre occasion s'était encore présentée pour le docteur de montrer
l'étonnante puissance magnétique qu'il exerçait sur les animaux. Il
s'agissait de ferrer pour la première fois un cheval de trois ans,
encore indompté, qui avait brisé tous les liens qui l'attachaient au
travail, avait renversé le maréchal-ferrant et était rentré furieux dans
son écurie, où personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun
licou ne lui étant resté sur le corps pour le conduire.

Le docteur, qui passait là par hasard, avait d'abord porté secours à
l'homme renversé; puis, comme le choc avait été violent, mais que dans
la chute la tête n'avait point porté, il invita le maréchal-ferrant à
l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obéissant.

Et, en effet, accompagné de ce rassemblement qui, dans les petites
villes, se groupe à toute occasion, il était entré dans l'écurie du
maître de poste à qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les
mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'était
approché de l'animal furieux, qui avait reculé devant lui jusqu'à ce
qu'il se sentît acculé au mur; alors il l'avait pris par les naseaux,
et, sans effort, quoique l'on vît à l'œil sanglant du cheval avec
quelle répugnance il obéissait à cette puissance supérieure, il l'avait
amené, marchant à reculons, jusque dans le travail où il s'était échappé
une heure auparavant, et là, sans qu'il fût nécessaire de l'attacher, le
contenant et le fascinant toujours, il avait dit au maréchal-ferrant de
commercer sa besogne, et à ses quatre pieds, l'un après l'autre, le
maréchal avait cloué les fers sans que le cheval fît d'autre mouvement
que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupèdes
de son espèce l'aveu de leur défaite.

On comprend, après de pareils prodiges opérés en face de tous vers la
fin du dernier siècle, dans une des villes les moins éclairées de
France, sous combien d'aspects différents devaient être jugé Jacques
Mérey.--C'était le nom du docteur.



II

Le docteur Jacques Mérey


Les plus acharnés parmi les détracteurs de Jacques Mérey étaient
certainement les médecins: les uns le traitaient de charlatan, les
autres d'empirique, et mettaient sur le compte de la crédulité la
plupart des prodiges que l'on racontait.

Voyant néanmoins que l'instinct du merveilleux, si vif chez les classes
ignorantes, résistait à leur critique et rapprochait du docteur cette
foule qu'ils voulaient vainement en écarter, ils se décidèrent à faire
franchement cause commune avec le préjugé religieux, et traitèrent de
diabolique la science de cet homme qui osait guérir en dehors des formes
autorisées par l'école.

Ce qui appuyait ces accusations, c'est que l'étranger ne fréquentait ni
l'église ni le presbytère; si on lui connaissait une doctrine, soulager
son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait
jamais vu se mettre à genoux ni joindre les mains, et cependant on
l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette
attitude de recueillement et de méditation qui ressemble à la prière.

Mais les médecins et le curé avaient beau dire, il était peu de malades
et d'infirmes qui résistassent au désir de se faire soigner par le
mystérieux docteur, quitte à se repentir plus tard de leur guérison et
de brûler un cierge en guise de remords s'il était vrai qu'ils fussent
délivrés de leur mal par l'intervention du diable.

Ce qui contribuait surtout à populariser ces légendes qui s'attachaient
à Jacques Mérey comme à un être extraordinaire, c'est qu'il ne
prodiguait point à tout le monde les bienfaits de sa science et de son
ministère. Les riches étaient obstinément exclus de sa clientèle.
Plusieurs d'entre eux ayant réclamé à prix d'or les consultations du
docteur, il répondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans
lui, assez de médecins à Argenton avides de soigner des malades de
qualité. Que, d'ailleurs, ses remèdes, presque toujours préparés par
lui-même, étaient calculés sur le tempérament rustique de la race à
laquelle il les appliquait.

On pense bien que, pendant cette époque où commençaient à se soulever
toutes les oppositions philanthropiques ou populaires, cette résistance
donna libre carrière à la critique des beaux esprits. Ils cherchèrent
plus que jamais à jeter des doutes sur une vertu curative qui se bornait
aux cures démocratiques, et, n'osant affronter l'épreuve des gens comme
il faut, aimait à envelopper ses services dans la ténébreuse
reconnaissance des classes ignorantes.

Jacques Mérey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son œuvre
silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie très retirée, comme sa
maison était impénétrable, comme on voyait chaque nuit veiller à sa
fenêtre une petite lampe, étoile du travail, les hommes intelligents et
sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons déjà
dit, que le savant docteur était venu chercher dans le Berry une
solitude aussi inviolable que celle que les anciens anachorètes allaient
chercher dans la Thébaïde.

Quant aux pauvres et aux paysans, que n'égarait ni la superstition ni la
malveillance, ils disaient de lui:

--M. Mérey est comme le Bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il
fait.

Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingt-cinq degrés, Jacques
Mérey était à son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers
tressaillements d'une opération difficile qui avait déjà plus d'une fois
avorté sous sa main.

Il était chimiste et même alchimiste; né dans une de ces époques de
doute scientifique, politique et social, où le malaise qui pèse sur une
nation pousse les individus à la recherche de l'inconnu, du merveilleux,
de l'impossible même, il avait vu Franklin découvrir l'électricité et
commander au tonnerre; il avait vu Montgolfier enlever ses premiers
ballons et conquérir, en espérance, il est vrai, plutôt qu'en réalité,
le domaine de l'air. Il avait vu Mesmer professer le magnétisme animal,
mais il n'avait point tardé à laisser le maître derrière lui, car on
sait que Mesmer, tout ébloui des premières manifestations de cette force
inhérente qu'il rêva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point,
s'était arrêté devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du
baquet enchanté; qu'il n'avait point poussé ses recherches jusqu'au
somnambulisme, à peu près semblable en cela à Christophe Colomb, qui,
tout heureux d'avoir découvert quelques îles du nouveau monde, laissa
ensuite à un autre l'honneur d'aborder au continent américain et de lui
donner son nom.

M. de Puységur, on le sait, avait été l'Améric Vespuce de Mesmer, et
Jacques Mérey était le disciple direct de M. de Puységur.

Il avait donc appliqué à la science de guérir la vague découverte du
maître allemand. Emporté tout jeune par l'inquiétude du merveilleux,
Jacques Mérey s'était jeté dans la forêt Noire des sciences occultes. Ce
que cet esprit curieux avait exploré de voies nouvelles et ténébreuses,
les antres obscurs dans lesquels il était descendu pour consulter les
modernes Trophonius, les puits souterrains par la bouche desquels il
s'était plongé au centre des initiations, les heures qu'il avait
passées, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances
humaines; les combats de Titan qu'il avait engagés avec la nature pour
la faire parler malgré elle et lui arracher l'éternel et sublime secret
qu'elle cache dans son sein, tout cela eût pu faire le sujet d'une
épopée scientifique dans le genre du poème de Jason à la recherche de la
Toison d'or.

Ce qu'il avait le moins rencontré dans ce voyage fabuleux, c'était la
toison, c'était l'or.

Mais Jacques Mérey, en vérité, ne s'en souciait guère, et il était
habitué à compter comme ses écus toutes les étoiles du ciel. Puis
quelques voix indiscrètes disaient qu'il était riche et même très riche.

Les rêveries des rose-croix, des illuminés, des alchimistes, des
astrologues, des nécromanciens, des mages, des physiognomistes, il
avait tout parcouru, tout sondé, tout analysé, et de tout cela il était
ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion à laquelle
il eût été bien difficile de donner un nom. Il n'était ni juif, ni
chrétien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'était ni déiste,
ni animiste, il était panthéiste, plutôt; il croyait à un fluide
universel répandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphère
vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou
plutôt il espérait, que ce fluide créateur et conservateur des êtres
pouvait se diriger selon la puissante volonté de l'homme et recevoir son
application de la main de la science.

C'est sur cette base qu'il avait élevé un système médical dont l'audace
aurait fait hurler toutes les académies et tous les corps savants; mais
une fois que notre docteur s'était dit, je crois croire ceci, ou je dois
faire cela, il tenait peu au jugement des hommes, à leur blâme ou à leur
approbation; il aimait la science pour la science elle-même et pour le
bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'humanité.

Quand, ravi au troisième ciel de la pensée, il voyait ou croyait voir
les atomes, les simples et les composés, les infiniment petits et les
infiniment grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en
vertu du droit qu'il appelait magnétique, oh! alors, tout son corps
débordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de
la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas
semblé valoir mieux en ce moment-là que le bruit à peine perceptible que
fait l'aile d'un moucheron qui vole.

Il avait étudié la chiromancie dans Moïse et dans Aristote; la
physiognomonie avec Porta et Lavater; il avait, déroulant les lobes du
cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devancé ainsi la plupart des
découvertes modernes en physiologie. Ses aspirations--et cela, nous
l'avons dit, tenait à l'époque de malaise dans laquelle il vivait et qui
précède tous les grands cataclysmes sociaux et politiques--, ses
aspirations, il faut le dire, allaient même plus loin encore que les
limites artificielles de la science.

Il est un rêve pour lequel Prométhée a été cloué à son rocher avec des
clous d'airain et enchaîné avec des chaînes de diamant; ce qui n'a pas
empêché les cabalistes du Moyen Âge, depuis Albert le Grand, dont
l'Église a fait un saint, jusqu'à Cornélius Agrippa, dont l'Église a
fait un démon, de poursuivre la même chimère audacieuse; ce rêve était
de faire, de créer, de donner la vie à un homme.

Faire un homme, comme disent les alchimistes, en dehors du vase naturel,
_extra vas naturale_, tel est l'éternel mirage, tel est le but qu'ont
poursuivi de siècle en siècle les inspirés ou les fous.

Alors, et si on arrivait à ce résultat, l'arbre de la science
confondrait à tout jamais ses rameaux avec l'arbre de la vie; alors, le
savant ne serait plus seulement un grand homme, il serait un dieu;
alors, l'antique serpent aurait le droit de relever la tête et de dire
aux successeurs d'Adam: «Eh bien! vous avais-je trompé?»

Jacques Mérey, qui, pareil à Pic de la Mirandole, pouvait parler sur
toutes les choses connues et sur quelques autres encore, passa en revue
tous les procédés dont les savants du Moyen Âge s'étaient servis pour
créer un être à leur image; mais il trouva tous ces procédés ridicules,
depuis celui qui couvait la génération de l'enfant dans une courge,
jusqu'à cet autre qui avait construit un androïde d'airain.

Tous ces hommes s'étaient trompés, ils n'avaient pas remonté aux sources
de la vie.

Malgré tant d'essais infructueux, le docteur ne désespérait point,
voleur sublime, de rencontrer le moyen de dérober le feu sacré.

Cette préoccupation avait étouffé chez lui tous les autres sentiments;
son cœur était resté froid, et à l'état purement matériel de viscère
chargé d'envoyer le sang aux extrémités et de le recevoir à son tour.

C'était une nature de Dieu, incapable d'aimer un être qu'il n'aurait
point créé lui-même. Aussi, seul et triste au milieu de la foule pour
laquelle il n'avait pas de regards, ou n'avait que des regards
distraits, il payait cher l'ambition de ses désirs.

Comme le Seigneur avant la création du monde, il s'ennuyait.

Ce jour-là, Jacques Mérey était assez content de la manière dont se
comportait dans la cornue la dissolution d'un certain sel dont il
étudiait les plus heureuses vertus curatives, quand trois coups
précipités retentirent à la porte de la rue.

Ces trois coups éveillèrent les miaulements furieux d'un chat noir, que
les mauvaises langues de la ville, les dévotes surtout, prétendaient
être le génie familier du docteur.

Une vieille servante connue dans tout Argenton sous le nom de Marthe la
bossue, et qui jouissait pour son compte d'une nuance d'impopularité
inhérente à celle du docteur, monta tout essoufflée l'escalier de bois
extérieur, et entra précipitamment dans le laboratoire sans avoir cogné
à la porte, comme c'était l'usage formellement imposé par le docteur,
qui n'aimait point à être dérangé au milieu de ses délicates opérations.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, Marthe? demanda Jacques Mérey; vous avez
l'air tout bouleversé!

--Monsieur, répondit-elle, ce sont des gens du château qui viennent vous
chercher en toute hâte.

--Vous savez bien, Marthe, répondit le docteur en fronçant le sourcil,
que j'ai déjà refusé plusieurs fois de m'y rendre, à votre château; je
suis le médecin des pauvres et des ignorants; qu'on s'adresse à mon
voisin, au Dr Reynald.

--Les médecins refusent d'y aller, monsieur; ils disent que cela ne les
regarde pas.

--De quoi s'agit-il donc?

--Il s'agit d'un chien enragé, qui mord tout le monde; si bien que les
plus braves garçons d'écurie n'osent pas l'aborder, même avec une
fourche, et qu'il jette en ce moment la consternation chez le seigneur
de Chazelay, car ce malheureux chien s'est réfugié dans la cour même du
château.

--Je vous ai dit, Marthe, que les affaires du seigneur ne me
regardaient pas.

--Oui, mais les pauvres gens que le chien a déjà mordus et ceux qu'il
peut mordre encore, cela vous regarde, il me semble. Et, s'ils ne sont
pas pansés immédiatement, ils deviendront enragés comme le chien qui les
a mordus.

--C'est bien, Marthe, dit le docteur, c'est vous qui avait raison et
c'est moi qui avais tort. J'y vais.

Le docteur se leva, recommanda à Marthe de bien surveiller sa cornue,
lui ordonna de laisser aller le feu tout seul, c'est-à-dire en
s'éteignant, et descendit dans la salle du rez-de-chaussée, où il trouva
en effet deux hommes du château, qui, tout bouleversés et tout pâles,
lui firent un sinistre récit des ravages que causait l'animal furieux.

Le docteur écouta et répondit par ce seul mot:

--Allons!

Un cheval sellé et bridé attendait le docteur. Les deux hommes
remontèrent sur les chevaux fumants qui les avaient amenés, et tous
trois, ventre à terre, prirent le chemin du château.



III

Le château de Chazelay


À deux ou trois lieues d'Argenton, la campagne change de caractère; des
lambeaux de terre inculte que les habitants appellent des _brandes_,
quelques champs recouverts d'une végétation chétive, des routes
pierreuses encaissées dans des ravines et bordées de haies sauvages; çà
et là, quelques monticules dont les flancs déchirés laissent apercevoir
l'ocre dans laquelle vient se teindre en rouge l'eau murmurante des
ruisseaux, telle est la physionomie générale des lieux que parcourait au
galop la cavalcade.

Trois chevaux étaient alors pour cette partie du Berri un luxe inouï; on
ne connaissait à cette époque, dans cette bienheureuse province de la
France, teintée encore aujourd'hui en gris foncé sur la carte de M. le
baron Dupin, on ne connaissait, disons-nous, en fait de bêtes de somme,
que l'attelage des anciens rois fainéants.

Nos cavaliers rencontrèrent, en effet, dans un des chemins creux qu'ils
parcouraient, une châtelaine des environs, dont le carrosse, traîné par
un couple de bœufs, se rendait gravement et lentement à un souper de
famille; il y avait un jour entier que la pesante machine était en
route. Il est vrai qu'elle avait déjà fait près de cinq lieues.

Enfin une noire futaie de tourelles se détacha sur le paysage un peu sec
que le soleil noyait de ses rayons. Cette sombre masse, qui s'élevait de
terre, prenait, à mesure qu'on s'en approchait, la beauté farouche de
tous les monuments guerriers du Moyen Âge; sa construction pouvait
remonter à la fin du XIIIe siècle. Un art puissant dans sa rusticité
avait tracé les plans de cette demeure féodale, qui projetait son ombre
immense sur le village, c'est-à-dire sur quelques pauvres maisons
égarées çà et là parmi les arbres à fruits.

C'était Chazelay.

Le château de Chazelay était anciennement relié par une ligne défensive
aux châteaux de Luzrac et de Chassin-Grimont, car les petits seigneurs
cherchaient à s'appuyer sur leurs voisins pour se fortifier contre les
entreprises des hauts et puissants vautours de la féodalité.

Mais, à l'époque où se passe notre histoire, les guerres civiles avaient
cessé depuis longtemps. De condottieri, les nobles étaient devenus
chasseurs. Quelques-uns même, atteints de doute par la lecture des
encyclopédistes, non seulement ne communiaient plus aux quatre grandes
fêtes de l'année, mais lisaient le _Dictionnaire philosophique_ de
Voltaire, se moquaient de leur curé, raillaient une nièce illégitime, ce
qui ne les empêchait pas d'aller à la messe le dimanche et de se faire
encenser dans leur banc de chêne par les mains du célébrant.

Mal à l'aise dans ces lourdes et rugueuses armures de pierre, la plupart
des nobles de la décadence maudissaient l'art guerrier du Moyen Âge, et
auraient volontiers jeté bas leurs châteaux, s'ils n'eussent été retenus
par le respect des aïeux, par les privilèges attachés à ces vieux murs;
enfin par les souvenirs de domination et de terreur que de tels édifices
entretenaient dans l'esprit des paysans.

Ils s'efforcèrent du moins d'adoucir et d'humaniser ces aires d'oiseaux
de proie; les uns en retouchant la façade, les autres en remplaçant les
meurtrières par des fenêtres ou des œils-de-bœuf, les autres enfin
en supprimant les poternes, les ponts-levis, et les fossés remplis
d'eau, où les grenouilles coassaient d'autant mieux que, depuis une
dizaine d'années, les paysans se refusaient à les battre.

Mais le château de Chazelay n'était point de ceux qui avaient fait des
concessions; il était resté dans toute la poésie de son caractère sombre
et taciturne; de petites tourelles latérales qu'on appelait des
poivrières dominaient la porte d'entrée, piquée de dessins de fer et de
gros clous à tête ronde; des bois de cerf, des pieds de biche et des
traces de sanglier, fixés sur la porte épaisse, annonçaient que le
seigneur de Chazelay usait largement de son droit de chasse.

Cette exposition cynégétique se complétait par cinq ou six oiseaux de
nuit, de toutes tailles, depuis la petite chouette jusqu'à l'orfraie.
Cette société noctambule était présidée par un grand-duc aux ailes
éployées et dont les plumes arrachées par le vent, les yeux ronds et
vides, les serres crispées, étalaient la double image de la force
vaincue et de la mort violente.

Il faut dire qu'une certaine terreur superstitieuse entourait ce
château. C'était dans le pays une vieille tradition, qui remontait à des
siècles, que cette demeure féodale était hantée par un génie malfaisant.

La vérité est que la plupart des seigneurs de Chazelay, comme le
grand-duc cloué sur leur porte, étaient morts de mort violente, et que
la famille avait été éprouvée par de sanglantes et lugubres
catastrophes.

Le propriétaire actuel était un exemple de cette fatalité qui pesait,
disait-on, sur le château. Il avait perdu, dès la seconde année de son
mariage, une femme jeune et charmante. Un soir qu'elle se rendait au bal
et qu'elle était accommodée à la manière du temps, c'est-à-dire avec de
larges paniers, la châtelaine avait eu l'imprudence de s'approcher des
tisons qui flambaient dans la vaste cheminée du salon; sa robe avait
pris feu rapidement; enveloppée de ce nimbe ardent, elle avait fui de
chambre en chambre, excitant la flamme autour d'elle, au lieu de la
calmer, par le courant d'air que sa course créait. Ses femmes, voyant
cette apparition flamboyante, effrayées des cris qui partaient de ce
tourbillon de feu, n'osèrent point lui porter secours, si bien qu'en
moins de dix minutes la pauvre créature était morte au milieu des plus
affreuses tortures, et son mari, absent du château en ce moment-là,
n'avait retrouvé qu'une chose informe, calcinée et sans nom.

Elle avait laissé une fille, sur laquelle le seigneur de Chazelay
sembla reporter tout son amour; mais peu à peu cette enfant, qu'on avait
vu naître dans le village, pour laquelle les cloches joyeuses avaient
sonné pendant trois jours, que des comtesses et des marquises avaient
portée toute fleurie de dentelles et de rubans sur les fonts baptismaux,
cette enfant fut séquestrée, puis disparut tout à fait, et le bruit
courut qu'elle était morte par accident, et qu'elle avait été
secrètement enterrée dans le caveau de la famille.

Depuis ce jour, le château de Chazelay, qui était naturellement triste,
était devenu funèbre. Un nuage de corbeaux obscurcissait les cinq
tourelles dont le toit circulaire et pointu, chargé d'un artichaut de
plomb, dominait les bâtiments et les cours intérieures. La nuit, on
entendait piauler la chouette dans le vieux donjon que blanchissait la
lune, et les paysans, saisis d'un tremblement superstitieux,
s'éloignaient de ces fantômes de pierre sur lesquels s'étendait,
croyait-on, la responsabilité d'un crime.

Quel était ce crime?

À quel seigneur de Chazelay remontait-il? Par quelle filiation morale
étendait-il son influence sur la destinée du seigneur actuel? On
l'ignorait.

De la porte d'entrée flanquée des petites tourelles dont nous avons déjà
parlé, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du château, on
pénétrait dans une première cour, qui était occupée par les écuries, les
étables, les greniers, les granges, et, en général, par tous les
bâtiments d'exploitation.

C'était la ferme.

Était-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent
l'influence morale des lieux où ils habitent? Toujours est-il que les
chiens, sans doute effrayés par la vue de leur congénère furieux,
secouaient mélancoliquement leur chaîne, et que, à l'arrivée d'un
étranger, ils firent entendre le hurlement qui, la nuit, annonce aux
superstitieux la mort du maître ou de l'un de ses plus proches parents.
Les bœufs, que l'on dételait pour les mener boire, portaient la corne
basse et fixaient sur la terre leur grand œil limpide, et les
chevaux eux-mêmes semblaient, comme les superbes coursiers d'Hippolyte,
se conformer à la triste pensée universellement répandue sur chacun.

De cette cour extérieure, on découvrait les fossés de ce qu'on eût pu
appeler la forteresse. Par un pont-levis jeté sur ces fossés, et à
l'aide d'un passage bas et sombre creusé dans l'épaisseur d'un donjon,
sur la muraille duquel s'étendait une large tache de rouille ou de sang,
on pénétrait dans une autre cour. À part les cuisines et quelques salles
de l'aile du bâtiment destinées à marquer la configuration intérieure du
corps de logis, on ne voyait encore rien du château, rien que cette
masse puissante et monolithe dont la mélancolie plombait sur les hommes
et les animaux mêmes.

Dans cette première cour, l'herbe poussait entre les cailloux; des
instruments de labour étaient négligemment jetés çà et là, et quelques
canards muets barbotaient dans l'eau stagnante et huileuse des fossés.

Telle était la physionomie ordinaire du château de Chazelay. Mais, au
moment où Jacques Mérey, suivi des deux hommes du château, pénétra dans
la cour extérieure, la tristesse habituelle des visages et des choses
avait fait place à une terreur et à un désordre qu'il est difficile de
décrire. Des garçons de service, armés de bâtons, de fourches et de
fléaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le
village en en mordant plusieurs autres. Harcelé et blessé, mais rendu
plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'était plus borné à
piller les quadrupèdes; il avait mordu deux des assaillants; puis,
trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'était glissé
dans la cour et avait été s'acculer à un enfoncement de la muraille
pareil à un four.

À la porte du pont-levis, tout le monde s'était arrêté; M. de Chazelay
lui-même, au lieu d'aller à l'animal avec son fusil de chasse, s'était
enfermé au château; une frayeur superstitieuse semblait avoir cloué tout
le monde au seuil de ce château fatal, qui, même dans d'autre temps,
n'était pas abordé sans effroi.

Ce chien était la forme visible du mauvais génie qu'on disait avoir pour
ces lieux une prédilection amère et néfaste.

Cependant, les chevaux attachés dans leur écurie, les bœufs et les
vaches dans leurs étables, les chiens enfermés dans leurs loges,
faisaient entendre des lamentations et des aboiements dont tous les
cœurs étaient glacés.

S'il y a du bruit en enfer, ce bruit doit ressembler aux cris de
détresse qui sortaient en ce moment-là du château maudit. À travers cet
orage de gémissements, on entendait çà et là quelques voix de femmes,
sans doute quelques servantes et des filles de chambre que le chien
avait surprises dans leurs travaux et qui, réfugiées derrière leur abri
mal assuré, appelaient au secours.

En arrivant dans la première cour, le docteur jeta un regard autour de
lui. Il vit deux hommes qui lavaient leurs plaies à une fontaine; l'un
était mordu à la joue, l'autre à la main. Il avait prévu le cas et
s'était muni d'un acide corrosif pour donner les premiers soins aux
blessés.

Jacques Mérey sauta à bas de son cheval, courut à eux, tira son
bistouri, débrida les plaies, et, dans les sillons tracés par la lame
d'acier, injecta l'acide qui devait prévenir les effets de la morsure de
l'animal. Puis, les malades pansés, il s'informa où était le chien, et
ayant appris qu'il était dans la seconde cour, où personne n'osait
pénétrer, il écarta ceux qui lui barraient le chemin et entra seul
résolument et sans armes.

Les paysans jetèrent un cri d'épouvante en voyant le docteur marcher
droit à cet enfoncement dans lequel était tapi le chien, et là,
s'arrêtant la bouche souriante, mais les lèvres légèrement retroussées
sur ses dents blanches, fixer son regard sur celui du chien. Tous
croyaient que l'animal furieux allait se précipiter sur le docteur; mais
au contraire, le chien, qui était arc-bouté sur ses quatre pattes,
s'abattit avec un gémissement plaintif. Puis, comme attiré par une force
irrésistible, il sortit en rampant de l'enfoncement où il était à moitié
caché. La fureur de son œil sanglant était tombée; sa gueule,
ouverte et remplie d'une écume fétide, s'était fermée; il se traîna
jusqu'aux pieds du docteur comme un coupable qui implore sa grâce, ou
plutôt comme un malade qui demande sa guérison; humble, désarmé, vaincu
par une force occulte, l'animal semblait se calmer dans cette force et
déposer sa rage aux pieds de l'homme invulnérable qui le regardait
doucement et tranquillement.

Le docteur fit un signe, le chien se redressa sur ses jambes de devant,
et s'assit, levant des yeux craintifs et suppliants vers le docteur, qui
posa sa main sur la tête hérissée et frémissante de l'animal.

À ce spectacle, l'admiration des paysans éclata; ils n'avaient jamais lu
les récits que les poètes nous ont laissés d'Orphée endormant le chien
Cerbère et refoulant au fond de sa gorge le triple aboiement du monstre.
Mais ces naïfs enfants de la nature n'en furent que plus émus de la
nouveauté du prodige; ils se demandaient les uns aux autres ce que le
docteur avait pu jeter dans la gueule de l'animal enragé, et en vertu de
quelle loi cet homme commandait à l'aveugle fureur.

Enhardis de plus en plus devant l'attitude soumise du chien devant
lequel ils tremblaient et reculaient tout à l'heure, les hommes armés
d'instruments aratoires s'approchèrent pour le tuer; mais le docteur, se
tournant vers eux avec autorité:

--Arrière! dit-il; qu'aucun de vous ne touche à ce chien, je vous le
défends; celui qui lui ferait le moindre mal serait un lâche.
D'ailleurs, ce chien est à moi.

Alors, les paysans confondus lui proposèrent des cordes pour lui lier
les pattes.

--Non, dit Jacques en secouant la tête, il n'est pas besoin de cordes,
croyez-moi; il me suivra de lui-même, et sans qu'il soit nécessaire de
l'y forcer.

--Mais, au moins, crièrent plusieurs voix, muselez-le, docteur,
muselez-le!

--Inutile, répondit Jacques Mérey; j'ai une muselière plus solide que
toutes celles dont vous pouvez vous servir pour lui maintenir la gueule.

--Et cette muselière, quelle est-elle? demandèrent les paysans.

--Ma volonté.

Cela dit, il fit un signe au chien.

L'animal, à ce geste, se dressa sur ses quatre pattes, releva et fixa
sur l'œil de son maître son œil obéissant et fatigué, poussa par
trois fois un aboiement plaintif, et suivit Jacques Mérey avec la même
obéissance joyeuse que s'il lui eût appartenu depuis longtemps.



IV

Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, mais aussi l'ami
de la femme


Le lendemain, Jacques Mérey reçut un message du château. Dans une lettre
tout juste assez polie pour ne pas être blessante, le seigneur de
Chazelay, qui cependant à la vue du chien s'était retiré et enfermé chez
lui, le seigneur de Chazelay, qui se piquait d'être un esprit fort,
témoignait ne point croire au miracle accompli la veille par le docteur,
quoique de sa fenêtre il eût pu voir ce miracle s'accomplir.

Un chien s'était en effet glissé dans la ferme du château, et de la
première cour était entré dans la seconde, où il avait porté le trouble
et le désordre avec lui; mais ce chien était-il réellement enragé?

Là était le doute; que des gens simples et ignorants crussent à la
fascination du regard et de la volonté, rien n'était plus naturel; mais
des gens instruits et bien nés ne pouvaient raisonnablement admettre de
semblables prodiges.

Comme cependant le docteur avait fait preuve d'énergie et de résolution
en affrontant la morsure d'un chien qui paraissait être enragé, le
châtelain lui envoyait deux pièces d'or, qu'il le priait d'accepter à
titre d'honoraires.

Jacques Mérey déchira la lettre et refusa les deux pièces d'or. La
science n'était pas la préoccupation morale de Jacques Mérey, on peut
même dire qu'il n'aimait la science que par rapport à un but. Ce but
vers lequel tendaient toutes les forces de son esprit, tous les
mouvements de son cœur, c'était le but de la philosophie du XVIIIe
siècle, le bonheur du genre humain.

Il interrogeait avec M. de Condorcet le moment, encore éloigné sans
doute (mais qu'importe la distance!) où la raison perfectible de l'homme
découvrirait les causes premières des choses, où les nations ne se
feraient plus la guerre, et où les hommes, délivrés des maux
qu'engendrent la misère et l'ignorance, accompliraient sur la terre une
existence indéfinie. L'Écriture sainte n'avoue-t-elle pas elle-même que
la mort est la dette du péché, c'est-à-dire la violation des lois
naturelles? Or, le jour où l'homme connaîtrait ces lois et où il les
observerait, l'homme s'affranchirait de sa dette, et, comme cette dette,
c'était la mort, l'homme ne mourrait plus.

Créer et ne plus mourir, n'est-ce point l'idéal de la science? Car la
science est la rivale de Dieu. L'homme connût-il les mystères de toutes
les choses de ce monde, l'homme arrivât-il à exposer devant Dieu
lui-même d'irréfutables théories, Dieu lui répondra:

--Si tu sais tout, tu n'es qu'à la moitié de ta route; maintenant, crée
un ver ou une étoile, et tu seras mon égal.

Abîmé dans ces rêves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance
indéfinie, dans cet âge d'or de l'humanité que les poètes avaient placé
au commencement du monde, parce que les poètes sont les sublimes enfants
de la nature, Jacques Mérey voyait avec un frémissement d'impatience les
obstacles moraux et les barrières matérielles qu'opposait la classe des
privilégiés à l'accomplissement des destinées de l'homme sur la terre.

Nature douce et sensible, comme on disait alors, il était venu à la
haine par l'amour.

C'est parce qu'il aimait les opprimés qu'il détestait les oppresseurs.

À part les deux ou trois fois qu'il l'avait croisé sur son chemin, le
seigneur de Chazelay lui était personnellement inconnu. Il est vrai que
Jacques Mérey, esprit supérieur, n'en voulait point aux hommes, mais aux
abus et aux inégalités sociales dont les nobles étaient la vivante
incarnation. Il refusa l'or du château avec le même dédain qu'il eût
refusé les présents d'un ennemi.

Cette sombre apparition du Moyen Âge féodal remuait dans son sang
plébéien des souvenirs de colère; il voyait dans ces vieux murs le signe
d'une domination qui, bien que diminuée, durait encore; il se demandait
quelle force pourrait jamais déraciner ces titaniques monuments de la
race conquérante. Alors, découragé par la lenteur du progrès, par
l'énormité des obstacles que rencontre l'affranchissement d'un peuple,
il se plongeait avec désespoir dans l'étude de la nature, seul asile que
la société telle qu'elle était faite eût laissé à la science.

Seul, il faisait souvent des promenades au plus profond des bois, et,
là, grave, attentif, pareil à Œdipe devant le Sphinx, il semblait
interroger l'âme de l'univers.

Le chien qu'il avait sauvé de sa propre fureur était devenu son ami le
plus sincère et le plus dévoué; il suivait le docteur dans toutes ses
courses; doux et caressant, il lui obéissait comme l'ombre de sa pensée.

Aussi le curé de Chazelay ne manqua-t-il pas de dire qu'il y avait dans
l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un
esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal à coup
sûr devait avoir des cornes, et s'il ne les montrait point, c'était pour
mieux cacher son jeu.

Un jour que Jacques Mérey était parti de bonne heure pour herboriser, il
se trouva, sans trop savoir comment il était arrivé là, sur la lisière
d'un bois touffu, emmêlé, impénétrable, comme il en existe encore dans
cette partie du Berri, véritable forêt d'Amérique en petit, où nulle
route frayée ne gardait la trace d'un pas humain.

La solitude plaisait au docteur, nous l'avons déjà dit; il aimait à se
rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore; mais la profonde nuit
qui régnait dans ce bois sauvage, l'aspect menaçant des herbes et des
broussailles remplies de couleuvres; la masse compacte des rochers qui
découpaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chênes,
tout cela saisit le docteur aux entrailles; il hésitait à l'entrée de ce
bois comme un initié des mystères d'Eleusis au seuil du temple, où
l'attendaient les redoutables épreuves et les ténèbres.

Alors, le chien s'approcha du docteur avec une physionomie étrange;
léchant les mains de son maître et le tirant par l'habit, il semblait le
conjurer de le suivre dans l'épaisseur du bois.

C'était un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mérey
s'accordait avec les illuminés, les cabalistes et même les historiens,
que les animaux sont doués quelquefois d'un esprit de divination. La
science des présages et des augures, cette science vieille comme le
monde, à laquelle ont cru tous les sages de l'antiquité depuis Homère
jusqu'à Cicéron, n'était point une chimère aux yeux du docteur.

Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanimés eux-mêmes,
ont un langage, et que ce langage, interprète des éléments de la nature,
peut donner à l'homme des avertissements salutaires.

Et, en effet, interrogez à la fois la fable et l'histoire, et vous les
trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet.

N'est-ce point un bélier qui découvrit à Bacchus, mourant de soif, ces
sources du désert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis
d'Ammon? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent Énée du cap
Misène au rameau d'or caché sur les rives du lac Averne? Et n'est-ce
point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila à travers les
Palus-Méotides?

Jacques Mérey suivi donc le chien, persuadé qu'il le conduisait à un but
quelconque.

L'animal s'avança dans le bois; le docteur marchait derrière lui,
péniblement, le visage à chaque instant fouetté par les branches, les
jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son
chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes
et le bruit des reptiles fuyant sous les orties.

Après un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord,
parvinrent à une clairière au milieu de laquelle, appuyée au tronc d'un
chêne immense, s'élevait une cabane.

La queue du chien remua de joie.

Cette cabane devait appartenir soit à un bûcheron, soit à un braconnier;
peut-être celui qui l'habitait exerçait-il ces deux états.

Elle était située au centre d'une forêt appartenant à M. de Chazelay.
Comment M. de Chazelay, si grand amateur de la chasse, permettait-il
qu'un braconnier, dont il était impossible qu'il ignorât l'existence,
s'établît ainsi sur ses terres?

Jacques Mérey s'adressa vaguement toutes ces questions; mais l'habitude
où il était de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires
fit qu'il laissa de côté la cause et ne s'occupa que de l'effet.

Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'était pas
assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant à terre et
poussa la porte avec son museau.

La porte céda assez à temps pour que de sa main le docteur l'empêchât de
se refermer. Une vieille femme assise sur un escabeau filait
tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine
d'années, qui devait être le fils de cette femme, nettoyait les pièces
démontées de la batterie d'un fusil. Devant la cheminée, où flambaient
des branches sèches, un quartier de chevreuil était en train de rôtir et
répandait ce fumet à la fois aromatique et appétissant de la venaison.

Au moment où le chien entra, la vieille femme poussa un cri de plaisir
et l'homme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus
touchante; c'étaient des caresses, des embrassements, des transports à
n'en pas finir.

Puis des dialogues auxquels le chien répondait par des modulations qui
eussent fait croire qu'il entendait les reproches qu'on lui faisait et
qu'il essayait de se disculper.

--D'où viens-tu, misérable bandit? d'où viens-tu, affreux vagabond?
disait l'homme.

--Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours que tu nous a laissés dans
l'inquiétude? demandait la femme.

--Nous t'avons cru mort ou enragé, ce qui revient au même, reprenait
l'homme.

--Mais, non, Dieu merci! Il se porte bien; pauvre Scipion! il a
l'œil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant.

--Tu dois avoir faim, mauvais drôle! tiens, mords là-dedans.

Et l'enfant prodigue, fêté, caressé à son retour au logis, se voyait
offrir le reste du déjeuner ou du souper de la vieille avec le même
empressement et les mêmes excitations que s'il eût été un véritable
convive.

Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le véritable
nom--nom qu'il devait sans doute à un parrain plus lettré que ne l'était
son maître--, Scipion, qui avait déjeuné avant de quitter la maison du
docteur, ayant tout dédaigné, le bûcheron releva la tête et s'aperçut de
la présence de Jacques Mérey.

La vue de cet étranger parut lui déplaire; l'homme fronça le sourcil, et
la femme eût pâli si sa peau n'eût pas été depuis longtemps tannée par
l'âge et par le soleil.

Jacques Mérey, voyant l'effet désagréable que causait à ses hôtes son
apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de
Scipion, et comment il l'avait sauvé des fourches et des fléaux des
garçons d'écurie du château de Chazelay.

Une larme se forma lentement dans l'œil aride de la vieille femme, et
mouilla le lin de sa quenouille.

Quant au bûcheron, il éprouva le même sentiment de reconnaissance sans
doute pour l'homme qui avait sauvé son chien; cependant, un nuage sombre
ne resta pas moins sur son front.

Le docteur se croyait tombé, nous l'avons dit, dans une cabane de
braconnier; il attribua le trouble de ces gens au métier qu'ils
faisaient et à la crainte d'être découverts. Mais, avec le sourire d'un
patriarche et les lèvres d'un jeune homme:

--Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du
château; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a
donné les animaux à l'homme pour que l'homme en fît sa nourriture. Or,
Dieu n'a point établi de distinction entre le noble et le roturier; nos
mauvaises lois sociales ont seules fait cela; elles ont donné le droit
de chasse aux uns et l'ont refusé aux autres, et les nobles, qui ne
respectent rien, pas même la parole de Dieu, ont violé la promesse que
Jéhovah avait faite à Noé et à ses successeurs dans la personne de Noé.
«Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux vous appartient,» a
dit le Seigneur.

Mais, au moment où le docteur achevait sa démonstration du droit de
chasse, droit universel, droit indestructible, puisqu'il est basé sur
les Saintes Écritures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa
ses yeux.

Une espèce d'alcôve pratiquée au fond de la cabane était voilée par des
rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'écarter ce rideau
avec sa tête, et, dans la pénombre, Jacques Mérey distingua comme un
paquet inerte de membres humains appartenant évidemment à un enfant qui
avait l'air de vivre.

--Qu'est cela? s'écria-t-il.

Et il saisit le rideau pour l'écarter.

Mais le braconnier se leva d'un air solennel.

--Monsieur, lui dit-il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout
autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperçois que mon
chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas été tué à coups de fourche
et de ne pas être mort de la rage; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon
seul ami; en considération de mon chien, je vous fais grâce; mais
jurez-moi que vous ne raconterez à personne ce que vous avez cru voir.

--Monsieur, dit Jacques Mérey en lâchant le rideau, mais en croisant les
bras en homme décidé à aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis
médecin et qu'un médecin est le confesseur du corps: je veux savoir ce
que c'est que cet enfant.

Les yeux du bûcheron, qui avaient d'abord jeté une flamme, s'adoucirent.

--Vous êtes médecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez
rendu la vie et la raison à mon chien qui avait déjà perdu l'une et qui
allait perdre l'autre.

Puis, tout à coup:

--Oh! s'écria-t-il, quelle idée! si ce que vous avez pu pour un animal,
vous le pouviez...

Il secoua la tête avec découragement.

--Mais non, dit-il, c'est impossible!

--Rien n'est impossible à la science, mon ami, répondit le docteur d'un
ton radouci! Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: «Si vous avez la foi
seulement gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne:
"Remue-toi et jette-toi dans la mer," et la montagne se remuera et se
jettera dans la mer.» Oh! s'écria le docteur, la foi n'est que le
premier âge de la science; le second, c'est la volonté. Vouloir, c'est
pouvoir. Jésus n'a-t-il pas ajouté: «Les œuvres que je fais, celui
qui croit en moi les fera?» Or, brave homme, vous êtes chrétien: je le
vois à ce crucifix placé à la tête de votre lit. Mais ou votre
christianisme est faux, ou vous devez admettre que tout chrétien a le
droit de faire ce qu'on appelle des miracles, et ce que moi, qui ne
crois pas aux miracles, j'appelle le produit de la souveraineté de
l'intelligence sur la matière.

Ces paroles n'étaient pas très compréhensibles pour le braconnier;
aussi, après avoir réfléchi un instant:

--Je ne comprends rien à vos beaux raisonnements, monsieur, dit-il; mais
je me dis comme ça à moi-même que ce serait une fière providence qui
vous aurait amené.

Il s'arrêta et toussa plusieurs fois comme si ce qu'il allait dire ne
pouvait passer par sa gorge.



V

Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait


Le docteur attendit un instant, espérant que le braconnier achèverait sa
phrase suspendue.

Mais comme il continuait de garder le silence:

--La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voilà. Et il montra
Scipion.

--Il est bien vrai que ce brave animal a toujours été l'âme, le
défenseur, le bon génie, et je dirai même quelquefois le pourvoyeur de
notre cabane. Et puis...

Il s'arrêta de nouveau.

--Et puis? insista le docteur.

--Et puis, dit le braconnier, c'est stupide à dire, je le sais bien,
mais il l'aime tant, elle!

--Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fût question de
la petite idiote et de Scipion.

--Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits
s'adoucirent; la pauvre créature qui est là!

Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau
derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée.

--Mais quelle est donc cette créature? demanda le docteur.

--Une pauvre innocente.

On sait que les paysans, par _innocents_, désignent les pauvres
d'esprit, les idiots et les fous.

--Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet
état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins?

--Bon! dit le braconnier; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des
médecins, et des premiers encore, on l'a conduite à Paris, mais ils ont
tous dit qu'il n'y avait rien à faire.

--Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant
vous a été rendue ou donnée--je ne cherche pas à savoir vos secrets--,
il fallait vous enquérir de votre côté; il y autre part qu'à Paris des
médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir.

--Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces
gens-là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que
vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos
maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On
ne respire pas là-dedans. Il me faut, à moi, le grand air, le mouvement,
le plafond des forêts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui,
c'est une vie qui me va, celle-là; vivre de mon fusil, respirer l'odeur
de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux; la
lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi.

--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à
trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire
que la Providence n'est pas étrangère à notre rencontre, me
laisserez-vous voir le pauvre enfant?

--Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier.

--C'est une fille, avez-vous dit?

--Ai-je dit que c'était une fille, monsieur? Alors, je me suis trompé;
ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes
les peines du monde à tenir propre; mais au fait, libre à vous de
regarder. Tenez, la voilà.

Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une
créature inerte, ramassée sur elle-même, et se roulant sur une mauvaise
paillasse.

Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine.

Alors, les entrailles du docteur frémirent.

C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant
toutes les infortunes et devant toutes les dégradations; plus un être
était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du
cœur.

La pauvre idiote ne s'aperçut nullement de la présence d'un étranger;
sa main, nonchalante et molle, que l'on eût cru privée d'articulations,
caressait le chien. Il semblait que ces deux êtres inférieurs fussent en
communication, sinon de pensée, du moins d'instinct, et qu'ils se
portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinités.
Seulement, le chien était dans sa nature, la petite fille n'y était pas.

Le docteur réfléchit longtemps; il se sentait attiré vers ce néant de
toutes les forces de sa charité.

L'enfant poussa une plainte.

--Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pensée serait-elle une
douleur? Oui, car tout aspire à la vie, c'est-à-dire à l'intelligence.

Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer
l'attention, secoua douloureusement la tête.

--Vous voyez, monsieur le médecin, dit-il. Il y a peu de chose à espérer
avec une fille qui ne peut s'occuper à rien; ma mère et moi ne sommes
jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait déjà
sept ans.

Mais le docteur, se parlant à lui-même:

--Elle s'occupe du chien, dit-il.

Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montré à l'animal,
Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement
moral.

--Ça, c'est vrai, répéta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais
c'est tout.

--Cela suffit, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier
d'Archimède.

--Je ne connais pas le levier d'Archimède, murmura le braconnier, et
j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que
ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en élevant la voix et
frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une idée à cette
fille-là, ma mère et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car
nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; à
force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante
qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne
m'entend même pas, elle ne reconnaît même pas ma voix.

--Non, reprit le docteur en secouant la tête de haut en bas, non, mais
elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut à moi.

Jacques Mérey promit de revenir, et appela le chien, se déclarant
incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidèle.

Mais le chien le suivit jusqu'à la porte seulement, et, quand Jacques
Mérey en eut dépassé le seuil, le chien secoua la tête en signe de
dénégation, et revint vers l'enfant, plus fidèle à son ancienne amitié
qu'à sa nouvelle reconnaissance.

Le docteur s'arrêta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour
lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote.

Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette
enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de
toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations
toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par
la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans
la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la
matière au milieu des êtres animés qui se _mouvaient_ et qui
_pensaient_, deux choses qu'il était incapable de faire.

Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour
le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.

Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé;
mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La
vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine,
il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme
Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de
chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de
l'animer.

Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui
avaient permis d'étudier non seulement les mœurs des hommes, mais
encore les instincts et les inclinations des animaux.

Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se
rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent,
persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière,
ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement
relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la
Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi,
mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets,
ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.

Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits
profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en
réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un
jeune enfant jouant ensemble.

En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs
jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal
essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.

À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils
s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées
primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit
Platon et Bossuet.

En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en
voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le
docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le
grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les
envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur
eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute
humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un bœuf?
L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette
croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se
réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu?

En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux
de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit
que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que
l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs,
quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire
que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un
traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient
nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli
du Seigneur l'avait plongée.

Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la
femme qui paraissait être sa mère:

--Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas
votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout
ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue,
vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de
faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui
vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre
à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente
qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la
famille, y apportera sa part de forces et de capacités.

La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent
dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se
ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:

--Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible
du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont
nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant
et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en
aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait
une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte.

Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait;
il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien,
qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus
joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui,
flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il
ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il
repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame
la victoire de son général.



VI

Entre chien et chat


En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si
intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur
s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ce chien qu'il
avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté
d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire
vivre.

C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la
place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se
demandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand
ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du
chien Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait,
suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand
poète primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer
qu'on appelle l'imbécillité et de venir chercher une intelligence
accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour
Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.

Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi.
Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? Pourquoi
s'était-il retourné pour voir si Eurydice le suivait?

Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et
monta à son laboratoire.

La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à
Scipion, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat,
voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et
croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait
récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de
classer ces herbes avec des étiquettes.

Le chat suivit la vieille.

Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appelé le _Président_ à
cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du
président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie,
avait été en effet fort effarouché de la présence de Scipion. Scipion,
de son côté, avec l'instinct haineux des animaux de son espèce pour les
chats, s'était élancé sur le _Président_ et l'avait suivi sous les
chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur,
jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par
cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.

Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent
dans le cœur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive
éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, le
_Président_, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis
longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le
jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux
souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils
tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le
_Président_ fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que,
chaque nuit on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit
et même dans le grenier.

Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui
paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il
s'était fait, à la suite de cette fugue du _Président_, un changement
notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu'elle
présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignant
qu'elle trempait à midi la soupe de Scipion.

Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-même, comme il
haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu'un des ressorts
qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'était
arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille
Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en
fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat
avait coutume de dormir, en s'écriant:

--Le _Président_, monsieur le docteur!

C'était l'heure de la soupe de Scipion et de la pâtée du _Président_.
Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de
les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.

Marthe sortit, secouant les épaules, en femme qui dit:

--Hélas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là.

Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de
faire ce que lui ordonnait son maître.

À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon
et cherchait des yeux le _Président_.

Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire
dominait la maison, l'œil du docteur put plonger jusqu'aux
profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la
peine de se perdre dans ces sombres cavités: à dix mètres de lui, sur un
toit de chaume, le _Président_ dormait au soleil, enveloppé de sa
fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles
il s'était livré depuis son départ de la maison.

Le docteur appela le _Président_ avec un sifflement tout particulier.
L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son
sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour
de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire; mais, au milieu
de son bâillement, il aperçut le docteur qui l'avait appelé.

Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation
suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l'influence
irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre
pattes et s'achemina vers le balcon.

Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était
de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie
légère, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse
cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le
mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.

Au même moment, le _Président_ montrait à l'angle du balcon sa tête
fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte
d'inquiétude.

Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le
front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main,
dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu'à l'extrémité de l'épine
dorsale, caresse à laquelle le _Président_ fut si sensible, que le
docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la
queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron
particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.

Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller
de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps
comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours
auparavant avaient voulu se dévorer--car, si la force était du côté de
Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au _Président_--, se
trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non
seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre.

Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra
tenant d'une main la pâtée du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son
étonnement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat sur la table,
pour faire le signe de la croix.

Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de
croyance de son maître, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un
acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine,
elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en
dessinant entre elle et lui le signe de la croix.

--Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les
pattes l'un de l'autre, en voilà encore un, de vos tours!

--Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui
n'était pas fâché souvent d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que
ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes
vulgaires.

Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée
du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du
chat. Et, comme elle voulait réparer cette erreur:

--Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle.

Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé le _Président_, il
tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait
prédit, Scipion fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et le
_Président_ passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée.

À partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et
avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande
satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.

C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore
augmentée les événements que nous venons de raconter, que Marthe suivait
le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson
d'herbes ordinaire.

Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes
de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber
les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des
bottes d'herbes n'était rien autre chose qu'une enfant de sept à huit
ans, qui resta immobile sur le parquet à l'endroit où l'avait déposée
Jacques Mérey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque
que quand le chien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le
visage.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Marthe la tête en
avant et les bras écartés.

--_Ça!_ dit le docteur avec son mélancolique sourire; _ça!_ c'est une
masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le
Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la
science rende ce que la nature a oublié de leur donner.

--Jésus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas
encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est
bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des
apothicaires, mais pas autre chose.

--Au contraire, Marthe, dit Jacques Mérey, je vais la garder, et c'est
toi qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour
commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu
vas savonner cette créature des pieds à la tête.

Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une heure après l'ordre donné,
la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature,
et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on
avait pu trouver.

Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention.
L'enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par
le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir
non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.

Peu à peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse,
apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est
celui des enfants qui ont été tenus enfermés.

Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on
pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni
soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs sœurs qui
jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les
couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire.

Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut
présidé au débarbouillage de la figure, si l'enfant était belle ou
laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on le
jugeât; l'œil qui s'entrouvrait à peine et dont on ne pouvait
apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la
bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles
la pâleur des lèvres ôtait toute valeur; les sourcils étaient plutôt
indiqués par les tons de chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc
velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient
abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté
au cervelet, où quelques boucles d'un blond pâle indiquaient que, si
cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la
douce race germanique par la couleur de sa chevelure.

En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux,
le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la
pauvre petite abandonnée.

Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur.

La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a
renfermé la vie.

Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme
éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent
se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pas vouloir,
et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.

L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de son immobilité.

Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais
son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un
animal, ou à se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de
mouvement que dans le va-et-vient de la tête, d'une épaule à l'autre.

C'était là son plus grand rapprochement de la vie.

Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait
la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.

Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le
jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres
forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un
magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante,
sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en
petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement
d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa
longueur, se jeter dans la Creuse.

À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable
oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre
magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur
feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard
la palette variée du jardin.

D'un coup d'œil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait
tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si
ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un
crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le
jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine
pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à
son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente
centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer
une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans
âme qui gisait dans le laboratoire.

Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même,
pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours
de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient
dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent
désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure
qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les
ressources de la nature.

Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du
jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte
s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur
venait en dix minutes de jeter sur le papier.



VII

Une âme à sa genèse


Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le
premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier
pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y
rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la
surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le
caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de
pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour
qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de
leurs différentes nuances trois tapis bariolés.

Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève.

L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un.
Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle
avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom
de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus
du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était
véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui,
d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la
mémoire de ses nourriciers.

Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un
surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle
tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que
celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à
répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce
n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey
donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur
elle la même œuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette
création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains,
n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature
que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une
fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner
que celui d'Éva?

Nous disons Éva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe
la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la
permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et
qui d'ailleurs n'était pas dans le calendrier.

Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un sentiment étrange pour la
petite fille, ne fut point fâché que tout le monde l'appelât d'un nom
tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu'à lui seul
elle répondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-là.

L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur
seul appelée Éva.

Le jour où Éva fit son entrée dans le jardin était une chaude journée
d'été; il fit étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion,
bien lavé, bien frotté à son tour, fut admis à partager l'ombre avec
l'enfant.

Le docteur avait beaucoup compté sur le chien pour l'aider dans son
œuvre de création. Le chien porterait un jour Éva sur son dos; le
chien traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec
une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgré elle
ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de
la part du chien.

Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec
les deux pauvres êtres qu'il ne quittait pas des yeux.

L'enfant était nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait,
par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il
essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en
donnant un banc pour appui à ses mains.

Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanément du moins, ne s'occuper
que de l'organisme, pour le mettre en état d'accepter ultérieurement les
bénéfices d'un traitement moral.

Les premiers jours et même les premiers mois se passèrent en soins
médicaux destinés à combattre le lymphatisme de ce corps.

Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces
bains commencèrent d'abord à faire jeter des cris de douleur à l'enfant:
il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de
douleur précède le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la
petite Éva s'habitua peu à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse,
et qu'elle finit même par prendre avec plaisir, succédèrent, quand les
jours de chaleur furent passés, les bains salins et alcalins, auxquels
vint en aide une bonne et succulente nourriture.

Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mangé que des soupes au lait
ou des panades; la soupe au bœuf y était rare, et à peine l'enfant
avait-elle eu l'occasion d'en goûter deux ou trois fois dans sa vie.

D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune
préférence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses
mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement
instinctif.

Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et
aux soupes au lait; puis peu à peu, quand il se fut assuré que l'estomac
pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux
gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et
particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de
partie nutritive des autres.

L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans
que l'on pût constater le moindre progrès dans l'intelligence ou dans
l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait
plus obstinée que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.

Souvent il était près de désespérer.

Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit
toutes ses espérances.

Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans
une niche bâtie au fond du jardin, où l'on pouvait entendre ses cris.

Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce fût le
docteur lui-même qui le conduisît à la niche et qui lui ordonnât d'y
entrer.

L'intelligent animal comprenait à quelle séparation on le condamnait;
contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu; mais
par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se
plaindre douloureusement d'une pareille injustice.

Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la
nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une
gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulièrement recommandée
à la vieille Marthe. Puis il revint près d'Éva.

C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était
privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et
l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte; en ne le voyant pas rentrer
avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance
d'étonnement.

Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle était.

Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant,
inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains
mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle;
puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses
lèvres.

Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey; souvent
déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne
l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu,
incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués;
l'œil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague;
le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une
teinte rosée; enfin sa tête s'était couverte de cheveux du plus beau
blond.

Le docteur veilla près d'elle; les plaintes de la journée se
continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des
mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle
agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rêvait-elle? y
avait-il une pensée dans ce cerveau? ou n'était-ce que de simples
tressaillements nerveux qui la secouaient?

Le lendemain, en s'éveillant, Éva trouva près d'elle le chat, pour
lequel elle n'avait jamais manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était
Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment
l'accueillerait Éva.

Éva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée de sa main,
commença par caresser l'animal; mais, peu à peu, ses yeux s'ouvrirent
et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixèrent sur le
_Président_, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipion; enfin,
reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez
visible pour que l'irascible matou se crût insulté et sautât à bas du
lit de l'enfant.

Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes
et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du
laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sous une violente
secousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité.

Il avait brisé sa chaîne et mangé sa porte.

Il vint se jeter sur le lit d'Éva.

Éva jeta un cri de joie, et, pour la première fois, sourit.

C'était le dénouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'eût préparé
d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans
l'impatience de Scipion.

Il s'empressa de détacher du cou du chien le collier et la chaîne qu'il
traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de
l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant
dans une mutuelle caresse.

Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien.

Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé.

Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié
Scipion.

Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du
moins le germe de la mémoire.

Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes: _Cogito, ergo
sum_ (je pense, donc je suis).

L'enfant _pensait_, donc elle _était_.

Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours
et son murmure; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des
hêtres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte
percé la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle
matinée, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentrée dans son paradis.

Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise
attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant
à l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-même, et aidée du docteur,
qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint
debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le
docteur fut une exclamation de triomphe.

Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la
pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme
chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années,
se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre
divin, qu'on appelle le corps et l'âme.



VIII

_Prima che spunti l'aura_


C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif.

Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son
rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque
bruit qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point.

Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois,
mais que, dans la crainte d'avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu
approfondir: c'est que la pauvre enfant était sourde.

Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible
encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et
sur ses mains, le docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et
cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint
le tirer derrière Éva et à son oreille.

Scipion bondit, aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour
savoir sur quel gibier le docteur avait tiré.

Mais l'enfant ne tressaillit même pas.

Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie,
elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des
gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en
s'occupant de l'effet, elle était restée complètement étrangère à la
cause.

Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au
traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle
retombait dans ses phases de torpeur--et ces phases, à peu près
périodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou même
quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois--, Jacques Mérey la
frictionnait avec une brosse électrique, lui faisait prendre des bains
d'eau électrisée, et dirigeait sur le conduit auditif un courant
électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un
quart d'heure, une demi-heure et même une heure.

Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience
du pistolet.

L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.

Il était évident pour le docteur que, jusque là, Éva avait été muette
parce qu'elle avait été sourde; quand elle entendrait le bruit de la
parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son
oreille sans y pénétrer, elle parlerait.

Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat.

Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant
paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait
un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur
résolut-il de faire une autre tentative.

Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur
avait si heureusement fait l'opération que nous avons décrite, outre les
trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu,
avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues
d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets
perdus, les récompenses promises.

Le bruit de sa trompette était populaire à Argenton, et, dès que l'on
entendait sa fanfare accoutumée, la seule qu'il sût, chacun, mis en
mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites
villes, où elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient
point, accourait au carrefour où elle se faisait entendre.

Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la
porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela.

Basile se hâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le
lui permettait sa jambe de bois.

Le docteur, inutile de le dire, était resté un dieu pour le brave
Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions la Providence
l'avait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter
sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente,
elle lui rapportait.

Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui: c'était sa
fanfare la plus aiguë.

Basile avoua naïvement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il
pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate,
au risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut.

Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de
risquer quelques sons discordants. Il les lui eût demandés s'il ne les
lui eût pas offerts de lui-même.

Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers
froids d'hiver. La douce chaleur du poêle, chaleur maintenue de 18 à 20
degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle
était couchée sur Scipion et tenait le _Président_ entre ses bras.

Le _Président_ était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et,
il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa
fourrure bien autrement douce que celle du chien, le _Président_ n'était
pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du
chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et
Marthe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou,
n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.

Il est vrai que, si le _Président_ eût été amplement doué de ce filon de
mémoire qui avait, à la grande joie du docteur, traversé le cerveau
d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immaculée et son embonpoint
chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand
l'indifférence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa
trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'équivalent de ce
qu'elle lui avait ôté.

Mais jamais avec Éva le _Président_ n'avait manifesté un de ces moments
d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la
peau, hélas! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné que les griffes
aiguës de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de
velours.

Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de
l'enfant qui ne l'entendrait pas, à coup sûr, mais à cause du chien et
du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgré le bruit que faisait en
frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du
docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à
la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient
l'enfant et les deux animaux.

Scipion et le _Président_, qui avaient l'oreille fine, avaient bien
entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes était le
maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer,
même eût-on les susceptibilités excessives du chien et les mauvaises
imaginations du chat, qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à
celui qui l'accompagnait, ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les
deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur
son toit, le _Président_, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la
maison et même s'arrêter pour parler au docteur. Quant à cet instrument
d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop
d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux
ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait
dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que
ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement des yeux le
_Président_ et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.

Tout à coup la formidable fanfare éclata si terrible, que d'un seul bond
le _Président_ fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau
qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre
gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et
qu'Éva se prit à pleurer. L'épreuve était heureuse mais non concluante,
Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du _Président_ ou du
brusque mouvement de Scipion qu'à propos de la fanfare qui venait
d'éclater si inopinément sur sa tête.

Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua à
pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la
véritable cause de ses larmes.

Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier,
afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et
ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de
l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha
l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant,
que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour
fuir comme avaient fui le _Président_ et Scipion.

Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la
trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les
lamentations du chien n'étaient pour rien dans ses larmes.

Le docteur, enchanté de l'épreuve et convaincu de la bonté de son
système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fit toutes
sortes de difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait
reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par
mettre son écu de six livres dans sa poche, offrant à son sauveur de
revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais
dont le docteur ne profita pas.

Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt
que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de l'enfant; mais le
_Président_, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à
l'heure de la pâtée.

Malgré la lenteur du traitement, car il y avait déjà plus de deux ans
qu'Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était
grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison.

Il laissa écouler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut
soumis à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey
craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il opérait;
puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de
précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage.

Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait
aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu partout par le clergé pour un
si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût
point permis de faire ses expériences dans l'église.

Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans
les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la
regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui
coûtaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on était
obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore
inconnue.

Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le
docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu,
mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les
larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien
et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de
leur réunion.

Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur
lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le
placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes
d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortît avant
l'heure où Jacques Mérey désirait que ses sons mélodieux produisent leur
effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le cœur de
l'enfant.

On était aux premiers jours du printemps, dans cette période
merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et,
comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas nés
encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà subi son
influence.

C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous
les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu'Éva, encore enfermée
dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon
de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.

Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent
toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à
laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles; il
ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le
laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour
faire à ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot
tempéré de cet œil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres
détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le
regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa
tomber ses mains sur la première mesure du _Prima che spunti l'aura_, de
Cimarosa.

Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile
instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en
eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui
naissent de l'accord d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Il eût été
poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur
du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet.

Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque
divin vibra sous ses doigts en sons mélancoliques et prolongés, et,
comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre
effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier
flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir,
relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant à peine de ses
mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée
près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa
hauteur en se soutenant au dossier du siège et en s'abreuvant à cette
source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts
du docteur.

Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son
cœur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main
sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction étrange un long
gémissement.

Mais elle n'essaya même pas de recommencer, et laissa retomber sa main
inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de
produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.

Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son
désir.

Le docteur, qui n'avait qu'une âme pour lui et pour elle, crut avoir
compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber
ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau où il l'avait
abandonné.

Il y avait dans la jardin, tous les ans, une nichée de rossignols; le
docteur avait recommandé par-dessus toute chose qu'on ne tourmentât
jamais le mâle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous
elle.

Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le
même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit,
dans une épaisse touffe de seringas; cette touffe était adossée à la
tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées.

Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs,
avaient été observés religieusement; comme le _Président_ était nourri
de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous
les ans, à la même époque, du 5 au 8 mai, on entendait éclater la voix
merveilleuse du ménestrel nocturne.

Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur
l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant
de l'oiseau.

Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir
lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont
la fenêtre était ouverte. Il réveilla l'enfant.

Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était
d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait
d'elle-même; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le
rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il
l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au
jardin.

L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise
humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et
s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité
reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si
elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration
même, de haletante qu'elle était, devenait régulière; elle écoutait non
seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque
le docteur l'eut posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute
droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un
balancier, vers l'endroit d'où venait le son.

C'était la première fois qu'elle marchait.

Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient
et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer
chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser
d'être un mystère pour l'enfant.

La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile: _Æphata_
(ouvre-toi)!



IX

Où le chien boit, où l'enfant se regarde


Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.

Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par
le Dr Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande
reconnaissance; celui-là s'appelait Antoine.

Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété
plus que lui ne s'en était inquiété lui-même; sa folie consistait à se
croire l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_.

Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un
paysan?

Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur,
comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. Il se croyait
toujours l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_. Il se croyait
toujours en communication avec Dieu.

Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait
même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses
idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavant.

Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et
faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville.
Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu;
mais à peine revenu à la santé, il s'était remis à ce labeur, qui était
son seul gagne-pain.

On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de
son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à
transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il
avait toujours la main droite placée en manière de conque à son oreille,
pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que
le Seigneur lui disait.

Avant d'entrer dans la chambre où il avait l'habitude de verser l'eau
dont il emplissait son seau dans un récipient quelconque, il avait
l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix
formidable:

--_Cercle de justice! centre de vérité!_

Il va sans dire que le docteur était devenu une de ses meilleures
pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit
dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux
d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage.

Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin.

Pour la première fois, Éva était levée lorsque, quelques jours après le
concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous
les soirs, et qu'excepté par les mauvais temps on lui accordait le
plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied,
et de sa voix de tonnerre cria:

--_Cercle de justice! centre de vérité!_

L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un cri qui avait la
modulation d'un appel.

Jacques Mérey, qui était dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux;
c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la
voix humaine.

Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard,
en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur.

C'était assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le
docteur fit signe à Antoine de s'éloigner; mais il lui recommanda de
venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui; et, en effet,
au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée
d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant
la faisait rire.

Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain.
Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes
d'impatience; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle
resta debout, le mécanisme lui étant inconnu. Elle revint alors avec
impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant été attirée par un
foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer
de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et
laissa tomber entre ses mains.

Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un
étendard; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques
Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de
lumière pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point
un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de
sensations et d'idées; il avait cru reconnaître que, malgré son
indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une
couleur vive.

C'était l'heure où l'on descendait l'enfant dans le jardin.

Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et
par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la
paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées
que fait sa femelle le silence le plus complet.

Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur l'incident du foulard et qui
voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et Éva jouaient sur
la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille. Le petit
ruisselet qui s'en échappait était trop peu profond pour donner la
crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fût-elle tombée,
Scipion l'en eût tirée à l'instant même. Le docteur, sans rien suivre
des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et
le chien; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur
immobilité fixèrent le regard du docteur.

Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la
marge du ruisseau.

Le chien buvait; l'enfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa
tête, se regardait.

Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore.

Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur,
abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de
l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur
à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs
secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa
pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.

Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été
couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère
avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à
maintenir propres.

La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et
qui ne se connaissait pas elle-même.

Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à
développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes
les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à
l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si
lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.

À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur
la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses
yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son
lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.

Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire
entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant
sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle
avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le
même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer
la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches
étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opération
qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds,
qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui
tombaient sur ses épaules.

La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait
en sortant laissées le docteur.

Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il
apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane
des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour
que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce
meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.

C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux
temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se
regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les
Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre
aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on
ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les
sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à
l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions,
sa volonté, son but.

Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique
d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui
parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la
sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de
l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de
l'école des philosophes péripatéticiens.

Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en
mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle
le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole
errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.

Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les
métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les
uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à
l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret.
Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles
l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus
claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant
attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait,
disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius
Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les
effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les
phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.

Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots _agir_
et _subir_.

À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons
de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est
le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.

Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils
produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse
entière de la substance dont ils émanent.

Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une
route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces
effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un
autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents
secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.

Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose
dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien
restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine
à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de
donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de
notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la
croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen
Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les
atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du
mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces
molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une
personne sont ensuite recueillis par elle seule.

C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de
Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par
son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans
son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages
se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son
éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce
n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour
montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux
quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on
cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps,
au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement
belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et
froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule
chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête
cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté
cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.

Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait
avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il
s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y
regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.

Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et
somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur,
souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce
vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la
Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que
les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant
qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.

Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons
vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau,
et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui
ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole
humaine:

--BE... ELLE...

C'est-à-dire: «Je suis belle!»

C'était la fleur qui devenait femme.

Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc
possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance
de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et
d'idées.

Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du
docteur, qui ne douta plus de son œuvre.

Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses
lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.

Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait
fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des
métaux, mais l'invincible résistance des _corps simples_ avait fini par
décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps
simples_ et de _corps élémentaires_ sont des termes relatifs à l'état
présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la
limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de
décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait,
selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la
nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier,
il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments,
qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette
possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner
une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer
du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que
du plomb.

Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la
nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient
des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette œuvre.

Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas
changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante,
que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un
corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques,
tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie
des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un
symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine.

Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les
progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance
d'elle-même.

Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son
orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur
et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître
une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle
le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de
la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce
signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.

La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards
et des bossus, était émerveillée devant l'œuvre du maître, qu'elle
regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins
resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille,
avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus
abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse,
elle s'obstinait à dire sans malice aucune:

--Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où
Éva prononça le mot _belle_ et où, sur la prière et l'indication du
docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_,
_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea
entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au
premier abord elle avait traité de _fétiche_ bon à mettre dans le bocal
d'un apothicaire.

Le _Président_ seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme
de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de
mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous
sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce
n'était pas pour dire à la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait
Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était
purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle,
qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée
dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas
à la terre.

Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses
affections:

L'une pour Scipion;

L'autre pour le docteur.

Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat
lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.

La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne
comprenait que six notes.

Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments
parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna
par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de
s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son
cœur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du
docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses
sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se
rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou
du cœur.

Ainsi, depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot _belle_, le
docteur était l'objet de sa préoccupation de tous les instants;
seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il était
là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le
cri de détresse de l'animal abandonné et s'effrayant de son abandon que
celui d'un cœur s'adressant à un autre cœur. Ce qu'appelait ce
cri, était un protecteur venant à l'appui de sa faiblesse et de
l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance,
et non pas même à l'appel d'un ami à un ami.

Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif,
plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que
l'enfant avait tendus vers le docteur.

C'était le chien demandant son maître, ou plutôt c'était l'aveugle
implorant son conducteur.

Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept
premières années de la vie d'Éva était resté enchaîné au moral, s'était
en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à
part.

Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze.

Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années.

Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules.

Maintenant, quelle sorte de curiosité allait se développer chez elle?
serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du cœur?

Habituée depuis longtemps à s'entendre parler Éva, elle avait depuis
longtemps compris que c'était là son nom; seulement, ce nom produisait
sur elle une impression différente selon la personne qui le prononçait,
et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent: le docteur,
Marthe et Antoine.

Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile ou sérieux, qu'Éva fût
occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où
venait la voix.

Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller
se placer dans le rayon de l'œil de la vieille servante, n'allant à
elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe
pressant de venir.

Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied
trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice,
centre de vérité_! ajoutait d'une voix plus douce: «Bonjour à
mademoiselle Éva,» Éva sans se déranger tournait la tête de son côté,
et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait
_bonjour_ de la tête.

Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient
dans son âme ces différents appels.

Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que
ce mouvement traduisait.

Il l'avait vue souriante répondre sans empressement à celui de Marthe;
sa lenteur indiquait une simple obéissance passive.

Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y
avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence.

Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva
prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille
servante et du porteur d'eau.

Ce fut la curiosité du cœur qui se développa la première chez Éva.

Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait,
puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom
prononcé par trois bouches différentes.

Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur.

Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement
encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit
dans la volonté d'exprimer sa pensée:

--Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, Éva.

Puis, mettant le même doigt sur la poitrine du docteur:

--Et toi? ajouta-t-elle.

Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre
idée. Elle venait donc de dépasser la limite de l'intelligence animal
pour entrer dans l'intelligence humaine.

--Moi, dit-il, moi, _Jacques_.

--_Jacques_, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir
l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à
son esprit.

Le docteur sentit son cœur se serrer et la regarda tristement.

Mais le cœur d'Éva était déjà à l'œuvre, elle était elle-même
mécontente de la pâle intonation de sa voix; elle secoua la tête et dit:

--Non! non!

Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui
donner une expression selon sa pensée.

Mais elle fut cette fois encore mécontente d'elle-même, et, répondant à
la pression de la main du docteur:

--Attends, dit-elle.

Et, après une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les
expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme:

--Jacques! s'écria-t-elle une troisième fois.

Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle
faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son cœur, de
s'écrier à son tour:

--Éva, chère Éva!

Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans
force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à
demi ouverte et près de s'évanouir.

Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle
organisation, et se recula vivement.

Il l'écrasait de sa force; d'un baiser, il l'eût tuée!

C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement
morales qu'il fallait éveiller en elle.

Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié.

Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir.

Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait
avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à
l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé,
s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son
intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait:
retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait
longtemps que l'intelligent animal avait laissé loin derrière lui les
sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les
refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simulée
laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie
légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie; tout
ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde,
fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait. Il
en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant
tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au
colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un
buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla
chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en
tenant en l'air sa patte de derrière.

Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d'Éva, il se coucha, se
plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en
extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement
d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se
produisait pour elle.

C'était celui de la douleur.

Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipion d'une façon plus
douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha
la cause de la douleur.

C'était une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était
brisée au ras de la peau.

Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts, mais,
n'ayant pas de prise, elle n'en put venir à bout. Alors, continuant de
souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte à
lui quand Éva en approchait sa main.

Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager, et cette idée
lui vint à l'esprit ou plutôt au cœur, que ce qu'elle ne pouvait pas
faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques.

C'était un nouveau progrès de son esprit.

Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse:

--Jacques! Jacques! Jacques!

Et chacune de ces appellations était plus pressante et plus triste.

Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre de son laboratoire et
avait compris ce dont il était question, car Éva lui montrait le chien
couché languissamment près d'elle. Jacques descendit vivement.

Il se coucha à son tour près du chien, et comme Éva lui montrait la
patte de l'animal soulevée et saignante, il prit une pince dans sa
trousse, et, parvenant à saisir l'épine brisée dans la plaie, il la tira
des chairs de la pauvre bête, qui, soulagée aussitôt, se remit à bondir
sur ses quatre pieds, et à bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui,
Éva se mit à bondir avec lui: comme elle avait partagé ses douleurs,
elle partageait sa joie.

Quelques jours après, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier.
Éva était seule à la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de
cette chute, elle était descendue précipitamment, elle trouva Marthe
étendue sur le palier.

La vieille femme s'était démis le genou dans sa chute. Éva voulut
l'aider à se relever, mais c'était impossible, sa force ne lui
permettait pas de soulever la vieille servante.

Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais
il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui,
n'étant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes après
l'accident.

Dès qu'Éva l'entendit rentrer, elle le reconnut à sa manière d'ouvrir et
de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus
inquiète et plus émue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion.

Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit
un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une
fracture.

Mais, à la première inspection du genou, il reconnut une simple
luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre,
suivi d'Éva qui était suivie de Scipion.

Quant au _Président_, le bruit de la chute l'avait effrayé, et,
abandonnant à son malheureux sort celle qui avait pour lui le cœur et
les soins d'une nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait
gagné les toits.

Pendant toute cette journée, Éva ne joua point et resta dans la chambre
de Marthe; mais comme l'indisposition n'était pas grave, dès le
lendemain elle se remit à sa vie habituelle.

Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied, en criant sur
le seuil de la porte: _Cercle de justice!_ _centre de vérité!_ avait
gagné les bonnes grâces d'Éva, qui s'était toujours tenue vis-à-vis de
lui néanmoins dans la mesure d'un salut amical.

Un jour qu'elle était seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques
Mérey étant dans le cabinet à côté, le porteur d'eau monta son seau
habituel au deuxième étage, frappa du pied, prononça les paroles
sacramentelles; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de
sueur et que la jeune fille était seule, il crut pouvoir se permettre,
la croyant toujours idiote, de s'écrier devant elle:

--Sacrisiti! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup.

Éva le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le
front avec sa manche.

--Attends, lui dit-elle.

C'était un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous l'avons vu,
pour commander l'attention.

Et elle s'élança hors du laboratoire.

Antoine tout étonné attendit en effet.

Un instant après, Éva remonta avec un beau verre d'eau claire à la main,
et le présenta au journalier.

--Ah! mademoiselle, dit-il, c'est bien gentil de votre part; mais,
comme j'en vends, si j'avais eu soif d'eau, j'aurais pu en boire.

En ce moment, du cabinet où était Jacques Mérey sortirent ces trois
mots:

--Du vin, Éva!

Éva savait ce que c'était que du vin, quoiqu'elle n'en eût jamais bu,
malgré les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire.

Elle descendit, en conséquence, et pensant que, quand on offrait du vin
à l'homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur,
elle lui monta un verre plein de bordeaux.

En voyant la couleur du breuvage qui lui était offert, Antoine sourit
béatifiquement.

Puis, prenant le verre des mains d'Éva, comme il eût fait d'un verre de
vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d'un coup, et sans
prendre la peine de le déguster, le contenu du verre que lui offrait
Éva.

Éva, joyeuse, le regarda faire.

Le vin avalé, Antoine cligna de l'œil et fit clapper sa langue.

--Bon? demanda Éva.

--Velours! répondit laconiquement Antoine.

Puis le porteur d'eau vida son seau dans le récipient ordinaire et
s'éloigna.

--Velours? demanda Éva au docteur rentrant dans son laboratoire.
Velours?

Si le docteur n'eût point entendu la demande d'Éva et la réponse
d'Antoine, il eût été fort embarrassé pour répondre à la question de son
élève.

Mais il prit dans l'armoire où il enfermait ses effets un habit de
velours, fit passer à l'enfant sa main dessus, et, lui faisant le signe
d'un homme qui fait glisser lentement sa main sur son estomac, il lui
répéta le mot:

--Velours!

Alors, Éva comprit que le vin avait fait à l'estomac d'Antoine juste le
même effet que le toucher du velours avait fait à sa main.

Et elle en demeura toute joyeuse le reste de la journée.

Jacques Mérey était non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se
rappelant l'épine de Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le
verre de vin d'Antoine:

--Non seulement elle sera belle, mais elle sera bonne.



X

Ève et la pomme


Peu à peu, et seulement avec plus de vitesse qu'un enfant n'apprend à
parler, Éva en vint à exprimer par la parole à peu près toutes ses
pensées; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtemps
à s'habituer à mettre les verbes à leurs temps, s'obstinant à s'en
servir seulement à l'infinitif; mais, lorsqu'il s'agit de lui apprendre
à lire, ce fut un bien autre travail.

Éva, qui avait toutes les curiosités de la nature, qui ne voyait pas un
objet nouveau sans demander le nom de cet objet et sans le graver
aussitôt dans sa mémoire, Éva n'avait aucune des curiosités de la
science.

Elle méprisait profondément les livres et ce qu'ils contenaient. Les
seuls qu'elle appréciât étaient les livres à gravures, et encore, quand
elle regardait la gravure, si Jacques Mérey se refusait à lui en donner
l'explication--ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa
curiosité--, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures
suivantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait à vaincre une
pareille insouciance.

Il chercha quelque temps, puis une idée lui vint qui lui parut et qui en
effet était en tout point lumineuse. Un jour, il prépara du phosphore,
prit Éva par la main, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de
manière que la lumière n'y pénétrât point; puis alors, avec un pinceau,
il traça sur la muraille la première lettre de l'alphabet: la lettre à
l'instant même apparut toute en flamme.

Éva jeta un petit cri; mais sa peur disparut bientôt à côté de cette
lettre qui s'effaçait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaçant.
Il traça un _b_, puis un _c_, puis un _d_, puis un _e_.

Il s'arrêta à ces cinq lettres.

--Encore? dit Éva.

Oui, répondit Jacques, mais quand tu les auras nommées l'une après
l'autre et que tu les sauras par cœur.

Et il traça de nouveau un a sur la muraille.

--Quelle est cette lettre, demanda le docteur.

Éva fit un effort, et, tandis que la lettre allait s'effaçant:

--Un _a_, un _a_, dit-elle.

Le docteur sourit. Il avait trouvé le moyen d'intéresser la curiosité
d'Éva à l'endroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les
enfants qu'on appelle la lecture.

Un mois après, Éva savait lire.

Il n'en était point de même pour la musique.

Éva l'adorait; ses moments de récréation, ou plutôt ses heures de joie,
étaient quand le docteur se mettait au piano, et, comme maître Wolfram,
les mains sur les touches, les yeux en l'air, l'âme au ciel, jouait
quelque splendide rêverie de ces vieux maîtres qu'on appelle Porpora,
Haydn ou Pergolèse. Mais, quand il voulait faire sourire d'un sourire
plus doux les charmantes lèvres d'Éva et attirer une larme à l'angle de
son œil si brillant qui se voilait en devenant humide, c'était le
premier air qu'elle avait entendu, c'était le _Prima che spunti l'aura_
que jouait le docteur.

Souvent l'enfant s'était approchée du piano et avait posé ses petites
mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force nécessaire
à la pression des touches; puis son professeur, avec sa logique
habituelle, ne voulait lui rien apprendre à demi et par routine. Il
attendait donc qu'elle sût lire ses lettres pour lui faire lire ses
notes, et peut-être comptait-il aussi sur son grand désir d'apprendre la
musique pour lui faire une récompense des choses antipathiques par
celles qui lui paraissaient lui être les plus agréables.

Il en résultait qu'Éva avait toujours écouté, toujours regardé avec la
plus grande attention le docteur, mais n'avait jamais essayé, même en
son absence, de tirer le moindre son de l'instrument.

Ici se place l'évolution d'un phénomène psychologique dont jamais le
docteur n'avait été témoin, et qui fut tout simplement pour lui un de
ces hasards providentiels qui viennent en aide à l'homme de science, et
qui semblent une récompense de la nature pour son fervent adorateur.

On était au mois d'août; un orage terrible éclata, un de ces orages
comme il en fond sur le Berri, et au milieu des éclairs duquel on
croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du
jugement dernier.

Ce n'était pas le premier orage qui eût éclaté sur Argenton depuis
qu'Éva avait franchi la barrière qui conduit de la végétation à
l'existence.

Pendant les premiers orages, et avant d'être soumise à l'électricité,
l'enfant avait éprouvé des tressaillements nerveux et des terreurs
involontaires qui avaient donné à Jacques Mérey la première idée
d'appliquer à sa guérison cette même électricité qui la secoua si
violemment des pieds à la tête.

Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis
Éva à un traitement tout particulier dont l'électricité était la base,
et il avait pu remarquer que, plus il avançait dans ce traitement, moins
Éva était accessible à ce phénomène météorologique qu'on appelle
l'orage. Elle en était arrivée à ne plus craindre ni la lueur des
éclairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en était pas encore
arrivée à en recevoir une joyeuse perception.

Jacques Mérey fut donc assez étonné, cet orage ayant éclaté dans des
conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir
entendu un pareil; Jacques Mérey fut donc très étonné de voir la jeune
fille non seulement n'éprouver aucune crainte, mais encore manifester
une sensation de bien-être étrange.

Les portes et les fenêtres étaient fermées selon l'habitude, pour ne pas
établir de courant d'air; mais Éva alla droit à la fenêtre et l'ouvrit
juste au moment où un éclair combiné avec un coup de tonnerre effroyable
éclatait au-dessus de la maison. L'éclair et le coup de tonnerre avaient
été tellement simultanés, que le docteur s'élança et tira Éva à lui,
croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison même ou tout proche
d'elle.

Mais, dans ce mouvement presque involontaire, Éva s'arracha de ses mains
et courut à la fenêtre en criant:

--Non, non, laisse-moi voir les éclairs; laisse-moi entendre le
tonnerre, cela me fait du bien.

Elle écarta les bras et elle aspira cet air tout chargé d'électricité
avec un bonheur que trahissait la sensualité de sa pose et de son
visage.

Ses traits s'illuminaient comme si elle eût été en communication avec la
flamme céleste.

On eût dit que l'orage se répercutait dans cette chétive créature et
doublait ses forces.

En ce moment, et comme le docteur la laissait maîtresse absolue de ses
actions, elle se dirigea vers l'orgue, l'ouvrit, et, d'une manière
incomplète sans doute, mais suffisante pour en reconnaître le principal
motif, elle joua le fameux air de Cimarosa, devenu son air favori.

Le docteur écoutait dans l'étonnement, presque dans l'admiration; il
ignorait, ce qui a été reconnu depuis, les aptitudes étranges des
facultés instinctives qu'ont certains individus, et particulièrement les
fous, pour la musique.

Et, en effet, c'est Gall qui, le premier, a signalé des individus qui,
sans maîtres aucuns, étaient nativement des musiciens, des dessinateurs,
des peintres.

En peinture, Giotto et Corrège avaient donné un exemple, dont les
autres, plus tard, donnèrent la preuve.

Un des hommes qui ont le mieux et le plus étudié la folie et surtout
l'idiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbéciles,
des idiots véritables, qui exécutaient à première vue la musique la plus
difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de compréhension, plus de
sentiment, plus d'âme, ce morceau la centième fois que la première; leur
talent était le résultat d'un instinct inné, d'une aptitude naturelle,
d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les
localisations cérébrales, sans que l'on puisse dire au juste dans quelle
case du cerveau est nichée telle ou telle faculté; et la preuve que tout
cela n'est qu'instinct, c'est que, comme nous l'avons dit, ces
individus-là ne progressent point et restent toujours au même degré, ne
peuvent rien inventer et rien perfectionner.

C'est un pur instinct qui naît et qui meurt avec eux.

Il y a parmi les hommes les mêmes dispositions qu'entre les animaux, et
c'est une conséquence de cette logique absolue de la nature, qui ne
laisse pas plus d'intervalle dans la chaîne physique des corps que dans
l'échelle des intelligences.

L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des
animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est
capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés
affectives susceptibles d'être développées.

Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le
résultat d'une maladie. Mondheux, le célèbre calculateur, était
épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table
des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de
simple arithmétique.

M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le
livre, et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris
l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je
mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je
l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage
chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune
instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands
maîtres, et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait
jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il
était incapable de perfectionnement.

--Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai
connus, celui que je me plaisais à présenter aux médecins qui nous
visitaient, c'était un nommé Perrin, né dans un village près de Nancy,
où le crétinisme est endémique. Celui-là était un idiot dans la pure
acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés.
On l'occupait à soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment où
le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un
furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui
prendre ses baguettes, et se mettre à battre une marche des plus
ronflantes et des plus justes.

M. Morel le demanda à sa commune. On le lui accorda, et il devint dans
son hôpital le tambour en chef de la section des imbéciles. C'était lui
qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient.

Jacques Mérey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le
résultat des observations faites depuis les événements dont il fut le
principal héros; aussi fut-il prodigieusement étonné en voyant le fait
qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'eût certes pas cru
s'il l'eût lu dans un livre ou s'il lui eût été raconté par un de ses
confrères. Il résolut de ne pas perdre un instant pour mettre Éva à la
musique comme il l'avait mise à la lecture.

Mais Éva refusa toutes ces précautions dont Jacques avait entouré ses
études alphabétiques; elle prit le solfège, l'ouvrit à la première page,
et dit de sa voix la plus caressante:

--Montrer à moi, cher Jacques!

Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et huit jours après, Éva
connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajoutés à la clef,
haussent ou abaissent les tons.

Un mois après, elle jouait à livre ouvert tous les morceaux transcrits
pour l'orgue qu'on lui présentait.

Nous l'avons vu, Jacques Mérey s'était emparé de tous les moyens
capables d'agir sur cette intelligence assoupie, sur cette _Belle au
bois dormant_ qui avait attendu si longtemps que l'on eût rompu le
charme dont une des mauvaises fées de la nature l'avait affligée dans
son berceau.

Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la science
réelle, les mystérieuses révélations de la nature. Nous l'avons vu
recourir à Albert le Grand, à Hermès, à Raymond Lulle, à Cornélius
Agrippa, à la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneur un
passage qui exprime hardiment l'action d'un être sur un autre être,
l'omnipotence de la volonté, la force magnétique du regard,
l'irrésistible commandement du fort au faible.

C'est quand Jéhovah envoie Moïse au pharaon et lui dit: «Tu seras le
dieu de cet homme.»

Envoyé par la science auprès d'une idiote qui s'opiniâtrait à ne pas
laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mérey
suivit le précepte donné à Moïse, et se fit le dieu de cette enfant.

Ses agents extérieurs étaient autant d'intermédiaires par lesquels il
faisait parvenir ses ordres jusqu'à elle: le _Président_, Scipion, la
vieille Marthe, Antoine, Basile, les étoffes qui récréaient sa vue, les
fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se
roulait, l'eau de la source qu'elle buvait à même le réservoir, tout
dans la nature devenait ainsi à son caprice une vaste machine électrique
qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrésistible fluide de sa
volonté.

Éva commençait à être femme physiquement et moralement, mais elle ne
connaissait pas encore son sexe.

Élevée par le braconnier et par sa mère, elle n'éprouvait aucun embarras
à demeurer nue devant eux.

Depuis qu'elle avait été transportée chez le docteur, depuis qu'elle
avait été baptisée du nom d'Éva et qu'elle était devenue la reine de son
Éden, elle courait revêtue d'une simple chemise tantôt rouge (nous avons
vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantôt bleue,
toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle
portait le nom.

Il est vrai qu'Ève, supériorité ou infériorité sur Éva, n'avait pas même
la chemise.

Lorsque le docteur avait pris cette décision de n'enfermer le corps de
l'enfant dans aucun lien, lorsqu'il l'avait revêtue du plus simple de
tous les vêtements, il s'était assuré qu'aucun œil profane ne pouvait
pénétrer sous l'épaisseur des ombrages de son jardin.

D'ailleurs, Éva était très obéissante; le docteur lui avait indiqué son
domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement.

Éva n'avait pas été vue même par le serpent.

On était arrivé à l'automne de l'année 1791; depuis six ans, le docteur
poursuivait son œuvre.

Éva allait avoir quatorze ans.

Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel
jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier
tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva,
comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.

Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur le miroir;
il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de
volonté; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la
science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le
dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel M.
de Puységur observa les merveilles du somnambulisme.

Au cours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait
toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les
arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à
transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait
arrêté sa pensée sur le pommier; la similitude dans l'espèce n'avait été
que le second motif de son choix.

Éva sortit de la maison à son heure accoutumée; c'est-à-dire vers huit
heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par l'arbre
magnétique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea
du côté des belles pommes mûres qui détachaient sur le vert foncé des
branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle était presque nue.
Jamais de plus belles formes ne s'accusèrent avec plus de liberté! On
eût dit une des trois Grâces de Germain Pilon, si chastement et si
coquettement drapées à la fois, qu'en laissant presque tout voir elles
laissaient tout désirer.

Mais ces splendeurs de la nature, ces trésors de la beauté physique
étaient couverts et sanctifiés aux yeux de Jacques Mérey par le plus
chaste de tous les voiles: par la science.

Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser
d'être hommes devant un beau modèle nu.

Ils sont artistes.

Dans cette belle créature, Jacques Mérey ne voyait point une femme, mais
un sujet à guérir.

Il était médecin.

Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour atteindre
celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et
satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrière le buisson où il
était caché.

Le premier mouvement d'Éva fut un petit cri de surprise et de frayeur,
le second fut de s'élancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mérey
fixait à dessein sur sa nudité un regard profond et hardi, la jeune
fille, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et,
voyant son sein qui était nu, elle se fit de ses belles mains croisées
un fichu pour le cacher. On eût dit la statue antique de la Pudicité.

Le docteur alla à elle, lui prit la main.

Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se
répandit sur le marbre de la statue.

Elle avait rougi: elle était femme.

Pygmalion était dépassé, Galatée n'avait pas rougi: elle n'était que
déesse!



XI

La baguette divinatoire


Il ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey
voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de
l'intelligence comme elle l'était du côté de la beauté.

Il ne lui manquait plus que d'aimer.

L'esprit des femmes est encore plus dans leur cœur que dans leur
tête.

L'état habituel d'Éva avant les derniers événements que nous venons de
raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie
intellectuelle, était l'indifférence; elle avait le même visage pour les
personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas,
mais, à part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être
avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait
failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérey, depuis qu'ayant goûté
le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme
Ève devant le Seigneur; sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait
déjà le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces pâles clartés de
sentiments communs à tous les êtres, et ces lumineuses effluves du
cœur qui font de la femme l'être le plus aimant et le plus aimé de la
Création, il y a un abîme.

Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il
venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup
sur la puissance du regard.

Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et
de l'action physiologique d'un être sur les autres êtres; Horace n'a été
que l'écho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter,
le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un
froncement de sourcil, _cuncta supercilio moventis_.

Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout
moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez
les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence
du _bon_ et du _mauvais œil_.

--Ton œil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton œil est
simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton œil est mauvais,
tout ton corps sera ténébreux.

L'œil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares
créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables.

Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu
dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir.

En promenant cet œil conducteur de sa volonté sur tous les objets
dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en
relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu
l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte
implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait
et non au corps.

Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait
invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur
avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle
habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle
était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur
la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait.
Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le
charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à
boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient
autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante
créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il
voulait faire son bonheur.

Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se
rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se
servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva
le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de
révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait
l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se
regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses
feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des
oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin
enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans
son cœur.

Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de
lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles
rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait
mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être
cueillie.

Elle étendit le bras et cueillit la fleur.

Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle
respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant
lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où
elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la
toile de son cerveau.

C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la
cueillît et le respirât dans cette fleur.

Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes
dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de
volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans
les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à
laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les
mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence
souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette
ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre
des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des
individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la
vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la
physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des
corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de
coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir
plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de
crimes inconnus.

Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir
au fond du cœur de son élève la source d'amour virginal qui y était
encore cachée.

La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la
prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes
les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau
d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des
mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui
dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules.

La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de
Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé
les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et
encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des
Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur,
plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes
que les hommes en pourceaux.

Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus
proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide
de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la
baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et
rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont
lui seul avait la clef.

Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc,
Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans
jamais le dépasser.

Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir
la limite désignée.

À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse,
où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui
reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier.

Le docteur l'appelait la grotte des Méditations.

C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute
préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles
ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles.

Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être
depuis qu'il la connaissait.

L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture
donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et
des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle
était là.

Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord
aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement
entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude
vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir
les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le
temps est beau.

En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle,
ou plutôt sa seule promenade.

Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle
matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa
volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt
réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à
la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée
tenant sa baguette à la main.

Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par
un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux
voilaient ses épaules.

La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de
surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait
qu'il était là.

Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui
tendit les bras.

Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son cœur.

Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se
chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de
communion silencieuse et ineffable.

Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse.

Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda
avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre
perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui
savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots:

--Je t'aime!

Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses
cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du
cœur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut
s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille.

Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état
d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais
qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble
rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on
ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.

Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la
nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique
avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot _je t'aime_ avait
envoyé Éva au troisième ciel de l'extase.

L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la
personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle
échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là
trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à
l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une
force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du
magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme
fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la
résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une
dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un
sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la
mort.

Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude.

Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses
lèvres sur sa main.

Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce
tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait
si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur
lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses
deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés.

C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant
sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle,
et qu'une inspiration lui vint.

Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!...

Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut
degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les
lèvres d'Éva endormie?

N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à
cette colombe immaculée?

Si cependant c'était le seul moyen de la sauver?

Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de
son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté
symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et
toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres.

À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde
supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri,
et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux:

--Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse!

Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut
étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur
couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques,
éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de
lui dire endormie:

--Je t'aime!

Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille
venait de trouver la place de son cœur.



XII

L'anneau sympathique


Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature; ce qu'elle
avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son
esprit, dans sa mémoire, dans son âme: peut-être ces trois mots
n'expriment-ils qu'une seule et même chose, voilà pourquoi nous les
disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul.

Mais le miracle ne se borna point à la vue extérieure.

Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous
leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs;
jusque-là, dans le demi-jour de son indifférence, Éva n'avait rien
apprécié de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la
Création, autre chose que des yeux et des oreilles.

Il faut de l'amour.

À mesure que le cercle des objets visibles et matériels s'élargissait
pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là
inconnues, car les idées nouvelles inspirées par des objets nouveaux
appellent naturellement les paroles afférentes à ces idées et à ces
objets.

Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une
_transfusion_.

Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes,
des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poème tout entier de la
Création.

La jeune fille l'écoutait avidement et devinait en quelque sorte la
science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie
et d'amour. En lui, elle étudiait par cœur toute la nature; dans la
pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses,
non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles,
mais invisibles.

L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques
lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient
seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le
rayon caressant du soleil de mai.

Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les
ouvrages des poètes allemands ou anglais, qu'Éva ne tarda point à lire
et voulut absolument comprendre.

La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à
Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva
savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues différentes.

Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de l'Amérique qui n'ont
rien produit depuis la création et qui, pour donner trois moissons à
l'année, n'attendaient qu'une triple semence.

Jacques apprenait ainsi à Éva non seulement à devenir savante, mais en
même temps elle apprenait toute seule à devenir belle: elle avait pour
cela des dispositions très rares.

Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses
formes admirablement modelées, elle ne produisait, dans son état
primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression
pénible et presque désagréable; pour être belle, il lui manquait d'être
femme.

Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute
nouvelle, la beauté de l'âme, la beauté de la vie, la beauté de la
pensée.

Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier
comme par miracle.

Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands
désignent sous le nom de _Gemüth_, et les Anglais sous celui de
_feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que
celui de _sens affectif_ ou _sens émotif_, était venu poétiser la forme
en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont
rien ne dérangeait la régularité glacée; ce n'était plus ce visage
toujours le même, mais où l'absence de la pensée imprimait le sceau du
néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant
les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage
de Jacques, dont elle reflétait la joie ou la tristesse.

Avec l'amour se déclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi
dire la fleur de l'amour. Éva, jusque-là insouciante d'elle même, prit
un plaisir extrême à soigner sa toilette, à relever et à lisser
elle-même ses longs cheveux, à être belle enfin.

La perpétuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et Éva avait
créé, et chaque jour resserrait entre ces deux êtres une sympathie
unique et sans borne. Ils étaient évidemment sous l'entière puissance de
cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les poètes
aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres
appellent l'amour.

Encore le mot d'amour, si délicat et si puissant qu'il soit, ne
saurait-il exprimer cette vie à deux que le lien magnétique avait formé
entre ce jeune homme et cette jeune fille.

Tout ce qu'on observe des affinités mystérieuses qui existent entre
certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce
que les poètes ont raconté des sympathies de l'héliotrope et du soleil,
tout ce que les savants ont imaginé des rapports enchaînés de la lune et
de l'Océan, ne donnerait qu'une idée bien imparfaite de l'état
d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Éva.

Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se
cherchaient, se parlaient dans la rêverie des bois, dans la plainte
éternelle des fontaines, dans l'harmonie générale des êtres. Ils
aspiraient l'un et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monte
vers le ciel. Les jours où l'un était malade, l'autre était souffrant.
S'il arrivait à Jacques de rougir, le même nuage rose se formait
sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les moments de gaieté, un même
sourire de bonheur glissait sur leurs lèvres. Ils étaient émus de la
même manière par les mêmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre
l'avait deviné déjà. C'était le même être aimant deux fois dans une
seule existence; le lien qui les unissait l'un à l'autre était une sorte
d'égoïsme double.

Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie à la même coupe.

Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformité de sentiment,
nommait Éva sa sœur; Éva appelait Jacques son frère; mais ces deux
mots comme tous les autres étaient impuissants à caractériser cette
union que les langues humaines n'ont pas prévue.

Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur
attachement, si intime qu'il fût, se distinguait surtout par l'absence
des procédés terrestres, ou par leur innocence s'il était forcé d'y
recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il
les communiquait aux arbres sous lesquels Éva venait s'asseoir; ces
arbres agitaient sur la tête de la jeune fille leurs rameaux, et leurs
feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un
chuchotement mystérieux le cœur de Jacques au cœur d'Éva!

Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens
occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour
changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de
cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il
changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait
sécher et reverdir les arbres à fruit. Tous ces miracles, bien entendu,
n'existaient que dans l'esprit halluciné du sujet. Or, c'était
précisément l'intention de Jacques de créer autour d'Éva un monde
fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette
influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait
le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'œuvre imparfaite du
Créateur.

Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue
d'Argenton, et qu'une opération trop difficile pour qu'il la confiât à
un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à
ce voyage, voulant voir jusqu'où allait chez lui la transmission de la
pensée, il prit une feuille de papier à lettres, blanche, tailla une
plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de manière que pour
tout autre qu'Éva, l'écriture ne laissait aucune trace.

     _Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, sœur chérie,
     et attends-moi à cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et
     du mal,

     _Ton frère_,

     Jacques.

C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où,
pour la première fois, Éva avait rougi.

Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller
retrouver Éva.

Scipion obéit.

Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint
à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune
trace d'écriture, elle lut.

Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour
voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint
s'asseoir sur le tertre.

À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin,
venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant,
venait s'asseoir elle-même.

Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue.

Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et
heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes
les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur
semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.

À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite
qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.

Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille.

--Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était
nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes
parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous
parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la
triple liberté de l'âme, du cœur et de l'esprit; je vous rends votre
libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à
vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement
que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les
devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes
encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il
est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un
homme que vous aimiez.

--Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé,
c'est vous.

Jacques appuya la main d'Éva contre son cœur, et, tirant un anneau
d'or de son doigt:

--Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez
donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse,
c'est notre anneau de fiançailles.

Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention
que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la
main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du
corps, du moins avec les yeux de l'âme.



XIII

_Unde ortus?_


Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de
leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit,
sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude.

De qui Éva était-elle la fille?

On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère
l'enfant qu'il avait emportée chez lui.

Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur:
le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait
d'un grand ennui.

Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques
Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote.

Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de
rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents
véritables.

La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni
la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait
voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui
donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.

C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il
lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques
personnes que nous avons nommées.

La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom
du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme,
n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de
l'enfant et demander à la voir.

Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les
trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès,
ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il
fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans
pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des
intelligences.

Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans
laquelle son cœur avait fait taire sa conscience: quand le mieux
s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que
Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en
porter.

Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui
faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de
plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville,
recevait toujours avec une vive reconnaissance.

Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait
évasivement:

--Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si
puissante!

Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule
informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules
en disant:

--Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu!

Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt.
Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille
mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait
son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de
la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.

Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme
de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des
limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait
reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.

Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières
visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce
souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait
pour eux dans son cœur.

Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle;
elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure
ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.»

Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques
Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son
visage.

Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa
naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.

Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions
primitives, ce silence avait lieu d'étonner.

Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son
cœur cherchait une voix mystérieuse lui demandant:

--Qui es-tu?

L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin
pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et
des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de
savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel
bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.

Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte
des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs.
L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme
une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le
fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette
âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il
remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa
propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette
transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses
ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela
est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.

Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper
chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant
Linné met en première ligne celle-ci:

--_Unde ortus?_ (D'où viens-je?)

Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours
aux généalogies.

On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier
homme et le premier homme jusqu'à Dieu.

Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous
des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la
filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la
succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef;
elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le
passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait
encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le
commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession
des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux
mammifères.

Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement
des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de
la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.

Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du
moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même
dépassé les limites.

Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle
semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet
mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science
du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et
à se taire.

On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait
duré trois jours.

Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce
temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la
Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.

L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à
mordre.

Les théologiens s'en mêlèrent.

La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle
l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une
sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient
pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des
lambeaux de leur robe.

Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous
les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes,
usé tous les artifices.

Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.

Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour
voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur
des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi,
une question au savant invulnérable.

Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir
démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse _De omni re
scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considéra non sans
un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de
dédain plissait légèrement ses lèvres.

--Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?

Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.

Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide
et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu
créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le
but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans
la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait
comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait!

Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni
de la bûcheronne.

En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous
emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point
encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la
révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique;
si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les
mœurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela
tenait à la différence du sang.

Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la
distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé
l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait
besoin de confirmation.

_On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer._

Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux
familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de
décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus
vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.

Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de
beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à
l'éducation qu'à la nature.

La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté
blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son
gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.

Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne
pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.

Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue
les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies
des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de
mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (_Vas electionis._)

Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux
de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des
formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la
jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.

Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans nœuds et aux
ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût
pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise,
tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva.

Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup
de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en
coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race
qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté
dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le
témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as
menti.»

Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses
de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté
des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes
nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la
suite.

Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances,
ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de
l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient
infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient
dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par
l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.

Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi
qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté
négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.

Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.

Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette
pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible,
prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa
santé.

Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes.

--Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron
et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère;
et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur
son cœur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau
m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je
dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous
m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le
véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme
et la lumière du cœur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je
végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant,
Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père.

Elle rougit légèrement et reprit:

--Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce
les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève
jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est
peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que
l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née.

Et Jacques Mérey n'osait pas répondre.



XIV

Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais
sans que l'on sache de qui elle est la fille


Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus
pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche
pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet
au cou. Jacques disait au braconnier:

     _Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai
     besoin de gibier._

Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de
Joseph.

On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux
faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents
n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.

L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey
tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une
gourde de bon vin.

Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si
rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le
braconnier le chapitre d'Éva.

--Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.

Le braconnier haussa les épaules.

--Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le cœur quand je la vois.

--Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher
Joseph, continua Jacques.

--Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le
crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_.
À quoi ça l'avance-t-il?

--Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très
savante.

--Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.

--Non, elle marche et elle court très légèrement.

--Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la
pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je
l'aimais comme si j'étais son père.

--Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?

Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer,
laissé échapper son secret.

--Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il.

En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le
savais.

--Comment cela? demanda naïvement le braconnier.

Jacques haussa les épaules:

--Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire
de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme
le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la
matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une
intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien
que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une
abominable action.

--Comment cela? monsieur Jacques?

--Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être
inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien
d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait,
c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur
taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter
dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les
aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout
cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint
la justice de Dieu!

Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait
dire: «Vous pourriez bien avoir raison.»

--Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph?

--Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans
inquiétude.

--Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter
franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.

--Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez
rendu un grand service et à elle aussi; mais...

--Mais quoi?

--Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à
l'enfant?

--Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul
mot de la révélation.

--Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un
temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en
décharger.

--Parle donc, je t'écoute.

--C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain
dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige
fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon
ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris
mon chien.

--Scipion? demanda Jacques.

--Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui
s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en
chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux
lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la
garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle
filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux
hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous
le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les
anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait
même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château,
sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces
hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un
d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait
l'air de porter un paquet sous son manteau.

»--Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous
avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu
tourné au chenapan...

»--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...»

»Mais lui l'interrompit.

»--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous.
Pourriez-vous vous charger d'un enfant?

»--Bien certainement, monsieur.

»--L'aimeriez-vous?

»--Comme s'il était le mien, pauvre agneau!

»--Vous êtes plus vieille que je ne croyais.

»--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend
toujours.

»--Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose.

»--Laquelle?

»--C'est que l'enfant est imbécile.

»--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.

»--Ces soins, vous les lui donnerez, alors?

»--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que
l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à
notre secours.

»--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?

»La mère calcula:

»--Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop?

»--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez
vous, et cinq cents francs tout de suite.

»--Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine.

»--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois.
Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres
et de l'enfant.

»--Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas
écrire.

»--Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà
qui est fâcheux!

»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant
entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé
par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.

»--Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais
vous donner les reçus que vous demandez.

»--Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.

»--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à
l'heure un chenapan.

»--Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs
m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme;
cela me suffit.

»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le
nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la
mère la manquât.

»--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant
à écrire.

»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des
yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait.

»--Écrivez, dit-il.

»J'écrivis:

»_Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille
de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère
et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je
choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me
présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première
moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains._

»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une
façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient
parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:

»_Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa
mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la
signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance
la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant
des deux la même somme sera payée._

»_Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle
nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux
arrangements._

»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera
donnée.

»--Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous.

»J'écrivis au bas du reçu:

»_Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer
     à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus._

     _Joseph Blangy._

»--Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous
d'autres recommandations à me faire?

»--Une seule.

»--Laquelle?

»--Te taire.

»--Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous
aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent
pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et,
excepté, _bonjour_ et _bonsoir_, à peine ma mère et moi échangeons-nous
deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est
Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.

»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire
prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du
louis d'or, et dit à ma mère:

»--Allons, venez ici, et tendez votre tablier.

»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son
tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.

»--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.

»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les
registres de baptême des environs, car il répondit:

»--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom;
qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.

»Puis, se tournant vers moi:

»--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.

»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre:

»--Scipion est resté.

»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se
coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui.

»--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?

»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son
maître, mais celui-ci:

»--Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et
l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de
sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme
braconnier par M. de Chazelay.

»Et il sortit en disant:

»--Reste, Scipion, reste!

»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.

»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez
autant que moi.»

--Et la rente vous fut toujours exactement payée.

--Rubis sur l'ongle.

--Par qui?

--Par le second homme masqué.

--Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien
pu saisir dans ses paroles?

--Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait
avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait
de même.

--Et vous ne savez rien de plus, Blangy?

--Non.

--Sur l'honneur?

--Sur l'honneur!

--Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous
l'avez conservée, je suppose?

--Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère,
avec un os du petit doigt de sainte Solange.

Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.

Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au
docteur.

C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au
millésime de 1769.

Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris
de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une
tromperie.

Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti;
seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la
fille du braconnier.



XV

Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour
nous occuper des affaires publiques


En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé
d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette
population, d'habitude si calme et si tranquille.

Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu,
cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y
avait à faire dans une circonstance si critique.

--Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des
conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est
question.

--Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix.

--C'est impossible! s'écrièrent vingt autres.

Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du
monde au courant de la situation.

--Affaire politique? demanda-t-il.

--Je crois bien, affaire politique!

--Eh bien, qu'est-il arrivé?

--Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et
vous savez aussi bien que nous.

--Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez
comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque
pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille;
j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui
m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette
science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.

--Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons,
nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve.
Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que
nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous
nous trouvons.

--Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle
nous nous trouvons? demanda le docteur.

--On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.

--Comment! on se bat?

--C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est
fini, maintenant, dit un autre.

--Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.

--Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le
peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le
jour où Capet a mis le bonnet rouge?

--Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.

--Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple.

--Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens?

--Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et
des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus
grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le
vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents
Suisses tués, et onze cents citoyens.

--Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est
Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a
remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis
on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître
les siens au milieu des pleurs et des sanglots.

--Et le roi? demanda Jacques Mérey.

--Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille
royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée
nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si
grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir.
Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg.

--Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver,
il aura la facilité des catacombes.

--C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen
Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a
conduit et il y est prisonnier.

--Et où avez-vous vu tout cela?

--D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du
maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant
toute la journée du 10-Août.

--Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda
Jacques Mérey.

--Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant
tout.

--Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse
profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis
de l'ennemi? car là est le véritable péril.

--Elle a décrété que la _patrie en danger_ serait proclamée, et que les
enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.

--Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?

--Il est à Longwy et marche sur Verdun.

Jacques Mérey poussa un soupir.

--Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous
trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce
qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter
un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main
doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée
nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec
confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce
qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes
amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le
plus noble des sentiments que puisse contenir le cœur de l'homme,
l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde.
Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe
siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm,
par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les
Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que
leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse
peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas
l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin
de conduire les événements.

--Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que
quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil
ne se refuse pas.

--Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces
derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de
l'œil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq
ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous
guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces
terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de
la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant
plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne
pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y
faire le peu de bien auquel je suis appelé.

--Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.

--Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission
ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos
maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles
illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les
grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes
que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme
Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un
instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu,
pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un
sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son
œuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil,
du moins en bonheur. Merci à Dieu!

Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement
un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux
qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles
entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser
passer le docteur.

Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle:

--Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le
savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et
de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme
la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les
annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en
France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses
enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait
défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de
nos nouvelles.

Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne
songeât plus à l'arrêter.

Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il
l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la
réveiller.

Éva l'attendait sur la porte du jardin.

--Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.

--Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté,
n'est-ce pas?

--Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population
qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai
dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva.

--Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà
fait quelques pas au-devant de vous.

--Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?

--Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue.

--Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son
bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses.

Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.

       *       *       *       *       *

Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire
s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans
une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la
nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale.

Ces élections se faisaient à Châteauroux.

À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence:

Le parti du roi;

Le parti du peuple.

Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y
avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la
fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme
désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un
bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points.

Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était
depuis six ou sept ans dans son œuvre, s'étant complètement détourné
des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de
la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.

Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec
toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la
science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son
amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet
amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans
ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque,
comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et
pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses
yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses
pensées.

Jacques avait cru faire œuvre de science en caressant sa création--il
avait fait œuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces
parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait
montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des
mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que
serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect
d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête
entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la
douleur du cœur des athées eux-mêmes:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande
émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de
côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce
problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours
fugitive qu'on appelle la Liberté.

Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir
revue, c'était chose impossible.

Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa
fille et son amante? On a vu des cœurs, qui ont besoin d'aimer,
s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à
plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme
qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait
mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant,
l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords
l'appuyer sur son cœur.

Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se
séparer d'elle.

Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus
de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette détachée de sa
bouche--annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries
par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.



XVI

L'état de la France


La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du
docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau
de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à
l'indifférence du docteur pour les affaires publiques.

En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la
noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui.
Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir
pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel
du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait
toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte.

Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de
cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au
citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope
disparaissait.

Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette
pauvre France!

Autant que le monde avait besoin d'elle.

Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée;
elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté
aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.

Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le
vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques--et en
91 la tyrannie était partout--des voix gémissantes l'imploraient;
partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si
froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût
mis le pied, elle eût été reçue à genoux!

C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit!

C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence,
l'Europe n'était pas entrée dans la haine.

Et, en effet, que voulait la France de 1791?

À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle.

À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations.

Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que
faisait la France? «Oh! si la France venait!»

Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du
successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»?

C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle,
elle travaillait pour le monde!

Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux
provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.

Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien
accepter.

Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa
puissante et féconde virginité.

Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la
haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de
l'Angleterre, de l'Autriche.

Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire
appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la
lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la
Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné
son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les
massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la
Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant
Pasiphaé, _avait une armée pour amant_, selon la terrible expression de
Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: _Assez!_
Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en
pleine face.

La tyrannie allait donc avoir une barrière.

Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait
pas les insultes journalières faites à sa sœur Marie-Antoinette.

Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI
lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.

L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi était
fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondément de tout ce
qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de
son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à
l'indépendance de l'Amérique. Un œil sur la carte de l'Inde, l'autre
sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès
que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui,
qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de
Lamballe pour lui demander grâce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que
je n'aie la petite mort_.

L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant
que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était
gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux
ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à
l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son
harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que
des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même,
il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des
rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du
plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs;
de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les
caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là
enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont
l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance,
mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde
à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de
Windsor, de Schœnbrünn ou de Versailles.

Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus
grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la
guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste:
«Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.»

À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme,
il faut ajouter les ennemis intérieurs.

Le roi d'abord.

Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.

D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux
désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans
leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours?

C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la
famille.

Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le
sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers
de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait
épousé une étrangère.--Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette--Autriche
et Lorraine--; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le
trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de
Lorraine.

Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?--Impossible.

Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la
France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son
neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille.

Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour
Louis XVI.

Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi.

Les historiens sont presque tous du parti de la République.

Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.

Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui
avait modifié en mal le cœur droit qu'il avait reçu de son père et de
sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui
permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire
la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne:
ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il
doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur
lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.

Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence
qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans
la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.

Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait
rien appris; 89 était toujours pour lui une émeute, et 92 un complot du
duc d'Orléans.

Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la
majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et
il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président
Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant
s'asseoir se fût assis.

Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre
du roi pour l'empereur.

À partir de ce moment, les Français étaient non seulement l'étranger,
mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille.

Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière
jetait Louis XVI: c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation
de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa
protestation contre elle.

Il y aurait une histoire bien curieuse à écrire--par malheur les
documents de celle-là manquent--, c'est l'histoire du confessionnal de
Louis XVI, c'est-à-dire d'un cœur naturellement bon, d'une âme
foncièrement honnête aux prises avec l'obstination cléricale. Richelieu
disait que les douze pieds carrés de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui
donnaient plus de peine à gouverner que le reste de l'Europe.

Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait
plus d'assauts que Lille.

Mais Lille résista comme une ville loyale.

La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.

Par malheur, en même temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple
français était ennemi du roi, le peuple français se convainquait peu à
peu que le roi était son ennemi.

Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était
la reine.

Sept ans de stérilité, que l'on ne savait à quoi attribuer, tant que
l'on ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec
Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernière au
moins lui fut fidèle jusqu'à la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon
et de Coigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit
Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler
_madame Déficit_, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler
_madame Veto_, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la
France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son
amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de
l'ennemi, tantôt à Madame Élisabeth, tantôt à Mme de Lamballe: «Ma
sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» en avaient fait l'exécration des
Français.

Ils venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient
précédés de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté.
Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick à la main, et ils
commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et
déjà la cavalerie autrichienne était aux environs de Sarrelouis,
enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les
uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur
clouaient au front.

La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les
bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand,
l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la
reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux
arrivaient derrière les armées, et que les émigrés réunis à l'armée du
roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de
la Révolution et préparaient les potences destinées aux
révolutionnaires.

Puis venait l'exagération qui accompagne d'ordinaire les grandes
catastrophes.

C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en
voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution y passerait. Si
les Autrichiens ont enfermé à Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver
le roi, ou plutôt la reine--et remarquez que l'enchanteresse avait
successivement usé Mirabeau, La Fayette et Barnave--, à plus forte
raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été
chercher le roi à Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramené
le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le
château le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forcé le 10
août.

On les exterminera depuis la première jusqu'à la dernière.

La mise en scène était déjà arrêtée.

Dans une grande plaine déserte--il n'y a pas de plaine déserte en
France, mais les souverains ayant dit: «Les déserts valent mieux que les
peuples révoltés,» on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la
plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons--,
on dresserait un trône à quatre faces: un pour Léopold, un pour le roi
de Prusse, un pour l'impératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur
ces quatre faces, on dresserait quatre échafauds. La population, vil
bétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme au
jugement dernier, on séparerait les bons des mauvais, et les mauvais
(les révolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait.

Mais, à peu d'exceptions près, les révolutionnaires, c'était tout le
monde, c'étaient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille,
c'étaient les trois cent mille hommes qui s'étaient juré fraternité au
Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore
à leur oreille.

Et ceux qui voyaient plus loin se disaient:

«Hélas! c'est non seulement la France qui périra, mais la pensée de la
France; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau,
c'est le droit, c'est la justice.»

Et toutes ces menaces qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine.

Une nuit, raconte Mme Campan--qui n'est pas suspecte de
jacobinisme--, une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours
avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa
chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre,
elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan,
qui couchait dans sa chambre.

Mme Campan lui répondit.

La reine, au clair de lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre
lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur
Paris.

La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de
satisfaction:

--Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons
sauvés!

Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la
reine au Temple.

C'étaient tous ces événements, dont le bruit était parvenu jusqu'à
Argenton, qui avaient porté le parti populaire à demander des conseils à
Jacques Mérey.



XVII

L'homme propose


Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son
laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande
rumeur qui allait s'approchant.

Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie
qui y dominaient particulièrement.

Jacques ouvrit la fenêtre, jeta un coup d'œil dans la rue, et vit une
grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en
avant de la musique Baptiste avec sa trompette.

Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.

Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait
devant sa maison.

La porte de son laboratoire s'ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout
émue.

--Qu'as-tu, ma chère enfant? s'écria le docteur en allant à elle.

--Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon
ami.

--Comment, pour moi, demanda Jacques.

--Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette
de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.

Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.

En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il
n'en savait qu'un.

Puis la parole succéda au son, et, d'une voix claire et parfaitement
accentuée:

--Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le
citoyen Jacques Mérey a été nommé hier député à la Convention.

--Vive le citoyen Jacques Mérey!

Et toute la foule répéta:

--Vive le citoyen Jacques Mérey!

En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut à
son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles:

--_Centre de vérité, cercle de justice._

Et aussitôt il ajouta:

--Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mérey.

Le docteur regarda Éva.

--Il faut y aller, dit-elle.

Le docteur descendit, Éva le suivit tremblante.

Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie
publique de la hauteur de cinq ou six marches.

À son apparition, la musique entonna l'air fraternel:

    Où peut-on être mieux...

Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie
universelle, emboucha sa trompette et joua son air.

Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de «Vive
Jacques Mérey, notre député à la Convention!»

Jacques Mérey avait compris. C'était cela que lui annonçait le patriote
qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui
rouvrant:

--Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.

Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas changé d'avis; les naïves
protestations d'amour d'Éva l'avaient au contraire encore plus
profondément confirmé dans sa résolution.

Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:

--Silence.

--Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire
à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous
remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas
digne et je me récuse.

--Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix.

--Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même
ce que je veux?

--L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation,
reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux
premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi
mauvais citoyen.

--Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et
non un législateur.

--Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des
empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe,
tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et
se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour
respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et
dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)?
quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que
crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de
l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des
siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain
a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout
législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être
législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le
couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est
offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a
de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les
chirurgiens.

--Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez
là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il
suffira, je l'espère.

--Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science
que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un
chirurgien et non d'un bourreau.

--Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la
tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises,
j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieyès qui est la
logique, Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité,
Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la
loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant
au milieu de pareils flambeaux?

--Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey!
Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour
que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le
cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite
d'un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités; ne vois-tu
pas que c'est une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout
ce que la province a d'esprits supérieurs? L'Assemblée nationale a
proclamé les droits de l'homme; la Constituante, la souveraineté du
peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à
proclamer; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde: «La France est
libre!» et tu refuses! Jacques Mérey. Je te le dis, tu passes à côté
d'une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques
Mérey, la France pouvait t'honorer, elle te méprisera; elle pouvait te
bénir, elle te maudira.

--Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté?

--Je suis ton collège Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à
Châteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir là-bas près de
toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être.

--Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de
ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois
taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire,
m'enchaîne ici.

Hardouin monta les quelques marches qui le séparaient de Jacques Mérey.

--Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de
son oreille; tu aimes, lâche cœur, et tu sacrifies tes concitoyens,
ton pays, ton honneur à un amour insensé; prends garde, ton amour est ta
faute: Dieu te punira par ton amour.

Mais Jacques Mérey ne l'écoutait plus. L'œil fixé sur une espèce de
ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison,
il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre
personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes
marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres.

Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de
Chazelay, que l'on commençait à appeler le _ci-devant_ seigneur, et le
commissaire de la ville, ceint de son écharpe.

Les deux autres étaient Joseph le braconnier et sa mère. Il faut dire
que ceux-ci avaient plutôt l'air de se faire traîner que de suivre de
bonne volonté.

Ils semblaient venir droit à la maison de Jacques Mérey, que le
commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelay.

Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse
croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux
quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'électricité et
suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.

La foule s'écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la
vue du seigneur de Chazelay.

Le commissaire de police marcha droit au docteur.

--Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir
les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de
mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen
Félix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hélène de Chazelay, que tu
retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée
par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour
lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état.

Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui
l'avait poussé: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la
sommation du commissaire de police.

Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l'eût soutenue entre ses
bras.

--Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre
les mains du DrMérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph
Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva.

--Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande
différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le
docteur a reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Éva.

--Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelay.

--Ah! s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas même le nom
que je lui avais donné.

--Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main.

--Ah! c'est toi qui m'as porté malheur! s'écria Jacques Mérey.

--Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin.

Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de
cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait
d'un bras à son cou en sanglotant:

--Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez
donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter
telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus
grand honneur.

--Oh! malheureux! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de
la beauté, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on
ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule
qui pouvait me payer?

--Vous payer, et comment cela?

--Je l'aime, monsieur, s'écria Éva.

Et tout ce qu'il y avait d'âme, de cœur et de passion en elle, Éva le
mit dans ce cri.

--Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voilà qui
tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l'unique
héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier
venu.

Jacques, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son
front plissé par la colère.

--Oh! mon ami, mon bien-aimé, murmura Éva, pardonne-lui; il ne connaît
que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse
de Dieu.

--Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hélène de
Chazelay que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste
et pure, digne, je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou
d'un noble, mais digne d'être la femme d'un honnête homme.

--Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva.

--Je ne vous abandonne point. Je cède à la force; j'obéis à la loi; je
me courbe devant la majesté de la famille: je vous rends à votre père.

--Vous savez, monsieur Mérey, ce que je vous ai dit relativement au
payement?

--Assez, monsieur! la population tout entière d'Argenton s'est chargée
d'acquitter votre dette: elle m'a nommé membre de la Convention.

--Faites avancer la voiture, Blangy.

Blangy fit un signe, une voiture en grande livrée s'avança; un laquais
poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey soutint Éva pour descendre les
quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue; puis, après lui avoir
donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de
son père.

Celui-ci l'emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop.
Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.

--Lui aussi! murmura Jacques Mérey.

--Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas?

Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans
les yeux de Jacques Mérey.

--Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui
trahissent leur serment! malheur à ces princes qui reviennent avec
l'étranger l'épée nue contre leur mère! malheur à ces seigneurs aux
enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que
nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de
s'agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier
nous appellent les premiers venus! malheur à eux!--Au revoir,
Hardouin!--Merci, citoyens électeurs; vous entendrez parler de moi, je
vous le promets, je vous le jure!

Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu'il venait
de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins
de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonçant
les mains dans les cheveux, et criant:

--Seul! seul! seul!



XVIII

Une exécution place du Carrousel


Le samedi 26 août 1792, la diligence de Bordeaux déposait rue du Bouloi
le citoyen Jacques Mérey, député à la Convention.

Une tristesse profonde planait sur Paris. Décidément Longwy, chose dont
on avait douté pendant trois jours, était pris par trahison, et
l'Assemblée nationale avait décrété à l'instant même que tout citoyen
qui, dans une place assiégée, parlerait de se rendre, après
confrontation faite avec les témoins qui auraient entendu la proposition
infâme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procès,
mis à mort.

Les souverains alliés avaient, le 24 août, pris possession de Longwy au
nom du roi de France.

La Commune de Paris, dans laquelle s'était déjà incarné le sentiment de
la République, avait exigé de l'Assemblée la création d'un tribunal
extraordinaire, et, malgré la résistance de Choudieu, qui avait dit: _On
veut une inquisition, je résisterai jusqu'à la mort_; malgré celle de
Thuriot, qui s'était écrié: _La Révolution n'est pas seulement à la
France, nous en sommes comptables à l'humanité_, le tribunal
extraordinaire avait été voté.

Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'écouler,
la situation ne s'était point embellie. Le voile de deuil qui couvrait
la France s'épaississait de plus en plus; les Prussiens étaient partis
de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie
d'émigrés--ces messieurs étaient trop fiers pour servir dans
l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais à cheval. Cette
cavalerie montait à quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 août, ils avaient
fait leur jonction avec le général autrichien. Les deux armées, fortes
de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy.

L'ennemi marchait sur Verdun.

La Fayette, républicain en Amérique, constitutionnel en France, La
Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est-à-dire depuis
l'indépendance de l'Amérique jusqu'au 10 août, c'est-à-dire jusqu'à la
chute de la monarchie française et que nous devions, sans qu'il eût fait
un pas, retrouver en 1830 tel qu'il était en 1792, La Fayette avait
appelé son armée à marcher sur Paris pour y défaire le 10-Août; mais
l'armée n'avait pas bougé, et c'était lui qui avait été obligé de fuir,
comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il eût fait le pendant dans
l'histoire si les Autrichiens, en l'arrêtant et en le faisant
prisonnier, n'avaient point donné à Béranger l'occasion de faire ce
vers:

    Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte.

L'Assemblée l'avait décrété d'accusation. Dumouriez l'avait remplacé à
l'armée de l'Est, en même temps que Kellermann remplaçait Luckner à
l'armée du Nord.

On apprenait en même temps l'insurrection de la Vendée.

À l'est, la guerre du grand jour, la guerre étrangère.

À l'ouest, la guerre des ténèbres, la guerre civile.

L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux.

Sans compter deux ennemis puissants:

Le prêtre, la femme.

Le prêtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chêne où il se
retire et qu'on appelle le confessionnal.

La femme, endoctrinée par lui, et qui a pour elle les pleurs et les
soupirs sur l'oreiller.

--Qu'as-tu? demande le mari.

--Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre curé qu'on veut
forcer de prêter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le
petit Jésus en pleure.

Et le lit devenait l'allié du confessionnal.

Mais, par bonheur, voici l'arrière-garde du Nord qui s'avance. Un corps
de trente mille Russes vient de se mettre en marche.

La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemblée, sentait
la conspiration contre-révolutionnaire ramper du palais à la mansarde et
des carrefours aux prisons.

Elle rugissait.

L'Assemblée se sentait impuissante à repousser sans quelque grand coup
l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans.

Elle s'effrayait.

Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rêvait la Commune,
elle avait décrété une grande démonstration.

--Mais que demandent donc les républicains? disaient les
constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les
Tuileries sont foudroyées, le trône est en poussière; le roi est au
Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fête
expiatoire du 10-Août, et ce soir même, on exécute, en face des
Tuileries, ce bon Laporte, ce fidèle serviteur du roi, qui est venu
annoncer à l'Assemblée nationale, au nom de son maître en fuite, que ce
maître n'avait jamais juré la Constitution que contraint et forcé, de
sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment.

C'est vrai! les cent-suisses étaient morts: mais la masse des royalistes
était en armes et prête à agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait
perdu son trône, avait perdu sa liberté; mais, en perdant les Tuileries,
le trône et la liberté, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la
France, il avait tous les rois pour alliés et tous les prêtres pour
amis. On allait célébrer l'apothéose des morts du 10-Août: mais, le soir
où l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'étaient
montrés par groupes autour du Temple, échangeant des signes avec le roi;
on allait exécuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet
innocent, on laissait le maître coupable conspirer tout à son aise.

«L'histoire, dit Michelet, n'a gardé le souvenir d'aucun peuple qui soit
entré si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV à ses
portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-même,
elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand
Athènes vit le trône de Xerxès sur le rocher de Salamine, perdit terre,
se jeta à la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre
danger; elle était toute sur sa flotte, puissante, organisée dans la
main du grand Thémistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son
sein; la France était désorganisée et presque dissoute, trahie, livrée
et vendue.»

C'était juste en ce moment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 26 août,
que Jacques Mérey arrivait à Paris et se faisait conduire à l'hôtel de
_Nantes_, qui dressait ses cinq étages sur la place du Carrousel.

Jacques Mérey commença par réparer le désordre causé à sa toilette par
une nuit et deux journées de diligence. Son intention était d'aller
immédiatement rendre visite à ses deux amis Danton et Camille
Desmoulins.

C'était Danton qui, du temps où il était avocat au conseil du roi, avait
obtenu pour Baptiste la pension viagère qui avait si fort étonné les
bonnes gens d'Argenton.

Mais, au moment où, sa toilette achevée, il s'approchait machinalement
de la fenêtre, il vit s'arrêter à quinze pas de l'hôtel une charrette
peinte en rouge et portant tout un mécanisme peint de la même couleur.

Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, étaient assis
sur la première banquette de la voiture.

Un cabriolet suivait. Un homme, tout vêtu de noir, en descendit.

La Révolution ne lui avait rien fait changer à son costume: il portait
la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait âgé de
soixante-cinq à soixante-six ans.

C'était Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau.

Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge étaient ses aides.

Le cabriolet s'éloigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la
guillotine.

Jacques Mérey était resté immobile à la fenêtre. Il avait beaucoup
entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait
même soutenu avec le célèbre Cabanis une discussion sur la douleur plus
ou moins grande que devait causer la section des vertèbres, et sur la
persistance de la vie chez le décapité.

Il n'était pas du tout de l'avis de M. Guillotin, qui prétendait que les
gens qui auraient affaire à sa machine en seraient quittes pour une
légère fraîcheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une
crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle
accroîtrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se
défaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir à
l'aide de la nouvelle invention.

Jacques Mérey ne pouvait pas descendre pour examiner de près le fatal
instrument, qui grandissait à vue d'œil sous ses yeux; mais il
pouvait inviter Monsieur de Paris à monter chez lui, et avoir ainsi d'un
professeur émérite tous les renseignements qu'il désirait obtenir sur
l'invention et les améliorations de l'œuvre philanthropique qui, ne
pouvant pas faire l'égalité des Français devant la vie, avait fait au
moins l'égalité des Français devant la mort.

Et, comme il commençait à tomber une pluie fine qui le servait à
merveille dans son dessein:

--Monsieur, dit-il à l'homme habillé de noir, il n'est point absolument
besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre
l'érection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que
de la place, et vous serez à couvert. En outre, comme je sais que vous
êtes un homme instruit, quelque peu médecin même, nous causerons
sérieusement de notre art commun, car je suis, moi, médecin tout à fait.

Monsieur de Paris, reconnaissant à l'aspect et à la parole de celui qui
l'interpellait qu'il avait affaire à un homme sérieux et comme il faut,
salua, et, donnant un dernier ordre à ses aides, il prit l'escalier
latéral par lequel on montait aux appartements.

Jacques Mérey attendait l'homme noir à sa porte, qu'il tenait
entrouverte pour lui indiquer l'endroit où il était attendu.

Le bourreau entra.

Tout le monde sait que l'exécuteur des hautes œuvres, M. Sanson,
était un homme parfaitement distingué.

Jacques Mérey le reçut et le traita en conséquence.

Après les premiers compliments échangés:

--Monsieur, dit-il à l'exécuteur des hautes œuvres, j'ai connu
autrefois un très habile praticien qui s'était, avant M. Guillotin,
beaucoup occupé de la même question qui a illustré ce dernier.

--Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas?
celui qui était médecin par quartier du roi?

--Justement, dit Jacques, j'ai étudié sous lui, et j'ai été son élève.

--Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le
DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez
désirer. Un jour, il nous convoqua à quatre heures du matin, dans la
cour de Bicêtre. Un instrument dans le genre de celui-ci était dressé,
et trois cadavres de la nuit même attendaient l'expérience qui devait
être faite. Ce fut la première fois que je vis opérer le couperet et que
je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides
qui font tout, et que je n'ai, moi, qu'à détacher l'anneau du clou qui
le retient et à le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez
d'ailleurs le voir tout à l'heure, si vous voulez assister--et vous êtes
à merveille pour cela--à l'exécution de ce pauvre diable de Laporte.

--Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, répondit Jacques Mérey, et au
point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis
nullement sanguinaire; mais revenons à l'instrument du Dr Louis, qui,
autant que je puis me le rappeler, s'appela même un temps la _petite
Louisette_. Je crois que l'expérience dont vous parlez ne lui fut pas
favorable.

--C'est-à-dire, monsieur, que les deux premières exécutions réussirent à
merveille. La tête fut détachée des cadavres comme elle l'eût été
d'hommes vivants; mais la troisième échoua.

--Était-il arrivé quelque accident à la machine ou était-ce un vice de
conformation? demanda le DrMérey.

--C'était un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur,
mais dans le couperet. Le couperet tombait à plat, ce qui n'eût rien
empêché s'il eût été secondé par une masse de plomb comme celle qui pèse
sur lui aujourd'hui.

--Ah! je comprends! dit Jacques Mérey; ce fut le DrGuillotin qui
inventa la taille en biseau et, comme Améric Vespuce, il détrôna
Christophe Colomb.

--Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passée comme cela; le
roi--je vous demande pardon, c'est une vieille habitude--, le citoyen
Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mécanique, voulut non pas voir
celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un
dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout à coup, prenant une
plume: «Là! dit-il, est le défaut.» Et il traça sur le fer cette ligne
savante qui de carré le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla
trouver le DrLouis avec le dessin du roi--pardon, du citoyen Capet--;
et, comme le DrLouis était déjà fort ennuyé qu'on eût donné à son
invention le nom de _petite Louisette_, n'ayant pas besoin de cela pour
sa réputation, il autorisa son confrère, le DrGuillotin, à faire à sa
machine toutes les corrections qui lui conviendraient et même à la
baptiser de son nom. Voilà comment le DrGuillotin est devenu l'auteur
de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des
plus humbles professions mécaniques, puisque maintenant, pour trancher
une tête, il s'agit tout simplement de décrocher un anneau d'un clou, et
qu'il n'est plus besoin, comme au temps où on décollait avec l'épée, de
force ni d'adresse.

--Et vous regrettez ce temps là? dit Jacques Mérey.

--Oui, monsieur; l'épée à la main, nous étions des justiciers; la
ficelle à la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous êtes
jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je
regrette le temps passé; mon fils, qui est mon premier aide et qui a
quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a
douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'était toujours
passée ainsi.

--Mais, dit Jacques Mérey, excusez mon indiscrétion, monsieur; vous
paraissez voir avec tristesse les préparatifs de cette exécution.

--Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous
appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le
voir, et comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis vieux et ne puis
arriver à perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette exécution
m'attriste profondément; je puis vous l'avouer, à vous, monsieur, qui me
paraissez être un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux
serviteurs de la royauté; il m'en coûte, à mon âge, de changer de maître
et de devenir le valet du peuple.

--Mais alors pourquoi, pouvant déléguer votre fils à votre place pour
l'exécution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-même?

--Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un
homme éminent, qui a servi le roi avec fidélité: j'aurais cru manquer à
tous mes devoirs en n'assistant pas moi-même à ses derniers moments; il
peut avoir quelque mission suprême à me confier, quelque secret
important à me dire; je lui manquerais sur l'échafaud, et, quoique je ne
sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru
qu'il était de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de
cela quarante-quatre ans, nous étions en train de danser joyeusement
lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse
expédition, voyant le premier étage que j'habitais illuminé comme pour
une fête, monta et demanda le maître de la maison.

»Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement
qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite.

»--Monsieur, me dit celui qui paraissait chargé de porter la parole pour
les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la
Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous
nous paraissez en fête, quelque baptême ou quelque mariage? Nous vous
promettons de ne porter malheur ni à l'enfant, ni à la mariée.

»--Monsieur, répondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je
doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis.

»--Qui êtes-vous donc? demanda-t-il.

»--Je suis Monsieur de Paris, répondis-je.

»--Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parlé; comment,
monsieur, c'est vous qui décapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez
les bras et les jambes?

»--C'est-à-dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font
tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais
lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres,
messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions
moi-même.

»Vingt ans après, nous nous retrouvâmes face à face sur l'échafaud, ce
jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'exécutai moi-même, et je
le fis souffrir le moins que je pus. C'était le baron de
Lally-Tollendal.»

Jacques Mérey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus
sincèrement qu'en effet Sanson était fort pâle, et, à la vue des
premières baïonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel,
paraissait près de se trouver mal.

Jacques Mérey lui offrit un verre de vin.

--Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de
trinquer avec moi.

--Je le veux bien, répondit le docteur; mais à la condition que vous
ferez raison à mon toast, quel qu'il soit.

--C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour
le grand honneur que vous me faites.

Jacques Mérey sonna, demanda une bouteille de madère et deux verres.

Il les emplit à moitié, en présenta un au bourreau, et, le choquant au
sien:

--À l'abolition de la peine de mort! dit-il.

--Oh! de grand cœur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'épargnerait ainsi
de bien tristes journées que je prévois.

Les deux hommes choquèrent de nouveau leur verre et le vidèrent d'un
trait.

--Maintenant, dit l'exécuteur des hautes œuvres, serait-ce indiscret
à moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas dédaigné de toucher mon
verre du sien.

--Je m'appelle Jacques Mérey, monsieur, et suis député à la Convention.

--Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'après ce que vous
venez de dire, vous ne condamnerez pas à mort notre pauvre roi.

--Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de
reprendre ce qu'il n'a pas donné et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie!
Mais la peine la plus dure après la mort, je la demanderai pour lui, car
ce baron de Lally, dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez
exécuté, était, près de l'homme qui a voulu livrer la France à
l'étranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre
office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur
cette place, qu'il y a au premier étage de l'hôtel de _Nantes_ un
philosophe qui vous sait gré de plaindre les victimes que vous exécutez,
d'appeler Louis XVI «le roi,» et non «Capet,» de dire «monsieur» au lieu
de «citoyen,» et qui est tout prêt à vous serrer la main chaque fois que
vous lui tendrez la vôtre.

Sanson s'inclina avec la dignité d'un homme qui vient d'être relevé à
ses propres yeux, et sortit.

En effet, les troupes commandées pour l'exécution commencèrent à envahir
le Carrousel et formèrent un carré autour de l'échafaud, écartant tout
le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale
machine. La curiosité était encore grande, car c'était la quatrième ou
cinquième fois qu'elle opérait, et comme l'avait dit le grand-père
Sanson, c'était la première fois qu'il allait _assister_ un patient.

Il était déjà sur l'échafaud lorsque le carré se forma. Il avait essayé
du pied chaque marche de l'escalier; il avait pesé sur les planches de
la plate-forme pour s'assurer de leur solidité; il faisait fonctionner
la bascule pour voir si rien ne l'arrêterait; enfin il faisait glisser
le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure était suffisamment
graissée.

C'est ainsi que, avant la représentation d'une pièce importante, le
machiniste fait, la toile baissée, la répétition de ses décors.

L'exécution était fixée pour neuf heures; elle devait se faire aux
flambeaux pour produire une plus grande impression.

À huit heures trois quarts, on commença d'entendre les roulements du
tambour, qui, détendu à dessein, rendait ce son sourd et funèbre qui
accompagne les convois.

Bientôt les premières torches parurent à la porte du Carrousel qui donne
sur la Seine. Le condamné venait de la Conciergerie, et, pour surcroît
de peine, il devait être exécuté devant ce palais qu'il avait, pendant
près de quarante ans, habité avec le maître pour lequel il allait
mourir.

La charrette où il était amené était entourée d'escadrons de cavalerie;
en tête du cortège marchaient une soixantaine de _sans-culottes_ portant
des torches.

Le carré de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son
conducteur, assis sur le timon.

Le condamné était seul dans le fatal tombereau; il avait refusé un
prêtre assermenté, et nul n'ayant prêté serment n'avait osé risquer sa
tête à l'accompagner sur l'échafaud. Il était en chemise, en culotte et
en bas de soie noire; le col de sa chemise était coupé au ras des
épaules et ses cheveux au ras de la nuque.

Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'échafaud dressé
devant lui.

--Est-il temps de descendre? demanda-t-il à haute voix.

--Attendez que l'on vous aide, cria un des valets.

--Inutile, répondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied,
je descendrai seul.

Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de
cavalerie qui entourait l'échafaud:

--Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il.

On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrière, on y
plaça le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna
autour du tombereau, suivi du valet qui avait apporté le marchepied, et,
en avant de l'escalier, où l'attendait le grand-père Sanson pour l'aider
à monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa
condamnation à mort _pour cause de trahison au peuple_.

--Ne pourriez-vous ajouter: _et de fidélité au roi?_ demanda Laporte.

--Ce qui est écrit est écrit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de
révélation à faire?

--Non, répondit Laporte, sinon que j'espère que les trois quarts des
Français sont coupables comme moi, et, à ma place, se seraient conduits
comme moi.

L'huissier se dérangea et démasqua l'escalier de l'échafaud.

Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il
avait conservé toute sa force en face de la mort, refusait de s'y
appuyer.

Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficulté
de monter, aidé par lui.

Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'était l'exécuteur
qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans
doute Laporte le chargeait-il de ses volontés dernières.

Arrivés sur la plate-forme, ils causèrent encore quelques secondes, puis
Sanson lui demanda:

--Êtes-vous prêt?

--M'est-il permis de faire ma prière? demanda Laporte.

Sanson fit de la tête signe que oui.

Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains liées derrière le
dos le gênaient pour prier.

Sanson les lui délia à la condition qu'il se laisserait lier de nouveau
lorsque la prière serait terminée.

Laporte rapprocha ses deux mains et dit à haute voix la prière suivante,
que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait
autour de l'échafaud:

--Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés et regardez comme expiation la mort
douloureuse que je vais supporter pour avoir été fidèle à mon roi. Qu'il
sache que, à l'heure de ma mort, mon âme est à Dieu et que mon cœur
est à lui.

Puis il ajouta en latin:

--_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._

--_Amen!_ dit à haute voix l'exécuteur.

De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le
condamné se relever, faire le signe de la croix en se tournant du côté
des Tuileries, et donner sans résistance ses mains à lier, cette
résignation de victime toucha la foule, qui se tut.

Ce qui suivit eut la durée de l'éclair.

Le condamné fut poussé sur la bascule, sa tête glissa à travers la
lucarne, le couperet tomba.

--La tête! la tête! cria la foule.

Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant
par les cheveux blancs la tête souillée de sang, et la montra au peuple,
qui battit des mains.

Mais, en même temps, on le vit vaciller, ses doigts se détendirent et
lâchèrent la tête, qui roula de l'échafaud à terre, tandis que lui
tombait mort sur la plate-forme.

--Un médecin! un médecin! crièrent les aides.

--Me voilà! répondit Jacques Mérey.

Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue.

Non seulement la foule, mais la troupe elle-même s'ouvrit devant lui. On
le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux à deux l'escalier
de la plate-forme, en criant:

--Enlevez-lui son habit!

Alors, à genoux près du corps inerte, il lui posa la tête sur son genou,
et déchirant sa chemise de manière à mettre le bras à découvert, il
fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette.

Mais, quoiqu'il se fût passé dix secondes à peine entre la chute de
l'exécuteur et la tentative du docteur pour le rendre à la vie, le sang
ne vint pas.

Le bourreau, fidèle à son devoir, était mort près de la victime, mort
fidèle à son roi.



XIX

Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins


On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la
route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques
Mérey, en s'approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l'échafaud, et
que c'était ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu.

Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans
laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de
Laporte pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout
endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques
Mérey se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille.

Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s'il
n'eût eu devant lui la façade des Tuileries encore toute criblée des
balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses.

D'ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux
stationnaient autour d'elle pour se raconter les détails inouïs qui
avaient accompagné et suivi l'exécution de la veille.

À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu'un monsieur, vêtu de
noir à la manière de l'ancien régime, désirait lui parler.

Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de
répondre, lui faisant dire tout simplement qu'il était le fils de celui
à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie.

Le docteur avait compris à l'instant même que celui qui voulait lui
parler était le fils de Sanson, élevé par la mort de son père au titre
de _Monsieur de Paris_.

Il donna l'ordre de faire entrer à l'instant même.

Et, en effet, il ne s'était point trompé.

--Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable à moi de me
présenter chez vous, fût-ce pour vous offrir mes remerciements; mais
notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez
tenté de porter secours à mon père; plus le cercle qui nous enferme dans
la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l'amour de la
famille est grand chez nous. J'adorais mon père, monsieur... (Et, en
effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux
de l'homme qui parlait.) Il en est résulté que j'ai mieux aimé être
indiscret, inconvenant même, et venir vous dire: «Monsieur, je
n'oublierai jamais votre dévouement à l'humanité,» que d'être soupçonné
par vous d'ingratitude envers vous, d'indifférence pour mon père. Je ne
sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque
circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma
vie pour la vôtre.

--Monsieur, lui dit Jacques Mérey, croyez que je suis aise de vous voir;
j'ai eu le plaisir de boire hier à l'abolition de la peine de mort un
verre de vin d'Espagne avec monsieur votre père; je l'avais invité à
monter chez moi, d'abord pour lui épargner la pluie qui tombait à
torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale;
l'intérêt de la conversation m'en a fait oublier le but.

--Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux répondre à cette
question, je le ferai avec bonheur.

--Je voulais connaître l'opinion de votre père sur la persistance de la
vie chez les décapités; à défaut de l'opinion de votre père, me
ferez-vous l'honneur de me dire la vôtre?

--Monsieur, répondit Sanson, ce n'est pas à nous autres, qui ne faisons
que lâcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est
à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des
derniers détails. Et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous
les renseignements que vous désirez.

Le docteur fit un signe approbatif.

Sanson s'approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de
joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec
un morceau de pain et des saucisses.

Le garçon leva la tête, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de
la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et
accourut au premier étage de l'hôtel de _Nantes_, où l'attendaient
Jacques Mérey et Sanson fils.

--Legros, dit l'exécuteur à celui qu'il venait d'appeler, voici
monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas?

--Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a
sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton
père, comme j'ai sauté aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour
venir demander ce que tu désirais de moi.

--Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que
vous avez à lui faire? demanda Sanson.

--Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mérey, employant
la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la
vie chez les décapités.

Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris.

--Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées
l'une de l'autre, les deux parties du corps du décapité souffrent
encore.

--Tiens! dit Legros, tu me fais juste la même question que le citoyen
Marat m'a déjà faite. Connais-tu le citoyen Marat?

--De réputation seulement. J'ai quitté Paris il y a dix ans, et n'y suis
de retour que depuis hier.

--Ah! c'est un pur, celui-là, le citoyen Marat; et, si nous en avions
seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite.

--Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 têtes!

--Et qu'as-tu répondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la même
question que moi?

--Je lui ai répondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que
pour la tête, j'en étais sûr.

--Tu crois qu'il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois
séparée du corps?

--Ah çà! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les
aristocrates sont morts, toi? Eh bien! écoute, on en guillotine trois
aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que
je te le montre demain? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents.

--Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction
nerveuse, dit le docteur comme s'il se fût parlé à lui-même, mais
frissonnant encore des termes expressifs dont s'était servi le valet
Legros.

Puis, se retournant vers Sanson:

--Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sûr que celui-là;
et, si vous répugnez à en faire l'épreuve, laissez ce brave garçon, qui
ne me paraît pas d'une sensibilité alarmante, faire l'épreuve à votre
place. Aussitôt la tête coupée, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il
lui crie son nom à l'oreille. Il verra bien à l'œil du décapité s'il
a entendu.

--Oh! si ce n'est que ça, dit Legros, ce n'est pas bien difficile.

--Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'épreuve moi-même, pour vous être
agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de
moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat.

Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de
canon que l'on entendit indiqua que la fête des morts commençait.

Le 27 août était, on se le rappelle, consacré à cette fête.

L'ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs
de la Commune. Il se nommait Sergent.

C'était un artiste, non pas précisément dans son art--de son art il
était graveur et dessinateur--, mais artiste en fêtes révolutionnaires;
son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan
auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la
hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer.

C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le
22 juillet 1792, proclamé la _patrie en danger_.

C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après
cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts.

Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque
couverte de serge noire avait été dressée.

Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions
rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de
Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes.

C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était
restée debout.

On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles
faisaient partie du programme de la fête.

À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire
de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait
une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des
parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches,
serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle
de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui
hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure
comme les choses fatalement décrétées.

De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une
bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR
MORT.

Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son
appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise
dans un fauteuil et tenant son glaive.

Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal
révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la
guillotine.

Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de
la Liberté.

Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté
au berceau, et au besoin de la venger.

Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine
pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin.

Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce
qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de
tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph
Chénier et de la musique de Gossec.

Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la
douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur
les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.

Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui
sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre.

Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier
étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement
encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de
l'École-de-Médecine.

Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de
l'Ancienne-Comédie.

Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de
Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.

Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se
fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui
comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison
et le força de s'asseoir.

Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la
Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de
s'installer dans son ministère.

Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement,
répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la
justice; il nous y arrivera malheur.»

Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre
avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se
présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.

Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme
Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube;
avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la
fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union,
c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non
seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant
athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.

Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle
comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement
parce que, la première, elle avait eu foi en lui.

L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.

Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle
vécut.

Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme:
Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.

Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent
manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la
table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée
par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde
fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes.

Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions
violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.

C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la
tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser
les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!»
qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous
dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice.

Il venait encore de recevoir une formidable mission.

La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que
l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée
de trente mille volontaires à Paris et dans les environs.

C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les
familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir
rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les
fils et les pères.

Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements
volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les
carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir
les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de
ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un
roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.

Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une
chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français:
c'étaient les visites domiciliaires.

Danton avait sa mère.

Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux
les deux enfants de Danton:

L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de
Mirabeau.

Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon
étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce;
ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses
pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les
craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les
enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin:
«Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.»

Et de cet intérêt qui avait pris le cœur de Jacques, de cette douceur
que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme
qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la
pauvre créature.

Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces
emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout
entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas
voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la
reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari
avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait
juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait
tout au monde pour lui sauver la vie.

Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il
sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait
tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les
jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.

Il promit de chercher Danton dans tout Paris.

Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas
étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un
écho.

S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui
paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.

Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce
cœur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait
prononcés cette voix douce et consolante.

Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la
Vieille-Comédie.

Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna
et demanda Camille Desmoulins.

Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles,
les hommes d'action se tenaient peu chez eux.

C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines;
les hommes agissaient, les femmes pleuraient.

Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en
s'essuyant les yeux.

Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la
tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la
lèvre rose, l'œil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant
on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un
âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes
font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs.

--Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de
sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à
toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on
oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?

--Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris,
où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je
présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites
m'apprend qu'il n'est point à la maison.

--Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il
rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous
êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment
où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur,
afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je
sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire
qui est venu.

Jacques Mérey se nomma.

--Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je
l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand
savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre
sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de
danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!»
Entrez donc, monsieur, entrez donc!

Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le
revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte
derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui
montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir.

--Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me
rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a
répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je
crois.

--Oui, madame.

--Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire,
disait-il à Danton, il faut lui écrire.»

--Et que répondit Danton?

--Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne
troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous
étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit
son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots
en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé
en demander l'explication à Camille.

--Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y
rien changer?

--Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._

--Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car
le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et
mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.»

--Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.

--Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage
mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave.

--Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez
comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je
ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur,
pendant la nuit et la journée du 10-Août?

--Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais
arrivé à Paris que d'hier.

--Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis
folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous
auriez eu peur aussi, allez.

En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la
serrure.

--Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille!

Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey
seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux
larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher
aucune.

Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.

Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva.

Camille lui tendit les deux mains.

Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment
avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?

Par l'attrait du cœur, par le charme du plus piquant esprit.

Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix
ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile,
assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.

Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à
celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques
refusa.

Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son
mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus;
seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y
retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.



XX

Les enrôlements volontaires


Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez
Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des
quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait
cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de
l'ennemi.

Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes
pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la
France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les
en faire sortir.

À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre,
les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts
du 10-Août_.

Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements
volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance.

Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux
qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les
rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la
patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville
et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient
un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société.
C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes,
allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés,
parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à
l'étranger!»

Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des
embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels
éclatait _la Marseillaise_, connue à peine.

Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent
dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant
à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à
soixante lieues de Paris.

Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la
Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on,
c'est-à-dire à côté des Feuillants.

L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler;
l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait
envelopper tout Paris.

La Commune était en permanence.

On sentait que c'était là le cœur de la Révolution; l'air que l'on y
respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté.

Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la
situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant
à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce
qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était
l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le
volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis
aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son
fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au
cœur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage--et
quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!--et
ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre
nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie
les yeux.

Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont
toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au
jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort.

Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et
fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on
n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles,
pendant de longs mois, pendant de longues années!

La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir.

Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes
il en revint cinquante mille, on se disait:

--Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y
a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de
revenir, à ce pauvre enfant.

Et la mère ajoutait en frissonnant:

--On dit qu'il fait bien froid en Sibérie!

Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet
enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans
tel hameau.

C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à
faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On
arrivait dans la famille joyeuse.

--Où est-il?

--Le voilà.

Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui,
maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.

--En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante.

--Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à
Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois
villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?

Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses
voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait
entendues.

--Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?

Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit
d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se
soulevait encore et demandait:

--_Est-ce lui?_

Ce n'était pas lui.

Elle retombait, poussait un soupir et mourait.

Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la
France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par
milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la
plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès
de rage et de maudissement.

Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale,
forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes
furieuses.

Il fut reconnu.

Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée,
sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés
et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un
volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils
lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la
petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes
mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où
domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin,
derrière cette laideur sublime, beaucoup de cœur. Un cœur
_généreux_, dit Béranger; un cœur _magnanime_, dit Royer-Collard.

--Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi
le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames
de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends
nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te
voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!

Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur
Danton.

Mais lui les repoussa du geste.

--Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui
ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche
pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre
roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le
bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le
mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais,
si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait
tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais!
Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.

--Comment, lui? interrompirent cent voix.

--Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi.
Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors
de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher
l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a
fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir
Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les
attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces
violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir,
peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison.

--Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes.

--Ce que je dis? reprit Danton en montant sur une borne, je dis que, si
vous croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce
qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de
votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous
trompez étrangement! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la
génération, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité
individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mère
commune, la France! Ah! misérables renégates que vous êtes! la France se
met d'un côté, et vous de l'autre; la France crie: «À moi! à l'aide! au
secours!» Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez! Il ne
vous suffit pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies.
Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, nés dans des heures sacrées; que la
France me les demande, je lui dirai: «Mère, les voilà!» J'ai une femme
que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: «Mère, la
voilà!» Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie: «À ton
tour!» je bondirai au-devant du gouffre en disant: «Mère, me voici!»

Les femmes se regardèrent étonnées.

--Ô sainte liberté! s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice
arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc!
Ô natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le
cœur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus
difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était
donné de me tirer les larmes des yeux! Malheur à qui fait pleurer
Danton, car il fait pleurer la Liberté même!

Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de
couler sur les joues de Danton.

C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie;
ce n'était point à tort qu'il disait: _Celui qui fait pleurer Danton
fait pleurer la Liberté_. L'acte chez lui était au service de la parole;
il dit de sa voix énergique et profonde: «Que la Révolution soit!» et la
Révolution fut.

Née de lui, la Révolution mourut avec lui.

À la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes
bouleversées n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachèrent de
la borne et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en
cachant leur visage dans leur tablier.

Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à
la fin. D'abord, il s'était tenu à l'écart, prêt à porter secours à son
ami, si besoin était; puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence
qui savait se plier à toutes les circonstances, parlementaire à la
tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premières paroles
burlesques, violentes, obscènes; il avait vu ce masque effrayant
s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti
pénétrer jusqu'au fond de son cœur ces syllabes brusques dardées
comme des coups d'épée, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout
naturellement couler ses larmes.

Danton, débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey
à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras.

Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les
premiers mots, les premières preuves d'affection échangées entre les
deux amis:

--Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques; je vais à
l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance;
viens avec moi.

L'Assemblée était dans une grande agitation: des nouvelles venaient
d'arriver de Verdun. L'ennemi était à ses portes et le commandant
Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutôt
que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comité
royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire.

À la vue de Danton, un grand murmure se fit.

Danton ne parut pas même l'entendre.

Il monta à la tribune, et, sans trouble, sans hésitation, il demanda les
visites domiciliaires.

Une opposition très vive éclata, on parla de la liberté compromise, du
domicile violé, du secret du foyer mis au grand jour.

Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis,
quand la tempête fut apaisée:

--Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand
une armée royaliste est au cœur de Paris, il faut que ceux qui sont
sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes
tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution
seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la
Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous
oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de
liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour!
Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et
choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites
domiciliaires!

Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour
qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida
qu'elles commenceraient la nuit même.

Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à
lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la
Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour
qu'ils fussent exécutés.

Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y
rejoindre.

La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses
effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire
encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari.

Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel;
elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari,
moins il y aurait à craindre pour lui.

Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre
dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six
heures précises.

En un instant, la population disparut comme par enchantement; on
entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que
nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent
l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la
Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une
heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de
soixante hommes.

Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par
désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à
l'hôtel de _Nantes_, et, mourant de faim, se fit servir à dîner.

On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de
cire noire. Le cachet représentait une cloche fêlée avec cette devise:
SANS SON.

À ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que
l'épître venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la
lettre.

C'était l'éclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la
persistance de la vie après la séparation de la tête et du corps.

Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la
lettre:

     _Citoyen,_

     _J'ai fait l'épreuve moi-même. Ayant tranché la tête à un condamné
     nommé Leclère, j'ai saisi, au moment où elle allait tomber dans le
     panier, la tête par les cheveux, et ayant approché son oreille de
     ma bouche, j'ai crié son nom. L'œil fermé s'est rouvert avec
     l'expression de l'effroi, mais s'est refermé presque aussitôt._

     _L'épreuve n'en est pas moins décisive; la vie persiste, c'est du
     moins mon avis._

     _Celui qui n'ose se dire votre serviteur,_

     SANSON.

Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mérey,
puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peu de son
appétit.

Il voyait toujours dans la pénombre de sa chambre cette tête sanglante
aux mains du bourreau, l'œil gauche démesurément ouvert et écoutant
avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi.



XXI

L'ouvrage noir!


Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton
entra.

Le docteur se leva avec étonnement.

--Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa
présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup
réfléchi; tu vois dans quel état est Paris?

--Il est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit
Jacques.

--Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la
situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir
trouvé moyen de t'éloigner de Paris.

--Ne puis-je donc pas vous être utile ici?

--Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-là tu
dois rester étranger à tous les événements qui vont se passer ici.
Quelques-uns y laisseront leur vie.

Jacques fit un mouvement d'insouciance.

--Je sais qu'en acceptant la charge de député à la Convention, tu as
fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur
réputation ou leur honneur. Or, tu dois te présenter à la Convention pur
de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une
fois que tu seras à l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier, de
t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.

--Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici?

--Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y
flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de
l'Assemblée cesse. Jusqu'à présent, l'Assemblée s'est laissée traîner à
la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en
défaire, la Commune montre les dents à l'Assemblée, qui recule.
L'Assemblée, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la
loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites.
L'Assemblée, dans une de ses reculades, a voté un million par mois pour
la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, décidée
à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle a placé sa
dictature entre des mains effrayantes--non pas entre les mains d'hommes
du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où elle se trouve--, des
lettrés de taverne, des scribes de ruisseau, un Hébert qui a été
marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqué, mais
démagogue réussi; c'est à ce dernier qu'elle a eu l'idée de donner le
pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrêter et
d'élargir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle décision d'afficher
aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le
peuple lit ces noms et rêve le massacre, les prisonniers eux-mêmes les
provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du
quartier à travers leurs grilles; ils font entendre des chansons
antirévolutionnaires; ils boivent à la santé du roi, aux Prussiens, à
leur prochaine délivrance; leurs maîtresses viennent les voir, manger et
boire avec eux; les geôliers sont devenus les valets de chambre des
nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule à l'Abbaye et le
peuple qui manque de pain montre le poing à cet insolent Pactole qui
coule dans les prisons. Paris est inondé de faux assignats. Où dit-on
qu'on les fabrique? dans les prisons mêmes; vrais ou non, ces bruits se
répandent et exaspèrent la foule. Joins à cela un Marat qui, tordant sa
vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille,
deux cent mille têtes. Non contente de fouler aux pieds toute liberté
individuelle, cette féroce dictature d'où je sors et que je voudrais
contenir en vain s'attaque à une liberté bien autrement dangereuse, à la
liberté de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre,
c'est un jeune patriote plein de dévouement et d'intelligence qu'elle
attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au
ministère de la Guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en
demeure, a été forcée de mander à sa barre le président de la Commune
Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a
cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par
les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulière anomalie
qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommes: l'Assemblée, en
cassant la Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie.

--_Ornandum et tollandum_, a dit Cicéron.

--Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée.
La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera.

--Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre?

--Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera
Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple; elle laissera crier
les ventres vides, hurler les estomacs affamés; et si une voix a le
malheur de crier: «Assez de statues brisées comme cela! assez de marbres
en morceaux! assez de plâtres en poussière! au lieu de nous en prendre à
ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la
victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle: à l'Abbaye, au Temple
d'abord, à la frontière après!» alors, tout sera dit. Il n'y a que la
première goutte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée,
il en coulera des flots.

--Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui
puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses?

--Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton.
Marat, qui veut et qui prêche le massacre; Robespierre, qui aurait
l'autorité; moi, qui aurais peut-être la force.

--Eh bien?

--Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande.
Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot
populaire. Pour chasser des cœurs le démon du massacre, pour faire
rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où
elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe.

--Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton; il faut prendre un
drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui
voulaient te déchirer. Beaucoup peuvent approuver l'idée du massacre,
mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des
prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que
le prisonnier, tant que la sentence n'est point portée contre lui, est
sacré; qu'il est sous la loi de la nation tout entière, et que la prison
est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'écouteront, et
pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la
noble cause dont tu les auras chargés.

--Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrôlés pour
marcher à l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne
pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y
risquerais ma vie.

--Et depuis quand Danton ménage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mérey.

--Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire:
à établir la République. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut
être le Brutus de la nouvelle république--lui ne fait pas le fou, il
l'est réellement--. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en
est peut-être le Washington; il s'est opposé à la guerre que tout le
monde voulait, et va être un an ou deux à rétablir sur sa base sa
popularité ébranlée. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai
tout bas, au risque de t'épouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu
qu'il soit sage de marcher à un ennemi terrible en laissant un ennemi
plus terrible derrière soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes
révolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes
illuminations. Oui, l'ennemi à craindre, le véritable ennemi, celui qui
perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de
sa prison du Temple et du Temple au camp de Frédéric-Guillaume, c'est le
roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates.

--Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi?

--Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour
épouvanter le roi et l'empêcher de continuer ses coupables menées.
D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi
meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrêt de la nation,
c'est de la mort des traîtres, des transfuges et des parjures.

--Mais je croyais que tu avais fait serment à ta femme non seulement de
ne jamais prendre part à la mort du roi, mais de le défendre.

--Ami, aux jours de révolution, bien fou qui fait de pareils serments,
et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que
tu dis, c'était avant la fuite de Varennes, il y a déjà longtemps de
cela, et des serments faits à cette époque je me souviens à peine.
Laisse écouler encore deux ou trois mois, je l'aurai oublié tout à fait.
Et puis, après tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera
par-dessous les portes des prisons? De faux Français, de mauvais
citoyens, des traîtres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes
qui consentent à faire l'_ouvrage noir_, comme disent les Russes,
couvrons-nous le visage, gémissons et laissons-les faire. Il est bon,
crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que
Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer
l'ennemi dans ses murs.

Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son
visage les preuves d'une inébranlable décision; il n'agirait pas, mais,
comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir.

--Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez
profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme
toi: «Tel sang est pur, tel sang est impur;» pour moi, médecin, le sang
est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante,
une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois
essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en
faire sortir: envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien
sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour
arriver au bien.

--Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en
deux mots ce qui se passe là-bas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les
émigrés sont entrés en France. Ils entrèrent par une pluie battante,
présage terrible pour eux.

--Tu crois aux présages?

--Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme
eux.--Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de
Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au
huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y
fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils
restèrent huit jours campés autour de leur conquête; ils y sont encore.
La France, pendant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défensive ne
va point à la France. La France n'est point un bouclier, c'est une épée:
sa force est dans son attaque.

»Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France; pendant
ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu
crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te
trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un décret de l'Assemblée pour
forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les
séances; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris
le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes
par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers où des
milliers de femmes travaillent au salut commun: elles préparent les
tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et
réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.

»Dans ces églises mêmes s'accomplit sous leurs yeux une action
mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que
l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays
le cuivre et le plomb des cercueils.»

Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que
d'étonnement.

--Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce
décret?

--Oui, répondit Danton. Si près de périr, la France des vivants
n'avait-elle pas le droit de demander secours à la France des morts?
Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les
eussent point donnés pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs
enfants? Quant à moi, au premier tombeau ouvert, il m'a semblé entendre
ce cri sorti des abîmes de la mort: «Prenez non seulement nos cercueils,
mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes
contre l'ennemi.»

Jacques Mérey se leva.

--Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne
croyais!

--Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est
grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette
femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son
cœur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze
ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour
où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix
d'or, avec ton cœur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta
timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des
armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la
Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour
confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.

--À Dumouriez?

--À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils
l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les
jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait
deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il
serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.

--Et toi, qu'as-tu fait?

--J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma
pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en
personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont
été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de
la France ont été mises dans sa main.

--Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé?

--Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette
occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu
t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense
possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de
Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui;
tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans
la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes
éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque
manœuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le
commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs.

--Se bornent-ils là?

--Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans
une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume
ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande
victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur
machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me
charge de faire la conduite à ces messieurs.

--Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir
laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides
du roi Guillaume.

--Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de
lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme
ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un
cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un
cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le
cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de
plomb; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus
loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai
enseveli, Jacques.

Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une
coudée sous ses yeux.

--Et quand partirai-je? demanda-t-il.

--Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre. Verdun est à près de
soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller.
Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.

--J'en aurai trop.

--Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour
le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le
sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture et dix mille francs dans sa
poche.

--Rien ne m'arrêtera.

--Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, poétique,
glorieuse; nous, nous allons faire l'_ouvrage noir_. Adieu!

Deux heures après, Jacques Mérey était en route.



XXII

Beaurepaire


Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.

Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques
Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton,
Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier
dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au cœur de son
cœur--comme dit Hamlet--, à Éva.

Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec
l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié
étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras
étendus pour saisir le vide!

Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais,
aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du
bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas
régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans
la vie du pauvre amant.

Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme
jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les
sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en
chantant _la Marseillaise_. Les collines sont hérissées de camps, de
gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé
veille sur son sillon.

--Où sont tes enfants, vieillard?

--Ils marchent à l'ennemi.

--Et quand l'ennemi les aura tués?

--Il faudra nous tuer à notre tour.

Un pays défendu ainsi est invahissable.

C'était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt
que sentait l'ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu
combattu, si peu profité du temps.

Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses
manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de
beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave,
spirituel, plein d'expérience; mais l'abus des plaisirs continué au-delà
de l'âge avait tué la détermination rapide. L'aigle était devenu myope.

Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires
s'épaississaient.

Un peu au-delà de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un
bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du
détachement.

Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le
17e régiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et
quatre canons.

Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de
Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la
défendre jusqu'à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment
une des clefs de la France.

Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à
temps.

Il chargea Jacques Mérey d'annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui
donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré,
pour protéger son arrivée.

Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et ordonna aux
postillons de redoubler de vitesse.

Les postillons brûlèrent le pavé.

Au point du jour, on aperçut la ville et l'on entendit une canonnade; en
même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de
troupes.

C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.

Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore
libre.

Le tout était d'arriver avant les Prussiens.

--Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mérey au
postillon.

La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde
prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de
balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière
elle.

--Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey.

Mais, au milieu de l'épouvante générale que produisait l'arrivée des
Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des
habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine
à obtenir une réponse positive.

Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville.

Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le
commandant de place qui les descendait.

Il le reconnut et se fit reconnaître.

Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.

Un jeune officier attendait avec une impatience visible.

--Eh bien? demanda-t-il.

--La défense à outrance est arrêtée.

--Dieu soit loué! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus
d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement
combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?

--Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme
toi que l'on oublie.

--Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas?

--Attends.

Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les
murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.

--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey; j'ai presque
envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune
fille?

--Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme
Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras
au feu.

Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda
quels étaient ses moyens de défense.

--Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les
Spartiates: _Nos poitrines_; comme garnison, 3 000 hommes à peu près; 12
mortiers, dont deux hors de service; 32 pièces de canon de tout calibre,
dont deux démontées; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres.
Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, 143
fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.

--Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé?

--Oui. Il avait d'abord mis la ville en état de siège, ordonné de
dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.

--Ces ordres seront-ils exécutés?

--Regarde dans la rue.

--En effet, on commence à dépaver. Très bien. Maintenant, au plus
pressé.

Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu'il avait rencontré
Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de
Dumouriez et un renfort de troupes.

--Morbleu! s'écria Beaurepaire, rien ne peut m'être plus agréable que ce
que vous me dites là. C'est la responsabilité qu'il m'enlève et par
conséquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place,
j'avais juré de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je
suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle
chandelle, mon cher Galbaud!

--Mais tu sais que la ville est complètement entourée.

--Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entrée de Galbaud par une
sortie. J'ai justement là l'homme des sorties, Marceau.

Il sonna: un planton entra.

--Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.

On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du
désir de son chef, tant il apparut rapidement.

--Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie,
tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la
garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront
t'accompagner en amateurs.

--Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey.

--Tu viens avec nous? demanda Marceau.

--Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.

--Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir
exécutif.

--Et, comme j'aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures
rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu'on me voie un peu à la
besogne et que l'on sache au besoin à qui l'on obéit! Allons examiner le
terrain.

Mérey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses
poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel,
sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les
notables.

Cinq ou six se présentèrent.

Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les
plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de
Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de
Prussiens leur fermait l'entrée de la ville.

En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de
Brunswick.

Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.

Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le
savait.

Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.

C'était une sommation de rendre la ville.

J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite
à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me
suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé
cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux
du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos,
incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la
véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des
plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.

La voici:

     _Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés
     l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations
     qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en
     leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles
     l'effusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer
     aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la
     citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et
     bagages, à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les
     habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale
     et Royale; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne
     tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites
     naturelles de ce refus: elles seraient soumises à une exécution
     militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat._

     BRUNSWICK.

Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des
notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière
la porte de France, de manière qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au
moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le
moment où Galbaud attaquerait de son côté.

Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit;
la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la
garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et
Thierville.

À la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi.

Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des
renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés.

Le combat fut acharné des deux côtés; les deux troupes patriotes furent
lancées à plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mérey
en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud; mais rien
ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les
empêcher de se rejoindre.

Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de
la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de
Chazelay. Il l'appela de la voix et le défia du geste; mais le fantôme
ne répondit point et rentra dans la fumée d'où un instant il était
sorti.

Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les
patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent: les rangs
ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud
disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires,
luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.

La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir
d'entrer dans Verdun, se retira de son côté.

Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura
jusqu'à une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les
habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical,
eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi.

Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la
batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.

Quelques maisons commencèrent à s'enflammer.

Quant à l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs
où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.

Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était un ex-constituant nommé
Gillion, qui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tête des
volontaires de Saint-Mihiel; il fut frappé d'un éclat d'obus sur le quai
de la Boucherie.

Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de
l'Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où
Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses
enfants.

Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil
d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine
du pays et des propriétés particulières.

Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour
supplier le conseil défensif d'accepter les conditions offertes la
veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite
dans Verdun.

En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.

Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il
fut convenu qu'on le recevrait.

Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la
nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.

Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.

La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire:

--J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y
entrera qu'en passant sur mon cadavre.

Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on
savait chargé d'une mission particulière:

--Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le
brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire.
Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y aller;
mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m'a semblé que mon droit serait
plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.

»La France attend de vous un grand acte d'héroïsme: tenez huit jours et
vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense, et vous avez
sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas
des armes de la ville:

»_À Verdun la France reconnaissante._

»Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s'il le faut,
je mourrai avec vous.»

Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une
trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa
Majesté Frédéric-Guillaume.

On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité.

--Messieurs, dit-il, je suis venu demander un _oui_ ou un _non_, pas
autre chose; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée.

--Nous n'avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire;
s'il est pressé, qu'il agisse.

--Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à
l'assaut.

--Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans
l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants,
nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les
tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.

Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve
furent accordées.

Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l'on se trouvait,
les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire
traîner le siège en longueur en l'embarrassant dans d'interminables
pourparlers.

Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation
composée de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle
ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale
de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions
offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de
Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et
ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à
la patrie.

On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard. Il se
leva.

--Et moi, dit-il, au nom de l'armée, au nom de mon bataillon, au mien,
je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui
restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.

Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes,
des gémissements, des lamentations montèrent jusqu'aux fenêtres de la
salle du conseil, qui étaient ouvertes. C'était un chœur d'enfants,
de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l'hôtel de ville
pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux vœux secrets de
ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville.
Ces vœux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou
plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de
la capitulation.

Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir
légèrement:

--Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne
dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous a été dit de la
nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l'intention
de rendre la ville?

--Nous reconnaissons l'impossibilité de la défense, répondirent les
membres du conseil d'une seule voix.

--Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation?
insista Beaurepaire.

--Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et
nous nous en remettrons à sa générosité.

Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible:

--Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt
que de me rendre; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque
vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon
dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi
témoignage.

Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps, non
seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se
brûla la cervelle.

Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de
voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi
de Prusse pour se rendre à l'hôtel de ville et portant des dragées dans
des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la
garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de
Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se
trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.

Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des
Prussiens.

Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrière-garde et, le dernier,
marchait Marceau, son commandant.

L'avant-garde prussienne suivit l'armée française jusqu'à
Livry-la-Perche pour observer Clermont.

Là, elle s'arrêta.

Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la
France cet adieu menaçant:

--Au revoir, dans les plaines de la Champagne!



XXIII

Dumouriez


Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la
mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien
n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à
la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand
prêtre de la postérité.

Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange
lacune.

J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels
poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun
qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à
l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la
France.

Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de
femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le
sentiment du crime qu'elles commettaient.

Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.

Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et
de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des
documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part
aux 2 et 3 septembre.

Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos
historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de
Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de
l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.»

Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.»

Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun,
était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est
pas question.

Le fait n'est cependant pas commun.

Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle
la cervelle;

Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à
l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794;

Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus
jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des
fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne
fût-ce que dans une note.

Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de
Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!

Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre
de traître.

Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la
France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne
passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter.

Il s'y agenouille, il y prie.

«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle
eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la
frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des
paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait
faire en pareille circonstance.

»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé
depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au
moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez
vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils
traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.

»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils
étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un
député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, _de les
consoler et de dire qu'ils étaient morts_. Beaurepaire venait de se
marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé,
Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin
qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur tout
royaliste était déjà dans l'autre camp:

»--Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à
votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je
meurs!

»Il se fit sauter la cervelle.

»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son
cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards,
incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des
dieux à qui l'on sacrifie ainsi.»

Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point.

Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre
une tache de boue.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun
chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je
crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle
dans une brochure intitulée _Les réminiscences du roi de Prusse_.

En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte
probablement à elle.

«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de
Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait
trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand
nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec
beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir
parfaitement.

»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un
bien triste incident. La maison d'en face était habitée _par une jeune
femme_, _parente_ du défunt commandant de place. On lui avait caché
l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre.
Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en
proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement
violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.»

Il est probable que l'on ne voulût pas dire aux princesses que cette
jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que
c'était une parente du commandant de place.

La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la
France.

Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet,
puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On
battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon
grondait d'heure en heure.

C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que
l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu
de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des
mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles
enregistrées par l'histoire:

--Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas
de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!

Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme
savait raconter Danton.

À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret
suivant:

                     I

     L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire,
     commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au
     Panthéon français.

                    II

     L'inscription suivante sera placée sur sa tombe:

         IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT
        QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS

                   III

     Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de
     Beaurepaire.

Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous
le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M.
Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.

Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à
Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes
et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que
voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre défaite!»
tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément
qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des
dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la
royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux
propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que
c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil
prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui
qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle
du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur
général en chef Dumouriez.

Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou
même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les
mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées
une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou
de blâme.

On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour
nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre
époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la
République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui
contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en
Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous
des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et
mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable
famille.

Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos,
nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique
d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de
l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions,
de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était
bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate
et le courage obstiné du soldat.

À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six
cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé
engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement
honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé
sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le
premier agent.

C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes
connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut
l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand
diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et
peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.

Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les
ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi,
à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait
bon cœur et était impressionnable aux femmes.

Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui
ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres,
les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à
ce que j'avance.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil
homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la
franchise, pour le surveiller.

La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la
salle du conseil.

--Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous
ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous
trouvons.

»Je vais résumer les faits en quelques mots.

»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les
émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous
dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de
tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures
qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la
nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes
environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a
fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.

»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une
promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut
le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable.

»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi
aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est
toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne
m'empêche pas d'en profiter.

»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand
Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22
août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le
canon du côté de Verdun.

»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun.

»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent
à droite en marchant sur Stenay.

»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et
10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.

»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.

»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg.

»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus
malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville,
Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de
Maulde, de Maubeuge et de Lille.

»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement
désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle;
mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas
aimer, je m'en ferai craindre.

»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.

»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.

»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper
de lui, mais d'y penser.

»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000
hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à
m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.

»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?»

Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour
avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son
frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres
soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un
traître.

Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec
Marie-Antoinette deux faits:

On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en
diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la
coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une
revue paré de cette aigrette.

Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec
la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée
tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était
derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel
officier, lui avait dit:

--Mettez la main sur mon cœur, vous verrez comme il bat.

--Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu,
le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.

Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il
était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose
à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité.

--Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai
donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre
expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général
en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner
la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer
une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où
d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une
révolution.

Il salua et se rassit; le général Monet se leva.

--Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre
jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste
où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et
de défendre la ligne de la Marne.

En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de
poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général
en chef.

Dumouriez consulta de l'œil le conseil. Il reconnut dans tous les
regards l'avidité des nouvelles.

--Faites entrer, dit-il.

Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des
représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une
ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes
tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du
genou.

--Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les
mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai
insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi;
Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud
est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens
vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos
mains.

Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont
il était porteur.

Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.

--Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité?

Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un
des trois, parlant pour lui et les deux autres:

--Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet.

--C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de
défendre la ligne de la Marne.

--Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule
voix.

--C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.

Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.

Puis, se tournant vers Jacques Mérey:

--Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon
déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais
l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre.

--De grand cœur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous
laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus
terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun.

Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et
passa devant pour montrer le chemin au messager.

Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à
table, Westermann et Fabre d'Églantine.

--Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez
déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face
aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre
à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre
une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous
rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de
Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à
Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de
l'Aisne et de la Marne.

Les deux hommes désignés firent un mouvement.

--Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton,
avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à
me brûler la cervelle si besoin est.

--Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen
général, et non d'aller où tu nous envoies.

--Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la
patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous,
Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de
Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre
poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à
Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister,
vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings
liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le
premier qui me résistera.

»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey
prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes
intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de
chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au
sortir du bain, je t'y attendrai.»

Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet,
qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de
chambre du général, qui le conduisait au bain.



XXIV

Les Thermopyles de la France


Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de
chambre du général et les habits convenablement époussetés par son
hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et
attendait.

--Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me
soupçonne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le
rassurer, et vous aussi.

Jacques Mérey s'inclina.

--La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait
la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera
ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la
victoire. Je veux qu'on dise: «Les Prussiens n'étaient plus qu'à cinq
journées de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation.»
Remarquez que je dis la nation.--D'autres, Villars à Denain, le maréchal
de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume; Dumouriez, à l'Argonne, aura
sauvé la nation. La forêt d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France.
Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons!

Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre.

--Appelle Thévenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez,
montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey.

Quelques secondes après, un jeune homme portant l'uniforme de chef de
brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l'œil
ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui
lui tendit familièrement la main.

--Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp
toujours, mon conseiller quelquefois.

Puis, indiquant le docteur:

--Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d'une
certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma
personne.

Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant
quinze ou seize ans, entraient, il continua:

--Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que
j'aime comme mes enfants.

Et, en effet, l'œil plein d'expression et même un peu dur de
Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur
extrême.

Tous deux s'approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les
deux siennes en leur souriant paternellement.

Eux l'embrassèrent tour à tour au front.

Jacques Mérey, qui s'était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva
tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux sœurs, dont
il reconnut à l'instant même le sexe.

--Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit
Dumouriez; s'il arrivait malheur à l'un ou l'autre de ces enfants, je
vous le recommande, docteur.

Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.

--Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre _ami_ Danton à Verdun
(et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot
ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s'est rendue
aux premiers coups de canon.

--Est-ce que Beaurepaire n'était pas là? demanda Thévenot.

--Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s'est brûlé la
cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey.

--Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitté
Paris il y a trois jours seulement, prétend qu'il va s'y passer des
choses terribles.

--Dans quel genre? demanda Thévenot.

Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour
eux.

--Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits,
reprit le docteur, c'est qu'il était important de compromettre Paris
tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la révolution, afin que les
Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains alliés,
s'ensevelissent sous les ruines de la capitale.

--Et de quelle façon Danton s'y prendra-t-il?

--On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les
volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus
dangereux que celui qu'ils vont combattre.

--En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'étonna ni ne révolta, c'est
peut-être un moyen.

Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur
répondit par un mouvement d'épaules.

Leur regard disait _compassion_, le mouvement d'épaules de Thévenot
signifiait _nécessité_.

En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit
entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever,
Dumouriez les arrêta d'un regard.

Puis, à Thévenot:

--Voyez ce que c'est, dit-il.

Thévenot alla à la fenêtre, qu'il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du
courrier qui arrivait.

--De quelle part? demanda Thévenot.

--Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de
brigade.

--Dépêche pour vous seul, à ce qu'il paraît, dit Thévenot.

Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui
aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu'il était par la
route:

--Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.

--Pour _moi seul_, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que
je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se
tournant du côté du docteur.

Et brisant le cachet:

--Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer à
l'appeler _Égalité_. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un
aristocrate, c'est connu.

Puis, se tournant vers Jacques Mérey, et lisant au fur et à mesure:

--Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par
des voitures de prisonniers que l'on amenait à l'Abbaye. La moitié des
prisonniers ont été tués dans les voitures, l'autre moitié dans la cour
de l'église où on les avait fait entrer. De là le massacre s'est étendu
à l'Abbaye et va probablement s'étendre aux autres prisons. C'est Marat
et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il était au
Champ de Mars passant la revue des volontaires.

Puis s'interrompant:

--Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire
entre _bourgeois_, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires.
Lisez, docteur, lisez.

Et il jeta la lettre du duc d'Orléans de l'autre côté de la table, avec
une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d'être
général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d'être ministre à
Paris.

Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien à faire
avec le mépris de Dumouriez, et la lut d'un bout à l'autre.

--Ah! dit-il, l'Assemble a réclamé l'abbé Sicard et l'a sauvé.

--Cette bonne Assemblée! s'écria Dumouriez, elle a osé! Mais elle va se
faire donner le fouet par la Commune.

--Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais.

--Par ma foi! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir.

--Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu'il vous
enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses
deux fils pour aides de camp.

Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table.

--Diable! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer
avant d'y répondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon
armée! On verra.

Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du
repas. Seules les deux sœurs échangèrent quelques mots tout bas, puis
Dumouriez se leva, et, s'adressant à Thévenot et à Jacques:

--Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon
cabinet.

Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez.

--Eh bien! demanda Thévenot, qu'a-t-on décidé au conseil?

--Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C'était bon il y
a quinze jours. L'ennemi serait à Paris avant que nous fussions à
Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser
l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est
déjà entré que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai répondu que
je réfléchirais; mais déjà mon plan était fait. J'ai dit tout à l'heure
à notre cher hôte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de
la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j'ai
pu le trouver, un plan de la forêt d'Argonne qui s'étend, vous le voyez,
de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un
garde de la forêt; nous n'en sommes qu'à sept ou huit lieues; faites
monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous
amène le premier garde venu.

--Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey.

--Pourquoi inutile? demanda Dumouriez.

--Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai
herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d'Argonne, qui est en
quelque sorte enfermée par deux rivières, l'Oise et l'Aisne, et que je
connais ma forêt mieux qu'aucun garde.

--Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double
service.

»Vois-tu, Thévenot, dit Dumouriez s'animant, vois-tu tous les avantages
de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se réduit
pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à
l'ennemi un temps précieux, on l'oblige à rester dans la Champagne
pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la
nourriture d'une armée; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où
il pourrait hiverner. Si l'ennemi, après avoir perdu quelques jours
devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne
des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du côté opposé, il trouve
Metz et l'armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons
alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer
bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec
nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les
mouille à fond; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine; vers Metz et
Verdun, la terre, d'après les rapports qui me sont faits, commence à se
détremper: la Champagne sera pour eux une véritable fondrière; les
paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les
avait emportés; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la
route: les raisins verts, la maladie et la mort.

--Bravo, général, cria Thévenot. Ah! voilà où je vous reconnais.

Jacques Mérey lui tendit la main. Il n'y avait point à se tromper à
l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux.

--Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais
associez-moi d'une façon ou de l'autre à cette grande action qui va
sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'être le
Grec de Marathon.

--Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des
passages qui traversent la forêt d'Argonne? Il n'y a pas un instant à
perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.

Jacques Mérey se pencha sur la carte.

--Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il
va dire.

--Soyez tranquille, général.

Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois
hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France
et le salut de trente millions d'hommes!

--Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq
défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier,
à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le _Chêne Populeux_; le second, à
la hauteur de Sugny, appelé la _Croix-au-Bois_; le troisième, en face
Brécy, appelé _Grand-Pré_; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé
la _Chalade_; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de
Clermont à Sainte-Menehould, appelé les _Islettes_. Les plus importants
sont ceux de _Grand-Pré_ et des _Islettes_.

--Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me
porterai moi-même avec tout mon monde.

--Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous
avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre
marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle.

Dumouriez réfléchit un instant.

--Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je
connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est
arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et
Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de
Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.

Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le
général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et
attendit.

--Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Deubouquet de quitter le
département du Nord et de venir occuper le Chêne Populeux;--à Dillon, de
se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le
corps d'armée. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que
la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m'avez prié de vous employer,
docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je
vous mets au poste du danger; vous serez son guide.

--Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez.

--Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de
Grand-Pré. Y êtes-vous?

--Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris
l'habitude d'écrire aussi vite que la parole.

--Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas,
où il n'a rien à faire, et d'être à Rethel le 13 avec dix mille hommes.

--Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.

Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux
sœurs Fernig, qui s'élancèrent au grand galop dans la ville.

Un quart d'heure après, l'ordre de Dumouriez était exécuté, et l'on
entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares
éclatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour.



XXV

La Croix-au-Bois


Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre
heures de Sedan.

Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt,
occupant les deux rives de la Meuse.

Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky
attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de
Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se
renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne
Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le
général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne,
suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.

Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper
les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.

Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en
passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva
Galbaud avec quatre mille hommes.

Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre
d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.

C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à
Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au
général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un
emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage
inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore
l'emplacement aujourd'hui.

Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des
abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se
rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à
Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de
Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était
rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces
hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à
découvert.

Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces
deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en
supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le
versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les
Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.

Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses
attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la
situation.

Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait
occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc
celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le
Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre
les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et
deux bataillons.

Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles,
était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui
l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.

Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été
instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces
hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à
Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le cœur; il
notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait,
tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si
jamais il arrivait au pouvoir.

Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On
avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous
prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc
d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait
forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et,
pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.

Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à
Dumouriez:

     _Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de
     rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil._

     _Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les._

Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le
duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans
lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.

C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à
peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis,
extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que
profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait
preuve d'un rare courage.

Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme
celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui.

Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son
esprit.

Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures,
l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais
serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence
et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France.
Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il
prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le
présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la
royauté.

Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.

Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait
commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes
très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur
Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général
l'effaça.

Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout
le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer
trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des
illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies
filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de
Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes
commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des
paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou
trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de
Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils
fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne
vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.

Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats
que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de
sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait;
mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la
parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat
chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat
mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!»

Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre
l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.

Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient
incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya
son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution,
débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi
lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire
de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant:
«Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du
traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils
se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour
mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec
ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en
batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna
à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre
du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la
distance d'une trentaine de pas:

--L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs
que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les
maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des
misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos
rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes
hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de
maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs.
Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels
vous avez l'honneur d'être admis!

Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils
s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit
l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur.

Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui
voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royauté, les
églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires_.

Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au
paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le
sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de
lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on
rendait les biens au clergé.

Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et
aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient
été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la
vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des
chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en
huit mois, une France nouvelle s'était faite.

Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement;
ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de
tous nos détachements.

Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une
action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent
à la baïonnette.

Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui
n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les
postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la
Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé.

Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le
colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul
que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur
était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le
garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au
camp de Grand-Pré.

Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à
prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un
escadron.

La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta
à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.

Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son
départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il
rêvait quand il était seul.

À Éva;

À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si
agitée.

Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France
tenait dans son cœur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y
avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva.

Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée
avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût
accomplie?

Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait
encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour
conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien;
sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son
cœur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle
était?

--Oh! murmurait Jacques.

La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du
trouble dans son âme...

Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour
ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du
passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire.

Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était
plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives
de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la
Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous
l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la
première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui
redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il
crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!

D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.

Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie.
Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins
délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un
désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux,
dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu
des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient
l'épaisseur du bois.

Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite
plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.

Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait
prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés
commandés par le prince de Ligne.

Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite
plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y
arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel
français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il
essayait de soutenir la retraite.

Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.

Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une
charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses
deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à
l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au
milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était
complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet.
Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à
cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des
émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son
cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des
quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête
au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma
entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au
cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une
éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une
profonde obscurité.

Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des
passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps
Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta
pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela
qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier
côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas
de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la
source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau
il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de
Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure.

Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de
pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du
général.



XXVI

Le prince de Ligne


Jacques Mérey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de
guerre pour communiquer la nouvelle à un autre qu'au général en chef.

C'est, en pareil cas, le sang-froid, la décision rapide et surtout le
silence du général qui sauvent l'armée.

Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprêtait à le faire
réveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il
vit que la lumière filtrait à travers les rainures de la porte.

Il frappa à cette porte. La voix ferme et nette du général lui répondit:

--Entrez.

Dumouriez n'était pas encore couché. Il travaillait à ses Mémoires, où
il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait.

En retard de quelques jours, il se remettait au courant.

--Ah! ah! dit-il en voyant Mérey couvert de boue et de sang. Mauvaise
nouvelle, je parie!

--Oui, général; le passage de la Croix-aux-Bois est forcé par les
Autrichiens.

--J'en avais le pressentiment. Et le colonel?

--Tué.

--C'est ce qu'il avait de mieux à faire.

Dumouriez alla en toute hâte à un grand plan de la forêt d'Argonne pendu
au mur.

--Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le défaut
de ses qualités. Ardent à concevoir, je manque souvent de patience dans
l'exécution. J'aurais dû étudier chaque passage de mes propres yeux; je
ne l'ai pas fait, et, imbécile que je suis, j'ai écrit à l'Assemblée que
l'Argonne était les Thermopyles de la France! Voilà mes Thermopyles
forcés, et tu n'es pas mort, Léonidas?

--Heureusement, dit Jacques Mérey, après les Thermopyles, Salamines!

--Cela vous est bien aisé à dire, fit Dumouriez avec le plus grand
calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il
tourne la position de Grand-Pré, si avec ses trente mille Autrichiens il
occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront
de face, enfermé avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze
mille hommes, par deux cours d'eau et de la forêt, je n'ai plus qu'à me
rendre ou à faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La
seule armée sur laquelle comptât la France est anéantie, et messieurs
les alliés peuvent tranquillement prendre la route de la capitale.

--Il faut, sans perdre un instant, les débusquer de là, général.

--C'est bien ce que je vais essayer de faire. Éveillez Thévenot dans la
chambre à côté.

Jacques Mérey ouvrit la porte et appela Thévenot. Thévenot ne dormait
jamais que d'un œil; il sauta à bas de son lit, passa un pantalon et
accourut.

--La Croix-aux-Bois est forcée, lui dit Dumouriez; faites éveiller
Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, coûte que coûte, il
reprenne le passage.

Thévenot ne prit que le temps de s'habiller, s'élança vers le quartier
du général Charot, le réveilla et lui transmit l'ordre du général.

Pendant ce temps, Jacques Mérey donnait à Dumouriez tous les détails de
ce qui s'était passé sous ses yeux à la Croix-aux-Bois.

Lorsque Dumouriez apprit qu'il était revenu au camp de Grand-Pré par des
sentiers traversant la forêt, il lui demanda s'il pouvait par ces mêmes
sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot
attaquerait en tête.

Jacques Mérey s'engagea à conduire cette colonne, pourvu qu'elle fût
formée d'infanterie seulement; quant à la cavalerie, il regardait comme
une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins.

Quelque diligence que l'on y mît, il était grand jour lorsque la colonne
fut prête à partir. Mais Dumouriez réfléchit qu'une attaque de jour
entraînait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqué la
nuit d'un côté par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en
même temps obligé de se défendre en tête, il y avait lieu de tout
espérer.

Il fallait trois heures au général Charot pour faire les trois lieues
qu'il avait à franchir par la chaussée de l'Argonne, trajet qui
nécessitait un double détour. Il ne fallait qu'une heure et demie à
Jacques pour conduire sa colonne à la hauteur de Longwée.

Il fut donc convenu que Charot partirait à cinq heures pour arriver à la
nuit close à l'entrée du défilé, et Jacques à six heures et demie. Les
premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pièces de
campagne, devaient servir de signal à Mérey pour charger.

Mérey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant
de se remettre en route, et, à six heures et demie, avec son costume de
représentant, un fusil de munition à la main, il prit la tête de la
colonne.

Le duc de Chartres avait demandé à être de l'expédition. Mais Dumouriez
lui avait dit en riant:

--Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille à la
lumière du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang.

Puis il avait ajouté à voix basse:

--Surtout quand ils sont aptes à succéder!

À huit heures, Mérey et ses cinq cents hommes voyaient à un quart de
lieue, à travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la
forêt sur toute la ligne du défilé, mais qui se groupaient plus nombreux
autour du village de Longwée où était le quartier général du prince de
Ligne.

Chaque soldat posa son sac à terre, s'assit sur son sac, mangea un
morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience
attendit.

Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil échangés entre
les avant-postes autrichiens et l'avant-garde française.

Puis, dix minutes après, le grondement du canon annonça que l'artillerie
venait de se mêler de la partie.

Dès les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques
avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du défilé; on
voyait à la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du
côté de l'attaque.

Jacques avait toutes les peines du monde à maintenir ses hommes, mais
ses instructions étaient précises: ne pas donner avant le premier coup
de canon.

Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats
saisirent leurs fusils et, Jacques Mérey à leur tête, s'élancèrent.

--À la baïonnette! cria Jacques Mérey. Ne faites feu qu'au dernier
moment!

Et tous s'élancèrent à ce cri magique de «Vive la nation!» qui, répété
par l'écho de la forêt, eût pu faire croire aux Autrichiens et aux
émigrés qu'il était poussé par dix mille voix.

Mais, pour combattre contre la France, les émigrés n'en étaient pas
moins braves. Le cri de «Vive le roi!» répondit au cri de «Vive la
nation!» Et, pareille à un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite
par un homme de trente à trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel
autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du
haut de la colline où le village était situé.

--Feu à vingt pas, et recevez les survivants sur vos baïonnettes!

Puis, d'une voix qui fut entendue de tous:

--À moi l'officier! cria-t-il.

Et, se plaçant au milieu du chemin, à la tête de la colonne, il attendit
que les premiers cavaliers fussent à vingt pas de lui, ajusta
l'officier, et fit feu.

Cinq cents coups de fusil accompagnèrent le sien.

Chacun s'était posté le plus commodément possible pour tirer; chacun
avait visé à la lueur du feu des bivouacs. La chaussée ne permettait à
la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles,
en se croisant, avaient plongé des deux côtés dans les rangs; plus de
cent chevaux et de deux cents cavaliers tombèrent.

Quant à l'officier, emporté par le galop de son cheval, il vint rouler
auprès de Jacques Mérey, tué roide d'une balle au milieu de la poitrine.

La chaussée était tellement obstruée de cadavres d'hommes et de chevaux,
que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui
venait de se lever entre eux et les patriotes.

Quelques-uns des survivants, échappés au massacre, vinrent se jeter sur
les baïonnettes et furent tués ou pris.

--Rechargez! cria Mérey, et feu à volonté!

Les patriotes rechargèrent leurs fusils, et, s'élançant sous bois de
chaque côté de la chaussée, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils
les poursuivirent en les fusillant. Quant à ceux qui étaient démontés,
c'était l'affaire de la baïonnette; tous se défendaient avec
acharnement, d'abord parce qu'ils étaient tous braves, ensuite parce
qu'ils savaient que tout prisonnier émigré était un homme fusillé.

Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les
fossés d'une citadelle ou contre un vieux mur.

Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication
sûre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la même
faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un
nombre d'hommes assez considérable.

Les fuyards arrivèrent sur les derrières de la colonne autrichienne,
annonçant que l'armée était coupée, que le corps des émigrés était aux
trois quarts exterminé, et que son chef, le prince de Ligne, avait été
tué par le premier coup de fusil qui avait été tiré.

Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des émigrés; chacun
se jeta dans les bois, tirant de son côté. La résistance cessa ou à peu
près; trois ou quatre cents Autrichiens furent tués, autant pris; deux
cent cinquante émigrés restèrent sur le champ de bataille.

Quelques-uns, après une résistance désespérée, furent conduits à
Dumouriez.

Quant à Jacques Mérey, à peine le combat avait-il cessé qu'il songea aux
blessés. Les ambulances étaient encore mal organisées à cette époque, ou
plutôt elles ne l'étaient pas du tout. Craignant quelque retour offensif
de l'ennemi, il fit réunir tous les chevaux sans maître que l'on put
trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut à sa
housse et à ses fontes brodées d'or, et les employa à transporter les
blessés à Vouziers, où il établit le quartier général de ses malades,
laissant à un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la
victoire au général en chef.

Jacques Mérey ordonna que les Autrichiens fussent amenés avec des soins
égaux à ceux qui étaient accordés aux Français; et, couchés dans les
mêmes chambres, ils recevaient les mêmes soins.

Mais, à peine l'ambulance était-elle installée, à peine les premiers
pansements étaient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau,
et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que
c'était le général Charot qui à son tour battait en retraite.

En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui
semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes
arrivèrent à Vouziers, se disant suivis du corps d'armée du général
Charot qui battait en retraite.

Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois,
était accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient,
et, avec ces trente mille hommes, il avait renversé tout ce qui
s'opposait à son passage.

On annonça à Jacques Mérey qu'un des soldats qui avaient combattu sous
lui avait à lui remettre divers objets précieux qu'il ne voulait
remettre à personne. Il fit venir l'homme; c'était un caporal. Il avait
fouillé le chef des émigrés, avait trouvé sur lui une bourse contenant
cent vingt louis, un portefeuille dans lequel était une lettre commencée
pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues
précieuses.

Il apportait le tout au docteur, sous ce prétexte tout militaire que,
puisque c'était lui qui avait tué le prince, c'était lui qui en devait
hériter.

--Mon ami, lui dit Jacques Mérey, je ne me crois aucun droit à tous ces
objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voilà à mon avis
ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des médecins de Mézières, de
Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le
dévouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui
seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de
cet avis?

--Parfaitement, citoyen représentant.

--Comme le prince de Ligne n'est point un émigré, mais un prince de
Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqués, mon avis est encore
qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvés sur
lui au général Dumouriez; il les fera passer à sa femme, qui, quoi que
tu en dises, a encore plus de droits à son héritage que moi.

--C'est encore juste, dit le caporal.

--Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ôter aux yeux de qui
de droit le mérite de ta belle action, c'est toi qui porteras au
général, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les
bijoux. Après quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la
réponse du général, et, comme il faut que cette réponse arrive le plus
tôt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma
propriété, et tu diras au général que je le prie, pour l'amour de moi,
de le mettre dans ses écuries.

Quatre heures après, le caporal était de retour sur un cheval que
Dumouriez envoyait à Jacques Mérey en échange du sien.

Il était porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces
mots:

     _Venez vite: j'ai besoin de vous._

     DUMOURIEZ.

--Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave.

--Je crois bien, répondit celui-ci: le général m'a fait sergent et m'a
donné sa propre montre.

Et il montra à Jacques Mérey la montre que lui avait donnée Dumouriez.

--Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent.

--Oui, répondit le soldat; mais les galons sont d'or!



XXVII

Kellermann


Jacques Mérey trouva Dumouriez calme, quoique la situation fût presque
désespérée.

Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pré, avait été prévenu et
s'était retiré sur Vouziers.

Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait séparé de Charot,
qui était, comme nous l'avons dit, à Vouziers, et de Dubouquet, qui
était au Chêne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt.

Le général en chef écrivait.

Il donnait l'ordre à Beurnonville de hâter sa marche sur Rethel, où il
n'était pas encore et où il eût dû être le 13; à Charot et à Dubouquet
de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould.

Enfin, il écrivait une dernière lettre à Kellermann, dans laquelle il le
priait, quelques bruits qu'il entendît venir de l'armée, et si
désastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrêter un instant et de
marcher sur Sainte-Menehould.

Il chargea des deux premières lettres ses deux jeunes hussards, qui,
connaissant le pays et admirablement montés, pouvaient en quatre ou cinq
heures atteindre Alligny par un détour; il leur ordonna de prendre deux
chemins différents, afin que si l'un des deux était arrêté en route,
l'autre suppléât.

Tous deux partirent.

Alors, prenant Jacques Mérey à part:

--Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez
donné de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre côté
vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre
nous ni doutes ni soupçons.

Jacques Mérey tendit sa main au général.

--À qui avez-vous besoin que je réponde de vous comme de moi-même?
dit-il.

--Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval
et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon
nom, le vieil Alsacien est blessé d'avoir été mis sous les ordres d'un
plus jeune général que lui, voilà pourquoi il ne se presse pas d'obéir;
mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mère à tous; vous lui
direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction
avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le
commandement s'il le désire, et je servirai sous lui comme général,
comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, très brave, est en même
temps prudent jusqu'à l'irrésolution: il ne doit être qu'à quelques
lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le,
amenez-le. Dans mon plan, je lui réserve les hauteurs de Gizaucourt;
mais qu'il se place où il voudra, pourvu que nous puissions nous donner
la main. Voilà mon plan: Dans une heure, je lève le camp; je m'adosse à
Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux
soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes
de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de
Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je
ferai tête, s'il le faut, à 80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann.
Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et
que le génie de la nation vous mène par la main!

Une heure après, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien
qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pré; mais le parlementaire
était à peine à Chevières, qu'il faisait décamper et marcher en silence,
ordonnant de laisser tous les feux allumés.

L'armée ignorait que le défilé de la Croix-aux-Bois avait été forcé.
Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple
changement de position. Le lendemain, à huit heures du matin, on avait
traversé l'Aisne et l'on s'arrêtait sur les hauteurs d'Autry.

Le 17 septembre, après deux de ces paniques inexplicables qui
éparpillent une armée comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles
sèches, tandis que des fuyards couraient annoncer à Paris que Dumouriez
était passé à l'ennemi, que l'armée était vendue, Dumouriez entrait à
Sainte-Menehould avec son armée en excellent état; il y était accompagné
par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il écrivait à l'Assemblée
nationale:

     _J'ai été obligé de quitter le camp de Grand-Pré, lorsqu'une
     terreur panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui
     devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus
     de cinquante hommes et quelques bagages._

     _Tout est réparé. Je réponds de tout!_

Pendant ce temps, Jacques Mérey courait après Kellermann.

Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin, à Saint-Dizier.
En apprenant le 17 l'évacuation des défilés, il s'était mis en retraite.

Ce qu'avait prévu Dumouriez serait arrivé s'il n'avait eu l'idée
d'envoyer Jacques Mérey à Kellermann.

Jacques Mérey lui expliqua tout comme eût pu le faire le stratégiste le
plus consommé. Il lui raconta tout ce qui était arrivé, lui fit toucher
du doigt les ressources infinies du génie de Dumouriez; il lui dit
quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et
il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de
puissance sur le cœur de ceux qui l'ont bégayée tout enfant.

Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain
celui de marcher sur Gizaucourt.

Le 19 au soir, Jacques Mérey entrait au galop dans la ville de
Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant:

--Kellermann!

Dumouriez leva les yeux au ciel et respira.

Il avait vu pendant toute la journée les Prussiens venir, par le
passage de Grand-Pré, occuper les collines qui sont au-delà de
Sainte-Menehould et le point culminant de la route.

Le roi de Prusse s'était logé à une mauvaise auberge appelée l'_Auberge
de la Lune_, ce qui fit donner à son campement, ou plutôt à son bivouac,
le nom de _Camp de la Lune_, nom que cette hauteur porte encore
aujourd'hui.

Chose étrange! l'armée prussienne était plus près de Paris que l'armée
française, l'armée française plus près de l'Allemagne que l'armée
allemande.

Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre
sa position de bataille, et fut tout étonné de voir les hauteurs de
Gizaucourt dégarnies et celles de Valmy occupées.

Y avait-il erreur, ou Kellermann, forcé d'obéir, avait-il voulu au moins
prendre une position de son choix?

Par malheur, sa position était mauvaise pour la retraite. Il est vrai
qu'elle était bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre.

Battu, Kellermann était obligé de faire passer son armée par un seul
pont; à droite ou à gauche, des marais à enfoncer jusqu'au cou si l'on
essayait de se replier.

Mais, pour le combat, nous le répétons, la position était belle et
hardie.

Le matin, de la fenêtre de l'_Auberge de la Lune_, le roi de Prusse
regarda avec sa lunette la position des deux généraux.

Puis, après avoir bien regardé, il passa la lunette à Brunswick.

Brunswick examina à son tour.

--Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse.

--Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tête, je pense que nous
avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir.

--Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce
n'est pas là, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une armée de
_vagabonds_, de _tailleurs_ et de _savetiers_.

--Décidément, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence à
croire que la Révolution française est une chose sérieuse.

En ce moment, un brouillard commença de flotter dans l'air et de se
répandre dans la plaine, cachant l'une à l'autre chacune des trois
armées.

Mais l'instant d'éclaircie avait suffi à Dumouriez pour juger la
position de Kellermann.

Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, placé derrière
Valmy, ils canonnaient de là Kellermann, qui, ayant les Prussiens en
tête et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun
secours. Il envoya donc le général Steingel avec 4 000 hommes pour
occuper le mont Yron, qui n'était occupé que par quelques centaines
d'hommes qui ne pouvaient résister.

Puis il ordonna à Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons.

Enfin, il dépêcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour
occuper Gizaucourt.

Mais Charot s'égara dans le brouillard et alla se heurter à Kellermann,
auquel il demanda ses ordres, et qui, déjà embarrassé de ses vingt mille
hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya à Dumouriez.

Dumouriez le renvoya à Gizaucourt; mais Brunswick, de son côté, avait
reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord
ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la
Lune, et l'avait fait occuper.

Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son état-major
si leste et si élégant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette à
Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait à son
doyen d'âge, puis, sous prétexte de communiquer avec lui, il lui laissa,
avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres.

Puis, tout bas à celui-ci:

--C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez être.
Arrangez-vous de manière à être remarqué.

Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez.

Il n'avait pas besoin de cette recommandation.

Quelque temps avant que le brouillard eût disparu, les Prussiens, qui
avaient une batterie de soixante pièces de canon braquées sur Valmy,
sachant que les Français ne pouvaient bouger de là, commencèrent le feu.

Tout à coup, nos jeunes soldats entendirent éclater un tonnerre, et en
même temps un ouragan de fer s'abattit sur eux.

Ils commençaient leur éducation militaire par la chose la plus
difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi.

Nos artilleurs répondaient, c'est vrai; mais leurs boulets à eux
portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientôt, le
brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu à peu.

Quand le brouillard eut disparu tout à fait, les Prussiens virent
l'armée française à son poste, pas un homme n'avait bougé.

En ce moment où la lumière du soleil reparut comme pour voir cette
grande lutte de laquelle dépendait le destin de la France, les obus des
Prussiens, mieux dirigés, tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent; il
en résulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour
juger lui-même de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le
cheval à la poitrine, à 25 centimètres du genou du général: l'homme et
l'animal roulèrent dans la poussière. Un instant on les crut tués tous
deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvénile, monta
sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui
avait mis pied à terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il
arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme était déjà rétabli.

Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prétendue armée de
vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le
calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de
charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reçurent
l'ordre d'enlever le plateau de Valmy.

Kellermann voit les colonnes se former, donne le même ordre, mais
seulement ajoute:

--Ne pas tirer; attendre les Prussiens à la baïonnette.

Du camp de la Lune à Valmy, il y a à peu près deux kilomètres; le
terrain, pendant un quart de kilomètre, descend par une pente douce;
puis, pendant trois quarts de kilomètre à peu près, on coupe en travers
une petite vallée, on arrive à un ressaut de terrain, puis, au bout de
deux cents pas, se présente la montée assez abrupte de Valmy.

Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le
tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui
accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de
Prusse et Brunswick, appuyés au mur de l'auberge, leur lunette à la
main, ne perdaient pas un détail.

Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes étaient
descendues et commençaient de franchir l'espace intermédiaire.

Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de
Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille
hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs
chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la vallée d'un seul
cri, du cri tonnant de «Vive la nation!»

Puis le canon commença de gronder. Seize grosses pièces du côté de
Kellermann, trente pièces du côté de Dumouriez; Kellermann serrant les
Prussiens en tête, Dumouriez les brisant en flanc.

Et, dans chaque intervalle des détonations de l'artillerie, les chapeaux
toujours agités au bout des baïonnettes, et l'éternel cri de «Vive la
nation!»

Brunswick repoussa avec colère les canons de sa lunette les uns dans les
autres.

--Eh bien? demanda le roi de Prusse.

--Il n'y a rien à faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont
des fanatiques.

Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque volée de
Kellermann plongeait en profondeur et traçait de longs sillons dans les
rangs; chaque volée de Dumouriez coupait les lignes par des vides
immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de
nouveau, et le mouvement de progression continuait.

Mais, arrivé au ressaut de terrain que nous avons indiqué, c'est-à-dire
à un tiers de portée de canon de Valmy, il sembla qu'une barrière de fer
et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'élever; les vieux
soldats de Frédéric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots,
Dieu criait:

--Vous n'irez pas plus loin!

Et ils n'allèrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder
nos jeunes soldats. Brunswick frémissant ordonna d'arrêter un massacre
inutile: à quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille était
gagnée.

L'ennemi venait de faire son premier pas en arrière; la France était
sauvée.

Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de
remarquable. Il était resté bravement au milieu du feu. C'est tout ce
que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait à ce que son nom fût dans
le bulletin de la bataille.

       *       *       *       *       *

Que l'on ne s'étonne pas que celui qui écrit ces lignes s'étende avec
une si profonde vénération sur tous les détails de notre grande, de
notre sainte, de notre immortelle Révolution; ayant à choisir entre la
vieille France, à laquelle appartenaient ses aïeux, et la France
nouvelle, à laquelle appartenait son père, il a opté pour la France
nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnées, la sienne est
pleine de confiance et de foi.

J'ai visité cette longue ligne qui s'étend du camp de la Lune à ce
ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de
Valmy, véritable _Scala santa_ de la Révolution, que tout patriote
devrait monter à genoux. J'ai baisé cette terre sur laquelle, pendant
une de ces journées qui décident des destins du monde, battirent tant de
vaillants cœurs et où le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de
la patrie, voulut que le sien fût enterré.

Puis je me relevai en disant avec fierté:

--Là aussi était mon père, venu du camp de Maulde comme simple
brigadier, avec Beurnonville.

Un an après, il était général de brigade.

Un an après, il était général en chef.



XXVIII

Les hommes de la Convention


Ce fut le lendemain de la grande journée que nous venons de raconter,
que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les
membres de la Convention.

Nous connaissons tous ce petit théâtre de cour, destiné à contenir cinq
cents personnes à peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq
conventionnels.

En général, plus l'arène est petite, plus le combat est acharné.

Le rapprochement, qui rend l'amitié plus solide, rend la haine plus
grande.

Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se
frappent.

Que devait être la Convention?

Un concile politique où la France, écrivant son nouveau dogme, allait
assurer son unité.

Par malheur, avant d'être, elle était déjà divisée.

Et cependant où était le centre de l'unité vitale? où était le cœur
de la France dans la Convention?

Forte comme elle l'était, la France pouvait lutter contre le monde.

Mais pouvait-elle lutter contre elle-même?

Là était la question.

Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans
son sein?

Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vendée?

Elle ne craignait pas la royauté. Le jour où le roi avait menti, il
avait donné sa démission.

UN ROI NE MENT PAS.

Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prêtres armant le peuple
contre le peuple.

Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva.

Au fur et à mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du
10-Août, tous inspirés de l'esprit qui avait présidé à cette grande
journée, ces hommes se désignaient par les noms de royalistes et
d'hommes de Septembre.

Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de
combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces
hommes s'ignoraient complètement.

Ils se frappèrent sans se connaître.

Les girondins n'étaient pas royalistes, c'étaient eux que l'on désignait
sous ce nom.

Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Août. «Nous avons vu,
avait-il dit en désignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt
fois la terreur sortir de ce château. Qu'elle y rentre une fois, et que
tout soit dit!»

Les montagnards n'avaient rien à faire avec _Septembre_. On savait que
Danton lui-même, qui en avait pris la responsabilité pour que le sang
versé ne tachât point la France, on savait que Danton n'y était pour
rien.

On savait que c'était Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec
un agent secondaire, Panis.

Les deux accusations était donc fausses.

Presque tous les girondins, qu'on accusait de _royalisme_, votèrent la
mort du roi.

Presque tous les montagnards désapprouvèrent Septembre.

Seulement, ils ne voulurent pas que _Septembre_ fût puni. Au moment où
la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'était pas le moment,
parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de
s'épurer.

On a calculé du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui
s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq
cents n'étaient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants
de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes,
venaient en amis du bien, de l'humanité, de la France. Ils voulaient
tous la prospérité de la nation; mais ils n'étaient, nous le répétons,
ni girondins ni montagnards.

C'était à la Montagne à les attirer à elle par la terreur.

C'était à la Gironde à les rallier à son parti par l'éloquence.

Cependant on put voir, à la nomination du président et des secrétaires,
combien _l'horreur_ de Septembre dominait _l'envie_ qu'inspirait la
Gironde.

Pétion fut nommé président.

Les six secrétaires furent: Camus et Rabaud-Saint-Étienne, deux
constituants;

Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins;
Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa
mort comme par sa vie--juste qu'il était--la justifier dans l'histoire.

Pas un homme de la Montagne, tout est pris à droite. La majorité est
donc à la droite.

Aussi, dès son entrée, la masse, cette éternelle victime de l'erreur,
était-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes
personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de
regarder en face l'énergique légion de la Montagne, dans laquelle était
le salut national.

Il est vrai qu'au sommet de cette âpre et dure Montagne siégeait la pâle
et froide figure de Robespierre, peau de parchemin collée sur un crâne
d'inquisiteur, sphinx étrange posant éternellement des énigmes dont il
ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damné, avec sa
bouche torse, son visage labouré par la petite vérole, sa voix de
dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui
semblait, comme Philippe-Égalité, avoir renoncé à la royauté--des
reptiles--pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son père Sarde;
Marat, par sa mère Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander _des
têtes_, n'ouvrant ses lèvres jaunes que pour demander _du sang_.

Danton le méprisait, Robespierre le haïssait, et tous deux cependant le
toléraient.

Marat faisait peur physiquement et moralement.

En opposition à cette masse de républicains farouches, formée à cette
heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait
les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la
Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie même n'avait pas
de prise, ou n'avait à reprocher que des fautes communes à beaucoup dans
cette époque de mœurs légères, plusieurs jeunes et beaux, presque
tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet,
Gensonné, Duperret, Lassource, Fonfrède, Ducos, Garat, Fauchet, Pétion,
Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery.

Évidemment la sympathie était là.

Chacun prit sa place bruyamment.

Puis on fit l'appel nominal.

Quand on en vint au nom de Jacques Mérey, Danton répondit pour lui:

--En mission près de Dumouriez.

L'appel nominal fini, le président et les secrétaires nommés, la
Convention constituée enfin, le premier qui parla, au milieu d'un
silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'apôtre de Robespierre.

Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une
portée immense.

--Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine à la royauté,
haine à la dictature, haine à toute puissance individuelle.

Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un
bravo unanime, auquel succéda un formidable cri de: «Vive la nation!»

On eût dit l'écho de celui qui avait été poussé la veille sur le champ
de bataille de Valmy.

Mais Danton se leva.

On fit silence.

--Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit
faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son
sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée
législative. Je les ai reçues au bruit du canon; hier nous avons reçu la
nouvelle que la jonction des armées était faite; aujourd'hui la jonction
des représentants est opérée. Je ne suis plus que mandataire du peuple,
et c'est en cette qualité que je vais parler. Il ne peut exister de
constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, acceptée
par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de
dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons
qu'il n'y a de constitution que celle qui est acceptée du peuple.
Jusqu'ici, on l'a agité, il fallait l'éveiller contre les tyrans.
Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les
violeraient que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie, qu'elles
punissent tous les coupables, abjurons toute exagération, déclarons que
_toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement
maintenue_.

Cette déclaration répondait si merveilleusement aux paroles du roi de
Prusse à Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte
d'applaudissements, quoiqu'elle vînt de celui que l'on regardait comme
le chef des septembriseurs.

Et, en effet, la crainte générale n'était pas le massacre. Chacun savait
bien que, dans ce cas, organiser la défense serait chose facile. Non, la
crainte générale était qu'on ne reprît les biens des émigrés, et que
l'on ne déclarât nuls les ventes et les achats.

Le peuple français avait admirablement compris le mot _révolution_. Il
l'avait décomposé, il savait qu'il voulait dire: Propriété facile, à bon
marché, à la portée de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le
vieillard, un nid pour la famille.

Au milieu des bravos suscités par cette promesse de l'Adamastor de la
Chambre, deux voix protestèrent.

--J'eusse mieux aimé, dit Cambon, que Danton se bornât à sa première
proposition, c'est-à-dire qu'il établît seulement le droit que le peuple
a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-même.
Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient à la patrie.
Qu'importe alors que la propriété subsiste si la personne périt!

Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'éleva:

--Danton, s'écria-t-il, en demandant que l'on consacre la propriété, la
compromet. Y toucher, même pour l'affermir, c'est l'ébranler. La
propriété est antérieure à la loi!

La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent
résumées ainsi:

1º Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par
le peuple;

2º La sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de
la nation.

Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en étendant la main avec ce
geste qui commande l'attention et le silence:

--Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacré la souveraineté du
vrai souverain, _le peuple_; il faut le débarrasser de son faux
souverain, _le roi_.

À ces mots, une voix de droite s'écria:

--Le peuple seul doit juger.

Mais, à ces mots, Grégoire, l'évêque de Blois, se leva.

Grégoire avait eu une grande autorité dans la première assemblée où il
avait siégé. Il s'y était trouvé le chef du clergé populaire. La fusion
des ordres consommée, il avait été élu secrétaire à la presque
unanimité, avec Mounier, Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et
Chapelier. Dans la Déclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire
celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhéré à la
constitution civile du clergé.

Les membres de la Constituante ne pouvaient être réélus à la
Législative. Grégoire alors s'était établi dans son diocèse et avait
publié ses lettres pastorales; enfin, à la presque unanimité encore, il
avait été nommé à la Convention.

On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa
bouche dans cette grave question.

--Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de
conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que
toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes vivant de
chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté;
il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à
stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi
solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté.

Au milieu des bravos et des cris frénétiques de toute l'Assemblée,
d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva:

--Je demande, dit-il, que l'on ne précipite rien et qu'on attende le
vœu du peuple.

Mais Grégoire, qui s'était rassis, se redressa à ces paroles, et, tirant
du plus profond de son cœur cette terrible phrase, il la jeta au
visage de son adversaire:

--Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre
physique.

Et, à l'instant même, d'un élan unanime, toute la salle s'écria:

--La royauté est abolie.

En ce moment, un homme dont la pâleur dénonçait la fatigue, les habits
un long voyage, le costume un représentant du peuple aux armées, entra
brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux
autrichiens et un prussien.

--Citoyens, s'écria-t-il l'œil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est
battu, la France est sauvée. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous
envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive à temps pour
entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la
royauté. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vôtres!

Et, sans répondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre
place près de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son
chapeau aux plumes tricolores encore tout imprégnées de la fumée de la
bataille:

--Vive la République! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour
qui l'a consolidée: 21 septembre 1792.

       *       *       *       *       *

Et en même temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que
pour la victoire de Valmy, il tonnait en même temps pour l'abolition de
la royauté et la proclamation de la république.

Et, de même qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes
inclinés devant ces hommes qui avaient sauvé militairement la France,
inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission était bien
autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle.

Une seule fois j'ai été appelé à assister à un spectacle donné dans
cette salle des Tuileries où se tint cette formidable séance que nous
venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la
conséquence.

On jouait _le Misanthrope_ et _Pourceaugnac_.

On applaudissait ce double chef-d'œuvre de Molière, qui présente les
deux faces de son auteur, le rire et les larmes.

Deux rois et deux reines étaient assis avec une foule de princes sur une
estrade et applaudissaient.

Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille
salle, où la royauté avait été abolie, où la république avait été
proclamée, où tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans
craindre que ce dôme, qui avait entendu les applaudissements du 21
septembre 1792, ne s'écroulât sur eux.

Oui, certes, nous devons beaucoup à ces hommes, à Molière, à Corneille,
à Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France, à laquelle ils
ont consacré leur génie.

Mais combien ne devons-nous pas plus à ces hommes qui ont prodigué leur
sang pour la liberté.

Les premiers ont fondé les principes de l'art.

Les autres ont consacré ceux du droit.

Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-être; sans les
autres, à coup sûr, nous serions encore esclaves.

Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous
lavèrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes.

Je mets à part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait
justice, et qui n'était d'aucun parti.

Les girondins, qui causèrent la mort du roi, furent punis de cette mort
par les cordeliers.

Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les
montagnards.

Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de
thermidor.

Enfin ceux-ci se détruisirent entre eux.

Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emporté dans leurs tombes
sanglantes.

Ce qu'ils ont fait de bon est resté.

Et tous, malgré leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mêmes, étaient
de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour
la France les aveugla, ce fut cet amour frénétique qui en fit des
Orosmane et des Othello politiques: ils haïrent et tuèrent parce qu'ils
aimaient.

Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un traître, pas un
concussionnaire. Rien de lâche en eux. Fondateurs de la république, ils
l'avaient dans le cœur. La république, c'était leur foi, c'était leur
espoir, c'était leur déesse. Elle montait avec eux dans la charrette,
elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie à la
place de la Révolution. C'était elle qui les faisait sourire jusque sous
le couteau.

Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'échafaud et fut
guillotinée entre Saint-Just et Robespierre.

Et voilà ce à quoi je pensais, voilà ce que je voyais comme à travers un
nuage dans cette salle des Tuileries où des rois et des reines,
inintelligents du passé et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces
deux excellents comédiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose.

Notre récit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous
venons de faire apparaître rayonnant dans le lointain de notre histoire,
nous ne suivions pas Jacques Mérey retournant près de Dumouriez, portant
des instructions secrètes de Danton.

Jacques Mérey avait été absent trois jours; à son retour à
Sainte-Menehould, il ne trouva rien de changé: les Français, faisant
toujours face à la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui
tournant le dos, semblaient la défendre.

Les instructions de Danton étaient précises:

Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en
abandonnant matériellement la France, abandonnassent moralement le roi.

En somme, la bataille de Valmy n'était qu'un échec; ce n'était point une
bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y
avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept à huit cents.

Les Prussiens n'étaient nullement entamés matériellement; démoralisés,
oui.

Les deux armées comptaient un nombre à peu près égal de combattants,
soixante-dix à soixante-quinze mille hommes; mais celle des coalisés
était dans un état déplorable.

Les escarmouches sur le front de l'armée n'amenaient aucun résultat, et
il avait été convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez
avait détaché toute sa cavalerie dans les environs: il avait lancé tous
ses cavaliers à cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un
plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la
famine dans le camp prussien.

L'armée coalisée perdait deux ou trois cents hommes par jour de la
dysenterie.

Cependant Sa Majesté Frédéric-Guillaume tint bon pendant douze jours.

Mais nul n'était, dans toute cette armée composée d'éléments divers,
plus troublé que le roi de Prusse lui-même. Il y avait schisme dans son
camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son cœur.

Le roi avait une maîtresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la
guerre; la comtesse de Lichtenau était à la tête du parti des
pacifiques; elle s'était avancée jusqu'à Spa et n'osait aller plus loin.

Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son
cœur; les fêtes qu'on lui avait données à Verdun, ces vierges voilées
qui avaient été au-devant de lui avec des fleurs et des dragées,
n'étaient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages;
mais plus souvent encore les beaux. Elle écrivait au roi des lettres
désespérées.

En échange, la nouvelle de l'échec de Valmy avait été reçue par le parti
de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait causé de
terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la
campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, précisément
une promenade militaire, aspirait au repos et à son duché, loin de se
douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les
deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'était plus
retenu que par un certain respect humain. À toutes les observations des
uns et des autres, et même de sa maîtresse, il répondit:

--Mais la cause des rois, mais la liberté de Louis XVI! c'est une
affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprême
honte.

Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient désastreuses pour la
coalition. Le 21 septembre, abolition de la royauté et proclamation de
la république; le 24, Chambéry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la
république, comme le Nil, commençait à déborder sur le monde pour le
fertiliser.

Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolérable dans
l'armée des coalisés. Frédéric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et
l'impératrice Catherine attendaient à la table splendide où ils
dévoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp.

Dumouriez lui envoya douze livres de café, c'est tout ce qu'il en avait
lui-même.

Ces douze livres de café furent le prétexte des accusations qui
s'élevèrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule
preuve.

Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoyés,
Dumouriez avait répondu au nom de l'Assemblée:

--Les Français ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de
France.

Mais les instructions secrètes que rapportait Jacques Mérey étaient loin
d'avoir cette rudesse toute romaine:

Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle
de Valmy, sans combattre;

Ne pas pousser l'ennemi à un de ces désespoirs qui nous ont valu Crécy
et Poitiers;

Reconduire l'armée prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais
enfin la reconduire jusqu'à la frontière;

Constater bien clairement que Frédéric-Guillaume, en abandonnant la
cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre
obstacle à la retraite des Prussiens, leur donner toute facilité de
l'opérer.

Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout à la fois
résister à l'épidémie et à la disette, commencèrent à décamper.

Ils firent une lieue ce jour-là, une lieue le lendemain, mais enfin
c'étaient deux lieues en arrière.

Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et
Brunswick.

Brunswick avait deviné le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit
moins délié, ne l'avait pas compris.

Kellermann tenait absolument à poser les bases d'un arrangement.

Brunswick l'évitait; il trouvait qu'il avait bien assez écrit comme
cela.

Trop peut-être!

--Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il?

--Rien de plus simple, répondit Brunswick; nous nous en retournerons
chacun chez nous, comme les gens de la noce.

--D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me
semble que l'empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les
Pays-Bas pour indemniser la France.

--Quant à cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des
plénipotentiaires.

Et, comme nous l'avons dit, la retraite commença le lendemain.

La retraite fut un échange de bons procédés. Dillon seul, qui
n'approuvait pas cette manière de faire la guerre, se fit donner deux ou
trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop près.

L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du
vin pour qu'il eût la force de gagner plus vite la frontière.

Verdun fut abandonné le 14, Longwy le 22.

Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontière.

L'armée coalisée laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les
plaines de la Champagne.



XXIX

Une soirée chez Talma


Le 25 octobre de la même année, il y avait double fête, au théâtre des
Variétés du Palais-Royal, où Monvel avait engagé nos meilleurs artistes,
un peu effarouchés par les premiers événements de la révolution.

Mlle Amélie-Julie Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud,
donnait la première représentation de sa pièce de _la Belle Fermière_,
où elle jouait le rôle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy,
devait venir au théâtre.

Enfin, après la représentation, artistes, comédiennes, auteurs et hommes
politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de
la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et où il donnait une de ces
soirées, moitié bal, moitié bel esprit, où l'on dansait et où l'on
disait des vers.

Dumouriez était arrivé depuis quatre jours à Paris avec Jacques, chez
lequel il avait trouvé un homme qui lui convenait sous tous les
rapports.

L'œil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en
temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il
n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la
République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie;
d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons.

On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les
Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu
l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis.

Dumouriez, sous prétexte de présenter au ministère son plan favori de
l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son œil intelligent
la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient
mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi
de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au
fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment.

Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait
laisser faire au temps.

À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas
encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de
Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait
d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme
Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur
Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait
plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute
du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable
pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu
physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement.
C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la
part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener,
s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde.
La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement
entre Dumouriez et Danton.

La première représentation de _la Belle Fermière_ devait compléter ce
raccommodement.

En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de
l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme
Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet
qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème
des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez:

--Voyons, que pensez-vous de moi?

Elle avait répondu:

--Je vous crois quelque peu royaliste.

Puis elle était entrée, en femme politique, dans les projets de son
mari et de ses collègues; elle avait reconnu la grande intelligence de
Dumouriez; mais plus cette intelligence était grande, plus il fallait
s'en défier.

--Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous êtes dangereux, et
la République désormais se gardera bien de vous subordonner les autres
généraux.

Dumouriez haussa les épaules:

--La défiance est le défaut des républiques; c'est avec la défiance
qu'elles tuent le génie; c'est la défiance qui crée ces éternelles
paniques, ces cris de trahison poussés au hasard, qui ôtent toute force
morale à l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et
désarmé devant l'ennemi. Si les autres généraux ne m'avaient pas été
subordonnés, je n'eusse pas pu réunir les forces de Beurnonville aux
miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire à
temps à Valmy, et à l'heure qu'il est les Prussiens seraient à Paris et
c'est moi qui serais prisonnier à Berlin.

Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre à la Convention; c'était
là qu'on l'attendait.

Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau
serment à prêter.

Mais Dumouriez s'était avancé à la barre, avait écouté les compliments
de Pétion, et avait répondu:

--_Je ne vous ferai pas de nouveaux serments._ Je me montrerai digne de
commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le
peuple souverain va se faire par votre organe.

Le soir, il se présenta aux jacobins. La dernière fois, il n'avait pas
marchandé avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette
fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de général; quoique ce
fût le même qu'il portait à Valmy, il fut reçu très froidement.

Collot-d'Herbois le comédien monta à la tribune, remercia le général de
l'éminent service qu'il avait rendu à la patrie; mais lui reprocha
d'avoir reconduit le roi de Prusse _avec trop de politesse_.

Danton lui succéda à la tribune, et, après avoir expliqué les causes de
cette conduite courtoise:

--Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas
voir ici le despote de Prusse.

On le voit, à la coupe où Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant
de la victoire, l'ingratitude démocratique mêlait déjà son fiel.

Deux des plus grands généraux de la Révolution, deux des hommes à qui la
République devait ses premières et ses plus belles victoires, devaient
boire successivement à la coupe amère:

À peine vidée par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru.

Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soirée devait tout
raccommoder, et c'était à l'œuvre innocente de Mlle Candeille que
le baiser de paix devait se donner.

Roland avait mis sa loge à la disposition de Dumouriez.

Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur
ministériel, il les rejoindrait.

Danton avait loué la loge à côté, pour lui, sa femme et sa mère.

Soit qu'il se trompât de loge, soit qu'il le fît exprès, il entra avec
Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme
Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland était un
grand esprit, Mme Danton était un grand cœur. Les deux femmes
devaient se convenir; les deux femmes liées rapprocheraient les deux
maris.

Puis l'effet était admirable pour le public:

On avait vu, dans la même loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et
Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une
ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan.

Lorsque Mme Roland se présenta au bras de Vergniaud pour entrer dans
sa loge:

--Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupée.

Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui
était louée au nom de son mari.

--Ouvrez toujours, dit-elle.

La femme ouvrit.

Mme Roland jeta un coup d'œil rapide dans sa loge, reconnut
Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait
occuper.

Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilité des femmes avec
lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une
femme près de laquelle elle ne pouvait s'asseoir.

--C'est bien, dit-elle.

Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule.

Avant que Danton l'eût ouverte, elle avait gagné l'escalier.

D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge où se trouvait Mme Danton
était une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce
moment, qu'elle avait déjà le cœur brisé par les journées de
Septembre. Une violente palpitation la prit, à la suite de laquelle elle
s'évanouit. Elle était déjà atteinte de la maladie dont elle mourut,
d'une anémie. Une partie du sang versé le 2 septembre semblait être le
sien.

Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant à sa
femme, à coup sûr elle n'y viendrait pas.

Danton passa sa soirée dans la même loge que Dumouriez, qui fut fort
applaudi, mais beaucoup moins que s'il eût apparu au public entre Mme
Roland et Vergniaud.

Dieu seul sait combien coûta de têtes cette vivacité de Mme Roland à
refermer la porte de sa loge.

La pièce de Mlle Candeille, quoique appartenant à cette littérature
molle et insipide de l'époque, eut un grand succès et resta au
répertoire. Quarante ans après cette première représentation, j'y vis
débuter Mlle Mante.

Le spectacle fini, l'auteur nommé au milieu des applaudissements,
Danton chercha inutilement son ami Jacques Mérey pour lui confier sa
femme, dont la santé commençait à l'inquiéter; mais Jacques Mérey, qui
devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru.

Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissèrent
passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma.

La soirée était des plus brillantes. Talma était déjà à cette époque à
l'apogée de sa réputation. Quoique appartenant par son opinion au club
des Jacobins, quoique lié intimement avec David, l'ami de Marat, il
appartenait par l'esprit, par l'art, par la littérature, à la Gironde,
le plus élégant de tous les partis. Il en résultait qu'il réunissait
chez lui hommes d'État, poètes, artistes, peintres, généraux, de toutes
les opinions et de tous les partis.

Lorsque Dumouriez et Danton entrèrent, Mlle Candeille avait eu le
temps de changer de costume et de venir recevoir les félicitations de
ses camarades.

Ces félicitations étaient d'autant plus sincères que c'était un talent,
comme poète, qui ne portait ombrage à personne.

Les nouveaux venus joignirent leurs compliments à ceux que Mlle
Candeille était en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir
une couronne de laurier, elle força Dumouriez de l'accepter.

Dumouriez la prit et alla la déposer sur un buste de Talma, où elle se
fixa définitivement.

Talma présenta à Dumouriez tous ces hommes portant déjà des noms
célèbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms étaient connus de
Dumouriez, l'un des généraux les plus lettrés de l'armée; mais, éloigné
par son état de la société parisienne, il ne connaissait que les noms.

Là étaient Legouvé, Chénier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet,
Prud'hon, Lethière, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille
Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis,
Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Garat, Mlle Raucourt, Rouget
de l'Isle, Méhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand
Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du
temps.

Là enfin, Dumouriez, applaudi par tous, goûtait cette joie sans mélange
du triomphateur au triomphe duquel ne se mêle pas la voix de l'esclave.

Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi.

Tout à coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquiétude
vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois
répété, tomba sur les conviés du grand artiste, non pas comme des
langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante.

--Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux
domestique, et qu'on me le mette à la porte!

Mais David s'y opposa.

--Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu
décideras.

Talma fit un signe d'assentiment.

David s'avança jusqu'au vestibule.

--Que veux-tu? demanda-t-il à Marat.

--Je veux parler au citoyen Dumouriez, répondit Marat.

--Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui où l'on donne une
fête?

--Pourquoi donne-t-on des fêtes à un traître?

--Un traître qui vient de sauver la patrie.

--Un traître! un traître! un traître! te dis-je.

--Mais enfin que viens-tu demander?

--Je viens demander sa tête.

--Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut à la porte.

--Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactisé
avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait
que vous avez reçu chacun deux millions.

--Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit
Cabanis.

Marat entra.

Mais déjà beaucoup avaient disparu ou avaient passé dans les pièces à
côté.

Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise à rougir au feu.

Marat était flanqué de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tête de
plus que lui.

Il venait demander compte à Dumouriez de l'épuration des volontaires de
Châlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui
demandaient du sang.

Il comptait, le folliculaire gonflé de fiel et de venin, épouvanter le
général vainqueur comme il épouvantait les badauds de Paris.

Dumouriez l'attendit, calme, appuyé sur le pommeau de son sabre.

--Qui êtes vous? demanda-t-il.

--Je suis Marat, répondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse.

--Je n'ai affaire ni à vous ni à vos pareils.

Et il lui tourna le dos avec un profond mépris.

Tous ceux qui entouraient le général, et particulièrement les
militaires, éclatèrent de rire.

--Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai
pleurer!

Et il sortit en montrant le poing et en menaçant.

À peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une
poignée de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout où avait
passé Marat, brûla du sucre.

Cet épisode grotesque rendit la gaieté qui avait disparu.

Mais le but de la réunion de la Gironde à la Montagne était manqué,
aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du
théâtre des Variétés du Palais-Royal.

Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mérey qui l'attendait avec
impatience.

Le docteur vint à lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger:

--Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours après mon entrée à la
Convention, demander un congé, mais il faut, pour une affaire de la plus
haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze
jours de liberté appliqués à mes propres affaires.

--Diable! fit Danton, à qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal
avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au
mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent
de mépris, lui aura raconté la chose à sa manière. Il reste donc Garat,
le ministre de la justice.

--Et comment es-tu avec celui-là?

--Oh! celui-là n'a rien à me refuser.

--C'est Garat justement qui a proposé, le 9 octobre dernier, la loi qui
prononce la peine de mort contre les émigrés pris les armes à la main et
leur exécution immédiate, n'est-ce pas?

--C'est lui.

--Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identité du seigneur de
Chazelay, pris à Mayence le 21 et fusillé le 22. Bien entendu que la
mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches à mes frais.

--La chose a l'importance que tu lui donnes?

--Il y va de mon bonheur.

--Tu auras ta mission demain.

Jacques Mérey avait lu le soir même dans le _Moniteur_:

«Le chef d'une petite bande d'émigrés, après avoir combattu en Champagne
avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté-là,
est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de
Mayence.

»Mais la ville de Mayence s'étant rendue le 21 octobre dernier, et
aucune condition n'ayant été stipulée par le gouverneur en faveur des
émigrés, M. de Chazelay a été pris les armes à la main et, en vertu de
la loi du 9 octobre, fusillé dans les vingt-quatre heures.

»On dit que le seigneur de Chazelay possédait de grands biens dans le
département de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton.

»Encore un bel héritage pour la République!»

Le lendemain, Jacques Mérey avait sa mission signée Garat, mission à
laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre
inclusivement.

En conséquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence
avec une lettre de recommandation du général Dumouriez pour le général
Custine.

La veille de son départ, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la
Convention avait rendu un décret qui bannissait les émigrés à perpétuité
et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France--sans distinction
d'âge ni de sexe.



XXX

Une lettre d'Éva


Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des
chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui,
attendait sa mission en costume de voyageur.

À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les
deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir
recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey
criait au postillon:

--Route d'Allemagne!

C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez.

Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de
bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun
occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop
grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes
filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime,
avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et
l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent
exécutées.

Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le
troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en
soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il
était déjà à Francfort-sur-le-Mein.

Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à
Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les
armes à la main eussent été fusillés.

Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation
dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il
était appliqué.

Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait
échappé à la peine capitale.

Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés.

Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil
de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son
adresse.

Jacques Mérey alla le trouver.

L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef
des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand
de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains
du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui
appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général
Custine.

Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort.

Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait
_Charles André_.

Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le
général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son
corps d'armée.

Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine.
Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti
royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa
conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras.

La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement
du cœur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et
lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les
documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay.

Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une
demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été
trouvés sur lui et qui constataient son identité.

Il tint parole.

Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal
d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa sœur,
ex-chanoinesse à Bourges.

L'interrogatoire était conçu en ces termes:

«Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de
guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les
armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de
la façon suivante aux questions qui lui ont été faites:

»D. Vos noms, prénoms et qualités?

»R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay.

»D. Votre âge?

»R. Quarante-cinq ans.

»D. Le lieu de votre naissance?

»R. Le château de Chazelay, près Argenton.

»D. Pourquoi avez-vous quitté la France?

»R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient.

»D. Où avez-vous été en quittant la France?

»R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le
prince de Ligne.

»D. Quand avez-vous quitté la Champagne?

»R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche
même de M. de Calonne que la retraite était décidée.

»D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne?

»R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire.

»D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service
contre la France?

»R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la
déshonore.

»D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui
condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main?

»R. Je le connais mais ne le reconnais pas.

»D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense?

»R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique,
c'est-à-dire dans la foi de mes pères.

»Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme
Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit
qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire
au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à
l'unanimité à la peine de mort.

»Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la
lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la
demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer.

»Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les
fossés de la citadelle.»

Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture.

La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait
était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme
brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à
la rigueur.

Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui,
vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse?

C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une
affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait
des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus
grande latitude pour ce qui était au-dessous.

Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était
tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si
courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui
avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé.

Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour
la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la
noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le
peuple.

--Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un
instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que
nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois
lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay?

--En effet, les voici, dit le jeune officier.

--Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance?

--Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous
en laisser prendre les copies.

--Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay,
ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges.

--Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date?

Jacques Mérey fit un signe affirmatif.

La première était du 16 août; elle disait:

     _Mon très cher et très honoré frère_,

     _Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez
     chargée._

     _Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du
     côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une
     belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à
     son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui
     d'Éva._

     _Au nom d'Éva, en effet, son œil brille un instant; elle
     l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette
     personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son œil se referme
     aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle._

     _Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva,
     puisque c'est le seul nom auquel elle réponde._

     _Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes
     décidé à quitter la France et à aller prendre du service à
     l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution,
     prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur._

     _Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à
     deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent,
     cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par
     sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui._

     _Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions
     vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement
     exécutés._

     _Votre sœur obéissante et qui vous aime,_

     Marie DE CHAZELAY,

     En religion SŒUR ROSALIE.

Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey.
Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur
séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva
mettait un baume sur la sienne.

Le jeune officier lui passa la seconde.

     _C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous étiez arrivé
     à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de
     l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis
     qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les
     volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille
     souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son
     âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph,
     le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père,
     Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels
     gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans
     déroger sous un l'Amoral._

     _Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à
     ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où
     je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de
     sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de
     potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par
     jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à
     la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle
     donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours
     d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur
     son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non!
     non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a
     parlé._

     _Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce
     mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du
     bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne
     l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou
     pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait
     lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre._

     _Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller
     sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les
     deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du
     cœur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une
     longue prière._

     _Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop
     longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment
     chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et
     prie._

     _Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que
     cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre,
     vous arrivera._

     Marie DE CHAZELAY,

     En religion SŒUR ROSALIE.

Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre.
Voici ce qu'elle contenait:

     _Très cher et très honoré frère,_

     _D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à
     Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous
     qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques
     jours, serez à Paris._

     _Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes
     abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les
     venger._

     _Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez,
     prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en
     jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime
     atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas._

     _Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez
     cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet
     dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le
     savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il
     était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez._

     _Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu
     de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la
     poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne._

     _Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est
     le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous
     puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et
     de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt
     possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques
     jours à Paris._

     _Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène
     que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de
     toutes celles qu'elle continuera de lui écrire._

Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages
de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva.

Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes
suivantes:

     _Mon ami, mon maître, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais
     pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi._

     _J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que
     l'on m'a dit que c'était pour toujours._

     _Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes
     plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom
     adoré, ou par ces mots: Je l'aime!_

     _Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a
     donnée à elle pour qu'on veille sur moi._

     _On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes
     idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant
     mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà
     dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne,
     impalpable. Cela doit être ainsi quand le cœur est mort et qu'on
     est enfermé dans le tombeau._

     _Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur.
     Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et
     à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais
     paraître._

     _En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la
     voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien
     complètement repris mes sens._

     _Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la
     fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là
     j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière
     m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait
     une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre
     de la science, et surtout pas de Jacques Mérey._

     _Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance,
     je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir!_

     _Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant
     je ferai tout au monde pour te rejoindre._

     _Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi._

     ÉVA.

--Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que
je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double?

--Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du
docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez
conforme, et gardez l'original.

Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui
répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix.

Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il
commença à la copier.

La lettre copiée, il l'appuya sur son cœur.

--Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous
venez de faire pour moi.

L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait.

Jacques vit son hésitation et la comprit.

--Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la
fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que
la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse
façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en
fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir
la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de
plus que ce que vous m'avez dit?

--Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant
tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi
qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même
où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa
sœur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière.
Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma
parole.

--Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien
dit?

--Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.»

Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur
son cœur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste
à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui
serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours
auparavant, il avait dit: _Route d'Allemagne_, il dit: _Route de
France_.

Et la voiture partit avec une égale rapidité.



XXXI

Recherches inutiles


Jacques Mérey, à son retour, traversa la France avec la même vitesse
qu'à son départ. Seulement, à Kaiserslautern, au lieu de prendre la
route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine
par Nancy.

Il allait droit à Bourges.

En arrivant à l'Hôtel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait à
Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse.

À cette demande, le maître de poste s'approcha.

--Citoyen, dit-il (le 10 du même mois d'octobre, dont on gagnait la fin,
un décret avait substitué les noms de _citoyen_ et _citoyenne_ aux
appellations de _monsieur_ et de _madame_), citoyen, nous connaissons
parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est
plus à Bourges.

--Depuis quand? demanda Jacques Mérey.

--Tenez-vous à le savoir d'une façon positive?

--Très positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la
voir.

--Je vais vous dire cela d'après mon registre.

Le maître de poste alla consulter son registre et cria de l'intérieur:

--Elle est partie le 23, à quatre heures de l'après-midi.

--Seule ou accompagnée?

--Accompagnée de sa nièce, que l'on disait très malade, et d'une femme
de chambre.

--Vous êtes sûr qu'elles étaient trois?

--Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne
mettre que deux chevaux à la voiture et payer le troisième _en
l'air_[B]; ce à quoi la chanoinesse a dit: «Mettez-en trois, mettez-en
quatre, s'il le faut, nous sommes pressées.» Alors je leur ai mis leurs
trois chevaux et elles sont parties.

--Pour où sont-elles parties?

--Je n'en sais, ma foi! rien.

--Vous devez le savoir.

--Comment cela?

--Je présume que vous ne vous êtes pas exposé à donner des chevaux sans
vous être fait présenter le passeport.

--Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays?
le diable m'emporte si je me le rappelle!

--Ce serait fâcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mérey, si vous
l'aviez oublié.

--Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir
à la préfecture qui l'a délivré.

--C'est vrai, dit Jacques Mérey.

Et, comme il n'avait pas de temps à perdre:

--À la préfecture! cria-t-il.

Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour.

Jacques Mérey sauta rapidement à terre; mais pensant qu'il fallait faire
plus de façons avec un préfet qu'avec un maître de poste, il se munit de
la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identité du seigneur
de Chazelay, et, sa lettre à la main, il entra dans le cabinet du
préfet.

--Citoyen préfet, dit-il, je suis chargé par le ministre de la Justice,
dont voici l'ordre, de constater l'identité du ci-devant seigneur de
Chazelay, qui a été fusillé le 20 du présent mois à Mayence. J'arrive de
Mayence, où cette identité a été constatée; mais ma mission ne
s'arrêtait point à lui; elle s'étendait aux autres membres de sa
famille, à sa sœur et à sa fille, qui habitent Bourges.

--Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce
mois-ci.

--Et où sont-elles allées?

--Je ne pourrais pas vous le dire précisément; leur passeport était pour
l'Allemagne.

--Et quel est le médecin qui soignait la jeune fille?

--Un excellent médecin, très patriote, M. Dupin.

--Seriez-vous assez bon pour me dire où demeure M. Dupin?

--Tout près, rue de l'Archevêché.

Jacques Mérey salua le préfet, et se fit conduire chez M. Dupin.

Là, le même interrogatoire recommença et faillit amener les mêmes
réponses; mais, pressé de questions, le médecin voulut bien se rappeler
qu'il avait désigné les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne
se rappelait plus lesquelles.

Restait à Jacques Mérey à s'assurer, chose par laquelle il eût dû
commencer peut-être, si quelque âme vivante n'était point restée à la
maison qui pût donner des nouvelles de celles qui l'habitaient.

Mais le postillon fit observer à Jacques Mérey que, s'il le tenait une
heure encore ainsi, il arriverait à lui faire doubler sa poste, ce qui
était défendu par les statuts de l'administration.

Jacques Mérey reconnut la vérité de l'observation et se fit ramener
Hôtel de la Poste.

Là, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay.

Elle habitait la maison nº 23 de la rue du Prieuré.

Jacques prit un gamin qui était commissionnaire à l'hôtel et se fit
conduire.

La maison nº 23 de la rue du Prieuré était hermétiquement close.

Le gamin frappa à toutes les portes et à toutes les fenêtres; fenêtres
et portes restèrent fermées.

Une voisine sortit et répéta ce que Jacques Mérey savait déjà,
c'est-à-dire que le 23, vers quatre heures de l'après-midi, ces dames
étaient parties.

Elles avaient tout fermé, emporté toutes les clefs, et la chanoinesse,
interrogée sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre
son frère en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais.

Par la date du départ, il était évident qu'elles ignoraient encore la
mort de M. de Chazelay.

Maintenant, qu'était devenue la lettre qu'il avait écrite à l'heure de
sa mort?

Le facteur passait.

Jacques Mérey l'appela.

--Mon ami, demanda Jacques Mérey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en
partant où il fallait lui adresser ses lettres?

--Non, monsieur, répondit le facteur.

--Elles en ont reçu une cependant depuis leur départ.

--Elles ne l'ont pas reçue, dit le facteur, puisqu'elles n'y étaient
pas.

--Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'étais encore plus bête
que toi, mon ami, lui dit Jacques Mérey. Mais cette lettre, qu'en as-tu
fait?

--Bon! comme elle était affranchie, je l'ai lancée par-dessous la porte;
quand ces dames reviendront, elles la trouveront.

Jacques Mérey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua.

--Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du
moment où les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus.

Et le facteur passa son chemin, enchanté d'avoir laissé derrière lui
cette maxime tout à la louange de l'administration des postes.

Le gamin approcha sa joue des pavés et regarda par-dessous la porte.

--Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que
de l'attirer avec une baguette.

--Mon ami, dit Jacques Mérey après avoir réfléchi un instant, cette
lettre n'est point à moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas
le droit de la lire.

Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise
de l'accompagner.

Puis il rentra et se fit servir à dîner.

Mais, tout en dînant, il lui vint une idée.

Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reçus,
croyait devoir rester pour toute la journée au service du voyageur, et
qu'il se tenait à la porte de la salle à manger son chapeau à la main:

--Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques.

--Francis, monsieur, pour vous servir, répondit l'enfant.

--Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay.

--Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot.

--Tu en es sûr?

--Si j'en suis sûr! à preuve qu'il m'a donné un coup de fouet parce que
j'avais ramassé et que je mangeais une prune qui était tombée du panier
de provisions de mademoiselle Jeanne.

Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres à son
frère, Mlle de Chazelay désignait sa femme de chambre sous le nom de
Jeanne.

--Eh bien! va me chercher Pierrot, garçon, dit Jacques au
commissionnaire.

Pierrot accourut avec une promptitude qui annonçait que Francis lui
avait parlé des façons libérales du voyageur.

Le postillon avait le visage souriant.

--C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle
de Chazelay, le 24 octobre dernier, à trois heures de l'après-midi?

--Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille à mine de
religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air
malade, n'est-ce pas?

--C'est cela, dit Jacques Mérey.

--Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donné un coup de fouet?

--Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot.

--Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis.

--Ça devait être moi, ça devait être moi, dit le postillon en essuyant
sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons.

--Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon?

--Oh non! pas tout à fait.

--Alors celle d'Auxerre?

--Non plus, dit Pierrot en secouant la tête, oh! vous n'y êtes pas.

--Comment, je n'y suis pas?

--Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vérité,
n'est-ce pas? faut que je vous la dise.

--Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez
service en m'indiquant la véritable route qu'elles ont prise. Il faut
que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute
importance.

--Ah bien! si vous voulez les rejoindre, ça n'est ni sur la route de
Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir.

--Mais sur laquelle alors?

--C'est tout l'opposé, sur celle de Châteauroux.

Un éclair passa dans l'esprit de Jacques.

--Ah! dit-il, elles sont allées au château de Chazelay. Les chevaux à ma
voiture, mon ami, les chevaux tout de suite!

--Bon, dit Pierrot, c'est justement à mon tour de conduire.

Et il s'élança dans la cour. Francis disparut en même temps que lui.

Un quart d'heure après, les chevaux étaient à la voiture et Pierrot en
selle.

Jacques Mérey paya sa dépense, chercha des yeux son petit
commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait
rendue le maître de poste, mais il ne le vit nulle part.

La voiture partit au grand trot, ce qui était la preuve toujours que
Francis n'avait pas gardé le secret sur son écu.

Mais, en sortant de la ville, Jacques Mérey vit son commissionnaire qui
lui barrait la route.

Sur ses signes réitérés qu'il avait quelque chose à dire à son voyageur,
Pierrot arrête sa voiture.

Le gamin sauta lestement sur le marchepied.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mérey.

--Il y a, répondit Francis, que, puisque vous allez courir après Mlle
de Chazelay jusqu'à ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter
sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance
pour arriver.

--Eh bien? demanda Jacques Mérey.

--Eh bien! la voilà, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en
sautant au bas du marchepied, et en criant à Pierrot: «Fouette,
postillon.»

Jacques Mérey réfléchit que ce que venait de lui dire l'enfant était
plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis
contenait, selon toute probabilité, les dernières volontés du père
d'Éva; qu'en la laissant où elle était, le vent et la pluie l'auraient
bientôt rendue illisible; que mieux valait donc que, dépositaire fidèle,
il la conservât intacte et inconnue jusqu'au moment où il la remettrait
à l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir, à Éva ou à
Mlle de Chazelay.

Il la mit en conséquence dans la poche secrète de son portefeuille.



XXXII

La maison vide


Jacques Mérey ne s'était pas trompé. Mlle de Chazelay était bien
venue à Argenton, et, comme il était impossible d'aller en voiture au
château, elle avait loué trois chevaux à la seule auberge de la ville,
et s'était fait conduire à Chazelay par des hommes conduisant les trois
montures au pas.

Les trois femmes y avaient passé une nuit, et le lendemain elles étaient
revenues.

Puis on avait remis les chevaux de poste à la voiture, et cette fois on
était parti pour La Châtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc.

Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques
Mérey; comme, n'ayant pas reçu la dernière lettre de son frère qui lui
annonçait son exécution, elle n'avait pu qu'obéir à l'avant-dernière
lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme
les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'étaient qu'un moyen d'ouvrir
aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mérey, brisé de
fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne
jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre à la
porte de sa maison, si longtemps appelée _la maison mystérieuse_, et qui
n'était plus que _la maison vide_.

Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quittée.

Au bruit de la voiture s'arrêtant devant la porte, la vieille Marthe
accourut et jeta un grand cri.

Elle avait cru ne jamais revoir son maître.

Lorsque Jacques Mérey fut entré et que la porte se fut refermée, il
s'arrêta au bas de l'escalier, ne sachant où aller d'abord et tiré de
tous côtés par ses souvenirs.

Sa mémoire réunissait dans un seul embrassement ces sept années qui,
aujourd'hui qu'elles étaient écoulées, semblaient n'avoir eu que la
durée d'un jour.

Il voyait Éva depuis le moment où il l'avait déroulée sur le tapis aux
yeux de Marthe, objet informe, être inachevé, jusqu'à celui où elle
avait été si cruellement arrachée de ses bras par un homme que la mort
avait arraché de la vie avec la même cruauté, la même impitoyable
froideur.

Et, quoiqu'elle ne fût plus dans la maison, elle y flottait comme flotte
une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a
habités.

Tout était comme Jacques Mérey l'avait laissé. Il monta d'abord à la
chambre d'enfant d'Éva, et retrouva le berceau dans lequel elle était
restée de sept à dix ans, c'est-à-dire à cette époque végétative de la
vie où, chrysalide d'amour, la beauté et l'intelligence luttaient tout
ensemble contre la laideur et le néant.

Puis à sa chambre de jeune fille, où elle commença devant le miroir
magique à dérouler et à nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de
roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras
soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se
divinise dans les draperies.

Puis de là il monta dans l'atelier, où l'orgue était resté ouvert et
muet; il se rappela le jour où, à la suite d'une commotion électrique
qui l'avait enveloppée d'un fluide vivifiant, elle était allée
d'elle-même au piano, et, à son éternel étonnement, avait joué les
mesures indécises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. Là
étaient les livres où ses yeux avaient déchiffré le premier mot, et
lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire où il était
couché, le chat inapprivoisable bondit sur la fenêtre par laquelle il
avait l'habitude de fuir.

Là, pêle-mêle sur les chaises, étaient les livres dans lesquels elle
avait étudié la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle
avait ouvert, encore à l'endroit où la lecture s'était arrêtée.

Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dôme des cieux où tombe du
passé une mélancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par
une longue absence ou par la mort, après avoir été habitée, vivifiée,
animée par une belle créature de quinze ans; son essence juvénile a
passé dans tout; son haleine, l'émanation qui flotte autour de toute sa
personne, composent une atmosphère à part qui vous fait amoureux avant
qu'on ne sache même ce que c'est que l'amour.

Et qu'est-ce alors, quand on le sait!

Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mérey,
ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage
de Virgile, cacher une déesse, Jacques Mérey alla instinctivement à
l'orgue et posa au hasard, on l'eût cru du moins, ses deux mains sur les
touches.

Un frémissement sonore s'échappa de l'instrument divin; pendant dix
minutes, Jacques Mérey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles
une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le
cœur, éveillant la même sensation que, dans un caveau sombre, fait
éprouver la goutte d'eau qui tombe régulièrement dans un bassin de
cristal.

Au bout de quelques instants cette plainte mélodieuse fut insuffisante,
elle se traduisit par le nom d'Éva; mais, à peine Jacques Mérey
l'avait-il prononcé trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de
douleur et que son cœur éclata en sanglots.

Le docteur s'élança hors de la chambre sans avoir rien vu de ses anciens
instruments de chimie: creusets à poussière de mercure, cornues
impuissantes et oubliées, matrice rouge de cinabre, aux rebords de
laquelle s'est figée une écume d'argent vermeil, vase dans lequel le
carbone pur a commencé de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce
nom d'Éva était le glas funèbre qui mettait au tombeau tous ces rêves
que la science avait caressés, comme Ixion la nuée de laquelle naquit le
peuple fabuleux des Centaures.

En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisième il se trouva dans
le jardin.

Là ses souvenirs étaient non moins pressés, non moins vivants, non moins
tendres, et, par conséquent, non moins douloureux.

Là était le ruisseau dans lequel, pour la première fois, elle se regarda
en buvant; la tonnelle où elle écoutait chanter le rossignol jusqu'à une
heure du matin; l'arbre où, pour la première fois, en se dressant pour
cueillir la pomme vermeille, elle s'aperçut qu'elle était nue et rougit
de pudeur.

Et Jacques Mérey allait du ruisseau à la tonnelle, de la tonnelle à
l'arbre de la science, se disant que son espoir était insensé, et n'en
espérant pas moins voir tout à coup apparaître Éva à l'angle de quelque
buisson, au détour de quelque allée.

Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le cœur lui
battit; c'était là, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau
échappé du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivière
du jardin, qu'appuyés tous deux à la roche moussue, Éva lui avait dit
pour la première fois qu'elle l'aimait.

Cette voix chérie, cet accent mélodieux qui pénètre jusqu'au fond du
cœur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi
leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne
l'entendrait-il plus?

Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus
d'amour?

Dans quelle erreur profonde était-il lorsque, jeté dans ces débats
solennels de la tribune qui faisaient et qui défaisaient des monarchies,
dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp
dans l'autre et qui renvoyaient éclater sur l'Allemagne l'orage qui
grondait sur la France, dans quelle erreur profonde était-il quand il
avait espéré donner tout cela en pâture à son cœur, à la place de son
amour?

Oh! son amour, il était, certes, depuis son départ d'Argenton, demeuré
au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il
n'avait cessé d'y songer, et voilà que, depuis qu'il était rentré dans
cette maison, pas une seconde il n'avait pensé à ces grandes
catastrophes au milieu desquelles il avait déjà joué et allait encore
jouer un rôle.

Voilà qu'il avait oublié, comme si jamais ils n'eussent existé, Danton,
Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne,
la Gironde, l'éloquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton
la martyre, l'immonde Marat laissant derrière lui chez Talma sa trace
fétide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable,
deux enfants innocents, une sœur angélique.

Où retrouver Éva? Vivre tous les jours qui lui restaient à vivre sans
jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire
au soleil d'or d'une épaulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y
avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui étaient son
univers, voilà le seul bonheur qu'il eût demandé à Dieu, s'il n'eût
placé Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos
joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'à
lui.

Nous avons raconté les rêves du jour, nous n'essayerons pas de peindre
ceux de la nuit.

Le premier bruit qu'entendit Jacques Mérey dans la maison fut celui
d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant:

--_Cercle de vérité, centre de justice!_

Jacques Mérey eut du bonheur à revoir celui à qui il avait rendu un
éclair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entière.

Derrière lui monta Baptiste, qu'il reconnut à son tour au bruit que
faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier.

Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-là lui devait une
partie de son corps.

C'étaient deux hommes à qui Jacques Mérey eût pu dire «Mourez pour moi,»
et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur
vie.

Au reste, toute la ville d'Argenton était rassemblée devant la porte de
la maison mystérieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mérey triste,
on avait banni toute gaieté de la réception qu'on voulait lui faire.

C'étaient des électeurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir
déjà illustré son mandat. Et, en effet, on avait appris à Argenton la
conduite que Jacques Mérey avait menée à Verdun. On savait qu'il s'était
chaudement battu à Grand-Pré, et que c'était lui enfin qui avait
rapporté à la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne.

Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il était
peu regretté dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait à
Jacques Mérey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il
avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle fût, qui
attendait Jacques pour le remercier du passé et le prier de se continuer
dans l'avenir, eut la délicatesse de ne pas lui dire un mot du père ni
de la fille.

Mais ce fut à qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui
toucherait la main, lui jetterait son vœu de bonheur. Si l'on eût
osé, pour gagner sa voiture, Jacques Mérey eût marché sur des jonchées
de feuilles et de fleurs.

Les chevaux arrivèrent; au bruit des grelots, chacun s'écarta.

Au moment de monter en voiture, Jacques Mérey fit signe qu'il voulait
parler.

Aussitôt il se fit un grand silence.

--Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une série de luttes
terribles. Peut-être y laisserai-je ma vie, mais à coup sûr je n'y
laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement
contents, mais fiers de votre élu. Si je viens à succomber dans la
lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis
Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre après
moi.

Puis, comme la voiture s'ébranlait pour partir, il n'y put résister plus
longtemps, et ce cri échappa de son cœur:

--Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir?

Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour
parler, de tous ces cœurs qui semblaient attendre cet appel pour
s'ouvrir, s'échappa cette promesse unanime:

--Oh oui! oui! oui!

Pas une voix n'avait nommé Éva, et tous savaient que c'était d'elle
qu'il avait voulu parler.



XXXIII

Où Jacques Mérey perd la piste


En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'était
le même postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait
Jacques Mérey.

À la première poste, c'est-à-dire à La Châtre, de nouvelles informations
furent prises, et de postillon à postillon on eut encore une certitude.

À Saint-Amand, les renseignements commencèrent à être plus difficiles;
il fallut consulter les livres de poste, très exactement tenus à cette
époque à cause des lois contre les émigrés.

À Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient passé
pendant la nuit, et le maître de poste n'avait pas jugé à propos de se
lever pour inscrire les chevaux sur son registre.

À Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on
continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'à
Strasbourg.

À Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient
logé à l'Hôtel du _Corbeau_. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant
avec une femme de chambre, était écrit sur les registres, et le maître
de l'hôtel avait été faire virer le passeport au comité, qui avait
envoyé un de ses membres accompagné d'un médecin pour s'assurer si
véritablement une des dames était malade et avait besoin de prendre les
eaux.

Le médecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si
faible, si pâle, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficulté pour lui
laisser continuer son voyage.

Mlle de Chazelay avait passé le Rhin à Kehl, et s'était arrêtée à
Baden, à l'Hôtel des _Ruines_.

Là, elle avait annoncé qu'elle comptait rester un mois tandis que sa
nièce prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le maître de
l'hôtel, puis tout à coup, à la lecture d'un journal, la plus âgée des
voyageuses était tombée dans une attaque de nerfs et avait déclaré
qu'elle voulait partir à l'instant pour Mayence.

Mais la plus jeune des voyageuses était si souffrante, que le médecin
des eaux, qui l'avait déjà visitée, avait déclaré qu'elle ne pouvait
supporter la voiture.

On avait alors, comme faisaient les voyageurs à cette époque, frêté une
jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin.

Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mérey, ces dames
étaient venues à Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les
eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tombé par
hasard entre ses mains, l'exécution de son frère.

De là l'attaque de nerfs et la résolution de partir à l'instant pour
Mayence.

Mais Jacques Mérey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait
sur l'exécution de son frère que les renseignements vagues qu'il eût
trouvés lui-même s'il n'avait pas eu une mission spéciale à ce sujet.

Les voyageuses seraient donc forcées d'aller jusqu'à Francfort. Mais à
Francfort aucune pièce ne leur serait communiquée, si ce n'est une copie
de l'interrogatoire et le procès-verbal d'exécution pour servir
d'extrait mortuaire.

Maintenant Custine serait-il toujours à Francfort? Dans ce temps de
rapides conquêtes, on ne savait jamais où retrouver les généraux.

Il s'informerait en passant par Mayence.

Le hasard servit Jacques Mérey à merveille; depuis la veille le général
Custine avait établi son quartier à Mayence, laissant garnison à
Francfort, qui était encore fortifié à cette époque.

C'était un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur
n'avait que quinze jours de congé.

Il arriva le 2 novembre à Mayence.

Il alla serrer la main du général, qui paraissait fort triste. Il était
question de faire le procès de Louis XVI.

La Convention le jugerait.

Louis XVI, jugé par la Convention, était d'avance condamné à mort.

M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un
gouvernement qui aurait condamné son roi?

Toutes ces choses ne furent pas dites mais devinées, après quoi Jacques
demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles André?

Le général sonna.

--Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles André s'y
trouve.

Puis, se tournant vers le docteur:

--À propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrivée
pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre départ. Charles
André, ne sachant où vous l'envoyer, l'aura gardée.

Les deux hommes se quittèrent poliment, mais sans regrets. Ces deux
natures opposées s'emboîtaient mal l'une avec l'autre.

Quelle différence avec Charles André! Les deux jeunes gens n'avaient eu
besoin que d'un regard pour lire au fond du cœur l'un de l'autre;
aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordèrent.

En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour.

--Je les ai vues, dit Charles André; c'est à moi qu'elles se sont
adressées.

--Éva était bien souffrante? demanda Jacques.

--Bien souffrante, mais bien belle.

Jacques hésita un instant; il avait les timidités d'un premier amour.

--Vous lui avez parlé? demanda-t-il en hésitant.

--Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait
muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis:

»--Mademoiselle, je l'ai vu.

»Elle bondit.

»--Vous avez vu Jacques Mérey? dit-elle.

»Elle avait deviné que c'était de vous que je voulais parler.

»--J'ai vu Jacques Mérey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus
que sa vie.

»Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou.

»--Vous êtes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime!
je l'aime! je l'aime!

»Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir.

»--Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment à
l'autre; laissez-moi vous dire.

»--Oui, dites, dites.

»--Une lettre que vous lui aviez écrite se trouvait dans les papiers de
votre père.

»--Comment cela?

»--Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'écriture
et m'a demandé de copier cette lettre.

»--Oh! cher Jacques!

»--Puis, la lettre copiée, j'ai pris la copie et lui ai laissé
l'original.

»--Vous avez fait cela? s'écria la belle enfant folle de joie.

»--Oui. Ai-je eu tort?

»--Comment vous appelez-vous, monsieur?

»--Charles André.

»--Votre nom est là, dit-elle en mettant la main sur son cœur.

»Je m'inclinai.

»--Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance.

»--Vous ne savez pas tout ce que je lui dois, à cet homme, à ce génie, à
cet ange du ciel! J'étais une pauvre créature, dénuée, abandonnée, ne
connaissant rien à sept ans qu'un chien, Scipion; c'était mon seul ami.
Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donné la
voix; il m'a soufflé la pensée pendant sept ans, comme le sculpteur
florentin penché sur les portes du baptistère de Notre-Dame-des-Fleurs.
Il a ciselé mon corps, mon cœur, mon esprit; tout ce que je sais, je
le lui dois; tout entière je suis à lui. Pourquoi me trouvez-vous froide
à la mort de mon père? c'est que je ne connais mon père que pour nous
avoir séparés. Je n'avais jamais pleuré, je ne savais pas ce que c'était
que les larmes: mon père m'est apparu et j'ai manqué mourir de douleur!

»En ce moment, sa tante rentra.

»--Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main,
dites-lui que je l'aime.

»Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots.

»--Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle sèchement.

»--Jacques Mérey, madame, répondit la jeune fille.

»--Vous êtes folle, dit Mlle de Chazelay.

»--Je le serai peut-être un jour, répondit la jeune fille; mais qui
m'aura rendue folle? vous le savez.

»--Dans tous les cas, à partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour
toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez.

»Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.»

--Merci, mon ami, merci, s'écria Jacques Mérey au comble de la joie.
J'en sais tout ce que je pouvais espérer de savoir. Elles vont ou à
Vienne ou à Berlin. Elles émigrent.

Un soupir passa à travers ses lèvres.

--Je ne puis les suivre à l'étranger, et d'ailleurs le général m'a dit
que vous aviez une dépêche à me remettre.

--Ah! c'est vrai, dit Charles André.

Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la
République et le timbre du ministère de l'Intérieur.

Jacques Mérey décacheta la lettre et la lut.

Lecture faite, il tendit la main au jeune officier.

--Adieu, lui dit-il, je pars.

--Vous partez ainsi, à l'instant même?

--Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours
la poste, je suis brouillé avec les dates.

--Nous sommes le 2 novembre, répondit le jeune officier.

Jacques calcula de tête.

--Je serai le 5, dans la journée, près de Dumouriez, dit-il.

--Près de Dumouriez? fit Charles André avec étonnement.

--La Convention m'attache à lui dans sa campagne de Belgique, comme elle
m'a attaché à lui dans sa campagne de Champagne.

--Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune
officier.

--Dans son génie, oui; dans sa moralité, non. Mais quels que soient ses
projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous à un second
Valmy.

--Par où allez-vous le rejoindre?

--Ma route est toute tracée: Hombourg, Trèves, Mézières. À Mézières, je
saurai où rejoindre Dumouriez.

Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mérey avait fait
renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le général, il
n'eut qu'à monter en voiture et à crier au postillon:

--Route de France, par Hombourg et Mézières!



XXXIV

La veille de Jemmapes


Dumouriez, nous l'avons dit, était revenu à Paris pour concerter avec le
gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique.

Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant,
un ami puissant dans ce parti:

Il avait Santerre à la Commune;

Il avait Danton à la Montagne;

Il avait Gensonné aux Girondins.

Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir.

Par Santerre, il obtint que l'idée du camp sous Paris serait abandonnée;
que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les
approvisionnements que l'on avait réunis en artillerie, en munitions, en
effets de campement, seraient reportés en Flandre pour servir à son
armée, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des
souliers et six millions d'argent monnayé pour payer la solde des
soldats jusqu'à leur entrée dans les Pays-Bas. Une fois là, la guerre
nourrirait la guerre.

Dumouriez était un stratégiste. Quoique le premier il ait donné
l'exemple des victoires remportées par masses, système qui fut adopté
depuis avec tant de succès par Napoléon, c'était un calculateur à
longues vues; il préparait une bataille avec la même intelligence qu'un
grand joueur d'échecs prépare son échec au roi et à la reine.

Donc son plan embrassait toute la frontière, depuis la Méditerranée
jusqu'à la Moselle.

Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la
conquête de Nice et en conservant la neutralité suisse; Biron, à qui on
enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landau.
Douze mille hommes aux ordres du général Meunier soutiendraient Custine,
qui s'était avancé comme un fou jusqu'à Francfort-sur-le-Mein;
Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et
Trèves, et, faisant ce que Custine aurait dû faire, il marcherait sur
Coblentz; quant à lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec
quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il
adjoindrait au territoire français; il attaquerait par sa frontière
ouverte, là où, comme le disait lui-même le téméraire aventurier, on ne
pouvait se défendre qu'en gagnant des batailles.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit à la Convention:

--Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liége.

«Il se trompa, dit Michelet; il fut à Bruxelles le 14 et à Liége le 28.»

L'armée que commandait Dumouriez était une armée de volontaires;
quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, après une
coupe dans les forêts, restent debout des échantillons de grands chênes.

Elle commença par un revers. Il y eût eu de quoi décourager une vieille
armée qui n'eût marché que selon les lois de la discipline. Celle-ci
marchait à la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France
qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte.

On avait mis des réfugiés belges à l'avant-garde; c'était pour leur
rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il était trop juste qu'ils
missent les premiers le pied sur la terre de la patrie.

À peine furent-ils à la frontière que rien ne put les retenir; ils
s'élancèrent sur la terre natale et attaquèrent les avant-postes. Les
avant-postes reculèrent. Les Belges se crurent victorieux; ils
poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la
plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya
quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux sœurs
Fernig, pour les soutenir.

Ce fut un bonheur. La cavalerie impériale les chargeait et allait les
envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les
conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait
sur eux.

Beurnonville et Dumouriez, leur lunette à la main, suivaient
l'échauffourée.

Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe dispersée
en désordre. Mais Dumouriez cria: «En avant!» et, comme Beurnonville le
regardait avec étonnement:

--Il faut, dit-il, garder à tout prix l'offensive; le jour où, en face
des impériaux, nous ferons un pas en arrière, nous serons perdus.

Les craintes de Beurnonville n'étaient pas sans raisons; les impériaux
cédaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les
meilleures positions, qu'il était évident qu'ils voulaient nous attirer
sur un terrain connu d'eux et où ils pussent manœuvrer tout à leur
aise.

--Ils veulent nous avoir à leur loisir, dit Beurnonville à Dumouriez.

--Je le sais bien, répondit celui-ci.

--Ils ont préparé leur champ de bataille, dit Beurnonville.

--Je le connais d'avance, répondit Dumouriez.

--Ils veulent une grande bataille, à votre avis?

--Et au vôtre aussi, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes.

Et, en effet, les Autrichiens considéraient Jemmapes comme une position
inexpugnable. C'était aussi l'avis du général Clerfayt, un des hommes
les plus distingués de l'armée impériale. Beaulieu, qui se fit plus tard
une si grande réputation en Italie, voulait, au contraire, prendre
vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise
sur toute notre armée composée de recrues, l'écraser et la disperser.
Mais de pareils coups de main n'étaient pas dans les habitudes de la
vieille stratégie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait
l'armée en chef, préféra attendre l'armée française à Jemmapes et y
combattre à l'abri de ses retranchements.

L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec étonnement ses
armées surgir du sol, non pas seulement pour défendre ses frontières
menacées, mais pour envahir les frontières ennemies. On s'attendait
toujours à quelque grande victoire de la part des coalisés: mais on
avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans
leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser
une pointe téméraire jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; et voilà que l'on
voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille armée impériale
qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frédéric, dont
l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la
première fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montré
leurs gibernes.

Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande
bataille. Depuis cinquante ans les Français avaient la réputation d'être
les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main.
Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagné une seule grande
bataille rangée. Valmy ouvrait la série nouvelle; mais Valmy, disait-on,
n'était qu'une canonnade, une bataille gagnée l'arme au bras.

Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de
ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la
Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et
rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par
Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il
partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa
poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du
ministère pour manger.

Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait
indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille
couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et
surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats
dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme
serait obligé de payer ce qu'il consommerait.

Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait
besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la
bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver,
ni pain, ni eau-de-vie.

Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois
heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux
premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et,
montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens:

--Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.

Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur
lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient
incessamment tout ce qui leur manquait.

Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.

Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son
ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain.
Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du
Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et
Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet,
commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer.
Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc
de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne,
au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées
de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt.
Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers
abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis,
qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée,
c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez
était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque
l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par
colonnes.

Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des
maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements?
iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries?
soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le
feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si
souvent?

Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il
était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa
droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés
par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés
en notre pouvoir.

Il venait de se mettre à table et mangeait avec grand appétit une soupe
aux choux que venait de lui faire son hôtesse, regardant du coin de
l'œil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand
feu, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte et qu'un homme entra en
criant:

--Place ce soir à la table! place demain à la bataille!

Cet homme, c'était Jacques Mérey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait
Dumouriez le 5.

Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras.

--Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour être sûr de la
victoire; vous êtes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez
pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous êtes chargé
de ceux de Valmy.

Jacques Mérey se mit à table; tout l'état-major soupa avec la soupe aux
choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et
attendit le point du jour.

Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez était prêt; car il
n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait
que, le jour venu, ils auraient besoin d'être encouragés.

L'armée française, en effet, avait passé toute la nuit, l'arme au bras,
au fond d'une plaine humide où il avait été impossible aux bivacs
d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde
fois avait-il proposé de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et
trempés qu'ils étaient, de les anéantir.

Comme la première fois, le général en chef avait refusé.

Pour les vieilles troupes habituées et endurcies aux camps en plein air
et aux bivacs sous la voûte du ciel, cette nuit eût déjà été une nuit
terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marécages, où le sol tremblait sous
les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette armée, il fut
effrayé lui-même de l'état d'anéantissement où il allait la trouver.

Son étonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter.

Il leva les yeux au ciel. Jacques Mérey lui posa la main sur l'épaule.

--C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui
dit-il, qui a fait ce miracle.

Et, lorsqu'ils passèrent au milieu d'eux, ils virent que tout en
chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les
dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaçait encore plus, c'était de
voir étagés sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards
impériaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs
fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs.

--Tout cela est à vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre.

--Ah! répondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on
avait déjeuné.

--Bon! dit Dumouriez; vous déjeunerez après la bataille; vous en aurez
meilleur appétit; en attendant, on va vous distribuer à chacun une
goutte d'eau-de-vie.

--Va pour la goutte d'eau-de-vie! répondirent les volontaires.

Ô bienheureuse époque où les armées étaient chauffées par leur
enthousiasme, cuirassées par le fanatisme et vêtues par la foi!

L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont
partis l'an Ier de la République pour conquérir le monde.



XXXV

Jemmapes


De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que
de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même
peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille
de Jemmapes.

Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines
qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.

Dumouriez adopta le même ordre de bataille.

Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers
Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper
derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des
Autrichiens.

Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille,
devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de
Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les
honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même
temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front
en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme
la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général
Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de
Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir
l'attaque du prince.

Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre
artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.

Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à
marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.

Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme
l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un
allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de
front.

Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.

Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du
brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que
nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un
de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»

Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.

Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le
corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête,
baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.

De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait
lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique
dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps
en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans
les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes
terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les
portes de toutes les capitales de l'Europe.

Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit
que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince
se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant
déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait
une certaine hésitation.

Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général
qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de
prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant;
c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les
fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de
Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop
escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des
feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au
village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité
duquel il fait sa jonction avec Thévenot.

Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une
centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à
peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de
Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au
pouvoir des Français.

Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui
attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et
cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé
seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos
volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier
étage de la triple redoute.

Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires
parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de
l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et
sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui
soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le
bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même
pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de
Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le
champ de bataille.

Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea
important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu
d'eux.

Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons
impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez
se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.

--Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu
avant aura eu peur.

Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher
jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait,
puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.

Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un
rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se
rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les
dragons jusqu'à Mons.

Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna _la Marseillaise_.

Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la
baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le
monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un
héros.

En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les
canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois
poignardés à leurs rangs.

Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que
Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs
de Jemmapes.

Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de
garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur
retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun
effet les redoutes.

Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait
été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de
Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de
l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.

Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.

Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était
à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.

Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul
arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du
monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.

La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la
victoire d'une armée.

C'était la victoire d'un peuple.

De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.

Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du
monde.

Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.

Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.

À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos
soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.

Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _Ça
ira!_ on enleva les redoutes.

Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre
passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.

À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils
cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils
avaient faim.

Ils s'assirent et demandèrent du pain.

Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir
de faim.

Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle
le monde.

J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le
champ de bataille de Valmy.

À Valmy, pas d'autre monument que le cœur de Kellermann, qui a voulu
avoir sa victoire pour tombeau.

À Jemmapes, rien.

Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les
enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui
les a enfantés comme peuples.

À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.

À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur
amour, ils doivent leur sang.

Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la
liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?

Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur
le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!

Orgueil de pygmée, ingratitude de géant!



XXXVI

Le jugement


Jacques Mérey fut envoyé à Paris par Dumouriez et chargé de présenter à
la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait rallié une brigade au
moment où celle-ci pliait.

Il partit le 6, à trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva
le 7 à temps pour se présenter à la Convention et annoncer la nouvelle,
attendue mais inespérée.

--Citoyens représentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous
annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats
ont enlevé des positions que l'on croyait inexpugnables.

--Comment cela? demanda le président.

--En chantant, répondit Jacques Mérey.

--Et que demande le général pour sa brave armée?

--Du pain et des souliers.

Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides
semblèrent faire feu d'eux-mêmes; la nouvelle s'élança par toutes les
portes et s'abattit sur Paris.

La grande ville, qui n'était qu'à moitié rassurée par la victoire de
Valmy qui la débarrassait des Prussiens, fut folle de joie.

Les maisons s'illuminèrent toutes seules et dégorgèrent leurs habitants;
les rues s'emplirent, les cloches sonnèrent, la foule se porta aux
Tuileries.

Marie-Joseph Chénier, qui était de la Convention, fit, séance tenante,
la première strophe de son hymne:

    La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...

Méhul en fit la musique.

Jacques Mérey détourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune
Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait
raconter; il montra l'âme du soldat sous la livrée du domestique, et
comment tout avait grandi en France, jusqu'aux cœurs des mercenaires.

La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandît celui qui s'était
élevé; elle lui vota et lui donna séance tenante les épaulettes de
capitaine.

Puis elle reprit sa séance interrompue.

Le jour où l'on apprit la victoire de Valmy, la République fut
proclamée; le jour où l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut
mis en jugement.

Puis les choses marchèrent à pas de géant.

Bruxelles fut occupé par le général Dumouriez.

La Convention rendit un décret par lequel elle promettait aide et
secours à tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement.

Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse que je n'ouvrirais pas
dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que _le
Siècle_.

On a dû remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention,
combien nous avons pris à tâche d'introduire l'histoire nationale dans
nos livres, et combien la popularité qu'on nous a faite a été mise au
service de l'éducation publique.

Michelet, mon maître, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai
presque comme poète, au-dessus de tous, me disait un jour: «Vous avez
plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens réunis.»

Et ce jour-là, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon âme; ce
jour-là, j'ai été orgueilleux de mon œuvre.

Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de
noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y
aura pas de nuit du 4 août.

C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation,
que quoiqu'il ait existé comme commune, comme parlement, comme tiers,
il ne date réellement que du jour de la prise de la Bastille.

Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de
1399.

La noblesse du peuple date du 14 juillet.

Il n'y a pas de peuple sans liberté.

Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours à
un moment donné nous en souvenons, il est bon de voir, malgré nos
défaillances, à quel point nous avons infiltré en Europe le principe
révolutionnaire; et, disons-le, relativement à la durée de la vie des
peuples comparée à la vie humaine, combien rapidement il s'est fait
jour!

Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours après la bataille
de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son
droit, avait promis protection et secours à tous les peuples qui
voudraient renouveler leur gouvernement.

Pourquoi n'avons-nous pas, l'un après l'autre, le temps de dire ce
qu'étaient les rois qui représentaient ces gouvernements?

Angleterre: Georges III, un idiot;--Russie: Catherine, une
goule;--Autriche: François II, un Tibère;--Espagne: Charles IV, un
palefrenier;--Prusse: Frédéric-Guillaume, un mannequin dont ses
maîtresses tenaient le fil.

Mais les peuples ne marchent que les uns après les autres sur la route
de Damas, et il leur faut des années de tyrannie pour que les écailles
leur tombent des yeux.

L'appel aux peuples de 1792 fut proclamé; le Brabant seul y répondit. La
révolution du Brabant fut étouffée.

La révolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les
peuples à la liberté. Trois peuples répondirent: L'Italie, la Pologne,
la Belgique.

Deux peuples furent noyés dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La
Belgique y gagna la liberté et une constitution.

Puis vint la révolution de 1848, qui appela tous les peuples à la
république.

Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui réclamèrent leur
liberté et demandèrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la
Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile,
ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est éclairé
enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la république.

L'Italie y gagna son unité; l'Autriche, la Prusse, les provinces
danubiennes, des constitutions.

_Et nunc intelligite, reges!_

Reprenons la suite des événements.

Le 27, un décret réunit la Savoie à la France.

Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le général La Bourdonnaye.

Arrêtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'œil sur
l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre sœur aînée et
que nous appelons notre amie.

L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mécaniques, le plus
ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regardé faire, sans
s'inquiéter autrement de nous; elle avait haussé les épaules à notre
enthousiasme, elle avait raillé nos volontaires; au premier coup de
canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers
Paris comme une volée d'oiseaux.

Pitt, ce grand politique qui n'a jamais été qu'un commis haineux, Pitt,
doublé des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former
une seconde Prusse.

Tout à coup elle voit s'illuminer le côté de la Belgique. Qu'y a-t-il?

La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris!

La baïonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre.

Alors l'île aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont
particulières, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napoléon à
Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand
trois millions de chartistes entourèrent le parlement.

Déjà une société anglaise étant venue féliciter la Convention, son
président Grégoire leur dit à leur grande épouvante:

--Estimables _républicains_, la royauté se meurt sur les décombres
féodaux; un feu dévorant va les faire disparaître; ce feu, c'est la
_Déclaration des droits de l'Homme_.

Vous figurez-vous l'effet que ferait la _Déclaration des droits de
l'Homme_ dans un pays où un paysan n'a pas le droit de tuer le renard
qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix?

Cependant le procès du roi se poursuivait, et la nécessité de faire
disparaître tout ce qui faisait obstacle à la Révolution devenait
impérieuse.

Faire la conquête du monde, pour la France, n'était pas urgent; mais
faire la conquête d'elle-même était nécessaire.

La France avait contre elle trois principes ennemis:

L'Église;

La noblesse;

La royauté.

L'Église, on l'a vu par la guerre de la Vendée, qui fut toute aux mains
des prêtres.

La noblesse, on l'a vu par les six mille émigrés de Condé qui portèrent
les armes contre la France.

_La royauté!_ la royauté, qui était coupable, comme l'ont prouvé les
royalistes eux-mêmes, lorsque chacun a réclamé, en 1815, la récompense
de services qui n'étaient rien autre chose que des trahisons, et qui
cependant, par sa fausse éducation, par son invincible ignorance, par
l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente.

La France s'était débarrassée de l'Église en décrétant la mise en vente
des biens des couvents.

La noblesse avait débarrassé la France d'elle en émigrant.

Restait donc la royauté.

C'était le dernier obstacle; de là tant de haine dans sa destruction.

La maxime favorite de Louis XVI--c'est M. de Malesherbes, son défenseur
lui-même, qui l'a dit, maxime qui dérive directement du fameux mot de
Louis XIV: _L'État, c'est moi_--était celle-ci:

     La loi suprême, c'est le salut de l'État.

Seulement, la question est là: l'État est-il dans la royauté ou dans la
nation?

La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-là mêmes qui règnent
avouent en montant sur le trône qu'ils ne sont que les mandataires de la
nation.

Il est vrai qu'une fois sur le trône ils l'oublient presque aussitôt.

Mais oublier un principe n'est pas le détruire, c'est forcer les autres
de s'en souvenir, voilà tout.

L'erreur disait: «La loi suprême est le salut de l'État.»

La vérité dit: «La loi suprême est le salut public.»

Or le roi avait conspiré contre le salut public:

_En essayant de sortir du royaume;_

_En continuant ses relations avec ses frères;_

_En protestant contre la Révolution dans son adresse au roi de Prusse;_

_En demandant à son beau-frère ou en faisant demander par la reine, ce
qui était la même chose, les secours de troupes autrichiennes._

La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent
révélés qu'à la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que
la mort du roi était nécessaire.

Le roi vivant, qu'en eût-on fait?

Prisonnier, il eût constamment conspiré pour sortir de sa prison.

Exilé, il eût constamment conspiré pour rentrer en France.

La vie du roi était inviolable, dira-t-on.

Mais la vie de la France était-elle moins inviolable que celle du roi?

Tuer un homme est un crime.

Tuer une nation est un forfait.

Et cependant tous ces hommes hésitaient à porter la main, non pas sur le
roi, mais sur l'homme.

Presque tous, soit dans leurs discours, soit dans leurs écrits,
s'étaient prononcés contre la peine de mort.

Ces hommes qui ont tant tué--nécessité aux coins de fer!--ces hommes
avaient presque tous pour principe cette première loi de l'humanité: ce
qu'il y a de plus sacré, c'est la vie humaine.

Duport avait dit: «Rendons l'homme respectable à l'homme.»

Robespierre avait dit: «Il faut au moins pour condamner que les jurés
soient unanimes.»

Aussi, pour porter le dernier coup à Louis XVI, choisit-on un homme dont
l'entrée à la Chambre était une violation de la justice: il n'avait que
vingt-quatre ans, Saint-Just.

Étrange précaution de la Providence.

Il monta à la tribune.

Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits,
grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son
teint mat, ses yeux bleu faïence d'une dureté slave, ses sourcils les
couronnant comme une barre tirée à la règle au-dessus d'eux, avec cela
le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils.

--Pour juger César il n'a fallu, dit-il, d'autre formalité que
vingt-deux coups de poignard.

--Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-même les a
détruites.

--Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le
tyran il faudrait d'abord le faire citoyen.

--Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant délit, la main dans le
sang. La royauté est d'ailleurs un crime éternel, un roi est hors la
nature; de peuple à roi, nul rapport naturel.

Il faut lire cette page, que nous empruntons à Michelet, pour se faire
une idée exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just.

«L'atrocité du discours eut un succès d'étonnement. Malgré les
réminiscences classiques qui sentaient leur écolier (Louis est un
Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La déclaration
n'était pas vulgaire; elle dénotait dans le jeune homme un vrai
fanatisme. Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d'un poids
singulier et laissaient de l'ébranlement, comme le lourd couteau de la
guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles
froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait féminine. Sans ses
yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrés, Saint-Just eût
pu passer pour une femme. Était-ce la vierge de Tauride? Non, ni les
yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient à l'esprit un
sentiment de pureté. Cette peau très aristocratique, avec un caractère
singulier d'éclat et de transparence, paraissait trop belle et laissait
douter s'il était bien sain.

»L'énorme cravate serrée, que seul il portait alors, fit dire à ses
ennemis, peut-être sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou
était comme supprimé par la cravate, par le collet roide et haut; effet
d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout
attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front très bas, le haut
de la tête comme déprimé, de sorte que les cheveux, sans être longs,
touchaient presque aux yeux. Mais le plus étrange était son allure d'une
roideur automatique qui n'était qu'à lui. La roideur de Robespierre
n'était rien auprès. Tenait-elle à une singularité physique, à un
excessif orgueil, à une dignité calculée? Peu importe. Elle intimidait
plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un être tellement
inflexible de mouvement devait l'être aussi de cœur. Ainsi, lorsque
dans son discours, passant du roi à la Gironde, et laissant là Louis
XVI, il se tourna d'une pièce vers la droite et dirigea sur elle avec sa
parole, sa personne tout entière, son dur et meurtrier regard, il n'y
eut personne qui ne sentît le froid de l'acier.»

Louis XVI fut condamné à mort sans sursis à la majorité de trente-quatre
voix.

Jacques Mérey motiva ainsi son vote:

--Ennemi de la mort comme médecin et ne pouvant cependant méconnaître la
culpabilité de Louis XVI, je vote pour la prison perpétuelle.

Il venait de prononcer deux arrêts à la fois: celui de Louis XVI et le
sien.



XXXVII

L'exécution


De tout ce que nous venons d'écrire, il demeure clair pour les lecteurs
que Louis XVI fut condamné parce qu'_il était un danger national_.

La France, qui devait non seulement vivre et prospérer par sa mort, mais
secouer, lui mort, l'esprit de la révolution sur les autres peuples,
devait mourir avec lui et par lui.

Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est _l'appropriation d'un
peuple à un homme_.

Le Breton Lanjuinais l'a dit: «Il y a de saintes conspirations.»

Les conspirations saintes, _c'est le retour du droit, c'est la rentrée
du vrai maître dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus_.

Les vrais régicides ne sont point Thraséas et ses complices qui tuèrent
Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadèrent à Caligula qu'il était
dieu!

Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de
la Justice alla lui lire au Temple.

Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis
longtemps mis en face de sa propre mort.

M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait à prix d'or, et pour
en faire cadeau à Mme du Barry, acheté le beau portrait de Charles
Ier par Van Dick.

Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le
peintre flamand?

Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver.

Le jeune page qui tient le cheval du roi était portrait comme le roi.
C'était le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary.

Il s'agissait de faire accroire à Mme du Barry que le page était un
des ancêtres de son mari.

Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre créature croyait tout ce que
l'on voulait.

Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaça
le tableau debout contre la muraille. Il était de hauteur avec
l'appartement.

M. de Richelieu l'avait au reste renseignée sur ce qu'était Charles
Ier.

Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son
canapé, placé juste en face du portrait, et elle lui disait:

--Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coupé pour n'avoir
pas osé résister à son parlement.

Louis XV mourut. Mme du Barry fut exilée. Le chef-d'œuvre de Van
Dyck demeura dans les mansardes de Versailles.

Puis les journées des 5 et 6 octobre arrivèrent. Louis XVI et la famille
royale furent ramenés à Paris.

Les Tuileries, inhabitées depuis longtemps, étaient démeublées. On prit
au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des
tableaux.

Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent.

Louis XVI, en entrant dans sa chambre à coucher, se trouva en face du
portrait de Charles Ier.

Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce
jour pensa à la mort.

Il dormit profondément la veille de l'exécution, se réveilla avant le
jour, entendit la messe à genoux, refusa de voir la reine à qui il avait
promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir.

Enfin, à huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre
à coucher, où l'attendait la troupe.

Tout le monde avait le chapeau sur la tête.

--Mon chapeau? demanda Louis XVI.

Cléry le lui remit et il se coiffa.

Puis il ajouta:

--Cléry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez à ma femme et
lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me sépare d'elle.

Puis, tirant son cachet de sa poche:

--Voici pour mon fils, dit-il.

Sur le cachet étaient gravées les armes de France.

Dans les traditions royales, c'était le trône qu'il lui transmettait.

Il s'approcha d'un homme de la Commune, nommé Jacques Roux.

--Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il.

L'homme se recula.

--Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire à l'échafaud.

--Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge.

--Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Cléry.

Il fit signe que non.

Il était en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en
gilet de molleton blanc.

Au fond de la voiture, son confesseur, l'abbé Edgeworth, Irlandais,
élève des jésuites de Toulouse, prêtre non assermenté, l'attendait.

Il y monta, s'assit près de lui. Deux gendarmes montèrent derrière lui
et s'assirent sur la banquette de devant.

Le roi tenait un livre de messe à la main; il se mit à lire des psaumes.

Il était dans une voiture à lui.

Les rues étaient à peu près désertes, portes et fenêtres étaient
fermées; personne ne paraissait même derrière les vitres.

On eût dit une nécropole.

Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Révolution.

Il était dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrêta en face du
pont tournant.

Les commissaires de la Commune étaient sous les colonnes du
garde-meuble; ils avaient mission d'assister à la mort et de dresser
procès-verbal de l'exécution; autour de l'échafaud, une triple batterie
de canons menaçait les spectateurs de trois côtés, laissant entre leurs
affûts et la plate-forme un grand espace vide; de tous côtés on ne
voyait que troupes, car il avait été question d'un complot pour enlever
le prisonnier.

Grâce à cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous côtés
l'échafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamnés, les
spectateurs les plus proches étaient à plus de trente pas.

Ces militaires étaient des fédérés que l'on avait choisis parmi les plus
exaltés.

Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de
l'échafaud où se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par
conséquent au pont Louis XV.

La voiture s'arrêta à quelques pas des degrés par lesquels on montait à
la plate-forme.

Le roi retrouva quelques paroles impérieuses pour recommander son
confesseur aux deux gendarmes qui étaient avec lui dans la voiture.

Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit.

Les aides de l'exécuteur se présentèrent pour le déshabiller, mais lui
fit un pas en arrière, jeta à terre son habit, son gilet et sa cravate.

Alors, au pied des degrés, une lutte d'un instant eut lieu entre les
valets et lui.

Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes.

Mais alors Sanson s'avança. Comme il l'avait dit à Jacques Mérey, il
était un vieux serviteur de la royauté.

De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des
cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la
même humilité qu'un valet de chambre:

--Avec un mouchoir, sire, dit-il.

Ce mot, _sire_, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que
dans la bouche de son défenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la
Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondément. Il
tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir.

Pendant ce temps, l'abbé Edgeworth s'était approché du roi et lui
disait:

--Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui
va être votre récompense.

Mais déjà le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains,
acceptant cette comparaison entre lui et Jésus-Christ:

--Je boirai le calice jusqu'à la lie, dit-il.

Le roi s'appuya sur le prêtre pour monter les marches de l'échafaud trop
roides pour qu'il pût les gravir sans soutien; mais à la dernière marche
une espèce de vertige lui prit; il s'élança sur la plate-forme jusqu'à
son extrémité et s'écria:

--Français, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne...

En ce moment, à un signe de Henriot, les vingt tambours partirent à la
fois et étouffèrent la voix du roi dans leur roulement.

Le roi devint très rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible:

--Taisez-vous!

Mais les tambours continuèrent.

--Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu.

Et il se livra aux bourreaux.

Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier:

--Je meurs innocent, je pardonne à mes ennemis. Je désire que mon sang
apaise la colère de Dieu.

Les tambours continuèrent de battre et de couvrir sa voix jusqu'à ce que
sa tête fût tombée.

Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuyé à
la guillotine, était prêt à se trouver mal.

Pendant les quelques secondes où le bourreau montra la tête au peuple,
le peintre Greuze, qui se trouvait là, et qui au reste avait eu souvent
l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tête
coupée.

Le corps, placé dans un panier, fut porté au cimetière de la Madeleine
et plongé dans la chaux vive.

Pendant ce temps, les fédérés avaient rompu leurs rangs pour tremper
leurs baïonnettes dans le sang. Le peuple se précipita à son tour,
acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun
voulut avoir une part de son sang; les uns y trempèrent leurs mouchoirs
et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier.

Quelques cris de grâce se firent entendre.

Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour
quelques-uns mortelle.

Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans
la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint
fou.

L'agitation causée dans Paris par cette exécution fut doublée par un
assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre
d'autres.

Ce n'était point sans raison qu'on avait parlé d'un complot ayant pour
but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y étaient engagés,
vingt-cinq seulement se réunirent; la tentative même échoua.

Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venger
le roi pour son compte.

C'était un ancien garde du corps nommé Pâris.

Il se tenait caché à Paris, rôdant autour du Palais-Royal, dans le but
de tuer le duc d'Orléans.

Il était l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique à la galerie de
bois.

Après le vote, et après avoir lu les noms de ceux qui avaient voté, il
alla dîner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait
quelques-uns au Palais-Royal.

Celui-là avait une certaine réputation, et se nommait Février.

Il y voit un conventionnel qui soldait sa dépense, il entend quelqu'un
en passant dire:

--Tiens, c'est Saint-Fargeau!

Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a voté la mort du
roi.

Il s'approche de lui.

--Vous êtes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit celui-ci.

--Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps
d'une voix triste.

--Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau.

--Si vous l'étiez, vous n'auriez pas voté la mort du roi.

--J'ai obéi à ma conscience, dit-il.

--Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obéis à la mienne.

Et il lui passa son sabre au travers du corps.

Le hasard faisait dîner Jacques Mérey à une table voisine. Il s'élança,
mais à temps seulement pour recevoir le blessé entre ses bras.

On le transporta dans la chambre des maîtres de l'établissement, mais en
le posant sur le lit il expira.

--Heureuse mort! s'écria Danton en apprenant l'événement. Ah! si je
pouvais mourir ainsi!

On a vu que, dans le récit de la mort du roi, je rectifie une erreur et
donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonérer la
mémoire de Santerre du fameux roulement de tambour.

Santerre s'en était allé avec la Commune du 10-Août. Henriot était venu
avec la Commune révolutionnaire.

Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-même, qui est venu
me trouver la preuve à la main.

Quant à l'explication, elle porte sur le débat qui eut lieu au pied de
l'échafaud entre le roi et les exécuteurs.

Le roi ne luttait pas dans un désespoir inintelligent pour prolonger sa
vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains liées avec une corde.

Il ne fit pas de difficulté lorsqu'il s'agit d'un mouchoir.

Je dois ce curieux détail à M. Sanson lui-même, l'avant-dernier
exécuteur de ce nom.



XXXVIII

Chez Danton


Le soir même de la mort du roi, deux hommes se tenaient près du lit
d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade.

L'un était debout, pensif, lui tâtant le pouls dont il comptait les
battements, et étant calme et froid comme la science dont il était le
représentant.

L'autre, les doigts enfoncés dans les cheveux, se pressait violemment la
tête de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se
couvrir de larmes dont la source était cachée, et que sa bouche laissait
échapper un râle sourd, indice de colère plus encore que de douleur.

Ces deux hommes étaient Jacques Mérey et Georges Danton.

La mourante était Mme Danton.

En rentrant chez lui, Danton avait trouvé sa femme dans un tel état de
prostration qu'il avait à l'instant même envoyé chercher Jacques Mérey;
puis, en l'attendant, l'homme aux violentes étreintes avait voulu serrer
la chère malade contre son cœur, et doucement elle l'avait repoussé.

C'était ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait
brisé le cœur de cet homme à qui l'on croyait un cœur de bronze.

Dans ce mouvement, si faible qu'il fût, il y avait la séparation
éternelle de deux âmes.

Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis à Mme Danton de ne
pas voter la mort du roi.

Il l'avait non seulement votée sans sursis, sans remise, mais provoquée
violemment.

À dix heures et demie du matin, le roi avait été exécuté.

En sortant de la Convention, il était rentré chez lui, avait trouvé sa
femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait été repoussé par
elle.

Il ne cherchait plus même à lire dans les yeux du médecin la mort ou la
vie.

Même avec la vie, c'était encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il
aimait avec toute la passion dont son cœur était capable, cette femme
qui avait toujours partagé ses caresses quand elle ne les avait pas
sollicitées, cette femme l'avait repoussé.

La mère de ses deux enfants l'avait repoussé.

Il y avait donc dans le cœur de cette femme quelque chose de mort
avant la mort: c'était son amour pour lui.

--Mon ami, dit Jacques Mérey après un instant de silence, veux-tu me
laisser seul un instant avec ta femme?

Danton se leva, sortit en trébuchant, entra dans la chambre voisine,
referma la porte; mais, malgré la porte refermée, on entendit le bruit
d'un sanglot qui s'achevait en imprécation.

La malade resta muette, mais tressaillit.

Jacques Mérey s'assit près d'elle, gardant la main qu'il tenait entre
les siennes.

--Vous avez eu aujourd'hui une émotion violente? demanda Jacques Mérey à
Mme Danton.

--N'est-ce point aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, que le roi
a été exécuté? demanda-t-elle.

--Oui, madame.

--En entendant crier _la mort_, j'ai été prise d'un vomissement de sang.

--Est-il possible, madame, fit Jacques Mérey, qu'une chose qui vous est
aussi étrangère que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous,
la femme de Danton?

--C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du
roi ne saurait m'être étrangère. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui
a voté la mort sans sursis, sans délai, sans appel?

--Trois cent quatre-vingt-dix représentants l'ont votée avec lui,
insista Jacques Mérey.

--Vous ne l'avez pas votée, vous! s'écria-t-elle avec un accent
profondément douloureux.

--Ce n'est point parce que le roi ne la méritait pas, madame, que je ne
l'ai point votée, c'est parce que mon état de médecin et mon peu de
croyance à une autre vie m'obligent de combattre la mort où je la
rencontre.

Il se fit un silence d'un instant.

--Combien de temps croyez-vous que j'aie encore à vivre? demanda tout à
coup Mme Danton.

Jacques tressaillit et la regarda.

--Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore là.

--Écoutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai
reçu trois coups dont un seul suffirait à tuer une existence, et chacun
est entré plus profondément: le 10 août, le 2 septembre et le 21
janvier. Quand je suis entrée dans ce sombre et froid hôtel du ministère
de la Justice, il m'a semblé entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit à
Georges en souriant tristement: «Je n'en sortirai pas vivante.» Je me
trompais de bien peu, monsieur Mérey, j'en suis sortie mourante.

--Et pourquoi cet hôtel du ministère vous faisait-il si grand-peur,
madame?

La malade haussa imperceptiblement les épaules.

--Les hommes sont faits pour les révolutions, dit-elle. Dieu, en les
créant forts, leur a dit: «Luttez et combattez!» mais les femmes sont
faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les créant faibles, leur a
dit: «Soyez épouses, soyez mères!» Pauvre fille d'un limonadier du coin
du pont Neuf, toute mon ambition s'étendait à avoir comme mon père une
petite maison à Fontenay ou à Vincennes. Je l'ai épousé pauvre et
obscur; je croyais au génie de l'avocat et non à l'orageuse fortune de
l'homme politique; le chêne a poussé trop vite et trop vigoureusement,
il a tué le pauvre lierre.

La porte se rouvrit à ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint
s'abattre à genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds.

--Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la
sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que
deviendraient nos pauvres enfants?

--C'était au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demandé de
ne pas voter la mort du pauvre roi.

--Oh! s'écria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien!
Suis-je le maître de ce que je fais? pas plus que dans une tempête le
patron d'une barque n'est le maître de son bateau; une vague me soulève,
l'autre m'abîme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait véritablement,
ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser
mes éternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si
terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les
peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur
cœur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur
refassent le cœur, d'une douce haleine qui leur hématose le sang;
s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non!
s'écria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'être malade! non, tu n'as pas
le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant
mourir! voilà ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je
rentre déchiré de plus de blessures que Régulus dans son tonneau, chaque
fois que je laisse à la porte l'armure de l'homme politique et le masque
d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette
plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donnée par
elle-même, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France,
puisque c'est à la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre
vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-être, je
vais être déchiré de moi-même, coupé en deux, guillotiné du cœur;
dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi?

Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaçant et terrible
comme Ajax.

--Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux
rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voilà
tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme,
un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'échappe chaque fois
que tes bras essayent de me serrer contre ton cœur. Oh! mon Dieu! moi
aussi, s'écria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai été si heureuse.

Puis elle ajouta tout bas:

--Autrefois!

--Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien
qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas même donné de la voir
jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son
adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort.

--Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'écria la pauvre femme, qui n'avait
pas prévu cette suprême douleur et qui avait rêvé de mourir au moins
dans les bras de l'homme qu'elle aimait.

--Mais parce que ma situation contradictoire va éclater, parce qu'il va
peut-être m'être impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec
Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi
dans ce fatal procès. Elle m'accuse d'avoir voté la mort. Et c'est moi
qui ai hasardé le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour
me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre
la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une
majorité, c'est moi qui ai dit par deux fois: _La peine, quelle qu'elle
soit, doit-elle être ajournée après la guerre?_ Si la Gironde avait dit
oui, la proposition passait. C'était une planche que je posais sur
l'abîme. La Gironde devait y passer la première, donner l'exemple au
centre, qui l'eût suivie. La Montagne en resta muette d'étonnement.
Robespierre me regarda et son œil brilla de joie. «Il se perd!
disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est-à-dire vers
l'abîme.» Vergniaud crut à une ruse: comme si Danton se donnait la peine
de ruser! Au lieu de venir à moi, la Gironde alla à la Montagne: elle
ne voulait que la mort de la royauté, et sa majorité vota la mort du
roi. Du moment où la droite était divisée, elle était annulée. Il était
facile de prévoir que le centre faible et flottant se porterait vers la
gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 décembre,
jour où l'on vota sur la culpabilité, je suis resté ici, près d'elle.
J'ai dit que j'étais inquiet de sa santé, et j'ai risqué ma tête. Mon
acte d'accusation commencera par ces mots: «Où étais-tu le 15?» Quand je
suis rentré, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de
Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais
la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression
jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La
Révolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de
généreux, d'humanitaire. Je vis que la droite était perdue, et avec la
droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon
génie, asservi à la médiocrité jacobine. J'avais ou à me créer une force
nouvelle, ou à me laisser dévorer par la lourde mâchoire de Robespierre.
C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, déterminé à reprendre
la tête de la Révolution. N'étais-je pas le plus fort de la Commune? les
gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me
suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la
colère, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais été
jusque-là le Danton de 92; à partir du 16 décembre, je suis le Danton de
93. Écoute ceci, ma bien-aimée femme, mon épouse chérie, dit Danton,
descendant des hauteurs où il venait de s'élever. Je comprends le
sacrifice, je comprends le dévouement lorsque, en se jetant dans le
gouffre comme Curtius, on est sûr que le gouffre se refermera sur vous
et que la patrie sera sauvée. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la
France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Périr, qu'est-ce que
c'est cela périr? Un homme qui périt, c'est une unité de moins, un zéro
souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'apôtre, le
dépositaire des droits et de la liberté du genre humain. Elle porte à
travers les tempêtes l'arche sainte des lois éternelles, elle porte
cette lumière si longtemps attendue, allumée par le génie après tant de
siècles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser
éteindre la lumière avant qu'elle ait illuminé la France, avant qu'elle
ait éclairé le monde. Des temps mauvais viendront peut-être où elle
s'affaiblira, où elle disparaîtra même comme disparaissent les volcans;
mais alors, si l'on ne sait plus où la trouver, on cherchera dans nos
sépulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'être
allumée à la lampe d'une tombe!

Mme Danton poussa un soupir et tendit la main à son mari en disant:

--Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton.



XXXIX

La Gironde et la Montagne


Danton l'avait dit: Dans la femme était la pierre d'achoppement de la
Révolution.

Ce qui se passait chez lui se reproduisait à tout moment et partout.

Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, où l'on rencontre de lieue en
lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.

Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme
Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, quelques nobles matrones
patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes
dévouées comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut
incalculable.

Les émotions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la
mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels.

On accusait Danton de conspirer.

--Est-ce que j'ai le temps! répondit-il. Le jour je défends ma tête ou
demande la tête des autres; la nuit je m'acharne à l'amour.

Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction.

Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide.

À mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de
se défendre, il ne songeait plus, comme ces sénateurs de Capoue qui
s'empoisonnèrent à la fin d'un repas, qu'à se couronner de roses et à
mourir.

C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que
mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier
Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la
Lacédémonienne Cornélie n'a pas énervé les derniers moments du chef des
jacobins?

Il y avait du plaisir pour tous les tempéraments.

Il y avait le Palais-Royal, tout éblouissant d'or et de luxe, où des
courtisanes patentées venaient à vous et vous priaient d'être heureux.

Il y avait les salons de Mme de Staël et de Mme de Buffon, où l'on
vous permettait de l'être.

Les filles étaient en général pour l'ancien régime, les grands seigneurs
payaient mieux évidemment que tous ces nouveaux venus de province
arrivés pour faire les affaires de la France.

Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans
permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrémité
de l'échelle sociale, mais, comme les étages inférieurs, avaient une
tendance à la réaction.

Supposez tous les étages intermédiaires occupés par la bourgeoisie, qui
depuis le 2 septembre était paralysée par la peur.

Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives.

Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de
la société, les hommes politiques s'énervaient.

Dans le milieu inerte, ils se résignaient.

Un homme politique qui se résigne est un homme perdu.

Tous ces hommes qui étaient arrivés pleins d'enthousiasme, croyant à
l'unité, à l'égalité, à la fraternité, et qui voyaient dès l'abord les
dissensions terribles d'une Assemblée qui devait durer trois ou quatre
ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrière; alors ils étaient
attirés dans un des milieux que nous avons dit, et peu à peu ils y
perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre.

Mme de Staël n'avait jamais été véritablement républicaine. Mais, du
temps où s'il était agi de défendre son père, elle avait fait une
ardente opposition. Apôtre de Rousseau d'abord, après la fuite de son
père elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer
un rôle par elle-même, ne pouvant jouer un rôle par son honnête et froid
mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit
tout éperdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel
couraient les bruits les plus étranges. M. de Narbonne fut nommé
ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'épée de la Révolution.
La main était trop faible pour la porter, elle passa à celle de
Dumouriez.

On la croyait très bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais
c'était le malheur de ces pauvres honnêtes gens d'être compromis, non
point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modérés
prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon
nombre de royalistes se faisaient girondins.

Le salon de Mme de Buffon, quoique placé sous le drapeau du _prince
Égalité_, n'en passait pas moins pour un salon réactionnaire, et à coup
sûr celui-là n'avait pas volé sa réputation. Les Laclos, les Sillery et
même les Saint-Georges avaient beau faire les démocrates, si le dernier
n'était pas un grand seigneur, c'était au moins le bâtard d'un grand
seigneur.

Quand on est trompé par ce titre, la Gironde, on commence par chercher
dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du
département, mais on est tout étonné de n'en trouver que trois, les
autres sont Marseillais, Provençaux, Parisiens, Normands, Lyonnais,
Genevois même.

Cette différence d'origine n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans
leur facile décomposition? Les hommes d'un même pays ont toujours
quelques points d'homogénéité par lesquels ils se soudent les uns aux
autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix
Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet?

La première condition de cette dissonance territoriale fut la légèreté.

Il y eut un moment où la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser
se diviser par la dualité, les girondins se crurent assez forts pour les
abattre l'un après l'autre.

Lorsque Danton donna sa démission du ministère de la Justice, les
girondins lui demandèrent des comptes; des comptes à Danton, qui
rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre
maison des Cordeliers qu'il en était sorti.

Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'étaient pas rendus,
Danton était accusé. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne;
Robespierre tenait ce drapeau, il fallait à son tour attaquer
Robespierre.

Robespierre avait toujours avancé à force d'immobilité; ce n'était pas
lui qui marchait, c'était le terrain même sur lequel il était placé; ses
adversaires, en se détruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller
aux événements, mais ouvraient un chemin aux événements pour venir à
lui.

Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaquât Danton, qu'il regardait comme
le génie de la Montagne.

Brissot ne voulait point que l'on attaquât Robespierre, que l'on n'était
pas sûr d'abattre.

Mais Mme Roland haïssait Danton et Robespierre; elle était haineuse
comme sont les âmes austères, comme étaient les jansénistes; enfermée
dans une espèce de temple, elle avait son Église, ses fidèles, ses
dévots; on lui obéissait comme on eût obéi à la vertu et à la liberté
réunies.

Ces hommages presque divins l'avaient gâtée; elle avait fait deux grands
pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise
sur lui.

Elle lui écrivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la
Gironde. Il se contenta d'être poli, et refusa.

Elle lui écrivit en 92.

Il ne répondit point.

C'était la guerre.

Nous avons vu comment elle avait été déclarée à Danton. On décida
d'attaquer Robespierre.

Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme
Roland, comme Rabaut-Saint-Étienne, par un pur enfin, on le fit
attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne
pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible
comme Cincinnatus.

On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon
obscène, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de
_Faublas_.

On fit attaquer le visage pâle, la figure austère, l'âme intègre, par un
homme jeune homme souriant, délicat et blond, paraissant de dix ans plus
jeune qu'il n'était, par un marchand de scandale qui en avait fait pas
mal pour son compte, car on prétendait que lui-même était le héros de
son roman.

Quand il monta à la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri:

--Tiens, Faublas!

L'accusation échoua.

Dès lors il y eut rupture complète entre Robespierre et les Roland,
entre la Montagne et la Gironde.

Revenons à ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que
depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne où l'on rencontre de lieue en
lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.

Généreuse contre elle-même, la Révolution, par un de ses premiers
décrets, abolissait la dîme.

Abolir la dîme, c'était faire rentrer en ami dans la famille le prêtre
qui jusque-là en avait été regardé comme l'ennemi.

Faire rentrer le prêtre dans la famille, c'était préparer à la
Révolution son ennemi le plus dangereux: la femme.

Qui a fait la sanglante contre-révolution de la Vendée? La paysanne,--la
dame,--le prêtre.

Cette femme agenouillée à l'église et disant son chapelet, que
fait-elle? Elle prie.--Non, elle conspire.

Cette femme assise à sa porte, la quenouille au côté, le fuseau à la
main, que fait-elle? Elle file.--Non, elle conspire.

Cette paysanne qui porte un panier avec des œufs à son bras, une
cruche de lait sur sa tête, où va-t-elle? Au marché.--Non, elle
conspire.

Cette dame à cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus
pour les landes désertes et les chemins à peine tracés, que
fait-elle?--Elle conspire.

Cette sœur de charité qui semble si pressée d'arriver, qui suit le
revers de la route en égrenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend
à l'hôpital voisin.--Non, elle conspire.

Ah! voilà ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Révolution qui se
sont baignés dans le sang; voilà ce qui les faisait frapper à tâtons,
tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient enveloppés de la triple
conspiration de la paysanne, de la dame et du prêtre, et qu'ils ne les
voyaient pas.

Eh bien! tout sortait de l'église, de cette sombre armoire de chêne
qu'on appelle le confessionnal.

Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prêtres réfractaires
réunis à Angers, en date du 9 février 1792. Quel est le cri du prêtre?
Ce n'est pas d'être séparé de Dieu, c'est d'être séparé de ses
pénitentes. _On ose rompre ces communications_ que l'Église non
seulement permet, mais autorise.

Où croyez-vous que soit le cœur du prêtre? Dans sa poitrine? Non, le
cœur n'est pas où il bat, il est où il aime; le cœur du prêtre est
au confessionnal.

Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacrées,
nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment,
de poésie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui
tentent-ils d'atteindre à la perfection? Pour un être idéal qu'ils se
créent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit.

Il en est de même du prêtre, même en le supposant chaste; il a, au
milieu de ses pénitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune
femme--avec la jeune femme, le champ des investigations est plus
complet--dont le visage, vu à travers le grillage de bois, l'éclaire
jusqu'à l'éblouissement, dont la voix, dès qu'il l'entend, s'empare de
tous ses sens et pénètre jusqu'à son cœur.

En enlevant au prêtre la mariage charnel, on lui a laissé le mariage
spirituel, le seul dont on dût se défier. Aux yeux de l'Église même, ce
n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le
Saint-Esprit.

Eh bien! dans ces terribles années 92, 93, 94, tout homme dont la femme
se confessa eut un Saint-Esprit ignoré dans la maison. Cent mille
confessionnaux envoyaient la réaction au foyer domestique, soufflant la
pitié pour le prêtre réfractaire, soufflant la haine contre la nation,
comme si la nation n'avait pas été l'homme, la femme, les enfants!
soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est-à-dire contre la
prospérité, le bien-être, le bonheur de l'avenir.

Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vendée surtout. Paris eut
la légende du Temple.

Le roi et sa famille affamés ou à peu près!

Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.

Son service se composait de quatre entrées, de deux rôtis de trois
pièces chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois
assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un
de madère.

Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dépense de bouche
fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour.

On sait que le roi était grand mangeur, puisqu'il _mangeait_ à
l'Assemblée tandis que l'on tuait les défenseurs du château qu'il venait
d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne
meurent pas de faim.

Les gens que l'on retrouva fous ou hébétés à la Bastille, ne se
rappelant même pas leur nom, avaient dû être plus mal nourris que
ceux-là.

Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des
compartiments de gazons flétris et quelques arbres brûlés au soleil de
l'été ou effeuillés au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa sœur,
sa femme et ses enfants.

Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, eût
regardé comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois
tous les huit jours.

Mais Pellisson, qui dans les mêmes cachots n'avait pour distraction
qu'une araignée que son geôlier lui écrasa, à qui on enleva l'encre et
le papier, qui écrivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses
livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison,
n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI.

Mais ce Silvio Pellico, brûlé par les plombs et dévoré par les
moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes
gangrenées aux chaînes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur
appétit un dîner à trois services et un carré de terre pour se promener?

Ce n'étaient pas des rois, je le sais bien, mais c'étaient des hommes;
aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la même
justice pour eux, la même haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent
été rois.

Nous avons employé tout ce chapitre à tracer le travail sourd qui se
faisait non seulement dans toute la France, mais à Paris, pour séparer
la miséricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne.

Seulement, la réaction, au lieu d'amener la pitié, amena la Terreur.

Veut-on savoir où la réaction était arrivée?--Lisons ces quelques lignes
de Michelet,--puissent-elles donner à la France entière l'idée de lire
les autres!

«À la Noël de 92, il y eut un spectacle étonnant à
Saint-Étienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes
restèrent à la porte et ne purent entrer.

»Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutît à remplir les
églises. Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple
qui prie contre la Révolution, c'est-à-dire contre la victoire du
peuple.»

Ce fut ce qui détermina Danton à faire une dernière tentative pour
rapprocher la Montagne et la Gironde.



XL

Le Pelletier Saint-Fargeau


Voilà ce que Danton avait voulu éviter.

C'était cette épilepsie fanatique qui, à la vue du sang de Louis XVI,
allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr.

Voilà pourquoi il avait posé cette question:

«La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajournée après la guerre?»

S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre
ans plus tard, en 1797, à la paix de Campo Formio.

Pendant ces quatre ans, la pitié, la miséricorde, la générosité, vertus
françaises, faisaient leur œuvre.

Louis XVI était jugé et condamné, ce qui était d'un grand et solennel
exemple. Mais il n'était pas exécuté, ce qui était un exemple plus grand
et plus solennel encore.

Fonfrède ne comprit point, il se sépara de Danton, parla au nom de la
Gironde et réduisit les trois questions à cette effroyable simplicité:

Louis est-il coupable?

Notre décision sera-t-elle ratifiée?

Quelle peine?

Elles obtinrent ces trois réponses, plus laconiques encore que les
demandes:

Est-il coupable?--OUI.

Notre décision sera-t-elle ratifiée?--NON.

Quelle peine?--LA MORT.

Maintenant le salut de la France était dans l'unité.

Par qui et à quelle occasion faire prêcher cette unité?

L'occasion était trouvée: les funérailles de Le Pelletier
Saint-Fargeau.

Restait à désigner l'orateur.

Il fallait pour cela un homme dans le passé duquel on ne pût pas trouver
trace d'une idée contraire à l'unité.

Or il y avait un homme qui n'était apparu que deux fois à la Chambre
pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait été reçu au
bruit des applaudissements.

Une troisième fois il s'était levé et était monté à la tribune pour
apporter son vote, et son vote, il l'avait formulé d'une voix si ferme,
que, quoique ce fût un vote de clémence, il avait été écouté sans
murmures.

Il avait dit:

--Je vote pour la prison perpétuelle, parce que ma profession de médecin
m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente.

Quelques voix même avaient applaudi.

Cet homme s'asseyait sur les mêmes bancs que la Gironde.

On s'était demandé quel était cet homme, et l'on avait appris que
c'était un médecin nommé Jacques Mérey, envoyé par la ville de
Châteauroux.

À la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme
Danton, Danton décida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier
Saint-Fargeau pour prétexte de l'unité serait Jacques Mérey.

Jacques Mérey accepta le rôle actif qu'il avait joué jusque-là dans la
Révolution. On ne lui avait pas encore permis de développer son talent
d'orateur.

L'était-il, orateur? Il n'en savait rien lui-même: il allait s'en
assurer.

L'éloge était beau à faire. Pour arriver à cette vie d'unité dont la
République avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan
d'éducation et de vie commune qui suffisait à sa gloire.

Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adoptée par la
France et reçut le nom sacré de fille de la République; ce fut elle
qui, sous les voiles noirs et accompagnée de douze autres enfants,
conduisait le deuil.

Et, en effet, c'était à des enfants de conduire le deuil de celui qui
avait consacré sa vie à cette grande idée: _donner une éducation sans
fatigue à une enfance heureuse_.

Le corps était exposé au milieu de la place Vendôme, à la place où est
aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort était nue afin que tout le
monde pût voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglantée
encore, était à côté.

La Convention tout entière entourait le cénotaphe; au son d'une musique
funèbre, le président souleva la tête du mort et lui mit une couronne de
chêne et de fleurs.

Alors à son tour Jacques Mérey sortit des rangs, rejeta en arrière sa
belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisième,
s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux
non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les
fenêtres comme les gradins d'un immense cirque, il prononça les paroles
suivantes[C]:

«Citoyens représentants,

»Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'unanimité que vous avez fait
éclater aux yeux du monde qui avait les yeux fixés sur vous, le
lendemain de la mort de Capet. Un roi égoïste a pu dire insolemment un
jour: _l'État, c'est moi_. La Convention, dévouée au grand principe de
l'unité, a pu dire depuis huit jours: _la France est en moi_.

»Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont été prises à
l'unanimité.

»À l'unanimité vous avez voté, le 21 janvier, l'adresse annonçant aux
départements la mort du tyran; rédigée par la Convention, elle prend et
donne à chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la liberté à la
France.

»Unanimité pour le vote des 900 millions d'assignats à émettre;
unanimité pour la levée de 300 000 hommes; unanimité pour la déclaration
de guerre à cette orgueilleuse Angleterre qui a osé envoyer ses
passeports à notre ambassadeur.

»Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui
reste pas seulement à défendre la France contre la ligue des rois, il
lui reste à fonder l'unité de la patrie, l'indivisibilité de la
République. Point de vie sans unité; se diviser, c'est périr!»

Ce que venait de dire Jacques Mérey répondait si complètement à la
pensée générale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements.

«La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prétendue
unité royale pour croire à l'unité d'une monarchie, et c'est pour cela
qu'elle a voté l'abolition de la royauté, la fondation de la République,
la mort du tyran.

»La France ne peut admettre non plus comme applicable à son gouvernement
ni l'unité fédérative des États-Unis, ni l'unité fédérative de la
Hollande, ni l'unité fédérative de la Suisse.

»Peut-être la chose était-elle possible avec la France divisée en
provinces; elle est devenue impossible avec la France divisée en
départements.

»Royalisme et fédéralisme sont deux mots sacrilèges. Seul un meurtrier
de l'humanité peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce
problème de l'unité n'a été posé devant un grand empire; 89 n'y pensait
pas; nous y répondrons tous en 93.

»Le sphinx est là sur la place de la Révolution.

»Devine ou meurs!

»Unité, avons-nous répondu en lui jetant la tête d'un roi.

»Et cependant rien ne nous guidait que le génie de la France.

»Rousseau, lumière insuffisante! Son _Contrat social_ dit: unité pour un
petit État.

»Son _Gouvernement de la Pologne_ dit: fédéralisme pour un grand.

»Qu'était l'ancienne France? une royauté fédérative; et Louis XI
seulement a commencé l'unité.

»Si Louis XI eût vécu de nos jours, il eût été républicain et membre de
la Convention.

»Qui a proclamé le premier l'unité indivisible de la France le 9 août
91?

»Notre illustre collègue Rabaut-Saint-Étienne. Inclinons-nous devant le
précurseur.

»La Gironde, à qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris
menacé par les Prussiens; une défaillance était permise dans ces jours
de deuil; elle avait rallié l'Assemblée presque entière à son opinion.
L'arche de la France, le palladium de ses libertés, allait chercher un
refuge dans ces riches et fidèles provinces du centre qui avaient abrité
la royauté de Charles VII contre les Anglais.

»Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un géant.

»Devant le _non_ de Danton, Paris se rassura et demeura immobile.

»Le canon de Valmy fit le reste.

»Le christianisme lui-même, qui avait de si puissants moyens d'unité,
n'est arrivé qu'à fonder la _dualité_.

»Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de
privilégiés, de savants, de lettrés, de poètes, le monde de Louis XIV,
de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molière, de Voltaire, et,
au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des
esclaves, des serfs, des misérables, le peuple pauvre, abandonné, sans
culture, ne sachant ni lire ni écrire, n'ayant pas une langue mais des
patois, et ne comprenant pas même la langue dans laquelle il demandait à
Dieu son pain quotidien.

»Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de
l'unité; nous marchons vers l'idéal, mais avant d'y arriver nous avons
à traverser comme tant d'autres une forêt ténébreuse défendue par tous
les monstres de l'ignorance, une région inconnue que l'éducation
répartie à tous pourra seule éclairer.

»Nous n'avons soulevé qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous
montre une civilisation flottant à la surface, une lumière ne pénétrant
pas jusqu'aux couches inférieures de la société. Nous avons inventé le
théâtre populaire, nous avons décrété les fêtes nationales, mais celui
qui est mort lâchement assassiné allait nous donner l'enseignement
public, la première tentative d'éducation de la vie commune.

»Était-ce son génie, était-ce son cœur qui lui avait révélé ce grand
secret de l'avenir?

»Je n'hésiterai point à dire que c'était son cœur qui l'avait élevé
au-dessus de lui-même, par la bonté d'une admirable nature; l'assassin
royaliste a deviné que ce cœur contenait la pensée la plus généreuse
et la plus féconde de l'avenir. Il l'a frappé au cœur. Mais il était
trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a
légué. Nous ferons honneur à la confiance qu'il a mise en nous.

»Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une
théorie, c'est un projet positif applicable dès demain, dès aujourd'hui,
à l'instant même.

»Il n'y aura jamais d'égalité et de fraternité réelle que là où la
société aura fondé une éducation commune et nationale; c'est l'État qui
doit donner cette éducation dans la commune natale, afin que le père et
la mère puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue.

»Celui qui est couché là et qui nous entend, si quelque chose de nous
survit à ce qui a été nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant
pauvre, grelottant et affamé, à qui la porte de l'école était close et à
qui le pain de l'esprit était refusé parce qu'il n'avait pas de quoi
payer le pain du corps.

»Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie,
puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'éducation pour devenir
honnête homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit!

»Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habillé, instruit par
l'école; la misère ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme;
elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez
fort pour lutter contre elle. La misère s'attaquant à l'enfance est une
impiété. L'homme a des fautes à expier. À l'homme le malheur, mais
l'enfant doit être garanti du malheur par son innocence!

»Les Grecs avaient deux mots pour rendre la même idée: la patrie pour
les hommes, la matrie pour l'enfant.

»L'éducation au Moyen Âge s'appelait _castoiement_, c'est-à-dire
_châtiment_. Chez nous, l'éducation s'appellera maternité.

»Bénissons l'homme honnête et bon qui a fait descendre la Révolution
jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait téter la justice avec
le lait, qui leur assure qu'éloignés du sein maternel ils n'auront plus
ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mère de la nature, leur
donnera deux mères d'adoption, la Patrie et la Providence.»

Le discours de Jacques Mérey, tout humanitaire et si peu en harmonie
avec ceux qui se faisaient à cette époque, produisit un grand effet.
Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui
sourit.

Le convoi immense, se déroulant d'un bout à l'autre de la rue
Saint-Honoré, soulevait partout un deuil réel.

Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'œil pénétrait quelque
peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mérey avait
fait l'éloge n'était qu'une union momentanée. Vergniaud avait dit: _La
Révolution est comme Saturne: elle dévorera tous ses enfants_. Et tous
les girondins, les premiers, s'attendant à être dévorés, avaient le
pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funérailles,
c'étaient leurs funérailles, c'était leur deuil; seulement, cette terre
qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle stérile ou féconde?

Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquiétude,
puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans après que ce sang a coulé, nous
nous la faisons encore avec désespoir.

Le Pelletier avait les honneurs du Panthéon. Sur les marches, le frère
de Le Pelletier prononça en signe de séparation éternelle le mot:
«Adieu!»

Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme
qui l'avait frappé, montagnards et girondins firent le serment d'oublier
leur haine, et se jurèrent, au nom de l'unité de la patrie, union et
fraternité.



XLI

La trahison


Un mois s'écoula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le
Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La
Gironde avait encore la majorité morale. Quoique Robespierre eût déjà
l'influence révolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon
qu'ils se portaient à la droite ou à la Montagne, la majorité numérique.

Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout à coup briller un
éclair, ou tout à coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre
ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France.

Cinq ou six jours après l'exécution, on apprit tout à coup que Basville,
notre ambassadeur à Rome, dans une émeute que le pape n'avait rien fait
pour réprimer, avait été assassiné.

Un perruquier l'avait frappé d'un coup de rasoir.

La nouvelle coïncidait avec l'arrivée à Rome de Mesdames Victoire et
Adélaïde, filles du roi Louis XV et tantes du roi.

Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de
Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre.

Il y avait longtemps que la France avait à se plaindre de ce pontife
bellâtre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec
du blanc et du rouge, qui portait frisés à l'enfant ses cheveux
autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beauté,
laquelle n'avait pas nui à son avancement dans sa scandaleuse jeunesse,
avait voulu, en montant sur le trône pontifical, prendre le nom de
Formose, et qui ne s'était arrêté dans ce désir que par l'atroce
réputation qu'avait laissée le premier du nom, dont Étienne VI déterra
le cadavre pour lui faire son procès; pape étrange qui, plus colérique
encore que Jules II bâtonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur
parce que sa culotte faisait un pli.

Pie VI avait fortement contribué à la mort de Louis XVI, en
l'encourageant dans sa résistance dont il lui faisait un devoir, et le
jour où il mourut à Valence, sur cette terre française qu'il avait
ensanglantée, il eut à répondre du demi-million d'hommes que nous a
coûté la guerre de Vendée.

Grand bruit à la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann,
tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoyé à l'armée d'Italie,
et, en prenant congé de la Convention, dit au milieu des
applaudissements:

--Je vais à Rome!

Puis, vers la fin de février, bruit dans Paris à propos de la création
d'un nouveau milliard d'assignats.

Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas
plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'épicier lui
demandant davantage.

Paris demande en vain le _maximum_, mais le 23 février Marat imprime:

«Le pillage des magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs
mettrait fin à ces malversations.»

Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fédérés
de Brest, on pendait les marchands.

Après une séance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et
les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux.

Mais le coup terrible fut en même temps l'insurrection vendéenne et la
trahison de Dumouriez.

À l'est, le sabre autrichien; à l'ouest, le poignard de la Vendée; au
nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit:

--Je serai le 15 à Bruxelles, le 30 à Liége.

Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant
nous. Dumouriez se trompait: le 14 il était à Bruxelles, et le 28 à
Liége.

Les instructions de Dumouriez étaient: _Envahir la Belgique, la réunir à
la France_.

Mais ainsi la Révolution marchait trop vite et la question se trouvait
par trop simplifiée.

Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que
cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles à
Dumouriez.

--Gardez-les, répondit Dumouriez, et _ne souffrez plus d'étrangers chez
vous_.

Paroles à double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient,
elles devaient être, elles furent interprétées contre la France.

Les Français, tout libérateurs qu'ils étaient, n'étaient-ils pas _des
étrangers_ pour les Belges?

Là commençait la trahison de Dumouriez.

Quinze jours après, la Convention recevait une adresse couverte de
trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILÈGES.
Nous avons toujours eu l'inégalité, nous la voulons toujours.

La lecture de cette pétition produisit à la Chambre la première tempête
sérieuse qu'il y eût eu depuis la mort du roi.

Les girondins appuyèrent la pétition belge, et invoquèrent le respect du
principe de la souveraineté des peuples!

Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il
fut à la tribune, puis sa tête puissante, railleuse, apparut échevelée
et menaçante.

--Ô Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de
principes étroits et qui ne sont pas faits pour notre époque? Ne vois-tu
pas que la révolution marche à pas de géant? que 93 a laissé loin
derrière lui 92? que 91 est à peine visible pour nous dans les brumes du
passé? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquité?
Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans
cette période ont été faites au point de vue de la royauté
constitutionnelle et non pas au point de vue républicain? Nous sommes
républicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines,
il est temps que nous entrions dans une nouvelle période et que nous
soyons révolutionnaires.

»Le principe de la souveraineté des peuples, dis-tu, ô honnête mais
aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique
royaume indépendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas
l'indépendance de la Belgique, elle a peur de la France à Anvers et sur
l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a
eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas
souverain, souverain indépendant et libre? Et tu réclames pour lui la
liberté, Gironde! C'est la liberté du suicide.

»Le peuple belge! continua Danton, mais à quoi reconnaîtrez-vous qu'il y
a là un peuple? à un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont
jamais pu se grouper sérieusement en province.

»Ne voyez-vous pas d'où part le coup?

»De cet ennemi éternel que trouvera sans cesse la religion devant elle,
du clergé.

»Clergé dans la Vendée, clergé en Belgique, clergé à Paris,
contre-révolution partout.

»C'est le clergé des Pays-Bas, dirigé par van Cupen et Vaudernot, qui a
armé le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait
les débarrasser de leurs moines.

»Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tête,
fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et
d'Anvers; il avait compté sans les jalousies municipales du Brabant, de
Malines, de Bruxelles. Divisés, les Belges voulurent rester divisés.
Ainsi périt l'Italie, par la jalousie, la haine, la division.

»D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions
d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le _credo_
des jésuites? Entendez-vous le jésuite Feller qui non seulement crie,
mais qui imprime:

»"Mille morts plutôt que de prêter ce serment exécrable: _Égalité,
liberté, souveraineté du peuple!_--_Égalité_, réprouvée de Dieu,
contraire à l'autorité légitime;--_liberté_, c'est-à-dire licence,
libertinage, monstre de désordre;--_souveraineté du peuple_, invention
séduisante du prince des ténèbres."

»Et c'est cette même population fanatique qui, en octobre, encombrait
Sainte-Gudule, montant à genoux, pour l'anéantissement de la maison
d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle
aujourd'hui contre la France.

»Ô Belges! malheur à vous, malheur à ceux qui vous trompèrent; les cris
de vos arrières-petits-enfants maudiront un jour votre mémoire.

»Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses appréciations de
notre droit révolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux
peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauvée, et le
monde est libre; que vos commissaires pleins d'énergie partent cette
nuit, ce soir même; qu'ils disent à la classe opulente: "Le peuple n'a
que du sang, il le prodigue; vous, misérables, prodiguez vos richesses."
Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme
point d'appui, et nous n'avons pas encore bouleversé le monde! Je suis
sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. (Et son petit œil
étincelant, déchiré par un éclair, se tourna presque malgré lui sur
Robespierre.) La haine est étrangère à mon caractère; je n'en ai pas
besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le
bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me
fatiguez de vos dissensions. Je vous répudie comme traîtres. Appelez-moi
buveur de sang, que m'importe! Avant tout conquérons la liberté, mais
non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre
social épouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles,
soyons terribles avec intelligence pour empêcher le peuple de l'être
aveuglément. Organisez séance tenante votre tribunal révolutionnaire;
que demain vos commissaires soient partis; que la France se lève, coure
aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre
malgré elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné;
que le monde soit vengé!»

Vergniaud s'apprêtait à répondre et à discuter la question de droit. Il
retomba sur son banc, écrasé par les applaudissements qui éclataient non
seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes.

On vit que Danton avait quelque chose à dire encore.

Et, en effet, il était resté les deux mains appuyées sur la tribune, la
tête inclinée sur la poitrine, ses vastes flancs soulevés par de
profonds soupirs.

Il releva la tête, l'expression de son visage avait complètement changé.
Un abattement profond s'était emparé de sa personne.

--Citoyens représentants, dit-il, ne vous étonnez pas de ma tristesse:
ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauvée,
dussions-nous y périr tous. Mais, tandis que je viens vous demander la
vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable,
qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent à vivre à la
personne que j'ai le plus aimée au monde. À nul de vous, dans un pareil
moment, je n'oserais dire: «Quitte le lit d'agonie de ta femme et va où
la patrie t'appelle, avec la certitude qu'à ton retour tu ne la
trouveras plus.»

Et de grosses larmes, des larmes véritables, coulèrent de ses yeux.

--Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altérée par les sanglots,
envoyez-moi en Belgique, je suis prêt à partir; car moi seul puis
quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on
trompe.

De tous côtés ces cris retentirent:

--Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique!

Danton fit signe à Jacques Mérey et s'élança hors de la Chambre.

Jacques Mérey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entraîna dans
le cabinet d'un des secrétaires.

Ils étaient seuls.

Danton se jeta dans les bras de son ami. En tête à tête avec lui, il
n'essayait pas de lui cacher ses larmes.

--Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais dû envoyer en Belgique; mais,
égoïste que je suis, j'ai besoin de toi ici.

--Pauvre ami! dit Mérey, lui serrant la main.

--Tu as vu ma femme hier, dit Danton.

--Oui.

--Comment va-t-elle?

Mérey fit un mouvement d'épaules.

--S'affaiblissant toujours, dit-il.

--Tu n'as aucun espoir de la sauver?

Jacques Mérey hésita.

--Parle-moi comme à un homme, lui dit Danton.

--Aucun, dit Jacques.

Danton poussa un soupir tiré du plus profond de son cœur.

--Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore?

--Huit jours, dix jours, douze peut-être; mais une hémorragie peut
l'emporter au moment où elle s'y attendra le moins.

--Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer
de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgré moi.
Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa
vie. Ne m'écris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien,
laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore
l'espérance.

Jacques Mérey fit signe d'obéissance.

--Si elle meurt, continua Danton d'une voix étouffée, embaume son corps,
dépose-le dans un cercueil de chêne qui s'ouvrira avec une clef; puis
dépose le cercueil dans un caveau provisoire. À mon retour, je lui
achèterai une tombe définitive; mais, avant de la rendre pour toujours à
la terre, je veux... je veux la revoir.

Jacques lui serra la main et détourna la tête; à son tour il pleurait.

--Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton.

--Je te le jure, dit Jacques.

--Attends encore, reprit Danton.

Mérey fit signe qu'il écoutait.

--Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la
raison, nous avons mesuré les préjugés politiques et religieux en les
combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle
est restée humble et croyante; il ne faut ni la mépriser ni lui en
vouloir; c'est moi qui l'ai tuée par mes actes violents.

Danton hésita.

--Parle, lui dit Jacques.

--Elle demandera sans doute un prêtre; si elle n'en demande point, c'est
peut-être qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-même; laisse-le lui
choisir assermenté ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protéger,
protège-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura
sa mère qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants,
ils sont trop faibles pour rien comprendre à leur malheur; laisse-les
lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux.

--Tu seras ponctuellement obéi.

--Et je t'aurai une reconnaissance éternelle.

--Dois-je t'accompagner chez toi?

--Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu!

Puis, regardant Jacques:

--Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin.

Jacques sourit tristement.

--Le tien a-t-il conservé quelque espoir?

--Bien peu, dit Jacques.

--Eh bien! à mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera
de te consoler.

--Au revoir!... Hélas! à elle je vais dire adieu.

Et les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Puis Danton sortit avec un visage désespéré.

Jacques le regarda s'éloigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque
la porte se fut refermée sur lui:

--Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils
croient à quelque chose au-delà de ce monde; tandis que nous!...

Et il sortit avec un visage plus désespéré en regardant le ciel que
Danton n'était sorti en regardant la terre.



XLII

La communion de la terre


Liége n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'était donnée de
grand cœur à la Révolution. Sur cent mille votants, quarante
seulement avaient refusé de se donner à la France, et dans tout le pays
Liégeois qui réunissait vingt mille votants, il n'y eut que
quatre-vingt-douze voix contre la réunion.

Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanément Liége, j'eus le
malheur d'écrire: _Liége est une petite France égarée en Belgique_.
Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de
malédictions contre moi.

Hélas! le malheur de Liége fut d'être trop française! Après avoir cru à
la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut à la parole de la
république sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop
grande sympathie pour nous. Les Liégeois avaient à me reprocher
l'ingratitude de la France. Ils nièrent le dévouement de Liége.

Par malheur, Liège ne savait pas quel était cet homme à face double
qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir
droite et haute l'épée loyale du soldat quand on a tenu la plume ambiguë
des diplomaties secrètes de Louis XV; elle ne vit en lui que le
défenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui
avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait
pas que cet homme ne pouvait s'empêcher d'écrire, de se mettre en avant,
de se proposer; qu'après Valmy, il avait écrit au roi de Prusse, après
Jemmapes à Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il écrivait à
Londres à M. de Talleyrand.

Il attendait toutes ces réponses qui ne venaient pas, lorsque Danton,
qu'il n'attendait point, arriva.

Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Liége, derrière une petite
rivière qui ne pouvait servir de défense, la Roër.

Ce dut être une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes.

Danton--chose incontestable--, avec son matérialisme en toute chose,
avait un immense amour de la patrie.

Dumouriez, tout aussi matérialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui,
qu'une volonté bien arrêtée de tout sacrifier, même la France, à son
ambition.

Assez étonné en voyant Danton, il se remit aussitôt.

--Ah! dit-il, c'est vous?

--Oui, dit Danton.

--Et vous venez pour moi?

--Oui.

--De votre part ou de celle de la Convention?

--De toutes les deux. C'est moi qui ai proposé de vous envoyer
quelqu'un, et c'est moi qui en même temps ai proposé d'y venir.

--Et que venez-vous faire?

--Voir si vous trahissez, comme on le dit.

Dumouriez haussa les épaules:

--La Convention voit des traîtres partout.

--Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de traîtres qu'elle le
croit, et puis n'est pas traître qui veut.

--Qu'entendez-vous par là?

--Que vous êtes trop cher à acheter, Dumouriez; voilà pourquoi vous
n'êtes pas encore vendu.

--Danton! dit Dumouriez en se levant.

--Ne nous fâchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire
de vous l'homme que j'ai cru que vous étiez, ou l'homme que vous pouvez
être.

--Avant tout, là où sera Danton, restera-t-il une place qui puisse
convenir à Dumouriez?

--Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain
que je la lui céderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui,
d'une main, puisse souffleter ce misérable qu'on appelle Marat, et de
l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite
qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la
calomnie, contre la haine, contre la défiance, contre la sottise. Comme
je l'ai déjà fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire à la
dernière séance de la Convention, je serai obligé de me ranger avec des
gens que je méprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que
j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et
que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde
continue à faire fausse route, je serai forcé de briser la Gironde, et
cependant la Gironde n'est ni fausse ni traître; elle est sottement
aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui
où je demanderai à la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland,
Brissot, Guadet, Barbaroux, Valazé, Pétion?... Mais, que veux-tu,
Dumouriez, tous ces gens-là ne sont que des républicains.

--Et que te faut-il donc?

--Il me faut des révolutionnaires.

Dumouriez secoua la tête.

--Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne
suis ni révolutionnaire ni républicain.

Danton haussa les épaules.

--Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux.

--Et, à ton avis, comment suis-je ambitieux?

--Par malheur, ce n'est ni comme Thémistocle ni comme Washington; tu es
ambitieux comme Monck. Belle renommée dans l'avenir que celle d'avoir
remis sur le trône un Charles II!

--Les Thémistocle ne sont pas de nos jours.

--Aussi ai-je dit: ou un Washington.

--Accepterais-tu donc un Washington?

--Oui, quand la révolution du monde sera faite.

--Celle de la France ne te suffit pas?

--Les véritables tempêtes ne sont pas celles qui soulèvent un coin de
l'Océan; ce sont celles qui l'agitent d'un pôle à l'autre, et voilà où
tu as manqué à ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempête en
Belgique, et le vent de nos grandes journées ne demandait pas mieux que
de souffler de l'Atlantique à la mer du Nord, tu y as fait le calme; au
lieu de réunir la Belgique à la France, tu l'as laissée maîtresse
d'elle-même.

--Et que devais-je faire?

--Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour
délivrer l'Allemagne; la Belgique devait être pour toi un instrument de
guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante
population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire
l'épée de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais
organisé le Brabant et les Flandres; tu aurais décrété la révolution
partout; tu aurais saisi les biens des prêtres, des émigrés, des
créatures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothèque et la garantie
du million d'assignats que nous venons d'émettre. Tu devais enfin ne
plus rien demander à la France, ni pain, ni solde, ni vêtements, ni
fourrage. La Belgique devait fournir tout cela.

--Et de quel droit aurais-je disposé du bien des Belges?

--Est-ce sérieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on
venait de verser pour eux à Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous
coûter une guerre acharnée, interminable, ruineuse contre l'Angleterre.
Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui
dévorera peut-être un million de Français; quand la France répandra du
sang à faire déborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hésiterait à
donner en échange dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible!
Quand la France s'est levée, en 89, elle a dit: _Tout privilège du petit
nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volonté tout
ce qui fut fait sous le despotisme._ Eh bien! du moment où la France a
mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en départir. Partout où
elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire,
se déclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si
elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laissés à eux-mêmes,
n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos généraux doivent donner
sûreté aux personnes, aux propriétés, mais celles de l'État, celles des
princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des
communautés laïques et ecclésiastiques, c'est le gage des frais de la
guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une déclaration
solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en
trouvait d'assez lâches pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la
France leur dira: «Dès lors, vous êtes mes ennemis,» et elle les
traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de révolution, il faut
creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse.

--Mais alors, dit Dumouriez, qui avait écouté avec la plus profonde
attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misérables et
pauvres?

--Précisément, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous,
misérables comme nous; ils accourront à nous, nous les recevrons.

--Et après?

--Nous en ferons autant en Hollande.

--Et après?

--Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que nous ayons
fait la terre à notre image.

Dumouriez se leva.

--Vous êtes fou, dit-il.

Et il alla s'appuyer le front à une vitre; la tête lui flambait.

--C'est vous qui êtes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous
qui êtes forcé de rafraîchir votre tête.

Puis, après un instant de silence:

--Vous avez donc oublié ce que vous avez dit à Cambon, quand nous vous
avons fait nommer général de l'armée que nous envoyions en Belgique,
reprit Danton.

--J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne
se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit.

--Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos
assignats.»

--Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit
Dumouriez.

--Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la
Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne
perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution
d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la
propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de
vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt
francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en
voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos
paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges,
il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont
connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre
pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la
religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion
naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette
communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez
dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus
riches que vous tous.»

--Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être
Washington.

--Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour
ne plus craindre même César.

--Mais jusque-là...

--Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous
faire dictateur, guerre à mort!

--Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules;
elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.

--Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français.

Et les deux hommes se quittèrent sur ces paroles, envisageant déjà
chacun de son côté le moment où l'on en viendrait aux mains.



XLIII

Liége


Deux heures après, Danton était à Liége, examinant par lui-même l'état
des esprits.

L'annonce de l'arrivée du célèbre tribun fut reçue diversement par les
Liégeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus
général fut celui de la crainte.

Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lâches pour
renier le 2 septembre, qui était leur œuvre, avait pris la
responsabilité de ces terribles journées, il apparaissait aux
populations ignorantes de son dévouement comme le fantôme de la terreur.
En voyant ce visage labouré par la petite vérole, bouleversé par les
passions, en écoutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du
rauquement du lion, le premier sentiment qu'on éprouvait était l'effroi.
Ceux-là seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la
douleur, cet œil orageux se mouiller des larmes de la pitié, qui
avaient senti pénétrer jusqu'à leur cœur cette voix dont les cordes
douces étaient accompagnées d'un tendre frémissement, savaient tout ce
qu'il y avait dans cette âme d'amour pour la France et de fraternité
pour le genre humain.

À peine arrivé, Danton se rendit à la commune, où il convoqua au son de
la cloche, comme au jour des grandes assemblées nationales, les notables
et le peuple.

Là il monta à la tribune, là il exposa le plan de la France; il mit son
cœur à nu, le montra plein de l'amour des peuples opprimés. Il
raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la nécessité de la mort
du roi. Il déplora que la France eût fait le procès d'un seul individu
et non pas celui de la race tout entière. Il les montra assignés tour à
tour à la barre de la Convention, faisant défaut, mais accusés, mais
jugés tour à tour, Frédéric-Guillaume avec ses maîtresses, Gustave de
Suède avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Léopold,
épuisé à quarante ans, et composant lui-même les aphrodisiaques à l'aide
desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux
mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses
chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise
conduisaient son royaume à la guerre civile et à la famine. Le procès,
non pas du roi, mais de la royauté, fait alors, la révolution commençait
la conquête du monde.

Puis, tout en exaltant le dévouement de Liége, tout en montrant ce
qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il sépara
la Belgique en vrais Belges et en faux Belges.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la vie de
la Belgique, c'est-à-dire qu'elle respirât par l'Escaut et par Ostende
cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la tirer
des mains improductives et égoïstes des moines pour la remettre aux
mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter,
les Ruysdaël et les Hobbema.

Il montra enfin que les vrais Belges étaient ceux qui reniaient la
vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprématie des villes sur les
campagnes, qui voulaient la liberté et l'égalité pour les paysans comme
pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges,
qui mettaient la patrie dans les confréries et les corporations et qui
voulaient maintenir le pays étouffé et captif.

Tout cela, c'est ce que les Liégeois avaient pensé tous, mais ce que
personne ne leur avait formulé encore; puis on sait combien dans ses
moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme étrange qui avait
l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi!

Tout à coup une vague inquiétude se répand dans l'auditoire; quelques
personnes entrent et ressortent effarées, et trois ou quatre voix font
entendre ces paroles terribles:

--Les Français sont en retraite sur Liége!... Dans une heure, les
Autrichiens seront ici!...

--Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volonté pour faire une
reconnaissance! s'écria Danton.

Les vingt-cinq hommes se présentèrent; dans dix minutes ils seront à
cheval à la porte de l'hôtel de ville.

Au bout de cinq minutes, on amenait à Danton un cheval tout caparaçonné.

Il saute dessus en excellent cavalier qu'il était, court à la boutique
d'un armurier, achète une paire de pistolets, les charge, les met dans
ses fontes, se fait donner un sabre dont la poignée aille à sa puissante
main, paye en or, met son chapeau à plumes au bout de son sabre, crie:
«À moi les volontaires!» les réunit et s'élance sur la route de
Maestricht.

Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaquée parce que, sur la
parole de Dumouriez, à la première bombe elle devait se rendre, a jeté
sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement.

Avant d'arriver aux portes de Liége, Danton a déjà rencontré des
fugitifs. Ils appartiennent au corps d'armée de Miaczinsky qui, après un
combat meurtrier contre les Autrichiens commandés par le prince de
Cobourg, combat dans lequel il a défendu une à une les maisons
d'Aix-la-Chapelle, est obligé de faire retraite sur Liége.

Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht,
il pousse sa reconnaissance du côté d'Aix-la-Chapelle.

Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de
Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse
hardiment les impériaux au-delà de la Meuse et est à Tongres. Mais cela
ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'à
Soumagne, et voit de là les têtes de colonnes autrichiennes qui
débouchent d'Henry-Chapelle.

Il n'y a rien à faire qu'à protéger dans sa retraite cette noble
population de Liége. Il rentre dans la ville. Il espérait y trouver
Miranda, dont on lui avait fort vanté le calme et le courage; il n'y
trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop
faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immédiatement sur
Saint-Trond, où ils feront leur jonction avec Miranda et où ils
attendront Dumouriez. Dès lors, il n'y a pas un instant à perdre. Au son
des cloches, Danton rassemble de nouveau les Liégeois au palais
communal. Là, il expose la situation à cette malheureuse population sans
lui rien cacher, lui offre l'hospitalité au nom de la France; il ne
l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue
qu'il y va de la mort pour elle à ne pas s'exiler.

Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que
les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues
qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à
la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les
Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville.

C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature
l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de
l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes
les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen
et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les
charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants,
fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un
corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la
ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides,
donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le
fusil sur l'épaule.

Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en
hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre
procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées
par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en
quête d'une nouvelle patrie.

Il y avait huit lieues de Liége à Landen.

Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des
malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de
cette retraite quelque chose qui brisait le cœur et surtout le
cœur de Danton, si pitoyable aux Liégeois.

Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet
arrachement du cœur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison
du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.

Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais
pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là
qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne.

Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors
Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir
toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader
avec les voitures vides la rue de Maestricht.

Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on
avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de
Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit.

Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une
troupe de chevaux.

Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers
de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il
recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont
on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on
pourrait se procurer à Landen.

Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de
uhlans qui allaient à la découverte.

La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi;
les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas
de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une
soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés,
s'élancèrent dans toutes les directions.

Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart
de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en
arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une
seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.

Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître.

Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que
de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les
uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des
fourrures pour les femmes et pour les enfants.

Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour
recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les
cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya
en bons sur le trésorier général.

À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues
de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des
uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite.

Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni
blessés.

On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était
illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les
enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors.

Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta
sur une botte de paille et dormit.

Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait
vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette
heure et était venue lui dire adieu.

C'était dans la nuit du 6 au 7 mars.

Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils
n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises
s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda
tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.

Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté,
cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux
sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.

Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il
resta.



XLIV

L'agonie


Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite
à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.

En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la
Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux
à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux
que l'on fait à une femme mourante.

Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.

À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le
sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et
ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point
ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom
d'anévrisme, avec lequel on la confondait.

Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener
l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du
sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés
qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en
partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des
hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.

On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné
comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements
auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il
avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible
changement.

Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais
le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force
de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de
Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.

La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage
blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et
la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du
visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.

Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent;
parfois la chaleur de la peau était diminuée.

Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.

--Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.

--Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement
au moindre exercice.

--Des palpitations?

--Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des
tintements d'oreille.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?

--Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.

--Par la bouche ou par le nez?

--Par le nez.

--L'a-t-on mis de côté?

--Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.

Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait
conservé dans un plat creux.

La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.

Jacques prit un papier et une plume.

Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation
martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et
du miel.

Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina
en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café
de miel et de limaille.

Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.

Jacques prit congé de Mme Danton.

Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se
retournait, leurs yeux se rencontrèrent.

--Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les
confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances
religieuses de sa femme.

--Oui, dit-elle.

Jacques se rapprocha de son lit.

Elle lui prit la main et le regarda.

--Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne
voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il
sera temps d'envoyer chercher un prêtre.

--Rien ne presse, madame, répondit Jacques.

--Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme
Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une
mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps
pour trouver un prêtre.

--Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.

--Oui, fit-elle en baissant les yeux.

--Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent
point la parole de Dieu. Ils seront implacables.

--Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?

--Non, pour votre mari.

Elle resta pensive un instant.

--Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est
trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.

Jacques s'inclina.

--Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.

--Oui, je l'avoue.

--Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle
viendra avec le prêtre.

Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la
chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.

Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une
certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux
reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent
sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques
constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il
put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:

--Demain, allez chercher le prêtre.

Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie
de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs
religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille
Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.

Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.

Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la
maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.

Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que
la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que
sa fille était au plus mal.

Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les
enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux
fermés et les mains jointes.

Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.

Il demanda ce qui s'était passé.

La belle-mère secoua la tête.

--Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.

--Il l'a maudite.

--Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants
n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.

--Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais
rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait
de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée
de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la
peinture.

»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.

»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.

»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers
lui, Dieu n'y entrera pas!

»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre
et lui a dit:

»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa?

»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.

»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.

»--Arrière, reptile!

»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.

»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous
avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous
espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans
l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur
lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième
génération.

»Et il est sorti.

»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez
Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est
passée.»

--Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.

Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:

--Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.

Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena
l'évêque de Blois, le digne Grégoire.

Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le
cœur.

--Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.

Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal
de son visiteur:

--Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.

--Aimez-vous votre mari?

--Je l'adore, dit-elle.

--Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés
que vous avez commis. Je vous absous.

Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il
alla chercher les fibres les plus secrètes du cœur de la mère et de
l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut
de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science
de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et
mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans
révolutionnaires reçoivent de lui.

Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta
pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous
les maux.

Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il
était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.

Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes
étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des
intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes
gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait
que la malade allait succomber; la parole devenait lente et
inintelligible.

La journée du 4 au 5 se passa ainsi.

Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en
temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son
mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler,
mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans
lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.

Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit
quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et
une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.

Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept
minutes.

C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était
apparue.

Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea
le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le
mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il
garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une
messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble
créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.

Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans
ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la
superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de
Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait
porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du
concours vengeur de vingt mille citoyens.



XLV

Retour de Danton


Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la
Gironde.

Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son
impopularité.

Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais
les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.

On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au
20 juin et au 10 août, avait été en eux.

Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou
à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.

Ils avaient fait les journées de Septembre.

Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des
crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.

Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune.
Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la
science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était
l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux
yeux de tous par la frivolité.

Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu
de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier
mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les
exécutions, second mensonge.

Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le
premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.

Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue
Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin,
Chambon, qui fut nommé à grand'peine.

Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les
jacobins.

Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et
ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et
sans sursis.

Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu
l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient
voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec
sursis, les autres pour la mort avec appel.

Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux
montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur
faiblesse politique.

Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de
la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.

Guadet l'avait appelé septembriseur.

Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.

--Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais
pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!

Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.

Les girondins avaient eu un ministère tiré du cœur même de la
Gironde: Roland, Larivière et Servan.

Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.

Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.

Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à
Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au
profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques
ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que
les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme
heureux, et par conséquent l'homme indispensable.

Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes
les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.

La première est la révolte de Lyon.

Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où
s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration,
des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands
commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne
vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et
marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces
prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le
titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la
statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.

Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était
pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes
s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue.
Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à
cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.

Dumouriez, l'homme des girondins!

Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se
laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.

Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à
lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se
rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et
mettre ces deux places en état de défense.

Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:

--Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les
modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.

Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans
laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au
secours de Ruremonde.

Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette
apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_.

Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda,
lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20
février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.

On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la
Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.

Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non
seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.

Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et
criant à pleins poumons:

--À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!

C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout
à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était
brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc
étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.

À cet aspect, tout le monde se tut.

Alors, d'une voix tonnante:

--Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la
vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?

Sept cents voix répondirent par le cri:

--Parlez! Parlez!

Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit
qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave
population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés,
abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands
chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la
France.

Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en
plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.

Puis il ajoute:

--La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.

Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:

--Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!

Mais Danton s'écrie:

--Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis
trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des
commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les
citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une
proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent,
tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous,
sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le
grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau
noir flotte sur les tours de Notre-Dame!

Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un
spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers
l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre,
l'attendait.

Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.

--Morte? demanda Danton.

--Oui, répondit Mérey.

--La clef?

--La voilà.

Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.

Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les
séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la
main du cocher, en lui disant:

--Ventre à terre! passage du Commerce.

Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent
partir deux chevaux de fiacre.

Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa
tête bouleversée par la portière et cria:

--Place!

Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.

Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.

--Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi
faire place toi-même, si tu peux.

Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de
malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les
petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il
continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.

Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet
homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la
portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous
l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.

Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:

--Passe, maintenant.

Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne
se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures
s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à
la porte de la triste maison.

Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à
la porte, il s'arrêta tout tremblant.

Il n'osait sonner.

Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.

Des pas alourdis s'approchaient de la porte.

--C'est ma mère, murmura-t-il.

Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut
sur le seuil.

Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir
curieusement qui sonnait.

--Mon fils! murmura la vieille.

--Papa! balbutièrent les enfants.

Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire
une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque
chambre retrouver celle qu'il avait perdue.

Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre
à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait
rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et
des larmes.

La vieille mère profita de ce moment où son cœur semblait se fondre
pour pousser les enfants dans ses bras.

Il les prit, les pressa contre sa poitrine.

--Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.

Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur
chacune de ses joues flétries.

--Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.

--Comment, seul? s'écria Mme Danton.

--Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les
enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes
avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à
l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez
au cocher pour qu'il reste à ma disposition.

Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.

--Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire
de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière
Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire;
le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre;
tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant
aimée.

Camille ne fit pas une observation, il obéit.

Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si
grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il
monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière
Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que
deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.

Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la
porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia
Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien
au nom de Danton.

Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux
cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au
magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.

Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme
Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui
tendit la main.

--Je veux être seul! dit-il.

--Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?

--Je te répéterais: _Je veux être seul_.

Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien
qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.

Il sortit.

Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui
avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure;
puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.

La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.

Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la
bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la
faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement.



XLVI

_Surge, carnifex_


Ainsi, après une lutte de sept mois, après deux grandes batailles
gagnées, Paris se retrouvait dans la même situation qu'en août 1792.

Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des
enfants de Paris.

Comme en 1792, Marat criait, ayant un écho dans la Montagne, qu'il
fallait abattre la contre-révolution et surtout ne pas laisser derrière
soi d'ennemis.

Paris fut admirable.

D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus
d'enthousiasme--non, l'enthousiasme avait été noyé dans le sang de
Septembre--, mais seulement du dévouement.

Le faubourg envoya une garde à la Convention, et en deux jours fit trois
ou quatre mille volontaires qu'il arma et équipa.

Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au blé,
donna mille volontaires. Ils défilèrent à l'Assemblée, muets, sombres,
la tête inclinée en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur
tête. Ils quittèrent tout, leur métier, leur femme et leurs enfants,
méritant par le cœur comme par le titre qu'ils s'étaient donné
eux-mêmes de _Forts pour la patrie_.

Le soir, il y eut aux halles repas lacédémonien; chacun apporta ce qu'il
avait; ceux-là le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson;
ceux qui arrivèrent les mains vides se mirent à table comme les autres,
et comme les autres mangèrent.

Un cri unanime de «Vive la nation!» se fit entendre; puis on se sépara;
chacun avait ses adieux à faire, on partait le lendemain.

Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins
puisqu'elles venaient à la suite d'un ministère girondin, par les fautes
d'un général girondin et par la révolte d'une ville girondine,
donnaient prise sérieuse aux meneurs révolutionnaires, c'est-à-dire à
leurs ennemis réunis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers,
faubourgs.

Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prêchaient la
soumission à la loi. Ils disaient: «Tombons, mais légalement.»

Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes étaient
des lois faites en 91 et 92, c'est-à-dire pour une époque de monarchie
constitutionnelle et non pour une époque de révolution.

La loi qu'ils invoquaient était tout simplement le suicide de la
République.

Il y avait un moyen d'obvier à tout, c'était de tirer du sein de la
Convention même un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses
mains, et qui prendrait le titre du _tribunal révolutionnaire_.

Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public.

Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne était
neutralisée. C'était à eux de se soumettre à la _loi nouvelle_. S'ils
voulaient résister, on les briserait.

Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention
sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes éloquents,
honnêtes, dévoués à la République, ayant un immense parti, et dont le
seul crime était l'hésitation à mettre le pied dans le sang.

Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent à
quelque prix que ce soit le triomphe de leur idée; les enfants perdus de
la Révolution se réunissaient à l'Évêché et y formaient une société
régulière qui n'était pas reconnue par la grande société jacobine.

Cette société avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien
scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comédien.

Les chefs secondaires étaient un jeune homme nommé Varlet, qui avait
hâte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que
le fouet et le bâton, et célèbre dans les massacres d'Avignon; le
Polonais Lazouski, héros du 10-Août et qui était l'idole du faubourg
Saint-Antoine.

Les six conjurés--on peut donner le nom de conjuration à un pareil
projet--se réunirent au café Corazza et décidèrent de profiter du
trouble dans lequel était Paris pour y soulever une émeute. Il
s'agissait tout simplement, au milieu de l'émeute, de faire marcher une
section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune.

Cette dernière section, accusant la Convention de laisser échapper le
pouvoir à ses mains débiles, forcerait la Commune de le prendre.

La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, épurerait alors la
Convention; les girondins seraient alors expulsés par l'Assemblée
elle-même, ou, si elle refusait, ils seraient tués pendant le tumulte.

Danton, préoccupé de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle;
Robespierre, qui à toute occasion invectivait la Gironde, à coup sûr
laisserait faire. Les girondins eux-mêmes fournissaient des armes contre
eux.

Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux,
dirigés par Gorsas et Fiévée, disaient que Liége était évacuée, mais
n'était pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder
en Belgique.

Et en même temps les Liégeois, démenti vivant, arrivaient à moitié nus,
les pieds meurtris de la route, traînant leurs femmes par les bras,
portant leurs enfants sur leurs épaules, mourant de faim, invoquant la
loyauté de la France, et à son défaut la vengeance de Dieu.

Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prévoyant ce qui
allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils
appartenaient à cette responsabilité dont ils étaient menacés d'épurer
la Convention, se présentèrent le 10 au matin à l'Assemblée.

Ils demandèrent des secours pour les familles de ceux qui partaient,
mais ils demandaient surtout un tribunal révolutionnaire pour juger les
mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent à leur tour pour faire
leurs adieux à la Convention.

--Pères de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons
mourir, et que nous vous laissons nos enfants.

La harangue était courte et digne de Spartiates.

Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laissés à la
Convention, elle réclamait un tribunal révolutionnaire.

Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de
la victoire.

--Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls à la
frontière, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous
mourrons avec vous.

Et l'Assemblée, à l'unanimité, décida que quatre-vingt-deux membres de
la Convention se transporteraient aux armées.

Des députés avaient été chargés de visiter les sections; ils revinrent
en disant que toutes insistaient pour la création d'un tribunal
révolutionnaire. Jean Bon Saint-André se leva, appuyant la demande, qui
paraissait commandée par la volonté générale.

Pendant ce temps, Levasseur rédigeait la proposition.

Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils
bâtissaient!

Jean Bon Saint-André, un pasteur protestant qui nous improvisa une
marine, la lança à la mer, se fit marin, de prêtre qu'il était, et nous
légua, après le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante légende
du _Vengeur_, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de
l'histoire.

Levasseur, un médecin qui, envoyé à une armée en pleine révolte, arrêta
et soumit la révolte d'un mot.

Le tribunal révolutionnaire fut voté en principe, mais on en remit à
plus tard l'organisation.

En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours
n'était pas venu à l'Assemblée, parut.

Danton, c'est-à-dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants,
les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux
blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort.

Il monta lentement et lourdement à la tribune. On eût dit qu'il sentait
peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les
regards de toute l'Assemblée.

Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient.

Ce grand parti et ceux qui s'y étaient rattachés comprenaient que cet
homme qui montait à la tribune, que cet homme qu'ils avaient flétri du
nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refusé l'alliance,
portait en lui leur salut ou leur mort.

On sentait qu'à la terreur qui pesait déjà sur l'Assemblée, Danton
apportait un supplément de terreur.

--Vous avez, dit-il d'une voix rauque, voté _en principe_ l'existence
future du tribunal révolutionnaire, vous n'en avez pas décrété
l'_organisation_. Quand sera-t-il organisé? quand fonctionnera-t-il? et
quand satisfaction contre les traîtres sera-t-elle donnée au peuple?
Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemblée même, nul
ne le sait.

Puis, avec un sourire terrible:

--Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai,
continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en
ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne
dis pas que les circonstances soient les mêmes, mais il est toujours
temps d'accomplir une œuvre juste. Aujourd'hui, consacré est ce
principe que nul ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait
à la société: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par
corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et
du servage du Moyen Âge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur
la misère; que les propriétaires ne s'alarment point, ils n'ont rien à
craindre: respectez la misère, elle respectera l'opulence.

L'Assemblée frémit. L'homme du 2 septembre annonçait-il un 12 mars?

En tout cas, elle comprit le sens et la portée de la nouvelle loi qu'on
lui demandait; elle se leva avec empressement, et, à l'unanimité, elle
vota l'abolition de la contrainte par corps.

--Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de
cette catégorie soient élargis à l'instant même.

Et l'élargissement immédiat fut voté.

Puis Danton se rassit, ou plutôt retomba sur son banc, dans le muet
silence de la mort.

En ce moment, un homme assis au banc des girondins déchira une feuille
de ses tablettes, écrivit dessus ces deux mots de Mécène à Octave:
«_Surge, carnifex!_ Lève-toi, bourreau!»

Et il signa: _Jacques Mérey_.

Danton, auquel un huissier remit la feuille déchirée des tablettes du
docteur, tourna lentement un regard atone de son côté.

Jacques Mérey se leva, et, comme le commandeur à don Juan, il fit signe
à Danton de le suivre.

Danton le suivit.

Jacques Mérey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrétaire de
l'Assemblée où il avait déjà eu une conférence avec Danton, et attendit
celui-ci.

Danton apparut un instant après lui à la porte.

--Ferme cette porte et viens, dit Mérey.

Danton obéit.

--Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reçu, dit Jacques
Mérey, où veux-tu en venir, malheureux?

--À vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgré
vous-mêmes, qui voulez vous perdre.

--Étrange manière de t'y prendre! dit Mérey avec ironie.

--On voit bien que tu n'as pas été ministre de la Justice et que tu ne
sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je
rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tâchez d'en
profiter.

--Parle! reprit Jacques Mérey.

--Commençons par la province, dit Danton--ça ne sera pas long, sois
tranquille--, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est révolté. La
Convention n'avait pas une armée à envoyer à Lyon. La Convention a fait
ce qu'eût fait Sparte: elle a envoyé un citoyen héroïque, un cœur
intrépide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis
vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a
parlé comme s'il avait eu une armée de cent mille hommes derrière lui.
On lui a présenté une pétition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a
lancée à la tête de ceux qui la lui présentaient.

»--Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire à notre
pétition! s'écria un des factieux.

»--Faites! a-t-il répondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre
morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre départements;
chacun d'eux m'élèvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins à
l'infamie.

»Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassiné probablement.
Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannière ses Lyonnais se sont
révoltés? Sous le nom de _girondins_, sous la bannière de la _Gironde_.
Le bataillon des Fils de famille, _tous girondins_, s'est emparé de
l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-être, à cette heure, les
Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc
flotte-t-il sur la place des Terreaux!

»Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vendée? La Bretagne et la
Vendée sont en pleine révolte; pendant que l'Autrichien nous met la
pointe de l'épée sur la poitrine, la Vendée nous met le poignard dans le
dos. Là, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins.

»Mais votre général girondin trahit en Belgique, lui; nous avons à
craindre non seulement la retraite mais l'anéantissement de l'armée; il
ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y
avait lancé ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des
Belges, qui seraient tombés sur nos fugitifs et les eussent anéantis. Et
cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu'à ce qu'il
nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant.

»Maintenant, à Paris, voilà ce qui s'y passe. Les membres du club de
l'Évêché ont décrété la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces
vingt-deux-là seront assassinés sur leurs bancs à la Chambre; le reste
du parti sera emprisonné à l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la
justice anonyme de Septembre.

»Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir à l'Assemblée?
"On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! méritons ce nom
en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernière raison
des esclaves. César fut assassiné en plein sénat; traitons de même les
représentants infidèles à la patrie, et immolons-les sur leurs bancs,
théâtres de leurs crimes."

»Alors Mamin, le même qui a porté la tête de la princesse de Lamballe
pendant toute une journée au bout d'une pique, Mamin s'est proposé, lui
et quarante de ses égorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit à
domicile.

»Hébert a appuyé. "La mort sans bruit, donnée dans les ténèbres, a-t-il
dit, vengera la patrie des traîtres et montrera la main du peuple
suspendue à toute heure sur la tête des conspirateurs."

»Eh bien! voilà ce qui a été décidé: l'assassinat de jour en pleine
Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures,
comme à la Saint-Barthélemy.

»Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant
de faire élargir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire
comprendre que la mort était suspendue au-dessus de vos têtes, j'ai
voulu vous donner un dernier avis.

»Tu as mal interprété mes paroles, tant mieux. Tu me forces à
m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne
vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal
entendu qu'il est; votre honnêteté, tout impolitique qu'elle soit.
Rentre, va t'asseoir près de tes amis; dis-leur comme venant de toi,
comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se défieront, dis-leur,
cette nuit, ou de se réunir en armes pour se défendre, ou de ne point
coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal
révolutionnaire sera organisé, et, si vous êtes véritablement des
traîtres, c'est à un tribunal que vous répondrez de votre trahison.»

Mérey tendit la main à Danton.

--Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai été trompé par l'apparence.

--T'en vouloir! dit Danton en haussant les épaules, pourquoi faire? On a
besoin de la haine pour être Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de
la haine pour être Danton, va.

Mérey avait déjà fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit
vers lui.

--Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son
cœur à l'étouffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne
sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon cœur. Si tu es
obligé de fuir, viens chez moi, et je réponds de ta vie, dussé-je te
cacher dans le caveau où elle est renfermée!

Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes
étouffent, il éclata en sanglots dans les bras de son ami.



XLVII

Le tribunal révolutionnaire


Danton était bien instruit. Pendant qu'il dévoilait le complot à son ami
Jacques Mérey, ce complot s'accomplissait.

Ces hommes dont la mission était d'être à la tête de toutes les actions
sanglantes, ce flot révolutionnaire dont la nature était de déborder
sans cesse, à qui tout ce qui tendait à fixer la Révolution était
insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et
ses amis leur lançaient sans cesse du haut de la tribune, s'étaient mis
en mouvement; ils avaient couru à la section des Gravilliers. Elle était
peu nombreuse; ceux qui étaient présents, brisés de fatigue, dormaient.

--Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les
jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la
souveraineté, qu'elle épure la Convention.

Mais la section des Gravilliers était dans la main du prêtre assermenté
Jacques Roux, celui qu'on avait présenté à Louis XVI pour l'accompagner
à l'échafaud et qu'il avait refusé.

Il flaira un crime sous cette proposition; il répondit que le peuple
était assemblé dans un repas civique et que c'était au peuple qu'il
fallait s'adresser.

Éconduits, ils s'éloignèrent.

Puis ils s'adressèrent à la section des Quatre-Nations, réunie à
l'Abbaye, firent le même mensonge, obtinrent l'adhésion de quelques
membres, qui se joignirent à eux.

Armés de cette adhésion, ils se rendirent au repas civique qui
s'étendait de l'Hôtel de Ville jusqu'aux halles.

On proposa à tous les convives, déjà un peu échauffés par le vin,
d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition fut acceptée.

Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mérey rentrait dans la
salle, laissant à Danton resté derrière lui le temps de se calmer. Assis
à gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant à leur
faire quitter la salle.

Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea.

Danton rentra à son tour. Cette figure bouleversée était mobile comme
l'ouragan. Chacun interpréta à sa guise la décomposition de ses traits,
sa pâleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prêts à faire
éclater sa poitrine.

On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre était à la
tribune, et, contre toute attente, il disait:

--Je ne réponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui.

Puis, comme il ne pouvait monter à la tribune sans accuser, il ajouta
que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une
vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme
toujours, revenant à son éternel refrain, disant que depuis trois mois
Dumouriez demandait à envahir la Hollande, et que depuis trois mois les
girondins l'en empêchaient.

Danton était resté debout près de la porte, l'œil fixé sur les
girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgré l'avis donné,
étaient restés pour faire face à la mort.

À cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit.

--La parole après toi! cria-t-il à Robespierre.

--Tout de suite, répondit celui-ci, j'ai fini.

Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un côté, Danton
les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu'à ce que
celui-ci eût regagné sa place entre Cambon et Saint-Just.

--Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point
ici d'examiner les causes de nos désastres, il s'agit d'y porter remède.
Quand l'édifice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlèvent
les meubles, j'éteins l'incendie. Nous n'avons pas un moment à perdre
pour sauver la République. Voulons-nous être libres? Agissons. Si nous
ne le voulons plus, périssons! car nous l'avons tous juré. Mais non,
vous achèverez ce que nous avons commencé. Marchons! Prenons la
Hollande, et Carthage est détruite. L'Angleterre ne vivra que pour la
liberté! Le parti de la liberté n'est pas mort en Angleterre. Tendez la
main à tous ceux qui appellent la délivrance: la patrie est sauvée, et
le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce
soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent à la classe opulente: «Il
faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye
notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le
prodigue; allons, misérables riches, dégorgez vos richesses!»

Des applaudissements auxquels se mêlèrent malgré eux ceux des girondins
lui coupèrent la parole.

Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui
l'empêchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il
continua avec un visage rayonnant:

--Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent! Quoi, quand
vous avez une nation entière pour levier, l'horizon pour point d'appui,
vous n'avez pas encore bouleversé le monde?

Les applaudissements l'interrompirent de nouveau.

Mais lui, toujours impatient d'être enrayé dans sa route, sans leur
donner le temps de s'éteindre, continua:

--Je sais bien qu'il faut pour cela du caractère, et vous en avez manqué
tous; je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes
parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des
circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris,
j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont
misérables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me
fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du
salut public, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie: Je vous
mets tous sur la même ligne. Attaquez-moi à votre tour, calomniez-moi à
votre tour; que m'importe ma réputation! que la France soit libre, et
que mon nom soit flétri!»

À ce cri de Danton, qui révélait toute sa pensée, qui expliquait
Septembre et le fardeau sanglant dont il s'était chargé, il n'y eut
qu'un cri d'admiration dans toute la salle.

C'était le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrêmes:
haine, terreur, enthousiasme.

Et cependant la Convention hésitait encore. Mais un légiste estimé,
député de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus
tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux
et calme Cambacérès, se leva, et, de sa place, dit sans emportement:

--Il faut, séance tenante, décréter l'organisation d'un tribunal
révolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confiés,
citoyens représentants, car vous devez les exercer tous; plus de
séparation entre le corps délibérant et le corps qui exécute.

En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas à l'oreille de
Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la séance
suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre à la nuit le vote
et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait gardée:

--Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas
quitter leur poste!

Chacun s'arrêta à ce commandement: ceux qui avaient fait déjà quelques
pas revinrent à leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se
rassirent.

Danton étendit un long regard sur l'Assemblée pour s'assurer que chacun
était à son poste.

--Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous séparer sans
prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la République! Vous ne
savez donc pas combien il est important de prendre des décisions
judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires. C'est pour eux
que le tribunal que nous réclamons est nécessaire, car ce tribunal doit
suppléer au tribunal suprême de la vengeance, aveugle parfois, qui peut
frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanité
vous ordonne d'être terribles pour dispenser le peuple d'être cruel.
Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard, à l'instant même, non pas
bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin
que le glaive de la loi pèse sur la tête de ses ennemis au lieu du
poignard des assassins; et, cette grande œuvre terminée, je vous
rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux
ministères que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons
prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez
au peuple de nos armées, de son sang, de sa fortune.

»Je demande donc que le tribunal soit organisé séance tenante; je
demande que la Convention juge mes raisons et méprise les qualifications
injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du
tribunal révolutionnaire, organisation du pouvoir exécutif; ce soir,
départ de vos commissaires. Que la France entière se lève, que vos
armées marchent à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la
Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruiné; que nos armes
partout victorieuses portent aux peuples la délivrance et le bonheur
qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit
vengé!»

C'était à cette heure le cœur de la France lui-même qui battait dans
la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient pressées comme les
battements du tambour; c'était le pas de charge de la liberté s'élançant
à la conquête du monde.

Il descendit de la tribune soulevé dans les bras de ses amis; puis il
chargea Cambacérès, auquel il parlait pour la première fois, mais qui
était venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'exécution
des mesures qui venaient d'être votées d'enthousiasme.

Puis il s'élança hors de la Convention; le devoir qu'il s'était imposé
dans cette journée terrible l'appelait ailleurs.

Cet homme qui était venu lui parler tout bas était venu lui dire:

--On propose en ce moment aux jacobins l'égorgement de la Gironde.

Voilà ce qui se passait:

Nous avons laissé les conspirateurs de l'Évêché, après avoir entraîné à
leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant
aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition acceptée, on suivit la rue Saint-Honoré avec des chants
patriotiques et les cris de: «Vaincre ou mourir!»

Ce fut ainsi qu'ils entrèrent aux Jacobins, beaucoup à moitié ivres,
quelques-uns le sabre à la main.

Un volontaire du Midi s'avança alors au milieu de la salle, et, dans un
patois à peine intelligible:

--Citoyens, dit-il, je demande à faire une motion. La patrie ne peut
être sauvée que par l'égorgement des traîtres. Cette fois il faut faire
maison nette: tuer les ministres perfides, les représentants infidèles.

À ces mots, une femme qui écoutait des tribunes descendit rapidement
l'escalier qui conduisait à la porte du club, et allant sur les
premières marches de celui qui remontait à la rue, elle heurta un homme
qui se précipitait dans le club.

Deux noms s'échangèrent:

--Danton! s'écria cette femme.

--Lodoïska! murmura Danton.

Mais il ne s'arrêta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de
son côté, s'enfuit comme plus épouvantée qu'auparavant.

Danton comprit pourquoi cette femme fuyait.

C'était la maîtresse de Louvet, c'était celle dont il avait mis le nom
et tracé le portrait dans son roman de _Faublas_, c'était celle enfin
qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre
jusque dans la tombe, boire à l'heure de sa mort les six potions d'opium
que le malade devait boire en six nuits.

La dose était trop forte, l'estomac de la femme dévouée ne put la
supporter; elle la rejeta et fut sauvée malgré elle.

Danton avait compris. On décrétait la mort des girondins; Lodoïska,
présente, se sauvait pour annoncer à son amant et à ses amis le complot
qui s'organisait contre eux et que lui-même avait découvert à Jacques.

En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'était augmentée; elle
croyait Danton l'ennemi de la Gironde.

Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait
pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins.

Il se précipita dans la salle. Un cri d'étonnement sortit de toutes les
bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur
entrait dans l'antre du tigre.

Mais lui, l'athlète au bras puissant et à la voix tonnante, eut bientôt
écarté ceux qui s'opposaient à son entrée et fait taire ceux qui ne
voulaient point qu'il parlât.

Une fois à la tribune, il était maître de l'assemblée.

Alors il expliqua à tous ces hommes qu'en voulant sauver la patrie ils
allaient la perdre; que ce n'était pas par des assassinats et des
égorgements qu'on rétablissait la tranquillité et la confiance
publiques; que ce n'était point des martyrs qu'il fallait faire, mais
des coupables qu'il fallait frapper; il leur annonça qu'un tribunal
révolutionnaire venait d'être voté; qu'à ce tribunal seul désormais
appartiendrait la connaissance des délits politiques. Puis l'habile
orateur, après quelques louanges à leur patriotisme, après une
excitation de rejoindre promptement l'armée, après le serment fait par
lui, Danton, eux partis, de veiller sur la République, il les convia à
aller fraterniser aux cordeliers, où Camille Desmoulins, prévenu, les
attendait.

Et eux, changés tout à coup:

--Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation!

Et ils s'éloignèrent pour aller fraterniser avec les cordeliers.

En un seul bond, Danton fut des jacobins à la Convention, de la rue
Saint-Honoré aux Tuileries.

Personne ne s'était aperçu de son absence. Pas un girondin ne s'était
levé de son banc.

On votait l'organisation du tribunal révolutionnaire.

Voici ce qu'on décrétait, ce que décrétaient les girondins eux-mêmes,
forgeant la hache qui devait abattre leurs têtes:

«Neuf juges nommés par la Convention jugeront ceux qui lui seront
envoyés par décret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de
jurés; tous les moyens admis pour former la conviction.

»On poursuivra non seulement ceux qui prévariquent dans leurs fonctions,
mais ceux qui les désertent ou les négligent; ceux qui, par leur
conduite, leurs paroles ou leurs écrits, pourraient égarer le peuple;
ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prérogatives
usurpées par les despotes.

»Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir
les dénonciations.»

Les girondins avaient voté pour le tribunal révolutionnaire, mais non
point pour une semblable rédaction, à laquelle se fût certes opposé
Danton s'il se fût trouvé là, puisque Danton, comme eux, devait être
condamné par ce tribunal.

Ils votèrent contre la rédaction. La majorité l'emporta.

--C'est l'inquisition! s'écria Vergniaud, et pire que celle de Venise!

Et il s'élança hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour
la première fois commençaient à entrevoir la profondeur du gouffre où on
les poussait.



XLVIII

Lodoïska


Louvet, que nous avons vu imprudemment élevé par ses amis, logeait dans
la rue Saint-Honoré, à quelques pas seulement du club des jacobins. Sa
hardiesse à accuser l'homme populaire par excellence, l'hôte du
menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le
désignait à la haine du peuple, et il savait que du premier soulèvement
il serait la première victime. Aussi sa vie était-elle d'avance celle
d'un proscrit. Il ne sortait, même pour aller à la Convention, qu'armé
d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile à
quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour
visiter la jeune et belle créature qui s'était dévouée à lui.

Cette femme, dont l'œil inquiet épiait sans cesse, entendit passer
avec des vociférations et des chants patriotiques cette députation qui
se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vociférations, elle entendit
les cris de: «Mort aux girondins!» et, soit préoccupation, soit réalité,
elle crut même entendre celui de: «Mort à Louvet!»

Alors elle descendit, se mêla aux groupes, pénétra dans la salle avec
eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et là, dans toute son
étendue, elle entendit la motion d'égorger _les traîtres, les ministres
perfides et les représentants infidèles_.

Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix,
c'était la mort de son amant et de tout le parti dont il était un des
chefs.

On a vu comment elle s'était élancée hors de la salle, comment elle
avait rencontré Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du
but qui l'amenait, sa fuite n'avait été que plus précipitée.

Où courait-elle?

Elle n'en savait rien d'abord elle-même. Ce jour-là, elle n'avait point
de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle
terrible? chez Roland? car Roland était l'âme de la Gironde. Mais la
sévère Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, même pour un danger de
mort, consentirait-elle à recevoir chez elle la maîtresse de l'auteur de
_Faublas_? Non.

Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'était jamais chez lui. Tous ces hommes
de la Révolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient à vivre,
essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait
pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice,
qui, dans son égoïsme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte
qu'il lui arrivât malheur.

Chez Kervélagan? Mais sans doute était-il déjà au faubourg
Saint-Marceau, au milieu des fédérés bretons, s'il n'était pas encore
parti de Paris.

Mais n'était-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire
chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment où la Bretagne
se soulevait?

Au moment où, arrêtée au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hésitait
pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf,
elle vit passer près d'elle un homme qu'elle crut reconnaître pour un
des leurs.

Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connaît pas
le danger ou qui le méprise.

Elle alla à lui.

--Citoyen, dit-elle, je suis Lodoïska, la maîtresse de Louvet; il me
semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de
la Gironde.

Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement.

--Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les
opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jeté dans
Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un
des bancs de vos amis, espérant y faire la guerre à la noblesse et ses
privilèges, dont j'étais victime: je me suis trompé. La République est
tellement forte, à ce qu'il paraît, que ses enfants se divisent, et que
je n'assiste plus qu'à des récriminations de parti, qu'à des accusations
de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier à moi, madame;
mon nom est Jacques Mérey.

Lodoïska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un médecin savant,
humanitaire et dévoué à la République. Elle saisit son bras.

--Aidez-moi à les sauver, dit-elle, et à vous sauver vous-même.

Jacques Mérey secoua la tête.

--Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! à
moi qui ne tenais à la vie que par mon amour. Je peux dire cela à vous
qui ne vivez que par le vôtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout
à vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose.

--Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'écria Lodoïska.

--Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la
Convention.

--Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoïska. Vous
ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la
Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frénétiques et des
cris féroces, demander la mort des girondins.--Et tenez, dit-elle, en
lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avançait dans
la rue Saint-Honoré, la plupart armés de sabres et de piques; et tenez,
voilà les bourreaux!

Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoïska et Jacques Mérey,
laissèrent échapper des imprécations de colère et des menaces de mort.

--Allons chez Pétion, lui dit Jacques Mérey; c'est là que se sont donné
rendez-vous tous nos amis.

Pétion demeurait rue Montorgueil. Mérey et Lodoïska franchirent les
halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que
c'était à la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du
général en chef Dumouriez et des girondins qu'était dû l'enrôlement
forcé des derniers volontaires, étaient toutes armées de couteaux
qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des
traîtres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient à marcher,
elle aussi, sur la Convention.

--Ah! murmurait Lodoïska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20
juin, aux hommes du 10 août, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de
pareils reproches, n'est-ce point à dégoûter les martyrs du peuple de
mourir pour lui?

Ils traversèrent toutes ces halles où, sur les tables tachées de vin,
restaient des verres à moitié vides, et l'on gagna la maison de Pétion.

Là, en effet, comme le mot d'ordre en avait été donné aux girondins
avant de se séparer, toute la Gironde était réunie.

En entrant dans la salle de la réunion, Lodoïska aperçut Louvet, courut
à lui, lui sauta au cou en criant:

--Je t'ai retrouvé, je ne te quitte plus.

Alors, entraînant son amant dans un angle de la salle, elle laissa à
Jacques Mérey le soin de tout expliquer.

Alors Jacques Mérey, en omettant seulement sa conférence avec Danton,
raconta comment il avait rencontré Lodoïska et ajouta ce qu'il avait vu
et entendu.

Alors la majorité des girondins décida qu'il était inutile d'aller
braver la mort à la Convention; une séance de nuit était plus dangereuse
encore, dans les circonstances où l'on se trouvait, qu'une séance de
jour, et, on l'a vu, la séance du jour avait été plus que tumultueuse.

Chacun alors chercha l'asile où il pourrait passer la nuit. Vergniaud et
Jacques Mérey déclarèrent que rien ne les empêcherait d'aller à la
Convention. Quant à Pétion, au lieu d'aller chercher dehors un asile,
après avoir écouté ce que Lodoïska et Louvet lui disaient du péril couru
par lui, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, étendit la main au-dehors, et,
la rentrant toute mouillée:

--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien.

Et, quelque supplication qu'on lui fît, il refusa de quitter la maison.

Jacques Mérey, qui était resté plus inconnu que les autres et plus
populaire en même temps, parce que c'était lui qui était venu apporter
la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa
chambre à Louvet et à Lodoïska, à peu près sûr que son logement, où il
ne recevait personne, auquel personne ne lui écrivait, était inconnu des
assassins.

Puis, lorsqu'il les eut installés chez lui, il marcha droit à la
Convention, où il trouva Vergniaud déjà établi sur son banc.

Cette colonne qui avait rencontré Lodoïska et Jacques Mérey, cette
colonne qui s'avançait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se
rendait à l'imprimerie de Gorsas, rédacteur en chef de la _Chronique de
Paris_, celui-là même qui avait annoncé, comme nous l'avons dit, que
Liége n'était pas prise par les Autrichiens, au moment où les Liégeois
proscrits, fugitifs, se répandaient dans les rues de Paris, augmentant
par leur présence la haine que l'on portait aux girondins.

Les émeutiers déchirèrent les feuilles déjà tirées, brisèrent les
presses, dispersèrent les caractères et pillèrent les ateliers.

Quant à Gorsas, un pistolet à chaque main, il passa inconnu au milieu
des assassins qui demandaient sa tête, agitant ses pistolets et criant
comme les autres:

--Mort à Gorsas!

À la porte, il trouva un flot de peuple si épais qu'il craignit d'être
reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans
une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrière lui, puis il
sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit à la section
dont il faisait partie.

La section résolut d'aller avec lui porter plainte à la Convention.

Pendant ce temps-là, les émeutiers décidaient d'en faire autant chez
Fiévée, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine.

Comme chez Gorsas, tout fut pillé, brûlé, jeté à la rue.

La colonne dévastatrice ne comptait pas se borner là. Elle alla à la
Convention pour y demander la mort de trois cents députés. On sentait
Marat derrière toutes ces demandes. Marat prévoyait toujours par
chiffres.

Mais voilà que, tandis que les émeutiers entraient d'un côté, Gorsas et
les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs.
Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets à la main, s'élança à la
tribune.

Inviolable à double titre, comme journaliste, comme membre de la
Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient brisé ses
presses.

Les émeutiers s'arrêtèrent étonnés: ils venaient comme accusateurs des
girondins, et voilà qu'ils étaient accusés comme pillards, comme voleurs
et comme assassins.

Un député alors monta à la tribune, c'était Barrère. Il se tourna vers
les émeutiers:

--Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je
sais seulement que l'on a parlé cette nuit de couper des têtes de
députés. Citoyens, dit-il en étendant vers eux une main menaçante,
sachez, une fois pour toutes, que les têtes des députés sont bien
assurées; les têtes des députés sont non seulement posées sur leurs
épaules, mais sur tous les départements de la République. Qui donc
oserait décapiter un département de la France? Le jour où ce crime
s'accomplirait, la République serait dissoute. Allez, méchants citoyens,
ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions.

Les émeutiers délibérèrent un instant. Puis un des chefs s'avança,
protesta de son dévouement et de celui de ses hommes à la République, et
demanda à défiler devant les représentants au cri de «Vive la nation!»

Cette faveur leur fut accordée.

Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés
seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent,
croisèrent les bras en manière de défi.

Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni
argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât
son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante
l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps
incomprise: LA TERREUR!

On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya
armée d'une hache au monde.

L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le
doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi;
elle allait rentrer en France, livrer la France!

Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à
l'ennemi.

Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer
à Lyon; rien à envoyer à Nantes.

Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique
qui nous échappait.

On envoya nos volontaires en Belgique.

À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier.

C'est-à-dire la Terreur!



XLIX

Deux hommes d'État


La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc,
écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller.

On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.

Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une
poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud,
puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule.

Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa
poitrine, où était caché un poignard.

Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne
s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos
avaient suffi à rendre la force au colosse.

Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs
et des savants habitués à lutter contre le sommeil.

Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.

Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis.

En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant,
sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna.

--Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le
misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici,
la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de
respirer un air pur.

Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries.

On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte
d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles
se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant,
pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver
était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en
arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient
tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux
devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en
caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres.

Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier
et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie.

--Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos
débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni
girondins, ni jacobins, ni cordeliers.

--Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.

--Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la
nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont
pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un
chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches,
le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la
Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour
pour accomplir la grande œuvre du Seigneur, l'œuvre qui, de
l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous,
vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?"

»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard
qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous
de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants.
Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit,
Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit.
Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois
d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont
d'or."

»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du
sang!"

»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire
mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront
pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.»

--Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.

Danton haussa les épaules:

--Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant
sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à
Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à
moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête.

--Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit
Jacques, et toi l'homme à la prophétie?

--Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement.

--Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au
milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces
deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre,
Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit
toi-même, menacera ta vie!

--Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui
revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un
hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je
veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre.

--Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la
situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la
Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un
crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de
pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par
un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante;
mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une
direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa
bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la
Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force
au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et
nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.

Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire
jusqu'au fond de son âme.

Puis, s'arrêtant tout à coup:

--Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.

--Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui
détestent Robespierre.

--Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai
dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre?

--Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton
instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des
paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra.

--Es-tu chargé d'un mandat près de moi?

--Non, mais je suis prêt à accepter le tien.

--Et tu me répondrais de tes girondins?

--Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te
crois à la fois homme de renversement et de fondation.

--Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais
tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour
eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! _Alea
jacta est!_ Que la mort décide!

--Danton...

--Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang
de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous
aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute,
Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi
tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant
que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.

Jacques regarda Danton:

--Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche
qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de
l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je
voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me
suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je
n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre.
J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce
que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a
constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la
nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je
regrette, tu ne peux me le rendre.

--Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous
éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu
voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton
désir.

--Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey.

--Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur
les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu
n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?

--Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi
m'en sauront gré.

--Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton
histoire tout le long du chemin.

Tous deux montèrent en voiture.

--À Sèvres! dit Danton.

La voiture partit.

Alors Jacques Mérey, dont le cœur trop plein débordait depuis six
mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand
étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole,
laissant son visage refléter toutes les émotions de son cœur.

Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui
eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay,
lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne
pouvant la suivre au cœur de l'Allemagne, il lui demanda, demande
difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison
éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui
demanda en hésitant:

--Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle
est?

Danton le regarda fixement.

--Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la
retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin
de moi, je me brûlerai la cervelle.

Et il serra la main de Danton.

On était arrivé à la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrêta,
les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent
dans une jolie salle à manger située au premier étage.

Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs
couverts.

--Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques.

--Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il
s'arrange en conséquence.

Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se
réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et
demeura immobile.

Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.

Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.

Puis, tournant la tête sur l'épaule:

--Viens voir, dit-il à Jacques.

--Quoi voir? demanda celui-ci.

--Regarde! dit Danton.

Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par
lequel il regardait lui-même.

Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir
vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une
petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.

L'enfant pouvait avoir seize ans.

--Comment la trouves-tu? demanda Danton.

--C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey.

--Ressemble-t-elle à ton Éva?

--Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour
celui qui les aime.

--Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle.

--Tu la connais?

--Oui.

--Et tu causes avec elle?

--Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur.

--Et puis après?

--Je l'habituerai à ma réputation.

--Et puis après?

--J'en ferai ma femme.

--Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et
il y a huit jours à peine que ta première femme est morte!

--Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que
j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a
désignée pour servir de mère à ses enfants.

Danton ouvrit la fenêtre.

Jacques Mérey se retira en arrière.

Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner
avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des
fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut
tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa
main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la
fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur
l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille
de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air
glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la
fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.

Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un
baiser.

--En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir
à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en
vérité, tu me confonds.

--Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce
que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que
probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien!
je veux vivre jusque-là.

--Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?

--Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était
huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place
lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de
mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va
bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre,
la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant
de l'épouser ses devoirs de religion.

--Tu feras cela?

--Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement
de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de
la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme
qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune
fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la
Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple.

--Penses-tu parfois à de semblables utopies?

--Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du
Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils
l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas
de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes
nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est
de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant
qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93?

Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait
en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des
repas de lion.

Le déjeuner fini:

--Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques.

--Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la
journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par
la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une
caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé.

--Je puis prendre ton fiacre alors?

--Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi.

--Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la
voix de mon ami Danton a effrayés.

--Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska?

--Justement, dit en riant Jacques.

--Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment
trop.

--Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.

--Je tâcherai qu'ils meurent ensemble.

Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis,
comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.

--Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva
et de Mlle de Chazelay?

--Oui.

--Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni
par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.

Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes
plein les yeux.

--Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!



L

Trahison de Dumouriez


Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous
avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur:

--_Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._

Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins
était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey,
était lié au sort des girondins.

Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait
sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de cœur, le vrai
patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93,
sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?

Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher
les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots:

«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le
parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.»

Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain
mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que,
dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand
principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde
nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes
trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et
d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au cœur.

Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne,
dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de
Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le
prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison.

Cette trahison, il l'avait déjà dans le cœur en quittant Paris au
mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le
roi, et la tête du roi était tombée.

Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez
n'avait d'autre ressource que de livrer la France.

Et, en effet, il était mal avec tous les partis:

Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou
tout au moins pour orléaniste;

Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de
l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes;

Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis
que lui voulait l'indépendance de la Belgique.

Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec
l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à
l'Angleterre.

L'armée seule était pour lui.

Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de
Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de
Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné.

C'était le pendant du manifeste de La Fayette.

Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un
plan de politique complètement opposé à la sienne.

Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention,
demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme
s'opposa à cette double proposition.

Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait
jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une
proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa
propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre
les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne
s'échappât de son cœur.

Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu.

Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait
rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et
d'arrêter Dumouriez:

--Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de
cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas
vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses
habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la
retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?

Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange
dualité que chacun dès lors put comprendre:

--_Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général._

Le comité en revint à l'avis de Danton.

Alors cette question fut naturellement posée:

--Que faut-il faire?

--Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui
faire rétracter sa lettre.

--Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort?

Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue.

--Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu
que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.

La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent
bien assez compromis comme cela et qui refusèrent.

Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son
côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour.

Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à
arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces
braves qui lui croyaient un cœur français et qui ignoraient sa
trahison l'eussent défendu.

Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu
crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant
l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les
girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller
arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et
la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée.

Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des
Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent
des mains, pour que la confiance leur échappât du cœur.

Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que
Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui
avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille
seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la
bataille.

La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village
où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois,
et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de
chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.

La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de
Jemmapes.

Le plan fut le même.

Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu
Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour
aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda
commandait la gauche.

C'était la position de Dampierre à Jemmapes.

Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général
Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.

De même qu'à Jemmapes on avait laissé écraser Dampierre jusqu'à ce que
le moment fût venu de faire donner le duc de Chartres pour décider le
succès de la bataille, de même, à Nerwinde, on devait laisser écraser
Miranda jusqu'à ce que Valence, vainqueur à droite, et le duc de
Chartres, vainqueur au centre, revinssent délivrer Miranda.

Mais le hasard fit que, dans l'armée que Dumouriez avait en face de lui,
il y avait aussi un prince.

C'était le prince Charles, fils de l'empereur Léopold, qui, lui aussi,
faisait ses premières armes et à la popularité duquel il fallait une
victoire.

La supériorité du nombre la lui assura.

Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmaël,
en était maître vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour ménager
une victoire au prince Charles, avait poussé contre Miranda colonnes sur
colonnes.

La plus forte partie du corps français commandé par le général espagnol
se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher
vers eux, se débandèrent, entraînant le général jusqu'à Tirlemont,
malgré ses efforts surhumains pour les arrêter.

Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais
il n'avait eu aucune nouvelle de sa défaite. Le bruit que faisait son
propre canon l'empêchait de calculer le progrès ou le décroissement du
canon des autres.

Enfin, la journée finie, chassé de Nerwinde, n'ayant plus que quinze
mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille
hommes de Miranda.

Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que
quelques centaines de fuyards.

Dumouriez apprend la défaite de son lieutenant au moment où, croyant la
journée finie, il venait de mettre pied à terre. Il remonte à cheval,
et, accompagné de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig,
suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, échappe par
miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive à minuit à
Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, épuisé des efforts qu'il a
faits.

C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite.

Dès le lendemain, Dumouriez opérait cette retraite, et Cobourg avoue
lui-même dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si
Dumouriez avait perdu la tête comme politique, il ne l'avait pas perdue
comme général, que cette retraite fut un chef-d'œuvre de stratégie.

Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige;
le général heureux avait été vaincu.

À partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouvé la route pleine
de fugitifs. D'après ces fugitifs, il n'y avait plus d'armée et l'ennemi
pourrait marcher jusqu'à Paris sans obstacle.

De pareilles nouvelles faisaient hausser les épaules à Danton.

Les deux commissaires arrivèrent à Louvain.

On leur annonça que l'armée impériale ayant attaqué les deux villages
d'Op et de Neervoelpe, le général avait couru lui-même au canon.

Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigés eux-mêmes par
le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au cœur de la bataille, et
là, trouvèrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi.

En les apercevant, le général fit un geste d'impatience.

Ils étaient parvenus à l'endroit le plus dangereux, et les balles et les
boulets s'abattaient autour d'eux comme grêle.

--Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez.

--Nous venons vous demander compte de votre conduite, répondirent Danton
et Lacroix.

--Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voilà!

Et, tirant son sabre, il se mit à la tête d'un régiment de hussards,
chargea à fond et s'empara de deux pièces d'artillerie qui
l'incommodaient fort.

Danton et Lacroix étaient restés impassibles.

En revenant, Dumouriez les trouva.

--Que faites-vous là? dit-il.

--Nous vous attendons, répondit Danton.

--Ce n'est pas ici votre place, répondit le général; si l'un de vous
était tué ou blessé, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce
serait moi. Allez m'attendre à Louvain; j'y serai ce soir.

Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux
commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en
presser l'allure de peur qu'on ne crût qu'ils fuyaient.

Dumouriez fut fidèle au rendez-vous.

On comprend que, dès les premiers mots, la conversation prit un ton
d'aigreur qui n'était pas propre à avancer la réconciliation du général
avec la Montagne.

Les deux opinions étaient tellement éloignées l'une de l'autre, celle de
Danton voulant à tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos
assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique
restât libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre.

La soirée se passa en récriminations mutuelles. Dumouriez se refusa
absolument à désavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'écrire ces
quelques mots:

«Le général Dumouriez prie la Convention de ne rien préjuger sur sa
lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer
l'explication.»

Les députés partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante.

Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'armée impériale;
Blierbeck fut attaqué et pris par une colonne de grenadiers hongrois.

Mais elle fut aussitôt chassée, avec perte de plus de la moitié des
hommes, par le régiment d'Auvergne, commandé par le colonel Dumas, qui
lui prit deux pièces de canon.

Trois attaques successives eurent lieu et furent repoussées. Les
Autrichiens, très maltraités, se retirèrent de quelques lieues en
arrière.

Mais, dès le matin de la nuit où les commissaires étaient partis,
Dumouriez, qui désormais n'avait plus la crainte d'être dérangé dans ses
négociations, envoya le colonel Montjoye au quartier général du prince
Cobourg.

Il était chargé d'y voir le colonel Mack, chef de l'état-major de
l'armée impériale.

Le prétexte était, comme toujours, une suspension d'armes, la nécessité
d'échanger les prisonniers et d'enterrer les morts.

Mack laissa entendre qu'il serait heureux de conférer directement avec
le général français.

Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au
quartier général et invitait, de la part du général Dumouriez, le
colonel Mack à venir le même jour à Louvain.

En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mémoires: «_Officier d'un
rare mérite_.»

À cette époque, en effet, telle était la réputation de Mack.

C'était un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre née en
Franconie, entré au service de l'Autriche dans un régiment de dragons,
et qui avait passé par tous les grades avant d'arriver à celui de
colonel.

Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre
de Turquie sous le feld-maréchal Landon.

En 92, il avait été envoyé au prince Cobourg, qui lui avait donné le
poste de chef d'état-major. N'ayant encore éprouvé à cette époque aucun
des désastres qui l'illustrèrent depuis si tristement, il avait la
réputation d'un des officiers les plus distingués de l'armée
autrichienne.

Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui:

1º Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'après cet armistice tacite,
les Français se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et
sans être inquiétés.

2º Que les impériaux ne feraient plus de grandes attaques et que le
général, de son côté, ne chercherait pas à livrer bataille.

3º Que l'on se reverrait après l'évacuation de Bruxelles pour convenir
des faits ultérieurs.

Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta
complètement inconnu à la France.

Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre.

Le 25, l'armée traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira
sur Hal.



LI

Rupture de Danton avec la Gironde


Le 29 mars, à huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient à Paris.

Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou à sa maison de
campagne du coteau de Sèvres, Danton, profitant des ténèbres et du vaste
manteau dans lequel il était caché, alla frapper à la porte de Jacques
Mérey.

Sur le mot: «Entrez!» la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil.

Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton
s'assurait qu'ils étaient bien seuls, il alla droit à lui, lui tendit la
main.

--Tu arrives? lui dit-il.

--Tout droit de Bruxelles, répondit Danton.

Jacques approcha une chaise.

--Je viens à toi, dit Danton, comme à un homme que je crois mon ami, et
à qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je
n'irai à la séance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au
juste où en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprès de
Dumouriez, Guadet et Gensonné se sont perdus et ont perdu la Gironde
avec eux. S'ils étaient venus avec moi, s'ils eussent parlé à Dumouriez
avec la même fermeté que moi, j'étais obligé de rendre témoignage, et
mon témoignage les défendait. Où en est-on ici?

--L'exaspération est à son comble, répondit Jacques. Le comité de
surveillance a, la nuit dernière, lancé des mandats d'arrêt contre
Égalité père et fils, et ordonné qu'on mît sous les scellés les papiers
de Roland.

--Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la déclaration de guerre.
Quelqu'un des vôtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il
faudra que je réponde, et je vous écraserai tous, toi malheureusement
comme les autres. Maintenant, écoute ceci: Nous avons la nuit et la
journée de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te
faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi, à nos
armées des Pyrénées, par exemple; c'est là que tu serais le plus en
sûreté; tu n'as aucun engagement avec les girondins.

Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras:

--Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amitié pour moi est
presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais,
n'ayant pas voté la mort du roi, j'eusse été repoussé par la Montagne;
j'ai été m'asseoir dans leurs rangs, je leur étais inconnu, ils m'ont
accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frères.

--Eh bien! dit Danton, préviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver,
afin que, d'avance, ils se ménagent des moyens de fuir lorsque le jour
sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland,
mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne
m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener
une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours dédaigneusement
repoussé; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est
une simple neutralité.

--Tu ne doutes pas, répondit Jacques, de la douleur que j'éprouve
lorsque je te vois en butte, d'un côté, à l'éloquence des girondins, de
l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une
heure où rien ne peut détourner le fleuve de sa route. Nous sommes
entraînés par une force irrésistible à l'abîme, rien ne nous sauvera.
J'allais souper, soupe avec moi.

Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie.

--D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un
refuge, tu en as un tout trouvé chez moi; l'on ne viendra pas t'y
chercher, et vînt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un
cheveu de ta tête.

--Oui, dit Jacques en servant Danton avec le même calme que s'ils
eussent parlé de choses auxquelles ils fussent étrangers; oui, mais ta
tête tombera à toi; nous ne sommes plus à ces vieux jours de Rome où le
gouffre se refermait sur Décius; on y jettera nos vingt-deux têtes, car
je crois qu'on les a déjà comptées pour le bourreau, et le gouffre
restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois,
comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je
lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques
jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront
pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le
dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes
rêves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles
cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas
vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te
perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi
puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sûre
que la tienne.

--Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sûr de
lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul
vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des
hommes. On voit bien que tous tes girondins ont été nourris de ce
vin-là. Éloquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne
sont pas les éloquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui
vous jettent tout à coup à la face, en termes impolis, une injure à
laquelle on ne sait que répondre. Heureusement que je suis préparé à
tout. On m'a tant calomnié que je ne serai pas étonné le jour où on
m'accusera d'avoir emporté sur mon dos les tours de Notre-Dame.

--Que fais-tu ce soir? demanda Mérey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu
que je te fasse dresser un lit?

--Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner
un, j'ai voulu te préparer à ce qui va se passer incessamment,
c'est-à-dire à la chute du parti auquel tu t'es allié; comme tu n'es pas
ambitieux, tu n'auras pas à regretter tes espérances perdues; moi, je
l'ai été, ambitieux!

Et il poussa un soupir.

--Mais je te jure que si je n'étais pas enfoncé jusqu'à la ceinture dans
la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore
besoin de ma main, de mon cœur et de mon œil, je prendrais Louise,
l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je
prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans
les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me
restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et
montagnards s'exterminer à leur fantaisie.

Il se leva, reprit son manteau.

--Ainsi, tu dis que ce sera pour après-demain? demanda Jacques Mérey.

--Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille,
ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du
mois peut-être; mais ça ne peut aller loin. Songe en tout cas à ce que
je t'ai dit. Ne te laisse pas arrêter, sauve-toi, et, si l'ami sur
lequel tu comptes te manque, pense à Danton, il ne te manquera pas.

Les deux hommes se serrèrent la main. Danton avait conservé sa voiture.
Jacques s'était mis à la fenêtre pour le suivre des yeux; il l'entendit
donner l'ordre au cocher de le conduire à Sèvres, et, regardant le
cabriolet s'éloigner vers le guichet du bord de l'eau:

--Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son Éva.

Jacques Mérey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait été plus
tumultueuse. Danton était parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet
espace de temps, si court qu'il fût, une lumière s'était faite en
quelque sorte d'elle-même: personne ne doutait plus de la trahison de
Dumouriez. La lettre n'avait pas été lue, nulle preuve n'était arrivée,
ses entrevues avec Mack étaient encore ignorées, et cette grande voix
qui n'est que celle du bon sens public, après l'avoir dit tout bas,
disait tout haut:

--Dumouriez trahit.

Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de
sa femme bien plus encore que de lui, arrivèrent furieux à la Chambre.
Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre.

Il y avait une chose singulière, c'était, à la droite comme à la gauche,
un député envoyé par le Languedoc.

Le Languedoc avait envoyé à la Chambre, nous le répétons, deux ministres
protestants, deux vrais Cévenols, aussi amers, aussi âpres, aussi
violents l'un que l'autre.

À la droite, c'était Lassource, un girondin;

À la gauche, c'était Jean Bon Saint-André, un montagnard.

Au moment où Danton entra, Lassource était à la tribune, il annonçait
que Danton et Lacroix, arrivés depuis l'avant-veille, n'avaient point
encore paru, qu'on avait pu le voir à la Chambre. Que faisaient-ils?
pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments?

Évidemment il y avait un secret là-dessous.

--Voilà, disait Lassource, voilà le nuage qu'il faut déchirer.

En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arrivé à sa place,
au lieu de s'asseoir, soupçonnant qu'il était question de lui, il resta
debout. C'était debout que le Titan voulait être foudroyé.

Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de
reculer, il fit un geste désignateur.

--Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour découvrir et
frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trône
et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpéienne et
l'échafaud.

Toute la droite applaudit.

La Montagne et la gauche gardèrent le silence.

--Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'Égalité et de
Sillery. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne
capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne
l'engagement solennel de donner la mort à celui qui tenterait de se
faire roi ou dictateur.

Et, cette fois, l'Assemblée tout entière se levant, Gironde comme
jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un
geste de menace, répéta le serment demandé par Lassource.

Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient été un instant
fixés sur Danton. Jamais peut-être sa figure bouleversée n'avait en si
peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On
avait pu y lire d'abord l'étonnement d'un orgueil qui, tout en prévoyant
cette attaque, la regardait comme impossible; la colère qui lui
soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'était qu'un insecte
comparé à lui; puis le dédain d'une popularité qui croyait pouvoir tout
braver. L'esprit, à le regarder, se troublait comme l'œil à plonger
dans un abîme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la
Montagne, en murmurant à demi-voix:

--Les scélérats! ce sont eux qui ont défendu le roi et c'est moi qu'ils
accusent de royalisme!

Un député nommé Delmas l'avait entendu:

--N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut
perdre la République; je demande qu'on vote le silence.

Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de
l'épargner on le perdait.

Il bondit à la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer à son
passage; puis, une fois arrivé sur cette chaire aux harangues où il
venait d'être attaqué si rudement:

--Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler!

La Convention tout entière subit son influence, et, malgré le vote
qu'elle venait de rendre, elle écouta.

Alors, se tournant du côté de la Montagne et indiquant du geste qu'il
s'adressait aux seuls montagnards:

--Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui
êtes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jugé que moi; j'ai cru
longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais
tempérer les moyens que la nature m'a départis, pour employer dans les
circonstances difficiles où m'a placé ma mission la modération que les
événements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous
aviez raison, je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on
accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce
sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude
insolente de dénonciateurs.

»Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-même, je
dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai été trop sage et trop
circonspect; parce que l'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti,
que je voulais être dictateur; parce que je n'ai point voulu, en
répondant jusqu'ici à mes adversaires, produire de trop rudes combats,
opérer des déchirements dans cette Assemblée. Pourquoi ai-je abandonné
aujourd'hui ce système de silence et de modération? Parce qu'il est un
terme à la prudence, parce que, attaqué par ceux-là mêmes qui devraient
s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et
de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a
que ceux qui ont eu la lâcheté de vouloir sauver le tyran par l'appel au
peuple qui peuvent être justement soupçonnés de vouloir un roi. Il n'y a
que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son héroïsme, en
soulevant contre Paris les départements; il n'y a que ceux qui ont fait
des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris; il n'y a
que ceux-là qui sont les complices de sa conjuration!

Et, à chaque période, on entendait les trépignements de la Montagne et
la voix de Marat qui, à chacune de ces insinuations:

--Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot?

--Mais nommez donc ceux que vous désignez! crièrent Gensonné et Guadet à
l'orateur.

--Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refusé de venir
avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur
complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonné, puisqu'ils veulent
que je parle.

--Écoutez! répéta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez
entendre les noms de ceux qui veulent égorger la patrie!

--Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous à
qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien!
continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trêve possible entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voté la mort du tyran et les
lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés par toute la
France!

C'était ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si
longtemps.

Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de
joie; la mise en accusation des girondins, de ces éternels réprobateurs
du sang, venait d'être lancée par celui-là même qui avait essayé si
longtemps la réconciliation de la Montagne et de la Gironde.

--Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en étendant le bras; qu'on me laisse
parler jusqu'au bout.

Et le silence se rétablit aussitôt, même sur les bancs de la Gironde,
silence frémissant et plein de colère, mais qui, fidèle jusqu'au bout à
son obéissance à la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun
qui l'accusait, par cela même que c'était à lui la parole.

Alors Danton sembla se replier sur lui-même:

--Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle
s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est
d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au
début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai
fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la
France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié
par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un
vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations;
je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers,
n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été
saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu
la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les
citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis
l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y
aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à
toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.

--Cromwell! cria une voix partie de la droite.

Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.

--Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande
que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi,
Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi,
frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois!

Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:

--Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran;
ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous,
appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par
la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats,
tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les
départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!

Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit.

--Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce
moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre
à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange
indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a
demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au
peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette
commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre
conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont
conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à
sauver le tyran.

Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son
comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré
si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours
venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était
maintenant à la colère et au sang d'y couler.

Séance tenante, au milieu du trouble jeté dans la droite par le discours
de Danton, la Convention décrète:

Que quatre commissaires seront nommés pour sommer Dumouriez de
comparaître à la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrêter.

Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux députés
de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque.

Le général Beurnonville, que Dumouriez nomme son élève, et qu'il aime
tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de
conciliation avant de rompre avec ce général que ses victoires ont rendu
populaire, et qui est resté nécessaire malgré ses défaites.



LII

Arrestation des commissaires de la Convention


Dumouriez, dont le projet était de surprendre Valenciennes, avait
transporté son quartier général au bourg de Saint-Amand, où sa cavalerie
de confiance était cantonnée.

C'était le général Neuilly qui commandait à Valenciennes et qui, croyant
à tort pouvoir rester maître de la place, lui écrivait qu'il pouvait en
tous points compter sur son concours et sur celui de la ville.

Cependant Dumouriez commençait à douter. À chaque instant il était
obligé d'_épurer_ l'armée en faisant arrêter quelque jacobin.

Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nommé
Lecointre, fils du député de Versailles du même nom, et l'un des plus
ardents montagnards, qui déclamait contre les constitutionnels.

Le même jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un
lieutenant-colonel, officier d'état-major de l'armée, nommé de Pile, qui
déclamait contre le général en chef.

La veille, le général Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite
et que Dumouriez avait pris auprès de lui, vint lui demander la
permission, sous prétexte de santé, de se retirer de l'armée.

Le général la lui accorda aussitôt.

Même permission était accordée au général Stetenhoffen.

Enfin il apprenait que Dampierre, le général Charnel, les généraux
Rosière et Kermowant avaient donné parole aux commissaires de rester
fidèles à la Convention.

Toutes ces nouvelles étaient désespérantes, du moment où l'on sait quel
était le projet de Dumouriez.

Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait
bien son importance, était celui-ci:

Depuis longtemps Dumouriez se fût déclaré rebelle et eût marché sur
Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il
commençait à douter, s'il n'eût été arrêté par la crainte que cette
marche ne fût fatale au reste de la famille royale enfermée au Temple.

Voici ce qui avait été arrêté à Tournai entre lui et les généraux de
Valence, Chartres et Thouvenot.

Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient être envoyés en
France sous prétexte d'arrêter la fuite des déserteurs de l'armée; ils
auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dépêches qui
annonceraient leur séjour à Paris pendant deux ou trois jours. Ils
devaient, la veille de leur départ, envoyer leurs trois cents hommes à
Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple,
enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre
prisonniers, retrouver dans la forêt une voiture, et les mener à toute
bride jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où un autre corps de cavalerie les
recevrait, puis les conduirait à Valenciennes et à Lille.

Mais pour cela il fallait être sûr de Lille ou de Valenciennes, et
Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la
Révolution.

Ce fut alors que Dumouriez pensa à se procurer le plus d'otages possible
lui répondant de la vie des prisonniers.

Et, en attendant des otages plus illustres, il commença par remettre au
général Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre
et de Pile.

Le 2 avril au matin, Dumouriez reçut avis par un capitaine de chasseurs
à cheval, qu'il avait posté à Pont-à-Marck, que le ministre de la Guerre
avait passé, se rendant à Lille, et disant qu'il se rendait près de _son
ami_ le général Dumouriez.

Dumouriez fut étonné de cette nouvelle; comment n'était-il pas prévenu?

Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiéter dans la situation politique où
il se trouvait.

Vers quatre heures de l'après-midi, deux courriers, dont les chevaux
étaient couverts d'écume, annoncèrent au général qu'ils ne précédaient
que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et
le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les
quatre commissaires et le général Beurnonville ne vinssent pour arrêter
le général Dumouriez.

Ils précédaient les commissaires et le général à si peu de distance, que
ceux-ci arrivèrent au moment même où ils achevaient leur annonce.

Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le
suivaient.

Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et
qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires,
et lui dit:

--Mon cher général, ces messieurs viennent vous notifier un décret de la
Convention nationale.

En apprenant l'arrivée du ministre de la Guerre et des commissaires de
la Convention, tout l'état-major de Dumouriez l'avait entouré. Il y
avait là le général Valence, Thouvenot, qui venait d'être élevé à ce
grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur
uniforme de hussard.

--Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre décret. Vous venez me
reprocher d'avoir été trop honnête homme en Belgique, d'avoir forcé à
rendre l'argenterie aux églises, de n'avoir pas voulu empoisonner un
pauvre peuple avec vos assignats. En vérité, vous, Camus, qui êtes un
dévot, je suis étonné, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant
de religion que vous, qui restez des heures entières devant un crucifix
pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases
sacrés et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir à
Sainte-Gudule les hosties foulées aux pieds, dispersées sur le pavé de
l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les tableaux en
lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il
y a un autre parti à prendre que de restituer l'argenterie et de punir
exemplairement les misérables qui ont exécuté vos ordres. Si la
Convention applaudit à de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant
pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait
commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes
atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la
France, et je la sers en cherchant à les effacer.

--Général, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre
justification, ni de répondre à vos prétendus griefs; nous venons vous
notifier un décret de la Convention.

--Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que
c'est que votre Convention? C'est la réunion de deux cents scélérats et
de cinq cents imbéciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je
suis assez fort pour me battre devant et derrière. Il faut un roi à la
France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus!

--Ou même Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal.

Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au cœur de ses
projets.

--Pour la troisième fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre
à côté, pour entendre la notification du décret de la Convention?

--Mes actions ont toujours été publiques, dit le général, elles le
seront jusqu'au bout. Un décret donné par sept cents personnes ne
saurait être un mystère. Mes camarades doivent être témoins de tout ce
qui se passera dans notre entrevue.

Mais alors Beurnonville s'avança:

--Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prière
que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te
l'accordons.

--Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence.

--Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot.

--La porte restera ouverte, soit, répondit Camus.

Camus présenta alors au général le décret de la Convention qui lui
ordonnait de se rendre immédiatement à Paris.

Dumouriez le rendit en haussant les épaules.

--Ce décret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'armée
désorganisée, mécontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous
n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque
j'aurai terminé mon travail de réorganisation, ou lorsque l'ennemi ne
sera pas à un quart de lieue de moi, j'irai à Paris, moi-même et sans
escorte. Je lis du reste dans ce décret que, en cas de désobéissance,
vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre général. Je
ne refuse pas positivement l'obéissance, je demande un retard, voilà
tout. Maintenant, décidez ce que vous avez à faire; suspendez-moi si
vous voulez; j'ai offert dix fois ma démission depuis trois mois, je
l'offre encore.

--Nous sommes compétents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour
recevoir votre démission.

--Une fois votre démission donnée, général, demanda Beurnonville, que
comptez-vous faire?

--Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra,
répondit Dumouriez; mais je vous déclare, mon cher ami, que je ne
reviendrai point à Paris pour me voir avili par les jacobins et condamné
par le tribunal révolutionnaire.

--Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus.

--Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et
de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous
déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde
comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il
serait aboli.

--Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution
funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence
fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous
l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos
soldats tant que durera votre absence.

--Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la
République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre,
m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils
m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de
vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins
assassiné.

--Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant
toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se
présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf.

--Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux
de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls,
venaient rendre compte de leur conduite.

--Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur
nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour
excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les
Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les
Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils
n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes
dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur
donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous
m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les
Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius
pour qu'on me dispense de celui de Curtius.

Bancal reprit la parole. Il était girondin.

--Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire,
dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la
Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée.

Le général secoua la tête.

--J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après
des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles
que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les
tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si
je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma
contenance seule m'attirerait la mort.

--Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous
ne voulez pas obéir aux décrets de la Convention?

--Non, dit Dumouriez.

--Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrête.

Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez étaient entrés un
à un dans la salle.

--Quels sont tous ces gens-là? demanda l'intrépide vieillard en
regardant particulièrement les demoiselles de Fernig, dont il était
facile de reconnaître le sexe malgré leur déguisement. Allons,
donnez-moi tous vos portefeuilles.

--Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en français.

Puis il ajouta en allemand et à voix haute:

--Arrêtez ces quatre hommes!

Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre à côté,
se précipitèrent alors dans celle où était Dumouriez et arrêtèrent les
quatre commissaires.

--Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire
à un traître!... Tout prisonnier que je suis, je te déclare traître à la
patrie; tu n'es plus général; j'ordonne qu'on ne t'obéisse plus!

Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires.

--Et moi, dit-il à son tour, je t'ordonne de m'arrêter avec mes
compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que,
comme toi, j'ai trahi la nation!

--C'est bien, dit Dumouriez, arrêtez-le avec les autres; seulement, ayez
les plus grands égards pour lui et laissez-lui ses armes.

Les quatre commissaires et le ministre arrêtés furent conduits dans la
chambre voisine. Là on leur servit à dîner pendant qu'on attelait la
voiture qui devait les conduire prisonniers à Tournai.

Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands égards pour le général
Beurnonville; puis il écrivit une lettre au général Clerfayt, lui
mandant qu'il lui envoyait des otages qui répondraient des excès
auxquels on pourrait se livrer à Paris.

Une heure après, la voiture partait, escortée de ces mêmes hussards de
Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, chargé dans le jardin des
Tuileries.

En même temps que les commissaires de la Convention partaient pour
Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour
prévenir Mack de ce qui s'était passé, et pour le prier de hâter une
entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles.

La journée du lendemain se passa sans que l'événement du 2 eût fait
grand bruit et fût bien connu de l'armée. Mais cependant, dans
l'après-midi du 3, le mot de _traître_ commença de circuler.

Dumouriez voulait s'assurer de Condé afin d'en purger la garnison, de
réunir dans cette ville tous ceux de son armée, soldats ou généraux, qui
voudraient s'attacher à sa fortune, et de Condé, avec une armée mixte,
autrichienne et française, marcher sur Paris.

La réponse du général Mack avait été que le 4 au matin le prince
Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et
Condé, où le général se rendrait de son côté, et que là on conviendrait
du mouvement à imprimer aux deux armées.

Le 4 au matin, le général Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de
Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp.

Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les
domestiques, formaient un groupe de trente chevaux.

Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commandée se faisant
attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du
prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre à la
tête de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre.

Parvenu à une demi-lieue de Condé, entre Fresnes et Doumet, il vit
arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du général
Neuilly, pour lui dire que la garnison était en grande fermentation et
qu'il serait imprudent à lui d'entrer dans la ville.

Il renvoya cet officier avec ordre de dire au général Neuilly d'envoyer
au-devant de lui le dix-huitième régiment de cavalerie dont il croyait
être sûr.

Il attendrait ce régiment à Doumet.

En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de
trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Condé avec leurs
bagages et leur artillerie. Étonné de voir s'accomplir une marche qu'il
n'avait point ordonnée, il appela quelques-uns des officiers et leur
demanda où ils allaient.

Ils répondirent qu'ils allaient à Valenciennes.

--Allons donc, dit le général, vous lui tournez le dos, à Valenciennes.

Puis il ordonna de faire halte et s'éloigna à cent pas du grand chemin
pour entrer dans une maison et donner par écrit l'ordre à ces trois
bataillons de retourner au camp de Bruill, d'où ils étaient partis.

Il était déjà descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la
tête de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui.

Il se remit aussitôt en selle et s'éloigna au petit trot jusqu'à ce
qu'il fût arrêté par un canal qui bordait un terrain marécageux.

Des cris, des injures, le mot: «Arrête! arrête!» et la marche toujours
plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le
forcèrent à passer le canal. Mais son cheval s'étant refusé à le
franchir, il abandonna l'animal rétif et le passa à pied.

Mais alors, aux cris de: «Arrête! arrête!» commencèrent de succéder des
coups de fusil.

Il n'y avait pas moyen de faire face à un pareil danger, il fallait
fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir à pied.

Son neveu, le baron de Schomberg, qui était arrivé la veille, et qui
avait couru mille dangers pour arriver jusqu'à lui, avait sauté à bas de
son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinément;
mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui,
étant très leste, répondait de se sauver à pied.

Pendant ce temps-là, les coups de fusil continuaient.

Deux hussards furent tués ainsi que deux domestiques du général, dont un
portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tués sous lui, et se
sauva en croupe de ce même Baptiste Renard qui, ayant reformé un
bataillon en déroute à Jemmapes, avait été nommé capitaine par la
Convention.

Le général dit lui-même, dans ses Mémoires, que plus de dix mille coups
de fusil furent tirés sur lui. Son secrétaire, Quentin, fut pris, et le
cheval du général, resté de l'autre côté du canal, fut conduit en
triomphe à Valenciennes.

Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en
coupaient le chemin et ne paraissaient pas décidés à l'épargner. Il
longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez près, il arriva à un bac
en avant du village de Mihers.

Il passa le bac, lui sixième.

Il était sur la terre de l'Empire, traître et émigré.

Avec lui étaient le général Valence, le duc de Chartres, Thouvenot,
Schomberg et Montjoye.

Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacrée, tant le nom
de traître est lourd à porter, Dumouriez, déterminé à périr s'il le
fallait pour se relever, Dumouriez annonça au général Mack qu'il allait
retourner au camp français voir s'il avait encore quelque chose à
attendre de l'armée.

Mais cette fois il voulut s'exposer seul.

Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de
douze dragons autrichiens.

Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant détestés de nos soldats,
criaient trahison contre lui.

Sans eux peut-être réussissait-il?

Le bruit s'était répandu dans l'armée que Dumouriez avait failli être
victime d'un assassinat; on le croyait mort.

Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne,
s'attendrissant à sa vue, cria: «Vive Dumouriez!»

Les volontaires seuls restaient menaçants et sombres.

--Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de
faire la paix; nous allons à Paris arrêter le sang qui coule.

Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientôt
las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette
nouvelle, annoncée par Dumouriez, que la paix était faite, produisit une
grande impression.

Il était alors en face du régiment de la couronne, et il embrassait un
officier qui s'était distingué à la bataille de Nerwinde.

Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nommé Fichet; il vint
se placer à la tête du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les
Autrichiens qui l'accompagnaient:

--Qu'est-ce que ces gens-là? dit-il à Dumouriez. Et qu'est-ce que ces
lauriers qu'ils portent à leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous
insulter?

--Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront
notre arrière-garde.

--Notre arrière-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en
France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de
trente millions de Français pour faire la police chez nous! Des
Autrichiens sur la terre de la République, c'est une honte, c'est une
trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et
trahison! répéta-t-il à haute voix.

Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une traînée de poudre
sur toute la ligne; Dumouriez fut ajusté. Le fusil détourné fit long
feu. Un bataillon tout entier le mit en joue.

Dumouriez sentit qu'il était perdu, il piqua son cheval des deux pieds
et s'éloigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient tracé
entre lui et la France un abîme que jamais il ne put franchir.

Pour lui, la Restauration arriva vainement. Voyant les Bourbons remonter
sur le trône, il comptait sur le bâton de maréchal de France. Ils lui
jetèrent dédaigneusement une pension de 20 000 francs comme général en
retraite; et, le 14 mars 1823, ignoré, oublié de ses contemporains,
flétri par l'histoire, trop sévère peut-être pour lui, il mourut à
Turville-Park.

Il avait passé cinquante ans dans les intrigues, trois ans sur un
théâtre digne de lui, trente ans en exil.

Deux fois il avait sauvé la France.



LIII

Le 2 juin


Du moment où la trahison de Dumouriez fut avérée et où, en livrant les
commissaires de la Convention à l'ennemi, il eut mis le comble à son
crime, les girondins furent perdus et les deux mois qui s'écoulèrent
entre le 2 avril et le 2 juin ne furent pour eux qu'une longue agonie.

Jacques Mérey, que son vote à l'occasion de la mort du roi avait, bien
plus que l'ensemble de ses opinions, qui étaient jacobines, rangé parmi
les girondins, avait suivi leur fortune quoiqu'il vît bien qu'ils
allassent au gouffre.

La séance qui livra les girondins aux bourreaux fut terrible; elle dura
trois jours, du 31 mai au 2 juin; pendant trois jours, Henriot, l'homme
de la Commune, entoura la Convention de son artillerie; pendant trois
jours, Paris soulevé autour des Tuileries cria: «Mort aux girondins!»;
pendant trois jours les tribunes dans la salle même se firent l'écho de
ces sanglantes vociférations.

Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs à ces séances terribles
où la Convention, se sentant opprimée et ne voulant pas voter sous le
couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son président en
tête, pour se frayer un passage, et partout fut repoussée, au Carrousel
comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui
surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur
l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins
ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre,
l'inviolabilité du député; s'élançant dans ces rues tumultueuses où la
chasse à l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la
Bretagne, et ne s'arrêter que dans les landes de Bordeaux, sur le
cadavre de Pétion.

Au milieu du trouble qui régnait dans l'Assemblée, il sembla à Jacques
Mérey que Danton lui faisait signe de sortir.

Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte,
Danton aussi.

Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler.

Jacques Mérey descendit sans presser le pas, regardant fièrement tout
autour de lui pour donner le temps à ses ennemis de l'arrêter si c'était
leur intention.

Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte était si grand que nul ne
s'était aperçu du mouvement qu'il avait fait.

Dans le corridor, il rencontra Danton.

--Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant à perdre.

Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier.

--Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mérey en le retenant.

--Ce que tu m'avais demandé, son adresse.

Jacques jeta un cri d'étonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet
pour lire.

Pendant ce temps, Danton disparaissait.

Jacques déplia le papier et lut:

«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.»

Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un
bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie
disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui
et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa
proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les
portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il
pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne!

Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de
France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de
Paris.

La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et
s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se
laissa entraîner par lui.

Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle.

Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes
les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre
propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait
un tombeau.

Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes.
Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la
séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait
son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui
dans une ceinture cinq cents louis en or.

Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en
assignats.

Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts
de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût
été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se
faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris.

Des bandes, lancées dans les rues par Hébert, par Chaumette, par Guzman,
par Varlet, les unes armées de piques, les autres de sabres,
quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en
criant: «Mort aux traîtres! Mort aux girondins! Mort aux complices de
Dumouriez!»

Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que
le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant à
la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui
descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Cléry,
mais, à peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnière, apparut une
autre bande qui barra complètement le chemin.

Tout cela marchait vers la Convention.

Celle-là se composait de maratistes qui criaient: «Vive l'ami du
peuple!»

Être girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'était être
massacré à coup sûr, et, depuis qu'il possédait l'adresse d'Éva, depuis
qu'il avait l'espérance de la retrouver, Jacques Mérey ne voulait plus
mourir.

Essayer de passer à travers cette bande sans être reconnu était une
chose impossible, revenir sur ses pas était chose dangereuse.

Une de ces malheureuses créatures qui se tiennent le soir sur le seuil
d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galatée de
Virgile, fuient cependant comme elle pour être poursuivies, disparut
dans son allée. Jacques Mérey s'y élança derrière elle, mais, au lieu de
la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte.

La femme se rapprocha de lui.

--Ah! ah! citoyen, dit-elle, il paraît que tu n'es pas de la même
opinion que tous ces criards-là, qui empêchent les pauvres filles de
faire leur métier.

--Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs
et en le glissant dans la main de la fille.

Et en même temps, de l'autre main, il essuya son front trempé de sueur.

La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beauté est une
puissance:

--On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends
des services c'est pour rien.

Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya à
son tour le front avec son mouchoir.

--Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garçon, dit-elle, de ne pas
vouloir te laisser couper la tête. Allons, allons, reprends ton
assignat.

Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vociférant.

La fille mit la main sur le cœur de Jacques.

--Et brave avec ça! dit-elle. Son cœur ne bat pas.

La bande était passée.

Jacques essaya de faire reprendre son assignat à la fille.

--Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non.

--Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il,
cherchant une chaîne, une bague, un objet quelconque.

--Vraiment? dit-elle.

--Parole d'honneur!

--Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mère, personne n'a
eu l'idée de m'embrasser là.

Mérey, étonné de trouver une perle dans cet égout, ôta son chapeau, leva
en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le même
respect qu'il eût embrassé une vierge.

--Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-là.

Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre:

--Maintenant, tu peux partir.

Jacques Mérey portait à la main gauche une de ces bagues fort à la mode
à cette époque: c'était ce qu'on appelait un _jonc_, c'est-à-dire un
cercle d'or surmonté d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs.
Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre côté.

--Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vérité, tu me
gâtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant à
moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu!

Et elle referma sa porte.

Jacques Mérey continua sa route et arriva au boulevard sans accident.

Mais là, Santerre, à la tête du faubourg Saint-Antoine, barrait le
boulevard.

Des sentinelles étaient placées à la rue Saint-Denis et à la rue de
Bondy.

Santerre, à cheval, paradait sur le boulevard vide.

Il n'y avait pas à reculer. Jacques Mérey connaissait Santerre pour un
patriote ardent, mais en même temps pour un très brave homme.

Il alla droit à lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se
baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait à lui avait quelque
chose à lui dire.

--Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le représentant qui vint
annoncer à l'Assemblée les deux victoires de Jemmapes et de Valmy.

--C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais.

--Je me nomme Jacques Mérey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un
asile chez lui, mais à qui je refuse de peur de le compromettre. Je
siégeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de
cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu'à la rue de Lancry.
Demain, tu diras tout bas à Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton
te serrera la main.

Santerre ne prononça pas une parole; il descendit de cheval, donna son
bras à Jacques Mérey, et le conduisit jusqu'à la rue de Lancry.

--As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il.

--Non, dans cinq minutes je serai arrivé où je vais.

--Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu était aboli.

--Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi,
Santerre.

--Je le sais bien, répondit le brave brasseur.

Les deux hommes se serrèrent la main et tout fut dit. Jacques Mérey
remonta la rue de Lancry jusqu'à la rue Grange-aux-Belles, puis il prit
la rue des Marais, la descendit jusqu'au numéro 33, et là, voyant une
maison basse et sombre, il s'arrêta, regarda autour de lui pour
s'assurer qu'il n'était point suivi et ne se trompait pas.

Il hésita un instant entre deux sonnettes, l'une à gauche, près d'une
boîte fermant à cadenas; l'autre à droite, pendant à la muraille. Il
tira celle qui était pendue à la muraille.

Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un homme, vêtu de noir, cravate
blanche et en culotte courte, s'effaça pour le laisser passer.

Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vêtu de noir,
ayant salué respectueusement Jacques Mérey, referma la porte et marcha
devant lui en disant:

--Par ici, monsieur.

Jacques Mérey le suivit.

L'homme vêtu de noir le conduisit par un corridor, éclairé pour s'y
conduire et voilà tout, à la salle à manger, dont la porte en s'ouvrant
jeta un flot de lumière.

En effet, la salle à manger était illuminée comme pour un jour de fête;
six couverts étaient mis autour d'une table élégamment servie; cinq
personnes, y compris l'homme vêtu de noir, semblaient en attendre un
sixième.

Ces cinq personnes étaient une femme de trente-six à trente-huit ans,
encore belle, deux jeunes filles de seize à dix-huit ans, charmantes
toutes deux, et un garçon de treize ans. L'homme vêtu de noir faisait la
cinquième personne.

À l'arrivée de Jacques Mérey, tout le monde se leva.

--Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques
Mérey, c'est lui qui, sur l'échafaud même, n'a pas dédaigné de porter
secours à notre...

La femme vint à Jacques Mérey, lui baisa la main, puis les deux jeunes
filles, puis le jeune garçon.

--J'espère que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vêtu de noir,
qui n'était autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mérey,
proscrit injustement, est venu demander asile à notre humble toit.

Puis, montrant le sixième couvert à Jacques:

--Vous voyez que nous vous attendions, dit-il.

    LA SUITE DE CE RÉCIT S'INTITULE
         LA FILLE DU MARQUIS.



TABLE DES MATIÈRES


I. Une ville du Berri                                                  5

II. Le docteur Jacques Mérey                                          14

III. Le château de Chazelay                                           21

IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme,
mais aussi l'ami de la femme                                          29

V. Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait                      37

VI. Entre chien et chat                                               44

VII. Une âme à sa genèse                                              52

VIII. _Prima che spunti l'aura_                                       58

IX. Où le chien boit, où l'enfant se regarde                          67

X. Ève et la pomme                                                    85

XI. La baguette divinatoire                                           94

XII. L'anneau sympathique                                            102

XIII. _Unde ortus?_                                                  108

XIV. Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier
Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille            116

XV. Où il faut abandonner les affaires privées de nos personnages
pour nous occuper des affaires publiques                             125

XVI. L'état de la France                                             133

XVII. L'homme propose                                                141

XVIII. Une exécution place du Carrousel                              149

XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins              163

XX. Les enrôlements volontaires                                      176

XXI. L'ouvrage noir!                                                 185

XXII. Beaurepaire                                                    194

XXIII. Dumouriez                                                     205

XXIV. Les Thermopyles de la France                                   216

XXV. La Croix-aux-Bois                                               224

XXVI. Le prince de Ligne                                             233

XXVII. Kellermann                                                    241

XXVIII. Les hommes de la Convention                                  250

XXIX. Une soirée chez Talma                                          263

XXX. Une lettre d'Éva                                                273

XXXI. Recherches inutiles                                            284

XXXII. La maison vide                                                291

XXXIII. Où Jacques Mérey perd la piste                               298

XXXIV. La veille de Jemmapes                                         304

XXXV. Jemmapes                                                       311

XXXVI. Le jugement                                                   317

XXXVII. L'exécution                                                  326

XXXVIII. Chez Danton                                                 334

XXXIX. La Gironde et la Montagne                                     341

XL. Le Pelletier Saint-Fargeau                                       350

XLI. La trahison                                                     358

XLII. La communion de la terre                                       367

XLIII. Liége                                                         374

XLIV. L'agonie                                                       381

XLV. Retour de Danton                                                388

XLVI. _Surge, carnifex_                                              396

XLVII. Le tribunal révolutionnaire                                   405

XLVIII. Lodoïska                                                     413

XLIX. Deux hommes d'État                                             420

L. Trahison de Dumouriez                                             430

LI. Rupture de Danton avec la Gironde                                439

LII. Arrestation des commissaires de la Convention                   449

LIII. Le 2 juin                                                      461


NOTES:

[A] Michelet, 4e vol., page 216.

[B] Terme de poste qui signifie qu'on peut ne pas mettre le troisième
cheval, pourvu qu'on paye moitié de son prix.

[C] Ceux qui sont familiers avec ce grand livre qu'on appelle _La
Révolution_, de Michelet, et qui devrait être la Bible politique de la
jeunesse française, reconnaîtront dans ce discours la paraphrase d'un
des plus beaux chapitres du grand historien.





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