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Title: Le barbier de Séville ou la précaution inutile
Author: Beaumarchais, Pierre Augustin Caron de, 1732-1799
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le barbier de Séville ou la précaution inutile" ***

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produced from images available at the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



LE BARBIER DE SÉVILLE



LE

BARBIER

DE SÉVILLE,

_OU LA_

PRÉCAUTION INUTILE

_COMÉDIE_

EN QUATRE ACTES;

Par Mr. de Beaumarchais.

_Représentée et tombée sur le Théâtre de la
Comédie Française aux Tuileries, le 23
de Février 1775._

....Et j'étais Père, et je ne pus mourir!

Zaire, _Acte II_.


_A PARIS,_

Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.

M. DCC. LXXV.



LETTRE MODÉRÉE

SUR

LA CHUTE ET LA CRITIQUE

DU

BARBIER DE SÉVILLE

_L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur._


MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je
souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de
soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de
votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la
lecture de mon _Barbier de Séville_, car il faut tout cela pour être
homme amusable et Lecteur indulgent.

Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est
compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut
mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce
n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le
_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose,
ou parcourez les chef-d'œuvres de Tissot[1] sur la tempérance, et
faites des réflexions politiques, économiques, diététiques,
philosophiques ou morales.

Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans
Bouillon[2] avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte
une heure ou deux.

Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires
vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa
Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour
son propre compte.

Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné
trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères
aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les
siennes.

Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double
estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah!
parlons, parlons; donnez audience à mon _Barbier_.

Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon
manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce
qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à
des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
éloge pompeux de mon Ouvrage.

O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la
magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le
morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
suffrages du coin de l'œil, avec une orgueilleuse modestie, je
jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.

Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y
suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob;
plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
juger.

Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma
situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
vous appeller négligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_,
_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dénomination cavaliere, je
dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne,
et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
d'indulgence à son fier Lecteur.

Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
présenter, en différens tems, deux tristes Drames[3], productions
monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on
n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a
dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une
épouse trahie, une sœur éperdue, un fils déshérité, pour les
présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance
du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque
des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à
reproche, assureroient encore mon succès.

Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et dans le
malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les
Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre
existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
plus quereller avec personne.

J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
n'étoient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup.

Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires[4],
que mes ennemis n'ont pas trouvé _du bon style_, et j'en ai le remords
cruel.

Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que
certains Maîtres de goût n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en
console point.

Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra[5], dont
les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon
françois_, et j'en suis tout honteux d'avance.

Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je
reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.

Quant au _Barbier de Séville_, ce n'est pas pour corrompre votre
jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré
que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre,
il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré
dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires.
Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
me refuseront pas celui de leur dénigrement.

Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a
fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit
sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de
comique.

Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége
et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute
au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La
réputation du sieur de Beaumarchais est bien tombée, et les honnêtes
gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du
paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
et sa voracité.»

Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du _Barbier de
Séville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité
jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans
égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par
état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire,
il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
non, car vous êtes mon Lecteur.

Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me
prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières:
n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma
requête.

Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous
avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé
du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des
Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul,
négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur.

Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le
bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
n'est-il pas de les juger?

Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal.

L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces
Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à
l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend
que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en
style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été
d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils
ont ri de bon cœur, le but est également rempli, ce que j'appelle
avoir gagné ma Cause à l'Audience.

Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette
prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de
Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été
que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je
faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir
donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien,
Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se
récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon
Barbier Andaloux.

Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune
Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur
éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous
accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
n'est plus d'amis.

Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma
maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.

Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne
faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette
illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus
grande platitude du monde.

--Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement
comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me
parler encore après ma chûte et pour l'honneur de votre second
jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par
malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne
plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne
plaise!»

On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je
fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fessé_ par la cabale _en
faux bourdon_ et presque enterré le vendredi, ne fit point comme
Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une
vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept
séances publiques n'ont pas encore altérée[6]. Mais qui sait combien
cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question
dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère.

Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur
et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure,
on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au
lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les
perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant
par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de
Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans
l'immensité des Livres.

Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre
le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même
de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que
Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix
des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les
conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.»

Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant dédaigné le premier jour, loin
d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses
Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par
l'enjouement de son caractère.

Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on
calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait
germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où
l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure,
jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle,
auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini,
depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même
du Lecteur le plus caustique.

Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût
engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton
rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si
bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en
acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos
freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec
lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
dépens de l'esprit.

Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule
ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au
plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation.

A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à
la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée,
il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye
mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger
volant de mes pensées, de tout mon cœur; s'il riposte avec grâce et
légéreté, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés,
même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les
Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.

Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que
j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
Lettres.

Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa
Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
vient de faire des vœux.

«La Pièce est une Farce, dit-il.»

Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne
aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par
ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon.

«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.»

Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce
Critique adolescent?

Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant
plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et
dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un
égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, _et cætera_.
L'_Avare_ de Molière est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il
autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action,
dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en
œuvre.

Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans
fatigue, une espèce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au
lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme
insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses
entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux,
devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup
de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de
ressort aux intrigans.

Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu
compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou
_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une
aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse?

En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la
Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à
s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et
Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le _rescille_[9] ou filet
qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je
vous prie.

A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec
transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant
que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En
effet, ce l'étoit.

Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
service au plus affreux abandon.

Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait
rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le
reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et
l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité,
lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant
l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de
son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope
à sa place:

    Après avoir versé le sang dont il est né,
    Ton Fils assommera son Père infortuné:
    Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
    Il se frappe, et devient heureux et légitime.

En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme a changé de
nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa
mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais
aujourd'hui, tout s'accomplit.

En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt
comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:

    Après avoir versé le sang dont il est né,

Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il
accomplit le second Vers:

    Ton fils assommera son Père infortuné:

A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin,
la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est
moi_. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente
vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
troisième Vers:

    Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
    Il se frappe et.......[11].

Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et
Figaro, suivant la dernière leçon...

    .....Devient heureux et légitime.

Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel
sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit.
Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on
me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
louer ce que j'aurois pu faire,

«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le
Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége.

Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.

Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit
donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.

Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il
avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de
sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville,
où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard
conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon
Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans
cet endroit, que devenoit la Pièce?--Elle eût commencé, mon Frère, à
quelqu'autre époque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même,
épousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y
en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle
invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?»

Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne
voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le
Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait,
bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que
le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la
prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit[12].» Va-t-on
dire au Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...»

Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau
diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare
et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec
succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le
fer du Phlébotôme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût
peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût
rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser.

Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit
douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que
_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destinés à remettre
simplement une lettre_, qui n'est là qu'un léger accessoire à
l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance
et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la
manœuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être
pas désarçonné d'emblée.

Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce
que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile,
pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se
joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et
dans Bouillon encore: _le Comte s'est donné la peine de monter au balcon
par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée_.

Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par toutes les
précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer
au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous
laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un _imbécille_ de ne
pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur.

En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les
beaux endroits de l'Ouvrage?

Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et
déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui
pardonner.

Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du
second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et
à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le
conçois encore aisément.

Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile,
au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les
Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout.

Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté
volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son
Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment
l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité.

Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des
plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque,
sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait
à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que
le relâchement des mœurs. Très-volontiers. Tout cela sans doute
pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.

Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu
voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère!

_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma
mère_, répond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un
Petit-Maître eût répondu: _Comme moi-même_. Un ambitieux: _Comme le
chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon
Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
intéressant. _Comme ma mère_, a dit le fils tendre et respectueux!

Dans un autre endroit encore: _Ah! vous êtes charmant!_ lui dit le
Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler
cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient
toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: _Vous êtes charmant!--Il
est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois_. Et le Journal de
Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
bien desséché pour ne les pas voir, ou le cœur bien dur pour ne pas
les sentir!

Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains
dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié
chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait
l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement
la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une
seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: _Rien...
qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui
feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même
de l'envie!

En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui
crie: _Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé?
et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et
jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naïf Barbier répond: _Eh
parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te
coucher à celui qui dort_. Réponse en effet si juste, si chrétienne et
si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au
Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au
moins huit jours à trouver cette réplique!»

Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use
encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre un pareil Ouvrage
au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
ne saurois m'en taire.

N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «_Que pour ne pas voir expirer
ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand
nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
bas comique_.»

A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur
d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des
_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il
en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe
cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à
cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.

Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune
personne d'avoir _tous les défauts d'une fille mal élevée_? Il est vrai
que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à
la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant
cette expression banale: _On trouve à la jeune personne_, etc. On
trouve!...

Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues
d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité,
notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble
établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
de Monsieur, on _a tous les défauts d'une fille mal élevée_!

En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien
dur pour les Dames Espagnoles.

Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari,
quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés
qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége?

L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence
ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux,
eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder
plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me
fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!

Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des
gens qui prétendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans
un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de
son bien que de le voir aller tout entier au pillage?

Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à
votre jugement.

Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
réellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e,
le 4e et le 5e, à l'ordinaire.

Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le
Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et
trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont
amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en
cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme
la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si
l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).

«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force:

    Enfans! un sacrifice est ici nécessaire.

Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des
Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta
fureur s'appaise.»

A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et
broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir,
l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_
général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.

De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes,
qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Théâtre, le 4e au diable et
le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce
4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point.

Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me
suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour
Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
l'honneur de la règle à couvert.

Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis
aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi!
C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier,
doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les
graves assez enjouées.

Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.

Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le
moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre.

Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans
signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du
style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez
senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que
telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un
méchant Ecrivain. Passons aux autres.

Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de
faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à
Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les
mœurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que
pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
résolu d'écrire et de faire jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un
homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de
sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire
en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal
de Bouillon.

Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit
à: _On ne s'avise jamais de tout_. «Ressembler, Monsieur, je soutiens
que ma Pièce est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-même.--Et comment
cela?--C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur
resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me
reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
jamais avisé de rien.

Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée,
un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin,
lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement
plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les
Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
serois désolé qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous
ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?--A
merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé
parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.»

A ce mot de _Docteur_, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son
Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils
tirent moins à conséquence.

Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse
l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y
règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la
brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la
Médecine.

Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne
l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous
renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous
gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.

En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence
des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant
de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se
vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif;

Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
jamais que ce qu'elles peuvent;

Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu
que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables;

Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la
durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour,
plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine.

Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et
Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté;
comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.

Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus
acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où
mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes
les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25e Couplet, et, par le
plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux
belles irritées:

    Sexe charmant, si je décèle
    Votre cœur en proie au desir,
    Souvent à l'amour infidèle,
    Mais toujours fidèle au plaisir;
    D'un badinage, ô mes Déesses!
    Ne cherchez point à vous venger:
    Tel glose, hélas! sur vos foiblesses
    Qui brûle de les partager.

Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière...

--Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas
souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
pas.--Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne
sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est
pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.

Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art
pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me
rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus
d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué
qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur
répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet
Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable
Médecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'échange pas
contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie
qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis
qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour
lui.

    Pour égayer ma poésie,
    Au hasard j'assemble des traits:
    J'en fais, peintre de fantaisie,
    Des tableaux, jamais des portraits.
    La Femme d'esprit, qui s'en moque,
    Sourit finement à l'Auteur;
    Pour l'imprudente qui s'en choque,
    Sa colère est son délateur.

--A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été
donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on,
votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique.

--Je ne sais si elle est propre à la supporter[16], ou si je m'étois
trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout.

Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique
chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité
franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand
on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un
air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt
et dénote un vide insupportable dans les idées.

Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans
infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends
à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de
narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le
délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu
l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste,
reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses
le langage sublime et tumultueux des passions.

En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre,
le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit,
que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce
que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
voudrois la fin du Spectacle.

Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la
Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la
variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant.

Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de
caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son
port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire
autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens,
le Danseur varie les siens à l'infini.

Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas
et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence?
Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans
mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par
l'immobilité de son à plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le
temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et
revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'œil peut suivre à
peine.

L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se
répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple
et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il
vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent
plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se
relève avec dédain, se dérobe à l'œil qui le suit, et la passion la
plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse.
Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie
qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais,
reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre
nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si
délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés
sur sa Danse enchanteresse.

Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra,
des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il
est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce
tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est
dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...»

Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui
siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé,
l'œil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise,
et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir
toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur.

Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du
génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de
Séville_... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop
justement à nos François, de toujours faire de petites Chansons sur les
grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.

Je suis, avec le plus profond respect,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

L'Auteur.



PERSONNAGES.

(_Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol._)


     LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît
     au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un
     grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
     ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme
     de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habillé
     en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
     bas et manteau d'Abbé. Au 4e Acte, il est vêtu superbement à
     l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
     brun dont il se tient enveloppé.

     BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné;
     grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire;
     et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.

     ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
     habillée à l'Espagnole.

     FIGARO[20], Barbier de Séville: en habit de Majo[21] Espagnol. La
     tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
     couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à
     son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
     boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les
     jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
     veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du
     gilet; bas blancs et souliers gris.

     DON BAZILE[22], Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir
     rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.

     LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.

     L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous
     deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
     couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
     bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour
     le passage des bras, sont pendantes par derriere.

     UN NOTAIRE.

     UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la
     main.

     PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.

La Scène est à Séville[23], dans la rue et sous les fenêtres de Rosine,
au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur
Bartholo.

       *       *       *       *       *

On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée
_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24]



LE BARBIER

DE SÉVILLE



ACTE PREMIER.

_Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont
grillées._


SCENE PREMIERE.

     LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
     sa montre en se promenant_.

Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a
coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée.
N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la
voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de
Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je
n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems
d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est
pour moi dans le cœur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme à
Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
faciles?--Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que
l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est
si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce
déguisement... Au diable l'importun.


SCENE II.

FIGARO, LE COMTE, _caché_.

     FIGARO, _une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un
     large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon à la
     main_.

    Bannissons le chagrin,
        Il nous consume:
    Sans le feu du bon vin,
        Qui nous rallume,
      Réduit à languir,
      L'homme, sans plaisir,
      Vivroit comme un sot,
      Et mourroit bientôt.

Jusques-là[27], ceci ne va pas mal, ein, ein.

      Et mourroit bientôt.
    Le vin et la paresse
    Se disputent mon cœur...

Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
ensemble....

    Se partagent ... mon cœur.

Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y
regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
d'être dit, on le chante.

(_Il chante._)

    Le vin et la paresse
    Se partagent mon cœur.

Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de
scintillant, qui eût l'air d'une pensée.

(_Il met un genou en terre, et écrit en chantant._)

    Se partage mon cœur.
    Si l'une a ma tendresse...
    L'autre fait mon bonheur.

Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une
antithèse:

    Si l'une ... est ma maîtresse,
    L'autre...

Eh, parbleu, j'y suis!...

    L'autre est mon serviteur.

Fort bien, Figaro!.... (_Il écrit en chantant._)

    Le vin et la paresse
    Se partagent mon cœur;

    Si l'une est ma maîtresse,
    L'autre est mon serviteur.
    L'autre est mon serviteur.
    L'autre est mon serviteur.

Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] là-dessous, nous
verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
(_Il apperçoit le Comte._) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. (_Il se
relève._)

LE COMTE, _à part_.

Cet homme ne m'est pas inconnu.

FIGARO.

Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble...

LE COMTE.

Cette tournure grotesque...

FIGARO.

Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.

LE COMTE.

Je crois que c'est ce coquin de Figaro.

FIGARO.

C'est lui-même, Monseigneur.

LE COMTE.

Maraud! si tu dis un mot...

FIGARO.

Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez
toujours honoré.

LE COMTE.

Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras...

FIGARO.

Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère.

LE COMTE.

Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois
recommandé dans les Bureaux pour un emploi.

FIGARO.

Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...

LE COMTE.

Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30], à mon déguisement, que je veux
être inconnu?

FIGARO.

Je me retire.

LE COMTE.

Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent
sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
bien, cet emploi?

FIGARO[31].

Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit
nommer sur le champ Garçon Apothicaire.

LE COMTE.

Dans les hôpitaux de l'Armée?

FIGARO.

Non; dans les haras d'Andalousie[32].

LE COMTE, _riant_.

Beau début!

FIGARO.

Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de
cheval...

LE COMTE.

Qui tuoient les sujets du Roi!

FIGARO.

Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de
guérir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.

LE COMTE.

Pourquoi donc l'as-tu quitté?

FIGARO.

Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.

    L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide...

LE COMTE.

Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.

FIGARO.

Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il
couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois
imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon
emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
l'esprit des affaires.

LE COMTE.

Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter...

FIGARO.

Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.

LE COMTE.

Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez
mauvais sujet.

FIGARO.

Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
défaut.

LE COMTE.

Paresseux, dérangé...

FIGARO.

Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence
connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets?

LE COMTE, _riant_.

Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?

FIGARO.

Non pas tout de suite[35].

LE COMTE, _l'arrêtant_.

Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de
reste.

FIGARO.

De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires,
et le théâtre me parut un champ d'honneur...

LE COMTE.

Ah! miséricorde!

FIGARO[36].

(_Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la
jalousie._)

En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
efforts de la cabale...

LE COMTE.

Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!

FIGARO.

Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
puis les rassembler...

LE COMTE.

L'ennui te vengera bien d'eux?

FIGARO.

Ah! comme je leur en garde, morbleu!

LE COMTE.

Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
maudire ses Juges?

FIGARO.

On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un
pareil ressentiment.

LE COMTE[37].

Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid.

FIGARO.

C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des
Lettres étoit celle des loups[38], toujours armés les uns contre les
autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit,
tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les
Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de
Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de
dettes et léger d'argent; à la fin[41], convaincu que l'utile revenu du
rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté
Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur
aux évènemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
des forts, bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe
à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à
servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
m'ordonner.

LE COMTE[43].

Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?

FIGARO.

L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?

LE COMTE.

Sauvons-nous.

FIGARO.

Pourquoi?

LE COMTE.

Viens donc, malheureux! tu me perds.

    (_Ils se cachent._)


SCENE III.

BARTHOLO, ROSINE.

(_La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
à la fenêtre._)

ROSINE.

Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
rarement...

BARTOLO.

Quel papier tenez-vous là?

ROSINE.

Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
m'a donnés hier.

BARTOLO.

Qu'est-ce que la Précaution inutile?

ROSINE.

C'est une Comédie nouvelle.

BARTOLO.

Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]!

ROSINE.

Je n'en sais rien.

BARTOLO.

Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle
barbare!...

ROSINE.

Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.

BARTOLO.

Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les
drames[45].

ROSINE (_le papier lui échappe et tombe dans la rue_).

Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.

BARTOLO.

Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.

    (_Il quitte le balcon._)

ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_.

S't, s't (_le Comte paroît_), ramassez vîte et sauvez-vous.

(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._)

BARTOLO _sort de la maison et cherche_.

Où donc est-il? Je ne vois rien.

ROSINE.

Sous le balcon, au pied du mur.

BARTOLO[46].

Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?

ROSINE.

Je n'ai vu personne.

BARTOLO, _à lui-même_.

Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur
la rue. (_Il rentre._)

ROSINE, _toujours au balcon_.

Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la
persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
d'esclavage?

BARTOLO, _paroissant au balcon_.

Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie à
la clé._)


SCENE IV.

LE COMTE, FIGARO.

(_Ils entrent avec précaution._)

LE COMTE.

A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
mistere est sûrement renfermé[47]. C'est un billet!

FIGARO.

Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile!

LE COMTE _lit vivement_.

«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque
chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.»

FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_.

Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (_Il rit_), ah!
ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue?
enfermez-la.

LE COMTE.

Ma chère Rosine[49]!

FIGARO.

Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
vous faites ici l'amour en perspective.

LE COMTE.

Te voilà instruit, mais si tu jases...

FIGARO.

Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....[50].

LE COMTE.

Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je
l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo.

FIGARO[51].

Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
était la femme du Docteur?

LE COMTE.

Tout le monde.

FIGARO.

C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le
change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
bientôt...

LE COMTE, _vivement_.

Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui
présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement
qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?

FIGARO.

Comme ma mère.

LE COMTE[52].

Quel homme est-ce?

FIGARO, _vivement_.

C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois.

LE COMTE, _impatienté_.

Eh! je l'ai vu. Son caractère?

FIGARO.

Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
la mort.

LE COMTE.

Ainsi ses moyens de plaire sont...

FIGARO.

Nuls.

LE COMTE.

Tant mieux. Sa probité?

FIGARO.

Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.

LE COMTE.

Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...

FIGARO.

C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'œuvre de
morale, en vérité, Monseigneur!

LE COMTE[53].

Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?

FIGARO.

A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.

LE COMTE[54].

Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui?

FIGARO.

Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
m'y loge _gratis_.

LE COMTE.

Ah! ah!

FIGARO.

Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
_gratis_ aussi.

LE COMTE, _impatienté_.

Tu es son locataire?

FIGARO.

De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
de la main de votre serviteur.

LE COMTE _l'embrasse_.

Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
tutélaire.

FIGARO.

Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances!
parlez-moi des gens passionnés.

LE COMTE.

Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
bonheur?

FIGARO.

C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]?
Pussiez-vous prendre ma place!

LE COMTE.

Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!...

FIGARO.

C'est à quoi je rêvois.

LE COMTE.

Pour douze heures seulement!

FIGARO.

En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
l'intérêt d'autrui.

LE COMTE.

Sans doute. Eh bien!

FIGARO, _rêvant_.

Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
petits moyens innocens...

LE COMTE.

Scélérat!

FIGARO.

Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
ne s'agit que de les traiter ensemble.

LE COMTE.

Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.

FIGARO.

Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems de naître. Il
me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!

LE COMTE.

Le Colonel est de mes amis.

FIGARO.

Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du
reste.

LE COMTE[56].

Excellent!

FIGARO.

Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...

LE COMTE.

A quoi bon?

FIGARO.

Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.

LE COMTE.

A quoi bon?

FIGARO.

Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
que d'intriguer chez lui.

LE COMTE.

Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?

FIGARO.

Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous,
qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?

LE COMTE.

Tu as raison.

FIGARO.

C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
difficile. Cavalier... pris de vin...

LE COMTE.

Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la
maison du Docteur Bartholo, mon ami?

FIGARO.

Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (_D'un ton
plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison...

LE COMTE.

Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.

FIGARO.

C'est la bonne; c'est celle du plaisir.

LE COMTE.

La porte s'ouvre[58].

FIGARO.

C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.


SCENE V.

LE COMTE ET FIGARO _cachés_, BARTHOLO.

BARTOLO _sort en parlant à la maison_.

Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me
douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
voir ce qui peut l'arrêter.


SCENE VI.

LE COMTE, FIGARO.

LE COMTE.

Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret!

FIGARO.

Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
d'entreprendre.

LE COMTE[60].

Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?

FIGARO.

Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile
de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la
v'là!

LE COMTE.

Qui donc?

FIGARO.

Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
donc pas!

LE COMTE.

Pourquoi?

FIGARO.

Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez,
comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!

LE COMTE.

Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne
quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment
chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!

FIGARO.

Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
cœur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
ma guittare.

LE COMTE.

Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!

FIGARO.

Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez
bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!

(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)

LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.

PREMIER COUPLET[62].

    Vous l'ordonnez, je me ferai connoître.
    Plus inconnu, j'osois vous adorer:
    En me nommant, que pourrois-je espérer?
    N'importe, il faut obéir à son Maître.

FIGARO, _bas_.

Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.

LE COMTE.

DEUXIÈME COUPLET[63].

    Je suis Lindor, ma naissance est commune,
    Mes vœux sont ceux d'un simple Bâchelier;
    Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier,
    A vous offrir le rang et la fortune!

FIGARO.

Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.

LE COMTE.

TROISIÈME COUPLET.

    Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
    Je chanterai mon amour, sans espoir;
    Je bornerai mes plaisirs à vous voir;
    Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!

FIGARO.

Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de
l'habit de son Maître._)

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Excellence?

LE COMTE[64].

Crois-tu que l'on m'ait entendu?

ROSINE, _en-dedans, chante_.

AIR _du Maître en droit_.

    Tout me dit que Lindor est charmant,
      Que je dois l'aimer constamment...

(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._)

FIGARO.

Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?

LE COMTE.

Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65].

FIGARO.

Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
Monseigneur.

LE COMTE.

Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor
est charmant_. Que de graces! que d'esprit!

FIGARO.

Que de ruse! que d'amour!

LE COMTE.

Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?

FIGARO.

Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.

LE COMTE.

C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.

FIGARO.

Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.

LE COMTE.

Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et
si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
tu me connois...

FIGARO.

Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.

LE COMTE.

Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.

FIGARO, _vivement_.

Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul
coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la
jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
l'or dans vos poches.

LE COMTE.

Pour qui de l'or?

FIGARO, _vivement_.

De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.

LE COMTE.

Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.

FIGARO, _s'en allant_.

Je vous rejoins dans peu.

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.

Et ta guittare?

FIGARO _revient_.

J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)

LE COMTE.

Et ta demeure, étourdi?

FIGARO _revient_.

Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte
en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'œil dans la
main: _Consilio Manuque_, FIGARO.

    (_Il s'enfuit._)


FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE II.

_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond
du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._


SCENE PREMIERE.

     ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la
     table et se met à écrire_.

Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne
puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons
toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au
Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la
pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!


SCENE II.

ROSINE, FIGARO.

ROSINE, _surprise_.

Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!

FIGARO.

Votre santé, Madame?

ROSINE.

Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.

FIGARO.

Je le crois; il n'engraisse que les sots.

ROSINE.

Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas,
mais...

FIGARO.

Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance,
plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.

ROSINE.

Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...

FIGARO.

Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
pouvoit y trouver quelque bonne place.

ROSINE.

Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.

FIGARO, _à part_.

Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
avancement.

ROSINE.

Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?

FIGARO.

Il est amoureux.

ROSINE.

Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?

FIGARO.

A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.

ROSINE.

Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
Je suis d'une curiosité...

FIGARO.

Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de
cette nature.

ROSINE, _vivement_.

Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc[68].....

FIGARO, _la regardant finement_.

Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...

ROSINE.

Qui reste en cette Ville?

FIGARO.

En ce quartier.

ROSINE.

Dans cette rue peut-être?

FIGARO.

A deux pas de moi.

ROSINE.

Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
est?...

FIGARO.

Je ne l'ai pas nommée?

ROSINE, _vivement_.

C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...

FIGARO.

Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
Pupille de votre Tuteur.

ROSINE.

La Pupille?...

FIGARO.

Du Docteur Bartholo, oui, Madame.

ROSINE, _avec émotion_.

Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.

FIGARO[69].

Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.

ROSINE.

Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.

FIGARO.

Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.

ROSINE.

S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.

FIGARO.

Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur? La
pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.

ROSINE, _baissant les yeux_.

Repos sans amour... paroît...

FIGARO.

Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....

ROSINE, _avec embarras_.

Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
Figaro, il nous perdroit.

FIGARO, _à part_.

Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui défendiez expressément par
une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.

ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire_.

Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
dites-lui... dites-lui bien... (_Elle écoute._)

FIGARO.

Personne, Madame.

ROSINE.

Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.

FIGARO.

Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!

ROSINE.

Que par pure amitié, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebuté
par les difficultés...

FIGARO.

Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré[71] de
sa passion, moi qui n'y ai que voir.

ROSINE.

Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.

FIGARO.

Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations.
(_Il entre dans le cabinet._)


SCENE III.

ROSINE, _seule_.

Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors...[72]. Que je l'aime
ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon
tyran; reprenons mon ouvrage. (_Elle souffle la bougie, s'assied et
prend une broderie au tambour._)


SCENE IV.

BARTHOLO, ROSINE.

BARTOLO, _en colere_.

Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on
sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant...

ROSINE.

Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?

BARTOLO.

Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de
main[73]. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la
Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule...
sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me
doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les
apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme
à la place d'armes.

ROSINE.

Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?

BARTOLO.

J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout
est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin
encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la
chercher? Oh! je...

ROSINE.

C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir
éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?

BARTOLO.

Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de
premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès
qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par
mégarde.

ROSINE.

A l'air, Monsieur?

BARTOLO.

Oui, Madame, a l'air.

ROSINE, _à part_[74].

Oh! le méchant vieillard!

BARTOLO.

Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.

ROSINE.

Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un
cachot, la différence est si peu de chose!

BARTOLO.

Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si
mal[75]... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!

ROSINE[76].

Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?

BARTOLO.

Tout comme un autre.

ROSINE.

Que vos repliques sont honnêtes!

BARTOLO.

Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une
bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
bons valets pour les y aider.

ROSINE.

Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la
séduction de Monsieur Figaro?

BARTOLO.

Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes?

ROSINE, _en colere_.

Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc
me déplaisez-vous si fort?

BARTOLO, _stupéfait_.

Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce
Barbier?

ROSINE, _outrée_.

Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé.
Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et
puissiez-vous en mourir de dépit[77]!

    (_Elle sort._)


SCENE V.

BARTHOLO, _seul_.

Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé
maudit!


SCENE VI.

BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ.

L'ÉVEILLÉ _arrive en bâillant, tout endormi_.

Aah, aah, ah, ah...

BARTOLO.

Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?

L'ÉVEILLÉ.

Monsieur, j'étois... ah, aah, ah...

BARTOLO.

A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?

L'ÉVEILLÉ.

Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit;
et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir[78] dans
tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...

BARTOLO _le contrefait_.

Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse[79]?
Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
là-dessous.


SCENE VII.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (_La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne
en béquille; il éternue plusieurs fois._)

L'ÉVEILLÉ, _toujours bâillant_.

La Jeunesse.

BARTOLO.

Tu éternueras dimanche.

LA JEUNESSE.

Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (_Il
éternue._) Je suis brisé.

BARTOLO.

Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez
Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...

L'ÉVEILLÉ, _continuant de bâiller_.

Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...

BARTOLO[80].

Je parie que le rusé s'entend avec lui.

L'ÉVEILLÉ, _pleurant comme un sot_.

Moi... Je m'entends!...

LA JEUNESSE, _éternuant_.

Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?

BARTOLO[81].

De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je
suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.

LA JEUNESSE, _éternuant_.

Mais pardi, quand une chose est vraie...

BARTOLO.

Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je
prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à
tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que
deviendrait l'autorité.

LA JEUNESSE, _éternuant_.

J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un
train d'enfer.

L'ÉVEILLÉ, _pleurant_.

Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.

BARTOLO.

Sors donc, pauvre homme de bien. (_Il les contrefait._) Et t'chi et
t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.

LA JEUNESSE.

Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il
n'y auroit pas moyen de rester dans la maison[82].

    (_Il sort en éternuant._)


SCENE VIII.

BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _caché dans le cabinet, paroît de temps en
temps, et les écoute_.

BARTOLO.

Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?

BAZILE.

C'est ce qui presse le moins.

BARTOLO.

J'ai passé chez vous sans vous trouver.

BAZILE.

J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.

BARTOLO.

Pour vous?

BAZILE.

Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.

BARTOLO.

Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?

BAZILE.

Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.

BARTOLO.

Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?

BAZILE.

Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.

BARTOLO.

Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...

BAZILE.

_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne
heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts;
_concedo_.

BARTOLO.

Singulier moyen de se défaire d'un homme!

BAZILE[83].

La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai
vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a
pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne
fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et
nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant
le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et
seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et
_piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait,
il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il
va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se
dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'œil; elle s'élance, étend
son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et
devient, grace au Ciel, un cri général, un _crescendo_ public, un
_chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y
résisteroit?

BARTOLO.

Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce
_piano-crescendo_ peut-il avoir à ma situation?

BAZILE.

Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi,
il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.

BARTOLO.

D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne
seulement que ce Comte existe.

BAZILE.

En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.

BARTOLO.

Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de
cette affaire.

BAZILE.

Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident,
sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours préparer et sauver par
l'accord parfait de l'or.

BARTOLO, _lui donnant de l'argent_.

Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.

BAZILE.

Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher
que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.

BARTOLO.

Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?

BAZILE.

N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y
comptez pas.

BARTOLO _l'accompagne_.

Serviteur.

BAZILE.

Restez, Docteur, restez donc.

BARTOLO.

Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.


SCENE IX.

FIGARO, _seul, sortant du cabinet_.

Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je
vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce
Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une
famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation
dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le
croiroit pas.


SCENE X.

ROSINE, _accourant_; FIGARO.

ROSINE.

Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro?

FIGARO.

Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître
de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à cœur ouvert...

ROSINE.

Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est
fort mal?

FIGARO.

D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.

ROSINE.

Ah! grands Dieux!

FIGARO.

Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
tems de songer à celui-là.

ROSINE.

Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites
mourir de frayeur.

    (_Figaro s'enfuit._)


SCENE XI.

BARTHOLO, ROSINE.

ROSINE.

Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?

BARTOLO.

Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé
que c'eût été Monsieur Figaro.

ROSINE.

Cela m'est fort égal, je vous assure.

BARTOLO.

Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous
dire?

ROSINE.

Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline,
qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.

BARTOLO.

Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre
quelque lettre.

ROSINE.

Et de qui, s'il vous plaît?

BARTOLO.

Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je,
moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.

ROSINE, _à part_.

Il n'en a pas manqué une seule. (_Haut._) Vous mériteriez bien que cela
fût.

BARTOLO _regarde les mains de Rosine_.

Cela est. Vous avez écrit.

ROSINE, _avec embarras_.

Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
convenir.

BARTOLO, _lui prenant la main droite_[85].

Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée
Signora!

ROSINE, _à part_.

Maudit homme!

BARTOLO, _lui tenant toujours la main_.

Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.

ROSINE.

Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me
tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie,
et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre;
c'est ce que j'ai fait.

BARTOLO.

C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera
la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain
qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins,
aujourd'hui encore.

ROSINE, _à part_.

Oh! imbécille! (_haut_) la sixième...

BARTOLO, _comptant_.

Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.

ROSINE, _baissant les yeux_.

La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai
envoyés à la petite Figaro.

BARTOLO.

A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle
devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?

ROSINE[86], _à part_.

Cet homme a un instinct de jalousie!... (_Haut._) Elle m'a servi à
retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.

BARTOLO.

Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne
pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous
ne savez pas encore.

ROSINE.

Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi
malignes des choses le plus innocemment faites?

BARTOLO.

Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au
tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour
cacher un seul fait!... _Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai
mentir à mon aise_; mais le bout du doigt reste noir! la plume est
tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien
certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me
répondra de vous.


SCENE XII.

LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.

LE COMTE, _en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins
et chantant_: Réveillons-la, etc.

BARTOLO.

Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.

LE COMTE _chante_: Réveillons-la, _et s'avance vers Rosine_.

Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (_A Rosine,
bas._) Je suis Lindor.

BARTOLO.

Bartholo!

ROSINE, _à part_.

Il parle de Lindor.

LE COMTE.

Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement
de savoir laquelle des deux... (_A Rosine, lui montrant un papier._)[87]
Prenez cette lettre.

BARTOLO.

Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
cet homme paroît avoir du vin.

ROSINE.

C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose
quelquefois.

BARTOLO.

Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.


SCENE XIII.

LE COMTE, BARTHOLO.

LE COMTE.

Oh! je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.

BARTOLO, _au Comte, qui serre la lettre_.

Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-là dans votre poche?

LE COMTE.

Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.

BARTOLO.

Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des Soldats!

LE COMTE.

Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre
signalement?

    Le chef branlant, la tête chauve,
    Les yeux vérons, le regard fauve,
    L'air farouche d'un algonquin[88]...

BARTOLO.

Qu'est-ce que cela veut dire! Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à
l'instant.

LE COMTE.

Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe
à l'eau?

BARTOLO.

Autre question saugrenue.

LE COMTE.

Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
moins aussi Docteur que vous...

BARTOLO.

Comment cela?

LE COMTE.

Est-ce que je ne suis pas le Médecin des chevaux du Régiment? Voilà
pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.

BARTOLO[89].

Oser comparer un Maréchal!...

LE COMTE.

AIR: _Vive le vin_.

                    { Non, Docteur, je ne prétends pas
    _Sans chanter._ { Que notre art obtienne le pas
                    { Sur Hypocrate et sa brigade.

                    { Votre savoir, mon camarade,
    _En chantant._  { Est d'un succès plus général;
                    { Car, s'il n'emporte point le mal,
                    { Il emporte au moins le malade.

C'est-il poli, ce que je vous dis-là?

BARTOLO.

Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
plus grand et le plus utile des arts!

LE COMTE.

Utile tout-à-fait pour ceux qui l'exercent.

BARTOLO.

Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès.

LE COMTE.

Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues[90].

BARTOLO.

On voit bien, mal-appris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des
chevaux.

LE COMTE.

Parler à des chevaux! Ah! Docteur[91], pour un Docteur d'esprit...
N'est-il pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades
sans leur parler; au lieu que le Médecin parle beaucoup aux siens...

BARTOLO.

Sans les guérir, n'est-ce pas?

LE COMTE.

C'est vous qui l'avez dit[92].

BARTOLO.

Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?

LE COMTE.

Je crois que vous me lâchez des épigrammes d'amour!

BARTOLO.

Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous?

LE COMTE, _feignant une grande colère_.

Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
pas?


SCENE XIV.

ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.

ROSINE, _accourant_.

Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (_A Bartholo._)
Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne.

LE COMTE.

Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
nous! Moi poli, et vous jolie[93]... enfin suffit. La vérité, c'est que
je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.

ROSINE.

Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?

LE COMTE.

Une petite bagatelle, mon enfant[94]. Mais s'il y a de l'obscurité dans
mes phrases...

ROSINE.

J'en saisirai l'esprit.

LE COMTE, _lui montrant la lettre_.

Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement... mais
je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce
soir.

BARTOLO.

Rien que cela?

LE COMTE.

Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous
écrit.

BARTOLO.

Voyons. (_Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.
Bartholo lit._) «Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera,
couchera...

LE COMTE, _appuyant_.

Couchera.

BARTOLO.

«Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l'Écolier, Cavalier au
Régiment...»

ROSINE.

C'est lui, c'est lui-même.

BARTOLO, _vivement à Rosine_.

Qu'est-ce qu'il y a?

LE COMTE.

Eh bien! ai-je tort à présent, Docteur Barbaro?

BARTOLO.

On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de
toutes les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau!
et dites à votre impertinent Maréchal des Logis que[95], depuis mon
voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.

LE COMTE, _à part_.

O Ciel! fâcheux contre temps[96]!

BARTOLO.

Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu? Mais n'en
décampez pas moins à l'instant.

LE COMTE, _à part_.

J'ai pensé me trahir! (_Haut._) Décamper[97]! Si vous êtes exempt des
gens de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être?
Décamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas
lire, je verrai bientôt...

BARTOLO.

Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.

LE COMTE, _pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place_.

Ah! ma belle Rosine!

ROSINE.

Quoi, Lindor, c'est-vous?

LE COMTE[98].

Recevez au moins cette lettre.

ROSINE.

Prenez garde, il a les yeux sur nous.

LE COMTE.

Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.

    (_Il s'approche._)

BARTOLO.

Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma
femme de si près.

LE COMTE.

Elle est votre femme?

BARTOLO.

Eh! quoi donc?

LE COMTE.

Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y
a au moins trois générations entr'elle et vous[99].

BARTOLO _lit un parchemin_.

«Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus.....»

LE COMTE _donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au
plancher_.

Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?

BARTOLO[100].

Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
sur le champ comme vous le méritez?

LE COMTE.

Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon métier à moi. (_Montrant
son pistolet de ceinture._) Et voici de quoi leur jetter de la poudre
aux yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame?

ROSINE.

Ni ne veux en voir.

LE COMTE.

Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (_Poussant le
Docteur_) d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de
l'autre. (_A Rosine, en lui montrant la lettre._) Sortez le mouchoir.
(_Il crache à terre._) Voilà le ravin, cela s'entend[101].

ROSINE _tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle
et lui_.

BARTOLO, _se baissant_.

Ah! ah!...

LE COMTE _la reprend et dit_.

Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon métier...
Une femme bien discrette en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux
qu'elle laisse tomber de sa poche[102]?

BARTOLO.

Donnez, donnez.

LE COMTE.

_Dulciter_, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe
étoit tombée de la vôtre?...

ROSINE _avance la main_.

Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat.

(_Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son
tablier_[103].)

BARTOLO.

Sortez-vous enfin?

LE COMTE.

Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon
cœur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne
m'a jamais été si chère.

BARTOLO.

Allez toujours, si j'avois ce crédit-là sur la mort...

LE COMTE.

Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
n'a rien à vous refuser.

    (_Il sort._)


SCENE XV.

BARTHOLO, ROSINE.

BARTOLO _le regarde aller_.

Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons.

ROSINE.

Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une
certaine éducation.

BARTOLO.

Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu
curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?

ROSINE.

Quel papier?

BARTOLO.

Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.

ROSINE.

Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma
poche.

BARTOLO.

J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.

ROSINE.

Je l'ai très-bien reconnue.

BARTOLO.

Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?

ROSINE.

Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.

BARTOLO, _montrant la pochette_.

Tu l'as mise là.

ROSINE.

Ah! ah! par distraction.

BARTOLO.

Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.

ROSINE, _à part_.

Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.

BARTOLO.

Donnes donc, mon cœur.

ROSINE.

Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
méfiance?

BARTOLO.

Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?

ROSINE.

Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en
est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît
excessivement.

BARTOLO.

Je ne vous entends pas!

ROSINE.

Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous
donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est
jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée,
j'en suis plus révoltée encore.

BARTOLO.

Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.

ROSINE.

Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner
le droit de m'offenser impunément.

BARTOLO.

De quelle offense parlez-vous?

ROSINE.

C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de
quelqu'un.

BARTOLO.

De sa femme?

ROSINE.

Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence
d'une indignité qu'on ne fait à personne?

BARTOLO.

Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du
billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le
verrai, je vous assure.

ROSINE.

Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
et je demande retraite au premier venu.

BARTOLO.

Qui ne vous recevra point.

ROSINE.

C'est ce qu'il faudra voir.

BARTOLO.

Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux
femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.

ROSINE, _pendant qu'il y va_.

Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin,
et donnons-lui beau jeu à la prendre. (_Elle fait l'échange, et met la
lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu._)

BARTOLO, _revenant_.

Ah! j'espère maintenant la voir.

ROSINE.

De quel droit, s'il vous plaît?

BARTOLO.

Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104].

ROSINE.

On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.

BARTOLO, _frappant du pied_.

Madame! Madame!...

ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_.

Ah! quelle indignité!...

BARTOLO.

Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.

ROSINE, _renversée_.

Malheureuse Rosine!

BARTOLO.

Qu'avez-vous donc?

ROSINE.

Quel avenir affreux!

BARTOLO.

Rosine!

ROSINE.

J'étouffe de fureur!

BARTOLO.

Elle se trouve mal.

ROSINE[105].

Je m'affaiblis, je meurs.

BARTOLO, _à part_.

Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui
tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un
peu._)

ROSINE, _toujours renversée_.

Infortunée! ah!...

BARTOLO _lui quitte le bras, et dit à part_.

Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!

ROSINE.

Ah! pauvre Rosine!

BARTOLO[106].

L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par
derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu,
le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler._)

BARTOLO, _à part_.

O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment
l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il
fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._)

ROSINE _soupire_.

Ah!...

BARTOLO.

Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà
tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (_Il va prendre un flacon
sur la console._)

ROSINE, _à part_.

Il a remis la lettre: fort bien[107]!

BARTOLO.

Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.

ROSINE.

Je ne veux rien de vous; laissez-moi.

BARTOLO[108].

Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.

ROSINE.

Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui
est révoltante.

BARTOLO, _à genoux_.

Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,
prêt à les réparer.

ROSINE.

Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
cousin.

BARTOLO.

Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.

ROSINE, _lui présentant la lettre_.

Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.

BARTOLO.

Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux
pour en conserver.

ROSINE.

Lisez-la donc, Monsieur.

BARTOLO _se retire_.

A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!

ROSINE.

Vous me contrariez de la refuser.

BARTOLO.

Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir
la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du
pied; n'y viens-tu pas aussi?

ROSINE.

J'y monterai dans un moment.

BARTOLO.

Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois
m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!

ROSINE, _baissant les yeux_.

Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!

BARTOLO.

Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il
sort._)

ROSINE _le regarde aller_.

Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué
de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'écrie._) Ah!... j'ai lu
trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon
Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper[109]. En
recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon
Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me
dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un
homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même.


FIN DU SECOND ACTE.



ACTE III.


SCENE PREMIERE.

BARTOLO, _seul et désolé_.

Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me
dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre
leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (_On
heurte à la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si
vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une
seconde fois._) Voyons qui c'est.


SCENE II.

BARTHOLO, LE COMTE _en Bâchelier_.

LE COMTE.

Que la paix et la joie habitent toujours céans!

BARTOLO, _brusquement_.

Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?

LE COMTE.

Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié...

BARTOLO.

Je n'ai pas besoin de Précepteur.

LE COMTE.

...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
montrer la Musique à Madame votre...

BARTOLO.

Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.

LE COMTE.

(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force à garder le
lit...

BARTOLO.

Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à
l'instant.

LE COMTE.

(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...
la chambre que j'entends.

BARTOLO.

Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis.

LE COMTE[110], _embarrassé_.

Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre?

BARTOLO.

(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le
mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.

LE COMTE.

(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit chargé de
vous apprendre...

BARTOLO.

Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.

LE COMTE, _élevant la voix_.

Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place...

BARTOLO, _effrayé_.

Parlez bas, parlez bas.

LE COMTE, _plus haut_.

...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
Almaviva...

BARTOLO.

Bas; parlez bas, je vous prie.

LE COMTE, _du même ton_.

...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui
a écrit.

BARTOLO.

Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez
découvert, dites-vous, que Rosine...

LE COMTE, _fiérement_.

Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit
prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les
choses...

BARTOLO.

Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
de parler plus bas?

LE COMTE.

Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.

BARTOLO.

Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;
mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre
tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
lettre?

LE COMTE.

A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
écoutes.

BARTOLO.

Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de
fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il
va ouvrir doucement la porte de Rosine._)

LE COMTE, _à part_.

Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra
m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis
en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.

BARTOLO _revient sur la pointe du pied_.

Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée
à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée...
Voyons donc la sienne.

LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_.

La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit.

BARTOLO _lit_.

«_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état_» Ah! la
perfide, c'est bien là sa main.

LE COMTE, _effrayé_.

Parlez donc bas à votre tour.

BARTOLO.

Quelle obligation, mon cher!...

LE COMTE[111].

Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le
maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un
homme de Loi...

BARTOLO.

Avec un homme de Loi, pour mon mariage?

LE COMTE.

Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour
demain[112]. Alors, si elle résiste...

BARTOLO.

Elle résistera.

LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_.

Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
et, s'il le faut (_plus mystérieusement_), j'irai jusqu'à lui dire que
je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le
trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ...

BARTOLO, _riant_.

De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne
seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?

LE COMTE _réprime un grand mouvement de joie_.

C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...
au peu de tems qui reste...

BARTOLO[113].

Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une
leçon?

LE COMTE[114].

Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des
moyens de Comédie; si elle va se douter?...

BARTOLO.

Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
déguisé que d'un ami officieux.

LE COMTE.

Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?

BARTOLO.

Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur
horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est
dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible
pour l'amener.

LE COMTE.

Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.

BARTOLO.

Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas
me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il
s'en va._)


SCENE III.

LE COMTE, _seul_[115].

Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le
connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et
gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la
lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on
dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir!
Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit
de ma ruse. (_Il retourne écouter._) La voici; ne nous montrons pas
d'abord. (_Il entre dans le cabinet._)


SCENE IV.

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.

ROSINE, _avec une colere simulée_.

Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne
veux plus entendre parler de Musique.

BARTOLO.

Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de
Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.--La Musique te
calmera, je t'assure.

ROSINE.

Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où
donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperçoit son
Amant. Elle fait un cri._) Ah!...

BARTOLO.

Qu'avez-vous?

ROSINE, _les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble_.

Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.

BARTOLO.

Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]?

ROSINE.

Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...

LE COMTE.

Le pied vous a tourné, Madame?

ROSINE.

Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE.

Je m'en suis bien apperçu.

ROSINE, _regardant le Comte_.

Le coup m'a porté au cœur.

BARTOLO[117].

Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici?

    (_Il va le chercher._)

LE COMTE.

Ah Rosine!

ROSINE.

Quelle imprudence!

LE COMTE.

J'ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE.

Il ne nous quittera pas.

LE COMTE.

Figaro va venir nous aider.

BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_.

Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier,
qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, _au Comte_.

Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (_A Bartholo._) Je sens
que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant
sur le champ...

BARTOLO.

Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon
enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
adieu, Bâchelier.

ROSINE, _au Comte_.

Un moment, de grâce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous
n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets
en prenant ma leçon.

LE COMTE, _à part, à Bartholo_.

Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.

BARTOLO.

Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te
déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier.

ROSINE.

Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.

BARTOLO.

Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.

ROSINE[119], _au Comte, à part_.

Je suis au supplice.

LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_.

Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?

ROSINE.

Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.

BARTOLO.

Toujours la Précaution inutile?

LE COMTE.

C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...

ROSINE, _regardant le Comte_.

Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse
de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le cœur acquière un
plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis
long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient
de lui être offerte.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE, _bas_.

Et sentez-vous l'application?

BARTOLO.

Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine._)

ROSINE _chante_.[120]

        Quand, dans la plaine,
        L'amour ramène
          Le Printemps,
    Si chéri des amans;
        Tout reprend l'être,
        Son feu pénètre
          Dans les fleurs,
    Et dans les jeunes cœurs.
      On voit les troupeaux
      Sortir des hameaux;
      Dans tous les côteaux,
      Les cris des agneaux
          Retentissent;
          Ils bondissent;
          Tout fermente,
          Tout augmente;
        Les brebis paissent
        Les fleurs qui naissent;
        Les chiens fidèles
        Veillent sur elles;
    Mais Lindor, enflammé,
        Ne songe guère
    Qu'au bonheur d'être aimé
        De sa Bergère.

MÊME AIR

        Loin de sa mère,
        Cette Bergère
          Va chantant,
    Où son Amant l'attend;
        Par cette ruse
        L'amour l'abuse;
          Mais chanter,
    Sauve-t-il du danger?
      Les doux chalumeaux,
      Les chants des oiseaux,
      Ses charmes naissans,
      Ses quinze ou seize ans,
          Tout l'excite,
          Tout l'agite;
          La pauvrette
          S'inquiette;
        De sa retraite,
        Lindor la guette;
        Elle s'avance;
        Lindor s'élance;
    Il vient de l'embrasser:
        Elle, bien aise,
    Feint de se courroucer,
        Pour qu'on l'appaise.

PETITE REPRISE.

          Les soupirs,
      Les soins, les promesses,
      Les vives tendresses,
          Les plaisirs,
      Le fin badinage,
      Sont mis en usage;
    Et bientôt la Bergère
    Ne sent plus de colère.
      Si quelque jaloux
      Trouble un bien si doux,
      Nos Amans, d'accord,
      Ont un soin extrême...
    ...De voiler leur transport;
        Mais quand on s'aime,
    La gêne ajoute encor
        Au plaisir même.

     (_En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la
     petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de
     baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et
     finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot
     extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit
     son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi
     Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre
     reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se
     répete, le même jeu recommence, etc._)

LE COMTE.

En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une
intelligence...

ROSINE.

Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître.

BARTOLO, _bâillant_.

Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitôt que je
m'assieds, mes pauvres jambes...

(_Il se lève et pousse le fauteuil._)

ROSINE, _bas, au Comte_.

Figaro ne vient point.

LE COMTE.

Filons le temps.

BARTOLO.

Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes
ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,
a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on
chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en
savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche
en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et
dansant des genoux comme les vieillards._)

    Veux-tu, ma Rosinette,
          Faire emplette,
      Du Roi des Maris?.....

(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer
aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?

LE COMTE, _riant_.

Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.


SCENE V.

FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.

BARTOLO _chante_.

    Veux-tu, ma Rosinette,
          Faire emplette
      Du Roi des Maris?
    Je ne suis point Tircis;
      Mais la nuit, dans l'ombre,
    Je vaux encor mon prix;
      Et, quand il fait sombre,
    Les plus beaux chats sont gris.

(_Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses
mouvemens._)

    Je ne suis point Tircis, etc.

(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,
vous êtes charmant!

FIGARO _salue_.

Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un
peu déformé depuis ce temps-là. (_A part, au Comte._) Bravo,
Monseigneur.

     (_Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour
     parler à Rosine, mais l'œil inquiet et vigilant du Tuteur l'en
     empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,
     étranger au débat du Docteur et de Figaro._)

BARTOLO.

Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute
ma maison?

FIGARO.

Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins
quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle
n'attend pas qu'on lui commande...

BARTOLO.

Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce
malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois
heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que
leur direz-vous?

FIGARO.

Ce que je leur dirai?

BARTOLO.

Oui!

FIGARO.

Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous
bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela,
Monsieur, qui grossira le mémoire.

BARTOLO.

Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le
grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous
avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il
la vue?

FIGARO.

S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera
d'y voir.

BARTOLO.

Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette
extravagance-là!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la
sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du
plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois
semaines!

BARTOLO.

Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent
écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.

FIGARO.

Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux
vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.

BARTOLO.

Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que
vous lui avez portés?

FIGARO.

Quels bonbons? que voulez-vous dire?

BARTOLO.

Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à
lettre, ce matin.

FIGARO.

Diable emporte si...

ROSINE, _l'interrompant_.

Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
Figaro? Je vous l'avois recommandé.

FIGARO.

Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu
tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.

BARTOLO.

Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur
vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur!

FIGARO.

Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?

BARTOLO.

Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!

FIGARO.

Je la soutiendrai, Monsieur!

BARTOLO.

Dites que vous la supporterez, Monsieur!

FIGARO.

Comme il vous plaira, Monsieur!

BARTOLO.

Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
fat, je ne lui cède jamais.

FIGARO _lui tourne le dos_.

Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.

BARTOLO.

Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier?

FIGARO.

C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui
ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de
la plume à Madrid, et que sans les envieux...

BARTOLO.

Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?

FIGARO[123].

On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.

BARTOLO.

Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!

FIGARO.

Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre
confrère qui est là rêvassant...

LE COMTE, _revenant à lui_.

Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur.

FIGARO.

Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le
même objet.

BARTOLO, _en colère_.

Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore
ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?

FIGARO.

Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]?

BARTOLO.

Vous reviendrez tantôt.

FIGARO.

Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en
ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du
tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?

BARTOLO.

Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne
me rase ici?

ROSINE, _avec dédain_[125].

Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?

BARTOLO.

Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!
c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.

FIGARO, _bas, au Comte_.

On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le
bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.

BARTOLO.

Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,
n'a-t-il pas fallu les faire coucher!

FIGARO.

Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas
au Comte._) Je vais l'attirer dehors.

BARTOLO _détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:_

Non, non, j'y vais moi-même. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les
yeux sur eux, je vous prie.


SCENE VI.

FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

FIGARO.

Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La
clé de la jalousie n'y est-elle pas?

ROSINE.

C'est la plus neuve de toutes.


SCENE VII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _revenant_.

(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit
Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon
cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.

FIGARO.

La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (_A part, en s'en
allant._) Voyez comme le Ciel protège l'innocence!


SCENE VIII.

BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.

LE COMTE, _bas_.

Il m'a l'air d'un fripon.

BARTOLO.

Il ne m'attrapera plus.

LE COMTE.

Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.

BARTOLO.

Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma
chambre que de le laisser avec elle.

LE COMTE.

Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.

ROSINE.

Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?

(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée._)

BARTOLO, _criant_.

Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber
par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (_Il
court dehors._)


SCENE IX.

LE COMTE, ROSINE.

LE COMTE.

Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.
Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.

ROSINE.

Ah, Lindor!

LE COMTE.

Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de
vous ce matin, je me suis vu forcé......


SCENE X[126].

ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

Je ne m'étois pas trompé[127]; tout est brisé, fracassé.

FIGARO.

Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
l'escalier. (_Il montre la clé au Comte._) Moi, en montant, j'ai
accroché une clé....

BARTOLO.

On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.


SCENE XI.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE.

ROSINE, _effrayée, à part_.

Don Bazile!...

LE COMTE, _à part_.

Juste Ciel!

FIGARO, _à part_.

C'est le Diable!

BARTOLO _va au devant de lui_.

Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc
point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé
sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il
ne m'avoit point retenu...

BAZILE, _étonné_.

Le Seigneur Alonzo?...

FIGARO _frappe du pied_.

Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe...
Chienne de pratique!

BAZILE, _regardant tout le monde_.

Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...

FIGARO.

Vous lui parlerez quand je serai parti.

BAZILE.

Mais encore faudroit-il...

LE COMTE.

Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque
chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir
donner une leçon de musique à votre place.

BAZILE, _plus étonné_.

La leçon de musique!... Alonzo!...

ROSINE, _à part, à Bazile_.

Eh! taisez-vous.

BAZILE.

Elle aussi!

LE COMTE, _bas, à Bartholo_.

Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.

BARTOLO, _à Bazile, à part_.

N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
Élève; vous gâteriez tout.

BAZILE.

Ah! ah[128]!

BARTOLO, _haut_.

En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève.

BAZILE, _stupéfait_.

Que mon Élève!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est
déménagé.

BARTOLO, _bas_.

Je le sais, taisez-vous.

BAZILE, _bas_.

Qui vous l'a dit?

BARTOLO, _bas_.

Lui, apparemment?

LE COMTE, _bas_.

Moi, sans doute: écoutez seulement.

ROSINE, _bas, à Bazile_.

Est-il si difficile de vous taire?

FIGARO, _bas, à Bazile_.

Hum! Grand escogrif! Il est sourd!

BAZILE, _à part_.

Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
secret!

BARTOLO, _haut_.

Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...

FIGARO.

Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.

BARTOLO, _à Bazile_.

Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?

BAZILE, _effaré_.

De l'homme de Loi?

LE COMTE, _souriant_.

Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?

BAZILE, _impatienté_.

Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.

LE COMTE, _à Bartholo, à part_.

Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si
subitement?

BAZILE, _en colère_.

Je ne vous entends pas.

LE COMTE _lui met, à part, une bourse dans la main_.

Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état
d'indisposition où vous êtes?

FIGARO.

Il est pâle comme un mort!

BAZILE.

Ah! je comprends...

LE COMTE[130].

Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous
faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.

FIGARO.

Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher.

BARTOLO.

D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.

ROSINE.

Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
coucher.

BAZILE, _au dernier étonnement_.

Que j'aille me coucher?

TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.

Eh! sans doute.

BAZILE, _les regardant tous_.

En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je
sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.

BARTOLO.

A demain, toujours, si vous êtes mieux.

LE COMTE.

Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure[131].

FIGARO.

Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.

ROSINE.

Bon soir, Monsieur Bazile.

BAZILE, _à part_.

Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...

TOUS.

Bon soir, Bazile, bon soir.

BAZILE, _en s'en allant_.

Eh bien! bon soir donc, bon soir.

(_Ils l'accompagnent tous en riant._)


SCENE XII.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.

BARTOLO, _d'un ton important_.

Cet homme-là n'est pas bien du tout.

ROSINE.

Il a les yeux égarés.

LE COMTE.

Le grand air l'aura saisi.

FIGARO.

Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A
Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un
fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._)

LE COMTE.

Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de
l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle
bas à l'oreille._)

BARTOLO, _à Figaro_.

Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de
vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.

FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.

Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y
regarder; mais du chant!... ahi, ahi.

BARTOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Je ne sais ce qui m'est entré dans l'œil.

(_Il rapproche sa tête._)

BARTOLO.

Ne frottez donc pas.

FIGARO.

C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
fort?

BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse
violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_.

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras
pour rester ici....

FIGARO, _de loin, pour avertir_.

Hem!... hem!...

LE COMTE.

Désolé de voir encore mon déguisement inutile...

BARTOLO, _passant entre eux deux_.

Votre déguisement inutile!

ROSINE, _effrayée_.

Ah!...

BARTOLO.

Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma
présence, on m'ose outrager de la sorte!

LE COMTE.

Qu'avez-vous donc, Seigneur?

BARTOLO.

Perfide Alonzo[132]!

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que
Mademoiselle a pour devenir votre femme.

ROSINE.

Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour
tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!

BARTOLO.

Ah! qu'est-ce que j'entends!

ROSINE.

Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon cœur et ma main à celui qui
pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien
sont retenus contre toutes les Loix.

    (_Rosine sort._)


SCENE XIII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

La colère me suffoque.

LE COMTE.

En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...

FIGARO.

Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un
vieillard.

BARTOLO.

Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
des envies...

FIGARO.

Je me retire, il est fou.

LE COMTE.

Et moi aussi; d'honneur, il est fou.

FIGARO.

Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._)


SCENE XIV.

BARTOLO. _seul, les poursuit_.

Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites
ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les
ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah!
il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le
chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un
voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y
a de quoi perdre l'esprit!


FIN DU TROISIÈME ACTE.

     _Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit
     d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de
     la Musique du Barbier._



ACTE IV.

_Le Théâtre est obscur._


SCENE PREMIERE.

BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier à la main_.

BARTOLO.

Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il
possible?

BAZILE.

Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même
réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait,
il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.

BARTOLO.

A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?

BAZILE.

Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas
difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans
replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...

BARTOLO.

J'entends, est bon...

BAZILE.

A garder.

BARTOLO, _surpris_.

Ah! ah!

BAZILE.

Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des
variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?

BARTOLO.

En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
posséder?

BAZILE.

Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de
chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme
dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...

BARTOLO.

Vous craindriez les accidens?

BAZILE.

Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point
violence à son cœur.

BARTOLO.

Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
meure de ne l'avoir pas.

BAZILE.

Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.

BARTOLO.

Aussi ferai-je, et cette nuit même.

BAZILE.

Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous
plus noirs que l'enfer.

BARTOLO.

Vous avez raison.

BAZILE.

La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.

BARTOLO.

Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,
sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.

BAZILE.

Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.

BARTOLO.

Pourquoi pas plutôt?

BAZILE.

Impossible: le Notaire est retenu.

BARTOLO.

Pour un mariage?

BAZILE.

Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.

BARTOLO.

Sa Nièce? il n'en a pas.

BAZILE.

Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.

BARTOLO.

Ce drôle est du complot, que diable!

BAZILE.

Est-ce que vous penseriez?

BARTOLO.

Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ
avec vous.

BAZILE.

Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous
servir. Que faites-vous donc?

BARTOLO.

Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
Figaro! Je suis seul ici.

BAZILE.

J'ai ma lanterne.

BARTOLO.

Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et
vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la
nuit.

BAZILE.

Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.


SCENE II.

ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_.

Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne
vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de
ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée[133]! Quel
bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134].


SCENE III.

ROSINE, BARTHOLO.

BARTOLO _rentre avec de la lumière_.

Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre
appartement...

ROSINE.

Je vais me retirer.

BARTOLO.

Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
choses très-pressées à vous dire.

ROSINE.

Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée
le jour?

BARTOLO.

Rosine, écoutez-moi.

ROSINE.

Demain je vous entendrai.

BARTOLO.

Un moment, de grâce[135].

ROSINE.

S'il alloit venir!

BARTOLO _lui montre sa lettre_.

Connoissez-vous cette lettre?

ROSINE _la reconnoît_.

Ah! grands Dieux!...

BARTOLO.

Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre
âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.

ROSINE.

Je n'en puis plus.

BARTOLO.

Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...

ROSINE, _étonnée_.

Au Comte Almaviva!

BARTOLO.

Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en
a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.

ROSINE.

Le Comte Almaviva!...

BARTOLO.

Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine,
rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on
vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment
pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus
abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève
supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du
Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous
tirer.

ROSINE, _accablée_.

Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...

BARTOLO, _à part_.

Ah! c'est Lindor.

ROSINE.

C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...

BARTOLO.

Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.

ROSINE, _outrée_.

Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de
m'épouser?

BARTOLO.

Tu connois la vivacité de mes sentimens.

ROSINE.

S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136].

BARTOLO.

Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.

ROSINE.

Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans
peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
vous dérober la clé.

BARTOLO, _regardant au trousseau_.

Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.

ROSINE, _avec effroi_.

Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?

BARTOLO.

Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline:
enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et
l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le
plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour
te dédommagera...

ROSINE, _au désespoir_.

Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!

BARTOLO, _s'en allant_.

Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.

    (_Il sort_.)


SCENE IV.

ROSINE, _seule_.

Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et
s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et
feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.
La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand
besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est
que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!
on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._)


SCENE V.

LE COMTE, FIGARO, _enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre_.

FIGARO _parle en dehors_.

Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?

LE COMTE, _en dehors_.

Un homme?

FIGARO.

Non.

LE COMTE.

C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.

FIGARO _saute dans la chambre_.

Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la
foudre et les éclairs.

LE COMTE, _enveloppé d'un long manteau_.

Donne-moi la main. (_Il saute à son tour._) A nous la victoire.

FIGARO _jette son manteau_.

Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?

LE COMTE.

Superbe pour un Amant.

FIGARO.

Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre
ici?

LE COMTE.

N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la
déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.

FIGARO.

Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:
l'amour, la haine, et la crainte.

LE COMTE _regarde dans l'obscurité_.

Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
audacieux.

FIGARO.

Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son
amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne
doutera plus de vos sentimens.


SCENE VI.

LE COMTE, ROSINE, FIGARO.

_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._

LE COMTE.

La voici.--Ma belle Rosine!...

ROSINE, _d'un ton très-composé_.

Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.

LE COMTE.

Charmante inquiétude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point
d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un
infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon
honneur...

ROSINE.

Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui
de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos
yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!

LE COMTE.

Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
naissance!...

ROSINE.

La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous
m'assurez que vos intentions sont pures...

LE COMTE, _à ses pieds_.

Ah! Rosine! je vous adore!...

ROSINE, _indignée_.

Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu
n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te détester.
Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_),
apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de
partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour
te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et
l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont
fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu
cette lettre?

LE COMTE, _vivement_.

Que votre Tuteur vous a remise?

ROSINE, _fièrement_.

Oui, je lui en ai l'obligation.

LE COMTE.

Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver
l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous
m'aimiez véritablement!...

FIGARO[142].

Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...

ROSINE.

Monseigneur! que dit-il?

LE COMTE, _jettant son large manteau, paroît en habit magnifique_.

O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis
le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six
mois.

ROSINE _tombe dans les bras du Comte_.

Ah!...

LE COMTE, _effrayé_.

Figaro?

FIGARO.

Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais
de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu
qu'elle est belle!

ROSINE.

A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner
cette nuit même à mon Tuteur.

LE COMTE.

Vous, Rosine!

ROSINE.

Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah
Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent
qu'on est faite pour aimer?

FIGARO _regarde à la fenêtre_.

Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.

LE COMTE.

Enlevée!

ROSINE, _troublée_.

Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il
m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et
va venir avec main-forte.

FIGARO _regarde encore_.

Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.

ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_.

Ah Lindor!

LE COMTE, _avec fermeté_.

Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma
femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux
vieillard!...

ROSINE.

Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon cœur est si plein, que la
vengeance ne peut y trouver place.


SCENE VII.

LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

FIGARO.

Monseigneur, c'est notre Notaire.

LE COMTE.

Et l'ami Bazile avec lui.

BAZILE.

Ah! qu'est-ce que j'apperçois?

FIGARO.

Eh! par quel hazard, notre ami...

BAZILE.

Par quel accident, Messieurs...

LE NOTAIRE.

Sont-ce là les futurs conjoints?

LE COMTE.

Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,
chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des
raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?

LE NOTAIRE.

J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte
Almaviva?

FIGARO.

Précisément.

BAZILE, _à part_[144].

Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...

LE NOTAIRE.

C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la
Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux sœurs
qui portent le même nom.

LE COMTE.

Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.
(_Ils signent._)

BAZILE.

Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...

LE COMTE.

Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.

BAZILE.

Monseigneur... Mais si le Docteur...

LE COMTE, _lui jettant une bourse_.

Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.

BAZILE, _étonné_.

Ah! ah!...

FIGARO.

Où donc est la difficulté de signer!

BAZILE, _pesant la bourse_[145].

Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une
fois, il faut des motifs d'un grand poids...

    (_Il signe_[146].)


SCENE DERNIERE.

     BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des
     flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

     BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui
     embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à
     la gorge_[147].

Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.

LE NOTAIRE.

C'est votre Notaire.

BAZILE.

C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?

BARTOLO.

Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?

BAZILE.

Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]?

L'ALCADE, _montrant Figaro_.

Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à
des heures indues?

FIGARO.

Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du
soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte
Almaviva.

BARTOLO.

Almaviva?

L'ALCADE.

Ce ne sont pas des voleurs?

BARTOLO.

Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le
serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du
rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous
retirer.

LE COMTE.

Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la
préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant
à moi volontairement.

BARTOLO.

Que dit-il, Rosine?

ROSINE[149].

Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit
même être vengée d'un trompeur? Je la suis.

BAZILE.

Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?

BARTOLO.

Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?

LE NOTAIRE.

Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.

BARTOLO.

Comment, Bazile! vous avez signé?

BAZILE.

Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
d'argumens irrésistibles.

BARTOLO.

Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.

LE COMTE.

Vous l'avez perdue[150], en en abusant.

BARTOLO.

La demoiselle est mineure.

FIGARO.

Elle vient de s'émanciper.

BARTOLO[151].

Qui te parle à toi, maître fripon?

LE COMTE.

Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et
riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,
prétend-t-on me la disputer[152]?

BARTOLO.

Jamais on ne l'ôtera de mes mains.

LE COMTE.

Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix;
et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la
violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les
soutiens de tous ceux qu'on opprime.

L'ALCADE.

Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage
indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
pupille, dont il faudra qu'il rende compte.

LE COMTE.

Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.

FIGARO.

Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.

BARTOLO, _irrité_.

Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!

BAZILE.

Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
vous reste; et...

BARTOLO.

Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je
me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._)

FIGARO, _riant_.

Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153].

LE NOTAIRE.

Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
deux Demoiselles qui portent le même nom?

FIGARO.

Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].

BARTOLO, _se désolant_.

Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!
Ah! je me suis perdu faute de soins.

FIGARO.

Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_.

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.



_APPROBATION._

J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le
Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru
qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.

    CRÉBILLON.

       *       *       *       *       *

_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._

    LENOIR.

       *       *       *       *       *

_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._



VARIANTES



_Variante I._

C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de
Charles-Quint.

_Var. II._

_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_.

_Var. III._

Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà
le rude.

_Var. IV._

Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.

_Var. V._

Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs
trouvent encore que je ne sais ce que je dis.

_Var. VI._

Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?

_Var. VII._

Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait
écrite en ma faveur...

_Var. VIII._

Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.

_Le Comte._

Beau début dans le monde!

_Var. IX._

...de certaines gens.

_Var. X._

Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.

_Var. XI._

FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la
jalousie, lui dit_:

LE COMTE.

Dis toujours, je t'entends de reste.

FIGARO.

Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...

_Var. XII._

FIGARO.

Ne pensez pas à rire.

LE COMTE.

Le théâtre de la Nation, toi?

FIGARO.

Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.

LE COMTE.

Ah! je vous entends.

_Var. XIII._

Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?

_Var. XIV._

...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils
s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...

_Var. XV._

A la fin, j'ai quitté Madrid.

_Var. XVI._

Me moquant des sots...

_Var. XVII._

Ta philosophie me paraît assez gaie.

_Var. XVIII._

Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
gloire.

_Var. XIX._

Le diable l'a-t'il emporté?

_Var. XX._

FIGARO, _allant sous le balcon_.

De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.

LE COMTE.

C'est un billet.

FIGARO.

Fort bien! il demandait...

_Var. XXI._

Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.

LE COMTE, _baisant le papier_.

Ma chère Rosine!...

FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du
docteur_.

«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa
gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas!
(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il
rit._) Ah! ahi!...

_Var. XXII._

Ma vie entière ne suffira pas...

_Var. XXIII._

Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.

_Var. XXIV._

Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!

_Var. XXV._

Il paraît un peu brutal?

FIGARO.

Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.

LE COMTE.

Tant mieux. Ses moyens de plaire?

FIGARO.

Nuls.

_Var. XXVI._

On dit que la crainte des galants...

_Var. XXVII._

Tant mieux! tant mieux!...

FIGARO.

A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce
qu'elle trouve de favorable dans ma description?

LE COMTE.

C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient
pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.

FIGARO.

Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi
sonder le terrain, et tâchez de lire au cœur de la dame.

LE COMTE.

Aurais-tu de l'accès?

_Var. XXVIII._

LE COMTE.

En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le
mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,
qu'elle ne puisse t'échapper.

FIGARO.

Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.

LE COMTE.

Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et
l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale,
un vacillement du corps...

FIGARO.

Oui! passant d'un pied sur l'autre.

LE COMTE.

Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se
précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient
ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en
répondant...

FIGARO.

Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de
réussir et j'y vais travailler.

_Var. XXIX._

A Merveille!

_Var. XXX._

J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société.

_Var. XXXI._

FIGARO.

Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez
moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous
remarquer.

LE COMTE.

Tu parles bien.

FIGARO.

Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.

(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._)

_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène
VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène
VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus
loin._

_Var. XXXII._

Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.

_Var. XXXIII._

Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de
lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.

FIGARO.

Bravo! la maxime d'Horace!

LE COMTE.

Elle écoute sûrement derrière la jalousie.

_Var. XXXIV._

    Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.
    Plus inconnu, je pouvais admirer...

_Var. XXXV._

    Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître;
    Mes vœux sont ceux d'un timide écolier:
    Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier
    A vous offrir la main et le bien-être!...

_Var. XXXVI._

Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?

_Var. XXXVII._

Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._)

_Var. XXXVIII._

Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous
rejoins dans ma boutique...

_Var. XXXIX._

Il y a tant de méchantes gens!

_Var. XL._

Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...

_Var. XLI._

Il brûle de venir vous apprendre lui-même...

ROSINE.

Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!

FIGARO.

Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants
jusqu'à demain.

ROSINE.

Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune
imprudence!...

FIGARO.

Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?

_Var. XLII._

_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_

ROSINE.

Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.

_Var. XLIII._

ROSINE _va à la fenêtre_.

Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur;
serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.

_Var. XLIV._

Il a donné des pilules à l'Éveillé.

_Var. XLV._

Oh! le rusé vieillard!

_Var. XLVI._

ROSINE.

Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.

BARTOLO.

Vous avez raison, je l'avais oublié.

ROSINE.

Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.

BARTOLO.

Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers;
on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?

ROSINE.

D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un
badinage!...

_Var. XLVII._

Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.

_Var. XLVIII._

BARTOLO.

Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que
je vous enferme sous clef.

_Var. XLIX._

L'ÉVEILLÉ, _criant_.

La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!

_Var. L._

BARTOLO, _le frappant_.

Tiens, avec ton Monsieur Figaro!

L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_.

Ah! bon Dieu!...

_Var. LI._

De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la
justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre
maître pour avoir raison, toujours raison!

_Var. LII._

ROSINE.

Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!

BARTOLO.

Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez
insolents!

_Var. LIII._

Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit
de la Comédie française.

_Var. LIV._

...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.

_Var. LV._

C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un
témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous.

ROSINE, _un peu troublée_.

(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je
suis curieuse de le voir.

_Var. LVI._

ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.

_Var. LVII._

Je tiens la réponse à votre lettre.

_Var. LVIII._

Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:

    AIR: _Ici sont venus en personne_.

    Le chef branlant, la tête chauve,
    Les yeux vairons, le regard fauve,
    L'air farouche d'un Algonquin[157],
    La taille lourde et déjetée,
    L'épaule droite surmontée,
    Le teint grenu d'un maroquin,
    Le nez fait comme un baldaquin,
    La jambe pote[158] et circonflexe,
    Le ton bourru, la voix perplexe,
    Tous les appétits destructeurs,
    Enfin la perle des Docteurs[159].

_Var. LIX._

BARTOLO, _s'échauffant_.

Chez un confrère?...

LE COMTE.

De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!

_Var. LX._

Ah docteur Pot-à-l'eau!

_Var. LXI._

Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter
les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...

_Var. LXII._

...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.

_Var. LXIII._

Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas
tout à fait comme je le voudrais.

BARTOLO.

On le voit de reste.

_Var. LXIV._

...Que par ma place de médecin des hopitaux...

_Var. LXV._

Comment nous retourner?

_Var. LXVI._

Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans
les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.

_Var. LXVII._

Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!

ROSINE.

Il le faut!

_Var. LXVIII._

LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.

BARTOLO.

Passez toujours de ce côté-là...

LE COMTE.

Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._)

    AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_.

    Quand je rencontre en belle humeur
        Quelque Dondon jolie,
          J'ly fais des es...
          J'ly fais des es...
      J'ly fais des espiégleries,
                Docteur,
        Sans en avoir envie.

Seulement pour rire un moment!...

BARTOLO _lit_.

Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les
bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de
Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se
font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas?

_Var. LXIX._

Quelle insolence!...

LE COMTE.

Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...

_Var. LXX_.

BARTOLO.

Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en
présence.

_Var. LXXI._

Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de
m'avoir refusé votre main à baiser.

_Var. LXXII._

(_Le Comte baise la main de Rosine._)

BARTOLO.

Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à
l'instant me plaindre à votre capitaine!

LE COMTE.

A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et
aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre
ce baiser-là sur ma paye.

_Var. LXXIII._

ROSINE.

Vous ne me frapperez pas peut-être?

BARTOLO.

Je l'aurai de force ou de gré!...

_Var. LXXIV._

ROSINE.

Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...

(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce
d'estomac, la lettre tombe._)

_Var. LXXV._

Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y
vois que du noir et du blanc... Les voici.

_Var. LXXVI._

Il sent son tort, je le tiens à mon tour.

_Var. LXXVII._

Par amitié.

ROSINE.

Vous ne méritez pas le moindre sentiment.

_Var. LXXVIII._

(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque
chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en
grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y
consens, mais comment le lui faire savoir?

_Var. LXXIX._

Monsieur, permettez...

BARTOLO.

Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous
ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?

_Var. LXXX._

Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne
désire autant que moi le mariage de la Signora.

BARTOLO.

Comment vous marquer ma reconnaissance?

_Var. LXXXI._

BARTOLO.

C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.

LE COMTE.

Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche,
il faut se presser.

BARTOLO.

Vous avez raison.

LE COMTE.

Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.

_Var. LXXXII._

Attendez, vous êtes son élève?

LE COMTE.

C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.

BARTOLO.

Par conséquent, musicien.

_Var. LXXXIII._

Plutôt deux pour vous plaire.

_Var. LXXXIV._

Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon cœur! Ne va pas
m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et
ton cœur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
surprise en nous montrant tout d'abord.

_Var. LXXXV._

Un siége! un siége!

_Var. LXXXVI._

Je vais te chercher un verre d'eau.

LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.

Ah! Rosine.

ROSINE.

J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?

_Var. LXXXVII._

BARTOLO _apporte un verre d'eau_.

Tiens, mignonette, bois ceci.

_Var. LXXXVIII._

Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._)

BARTOLO.

Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le
Comte sort._)


SCÈNE V.

BARTHOLO, ROSINE.

ROSINE.

Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une
minute avec moi.

BARTOLO.

Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...


SCÈNE VI.

LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_.

LE COMTE.

Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous
demandez, madame?

ROSINE.

Précisément, seigneur don?...

LE COMTE.

Alonzo, pour vous servir.

ROSINE.

Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.

_Var. LXXXIX._

FIGARO, _à part_.

Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
ne croyais.

BARTOLO, _apercevant Figaro_.

Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...

FIGARO _salue_.

Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!

_Var. XC._

FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_.

Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur
pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un
quart de chute à Madrid.

LE COMTE.

Qu'entendez-vous par un quart de chute?

FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.

Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du
_scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer.
Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes
cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à
moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire
le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros
caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA
JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de
façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une
ariette de bravoure majestueuse:

    J'aime mieux être un bon Barbier,
    Traînant ma poudreuse mantille;
    Tout bon auteur de son métier
    Est souvent forcé de piller,
              Grapiller,
              Houspiller...

Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!

              Il vous pille
    Chez ses devanciers les Auteurs;

Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...

              Il grapille,
    Dans la Bourse des Amateurs.

Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!

              Il houspille,
    Hélas! à regret le public
    Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_)
    Pour écouter sa triste affaire...

Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez,
Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,
cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste
affaire, avons nous dit...

_Reprise_:

    D'abord il a fallu la faire,
    Souvent ensuite la défaire,
    Au gré des acteurs la refaire,
    En en parlant n'oser surfaire,
    Presque toujours se contrefaire,
    Et n'obtenir pour tout salaire
    Que les brouhahas du parterre,
    La critique du monde entier;
    Enfin, pour coup de pied dernier,
    La ruade folliculaire.
    Ah! quel triste, quel sot métier,
    J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_),
                      un bon Barbier,
                                bier,
                                bier.

BARTOLO.

Assurément, voilà une belle poussée!

LE COMTE, _bas à Rosine_.

Vous avez lu le papier?

ROSINE, _bas_.

Oui, à sa ceinture.

FIGARO.

Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil
revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)

LE COMTE.

Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
ici le Barbier de Séville par excellence?

FIGARO.

Monsieur, Excellence vous-même!

LE COMTE.

Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame
habillée en sous-tourière?...

FIGARO, _cherchant à comprendre_.

Il se peut, Monsieur.

LE COMTE, _à Bartholo_.

Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_:

    Pour irriter nos désirs,
    Sœur Vénus dessous la bure
    Tient la clef de nos plaisirs.

FIGARO.

Turelure!

LE COMTE.

Attachée à sa ceinture.

FIGARO.

Robin Turelure, relure[160]...

ROSINE.

Il est très-joli.

BARTOLO.

Plein de sel et de délicatesse...

FIGARO.

Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa
ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
ouvrage n'est pas facile à faire!...

BARTOLO.

Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne
agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié
roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?

LE COMTE, _à part_.

O étourdi!

ROSINE, _à part_.

Tout est perdu!

FIGARO, _roulant vite le papier_.

Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
autres pauvres poëtes...

BARTOLO.

..._De la jalousie_... j'ai lu.

FIGARO.

_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est.

BARTOLO _veut prendre le papier_.

Les journaux n'en ont pas parlé?

FIGARO, _serrant le papier_.

N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient
pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi
bien...

BARTOLO.

Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement
parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?

_Var. XCI._

FIGARO, _au Comte_.

...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est
pas pour me vanter.

BARTOLO.

En voilà assez!...

_Var. XCII._

Pourquoi donc chez moi?

BARTOLO.

Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...

_Var. XCIII._

BARTOLO, _rentrant_.

Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne
serai pas assez fort tout seul.

ROSINE, _restée seule_.

Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
vivement senti le malheur de ma situation.

_Var. XCIV._

Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!

FIGARO.

Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
femme?...

BARTOLO _se retourne_.

Ma femme!...

_Var. XCV._

LE COMTE, _haut_.

Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière?
Certes, c'est en montrer beaucoup.....

_Var. XCVI._

BARTOLO.

Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.

DOM BAZILE.

Quel _Demonio_! on l'aurait à moins.

_Var. XCVII._

Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
façons de me faire entendre au moins vous sont connues.

_Var. XCVIII._

BAZILE, _en s'en allant_.

Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils
s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
tous les points!

_Var. XCIX._

ROSINE.

Qui peut vous troubler à ce point?

BARTOLO.

Avez-vous bien l'audace de me parler?

LE COMTE.

Monsieur, expliquez-vous.

BARTOLO.

Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
introduit dans ma maison?

_Var. C._

...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...

_Var. CI._


SCÈNE III.

BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_.

Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue,
j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée,
tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me
prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller;
elle va s'effrayer de mon apparition.

    (_Il frappe._)

ROSINE, _en dedans_.

Qu'est-ce?

BARTOLO.

Rosine!... ouvrez, c'est moi.

ROSINE.

Je vais me coucher.

_Var. CII._

Asseyez-vous!

ROSINE.

Je ne veux pas m'asseoir.

_Var. CIII._

Mais pressez la cérémonie.

BARTOLO.

Je vais tout disposer pour demain.

ROSINE, _effrayée_.

Demain?...

BARTOLO.

Si tu veux, on peut avancer l'instant?

ROSINE.

Le plutôt sera le mieux.

_Var. CIV._

...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais
chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....

_Var. CV._

Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.

_Var. CVI._

Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène
toujours plus loin qu'elles ne veulent!...

_Var. CVII._

FIGARO.

En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par
l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais,
nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:)

    Il dit aux torrents, à l'orage,
    Je suis attendu par l'amour,
    S'il faut périr en ce passage,
    Gardons la mort pour mon retour!

LE COMTE.

Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que
vous courez en ce logis.

_Var. CVIII._

...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.

_Var. CIX._

Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà
réalisée.

_Var. CX._

Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.

_Var. CXI._

Voilà bien une autre musique!

_Var. CXII._

Argument sans réplique!...

_Var. CXIII._

(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:)

FIGARO, _pendant qu'on signe_.

L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si
mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
un peu parents.

DOM BAZILE.

Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire
pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui
d'Espagne.

FIGARO.

Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez
reçu dans cette journée.

DOM BAZILE.

Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans
sa poche._)

LE COMTE.

Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de
cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec
mille piastres d'appointements.

DOM BAZILE.

Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous
convient, selon la coutume espagnole.

FIGARO _l'embrasse en riant_.

Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...

_Var. CXIV._

Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.

_Var. CXV._

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient
de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora
Rosine et à moi comte Almaviva.

_Var. CXVI._

ROSINE.

Il dit vrai!

FIGARO.

Il dit vrai!

LE NOTAIRE.

Il dit vrai!...

BARTOLO, _furieux_.

Il dit vrai!... Jeune insensée!...

_Var. CXVII._

BARTOLO.

Comment cela s'il vous plaît?

LE COMTE.

En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé
de conserver...

BARTOLO.

Pour votre Excellence, peut-être?

LE COMTE.

Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.

BARTOLO.

C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.

_Var. CXVIII._

BARTOLO.

L'ordonnance est formelle, et nous verrons!

FIGARO.

Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!

BARTOLO.

On prouvera quelle est mal mariée!

FIGARO.

Bien épousée!

BARTOLO.

Que le mariage est nul!

FIGARO.

Que l'époux est de qualité.

BARTOLO.

Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
mon avocat.

FIGARO.

Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé
toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des
juges.

BARTOLO.

Qui te parle, à toi, maître fripon?

LE COMTE.

Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.

_Var. CXIX._

Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à
tout, et je ne vous demande rien de son bien.

BARTOLO.

Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de
comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
les planches!

DOM BAZILE.

Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
et vous verrez que ce n'est pas toute perte.

FIGARO.

Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.

_Var. CXX._

BARTOLO.

Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa
vie.

ROSINE.

Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.

BARTOLO, _signant_.

Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!

_Var. CXXI._

LE NOTAIRE.

Et qui me paiera dans le second contrat?

FIGARO.

Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.

BARTOLO.

Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
qu'on ne peut faire tout soi-même.

FIGARO.

C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été
chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle
pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.



APPENDICES



I

PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS

ACHETÉS A LONDRES.

DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES

A CES PAPIERS.


_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos
variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres,
en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard
Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces
précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés,
grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et
ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant
un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue
détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par
pièce, la collection tout entière._

_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout
naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur
cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui,
à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour
relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à
ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par
quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
négociation terminée si heureusement pour les archives de la
Comédie-Française._

G. D'H.


I

_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.

    Paris, le 25 septembre 1863.

    Monsieur,

Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie,
que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_
de Beaumarchais à Londres.

Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de
livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez
lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente
infructueuse en 1828[163].

On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les
voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et
Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à
voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de
pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution
fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée,
je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la
Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection
de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre.
«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les
précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus
riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»

M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est
possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par
courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164].

Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une
découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le
lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout
de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et
la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la
Comédie-Française[165].

Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au
moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»

Recevez, etc.

    ÉDOUARD FOURNIER.


II

_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.


    Paris, 12 septembre 1866.

    Monsieur,

     On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
     de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la
     Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez
     donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.

     Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous
     ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
     plupart autographes, ont été acquis pour le compte du
     Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
     francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de
     _Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui
     se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme
     lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un
     soir, s'est conclue en moins de deux heures.

     Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi
     dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de
     rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
     un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres
     s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on
     mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur
     anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
     le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
     (25,000 francs)[167].

     On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le
     précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail,
     suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
     lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
     écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
     représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne
     monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
     on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur
     même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où
     l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
     foyer.

     J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon
     compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le
     prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis
     que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements
     immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels,
     quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous
     parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la
     Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut
     beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en
     jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en
     grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
     ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule
     bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car
     les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
     était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut
     venue, je n'en voulus pas d'autres[168].

     J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
     confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en
     quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé,
     etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire
     faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je
     revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
     Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être
     jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais
     qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce
     que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il
     me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la
     Comédie-Française[169].

     J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même
     de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
     dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par
     volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce
     temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
     les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
     trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont
     j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un
     moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une
     fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue,
     annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les
     aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au
     gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
     Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme
     d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes,
     entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
     Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec
     la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des
     pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait
     Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.

     L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous
     le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on
     envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une
     seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
     papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime,
     ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui
     autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau,
     le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec
     l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
     qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont
     revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
     successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.

     Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a
     beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire
     concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était
     jouable. C'est une œuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
     de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
     refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé
     de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des
     feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
     d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
     reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de
     Figaro n'est qu'un monosyllabe.

     Recevez, etc.

     ÉDOUARD FOURNIER.



II

NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES

DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.


TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._

1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et
à d'autres personnages, etc...


2º Chanson de table.

En voici le premier couplet:

    Versons, versons à grands flots
      Le doux jus de la treille:
    L'on ne trouve les bons mots
      Qu'au fond d'une bouteille
          Dans tout festin
          C'est le bon vin,
      Chers amis, qui fait dire
      Le petit mot (_bis_) pour rire!

3º Stances à diverses personnes.

4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker,
au roi de Prusse, etc....

5º Fragments d'une épître.

6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom
d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.

7º _Les Délices de Plaisance_, vers.

8º _La Naissance de Vénus_, strophes:

          L'onde roule et s'enfuit;
    C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore!
            L'éclat qui la suit
          Plus brillant que l'aurore,
              Dissipe la nuit.

9º Poésies diverses.

10º Cantique, avec musique.

11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous
ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_.

12º Partie théâtrale, comprenant:

A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages:
Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;

B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les
cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);

C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de
poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère
Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite
pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et
couplets.

_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont
attribuées à sa sœur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier,
_la plus lettrée de sa famille_[172].

13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs
du Journal».

14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du
Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.

15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus
détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_.
Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle
journée_.

16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques
relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173].

17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_,
datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans
particule;

Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un
autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous
offrir!»

18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de
Figaro_.


TOME II.--_Œuvres diverses._

1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec
signature.

2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.

3º Trois pièces imprimées:

A. Avis sur les éditions des œuvres de Voltaire, avec les caractères
de Baskerville;

B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour
qu'on lui a demandé sa fille en mariage;

C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention
nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la
séance du 28 novembre 1792.

4º Une page sur _la Folle Journée_.

5º Une page relative à diverses affaires.

6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.

7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_.

8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour
propre, Mon rêve, etc...»

9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à
l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.

_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé.
Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont
quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette
affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna
subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
Beaumarchais_:

Octobre 1762.

M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des
lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais
et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque
jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la
fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai
de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma
petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me
cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il
ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à
recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge.
Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me
fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir
réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la
plaisanterie[175] suivante:

    Je vous renvoie la Gondrille,
    Et personne n'a gondrillé,
    Parce que j'ai trouvé mon drille
    Dans son lit tout recoquillé.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    La Gondrille n'ayant ce soir
    Rien fait que d'enfiler des perles,
    Je vous la rends; jusqu'au revoir,
    Adieu le plus gentil des merles.

10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en
bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des
brigands.

11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).

12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son
mémoire justificatif.

13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11
mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre
non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177].

14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande
d'argent[178].

15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier,
du _Mariage de Figaro_.

16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.

17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.


TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._

1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée
aux habitants de l'Amérique.

2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.

3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer
dans la nouvelle Angleterre.»

4º Essai sur les manufactures d'Espagne.

5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.

6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.

7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.

8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité
de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
ingénieurs.»

9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.

10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur
le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
Louisiane.»

11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de
la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)


TOME IV.--_Pièces de théâtre._

1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la
Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et
annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la
main même de Beaumarchais.

2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans
date.


TOME V.--_Pièces de théâtre._

1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six
scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)

2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179].

Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère;
Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle
Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire.

3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec
ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de
Beaumarchais.)

4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes
nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
de camp.

On lit la note suivante sur la première page:

«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée
le 16 du même mois.»

5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants
et de danses, par l'auteur de _Laurette_.

6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les
apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans
indication de nom d'auteur.)

7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
en Provence.

«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»

On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:

«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous
provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais
j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»


TOME VI.--_Affaires d'Éon._

1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».

2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur,
monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des
forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT,
connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur
consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine
célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre
respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
que les louis qu'elle porte sur elle et dans son cœur. (Suit la
pièce.--Elle a été imprimée à Londres.)

3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même
affaire. La première commence ainsi:

«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre
féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»

4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Elle agit en bravache et parle en harengère,
    La vérité jamais n'eut un semblable ton.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

5º Un petit poëme en vers:

_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit
chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.

Interlocuteurs: _Lui, Elle, Chœur de Vierges_.

On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du
manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»

6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.»

Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement
annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:

«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas
jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma
sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et
non pas _Lui_[180].

7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.

8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».

9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement
question du fameux chevalier de Morande.


TOME VII.--_Œuvres théâtrales._

Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes.



III

L'AMI DE LA MAISON

DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES

NOTICE


I

UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.

_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame,
tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais,
nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une
bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur
littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture
de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que
nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement
larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._

_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant
administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter,
sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les
volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu
ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
quelques œuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de
la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question
délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon
Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même
fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation
à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme
curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le
drame à Beaumarchais._

_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même.
Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment
écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de
Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur
s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa
situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était
peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où
son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une œuvre
de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux
Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa
voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était
dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_
l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait
à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._

_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage
principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est
trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans
conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'œuvre est nul; le
châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué;
celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il
semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence
ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq
personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement
inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide
de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de
dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne
saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul
instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve
plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur
lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en
excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le
drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant
ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites,
augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de
l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari
outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une
explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son
temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au
lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur,
pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._

_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la
reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie,
serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût
chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée
très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons
ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de
mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce
drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une
représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient
pas déflorés à l'avance par sa publication complète._


II

L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une œuvre inédite de
Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison
_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en
même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une
pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le
Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la
maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres
scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est
flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du
même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._

_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la
singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette
circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et
arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au
Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés
en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient,
ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible.
Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami
de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux
pièces est absolument l'effet du hasard[182]._

_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant
d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les
points principaux de leur bizarre analogie._

1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.

_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme);
_Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez);
Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne
se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._

_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé
et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre
homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte,
parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale
vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et
l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous
deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque
l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds
de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu
de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la
brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
à toutes les suppositions._


2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.

_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son
ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte,
parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité;
sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est
connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et
l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa
faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son
mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal
associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa
femme pour un temps indéterminé._

       *       *       *       *       *

_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence
existe seulement dans les développements et les détails._

_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une
conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée,
travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et
avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde.
_Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de
la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le
moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_
l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son
tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la
dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore
une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même
inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations
oiseuses et de scènes inutiles._

_Rapprochons maintenant les personnages_:

_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien,
mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit
qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa
vengeance._

_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au
fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été
plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas
fils n'était heureusement intervenu._

_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît
cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à
un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._

_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils
diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle
aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes
femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même
conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._

_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni
sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni
l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent
point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont
trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils
deviennent même parfois ridicules_[187].

_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de
Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères.
Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée,
tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des
développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le
commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans
une scène qui, à part les détails, est absolument identique._

_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un
rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce,
dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
sympathique._

_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage
incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment
cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour
l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._

_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
établir entre quelques scènes des deux drames._

_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de
la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis
longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que
Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son
honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la
pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le
sauvegarder, au moins publiquement._

_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les
soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même
situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de
Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre
les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du
drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux
scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même
aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation
parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se
débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un
contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de
sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la
même nécessité et arrivant à un égal résultat._

_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et
l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux
si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de
l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment
présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de
la même façon._

_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est
destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et
expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur
le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux
surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour
l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais,
en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette
pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que
j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai
indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés,
renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne
les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au
moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une
œuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur
qu'en fait d'œuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._

GEORGES D'HEYLLI.

Octobre 1869.



L'AMI DE LA MAISON

DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.

      _Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,
    ne crains que d'être injuste._

A BAZILIDE.

PERSONNAGES:

    M. DE VALCHAUMÉ.
    M. DE SAINT-PRÉ.
    MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme.
    MADAME DE MAINVILLE.
    M. DE MONTMÉCOURT.
    ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré.
    JULIE, femme de chambre.
    CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré.
    UN PORTIER.


AVERTISSEMENT.

_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu,
dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les
rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet,
l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois
compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même
temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son
imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en
trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les
événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces
de l'habitation._


ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._


SCÈNE PREMIÈRE.

DE SAINT-PRÉ, _seul_.

Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène
ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous
moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
plaint amèrement; il pleure...


SCÈNE II.

LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.

Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon cœur et
dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en
apparence, est au moins restée honnête.

Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et
altéré. Elle s'en étonne.

_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame.
Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.

_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.

De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.

_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous?

_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre
santé est moins bonne; vous changez à vue d'œil. Qu'avez-vous? Ne
devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»

De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa
tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt
lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et
intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme
chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les
joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et
dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement
tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa
nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui
lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il
a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole
sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé
et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman
de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un
fat, qui hésite à me reconnaître; ma sœur m'insulte et m'outrage,
elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._)
Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»

_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous
vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
étrangers.

_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été
certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une
grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là
m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère
affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait
me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à
mon foyer la même place que je lui donnais dans mon cœur; il loge
dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme
n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._)


SCÈNE III.

MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.

_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir?

_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps.

_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari?

_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M.
de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et
de son découragement.

_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends
rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais
vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.

_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé
très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de
regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait
allusion à quelqu'un...

_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est?

_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé.

_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances
auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son
ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.

_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous
pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite?
Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que
vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main?
Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de
Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et
plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y
consentez, le conseil de partir sur-le-champ.

_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma
culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a
chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._)


SCÈNE IV.

Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de
Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie
elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses
remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui
l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
bonnes résolutions.


SCÈNE V.

Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute
gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère
mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...»
(_Madame de Saint-Pré sort._)


SCÈNE VI.

ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.

_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._)


SCÈNE VII.

VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.

C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue
d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails
pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle,
faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus
excessives et se termine par un torrent de larmes.

De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus
démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête
dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit
alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.

_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?»

Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en
plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré
pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne
cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est
plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever
et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être
aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne
répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de
Saint-Pré sort._)


SCÈNE VIII.

Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il
parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
monologue.


ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._

M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce
des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre
cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il
attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il,
dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage
de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.


SCÈNE II.

M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.

Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a
confiance en lui, il veut lui ouvrir son cœur. Il lui raconte ses
tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un
misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de
lui, sur ces choses, le plus complet silence.

M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de
semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il
cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il
fait l'éloge de Mme de Saint-Pré.

_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je
vous ai parlé.

_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner
avec nous.»

Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
Montmécourt finit par accepter.


SCÈNE III.--_Dans le salon._

En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de
Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la
répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville
conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.

_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari.
Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....

_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon
honnêteté.

_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute!

_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de
notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et
maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu
le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...

_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
et le plus efficace.

_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie?

_De Montmécourt._--«J'hésite à parler...

_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que
vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?

_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de
Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui
n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce
point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à
celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir
sur-le-champ.»

_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de
Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus
utile des amis de mon mari...

_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la
maladie et la jalousie de votre mari.

_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant
les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans
un couvent.

_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter
davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré.
Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
donné.» (_Il sort._)


SCÈNE IV.

Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches
et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses
remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents
de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus
calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.


SCÈNE V.

MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.

Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur
position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène
entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements.
Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé,
qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de
l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords
le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet,
une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui
parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le
repos qu'il a perdu.

A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses
résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à
l'indignation la plus vive:

_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous
pouvez vous retirer.

_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles
créatures il est familier?»

Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de
ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au
crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»

Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère
de son époux.

_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir
la vérité.» (_Ils se quittent._)


ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._

DE VALCHAUMÉ, _seul_.

Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet
une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans
quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié
pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets
inconcevables!»

Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie
interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
sang paraisse couler.)


SCÈNE II.

Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à
moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.


SCÈNE III.

Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.


SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._

MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.

La scène est assez vivement menée.

_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang?

_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
sur-le-champ.

_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un
duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?

_De Valchaumé._--«Je te le jure!

_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois
calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!

_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre
avec lui.»

(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe
dans le salon.)


SCÈNE V.--_Dans le salon._

DE VALCHAUMÉ, _seul_.

Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa
conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les
reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la
fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au
vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force,
vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta
gloire[192]!»


SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._

M. DE SAINT-PRÉ, _seul_.

Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre.
Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est
au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à
serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération
tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh!
s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi,
je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il
quitte la scène._)


SCÈNE VII.--_Dans le salon._

En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.

_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je
vais partir.

_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu
m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un
de l'autre?...

_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
contre vous.

_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas?

_De Valchaumé._--«Non.»

Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse
d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même
à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
mort de ta main!...

--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal,
puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec
toi!...»

A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil:
«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De
Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme
un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon
Mme de Saint-Pré.


SCÈNE VIII.

LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.

A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se
jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:

_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable.
Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans
mes remords.

_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!»


FIN.



IV

NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.


Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine
d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle
nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je
complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et
aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
authentiques et même officielles.

Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à
Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se
nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193].
Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et
dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père:
André-Charles, Pierre et Marie Caron.

Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois
enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font
horlogers, chacun de son côté. La sœur épouse, le 30 septembre 1720,
un marchand chandelier du nom d'André Gary.

André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la
paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même
année 1722 il avait été reçu maître horloger.

Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en
voici la liste complète:

1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.

2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et
mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une
attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des
architectes du roi.

3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.

4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.

5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739.

6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut
fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Gœthe
ont immortalisé son aventure et son nom[195].

7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain
«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour
marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary,
marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
Saint-Sulpice».

8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle
épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna
deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa
également un horloger, du nom de Raguet.

9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la
plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne,
elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.

10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767
Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe
et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle
n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.

Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le
janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de
soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette
seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses
enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge
de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille
astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de
rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de
6,000 francs.

Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été
enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois
mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez
romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur
de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet,
alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement
reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la
belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à
l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré
de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements qu'elle opéra
dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à
sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en présence de
cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis
longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron
firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage
impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités
et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs[199].

De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757.

Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève
Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son
vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième
femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec
addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer,
conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du
Louvre.»

Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage»,
la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin
et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle
succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
novembre 1770.

Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778,
avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et
dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à
la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme
douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître,
attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816.

Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
trois mois.

La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa
famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par
l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort
accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7
octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont
voici le plus curieux passage:

    «Monsieur,

«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a
fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père.
L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des
écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle
mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt.

«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où
jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé
d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la
figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je
constatai cette mort subite et tranquille...[200]»

Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité
et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur
même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même
désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son
gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les
derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais
composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en
état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie,
après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire:
_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté
dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des
places publiques.»

Enfin, dans l'édition des _Œuvres complètes_ de Beaumarchais publiée
en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière
parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les
chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
comme il y était entré, sans s'en apercevoir[201].»

De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son
célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de
près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M.
T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir
quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous
avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après
mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais
c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt
ans d'ingratitude[202].»

M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1er novembre 1768, à
Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualité
il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même
année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion
de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19
octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale
lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de
commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors
quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1er juin
1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans.

Mme Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin
1832. Elle avait donné deux fils à son mari:

       *       *       *       *       *

1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre
1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1,
huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et
d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de
la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.»

Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon
Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20
janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 août 1830, officier
d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e
lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre
1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la
croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était
encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
et de l'Épée de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de
Léopold de Belgique[203].

2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième
petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur particulier-percepteur,
à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même fonction au IIe
arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé au même emploi
dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la
croix de la Légion d'honneur[204].

Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux
petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août
1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique _Delarue_ celui de
_Beaumarchais_ et de s'appeler à l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205]».

Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de
Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon
le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas
Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame
Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en
1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848,
préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de
l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de
l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près
Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le
14 août 1866[206].

GEORGES D'HEYLLI.



ERRATA


Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _croît_.

Page XXIX, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de _suspecte_,
lisez _suspectes_.

Page LIII, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de _Desessarts_,
lisez _Desessarts_.

Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _août_ 1787, lisez 19
_août_ 1785.

Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scène
IIe_, lisez... _de la scène IIIe_.

Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
de ce volume, au lieu de _à l'aide du précieux travail_, lisez _à l'aide
du non moins précieux travail_.



TABLE


Lettre modérée sur la chute et la critique du _Barbier de Séville_     3

LE BARBIER DE SÉVILLE, ou _la Précaution inutile_, comédie en quatre
actes                                                                 31

Variantes du _Barbier de Séville_                                    171


APPENDICES.

I. Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent
achat de manuscrits de Beaumarchais                                  205

II. Nomenclature des pièces comprises dans cet achat                 212

III. L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes

1. Un drame inédit de Beaumarchais                                   220
2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_                 223
3. Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de _l'Ami
de la maison_                                                        229

IV. Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille           242


Errata                                                               250


NOTES:

[1] _Tissot_ (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en 1728, mort
en 1797. Ses œuvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris, 1809).
Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits: _De la
santé des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des
gens du monde_ (1770, in-12), dont le succès fut populaire et
considérable.

[2] Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort malmené
Beaumarchais et sa pièce.

Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une
lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette
épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le
Barbier de Séville_, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous
crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens...
Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais
bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez
beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous
détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde.

«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...

«_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.»

(_Lettre citée par M. de Loménie_, tome II)

[3] _Eugénie et les Deux Amis._

[4] _Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin, Lablache
et d'Arnaud_ (1774).

[5] Ce sera l'opéra de _Tarare_.

[6] On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais écrivait
cette préface, la 17e représentation du _Barbier_ ayant eu lieu le
mercredi 16 août 1775, et la 18e le samedi suivant.

[7] Imbroglio.

[8] Mot de l'invention de Beaumarchais.

[9] La résille.

[10] Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II. Catherine de
Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui pour les
expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait.

[11] Beaumarchais présente ici par avance la scène de la reconnaissance
de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journée_.

[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal «le
hasard», sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y
trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même dans son intégrité:
«J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre
devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu'un
fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit
fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui
n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands
cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids
de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent
dans le peuple.» (_Mémoires de Retz_, édition Charpentier, 1865, tome
Ier, page 267.)

[13] Vieux mot.

[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il vaudrait mieux
_phlébotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni
l'autre mot.

[15] _Hédelin_, abbé d'_Aubignac_, né en 1604, mort en 1676. Il a
composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, _Pratique du
théâtre_ (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie,
_Zénobie_, qui n'eut aucun succès.

[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait.
Voici les titres des principales œuvres musicales inspirées par _le
Barbier_:

1º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la
première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet
1789, deux jours avant la prise de la Bastille;

2º _Le Barbier de Séville_, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la
fin du siècle dernier;

3º _Le Barbier de Séville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
représenté à l'Opéra le 30 mai 1806;

4º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe en deux actes, du maestro G.
Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris
le 26 octobre 1819;

5º _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;

Enfin plus tard _la Folle Journée_ servira de thème à la musique de
Mozart.

[17] Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé lui-même
_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf ans. Sa
femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la même
année, à cinquante-six ans.

[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, à
soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé
dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est-à-dire les grands
premiers sujets. On l'avait surnommé _le Préville de la danse_. Il a
composé quelques ballets.

[19] Verbe de la composition de Beaumarchais.

[20] L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie Figaro, tout
le long de la pièce, _Figuaro_.

[21] Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau» vulgaire, une
sorte de coq de village ou d'artisan endimanché.

[22] Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est qualifié
«organiste et musicien italien».

[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.

[24] Cette petite partition est de nos jours difficile à trouver. La
Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un exemplaire, en
assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une
partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec l'indication des jeux
de scène, des paroles et des voix. On lit sur la première page cette
note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au
verso, de la même main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La
musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la
pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de sa médiocrité, aucun
véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la reproduire.

[25] Variante 1.

[26] Variante 2.

[27] Variante 3.

[28] Variante 4.

[29] Variante 5.

[30] Variante 6.

[31] Variante 7.

[32] Variante 8.

[33] Variante 9.

[34] Variante 10.

[35] Variante 11.

[36] Variante 12.

[37] Variante 13.

[38] Variante 14.

[39] Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur Marin, l'un de
ses adversaires dans l'affaire Goëzmann.

[40] Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les
critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du
Théâtre-Français.

[41] Variante 15.

[42] Variante 16.

[43] Variante 17.

[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait quelque
Tragédie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._)

[45] Variante 18.

[46] Variante 19.

[47] Variante 20.

[48] Variante 21.

[49] Variante 22.

[50] Variante 23.

[51] Variante 24.

[52] Variante 25.

[53] Variante 26.

[54] Variante 27.

[55] Variante 28.

[56] Variante 29.

[57] Variante 30.

[58] Variante 31.

[59] Variante 32.

[60] Variante 33.

[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_.

[62] Variante 34.

[63] Variante 35.

[64] Variante 36.

[65] Variante 37.

[66] Variante 38.

[67] Variante 39.

[68] Variante 40.

[69] Variante 41.

[70] Variante 42.

[71] Le mot _enfiévré_, qui n'est plus françois, a excité la plus vive
indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à aucun
galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de
Beaumarchais._)

[72] Variante 43.

[73] Variante 44.

[74] Variante 45.

[75] Variante 46.

[76] Variante 47.

[77] Variante 48.

[78] Vieux mot: à me sentir de la douleur.

[79] Variante 49.

[80] Variante 50.

[81] Variante 51.

[82] Variante 52.

[83] Variante 53.

[84] Variante 54.

[85] Variante 55.

[86] Variante 56.

[87] Variante 57.

[88] Variante 58.

[89] Variante 59.

[90] Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite comédie
d'à-propos de Brécourt, _l'Ombre de Molière_ (1674).

[91] Variante 60.

[92] Variante 61.

[93] Variante 62.

[94] Variante 63.

[95] Variante 64.

[96] Variante 65.

[97] Variante 66.

[98] Variante 67.

[99] Variante 68.

[100] Variante 69.

[101] Variante 70.

[102] Variante 71.

[103] Variante 72.

[104] Variante 73.

[105] Variante 74.

[106] Variante 75.

[107] Variante 76.

[108] Variante 77.

[109] Variante 78.

[110] Variante 79.

[111] Variante 80.

[112] Variante 81.

[113] Variante 82.

[114] Variante 83.

[115] Variante 84.

[116] Variante 85.

[117] Variante 86.

[118] Variante 87.

[119] Variante 88.

[120] Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour
à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en
ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice l'a depuis
empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Théâtre l'ont
fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie
Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de
Séville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres où quelque
peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous
Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à
l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de
la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de
Beaumarchais._)

[121] Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de rien, perdre
son temps en «flâneries» inutiles.

[122] Variante 89.

[123] Variante 90.

[124] Variante 91.

[125] Variante 92.

[126] Variante 93.

[127] Variante 94.

[128] Variante 95.

[129] Variante 96.

[130] Variante 97.

[131] Variante 98.

[132] Variante 99.

[133] Variante 100.

[134] Variante 101.

[135] Variante 102.

[136] Variante 103.

[137] Variante 104.

[138] Variante 105.

[139] Variante 106.

[140] Variante 107.

[141] Variante 108.

[142] Variante 109.

[143] Variante 110.

[144] Variante 111.

[145] Variante 112.

[146] Variante 113.

[147] Variante 114.

[148] Variante 115.

[149] Variante 116.

[150] Variante 117.

[151] Variante 118.

[152] Variante 119.

[153] Variante 120.

[154] Variante 121.

[155] Rôle du dragon dans _le Déserteur_ de Sedaine et Monsigny, joué
pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars 1769.

[156] Sans doute pour «irréfutable».

[157] Sauvage du Canada.

[158] Jambe grosse et enflée.

[159] Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui plaît. (_Note
de Beaumarchais._)

[160] A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur le
manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet
commençait alors ainsi:

    Cet avare, chargé d'or,
    Vêtu d'un habit de bure,
    Tient la clef de son trésor...

L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante:

AIR: _Robin Turelure_.

    Pour irriter nos désirs,
    Bartholina sous la bure
    Tient la clef de nos plaisirs.

D'ailleurs, tout le passage relatif à sœur Vénus est raturé sur le
manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement lu.

[161] Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et
une anse pour saisir le vase.

[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.

[163] Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la mention
sur le _Catalogue_ de cette année-là. Le prix en était marqué 300
francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint
cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands
classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au reste
n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott
et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un inconnu pour
eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas
ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que, pour ne pas
froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les
noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui sur les mêmes
théâtres où l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach!

[164] C'était un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui
n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru faire une
affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863.

[165] Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du retard que
la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir pour son
retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en faire part.
Voici son billet:

     «Mon cher ami,

     «Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
     vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
     mettrai mon cabinet à votre disposition.

     «Tout à vous.

     «ÉDOUARD THIERRY.

     «16 novembre 1863.»


[A] Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai relevé,
moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur le
registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a été
obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M.
Verteuil.

GEORGES D'HEYLLI.


[166] Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé français
émigré.» (_Mémoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en
1799, une des premières éditions du _Génie du Christianisme_.

[167] Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal employé de
la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les manuscrits,
et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le tiens.

[168] J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais, mais la
seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller à la
Cour royale d'Orléans, fils d'une des sœurs de Beaumarchais, était
alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je
ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut
très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au _Temps_. Il doutait
d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus
convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le
premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait
contenir la partie politique des manuscrits.

[169] Ce furent ses propres expressions.

[170] On sait de quelle faveur il jouissait près de ce ministre, qui le
remit à flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conservées aux
archives du château d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: «Les
affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencèrent à se trouver en
meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses
saillies amusent beaucoup.»

[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette négociation, où le plus beau
rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà par les
publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au cœur de
M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-père.
Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins d'un
volume.

[172] Voyez l'appendice IV.

[173] Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur _le Barbier_.

[174] La Comédie-Française était alors au faubourg Saint-Germain, rue de
l'Ancienne-Comédie.

[175] Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement la
première et la dernière strophe.

[176] Avec un curieux _post-scriptum_ resté inédit.

[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par Gudin,
lettre XXXIX, 7º vol. des _Œuvres complètes_.

[178] Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809.

[179] M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire,
ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possédés par
sa famille, attribue positivement cette farce à Beaumarchais lui-même,
et il la déclare excellente et parfaite en son genre.

[180] Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de ruses et de
supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, à
l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en réalité un
chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, où
d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur
Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres du Père
Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le rapport, avait
été un homme parfaitement conformé.»

[181] Drame représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 26
avril 1865.

[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux
meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les pieds aux
archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien connue et
la tournure indépendante de son esprit défendent toute supposition
d'imitation ou de plagiat dissimulé.

[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une préface. 1
volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy, 1865.

[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reçu par le comité du
Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires).

Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive
qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la
curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une
femme_ (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris,
Michel Lévy, 1865.

[185] Cette première version a elle-même beaucoup de variantes; les
archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents,
retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse
intervention de M. Dumas fils.

[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et
beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les
réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_.

[187] Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue et
étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants,
rapprochez-la de la scène analogue dans _l'Ami de la maison_, puis
comparez.

[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel qu'il a été
conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin.

[189] Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec
l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un
remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le renom
éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son troisième
acte.

[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction
textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du drame original.

[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette scène
chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission. Lecteur,
ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie.
Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être dupes ni des
choses ni des mots qui les masquent.

Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il
faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même,
puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il
faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je
sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands
hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de
dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que très-passagèrement,
sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais
appris à m'élever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beautés
compassées, brillantées, de leur faire conventionnel ou calqué, de leur
éclat clinquanté? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs
qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi,
paysan carrier, retiré dans ma chétive demeure, je vis sur mon mince
fonds, défriché de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma médiocrité
à côté de ces riches terres anoblies par de splendides châteaux
qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de
longtemps je ne te parlerai de moi.

(_Note textuelle de l'auteur._)


[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté, qu'il se
trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je vous
souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.»
(_Note de l'auteur._)

[193] A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à son
enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate son
acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720, et où
il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique,
apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique
lui a été refusée.»

[194] Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et cependant je
lis dans la biographie du docteur Hœfer: «Beaumarchais, _seul garçon_
dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une deuxième
inexactitude, puisque le père Caron eut six filles.

[195] Le _Clavijo_, de Gœthe, fut imprimé pour la première fois en
1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scène,
et outre Clavijo, la sœur de Beaumarchais Marie, son autre sœur,
mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est prénommée
Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le caractère
de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, très-exactement et
très-curieusement présenté et dépeint.

[196] La maison de son père était alors située rue Saint-Denis, presque
en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle où
naquit, dit-on, Molière.

[197] «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas,
très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses
lettres.» _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34.

[198] M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais», qu'elle
avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le consciencieux
M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les yeux:
«Madeleine-Catherine Aubertin, _âgée de 34 ans_, veuve de
Pierre-Augustin Franquet.»

[199] C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la
première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un «très-petit
fief» appartenant à sa femme.

[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès,
et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le citoyen
Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie».
Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons fournies par M.
de Loménie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son
temps_, tome II, pages 526 et suivantes.

[201] _Œuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général des chasses,
bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et
fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Léopold Colin, rue
Gît-le-Cœur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes donnent une
cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est terminé par
la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste: S. _M.
l'Empereur et Roi_, un pap. vél., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, dº;
S. _M. le roi de Westphalie_ (Jérôme Bonaparte), 2 pap. vélin, fig.; 3
pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg;
le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande duchesse de
Toscane; le prince Cambacérès..._, etc.

[202] Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée.

[203] Archives du département de la guerre.

[204] Archives et personnel des finances.

[205] _Bulletin des Lois._

[206] Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du Corps
législatif.





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