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Title: Les primitifs - Études d'ethnologie comparée
Author: Reclus, Élie
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les primitifs - Études d'ethnologie comparée" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



ÉLIE RECLUS

LES PRIMITIFS

ÉTUDES
D'ETHNOLOGIE COMPARÉE

     Le progrès se fait du général au particulier. Dans les
     organismes inférieurs tout est dans tout, et l'organisme monte
     en grade, à mesure que s'opére la division du travail.

Baer.

HYPERBORÉENS ORIENTAUX

ET OCCIDENTAUX

APACHES

MONTICOLES DES NILGHERRIS

NAÏRS, KHONDS


PARIS

G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19

1885



PRÉFACE


L'ethnographie, science nouveau-née, nous la comprenons comme la
psychologie de l'espèce, la démographie étant une physiologie et
l'anthropologie représentant une anatomie en grand.

La démographie et l'ethnologie étudient les grands faits de la nutrition
et de la reproduction, de la natalité et de la mortalité, l'une dans
l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La démographie compare les
données statistiques, les met en série, trouve leurs accords et
contrastes, découvre mainte modalité de la vie, inconnue ou mal connue
jusque-là. Faisant des grands chiffres un instrument de précision, elle
a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_,
_mensurâ_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs
et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations,
des siècles et encore des siècles, telles sont les quantités sur
lesquelles elle opère; quantités algébriques, mais concrètes. Un usage,
adopté par des millions d'hommes, et continué pendant des milliers
d'années, vaut, en définitive, les milliards d'individus qui l'ont
pratiqué. Plusieurs de ces supputations aboutiraient à d'énormes
chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le géologue manient avec
tant d'aisance.

On s'est trop habitué à regarder dédaigneusement, du haut de la
civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de
sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités
humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les
connaître! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs
n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les
préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on
a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a
de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. Nous avons des
manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espèces animales et
végétales en deux catégories, les utiles et les nuisibles, affirment
qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent à
l'âne sa stupidité, au requin sa voracité, et au tigre sa fureur. Mais
qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis-à-vis des
faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont précédés?
Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traversées le genre
humain, ces illusions par lesquelles il a passé, portent leur
enseignement. Elles ne sont point des monstruosités, issues dans le
vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en
leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps,
elles furent autant de croyances, qui passaient pour très bien motivées.
Résultant de la disproportion entre l'immensité du monde et
l'insignifiance de notre personnalité, elles témoignent d'un persévérant
effort, marquent l'évolution et l'adaptation de notre organisme à son
milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours améliorée. La série des
superstitions n'est autre chose que la recherche de la vérité à travers
l'ignorance. Les lunettes, le télescope, le microscope, l'analyse
spectrale, autant de corrections à l'insuffisance constatée de notre
appareil visuel. Il n'y aura compréhension exacte de la réalité que par
la connaissance raisonnée des divagations antérieures; la science de
l'optique intellectuelle est à ce prix.

Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une génération
spontanée. Elles dérivent de l'âme humaine qui ne cesse de les façonner
et de les modifier à son image. Chacun travaille à cette oeuvre, chacun
pendant sa génération, puis son souffle s'éteint. La poussière que nous
avons animée garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve
le reflet de ses rives. Tout notre être semble s'engouffrer dans
l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action,
inconsciente le plus souvent, que nous avons exercée dans la
conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont
fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et
nos défaites ont laissé des traces d'une inconcevable ténuité. Leur
accumulation, indéfiniment répétée par la multitude de nos semblables,
constitue, de siècle en siècle, les lois et les codes, les religions et
les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les
différents types de société. Nous ne faisons pas moins que les
infusoires, dont les débris se concrètent en rochers, s'amoncellent en
massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la
paléontologie. Au siècle dernier, de Brosses disait déjà avec une
netteté parfaite:

     «Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques,
     il n'y a qu'à savoir ce qui se passe chez les nations modernes,
     et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque
     chose d'à peu près pareil.»

Combien souvent on a répété la parole profonde: «Voyager dans l'espace,
c'est aussi voyager dans le temps!» En effet, tels rites inexpliqués,
telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais soupçonné le
sens, ont, dans leur genre, le même intérêt qu'aurait, pour
l'archéologue, le désenfouissement d'une cité lacustre; pour le
zoologiste, la découverte d'un ptérodactyle barbotant en un marais
d'Australie.

L'intelligence est partout semblable à elle-même, mais ses
développements sont successifs; lentement, pas à pas, l'humanité gravite
vers la raison. Tôt ou tard, il sera constaté que les idées portent leur
âge, que les sentiments varient par la forme et le degré. Une science
future classifiera les imaginations même bizarres, dira comment se
forment les fantaisies déraisonnables, mettra leur date aux préjugés et
superstitions, fossiles dans leur genre.

Telle a été la pensée maîtresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur
la méthode suivie et les procédés employés.


Il s'agissait de tracer des portraits fidèles, de ne pas les pousser à
la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Néanmoins, nous sommes
obligé de reconnaître qu'ils laissent une impression un peu plus
favorable que celle qui résulterait de la fréquentation quotidienne des
originaux. Mais il ne pouvait guère en être autrement.

A tout civilisé les non-civilisés commencent par répugner. Le préjugé
est très défavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels,
dans nos foires, s'évertuent à représenter le type vulgaire, partant
officiel. Pour s'exprimer en «langue payenne», ils crachent, toussent ou
éternuent des sons rêches et criards, ne disent en français qu'inepties
et grossièretés. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques
et grotesques. Leurs repas? écarteler un lapin, mordre dans une poule
vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que
l'investigateur apprend la langue des indigènes, qu'il entre en leurs
idées et manières de sentir, il cesse d'être un étranger au milieu
d'étrangers. Il voit s'éclairer l'aspect de ces hommes tatoués, nus ou
demi-nus, s'égayer la peau obscure, et finalement, il découvre que les
sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait
moins; que sa répulsion était faite d'ignorance. Au dernier siècle, on
se connaissait si peu, même entre habitants de la même île, que nombre
de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'Écosse pour autant
de brigands et d'affreux cannibales.


Nous avons, à l'occasion, signalé maintes pratiques absurdes et
barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise
engendre l'ennui, que la cruauté provoque bientôt le dégoût. Nous avons
pensé que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de préférence,
s'étendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les
efforts vers une moralité supérieure. Voyez les historiens grands et
consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent
moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses
nobles aspirations et non point sur les agissements ennuyés de la vie
quotidienne. Il est certain que dans l'humanité, comme dans l'animalité
et parmi les plantes, les individus le mieux développés représentent
leur espèce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle
est ou serait capable en ses développements ultérieurs. Mais la question
est déjà jugée. Quelle est la règle dans toutes les expositions,
notamment dans celles de l'art et de l'industrie? «--N'admettre que les
meilleurs modèles, que les plus beaux échantillons.»


Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de
l'enfant. Or, de l'enfant à l'adulte, la distance s'exprime en années;
même de la brute à l'homme, les degrés se mesurent. L'intelligence
enfantine n'est pas en tout point inférieure à la raison adulte. Combien
souvent les pères, combien souvent les mères, admirent la naïveté du
premier âge, ces idées originales, ces boutades dont la profondeur
déconcerte, cette fraîcheur de sensation, ce charme souriant et imprévu!
Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations
de génie, une conception héroïque, des facultés d'invention, que depuis
longtemps ont perdues les nations dans la force de l'âge. Et celles sur
le déclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette
démarche hésitante, ces béquilles: la règle, la tradition, le convenu,
elles ne veulent sortir de là. Tant pis pour celui qui ne comprend plus
la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!

L'enfant était tout printemps, tout espérance. Mais l'homme fait
tient-il les premières promesses? De tout ce qu'il eût pu devenir,
qu'a-t-il réalisé?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de
mauvaise volonté, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui
reprocherait à l'arbre de n'avoir pas mené à fruit chacune de ses
fleurs? La pente même des facultés oblige à se spécialiser; les progrès
incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un
coin toujours plus étroit; les exigences de la production, les cruelles
nécessités de la vie encastrent le prolétaire au bout d'une manivelle,
le réduisent à une seule fonction, hypertrophiant un membre pour
atrophier les autres, aiguisant une faculté pour débiliter l'être
entier. Aussi n'hésitons-nous pas à affirmer qu'en nombre de tribus,
dites sauvages, l'individu moyen n'est inférieur, ni moralement, ni
intellectuellement, à l'individu moyen dans nos États dits civilisés.
Non pas que, reprenant la thèse de Jean-Jacques, nous exaltions
«l'enfant de la Nature» pour rabaisser d'autant l'homme, produit
cultivé. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le déclarer
supérieur à l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingénieux, tout
prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la compréhension vaste et
lumineuse des choses que la raison élabore silencieusement et sûrement.
La poésie elle-même ne peut s'élever jusqu'à la sublimité de la science;
fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les régions où plane
l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure.


Ces études sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les
voyageurs et missionnaires donnaient, dans la première moitié du siècle,
sur des pays et tribus dont l'état social a été, depuis, profondément
modifié. L'afflux des commerçants et des industriels déborde
irrésistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, étaient
inconnues. Pourtant nous parlons au temps présent, soit pour suivre nos
auteurs, soit pour éviter de fastidieuses réserves. Nous avions nos
doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernières relations
montraient en vigueur. Fallait-il à des observations précises substituer
nos probabilismes et possibilismes? Nous avons dû en prendre notre
parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thèse générale,
ces populations n'ont été décrites que par leurs envahisseurs, et ceux
qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et
l'empire de Montézuma, entrevus au moment où ils allaient disparaître.
Tel encore, au dégel, le flocon de neige, qui se désagrège et
s'évanouit, avant que le regard en ait discerné la forme géométrique.
Des primitifs, il n'y en a plus guère; bientôt, il n'y en aura plus.


Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualités
ethniques: il eût fallu des volumes et d'innombrables répétitions. Nous
avons préféré ne donner que des renseignements succincts, sauf à
développer plus en détail, ici, une coutume, là, une institution.
Chasseurs, pêcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages
singuliers, obsèques extraordinaires, initiations, pratiques de magie...
Si le public accueille favorablement cette première série d'études, nous
ne tarderons pas à lui en offrir une seconde.



LES PRIMITIFS



LES HYPERBORÉENS

CHASSEURS ET PÊCHEURS


LES INOÏTS ORIENTAUX


L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hémisphère qui
soit habité l'année durant, est le village d'Ita, sur la côte du Smith
Sound, baie de Baffin, par les degrés 78, latitude nord, et 79,
longitude ouest, méridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou
les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs
expéditions de chasse jusqu'à l'extrémité méridionale du glacier
Humboldt, un peu au delà du 79e degré; or, à partir du 80e, la
ligne des neiges éternelles tombe plus bas que les collines et descend
jusqu'au niveau même de la mer. Toute végétation disparaît; on ne
rencontre plus que de rares abris, simples camps d'été, visités de loin
en loin. Feilden, un des compagnons de l'héroïque expédition Markham,
qui eut l'honneur de planter son drapeau à 740 kilomètres du pôle Nord,
estime que «les indigènes n'ont jamais dépassé le Cap-Union. Même en
juillet et août, le littoral serait trop pauvre pour fournir à la
subsistance d'une poignée d'Esquimaux errants, et quant à une résidence
d'hiver, il ne peut en être question[1]. Le point le plus septentrional
où on ait reconnu quelque évidence du séjour est le cap Beechey, par le
81° 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit
la carcasse d'un grand traîneau, une lampe de stéatite, un racloir à
neige, fait d'une dent de morse, débris probables de quelque expédition.
Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables n'a vécu sans doute.
Les Inoïts ne poussent pas leurs courses plus loin[2].»

[Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glacée du pôle_.]

[Note 2: Nares, _Voyage à la mer Polaire_.]

Déjà Hudson, avec son navire à voiles, avait pénétré en 1607 jusqu'à
près du 82e degré. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la
latitude 82° 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82° 16', et
avec son traîneau 83° 20'. Il y a lieu de s'étonner que les modernes,
avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu à
peine dépasser les premiers navigateurs[3].

[Note 3: Tyson.]

Grande était la distance qui séparait nos climats tempérés de ces
régions glacées. Nous allâmes aux Esquimaux et les reconnûmes de suite
pour être des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis
les siècles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient
peut-être, à part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne
connaissaient pas l'existence des Européens, même par les ouï-dire qui
se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda
leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurèrent avoir été
envahis par des fantômes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages,
les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le
navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon,
à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de
l'Océan, que pouvait-il être, sinon un monstre ailé descendant de
l'empyrée? Et qu'étaient les êtres fantastiques qu'il portait sur son
dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite?
Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où
ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes à manger? Les
premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les
planchers, tâtaient tout ce qu'ils approchaient, mâts, barques et rames,
et tout émerveillés se chuchotaient avec des airs mystérieux: Que de
bois il y a dans la lune, que de bois[4]!

[Note 4: Ross, _Relation_, etc.]

Après Ross apparurent le _Nordstern_, envoyé à la recherche de Franklin,
puis Kane, en 1853-1855, et six années plus tard, Hayes. L'isolement de
cette station extrême au globe est moindre depuis que des vapeurs
courent la baleine. De temps à autre, une bande d'Esquimaux descend au
Cap York et s'y rencontre avec des équipages. Un système d'échange
s'établit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont
donnés pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de
tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit
commerce de troc[5].

[Note 5: Bancroft, _Native Races_.]

Dans l'automne 1873, une partie de l'expédition scientifique allemande,
qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et
ne les quitta que l'été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette
expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population
presque inconnue jusqu'à lui et ne faillit pas à l'heureuse occasion.

Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court.
Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour
quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur
les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à
l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous
formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant
comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une
multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus
dissemblables, et néglige les intermédiaires.

       *       *       *       *       *

Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les
sublimes horreurs de ce

    _Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales_[6],

il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes
qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable
Petitot:

[Note 6: Leconte de Lisle, _Poèmes Barbares_.]

     «Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de
     glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et
     silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la
     bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers
     sauvages, où nulle herbe ne croît; des châteaux de cristal qui
     s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un
     brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt
     s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques
     abîmes.

     «Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace
     d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et
     se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines
     craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des
     bruits sinistres et des détonations inattendues.

     «La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au
     milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se
     meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute
     obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison
     même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la
     vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des
     espaces chaotiques: aux pieds des précipices qu'on ne peut
     mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs
     hurlements de la glace remplissent d'épouvante.

     «Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale: le
     ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif
     s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille
     gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges,
     verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent,
     luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent.
     Dernière féerie, un dais splendide, la «couronne», s'épanouit
     au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons
     blanchissent, les teintes se dégradent, s'évaporent,
     s'évanouissent.»

     «La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se
     déploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne
     terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux
     Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or
     capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets
     métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs
     des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et
     diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière
     sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues
     et blanches qui s'étendent d'un bout à l'autre de l'horizon;
     frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de
     gaze...»

Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges:

     «C'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt
     équipolé; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils,
     quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux
     qui deviennent les centres d'autant de circonférences; parfois
     horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images
     solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des
     lanternes vénitiennes... Une lune, qui ignore son coucher,
     transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se
     multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent
     à l'horizon.

     «Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du
     coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la
     fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les
     frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes,
     gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect
     saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de
     dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs,
     pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une
     architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres
     précieuses. Pays de fées et de songes.

     «La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se
     heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant
     le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le
     déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et
     sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage
     magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; des
     grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont
     les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette
     conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes à
     chiens, ces claquements de fouet répercutés? Vous pensez que
     ces bruits retentissent tout près; mais les instants et les
     heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les
     personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant,
     un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé
     l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...

     «C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes
     renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se
     poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories
     kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts
     gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le
     brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des
     troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le
     frottement violent des glaces.»

Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la
_Jeannette_:

     «Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre
     descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds
     de neige; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus,
     nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans
     les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.

     «Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre
     eau-de-vie, congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La
     viande, l'huile et le pain se divisaient à coups de hache.
     Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main
     était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes
     dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le
     docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui
     succomba le lendemain.

     «Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous
     demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous
     joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des
     larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le
     mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons.»

Un autre voit les choses du bon côté:

     «Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris,
     ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément,
     mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les
     forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac,
     et le rend le meilleur des calorifères; il endort la douleur,
     arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en
     envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rêves. Ce
     froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit
     les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité; il purifie
     l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend
     potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les
     liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans
     les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des
     conserves économiques et durables; il rend comestibles la
     viande et le suif crus; il étanche les marais et lagunes,
     arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence
     du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les
     plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de
     glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s'ébouriffe
     sous le peigne, se hérisse et s'agite avec des crépitations. On
     ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple
     couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette
     laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de
     pétillements...»


       *       *       *       *       *

Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la
plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement
accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé
d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique,
une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque
explorateur représente les sauvages qu'il a observés, comme des brutes
et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne
trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux
et lui.

Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts.
Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement
caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000
kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la
circonférence terrestre, prise au 67° 30' de latitude. Morton, en 1849
déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule
famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent: le
Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador,
l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres
de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince
Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus,
l'archipel Aléoute. S'y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine
Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins,
Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à
mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich
Mueller n'hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes
qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés
qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne
contestera l'opinion de Latham:

[Note 7: _Crania americana._]

[Note 8: Ou Klingits.]

[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]

     «Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut
     une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins
     marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la
     solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre.»

Ni celle de Topinard[10]:

[Note 10: _Anthropologie_.]

     «En Asie, les peuples ont été brassés de l'Orient à l'Occident,
     et de l'Occident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la
     race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du
     Pacifique, dans les mers polaires.»

Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l'origine et à la
parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure
partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture,
une demeure et des coutumes appropriées.

Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces
Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que
sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une
lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80
kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le
Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour
ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], à
l'ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans
la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur
font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants
anthropologistes ont voulu l'expliquer «par la différence des
sangs[12]». S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un
autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l'Esquimau le crime de manger
cru son poisson. D'où les noms abénaqui d'_Eski mantik_[13], et
adjibeouai d'_Ayeskiméou_, qui, appliqués d'abord aux Labradoriens, ont
été peu à peu étendus à l'ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous
paraît plus logique d'attribuer à cette inimitié, qui par moments prend
des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace;
celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la
proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement
chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les
Inoïts savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l'Alaska,
ils se distinguent en «gens de terre» et «en gens de bateaux», selon le
genre de vie auquel ils s'adonnent de préférence.

[Note 11: D'_ora_, rive.]

[Note 12: Von Klutschak.]

[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son
_Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]

       *       *       *       *       *

Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux
sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences
étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce
qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui
offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des
temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils
étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches
quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très
récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire
ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent
aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit
maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à
Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux
entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et
toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle
est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd
Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des
troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait
dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on
ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.

[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]

[Note 15: _Bulletin de la Société anthropologique_, 1883.]

[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]

A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour
conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes
Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles
environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure
que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat
qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de
soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est
autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus,
population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements
figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli
l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même
ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le
Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où
ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces
assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour
résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils
affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine
jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même
race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et
Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées
par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie
britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les
ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater
que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le
Samoyède.


Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes,
extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne
essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes,
figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides,
nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une
race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la
protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis
qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier
les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des
Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une
couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable.
L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au
premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout
malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne
favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et
1m,7[20].

[Note 17: On les a même appelés _scaphocéphales_: ceux dont la boîte
cranienne est en forme de bateau.]

[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]

[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]

[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]

Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous
vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous
toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation
flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à
l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une
conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence.
Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer
entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations
spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.

Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la
race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de
la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par
les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que
deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées
habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie
esquimaude raconte que Dieu,--c'était un Groenlandais nommé
Kellak,--pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première
femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un
débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde
tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir
l'Inout ou Inoït.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils
parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au
monde.

       *       *       *       *       *

Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain
démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés
par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150
kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme
est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec
bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la
rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et
ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous
un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il
ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il
s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage
quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa
tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son
traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des
Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22].
Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de
longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et
au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare:
le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir
de cause, le dernier aliment.

[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]

[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]

Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais
fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut
aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier
chien, qui, méchant et hargneux,--c'est son métier d'esclave,--ne veut
pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par
un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche;
d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été
mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des
protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le
«char de l'État», comment avance-t-il?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau;
sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette
soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est
qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour
gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde.
Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines,
impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux.
Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats
établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette
autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre
éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit
que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause.
Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence.
Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux
dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses
prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet
sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].

[Note 23: Nares, _Voyage à la mer polaire_.]


Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux
voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient
d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale,
on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il
s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges
entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre.
D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom
de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens
ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à
croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles
différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial,
se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné
d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel
aléoute, et de là chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent
seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes,
les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie
est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par
les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la
nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale.
Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les
satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se
nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes
trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible
que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations,
très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort,
et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde
nature.


En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la
Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur
Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages:
renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent,
les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais
procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du
reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent
pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à
vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation
générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur
seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage
les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers
exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers
certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages
entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île
Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et
le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les
mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou
et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa
personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa
hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses
bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se
confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes
et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange.
L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui
aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie;
ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée
et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle
que le phoque lui a donné dans son _iglou_. L'un comme l'autre est
trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux
doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces
lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir
tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a
l'amour plus jaloux que son compatriote humain:

[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]

[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]

[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]

     «Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les
     mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les
     saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit
     terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur
     leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les
     dents formidables de leur large gueule font de terribles
     blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices
     du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur
     sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec
     fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les
     frontières sont souvent franchies par de petits détachements;
     les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux
     environs, font des signaux que met à profit quelque femelle
     légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé.
     S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se
     précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur
     l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa
     domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre
     en lice et l'évince à son tour[27].»

[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]

C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28];
si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend;
une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé; son
épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate,
mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le
permet; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui
le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin
comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son
savoir-faire. Du haut d'un rocher où il a grimpé sans se laisser
apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'ébaudissent sur
la plage. Que l'un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une
grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29].
Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant
devrait le connaître de longtemps, il l'endort par une incantation dont
les Inoïts ont surpris le secret et qu'ils répètent aussi exactement
qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons
un témoin oculaire, le véridique Hall:

[Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.]

[Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.]

     «Coudjissi «parlait phoque». Couché sur le côté, il se poussait
     en avant par une série de sautillements et reptations. Dès que
     le phoque levait la tête, Coudjissi arrêtait sa progression,
     piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait
     toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis,
     nageoires frémissantes, de se rouler comme en extase sur le dos
     et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour
     dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser,
     jusqu'à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se
     renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop
     vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus
     revu. «I-ie-oue!» fit le chasseur désappointé. Ah! si nous
     savions parler si bien que l'ours[30]!»

[Note 30: Hall, _Life with the Esquimaux_.]

Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les «mots
qu'on leur parle», les prendre, les tuer, les écorcher, les manger, ne
seraient que détails accessoires, formalités obligées pour fournir aux
Inoïts l'occasion de les approcher, de leur présenter les hommages les
plus sincères et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup
se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs
jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le
ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des
accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et
que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pénitences
encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par série, en
semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches
qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le
chasseur dépose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bête
était une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la
femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'après trois
jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les
Esquimaux le siège de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y
place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'âme qui
l'habitait naguère. Il n'est pas inutile de mentionner, à ce propos,
qu'une vessie attachée au-dessus de leur célèbre bateau, le _kayak_, le
rend insubmersible, épargne à cette périssoire d'innombrables
chavirements. Ajoutons que les lanières, attachées aux harpons, sont
toujours pourvues d'une vessie gonflée qui fait surnager le tout quand
l'animal plonge sous l'eau, après avoir été blessé.

Ce n'est pas à dire que la doctrine inoïte fasse de la vessie l'unique
réceptacle de l'esprit. Le foie, «l'immortel foie», pour emprunter une
expression de Virgile, est aussi un siège des destins. Le chasseur, qui
vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu
bredouille, s'il remet le foie à un sorcier qui, séance tenante, le
passe à l'enguignonné; l'enguignonné lentement le mastiquera, lentement
l'avalera, et après sera un homme autre[31].

[Note 31: Rink, _Tales of the Eskimos_.]

Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments
solennels, on l'apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui
prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au
propre et au figuré. Interdit à toute femme de toucher le premier phoque
capturé, les hommes seuls peuvent l'approcher. Et quand on va courir le
morse, il n'est plus permis de manier les peaux de renne, de les
corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procédés envers le
Grand-Morse qui se vengerait en empêchant d'attraper les petits morses.

[Note 32: Dall, _Alaska and its Resources_.]

Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matière de religion, bien
habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincérité. Disons
que c'est hypocrisie naïve, mensonge enfantin.

       *       *       *       *       *

Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se
ressemblent les dialectes: de la côte d'Asie et du détroit de Béring,
ils diffèrent très peu de ceux qu'on parle au Groënland, au Labrador, à
la rivière Mackenzie. Rink, compétent en la matière, incline à croire
que l'affinité est telle que tous ceux qui parlent ces langues se
comprennent ou devraient se comprendre.

Les générations passent, sans leur faire subir de changement
appréciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient
littéralement de siècle en siècle; les versions, recueillies dans les
localités distantes d'une centaine de lieues, différaient moins entre
elles que si chez nous la même personne les eût racontées à des reprises
différentes. L'inoït ne manque pas d'euphonie, et prend même un accent
musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues
américaines sont établies sur le même modèle polysynthétique. En un
mot--mais de longue haleine--ils concentrent une phrase, ou plusieurs.
Hall cite

    _Piniagassakardluarungnaerângat_

comme un mot assez long, mais il n'a qu'une trentaine de lettres, et il
en est de cinquante. Rink traduit l'expression de

    _Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink_

par:

    «Tandis qu'il lui ordonnait d'aller à l'endroit où la
    grande maison devait être construite.»

En théorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et
plus, mais on dépasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que
possible en ordre logique.


Le système de numération qu'ils ont adopté est le plus naturel, et le
plus universellement accepté: celui de compter par les doigts. Les
quatre membres sont appelés un homme. Pour dire 8 on montre une main et
3 doigts; pour 24, un homme et 4 doigts; pour 35, un homme et 3 membres;
pour 80, 4 hommes.

       *       *       *       *       *

Les huttes ou _iglous_ montrent de notables différences, et varient
suivant les matériaux. Fréquemment, il y a maison d'été et maison
d'hiver; celle-ci établie avec un soin particulier, car les froids de
trente à cinquante degrés ne sont pas rares. Un type fort approuvé est
celui de la maison-cave. Les parois s'enfoncent dans le sol jusqu'à la
hauteur du toit ou à peu près; le toit lui-même est recouvert d'une
couche de mottes gazonnées; on pénètre dans le terrier par le trou de
fumée. Le bois, s'il y en a, est économisé le plus possible, et ne
s'emploie qu'en châssis, montants et travées. Pour autres usages, on lui
substitue divers matériaux, tels que plaques de schiste, côtes d'ours,
vertèbres de baleines, dents de morse; on remplace briques ou planches
par des peaux tendues le long des parois.

Voici la description que nous fait Hayes d'un palais du Nord, la plus
somptueuse bâtisse de toute l'Esquimaudie:

     «La maison du gouverneur danois d'Upernavik, construite dans le
     même style que celles du village et de toutes les habitations
     indigènes du Groenland, est relativement grande et commode. Le
     vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert
     pas de chenil aux chiens de tout âge, le propriétaire étant
     assez riche pour donner à ces membres de la famille esquimaude
     le luxe d'une demeure séparée. Ce corridor est haut de quatre
     pieds au lieu de trois, et l'on court moins de risques à se
     heurter le crâne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout
     est garni de planches apportées des entrepôts danois. Les
     huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de
     large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule
     chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six
     pieds et épais de quatre, sont, comme partout, construits en
     pierre et gazon. Le toit est formé de planches et de madriers à
     peine équarris. Le tout est recouvert de mottes. En été, à
     cinquante pas de distance, la cabane a l'air d'un monticule
     verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n'était le
     tuyau de poêle qui fait saillie, et la fumée du charbon danois
     qui s'en échappe. Le pays ne produit d'autre combustible qu'une
     mousse sèche, les natifs l'imprègnent d'huile de phoque, la
     brûlent dans le plat de stéatite qui sert à la fois de lampe et
     de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s'élève d'un pied;
     sur cette estrade nous prîmes place avec les différents membres
     de la famille. Au fond, des sacs d'édredon étaient empilés.
     Quand vient l'heure du sommeil, chacun étend sa couchette où il
     veut. Ni murs, ni paravent; les jeunes filles prennent un côté
     de la case et les garçons l'autre.»

Plus au nord, les huttes de mottes gazonnées deviennent plus rares, au
moins pour les habitations d'hiver. La terre presque toujours gelée,
étant trop difficile à travailler, on se construit des ruches ou fours,
en cubes de neige, disposés en couches annulaires qui vont
s'amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites
avec une rigueur géométrique. Ce mode paraît unique, et l'on ne cite
aucun autre exemple de ce système architectural. John Franklin s'écrie
qu'une de ces huttes fraîchement terminées est une des plus belles
choses qu'ait formée la main des hommes:

     «La pureté des matériaux, l'élégance de la construction, la
     translucidité des parois à travers lesquelles filtre la plus
     douce des lumières, réalisent une beauté qu'aucun marbre blanc
     ne saurait égaler. La contemplation d'une de ces huttes et
     celle d'un temple grec orné par Phidias laissent la même
     impression: triomphes de l'art l'un et l'autre, ils sont
     inimitables chacun dans son genre.»

Mais avec une ou plusieurs familles claquemurées en un étroit espace,
sans ventilation par portes ni fenêtres, au milieu d'une accumulation
multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile
rance, débris et déchets de toute nature, que devient, que peut devenir
la propreté? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles
venaient d'être terminées, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien
par leur forme ovoïde et leur blancheur immaculée, et vues de dedans,
par la lumière pâle et suave qui les traverse; ces huttes, à peine
habitées, ne sont plus que des bouges infects, ignobles réceptacles
d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inoïts prennent à
l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils éprouvent
une répugnance insurmontable à l'endroit des ablutions, préjugé dont on
devine les résultats au milieu d'une agglomération de digestions en
travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intérieur des
huttes répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent
des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande
de la belle manière. A l'entour, le sol est jonché d'innombrables
ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des lambeaux infects, à
des crânes de chiens, d'ours et de rennes, même à des débris humains.

Le mobilier de ces demeures est à l'avenant. Ross décrit les outils et
instruments comme mesquins à l'extrême: traîneaux non pas en bois, mais
en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont
la lame est incrustée de fer météorique[34], parfois à l'état de
minerai.

[Note 33: _Monodon monoceros_.]

[Note 34: Pallas.]

     «Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un
     établissement danois, demanda si les montres parlaient aussi.
     On lui présenta une montre à répétition:

     --Demande l'heure toi-même!

     --Madame et très excellente personne, serait-ce un effet de
     votre bonté de vouloir bien me dire l'heure?

     On pressa le bouton, et... «Trois heures un quart», fit la
     montre.

     --C'est bien cela, répondit le brave homme. Madame, je vous
     suis fort obligé.»

Particularité des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flèches
que de nom, bien que les autres Inoïts soient d'habiles archers, et même
que plusieurs aient appris à manier adroitement le fusil.

Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espèce de
bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral
maritime, comment une population de pêcheurs peut-elle être dénuée des
moyens de navigation qu'on possède dans le voisinage? Comment n'ont-ils
pas imité un instrument nécessaire, un instrument des plus simples, au
moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ouï-dire?

Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que
par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis
marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement
liée à la mer que la barque constitue leur unité sociologique. Dans un
village hyperboréen, on compte les barques, comme ailleurs on compte les
feux: tout chef de famille doit être maître de bateau.--«Si les Itayens
avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient
les bandes de narvals, se livreraient à de fructueuses pêches,
s'épargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont à
bout de ressources et réduits à la dernière extrémité, ils feraient
mieux qu'attacher leurs traîneaux les uns aux autres, les lancer à
l'eau, système dangereux autant qu'incommode...» Notre observateur ne
s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothèse d'une
dégénérescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art
de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait désappris.

Cette insouciance extraordinaire semble dépasser le vraisemblable, chez
des gens qu'on ne voit en aucune autre matière se montrer plus stupides
que leurs congénères et proches voisins. Jusqu'à mieux informé, et sans
prétendre trancher la difficulté qui embarrassait des observateurs aussi
fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggérée par Rink.
Tout au nord, dit-il, la mer est gelée trop souvent pour que les bateaux
et kayaks y soient de profitable usage. Poussant très loin la division
du travail, les Itayens se seraient jetés exclusivement dans les
pratiques de la chasse, négligeant celles de la pêche, estimant,
peut-être à tort, qu'ils perdraient leur temps à la construction et la
manoeuvre difficiles des kayaks, baïdarkas et oumiaks.

Très pratique dans son genre, le costume des Inoïts est même susceptible
d'élégance,--demandez plutôt aux officiers et matelots qui ont eu
l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A première vue, il
paraît de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces
dernières l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus
large capuchon où la mère loge son petit qui s'y blottit
confortablement, à moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le
surtout[35], fabriqué avec des intestins de phoque, égale en
imperméabilité nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en légèreté.
En certaines localités, le sexe masculin adopte un vêtement de plumes,
le féminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume
par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de
peau souple et douce, tout blanches, les mariées des bottes rouges. Pour
indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes
se font à la figure des tatouages spéciaux[36].

[Note 35: _Okouschek._]

[Note 36: Kiutschak.]

Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se
paie de sa peine par le gibier qu'elle recueille. Souvent, les commères
s'accroupissent en cercle et organisent une battue générale. Prestes
comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poissées; les mains
vont et viennent de la tête à la bouche et de la bouche à la tête. Sitôt
vu, sitôt croqué.

Ce soin est une des fonctions de la femme primitive: tout amateur de
contes et d'antiques légendes n'a pas été sans remarquer comment, dans
toutes les grandes scènes d'amour, le héros s'assied aux pieds de la
vierge, qui lui prend la tête entre les genoux, l'épouille, et de doux
propos en doux propos, le magnétise et l'endort.

Les belles Esquimaudes usent d'un bâtonnet terminé en spatule, faisant
office d'un doigt allongé; elles s'en grattent le dos, fouillent les
profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copié sur les
grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde élégant exposent dans
leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de
Regent Street:--les extrêmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une
main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il
serait malpropre de se gratter avec les doigts.

       *       *       *       *       *

La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que
laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et
baguenauder à l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la
journée, et se réveillant pour s'emplir le ventre. Manger est leur
bonheur, leur volupté; ils vous disent avec conviction avoir été
gratifiés d'un _inoua_ ou génie spécial, le Démon de l'appétit. Ils
goûteraient peu la fameuse distinction, que l'homme mange pour vivre, ne
vit pas pour manger. Sitôt que paraît le jour, la mère touche les lèvres
de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande,
comme pour dire: Mange, fils chéri, mange et bois!

Qu'on soit prié à leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais
y aller bravement, à la façon des héros d'Homère; car l'hôte se pique
d'assouvir des faims herculéennes, semblables à la sienne; l'honneur
qu'on lui témoigne est en raison de l'appétit satisfait. Si l'invité est
décidément incapable de dévorer tout ce qui lui est présenté, il est
tenu, par politesse, d'emporter les reliefs.

Mangeurs puissants devant l'Éternel, ces Esquimaux. Virchow avance que
leur crâne et toute leur anatomie sont déterminés par la mâchoire que
détermine elle-même l'éternelle mastication[37].

[Note 37: _Verhandlungen der Berliner Gesellschaft für
Anthropologie_, 1877.]

     «Trois saumons nous suffisaient pour dix; chaque Esquimau en
     mangea deux... Chacun d'eux dévora 14 livres de saumon cru,
     simple collation pour jouir de notre société. En passant la
     main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation.
     Je n'aurais jamais cru que créature humaine fût capable de la
     supporter[38].»

[Note 38: Ross, _Deuxième Voyage_, 1829-1833.]

Avec une avidité repoussante, on les voit absorber poissons avariés,
oiseaux puant la charogne. Aussi peu dégoûtés que les Ygorrotes des
Philippines, qui versent comme sauce à leur viande crue le jus des
fientes d'un buffle fraîchement abattu[39], ils ne reculent pas devant
les intestins de l'ours, pas même devant ses excréments, et se jettent
avec avidité sur la nourriture mal digérée qu'ils retirent du ventre des
rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicorée et qu'il ait un
petit goût de son[40], nous ne pouvons nous représenter ce repas sans
malaise, mais c'est le cas de répéter l'axiome, que des goûts et
couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggère avec vraisemblance que
cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inoïts,
d'assaisonner par quelques particules végétales les viandes pesantes
dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tâté,
et déclare qu'il n'est rien de meilleur. La première fois qu'il en
mangea, ce fut dans l'obscurité, et sans savoir ce qu'il se mettait sous
la dent:

[Note 39: Don Sinibaldo de Mas.]

[Note 40: Clarke, _Voyages_.]

     «C'était délicieux, et ça fondait dans la bouche... de
     l'ambroisie avec un soupçon d'oseille...» Mais voici le menu:
     «Première entrée, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont
     chaque convive eut son fragment, enveloppé dans du lard. Au
     second service, des côtelettes, d'une tendreté à nulle autre
     pareille, dégouttantes de sang, rien de plus exquis... Enfin,
     quoi? des tripes que l'hôtesse dévidait entre ses doigts, mètre
     après mètre, et débitait par longueurs de deux à trois pieds.
     On me passait comme si je n'appréciais pas ce morceau délicat,
     mais je le savais aussi bien que personne: tout est bon dans le
     phoque. Je m'emparai d'un de ces rubans que je déroulai entre
     les dents, à la mode arctique, et m'écriai: «Encore!
     Encore!»--Cela fit sensation, les vieilles dames
     s'enthousiasmèrent...»

Ces amateurs se pourlèchent les babines de myrtilles et framboises
écrasées dans une huile rance; ils savourent le lard de baleine coupé en
tranches alternées, des blanches et fraîches avec des noires et
putrides. Bouchée de roi, un hachis de foie cru, saupoudré d'asticots
grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue; nectar, les
verres de lait qu'on recueille dans l'oesophage des phoquets, ou petits
phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfumé comme celui des
noix de coco; jouissance à nulle autre pareille, le sang de l'animal
vivant, bu à même la veine au moyen d'un instrument inventé à cet effet.
Autant que possible, ils étouffent la bête plutôt que de l'égorger, afin
de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artères.
Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se
raclent les doigts. Ils mâchent avec délices les viandes encore
palpitantes, dont le jus vermeil leur découle dans le gosier en flots
sucrés et légèrement acidulés. Le sel leur répugne, peut-être parce que
l'atmosphère et les poissons crus en sont déjà saturés. Gourmands et
gourmets, ils apprécient la qualité, mais à condition que la quantité
surabonde. Qu'on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu'il y en ait
beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites
pleines d'herbes marines qu'ils ont mises à mollir dans l'eau chaude. En
général, la gelée et l'attente ont déjà fait subir aux viandes un
ramollissement qu'ils estiment suffisant. Quant à la cuisson proprement
dite, ils l'admettent en temps et lieu, comme raffinement agréable, mais
jamais comme nécessité.

Belcher évaluait à 24 livres par âme--_sic_--et par jour les
approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantité
qu'on lui donnait comme normale et tout à fait raisonnable[41]. Le
capitaine Lyon[42] a donné d'une de leurs mangaries un saisissant récit:

[Note 41: Lyons, _Savage Islands_.]

[Note 42: _Transactions of the Anthropological Institute._]

     «Kouillitleuk avait déjà mangé jusqu'à en être ivre. Il
     s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche toujours
     ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonçait dans la gorge, et en
     s'aidant de l'index, des chiffes de viande à demi bouillie,
     qu'elle rognait ras les lèvres. Elle suivait attentivement la
     déglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice,
     elle les bouchait tout aussitôt par des tampons de graisse
     crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des
     molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas même les yeux. De
     temps à autre s'échappait un son étouffé, grognement de
     satisfaction...»

       *       *       *       *       *

C'est par l'énergie de leur système digestif que les Esquimaux se
soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glacé. Nulle part, même
sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de
ces neiges presque éternelles. Occupés constamment à brûler de l'huile
et de la graisse dans leur estomac, les Inoïts, d'haleine ardente, ne
recherchent pas les feux de bois ou de charbon. «Ils sont toujours
altérés, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de
l'eau, en buvaient de telles quantités qu'il était impossible de leur
fournir la moitié de ce qu'ils eussent voulu.»--Le froid, remarque
Lubbock, est plus nécessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons
en neige dans lesquelles la température ne peut s'élever au degré de la
glace fondante, sans que le toit ne dégèle et ne suinte, ne menace de
pleuvoir et de s'écrouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvénient
grave, auquel on remédie tant bien que mal en tendant des peaux sous la
voûte et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire
trop épaisse, pour qu'elle reste pénétrée de la froidure extérieure.
Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les équarrisseurs,
renferment des viandes qui, pour se conserver fraîches, devraient rester
constamment gelées, mais qui ne tardent pas à exhaler des miasmes
puissants et subtils, qui transforment bientôt le taudis en un charnier
inhabitable pour des Européens. Même dans leurs cabines étanches, les
officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomètre.
Vêtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, dès que la
température extérieure montait à plus d'une quinzaine de degrés
au-dessous de zéro[43].

[Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glacée du pôle_.]

La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il
fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes
soigneusement calfeutrées, où l'on ne pénètre que par des passages
souterrains, la chaleur que dégagent la respiration et la combustion des
huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au
milieu du bouge brûle une lampe sur laquelle on met à fondre la neige
qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi sécher ses bottes,
dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'épouse, qui le mâchera
bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine à cette lampe, on
s'y éclaire pendant la longue nuit, qui, du soleil couché à son lever,
ne dure pas moins de quatre mois.

Spectacle digne d'intérêt que ces pauvres gens groupés autour d'un
lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations à
l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanité, autre que la
bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la
lumière, double manifestation d'un même principe de mouvement. Sans trop
réfléchir, on a donné à l'action calorique une prédominance qui
appartient plutôt, nous semble-t-il, à l'action éclairante. Nous le
voyons bien par l'exemple de ces Hyperboréens, qui, semblerait-il,
auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles
de chaleur; ce qu'ils ne font guère. Mais ils ne se passent point de
lumière. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient
réellement supérieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils
font leur pâture. Nous attribuons à la lampe, plutôt qu'au foyer, moins
à la chaleur qu'à la lumière, la transformation en hommes des
anthropoïdes plus ou moins velus.

       *       *       *       *       *

L'énorme alimentation développe une chaleur intérieure qui a pour
résultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement
précoces. En ces contrées arctiques, la puberté s'acquiert presque aussi
rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir
des fillettes, même de dix à douze ans, se marier avec des garçons à
peine plus âgés. Les éphèbes des deux sexes se tiennent à part autant
que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte réserve leur est
imposée.

La maisonnée n'aime pas à renoncer aux services de ses jeunes filles.
Nombre de contes populaires nous les montrent empêchées par les frères
d'épouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrête: elles
apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir,
et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles
recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue.
Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est
jusqu'à un certain point, sous l'obligation de se livrer à des voies de
fait sur la personne de sa préférée. Sitôt après les noces, les
conjoints ne gardent plus de ménagements, semblent étrangers à toute
pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indécence,
leur sans-gêne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dépassé la
période de l'animalité, ont encore à apprendre que tous les besoins
physiques ne doivent pas être satisfaits en public. Ils s'excusent en
montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renfermés pendant de longs
mois d'hiver: un trou sous la neige, où, toujours accroupis, il ne
peuvent même s'étendre pour dormir.

[Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

La promiscuité dans laquelle ils se vautrent excite, à bon droit, notre
dégoût. Mais prenons garde de nous en prévaloir comme d'un mérite, et de
nous targuer d'une moralité due à plus de confort.

       *       *       *       *       *

Tous les voyageurs constatent que, chez les Inoïts, le nombre des femmes
l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas
longtemps à découvrir la cause. Dans leurs expéditions si périlleuses,
maints pêcheurs se noient malgré leur habileté à conduire leurs batelets
par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui
tant va à la fontaine qu'elle casse. Conséquence de cette mortalité
masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de
pourvoir à l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se
dévoue, épouse la veuve et adopte les enfants, eût-il déjà les deux
soeurs, ou la mère avec la fille[46]. Les Itayens, dépourvus de barques
et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre,
moins exposés aux périls de la mer. Par suite, leur population masculine
équilibre la féminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette
monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont été faites pour
tous, suivant la loi formulée au _Roman de la Rose_. La chasteté n'est
point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte
femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compère au logis
et commère en maraude. Ainsi débute l'institution matrimoniale, à
l'endroit où commence l'espèce humaine. Les adultères sont aventures
quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle à
leur moitié. A une condition pourtant, c'est que leur épouse n'ait
cherché à se distraire qu'auprès d'un autre époux auquel on l'eût prêtée
volontiers, pour peu qu'il en eût fait la demande[47]: entre les membres
de l'association maritale, il y a compte courant et crédits largement
ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Caraïbes de l'Orénoque[48],
pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se
rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la légitime
s'oubliait avec un célibataire auquel la loi du talion ne serait pas
applicable.

[Note 46: Cranz.]

[Note 47: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 48: Gumilla.]

Curieux débris d'une époque primitive, que cette confraternité de maris,
qui s'approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants.
La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux
et pour soeurs toutes les épouses; sont frères tous les cousins, soeurs
toutes les cousines: une génération de frères succède à une génération
de frères.

       *       *       *       *       *

En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise,
au moins s'il est bien constitué; les parents qui tuent leur enfant
sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que
tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue à l'opprobre. Mais
on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donné si grande valeur
à la vie d'un petiot,--la faiblesse même--qui n'est encore qu'une
promesse, rien qu'une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure
mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l'époque
glaciaire,--les progrès moraux, d'une lenteur désespérante, ne
deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres
n'admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l'existence. La mère
l'avait laissé tomber par terre; il devait y rester jusqu'à ce que le
chef de famille--nous allions dire le père,--jusqu'à ce que le maître le
ramassât ou permît de le ramasser. Avant qu'il eût fait signe, l'objet
ne valait guère mieux qu'une motte, ce n'était encore qu'un peu de terre
organisée. De là, ces innombrables légendes d'enfants portés au désert
ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d'osier et
abandonnés au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis,
nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses,
combien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux[49]! De
là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que
pour être mis à mort; de là, ces horoscopes funestes; les lois cruelles
qui décimaient les garçons, tierçaient les filles[50]; de là, ces
pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de
l'illégitimité des naissances;... pures allégations, misérables
prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n'étaient mis
en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité! On ne
pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se
débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le
moins douloureux. A mesure que la pitié parlait plus haut, on
s'arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l'exécution
sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les
sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux
subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime
toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on
jetait les orphelins d'un indigent dans la même fosse que leur père. On
ne l'a pas assez dit, assez répété: la civilisation augmente avec la
nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine,
question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura
d'hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les
hommes.

[Note 49: Comme à Madagascar.]

[Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.]

Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère,
alors, allégua l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six
mois, l'étouffa en un tour de main, et le déposa dans la tombe du mari.
Au père-esprit de charger le mioche sur l'épaule, et de subvenir à ses
besoins dans l'autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins
parcimonieusement mesurée que dans le nôtre.

Loin d'être le fait de parents dénaturés, l'infanticide passait donc
pour un droit et même pour une nécessité à laquelle il eût été criminel
de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'était qu'un
accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille,
tant qu'elle n'est pas mariée, n'a pas la permission d'avoir un enfant,
à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout
de même, il faudra que les ayants droit expédient sa progéniture; mais,
si elle simplifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant
maturité, tant mieux!

Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu'elles ne
pourront élever l'enfant recourent à l'avortement: avec un objet pesant
ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans
parvenir toujours à leurs fins, car elles paraissent faites, disent les
obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus à bien.
Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie,
au moyen d'une côte de phoque bien affilée; elles enveloppent le
tranchant avec un cuir qu'elles écartent ou remettent en place au moyen
d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.

Le malthusisme, dernier mot de l'économie officielle,--dernier mot aussi
des pays qui s'en vont,--est pratiqué largement par ces primitifs qui ne
permettent à une femme que deux à trois enfants vivants, et tuent
ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant
elle-même l'office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou
l'expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de
la côte et la glace flottante du large, triste berceau! A marée
montante, le flot saisit le misérable, et s'il n'est pas déjà mort de
froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les
galets.

Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l'enfant demande
à vivre, et que son oeil s'est ouvert largement à la lumière du jour. De
plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les
permet qu'en cas de nécessité. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au
village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du pauvre
innocent. Même croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du
petit avant de le jeter dans la forêt[51].

[Note 51: _Nouvelle Revue_.]

Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles étranglent la progéniture
surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est
leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les
enfants, après et même avant la naissance. La femme enceinte est
dispensée de tout gros travail,--pourquoi nos civilisés ne vont-ils pas
à cette école?--elle ne mange que du gibier apporté par le mari, que du
gibier qui n'a pas été blessé aux entrailles[52]; deux prescriptions qui
demandent commentaire. L'enfant, même né en justes noces, courrait le
risque de devenir bâtard, s'il était nourri d'autres aliments que ceux
apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites
de la _couvade_, et suffirait déjà à l'expliquer. Car le père, quand il
veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir
pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous
sur la corrélation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le
constitue. L'animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur
que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière
croyance n'est point particulière aux Inoïts, tant s'en faut; nous la
retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous
connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame
châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans
prendre garde, avait tué une biche pleine.

[Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.]

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la
femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier,
disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical
avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec
ciseaux ni couteau; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il
porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère
mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le
coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste
animal--moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie.
Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne
sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit
être emporté hors de la demeure,--le père et la mère ont chacun son
broc, auquel il est à tout autre défendu de boire;--pendant six semaines
il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le
seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites,
habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu'elle
portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera
jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on
trouverait des parallèles dans notre «_Évangile des Quenouilles_».

Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert
le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides
et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui
donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--«pour que le défunt
trouve repos dans la tombe[54]». «Nom oblige», et, plus tard, l'enfant
sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du
parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau salée? eh bien, que notre
garçon se fasse loup de mer!

[Note 54: Rink.]

En toute l'Esquimaudie, pères et mères à l'envi choient leur
progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite
créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins
grandissant ne traversent pas d'«âge ingrat», ne se font pas taquins et
revêches, contredisants et désagréables; l'ingratitude n'est pas leur
fait; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland
danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour
revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu
esquimaude que l'affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït
aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'eût coupé en morceaux
qu'il n'eût pas poussé un gémissement,--sangloter, disons-nous, parce
que son gamin n'arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les
camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d'énerver le fils
chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la
chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une
fois imprégnées de sueur.

Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur
capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu'à la septième année, les
allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais; aussi leurs
mamelles s'allongent jusqu'à devenir hideuses. On a vu de grands
garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère,
au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette
lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d'assurer à l'enfant
quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un
signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les légendes
tatares:

     «Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière.
     Sa mère pleurait: Arrive à bon port! Et découvrant ses seins:
     Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55].»

[Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd
Siberiens_, II, 281, et IV, 344.]

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations
affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman
chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le
pourlèchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans
notre vanité d'espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre
ironie dans «l'enfantine» qu'on chante à Cologne, versiculets qu'un
littérateur de l'école naturaliste traduirait sans embarras:

    _Wer soll' de Windle wasche,
    Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._

[Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.]

L'existence des sociétés comme celle des individus dépend, disions-nous,
des aliments mis à leur disposition; selon que cette quantité augmente,
la population s'accroît. Mais si la nourriture devient insuffisante,
manifestement insuffisante, force est de se débarrasser des bouches
inutiles, non-valeurs sociales. La «vivende» est retranchée à ceux qui
ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilité de
vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste
complément celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose
ceux-là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se
débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent
les enfants et même des femmes pour sauver les vieillards, chez les
autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touché à une tête
blonde. Le plus souvent, les grands-parents réclament comme un droit, ou
comme une faveur, d'être immolés aux lieu et place des petits. Qu'il
nous suffise d'avoir énoncé la loi, sans l'appuyer par les exemples
qu'en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux primitifs.
Maudirait-on la cruauté de ces hordes et peuplades qui ne sont pas
arrivées à être humaines? Combien souvent elles préféreraient se montrer
compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la
plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu'ils
vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade.
Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent
la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre
de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la
gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des
paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l'état du patient et ses
chances du guérison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le
malade n'en réchappera pas, que ses jours sont comptés.

Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs
de neige; ils y étendent quelques «pelus[57]» et fourrures, portent une
cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que
rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités
croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de
coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche: frères et
soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis
viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront
plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort
surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite
leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être
une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni
sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui
va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés.
Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le
dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l'homme
est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations
sociales, une série d'actions et de réactions appelées peines ou
plaisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi
qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le
comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement
qu'assassinés et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner,
ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond
trou, disparaître dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le
primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle
part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La
dernière scène de leur vie, permis de la trouver d'un égoïsme hideux et
repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose,
empreint de lugubre majesté.

[Note 57: Terme employé par les Franco-Canadiens.]

Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera
quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte
se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains
appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce
qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire; il se rappelle son enfance
et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il
remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets,
et quant aux regrets, à quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil,
qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à
seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur.--«Je fus cela,
autant et pas davantage.» Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes
famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti.
Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide; mais ce monde des esprits
dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère,
ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques
gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte; nulle nuit ne fut
plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit,
la Mort. Elle s'est montrée à l'horizon, point noir sur la grande plaine
blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance,
la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse
sur la neige épaisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Déjà elle
soupèse le harpon dont il transperça maintes fois l'ours et le phoque.
Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend...

A la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce
qui s'y passait, ont été saisis d'horreur et de compassion. Ils ont
éventré la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts
sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--«Que
faites-vous? Pourquoi me troubler? C'était assez de mourir une fois!»


Les Tchouktches, qu'on prend généralement pour un rameau du tronc inoït,
prétendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire
brusquement sauter le pas à ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir
d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que
d'être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de
diverses manières. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie!

L'individu qui se permet d'être malade pendant plus de sept jours, est
admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au
cou, se mettent à courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant
pis! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guéris ou
crève! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare
guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse ou on le porte au
cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus
broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces
chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra.
Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux,
école Manchester.

Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent déjà sur
le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d'adieu dont ils
font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se
retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un
bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus
souvent, il s'adresse à un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprès.

Aux vieillards, aux gens affaiblis, décidément inutiles, on demande
s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur,
de répondre oui. Là-dessus on maçonne, au champ des morts, une fosse
ovoïde qu'on remplit de mousse, et aux extrémités on roule des pierres
grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre
du chevet, on égorge un renne dont le sang se répand à flots sur la
mousse, et sur cette couche rougie, tiède et douillette, le vieillard
s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficelé aux perches, et on lui
demande:--Es-tu prêt? Au point où en sont les choses, ce serait honte et
sottise d'articuler une réponse négative, que d'ailleurs on ferait
semblant de ne pas entendre.--«Bonsoir les amis!» On lui bouche les
narines avec une substance stupéfiante; on lui ouvre l'artère carotide,
et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saigné à blanc.

L'opération chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement
par des femmes, selon la considération dont jouissait l'individu. Si on
tient à des obsèques particulièrement distinguées, le corps est brûlé
avec celui du renne, qu'on présume servir à festins dans l'autre monde.
Si le défunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et
simplement, et les «affligés» se feront un devoir de manger à son
intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement
pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste propriété du mort
dans l'Hadès tchouktche.

Quand des moeurs pareilles se sont perpétuées chez un peuple hardi, tant
soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront à honneur de mourir
sur le champ de bataille. Au besoin, ils prétexteront des duels pour se
faire expédier par leurs intimes, à la façon des Scandinaves. Ils
diront, comme les anciens Hellènes: Qui meurt jeune est aimé des dieux.

Les rits funéraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La
majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas
de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et
Labradoriens les jettent à la mer; leurs congénères d'Asie les brûlent,
les enterrent ou les font manger aux bêtes. Chacun estime sa manière la
meilleure. Mais il est de croyance générale que la mort n'est pas le
terme de l'existence. Que les défunts exercent sur les vivants une
action variée et généralement funeste. Qu'ils sont méchants pour la
plupart, au moins à l'état de revenants. Qu'ils passent leur temps à
souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible
d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupées depuis peu;
mais le passant pieux dépose sur les tombes au moins une miette de
nourriture. A la grande cérémonie d'adieu, les amis et connaissances
apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un
autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--«Tiens, mange!
Tiens, couvre-toi!» Le couteau dont on fait usage est dissimulé par les
assistants, qui rangés en cercle se le passent par derrière, comme cela
se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et
pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son
attention, chacun a quelque chose de particulier à lui dire.

En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de
certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir
rigoureux, de tout soin de propreté. Les amis se bouchent une narine
avec un tampon d'herbes, qu'ils n'ôtent de plusieurs jours: naïf
symbole:--«Nous ne respirons plus qu'à demi, nous sommes à demi morts de
chagrin...» Ceux qui souffrent réellement se mettent en quête
d'aventures périlleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue
physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionnée que procure
le sentiment du danger.

A la Toussaint, à nos «messes du bout de l'an» correspondent là-bas les
fêtes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on célèbre
assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des
pantomimes qui ont la prétention d'être des biographies; on festoie aux
dépens de la famille qui se démunit de tout pour bien faire les choses,
distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne
peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en
retourne à vide.

       *       *       *       *       *

A propos des silhouettes découvertes sur les fossiles de Thayingen, on
contestait aux peuples enfants la faculté de produire des dessins qui
seraient supérieurs aux barbouillages d'écoliers.

A cette assertion aprioristique, il a été répondu par de nombreux
exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inoïts
représentent assez correctement des scènes de chasse et de pêche, des
ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux,
ivoires d'une dureté extrême, cornes raboteuses, os de courbure
irrégulière, combien ingrate la matière, combien rebelles les
instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inoïts_ par un
artiste du crû, dont les dessins naïfs, mais très expressifs, pourraient
passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On
recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravés par des
naturels.

[Note 58: Dall, _Alaska_.]

[Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprimée à Gothaeb, du Groenland,
par Moeller et Berthelsen, 1860.]

Ces Esquimaux possèdent à un haut degré le sens de la forme et des
proportions relatives; ils ont l'abstraction géométrique si facile,
qu'ils ont dressé des cartes de leur pays assez exactes pour servir
utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchégak et autres localités,
levés par Oustiakof, un de ces sauvages, ont passé longtemps pour être
suffisamment corrects. Hall a orné son livre d'une planche de _Rescue
Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines à un
indigène, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traça une
autre avec un plus grand nombre d'îles,--addition précieuse[60]. Ces
talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur
donner quelque importance dans l'étude de la mentalité. Des Indous et
Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres
points[61], ne comprennent rien à nos images, dessins et photographies,
montrent sur ce point une maladresse qui étonne. Un savant brahmane,
auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby,
demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il: «Cela représente la
royale cité de Londres?»[62].

[Note 60: Yule, _Ava_.]

[Note 61: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Société de
Géographie de Vienne_, 1882.]

       *       *       *       *       *

Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient
pas les teintes de la même manière, on s'est aperçu, avec surprise, que
la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait
physiologique assez fréquent: la partie tout à fait centrale de la
rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et l'ombre
l'impressionnent sur toute son étendue. Là-dessus, les linguistes,
Geiger en tête, crurent apporter à la doctrine de l'évolution une preuve
décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à
certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur
attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est
que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se
crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifié dans
notre espèce depuis l'époque historique.

Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L'illustre M.
Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à
propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos
civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à
plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez
que des Tatars qui perçoivent les planètes de Jupiter à l'oeil nu, que
les Cafres dont la puissance visuelle est à la nôtre comme 3 est à 2,
pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances
imperceptibles à notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les
misérables Hottentots, ont trente-deux expressions pour désigner les
différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible;
nous la dirions même vraie, sauf que le développement dont il s'agit a
dû s'opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre
milliers d'années. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les
bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier
quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun
séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé,
noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu.--L'observation
est intéressante, mais non pas décisive. Qu'on se rappelle comment on
enseigne aux écoliers qu'il faut regarder pour voir, écouter pour
entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre
attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l'intelligence. Il ne
suffit pas d'une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que
pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les
gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille
inexercée n'est qu'un médiocre instrument à côté de celle du musicien
qui, dans le large volume de sons qu'épanche un puissant orchestre,
découvre la demi-note incorrecte qu'un exécutant a laissé échapper. Dans
ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le
garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent à tous ceux
auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la
faute n'en est certainement pas à l'organe visuel de ces Inoïts, mais à
leur indifférence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si
pendant une génération ou deux ils y avaient quelque intérêt.

       *       *       *       *       *

Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant
pour point de départ le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit
à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai,
qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et
tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses
habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la
fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.



LES INOÏTS OCCIDENTAUX

NOTAMMENT LES ALÉOUTS


A la presqu'île d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude
nord, l'Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là,
s'il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti
pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire.
Le groupe se compose d'une soixantaine d'îles et d'écueils, qui semblent
autant de pierres qu'Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à
travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amérique.
Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres
carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l'archipel.
D'âpres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et
désolé. Les paysages de l'intérieur sont à peine moins sévères: dans
leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants
rochers granitiques; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent
cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe
la ligne des grands volcans boréaux. A leurs sommets, couverts de neiges
éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d'autres
éclatent par intervalles. Les vestiges d'éruptions se rencontrent à
chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la
partie continentale du district d'Ounalaska est traversée par une chaîne
de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux
souterrains ont bouleversé l'île Ounimak, où le Chichaldin, haut
d'environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre
1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un
brouillard épais, et quand l'obscurité se dissipa, il avait changé de
forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité,
depuis le temps que se combattaient les montagnes:

     «Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttèrent pour la
     prééminence. Ils s'entre-lancèrent pierres et flammes. Les
     petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en
     éclats et s'éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux
     pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesnoï d'Ounimak. Le
     feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres
     animés, tant l'air était suffocant. Le Retchesnoï succomba; et
     quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de
     forces, enfla, éclata et s'éteignit. Le Makouchin victorieux
     s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fumée
     de temps en temps[63].»

[Note 63: Venslaminof.]

Le climat, de caractère maritime, n'est pas chaud, ni très froid non
plus, mais d'une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof
observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne
étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de
mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne
fondra qu'en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies
tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés
du globe. De longs brouillards d'automne[64].

[Note 64: Von Kittlitz.]

En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas à
faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre
ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins
et sapins. Les céréales qu'on voulait introduire n'ont pas mûri. Les
choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des
colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de
cultiver la terre, n'ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en
a, mais dépourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais
aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du
poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de
foie de morue.

Quelques houillères donnent un combustible dont, jusqu'à présent, on n'a
pas tiré grand parti. Les Aléouts de l'ancienne génération se
chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes.

       *       *       *       *       *

La ressemblance frappante des Aléouts avec les Yakouts et les
Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a
étudiés longuement et soigneusement, affirme sur l'autorité de
traditions locales que des Inoïts, chassés d'Amérique par les incursions
indiennes, il n'y a pas plus de trois siècles, émigrèrent à l'extrémité
nord-est de l'Asie. Eux-mêmes se disent d'un grand pays, situé à
l'ouest, qu'ils nomment Aliakhékhac, ou Tanduc Angouna, d'où ils se
seraient avancés sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils
sont étroitement apparentés aux tribus bordières de la côte américaine,
Ahts et autres, jusqu'à l'île Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de
proche en proche, tous ces non-civilisés tiennent étroitement les uns
aux autres. Le type des Aléouts relève manifestement du type esquimau,
bien que Rink les dise déjà mâtinés d'éléments étrangers. Cheveu droit
et noir, plat et abondant, teint foncé. Courts et trapus,
remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds
fardeaux pendant de longues journées; soixante livres sur le dos et
cinquante kilomètres de marche ne les effraient point. Leur vue est
extraordinairement perçante. Les traits, fort accusés, portent
l'empreinte de l'intelligence et de la réflexion. Les femmes sont plus
avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies,
n'était la hideuse labrette. Dall déclare les Aléouts fort supérieurs
aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tête
est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-là. Mais sous l'influence
des disettes prolongées et des mauvais traitements infligés par les
Russes, la race a perdu son ancienne solidité; les organismes entamés
résistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont
robustes, disions-nous, mais dépourvues d'élégance; à ramer quinze ou
vingt heures d'affilée, les jambes se déforment; le corps se moule sur
le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et
lents, une attitude empruntée, une démarche des plus gauches, mais de
l'adresse et de l'activité. Ils font preuve d'une étonnante habileté à
conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait
usage jusqu'en Californie, et leurs périlleuses baïdarkas[67] dont les
Russes ont porté le modèle en Europe. Wiljaminof, les comparant à des
cavaliers dont les jambes s'arquent aussi à chevaucher constamment, les
appelait «Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines». Pour que cet
homme se montre à son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet
de cuir qu'il a fabriqué lui-même[68], et brandissant le harpon dans les
eaux agitées. Dès la plus tendre enfance il s'est familiarisé avec
l'élément humide. Le Bédouin roule son nouveau-né dans le sable et
l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer à la chaleur[69];
l'Aléoutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est à
l'instant plongé à l'eau, fût-ce entre des glaçons. A ce régime, on ne
garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne
tardent pas à disparaître.

[Note 65: Venjaminof.]

[Note 66: Macdonald.]

[Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.]

[Note 68: Kittlitz.]

[Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.]

Les Aléouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs
et de caractère, mais quelque peu différents par le dialecte: les tribus
qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et
autres au sud de la presqu'île, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens
d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kénès,
Tcherguetches, Médovtsènes et Malégnioutes, ressemblant fort aux uns et
aux autres. A tous, la civilisation russe a infligé un coup terrible, la
civilisation américaine les emportera tout à fait[70].

[Note 70: Erman.]

       *       *       *       *       *

Autour des îles une riche végétation marine nourrit une faune variée;
les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Aléouts
vivent de chasse et de pêche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus
grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre
acharnée; ils traquent fouines, martes, écureuils, castors, loutres et
renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont
libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont
fortement gelées, leur ressource la moins aléatoire est de fouir après
les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue à
passer est celle des «courtes rations», février-avril, après les grandes
boustifailles de novembre-janvier.

[Note 71: _Monodon Monoceros._]

Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils
harponnent l'énorme cétacé, le tuent et le dévorent, mais le révèrent.
Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint,
mi-résigné, l'animal obéit aux enchantements, et met quelque bonne
volonté à se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une
cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel
attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signalée
à l'horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le «Roi des
Océans» tient à l'étiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut
lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient à la morale et
à la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la décence et les
bonnes moeurs, il évite les parages hantés par des hordes lâches et
dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui
courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse;
même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses
trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait périr par
une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient à la chasteté avant le
mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse échouer une baleine, ils la
reçoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa
complaisance, se congratulent d'avoir été admis au privilège de manger
cette chair sacrée. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la
divinité, la flattent et la complimentent, exécutent en son honneur des
danses solennelles: les profanes vêtus de leurs plus beaux costumes, et
les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masquée,
comme aux grandes cérémonies. Ils jouent en spectacle la réception faite
à la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Après ces
témoignages de respect et ces préliminaires de convenance, le tambour
roule pour la dernière fois; hommes, femmes, enfants et chiens se
jettent sur l'énorme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se
gorgent à bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils
piquent, trouent, forent, creusent jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans
l'intérieur; ils se feront jour à travers les côtes. Jamais Pantagruel
ni Grandgousier ne furent à plus belle fête. C'est la gloutonnerie
héroïque. Avant un long temps, avant que la chair mûrie et faisandée ait
tout à fût passé à la charogne, ils n'auront laissé que les os,--laissé,
non, puisqu'ils les rongent à fond, les emportent, pièce à pièce, pour
en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer
et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau,
des barbes et fanons; finalement, de «la montagne d'abondance», il
n'aura été perdu ni brin ni miette.

[Note 72: Venjaminof.]

[Note 73: Dall.]

Moins variée était la nourriture de leurs ancêtres, dont les _kjokken
mooeddings_, ou débris culinaires, amoncelés sur la plage, n'ont montré
à Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouvé dans ces amas
aucun fragment de lance, de flèche ou harpon, l'investigateur en conclut
que les aborigènes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il
s'autorisa du fait que nul objet portant trace ignée n'avait passé sous
ses yeux, pour refuser l'usage du feu à ces dénicheurs d'oeufs, à ces
mangeurs de moules et oursins. L'assertion est à noter, mais ne nous
paraît pas prouvée; la conséquence pourrait être plus grosse que les
prémisses. En tout état de cause, que soit récente ou éloignée l'époque
à laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris à connaître
le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est
certain qu'ils ne font, comme tous leurs congénères inoïts, qu'un
médiocre état des aliments cuisinés, préférant à la modification par la
chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glacé,
ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson
mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs
et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propagée, mais
les vieillards d'Ounimak déplorent la décadence des saines traditions,
protestent contre une funeste innovation à laquelle ils attribuent la
faiblesse et la débilité des jeunes générations, les épidémies qui les
emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptèrent les
liqueurs fortes, le premier présent que la civilisation fasse aux
barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion
désordonnée: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils
avalent la fumée pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout:
leur nourriture et jusqu'à leur liberté.

       *       *       *       *       *

L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les
Esquimaux, qui ont à se défendre contre un climat meurtrier. Nous
changeons de vêtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et
l'habitation d'été. La plus petite, la moins soignée, est la demeure
estivale, la _barabore_, installée le plus souvent auprès d'une rivière
poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un
bateau renversé. Type général, une tente conique ou pyramidale, appuyant
sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Aléouts creusent un
trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se
rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une
couche épaisse de terre, laquelle ne tarde pas à se couvrir de gazon,
l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles
environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un
cimetière[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou ménagé au
faîte: cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit,
et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l'herbe
est trop rare, où l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver
avec de la neige et de la glace reliées par des côtes de baleine;
l'entrée est une allée souterraine assez étroite, dans laquelle l'air
prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors; une
toison d'ours fait portière. Les gaz viciés s'échappent--au moins en
partie--par une ouverture abritée sous des intestins de phoque,
nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre
dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de
lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques
plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont
chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés
les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7 à 10
mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent
alors une tribu, et jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Ces grands
terriers connus sous divers noms[75], et plus particulièrement sous
celui de _kachim_, sont des maisons communes que possèdent la plupart
des Hyperboréens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les
prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux
ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et
«républiques» d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies
animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des
familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris,
percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.

[Note 74: Langsdorf, Kittlitz.]

[Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a
fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.]

[Note 76: Dans les deux Amérique, la Malaisie, l'Inde,
l'Indo-Chine.]

A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route:
«L'individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle
antérieure à l'individu?» la réponse semblait naguère des plus faciles,
et l'on répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se
dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et
vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle
s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait
par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la
géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer
parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du
monde, à la manière d'un Robinson abordant son île déserte. En dehors de
ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi
indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille
quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le
voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc,
jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres
débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu
autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père
de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu.
La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie
collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était
l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes
chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l'instar des loups;
tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à
croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et
l'individualisme au minimum.

N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante
qui s'y rattache: chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs,
tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des
demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la
besogne, depuis les fondements jusqu'au faîte, les maris n'intervenant
que pour apporter les matériaux à pied d'oeuvre. Le fait avait été
souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles
incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus
faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que
le premier architecte a été la femme. A la femme, pensons-nous, l'espèce
est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du
bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite
famille: le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de
mousse; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées
par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces
perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier
«intérieur».--Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la
hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un
foyer.--N'a-t-on pas dit Prométhée le «Père des hommes», pour faire
entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait
été l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la
gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour,
à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femme vit un faon qui la
regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son
sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit
animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et
apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est
pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme
s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines.
De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle
avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce
que voyant, elle en sema d'autres et devint la mère des peuples
cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient
aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous
tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments
primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle
humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus
faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que
poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément.
Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.


A l'époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent
leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand
kachim. Non qu'il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime,
mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou
deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de
cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77].
Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons
communes se désagrégèrent sous l'influence des ménages particuliers,
quand même elles n'eussent pas été battues en brèche par des étrangers
se disant porteurs d'une civilisation supérieure, c'est-à-dire d'armes
perfectionnées.

[Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.]

Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et
appartient à tous; les côtés sont divisés de distance en distance par
une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on
dirait une écurie avec double rangée de boxes; chaque ménage y dispose
d'un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval:
sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture
s'entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et
lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une
niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les
talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de
primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis
«les débris de cuisine», et les décombres de plusieurs kachims
préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées
simultanément par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants
venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l'y
déposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile séparaient les
habitants des deux mondes... Il se peut.

Point d'autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace
pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants
resserrés sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit
habité par deux à trois cents personnes,--suffit pour faire monter la
température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes,
filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.

Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d'une
civilisation de trente siècles ou environ, que l'absence de pudeur, que
l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens,
accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se
baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal.
Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gêne à
satisfaire en public.--«Une coutume n'a rien d'indécent, quand elle est
universelle», remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78].
Ajoutez que l'Aléout, curieux personnage, se montre parfois d'une
réserve qui nous étonne et nous scandalise presque; ainsi devant un
étranger il n'oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le
moindre service.

[Note 78: Dall.]

Quoique généralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inoïts
et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels
le kachim a son installation toujours prête. Avec l'urine qu'ils
recueillent précieusement pour leurs opérations de tannage, ils se
frottent le corps; l'alcali, se mélangeant avec les transpirations et
les huiles dont le corps est imprégné, nettoie la peau comme le ferait
du savon; l'odeur âcre de cette liqueur putréfiée paraît leur être
agréable, mais elle saisit à la gorge les étrangers qui reculent
suffoqués, et ont grand'peine à s'y faire[79].

[Note 79: Zagoskine.]

--Horreur!

--Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table à
toilette; mais pour ceux qui ne possèdent pas ce détersif?--Et ceux,
celles qui le possèdent, ignorent peut-être que même les gants, articles
de grand luxe et de haute élégance, faits pour recouvrir de blanches
mains et des bras dodus, sont imbibés d'un jaune d'oeuf largement
additionné dudit liquide ambré; préparation indispensable, paraît-il,
pour donner aux peaux la souplesse et l'élasticité requises. Longtemps
cette même substance communiqua aux croûtes du hollande leurs belles
couleurs orangées, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome
pénétrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civilisés,--à
Paris même,--de nombreux individus, inhabitués à la glycérine mousseuse
et au lait d'amandes amères, entretiennent un préjugé en faveur de la
lotion aléoute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et même
entretiendrait la santé; assertion contestée par les médecins qui
attribuent à cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et
d'ophtalmie purulente. La coutume était universelle.--«Nettoyer ses
dents avec de l'urine, mode espagnole», dit Érasme[81]. Les Espagnols la
tenaient de leurs ancêtres préhistoriques:

[Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.]

[Note 81: _De civilitate morum puerilium._]

     «Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes
     et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laissée croupir dans
     des réservoirs[82].

[Note 82: Strabon, III, IV, 16.]

     «Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur
     manière de vivre, les Celtibères se lavent tout le corps
     d'urine, s'en frottent même les dents, estimant cela un bon
     moyen pour entretenir la santé du corps[83].»

[Note 83: Diodore, V, 33.]

    _Nunc Celtiber, in celtiberiâ terrâ,
    Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane
    Dentem atque russam defricare gingivam[84]._

[Note 84: Catulle, _Épigrammes_, 39.]

Nul ne s'étonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique
orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses préférences.
Ainsi Arabes et Bédouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les
Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce
que, disent-ils, la vache est leur mère[88]. Cette dernière substance
est aussi employée par les Silésiennes contre les taches de
rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour
entretenir la santé, et développer la luxuriance de la chevelure. A
cette fin ils recueillent soigneusement le purin des étables, mais le
liquide encore imprégné de chaleur vitale passe pour le plus énergique.
Les trayeuses flattent la bête, lui sifflent un air, chatouillent
certain organe, et au moment précis avancent le crâne pour recevoir le
flot qui s'épanche; la mère industrieuse fait inonder la tête de son
nourrisson en même temps que la sienne[90].

[Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.]

[Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.]

[Note 87: Von Seetzen.]

[Note 88: Krapf.]

[Note 89: Bodin, _Europa_.]

[Note 90: Radde.]

Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.

       *       *       *       *       *

     «L'industrie aléoute représente exactement celle que possédait
     l'âge du renne.» Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme
     compétent.

Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle
s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une
matière agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus.
Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirèrent
rapidement des modèles qu'avaient apportés les commerçants russes,
qu'imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine
n'ont pas été longues à se substituer à celles qu'envoyaient naguère
Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie,
envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement
aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas
abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu'elles
enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés
fidèles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse
sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette
chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et
ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des
bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons,
on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s'affublent
volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].

[Note 91: Zagoskine.]

Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure
et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait
perdre cette vanité[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage
avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la
figure que pour la protéger contre l'embrun marin, lequel en s'évaporant
dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart
des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton;
les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un «signe de
haute distinction», disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se
gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; «les
filles de famille riches et distinguées» s'attachaient à représenter les
exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui
exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux
abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se
rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe
touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y
placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges,
indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'élargissaient les
narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un
tuyau de plume; car ils n'étaient point insensibles à l'attrait du beau.
Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi
qu'aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets
d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les
malheureuses s'inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit
cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte,
leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les
Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n'étaient pas ou ne sont pas seuls
à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont
partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine! Dire qu'ils
trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde
au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour
parler comme Leibnitz.

[Note 92: Langsdorf.]

[Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.]

[Note 94: Venjaminof.]

La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux
et les aveugle: on les protège au moyen d'énormes lunettes, d'aspect
fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière,
rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et
autres membres de l'Institut. Les indigènes fabriquent l'objet avec du
bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une
longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce
casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il
est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures
ivorines ornent le cimier, l'arrière est garni d'un plumet, le devant
hérissé de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques
et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve
qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le
fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le même
témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof,
peignait à la détrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et
Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images
qu'avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent
d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire,
presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d'échecs
passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l'écriture
presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les
mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof,
ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.

[Note 95: Sauer, Von Kittlitz.]

Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles
deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à
distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une
alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions,
et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les
empêchent de voir et d'être vues; on craint que le regard, le seul
regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et
enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considérer
comme des vampires.

       *       *       *       *       *

Ce peuple passe pour s'être élevé jusqu'au mariage. Soit! mais quel
mariage!

En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère
avec la soeur, et parfois le père avec la fille.--«Langsdorf en faisait
reproche à un Aléout qui répondit: «Pourquoi pas? les loutres en font
autant!»

Le galant se présente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les
beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme.
Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'île
d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, règlent les
ventes et achats. «On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines,
cela vaut tant et tant de femmes.» Bien entendu que cette monnaie n'est
plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences,
pas besoin n'est d'avoir un troupeau féminin derrière soi.

Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les
enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel.
L'institution matrimoniale n'a pas été inventée pour causer à ces gens
aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez
nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un
malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalité de la couche
conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs
convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les
louent bon marché. Au temps où l'administration russe n'accordait a ses
employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait
sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.

Le chef de famille donnait le nom de «Mère» à son épouse préférée,
laquelle titrait de «Père» non seulement son mari, mais encore son fils
aîné, et qualifiait aussi de «Mère» sa fille la plus âgée[96]. Le
renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin... mais
n'élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.

[Note 96: Venjaminof.]

La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions: les
hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave
souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque
pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur père,
de prendre en pitié les veuves qui allaitent: il aura des huttes
séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie
s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une
obligation morale que la recherche d'un plaisir, et représente un
ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractère
pour porter jour après jour.

Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu'une
Aléoute déclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la
Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial,
reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui
plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur
damoiselat, d'une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux
épousailles, la faculté d'avoir un sigisbé. Leur «adjudant[97]», terme
officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes
actives et passives, est tenu de contribuer à l'entretien du ménage et à
la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien
chanceuses, et jouissent d'une considération distinguée. La présence de
l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel à son retour
patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le
cadet doit à son aîné... Le cadet et l'aîné, c'est bien cela. En effet,
chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le
cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent
du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à
la mode anglaise, une indemnité au mari; mais s'il est de sa famille, il
lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l'épouse, avec laquelle
l'union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son
cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues
besognes les bons offices du troisième frère[99].

[Note 97: Bancroft, Venjaminof.]

[Note 98: Erman.]

[Note 99: Venjaminof.]

Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat,
institution bizarre, dont on réprouvait l'immoralité, mais qu'on
n'expliquait guère? Le sigisbé est un «lévir», sa fonction est une
survivance des antiques «fréries» polyandriques, dont les traces sont
reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on étudie sur le vif à
Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en
dehors des grandes voies de communication internationale.


Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être
fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme
le châtiment d'une conduite par trop irrégulière. Les maris d'Aléoutie,
bonasses à souhait, n'ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks,
lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus
sales que nature[100], afin d'effaroucher les désirs illégitimes. Vertu
si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu?

[Note 100: Kraschenikof.]

Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurité pendant une quarantaine
de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et
renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés,
réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main
nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort
n'ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à
celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle
surtout près de laquelle il vient à mourir.

[Note 101: Venjaminof.]


Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous
contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal
jusqu'à l'immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond
avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste
très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration
en plus d'une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il
gracieux de maintien? La mère ne le laisse plus frayer avec les
camarades de son âge, le vêt et l'élève en fille; tout étranger se
tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme
rondelette à quelque riche personnage. Les «choupan» ou adolescents de
cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on
rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et
notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la
maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons,
adoptent les manières et le costume virils; courent le cerf, ne reculent
à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].

[Note 102: Ross.]

[Note 103: Bancroft.]

Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à
la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui
leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu'à leurs confrères. De
tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des
autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de
l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été
flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de
moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de
charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est-à-dire de
leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés,
ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères.
Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les
bayadères. L'hétaïrisme est né à l'ombre des autels. «Presque tous les
hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices
sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens.»

[Note 104: _Euterpe._]

--«Hormis la Grèce?... Et que se passait-il à Corinthe?--Hormis
l'Égypte? Et Bubastis et Naucratès! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait
le vocable significatif de _Pornè_[105].--Aussi Juvénal se permettait de
demander: Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas?»

[Note 105: Athénée, XIII, 5.]

A Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les
cellules qu'habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient
les tentes d'Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui
avaient lieu dans les «verts bosquets» et les «hauts lieux» de la
«Grande Déesse». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte
de Bethléem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit
aujourd'hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie; et les
hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108].
Dans les pagodes «sentines de vice», viennent des femmes stériles,
faisant voeu de s'abandonner à un nombre déterminé de libertins; et
d'autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur
vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison
divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles
les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des
courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. A Bornéo, le
Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins,
épouse simultanément un homme et une femme: le premier, pour le protéger
et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des
distractions[111].

[Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopédies
bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_;
Kadeschud, _postribolo e sacristia_.]

[Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Israël_.]

[Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._]

[Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.]

[Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological
Society_, II.]

Revenons à nos Aléouts. Dès que l'ordination a été conférée au lévite,
sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le
mieux en point, par les grâces du corps et du caractère; il parfera leur
éducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrément,
et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent
intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et
prophétesses. Les kachims d'été, qui sont fermés aux femmes du commun,
s'ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles
seraient d'une fréquentation malsaine, si elles n'avaient été purifiées
par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prétendu
qu'ils manquaient de religion!

       *       *       *       *       *

Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts
révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et
banquises; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou
dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en
substance à la doctrine professée par les populations de l'Asie et de
l'Amérique septentrionales; il a été développé dans la suite des temps
avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_,
des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et
traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur
cet immense territoire.

[Note 112: _Inoe._]

[Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.]

Tout le monde n'est pas apte au saint ministère; pour devenir angakok il
faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un
tempérament que n'a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne
recrutent point leurs élèves au hasard; ils les choisissent de bonne
heure, garçons ou filles, ne s'arrêtant pas au sexe; plus intelligents
en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui
s'adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un
sujet d'élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation
appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur
sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes,
en éviteront d'autres, supplieront les ancêtres d'envelopper le précieux
rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera
aspergée d'urine, de manière à l'imprégner de son odeur
caractéristique,--c'est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe,
la chevelure, l'entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes
d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurrées
et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On
requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses
gestes et sa démarche, il s'annonce comme étant pétri d'une autre pâte
que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a
été mis à part[114]: _Sacer esto!_ Façonné par les abstinences et les
veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à
supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à
faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.

[Note 114: _Imaïnac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazaréat juif, et les
_Actes des Apôtres_, XII, 2.]

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux
prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la
solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines
silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le
vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours
blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend
grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Océan noir,
sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée,
nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes
masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs
opalines tremblant à l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences
dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou
Saturne: les aurores boréales, occasion recherchée pour «avaler de la
lumière[116]», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes
les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune
homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se
livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents
d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les
geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les
clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes
s'entre-choquent dans les airs, l'éther palpite, et ses pulsations sont
des coruscations et des flamboiements.

[Note 115: Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres
_Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).]

[Note 116: Bastian.]

[Note 117: Terme franco-canadien.]

Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti
en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l'a devinée au
frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui
picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué
ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant
comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien,
mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit
des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande
le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la
Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se
taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements,
et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe
par la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas
dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la
Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les
yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de
l'être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux,
remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le
fantôme dira: «--Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie
d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant
le corps à volonté, elle voguera dans l'univers, rapide et légère. Libre
à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les
mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et
d'esprit non affiné.

[Note 118: Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les
Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.]

Il n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et
cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et
inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la
solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints
anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence
pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en choeur, pour distinguer
les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs
qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus; ineffables harmonies
qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des
batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités,
ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le
tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver
soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule.
Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles,
on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant
que penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs,
tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes
toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre
par delà d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à
digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à
s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait
sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports
d'action et de réaction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne
s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux
expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie,
ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les
agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage
pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut.
A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et
excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent
ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités
et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des
antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait
entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le
paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il
supporte l'insupportable; il se fait une manière à lui d'entendre et de
comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue
nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les
choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire; les secrets de
l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les
vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double,
perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils
projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des
Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et
profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même,
les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre
et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une
façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû
se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et
s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur a
fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée
d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux
système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode,
prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le
tout sous le nom de religion.

Frères ou cousins germains de ces angakout sont les _jossakids_ indiens,
les _chamanes_ de Sibérie, les _joguis_ et _fakirs_ de l'Inde, les
derviches tourneurs, les _engaka_ Bantou, les _piodjis_ australiens, les
ascètes et sorciers _tutti quanti_. L'objet de leur ambition est
l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans
l'Ame universelle,--bref, la vie religieuse par excellence, dont les
manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la
diversité du détail, dans la catégorie du «Mal Sacré»; relèvent de la
physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans
prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux
ont travaillé à se faire une existence en dehors de l'hygiène et du bon
sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et
irritée; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est
souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie
et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des
perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais
ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire,
d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des
insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux
persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et
même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur
obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions
extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des
hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort
d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent;
et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils
passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée;
ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque
fibrille du cerveau[120]. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et
mélancoliques, enclins aux idées noires! «Leur physionomie communique à
l'âme un sentiment pénible et profond[121].» On observe chez eux une
crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre,
et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte:

[Note 119: Venjaminof, traduit par Erman.]

[Note 120: Wrangell, _Observations_, etc.]

[Note 121: Hyacinthe, _le Chamanisme en Chine_.]

     «La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je
     pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris
     sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la
     sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix
     vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des
     pétards. Les matelots répondaient en choeur. Sa mélodie
     s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus
     sauvage; en même temps elle poussait à la rame, déployait une
     vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit
     dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes
     chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures,
     et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.»

Autre observation:

     «Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand
     éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts
     sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux
     qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. A
     peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en
     rampant par l'étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il
     tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui
     ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le
     garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna
     tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je
     demandai:

     «--Et s'il avait trouvé un couteau?

     «--Un couteau? il s'en serait donné quelque part. Ils ont de
     ces idées-là. Ça les prend de temps en temps.»

Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son
corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut
héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme
de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait
inutilement, il renoncerait au métier, car sans _tornac_ il n'y a ni
prophétie ni miracle. Ce n'est pas à dire qu'il eût perdu tout son temps
et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé,
lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient
l'inspiration.

[Note 122: _Inoe, Torenac._]

L'esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique:
fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'écorche et revête
sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de «courir», à
l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un
trésor, la langue de la bête, en fera sa «médecine», son grigri
personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique; on a
deviné ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe,
manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces
pauvres angakout aient fréquenté l'école d'Alexandrie.

[Note 123: Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille.
Milford, _Tales of Japan_.]


Autres procédés:

Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lévite visite la caverne
d'une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d'un magicien
illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que
dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la
magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un
hibou s'éploient au-dessus du bonnet; à la robe pendent marmousets en
ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm,
au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les
Génies des Éléments: serres d'aigle, dents de serpent, écailles de
poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui
s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux
est placé le tambour, l'indispensable tambour[124],--un ciel en
raccourci--sur lequel sont dessinés le cercle de l'Univers, la Croix des
Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intérieur
abrite de petites poupées--autant d'esprits qui répondent chacun à
certains coups frappés d'une façon spéciale. L'adepte fait résonner
l'instrument, s'adresse au Voyant lui-même, interpelle l'auguste
prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le
masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ôter:
il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse; il la
contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent
des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'épine
nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire:
«Que cela est bon!» Surcroît de politesse, il se crache dans les
paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il
offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d'un
ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le
corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées
esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne
branlent de-ci de-là: il est bien reçu. A la douteuse clarté de la
mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple
conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par
des écritures phosphorescentes dans le cerveau: à question nette et
claire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles
ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune
homme; la transfusion est marquée par le transfert d'une dent que le
successeur extirpe de l'auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa
bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il
entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt
frappé d'aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le
jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les
gouttes du Divin Sang.

[Note 124: _Boubène_, etc.]

[Note 125: Choriz, _Expédition Kotzebue_.]

--Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?

--Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la
pièce la plus résistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore
dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe
chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les
rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature
comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues
à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le
héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans
ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle et de
ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier
n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?


On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers
changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un oeil pour l'avaler
ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand
mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le
plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les
conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous
permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux
un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils
contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle
ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles
nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal,
où ils contempleront à loisir les mystères de l'autre monde. Combien de
temps y séjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du
temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent
des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se
transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la
baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.

[Note 126: Krause, _Geographische Blaetter_, 1881.]

Toutes les initiations étant accomplies, les éducations faites et
parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie «le Grand» ou
«l'Ancien», s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dépourvu de
tout pouvoir officiel, il est consulté en toute affaire importante et
son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit
à le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution
spéciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences:
conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires
publiques et privées, artiste en tout genre, poète, comédien, bouffon.
Réputé pour génie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe
pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances
supérieures. Il comprend tout le monde, personne ne prétend le deviner.
En dernière analyse, son pouvoir est celui d'un esprit supérieur sur les
esprits obtus; son secret est celui de la Galigaï: l'ascendant d'une
volonté forte sur une volonté faible. Il suffit qu'il soit supérieur,
incontestablement supérieur, pour que son entourage lui attribue la
toute-puissance. Il est médecin, parce que prêtre et thaumaturge, parce
qu'il a maints démons dans le cerveau, le coeur, le foie et les reins. A
lui d'être le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer à l'encontre de la
fourche et de l'épieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; à
lui de faire agir la pierre[127], don de l'Océan, grâce à laquelle la
baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; à
lui de porter une ceinture d'herbes tressées avec des noeuds, qui
assurent la victoire en toute rencontre; à lui d'assister la Lune en
travail. Lors des éclipses totales, la pauvre Lune perd tout à fait la
tête, s'égare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrières; mais
alors son ami l'angakok la hèle, lui crie la route qu'elle doit prendre
pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les
méchants génies il part en guerre, cuirassé de formules, armé de charmes
divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours,
et, si possible, quelque babiole du bric-à-brac européen. Pour chasser
le démon de la maladie, et pour tenir à distance les âmes errantes, il
exécutera des mouvements violents, des contorsions, sautera à travers un
vaste brasier, combattra la Mort à grands coups de massue, la mettra en
fuite[129].

[Note 127: _Tchimkieh._]

[Note 128: Venjaminof.]

[Note 129: Hyacinthe.]


En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie
Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs
accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits
dépourvus de délicatesse, pour servir les desseins malveillants, les
rancunes particulières, et perpétrer des mauvaisetés.

La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni
grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de légers sifflements.
Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne à manger;
tout à fait redoutables, ils «reviennent» sous forme corporelle; les
plus dangereux, fous ou insensés de leur vivant, ont exercé l'angakokat,
sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de là-bas
recommandent à messieurs les assassins, sitôt le meurtre commis,
d'arracher le foie, siège de la force et de la vie, de le manger
palpitant encore: moyen d'échapper aux représailles de la victime, qui
autrement se démènerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier,
le ferait tourner en démon. Cela s'explique assez bien.

Grand truc pratiqué par tous les maléficiants du monde: s'emparer d'une
viande qu'a entamée la personne à qui l'on veut nuire; la mettre à
pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant à son tour,
soit mis en communication avec l'individu trahi et dévore sa substance.
De là le nom donné au jeteur de sorts: «Celui qui fait dépérir[130].»
Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la
Lune en son décours, qui a la spécialité de tirer à elle les entrailles
des rieurs immodérés. Les victimes d'Hécate vampirisent les vivants,
sucent les viscères et organes vitaux; se transforment en une araignée,
visible à l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonnée dans les
intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.

[Note 130: _Kousouinak_, _Ilisitsout_, pluriel d'_Ilisitsok_.]

L'ensorcelé, s'il en a la force, se présente à la porte du
mire-sorcier,--et crie:--«Hé! hé! on a besoin de toi!» L'homme de l'art
ne répond pas tout d'abord, se fait répéter l'appel: à la voix, à
l'accent du malade, il devine la maladie et même qui l'a envoyée. Car il
n'est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque
vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dépiteux; même la fracture
d'un membre est attribuée à un esprit malveillant. L'angakok, sorcier
pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des
démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et
surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la
malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble
tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à
l'instar des _docteurs à poison_ bochimans[131]. Les Cambodgiens
aspergent également le démon de la petite vérole avec de l'urine, mais
cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que
l'extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des
herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le préserver des
mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur
urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner
les maléfices ou en empêcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce
liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une
sorcière[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un
procédé vraiment ingénieux: il attache à la tête du malade une ficelle,
la fixe par l'autre bout à un bâton qu'il lève, tâte, soupèse, tourne en
tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d'arracher à
l'araignée de malheur les chairs qu'elle dévore; il les nettoiera, les
raccommodera autant que faire se peut--d'où son nom: Ravaudeur des âmes.

[Note 131: Th. Halm, _Globus_, XVIII.]

[Note 132: Landas, _Superstitions annamites_.]

[Note 133: Thiers, _Des superstitions_.]

Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts
du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de
son dévouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la
magie blanche. Dès qu'il voit le cas désespéré, l'honnête angakok fait
appel, si possible, à un ou plusieurs confrères; ensemble, ces médecins
des âmes réconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les
félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils
accompagnent délicatement sur le tambour.

Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir
les prêtres d'une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers.
Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme
suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et
autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk,
le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.

       *       *       *       *       *

L'hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l'ours et du
renard; on n'est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il
met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours
construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne
serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis
est pauvre et misérable, raison de plus pour l'égayer. L'Esquimau rit de
tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille
brimborions; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de
gangrène; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en
lubréfiant ses vêtements à l'intérieur et à l'extérieur; il rit et ne
demande qu'à rire. Les Inoïts n'ont guère d'autres plaisirs que ceux de
la société: ils ne s'en privent point. Le climat étant hostile, la terre
marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire
de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extérieur, ils le demandent au
monde intérieur. Après tout, il n'est à l'homme meilleure compagnie que
l'homme; c'est en fréquentant ses semblables qu'il développe ses
qualités originales, ses plus hautes facultés. N'était que les tribus
esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres,
n'était qu'elles poussent le communisme très loin, leurs petites
républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent
rien encore au glorieux principe du «Chacun pour soi», aux éternelles
vérités de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prêté l'oreille aux
suaves «Harmonies» de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de
Bastiat.

Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent
jusqu'à la fin de janvier. De village à village ils s'invitent à des
festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent
le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de
faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans
les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilité;
les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines
d'ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils
apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils
discutent les événements du jour, le tribunal de l'opinion publique
connaît des infractions aux bonnes moeurs et coutumes. Rarement elle
sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait
frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche
vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau
talion, plusieurs villages évoquaient l'affaire, et les notables
exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent
n'intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus.
Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent
parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile,
elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.

Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mêmes, les
griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés
n'aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les
mettre hors. L'offensé fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de
sa façon à certain camarade: il y aura lutte poétique entre les
adversaires; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de
Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pièce satyrique, la
déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment
préparés, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les
refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L'assemblée écoute
avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant,
intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de
pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie
et une hauteur d'accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s'élever.
A y regarder de près, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement
humaine et raisonnable que ces «jugements de Dieu» par le fer rougi, le
plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes
hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays
bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de
village qui se provoquent à un _gsangl_. Les Sakalaves de Madagascar ont
aussi leur _zibé_.

L'inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande,
avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il
dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton
décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il
exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur
d'offrir davantage.--«Tu n'avais demandé qu'un paquet de tabac; le
voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de
phoque»; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux
témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs
vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se
mêlera le monde.

Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en
chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries:
alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire; plus de
troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et
Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent
d'épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît;
s'enveloppent d'une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées
ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapté le
blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de
couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe
d'armes d'une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à
coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe,
l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le
savourer, et à jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps,
montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure
jusqu'à ce qu'un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les
assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.

[Note 134: Richardson, _Polar Regions_.]

       *       *       *       *       *

Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en
danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou
de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive,
ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la
métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons:
leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par
contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de
l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs
et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre
sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à
danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas
qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de
jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste.
Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et
de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir
qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression
immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance
de la danse et de la pantomime chez les sauvages.

[Note 135: II Sam., VI, 14.]

La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art
suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout,
plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra
reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses
joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré
au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par
la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à
jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il
redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.

Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les
Mahlémoutes d'Ounahlaklik:

     «Tout un village avait été invité par un village, chaque
     famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.

     «Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la
     première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se
     rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les
     acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de
     grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des
     queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos;
     gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les
     dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne
     blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque
     ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de
     poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les
     belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité
     montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont
     orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur,
     tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de
     nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec
     fourrures au poignet; leur main balance une longue penne
     d'aigle ou de cygne.

     «Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec
     leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien
     style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes
     ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,--oui, c'est un
     menuet,--mérite l'admiration des connaisseurs par la précision
     du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des
     danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs
     plumes.

     «Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scène à deux
     personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se
     baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là.
     L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses
     mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche
     siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la
     douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une
     broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi,
     pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et
     souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son
     plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante
     et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse
     avec ferveur.»

Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue
d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe
d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se
métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les
Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du
Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille
avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe
Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira:
«Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle
des vierges[138].»--«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante
l'éternel amoureux des poésies populaires.

[Note 136: Petitot, _Monographie des Dèné Dindjié_.]

[Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.]

[Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.]

     «Peu à peu les spectateurs s'échauffent, accompagnent du geste.
     On produit des chansons de circonstance: événements
     contemporains, batailles et traités de paix, aventures de
     chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139].
     L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.

[Note 139: Venjaminof.]

     Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous
     terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure,
     avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson
     bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de
     renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la
     graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité
     consomment une telle quantité de provisions, que souvent la
     fête est suivie d'une véritable famine--mais on n'en a que plus
     d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après
     laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140].»

[Note 140: Dall.]

Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux
sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part--et
peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.

On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait
ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le
vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il
gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation
s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle,
retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent
les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds.
Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant
qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente,
génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien
de lui ouvrir les yeux.

Agape ou sainte communion:

     «Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur;
     marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille,
     emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de
     gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance
     accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant
     aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le
     présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les
     Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur
     bienveillance.

     «Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger
     en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes.
     Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée
     par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun
     trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en
     invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et
     l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le
     monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera
     généreux, plus Sidné se montrera favorable[141].»

[Note 141: Hall.]

Mais qui est donc Sidné?

Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière
analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant
l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité
existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au
moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une
poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique,
image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit
présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été
détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de
côté.--Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!

[Note 142: Nommée aussi _Arnarkouagsak_.]

Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies,
ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du
Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces
Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les
tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas
abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et
anglo-saxonnes.

[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]

[Note 144: Adalbert Kühn.]

     «A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un
     déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les
     lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil
     nouveau, lumière nouvelle.»

En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa
génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les
feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de
disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme
voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en
tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit
l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la
production au grand profit de la consommation.

Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux
années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe
dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans
l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour;
la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].

[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

--C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter
la chose par le menu:

     A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis
     enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre
     sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir.
     Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit,
     versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout
     déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et
     gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui
     verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs
     qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée;
     Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la
     Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir
     le lard fondu; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner
     toute créature; mais quand elle se montre en Chiche Face,
     vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi
     conduite si dissemblable? C'est que la mémé est de bonne ou de
     mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus
     la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de
     prévoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de
     l'égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa
     chevelure[146].

[Note 146: Rink.]

Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des
Tchougatches:

     «La fête était depuis longtemps attendue par l'école des
     angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'île en
     île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles
     aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés
     par un long jeûne; les membres de leur famille n'ont rien mangé
     depuis la veille, et même se sont fait vomir.

[Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se
rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au
moyen âge.]

     «Au jour solennel la grand'salle du kajim, éclairée par nombre
     de lampions, est envahie par des gars affublés d'oripeaux
     excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en
     becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et
     mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent
     à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous
     tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté: deux
     perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête
     humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les
     ficelles, et l'orfraie de secouer sa tête, la mouette de
     claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les
     perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'édifice, un pieu,
     enveloppé d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la
     mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont
     mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte,
     des victuailles, préalablement offertes à chacun des
     Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par
     l'assemblée, qui ne s'y ménage pas[149].»

[Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.]

[Note 149: Hall.]

Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent
les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la
forêt et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150]
qui entre dans les narines? N'avons-nous pas là dans les _Lettres à
Émilie_ que Flore est réveillée par Zéphyre?

[Note 150: Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.]

A leur _Coleda_, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l'arrosent
de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient: «Autant
d'étincelles, autant de chèvres et brebis! Autant d'étincelles, autant
de cochons et de veaux! Autant d'étincelles, autant de réussites et
bénédictions[151]!»

[Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.]

Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête
anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s'y
retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d'un billot
flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va
se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à
large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards
muflés en ours. Suit le cortège: loups, sangliers, renards, cerfs
auxquels les chasseurs font fête; l'hypocras et l'hydromel coulent à
tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age,
la transition est facile.

[Note 152: D'après un tableau de Corbould.]


Variante kolioutche:

Les officiants font leur entrée, s'annonçant comme chasseurs et gibier;
les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame
brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée,
en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils
tournent autour d'un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris,
des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153].
Surgit une sourde et lente cantilène:

[Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amérique_.]

    _Hi yangah yangeh,
    Ha ha yangah_[154]

indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace,
se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête
brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants,
figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de
colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les
spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des
chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque
aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les
chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et
se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le
vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une
admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de
sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison
qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives
étincelles.

[Note 154: Hooper's _Tuski_.]

Qu'est-ce que cela signifie?

Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour
reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des
acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le
gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux,
quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque
fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une
pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête
était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui
jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se
réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande
fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont
perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du
terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils
lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre
membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un
rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques
gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.

Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis
en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le
coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la
continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a
flambé, illuminant la salle entière.


Au terme du mystère, quand le dernier acteur--un prêtre--vient d'être
expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis
d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques
sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent.
Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on
tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant:
il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on
interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus
et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.

A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour
servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert
toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées,
les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend,
mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour
et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en
fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif
tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des
coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement
de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et
réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières,
plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la
cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance,
dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur
armoire.

Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de
prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter,
veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt
dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils
n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le
panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque
temps.


Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations
magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier «court le garou», se masque
de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les
animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces
cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source
de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes
générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de
Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques
incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du
haut d'une colline abrupte. A leur fête de Sada, sur tous les sommets,
les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les
grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux
pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les
misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par
vaux[155]. Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible
raconte l'espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de
renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue; légende
molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la
chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le
Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du
souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place
Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats.
Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut
Dauphiné.

[Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.]

     «De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de
     Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à
     Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands
     arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène des
     chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on
     suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux,
     de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de
     toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette
     fête, que les uns appellent le «Bûcher» et les autres la
     «Lampe».

[Note 156: _De Deâ Syrâ._]

--«Voire, l'homme est plus un que divers.»

       *       *       *       *       *

Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire
des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles
explosibles et les harpons lancés par des canons.

Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de
ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs; les Todas
des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Aléouts, les Koniagas et
autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la
confraternité que des individus ayant passé par des épreuves
redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé,
le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et
une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur
son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme
animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout
de le tuer[157],--à ce que racontent les indigènes; mais nous
soupçonnons qu'ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage
lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s'enfermait dans
une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans
manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements(?) de la
baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour
retournait à la mer. S'il trouvait la bête morte, il se hâtait
d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur
que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait
encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour
recommencer la conjuration[158].

[Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orégon_.]

[Note 158: Venjaminof.]

La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient
d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul
alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques,
n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.

Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les
confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient
d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré;
le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une
cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau
courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur
_Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le
liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du
défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les
multiples superstitions de la nécromancie.

Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se
communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs
qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre,
emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de
prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa
victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants
propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne
peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui
viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta
certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de
folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses
enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le
monde.

[Note 159: _Journal des Missions évangéliques_, 1881.]

[Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.]

Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les
trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une
boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle
de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les
corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les
confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son
sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine,
secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il
serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de
corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des
saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

[Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.]

Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de
tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou
confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours
reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet
de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les
antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche
plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des
cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait
sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues.
D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de
mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc
pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de
mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une
fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux.
Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les
genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de
leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête
cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les
yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas
de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui
portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques
Grecs--au moins ceux de l'antique Mycènes--à masquer leurs morts?
coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres
d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si
nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.

[Note 162: 1872-1873.]

[Note 163: Ebers, l'_Égypte_.]

[Note 164: Petitot.]

       *       *       *       *       *

La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une
boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long
temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les
moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs
tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état.
Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent
dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se
fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils
et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent
en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire
la tristesse.

Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la
métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une
dissolution momentanée, elle dure le temps qu'il faut à l'âme chassée de
son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup
ou de corbeau--il n'importe. Muer en cachalot... quelle félicité! Les
malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tôt,
pour renaître jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme a le choix entre deux
séjours outre-tombe: celui d'en haut, _Coudli-Parmian_; celui d'en bas,
_Adli-Parmian_, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de
beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où
presque toute la nourriture vient de l'Océan. Les Guinéens, aussi,
croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les
profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'éloigne un peu des
côtes, le coeur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des
morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités
du paradis chrétien. On les interrompit:

[Note 165: Rink, Markham.]

     --«Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous
     des phoques dans votre ciel?

     --Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques là-haut?
     Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les
     chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances,
     les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...

     --C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?

     --Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau,
     nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas
     votre veau marin, nous avons...

     --Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui
     manque de phoques ne peut pas nous convenir!»

Au fond de l'Océan résident les bienheureux, les _arcissat_, recrutés
parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la
tempête, parmi les hommes de coeur qui se sont suicidés plutôt que de
vivre à la charge de leur famille, parmi «les femmes bien tatouées»
mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la
maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis
sous-marin s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n'y
pénètre que par le «sentier du Chien», chemin obscur, passant par les
fiords, par des fentes de rocher; il faut dévaler cinq jours durant; on
n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un
coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et
l'on choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en
équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont,
pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues
avant d'arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux! Les âmes se
guident par les sons d'un tambour magique qui résonne dans le lointain;
tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux
fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie
touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait
quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur
canton souterrain.

Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se
laisser aller, en flottant comme une fumée! Mais les gens de coeur
réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin
lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis
l'arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui
plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première
impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces
régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses
d'un kajim immense résonnent les tambourins éternels! Autour des énormes
piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres,
on représente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et
les cétacés, et les cachalots,--prodigieux autant que le Léviathan du
banquet d'Abraham,--qu'engloutiront les âmes esquimaudes![166]

[Note 166: Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.]

Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et
l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts
immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages,
errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les
intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des
espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps
à autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément; dans les
aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à
travers les cieux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on
les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de
balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors
en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle
liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle
bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle!
Physiciens de même force,

     «les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que
     dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent
     d'une ivresse qui serait éternelle, si elle n'était interrompue
     par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et
     tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les
     nuages au-dessus de nos têtes[167].»

[Note 167: De Moussy, _Confédération argentine_.]

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin aléouts, ont
donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système
subtil et compliqué:

Après le dernier soupir, l'organisme se décompose en ses éléments
premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps
qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais
d'aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit: la
première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces
aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l'Ombre des
Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la _psyché_
gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent
dans Coudli un temps quelconque,--les unes davantage, les autres moins,
puis rentrent dans le corps d'une femme, fréquemment avertie par songe,
et renaissent sur terre.--Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il
constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par
l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité; par l'Esprit, il
s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit
le «vent frais» des Égyptiens, le _rouach_ de l'Ancien Testament, le
_pneuma_ du Nouveau, l'_aura_ des stoïciens. Sorti du grand réservoir
atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l'Être Suprême, est appelé le
«Seigneur des Brises[168]». Ceux dont l'excellence native est prouvée
par une activité hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui
demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l'indique,
calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la
glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute,
un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont
appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se
mêler aux étoiles; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au «moi»
des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie
et les pourchasse; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent
s'obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les
mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le
sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient
rentre en des substances nouvelles.

[Note 168: _Sille minua, Sille nelegak._]

--Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler
les étoiles en même temps que l'Élysée des abîmes marins? Comment
l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?

L'Hyperboréen balbutie: «Les pères nous ont enseigné ainsi.»--S'il eût
étudié dans nos écoles, il pourrait demander:

--Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois
dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos
angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère
et Virgile?

       *       *       *       *       *

Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir.
Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à
contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore,
pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin
déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages,
pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur
direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il
fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils
ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans
souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs
indolents et mélancoliques connaissent le «kief» des Orientaux. La
paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et
conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité;
mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que
l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, «une seule poignée
avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit».

Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la
faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient
l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés
à bout,--et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se
peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter,--les Aléouts ont la
forte patience du boeuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi
n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive
de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien
dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir,
aucun gémissement.

N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme
peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:--«Tu
souffres?»--Il ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement.
Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou
renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre; ils
subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent
tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos,
ne tardent pas à guérir.

A la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se
talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations
désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on
serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la
langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui
s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes
outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités
s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade,
tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en
retraite. Pareilles attrapades n'étaient point fréquentes, puisque le
père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de
séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent
d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les
combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas
de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'évitait.
Pacifiques à l'excès, ils se soumettront à qui voudra les commander,--il
leur est pourtant très désagréable d'obéir,--mais de lutter et se
quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une
façon plus tranchée qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un
avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent:
«Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau?»--Ces naïfs osent à
peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte;
modestes à l'excès, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et
rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par
contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec
toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits,
d'abominables colères:

     «Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le
     bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les
     épaules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup
     vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos; heureusement
     que la pointe s'arrêta dans l'épaisseur des habits. L'autre se
     retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche.
     Quand ils s'en prennent à leurs épouses, ils saisissent le
     premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou
     hache, et le lancent sur leur moitié,--ils en font autant à
     leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l'objet
     d'une affection réelle et constante[169]».

[Note 169: Hall.]

Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère.
Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait
vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter
leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.

     «Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail:
     bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins,
     lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux
     représentaient des trésors; ils n'y touchèrent pas, bien que
     toute cette marchandise restât à l'abandon, sans aucune garde
     ou surveillance[170].»

[Note 170: _Id._]

     «Assailli par une tempête, le capitaine d'un bateau, qui avait
     des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring,
     jetait ses matelots par-dessus bord, l'un après l'autre, sans
     qu'ils y trouvassent rien à redire. Ne s'étaient-ils pas
     engagés d'honneur à remettre la cargaison à bon port[171]?»

[Note 171: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]

Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage,
n'a qu'à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer
par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on
découvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la
disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont
le même respect pour les provisions qu'ils trouvent accrochées à un
arbre.

Honnêteté et véracité sont soeurs. L'Aléout, incapable de mentir,
accablerait de son dédain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la
vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne
lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de côté et,
quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera même pas. Refuser un de
ses présents, surtout s'il est peu considérable, c'est montrer qu'on ne
l'aime pas.

Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le
vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. «Par
timidité», nous dit-on. Et si c'était par gentilhommerie? et pour mieux
assurer l'équité des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune
affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par
égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances? La
femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus
de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes,
ni même avec d'autres femmes.

[Note 172: Rink.]

La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le
capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail
d'autrui... quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui
prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin
immédiat, auxquels il ne vient pas même l'idée de se faire indemniser,
si l'emprunteur a perdu ou endommagé l'objet! Bien plus, qu'un chasseur
ne puisse relever les pièges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le
gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent
profiter des barrages qu'ils n'ont ni établis ni installés. Que diraient
de ces moeurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier
exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espèce rare, appartient à la
communauté; on s'arrange de manière que tous y participent. Il est rare
qu'un chef de famille possède autre chose qu'une barque et un traîneau,
ses vêtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inoïts n'ont que les rudiments de la
propriété privée qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des
plaines de neige, vaquant en compagnie à la plupart de leurs travaux sur
la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait découper en
lots et lopins, parceler en domaines, le partage égalitaire qu'ils font
de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils
périraient les uns après les autres. Tout phoque capturé est réparti, au
moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne
font pas les portions strictement égales, c'est qu'ils attribuent les
plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps,
que les mioches reçoivent encore quelque chose.


Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui
arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout
distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de
recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon:

     «Tous les voisins avaient été invités. Jeux, chants, danses et
     banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes
     provisions épuisées, l'hôte et l'hôtesse, vêtus de neuf, se
     mirent à faire des présents, donnant à chaque ami ce qu'ils
     pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte 10
     fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles
     enfilées et des pelus en quantité: 10 de loup, 50 de biche, 100
     de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses
     couvertures. Après quoi, l'hôte et l'hôtesse dépouillèrent
     leurs costumes, dont ils firent aussi présent, se rhabillèrent
     avec des guenilles, et pour terminer firent une petite
     harangue: «Nous vous avons témoigné notre affection. Maintenant
     nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons
     pas. Nous n'avons plus rien. Votre amitié nous suffit!»

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fête
avait coûté quinze années de travaux, d'économies et de privations[173].
La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagné l'estime et
la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dépensé
matériellement lui était rendu en honneur et en considération. Qui a
montré tant de munificence et de générosité, devient une sorte de
personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et
lorsqu'il a parlé, nul ne se permet de contredire[174].

[Note 173: Dall.]

[Note 174: Wrangell, _Observations sur le N.-O. Amérique_.]

Et leur hospitalité! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud,
sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion,
comment un jour qu'il était revenu tout transi, une vieille maman prit
ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge
pour les mieux réchauffer.

A part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé
l'idéal ébionite. Ce sont vraiment les «pauvres», les «simples de
coeur», dont l'_Imitation de Jésus-Christ_ prêche l'exemple; «les gueux»
de Béranger, «les gueux qui s'aiment entre eux».

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affamé, sans mot d'excuse, ni parole
de prière, va s'asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat.
Les Européens, toujours défiants et prompts aux jugements sévères, ne
pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces moeurs de
communistes. En effet, les innocents, dans leurs premières visites aux
navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait,
l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre.
S'apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils
restituèrent ce qu'ils s'étaient indûment approprié, se mirent en frais
pour rentrer en grâce.

     «Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus
     de moralité qu'aucune autre race.»

Des missionnaires grecs--nous honorons leur sincérité--avouèrent que les
Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et
que leur conversion au christianisme serait peu désirable[175].
L'exemple n'est pas tout à fait isolé; d'honnêtes évangélistes danois en
dirent autant des Nicobariens, et s'en retournèrent.

[Note 175: Bastian, _Rechtsverhaeltnisse_, LXXIX.]

Chose singulière! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur
les hommes par delà les vents du nord, «les Hyperboréens sans reproche»,
qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur
douceur et leurs moeurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la
légende; sauf que les _hyperborei campi_ et les _hyperboreæ oræ_
d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous «un ciel où le
soleil ne se couchait pas», ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par
le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit
aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte
de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le
voeu secret de tous les coeurs, n'est pas une triste duperie, que la
fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il
est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont
même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela
s'était vu... Où?--Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde--chez
les Hyperboréens--chez les gymnosophistes de l'Inde--chez les
Éthiopiens--dans le royaume du Prêtre Jean--dans celui de l'Eldorado--et
aussi dans l'abbaye de Thélème.

       *       *       *       *       *

--Et rien du gouvernement?

--En effet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les
Aléouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus
s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers
et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur
intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures; mais
quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards
aussi se géraient en conseillers publics; on s'en rapportait à eux,
parce qu'on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes
agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un
_Tajoun_[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait
à la papa. On l'exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à
son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il
possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir
compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonné la coutume. Les
prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était
désigné pour diriger une expédition de pêche, l'entreprise terminée,
adieu le commandement, car «notre ennemi, c'est notre maître». Les
légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé
le pouvoir; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs
publics[177].

[Note 176: Ou _Taljoun_, _Toïôn_]

[Note 177: Rink.]

En somme, l'Esquimau n'est point dépourvu d'ambition, mais il recherche
moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au
commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorité devant
laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive,
l'Autorité d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes,
sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le
voilà-t-il pas bien à plaindre!

       *       *       *       *       *

Deux années après l'expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le
sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os,
et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre
Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta
que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de
loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits
merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir
coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours
plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt
les traitèrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concéda l'exploitation de l'archipel à
une compagnie dite «Sibéro-Américaine», dont le siège administratif et
politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à
Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se
proposait de conquérir les Kouriles et l'Archipel Aléoute, prendre pied
sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale,
comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le
droit d'enrôler des soldats, de construire des forts, d'arborer
pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p.
100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d'un tribut en pelleteries
que paieraient les naturels: «Dans le cuir d'autrui, large courroie!»

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations
magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient
les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les félicités
éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des
haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures,
plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveauté faisait paraître
admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse,
l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils
passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du
monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne
pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer
quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer
la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent
l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses
et des pêches, «pour mieux le répartir suivant les besoins»; les naïfs
obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec
plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine
comment s'opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible
logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon
était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à
homme, de sauvage à civilisé! Que l'Assistance publique demande
seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et
salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et
supprimer la misère..... Comme on lui répondra!

[Note 178: _Tanakh Magugu._]

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du
philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et
besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques,
ils se firent aussi cruels que les _Conquistadores_ l'avaient été pour
amasser l'or. Le traitant tourna vite à l'assassin. On en vit qui
s'amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient
à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179].
Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des
pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se
passait. L'impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant
faire quelque chose, décida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires
à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des
galériens pour les initier à l'agriculture. Par le vaisseau _les
Trois-Saints_, elle leur dépêcha une cargaison de forçats; l'illustre
amie des philosophes et des économistes n'imaginait rien de mieux en
faveur des malheureux indigènes. Mais qui l'eût cru? Les choses allèrent
de mal en pis. En 1799, réorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir
une oeuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte
officielle,--afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,--afin de
faciliter les découvertes scientifiques,--afin de propager la foi
orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et
privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne,
qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime.
Les Aléouts qu'on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en
esclaves; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle
les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées,
ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s'ils ne
l'accomplissaient pas[180]! Malgré les efforts des missionnaires, parmi
lesquels le brave père Innocent Veniani, l'évangélisation n'avançait
guère. Voilà qu'on imagina d'exempter les néophytes de toute redevance
pendant trois années consécutives. Miracle! Ce fut une Pentecôte
nouvelle, la grâce s'épancha à flots, la vérité illumina les coeurs, les
multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'éternelle félicité
était dédaignée, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un
couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles
et six hameçons[181].

[Note 179: Sauer, Billing's _Expedition_, append. 56. Sabalischin,
_Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung_.]

[Note 180: Von Kittlitz, _Denkwürdigkeiten_, etc.]

[Note 181: Golovnine.]

Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très
Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employés, et
daignaient donner du «Demi-Honnêtes» à leurs écrivains et comptables,
appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice,
déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais
sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf:

     «Les Aléouts sont commandés par quelques _promyschlenik_[182],
     scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés
     ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît
     et n'ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins
     de ravages que cette administration-là.»

[Note 182: _Aventuriers._]

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages
et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la
laissait deviner:

     «La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de
     l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail
     est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés.
     Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des
     animaux marins, et pendant les six autres mois courent le
     renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre
     comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins
     les plus indispensables de la famille.»

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour
épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en
animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure.
Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins,
pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant,
que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans
les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la
majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce
pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne
payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce
qu'elle contenait encore d'Aléouts.

[Note 183: 1787-1817.]

[Note 184: 1803.]

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont
maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?--A
la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter
l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils
veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût.
Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir?
Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les
civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent
mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre
nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte,
donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père
Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les
registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et,
dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts
proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le
changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter
d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall,
sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130
pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à
dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf
peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark
veille avec une sollicitude paternelle.

[Note 185: Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire
d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts,
éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du
Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.]

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus
d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau,
jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à
côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau
des Visages Pâles.

[Note 186: Hall.]

Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage?--D'autres
apprécieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des
causes morales qui amènent ce résultat.


Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout
grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu'à se montrer
pour s'emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en
servitude.

--L'Aléout était donc lâche et indigne de la liberté?

--Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui
la connaissent le mieux:

     «Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront.
     L'indépendance est le trait essentiel de leur caractère; ils ne
     supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient
     pris ou qu'on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre
     sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne
     se laisseront mener à la baguette[187].»

[Note 187: Hall.]

--Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette?...

--A la baguette.... cela mérite explication. Les Russes eussent
volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques
insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui,
sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C'est parce
que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts
meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme,
ils pensèrent s'enfuir dans l'autre monde, pour échapper aux tâcherons
et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais
n'avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et
disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction
d'hommes dont ils s'exagéraient la supériorité, et qu'ils prenaient pour
des frères aînés. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons
avec ces volontés qui s'offraient de si bonne grâce! Mais quoi! des âmes
et des coeurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que
peaux de martre et de renard[188].

[Note 188: Voir Sproat, Rink et Bastian qui développent la même
idée.]

Généralisons la question:


Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se
fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les
vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu
partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et
sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions
antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris
jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était
transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se
reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et
l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un
paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute
volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les
sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule
impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier
tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses
flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En
perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre
et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants
ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes.
Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère
épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire...
celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

[Note 189: Dall.]

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise
les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les
améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se
montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et
patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que
subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la
gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour
vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que
notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est
toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par
tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le
grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des
Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce.
Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs
îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes--pourquoi et comment?
Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra
dire:--«Quel dommage!»



LES APACHES

CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS


Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus
indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs
comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les
Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant
eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros,
Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños,
Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné
l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt
qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des
rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et
s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et
le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui
débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila
qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à
2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de
cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant,
qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux
pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la
plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une
dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des
ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne,
puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les
violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui
soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et
les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en
octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les
fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et
verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs
retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et
l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.

[Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.]

       *       *       *       *       *

C'est une belle bête féroce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches
granivores, ou plutôt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les
Comanches, qui se donnent une nourriture assez variée, grâce à leur
agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes
n'étant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement
musclés, les extrémités fines, des traits souvent agréables, de grands
yeux d'un noir brillant, d'un éclat singulier et d'un pouvoir de vision
vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe
ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun
foncé en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, détail
à noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donnés pour
les plus beaux échantillons de l'espèce humaine.

On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque
exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et
désagréables: masque impassible, traits ridés et flétris; figure large,
nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lèvres minces,
regard de travers. Les yeux légèrement obliques et dont l'éclat vitré
rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des
Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peignés, retombent
sur les épaules en soies épaisses; autrement, ils sont à peu près
glabres. A côté de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur
taille moyenne n'étant que de cinq pieds cinq pouces.[191]

[Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurés par Ten
Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Société Anthropologique,
Bulletin_, 1883.]

Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer
l'Apache. Son tégument épais le rend peu sensible à l'action des
intempéries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans
aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises,
ils s'enveloppent, à la mode des Australiens et Andamènes, la tête d'une
calotte de boue qui leur procure une agréable fraîcheur et les
débarrasse de la vermine; pour les mêmes raisons, ils s'enduisent le
corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent généralement des mocassins,
modeste luxe, pour se protéger les pieds contre les épines, et à cet
effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbée. Quant aux
vêtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygiène, encore
moins par pudeur, que par vanité et coquetterie, pour se faire valoir:
les hommes, par quelque trophée de meurtre et de rapine; les jeunes
femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'écorce, par une toison
qu'elles ont ornée de barres et de lignes, industrieusement assouplie en
la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprême
élégance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions
ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que
pour l'agrément, et l'eau n'abonde point. Soit à cause de leur
malpropreté, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et
principalement de celle du cheval, de l'âne et du mulet, ces Apaches,
qui nous remettent en mémoire les hippophages de Solutré, dont les
ossements ont été trouvés mélangés à ceux de cinquante à cent mille
chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pénétrante odeur
équinée, surtout quand ils sont échauffés. Les montures rebroussent
chemin dès qu'elles l'éventent[193]. Constatons une fois de plus que la
propreté du corps est le plus souvent un signe de civilisation déjà
avancée. A l'époque de la puberté, on arrache les sourcils aux filles,
poil à poil, et bientôt après, on les débarrasse même des cils.--Est-ce
pour les embellir[194]?

[Note 192: _Bulletin de la Société d'anthropologie_, 1874.]

[Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'émettent les
Néo-Calédoniens semble persister, malgré tous les soins de propreté.--V.
Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Calédonie_.]

[Note 194: Crémony.]

Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes
et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches
entrelacées de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux,
gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient
volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et tout en
sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être
décimés par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure
leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent à leur aise qu'à l'air
libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des
murailles; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs
expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial,
ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y
dormir quelques heures.

[Note 195: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

       *       *       *       *       *

Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux
innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des
Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du
blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés
dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les
populations qui s'en nourrissaient.--«Tuez les bisons, disait un
gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.»
Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse».
Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il
immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles
grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les
transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en
yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise,
qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur
poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces
mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de
l'Australie.

[Note 196: Crémony.]

[Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.]

Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni
animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide.
Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur
profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les
mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément.
Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur
nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils,
rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient
difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de
choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que
veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais
en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est
suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les
herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On
supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se
pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades,
chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain,
les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous
les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,--ils sont nés
cavaliers,--nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre,
rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils
traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand
ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un
lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs
_tasajo_, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à
ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isolée ou sur
une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils
ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme
le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des
journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au
moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes,
emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont
ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se
saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant
qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans
le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable
brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», _jornadas de muerte_,
comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers
ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris
pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme
chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes.
Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes
capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des
louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que
les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore
vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres
et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des
souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée
d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier
quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir
calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce
au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse
et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent
pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal,
tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou
la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui
risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des
mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau,
symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants,
plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se
disputant le coeur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe
pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait
n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les
Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande
ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait
supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois
durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de
bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait
obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons
de ne pas en savoir davantage.

       *       *       *       *       *

Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations
sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une
saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement
dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté
qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est
pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même
se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la
femme aussi ne puisse abandonner son époux; mais alors l'homme délaissé
se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang,
tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va
tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil,
quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera
impersonnelle; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de
légitime.

D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage,
que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions
la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité,
Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas
inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes
n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de
pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives.
S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la «part du
capitaine»; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre
pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tête: par cet
acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.

Même symbolisme chez les Tatares nomades:

     «Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le
     lui mit autour du cou, fit voler une flèche au-dessus de sa
     tête[198]....»

[Note 198: Radloff, _Türkische Staemme Süd Sibiriens_. IV.]

Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de
leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées «à la pointe de la
lance». Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que
fait de capture et d'accaparement. De cette première appropriation les
autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la
famille, comme les théoriciens l'affirmaient naguère _a priori_; c'est
la famille qui dérive de la propriété; la famille, son nom l'indique,
commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.

Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont déjà
compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre
de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le
gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas
infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne
heure la faculté d'avoir des enfants[200].--A quel âge? Il serait
difficile de le préciser: elles savent à peine ce qu'est une année, et
s'inquiètent peu d'en compter le nombre.

[Note 199: Oviedo.]

[Note 200: Schmitz.]

D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années
consacrées à l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mère
jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé
un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient
comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses
droits civils et politiques, et ne tarde pas à se perdre dans le gros de
la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les
réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le
consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits
de paternité collective, ne les a pas encore délégués aux chefs de
famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que
rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native
des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo
racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne
manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un
arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les
vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté
du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le
militaire se vante-t-il le plus souvent de n'être pas tout à fait
étranger au noble métier du batteur d'estrade.

[Note 201: Bancroft, _Native Races_.]

[Note 202: Dixon, _White Conquest_.]


Un état social aussi primitif ne fait pas de place aux chétifs. Les
forts n'ont pas assez pour eux-mêmes, comment s'embarrasseraient-ils des
faibles? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent
à se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les
expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pas à temps pour avoir leur part
du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les traînards n'ont qu'à mourir.
Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus,
qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus
robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépêcher le
misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos,
puis, en passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront deux
personnes de bonne volonté[203].

[Note 203: Bancroft.]

Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos
amis, les Tchouktches; ils retombent à la charge de la communauté;
celle-ci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou
disparaissent promptement. Elle s'emploie au rétablissement des
fiévreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entières;
procédé non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les
pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.

Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut être de
marque pour avoir des obsèques qui comportent quelque solennité.
Généralement, le cadavre est empaqueté en des lanières de peau, porté
sur une colline et enfoui sur le versant exposé à l'Orient; on espère
sans doute que le soleil regardera le défunt, et le réveillera quand il
en sera temps.

Quelques notions de métempsycose: certaines âmes vont animer des oiseaux
ou des serpents à sonnettes.

       *       *       *       *       *

Ils possèdent le petit bagage intellectuel commun à la plupart des
Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-être même de plusieurs,
la tradition d'un déluge, diverses légendes. Ils vénèrent l'Ours, et
ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent
pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un
aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les éclairs, et
en battant des ailes produit les éclats de la foudre. De lui sont issus
les Apaches, car il s'unit à leur mère-grand Istal Naletché, laquelle
donna le jour à Nahinec Gané et à Toubal Lichiné, ce dernier l'Ancêtre,
le héros qui avec ses flèches tua le serpent Python, au moment où le
monstre allait le dévorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches
racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra,
symbole antique et grandiose, qui appartient également à l'ancien monde
et au nouveau, sujet trop vaste et compliqué pour que nous puissions
l'aborder.

[Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.]

Des voyageurs ont refusé à ces hordes tout sentiment poétique ou
religieux. Ce n'est pas étonnant. En matière de conscience, les sauvages
se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas à s'expliquer sur
leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce
qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.

Des missionnaires espagnols avaient essayé de convertir ces malheureux
Indiens, mais ont dû y renoncer par la raison qui fit échouer des
tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore.
L'enseignement s'adressait à des intelligences bornées, dépourvues de la
faculté d'abstraction qu'une longue culture a développée chez nous.
Voyez donc l'embarras d'un honnête apôtre exposant la doctrine de la
Résurrection, dans une langue où l'idée d'âme n'a d'autre équivalent que
le mot «boyau»! Pour faire comprendre à ces sauvages qu'ils possèdent
une «âme immortelle», il était obligé d'expliquer qu'ils ont dans le
ventre une «tripe qui ne pourrit pas».--Il les faisait compter jusqu'à
dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinité. Comment les
révérends pères auraient-ils traduit, dans une langue où le verbe _être_
n'existe pas, la célèbre définition de l'Éternel Jéhovah: «Je suis Celui
qui suis»?

Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les
Apaches, qui préfèrent s'exprimer par gestes. On en a observé qui,
accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans
laquelle ils ne faisaient que remuer les lèvres[205]; méthode que nous
venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache
abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que
les étrangers ne parviennent pas toujours à imiter; l'idiome est
décidément désagréable, et cependant les Mohaves, voisins immédiats, ont
un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le
japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de
toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].

[Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1869.]

[Note 206: On essaie de les représenter par le signe t-ql]

[Note 207: Gatschet, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877. Buchner,
Schmitz.]

[Note 208: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

Puisque la moralité, au moins dans ses lignes générales, se mesure au
développement de l'intelligence, on ne s'étonnera pas de la trouver
réduite ici à ses rudiments. Ces malheureux ne vivent guère que de
rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs
combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et
massacres, ils en tirent gloire; méprisent les dégénérés, les esclaves
de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage
indépendance des déserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus
forts et rapides, les plus beaux, sont les féroces et les ravisseurs, et
de toute notre espèce, le plus noble est celui qui fait la chasse à
l'homme.

On les traite de sournois et perfides, appellations qui les
flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lâches, qu'on leur
prodigue. Le courage et la lâcheté ne sont pas des faits d'ordre simple.
Certaines lâchetés comportent certains courages. Sans doute, ces truands
n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts;
n'ayant aucun goût pour la haute lutte, ils préfèrent attirer l'ennemi
dans un piège, ou se jeter sur lui par derrière, procédé recommandé en
haute stratégie, pratiqué par tous les animaux de proie; ces chasseurs
ont appris du gibier à se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils
emmènent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garçons,
dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures
produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point à
combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de
la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent
moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez
bien trempée pour les mener jusqu'à quarante ans[209]. Plusieurs blancs
qu'ils avaient capturés et dont ils avaient apprécié la force ou la
valeur, ont été obligés de procréer un rejeton avec une fille de la
tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne
les a pas toujours rachetés de la mort et des tortures; car ces sauvages
se délectent à faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce
que Chateaubriand avait déjà raconté dans sa _Vierge des dernières
amours_.

[Note 209: Fossey, _Mexique_.]

[Note 210: Henry.]

Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela:
les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne
trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se
sont laissé prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont
pour distraction, à peu près unique, d'aboyer à la lune et qu'ils
éprouvent le besoin de quelques représentations plus émouvantes. N'en
ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils
manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de
contempler un héros aux prises avec l'adversité, «plaisir des dieux»
d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit
donné à l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des
autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux
hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas
d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont
obligés de payer de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de
brûler eux-mêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas: dès que
les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal
humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font
valoir leurs droits; la sensibilité ne veut pas rester inactive et
réclame sa quote-part d'émotions. Car «l'homme ne vit pas de pain
seulement».


En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de
toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce
soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans
le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un
camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité
prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de
soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne
voudrait[211]. Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en
reconnaissant une autorité purement morale à des _sachems_, ou Chefs de
la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre
militaire; institution des plus intéressantes, mais qu'on ne saurait
étudier utilement dans ces hordes clairsemées.

[Note 211: Henry.]


Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts,
ces primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la
vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la
fête, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos
que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir
honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de
tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du
grain bouilli et fermenté[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient,
ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés
ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la
reine des nuits. Dès qu'elle se montre à l'horizon, ils geignent en
choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes
de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain[213].
Cette parfaite imitation est la récompense d'une longue pratique.
Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et même mot pour désigner
le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des
voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le
cri de l'autre[214]. Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements;
on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le
cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyène et de l'ours,
les bramements du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde
animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de
l'âne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique
une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages
dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent
guère portés à la gaieté; ceux de l'Amérique du nord passent pour
mélancoliques, et ceux de l'Amérique du sud pour tristes:

[Note 212: Henry.]

[Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.]

[Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]

     «L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en
     sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de
     la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en
     courtisant sa belle; même sa chanson d'amour n'est qu'un
     gémissement[215].»

[Note 215: Wiener, _Pérou_.]

Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits
plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en
charivari, lequel ne cesse qu'au matin.

Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un
acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel
pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le
gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette
solennité pour un équivalent de la «Danse du Bison» décrite par Catlin,
et pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la
fête «des Vessies», à laquelle nous avons assisté chez les Aléouts--des
réjouissances «du cerf[216]» que les anciens Romains déguisés en bêtes,
sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle
année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent
longtemps à s'en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne,
laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires ne
cessait d'admonester et de châtier les superstitieux qui «à Noël ou
jours autres», s'entêtaient à «courir les génisses[217]», faire le daim
ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les
mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en
donnent alors à coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du
village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la
bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des
cabarets. En tête, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son
épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis
le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la
nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et
les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la
kyrielle qui suit--la marche est fermée par un chameau de bosse
majestueuse.

[Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'après Denys d'Halicarnasse.]

[Note 217: Saint Firmin, cité dans _Mélusine_, II.]

       *       *       *       *       *

Nous avons parlé des Apaches comme d'un peuple toujours existant,
toujours agissant; en réalité, il ne compte plus. Tant qu'ils n'étaient
que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se
maintenait telle quelle, malgré la faible fécondité des femmes, malgré
les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils
distinguèrent à l'horizon le panache des locomotives, leur arrêt de mort
fut prononcé. Pressée de jouir, dévorée de désirs, s'inventant des
besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce
qu'elles ne peuvent se plier, instantanément, à la transformation qui
lui a coûté une vingtaine de siècles. Or, les peuples chasseurs, tels
que les Peaux-Rouges, se montrent récalcitrants à notre culture. Non
qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti
pris dans une spécialité. Né chasseur, l'Apache mourra chasseur. De
plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui
roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure
fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement
s'habituera aux longues réflexions, aux patientes études qui arrachent à
la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre sévérité, et sans tenir
à le «ravaler plus bas que la brute», on peut douter que l'intelligence
de l'Apache soit vraiment supérieure à celle du castor, ou même égale à
celle des fourmis qui savent récolter des grains, qui savent en semer,
nous dit-on.--A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne
plantait pas du maïs, pour se garantir des méchances de la chasse, ainsi
que le font, depuis temps immémorial, les Pueblos qu'il connaissait
bien.--«Planter du maïs? Pour que les camarades mangent la récolte sur
pied, avant qu'elle n'ait mûri[218]?»

[Note 218: Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]

Ils ne savent pas, ils ne veulent pas cultiver, mais ils pillent ceux
qui cultivent, crime irrémissible. Les _farmers_ sont mécontents que le
gouvernement de Washington préconise--officiellement--une politique
humaine; qu'il cantonne les Apaches dans une partie du territoire qui
jadis leur appartenait en entier, et qu'il leur paye une annuité de
quinze cent mille francs, au grand profit des commissaires. Ils trouvent
qu'elles étaient plus viriles et plus décidées, les mesures du
gouverneur mexicain de Chihuahua, qui avait mis les scalps des pillards
à prix: 500 francs par adulte mâle; 250 francs par femme, et 125 francs
par enfant. Des chasseurs de chevelures se mirent en campagne,
apportèrent quantité de ces dépouilles, mais on se priva de leurs
services quand on s'aperçut qu'ils livraient trop de têtes suspectes;
les blancs étant plus faciles à assassiner que les Indiens[219].
L'Arizone, la Sonore, la Californie, décidèrent qu'on abattrait tout
Indien à portée de carabine. En 1864, des Visages Pâles organisèrent une
expédition contre les Payoutes, dont ils tuèrent deux cents individus en
une «battue splendide»; ils les forcèrent à se noyer dans le lac
d'Owen[220]. Deux ans après, les autorités de Humboldt City conclurent
un traité qui stipulait que les survivants eussent à vider le comté dans
les sept jours, sous peine de mort contre tous les retardataires:--«Ce
traité est on ne peut plus favorable aux Indiens», concluait le journal
du district. Le 30 avril 1871, après quelque conflit, les troupes
fédérales emmenaient des Apaches prisonniers. Ce fut une aubaine pour
les colons des alentours, qui se rassemblèrent de tous côtés, se
jetèrent sur les captifs, et en égorgèrent du coup une centaine.

[Note 219: Kendall.]

[Note 220: Loew.]

     «Contre les Apaches il n'y a pas plusieurs manières de
     procéder: il faut une campagne bien raisonnée et patiemment
     conduite. Dès qu'ils se montrent, qu'on les poursuive jusque
     dans leurs montagnes, qu'on les traque dans leurs repaires,
     pour les y enfermer et affamer. Qu'on obtienne leur reddition,
     en leur montrant des drapeaux blancs ou autrement, et sitôt
     pris, sitôt fusillés. Contre eux tout moyen est bon, qu'il
     vienne de Dieu, qu'il vienne de l'homme. La méthode pourra
     choquer un philanthrope;--pour un homme de fibre si molle
     j'éprouve quelque pitié, mais aucun respect. Je lui conseille
     de ne pas dépenser toute sa sympathie pour les Apaches, et d'en
     garder pour les tigres et les serpents à sonnettes[221].»

[Note 221: Sylvester Mowry, _Arizona and Sonora_.]

Ces conseils étaient faciles à suivre. Les blancs recoururent à toutes
les trahisons, à toutes les cruautés. L'empoisonnement par la
strychnine[222], la dissémination de la petite vérole, autant de hauts
faits parmi nos pionniers, qui paradaient avec des brides décorées de
scalps qu'ils avaient eux-mêmes levés, avec des dents enfilées qu'ils
avaient arrachées à des femmes encore vivantes[223]. A Denver, certain
jour, un volontaire rentra portant au bout d'un bâton le coeur d'une
Indienne. Après l'avoir tuée d'un coup de feu, il lui avait ouvert la
poitrine, pour arracher le trophée que, dans les rues de la ville,
saluèrent les acclamations de quelques drôles. Un autre soir, on vit
arriver Jack Dunkier, de Central City, portant à sa selle une cuisse
d'Indien. Le personnage prétendait n'avoir pas eu d'autre nourriture
pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot, mais cette fanfaronnade,
quel symptôme! Tel autre se vantait publiquement d'avoir grillé et mangé
des côtelettes humaines[224].

[Note 222: «_Strychniner_» mot, d'argot local, avec la
signification: «se débarrasser des Peaux-Rouges.» _Europa_, 1872.]

[Note 223: Pumpelly, _Across America and Asia_.]

[Note 224: _Le Monde Pittoresque_, 1883.]

Conclusion: En 1820, on évaluait à vingt mille les mâles adultes des
Apaches-apaches; cinquante ans après, le nombre n'était plus porté qu'à
cinq mille.


Voleurs de chevaux, voleurs de moutons, il ne leur sera pardonné que
lorsqu'ils auront été exterminés jusqu'au dernier. Ce que le
propriétaire de brebis hait le plus au monde, c'est le loup, même si le
loup a pris forme humaine. Race errante, affamée, altérée, race traquée
et poursuivie, race endurante, rusée et passionnée, indomptable à la
fatigue et à la souffrance, l'Apache, peuple loup, aura le sort du loup.
Le loup périra, mangé par le mouton: le mouton n'est point ce qu'un vain
peuple pense. Le mouton avance irrésistible, chassant devant lui les
tigres et les lions, chassant l'homme.

--L'homme?

--Oui, l'homme. Demandez à ces milliers d'Anglais, à ces milliers
d'Écossais, à ces milliers d'Irlandais, qui ont dû se jeter à la mer,
reculant devant les troupeaux de moutons que poussaient quelques nobles
lords, grands propriétaires.



LES NAÏRS

OU LA NOBLESSE GUERRIÈRE

ET

LA FAMILLE MATERNELLE[225]

[Note 225: Tant pour l'idée principale que pour la majeure partie
des documents à l'appui, la présente étude est tirée de la monographie
que M. Bachofen a publiée dans les _Antiquarische Briefe: la Famille
Maternelle chez les Naïrs_.]


Un bloc erratique en plein champ de blé, un menhir au milieu d'un
jardin, dressant sa tête de granit au-dessus des pervenches, clématites
et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Naïrs, qui, dans un État
des mieux policés, ont conservé avec une ténacité singulière la coutume
de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons
connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient
inexplicables. Ces débris de préhistoire, enchâssés dans la civilisation
orientale, ne sont pas la moindre merveille du _Pays des diamants et
pierres précieuses_.


Du cap Comorin à Mangalore, entre les Ghâts et la mer des Indes, s'étend
le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une «bande de terrain au
pied des montagnes». Peu de plaines, sol très accidenté. Le paysage
ressemble fort à celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres îles de
l'Océanie[226]. Des pluies abondantes donnent au «jardin de la
Péninsule» une végétation vigoureuse. De la moindre motte sort une
fleur, même le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds
des cocotiers; au-dessus des rizières, sur chaque butte, sur chaque
éminence, s'élèvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous,
bananiers gigantesques, catchous à fleurs rouges, pipoulas au frémissant
feuillage, papayers à grandes feuilles palmées, disposées en
verticilles.

[Note 226: Clements Markham.]

Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches,
au-dessus desquelles l'aréca[227], le plus gracieux des palmiers,
balance ses palmes plumulées à tout souffle de vent. Entre les rizières
et les champs de cannes on traverse des allées d'ananas et d'aloës; on
entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au
bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clément et la
terre généreuse. Pour parler comme Firdousi, «la chaleur est fraîche,
tiède la froidure.» Nulle part l'homme n'a moins de droits à se dire et
à se sentir malheureux.

[Note 227: _Areca betel_, _jacktree_, nommé _jaqua_ par les
Portugais, du tamoul _choulaka_.]

       *       *       *       *       *

Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits
savoureux, donne naissance à de beaux types humains, à des hommes bien
faits, des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la
petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phénicie
attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins
dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont
fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais
vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont
jusqu'à nouvel ordre.

Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la
race guerrière et aristocratique des Naïrs[228]. Quoique de souche
soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et
civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils
formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier
lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme
intermédiaires, les Tirs[230], émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière
d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps
immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout
modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun
vêtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des
prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont
une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme
bonnes et nourrices, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu,
au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance
qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller
dévêtues par voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du
siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les
Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers; il
leur offrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de
l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire
à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances
restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce
qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans
leurs forêts[231]. Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très
parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les
hommes[232].

[Note 228: _Naïrs_, _Nayeurs_, _Naïmar_, les guides, chefs ou
conducteurs.]

[Note 229: _Tcher_, terre, _mour_, _moucoul_, enfants.]

[Note 230: _Tayeurs_, _Tayar_ ou _Chogans_, _Chagoouâns_, _Chanars_,
serviteurs, ou _Tchanars_ (démonolâtres).]

[Note 231: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 232: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Outre leur physionomie particulière, et certains détails du costume, les
brahmanes se reconnaissent à la houppette de cheveux qu'ils portent en
avant, houppette que tous autres rejettent en arrière. Les Naïrs se
rasent la tête, ne ménageant qu'une boucle étroite et mince, nouée au
bout, qu'ils étendent à plat sur le crâne; les femmes ont le bon sens de
respecter leur longue chevelure, d'un noir éclatant. Teint brun olive,
extrémités fines, taille élégante, maintien noble, port distingué. C'est
une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble
singulièrement aux portraits qu'on donnait, à la fin du dernier siècle,
comme représentant les insulaires du Pacifique.

Les Naïrs de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de
chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et écrire;
mais leur principale éducation se faisait au gymnase et à la salle
d'armes, où ils apprenaient à mépriser la fatigue, à ne pas se soucier
des blessures, à montrer un courage indomptable qui souvent frisait la
témérité et même la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient
avec une égale virtuosité leur lance en avant et en arrière, tiraient de
l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde
flèche dans la première[233]. Leur agilité extraordinaire les faisait
redouter dans les combats des forêts et jungles. Ils se vouaient à la
mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent.
Ceux que le prince attachait à sa personne tenaient à honneur de ne pas
lui survivre. Écoutons Pyrard qui les vit en leur beau temps:

[Note 233: Graul, _Reise nach Ost Indien_.]

     «Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs
     revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les
     hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis
     jamais; ils sont de couleur basannée et olivastre, et tous de
     taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du
     monde, hardis et courageux, fort adroits à manier les armes,
     avec une telle dextérité et souplesse de membres qu'ils se
     plient en toutes les postures qu'on sçaurait dire, de sorte
     qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on
     pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en
     même temps[234].»

[Note 234: _Voyage_ de François Pyrard (au commencement du XVIIe
siècle).]

En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil
n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait
permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient
sous l'obligation de le tuer, ou de périr eux-mêmes[235]. Aujourd'hui
encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe,
il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent
qu'à maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils
ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs: on leur eût
manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin
du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en
leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats,
des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs,
toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:

[Note 235: Thévenot.]

[Note 236: Day, _The Land of the Permauls_.]

     «A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après
     avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté,
     ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils
     s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux n'eût
     pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable,
     mais par des gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils
     montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la
     dernière honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être
     vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc
     immobiles à leur poste[238].»

[Note 237: Rigord, _Vie de Philippe-Auguste_.]

[Note 238: Guillaume le Breton, _la Philippide_.]

Interdit de mettre un Naïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait
il se justifiait par l'ordalie,--saisissait un fer rouge et le portait à
quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,--allait
prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle
prouvée? Des envoyés du roi avaient mission de le tuer où ils le
trouvaient; sauf à laisser l'ordre, piqué dans le cadavre.

«Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon épée et ma maîtresse!»
prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point
d'honneur. Détail à noter: les parties intéressées ne vidaient pas
toujours leur querelle en personne; des amis l'épousaient à leur place,
surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des
intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient
leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre
pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires
d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au
roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune
des litigants.

Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État
tombât en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires les
plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait
parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas d'un jour; il fallait
que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant
tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son
successeur, se poignardait ensuite.

La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en
Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le
devine, goûtent le système médiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le
souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable:
avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans
de règne, toute la durée du cycle mexicain. Le boeuf Apis jouissait de
sa divinité pendant vingt-cinq ans.

De magnifiques fêtes, un grand jubilé étaient annoncés, à Calicut, pour
clore dignement la carrière du monarque. Au grand jour, le roi
inaugurait lui-même ses obsèques, et, marchant en tête d'une procession,
composée des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses
pieds avaient touché l'eau, il jetait bas ses armes, déposait sa
couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait
les bras. Sur ce, quatre Naïrs qu'il avait instamment priés de lui
rendre un dernier service,--celui de l'égorger,--prenaient un bain dans
la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les
habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau
parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de:
«Allez-y!» les champions se précipitaient sur les gardes disposés en
épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille,
tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin.
Incroyable ou non, la légende affirme que, plus d'un de ces désespérés
plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite
sur le trône qu'il avait si bien gagné: «Ote-toi que je m'y
mette!»--Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments
désaffectionés, décidés à faire preuve de maladresse...

       *       *       *       *       *

Il paraît que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent au Malayalam
des colonies conduites par des prêtres, qui s'emparèrent du pays et
asservirent les habitants, sans rencontrer de résistance sérieuse.
Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant
Vichnou faisant, à leur rencontre, surgir la terre du sein des flots.
Les nouveaux venus n'eurent pas à partager avec les Kchatryas ou
guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les
obligeaient à soutenir une lutte séculaire, dans laquelle les triomphes
alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger à vaincre trop
aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les
conquérants tournèrent leur activité et leur savoir-faire les uns contre
les autres. Des prêtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prêtres;
les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-détruisaient, et,
après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la
souveraineté d'un prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties
sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les
dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui
donna naissance à l'aristocratie militaire, dite des Naïrs. Des
commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en
même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises
d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu à peu,
ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher
la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils
s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Brahmanes, entichés
de leur orthodoxie védantique. Si bien qu'une révolution éclata dans la
seconde moitié du XIIe siècle. Le petit peuple, l'aristocratie
locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent
le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique ou légendaire,
dont le nom indique un représentant des «hommes du sol», assembla des
armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale
porta la peine de l'orgueil qui l'avait empêchée de se fondre avec la
nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et
d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts,
sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne,
Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou
faisaient semblant d'accepter le nouvel état de choses. La Cannanore de
nos cartes, Nannour, d'où était partie la révolution, prit un caractère
essentiellement indigène. Une treizième cité, Coricot ou Calicut[239],
fut fondée, et mise à part, pour devenir le magasin arabe, le quartier
général de la confédération nouvelle, et la résidence du président qui
prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trône qui jusque-là
s'était effectuée de père en fils, suivant le droit des conquérants, fut
désormais rendue au fils de la soeur, conformément au droit primitif.

[Note 239: D'où sortirent les premières étoffes de _calicot_.]

[Note 240: Ou _Tambouri_, _Tamouri_, qui nous est mieux connu sous
la forme arabisée de _Zamorin_. Les princes s'appelèrent _Tambouran_ et
les princesses _Tambouretti_.]

On devine que la révolution qui mit fin au régime brahmanique prenait
ses origines dans l'ordre social. Jusque-là deux systèmes avaient été en
lutte irréconciliable pendant une longue suite de générations: le
Patriarcat des races privilégiées, et le Matriarcat, essentiellement
populaire et démocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgré leur force et
leur adresse, ne purent imposer définitivement à leurs sujets du Malabar
la coutume qui trace la démarcation entre deux mondes: celui des peuples
qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble
que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont
fondées, eût dû s'imposer elle-même, ou se faire accepter sans grands
combats, si elle eût vraiment possédé la supériorité qu'elle s'attribue.
Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-après.

La révolution populaire triompha du système aristocratique; elle fit
plus, elle se maintint, et le pays entra dans une ère de prospérité. A
la fin du XIIIe siècle, Marco Polo s'émerveillait de la richesse des
villes, de la richesse des campagnes; prospérité que Camoëns et les
Portugais admiraient encore au milieu du XVIe siècle.

     «A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et
     des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes
     150,000 Naïres, sans compter les Malabares et Mahométans, tant
     de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays,
     qui sont sans nombre. Tous les roys Naïres de cette côte sont
     ses vassaux, lui obéissent, et cèdent à sa grandeur, excepté
     celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre,
     depuis que les Portugais sont à Cochin[241].»

[Note 241: _Voyage_ de François Pyrard.]

L'arrivée des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un
premier coup à l'existence de la confédération; que, par la suite,
désagrégèrent et démantelèrent les Hollandais, les Français et enfin les
Anglais auxquels réussit la conquête totale.

       *       *       *       *       *

Trois religions s'employèrent dans le Malabar contre la famille
maternelle: celle de Brahma, celle de l'Évangile, celle de Mahomet.

Suivant une légende qu'il serait difficile de prouver ou de réfuter,
l'apôtre saint Thomas aurait abordé ces parages, où sa prédication lui
aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouvé par le fait
suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les pèlerins qui
s'administrent de cette argile sont aussitôt guéris de leurs fièvres et
autres maladies[242]; prodige semblable à celui de Tantah, en Égypte, où
tout un champ resta coloré du sang des martyrs, au nombre de
quatre-vingt mille, tous décollés au même endroit[243]. La gloire de
saint Thomas pénétra jusque dans la Gaule mérovingienne, et saint
Grégoire, écrivant en la cité de Tours, rapporte que dans la chapelle
mortuaire de l'apôtre

     «... Une lampe, placée devant le tombeau, brûle jour et nuit,
     sans mèche et sans être alimentée par de l'huile. Le vent ne
     l'éteint pas, elle ne se renverse jamais, éclaire sans se
     consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'apôtre,
     inconnue à l'homme, mais où l'on sent la puissance
     divine[244].»

[Note 242: Marco Polo.]

[Note 243: Paul Lucas.]

[Note 244: Gregorius Turonensis, _de Gloria Martyrum_, trad.
Bordier.]

Les voyageurs sont intéressants à entendre sur ces chrétiens, les
Thomistes, appelés aussi Jacobites. Ils ont quantité de livres qui
traitent de sortilèges, avec lesquels ils assurent que leurs prêtres
font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obéissent[245]...
Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le
Purgatoire. Leur eau bénite jouit de propriétés miraculeuses,--sans
doute, parce qu'elle a été mélangée de la susdite terre rouge,--ils
rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de
vin[246], avec du pain de froment levé, assaisonné d'huile et de sel, et
pour le consacrer, font tomber le gâteau sur l'autel, par un trou ménagé
dans le plafond.

[Note 245: Tavernier, _Voyages_, 1.]

[Note 246: Paoli.]

A l'instar de l'Église primitive, ils célébraient des agapes avec mets
non sanglants, riz, pâtes, miel, canne sucrée. Pour baptiser leurs
enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un
fer rouge,--on dit que les chrétiens d'Abyssinie conservèrent longtemps
cette coutume--et dès qu'ils les avaient ainsi marqués, fussent-ils
encore à la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux
espèces[247]. Les prêtres sont appelés Kassanar[248], se marient et
portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crèvent les yeux à Judas
l'Iscariote; au dessert ils apportent un gâteau, tous y piquent le
couteau; et quand chacun y a été de son coup, mangent la pâtisserie. A
Pâques, les fidèles relatent leurs gros péchés de l'année sur des
morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la décharge
disperse en l'air toutes les fautes de la communauté, et plus il n'en
sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de
quatre cent mille Jacobites[250].

[Note 247: R. P. Philippi, _Itinerarium Orientale_.]

[Note 248: Du syriaque _Quasi_, ecclésiastique, et du tamoul _Nar_,
_Naïr_, chef.]

[Note 249: Day, _The Land of The Permauls_.]

[Note 250: _Allgemeine Zeitung_, V. 1889.]

Au temps de leurs premières ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des
doctrines apportées de Syrie et d'Arménie, avaient pensé constituer au
Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat,
inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils
déclarèrent le sexe féminin déchu de tout droit à l'héritage, et leurs
descendants continuent à donner tout aux garçons, rien aux filles.

Les conquêtes des Portugais firent au début une haute position aux
confrères chrétiens, les _Nasarani_, lesquels, du reste, n'avaient pas
besoin d'être protégés. La commerçante Calicut devait sa prospérité, sa
puissance et sa richesse à sa tolérance envers tous les cultes: «Chacun
y vit en grande liberté de conscience», remarquait Pyrard, qui, parmi
les chrétiens d'Europe, n'avait pas été habitué à ce spectacle. En 1541,
survint l'étonnant François de Xavier, qui, assisté de quelques
compagnons seulement, et plus heureux que l'apôtre Thomas lui-même, fit
la plus merveilleuse pêche qui soit jamais entrée en la barque de saint
Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes
fois il se plaignit d'avoir les bras cassés de fatigue,--baptêmes par
centaines et centaines,--il regrettait aussi de ne rien entendre à ce
que racontaient ses intéressants néophytes. Sans doute, la secte eût pu
constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir
définitivement leur puissance, n'était que les chrétiens d'Occident se
mirent en devoir de tyranniser leurs frères d'Orient, de les traiter en
hérétiques, ni plus ni moins que les frères d'Abyssinie, non moins
miraculeusement retrouvés. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de
ne pas se soumettre immédiatement à l'évêque de Rome; ils s'obstinèrent
à refuser les nouvelles prières, liturgies et incantations latines
auxquelles ils n'entendaient goutte, à conserver leurs formulaires
syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils
disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même; ils
se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force
et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que
dans la prononciation. Des deux parts on s'entêtait le plus à ce que
l'on connaissait le moins.

[Note 251: Matthieu, IV, 19.]

[Note 252: Mrs. Guthrie, _My Year in an Indian Fort_.]

Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La
Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les
prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient
en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout
ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et
coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion
que le cordon sacré, porté par les brahmanes en leur qualité de
régénérés ou «deux fois nés», est dépourvu de toute signification
religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement
sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste
et jésuites de basse caste; et quand un jésuite porté dans son palanquin
rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites faisaient
semblant de ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur
brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des
Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard: toute la révélation
chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes
christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits
brahmano-chrétiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et
Crichna on n'eût su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par
milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par
l'apôtre saint Paul: «se faire tout à tous.»

[Note 253: R. P. Barreto, _Relation des Missions de la province de
Malabar_, Paris, 1645.]

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains
réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les
épithètes de fourbes et parjures. Le Saint-Siège ne savait à qui
entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les
pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la _Santa
Hermandad_ au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autodafés de Goa
sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à
l'étranger, l'évêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le
sobriquet de «prélat marron». L'Inquisition travailla si bien qu'elle
supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens
primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les
Hollandais qui, en 1663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit
à son tour, mais en retroussant sa robe, lança les foudres de
l'excommunication sur son confrère, l'évêque syriaque, et sur tout le
vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas:

    «Ah qu'il est beau de voir des frères,
    D'un même amour unis entre eux!»

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique; ils
exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de
conformité à la Confession helvétique; même pour signer un simple bail à
ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht
était répété sous les manguiers où jacassaient les perroquets, où
roucoulaient les pigeons.

[Note 254: _Journal des Missions évangéliques._]

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des _dominies_
substituèrent celle des révérends et missionnaires anglicans. Mais leur
propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur
tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement,
on n'en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés
par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du
matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme
n'avait pas ébranlé l'antique institution; il est même permis de
supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue
existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait
de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait
la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus
qu'ailleurs influentes et respectées; depuis temps immémorial, la
coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût
condamnée à mort; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était
vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de
combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément
indigène contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans
n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de
leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment
contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir
empêcher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la race
métisse des Mapillas[255], et adopté, sans paraître en souffrir,
l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de l'oncle maternel
fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des
Laquedives[256].

[Note 255: _Mapillas_, les notables.]

[Note 256: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_.]

       *       *       *       *       *

Quelle était donc cette «famille maternelle» qui se maintint à travers
tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille
à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient
si fort attachés?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à
la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous
l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que
l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la
paternité, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la
génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut
sous l'influence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se
développèrent les notions de race, de famille, de partages et
d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu,
indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que
l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les
mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux.
Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou
demi-barbares, ils étaient de règle chez les anciens Étrusques,
Campaniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pélages, Lyciens et Cariens,
pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de
Ptolémée Philadelphe, la matronymie faisait loi en Égypte; les parties
qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de
leur mère, ne mentionnaient pas leur père; même le nouveau marié perdait
son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait à l'épouse tout
ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait; ne se
réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à
la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

[Note 257: Révillout, _Papyrus démotiques_.]

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et
consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle.
Le «matrimoine» précéda le «patrimoine». Point n'est besoin de rapporter
la «coutume de Barèges» ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de
l'Inde anglaise:

     «Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce
     n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire
     entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un
     compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que
     des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs
     garçons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la
     solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent
     le centre d'une famille grandissante[258].»

[Note 258: Vogel, _Vom indischen Ocean bis zum Goldlande_.]

     «Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère
     en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa
     propriété et dans sa maison à elle; se choisit un époux à son
     gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. Il est vrai qu'elles
     travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans
     de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259].»

[Note 259: Steel, _Journal of the Ethnological Society_, VII.
Campbell.]

     «Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs
     femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un
     travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe
     masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; à
     elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière;
     elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes
     que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient
     leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des
     fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la
     conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent
     fort bien se trouver des époux; aux riches, les partis ne
     manquent guère. Le préféré va vivre chez la belle-mère qui
     règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si
     le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été
     autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu
     vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se
     refusant à payer les amendes qu'ils avaient encourues;--il lui
     était loisible de convoler en secondes noces[260].»

[Note 260: Hodgson, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1849, Dalton.]

       *       *       *       *       *

Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille
maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles
accumulés contre cette institution par une race admirablement
intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée,
comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations
simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux
systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible,
infranchissable. Ils tournèrent l'obstacle avec une ingéniosité, une
persévérance dignes d'une race sacerdotale. Ils étaient obligés de
reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur
système familial. L'imposer à nouveau, impossible. Et cependant, leur
loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père
sans se frapper eux-mêmes de déshérence, sans avouer qu'ils s'étaient
trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le
but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour
répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et
se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever; ils
s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère[261]; ils vouent à
de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit
l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se
présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis
chrétien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le
pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même
auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui
est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens,
saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents, les parents et amis
venus de près ou de loin. L'oncle et les frères de la mariée reçoivent
les visiteurs, les présentent à la mère et aux soeurs, parées de leurs
plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour
époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une
chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre
ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de
promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de
l'épousée un _tali_, l'équivalent indou de notre anneau de mariage.
C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici
une pierre précieuse, là une feuille d'or enroulée en cornet, et
traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont
déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Après
quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés,
même le nouvel époux. On le remercie poliment du service rendu:

[Note 261: «Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de
nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un
homme, les préjugés de la caste exigent que le corps inanimé soit soumis
à une copulation monstrueuse.» Abbé Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

--«Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un
habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de
francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de
votre présence l'appartement conjugal.»

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez
nous, consent parfois à faire lui-même et en personne la remise du tali;
mais cet honneur fait à l'épousée, il se refuse à l'oeuvre maritale,
pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur payé à forfait. Marco
Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance:

     «Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchés pour la
     besogne, marchandent leur service, débattent la rémunération;
     mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse à des
     Arabes et étrangers, qui, travaillant gratis et sans se faire
     prier, seraient préférés à tous autres, s'ils savaient
     s'éloigner à temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect
     agréable a été surpris par la proposition qu'on lui faisait
     d'épouser, sur l'heure, quelque charmante créature; mais après
     le mariage, la famille lui tirait la révérence en lui faisant
     comprendre qu'il y aurait indiscrétion à rester plus longtemps,
     et danger à revenir.--Cependant la mariée portera toute la vie
     le précieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme
     qui le lui a remis vient à mourir. Alors elle prendra le deuil,
     se purifiera, se baignera, et tout sera dit.»

Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on
nous avait contées de la «veuve du Malabar».


Arrêtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont
évidemment un reliquat de l'époque brahmanique, alors que les
conquérants s'évertuaient à imposer leurs institutions à une peuplade
qui n'en avait cure. Peut-être, les habitants, chefs de famille,
étaient-ils malmenés, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux
prescriptions du mariage légal? Ils en prenaient bravement leur parti et
se mariaient pour la forme, le fiancé et la fiancée s'accordant à ne pas
prendre au sérieux l'engagement contracté. L'officier d'état civil
exigeait un billet de mariage?--On lui apportait son billet. Mais aucune
police ne pouvait forcer les nouveaux époux à se prendre en affection,
ne pouvait contraindre le père à s'inquiéter d'enfants qui lui étaient
indifférents. On avait beau le déclarer auteur authentique de sa
progéniture; il haussait les épaules. Car la paternité ne compte pour
rien en ces pays où tous les enfants ont une mère, mais point de père.
Ce n'est pas que la filiation fût toujours incertaine. Il est des
princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie
d'avoir un amant en titre, et même de n'en avoir qu'un seul. A Cannour,
Buchanan alla présenter ses respects à la Bibi, qui l'accueillit fort
bien et lui présenta le père de ses enfants. Au dîner de gala qui fut
donné au voyageur, le mari de la reine mangeait à l'office. Les princes
et rois avaient des maîtresses sur la fidélité desquelles ils pouvaient
compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, réputés de
sang non royal, appartenaient à la famille de la mère et à celle-là
seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles
de la paternité sont les plus douces et profondes... Voici des hommes
qui les ignorent. Nous avions cru la paternité un sentiment naturel...
Elle n'est qu'une idée acquise.

Partout ailleurs, le mariage est ou a été la prise de possession de la
femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception à la règle;
les noces n'interviennent que pour émanciper la femme et l'introduire
dans le monde. Pour gagner l'indépendance elle prend maître; le contrat
de servitude en main, elle acquiert la liberté de sa personne. Pourvu
qu'elle porte son _tali_ au cou, elle est affranchie du lien conjugal.
Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un symbole verser en son
contraire, une institution se dénaturer et changer du tout au tout. Mais
reprenons le fil:

[Note 262: Connue sous le nom de _Marrou Moka tayoum_.]


L'épouse émancipée demeure chez sa mère, au besoin chez un de ses
frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle
entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec
son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les
premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et
l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la
famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère
à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont
nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant
plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas
au delà de dix à douze; car il y a des bornes à tout. Suivant les
convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant
vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi
du jour veut-il écarter les visiteurs, se débarrasser des importuns? A
la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée[263] ou son couteau;
on sait ce que cela veut dire.

[Note 263: Thévenot, _Voyage_, V.]

Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le
semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous
autres endroits; il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort,
rentre. Où il y a gêne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces
sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux
dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons,
qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant
favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien
haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu; moins on est
vêtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand
soin de leur chevelure; on vante leur taille élégante, leur aspect
décent et agréable, l'amabilité de leurs manières. En principe, les
cadeaux ne sont pas coûteux; il est admis qu'on doit aux belles faire
une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient
habituées, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non
s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les
cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez
lesquelles ils répartissent leur stock de vêtements, armes, chevaux et
objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui
avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et
cherche fortune ailleurs.

On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains
et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière,
indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition.
Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces
moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant
ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le
mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de
moeurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative
essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une
Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas.
Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs
pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de
déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de
caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le
langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en
mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie
personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui
complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un
rustre et lui accordât ses faveurs.

       *       *       *       *       *

Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare,
restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux
enfants de la soeur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la
plus âgée des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou
inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages
sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui
ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la
polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la
haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les
charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que
l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en
plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la
plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans
laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq
Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque
frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais
les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de
la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant
encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et
en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune
à tous les frères[268];--Sparte, où il en était de même dans les
familles pauvres[269];--les Canaries[270].

[Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the
Anthropological Institute_, 1874.]

[Note 265: Jacolliot.]

[Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.]

[Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.]

[Note 268: Strabon.]

[Note 269: Polybe et Xénophon.]

[Note 270: Béthencourt.]

Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour
entretenir une femme; quant à leurs soeurs, elles vivent en hétaïres; et
par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être
mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la
conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par
l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et
maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et soeurs. Dans notre
milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît
inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas
qu'il puisse en être autrement.

Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier
ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit
monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant,
lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison
reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait
s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,--telle était la
règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères
obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles,
pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte
d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les
âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et
les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre
mot générique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se
hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas
l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils
ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la
maison maternelle, emmenant sa soeur préférée pour lui donner la
direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne,
devra à la belle-soeur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit?
Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le
sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux
vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels
qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas
même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs,
l'amitié entre frère et soeur, chose durable. L'épopée des _Nibelungen_,
sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses,
qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie--à preuve les
chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les
droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].

[Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

[Note 272: Townsend, _Journal des Missions évangéliques_.]

Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en
admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils
font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie
singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère,
en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant
aux héritages... Quel allègement!

       *       *       *       *       *

Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution
qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser?
Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?--Non, puisqu'ils
sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne,
tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant
qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne
leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à
trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance
double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays.
Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait
l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier
des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas
menti.--«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter,
c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri,
monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces
Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne
sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence
surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous
voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos
bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons
point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever
au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces
sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment
divins, ayant pour nom _Manoushya Devâh_, les dieux parmi les hommes.»

Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels
et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis
six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au
nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité
plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de
simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter
les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se
flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont
déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout
jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit
l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent
infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils
n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont
enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre,
la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.

     «... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par
     ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous
     condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles
     cessaient d'être régies par des princes issus de semence
     brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à
     l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom
     sacré de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273].»

[Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit
des Nagas, ou serpents;--les serpents terrigènes symbolisent la
population autochtone. Nous résumons:

[Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.]

     «Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à
     périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être
     exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince
     Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par
     conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le
     patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika
     s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit
     leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu
     infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de
     la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»

Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne
la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations
matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de
pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des
Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en
casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des
théologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre
des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à
tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient
sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir
plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non
pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée
surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes
inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de
premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les
rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne
s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter
quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils
honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition.
Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille
brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement
respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.

Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître,
les Naïrs qui ont un héritage à léguer,--que ce soit un trône, des
palais ou des propriétés territoriales,--ont été enseignés par une
longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent
par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles
ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient
amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang
sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres
cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage.
Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait
rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils
voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de
sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà
la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance,
se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de
lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits
Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses
noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275],
lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand
l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il
remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral
raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune
les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à
l'honneur du souverain.

[Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian
Spectator_, 1840]

[Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.]

[Note 277: _Collecção de noticias._]

La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite
gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a
d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons
un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir
rigoureux, obligation sacrée;--les Tambourettes;--les princesses et les
belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la
province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes
prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les
naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les
rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet
qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une
population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques
de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent
point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes
de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent
les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques
d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après
avoir fait aux bonnes femmes la charité,--là-bas, le don amoureux se
demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,--requièrent
quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se
montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun
prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille
ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette
faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux
Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il
est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent
obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la
cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y
frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif
quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire
ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces.
Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle
rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au
missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les
bras.

[Note 278: _Journal des Missions évangéliques_, 1852.]

     «Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels
     il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges
     de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et
     campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on
     lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le
     reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à
     la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de
     fleurs.»

[Note 279: Dr Roberts, _De Delhi à Bombay, Maulaïsseur_.]

Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute
humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme
divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte
de vermillon[281].

[Note 280: Picart, _Cérémonies religieuses_.]

[Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.]

Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de
vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le
nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un
d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les
mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs;
laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui
prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'_Adi Parva_ du
Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros
qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et
magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour
qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour
commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est
Vitchitravirya,--c'est Vipaçman,--c'est Djarâsandha,--c'est
Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres.

[Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.]

On croit que nous exagérons?--Eh bien, passons la frontière, et entrons
en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience,
auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait
de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première
nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au
prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières
pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par
des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il
n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance
pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par
souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il
leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines
possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur
complaisance[284].--Les santons Yézids, qui rendent même service,
passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et
vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une
troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille
ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le
prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux
qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous
l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges,
qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs
raffinés et une progéniture supérieure.

[Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rémusat.--Lassen,
_Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.]

[Note 284: Démeunier, l'_Esprit des usages_.]

[Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.]

[Note 286: _Mémoires du chevalier d'Arvieux._]

[Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.]

[Note 288: Lucien, _Alexandre_.]

C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un
peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique.
Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en
génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.

       *       *       *       *       *

Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs
hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis
disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai
représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur
propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence
parmi les classes élevées.--«Dans la philoprogéniture de nos moralistes
européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est
enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent
que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre
fils[289].»

[Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.]

A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle
passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers
et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]»,
titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends
Pères.--La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore,
bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même
régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins
partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais
nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et
hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme
plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils
et son neveu,--supposons qu'ils soient emportés par une
épidémie,--passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait
autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu
ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins.
Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel
est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir
conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le
langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et
le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation
serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même
temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle
l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des
«épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux
et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par
les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en
confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits
entre les membres de la famille.

[Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil
Priest_.]

[Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam
Law.]

Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le _matrimoine_. On n'en a
que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse
sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre
aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les
âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi
de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou
maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des
enfants de la soeur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la
troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est
réglé entre cousins par la date stricte des naissances.

Malgré tant de précautions pour prévenir l'extinction des familles, une
rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un héritage en
vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni soeur ni neveux fils de soeur,
n'a pas d'héritier naturel?--Il adoptera une soeur qui perpétuera la
famille.--Et si la soeur nouvelle reste sans géniture?--Eh bien, qu'elle
en adopte à son tour!

A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne
seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde,
l'adoption est définitive; mais s'il est rejeté ou si le sein n'est pas
pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre héritier, autre
héritière.


Ainsi constituée, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a guère
pour chefs que des vieillards.--Le Zamorin était le plus ancien d'une
parenté qui comptait près d'une centaine de membres. Souvent ses mains
affaiblies se fatiguaient à tenir les rênes du gouvernement; et,
préférant alors s'adonner à la dévotion, il confiait la direction des
affaires à un régent, assisté d'un conseil d'État, toujours composé de
cinq princes, héritiers présomptifs, et dont l'âge, par conséquent, se
rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appelé au pouvoir
n'avait que le temps d'enterrer son prédécesseur, puis s'endormait du
dernier sommeil. Ces bonshommes étaient le plus souvent de caractère
pacifique; autant de gagné pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas
d'imbécillité s'étaient présentés, depuis que les souverains ne se
poignardaient plus après douze ans de règne, mais on avait oublié de
s'en offusquer. Jamais un de ces princes Naïrs n'assassina qui lui
barrait le chemin du trône. Ce fait, on n'a pas manqué de le remarquer
dans l'Inde, où les dynasties se sont toujours entre-déchirées, donnant
aux gouvernés les exemples de frères égorgeant leurs frères, de fils se
rebellant contre leur père, de pères empoisonnant leurs fils ou les
faisant aveugler. Contraste facile à expliquer: le droit paternel
soulève de terribles ambitions, crée des inégalités, des disparates
extrêmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit égalitaire,
n'incite point à haines ni à jalousie, tend à la paix et à la
tranquillité, fait les portions égales,--sauf qu'il avantage le plus
jeune en quelques endroits.


Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une
ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la _Terre des
Soixante-quatre abus_. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé
le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les
institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici,
elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et
orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère,
assistée de l'oncle et secondée par la soeur aînée; le trio gère la
propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs
faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur
faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille
branche», ils y restent accrochés.


Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles
nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer
de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.



LES MONTICOLES DES NILGHERRIS

PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES


Vers la pointe de la péninsule indoue, à la rencontre des Ghâts de l'Est
avec les Ghâts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris
ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de _Hills_ ou de
collines, bien que l'arête faîtière, dont le Dodabetta est le point
culminant, ait encore une hauteur de cinq à huit mille pieds au-dessus
de la plaine. Grâce à cette élévation, cette région montagneuse jouit
d'un climat salubre et charmant; la température moyenne oscille autour
de 15 degrés centigrades. Après la saison pluvieuse, l'atmosphère se
montre d'une transparence et d'une pureté admirables; la végétation
repart, l'herbe monte, des fleurs à puissant coloris tranchent sur les
fougères, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.

Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupée par de profondes
entailles. A la base, des bambousaies et jungles épaisses, retraite des
tigres, ours et sangliers. Aux marécages succèdent des prairies, puis on
entre dans la forêt. Au-dessus, des rochers à pic. Sur les plateaux, se
déroulent des collines aux flancs ombreux, sillonnées de vallons étroits
où courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets,
par des sentiers bordés de mûriers et d'églantiers, le long de prairies
où se vautrent les buffles; tout à coup, on se voit sur la lisière du
plateau. La vaste plaine s'étend au loin, nuancée, selon les cultures et
la forestation, de vert, de jaune et de violet, piquée de blanc par les
villes, fourmilières humaines, limitée à l'occident par la mer d'azur;
au midi montent les Cardamones délicatement bleutées. L'oeil s'emplit de
suaves clartés, plane sur l'étendue, plonge dans les profondeurs
éthérées, contemple l'innombrable variété des formes, des couleurs et
des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se
brise en couleurs éclatantes; l'or et l'orangé, le cramoisi, le ponceau
et le vermillon, passent par degrés aux nuances rosées et purpurines. Et
quand le soleil s'est engouffré dans l'Océan, la terre fatiguée d'éclat,
ivre de lumière, ramène sur ses membres voluptueux les voiles d'une
ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphère est d'une rare
limpidité, les étoiles semblent être plus brillantes qu'ailleurs[292];
les constellations surgissent, semblables à des volées de lucioles, à
des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini,
qu'avaient caché les éblouissements du jour, apparaît en son auguste
majesté.

[Note 292: R. Burton, _Pilgrimage to Meccah_.]

       *       *       *       *       *

Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de
nombreux «sanitoires» se guérir de leurs fièvres et dysenteries.
Églantiers, vignes, orangers, pêchers, pruniers, pommiers, poiriers,
fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre,
toutes les plantes d'Europe[293] prospèrent à côté de l'indigotier et du
pavot opiumifère, à côté de caféiers, théiers, et des cinchonas à la
bienfaisante écorce. Tôt ou tard, ces cultures et plantations changeront
le régime économique et social du pays, modifieront jusqu'à son
apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit,
cette région ne peut manquer de voir son importance grandir, grâce à la
salubrité du climat, la fertilité du sol, la diversité de ses produits.
Déjà les routes se multiplient, aboutissant à la trouée de Coïmbatour,
qui ouvre sur l'intérieur de la péninsule.

[Note 293: Malte-Brun, _Annales_, 1820.]

On nous décrit ainsi les monticoles:

     «Race chétive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les
     moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez
     nombreuses. Teint foncé. La chevelure, longue et hérissée chez
     les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe
     grisâtre a la rudesse des soies. Bouche petite, lèvres grosses.
     Poitrine plate, de faible circonférence; épine dorsale quelque
     peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tournés en
     dehors. Ongles imparfaitement développés. «La race autochtone
     de l'Inde méridionale, prononce Huxley, a une frappante
     ressemblance avec les indigènes de l'Australie.» Même profil,
     même front en surplomb, même chevelure molle et luisante.
     Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les
     distingueriez.»

Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste
aux misérables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas à un moindre degré, pas
du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici,
comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'état social
l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement,
assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour
les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers.


Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie supérieure
des Nilgherris, en des hameaux clairsemés. Ils se disent les premiers
habitants du sol.

[Note 294: _Tudas_, _Toders_, _Todaurs_, _Thautawers_.]

Ils font plaisir à voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards
du Béloutchistan. Taille haute, bien proportionnée, de 1m,725 le plus
souvent. Membres robustes et musculeux, les extrémités n'ayant rien de
la délicatesse et de la gracilité indoues. Traits réguliers. Les yeux
bruns, vifs et d'un étonnant éclat, ont une expression pleine
d'intelligence, souvent douce et mélancolique, laquelle rappelle le
regard du chien. Chez quelques individus, à la moindre surexcitation,
les yeux étincellent comme des diamants. Physionomie juive--on n'a pas
manqué de découvrir que ces figures, dissemblables à celles des voisins,
appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Israël.--Nez
aquilin, lèvres épaisses. Barbe bouclée, chevelure abondante, formant
couronne[295]. Le système pileux, remarquablement développé, les
distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longévité l'emporte de
beaucoup sur celle des Européens, mais on a cru remarquer qu'à manger
trop d'opium, ils perdaient de leur fécondité[297].

[Note 295: Caldwell.]

[Note 296: Quatrefages.]

[Note 297: Caldwell.]

Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux
enjouement remplace la solennité. Ils parlent une langue dravidienne, de
forme archaïque, saupoudrée de sanscrit. Habitués à s'appeler et à se
répondre d'une colline à l'autre, leur voix est forte et leur
prononciation sifflante.--«Le vent parle canara[298].»

[Note 298: Pope, _Outlines of Tuda Grammar_.]

On ne peut qu'être frappé du goût et de la simplicité de leur costume.
Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur façon de toge qui
laisse un bras et une cuisse à nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent
ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et
pieds, les enjolivent de cercles et de carrés, d'anneaux et de
bâtonnets.

Le caractère répond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne
humeur, par leur franchise joviale, la liberté et l'originalité des
allures, non moins que par la patience, l'affabilité, la politesse et
l'agrément d'une conversation toujours aimable et polie, jamais
bouffonne:

     «Nous ne pouvions nous empêcher de les aimer, dit Breeks. Ils
     s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient
     sans se gêner, ne se pensant en rien inférieurs à nous.»

Somme toute, les voyageurs ont été très favorables au Toda, au moins
tant qu'il était lui-même, et que l'immigration étrangère ne l'avait pas
envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune
complaisance à se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de
«beaux animaux, indolents et fainéants».

     «Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles
     pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rêvassant à
     la façon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que
     de l'instinct.»

Si le niveau intellectuel n'est pas très élevé, au moins la sottise et
la niaiserie leur sont inconnues. Tous bâtis sur le même modèle, chacun
connaît par intuition les pensées et sentiments d'autrui. D'une
simplicité presque innocente, il leur est, ou leur était, impossible de
se dérober à une question gênante par une fin de non-recevoir, encore
moins par un mensonge; il n'y avait qu'à les interroger pour leur faire
dire, bon gré mal gré, tout ce qu'ils savaient.

«Bergers», comme dit leur nom tamil, bergers depuis siècles incomptés,
bergers de coeur et d'âme, les Todas sont incapables de prendre autre
chose au sérieux que le soin de leurs bêtes; ils disparaîtront avant de
s'être intéressés à l'agriculture et à l'industrie. Ils ne vivent guère
que de lait, comment penseraient-ils à autre chose qu'aux vaches? Ils ne
consomment qu'une très faible quantité de farineux, soutirés aux
Badagas, à titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux
suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis
leurs ancêtres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se
montrent assez friands des bulbes de l'_Orchis mascula_. Reconnaissants
envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment
trop leurs taureaux et génisses pour les abattre, ne mangent de leur
viande qu'aux banquets funéraires. Ce n'est point que la chair leur
répugne en elle-même. Qu'un étranger leur donne de la venaison, ils s'en
pourlèchent les doigts, le festin fait date; longtemps après ils se
complaisent à en rappeler les incidents.

On s'étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons
et volailles, à l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de
boeufs et rien que de boeufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre
motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.

Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou
défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses
ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas
nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre
oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours;
mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les
exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la
canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.

Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le
débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge
d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de
son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel.
Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs
et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs
maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants,
réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se
querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.

Haut montés au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent
comme une Suisse tropicale; retranchés dans leurs pâturages, entichés de
leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus
jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton
montagneux forme comme une île ethnique, mieux protégée, mieux respectée
que si elle émergeait des vastes mers de l'Océan.

       *       *       *       *       *

Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pères,
politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la
tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une
trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes
distribuées en trois centaines de villages.

[Note 299: _Badagan_, _Baddagar_, _Badacars_, ou _Vadaccars_, de
_Vadacu_, le nord, appelés aussi _Marver_, les laboureurs.]

Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à
l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et
prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des
taxes légères.

Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles
tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre,
médiocre en somme, la race est fort inférieure à celle des Todas. Les
femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce
qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de
derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se
barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent
pas; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur
le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui
d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front,
facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit
fréquemment illustrées de croix,--rien de chrétien,--de soleils à huit
rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques
centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des
castes.


L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard
des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité
vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de
leurs énormes avantages sur les individus moins bien placés. Les Todas
qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de
mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le
Cota au Couroumba, le Couroumba à l'Iroula, et l'Iroula à quelque brute.
Et les Badagas eux-mêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à
la première, il faut gravir dix-sept degrés.

Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un
populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le
personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion,
obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste
troisième.--Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières! Un de la
Pretintaille querellait des «espèces», quand il se sentit rudement
secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam
nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et
s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa
pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et
Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dégradé,
parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, avait goûté à une
viande qu'elle lui présentait.

Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux,
affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards,
tendres et affectueux pour les enfants.--Revers de la médaille: on les
accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche l'avarice et
la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de
l'opium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers,
incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.

Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de
formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il
s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les
peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les
avoir pratiqués, qui oserait?


Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre
les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.

[Note 300: _Kutas_, _Kothurs_, les tueurs de vache, _Kohatars_.]

Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas
agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands,
charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement
quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent
quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les
multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne
voulaient permettre.

Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils
connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête
de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte
mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans l'esprit
communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une
collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du
sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de
temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu'à la
moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les
aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur
communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance,
présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On
mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à
minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne
plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations
accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y
fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien
commencer.


Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ,
habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la forêt, les
marécages qu'une chaleur torride assèche et empoisonne. On les a souvent
comparés aux Weddas[302]. Nourris d'une façon misérable et même
répugnante, ce qui étonne, ce n'est point qu'ils soient chétifs et
rabougris, mais qu'ils vivent âge d'homme et même perpétuent leur race.
On prétend qu'ils tombent malades s'ils séjournent dans un pays salubre,
que nul étranger ne dormirait dans leurs camps sans être attaqué de
fièvre.

[Note 301: Ou _Couroumunbars_, mot qu'on explique par les _têtus_ ou
_opiniâtres_.]

[Note 302: _Vyâdha_, chasseur.]

Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme à regret
quelques racines et de pauvres légumes. La terre ne manquerait pas à
fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils préfèrent
le gibier incertain. De temps à autre, ils incendient un coin de forêt,
grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bâton pointu. Dans
le sol ainsi fouillé, ils déposent des semences qu'ils ont mendiées, ou
obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils
n'auraient su les prélever sur la récolte précédente, encore moins les
acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur compétence. Les
grains mûrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit
un champ, pille et gaspille. Après la saison d'abondance, les familles
se dispersent à la recherche de baies et racines, à la chasse du cerf
tacheté, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles à
surprendre, prompts à croquer. Ils recueillent de la cire et du miel
qu'ils vont échanger chez les voisins.

La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef
qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en
laissant tomber la tête contre la poitrine, et il fait le geste de la
relever en la prenant entre les mains.

Volontiers bûcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe,
éclaircissent les taillis, équarrissent le bois, travaux qu'ils
préfèrent à tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes
se séparent; ces dernières vont dans les villages todas et badagas
mendier mets avariés, déchets divers, jusqu'à l'eau dans laquelle a cuit
le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et
vanner les grains. Les maris et les garçons s'enfoncent dans la jungle,
séjour de prédilection, refuge dans l'adversité, premier et dernier
asile. Tout en chapardant par-ci par-là, ils exercent l'office de
bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure,
ressemblant en cela à nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de
leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village
en village, de forêt en forêt. Des Couroumbas, craints autant que
méprisés, le nom est venu à signifier méfait, méchef et maléfice:

    Le pauvre Suisse qu'on rapine,
    Voudrait bien que l'on décidât,
    Si Rapinat vient de rapine,
    Ou rapine de Rapinat.

Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point été
mauvaise à ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en
bûcheron, et ce bûcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit,
puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, où une vie plus
aisée et des moeurs plus douces les forment et dégrossissent. Les
employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la
physionomie typique ne change pas d'une génération à l'autre, que les
membres restent quelque temps assez grêles,--l'ossature se modifiant
moins vite que la chair,--on les reconnaîtrait à peine. Plus de ventre
en marmite, plus de salive découlant des lèvres, plus d'yeux injectés,
ni de bouche béante. Quelques-uns se sont habillés, ont remplacé par des
ornements plus coûteux les graines rouges, les bracelets en fer mal
forgé, les chevillets de laiton ou de paille tressée. On s'émerveille de
voir un travail plus régulier, une nourriture plus abondante et saine
transformer si promptement l'extérieur de ces hommes et jusqu'à leur
physiologie.

Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du
marécage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chétifs et malsains
même que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les
confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent à aucune culture, si
misérable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de
bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, échangent
pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et
des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des
oeufs, des petits oiseaux:--ils n'ont pas même d'arcs et de flèches.
Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande
ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la
dent est de bonne prise, même la charogne. La jungle impose son
caractère à tout ce qui y vit, à tout ce qui en vit; aussi les tient-on
pour vils entre les vils, pour misérables entre les misérables.

[Note 303: _Iroula_, noirceur, obscurité, grossièreté, barbarie.
_Dictionnaire tamoul_.]

A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs
et comédiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec
excès. Dans leurs représentations, ils mettent en action certains
épisodes obscènes, et particulièrement les aventures du Krichna Govinda
séjournant parmi les bergères. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on
les enrôlât parmi les Vichnouïtes, en opposition aux Badagas qui
professent le sivaïsme.

Pour toute vêture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des
reins; à défaut d'étoffes, les femmes recourent ou recouraient à quelque
feuillage, ce qui ne les empêche de tenir aux ornements. Avec de la
paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec
de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et
chevilles, des gourdes sèches, contenant des noisettes et petits
cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements.

Nus comme la Vérité, ou à peu près, ils semblent incapables de mentir,
incapables de déguiser leurs sentiments; et la déclaration de ces
misérables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que
tous les serments d'un Brahmane. Les théoriciens du Progrès
expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie?

Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherchées
par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les
parents se montrent affectionnés à leur progéniture, laquelle le leur
rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils
attendent sa mort pour se faire appeler comme lui.

Très attachés à leur genre de vie, à leur race et au sol qui les a vus
naître,--où le patriotisme va-t-il se nicher?--les Iroulas tiennent à
dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt à l'étranger demande à
être déposé dans une fosse à part, espérant qu'un ami recueillera
pieusement ses os, ira les réunir aux autres, dans l'ossuaire de la
tribu, tout au milieu de la forêt native.


Ainsi s'étagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations
caractérisées par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En
haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,--puis les
Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne dédaignent pas
la chasse.--Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et
enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs,
mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers.

       *       *       *       *       *

Et leurs demeures?

Les Iroulas gîtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une
caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis.


Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village,
nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze
mètres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacés
de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une
claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un
carré où l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'étendre. Pour
batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire
bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur
une pierre rougie.


L'habitation toda, déjà plus civilisée, peut passer pour luxueuse en
comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombragée par des
arbres séculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de
forme ogivale, percé d'une ouverture pour le passage de la fumée.
L'espace abrité, large de cinq à six mètres carrés, haut de sept pieds à
la partie centrale, doit suffire à cinq ou six personnes; lesquelles
entrent et sortent par un trou de ratière, ras le sol. Cette habitation
est nommée mand ou parc, d'après l'enclos à côté, où les animaux
piétinent à mi-jambe dans les bouses accumulées.

Le village badaga, longue maison élevée en bois et argile, recouverte de
roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la façade qui peut avoir
cinquante mètres de long, est spacieuse et confortable relativement.
Jamais elle ne regarde le nord-est.

Le missionnaire Metz, qui les prêcha et évangélisa pendant une
quarantaine d'années, avec plus de zèle que de succès, explique leur nom
par «Gens du nord»; il suppose que leur immigration remonte à trois
siècles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a
inféré qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothèse a presque acquis
l'autorité d'un fait. Elle ne nous gêne point,--mais le nord mentionné
par la légende est-il celui des géographes? «Au nord, disent les Badagas
s'élève le Kaylasa, notre Mérou et résidence de Siva; au nord l'infini
ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoyés vers les
points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait marché
sous le regard de l'Étoile Polaire.» Chez les nations chrétiennes, le
mot d'Orient suggère une vague idée de Paradis et de jardin d'Éden. Pour
les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la
Mère des Vaches-déesses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas.
Est-ce que les ancêtres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne
seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du
Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redouté, limite entre le monde
des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas à regarder
de ce côté.

Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la première, sur la
rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accès à un
réduit avec baignoire qui ne chôme guère, tout Badaga ayant la louable
habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pièce
latérale contient le foyer et la réserve aux provisions. Elle est
inaccessible à quiconque n'est pas du ménage. Même l'épouse n'y saurait
entrer quelque temps avant et après ses couches; on craindrait que son
état de faiblesse, que l'impureté dont elle passe pour être affectée,
n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des
aliments.

Pour cette même raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie
commune est interdit aux étrangers, lesquels pourraient la contaminer de
leur souffle, refusé aux villageoises qui pourraient être porteuses
d'influences débilitantes. Le lait est l'objet de précautions
extraordinaires, imitées des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le
mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations à la vache; ce
qui, en parenthèse, explique l'origine du fameux précepte mosaïque: «Tu
ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère[304].» Les veaux
premiers-nés sont tenus dans une étable spéciale, pour être mieux
protégés, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prêtre seul a
droit de goûter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivaïtes,
disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305].
L'attachement, qu'ils portent à leurs troupeaux, sans égaler celui des
étonnants Todas, constitue une religion véritable, un culte passionné
même fanatique. Il y a quelques années, les Cotas des environs voulurent
posséder eux aussi du gros bétail, clos en des pacages, mais force leur
fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas.
Ces peuplades dévotes ne pouvaient supporter l'idée qu'une race impure
s'arrogeât un droit de propriété sur des animaux d'un sang aussi pur que
taureaux et génisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile
extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de
trayeurs de vaches. Chose fort pénible que de voir le voisin s'enrichir!
Les compères Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont
tué des camarades coupables de s'être, à la façon des hamsters, creusé
des caches à provisions.--Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne
voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette,
vécu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en
voleurs de la pire espèce, et leur exécution était légitime, autant que
celle décrétée à Jérusalem par les apôtres contre Ananias et
Saphira[306], les faux dévoués. Fourbe et traître, qui, dans la vie
communautaire, sournoisement s'amasse un magot.

[Note 304: Exode, 23, 19.]

[Note 305: Ou _Barsappa_.]

[Note 306: _Actes des Apôtres_, V.]

       *       *       *       *       *

Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pièce d'étoffe neuve à
offrir en présent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement
que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis,
tout est dit.


Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilière, sans doute
pour gagner par son influence une puissante fécondité, une postérité
innombrable. Après avoir allumé un morceau de camphre, le futur passe
une ficelle au cou de l'épousée et l'emmène. Un somptueux dîner de noces
coûte rarement plus de deux francs cinquante.


Pour ce qui est des cérémonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne
déploient pas un luxe exagéré. Chez la fiancée on danse et se divertit;
quelqu'un lui jette, en présage de bon augure, une potée d'eau sur la
tête, sa belle-mère lui met un collier de perles argentées. En un jour
réputé propice, elle est escortée à sa maison nouvelle, y entre sous des
rameaux fleuris; les parents la remettent à qui de droit, se lavent les
mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilité.

Si le futur est trop fier pour aller lui-même quérir sa promise, on
prend la peine de la lui conduire. Elle se prosterne devant le nouveau
seigneur et maître qui lui pose flegmatiquement le pied sur la nuque, en
disant: «Longue vie je te souhaite! Apporte-moi de l'eau!»--Elle obéit,
revient avec une cruche pleine, et affaire terminée. Cependant, elle
n'aura droit au titre officiel d'épouse qu'après avoir mené à bien une
première grossesse. Si elle porte son fruit pendant sept mois sans
qu'accident survienne, on procède au mariage définitif. Un repas réunit
les deux familles, après lequel le père prend le bras à la jeune femme
qui se lève, appelle l'attention, montre son ventre rebondi. Le jeune
homme s'avance,--«Permets-tu que je passe ce cordon au cou de ta
fille?--Oui!» répond le beau-père. Le cordon passé, les «justes noces»
sont accomplies; l'enfant sera reconnu pour légitime. On apporte un
plat; parents et amis y déposent des piécettes. Tel jeune homme,
difficile à satisfaire, tente trois, quatre épreuves avant de trouver
chaussure à son pied. Après les mariages à l'essai, il y a les mariages
temporaires; et comme si tout cela ne suffisait point, les divorces sont
d'une extrême facilité[307].

[Note 307: Metz.]

Telles sont les formes ordinaires du mariage, mais la plus considérée
est celle du rapt, qu'ambitionnent les filles romanesques. Les premières
épousailles avaient, en effet, lieu de cette façon; hache en main, nos
arrière-grands-pères obtenaient la main de nos arrière-grand'mères. En
matière de femmes, longtemps l'axiome fut indiscutable; «La propriété,
c'est le vol.»

Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait
assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le
mettent à leur tête, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas,
reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlèvement réussit le
plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son
goût, elle aviserait bientôt à s'empoisonner.

Si la femme avorte, les époux, afin de prévenir la répétition de ce
malheur, s'adressent à nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de
coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme présente à Siva
des ex-voto, s'engage à lui dresser une pierre levée, comme celles qu'on
rencontre fréquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent
souvent à nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une
production naturelle du sol, «jeu de la Nature».

La femme inféconde, dont le ciel persiste à ne pas exaucer les voeux,
engage son mari à faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux
symbole: le père passe la jambe par-dessus la tête de l'enfant qu'on
vient de lui apporter. D'ordinaire, la bréhaigne va chercher sa cadette,
la fait accepter pour épouse en second; autrement, elle irait porter sa
honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient
l'y prendre quelque veuf avec famille à élever, ou quelque vieillard
sans ménagère.

En tout état de cause, le conjoint conserve la prérogative de renvoyer
la conjointe qui aurait cessé de plaire, fût-elle féconde; libre à lui
de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement
de ce droit, et, si la première alliance a donné lignée, il se tiendra
pour satisfait. En somme, les liens du ménage n'entravent pas d'une
façon gênante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La mariée,
si elle se déplaît au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne
les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir
apportés; elle retourne tranquillement chez son père, et attend les
propositions de nouveaux amateurs.

L'épouse incomprise menace parfois de s'ôter la vie; menace qu'on ne
traite pas à la légère, car on se suiciderait facilement, chose insolite
chez les primitifs. A ces dames, à ces demoiselles il coûte peu de
cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil.
Elles prennent de cette médecine: la fille, si on prétend lui imposer un
mari qui ne lui agrée point; la femme, si elle veut se faire regretter.

De temps à autre, des veuves se font une belle réputation en
s'étranglant sur la tombe de leur défunt. C'est mourir glorieusement, et
l'on y gagne d'être invoquée par les épouses comme divinités tutélaires.
Les Chinoises ont de ces idées-là.

Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu'à bonnes
enseignes. Faut d'abord que le jeune homme règle avec le beau-père; or,
les femmes sont chères là-bas. S'est-on accordé, futur et future sont
mis sous verrou. La belle-mère passe des vivres. Après vingt-quatre
heures elle débarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reçoit son
congé, en attendant les quolibets des camarades.

Si on se convient de part et d'autre, le beau-père, en signe d'adoption,
pose le pied sur la tête[308] du garçon, comme s'il déclarait: «Tu es
mon fils, tu t'es trouvé à mes pieds, comme le petit tombé aux talons de
la mère qui vient d'accoucher.» Cet hommage est exigé du jeune homme une
seule fois, mais la femme le devra présenter, en mainte occasion, à ses
beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frères du mari. Tous lui
mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le
plus âgé de la maison la relèvera, en lui touchant le front de la main
droite, autre signe d'adoption.

[Note 308: Cérémonie dite de l'_Ada Buddiken_.]

Par cet acte symbolique, l'étrangère acceptée comme fille par ceux qui
ont autorité dans la maison, se reconnaît la servante, l'humble
servante, voire «la fille à tout faire». En effet, la polyandrie règne
chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs,
Naïrs et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres.
La polyandrie todique a gardé distinctes les traces de l'antique
adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frères épousait
tout un groupe de soeurs. Le fils aîné fait son choix, prend la fille
qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorité, ils
acquièrent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du
parfait payement de la somme consentie au beau-père. La ménagère,
littéralement mise en actions, vit tour à tour pendant un mois avec
chacun des associés, lesquels se répartissent les enfants comme suit: le
chef de la communauté prend l'aîné, le deuxième frère prend le deuxième
mioche, et ainsi de suite. Détail significatif, tous les oncles sont
traités de «petits pères». Génitrices, géniture et bétail, tout est
commun dans le _mand_; la femme étant possédée, et ne possédant rien.

Pour s'être approprié l'épouse et son croît, lesdits sociétaires n'ont
pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En
compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte
particulier, à prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque
jeune homme qui n'a pu trouver à se marier, par suite de la paucité des
partis. La plus grande harmonie règne d'ailleurs dans ces familles
étrangement composées[309]. On prétend même qu'il est loisible à la
Todelle de se donner autant de sigisbés qu'on lui impose d'époux,
lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mériterait
abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait
prodiguer les détails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est
opposée, les auteurs[310] qui nous donnent ces précieux renseignements
ne le font qu'à regret, sèchement, brièvement, en protestant qu'on ne
saurait s'appesantir sur pareilles immoralités; d'autres se bornent à
dire qu'on ne peut même mentionner les turpitudes dont ces créatures se
rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des
unions entre frères et soeurs, entre demi-frères et soeurs, tout au
moins[311].

[Note 309: King.]

[Note 310: Hough, Harness.]

[Note 311: Marshall.]

Ce n'est pas que les Todelles ne pensent être modestes et convenables
autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libellé à leur guise
le Code des convenances et la _Civilité puérile et honnête_. Elles
mettaient de la réserve, voire de la pruderie, à ne se laisser approcher
par personne autre que leurs maris et leurs galants; même elles se
récriaient si des proches frôlaient leurs habits. Cela se doit dire au
passé, car depuis que messieurs les étrangers affluent dans ce pays si
beau, si salubre, on entend dire que les Todas, généreux et
désintéressés quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau
dans leur lait qui a cessé d'être exquis, mendient des sous, des cigares
et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnées à une vile
prostitution, sont rongées par les maladies syphilitiques. Comme
toujours, il a suffi que les civilisés se montrassent pour avilir et
empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amitié et
bonne volonté.

Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'aîné, en achetant une
fille, acquérait, pour la communauté dont il était chef, le droit de
prendre dans les prix doux toutes les cadettes, à mesure qu'elles
devenaient nubiles. Cependant, la seconde était plus particulièrement
attribuée au second frère, et ainsi de suite. Dans ce système de
«fraternité matrimoniale», terme de Lubbock, ou pour employer le langage
de Linné, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme
avait plusieurs maris, tous frères, et chaque mari plusieurs femmes,
toutes soeurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions
s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme
collective, les époux permirent aux belles-soeurs de se marier au
dehors. Les temps étaient durs, on visait à l'économie; trois hommes
voyaient à se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut
cotées par leurs auteurs, ces dernières devinrent de difficile défaite;
comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit
l'abominable infanticide féminin. Naturellement, la mère ou ses amies
étaient chargées de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui
répondit:

     «Nous ne tuons jamais les garçons. Pour les filles, c'est
     différent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes,
     mais quant à toucher aux malingres ou déformées, ce serait
     péché!»

Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait guère, cependant. Donc,
on gardait l'aînée, mais on se défaisait de la plupart des autres,
qu'une vieille étouffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle
déposait à la porte de la grande étable pour que les animaux, à leur
sortie tumultueuse, les écrasassent sous les pieds. Les petits cadavres
étaient enterrés, jamais brûlés. Certes, il y a des malthusiens autres
que les ouailles du Révérend Malthus, apôtre de l'Évangile selon
Manchester.

Le gouvernement anglais interdit sévèrement l'infanticide. Marshall,
après recherches minutieuses, déclare que ce crime a disparu, constate
un fait singulier: la natalité féminine, loin de balancer, ou à peu près
la natalité masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100;
anomalie qu'il explique par la prédominance que de longues générations
auraient donnée aux familles qui produisaient, par hasard, moins de
filles que de garçons. La tendance aurait été fixée et nous aurions,
dans les Todas, une variété productrice de mâles. Du reste, le même fait
se présenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides féminins. On
croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de
polyandrie, il y a excès de naissances masculines; excès de naissances
féminines dans les contrées où règne la polygamie. La nature semblerait
s'accommoder à nos caprices. Ces problèmes ne sont qu'indiqués, la
démographie ne possède pas des documents suffisants pour les résoudre.
Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont
les raisons qu'on assigne à cette décroissance. Une période est assignée
aux espèces animales et végétales: la famille Toda a fait son temps.


Le système adelphogamique s'en va, lui aussi; présentement, il n'est
Toda tant soit peu à son aise qui ne veuille avoir sa femme à lui tout
seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents.
Cependant le lévirat, dernier corollaire de cette coutume, le lévirat
que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux
chrétiens, reste en vigueur aux Nilgherris, où la veuve a toujours le
droit de se faire épouser par un beau-frère. De manière ou d'autre,
celles qui ne sont pas trop défraîchies, trouvent à se remarier, et la
veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles,
serait montrée au doigt: «Elle est folle!» dirait-on. Il faut dire que
jamais Toda n'a maltraité Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor
ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire
l'apologie de l'institution.

Les mariages entre proches n'ont eu aucune fâcheuse conséquence pour
cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus étroite depuis
des siècles, jouit d'une constitution athlétique, d'un physique
agréable, est renommée pour la douceur des moeurs, la paix et la
tranquillité de son existence.


A la mort du père, le bétail est partagé entre les fils par égales
portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les
femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de «juvignerie»
qu'on retrouve en mainte contrée, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas,
chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du
Périgord. Le «Borough English» de la Grande-Bretagne, ou la «coutume de
Ferrette», comme on dit en France, est fondée sur la préférence
naturelle que les mères et grands-parents éprouvent pour les plus
jeunes, tout spécialement confiés à leurs soins et à leur tendresse; le
«niais,» le «béjaune» est toujours le chéri de la mère; mais l'aîné a
généralement les préférences du père. La loi de Manou faisait de la
procréation du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse,
abandonnant au bon plaisir la génération de tous les autres, les
désignant avec une pointe de dédain, comme les «enfants de l'amour». De
la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les
intermédiaires, qui ont à trouver leur vie, l'aîné prenant la terre, et
l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'était la mère. En
effet, il arrivait mille fois qu'à la mort du pourvoyeur, le tout
dernier, faible nourrisson, n'eût été mis dehors que pour périr; la
maison était donc laissée à la veuve pour élever l'enfant, lequel,
parvenu à l'âge d'homme, était tenu d'y garder la mère, de lui faire une
existence heureuse. En définitive, le droit de juvignerie est un débris
de l'antique matriarcat.

Au septième mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au
plus profond de la forêt; ils font choix d'un certain arbre sous lequel
ils allument une lampe--lumière et vie sont partout synonymes;--la femme
s'agenouille reçoit avec un profond respect un arc et des flèches
minuscules. Elle les dépose au pied de l'arbre, puis partage avec son
mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la ramée,
ils passeront la nuit dans la forêt[312], mettant ainsi l'enfant sous la
protection des arbres et de leurs génies.

[Note 312: Marshall.]

Sitôt la parturition effectuée,--elle a toujours lieu en plein
air,--trois feuilles du susdit arbre sont présentées au père, qui, les
prenant pour coupes, verse dans la première quelques gouttes d'eau, dont
il humecte ses lèvres; et il transvase le restant dans les deux autres
feuilles; la mère boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-né.
C'est ainsi que le Père, la Mère et l'Enfant, trinité première,
célèbrent leur première communion et boivent l'eau vivifiante, plus
sacrée que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie.

Dès le lendemain matin, la mère se transporte avec le nourrisson dans
une cabane au milieu du bois,--probablement sous les branches de l'arbre
mystique. Ils y restent jusqu'à lune nouvelle, soit d'un jour à quatre
semaines. Mais dès qu'elle a réintégré le logis, le père quitte à son
tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la forêt. Coutume que
nous rapprochons de la couvade.

Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi
commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une époque depuis
longtemps oubliée, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un
débris de l'antique et universelle légende, qui déclare les hommes issus
du chêne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les
appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frêne, Vidhr, le saule, Reynir, le
sorbier? qui les donne comme ayant germé d'une faîne, ou d'un pépin,
d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de
sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de végétation?
veut-on qu'ils communiquent à l'enfantelet: le «sal» de sa grâce et de
sa beauté, le «tek» de sa puissance et de sa longévité, le «_maoùa_» de
sa grâce superbe et de son enivrant parfum?

Donner un nom, autre affaire importante. Le père enveloppe l'enfant dans
son manteau, l'apporte à la grande étable; sans entrer, se tenant à
distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel,
tire le petit de sa cachette qui l'abritait du maloeil et des coups
d'air, l'élève bien en face du hangar, où sont parqués les dieux du
peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la
poussière. Tandis qu'il gît à terre, il prononce le nom, se met à prier:
«Que descende la bénédiction sur nos enfants! Que prospèrent les veaux,
les vaches et le peuple entier!» Les noms masculins sont tous empruntés
à des choses divines, telles que les étables et les fontaines. Quant aux
filles, la mère leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui
convient.

Les nourrissons sont sevrés lorsqu'ils ont trente-six mois révolus, pas
avant; fréquemment, on les laisse téter jusque dans leur sixième année.


Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga
n'est guère mieux prisé qu'une «bébête», tant que la mère n'a pas avalé
quelques pincées de cendre, et un morceau brûlé d'_acorus calamus_,
lesquels ingrédients communiquent au lait nous ne savons quelles
propriétés. Le marmot ingurgite de l'_assa foetida_, et un scrupule de
certain magma, réputé divin, qu'on trouve de loin en loin dans les
entrailles d'un taureau; cette sécrétion ressemble assez à ces
prétendues pierres de bézoar, auxquelles notre moyen âge attribuait de
mirifiques vertus.

On a des jours fastes et des jours néfastes: les enfants qui naissent à
la pleine ou à la nouvelle lune passent pour être venus à male heure. On
se débarrasse de la vache qui a vêlé un vendredi et de son veau.

Du vingtième au trentième jour, la famille reconnaît l'enfant. Les
frères de la mère se réunissent,--de la mère, notez bien;--le plus âgé
le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le «nomine» à haute
voix.

Grande fête le jour qu'on rase la tête du garçon pour la première fois.

       *       *       *       *       *

Après le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus
profondément ressenti que celui des émotions. Quant aux besoins
intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus
facile à faire naître que le plaisir; dans le clavier des sensations,
les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et
variées que toutes autres. Les peuples le savent bien, même les peuples
enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repaître
des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes
propres. En conséquence, la justice n'a guère été jusqu'à présent qu'un
système de peines et supplices. La religion,--prétexte à macérations et
tortures,--regrettant que la vie terrestre n'eût pas assez de
souffrances, a imaginé les tourments éternels. Les fêtes natales et
nuptiales, elles aussi, n'ont point été exemptes de cruauté, et maintes
fois on a pris occasion des obsèques pour verser le sang et infliger des
douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas
comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calculées pour
exciter l'émotion. Pourvu qu'on soit ému, peu importe, semblerait-il,
que la sensation soit agréable ou désagréable. Chez les Primitifs, la
distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est
moins marquée que chez nos civilisés. A leurs enterrements, nos
monticoles chantent et dansent, dépensent toutes les provisions qu'ils
peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots à la folle
gaieté. Sont-ils réjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les
Todas se réunissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine à la
fois, le font disparaître au milieu d'une pyramide qu'ils forment en
collant leurs têtes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent,
geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un
autre groupe lui répond par des intonations plus sourdes encore, Ihi!
hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va
mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage,
et on se réjouit de le revoir sain et sauf.


Une Badagelle vient de trépasser. Suivons ses funérailles: la fête ne
durera pas moins de trois jours.

A l'entrée du village s'élève un eucalypte, arbre sacré, devant lequel
on a dressé une sorte d'autel, flanqué d'une pierre levée, haute de cinq
pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre,
couché sur un lit à dais et orné de feuillage, est mis à l'ombre du
grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par
corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignées sont jetés au feu
et distribués aux assistants; les pauvres et les étrangers en emportent
des tistères pleines.

Nous sommes au matin de la première journée. Voici qu'apparaît une
procession. En tête marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis
défilent, touchent du pied un angle de la bière. Tout poudreux
eux-mêmes, ils aspergent la défunte de poussière, se prosternent en
gémissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne,
l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la
bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se
repaisse de leur vue une dernière fois, dise adieu à ce que le monde a
de meilleur et de plus beau. En queue du cortège, des garçons tiennent
leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais émoulue.
Chacun s'arrête, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la
trépassée, salue profondément et se retire. Par ces couteaux ouverts sur
le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole
ne rappelle une atroce réalité du temps jadis.

Ces génuflexions et lamentations servent de prélude à la «Braille» ou
«Huchée». Se donnant une apparence terrible, lançant leurs bras en
avant, fermant les poings avec violence, se jetant à terre et se
relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les
démons qui sont censé entraîner l'âme du défunt. Les ravisseurs sont
repoussés, les affligés font trêve aux sanglots et aux gémissements, et
comme secoués par une étincelle électrique, balladent des bras,
trémoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine,
s'accélère et s'accentue, dégénère en chahut, en cancan échevelé. Mainte
spectatrice, tranquille jusque-là, s'affole et se précipite dans le
tourbillon. Emporté par le délire, son vis-à-vis dépouille ses
vêtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une façon
obscène. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la défunte, lui
communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a,
elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se
hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer à
travers marécages et précipices, effectuer le difficile passage du
Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute âme s'y
aventure, avant de pénétrer jusqu'à sa dernière demeure. Gare qu'elle ne
glisse et trébuche! Nulle, non pas même la plus juste, la meilleure,
n'est sûre de ne pas sombrer, de ne pas périr dans l'effrayante
traversée[313]. Elle affrontera l'Orque et deux démons, Gueule en
Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui déchire. Avec les
efforts et les poussées, en gigotant et se trémoussant, on aide la
défunte à s'accrocher au soleil, à gravir après lui, cahin caha, l'âpre
côte du firmament.

[Note 313: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]

Cette superstition nous paraît absurde et fantastique;--pourtant, elle
n'est pas étrangère à l'Europe. Certains Valaques ne veulent point
d'obsèques dans les heures matinales, précisément pour épargner à l'âme
la rude montée jusqu'au zénith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne
s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle
risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante, en proie aux
vampires qui la guettent.

Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au
plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des
Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont
Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se
reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le
portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrête; on
s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus
quittent et s'en retournent.


On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été
transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne
puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,--les malintentionnés s'y
emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant
l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait
munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en
agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la
force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras.
L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les
campagnes de France.

Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se
mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à
gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le
cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent
sur le sol de tout leur long.--Pourquoi? On ne le dit pas.--C'est
toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu l'incinération du corps. Le
grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d'usage
domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une
brassée de flèches et d'un bâton de voyage; il n'a point oublié sa
gourde précieuse ni sa flûte fidèle. Des mortiers et pilons à grains
sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels
il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts
n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants;
dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le
savait bien.

Pour que les juges d'outre-tombe reçoivent le défunt avec bienveillance,
il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une
cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la
ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la «vache rousse» et du
«bouc Hazazel». Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache
qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert[314].
Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait
entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit
hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un
malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté pourvoie
aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire
qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds
passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font
envoler dans les jungles; de même, les Badagas font endosser les fautes
du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à
coups de trique, jusqu'en pleine forêt. Notez que ce veau, appelé
Bassava et par lequel ils font piétiner leurs péchés, est une
incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable
prend ainsi le juge pour répondant, le criminel s'identifie avec le
punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe
de la subtilité humaine que cette manière de régler les comptes avec sa
conscience!

[Note 314: _Nombres_, XVI et XIX.]

[Note 315: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]

[Note 316: Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

Les officiants se postent devant le bûcher, et, tenant le veau par les
cornes, récitent une liturgie[317] que nous abrégeons:

[Note 317: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]

     «Mada, notre soeur, quitte le monde où l'on meurt, entreprend
     le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava.
     Sur le jeune taureau, issu de Barrigé, la vache bariolée, nous
     mettons les mille et huit péchés qu'a commis Mada, et tous les
     péchés de sa mère, et tous les péchés de son grand-père, et
     tous les péchés de sa grand'mère, de son arrière-grand-père et
     de toute sa famille.

     «Qu'a fait Mada? Elle a péché, elle a lourdement péché. Et
     voici les péchés qu'elle a commis:

     «Mada a fait des frères se quereller.

     «Mada a empoisonné le manger d'autrui.

     «Mada a égaré qui lui demandait la route.

     «Mada a refusé du riz à l'affamé.

     «Mada a chassé de son foyer le voyageur transi.

     «Mada a jeté des épines sur le chemin.

     «Mada a déchiré avec colère le vêtement pris aux ronces.

     «Mada a déraciné l'arbre solitaire.

     «Mada a troué la muraille du réservoir pour faire échapper
     l'eau.

     «Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier.

     «Mada a craché dans les fontaines.

     «Mada a uriné dans le feu.

     «Mada a fienté à la face du soleil[318].

     «Mada s'est faite accusatrice de ses frères.

     «A sa soeur, Mada a montré les dents.

     «Mada a levé le pied contre sa mère.

     «Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-père n'avait pas
     de quoi s'asseoir.

     «Mada, pour fêter des étrangers, mettait ses parents à la
     porte.

     «Mada forniquait avec son gendre.

     «Mada regardait la moisson du prochain avec un oeil envieux.

     «Mada convoitait la vache du voisin.

     «Mada a déplacé une borne.

     «Mada a labouré avec un taureau trop jeune.

     «Mada a tué un serpent, a tué un lézard.

     «Mada a tué une vache.»

     A chaque énonciation, l'assistance répète d'une voix sourde et
     gutturale: _Ce qui est un péché... ce qui est un péché_...

[Note 318: Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie
des anciens Perses ou dans celle des Esséniens.]


Certes, la pauvre défunte n'avait point commis les innombrables délits
qu'on lui impute, mais on les énonce en bloc pour n'en omettre aucun.
D'ailleurs, tel crime non perpétré peut avoir existé en intention. Cette
litanie rappelle la «confession des Quarante-deux Coulpes», mise par le
_Rituel funéraire_ dans la bouche du défunt, qui se présentait devant
les quarante-deux juges de l'Amenti égyptien. L'âme s'y défendait aussi
d'avoir commis vol, adultère ou meurtre, d'avoir profané les choses
saintes, d'avoir fait pleurer le prochain...

     «Que les mille et huit péchés de Mada retombent sur Bassava!
     Sur Bassava tous les péchés de ses parents! Sur Bassava tous
     les péchés de ses ancêtres!»

Et le choeur:

     «Que toutes nos iniquités tombent aux pieds du Buffle, et qu'il
     les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les péchés de
     Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne
     les voie plus!»

Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et
pourchassent: «Loin! loin d'ici! loin! bien loin!» et l'animal, étourdi
par le bruit et les coups, détale affolé, court à la forêt. Maintenant
que les péchés de Mada courent la brousse, emportés par le Bassava qu'on
ne reverra plus, la morte a passé sainte, et l'assistance entonne la
litanie de ses vertus:

     «Mada baisait le pied de son père, le genou de sa mère.»

Le choeur avec conviction:

«_Ce qui est un acte méritoire!_

     «Mada se prosternait devant la lune.

     «Mada ouvrait ses mains devant le soleil.

     «Mada a protégé le boeuf qu'on poursuivait.

     «Mada a donné asile à la vache pourchassée.

     «Mada donnait du riz à sac plein.

     «Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie.»

«_Acte méritoire, acte méritoire!_»

Puis une femme se lève, célèbre les hautes qualités de la morte. Elle
parle d'abondance, les commères l'interrompent, complètent le
panégyrique:--«Toujours bonne mère...--Oui, oui!--Que d'aumônes elle a
distribuées!...--Oui, oui!» L'émotion gagne la foule assemblée, les voix
s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se désolent, les enfants
hurlent. Tout ce monde évente et émouche le visage pâli, offre à la
défunte les dernières douceurs: tabac, bétel, poivre, sucre d'orge.

Mais il se fait tard, il faut en finir. Les célébrants réclament le
silence, et tendant les bras vers le septentrion:

     «Ouvre-toi, grande bouche du sépulcre!

     «Mada passera le fleuve qui sépare le monde des vivants et le
     monde des morts!

     «Sur le pont, passe, ô Mada, et que le fil ne casse pas!

     «Devant Mada, ferme, ô dragon, ton effrayante gueule!

     «Que les rocs ne barrent point à Mada le séjour des
     bienheureux!

     «Que les piliers incandescents ne lui brûlent pas les mains!

     «Qu'elle ne soit point arrêtée par la muraille d'or aux
     colonnes d'argent!

     «Huis éternels, devant Mada, élevez, élevez vos linteaux!»

Un homme approche, tenant une torche enflammée qu'il applique au bûcher
en détournant la tête.

Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les
cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les
os non brûlés. Les gens de peu reçoivent alors la permission de fouiller
le foyer pour retirer les bijoux en débris.

A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas
des restes mortuaires. De temps à autre, ils interrompent leurs
saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La
cérémonie, entremêlée de repas copieux, dure de trois à quatre jours, se
termine par une orgie que les missionnaires disent impossible à raconter
et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'âme errante, de la mettre
en vigueur.


Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent
mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de
peu; il lui déplairait de s'en aller contraint et forcé. Pour faire ses
adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux
vêtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant
qu'il trépasse ou guérisse. On a vu des malades se relever, rassembler
leurs dernières forces, se faire braves et parader de porte en porte,
ornés de toute leur quincaillerie, drapés dans leur belle toge, dans le
luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, blé
rôti et autres petites friandises,--puis, les visites terminées, ils
rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils préfèrent
n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou
samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se
permet de les emmener trop tôt.

Dans une hutte près la bergerie, le cadavre est exposé. Ils couvrent le
mort d'un manteau de cérémonie, le mettent debout, les uns le tenant à
droite, les autres à gauche. On amène les troupeaux, une clochette sans
battant est attachée au cou des bêtes et on leur crie: «Suivez votre
maître!»

Les affligés creusent un trou, et rejetant les mottes sur le défunt et
son bétail, s'écrient: «Retournez à la terre!» Au défilé des vaches et
taureaux, des veaux et génisses, chaque animal marche entre deux hommes
qui le mènent par les cornes. Sur la bête qui passe, on lève le bras
raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution
du droit romain: «Le mort saisit le vif.»--Et cette autre du droit
canon: «Les biens de mainmorte.»

Sur le bûcher, composé de sept essences de bois, on étale plusieurs
objets, propriété personnelle du décédé, quelques comestibles, sans
oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bûchettes
sacrées. Tant que la flamme s'éprend, le corps est balancé par trois
fois, puis couché et retourné la face vers le sol: attitude classique
des victimes vouées aux dieux infernaux.

     «Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de
     taureaux et de génisses! Puissent tous les péchés t'être
     pardonnés! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait
     à boire!»

Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tête que la
fumée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à
mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux à deux, front
contre front.

Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après,
les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les
frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes
autres que des bâtons noueux[319]. Les pauvres animaux, traités
jusque-là avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent,
parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne
s'épargnent pas à crier et s'agiter, à frapper, s'enivrant de bruit, de
tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ont succombé,
tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les
flancs navrés, la tête meurtrie; les assommeurs semblent maintenant
n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.

[Note 319: Coutume que nous retrouvons chez les Betsilés de
Madagascar.]

Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os
calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour
être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera
désormais le fantôme d'un Lare familier.

Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés:
l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir
recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie
roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux
gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une
pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le
Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les
fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule
lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la
pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue,
apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de
dépecer les carcasses.

Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas
prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si
elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y
touche, si elle a servi pour un homme.

Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes»
parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles
sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y
brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et
aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,--modèles,
disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces
instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les
débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis
le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent
ainsi parmi les divinités protectrices du clan.

A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu.
Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais
l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par
homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le
manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les
restes de l'ancien maître.

Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme
de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments
funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre
appelés par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et
par les autres indigènes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous.
Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des
tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois
des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels
que paons, boeufs, tigres et antilopes[320].

[Note 320: Hough, Harkort.]

Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le
nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité
de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches
maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections
embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments,
finissaient par dire:

     «Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les
     pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons.
     On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est
     certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a
     commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer.»

Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:

     «Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir
     tranquille. Assez comme ça!»

N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs
troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse:
bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes
taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est
qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am nor,
Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf
qu'elle s'étend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus
gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un
moment commun, le trépas; entre le monde terrestre et les régions au
delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre,
pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une
plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont
la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la
terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur
les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le
village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long
regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et
enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil
s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après
lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent
dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur
arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à
travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de
rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans
l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les
brumes violettes.

[Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le
Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.]


En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guerriers s'élancent
aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits,
accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour
de félicité, jardin des Hespérides.

Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue
parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prés célestes
parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée
d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la chèvre Amalthée,
le Bélier à toison d'or, Io, la plus belle des génisses, et le taureau
de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le
bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et
éternel regard.

       *       *       *       *       *

Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de
l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la
famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité
absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de
sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique
traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs
passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et
pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et
mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de
Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».

Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la
Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du
caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus
agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes
animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les
entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les
guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle
buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:

     «Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se
     détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent
     leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda
     rêve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il
     ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et
     l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent
     du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont
     travaillé toute la journée.»

Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles,
ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la
religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.

     «Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te
     plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans
     les fientes des chevaux et des mulets...»

chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins
porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de
nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos «bons paysans» appellera le
vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa
femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un
garçon à mine intelligente:

     «Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre
     canton, ses doctrines et ses pratiques?

     «--Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la
     production des fromages!»

[Note 322: _Fragmenta Orphei_, éd. Hermann.]

[Note 323: _Odyssée._]

Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un
taureau, mais par une «vache à cloche».

Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette
distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre,
venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou
malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche
appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une
génisse lui succède, également issue d'une étable divine--divine,
disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et
soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de
l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:

     «Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas
     moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous.
     Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et
     vaches!»

Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les
Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille
civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les
bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la
belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux
Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si
nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle
race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a
meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau
reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre
heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le
respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui
entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du
troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient
aux femelles.

Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie,
mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire.
La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation,
son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses
espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales
à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques,
apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité
sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant,
barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes.
Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en
profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une
sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule
et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer.
L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela
s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le
fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans
le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est
trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit
intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux;
prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie
la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir
l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige
l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop
naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il
ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde,
et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui
importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour
régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent
toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et
notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la
parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et
la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des
conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends
devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de
la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été
encore enfreint depuis des siècles.


Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais
tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste
sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est
interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut
ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à
aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de
mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne
lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut
l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des
prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par
leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant
d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans
se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs
vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les
approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils
sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse
les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à
leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi
rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les
femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande
laiterie, large zone de tabou.

Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction
est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces
victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent
à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent
les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien
d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou «Grand Laitier»,
pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des
acolytes; son second, le _Kavilal_, pâtre ou berger, n'ose lui adresser
la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le _Kavilal_
reçoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou
feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un
célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu
lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la
divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa
suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée,
il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son
initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au
bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil
sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et
toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis.
Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint,
d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le
Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de
lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste
sacré, le tude[324]. Tout en récitant des _mantras_ ou incantations, il
concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps,
mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et
l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide
et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine
durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du
merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est
pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou
sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que
ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il
s'est sacré lui-même.

[Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.]

Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'élever, se
sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui
entoure sa personne à la ceinture ou au diadème qu'il s'est fabriqué en
effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De
plus, il s'est baigné, il s'est frotté sept fois, avec la sève de sept
arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il
s'imprégnait de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que
nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une
indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches
nombreuses, à lui de traire le matin, et à la vêprée. Il a pour
l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son
occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que
les Todas le prennent pour leur Être Suprême. Nous disons: suprême. Ils
l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant
peu pratiques des divinités translunaires qui ne nous entendent pas
toujours, en prennent à leur aise. Se souciant peu d'un dieu
impersonnel, être de raison, pure métaphysique, ils se sont donné un
Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et
Homme-Dieu.

Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le
Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de
la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours présentes. Avec elles
le Palal entre en communication. Quand il s'est réveillé de son
sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relevé de sa
couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et
tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'être qui a
le «Bon OEil». Grâce aux rayons qui émanent de son front, les veaux
prospèrent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent
et les arbres fruitent. Le «Mascot» se lave les mains et la face--bon
exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples
mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une
feuille en lampe à cinq becs qu'il allume après l'avoir emplie de beurre
clarifié.--Pourquoi?--Pour inviter son frère le Soleil à donner au monde
sa lumière. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un
trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et
fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui,
rangées d'elles-mêmes, l'attendent devant la porte. Le Palal étend sa
baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui
racontent merveilles d'un certain bâton de sorbier ou de genévrier dont
il faut «toucher» les vaches malades,--le Palal promène lentement sur
les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite à gauche.

Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis
et compagnons, à la Terre bénigne; il asperge chaque clochette. Ces
clochettes «fades» venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec
l'animal qui les porte: ayant du précieux liquide plus qu'elles n'en
peuvent contenir, les pis devront gonfler et déborder.


Remercions ces excellents Todas d'avoir érigé devant nos yeux l'image
d'un «Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face». Ce
Dieu, ils l'ont fait berger, étant bergers eux-mêmes. D'autres dieux on
n'en manquait pas: des méchants et terribles, des mangeurs d'hommes et
buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Même quelques-uns
avaient travaillé à métier utile: parmi lesquels, des laboureurs et
semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons
comme Ilmarinen. Le Dieu préconisé par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de
Genève, est un horloger, qui a établi le monde à la façon d'un
chronomètre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la
conception est originale.

Les souverains qui régnaient sur le Nil, autant «d'épiphanies» ou
apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux
dieux et déesses les traits du monarque régnant et de son épouse:
flatterie de haut goût que de représenter Apollon sous les traits
d'Octave ou de consacrer à Octave des statues du bel Apollon. Les divins
Césars,--Caligula ou Héliogabale,--les divins Césars ne mouraient pas,
mais entraient en apothéose. Et combien de cabocères négrillons, combien
de Soulouque café au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux,
pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande à la foudre et
à la pluie. Son grand-oncle, du côté maternel, avait créé le ciel avec
son armée d'étoiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves.
Au cacique, qui, en 1729, régnait dans une forêt du Marañon, un
missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrétiens,
montrait un crucifix.--«Qu'ai-je à faire de ton Dieu pâle? Je suis Dieu
moi-même, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre
au ciel, où je vaque à l'administration de l'univers[325].» Le gaillard
croyait en sa propre divinité. Un de ses confrères, potentat en quelque
endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir créé le monde.

[Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.]

     «Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est différent dans
     chaque village. Ils choisissent eux-mêmes un vieil Indien
     qu'ils élèvent à cette haute dignité... pour obtenir de la
     pluie, un temps favorable pour les moissons et autres
     faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prémices de la
     récolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le
     vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de
     pieux fortement attachés, et dans laquelle ils pénètrent au
     moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est à quinze vares de
     la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication
     avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils
     défendent contre les attaques des ennemis[326].»

[Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.]

L'empereur du Mexique jurait d'être Houitzilopochtli sur terre, de faire
briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait à donner de
riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un
Malgache, a la complaisance de faire pousser les forêts, et c'est à lui
que les brebis doivent de mettre bas. Le maître de Ouiddah
expliquait:--«Moi, je suis l'égal de Dieu. Tel que vous me voyez, je
suis tout son portrait[328].» Plus modeste, Oppokou, le roi des
Achantis: «Le Dieu du ciel est peut-être un peu plus puissant que
moi[329].»

[Note 327: Gomara.]

[Note 328: Allen.]

[Note 329: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la
Floride n'était pas inférieur d'un cheveu. La confédération, qu'il avait
l'honneur de présider, était menée par une haute noblesse, orgueilleuse
oligarchie, composée de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel
air, ses exploits à la chasse, ses hauts faits à la guerre, avait prouvé
être de race solaire. Ce demi-millier de héros gravitait autour du Grand
Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le
Roi des rois, Maître de l'Empyrée, sortait de sa tente, saluait
amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Borée,
Eurus et Zéphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trône.
Calumet en main, il attendait que Phébus eût fait son apparition, le
saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirât quelques
bouffées. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait à
parcourir, du Levant au Ponent:--«Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne
t'arrête ni ne te retarde! N'oblique ni à droite, ni à gauche! Salut!»

Les civilisés, chez lesquels la croyance en un dieu personnel
s'affaiblit de jour en jour, les civilisés avec leur vague idée d'un
indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces
méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables
Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de
l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un mortel de se croire
immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de
la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous
ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous
tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception
moderne. Les anciens pensaient d'une autre manière; s'étaient habitués à
confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles
d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en
croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le
désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte fait l'ordre et le
maintient. L'humanité ne demanderait qu'à se vautrer dans les excès et à
rouler dans le crime, si les monarques n'étaient là pour réprimer les
cupidités et les violences, et pour imposer aux nations le frein des
lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de
distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme
qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue
enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son
roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage
Pénélope:--«Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en
abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs
portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout
cela[331].»--Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent
l'empereur pour responsable des sécheresses et des inondations, des
vents et des gelées.

[Note 330: Mahabharata, II, 1205, IV, 931.]

[Note 331: _Odyssée_, XIX, 108.]

Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes eux-mêmes se forgent-ils,
sur le principe d'autorité, des idées sensiblement supérieures à celles
des sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont-ils pas émis la
formule que leur monarque peut tout,--oui, tout? Et leurs rivaux, les
philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas émis l'axiome que
leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous
du pontife siégeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de posséder,
en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner
un innocent, incapables de prononcer contre la vérité et la justice?
L'impeccabilité et l'infaillibilité dont ils jouissent, ne
constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout,
l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins
rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de
responsabilité morale, et les bévues du fruitier, s'il en commet, ont de
moins fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des
Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La
définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont
nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;--mais non, ils
étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis
l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des
Couroumbas:

     «Quoi! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas
     auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils
     auraient des dieux!»

Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une
frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété
comme étant inséparables; celle-ci inspirant celle-là; leur Providence à
eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de
l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si
on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les
Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité
antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui
disaient crûment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas
de Dieu. Donc, «hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez
offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la
nourriture[333]».--Tshanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les
Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser à
lui[334]. Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs
Rogations.--«Sans porc à manger, sans arak a boire, comment prier?»
s'écriait un couli chinois[335].

[Note 332: Fustel de Coulanges.]

[Note 333: Wilson, _Vishnu Purana_.]

[Note 334: Dalton.]

[Note 335: Brau de Saint-Paul Lias.]

Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, à l'occasion, leurs
sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la
disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre
dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de
bouvillons sacrés. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les
trésors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses
invalides:

     «Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre; pourtant le regard
     austère et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et
     solennel, marquaient un reflet de la divinité longtemps
     exercée. Je l'invitai à dîner; sous l'influence du pain et du
     sucre, délicatesses auxquelles il n'était pas habitué, sa
     contenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au
     dessert la conversation s'engagea:

     --«Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?

     --«Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous.
     Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine
     avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je
     pas dieu moi-même?»

Et pour un léger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa
subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa
présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles,
jarres, écuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut
désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût
dévoilé devant lui les palladiums de l'acropole d'Athènes et de Mycènes,
on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos
qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait
avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa
propre divinité.--Et pourquoi non? Les augustes qualités que chacun lui
reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?

Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile à
un homme du métier de construire toute une théologie, et de les
développer en doctrines bien coordonnées.--Mais en aurait-il le droit?
Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmatique mise sous
leur nom? Les Primitifs ont quelques idées rudimentaires, de vagues
aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, après
avoir été dégrossies, élucidées et groupées, donneraient un système, ni
meilleur ni pire que tant d'autres,--mais ce système, ils ne l'ont pas
élaboré, précisément parce qu'ils sont encore primitifs.


Les annonciateurs de l'Évangile ont peiné pendant deux générations pour
leur inculquer la notion du péché, ont prêché, reprêché les tourments de
l'enfer, le diable et l'éternité des peines. Mais voilà, ces pauvres
gens ne peuvent comprendre la possibilité de crimes irrémissibles,
protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'éteint
point, contre les rancunes toujours dévorantes et les haines qui jamais
ne pardonnent. En fait de châtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu
accepter qu'un marais, où les coupables seront livrés aux sangsues, mais
seulement pour un temps proportionné aux fautes commises. Jusque-là ils
avaient pensé, comme les Badagas, que pour se débarrasser de ses fautes
il suffisait d'en charger une vache et son veau. O «Frayeur
d'Isaac![336]» Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle
naïveté! quelle ignorance!

[Note 336: _Exode._ XII. 53 XXXI.]

Cependant tous les actes de leur vie sont imprégnés de dévotion. Le Toda
s'incline devant le Soleil qui se lève à l'orient, s'incline devant la
Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, récite
une prière qui résume ses besoins, tous ses désirs, toutes ses
affections:

     «Puissent nos garçons grandir et prospérer! Puissent nos hommes
     se porter bien, ainsi que les vaches et les génisses! Puisse
     chacun être en santé et avoir ses souhaits!»

Spectacle émouvant, raconte M. Marshall, quand le père de famille sort
au clair de lune et implore la bénédiction de l'astre, fontaine de
lumière. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte
aux tempes et le consacre en disant:--«Regarde, ô Seigneur!» puis le
dépose sur le sol, en offrande à Boumo-Taï, la Terre maternelle.

Comme culte secondaire, ils révèrent des esprits et de petits dieux,
patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forêts et
cavernes; tels que le sylvain Betikhân, faune et chasseur. Ils jeûnent
pendant les éclipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le
Créateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumière,
mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les
théologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle
est muable, toujours révocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est
loisible de la déposer, mais que pour la reprendre, il faut la
renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Comparée aux
grandes dogmatiques, ensemble complexe où la logique et le bon sens se
débattent dans un magma de mystères, dans un labyrinthe de métaphysique,
la religion que nous dirons «de la Vache» est d'une simplicité
rafraîchissante; sa bonhomie vous désarme. «Sans doute, disent ces
braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle
nous suffit, et nous la préférons à toute autre. Nous croyons en notre
Palal. La divinité que nous lui avons conférée, il l'exerce à notre
entière satisfaction,--et s'il nous mécontentait,--eh bien! nous lui
donnerions sa démission, nous en prendrions un autre!»

Cependant, la majesté de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude;
son isolement rigoureux ne laisse pas que d'être pénible à la longue.
Prise au sérieux par tous, sa divinité le met en dehors de l'humanité.
On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Débouté des joies de
la famille, forclos des relations avec les humains, il est enfermé dans
sa majesté comme dans une cage.

Quoi d'étonnant à ce qu'il se fatigue d'une sublimité trop rigide, et
que monté si haut il aspire à descendre? Il pourra prendre sa retraite
si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pénible et absorbante
dans son ennuyeuse uniformité n'est pas faite pour les ambitions
vulgaires. Le dieu qui abdique, résignant sans trop de regret l'empire
de l'étable et son infinie responsabilité, dépose le manteau de son
office, égide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'étire, se
secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il était
entré, car le Toda, en son innocente simplicité, ne comprend pas que
celui auquel les intérêts de la communauté sont confiés, ait le temps de
soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence réalise de
petits bénéfices.

Des Palals, démissionnaires et rentrés dans la condition de simples
mortels, sont tombés dans la nostalgie de la divinité perdue, ont voulu
remonter dans l'empyrée; à la première vacance, ils ont ressaisi leur
fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les
fatigues de l'investiture.

       *       *       *       *       *

Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en
excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou
culte des démons, lesquels démons se confondaient à l'origine avec les
âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs
anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de
mauvais, ou, pour parler plus exactement, le même génie, mauvais envers
tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de
sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui
préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.

Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralement
quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre
prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent
moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le
trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une
pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent,
craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car
l'Esprit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa
nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de
tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par
affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court
le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le
couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était
ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches,
les filles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de
l'amour,--rappelez-vous la _Fiancée de Corinthe_, chantée par
Goethe,--ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés
par mort violente, ont la réputation d'être inquiets et chagrins,
rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance.
L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de
domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une
chapelle où une lampe brûlera nuit et jour.

Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle
fut reçue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'être
volé par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente
ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et
robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré
par le meurtre dont il a été la victime. Un dieu méchant est préféré par
la raison qui fait au paysan rechercher un féroce chien de garde pour
l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.

[Note 337: Cf. _Juges_, 81.]

Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils sont
requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les
tambourins s'excitent. Le «médium» arrive, et tous de faire silence pour
le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre
infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien.
Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient,
jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar
des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De
longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et
les cris se font plus perçants; on lui donne du sang à boire. Soudain,
il est comme secoué, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de
la tête, prennent un éclat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe,
rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte
les assistants, délivre des oracles; répond aux questions sur l'un et
l'autre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir
faim, avoir soif. S'il est un dieu considérable, on lui sert du lait de
coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de
viande et d'arak.

En toute occasion, le problème est le même: décider le démon évoqué,
celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des
chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou
du rocher,--à entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y
sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de
l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse;
sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors,
quelquefois même à le torturer pour se venger des maladies et
souffrances qu'il a infligées. Les Todas ont-ils à régler des différends
relatifs aux femmes ou au bétail,--les seules choses dont ils
s'inquiètent,--ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré
mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie,
roule les yeux--épuisante besogne;--la bave et la sueur lui coulent sur
le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds
qu'ils sont moins compréhensibles.

[Note 338: Monier Williams.]

Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux
Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces
potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se
contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays
chauds, l'appétit se modère. L'orgiasme démonique prend le caractère des
populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait,
ailleurs il se glorifie d'être cannibale, et s'enivre aux potations de
sang; partout, cependant, les performances ont un air de parenté.

     «Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon
     entier à cuire dans une chaudière. L'enragé chamane saisit un
     enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta,
     tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête
     dans le chaudron bouillant, il retira une lanière de viande
     avec les dents:--Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre
     minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339].»

[Note 339: Dennys, _Folklore in China_.]

C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus, et, en
général, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne
connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère,
nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant
les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas:

     «Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je
     chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontré leurs
     bandes revenant de la fête nocturne. Haute et belle race que
     ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les
     torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnées de
     fleurs, drapées à l'antique dans un vêtement à vives couleurs,
     il me semblait voir Bacchantes et Ménades, le Cithéron
     frémissant au bruit des clairons et cymbales[340].»

[Note 340: Walhouse.]

La vie ascétique menée par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont
les frères et compères du soleil, valent à ces Todas la crainte et le
respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de
payer les petits boisseaux de grains que réclament les soi-disant
suzerains du sol, n'était que de temps à autre un Palkarpal descend des
hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il
commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne le farcin et la
clavelée sur les troupeaux. Nul n'oserait lui déplaire.


Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda
respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga
redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint
tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme,
toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le
rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des
femmes sont tombées mortes dans la forêt. Par surcroît, le Badaga doit
encore se garer de l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme
le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par le Seigneur des
Épouvantements; ils disaient en tremblant qu'«on ne peut voir l'Éternel
et vivre».

    _Primus in orbe deos fecit timor._

Puissant est le démon qui regarde par l'oeil avide du Couroumba. Voilà
pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire,
bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des
dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres
du temple conique qui contient la pierre _maha linga_, figuration du
phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possèdent tout un trésor
d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils
prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de
faire déborder les greniers. Les Harouarous sont influencés par les
Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, précisément parce qu'ils ont
des prétentions, parce que leur chamanisme s'est infusé de
respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des
entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de
préférence[341], parce qu'il passe pour mieux familiarisé avec les
habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs,
le démonisme plaît aux esprits incultes; il a d'autant plus de séduction
qu'il se montre barbare et déraisonnable.

[Note 341: Dalton.]

Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a maléficié la géline qui
crève de la pépie, il a enguignonné le veau qui ne profite pas, maraillé
la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne à mourir, sa maladie est le
fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les
exterminer, mais les maudits échappèrent dans les bois. Redoutés de
tous, ils ont tout à redouter; leur vie est en danger perpétuel. A
chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de
venger quelque prétendu méfait. Nul d'entre eux qui n'ait été maltraité,
quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur; ils
sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien
posséder. Comme les sorciers normands, ils «aiment mieux passer pour
exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un
métier de dupes[342].» Flattés de la mauvaise réputation dont ils
jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à
retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés.--Le froment est niellé
et les troupeaux ont la clavelle? La tête est endolorie et l'estomac
embarrassé? Un de ces coquins survient, offre d'évincer le démon--comme
cela se trouve... il est de ses amis particuliers!--il chassera
Belzébuth par Belzébuth.--Les insectes ravagent les emblavures? Le
remède est tout trouvé: qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et
beugle comme un veau.

[Note 342: Bosquet, _la Normandie romantique_.]

Chaque village tient à sa solde deux ou trois de ces drôles qui
manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant
qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la première
semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau,
cuisent la première fouace.

     «... La famille entière assistait à l'inauguration des labours,
     à laquelle présidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur
     le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se
     prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc.
     Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou
     deux et passa la main au paysan; après quoi, il se retira,
     emportant la tête de la bête sacrifiée. A la moisson, pour se
     payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos
     peut porter; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour
     sa part et portion[343].»

[Note 343: Harkness.]

Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne
les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes,
sauteurs, flûteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prêtre et
bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont
imaginé de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuadés que
ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnête
créature, lui blanchira l'âme, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se
laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les
civilisés de l'antiquité attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces
Juifs du moyen âge dont le nom infecta longtemps le démonisme, ces Juifs
que le synode d'Elvira interdit aux fidèles d'appeler pour incanter les
champs. Pendant plusieurs siècles, les chrétiens se glissaient aux plus
sombres réduits des ghettos, y consultaient les nécromanciens et diseurs
de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le
Christ. Longtemps le mire juif fut préféré à tous autres; car il était
réputé maître en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien
Testament, tant en hébreu qu'en latin, passait pour un grimoire
redoutable.

Contemplez ces prêtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et
rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir.
Ces humbles ancêtres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi
les ministres des autels, malgré la respectabilité, les énormes pouvoirs
et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lavé la
tache originelle. Ceux-là même qui s'agenouillent devant eux les croient
corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les
rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le
vague, mais ineffaçable souvenir, que les oracles qu'ils rendent
aujourd'hui au nom des anges de lumière, ils les avaient délivrés jadis
par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Très-Haut, il se rappelle
les avoir connus suppôts du diable, et se méfie. Il se méfie... mais
plus il se méfie, mieux il est dupe.


Persuadés que le missionnaire qui venait d'Europe était un sorcier fort
supérieur à ceux du crû, les Todas et les Badagas lui firent grand
accueil. Ils ne demandaient qu'à croire tout ce qu'il voudrait, mais
insistaient pour qu'il les débarrassât de ces affreux Couroumbas, qui
grêlent les fruits, stérilisent les vaches et tarissent les sources du
lait. Bien étonnés, furent-ils, et désappointés, quand le prédicateur de
l'Évangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout
simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur
était de reconnaître que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et
Baïonnettes, Maître des Canons et du Whisky, avait le bras tout
autrement long que Cotorou Peïkî, même que Siva et son taureau Bassava.
Espérant capter sa faveur, ils lui élevèrent une chapelle où ils
déposèrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs
leur avaient donné comme le grand édit de l'Éternel Jéhovah, le secret
du salut, l'abrégé de toute science, la révélation de tous mystères du
ciel, de la terre et de l'enfer. Bientôt courut la légende que, chaque
nuit, le Jésus des Féringhis venait goûter au lait et aux bananes
déposés sur son autel. Malheureusement, une épidémie ayant éclaté
bientôt après, ledit Jésus en fut tenu pour responsable, par la raison
que le missionnaire avait naguère prêché qu'un cheveu, qu'un oiseau ne
tombent pas en terre en dehors de Sa volonté expresse et de Son ordre
souverain.

Il fallait en avoir le coeur net. On en référa aux antiques divinités
nationales. Des prêtres approchèrent l'oracle, le consultèrent en jetant
des fleurs:

--Celui qu'on appelle Jésus-Christ est-il un bon Souami?

La plupart des fleurs tombèrent à gauche. Donc le dieu étranger n'était
pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des _gourous_,
_vodiarous_, et _cauacourous_, confirmèrent la réponse. Plus de doute,
le fétiche anglais avait mauvais caractère, il y avait danger à
l'approcher. Quoiqu'il leur en coûtât, les habitants émigrèrent,
abandonnèrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jésus blanc et
à son livre.

Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, était énergique autant que
sincère et convaincu; il s'était attaché aux populations qu'il avait
étudiées longtemps;--c'est à lui, disons-le en passant, que la science
doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations
qu'il communiquait généreusement à tous les voyageurs qui se succédaient
au Nilgherris. Résolu, quand même, à sauver les âmes qui périssent, et
comptant, d'ailleurs, sur l'énergique protection des Anglais, il émigra,
lui aussi, et alla dans un autre district fonder une école pour laquelle
il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient
volontiers à lire, écrire et compter, mais montraient une répugnance
invincible à prier Jésus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa
de commencer la classe par une invocation à son Jésus-Christ, enjoignant
aux élèves de la répéter, toute la nichée s'envola du coup, les uns par
la porte, les autres par la fenêtre. Il se mit à leur poursuite,
rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: «Quelle mouche vous pique?
Qu'aviez-vous à décamper?»--Et les moutards de sangloter: «Lâchez-nous!
Nous ne voulons pas nous faire chrétiens! non! non! Si nous disons le
_mantroum_ des chrétiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous
emportera!»

Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore
supérieurs à leurs voisins du Travancore qui n'osaient même toucher un
livre anglais, de peur que le démon du gribouillis imprimé n'envoyât des
éléphants piller et écraser les récoltes. _Principiis obsta!_

    _Laissez-leur mettre un pied chez vous,
    Ils en auront bientôt pris quatre._

Malgré son insuccès, l'évangéliste était fort respecté; on redoutait
d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donné l'appellation bizarre
de «Dieu Trois-Quarts», parce que, disait-on, il ne lui manquait pas
grand'chose pour qu'il fût Dieu tout à fait. On ne lui contesta jamais
sa puissance, mais on cessa de croire à ses bonnes intentions, quand il
ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce
qui, d'après l'opinion publique, eût été pourtant son devoir d'honnête
homme. Et sa réputation reçut un coup funeste, quand il refusa net de
prouver la vérité de sa mission en marchant pieds nus sur des fers
rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet
étranger n'avait-il pas déclaré, n'avait-il pas maintes fois répété que
son Jésus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous
les oiseaux? N'avait-il pas raconté l'aventure des trois jeunes hommes
Sadrach, Mésach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter
dans une fournaise? N'avait-il pas assuré qu'ils en sortirent sains et
saufs?

[Note 344: Daniel, III.]

--Hé bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.--Fais-en
autant! répétaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de là.



LES KOLARIENS DU BENGALE

ET

LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS


Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et
mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matériaux à exploiter
dans la contrée de l'Inde, qui reçoit les eaux des monts Vindhya et
Adjanta, pour les déverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et
la Godavéri. Cette région de beaux paysages et de campagnes fertiles
pourrait être largement peuplée, n'étaient de vastes marais répandant au
loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonnés. Les habitants de
la plaine doivent s'en tenir éloignés pendant six mois, et les Européens
pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais été habités que par des
peuplades primitives, qui vivent en communautés généralement isolées, ne
se rattachant que par de faibles liens aux voisines de même nom ou de
même race. Une barrière de montagnes entoure le plateau légèrement
ondulé, parsemé de superbes rochers granitiques, dont les uns s'élèvent
en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes
fantastiques.

En tant qu'autochtone, l'agglomération ethnique dont il s'agit est
considérée comme d'origine antérieure aux Aryas et même aux Dravidiens.
Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de
classifier, même sommairement; il nous suffit qu'on les désigne sous
l'appellation collective de Kolariens, dérivée du peuple Kolh ou Cole,
d'où le mot de couli, qui appartient à la langue franque
internationale[346]. La partie orientale du plateau s'étend à une
hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomètres
carrés. Elle est habitée par un million d'hommes, parmi lesquels plus de
moitié appartiennent à des tribus sauvages ou demi-sauvages, se
subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces
derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce
magma humain, on entend répéter des noms plus fréquemment que d'autres:
Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khérias, Koréwars,
Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds.


[Note 345: Beverley.]

[Note 346: Campbell. Cependant Beames, une autorité en la matière,
conteste cette étymologie: «M'est avis, dit-il, que la connexité qu'on a
voulu établir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.»]

Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulière, ont pris
le nom de l'épée nationale, la _khande_, dont ils ont une manière à eux
de jouer. On fait aussi dériver leur nom du mot tamil _koundrou_, la
colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mêmes se disent
Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante à trois cent mille, ils se
groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour,
Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres.

[Note 347: Caldwell.]

       *       *       *       *       *

Les conquérants font de droit l'histoire de leur conquête, et pour mieux
se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont
pas manqué les Aryas dans leurs légendes et traditions. De ces récits,
lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvèrent une
résistance longue et opiniâtre. Sans doute, les indigènes se défendirent
avec courage, leurs revers alternèrent avec des succès et ils ne furent
entièrement subjugués que sur le littoral et dans le bassin du Gange;
sur les premières collines, ils furent vassalisés, dans le haut pays,
pas même entamés. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la
ligne, le conquérant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents,
géogènes, en les confondant, de propos délibéré, avec les léopards et
autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande
plaine, où elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines
et pratiques, mais ne remonta pas très avant dans les vallées. Le flot
ne dépassa guère les premiers contreforts; le bruit des batailles ne
pénétra pas jusqu'aux hauts pâturages. Le choc des armes, les rumeurs
des révolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne réveillaient pas
les échos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des
marais, les démons de la peste et de la fièvre défendaient la négraille.
Une abjecte misère protégeait ces créatures, qui ne possédèrent jamais
rien qu'il valût la peine de piller. Et la situation se perpétua. On
aurait cru que les indigènes n'ayant pas d'organisation politique
proprement dite, n'étant groupés qu'en hameaux et villages de faible
population, organismes lâches et sans cohésion, succomberaient à leurs
dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extérieur. Cependant
ils ont survécu aux États qui les enclavaient, quoique ou parce que ne
s'élevant pas jusqu'à la notion d'État.

Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent
reconnaître la suprématie d'Orissa, fière de ses guerres et conquêtes,
de ses gloires et victoires, et qui déploya sa plus haute splendeur au
temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de
siècles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades
inférieures un _modus vivendi_ qui survécut à sa chute, se perpétua sous
la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la
domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur féodal, commandait à
des maharajahs, rajahs et zémindars, à des païks, au nombre de 150 à
200,000, vassaux inégaux en pouvoir, richesse et autorité, autant que
dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres
comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais
tous chevaliers et gentilshommes, qui,--à l'armée, étaient les «hommes
de l'Empereur»--à la cour, ses serviteurs,--et, sur leurs terres, des
maîtres indépendants qui exerçaient les droits de haute et basse
justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands
feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers
se dédommageaient sur les indigènes planicoles, entre autres, sur les
pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traités en
ilotes. Protégés par une première ligne de marais, les Kolhs et Khonds
des coteaux avaient la paix, mais à condition d'apporter en tribut aux
rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux
domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'où leur
nom de _vettiahs_, ou corvéables. Quant aux congénères du haut pays, les
fièvres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais,
assuraient leur indépendance. Dans la plénitude de leur liberté, ils
contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service
desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol,
médiocrement cultivé, nourrissait mal une population parsemée, que
décimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches
fréquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des émigrants
descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver à
vivre; ils se casent suivant leurs castes et métiers, se font bûcherons,
manoeuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service
comme domestiques, pâtres ou bergers. Les uns s'enrôlent dans les bandes
du crime, les autres dans l'armée de la répression. Jusqu'aux derniers
temps, leur grande ressource était de s'engager chez les Païks, ou
vassaux de la couronne, en qualité d'archers et soldats, à la façon des
Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au
plus offrant et dernier enchérisseur, qu'il s'appelât pape de Rome,
Venise ou république de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne.
De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne
voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs
services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les
savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur,
ponctuels à tous engagements, prêts à se faire hacher plutôt que de
manquer à la parole donnée. Ils ne pouvaient qu'apprécier la bravoure
éclatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout
sollicitaient le poste du danger, ou même le réclamaient comme leur
droit, et s'attachaient passionnément à leur chef, pour peu qu'il le
méritât, voire sans qu'il le méritât.

A mesure que les siècles s'écoulaient, la civilisation gagnait sur la
barbarie monticole; les idées religieuses, les pratiques sociales des
plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme,
puis de l'islam, pénétraient jusque dans les cantons reculés,
réveillaient de lointains échos. Néanmoins, jusqu'aux cinquante
dernières années, les districts intérieurs étaient restés inconnus, donc
indépendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires
chrétiens de toute dénomination et de toute provenance, commerçants,
ingénieurs et soldats. Les histoires de conquête se ressemblent toutes.
La Compagnie des Indes se ménagea des intelligences dans les places, se
fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les
ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit
surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur
apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans éclat ni
menaces, avançant graduellement, les habits rouges occupèrent des points
stratégiques, d'où l'argent se répandait à l'entour. La marée montante
enveloppait une position, tournait une autre. Maint châtelain apprit à
ses dépens que son roc n'était plus imprenable; maint gentillâtre fut
mis à la raison. L'ennemi déclaré, on le brisait; on isolait les
malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se
hâter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des
cadeaux, gagnaient position après position. La diplomatie anglaise, le
gouvernement de Calcutta, montrent avec fierté les résultats que leur
valut une dépense en hommes et en argent relativement minime.
Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus
nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intérêts, autres
industries et moeurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prête
à de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agréable,
parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine
torrides, traverser rapidement les régions pestilentielles et se fixer
dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Européens
installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de
cette nature sauvage, s'intéressent à ces populations primitives, les
veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas à tant de
sympathies. C'est le commencement de la fin.

       *       *       *       *       *

Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas
sont trop marquées pour ne pas frapper le regard le moins prévenu. Chez
les Indous, l'animal humain a la couleur moins foncée, une plus forte
capacité crânienne, des formes mieux proportionnées et plus élégantes,
des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable; les
populations indigènes abondent en figures ingrates et de laideur
repoussante. Pour peu qu'on voulût adopter la formule pratiquée par tant
de voyageurs et même de savants ethnologistes:--à Tours toutes les
femmes sont rousses,--il serait facile de prouver que ces monticoles
sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a
de fort laids, quantité de passables. Aux Khonds que nous avons plus
particulièrement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole,
mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et
expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants.
Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne à dire
qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien musclés, rapides à la
course, qu'ils ont front large et lèvres pleines, mais sans excès. «Leur
vigueur, leur intelligence et leur résolution, leur inaltérable
jovialité en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.»
Dalton, la grande autorité en matière d'ethnologie bengalienne,
s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:

     «Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la
     partie la plus intéressante et certainement la mieux faite.
     Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple
     libre, justement fier de son indépendance. Même angle facial
     que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont
     inférieurs en rien à ceux des Indous: grand nez, larges lèvres
     bien formées, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de
     costume permet d'examiner en détail, sont fréquemment d'une
     beauté sculpturale.»

Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivés,
qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles
de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins
favorisés des cantons forestiers, où les figures sont laides. Quand les
Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du
mogol plutôt que du nègre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts,
légèrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint
variant du tanné au basané. Plus disgraciés que tous autres, les
simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionnée,
rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants
comme des écureuils, ont une figure mince et mobile. Les localités de
race mêlée montrent une variété remarquable de traits et de teint. Où la
race est moins mélangée, abondent les vilains noirs: bouche large,
lèvres épaisses, mâchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines
écartées, front fuyant, cheveux crépus autant que laine de nègre.

       *       *       *       *       *

Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont
arriérées, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans
leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins
d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche
végétale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se
précipitent en torrents dévastateurs, et là croupissent dans les marais,
corrompant l'air de leurs émanations pestilentielles. Le sol est mal
exploité, mal cultivé. Aux plus misérables, qui vivent sur les produits
spontanés de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux,
chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du
pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux
insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'être un objet
d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutôt que de goûter à un
filet de boeuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en
abomination et qui expliquent le nom de Kolh par «tueurs de cochons»,
sobriquet dont les incriminés s'affectent médiocrement. Brahmanes et
Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'être anthropophages; mais
nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme étant inspiré par la
piété filiale: les parents, à l'article de la mort, demandent comme une
faveur que leur corps ne soit pas abandonné sur le chemin ou dans la
forêt, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne
peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hâte malséante à jouir
du repas funèbre.

De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les
dédaigneux Brahmanes, qui se croient de substance très raffinée, parce
qu'ils ne touchent qu'à des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils
soient préparés dans leur famille. Par la différence d'alimentation, la
loi des conquérants, personnifiée en Manou, comptait éterniser la
distinction des castes, l'accentuer de siècle en siècle, constituer des
races entièrement dissemblables et par les caractères intellectuels et
moraux, et par les caractères physiques: l'aliment impur procréant des
corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dégradés, et
l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beauté, la
noblesse et l'intelligence. Le système était séduisant; il s'appuie sur
une certaine expérience, et la physiologie de l'avenir fera,
pensons-nous, de précieuses découvertes dans cet ordre de recherches.
Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclamé
vérité absolue, admis implicitement par les races subjuguées ou
refoulées et par les tribus plus policées qui, habitant des demeures
fixes, relativement confortables, s'étaient élevées jusqu'à l'usage de
la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages,
mi-civilisés, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la
première jeunesse, mais, à partir du mariage, les époux se font une
chair sacrée, s'administrent, en manière de sacrement, le sel par lequel
ils jurent, à l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifié ne sera
plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main
étrangère à la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de préparer le repas
du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant
l'exemple donné par l'épouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs,
cependant, la femme s'assied à la même table que le seigneur et maître,
si table il y a. De leur côté, les Khonds s'abstiennent de la nourriture
qu'auraient préparée des gens réputés de caste inférieure, prohibent les
viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie,
tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrés, ils ne touchent
plus à aucune espèce de lait.

Par suite d'une abstinence invétérée, la race indoue tient les liqueurs
fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobriété
rigoureuse, ces barbares qui prennent prétexte de toutes festivités pour
boire le toddy avec délices, de toutes cérémonies pour se donner du vin
de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa
riche moisson de fleurs parfumées, qui passent pour guérir la plupart
des maladies, le Khondistan est en joie, les éléphants, tous les
herbivores, et plusieurs oiseaux se régalent. Les hommes, pour accaparer
la plus grosse part, sont obligés de faire garde jour et nuit. Il n'est
alors chaumière qui ne distille des pétales une liqueur capiteuse[349];
il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'être
«pompette». Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent à
la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se
«soûlent glorieusement», en se bouchant toutefois le nez, à cause de
l'odeur trop forte pour les Européens.

[Note 348: _Bassia latifolia._]

[Note 349: Le _deral_.]

Voulant se retrancher derrière une barrière infranchissable, les Aryas
avaient eu pour politique d'élargir incessamment la distance entre
vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds,
physiquement et surtout intellectuellement,--car nulle démarcation n'est
plus profonde, mieux évidente que celle qui sépare le civilisé du
barbare;--ils avaient interdit de transmettre à la race inférieure les
nobles arts de la lecture et de l'écriture. Le Brahmane eût passé pour
traître qui eût communiqué ses formules et liturgies, qui eût expliqué
les Védas aux ilotes. L'instruction développe les facultés et l'hérédité
les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle
n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a créé langue plus riche et
savante, poésie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde,
architecture plus étonnante, religions plus extraordinaires. Entre les
hautes et les basses castes, tout contact immédiat passa pour abominable
et finit par sembler impossible. Avec une sagacité rare et une
ingéniosité vraiment étonnante, les conquérants s'appliquèrent à
dégrader les subjugués, à les rendre méprisables à leurs propres yeux.
Les lois de Manou décrétaient la honte et l'humiliation, la misère et
l'ignorance, imposaient un état civil, qu'elles ne pouvaient imaginer
plus abrutissant, à ces «êtres noirs de couleur, à figure bestiale,
moins hommes qu'animaux», dont le souffle contamine l'atmosphère, et
dont l'ombre empoisonne les aliments, et même les eaux sur lesquelles
elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de _Kolhs_, les porcs,
_Poulayers_, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer,
sans qu'il fût besoin d'alléguer aucun motif; mais qui eût voulu se
souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu'à les
conspuer, à leur cracher à la figure. Et pour que leur salive n'infectât
pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350].
S'il fallait les toucher, ce devait être avec un fer rouge. Le plus sûr
était de les tenir à distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux
et un auguste Brahmane n'étaient que distance suffisante; il leur
fallait demeurer en dehors de tous les villages habités par des gens
honnêtes; on leur enjoignait de ne porter aucun vêtement au-dessus de la
ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer
que dans leur patois[351]: la noble langue des conquérants ne devait
point, portée par une haleine puante, passer par ces lèvres impures.
Qu'ils ne présument dire: «Moi, mon riz, ma femme, mes enfants»; mais
qu'ils éjaculent dans leur charabia des expressions telles que
celles-ci: «Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma
velle.» Des prêtres seuls pouvaient avoir formulé cette législation, qui
érigeait la férocité en système et rendait la cruauté plus savoureuse en
l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'oeuvre de cette politique fut
d'interdire aux vaincus le progrès et l'instruction. Enjoint aux Indous
en général, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de
s'imprégner de poésie et de la littérature sacrée, résumé de toute
science; interdit aux indigènes de toucher, de regarder aucun livre.
Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la législation défendait
tout changement qui eût amélioré leur condition. Ils avaient été razziés
de leurs troupeaux? Défense d'en acquérir de nouveaux, défense de porter
la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de posséder autres
animaux que des chiens et des ânes. Ils n'avaient que des habitations
misérables? Défense d'en construire en pierres, ni à plusieurs étages,
de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On préférait qu'ils
vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des
vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter
bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre.
Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se
donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vêtements. Il leur était
enjoint de vivre dans la malpropreté et l'infection[352]. Ordre aux
hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vêture que de la paille
ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laissées par les
criminels qu'ils auraient exécutés. Ce dernier point doit être expliqué:
les bourreaux et tortionnaires étant haïs et méprisés, on dévolut leur
office aux basses castes. L'équarrisseur, le fossoyeur, l'écorcheur et
l'exécuteur public furent réputés frères, et on leur donna pour fils ou
neveux les mégissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers,
cordonniers, tous de métier vil. On affectait de ne leur garantir aucune
propriété, ne supposant pas qu'ils possédassent rien en propre, sinon
par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux
qu'elle n'attachait pas à la glèbe, leur interdisait l'approche des
maisons honnêtes, le séjour dans les villes et les villages.

[Note 350: _Koragars_, Walhouse.]

[Note 351: Non aryen, apparenté au tamil et telougou]

[Note 352: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

De ces prescriptions dictées par la haine, plusieurs, pensons-nous,
n'ont jamais existé, n'ont été inventées qu'après coup. Nombre d'entre
elles tombèrent en désuétude par la force des choses, par les invasions
de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces
ordonnances iniques entrèrent ou restèrent en vigueur, et le temps les
consacra. Des peuplades entières acceptèrent l'humiliation qu'on leur
infligeait, et, en l'acceptant, oublièrent de la ressentir, finirent par
s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les
Nagas ont oublié de s'indigner qu'on les ait assimilés aux lépreux: ils
gesticulent, aboient à demi cachés derrière quelque haie, mendient la
pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est
éloigné déjà. On prétend que l'ignominie peut aller plus loin, et que
les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombées plus bas
que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connaîtraient plus l'association
permanente des mâles et des femelles pour l'élève des petits[353]. Mais
de cette assertion il est permis de douter jusqu'à production de
témoignages circonstanciés.

[Note 353: Faulmann, _Die Entwickelung der Schrift_.]


Altière théorie que celle de fonder la domination sur la prédominance
intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que fût leur orgueil, les
Indous n'eurent jamais la pleine et entière conscience de l'absolue
supériorité qu'ils affichaient: leur haine et leur mépris s'aiguisaient
toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indigènes, tous
sorciers, redoutables par leur alliance avec les démons du sol,
maléficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde,
pompaient à distance la force et la santé, se muaient en garous, cobras
et crocodiles. Nul ne leur aurait ôté l'idée que le tigre, mangeur
d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'étaient pas de ces
maudits et scélérats, se déguisant en bêtes pour faire leurs mauvais
coups: «Les perfides, dit un livre sacré, ont l'oeil féroce, soutireur
de vie.» Comparés aux possesseurs de la vraie religion et de la
véritable science, ces misérables n'étaient sans doute que «les fous
adorateurs de dieux insensés»;--mais si la rougeole et la petite vérole
obéissent à leur signe? La peste, le choléra, la petite vérole, sont de
terribles divinités! Maint luthérien achète la protection d'un bon-dieu
local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun
de se propitier telle ou telle divinité rurale, qui cousine avec les
enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de démons sont incomparablement
moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais
infiniment plus rapprochées des mortels; il n'est que sage de les
ménager.

Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un après
l'autre.--Pourquoi?--On n'en sait rien. La faute en est peut-être à un
Korégar, à une Birhore qui les a mégardés, à quelque démon du voisinage.
La pauvre mère donne le jour à un autre petit.--Que fera-t-elle pour le
garder en vie?--Cette «bien née», cette femme orgueilleuse de son
lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes à
une de ces Korégares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la
visiter, la supplie de la prendre en grâce, la presse d'accepter du riz,
de l'huile, quelques pièces d'argent, et enfin lui tend son nourrisson
pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse
se laisse toucher, détache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet
du petiot, s'écrie à haute et intelligible voix:--«Enfant, tu
t'appelleras Korégaret!» Elle fait téter l'innocent, le rassasie et le
rend à la mère. Par l'adoption simulée, par le lait, par le nom, elle a
fait sien l'enfant brahmane, l'a incorporé à sa tribu et mis sous la
protection des divinités korégares.

Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se guérir d'une maladie
ou se croit poursuivi par la déveine et la malechance. Pour y remédier
il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures
d'orteils, puis regarde longtemps son image réfléchie sur le
liquide[354]. Il porte cette huile ou ce _ghi_ à un sauvage, qui
l'avalera jusqu'à la dernière goutte et sera récompensé pour la peine.
L'opération, lointainement apparentée avec notre saint mystère de
l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en
Korégar, le Korégar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures
d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'énergie vitale,
s'imprègne d'âme, passe dans un autre corps, dans un autre sang.
Dorénavant, le Korégar sera le répondant d'un brahmane, autre lui-même,
le cautionnera vis-à-vis des démons de la Korégarie.

[Note 354: Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_.]

Grâce à ces superstitions, les missionnaires chrétiens ont eu la joie de
voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et _bongas_, qui
avouent sans détour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les
fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se
débarrasser de leurs sorciers, toujours gênants, nombre d'indigènes
réclament le saint baptême, se convertissent à Jésus, bien qu'ils
n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du
miracle que Moïse opéra devant le Pharaon: les verges jetées par les
magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jéhovah se
faisant dragon engloutissait vipères et serpenteaux[355].

[Note 355: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

Mais n'insistons pas sur les côtés exceptionnels de la situation: il est
incontestable que les Brahmanes avaient si bien élargi et développé leur
supériorité qu'ils pouvaient la croire éternelle. Ils disaient le fossé
infranchissable, ne fût-ce qu'en raison de l'impossibilité à l'engeance
soudra, repue de nourriture inférieure, d'égaler jamais la race si bien
nourrie et formée d'aliments de choix. Suivant la théorie qu'ils avaient
mise en cours, la caste n'était pas seulement un fait extérieur, mais
l'expression du tempérament, la différence des natures. Servi par une
législation sévère et rigoureusement appliquée, le système a
certainement contribué à la formation de types distincts; ce qui
n'était, à l'origine, qu'un avantage peu marqué, devint à la longue
disproportion évidente, affectant les chairs et les muscles, même les os
du squelette.

Ces particularités ethniques, que nous constatons et signalons, sans
vouloir les diminuer, on s'étonne de ne pas les voir fixées plus
profondément. Ainsi on a fréquemment observé que les Moundahs semblent
partager avec le caméléon la faculté de prendre la couleur de
l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque
avec celui des Indous. Les Ouraonnes pâlissent, dès qu'elles ont fait un
court séjour, comme domestiques, dans les maisons européennes[356]. En
même temps que les cantons se civilisent, le type s'améliore et
s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais
les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial,
le visage prend bientôt une expression agréable. Les missionnaires, très
compétents dans l'espèce, ont noté plus d'une fois qu'une alimentation
plus régulière, une habitation plus salubre, un travail modéré et
soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants
surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur
la question.

[Note 356: _Zeitschrift für Ethnologie_, 1874.]

L'ignorance forcée dans laquelle ces aborigènes ont croupi si longtemps,
n'a pas eu non plus l'effet désastreux qu'espéraient leurs ennemis. Les
castes ultimes, il est vrai, les plus misérables des hordes, sont
affolées et abruties, mais le grand nombre ne paraît pas détérioré dans
les oeuvres vives. L'intelligence, quoique limitée et restreinte à un
petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de développement. Nous
comparons l'Indou à l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soigné
pendant de longues générations, lentement développé et ennobli.
Appartenant à la même famille, les sauvageons croissent dans la forêt,
ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont
vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour
transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes
supérieures, les nations civilisées, s'endorment facilement dans le
luxe, versent dans l'immoralité, le factice et le convenu, dans le
byzantinisme sous toutes ses formes, dans la sénilité niaise et vaine.
Mais les classes dites inférieures, mais les nations incultes sont, de
par les nécessités de l'existence, contraintes à toujours agir, toujours
travailler et par suite à se tenir dans les limites de la réalité et
d'un certain bon sens. Les missionnaires déclarent que la jeunesse de
leurs écoles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible à
l'instruction, et que deux ou trois générations la mettraient au niveau
des enfants brahmanes.

Nous ne prétendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir
indiqué les termes. Une certaine école scientifique s'est trop hâtée de
proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien
n'être motivée que par la fixité relative du milieu. Les conditions
générales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'être
primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient
facilement. On représentait les types comme coulés en bronze: ne
seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte à des chairs
plastiques, à un squelette relativement flexible?

Mais assez de théories, assez d'hypothèses; rentrons sur le terrain des
faits constatés.

       *       *       *       *       *

Si les qualités morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur
les facultés intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort
supérieurs aux civilisés leurs voisins. Véridiques et sincères, ils ne
daigneraient échapper à un péril, obtenir quelque avantage au prix d'un
mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les
juges anglais ont à regret fait exécuter de braves gens, contre lesquels
ne se dressait que leur propre témoignage! Ils s'étaient dénoncés et
livrés, avaient raconté les faits avec une franchise absolue, une
exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur à ne rien taire de
ce qui pouvait leur être préjudiciable. Quelle différence avec ces
Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des
rares erreurs de Stuart Mill a été d'avancer[357] que les non-civilisés
se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai.
Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se
développe parallèlement à la sincérité et à la justice; mais le grand
philosophe se fût exprimé autrement, si son séjour aux Indes l'avait mis
en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors,
Sonthals et autres, qui tiennent la vérité pour sacrée et ne contractent
pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que
celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et,
s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mêmes. Ces
Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de
«rebut et d'ordure», les disent incapables de rien imaginer, incapables
d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte réalité[358].

[Note 357: _Essays_, 51.]

[Note 358: Shortt, _Hill Ranges_.]

Avant d'être entamés par la civilisation, avant d'avoir subi la conquête
anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fierté, une
joyeuse indépendance, ne rendaient compte à personne de leurs faits et
gestes, ne payaient redevance ni à chef, ni à gouvernement, ni à
propriétaire; chacun avait l'entière jouissance de sa personne, de sa
maison et de son champ. Indépendance complète, tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt siècles, leur peuple
n'avait jamais courbé la tête devant aucun étranger: noble orgueil qui
se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils évitaient toute
parole obséquieuse, toute politesse qui eût pu paraître humiliante; pour
saluer, ils se bornaient à lever la main. Le plus jeune disait: «Je vais
à mes besognes.--Va!» répondait l'ancien.

Le trait le plus agréable de leur caractère est encore l'affection
mutuelle. Les civilisés de la plaine se donnent pour passe-temps les
procès qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous
des prétextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de
menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres
moeurs. Rares d'homme à homme, les querelles sont encore plus rares
d'homme à femme. L'époux qui se permettrait de blâmer sa moitié devant
le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulèverait la
réprobation, exciterait l'indignation générale. Il n'en faudrait pas
tant à l'épouse pour la faire se détruire; trop souvent il a suffi d'un
reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique,
un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent
que l'âme du suicidé revient tourmenter l'offenseur: idée qui a cours
dans l'Inde entière, dans l'extrême Orient, et qui a certainement
inspiré aux Japonais leur pratique bien connue du _harakiri_.

Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les coeurs par des
manières franches et ouvertes, une naïve gaieté. Frayant dès leur
enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues
et des musulmanes, élevées dans une réclusion rigoureuse, pruderie qui
par moments fait place à des propos grivois et abonde en sous-entendus
obscènes. On vante, au contraire, les grâces décentes des fillettes Hos
ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientôt la civilisation les
guérira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance.

Jusqu'à la seconde moitié du présent siècle, les Khonds abominaient
toute espèce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de
monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'échange; au lieu de
mesurer en espèces la valeur des choses, ils les supputaient en «vies»,
même les objets inanimés, même les haches, riz et farines. Quels
arriérés!

Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalité. De ce
chef ils en remontrent aux Bédouins, aux Arabes du désert. Pas d'honneur
qu'ils ne rendent à l'hôte, pas de complaisance qu'ils ne lui
témoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur
honneur. «L'hôte, avant l'ami, même avant l'enfant!» dit un de leurs
proverbes. Dès que se montre un étranger, quelque misérable soit-il, les
chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gîte et repas; il
séjournera tant qu'il lui plaira: jamais invité n'a été renvoyé, jamais
on ne lui a fait sentir que sa présence devenait gênante. Ils étendent
l'hospitalité jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations déchues
qui les entourent; ils les traitent avec bonté, les font asseoir à leurs
festins, les défendent envers et contre tous, les protègent comme s'ils
appartenaient à leur communauté.

     On les a vus étendre leur hospitalité jusqu'à des tribus
     entières. En certaine fête, il arriva qu'on se prit de
     querelle, et qu'après rixe sanglante un clan fut écharpé, mis
     en déroute. Poursuivis, la lance au poing, chassés de leurs
     hameaux, sans asile, délogés de leur héritage, les fugitifs
     allèrent frapper aux portes qui avaient été les leurs, et
     s'adressant à ceux qui les avaient mis à mal:

     --«Nous sommes dépourvus de tout. Veuillez nous donner
     l'hospitalité.

     --Entrez et soyez les bienvenus!»

     Et tous maintenant de cohabiter sous le même toit, jour après
     jour, semaine après semaine, mois après mois; les vaincus
     nourris, abreuvés, vêtus, servis par les vainqueurs. Cela dura
     toute une année. A la fin, les hébergeurs, n'y pouvant plus
     suffire, entrèrent en pourparlers:

     --«Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs?
     Si vous vouliez bien nous rendre votre amitié[359]?»

[Note 359: Macpherson.]

L'asile accordé aux ennemis n'est point refusé aux criminels; et, chose
forte à dire, le meurtrier a cherché et trouvé refuge chez le père de
l'homme qu'il avait tué. Cette hospitalité héroïque, ils la donnent
quand ils savent qu'elle sera funeste, même à leur patrie. Exemple, la
grande guerre de 1833 qui mit fin à leur indépendance. La Compagnie des
Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait:

     --«Mais réfléchissez donc! Vous étiez de nos amis jusqu'ici. Ne
     nous obligez pas à montrer que nous sommes les plus forts. Vos
     champs seraient dévastés, vos bourgades incendiées, vos
     guerriers mitraillés. Et, si l'on en vient jusque-là, dures
     seront les conditions que nous imposerons aux survivants.

     --Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait à l'honneur, et
     qu'il ait livré le malheureux qui était venu l'implorer.»

On en vint aux mains. Les barbares--c'étaient des barbares--se
défendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais.
En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier.
Finalement, les fugitifs indous furent livrés, mais par des Indous, les
Khonds restant inébranlables dans leur fière et généreuse loyauté.

     «Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrèrent
     une énergie indomptable. Décimés à la fois par la peste, par la
     famine et l'épée, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le
     dévouement à la cause publique. Et quand les patriarches,
     trahis et livrés, encore par des Indous, furent condamnés à
     mort, avec quel admirable courage, quelle touchante
     résignation, quelle simple dignité, ils subirent une mort
     ignominieuse devant leurs habitations saccagées!»

Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile
certaines nations qui se targuent de marcher à la tête du progrès et
volontiers se proposent en exemple au monde[360]?

[Note 360: Écrit au moment où la France a failli livrer Hartmann à
la Russie.]

Tels étaient les sauvages qu'on avait dépeints sous les plus noires
couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le
major Roughsedge s'attendait à trouver des jungles: il débouchait dans
un pays ouvert, légèrement ondulé, soigneusement cultivé. Les villages
s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se
cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres.

       *       *       *       *       *

Du costume, nos autochtones se soucient médiocrement; ils tiennent pour
suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque méchante lanière
d'étoffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une écharpe
qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des épaules, et
qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on économise sur la vêture, on le
reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de
couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs
dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines coloriées,
dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls
que Manou ait permis. Elles ont profité et même abusé de la permission.
Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinéennes et les Achantisses,
s'annoncent de loin par un cliquetis de chaînes, par un jingli jinglo de
ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forçat. Les Pandjas, hommes
et femmes, se chargent de huit à dix kilogrammes de cuivre; et l'on
affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur
quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosité de peser
les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affublé
sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient,
comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus
léger, le plus économique et même le plus élégant, qui le regardent
comme un meilleur préservatif contre les rhumatismes que les camisoles
de flanelle, les Dchouangues avaient conservé jusqu'à ces derniers temps
le tablier de feuilles auquel Ève a donné son nom. De même les
Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de
Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient
que Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria ne pouvait tolérer que telles
de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une ramée
par devant et une autre par derrière. La vice-reine des Indes décréta
que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation
supprimèrent l'innocente nudité dans les jungles d'Orissa. La chose
mérite d'être racontée:

[Note 361: Samuelles, _Journal of the Asiatic Society_, 1856.]

En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela
toute la tribu à l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents
individus défilèrent et ployèrent le genou. Roulements de tambours.
Manoeuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux
sergents procédèrent, toujours au nom de Sa Pudique Majesté, à la
toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouillée, la
marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la première pudeur.
Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxième galonné lui
mettait la main sur l'épaule et arrachait le feuillage
antérieur,--inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui préside aux
levers de Saint-James! Le troisième pioupiou débarrassait la sauvagesse
du feuillage postérieur, et toute cette verdure était jetée dans un feu
allumé exprès. Le quatrième passait à la pauvrette un jupon, le
cinquième le lui bouclait autour des reins, le sixième voyait à ce
qu'elle passât la porte. Enfant de la nature elle était entrée,
civilisée elle sortait, ayant dépouillé la sauvagerie et revêtu la
cotonnade de Manchester.

Il n'y a que les simples pour dire que «l'habit ne fait pas le moine». A
preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanité
de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, dès qu'ils ont
embrassé la religion seule véritable, les missionnaires leur coupent la
houppette, en signe qu'ils ont jeté bas le vieil homme et qu'ils
participent au céleste héritage[362]. Sans qu'il eût été besoin de faire
intervenir les baïonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonçant
spontanément à la mode antique, avaient compris qu'une pièce de madras
est plus souple, plus décorative, et surtout plus voyante que les
branchages, dont elles se troussaient naguère dans la frétillante danse,
dite _du Coq et des Poules_. L'ancien costume avait aussi ses avantages;
par moments, on le regrettait. Les fluctuations du marché ayant fait
hausser l'article tissus et nouveautés, les belles déclarèrent net aux
importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles
reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole,
elles obtinrent gain de cause.

[Note 362: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]


Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et même le code Manou
ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent fréquemment la forme
de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue,
construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et
exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont
parvenus. Jugés à cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut
classés dans l'échelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler à
un ou deux étages, formé par des bambous attachés à des pieux; au
rez-de-chaussée les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus
les Pandjas de Djeypour, qui, avec des bâtons enduits d'argile,
enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant.
L'espace intérieur est trop étroit pour qu'un homme, même de petite
taille, s'y étende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant
guère qu'un mètre de haut, nous dit-on. Père et mère, enfants et
adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent à l'étuvée, émettant des
transpirations qui nous épouvanteraient, mais qui ne troubleraient guère
des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent à douze dans une
chambre de vingt pieds carrés, pour manger, boire, travailler et dormir.
Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosité des demeures, les
Dchouangs, qui, récemment encore, n'employaient que le silex pour armes
et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le métal. Les Dchouangs ou
«Ceints de feuilles» couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles
occupent une superficie qu'on assure ne pas dépasser cinq à six mètres
carrés: pour nos fermiers, chenil médiocre, porcherie insuffisante.
Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le
_penum_ des pénates antiques, et le dortoir, où mioches et filles
dorment sous les yeux des parents.--Les garçons? Ils couchent ailleurs.
Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborigènes qui
habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias,
construisent des baraques[364] que nous appellerons des «garçonnières».
Y habitent les éphèbes qui se brimadent pour faire apprentissage
d'homme; y habitent aussi tous les adultes non mariés. C'est le plus
beau, le spacieux bâtiment du village, le palladium et le sanctuaire de
la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des
ancêtres, les armes de prix, les trophées de chasse; c'est aussi le
prytanée où les étrangers et tous hôtes sont traités avec l'hospitalité
généreuse qui distingue les peuples pauvres.

[Note 363: _Journal des Missions évangéliques._]

[Note 364: Appelées _dhangar basa_, _djirgal_, _dchom herpa_, _doum
couria_, _mandar ghar_.]

Quant aux filles, le plus souvent, elles couchent sous l'oeil même des
parents; car elles sont une propriété de rapport, qui peut se vendre
assez cher, si elle n'appelle les voleurs et ne s'enfuit avec eux. On
les loge aussi chez des veuves. Les Khonds, Malers et Koupouirs ont des
«filleries[365]»,--pour employer un terme emprunté au phalanstère de
Fourier, des _vestalats_,--parfois attenant à la garçonnière; le plus
souvent, l'un et l'autre établissements occupent les extrémités du
village. A la tête du bataillon féminin marche une virago, duègne
intrépide et robuste, armée d'une longue gaule, pourchassant les garçons
et les tenant à distance. On trouverait semblables institutions chez les
Herrnhouters d'Allemagne, et en certaines communautés religieuses
d'Amérique. Les jeunesses se visitent, se contrevisitent, entreprennent
des expéditions, se donnent fêtes et banquets, dansent, content
fleurette,--en attendant le mariage.

[Note 365: _Dhangarin basa._]

       *       *       *       *       *

Ne pouvant pas épuiser tous les sujets, nous serons bref sur le chapitre
des institutions communales, tout intéressantes qu'elles seraient à
étudier dans leur simplicité primitive.

Le gouvernement que les tribus indigènes se sont donné pourrait être
rangé au même droit, et parmi les autoritaires et parmi les
démocratiques. La démarcation n'est pas rigoureuse entre le pouvoir du
chef et celui du peuple; le peuple se confond avec le chef et le chef
avec le peuple. Tel chef se gère en autocrate, en _Rey netto_, tel autre
en simple exécuteur de la volonté publique; l'un se pose en tyran,
l'autre en despote éclairé, celui-ci en monarque constitutionnel,
celui-là en roi d'Yvetot. Quoi qu'il en soit, la communauté est fort
respectée par son chef, quand elle est petite, d'autant plus qu'elle est
petite. Cela s'explique. Dans les hordes composées de dix à cent
familles, chaque adulte compte pour sa personne; tout mâle forme à lui
seul une fraction du public; ni sa voix ni ses bras ne sont à dédaigner;
son opinion, ses désirs et sentiments seront toujours pris en
considération dans les conseils du chef, les délibérations du sénat et
de l'assemblée populaire. Mais que pèse, que peut peser une monade
humaine dans les nations modernes, dans ces États monstres, composés de
dix, vingt, trente, cinquante ou cent millions d'âmes? L'individu,
absorbé dans la masse, n'est plus qu'un grain de sable, qu'une goutte
dans l'étang. Ce que perdent les particuliers est gagné par le pouvoir
central, quelque nom qu'on lui attribue, monarque, protecteur,
président, doge ou stathouder. Seul, le roi ou empereur compte vraiment
en son État; il est un être réel, en face de ses sujets dont la valeur
n'est qu'abstraite et conventionnelle. La cité barbare, peuplée de
citoyens effectifs, constitue un organisme vivant. Son mécanisme,
composé essentiellement du peuple et de son chef, se complique bientôt
d'un facteur intermédiaire: le Sénat, lequel se met à la remorque de
celui-ci ou de celui-là. Les préférences de cet organe politique se
tournent vers le chef qu'il s'applique à absorber, en attendant qu'il
entreprenne le peuple. Selon les circonstances, le gouvernement se
transformera en aristocratie militaire, oligarchie féodale, magma de
gros censitaires, syndicat d'exploiteurs privilégiés de la fortune
publique. Que viennent brocher par-dessus les sorciers, prêtres et
faiseurs de pluie, brouillant temporel et spirituel, parbrouillant les
affaires d'en haut et d'ici-bas, la petite tribu sera bouleversée par
les mêmes complications qui agitent et troublent les États faisant
grande figure sur la scène du monde.

Nos Khonds tendaient à se grouper en nation. Déjà se constituaient des
confédérations formées de tribus qui se membraient et s'articulaient,
contractaient des alliances offensives et défensives, obéissaient à un
conseil suprême composé des chefs respectifs. Sitôt qu'elle fonctionne,
pareille confédération oblige ses ennemis et rivaux à former des
combinaisons opposées, mais de même ordre. Après de vaillantes
campagnes, après de terribles batailles, dans lesquelles gagnants et
perdants se couvrent de gloire, les vaincus sont rendus tributaires, et,
pour les maintenir dans la soumission, les vainqueurs restent sous les
armes, serrent les rangs, s'astreignent à la même discipline que pendant
la bataille, et, après quelques générations, le groupe national a gagné
de la consistance et généralement adopté la forme monarchique. En
Khondie, le chef habite au centre du village, dans la maisonnette
qu'ombrage le grand cotonnier planté par le prêtre. L'arbre est la
demeure aérienne du saint patron, le temple de la divinité protectrice;
sa croissance et sa vigueur réagissent sur la population dont il est le
symbole. Les indigènes sont notés pour l'attachement qu'ils portent à
leurs chefs de clan, qu'ils n'ont aucune raison de redouter, aucune de
jalouser. Patriarcale est l'idée qu'ils se font du pouvoir comme soutien
de la justice, défenseur de la propriété, arbitre des conflits. Les
différends sont portés devant le conseil des notables, qui prononcent
l'arrêt, puis mangent du bon et boivent du meilleur aux dépens de la
partie perdante. A la mort du cacique, ils acclament son successeur, le
fils aîné le plus souvent, à moins qu'un frère ou tout autre individu ne
soit jugé plus digne. Quand les gouvernants ne se montrent pas trop
au-dessous de leur tâche, le peuple que l'inconnu n'attire point, et qui
innove le moins possible, le peuple s'en tient volontiers à la famille
régnante. Les Khonds vénèrent un Dieu Terme. Chaque année, les clans
s'assemblent sur une montagne, aspergent de sang le sommet, implorent du
Dieu Soleil qu'il les maintienne tels qu'étaient leurs aïeux, le
supplient de leur donner des enfants semblables à leurs pères. Tels
quels, ils se trouvent parfaits.

       *       *       *       *       *

Plusieurs tribus ont pris carrément,--honnêtement, allions-nous
dire,--la profession du vol; elles ne s'en cachent point; leurs hommes
brigandent sur les chemins et détroussent les gens en bonne conscience.

     «Le pays nous appartenait. Des conquérants nous l'ont arraché.
     Les alléger, maintenant, de quelque bagatelle, où serait le
     mal? Nous aurons beau faire, nous ne rentrerons jamais dans
     notre bien!»

Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes,
louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des
clôtures, les agissements de leurs pères, les allées et venues de leurs
oncles, frères et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une
exactitude irréprochable. Les familles se disjoignent, les membres
tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le
métier de garde champêtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils
n'imaginent point qu'il y ait vertu à défendre la propriété, crime à
l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre
l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot métier, pourvu
qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blâme en un pays où les Brahmanes
déclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent
que chacun continue le métier de ses pères; voleurs et pillards pour
commencer[366].

[Note 366: _Journal des Missions évangéliques_, 1838.]

Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos
frontières, qui, pour une bouffée de tabac, donnerait l'économie
politique et tous les économistes, la doctrine et les doctrinaires.
Maraudeur et filou, il fait bon l'être, alors que jeune, souple, hardi,
entreprenant, on est dans la plénitude des moyens physiques; mais il
vaut mieux vaquer à la répression, se retirer dans les fonctions
officielles, quand l'âge mûr vous fait moins agile et ingambe, plus
prudent et avisé, et quand on connaît, pour les avoir pratiqués
soi-même, les trucs et cautèles des coureurs de blocus. Il est dans
l'idéal, c'est-à-dire dans la destinée vraiment normale du brigand, de
finir commissaire. Pourraient en témoigner les Arnautes, les Palikares,
et l'illustre Vidocq. Ils se font la main à leurs risques et périls, et
quand ils sont passés maîtres, l'administration les engage. C'est parmi
les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement
anglais recrute de préférence les bataillons de police[367].

[Note 367: Rowney.]

Les Bhils des monts Vindhya, de même que les Maravers de la province de
Madoura dans le Tinevelly, se sont donné la double spécialité du
policier et du truand; ils inquiètent les routes et les pacifient.
Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il défend
nos institutions, et les détruit au besoin. Il sortait de leurs rangs,
Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:--«Hé! le tricorne,
respect à l'ancien! De quoi donc vivrait la maréchaussée, n'étaient
ceusses de la pègre?» On les voit donc s'enrôler dans la police urbaine
et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geôliers,
informateurs, espions et délateurs. Ils fournissent au village indou un
de ses fonctionnaires principaux, le _manker_ ou garde champêtre, qui
garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal
ou le paiement d'une subvention prélevée sur les récoltes. En cas de
vol,--les mauvaises années fournissent de nombreuses déprédations,--au
manker d'en deviner l'auteur, de l'amener à restitution ou de le
produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'être
incorruptible et de sévir avec une impartiale justice contre les
fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux
frères prennent le même champ d'opérations, ils pillent et filoutent de
concert, se montrent habiles à faire du dégât, jusqu'à ce qu'on trouve
intérêt à engager les services de l'un pour se protéger contre les
entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable,
et s'il est empêché de chasser lui-même aux délinquants, il déléguera la
partie matérielle de la besogne à un de ses limiers. Chasseurs de père
en fils, ils examinent le lieu du délit, distinguent des marques et
signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied
suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec précision, la
reportent sur un bâtonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux.
Si la piste conduit à un autre village, le traqueur avise le collègue et
lui remet le bambou marqué, qui souvent passe en plusieurs mains avant
que le coupable soit découvert. Les services du traqueur sont
particulièrement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les
voleurs ont détournés et emmenés. En rase campagne, et sur une bonne
route, la passée ne serait pas difficile à suivre; mais quelle
perplexité aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont piétiné
des troupeaux! La dernière empreinte est recouverte d'un caillou,
montrée aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intérêt à prouver que la
piste ne s'est pas arrêtée chez eux; ils aident à reprendre la recherche
à l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver
l'objet après avoir parcouru 3 à 400 kilomètres[370]. Mais si les traces
viennent à se perdre dans la forêt ou la jungle, si elles s'effacent
dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le
dégât sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de résigner ses
fonctions, même de s'établir voleur et de spolier les propriétés qu'il
protégeait la veille. Certains subviennent à l'insuffisance de leur
traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur;
pendant douze heures, ils sauvegardent les propriétés; pendant douze
autres, ils vont fourrager aux entours.

[Note 368: Elliot, Greenhow.]

[Note 369: _Khoj._]

[Note 370: Elliot, _The native races of the North-Western provinces
of India_.]

N'est-ce là qu'une particularité locale, qu'une singularité ethnique?
Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent,
pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de
l'institution judiciaire, fondés, non pas sur un sentiment de moralité
abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intérêt. A un
moment donné, le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le
vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font
profession de brigandage: honnêtes gens désireux de s'entendre avec le
bon public. Esquissons à grands traits une histoire du _Contrat social_
plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes
l'établissement de l'administration politique et civile:


Un gaillard, homme de tête et de poigne, avise un rocher qui commande un
défilé entre deux fertiles vallées; il s'y installe et se fortifie.
L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et
dépouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les
voyageurs auxquels il déplaît d'être mis à mal restent chez eux, ou font
un détour. Resté seul, le brigand réfléchit qu'il mourra de faim, s'il
n'entre en arrangement. Que les piétons reconnaissent son droit sur le
chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant péage. Le
pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.

Voilà qu'un second héros, trouvant le métier bon, s'incruste sur le roc
en face. Lui aussi tue et rapine, établit ses droits. Il rogne ainsi le
revenant-bon du collègue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son
donjon, mais réfléchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire
contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se résigne à ce qu'il ne
saurait empêcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera
quelque chose au second: il faut que tout le monde vive!

Survient un troisième larron qui s'installe à un autre tournant de
route; du haut de son échauguette, lui aussi annonce qu'il prélèvera sa
part. Cette prétention offusque les aînés, qui comprennent fort bien
qu'ils seront frustrés de leur revenu, si on demande trois sous au
voyageur qui, n'en ayant que deux à donner, restera chez lui plutôt que
de risquer sa personne et ses bagages. Nos économistes, façon Cartouche
et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmènent, le
forcent à déloger. Puis, ils réclament deux liards, en surplus, juste
rémunération de la peine qu'ils ont prise à chasser le spoliateur,
légitime récompense du mal qu'ils se donnent à empêcher son retour. Les
deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront
désormais «Maîtres des Défilés, Surveillants des Routes Nationales,
Défenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture», toutes
appellations que le peuple naïf répète avec délices, car il lui plaît
d'être rançonné sous couvert de protection, de payer large tribut aux
détrousseurs qui ont du savoir-vivre.

C'est ainsi,--admirez l'ingéniosité humaine!--c'est ainsi que le
brigandage se régularise, s'étend, se développe, se transforme en
mécanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un
vain peuple pense, fit naître la propriété et la police. L'autorité
politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme émanation du droit
divin et bienfait de la Providence, se constitua petit à petit par les
soins des routiers patentés, par les efforts systématiques de
malandrins, hommes d'expérience. Les gendarmes ont été formés et éduqués
par les braves qui, munis d'un bâton noueux, rôdaient à la lisière de la
forêt, et criaient au marchand: «La bourse ou la vie!» L'impôt fut
l'abonnement, la prime que servirent les volés aux voleurs. Joyeux et
reconnaissants, les rapinés se mirent derrière les chevaliers du grand
chemin, les proclamèrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la
Famille, de la Propriété et de la Morale; les sacrèrent Gouvernement
légitime. Ce fut un touchant accord.

       *       *       *       *       *

Les populations khondes sont exogames, c'est-à-dire ne permettent le
mariage qu'entre individus de clans différents. Elles prohibent, comme
entachée d'inceste, toute union entre «co-gentiles», la punissent de
mort, quelque éloignée que soit la ramification, et quand même un des
conjoints ne serait entré dans la famille que par adoption. Le mariage
khonde, fort étudié par Mac Lennan, nous présente un échantillon bien
conservé du rapt officiel, que Manou appelle «coutume des Rakchasas» et
définit: «la capture violente d'une fille qui pleure et crie au
secours.» Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comédie; après
négociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde
somme qu'il faut avoir comptée avant l'enlèvement, qui a toujours lieu
après un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fête, les
oncles maternels des futurs conjoints,--rappelons que dans le droit
primitif ils ont la tutelle des enfants à l'exclusion du père,--les
oncles imaginent de charger sur leurs épaules, jambe de-ci, jambe de-là,
qui son neveu, qui sa nièce; ils piaffent et caracolent:--«Messieurs,
n'oubliez pas que je sons à cheval!» comme disait le capitaine dans _le
Petit Faust_.

La fille emportée à califourchon sur les épaules, cette gesticulation
éminemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou
isolée. Nous la constatons en divers pays éloignés les uns des autres,
et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une
fantaisie subite, les danseurs échangent leur charge, et celui qui a
pris la fillette décampe brusquement. Une rumeur s'élève; l'assistance
se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand
donnera les derniers coups. Un prêtre, loué pour la circonstance,
accompagne les ravisseurs, pour écarter de la route les mauvais sorts.
Sur les ruisseaux traversés il tend un fil, pont magique à l'intention
des esprits protecteurs, qui font conduite à la jouvencelle jusqu'en sa
nouvelle demeure; sans cette précaution, ils ne sauraient traverser les
eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps
à autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme
allaiter son nouveau-né sur le seuil, lui donneront une bénédiction
qu'elle reconnaîtra par quelques poignées de riz; elle ne peut
davantage, parce que son culte appartient aux pénates de l'homme qui
s'est emparé de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan
qui l'a ravie.


[Note 371: Levin, _Hill Tracts_. Même croyance chez les Karènes et
chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amérique
centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens,
demande que de sa tombe à la maison on tende une ficelle au-dessus des
marais et courants d'eau, des ravins et précipices. Hellwald,
_Naturgeschichte des Menschen_.]

L'enlèvement simulé, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour.
Les amies de la bru jettent des mottes à la tête des assaillants qui
répondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la
dispute finit en éclats de rire. Se voyant si mal défendue, la fille ne
résiste pas longtemps, s'abandonne après quelques démonstrations de
violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre
un bain fraternel dans la rivière voisine. Le jeune homme prend une
cruche déposée là tout exprès, et la cache dans les roseaux:--«Cherchez
la belle, cherchez!» L'autre ne manque pas à la découvrir, puis la musse
à son tour:--«Trouvez, beau jouvencel, trouvez!» Il n'a garde de se
montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met
sur les épaules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque
peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos délibéré, il lui marche
sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientôt
caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il
décoche une flèche entre la cruche et le bras qui la soutient: «Avance
sans crainte, mon arc te fait chemin libre!» Quand elle arrive à la
flèche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse délicatement,
l'offre avec une révérence au maître et protecteur qui remercie par un
signe de tête[372]. Rapt tourné en idylle.

[Note 372: Dalton.]

Les Gonds non plus ne veulent pas s'échauffer. Quand la fille est
enlevée, ses frères et cousins font semblant de ne pas y prendre garde,
mais les soeurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront
lâcher prise aux insolents:

    _Nous étions trois filles,
    Filles à marier:
    Nous nous en allâmes
    Dans un pré danser.
    Dans le pré, mes compagnes,
    Qu'il fait bon danser!_

    _Nous nous en allâmes
    Dans un pré danser;
    Nous fîmes rencontre
    D'un joli berger._

    _Il prit la plus jeune,
    Voulut l'embrasser;
    Nous nous mîmes toutes
    A l'en empêcher..._

Mais voilà, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la
chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne
pas être elles-mêmes faites prisonnières, battent en retraite.

Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commencé.
Après avoir échangé leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles
se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des
gigotements de réconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frottés
d'huile, on présente une lampe allumée, symbole de l'amour conjugal dont
l'époux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son
orteil sur le talon de l'accordée, laquelle se renverse en arrière, la
tête sur l'épaule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la
marque au front d'une tâche rouge: acte solennel, annoncé par la
décharge d'une arme à feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour
duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite
les démons qui rôdent, cherchant qui dévorer. Les beaux-parents
présentent la «coupe d'amour», emplie d'une liqueur fermentée; les
conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moitié. Ces trois
symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil
vainqueur, on les retrouve dans toute cette région de l'Inde, et, s'il
ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire
dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les idées se confondent,
nous étonnerions-nous que les signes se répètent?

Les enlèvements peuvent être autres que fictifs quand des parents «trop
chérant» s'obstinent à demander de leur article un prix que les amateurs
déclarent exagéré. Au marché de Singbhoum, des jeunes gens bien armés se
précipitent sur une fille: «La belle, il faut nous suivre!» Bon gré, mal
gré, ils l'entraînent au pas de course et gagnent le large. Le public
s'abstient de toute intervention matérielle, mais il applaudit si le
gars et la garse sont bien découplés et de belle tournure. Nantis de
l'objet convoité,--_beati possidentes_,--les ravisseurs rouvrent les
négociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en
rabattre.

Trois jours après son enlèvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se
réfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'époux arrive et redemande
son bien, l'épouse pleure et crie, tape, mord, égratigne et finit par
suivre ce brigand d'homme--à son corps défendant, bien entendu, car le
monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de
grands airs menaçants:--il faut céder, car, si on les poussait à bout,
qui sait les extrémités auxquelles ces chenapans pourraient se livrer?
En définitive, toutes les convenances ont été observées, la jeune femme
a fait étalage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montré
épris de sa conquête, tout farouche et mal subjuguée qu'elle paraisse.


Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui régissait
naguère le beau royaume de France, interdisait à la Khonde de détenir
aucun avoir, par la raison: «Inapte à défendre, inapte à posséder.»
Forclose de la propriété, par suite déchue de tout droit, la femme ne
disposait pas même de sa personne, puisqu'elle avait été capturée et
emmenée de force. Mais il importe peu que la propriété soit déniée à qui
peut s'emparer du propriétaire. La fille d'Ève n'y a point manqué, et,
malgré l'orteil brutal qui lui a raclé le talon, elle n'est rien moins
qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix,
conseillère toujours écoutée en affaires privées et publiques, admise
même aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en
communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble
des intérêts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner
des alliances, enrôler des auxiliaires, dépêchaient des chargées
d'affaires, prises dans leurs sérails, belles ambassadrices que les
patriarches et les guerriers écoutaient avec complaisance. L'ennemi les
eût trouvés intraitables, mais devant la beauté ils rendaient les armes.

[Note 373: Rowney.]

C'est l'exogamie bien comprise qui donne à la Khonde sa haute position
de conciliatrice. Son père et son beau-père se rencontreront sur un
champ de bataille; ses frères et ses beaux-frères échangeront peut-être
des coups de hache; mais elle sera toujours admise à panser les
blessures de celui qui est frappé, à baiser les lèvres pâlissantes. Elle
sera la première à suggérer la paix, la plus ardente à la recommander,
la plus habile à la faire conclure.

Achetée à deniers comptants, troquée contre des objets mobiliers, cette
femme devait être une esclave: c'est une maîtresse. On l'a vendue cher
et bien cher, on prendra garde de ne pas la détériorer. A mesure que le
rapt se transforma en achat, la question d'argent prédomina; par suite,
les convenances particulières du jeune homme furent subordonnées à
celles des parents qui soldaient. Consultant leurs préférences, ils se
donnaient une bru à leur dévotion, se procuraient ménagère entendue et
forte au travail. Afin de se prémunir contre les déceptions, ils la
prenaient de quatorze à seize ans, âge auquel la fille de ces cantons
est déjà formée de corps et de caractère. Et, pour que le fils n'eût pas
la prétention d'en faire à sa tête, on le mariait quand il n'avait que
dix à douze ans; Tonton le chargeait à cambelarge sur la nuque: «Et hop
dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous
la donnerons à Toto, hop dada, hop dada!» La comédie de l'enlèvement
ayant été menée à bonne fin, le petit homme attendait la consommation du
mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons à lui connues.
Cependant on ne nous dit pas que le père khonde fasse exactement comme
les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de
moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et
d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont
mariée au «gosse» et laquelle, en attendant épousailles officielles,
mène le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise à
l'époux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les
années d'apprentissage, Khondet s'habitue à marcher sous la direction de
Khondette, sa légitime et sa prétendue tout à la fois; et, quand il aura
enfin le droit de parler en maître, pourra-t-il rattraper l'avance
qu'elle a sur lui de quelques années?

[Note 374: Shortt, _Neilgherry Tribes_.]

L'épouse est si peu traitée en esclave que, après six mois de
cohabitation, le droit lui est reconnu de planter là le mari qui n'a pas
su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir.
En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou
non des oeuvres de son mari; elle emmène ses enfants en bas âge, sauf au
père de les réclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins
de complaisance; elle ne peut quitter étant enceinte, ou avant d'avoir
sevré le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficulté si elle est
restée sans enfants. En tout état de cause, le père de la malcontente
est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a payé le mari divorcé.
En réintégrant la maison paternelle, la jeune personne déclare par le
fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend
convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever.
Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze
célibataires, tous tenus de la recevoir à bras ouverts si elle demande
hospitalité. Si l'homme qu'elle distingue se dérobe aux avances, le clan
tout entier répond pour lui, se déclare l'hôte de la belle, lui donne
bon gîte et le reste, jusqu'à ce qu'elle se déclare satisfaite. Souvenir
de polyandrie.


Dans le cours de sa carrière conjugale, la Khonde qui se respecte a
exercé son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare
anomalie,--la réciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut
s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa
légitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilité
d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultère notoire,
d'inconduite flagrante ou prolongée de la part de madame, à laquelle
l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le
contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait
lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui
manquait d'égards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur,
il exclura l'infidèle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu'à ce
que l'autre ait soldé l'amende: un cochon, douze têtes de bétail, prix
fixe et connu d'avance. Après encaissement, l'époux qui ne se tiendrait
pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile à vivre. En
quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans
attendre la remise des dommages-intérêts, l'amant et le mari se prennent
aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemblée
qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles
sont alors interdites; entre frères, concitoyens et cogentiles, coups de
poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu
adultère à proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait
à un autre cousin, mais tout s'est passé en famille. Après le duel,
Pâris et Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un
banquet auquel Belle Hélène a donné ses soins. Même coutume existait
naguère en Mingrélie[375], où un cochon d'amende faisait aussi les frais
de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si
l'accident se renouvelle de temps à autre: autant de galants prouvés en
justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes
femmes, disent en se rengorgeant: «Moi, ma petite Sophie, à ton âge,
j'avais déjà fait payer l'amende à celui-ci et à celui-là...» Si décente
de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire: «mon mari»,
mais emploie la circonlocution: «le père de mes enfants», elle ne craint
pas d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine
de la filiation paternelle en est encore à se consolider. En pareille
matière, deux ou trois siècles comptent pour peu de chose, et le temps
coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est
pas encore retranché derrière les murs de la vie privée; la communauté
mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la
personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution
matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses,
motivée elle-même par la rareté des subsistances.

[Note 375: Chardin, R. P. Zampi.]


Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne
faut pas demander compte sévère des pratiques imaginées par les bons
paysans pour la prospérité des champs, l'heureux croît de la céréale et
l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Cérès la
législatrice, Déméter qui a moralisé notre espèce; nous le voulons bien,
ce qui n'empêche que les «Mystères de la Bonne Déesse» ont partout, même
dans le Nouveau Monde[376], commencé par être des orgies difficiles à
décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde
méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant,
afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines
déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités
qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles
d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer
le froment[377]. Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une
tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent
de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés,
vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec
instance: «Procurez le bien public, l'abondance du pain!» En matière de
foi, inutile de discuter.

[Note 376: Par exemple, la _Fête de la Récolte_ chez les Muyscas,
etc.]

[Note 377: Osée, IX, I.]

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultère,--mais
faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?--l'adultère est
de droit, quand se présente un tueur de tigres, auquel des honneurs
presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est
entouré par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et
chantant:

     «Qui le tigre a tué aura la plus belle, la plus belle!»

Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait
heureuse et fière d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres!

       *       *       *       *       *

Puisque nous vendons nos filles, vendons-les «cher», disent les
producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progéniture
en la plaçant à haut prix. Singbhoum établit le cours moyen pour une
demoiselle de bonne maison à quarante têtes de gros bétail, livrables
sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra;
elle est honnête, préfère le célibat au déshonneur de ne pas être vendue
son prix. Tant pis pour les vierges montées en graine et laissées pour
compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt.
Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flattés que leur fille ne
trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une
«renchérie», fait mine de payer en coups de bâton. Comment remédier à
cet inconvénient?

Pour désencombrer le marché, tout en maintenant les prix, les pères de
famille raréfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large
échelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces
sauvages possèdent leur cours d'économie politique, façon Mac Culloch et
Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achetée
a des jambes, demande que l'acheteur lui agrée; sans remords, la volage
lâche un premier mari, court à un second. Le beau-père sera actionné en
restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a déjà fricotée en tout ou en
partie. Sans doute, le vendeur est armé d'un droit de répétition contre
son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant déjà le précieux objet, n'est
aucunement pressé d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de
s'exécuter; mais au moment où il va solder, voilà que la jeune
femme--inconstante comme tant d'autres--s'acoquine à un troisième, et,
qui sait? à un quatrième... Pour surcroît de difficultés, les époux
appartiennent à des tribus différentes, lesquelles, d'un moment à
l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris à crédit est tué
en guerre,--elles sont fréquentes et meurtrières,--adieu la créance!
Bien que les tribus répondent des dettes que contractent leurs membres,
plus d'un a été ruiné par le fait d'une fille trop avantageusement
vendue. Décidément, le commerce est trop aléatoire; il vaut mieux y
renoncer. Ces honnêtes éleveurs n'ignorent pas que les peuplades
voisines, qui se défont de leurs sujets féminins à un prix purement
nominal, sont à l'abri de ces inconvénients: bagatelle reçue, bagatelle
rendue. Mais les patriarches de répondre: «Nous ne sommes pas gens à
troquer nos filles contre un morceau de pain.»

En conséquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que
des mâles et importent les femmes nécessaires; tout au plus laissent-ils
vivre l'aînée, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison
étrangère. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de
nombreux garçons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en
moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances
féminines.

Cependant la «voix du sang» parfois se faisait entendre. Les petites
malheureuses n'étaient pas toujours immolées de parti pris; volontiers,
on leur laissait quelques chances de salut, sauf à rejeter sur les dieux
la responsabilité des morts. Les prêtres ou _djannis_, les astrologues
ou _désauris_, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le
poinçon avec lequel, pour écrire, ils égratignent les feuilles de
palmier; le passage touché décidait de la vie ou de la mort.--La
mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies
rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils
bouchaient et couvraient de fleurs,--notre esthétique enjolive jusqu'à
l'assassinat,--portaient le tout dans la direction du vent désigné comme
menaçant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus,
puis il n'était question de rien.

On l'a déjà remarqué plusieurs fois: l'infanticide féminin est plus
répandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misérables.
Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs
traits communs avec les Khonds, fatigués de se ruiner en cadeaux de
noces à leurs soeurs ou à leurs filles, auxquelles ils envoyaient une
dot magnifique, même quand on les leur avait enlevées[378], avaient
imaginé de noyer les pauvres créatures dans un bain de lait tiède. Elles
demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tiède,
remarquez-le: car on eût manqué de coeur à les asphyxier dans un liquide
froid au toucher. Où la sensibilité va-t-elle se nicher?

[Note 378: Elliot, _Races of the N. W. provinces of India_.]

Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dénaturés. Les
primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne
croyant pas que les nouveau-nés aient une âme dont il vaille la peine de
parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien
de civilisés dans l'Inde, en Chine et même ailleurs, qui regardent comme
un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font
mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a préconisé la pratique
malthusienne, la disant un acte de haute prévoyance domestique. Que de
réponses absurdes et cruelles a provoquées le problème social! Les
filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur
fortune, les peuples chrétiens et les nations bouddhistes les «mettent
en religion», s'en débarrassent en les cloîtrant dans des couvents. Mais
les non-civilisés préfèrent les tuer d'emblée: c'est moins hypocrite. Et
les Khonds d'ajouter qu'ils ont à contre-balancer la consommation
d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvelés.

Infanticide à part, les parents montrent affection et tendresse pour
leur progéniture. Soucieuse d'être mère,--d'un garçon s'entend,--la
jeune femme importune les divinités pour qu'elles bénissent son ventre.
Si la grossesse se fait attendre, elle va pèleriner au confluent de deux
ruisseaux ou rivières, où un prêtre l'asperge en prononçant des paroles
sacramentelles. Longtemps à l'avance, elle s'inquiète du nom que le sort
réserve à l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les
aïeux s'arrangent à renaître dans la famille. A la moisson ou autres
travaux urgents, la mère s'attache le nourrisson au dos et le trimballe,
ajoutant cette fatigue à celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la
simplicité de croire ce qu'enseignent les théologiens et astrologues de
l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constaté les funestes effets
produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des
femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et
l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont
inférieures aux seigneurs et maîtres, qu'elles savent pourtant si bien
manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le péché entra dans le
monde?

Les âmes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, où elles
renaissent de génération en génération. Mais la réception d'une âme
n'est pas définitive avant la «nomination» qui a lieu sept jours après
la naissance. Si l'enfant reçoit le nom de Paul plutôt que celui de
Pierre, l'ancêtre Paul renouvellera son bail à l'existence, et Pierre
patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise à
mort dans la première semaine, l'âme comprendra, sans qu'il soit besoin
d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle
ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi
diminuera le stock d'âmes féminines au profit de l'élément masculin. En
vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient
les filles sitôt nées, ou même leur coupaient nez et oreilles, les
écorchaient, dit-on, pour les dissuader de renaître dans le sexe
inférieur. Des enragés s'en prenaient encore aux mères qu'ils accusaient
de complicité avec la misérable créature[379].

[Note 379: _China Review._]

Par suite des suppressions opérées, les survivantes faisaient prime sur
le marché matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considération
dans les relations publiques et privées. On affirme--est-ce
vrai?--qu'elles s'entêtèrent plus que leurs maris à garder la coutume
cruelle.

       *       *       *       *       *

Pour se délasser des travaux agricoles, nos indigènes s'adonnent aux
plaisirs de la chasse; après avoir manié la pioche et la charrue, ils
soupirent après les terribles excitations de la guerre, qui sort de
l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'émotion, ils le
passent d'abord en ivresse, en danses échevelées, mais, par intervalles,
le tempérament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se
mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et
vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafraîchir l'éclat de l'antique
gloire. Se tuer entre frères, instinct de haute animalité. Bien que les
races inférieures soient douées pour la plupart d'énormes pouvoirs de
prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, étant la proie les
unes des autres et des espèces supérieures. Celles-ci déborderaient si
elles ne se faisaient concurrence à elles-mêmes, si elles ne veillaient
avec une rigueur inflexible et une sévérité cruelle à ne pas dépasser un
certain niveau. Au début de son existence, l'animal de haute lignée,
faible encore et exposé à mille périls, paye à la mortalité le tribut
qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages.
Belle victoire déjà que d'arriver sain et sauf à l'âge adulte. Immense
succès que d'avoir surmonté mille et mille attaques dont chacune pouvait
être fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et
invisibles. Après avoir triomphé du monde entier pour ainsi dire, surgit
le plus grand des périls: la lutte contre égaux, les combats contre les
camarades, contre le frère, autre moi-même. Ces petits d'une même portée
ont prospéré. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces;
le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perpétuera
l'espèce. «Au plus fort la plus belle!» La guerre est un fait
primordial, un article organique de la charte octroyée par la nature aux
populations primitives. La lutte fouette le sang, réveille les énergies
endormies, supprime les faibles par la mort immédiate ou par la mort
indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Fêtes et banquets,
autant de prétextes à rixes et batteries; les mâles, façonnés d'un plus
grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'à
coups de poing, de pied, de pierres, de bâton. Encore au commencement de
ce siècle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de
la Bretagne française, les adultes se donnaient, les dimanches après
midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay,
dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il était beau de dégainer
le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec
le mouchoir: «Ohé! ohé! Qui des gars veut goûter de ma pointe? A deux
pouces de fer? A trois pouces, à quatre pouces? Qui en veut du joujou?
Qui en veut? En avant les amateurs!»

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs
luttes héroïques. Une ou deux fois par an, les mâles se rassemblent;
pour se dégourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se
bousculent de la belle façon, n'employant à ce jeu que les armes données
par mère Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnément
adonnés au métier des armes, tiennent cet amusement pour grossier,
dépourvu de dignité: «Jeux de mains, jeux de vilains.» Écoutons leur
légende:

     «Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux
     tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait
     aussi des cailloux et du gourdin.

     «Mais les Dieux, dans leur bonté, nous firent présent du fer.
     Un des leurs se donna à nous, le dieu Tigre, Loha Pennou,
     Maître de la Guerre, Génie de la Destruction, qui un jour
     sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier.

     «En premier, le fer ne touchait créature vivante sans la tuer
     soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevèrent
     quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas
     toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas,
     quelques-uns languiront, quelques autres guériront.

     «Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prêtre enterre
     sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dépérira,
     l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivière, et la
     rivière tarira.

     «Au dieu altéré il faut du sang. Son propre prêtre lui est
     immolé après quatre ans de loyaux services. Il faut à Loha
     beaucoup de sang; aussi a-t-il institué la guerre, ordonnant
     qu'elle fût notre plus noble occupation.

     «La guerre, l'éternelle guerre, est la santé du peuple. Pour
     alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de
     trêves, de l'entremêler d'armistices, pendant lesquels on
     cultive le sol et l'on procrée des enfants qui à leur tour se
     battront et s'entre-tueront.»

Tout village, tout groupe de hameaux possède un bosquet où ni femme ni
enfant n'ont droit d'entrer: il est sacré au dieu de la guerre, qui
préside aux batailles entre Khonds et étrangers, mais non pas aux rixes
qui peuvent éclater entre clans de même tribu. Loha, dieu du fer, s'est
mué en un vieux couteau. Aux trois quarts enfoncé dans le sol, il émerge
lentement quand une bataille se prépare, et rentre dans la lame quand
assez de sang a été versé. Le prêtre surveille d'un oeil attentif la
hauteur du couteau, les mouvements de ce baromètre délicat; car la
divinité, si on tardait à la satisfaire, se vengerait en se faisant
tigre dévorant, ou épidémie dévastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme
des autels, les anciens se rassemblent et délibèrent suivant les règles:
«Loha s'est-il vraiment réveillé? Est-il inquiet, pour sûr? Est-il en
colère? Et contre qui se battre?»

Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur
Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arrosé d'arrak, joli
petit ordinaire que le dieu consomme; après quoi le djanni l'apostrophe:

     «O dieu! nous avons tardé à nous mettre sur le pied de guerre.
     Avons-nous oublié quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous
     attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir
     nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde?

     «Quoi qu'il en soit, ton auguste volonté se manifeste par les
     déprédations du tigre, par les fièvres et les ophtalmies, les
     ulcères qui rongent et les rhumatismes qui affligent.

     «Nous obéissons, Seigneur!

     «Voici nos armes. Solides, elles le sont déjà; fais-les aiguës
     et tranchantes. Dirige nos flèches, dirige les pierres de nos
     frondes.

     «Élargis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs
     blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence!
     Mais que nos blessures à nous guérissent aussi promptement que
     sèche le sang tombant à terre!

     «Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de
     l'arbre _karta_, mais que nos haches, puissantes autant que les
     mâchoires de l'hyène, écrasent les os et broient les chairs!

     «Que nos hommes de petite taille abattent des géants!

     «Fais, ô dieu! que dans la bataille nos épouses soient fières
     de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus
     étrangères, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs
     filles!

     «Aide-nous à piller les villages, à razzier les boeufs, à
     piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases
     de cuivre! Joyeuses, elles les porteront à leurs parents.

     «Assiste-nous, ô Dieu! assiste aussi nos alliés, en retour des
     nombreux poulets, porcs, brebis et boeufs que nous t'avons
     offerts.

     «Quelle est notre requête? Que tu tiennes la main à l'exécution
     des ordres par toi donnés. Que tu nous protèges comme tu as
     protégé les héros nos ancêtres.

     «Exauce, ô dieu, exauce! Loha, divinité guerrière, que le fer
     reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions
     riches, grâce à son tranchant! Devenus riches, nous
     t'enrichirons, ô notre protecteur et ami!»

Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fadées par le contact avec
l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs têtes. De nouveau le
prêtre impose silence, récite la liturgie du Fer:

     «Au commencement, le Dieu de Lumière créa les montagnes, créa
     les fleuves, créa les ruisseaux, créa les plaines, créa les
     forêts et les rochers, créa le gibier, créa les animaux
     domestiques. Après quoi il créa l'homme, et après l'homme le
     Fer.

     «Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer.

     «Une femme, Ambali Baylie était son nom, vivait avec ses fils,
     deux guerriers... Un jour, ils parurent blessés et la poitrine
     ensanglantée. Elle demanda:--Qu'avez-vous, les enfants?

     «Et les garçons de répondre:--Avec les gens de là-bas on s'est
     amusé avec des feuilles de glaïeul, on s'est chatouillé les
     côtes.

     «La mère pansa les plaies et dit:--Fi du glaïeul! laissez là le
     glaïeul, mes enfants!

     «Quelques jours après, les fils revinrent, tout hérissés de
     pointes épineuses; ils en étaient couverts, comme un mouton de
     sa laine. Derechef Ambali guérit les égratignures.

     «Et dit: «Il est peu séant de se battre de la sorte. Au pays
     des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et
     pointes de flèche, courbez en arc le bambou, ornez vos têtes de
     plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez à la bataille.

     «La bataille aiguise les esprits, affermit les coeurs. Par
     suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous
     apprendrez à connaître d'autres hommes, d'autres manières.»

     «Les fils et les petits fils d'Ambali allèrent donc à la
     bataille, mais presque tous y restèrent. Les survivants
     revinrent et dirent: «Mère, nous t'avons obéi; mais que de
     morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible
     de subsister.»

     «Et Ambali Baylie de répondre: «Il est vrai, dans le fer
     n'entra aucune goutte de pitié. Mais, vous autres, chauffez-le
     au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la
     barbelure de vos flèches!»

     «Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus périr tous
     ceux qu'il frappe. Nonobstant, il défend les limites sacrées,
     protège notre avoir et nos droits.»

Après une pause, le prêtre crie à l'un des groupes: «Aux armes! aux
armes! Je vais de l'avant; marchez!»

Guidée par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu'à la frontière de la
tribu qu'on a résolu d'attaquer. Une flèche est lancée par delà les
limites; les hommes bondissent après. D'un arbre qui croît sur le sol
ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants,
et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations
aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de
l'Amérique Méridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure
cette branche de peaux et de chiffons; à deux branchilles simulant les
bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin
représentant l'ennemi et accoutré en guerrier.

[Note 380: Spix und Martius.]

     «O Dieu de Lumière, et toutes autres divinités, témoignez que
     nous avons exécuté toutes les prescriptions ordonnées.

     «Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous
     forme de tigres, de fièvres et autres fléaux!

     «En toute justice, la victoire nous est due.

     «Écoutez, ô dieux! nous demandons, non point d'être garantis de
     la mort, mais de n'être point estropiés.

     «Couvrez-nous de gloire, ô dieux! et n'oubliez point que nous
     sommes les neveux des héros, vos illustres amis!»

Ces préparatifs terminés, il reste à notifier la déclaration de guerre,
car la loyauté exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre
toutes mesures défensives, d'accomplir les cérémonies qui captent la
faveur des Immortels, et par suite le succès. Chaque côté promet à
Déméter une victime humaine, et à Mars-Apollon larges lampées du sang
des boucs et des poulets.

Le chef du village dépêche de jeunes messagers qui courent aux endroits
désignés. Brandissant un arc et des flèches, ils font savoir aux hommes
de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil levé. Les
interpellés répondent par des remerciements et des félicitations,
récompensent les hérauts comme s'ils eussent été porteurs d'une heureuse
nouvelle.

Au jour indiqué, les guerriers se présentent au rendez-vous dans leur
plus bel accoutrement, lavés et parfumés comme pour la noce; ils ont
tressé leur chevelure, piqué dans leur chignon des plumes qui se
balancent au vent, hautes et fières autant que fut jamais panache sur
chevalier casqué. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des
corbeilles d'aliments, car la mêlée sera rude et pourra durer plusieurs
jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'âge
ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant participé à maintes de ces
fêtes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de
la mêlée est donné par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette
un drap rouge,--on fera à la terre un manteau sanglant.--Les djannis
frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement!

La bataille est une succession de combats singuliers, coupés de repos et
de repas, entremêlés de défis et dialogues, à la façon des héros
d'Homère. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une
représentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les
horions de tomber en grêle; les guerriers, autant de bûcherons au
travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes
feintes, élégants écarts, gracieuses passes et ripostes, beaux donnés et
beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la présence est
tenue pour indispensable. Épouses, soeurs et mères, essuient la sueur
qui découle des fronts sanglants, rafraîchissent les lèvres altérées,
massent les membres fatigués; leurs mains caressantes apaisent les
poitrines que l'effort fait palpiter.

Sur le premier qui tombe sans vie, prémices de la bataille, tous se
précipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants,
son corps est chapelé. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir
été blessé lui-même, tranche le bras droit du mort et le porte au
prêtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vêprée, on voit souvent un
petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont péri d'un
côté, une vingtaine de l'autre; davantage ont été blessés. On ne s'en
tient pas toujours là, et, quand les choses se font grandement, on
recommence le lendemain et jours suivants, jusqu'à ce que tout un parti
soit hors de combat.

C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ
clos. Chevaliers plutôt que soldats, les Khonds ignorent la tactique,
négligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se
ménagent, ne s'épargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que
rivaux.

Toutefois, les plus réjouissantes choses finissent par lasser, les plus
jolies par durer trop longtemps. Les premières pour en avoir assez sont
les femmes, exposées à perdre l'un par l'autre et leur propre père et le
père de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre
que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son
frère et son mari, les admirant également, tremblant également pour
leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour
réconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme
font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui,
quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs
petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralité est
reconnue de celles qui voient s'entre-tuer époux et pères, frères et
amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille
elles mélangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et
de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une
tierce tribu qui s'interpose et envoie des hérauts pour crier: Assez!
c'est assez!

D'ordinaire, on répond:--Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha
qui l'a exigée; s'il veut qu'elle continue, les flèches partiront malgré
nous.

--Sans doute, répliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait,
tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre
partis envoient chacun deux hommes, pour être témoins de sa réponse.»

Le djanni apporte du riz, y fiche une flèche prise au sanctuaire
d'Apollon Loha.--La flèche reste droite? Que la guerre suive son
cours!--La flèche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue!

Cependant les belligérants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le
prêtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:

     --«O Loha! tu avais décidé la guerre. Pourquoi? Nous
     l'ignorons.

     «Voulais-tu préserver entière notre vaillance, qui eût pu se
     détériorer dans l'inaction? Voulais-tu empêcher nos ennemis de
     devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire à la paresse et
     à l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?

     «Peut-être les forgerons, les tisserands et les distillateurs
     t'avaient incité à nous jeter dans une guerre qui leur a valu
     gains et profits.

     «Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une
     plus longue paix leur serait fatale?

     «Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'être exterminés par
     nos chasseurs? Les boeufs sont-ils fatigués de porter le joug,
     de traîner la charrue?

     «Avais-tu quelque autre raison à nous inconnue? Quoi qu'il en
     soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous
     aimerions que la paix nous fût rendue, si tel est ton bon
     plaisir.

     «Qu'il te plaise nous faire connaître ta volonté!»

Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume
une mèche. Si la flamme s'élève haute et droite, Loha veut continuer la
guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se réconcilie.

Contre-épreuve: un oeuf est dressé sur un plat de riz. Comme pour la
flèche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour
la guerre ou la paix:

     «Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une
     force qui dure jusqu'à ce que les armes échappent aux mains du
     dernier adversaire.

     «Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais,
     alors, agis sur les coeurs pour que la paix soit loyale et
     sincère. Sonde les âmes de nos ennemis, sonde les esprits de
     leurs dieux, découvre le fond de leurs pensées.

     «S'ils désirent la tranquillité autant que nous-mêmes, nous
     danserons la danse de la paix, et nos pieds soulèveront une
     poussière qui de trois jours ne retombera sur le sol.»

Il suffit, et l'on entame les négociations. Elles aboutissent. Le prêtre
convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:

     «Que la multitude assemblée prête l'oreille!

     «Voici comment les hostilités surgirent. Loha avait dit: Qu'il
     y ait guerre!

     «Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se
     changèrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache,
     se fit pointe de flèche.

     «Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions,
     tous ceux qui burent ou mangèrent furent emplis de fureur, et
     les femmes, amies de la paix pourtant, attisèrent le feu au
     lieu de l'éteindre.

     «L'amour, l'amitié firent place à la haine et la discorde; une
     grande guerre s'ensuivit.

     «Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est
     engraissée de sang. Assez maintenant!

     «Que s'émoussent les armes, et que s'éteigne la colère! Que
     reviennent l'amour et l'amitié!

     «Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi,
     Déesse du Croît, regarde-nous avec faveur et fais que notre
     peuple prospère et multiplie!»

Le prêtre alors asperge l'assistance avec une boue bénite, mélange d'eau
consacrée et d'une terre prise dans une fourmilière ou dans une
termitière.

Sitôt le traité conclu, les combattants de la veille se précipitent à la
danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui,
s'exaltant jusqu'à la frénésie, emporte les dernières rancunes, les
ressentiments mal effacés. La réconciliation est réputée donner au coeur
la joie la plus intense qui se puisse éprouver au monde. Cette extase,
Loha l'a inspirée, il serait impie de la réprimer, irrespectueux de la
modérer. Après s'être démené pendant trois à quatre heures, on n'a pas
trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.


Pour le Khond, homme conscient de sa noble destinée, il n'est plus belle
occupation que la guerre et l'agriculture. Il méprise toutes les
industries qui se pratiquent par assis, tous les métiers dans lesquels
on vieillit à son aise. La charrue le repose des combats, et les combats
le restaurent après les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier,
la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus
ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Même les noces ne
sont pas renvoyées à la conclusion de la paix; les belligérants
suspendent les massacres pour se rencontrer à des fêtes et réjouissances
où ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une
parfaite insouciance, pour s'entr'égorger le lendemain avec autant de
férocité que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas
méchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer à la bonne foi
parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire à
l'intervention immédiate et personnelle de leurs divinités, seules
tenues pour responsables.

Assurément, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous.
Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral,
grâce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grâce
auquel les dieux se gorgent du sang, du précieux sang humain, dont ils
se montrent si souvent altérés.

Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps à autre un
message: «Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour
leur donner à manger.» Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les
prêtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers,
procurés par les expéditions lointaines, arrivaient trop fatigués et
amaigris pour être appétissants aux dieux. En conséquence, les libres
républiques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent
qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que, à des intervalles
et en des lieux déterminés par avance, on se battrait à la chevalière,
en vue de faire, non des conquêtes, mais des prisonniers, qui
assouviraient la faim des divinités.

       *       *       *       *       *

Après avoir raconté comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment
ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manière ils
s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brièvement leurs coutumes
funéraires et quelles idées ils se font de l'existence après la mort.

La crémation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les
chefs, patriarches et grands personnages, pratiquée pour la plupart des
adultes mâles, est, sans exception, refusée au menu fretin des femmes et
enfants. Interrogés sur cette diversité de traitement, les indigènes
expliquent que la crémation comporte trop de dépenses et de cérémonies
pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en
contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacrées des coutumes
qu'ils se transmettent depuis temps immémorial, sans les comprendre! les
ayant empruntées à d'ignorants prédécesseurs, ou à des voisins qui n'en
savaient davantage. Pour être d'ordre pratique, la raison alléguée ne
nous semble pas décisive; c'est même à cause de ce caractère utilitaire
que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses où le genre
humain s'est rarement piqué de bon sens et de sobriété. Si les Khonds
visent à l'économie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi
poussent-ils à la dépense quand il y va des pères et des frères? La mort
est universellement considérée comme la porte du monde surnaturel; or,
en matières d'imagination et de foi, on n'en appelle point à la science
et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adressé au
rêve.

L'enterrement et la crémation relèvent de systèmes tout différents.
Suivant l'antique théorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend
aux éléments ce qu'ils lui avaient prêté; l'Esprit--lumière et
étincelle--s'envole avec la flamme dans les régions éthérées, vers le
soleil, vers les astres distants. Honneur à ceux dont les restes sont
déposés sur le bûcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur âme, ne
contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence
actuelle ou ne la dépasse guère; elle est de nature inférieure et
mortelle, par opposition à l'Esprit de nature divine. Les Mosinoeques
aussi, dans l'Asie Mineure, brûlaient les hommes après la mort,
enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que
les Dix Mille ont traversée dans leur fameuse retraite, l'explication
serait-elle insuffisante pour les Khonds, découverts récemment?

Les crémations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles
comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualité. Ici, les
individus sont brûlés debout, attachés contre un arbre maouâh; là,
couchés, avec la tête regardant au sud. Les cendres ayant été
recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont étalés sur une
couche de riz--probablement pour les rendre innoxieux--et on les porte
en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et
amis. Le mort salue, est salué à chaque porte; on lui fait voir une
dernière fois les arbres qu'il a plantés, les champs qu'il a cultivés;
on le mène devant la garçonnière, où il a si souvent dansé. Chez les
Ouraons, les ossements sont déposés sous une massive pierre qu'ombrage
un tamarin; chez les Khérias du Tchota Nagpour, on les jette dans le
fleuve qui les descendra dans la vallée qu'habitaient autrefois les
ancêtres, avant qu'ils eussent été chassés par l'invasion arya.

       *       *       *       *       *

C'est pour assurer le bonheur du défunt, et, plus précieusement encore,
le repos des survivants, que la plupart des religions ont imaginé les
rituels funéraires, qui bannissent l'âme en des espaces dont elle ne
pourra plus sortir qu'à des époques fixées, où elle devra rentrer à des
moments déterminés. Puisqu'elle traîne après elle des vapeurs délétères,
et les miasmes empoisonnés du sépulcre, puisqu'elle souffle la fièvre et
les pestilences, puisqu'elle infecte même ceux qu'elle avait chéris,
l'âme ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte
lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui
aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de
sang chaud.

Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur
intermédiaire agissent les méchants sorciers, les maudits jeteurs de
sorts. Les sorcières montent sur le toit des paillotes, y percent un
trou, par lequel elles déroulent un fil, qui va toucher le corps de
l'individu à maléficier. Par l'intermédiaire de ce fil, elles sucent le
sang, font couler le poison dans l'estomac[381], débilitent les os. Si
la vie, si la santé vous sont chères, ne vous laissez pas rencontrer par
la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vêtue
d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos
barbouillé de suie et les pieds retournés. Et gare au démon de
l'épilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent
de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche
sur l'arête d'un toit, prêt à fondre sur le malavisé qui vaguerait par
les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en
sortiraient jamais pour déchirer boeuf ou chevreau, encore moins pour
dévorer un homme, n'était qu'un dieu leur en donne commission expresse,
ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait _nilipa_, ou garou, en se glissant
dans leur peau bigarrée.

[Note 381: Shortt, _Journal of the Ethnological Society_.]

Pour échapper à l'action malfaisante de ces esprits et de leurs
compères, on s'adresse aux prêtres, médiums officiels entre le monde des
vivants et celui des morts, sorciers eux-mêmes, mais pour le bon motif.
Leurs offices étant reconnus indispensables, la communauté leur alloue
l'usufruit du «champ des dieux». Leur existence pourrait sembler facile,
n'était qu'elle se passe dans une retraite désagréable à plusieurs;
n'était qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne
permet pas de partager le repas des laïques, de manger la nourriture
qu'auraient préparée des mains profanes. Les amateurs ne sont pas
nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et
ouverte à tous, tant à l'entrée qu'à la sortie--sauf cependant en ce qui
concerne le culte du Soleil, qu'on veut héréditaire dans certaines
familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes
les autres divinités, après l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se
retire dans la forêt, où il se «met en rapport» avec les divinités qui
emplissent les fourrés, avec les divinités qui foisonnent dans les
halliers. Il laisse croître sa barbe et sa chevelure; et, quand elles
sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de
divination. Mais il ne sera pas accepté comme prophète avant d'avoir
prouvé qu'il sait prédire l'avenir, précaution fort raisonnable
assurément. La divinité prend possession de sa personne en le faisant
éternuer; il se démène comme le possédé qu'il prétend être, hurle et
vocifère, déraisonne de la façon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en
fait sentir, il va à la chasse des sorcières, les découvre et les
dénonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce
traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs
incantations avec la netteté voulue. Un débit imparfait irriterait le
démon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles
invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de
ce procédé simple et expéditif. Le prêtre, sorcier lui-même et
antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, écarte la
pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fièvre, l'arrose de
sang, la dépose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une
plantation d'euphorbes.

[Note 382: _Chronique de Tabari._]

Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites ébréchées,
gourdes fêlées et corbeilles mal en point, tous objets que hantent
volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit
désert: au fond de la forêt, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre
mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les démons
goulus se sont jetés sur l'appât, il les emprisonne dans une enceinte de
poteaux auxquels il append des armes rouillées, clôture qu'ils n'oseront
franchir[383].

[Note 383: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les
onze divinités locales, sans oublier les dryades, les nymphes des
rivières et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent
sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du
sol, pour se montrer à leurs adorateurs, et pour picorer dans les blés:
les épis vides ou torris ont été grugés par eux[384]. Sous un arbre
exceptionnellement élevé habite le «Grand Père», ou Pitabaldi, assimilé
à une pierre, que les fidèles viennent barbouiller de safran. Ce sont
encore les djannis qui interprètent la volonté du Destin. Ils rendent
des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en
écrasant un oeuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune.
Les Moundahs ont une sorte de Pâques, dans laquelle fête chacun s'amuse
à heurter son oeuf contre celui du passant. Ceci à l'imitation du grand
Sing Bonga, qui avec un simple oeuf de poule, cassa les globes de fer
que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les oeufs
sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur
l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont
fonder, emplacement qu'ils ont déjà rendu propice en y jetant du riz.

[Note 384: Dalton, Macpherson.]

Écarter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les
occupations ordinaires du prêtre; les plus solennelles consistent à
égorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinités, celle
des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la forêt et la
campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il
paraît grand quand il saigne poules, chèvres et taureaux, il paraît
sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer
des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste.

       *       *       *       *       *

Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le
sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. «Tuez! tuez!»
Cette parole de l'évêque qui massacra Béziers, eût pu être inscrite aux
frontons de certains édifices, méritant moins le nom de temple que celui
d'abattoirs et échaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des
animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout
particulièrement, Déméter, la vieille ogresse, se montrait affamée et
altérée plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large
fécondité, avec ses procréations incessantes, la grande Mère Gigogne qui
fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les
dernières molécules de la matière, n'a jamais trop de sang à boire, trop
de délicieux sang rouge. Le sang, élément plastique par excellence,
principe constituant du lait nourricier et du sperme générateur, le sang
passait pour être l'âme même des organismes. Mais il y a sang et sang,
et le sang de l'homme était tenu pour le plus précieux de tous, le plus
riche en force et en vitalité. L'eau passait pour s'être concentrée dans
le sang et tout spécialement dans le sang humain qui, lui-même, se
sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la
nature entière, même dans les plantes et les esprits. Aux mânes, on
versait du sang pour leur rendre l'intelligence et la sensibilité; on en
servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en santé; à la Terre,
génératrice des moissons, pour la féconder. Ce sang, infaillible
panacée, élixir de suprême efficacité, on tenait à honneur de le
prodiguer, à gloire de le répandre sans mesure; on s'était accoutumé, il
faut bien le dire, à le verser comme de l'eau.

Les Khonds, peuplade oubliée derrière ses remparts de forêts et
marécages, ont conservé dans son intégrité primitive l'antique croyance,
d'après laquelle la vertu la plus puissante est celle du sang donné sans
regret ni répugnance. Ils croient qu'il n'est acte plus méritoire que de
s'immoler pour le bénéfice de la communauté. Toutefois, ces dévouements
ont toujours été rares, même chez un peuple brave parmi les braves, où
l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le
Khond, lui aussi, préfère sacrifier la vie des autres que la sienne;
déjà ses concitoyens célèbrent sa générosité quand il achète des
créatures humaines pour en régaler les Dieux. Qui voulait se rendre
populaire et mériter la faveur céleste, annonçait qu'à tel jour il
ferait égorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages,
des tribus se cotisaient pour donner à leurs saints, patrons et
protecteurs, un large festin, magnifique autodafé. En théorie, on
préférait les sujets mâles aux femelles, et plus beaux on les
présentait, plus l'offrande avait de prix. Nombreuses étaient les
divinités que flattait pareille attention, nombreux aussi les prétextes:
occasions publiques ou privées, semailles, moissons, défrichements,
longues pluies, sécheresses persistantes, épizooties; une femme qui
demandait un fils, un enfant malade. Dans les calamités pressantes, il
ne fallait rien épargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce
n'était pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente
ou davantage. En prévision des besoins constants et des besoins
accidentels, on reconnut la nécessité de s'approvisionner de sujets, de
tenir un stock d'hosties sous la main du prêtre; il fallait que la
divinité eût constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. Il y
avait donc à se pourvoir de viande humaine sur pied. Cela pouvait
paraître difficile.

«L'offre répond à la demande», enseigne Bastiat, auteur de brillantes
variations sur le thème des _Harmonies économiques_. Un marché ne tarde
pas à se créer où se manifeste un besoin. Les Dieux cannibales avaient
faim, ils payaient, donc les pourvoyeurs se présentèrent: Harris,
Gahingas, Dombogos et tout spécialement les Panous[385], population de
tisserands et brocanteurs qui entoure les maîtres du sol et les
exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les
Khonds, et jusqu'à un certain point les domine. En effet, les Panous ont
su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires,
s'instituent conseillers, interprètes et intermédiaires, messagers
publics et privés, sorciers ou djannis--on dirait des Juifs ou des
Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le
commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilisée, prennent
produits et commandes; au bas pays ils portent des gâteaux de cire, des
charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants.
Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits êtres qu'ils
avaient racolés auprès de pauvres gens qui, n'arrivant pas à nourrir
leur famille, se prêtaient à échanger un mioche contre trois à quatre
pièces d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les
trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se
mettant en chasse, surprenaient une fillette ou un galopin le long des
haies, le bâillonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne
affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, quelques
malheureuses accusées de sorcellerie, et dont leurs concitoyens
voulaient se défaire. Des frères ont vendu leurs soeurs. Les adultes se
fussent payés très cher, sans les risques du transport. Il en était de
cette boucherie humaine comme de celle des animaux: la viande grasse et
jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace ou pas
encore faite. Le mâle adulte n'arrivait au marché qu'en des
circonstances très exceptionnelles et on l'avait tarifé: un buffle, un
boeuf de labour, une vache laitière, une chèvre, un vêtement de soie, un
bassin de cuivre, un grand plat, un régime de bananes... en tout
quarante articles, prix fixe, toujours identique[386].

[Note 385: _Panu_, _Panva_, _Panoua_, _Panové_, _Panovo_.]

[Note 386: Arbuthnot. _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1837.]

Aucune victime ne pouvait être sacrifiée, si son prix n'avait été
intégralement soldé. Condition indispensable. La liturgie insistait sur
le fait, qu'il n'y avait aucun péché à tuer l'homme, pourvu qu'il eut
été acheté à deniers comptants. Il fallait prévenir toute réclamation,
toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent
rien valu, leur vie ne coûtant pas assez à sacrifier. Bien que les
Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne
vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Dès que le
marchand avait touché ses arrhes, il était tenu de livrer à jour fixe
les têtes stipulées, dût-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de
ses enfants. Même, il répondait envers la communauté des accidents
ultérieurs. Si la victime échappait au supplice, on s'en prenait au
vendeur; il fallait donc que le misérable fût chef de famille. Les
contrats portaient qu'il était le père des sujets par lui vendus,
formule qui parfois exprimait la stricte vérité, et qui nous renseigne
sur le caractère primitif de l'institution.

     «On raconte que des Khonds voyageaient avec un de ces honnêtes
     fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le
     brocanteur fut rencontré par un sien parent, désespéré que sa
     cousine--il l'aimait--eût été, par ce père sans entrailles,
     livrée au bourreau. Il marcha sur l'homme, lui cria:

     «Te voilà, père qui vends ton propre sang!»--Et il lui cracha à
     la figure. Aussitôt intervinrent les Khonds, anxieux de
     consoler leur compagnon:

     «Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore qu'en
     sacrifiant ton enfant, tu as été notre bienfaiteur, celui de
     l'entière humanité. Ne t'inquiète! Les Dieux essuyeront le
     crachat que ce malotru vient de plaquer contre ton
     visage[387].»

[Note 387: Macpherson.]

Nous sommes porté à croire qu'à l'origine, les Panous étaient sous
l'obligation de fournir aux maîtres du sol un tribut de têtes, tribut
qui aurait été graduellement transformé en marché facultatif. Ainsi,
tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de
victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance,
était appelée _sar_ ou libre[388]. Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale
avaient jadis une espèce de roi qui brandissant son sabre, «le sabre de
la dynastie», coupait le cou à un individu de la haute et noble famille
des Kopat, laquelle, en dédommagement de cette triste corvée, tenait en
fief un domaine considérable. Par la suite des temps, le cérémonial fut
modifié: l'homme tombait sous l'épée qui faisait seulement mine de
frapper, et, trois jours après, le prétendu décapité réapparaissait, se
disant sorti du tombeau[389].

[Note 388: Dalton.]

[Note 389: Dalton.]

Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les
sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit être rectifié et expliqué.
Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient
les leurs, mais si les Panous eussent fait défaut? Maint passage de la
liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent
dû désaltérer la féroce déesse avec le sang de leur propre progéniture,
même avec celui de leur aîné, comme faisaient jadis les adorateurs de
Moloch, et tous ces Abraham qui égorgeaient leur Isaac. Sans doute, les
parents n'offraient pas à Tari leur progéniture légitime, mais Tari se
rattrapait sur l'illégitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages
étaient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les
jeunes gens qui ne pouvaient épouser en justes noces, contractaient des
unions temporaires, précisément avec les victimes désignées, avec les
jeunes personnes qu'on avait achetées pour les immoler. Elles se
savaient réservées à une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi
n'auraient-elles pas tiré le meilleur parti de leur vie, hélas! si
courte? Plutôt que d'augmenter leur malheur par l'appréhension
constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser,
aimer et être aimées? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux
passe-temps.--«Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second,
s'il s'en présente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles.»
A l'ombre des sanctuaires indigènes, la prostitution florissait, comme
dans les temples brahmaniques, où nichent toujours hiérodules et
bayadères. La pauvre créature ne demandait qu'à devenir enceinte, auquel
cas elle était épargnée, au moins jusqu'à ce qu'elle eût accouché et
fini d'allaiter. Après la première parturition, tant mieux si elle en
avait une deuxième, puis une troisième; le répit pouvait durer
indéfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et
profondes. Malgré le glaive toujours suspendu sur la tête, nombreuses
étaient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du précipice
on regardait à la dérobée le béant abîme. Souvent, on achetait des
malheureuses dont on faisait des filles de joie--hélas! quelle
joie!--dans l'intention avouée de les tuer devant la Pennou, quand elles
seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immolée avec l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras. Mère, fils et filles, tous y passaient.

Il eût été cruel aux pères de concourir à l'égorgement de leurs enfants.
Le cannibalisme lui-même a ses accès d'humanité. La règle, aux villages,
était d'échanger les _poussiahs_; c'est ainsi qu'on nommait la
progéniture mal chanceuse. Un djanni se présentait, emmenait les
innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout
se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les
égards dus à la bienséance publique, aux sympathies personnelles, à la
commisération individuelle?

En se fournissant au dehors de victimes, et en expédiant plus loin les
enfants qu'on avait vus naître, on avait l'avantage que leur immolation
inspirait moindre pitié. Non que jusqu'à leur triste fin on fût dur à
leur égard, et qu'on les traitât avec rigueur; tout au contraire. Les
poussiahs étaient les favoris de tous, les enfants privilégiés de la
communauté, aux frais de laquelle ils étaient habillés et nourris,
nourris même d'aliments de choix, car on tenait à ce qu'ils fussent
gentils, bien venus, doués d'un agréable embonpoint; d'ordinaire, ils
entraient dans les familles notables, qui considéraient comme une
prérogative et une source de prospérité le fait de les héberger. Manger
au même plat qu'eux maintenait en santé ou guérissait les maladies[390].
Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons
de leur âge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on
les berçait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifiés que sur le tard,
qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils
adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne fût fière de leurs faveurs.
On encourageait spécialement les relations entre ces esclaves des deux
sexes, car le produit de leurs unions appartenait à la sanglante déesse;
leur fécondité assurait la perpétuité des sacrifices. D'ailleurs, on eût
mal fertilisé la terre avec la chair bréhaigne.

[Note 390: Campbell.]

       *       *       *       *       *

Dix à douze jours avant la grande cérémonie, les patriciens et notables
villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet
sacré, arbres majestueux, laissés debout de la forêt primitive, refuge
des nymphes bocagères, dryades et hamadryades, ils notifiaient à la
déesse de se tenir prête, que la fête se préparait.

Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir été
indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes
accoutrées en hommes et armées en guerriers. La grande épouse du Dieu
Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fécondité
endormie, irriter ses désirs par des spectacles naïvement lubriques.
Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses
faisaient rage, les échos se répondaient de colline en colline. La
jeunesse gigotait et se trémoussait et, tout en dansant, les filles
raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants:
«Éveille-toi, éveille-toi, Terre, notre amie!» De même aux fêtes des
semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre
avec les ongles[391].--Chacun s'est fait brave, y a été de son
vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les
chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument
comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zélateurs et
zélatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses à plumes, simulant
ainsi des volées de paons. La misérable héroïne a été lavée à grande
eau, on l'a fait jeûner pour qu'elle soit pure à l'intérieur comme à
l'extérieur; elle est habillée de neuf. En procession solennelle on la
conduit de porte en porte, puis on la mène dans la forêt sombre, demeure
de la déesse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prêtre la
lie par des cordes à un mai fleuri, haut de dix à douze mètres, surmonté
d'une figure de paon.

[Note 391: Lasaulx.]

Ici, le paon, roi de la fête agricole, représente évidemment le Soleil.
Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'éventail. Le trône sur lequel
s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon déployant ses gemmes
resplendissantes:

     _Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bénis le siège d'or
     que le paon illuminait de ses pierreries[392]!_

[Note 392: Chanson ourdoue.]

Le siège royal du Birma représente un paon, et aussi un lièvre, symbole
marquant la double descendance solaire et lunaire; l'étendard de la
dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne
s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chaussé des sandales
et fiché dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les
pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite.
L'éléphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'époux de Déméter,
l'éléphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses
tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses
pas; il n'est donc pas étonnant que l'image du roi des forêts orne
souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est
érigé en l'honneur de la déesse, représentée alors par trois pierres au
milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.

[Note 393: Yule, _Awa_.]

Revenons à la victime. Elle a été couronnée de fleurs, ointe d'huile et
de beurre fondu, on l'a fardée avec du safran jaune, couleur des esprits
lumineux et des esprits célestes, on se prosterne devant elle et on
l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la
conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit
homme, femme ou vierge, agneau ou génisse, coq ou colombe, représente la
divinité elle-même. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans
toute la pompe des vêtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait à
personnifier. Exécutions piètres et mesquines que celles de pauvres
esclaves, de malfaiteurs détestables, mais immolations glorieuses que
celle d'un Dieu, d'une déesse, et combien mirifiques les vertus de leur
sang répandu!

Tari, dit la légende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois
le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi
Vikramajit[394], qui,--plus fort que messire saint Denis, et même que le
béat saint Oriel[395],--chaque soir, coupait lui-même sa propre tête et
la portait en offrande aux Dévi[396]. Mais les adorateurs de la déesse
virent la difficulté du système et l'assurèrent qu'il suffirait qu'elle
se fît égorger par délégation. Tari voulut bien se rendre aux raisons
qu'on lui donnait. Elle accepta la théorie qui depuis a force de dogme:
les Dieux ne demandent qu'à être immolés au profit de l'humanité, mais
ils ont souvent autre chose à faire, et peuvent n'être pas disposés pour
le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront
par substitut, s'incarneront en des _mériahs_ ou intermédiaires[397]. Le
mériah sera le plénipotentiaire du Dieu, son fondé de pouvoir et son
autre lui-même[398].

[Note 394: Sherwill, _The Rajmahal Hills_, _Journal of the Asiatic
Society_, 1851.]

[Note 395: Frodoard, _Histoire de l'Église de Reims_.]

[Note 396: Yule, _Marco Polo_.]

[Note 397: Quelques indianistes, expliquant le mot de _mériah_ par
celui de _médiation_, rappellent que le nom des miris du Bengale,
messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.]

[Note 398: Tim., II, 5.--Hébr., IX, 15.]

Sur cette donnée, les Khonds et congénères érigent la victime en
divinité, la flattent, vantent sa beauté, chantent ses louanges, dansent
autour. A la nuit tombante ils se précipitent pour la toucher--la
malheureuse porte bonheur!--En un clin d'oeil, ils la dépouillent de ses
vêtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument
leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmétiques, sollicitent un
crachat qu'ils s'étendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la
multitude se retire, laissant la nouvelle déesse solidement attachée au
poteau, son trône et sa colonne de gloire; l'abandonne affamée,
palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la
forêt, attendant l'horrible tragédie du lendemain. Quelle veillée! La
nouvelle fille des Dieux est censée en conversation intime avec la
grande Tari, devenue sa mère et patronne. Que disent à la pauvrette
l'immense solitude et l'effrayant silence coupé par le miaulement du
tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystérieuses de la
forêt, proférant des mots inconnus? Que répond-elle aux astres éternels
qui la contemplent de leur regard fixe, aux étoiles scintillantes qui
lui font signe: Demain, tu seras des nôtres?

[Note 399: Ricketts.]

Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre,
fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On
s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes;
comme aux mystères d'Éleusis «on mange du tambourin, on boit de la
cymbale». Car il est des choses auxquelles on ne se résoudrait jamais,
n'était qu'on a noyé sa raison dans l'ivresse, émoussé toute sensibilité
dans une excitation désordonnée; n'était que chacun veut dire: «Je n'y
suis pour rien!» Alors la foule est seule responsable, c'est-à-dire
personne. L'axiome, «le tout, somme de ses parties», ne s'applique pas
aux multitudes.

Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se
souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de
tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits
touchants de celle qui supplie et se débat dans ses liens: «Voyez comme
elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle était gaie,
aimait à rire, aimait à chanter! Tu sais qu'elle était la bonne amie de
ton garçon? Elle a pensé te donner un petit-fils.» Plus d'un brave père
de famille, qui serait désolé que l'infortunée en réchappât, larmoie et
s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des
larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes âmes; bien
plus, de faire sangloter la mériah: heureux présage! On ne nous dit
point que victime liée au poteau ait jamais été délivrée. L'instinct du
drame nous est inné, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles,
le besoin de s'apitoyer, irrécusable preuve qu'ils sont charitables et
sensibles. Et puis, l'infortunée est déjà déesse, il ne faut pas
l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages répandront sur les
campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et
s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilité au
sol.

Quand l'émotion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se
calme, se range en bon ordre à l'entour. L'esprit divin envahit le
prêtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution
sacrée:

     «Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait
     point supporté la demeure d'un homme, ni même son poids; dans
     ce limon délayé et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne
     prenait racine.

     «Alors Dieu dit: Répandez du sang humain devant ma face!» Et
     l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les
     gouttes sanglantes fixèrent le terrain et le consolidèrent.»

Cette croyance est assez générale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde
qui répandaient du sang humain sur les fondements des édifices publics,
mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'égorger des animaux sur la
première pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds,
jusqu'à ce que Rani Attah l'eût consolidée par un sacrifice. Idée
connexe: Érin, l'Ile Sainte, émergeait chaque septième année, puis
rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau
de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient à
l'aventure, jusqu'à ce qu'on les eût aspergées de sang:

[Note 400: Rajendralala Mitra, _Indo Aryans_.]

[Note 401: Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.]

     «Sous les libations du sang sacré, les collines errantes
     s'enracinèrent dans les vagues, et, sur les rochers, désormais
     inébranlables, les fils de la Terre élevèrent Tyr, la cité au
     large sein[402].»

[Note 402: Nonnos, _Dionysiaques_.]

Les Nègres, eux aussi, avaient fait la même découverte. Sur la place que
devait occuper son palais, le Grand Djagga fit décapiter un homme; à
travers le sang qui jaillissait, il marcha vers les points cardinaux,
puis donna le premier coup de pioche[403].

[Note 403: Bastian, _San Salvador_.]

Sans doute, cette croyance avait été fondée sur l'observation plus ou
moins nette que, en zoologie, la formation du squelette résistant
coïncide généralement avec l'apparition du sang rouge, dont on avait
remarqué les propriétés agglutinantes. On avait conclu que le sang
aspergé donne consistance aux boues et aussi à la chair, autre limon. Le
sang coûtait si peu jadis!... Mais revenons à notre texte[404]:

[Note 404: Plusieurs textes de rédaction légèrement différente ont
été reproduits ci-après, sous une forme quelque peu condensée.]

     «Et par les vertus du sang répandu, commencèrent les semences à
     germer, les plantes à croître, les animaux à se propager.

     «Et Dieu ordonna que, pour maintenir la Terre ferme et solide,
     elle fût arrosée de sang à chaque saison nouvelle. Ce qu'ont
     fait toutes les générations qui nous ont précédés.

     «Assise sur une pierre, un jour Tari mangeait des pommes. Voilà
     qu'en les pelant, la déesse se coupa le doigt et le sang tomba
     sur le sol, humecta le terrain aride. Et tout aussitôt, de
     chaque goutte, de chaque gouttelette poussèrent des plants de
     riz, et la campagne se prit à fleurir[405].

[Note 405: Des fleurs jaillirent de la blessure faite à Odin par un
sanglier. Ainsi les roses surgirent du sang de Vénus, quand elle se
piqua aux ronces, en courant vers Adonis qui se mourait. Et au même
endroit, la Mère de Grâce, Notre Dame marchant sur le rocher, se coupa
au talon, et laissa derrière elle une traînée de ces fleurs qu'on a,
depuis, appelées les «Roses de Jéricho». Sepp, _Heidenthum und
Christenthum_.]

     «Tari considéra le riz si dru, le riz si verdoyant. Elle
     comprit combien étaient grandes les vertus du sang. Si quelques
     gouttes seulement avaient fait cette abondance, quelle
     fertilité ne découlerait pas de ses veines largement ouvertes!
     Tari pensa donc à s'offrir en sacrifice. Tari se présenta,
     tendit le front au couteau, disant: Me voici, je suis la
     mériah, je viens pour être immolée[406].

[Note 406: Cfr. Hébr. X, 7; IX 11, etc.]

     «Les Dieux et les hommes répondirent: Tu dis bien, tu fais
     bien, ô Tari Pennou! Mais si nous t'immolons une fois pour
     toutes, la vertu de ton sacrifice irait s'affaiblissant de jour
     en jour. Il vaut mieux te sacrifier tous les ans et chaque fois
     qu'on en aura besoin.

     «C'est pourquoi, ô Pennou, tu entreras dans le corps des
     mériahs à la saison des semailles, ou quand les mauvais esprits
     désoleront la terre, souffleront les vents empoisonnés de la
     sécheresse, les miasmes de l'aridité, de la pestilence. Tu
     seras alors sacrifiée pour le bien de tous.

     «Et la chose fut agréée entre Tari, les Dieux et les hommes.
     Depuis, ô Khonds, il en fut toujours ainsi.

     «Pourquoi donc, peuple, te lamentes-tu? Et toi, mériah,
     pourquoi crier, pourquoi sangloter? Ce n'est pas ta faute ni la
     nôtre, ni celle des parents qui t'ont vendue. Tu as été
     achetée, tu as été payée. Nos sueurs et notre travail ont
     acquis ta personne, nous n'avons donc point péché contre toi.
     Il faut un sacrifice--toi, lui, elle, qu'importe? Le sort est
     tombé sur toi, le Destin a prononcé. Quand, lasse et épuisée,
     la Terre doit porter des moissons nouvelles, comment lui rendre
     la force, sinon avec du sang? Donne le tien, donne-le, comme
     Pennou donna le sien, sans hésiter!»

Ouvrons une parenthèse. Soit que les aborigènes aient emprunté aux
Indous cette partie de leur culte, soit que les deux religions aient
même nature et même origine, il est incontestable que la théorie khonde
du sacrifice est identique à celle que développe le Bhagavat-Gita:

     «En même temps que l'homme, le Créateur créa le sacrifice,
     disant: C'est par la vertu du sacrifice que vous vous
     propagerez. Hommes, le sacrifice sera votre vache d'abondance.
     Par lui, vous ferez vivre les Dieux, et les Dieux vous feront
     vivre. Et vous faisant ainsi vivre les uns les autres, vous
     jouirez d'une heureuse existence. Mais qui mange, sans faire
     part aux Immortels de la nourriture qu'ils ont fait surgir,
     n'est autre qu'un voleur. Ceux qui sont honnêtes et probes
     pensent aux Dieux d'abord, à eux-mêmes ensuite. A ne se soucier
     que du ventre, on avale le péché. Il n'est de vie que celle qui
     provient des aliments, lesquels dérivent de la pluie causée par
     le sacrifice.»

Brahma est «l'impérissable sacrifice»; Indra, Soma, Hari, et les autres
Dieux s'incarnèrent en animaux[407], à la seule fin de se faire immoler.
Pourousha, l'Être universel, se fit égorger par les Immortels, et de sa
substance naquirent les oiseaux de l'air, les animaux sauvages et
domestiques, les offrandes de beurre et de caillé[408]. Le monde,
déclaraient les Richis, est une série de sacrifices se muant en d'autres
sacrifices. Les arrêter, ce serait suspendre la vie de la Nature[409].
Siva, auquel les Tipperahs du Bengale passent pour avoir sacrifié
jusqu'à mille victimes humaines, par an, disait aux brahmanes: «C'est
moi qui suis la véritable hostie; c'est moi que vous égorgez sur mes
autels.»

[Note 407: Vastou-Yaga.]

[Note 408: _Le Brahma karma._]

[Note 409: Wilson's _Vishnu Surana_.]

Et la religion hindoue s'accorde avec toutes les religions qui ont eu
conscience d'elles-mêmes. Quetzalcoatl,--si l'espace le permettait, nous
pourrions commenter les multiples et étonnantes ressemblances entre la
symbolique des sacrifices mexicains et celle des mériahs,--Quetzalcoatl
se piqua aux coudes et aux doigts pour en tirer du sang qu'il offrit sur
son propre autel. Pendant neuf jours et neuf nuits, le dieu Scandinave
Odin fut, en l'honneur d'Odin, pendu à l'arbre secoué par les vents:

     «Je sais avoir été pendu à l'arbre secoué par les vents pendant
     neuf longues nuits. Une lance m'avait transpercé: j'étais voué
     à Odin, moi-même à moi-même[410].»

[Note 410: Edda, _Odin's Runenlied_.]

Encore aujourd'hui, le prophète Élie, invisible sur le mont Morijah,
continue à faire fumer des holocaustes en bonne odeur à l'Éternel. «Car
n'était le sacrifice perpétuel, le monde ne pourrait subsister», disent
les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Bélus l'ancien,
immolant son file Bélus le jeune[412]. Bélus, sacrifiant Bélus, se
faisait le précurseur de l'Éternel Jéhovah. Mais reprenons le fil de
notre liturgie:


[Note 411: Eisenmenger.]

[Note 412: Vastou-Yaga.]

     «Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, être exempte
     de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire
     vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la création
     entière et perpétuer l'espèce. N'était le sang répandu, ni
     peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence.
     Ton sang versé, ô mériah, étanchera la soif de la Terre, qui
     s'animera d'une vigueur nouvelle.

     «En toi, la Pennou renaît pour souffrir, mais, déesse à ton
     tour, tu renaîtras dans sa gloire. Alors, mériah, souviens-toi
     de ton peuple khond, souviens-toi du village où nous t'avons
     élevée, où nous avons eu soin de toi!

     «O Tari mériah! délivre-nous du tigre, délivre-nous du serpent!
     O Pennou mériah! donne ce que notre âme désire!»

Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus à coeur. Les
invocations ne sont pas terminées, que le djanni saisit sa hache et
s'approche de la mériah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens,
puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gré, dit-on. Il la
détache du poteau, la stupéfie en lui faisant avaler une potion d'opium
et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et
genoux.[413]

[Note 413: Tiele, _Histoire des religions anciennes_.]


Sensiblement le même quant au fond, le rituel variait quant aux détails
de l'exécution. La plupart des cantons avaient leur méthode
particulière. La Divinité fêtée portait différents noms. Les uns
invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on
immolait au moins trois hommes placés en ligne de l'est à l'ouest. On
lapidait, on assommait à coups de casse-tête ou de lourds anneaux de fer
achetés exprès; on étranglait, on écrasait entre deux planches. On
noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du
sang de porcs. Il y en avait pour tous les goûts. Ici, on administrait
un narcotique à haute dose, pour abréger les souffrances; là, tout au
contraire, on les voulait augmenter, prétendant que le sacrifice serait
d'autant plus efficace qu'il avait été plus douloureux. Parfois la
victime était rôtie à petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous;
parfois elle était expédiée en un seul coup au coeur, et, dans la
poitrine béante, le prêtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait
de sang. Ailleurs, la mériah était attachée au poteau par les cheveux,
quatre hommes écartaient ses jambes, étendaient ses bras en croix et le
djanni la décollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils
la tenaient horizontalement, le visage tourné vers le sol; le prêtre
prononçait une courte prière, tranchait la nuque qui s'égouttait dans un
trou; le sang s'épanchait à flots dans la déesse chthonique. D'autres
employaient un procédé plus compliqué: pour faire tomber la victime,
tête baissée, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les
talons et le cou. Afin de ne pas être étranglée, instinctivement, elle
se retenait par les mains aux côtés de la tranchée, et le prêtre, avec
la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos;
au septième coup, il la décapitait. La chose faite, il fichait au poteau
le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Après
la troisième exécution, la lame avait bien mérité; on venait en grande
pompe la détacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre
méthode: le djanni forçait la tête du patient dans un bambou fendu, dont
un assistant serrait les moitiés avec une corde. La foule n'attendait
que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve,
elle sautait à la curée, et chacun de travailler des ongles et du
couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous
dépeçaient et déchiquetaient.

L'emploi du coutelas, observons-nous, témoigne encore d'un certain
adoucissement de moeurs, car maintes hosties étaient déchirées à belles
dents: témoin le chevreau qu'on lacérait vivant aux mystères de Bacchus
Zagreus. Tout anciennement, c'était un homme qu'on mettait en lambeaux
sur l'autel de Dionysos Omostès, Dionysos le Mange-Cru[414].

[Note 414: Plutarque, _Vita Themist._, XIII; Pelopon. XXI.--Clemens,
_Cohortationes ad gentes_.]

Tari, digne cousine de Moloch et «autres dieux de sang» n'est point la
seule de son espèce parmi les divinités khondes. A une foule d'autres
génies, aériens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de
sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la
pluie ni le soleil ne viendront en leur temps.

Les Celtes, nos ancêtres, avaient aussi leurs mériahs; ils achetaient
des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'année révolue, ils les
conduisaient en grande pompe au sacrifice.--Tous les douze mois, la
tribu scythe des Albanes engraissait une hétaïre pour la tuer à coups de
lance devant l'autel d'Artémis[415].--Au retour de saison, des
hiérodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis étaient sacrifiées à
la déesse syrienne.--«Les Esprits de la Terre sont altérés de sang»,
disait Athénagore.--Aux Thargélies, les Athéniens ornaient splendidement
un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'État, les
conduisaient en procession et les brûlaient à l'entrée de la
campagne.--Aux fêtes de Patræ, en Achaïe, on jetait des animaux sauvages
dans un bûcher flambant;--chez les Tyriens, des brebis et des chèvres;
le culte de Déméter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre:

[Note 415: Strabon.]

    _Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido,
    Poscere cæde Deos veniam, ac flagrantibus aris,
    Infandum dictu, parvos imponere natos;
    Urna reducebat miserandos annua casus[416]!_

[Note 416: Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, _Voyage
au Levant_; Pietro della Valle, _Viaggi_.]

Passons sur les horreurs de Carthage répétées à Upsala par les
Scandinaves, à Rügen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu'à ces
derniers temps, les Ispahanais célébraient la «Fête du Chameau», ou «du
Sacrifice d'Abraham», notons la synonymie. Le grand-prêtre de la Mecque
envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bénit. Cet animal
était promené en grande pompe par la ville; à un moment donné, le roi
décochait une flèche contre ses flancs. En un clin d'oeil, la pauvre
bête était abattue, hachée, chapelée, déchiquetée, emportée et
distribuée au loin, chacun en voulait, ne fût-ce que le plus mince des
fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les
Ghiliaks[418], les Aïnos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le
dorlottaient, le traitaient en enfant gâté, jusqu'au jour où ils s'en
disputaient les morceaux. Les nègres contemporains ne croient pas
acheter trop cher les minces succès de leur agriculture en empalant ou
en coupant le cou à des jeunes filles superbement parées; persuadés
qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Même dogme professé par
les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en
lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les
champs de fèves et de citrouilles[420].--Les Loups immolaient une vierge
au Génie du maïs[421].--Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant
d'être égorgée, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait
qu'elle représentât la divinité, se faisant immoler pour le bien de
tous. On ne nous dit point que sa chair fût enterrée dans les champs,
mais le coeur, fontaine de sang, était le revenant-bon des chefs et des
prêtres[422]. Ces exemples pourront suffire.

[Note 417: Silius Italicus, _Punica_.]

[Note 418: Deniker.]

[Note 419: Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.]

[Note 420: Bancroft, _The Native Races of America_.--P. de Smet,
_Annales de la Propagation de la Foi_, 1843.]

[Note 421: James.]

[Note 422: Adolf Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_. Lagos.]


De la mériah tailladée et mise en pièces, les djannis ne laissent que
les entrailles et la tête, encore celle-ci est-elle le plus souvent
dépouillée des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps à
ronger, car, dès le lendemain, entrailles, crâne et squelette sont
brûlés en même temps qu'un bélier. Soigneusement recueillie, et non sans
solennité, la cendre est ensuite confiée aux vents pour qu'ils la
disséminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mélange aux
grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes.
Cette cendre[423] possède toutes les propriétés de la chair vivante,
toutes les vertus du sang qui donne au riz, au blé, au millet la faculté
d'entretenir la vie, de la nourrir. N'était son action, l'indigo ne
pourrait acquérir sa belle couleur bleue, le camphre ne se déposerait
pas dans la tige du camphrier[424]. N'était qu'on en a barbouillé le
seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de
la fièvre, de la pestilence et de la famine[425].

[Note 423: Cf. Hébreux, IX, 13.--Nombres, XIX, 9.]

[Note 424: Ibn Batoutah.]

[Note 425: Cf. Exode, XII, 13.]

Les débris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les
enterrer au plus tôt dans leur jardin, ou les suspendre à une perche
au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tôt, car, dès le
soleil couché, la viande victimale a perdu son efficacité. Les villages
qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de
célérité. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou
le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le même. Sur ce dogme
fondamental, la théologie djanni se rencontre avec la chrétienne. La
chair divine opère qualitativement et non quantitativement; elle agit
par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier à étendre
par charretées, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme
ou catholicisme, le mystère se formule en termes identiques: l'Être
suprême s'incarne pour communiquer la substance au fidèle qui le mange.
Tari transmet au sol sa fécondité par l'intermédiaire de la mériah.
L'action de la chair divinisée s'arrête aux bornes de la propriété
bénite et n'en dépasse jamais les limites. Aux dévots du Christ, la
faculté est déniée de communier par procuration. De même, pour féconder
ses sillons par un filament de chair sanctifiée, le propriétaire khond
ne pouvait se faire suppléer par aucun voisin ou ami. Le premier à
frapper la Tari incarnée, le premier à ouvrir la veine fécondante, à
trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouchée
exquise, du morceau suprême. Il n'est cultivateur qui ne désire être
servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux
privilège[426]. Il faut savoir que le premier à donner du couteau est
comme magnétisé par le divin contact. Si on le tuait immédiatement, son
corps communiquerait aussi la fertilité aux campagnes. En conséquence,
chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, enveloppé de
toile en plusieurs tours, mis ainsi à l'épreuve du fer. Tandis qu'il
s'efforce à piquer le premier dans la mériah, ses amis veillent à ce que
lui-même ne reçoive pas de mauvais coups.

[Note 426: Peggs.]

Un sang doué de si précieuses qualités, il semblerait que les Khonds
devraient être jaloux de l'ingurgiter eux-mêmes, plutôt que d'en
asperger leurs champs. Ainsi, les Komis de l'Arracan, criblent de
flèches un taureau attaché à un pieu; hommes, femmes et enfants sucent
le sang qui coule des blessures[427]. Mais, dans l'espèce, le sentiment
a eu raison de la logique, et les Khonds veulent bien se contenter du
sang des brebis ou des buffles égorgés au nom de Tari, pour guérir
diverses maladies, telles que la démence et la possession. Quand ils en
appellent aux ordalies, ou jugements de Dieu, du riz est trempé dans ce
sang, et le parjure qui en goûte tombe, tué raide par la déesse.

[Note 427: O'Donnell, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
1865.]

       *       *       *       *       *

Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants
que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, témoin de ces
atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des
Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume?

A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des
mériahs aux divinités agricoles; mais la civilisation qui remontait le
cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du
midi l'ayant déjà abandonnée au commencement du siècle, le haut pays
restait inébranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient
chacun l'étendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes
tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être
en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier,
qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les
conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mère
universelle, professaient que l'effusion du sang mériah, nécessaire à la
consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même
l'existence des nations étrangères et de toute société humaine. La
discussion s'échauffant, la rivalité s'accentuant, les congénères
méridionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui
avait assisté à l'une de ces tueries, passait pour contaminé par les
effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant
sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas
donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la
pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la
chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière,
pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un
fragment de cette substance vireuse. Le dieu Soleil n'aurait pas
pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait
vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse: les
démons et divinités inférieures prenaient goût à cette nourriture, n'en
voulaient plus d'autre:

     «Nous avons, à Cattingya, une jungle très giboyeuse par les
     efflorescences salines dont tous les animaux se montrent
     friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y
     enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison
     que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de
     Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi? Parce que les
     démons favorisent ceux qui les ont mis en appétit de chair
     humaine!»

Là aussi fallait-il dire: «Laissez faire, laissez passer»? Fallait-il
attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les
mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu
patienter pendant des siècles, tout au moins pendant deux ou trois
générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour
tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en
souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de
plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour
avoir le dernier mot, la Compagnie aurait dû briser l'organisation
civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation; en tout
cas, s'engager en une série de massacres et d'exécutions sommaires dont
il était difficile de prévoir la fin. Le remède eût été pire que le mal.
Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte
systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement
l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que
l'administration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait
sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs
grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité
supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue;
comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une
baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes
commandées par des officiers intelligents et hommes de bien,--on en
trouve quand on veut les chercher. Dans cette élite, il faut en premier
lien nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Russell, Ricketts, Mac
Viccar et Frye, qui, dans les années 1848-1852, opérèrent dans les
districts les plus mal famés[428].

[Note 428: Tels que ceux de Boad, Patna, Madji Désa, Tchina Kinnédi,
Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabidji,
Sourada, Tchounderpor, Godaïri, Loumbargan, Sirdapor et Boundari.]

Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition
évita le fracas et les brutalités. Réquisitionnant les victimes
désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des
cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui eussent pu se
produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha
pas qu'elle n'eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de
vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur
expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi; ne lâchait prise qu'ils
n'eussent juré:

     «Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que
     l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants,
     si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple,
     de renoncer au sacrifice d'êtres humains!»

Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait,
car les Khonds n'ont qu'une parole. Par mesure de précaution, l'âge, le
nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la
progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eût pu substituer aux
mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait
prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences à l'aise, Campbell
accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent,
devant le Ciel et la Terre, déclarés responsables de la cessation des
sacrifices; il se prêta à un sacrement solennel par lequel était
détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses.
Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour
la main sur quelques idoles, réputées redoutables entre toutes, et les
fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de
bagages. Le dernier acte--non le plus facile--fut de rassurer les
mériahs. Pour quelques-unes qui, pâles et tremblantes, se réfugiaient à
son camp, traînant un bout de chaîne, ou portant les marques de fers aux
poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se
préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se
cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que
l'étranger les réservait à des supplices plus affreux que l'immolation à
Tari: être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte,
ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine; être dévorées par
des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne
revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester
ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à
d'ambitieux personnages, sous l'engagement tacite que le gouvernement
favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des
missionnaires furent mariées à des convertis protestants; mais on
remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur
reprochaient le caprice et l'insubordination, la paresse et la
gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournèrent dans leurs
villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était
insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches.
Croirait-on que des ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe
chance qu'elles auraient eue de passer déesses! Nombre de mériahs
étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur
famille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec
son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prise, on en
vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La perspective d'être
immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être
enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres
créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu
d'amour et de maternité! Elles avaient accepté leur sacrifice,
convaincues, elles aussi, que leur immolation était d'effet salutaire,
et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.

Quant aux djannis et _patours_, ébranlés, mais non convaincus, ils
eussent volontiers résisté jusqu'au bout; mais que répondre à la
puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez,
Loha Soleil, Boura, Seigneur des armées, n'étaient pas de taille à
lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu céder.

       *       *       *       *       *

Céder... on plutôt transiger. Car la religion, même chez des sauvages,
ne s'avoue jamais battue. L'Église montre les dispositions les plus
pacifiques, le tempérament le plus conciliant, dès qu'elle rencontre des
gens décidés à passer outre; elle est alors admirable dans les
compromis, ingénieuse à trouver des accommodements avec le ciel. Envers
les violents, elle a des trésors d'indulgence, leur laisse «ravir le
ciel», mais envers ceux qu'elle soupçonne de faiblesse, son arrogance ne
connaît pas de bornes; envers les vaincus, elle ne connut jamais la
pitié.


Quand ils se virent refoulés par les canonniers et carabiniers, les
théologiens khonds firent la découverte opportune que Tari avait
recommandé, mais non point commandé, qu'on lui apportât des victimes
humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons
sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperçurent, au
bon moment, que la chair mériah est supérieure aux autres relativement,
mais non pas absolument; que la tête d'un homme vaut plus qu'une dizaine
de têtes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.

Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprême des
religions, le moyen d'acheter la faveur des pouvoirs célestes ou
infernaux--autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit à
mesure qu'augmentèrent les connaissances. La pitié s'en mêla.
L'agriculteur découvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il
importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un
enfant ou d'un agneau; et dès lors il préféra sacrifier le petit d'une
brebis que son propre fils. Cependant il était encore loin de soupçonner
que, sang ou pas de sang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut
aux représentants de la divinité de prendre leur parti de la découverte
intempestive et d'accepter les modifications qu'elle imposait. Ne
pouvant autrement, ils se résignèrent, hélas! Dès qu'un prêtre accepta
un taureau, dès qu'il laissa donner des béliers aux lieu et place d'un
homme, la fiction se substitua à la réalité, l'orthodoxie s'en alla à
vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marquèrent le
déclin, mesurèrent la dégénérescence du dogme. A se laisser marchander,
les dieux se virent floués et trichés; on rogna leur part jusqu'à ne
plus laisser qu'une misère. Aux dieux indous, du temps qu'ils étaient
encore cousins de Tari et de Loha, on sacrifiait aussi des mériahs,
beaucoup de mériahs, mais avec le temps on remplaça l'homme par le
cheval, le cheval par le taureau, le taureau par le bélier, le bélier
par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les
fleurs, beaucoup de fleurs. «Trop de fleurs!» s'écriait Calchas. Jadis,
au Pouroucha Médha, on servait un magnifique banquet, cent
quatre-vingt-cinq personnes[429], pas une de moins: hommes et femmes,
garçons et filles dans la fleur de l'âge. Mais les réformes survenant,
on attacha, comme par devant, les victimes au poteau; puis, au milieu
des litanies en l'honneur de Narayana immolé, le sacrificateur
brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, à la
divinité affriandée servait, quoi? du beurre fondu, maigre régal! De
même les Perses en arrivèrent à présenter au génie du Feu, non le
taureau stipulé, mais un poil, un seul poil, montré de loin. Les Slaves
substituèrent aux égorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de
quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingénieux, incinéraient des
bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'étaient engagés à
fournir, tous les ans, un festin de trente hommes au Tibre; ils lui
servirent autant de mannequins en osier. Ils avaient promis des biches,
qu'ils vinrent à remplacer par des brebis, mais en spécifiant nettement
qu'elles étaient appelées «biches»[430]. Ailleurs, au lieu de têtes
humaines, on piqua aux lances des noix de coco, des têtes d'ail ou de
pavot. Aux fêtes carillonnées de nos villages, les marmots et jeunes
rustres--dernière dérision--se régalent de pâtisseries figurées dont ils
ignorent parfaitement l'origine. D'un terrible rituel innocent souvenir.

[Note 429: Yadjour-Véda.]

[Note 430: Festus, _de Verborum significatione_. _Cervaria._]

Les djannis ne pouvaient nier que leur Tari ne fût déjà coutumière de
transactions. Elle avait déjà permis à la Fête des Semailles la
substitution d'un buffle à un homme. Les Démétriaques de Kalahandi
faisaient choix d'un joli veau qui devenait propriété communale. Sitôt
sevré, laissé libre autant que le cheval destiné, par les brahmanes, au
sacrifice de l'_Açvamedha_, il trouvait toujours ouverte la porte de son
étable, vaguait par les champs, gambadait dans les jardins, paissait les
orges, broutait les légumes, dévastait les potagers. Les cultivateurs ne
le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des
friandises; il avait tout à son contentement. Devenu beau taureau, il
était conduit au sanctuaire de la déesse.

Des vases rangés autour de l'autel contiennent les échantillons de
semences qu'il s'agit de rendre fécondes. Tandis que l'animal les
renifle, donne de la langue par-ci par-là, un coup bien asséné le tombe;
on l'égorge, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manière de
montrer que la pieuse bête s'est apportée elle-même en sacrifice. La
carcasse est promptement débitée par les paysans; chacun se saisit d'un
rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met à part le sang et les
entrailles, sur lesquels débris on casse des cruches et on déverse des
victuailles à pleines marmites.

Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas,
et, dans le monceau chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui
communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants
claquements de fouet un djanni, appelé Pot Radj, du même nom que le
Faune qu'il est censé représenter. Il apporte un chevreau, la «victime
de l'araire», _hari mériah_, l'égorge en un tour de main, mélange sa
chair avec celle du taureau tué la veille, met cette viande dans un
panier. Du milieu des laboureurs surgit alors un homme nu, qui saute sur
la corbeille, s'en empare et s'esquive. La foule se précipite après. A
grandes enjambées et avec de bruyantes vociférations on fait le tour du
village, tandis que le coureur jette à droite et à gauche les morceaux
qu'il déchire entre les dents; il appelle à la curée les démons,
auxquels, de leur côté, les paysans font largesse de brebis et poulets.
Sabre dégainé, les Païks veillent à ce que nul étranger ne dérobe la
moindre bouchée, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mérites
du coûteux sacrifice. Ce n'est pas tout. Au retour de l'expédition, la
multitude s'empare de premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous
les ayants droit en prennent leur part.

Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont été présentées au nom
de la communauté, mais, aux troisième et quatrième, les particuliers
sont libres de capter par des présents, faits en leur propre et privé
nom, les faveurs spéciales de Tari et de telles autres divinités
champêtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y épargne point et il n'est
pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre à cinq douzaines
de boeufs, des brebis par centaines, dont on empile les têtes en deux
monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des voeux, de dépouiller leur
mince costume, et entourées d'amies, de courir nues par les places et
par les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des ramées,
brandissent des feuillages. Les unes veulent être rendues fécondes en
même temps que la Terre, et les autres remercient la déesse qui les a
rendues mères.

Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matière, que
les rites agricoles marquent une certaine prédilection pour la nudité
des célébrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fête annuelle
rassemble des myriades de pèlerins, qui égorgent des troupeaux entiers,
et quand l'air est épaissi par les vapeurs du sang, ils se déshabillent,
processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner.--De
même, les _Dodoles_ slaves sont promenées par les champs, vêtues
seulement de frondes et de fleurs.--Une légende de Tchamba, près
Amrétsir, raconte que l'eau se refusait obstinément à couler dans un
canal que l'on venait de creuser. Les sages décidèrent que, pour mettre
en mouvement l'artère d'irrigation, il était indispensable que la plus
belle et la plus vertueuse princesse de la maison régnante consentît à
se faire couper le cou. La généreuse fille accepta de grand coeur. Mais
ce ne fut là que son moindre mérite, il lui fallut aussi se résoudre à
courir nue dans le lit du canal, en spectacle à la foule assemblée.
Vingt-cinq siècles plus tard, le seigneur de Coventry n'en demanda pas
tant à l'illustre Lady Godiva. Mais revenons à nos Khonds.


Au cinquième et dernier jour, grande procession des fidèles se rendant,
musique en tête, au temple de Pot Radj pour assister à un acte de haute
liturgie, un vrai mystère.

Sous l'autel est caché un agneau que le prêtre officiant fait semblant
de chercher. Il ne manque pas de le découvrir, fait claquer son
fouet,--sans doute en imitation du tonnerre,--et du manche toucha la
bête, l'insensibilise par des passes magnétiques. Dès que ses membres
sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne
autour du l'autel. Après quelques minutes de cette manoeuvre, il dépose
la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur
lui, le renversent, lui attachent les mains derrière le dos, puis le
poussent dans une ronde. Tous y prennent part en criant. Les musiciens
tambourinent à tour de bras. Excité, autant et plus que les autres, le
djanni roule des yeux, hérisse le poil. Son Dieu l'envahit; Pot Radj,
incarné en sa personne, bondit sur l'agneau stupéfié, le saisit entre
les dents, le secoue, l'attaque à la gorge, le fait expirer sous les
morsures. Il s'arrête alors, souffle et reprend haleine, mais pour
fouiller dans les entrailles déchirées, y plonger la tête à plusieurs
reprises et la retirer dégouttante de sang. Satisfaits maintenant, les
assistants s'emparent du cadavre lacéré et l'enterrent au pied de
l'autel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empilés des grains
et semences, des chairs et ossements, les têtes de nombreuses victimes.
Et tous, à quelque caste qu'ils appartiennent, de se précipiter sur le
tas, de se disputer les débris, chacun pour son champ et son jardin.
L'énergumène s'est enfui dans la jungle, ne reparaît de trois jours. Ce
n'est encore que la scène avant-dernière.

Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs
cultures, l'image de la déesse et la tête du taureau premier immolé.
D'ordre, de décence, rien: plus on est fou, plus la Terre sa met en joie
et en vigueur. Feu croisé de mots piquants, de propos plus que lestes,
de gestes obscènes, de moqueries et railleries. Aux Lénées de Dionysos,
les vignerons tenaient le haut bout: ici, les bergers mènent le
charivari. Ils tiennent à dire leur mot sur les affaires au moment. Avec
une verve endiablée, ils éclaboussent tout le monde et son père,
prennent à partie les notables, les autorités, n'épargnant même pas la
déesse. De leur côté, les Asadis, danseuses et prostituées attachées au
culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables,
houspillent brahmanes et lingayats, sautent à califourchon sur les
épaules des zémindars. Après les émotions de la mériah immolée, après le
spectacle des égorgements, après les pleurs et les cris, après tant de
sang répandu, il faut de larges rires, des esclaffements bruyants et
sonores. L'âme surmenée ne reprend son équilibre qu'en passant par une
agitation en sens contraire. C'est ainsi que la folle bande arrive
jusqu'à la chapelle sacrée au dieu Terme, où l'on enterre la tête du
taureau. Le lendemain des saturnales, il n'y paraît plus, et chacun de
vaquer à ses occupations accoutumées.



CONCLUSION


Ainsi les mériahs pouvaient, hier encore, être observées sur place,
débris vivant d'une religion préhistorique. Les évolutions par
lesquelles l'humanité a passé dans le temps se répètent dans l'espace.
Dans les replis et recoins du labyrinthe que forment les montagnes et
les vallées, avec leur multiplicité de climats et d'expositions, sous
l'action des vents secs ou humides, la flore intellectuelle des périodes
antérieures se retrouve éparse, mais assez complète. Les siècles se
survivent, se pénètrent les uns les autres. La petite goutte de rosée,
la plus petite, reflète tout un paysage, de même notre individu, de
mince durée pourtant, peut assister à la longue procession des âges, se
faire contemporain des temps écoulés et des périodes futures:--il n'y a
qu'à voir et regarder autour de soi, il n'y a qu'à comprendre.

Ces Khonds, ces Todas et Badagas, ces Apaches, ces Esquimaux, on les
dédaigne comme n'étant que des peuples enfants, on les méprise comme
n'ayant que les rudiments de l'intelligence et de la moralité. Mais
c'est précisément par leur intelligence enfantine et leur moralité
rudimentaire qu'ils devraient exciter l'intérêt. Les grands hommes, les
sages et avancés, ne représentent que leur personnalité; les individus
supérieurs ne sauraient nous enseigner autant que les plus faibles et
les plus humbles qui nous montrent l'humanité à ses débuts. Les
naturalistes estiment les infiniment petits au moins à l'égal des
infiniment grands; les infusoires, les mucosités, les ferments, les
pourritures, attirent leur pensée autant que les systèmes solaires, que
les trajectoires des comètes, et les tourbillons constellés. Pour le
moraliste, non plus, il n'est pas être trop vil, car le plus misérable
des hommes est encore son frère, os de ses os et chair de sa chair. Dans
notre espèce, il n'est grandeur, il n'est bassesse dont nous ne soyons
solidaires. Ne nous a-t-on pas raconté que Newton vit tomber une pomme
et se demanda: Pourquoi?--«En y pensant,» il vit s'ébranler la multitude
confuse des étoiles; de tous côtés, elles se portaient sur la Voie
Lactée, s'y engouffraient, se décomposaient et se recomposaient. Deux
mots flamboyèrent sur les obscures profondeurs de l'espace immense:
_gravitation universelle_.



TABLE DES MATIÈRES


                                                                     Pages.

Préface                                                              V-XIV

Les Hyperboréens, _chasseurs et pêcheurs_.
  Les Inoïts orientaux                                                   1
  Les Inoïts occidentaux                                                57

Les Apaches, _chasseurs nomades et brigands_                           144

Les Naïrs, _Noblesse guerrière et Famille maternelle_                  168

Les Monticoles des Nilgherris, _pasteurs, agriculteurs
et sylvestres_ (Todas, Badagas, Cotas, Iroulas et Couroumbas).         205

Les Kolariens du Bengale, et les _sacrifices humains
chez les Khonds_                                                       289

Conclusion                                                             393


Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--17473.





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