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Title: La Maison de l'Ogre
Author: Karr, Alphonse, 1809-1890
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Maison de l'Ogre" ***

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book was created from images of public domain material
made available by the University of Toronto Libraries
(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    LA MAISON DE L'OGRE



    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    OEUVRES COMPLÈTES

    D'ALPHONSE KARR


    Format grand in-18


    A BAS LES MASQUES!                               1 vol.

    A L'ENCRE VERTE                                  1  --

    AGATHE ET CÉCILE                                 1  --

    L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX                          1  --

    AU SOLEIL                                        1  --

    LES BÊTES A BON DIEU                             1  --

    BOURDONNEMENTS                                   1  --

    LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET              1  --

    LE CHEMIN LE PLUS COURT                          1  --

    CLOTILDE                                         1  --

    CLOVIS GOSSELIN                                  1  --

    CONTES ET NOUVELLES                              1  --

    LE CREDO DU JARDINIER                            1  --

    DANS LA LUNE                                     1  --

    LES DENTS DU DRAGON                              1  --

    DE LOIN ET DE PRÈS                               1  --

    DIEU ET DIABLE                                   1  --

    ENCORE LES FEMMES                                1  --

    EN FUMANT                                        1  --

    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                         1  --

    FA DIÈZE                                         1  --

    LA FAMILLE ALLAIN                                1  --

    LES FEMMES                                       1  --

    FEU BRESSIER                                     1  --

    LES FLEURS                                       1  --

    LES GAIETÉS ROMAINES                             1  --

    GENEVIÈVE                                        1  --

    GRAINS DE BON SENS                               1  --

    LES GUÊPES                                       6  --

    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN             1  --

    HORTENSE                                         1  --

    LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN                    1  --

    LE LIVRE DE BORD                                 1  --

    LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS                         1  --

    LA MAISON CLOSE                                  1  --

    MENUS PROPOS                                     1  --

    MIDI A QUATORZE HEURES                           1  --

    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER                    1  --

    ON DEMANDE UN TYRAN                              1  --

    LA PÊCHE EN EAU DOUCE                            1  --

    ET EN EAU SALÉE                                  1  --

    PENDANT LA PLUIE                                 1  --

    LA PÉNÊLOPE NORMANDE                             1  --

    PLUS ÇA CHANGE                                   1  --

    .. PLUS C'EST LA MÊME CHOSE                      1  --

    LES POINTS SUR LES I                             1  --

    LE POT AUX ROSES                                 1  --

    POUR NE PAS ÊTRE TREIZE                          1  --

    PROMENADES AU BORD DE LA MER                     1  --

    PROMENADES HORS DE MON JARDIN                    1  --

    LA PROMENADE DES ANGLAIS                         1  --

    LA QUEUE D'OR                                    1  --

    RAOUL                                            1  --

    ROSES ET CHARDONS                                1  --

    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES                     1  --

    LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE                    1  --

    LA SOUPE AU CAILLOU                              1  --

    SOUS LES ORANGERS                                1  --

    SOUS LES POMMIERS                                1  --

    SOUS LES TILLEULS                                1  --

    SUR LA PLAGE                                     1  --

    TROIS CENTS PAGES                                1  --

    UNE HEURE TROP TARD                              1  --

    UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS                           1  --

    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                      1  --

Tours.--Imp. E. Mazereau.



    LA

    MAISON DE L'OGRE

    PAR

    ALPHONSE KARR

    TROISIÈME ÉDITION

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

    3, RUE AUBER, 3

    1890

    Droits de reproduction et de traduction réservés.



LA MAISON DE L'OGRE


Tout à fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que
j'ai plantés il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres,
se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de
chaume, par des branches de notre grande bruyère blanche si parfumée;
elle est ouverte du côté qui fait face à la mer, et comme fortifiée de
ce côté par des yuccas et des agaves sous lesquels s'étend une pelouse
de cette grande ficoïde dont les fleurs, semblables à la
reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la variété, ou
d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge
amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendré. Lorsque le vent
vient du large, on y est fort exposé au poudrin, et même quelque lame
vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos
bateaux, le plus souvent, sont mouillés dans un petit abri de rochers
ou tirés plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou
menaçante.

J'étais blotti dans cette cabane un des jours où la flotte cuirassée
et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de
Saint-Raphaël.

Ces vaisseaux cuirassés, qui semblent des monstres énormes, sont loin
d'avoir le charme et la grâce des bateaux de pêche qui seuls
d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ridée par une
douce brise--semblables avec leurs voiles blanches à de grands cygnes
glissant sur l'eau.--Les gigantesques vaisseaux cuirassés rompent les
dimensions et l'harmonie; notre baie paraît plus étroite, les collines
et les montagnes qui la bornent à l'ouest et au nord-ouest semblent
moins élevées, et nos deux îlots de porphyre rouge ne paraissent plus
que comme deux gros cailloux.

Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux
jeunes hommes étaient couchés et devisaient ensemble:--l'un que je
connais de vue était un jeune professeur aspirant aux hauts grades
universitaires, l'autre était un marin qui était venu en congé de
convalescence se «refaire» dans sa famille à Saint-Raphaël.

--Que c'est donc beau! disait le marin,--en désignant les vaisseaux à
son compagnon,--voici _l'Indomptable_,--voici _la Dévastation_,--voici
_le Courbet_ et voici le mien, _le Richelieu_, sur lequel, après
demain, j'irai remonter à Toulon. Est-ce assez beau, assez _chic_ ces
grands cuirassés!

--Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les
yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces
anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à
l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.

--Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus
bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles
d'acier;--mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à
voiles.

--Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut
avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent
peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que
de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla
au-devant d'Antoine!--Ah! si tu lisais Plutarque!

--Plutarque? je ne connais pas.--J'ai quitté l'école où nous étions
ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet--et je dois l'avoir
un peu oublié.

--Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle
reine d'Égypte et de son navire:

«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or,
les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la
cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres
tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle
était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en
la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;--ses femmes et ses
demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.»

--Eh bien,--reprit le marin,--tout ça, c'est des bêtises;--on ne me
fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque
chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres
savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper
du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais,
moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons
déjeuner.--Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins.

Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif.

D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de
citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,--et je
retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une
observation intelligente sur l'influence des femmes.

«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent,
elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme
en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où
les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur
de leur entendement.»

Certes, je ne dirai pas de mal de la virginité qui permet à l'amant
d'avoir à soi seul la vie tout entière de la femme aimée et la
possession avare et exclusive de sa beauté et des mystères de son beau
corps;--mais, quant à l'esprit, au coeur et à l'âme, il est des
richesses qui ne s'épanouissent que plus tard, et j'ai toujours
préféré une femme de vingt-cinq à trente ans à une jeune fille,
cependant avec un désir de temps en temps de l'étrangler pour avoir
été à un autre et ne pas m'avoir attendu.

Puis je revins aux dernières paroles du marin: «le Progrès.»

Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le
mot progrès dans le sens absolu de perfectionnement.

Étymologiquement «progrès» veut dire: marche en avant.

De même qu'on dit progrès dans le bien, dans la vertu, on dit progrès
dans le mal et dans le vice;--on dit: les progrès de la maladie, les
progrès de l'incendie, les progrès de l'inondation.

«Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrès étonnants.»

Il est une école de philosophie qui professe que Dieu n'a fait
qu'ébaucher le monde et qu'il l'a donné à l'homme à perfectionner;
l'humanité, dit cette école, est perfectible, et va incessamment du
moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la
civilisation.

C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a placé l'âge d'or dans le
passé; il est dans l'avenir. Cette théorie est toujours soutenue par
certains inventeurs de religions, certains fauteurs de révolutions qui
offrent de nous conduire à ce but en s'en faisant les prêtres ou les
guides--plus ou moins rétribués.

D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains
de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est
l'homme qui l'a gâté et détérioré. Les sociétés humaines sont-elles en
marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur?

--Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;--mais
est-il bien certain que nous marchions--quand nous marchons--que nous
fassions nos pas, c'est-à-dire nos progrès précisément dans la
direction qui mène au perfectionnement et au bonheur?

Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frères dans la forêt,
s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mangé le pain
qu'il avait émietté et semé sur le chemin pour le reconnaître;
lorsque, après avoir hésité, il s'engage dans un sentier qu'il pense
être le bon, il s'est trompé, tourne le dos au but, chaque pas, chaque
«progrès» l'en éloigne davantage; il voit une lumière, il se dirige
sur la lumière et arrive... à

    LA MAISON DE L'OGRE!

Il me revient, en ce moment, à l'esprit, Louis Blanc, dont la taille
était exiguë jusqu'à l'invraisemblance. Un jour, du temps des
_Guêpes_, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne (à Paris); il
était accompagné de ce farceur de Caussidière, qui était un géant. Ce
charmant Gérard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes
fenêtres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air
arabe,--s'écria en les voyant tous deux traverser la cour: «Tiens!
l'Ogre et le Petit Poucet!»

En 1848,--Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du
Gouvernement provisoire, avait été élu secrétaire avec Albert
«ouvrier»; il avait tout doucement, sur les affiches, supprimé le
trait, le filet--qui séparait les secrétaires des autres membres;
puis, ce trait effacé, avait diminué, puis supprimé l'intervalle, et
lui et Albert «ouvrier» s'étaient trouvés membres du Gouvernement
comme les autres.

Comme il était fort effacé par l'éloquence et la bravoure de
Lamartine, autant que par la taille du poète, par la faconde et la
popularité de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place à part:--il
proposa à ses collègues d'instituer un

    Ministère--du «progrès»,

dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'étant
pas acceptée, il se donna à lui-même des fonctions équivalentes: il
ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il présidait:--c'étaient des
conférences sur le «progrès.»

Il se fit facilement un auditoire très nombreux de quinze cents ou
deux mille ouvriers,--leur parla de leurs misères, de leurs
droits,--nullement de leurs défauts et de leurs devoirs.--Beaucoup de
droits étaient de son invention, entre autres, celui de l'égalité des
salaires entre tous les ouvriers,--les ouvriers laborieux et habiles
formant, au détriment des fainéants et des malhabiles, une
aristocratie qui devait disparaître avec les autres.

Toujours au nom du progrès, il parla de «l'infâme capital»,--des
bourgeois,--et, un jour qu'il sortait de la conférence et qu'il
montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait
confisquée à son usage,--il fut un peu embarrassé de voir qu'un
certain nombre de ses auditeurs l'attendaient à la porte pour lui
faire honneur et l'acclamer.--Cette voiture, ces chevaux, ces laquais,
ne sentaient guère l'égalité; mais il reprit vite son aplomb--et
s'écria: «Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien,
dans la voie du progrès où nous marchons aujourd'hui, il viendra un
jour où vous en aurez tous de semblables.»

Vous rappelez-vous où on arriva en marchant dans cette voie du
«progrès?»

    «A la maison de l'ogre»,

aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme
du second Empire.

Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès»
et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres
civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;--et on ne
s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à
l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche
naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui
nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de
l'humanité?

Moins bêtes étaient les boeufs de Memphis employés à faire tourner le
manège d'une _noria_, machine hydraulique très commune en Italie et en
Provence.--On ne leur faisait faire que cent tours;--ils ne manquaient
pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième.

J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.--Les puits d'où on
tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables;
quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et
on laisse l'eau revenir dans le puits.--Tous les animaux, chevaux,
ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au
poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent
d'eux-mêmes.--Ce mulet annonçait la chose par le cri--moitié
hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;--on allait donc, à
ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais
depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si
promptement à sec.--Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué
que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le
dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau
et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos.

C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple
attelé à une _noria_, les yeux couverts d'une oeillère comme les
chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que
tourner,--en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il
se laisse si sottement atteler.

J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le
Levant, vers 1715,--une anecdote qui me semble venir à propos pour
représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la
marche du prétendu «progrès».

Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que,
lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont
Ararat.--En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux
de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera
toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est
au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara
par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il
se mit en route.--Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la
montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,--dormit, et, le
lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta
comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.--Mais, le
lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au
point d'où il était parti la veille.

Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour,
s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était
endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut
dans la nuit:

--Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage;
l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de
l'Ararat et ne verrait l'arche.--Cependant, tes austérités et tes
prières t'ont mérité une récompense.--Voici un morceau de l'arche que
je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de
Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la
planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où
cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le
culte qui lui sont dus.

C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le
perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et
entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on
descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine
permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine,
à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à
la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme
nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche
naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront
de se faire les serviteurs dévoués.

Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre
jeune marin est si fier.

Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à
seize millions;--mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et
quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette
construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de
nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux
engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis,
partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un
grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est
plus.

Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq
à six mille francs de charbon par jour.

Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons--de
cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept
mille cinq cents francs,--tandis que, bien près de nous, en 1856,--le
canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents
francs.--Quel progrès!

Ce n'est pas encore tout:--les canons ne sont pas des monstres moins
voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de
la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux
boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent
soixante-quinze francs,--tandis qu'en 1856,--quels rapides
progrès!--on satisfaisait un canon avec quatorze francs,--et ce n'est
qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs
s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.»

Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce
temps-ci:--j'y suis, pour ainsi dire, étranger;--je suis moins loin
des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les
anciens;--ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux
que ce qu'ils avaient de meilleur:--leurs livres--et c'est une bonne,
saine et agréable société.

Je copie Florus:

«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut
porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se
trouva sur les ancres;--on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de
l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé
les arbres en navires.--Près des îles de Lipari, cette flotte
improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.»

Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent
vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on
eut donné le premier coup de cognée.

Que coûtaient ces navires?--Rien; les soldats les construisaient
eux-mêmes.--Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la
locomotion.

--Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis
sabots! des canots de sauvages!

Canots de sauvages et sabots,--je le veux bien, mais il n'en est pas
moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains
valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les
Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,--de même
qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés
pareils aux vôtres.

Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de
travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans
l'électricité,--science tout à fait nouvelle,--mais nul progrès, tant
s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les
seuls dont il soit juste et sage de se féliciter.

Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les
sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à
s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser
les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on
peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce
temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient
aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux
Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les
vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que
les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage
et on se battait corps à corps (_cominus_), comme sur terre. Or, dans
ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir
au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien
supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (_eminus_),
même avec les engins les plus perfectionnés.

Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que
s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant
bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs
bouchers.

Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui
pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un
vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre
eux,--quelques personnes très compétentes semblent regretter les
navires légers et rapides.

Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en
faveur:

«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur
agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur
science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous
n'avions pas coulés.»

Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--où Marc-Antoine
fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux:

«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis
n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces
vaisseaux compensait l'infériorité du nombre.

»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des
citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur
poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir.

»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes
manoeuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils
se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et
les accablaient de traits et de feux lancés de près.»

Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des
vaisseaux cuirassés.

Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux
d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils
qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les
cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.

Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien
pour les peuples».

«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.--Le roi
auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son
palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne
voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.--On a dit:
«Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche,
les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique
surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.--De
deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a
toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et
désireux de la faire cesser.

Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape
et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.

Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France,
à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un
débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne
dois rien;»--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de
l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.--Elle
lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la
critique des officiers prussiens--et a montré sa flotte--avec orgueil.

L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue--ici à moi le latin,
selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir
et que je ne traduirai pas, soient des mots _autorisés_, comme on
dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et
Cicéron, les aient écrits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie
qui s'évertue à _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu
avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui
existe;--mais--dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur
d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et
a fait un _fiasco_ complet.

Il en est de même de la guerre sur terre.--Pompée «le Grand», qui
n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de
Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes.
Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des
soldats de son armée tués sous son commandement.

Vous me direz que Napoléon--non moins «le Grand», a fait tuer cinq
millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal
d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols,
d'Égyptiens, etc.

Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se
contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres
«grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre--épées, haches,
lances, javelots, etc.

De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en
grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de
Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,--et c'est
surtout contre la _furia francese_ et la charge à la baïonnette qu'on
s'est efforcé de combattre de loin.

Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la
nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde
qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont
changées.

La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus
brave.

Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas
la même bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si éloignés qu'on ne
les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux.

La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un
apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout
de suite:--car la nation française est la _gent porte-épée_;--_Nullum
bellum sine milite gallo_, disait César; mais vrai,--il n'y a plus de
plaisir à être héros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le
regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes?

Ecoutez Homère:

«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de
lui».

Et Virgile:

«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière
s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des
éclairs.--Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.»

Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces
hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi
serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse épée de Roland,--la
_Joyeuse_, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main
mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de
Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtène_ d'Ogier,
l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un
écuyer, pour que personne ne la possédât après lui?

Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse
dernièrement,--lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les
autres à Ville-d'Avray,--les autres à Paris,--on a dit qu'il était
allé pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'était pas
vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au
«progrès», ne pourrait plus servir à rien.

Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon,
épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,--épée avec laquelle
d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tête au bas des
reins, un Sarrazin comme une pomme.

Et les écus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon
aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu--à fond
d'azur, une épée dont la poignée était d'or--avec ces mots: _Je pare_,
_je brille_, _je frappe_.

Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur
fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise était: _Plumes
et ongles!_

Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et
ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!_

Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se
disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.

J'ai publié, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait été
révélé en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait
nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque.

Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de
Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont
ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.--Tous
refusent en haussant les épaules et en ricanant.

Où est le temps où Homère disait:

«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le
casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait
affaire.

»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes
dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!»

«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un
pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je
ne verrais pas, de passer par-dessus.»

«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de
Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges
autrichiennes--en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques
des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.»

«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de
commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le
maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy--_Messieurs les
Anglais à tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait
dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont
des Anglais.»

«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et
conduire une armée de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce
temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.»

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art
militaire,--ce sont des invasions de sauterelles.

«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul
mot--_Hostis_--pour dire ennemis et étrangers.»

Il faut en revenir là.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend
être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir
sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un
peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un
brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage
qu'autrefois;--il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup
plus bête.--Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu
et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage.
Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des
dépouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait
ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins
ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se
tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au
delà.

Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les
poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,--ce ne sont
point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de
l'humanité.


C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent
s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais,
de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique,
des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale--grenouilles
qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par
habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à
bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où
les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins
impérieux.--En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les
moeurs plus relâchées.

«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les
débris des chaumières.»

Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants
n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la
ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout
à des amusements plus ou moins malsains.--Les garçons, ouvriers ou
domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de
quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si
favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va bêtement
et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers
d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle
colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de
production.

C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où
l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les
ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des
professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.--«Il ne
faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à
toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus
propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»--Depuis
soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins,
l'autre moitié avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la
société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les
difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé
ces difficultés,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin
de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas
laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De là des
intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques,
malheureuses, désabusées trop tard;--de là cette foule de déclassés
qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.--Une
nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;--mais
comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.

Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne
tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui
doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on
enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant
femmes.»--On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend
encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour
faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la
lèvre supérieure.--Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt
annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins
inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.

Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des
jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille
trois cent cinquante brevets supérieurs;--un peu plus de
soixante-dix-sept mille institutrices.

Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres
d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place,
il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent
ailleurs leurs ambitions.»

Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour
lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,--les
postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,--les écoles
militaires et maritimes;--tout est encombré.

De là tant de désappointements, de désespoirs, d'_ouvriers sans
ouvrage_ de toutes les classes;--de là aussi les tribuns de brasserie,
les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;--de là, comme je
le disais dernièrement,--les trottoirs devenus trop étroits pour les
filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les
garçons.

Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les
secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes.

Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe--et lui dirent
qu'il les avait offensées;--étonné de les voir vêtues du costume des
courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur
demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui
dirent-elles en courroux:--tu nous a arrachées avec violence de
l'asile que s'était ménagé notre pudeur.»


Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où
Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris:
«Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.»

Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au
commerce, à l'industrie, etc.

Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus:

«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester
dans sa chambre.»

S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester
paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations
voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent
devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est
encouragé et soutenu dans son travail.»

Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par
la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des
Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la
Méditerranée--vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa
droite, l'Italie à sa gauche,--quelle situation si la France savait en
profiter!--un sol presque partout excellent et fertile.

Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion,
devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples--le
commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de
bénéfices--ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.

«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?--Cultivez
les terres incultes.»

Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des
terres excellentes, reste en friche.

La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de
soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin
d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des
hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le
crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions
et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du
Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés
d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission
réelle et de paix.

«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des
travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui
donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression était pour
eux la dernière limite de la louange.

«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et
les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables,
assurés, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent à l'agriculture
n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali
cogitantes_).»

Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide
des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais
donne-t-il plus de bonheur?--Ce «progrès» est-il un pas en avant vers
le perfectionnement et le bonheur de l'humanité?

J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel
passe un chemin de fer seulement depuis quelques années.

Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?--Pas plus riches et
moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce
n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques
mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le
chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne
pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;--il
se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous
voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--ça se vend
cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au
dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous
n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.

Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens
riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois
établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.--De
plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens
dépensent leur argent et leur santé.--Nos femmes et nos filles ne
veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se
font couturières, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent
des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande
ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,--elles
se déguisent en dames et en demoiselles.

Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout
moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.

Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa
ville;--parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au
temps des lilas;--à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à
Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.

On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.

On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et
d'école;--on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on
s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même
quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de
se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre
situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était
mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands
services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans
apparat.--Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon
poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,--on régalait ses
amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.

On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis
l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractère, la famille.

Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;--on a
des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa
famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui
vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques
heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un
nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver,
où on est comte ou pour le moins baron.

Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent
pas--et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la
connaissance tardive se fait.


Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le
sens que j'y attache et qui seul est désirable?

On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années
laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance
en laissant à vos enfants--l'établissement ou le métier que vous avez
fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas
plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre
réputation, vos relations, votre clientèle.

Non, aujourd'hui,--il faut être riche tout de suite; on fait des
coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les
autres.

Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier
correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les
affaires aléatoires, hardies, douteuses.--«Les affaires, a-t-on dit,
c'est l'argent des autres.»--On a tant de besoins qu'on ne peut plus
se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant
le dîner des autres.

Rien n'est plus que jeu;--la police, naïvement, découvre et saisit de
temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le
président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.--Tout ce
monde-là joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.

En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de
Paris--Paris lui-même s'élargit tous les jours.--Paris, que Pierre le
Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une
ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement
et de la discipline.--Paris que la royauté de nos anciens rois
s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le
premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna
cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;--un autre
édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la
cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont
identiques,--je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux
donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile
et expose à des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la
difficulté de se débarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui
était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux,
qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt
empereur,--est devenue un égout infect;--les poissons y meurent
empoisonnés.--Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les
dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à
en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la
Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;--quant aux
immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques
environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement
frapper les villes induites à s'élargir--au nom du «progrès».


Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa
langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce
«progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement
et le bonheur de l'humanité.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse
farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La
margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des
bornes,--on ajoute même de vieilles bottes,--a remplacé le beurre.
Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de
suite, détruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois
inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.


Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de
l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?

Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la
force sans justice et la justice sans force».

Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les
complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des
complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre
«épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les
branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a
destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des
complaisants.

Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas
tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société?

Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories
absurdes--par suite desquelles la peine de mort est réservée aux
innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous
défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces
qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour
les assassins un jeu de hasard.


Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une
qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire
qui est arrivé.

Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le
portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu.

Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de
beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner
joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont
encore à Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent à la
maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;--car
les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux
clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles.


_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du
pharmacien.

Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que
celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires.
Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire?
Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste,
comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire.


Autre «progrès»: le suffrage universel--la plus grosse, la plus
formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus
mortel des mensonges.

Par le suffrage universel--«deux cailloux valent mieux qu'un diamant,
deux crottins valent mieux qu'une rose».

Cicéron (_De la République_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce
qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de
ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_.

Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui «le
progrès». Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de «la
maison de l'ogre»--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères,
ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses
bottes de sept lieues.

Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à
Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science!


«Progrès»--la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y
aurait que des choux.

«Progrès»--des vers richement et puérilement rimés--_bouts-rimés_
remplis au hasard--semblables à des habits couverts de paillettes et
de clinquant,--tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un
fripier, loueur de costumes pour le carnaval.

Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la
machine à coudre.

Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à
un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.--En 1830 ou 1831,
il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui,
m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des
arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues
Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà
fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!--j'aimerais
mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur
des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris.


Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un
monstre.

Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime
plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte
Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux
enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son
amour;--désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de
mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracassé la tête de
madame Grille;--puis il s'était fait à lui-même deux légères
blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était
contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui,
parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa
misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de
l'ordre des avocats.--Et la défense va consister à s'efforcer de
flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je
dirais aux jurés:

Cet homme est un lâche assassin!--si vous admettez, par impossible, le
récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il
mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant.

Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;--mais l'aimer! il
se vante. S'il l'eût aimée--il n'eût pas laissé son corps nu à
découvert après la mort.



A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE


J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.--Il est
académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.

Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique
«physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le
bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la
maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi
à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux
champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu
l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je
lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a
fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.

Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en
1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard
celui que j'avais publié quelques années auparavant--_le Livre du
bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux
camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps
du collège pour entrer dans la vie.

On pourrait se représenter--au moment où la porte du collège s'ouvrait
pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée
d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre
des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des
succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne
escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément
où il allait, mais décidé à monter.

Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se
plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un
don plus précieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donnés
à la princesse de _l'Oiseau bleu_.

Il était né poète--et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et
chercheur de consonances,--quoiqu'il eût fait passablement de vers
aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres
dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors
lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,--ignorant
alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles
à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize
pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute
pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis
perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être
aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins
exercés,--grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans
les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur
les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et
des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable à cet
homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il
jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait
jamais consenti à appeler avec les savants _cratægus oxyacantha_,
qu'il en aimait même les épines.--Il avait tout d'abord deviné ou
senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste
et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait
appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la
nature;--il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié
le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et
les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant
je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise,
qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne
considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et
grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la
mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques
douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il
lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,--si bien qu'on
n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux
ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et à
ceux-là il ne se résignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et
vrais plaisirs une conversation intelligente à coeur ouvert, à esprit
déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises
par coeur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages.
Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de
tous les temps et de tous les pays,--toujours prêts à lui tenir bonne
et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle
envie surtout de paraître riche,--ce qui est déjà presque une fortune;
au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi
satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux
peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas
mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon
en en faisant tomber un autre;--il s'était tapi seul, isolé en son
coin;--il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même
pas gendelettre.--Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses
deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et
«Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les
aimant beaucoup et sincèrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses
petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de
retour;--considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,--et ne
leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour
quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si
satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il
n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de
nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il
n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici,
chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de
rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes
chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes
les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange,
lilas et panaché de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur
particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais
honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et
responsable pour ta part:

Je copie:

«CHRYSANTHÈME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans
les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»

C'est l'étymologie qui vous a égarés--[Grec: chrysos] et [Grec:
anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'étymologie
vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_?

Quand vous dites:

_Un_ chrysanthème,

Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:

_Un_ fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation,
toujours à propos de _votre_ Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,--car
c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.

    _... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,
    Les filles vont chercher au sein des blés jaunis._

Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant:

«Sorte de centaurée qu'on appelle _bluet_ à cause de sa couleur
bleue.»

Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors
d'appeler la rose roé? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge?

N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir
des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler
bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_
Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_?
Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation
populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne
dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _épcier_ au lieu
d'_épicier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu
de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui
prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.

Je n'ai aucune objection à faire contre le mot _myrte_--comme vous
l'écrivez,--et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est
simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu
dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où
un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert,
et sur son écu, de la même couleur, on lisait:

«Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.»

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on
écrivait autrefois avec un _d_ final, s'est écrit depuis et s'écrit
aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés
_verdure_ et _verdoyant_.

Pourquoi a-t-on cessé d'écrire pri_m_temps (premier temps) pour écrire
pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent
_printems_.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_
comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on à supprimer le _t_
et à écrire _enfans_?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un
retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de
_soleil_ serait _soleis_.

Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison,
qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose à l'_autre_--l'un
et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce
cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend
aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article précédant _un_
comme s'il était simplement euphonique;--on dit: «De trois voleurs,
_l'un_ s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne
devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_
ne devrait se dire que par opposition à _l'autre_. C'est l'_alter_ des
Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous
désignez une quantité quelconque,--mais divisée en deux parties dont
chacune devient une unité,--ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquiète
de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel
et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme
si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si
humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et
muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas
longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française
même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous
autres les académiciens,--vestales chargées d'entretenir et de
défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la
vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps--et peut-être encore un peu--la langue française a été la
seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde
patrie;--la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des
avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt
une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si
vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une
impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une
tasse,--vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme
disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon,
qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si
dangereusement pour eux par le blocus continental:

«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit
périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»

La danger qui menace la langue française--se compose de plusieurs
dangers:--la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont
apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du
palais;--les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en
donnent à coeur joie les Démosthènes du ruisseau,--des ouvriers qui
ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des
articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres
orateurs récitent à leur tour;--à la Chambre des députés, chaque
incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits
barbarismes--les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés--ce qui
est leur moindre défaut.

Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces
innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart
illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par
l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui
se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner--«d'épater»,
comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante
ou payée, engouement ou dénigrement;--les lecteurs dupes des
réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les
journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la
soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en
faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots
non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage,
tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour «le monde» une
assemblée, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_.

Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls
parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont
apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV--et du
dix-huitième siècle.

Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers
de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec
autorité contre le mauvais goût et la décadence.

Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les
craintes à leur proportion réelle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui,
n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les
photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de
talent--dont huit ou dix sont restés et resteront--le reste a disparu.

Où sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de
salpêtre_?

Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires,
naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour être gracieux,
survivront à la mode.

Avec cette différence cependant que--vu le grossissement--la foule, la
tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à
la suite des documentaires se compose d'enragés.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès
récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout
à l'heure.

Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns
joignent à un véritable talent--la manière de s'en servir, de le
mettre en valeur.--Quelquefois même ce don complète ou remplace même
le talent à un certain degré.

Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la
«postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses
magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les
portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;--pour une
armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est
de même pour la politique, démocratie, intransigeance,
irréconciliabilité--possibilisme, anarchie, etc.

Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin
d'aides pour s'élever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la
nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le
gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui
faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le
moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en
confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le
choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous
se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup,
l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie:
Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!

On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides
stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les
mains.

Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui
agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la
société?--Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque--et
qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains
volumes, qu'il n'y en a à les lire.--Encore un souvenir du collège; te
rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain
temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,--l'enflure
devient à la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe
grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, _talis oratio
qualis vita_.--L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de
s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage,
il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une
langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage
corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise
pente--_a recto descivisse_.» Ainsi parle Sénèque.

Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la
littérature contemporaine; le ministère public,--autre avocat, en vue
peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser,
extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature,
du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».

Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac.

On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la
lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le
contestait, on le niait, on le vilipendait.

Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de
trouver un soulier d'enfant dans la soupe.

Balzac,--les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,--mais
«ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants
détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.

Balzac!

J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:

«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas
nommer.»


Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts
différents.

Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;--il
était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses
diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup
d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgré
beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de
l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie
Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort--faute
d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et
qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.

Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avancées par
l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est
sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une
plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné
Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur--peut-être
l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances
atténuantes.--Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un
cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.

--Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son
plaidoyer--qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort
prononcée par la loi et la société.

L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.

Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre
toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il
l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et
qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et
vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure
ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la
ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait
comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le
bâtonnier de l'ordre des avocats,--chargé de déshonorer sa victime, et
qui s'en est acquitté de son mieux.

Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le
président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.

Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la
crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille
rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux
la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il
courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un
acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient
plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M.
Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.

Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu
avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et
un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant
annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!--espérant que
ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant
d'autres.

Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui
n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire--dont ce lâche,
que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»--se donne bien
de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat général
n'a-t-il pas dit:

«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux
que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais
honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous
avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté
par tous les moyens de lui escroquer.»


Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un
acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant
aucune pitié.

Cet autre avocat,--également ministère public, demandant et obtenant
la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la
société ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il
est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut
tuer plusieurs fois.

Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;--mais je
commencerai par dire:

A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser
entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie
est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce
qu'elle a un air généreux, libéral, humain.

Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas
avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins
certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.

Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la
peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de
réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat,
etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de
glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de
Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.

Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que
voici:

1º «L'échafaud est inutile;--l'échafaud n'effraye pas les assassins.»

Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par
crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette
crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais
tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme
riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant
l'idée de la guillotine.»

Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat,
vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins?
Vous leur infligez les travaux forcés.--Mais, si la crainte de la plus
forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine
moindre serait plus puissante?

Non; alors supprimons les travaux forcés.

De même pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu'à ce
que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.

Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il
conduirait à ce raisonnement terrible:

La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la
peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;--alors
il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à
l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?--C'est cependant ce que
vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire
insuffisante.

Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à
son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne
veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa liberté contre la
chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre
que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans
contre la capture de cent francs.

Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient
moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent
risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.

Ces assassins sont une bande à part,--devenue plus nombreuse depuis
qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre
certaines chances aléatoires de l'échafaud--depuis qu'on rend des
points aux assassins.

2º Argument.

«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas
ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.»

Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre
attention.--La société tue un homme parce qu'il en a tué un--et aussi
pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux
qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour
rassurer la société justement alarmée.

La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a
tué un homme parce qu'il avait une montre.

L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se
défendre?

C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et
le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère
pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.

Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses
membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation
qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa défense
personnelle;--de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le
revolver et le tomahawk.

Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le
calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné
lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?--Ce n'est certes pas
moi qui l'aurait blâmé.

Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi.

Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste.

C'est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux.

Je le pense comme vous.

Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et
répugnants.

Rien n'est plus clair.

Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la
guillotine.

Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.

En un mot qu'on supprimât la peine de mort.

Je vous défie d'y applaudir plus que moi.

Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins
commencent.

La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de
mode d'afficher pour les scélérats,--grâce aux faiblesses et à la
sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour
quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides,
etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent
voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de
vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse
d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie.

La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera
réservée exclusivement aux innocents.



KLMPRSK

    Un jour le Bon Dieu s'éveillant.
    Fut pour nous assez bienveillant.


La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si
mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle
ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et
qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a
fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus
elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le
«chic».

Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à
rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un
temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice
et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien
à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue
d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.

On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans
tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant,
protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son oeuvre tout
entière, tout ce qu'il a créé,--tout ce que nous voyons et tout ce qui
est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de
poussière--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de
rosée--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni
petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le
montre autrement.--Pendant plusieurs siècles, selon les saintes
écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple
hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et
dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le
grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette
terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se
décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a
la tête trop dure» (Duræ cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est
répété dans le _Deutéronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu'à lui envoyer
son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même,
difficile à comprendre--et, ce fils, ils le crucifièrent.

Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à
jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur
d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les
brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un
vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à
penser autrement.

Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les
parapets les boîtes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule
chose que j'aie jamais regrettée--de cette ville, que Victor Hugo a
appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la
lueur rouge de l'incendie.

Voici ce que raconte ce _bouquin_:

«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre
infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les
autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans
vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des
habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse;
mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à
inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des
ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux
de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre
soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations
contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le
dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner
tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la
plus avantageuse, entre des mers--un climat tempéré, un sol fertile;
puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais
encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;--il doua les
hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément
«la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique,
plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:--il
leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce
soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux
légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que
l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel
et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une
succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le
second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six
fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de
trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs.
Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous
n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des
domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.--Eh bien, je vais
vous satisfaire,--je vais vous mettre en République;--vous aurez alors
quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous
les dimanches.

«Puis je ne m'occupe plus de vous--débrouillez-vous. Je vous défends
même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège
particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui
avait été donnée.

Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique,
ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut
plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à
tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses
impossibles à réaliser,--qui ne seraient pas restés trois jours au
pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant
pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été
longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et
de dérision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore,
puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il déclara _la_
république _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou
meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui
eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins
des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois
déshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu
bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur
désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans
rien;--il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les
vérités qu'il émettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui:
«Il a raison, aujourd'hui»;--mais on a dû souvent dire: «Comme il
avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa
marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;--puis,
quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la
«décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire
luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus
brève expression.

Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la
volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en
ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;--il s'en
affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette
malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu
faire,--et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre
sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en
acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette
malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir
ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas
compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et
adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.

Il pensa un moment à prendre pour _gérant responsable_ le grand
philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius--mais
on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine
n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce
grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner
l'expédient.

Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes
plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à
l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à
exécution.

En effet.

C'était un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et
en jouir.

Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.

Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de
l'orphelin»;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux,
s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui
y oblige.

Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.

L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans
toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement
du juste ni du vrai--et est tout à fait incapable de prendre part aux
affaires publiques.

La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.

Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et
autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant
nulle chance d'être acceptés.--C'était plus que n'en pouvait supporter
la patience de ses concitoyens.

Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du
«philosophe».

    KLMPRSK

Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint
l'indignation générale,--à cause de la situation du gouvernement; le
Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois
mois.--C'était un assez rare exemple de longévité.--Un parti s'était
formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils
l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce
point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun à
part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.

Ce qui, dans les idées émises par _Klmprsk_, concernait la république,
reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres,
qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.

On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs
réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir
_Klmprsk_--qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations
avec lui--puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à
l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: «C'est
un diplomate!»--les autres, c'est un général ou un ancien
ministre,--en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça
se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom
dont on l'appelle et cela produisit:

_Kaelempeereska_--mais c'était encore long et difficile. Une personne
plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien
compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si
hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas
moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;--il avait
imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses:
prononcez: _Guillaume_.

Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE.

Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.--Quelques
individus s'étaient fait une position dans certains salons en
affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus
qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,--les femmes portèrent des manches et des
tournures à la _Gustave_.

En même temps, on créa un petit journal--et on fit jouer un vaudeville
sous ce titre:

    KLMPRSK

    _Prononcez Gustave_

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être
étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait
exigé des suppressions et des modifications.--C'était un attentat à la
liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police
meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua
ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les
sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On
cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal
appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir
précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous
prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononçons _Jocrisse_.»

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros
du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une
réparation,--l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et
publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus
bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et
eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi
annoncé comme une pièce de théâtre,--contrairement à l'usage ancien
qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins
ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le
combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est
vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs
flamberges à quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'étant
imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.--Les vingt-six
témoins arrêtèrent le duel,--douze médecins qu'ils avaient amenés
déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un
état d'infériorité,--on déclara l'honneur satisfait.--Le blessé, qui
était le rédacteur du _Klmprsk_, soupçonné d'être l'auteur du
vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au
théâtre le soir.--Les deux journaux publièrent un nouveau
procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité
des deux adversaires,--signé des vingt-six témoins et des douze
médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller
applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le
ministère! Conspuez le président!_--fit une ovation au blessé, accusa
le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi
son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du _Gustave_ se décupla en trois jours;--le
ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement
un délit dans quelques lignes--et on fit un procès.--Le jour de
l'audience, le tribunal était encombré;--en vain, le président menaça
de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre
_manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empêcher
les cris de: _Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!_

L'accusé fut prudemment acquitté;--en vain le président du tribunal
voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides
gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non
moins solides,--le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour
de la place--en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave--et aux
imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les
arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces
agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur
faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits,
seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.--Quelqu'un proposa la
candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclamée avec ardeur non seulement
dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de
_Vive Gustave!_ fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et
faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze
articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des
crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ était toujours accompagné des cris
de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--célébra les vertus de son
candidat,--et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection
promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de
Mahomet.

Le journal officiel attribua à _Klmprsk_ tous les vices et quelques
crimes--et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la
patrie.

Le ministère fit un _chassé croisé_ de préfets et de sous-préfets pour
s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question
_Klmprsk_.--Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de
la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de
toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'était
_Klmprsk_ qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait
répondu: «Viens les prendre!»

Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il
était le petit-fils du célèbre _Cartouche_ et les électeurs croyaient
les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches
_gustavistes_, furent roués de coups, assommés par les _gustavistes_
qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait
encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en
criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que
quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne
se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire
taire;--il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se
rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées _enterrements
civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans
oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux
vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir
de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et
le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant
la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui
en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant
ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut élu à la
presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois
cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut
ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des
autres. Voilà donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul représentant
de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le
peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

    CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie--avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait
avoir, mâles ou femelles.

--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il
est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on
le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende
honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les
dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin,
Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement
excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de
bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé
de faire heureux.



LOGOGRIPHE


J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si
je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en
approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les
papes en nommant des cardinaux, _expectoré_ deux ou trois petits
points que j'ai sur le coeur, et qui m'étoufferaient, je passerai à
autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;--qu'on se rappelle l'audacieuse
tentative de Malet,--improprement appelée la conspiration de Malet,
puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de
Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et
Pasquier,--ministre et préfet de police--entraîne plusieurs
régiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le président
Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit:
«Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans
trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître,
d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses
partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille,
le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins
ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués
et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement
tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers
lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que
vous êtes des nôtres!--Vive la République!»

Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les
«reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à
Paris;--il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et
surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à
faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui
suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les
vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est
l'objet:--il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement
convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où
il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple
élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger
lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge,
tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées
que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non
moins chargées et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000
francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq
secrétaires pour décacheter les lettres,--et le reporter s'est
empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas
vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une
autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le
Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la
population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».--Un jour
qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient
par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnât.--Comme
elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en
plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler
à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les
unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il
à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me
voir perdre mon argent?»--Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort
jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici
et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage,
j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache,
une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas
au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou
vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien:
nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres
dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est
incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient
pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;--la foule va où
va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que
cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux
des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement!
que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une
vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé
est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces
missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme,
fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire,
élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et
tribunaux.


«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la
langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses
les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre
nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres
deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la
populace, l'_ignobile vulgus_; les écrivains de mérite, s'efforceront
de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand
nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de
quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût
parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et
la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le
patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec
les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit échantillon; car j'en ai
trouvé cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--roué--rogne--bagne
--glu--rue--v'lan--âne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre
--bougre--grue--bourbe--balle--grêlon--rage--gueule--borne--grève--râle
--nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave
--glou-glou--narguer--galon--geôle--gale--veule--bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à
l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour
vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes
veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne
toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se
refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et
rejetées pour le goût et le beau langage.

    »JOSEPH PRUDHOMME.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on
s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous
envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue
avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les
exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de
dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent--lui
dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la
popularité--et de la multiplicité des suffrages.--On ne vote pas pour
celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.--Le favori
n'est le plus souvent qu'un prétexte.--«Vive Boulanger!» ne veut
peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

--Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à
moins de monde.

Pourquoi, brav' général?--Connaissez-vous un général qui n'ait donné
des preuves de bravoure?--Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il
donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète
qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous
les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?--Comme éloge,
c'est banal et commun.

A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses
courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui
se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait
pendre.


Beaucoup--même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav'
général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour
la République--et peu capable par lui-même de se soutenir et de
s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du
prince président en 1848.--C'était quelqu'un dont on se débarrasserait
facilement.--On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un
cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associés de M.
Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le
prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des
Français;--de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur
le trône.

On me dit qu'un député,--un de ceux qui ont crié le plus énergiquement
«A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,--inquiet de
sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son
repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des
Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels--à l'exemple du
Sénat romain pour César:--1º il serait au-dessus des lois de façon à
n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empêché de
faire ce qui lui plairait;--2º on lui donnerait un droit absolu sur
toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je
voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement,
innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés,
encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les
intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes,
les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes,
les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les
sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et
autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une
République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne
pensait à être président de la République.--Ce qu'ils voulaient,
ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion
qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au
cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites
douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers
aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez à la porte
des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant
des huîtres.--On leur disait que c'était par méchanceté que les
patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la
journée d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir
que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus
chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou
de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et
les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.--J'ai
vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se
faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient
Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut
vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en
jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres
corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se
tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on
leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un
peu,--c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y
sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes,
nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et
abandonnés.--Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en
prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain.


Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle
ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint
une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà--j'en ai cependant vu les commencements--que le
journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue
renommée des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une
nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis
le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates,
ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou
moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous
hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un
droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée
infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent
avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la
hotte et le crochet.--Cette armée se répand sur la ville en quête de
nouvelles--tous résolus à ne pas revenir bredouilles;--ils entrent
partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des
restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi,
un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie
sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la
porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses
majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les
autres malins:--«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents
honnêtes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin,
quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»

Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de
ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le
reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On
répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent
personne.--«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;--je
suis--la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des
questions les plus risquées, les plus indiscrètes.

Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était
employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de
ses amis? etc.»

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui
succède le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser à celui-ci
ce qu'on a accordé à l'autre?--Il fait à peu près les mêmes questions
et empoche les mêmes réponses.

Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison,
les geôles lui sont ouvertes comme des palais.

--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?

Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut
l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,--qui était, lui aussi,
en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d'un Condamné_».

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour
aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la
peine de mort.

Hugo,--très correct--et ne voulant pas manquer d'égards au condamné,
se fait annoncer:

--Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.

--Qui ça... un monsieur?

--M. Victor Hugo.

--Rugo?... répond le condamné--Rugo?... je connais pas; de quel bagne
qu'i'sort?

Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,--que vient
de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de
suif_--me rappelle une circonstance où une femme sut se servir
habilement de l'intervention d'un reporter:

Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la
guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite,
une oasis dans la Méditerranée;--je comptais même, si des amis à moi
arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforçant d'être
ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère
de beaucoup.

On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on
attribua l'aventure à sa femme.--Le «pouvoir» ne s'en soucia
point;--c'était un débarras.

Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un
journal très répandu--et qui ne regarde pas à la dépense pour
satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;--voies ferrées,
postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;--il déclina ses
titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu
d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques
répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui
avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui
voir pratiquer.

--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la
vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de
ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du
maréchal.

--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu
sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette périlleuse
gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se
signaler aux sauveurs.

Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin,
jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient
pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,--avaient
traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M.
Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au
large du côté de Nice.--Voilà toute la vérité.

Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le
télégraphe, sans compter les mots.

Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles--et la
légende était fondée.

Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.

Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la
mer;--il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du
nord-ouest, que j'aie vu;--la mer était plus que grosse et les lames
montaient en écumant sur les deux îlots, le _Lion de terre_ et le
_Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou,
mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour
sauver les filets.--Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot,
Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer
endurcis.

Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six
avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après
avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous
étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames
nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein
d'eau.

Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la
mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté
d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende,
madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je
dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation
s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.

Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal,
gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent
aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la
muraille.

Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.

Le maréchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--était sorti par
la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de
l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des
marins,--où était venue le prendre une embarcation du navire italien
en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux
rameurs avec un homme à la barre.

Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à
Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me
serais empressé de l'éclairer--et il n'eût pas, dans son livre dont la
scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de
madame Bazaine,--modifiée cependant par ceux qui la lui avaient
contée.--M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et
pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter
tout à fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea
certains détails par trop invraisemblables:--on fit disparaître le
«petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».


Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient
d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,--une petite
guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente
sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à
Saint-Raphaël,--harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau
qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres
de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur
était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par
le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit;
les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les _caranques_
de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des
contre-torpilleurs à leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont
eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.

Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à
présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes
en dépensant des trésors perdus.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un
seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les
jours de nouvelles manières de les tuer.

Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par
deux fois, un rôle resté anonyme:--c'est à Saint-Raphaël
(San-Raphaëlo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est
à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.

Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on
désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus,
qui est à une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphaël, dont
Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu
et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et
vingt-deux ans que je l'habite.


Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène
triste et touchante:--il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin
instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui
appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le
soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des
malades qu'il a soignés.

Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après
l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas
encore ici le «hideux corbillard»,--et le petit corps couvert de
fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles
vêtues de blanc.

Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards
tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la
reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à
rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre
petit garçon!»

Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne
chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.

Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même
appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a
point de discipline plus inconstante que la médecine.

Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la
sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de
saugrenuités que la médecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui
aient subi autant de variations, de révolutions et de modes
différentes.

Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine
des Romains.

Caton l'ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la
terre_», dit:

Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment
excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;--il guérit la
mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des
poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux
de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas,
dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez
auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après
le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous
n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il
détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En
1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en
oubli.

M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la
Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un
volume de près de 500 pages--grand in-8º--avec l'approbation et les
éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses
attestations de malades guéris;--on n'acceptait que les malades
«incurables» et désespérés.

A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.--J'ai ouï
dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. _Insanas gentes!_
dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient
croître leurs dieux dans leurs jardins.

Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse,
bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je
parle de la lentille.

La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux
croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--«A ceux qui se
nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.»

Mais écoutez les autres:

«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de
sang;--elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des
convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon
certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en
la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans
justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les
maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus
trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis
trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font
médecins, l'autre moitié avocats,--le trop-plein est forcé de se jeter
dans la politique.

Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la
médecine.

Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses
soins à la fille de Proetus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui
donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.

Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue
et fut créé chevalier romain.

Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le
temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.

Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la
mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de
l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.

A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: _De
l'incertitude et de la vanité des sciences_, une assertion que j'avais
prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la
médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant
même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce
médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle
ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs
d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce
que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre
DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur
la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des
médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre
homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les
excréments de leurs patients et de leur importer toute autre
sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort
et décès.»

Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en
médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois
composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes,
des pierres, des fientes et toujours des vipères;--ça guérissait de
tout!--procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou
peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y
entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette
quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.

La vipère a eu longtemps un grand succès--même auprès de ceux qui ne
croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,--et ces drogues
si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes,
ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les
prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;--j'en produirai
pour exemple madame de Sévigné.--Son gendre, M. de Grignan, avait des
accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de
sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des
vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa
vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec
enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez
marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la
pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.

Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute
tristesse, et elle «s'en enivre».

Elle croit à _la poudre de M. Delorme_ et à _la poudre des capucins_.

Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_.

Elle croit aux _gouttes du frère Ange_ et à _la moelle de cerf_.

Elle a estimé _l'essence d'urine_ et «elle en boit huit gouttes.»

Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des
emplâtres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--«ces
herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries,
on est guéri.»

Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille»
qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la
«poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby,
voilà un fort charlatan.

Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que
madame de Sévigné.

Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant
très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait
dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut
guérison.--Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle,
ce ne fut jamais de doctrine.

Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier,
c'est le bézoard.--C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac
d'une sorte de chèvre des Indes;--cette pierre était formée du suc et
de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait
broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre
raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de
tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de
toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait même d'avoir un
bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en
envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici
ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise
Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II,
Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la
chirurgie:

«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta
d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit
seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue
qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,--à cause de
la diversité des venins et de leur action;--le seigneur qui avait
apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;--alors, je dis au
roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque
coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir
M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait
quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses
prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison
de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et
estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre
qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit
cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant
on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en
irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda,
disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que
d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un
certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard.
Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans
le corps.--Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller
voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je
trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste,
la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants,
jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et
mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la
potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause,
le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.»

Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la
pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la
victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.

Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une
tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la
porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou
des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.

Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui,
broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient
manger ce pain.

On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui
étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude.

Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe,
les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout
poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie.

La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la
peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux.

L'améthyste préservait de l'ivresse.

Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût
supprimé la mort si on eût pu la trouver.

Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand
médecin, a écrit vers 1730 un _Traité du castor_, publié à Vienne en
1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils,
libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.

Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce
temps-là.

Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande
utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces
dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des
cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.

Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on
trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour
presque tous les malades.

Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs
propres dents et de l'épilepsie.

La peau de castor--fût-ce une paire de gants--augmente la mémoire.

Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre
l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses
d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons,
contre tous les maux,--enfin tout.

Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,--l'huile
des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de
souris et de la cendre de jeunes corbeaux.

En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet
ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est
approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de
l'université de Toulon.

On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de
chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du
corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les
«fragments précieux».

En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du _thé_, du _café_ et
du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour.

On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé
quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares
drogues qui ont survécu aux modes.--Ce célèbre médecin, dit le médecin
Dufour,--a «employé le café au lait et en a fait de fort belles
cures».

«Au moyen de lait _cafeté_, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la
phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce,
triple quarte.»

Une des plus jolies fougères--l'_adiantum_ cheveux de Vénus--a joué un
assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi
un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université
médicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une délicieuse petite
fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les
anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne
s'élève pas à plus de dix à douze centimètres--sur des tiges fines
comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles
arrondies et découpées d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appelée
de tout temps, cheveux de Vénus;--cela me gêne un peu parce que je
vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à
les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait
cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre
Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un _Traité
de l'adiantum, cheveux de Vénus_--contenant la description, les
utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de
cette plante pour la «guérison de quelque _indisposition_ que ce
soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante
dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' «il
n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne déploie le bénéfice
de sa vertu».

Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes
fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement
le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et
d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite
les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des
serpents, des scorpions, des vipères.

Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la
stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles,
les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien,
Théophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par
ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes,
des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes,
des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues,
médicaments, panacées, etc.

Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français,
en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres
médecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier
médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un
«discours du tabac».

Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le
docteur avait pris sa défense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui
dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du
roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot,
conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en
la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en
médecine de la faculté de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit
complètement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en
maroquin vert, orné de filets d'or.

«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner
l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus
riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient
tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.--La nature
ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six
mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le
reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente
pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières,
elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»


Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier
venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles
Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des
savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en
France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la
Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et
effronté charlatan et un grand fou!

Il avait une très belle femme--qu'il droguait sans cesse pour
conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries
elles-mêmes de la chair de vipères;--ce qui ne l'empêcha pas de mourir
très jeune, et qui peut-être y contribua.

J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668.
Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le
chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs
autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de
Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du
chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce
qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la
subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»

En voici quelques passages,

_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_

«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil
est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mêmes cancres,--sel
de perles, sel de corail,--bézoard oriental,--de l'os qui se trouve au
coeur des cerfs,--un peu de jus de céleri,--de la gelée de peau de
vipère;--spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau,
empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la
nature--contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes
les vertus.»

_Remède contre le mal caduc:_

«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce
de quinze sous, et avalez le matin à jeun.

«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut également avaler
la fiente d'un taureau de trois ans.»

«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre
et avalez-le dans un verre de vin blanc.»

«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en
cataplasme.

«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang
d'une plaie.

»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;--mais que ce soit
une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du
front descendant sur le nez.»

«_Pour les yeux:_

»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.»

«_Contre le mal de dents:_

»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui
vous fait souffrir.»

Autre remède:

»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de
sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal
ne viendra plus.

»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les
effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de
l'ambre gris, du corail rouge.

»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout
cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcères,--les fièvres
continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les
dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de
dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au déclin de la
lune.»

Parlons de la _poudre de sympathie_:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se
trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui,
voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible
coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi
que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on
allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement
un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui
l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de
sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en
question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un
gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»

Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis
sécher à un grand feu.--Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire
que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force.
«Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que
vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le
laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la
plaie fut entièrement cicatrisée.»

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné
si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine».

Tous ces médicaments--et je n'en ai relaté qu'une partie--ont été
longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,--non
point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais
par de savants et célèbres médecins;--tout cela a été cru,
accepté, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits
crédules,--mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants
même,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la
santé!

De la santé surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne
prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué;
mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se
soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre
santé;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il
s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.»

Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de
bon sens.

L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très
florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes
écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin,
soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent
très sages--quoique absolues--un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

_Ablue sæpe manus._

Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais,
en tout cas, ça rend les mains propres.

_Sex horas dormire satis est._

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à
Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait
qu'il dormît sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre
ou cinq;--je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de
Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop
grande part de la vie,--un quart de la vie employé à ne pas vivre,--il
accepta la sentence,--disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez
sept heures, et moi six.»

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est
qu'il n'y a pas de remède contre la mort.

_Si tibi deficiunt medici._

Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois:

Gaieté, diète et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement
imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des
peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux
livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller
commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de
la police, mais dans un sens élevé et général.

A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités,
et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de
parfums,--préservatifs;--après en avoir indiqué quelques-uns, on en
signale un autre sous ce titre:

Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.

Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que
ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi
quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.»

Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, _le Médecin et
l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, après
les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes
pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son
temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-être en
exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au
livre II des _Géorgiques_:

«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le
citron.»

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une
recette dite médicament des trois adverbes:

_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.

«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le
souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se
retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction
de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se
recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux
prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir.

Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement
très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que,
pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un
louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant,
varié, gai et spirituel.

Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la
médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.

«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;--il
n'y a rien à faire avec un jeune prince:--il se passe de remèdes et il
a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient
crédule, et j'en aurais profité.»

«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle
pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il
n'est pas en notre pouvoir de prolonger.»

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes
de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez
pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en
travaillant.»

«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la
faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»

«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si
je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.»

Il disait encore:

«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de
licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des
Grecs et les hippogriffes.

«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui
n'existe pas,--les médecins ne raclent-ils pas leurs propres
cornes?--car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à
être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules,
n'expose la tête des hommes à cet ornement.»

Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins
intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients
n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes.

On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres
précieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la
caféine, etc.

Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les
moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la
purgation par suggestion, etc.

Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des
personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font
beaucoup douter des anciens.»

Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des
anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.



CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR


Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence
peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu
pêle-mêle ce que j'ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter
ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je
l'aie entendu dire.

Il n'y a aucun sentiment plus naturel à l'homme, plus unanime, que le
désir d'être «heureux»; mais rien n'est plus différent, plus opposé
même que les opinions qu'il se forme du «bonheur» et les routes qu'il
prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir
de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses
greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux
que, si la faveur d'un peuple inconstant l'élève aux honneurs,
celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des
clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux poètes me fait
l'égal des dieux--et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front
touchera le ciel.» (_Horace._)

Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le
bonheur? Le même homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord
avec lui-même--et dédaigne le soir ce qu'il désirait tant le matin.

«Juvénal, dites-vous, l'avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit
encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des
familles entières en accordant ce qu'elles imploraient.»

    _Eruere domos totas optantibus ipsis
    Di faciles._

Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir
exprimé ses propres pensées avant lui;--mais la crainte de dire la
même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour
ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions
sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme,
peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de
sentiments dans le cour de sa vie.


«Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaïque de petites
pierres!»--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'inégale valeur
et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux
et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste
des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut
admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée
des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant
de déceptions, de fraudes et de misères.

Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de
périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».

                      _.....Le bonheur, c'est la boule
    Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,
    Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied._

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des
maux.

    _De malheurs évités, le bonheur se compose;
    L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,
    Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.
    Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose._

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades
imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût
fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son
sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?--Êtes-vous sourd?--Êtes-vous
paralytique?--Êtes-vous défiguré par un chancre?--Ici, une page de
maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants
que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids
ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, méchants,
vicieux,--vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous
trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par
quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous
injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous
justement?--Êtes-vous imbécile et ridicule?--Ici, trois pages de maux
et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et
quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc
vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.


Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se
gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir
ni le comprendre?


Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur,
on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les
plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort
embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent
sans presque le connaître.


Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte,
entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.

Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez
pas.


Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir
faire un canapé d'un buisson d'épines.


On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la
faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en
jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.


Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-être sont-ils la
monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas,
comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs.


L'Académie et le Lycée--divisaient en trois classes les biens
désirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les
biens de l'âme, les vertus;--ensuite: les biens extérieurs, les biens
du corps, la santé, la force et la bonté;--enfin, les biens étrangers,
comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.


J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros
poisson;--il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent
chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le
poisson qui pêchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin,
honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci:
aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a
été quelquefois moi-même.


Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au
nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts
de l'obscurité et de l'éloignement de la foule.


Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant
devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en
le montrant du doigt:

Voilà Démosthène qui passe.


Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse
renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la
différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après
nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.»


Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à
remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles
laitues que je cultive dans mon jardin.»


L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers
pour une tête bien faite.


Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique
des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et
qu'on voulait l'exiler;--il s'avança sur le théâtre et pria qu'on
attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le
panégyriste des richesses périr misérablement.


Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le
calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention
d'esprit.


--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut
pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un
oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de
chemin pour ne pas le déranger.


Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour
être insensible aux petits.


Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus
et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux
mortels.»


On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence,
la mort, la séparation, les regrets;--mais le poète ne sait bien
parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque
tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très
passables;--tous les _ciels_ ont été manqués.


Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;--ça ne servirait
qu'à montrer l'exiguïté de votre taille.


Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en
avoir beaucoup de sa santé.


Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de
coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les
hommes.


«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent
jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce
n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»


Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours
eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;--le
choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand,
souvent le seul luxe de mes habitations.


«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en
créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins
douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une
chouette, etc.


Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir
pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien,
se déclarant incapable de le savoir lui-même.


La nature s'arrête au nécessaire;--la raison désire l'honnête et
l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à
l'excessif.


Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir
froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias
devant le feu et être forcé de s'en reculer.


Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait
un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain
Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,--avait cultivé toute sa
vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.


«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par
l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom
à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la
renommée?»

    _De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:
    Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;
    Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux
          Que les épines créent des roses._

Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter
d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche
s'il est prudent d'être heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!»


«Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un véritable bonheur
dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide
qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en
cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des
présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui
donner.»


Les amis:--une famille dont on a choisi les membres.


Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur
humeur que de la fortune.


Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre
lui.--Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»

Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et
ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal.
Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;--il
s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le
désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.

Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie
bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se
promener, il s'écrie:

«C'est fait pour moi!»


Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui
lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la
mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de
toutes les maisons;--son jardin produit les légumes les plus
savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle
des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres
enfants par la beauté et l'intelligence;--son chien est sans
pareil;--la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit
dans son écurie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un
destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est
le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se
réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même,
c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.


Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le
bonheur de toute la rue qu'il habite.


    _Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,
    La Providence emploie à charmer nos chagrins
    L'amour,--comme aux bonbons a recours une mère...
    Mais ses pralines ont souvent l'amende amère._

Le bonheur d'être décoré:--mettre un oeillet rouge à sa
boutonnière;--à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion
d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.

Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne
soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais
serait-elle plus heureuse?»

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du
grand Frédéric,--livre écrit en français et imprimé en 1772--je lis:
«Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur:
resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible
empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und
unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._

Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce
«galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait
alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui
les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres
comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont
très heureux.

    _Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,
    Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
    Au banquet de l'amour il vit en parasite,
    Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._

«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent
de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»


Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus
malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.


Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye
la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des
premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans
résignation.


Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations
tristes:--le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la
perte dans l'avenir.


On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si
longtemps de ce qu'on possède.


La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont
appris à se défier des promesses qu'elle fait.


Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:--on
dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et
le punch d'indignation:

_Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est._ (Horace).


Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la
gaieté,--c'est se conduire en sauvages.


Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et
élégante pantoufle--qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on
attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même.


Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui
et sans oisiveté.


Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.


Un des grands obstacles au bonheur--naît de ce que nous le faisons
dépendre des autres:--nous nous agitons moins pour être heureux que
pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur
Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de
cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»


Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de
plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne
l'est en réalité,--source de déceptions et de misères. On ne se
contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le
voient--et en soient un peu chagrinés.


Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un
jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il
avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au
matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité,
que la belle lui demanda s'il était malade.

--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon
bonheur.


Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent
de la réalité l'apparence qu'ils étalent.


Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme
le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt
périlleuse,--et la vie est fort boisée.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la
beauté de sa femme.


«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en
retrancher le désir,» a dit Sénèque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose
pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.

_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux,
ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles
à l'ombre de ta salutaire obscurité.


Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où
on ne puisse aimer--et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins
la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin.


L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de
ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui
qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la
doublure.


On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour
trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et
on s'y installe,--crainte de pire.


La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanité surtout ont ajouté
beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et
faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d'où la vie
plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à
Dieu, mais au diable qu'on le demande.


De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est
vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les
satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.


Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.--Ce qui
était les vices est devenu les moeurs.


Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de
souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à
l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui
cependant ne sont pas méchants--et peut-être seraient bons--s'ils
savaient.


Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur
dans des choses inévitables--comme on le fait si souvent.


Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit
sur sa porte:

«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»


Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et
comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai
plaisir, surtout un plaisir inattendu!


Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une
herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter,
tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents
quelques brins de la même herbe--au dehors du cercle que la corde lui
permet de parcourir.


Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au
milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers;
mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais
souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?

--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il
est heureux;--il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une
grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus
sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi
qu'il en arriverait une pareille.


Être libre,--mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni
à obéir ni à commander à personne,--et ne pas se laisser persuader
par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus
de liberté qu'à l'autre bout.

Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du
temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il était
violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu
bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et
commençait un juron.

--Sacre...

Puis s'arrêtait et disait:

--Ah! le beau chien!

Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller
mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous
attendre dans la rue;--je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et
chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.--Comme, vu ses
dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures,
pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche
des diligences.

Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse
chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui
qui menait l'autre.»

Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.


_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant
la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me
trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»

M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Guêpes_ (Ier volume, page 85,
édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.--L'écrivain que M.
Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre
fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y
ajoutant un second article,--ce qui l'a gâtée, _si je ne me trompe_,
pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Guêpes_ pour retrouver
ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que
si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus
que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels
j'annonçais les destinées de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer,
et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient été
moins aveugles--_si mens non læva fuisset_, mot à mot:--si l'esprit
n'était pas tombé à _gauche_.

Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-être y
reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.


LA DÉMOCRATIE

    Janvier 1810.

«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion
des autres, le monopole des capitaux.»

Ouf! voilà le gros mot lâché.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux
qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le
monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le
monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde--vous comme les
autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner
ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;--que voulez-vous de
plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous réclamez la liberté religieuse;--mais un de ces jours derniers,
vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la
«reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à
une voix de majorité.

Vous parlez de supprimer aussi la propriété:--on le comprend, c'est
supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les
juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement
votre charte en trois mots?

ARTICLE UNIQUE.

_Il n'y a plus rien._

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.



LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

LES DEUX SCRUTINS

UN PROJET DE CONSTITUTION


I

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et
rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix
et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts
et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vécu
fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je
puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de
grand coeur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue
vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du
Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de
l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses
subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne
représente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la
mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils
envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi
du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire
que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je
faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un
coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux
qu'est les rois_,--n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie--qui avait attiré beaucoup de monde comme
tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant
que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur
Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel était pur, la lune
jetait sa douce et poétique clarté,--et il arriva quelque chose
d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en
Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des
premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de
Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle
de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,--le
souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a
accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes
ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu
et la bonté,--peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, [Grec:
Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait
tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes
les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des
statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant
des prodiges,--depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et
légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues
attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles
à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever
aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours
détestée,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je
crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela!
comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de
la vie!

»Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs
patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui?
moi?--me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous,
ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché
à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;--en 1871, j'aurais
figuré parmi les otages assassinés.

»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.»

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de
la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la
France?

»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,--aux
nations grandes et opulentes, la monarchie.» (_Contrat social._)

«Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un État
très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen
puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de
moeurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou
pas de luxe.

»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il
n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer
de forme.» (_Contrat social._)

Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont
ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,--cette population se partageant
passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et
un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant
l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux
partis se prétendant exclusivement amis du peuple--et dépensant trois
cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la
ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une
somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus
chères:--et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent
sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent à
gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies
gras,--combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,--ceux
du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y
ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen
n'opine que d'après lui-même;--que les citoyens, au moment des
suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait
des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de
votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.»
(_Contrat social_.)

«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes
réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique
et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne
méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (_Gouvernement de
Pologne_.)

«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est
opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font
qu'aggraver les choses.» (_Origine de l'inégalité._)

«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et
vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous
les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de
nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à
force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal
conçus.» (_Sur l'inégalité._)

«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de
peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que
les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est
fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.

»Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et
succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments
robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui,
une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer
et ne font des révolutions que pour en changer.» (_De l'inégalité._)

«Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à
la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une
multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde,
la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.»
(_Économie politique._)

«La république est à la veille de se ruiner, sitôt que quelqu'un peut
penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.» (_Économie
politique._)

Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité
supérieure, et ne pourriez-vous dire:

«Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en
garantir.» (_Économie politique._)

«Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants,
mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.»
(_Réponse à M. Bondy._)

«Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut
parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle
d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un
système de législation?» (_Contrat social._)

«Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.» (_Contrat
social._)

«Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.» (_Lettre à M. Grimm._)

«Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le
convoite.» (_Au roi de Pologne._)

«Vous étiez à la direction d'un maître, vous croyez être mieux en en
ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et
leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde,
sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts
particuliers.» (_Économie politique._)

«Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand
peuple.» (_Économie politique._)

«On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert
qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;--plus vous
multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les
surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs
destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part;
les hommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie
éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs
honneurs.» (_Économie politique._)

«La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que
dans leur jeunesse.--Quand une fois les coutumes sont établies et les
préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de
vouloir les changer.» (_Contrat social._)

«Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le
gouvernement alternativement dans chaque ville.» (_Contrat social._)

«Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les
armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les
défendre.» (_Contrat social._)

«Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus
près possible de l'unanimité.» (_Contrat social._)

«Vous avez appelé suffrage universel «le triomphe d'une
coterie»,--votre République votée à la majorité d'une voix,--peut-être
celle d'un absent,--selon l'absurde et criminelle habitude que vous
avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre
absent;--si bien que cette prétendue République consiste à mettre la
moitié moins un des «citoyens» sous le despotisme de la moitié plus
un.

»Et vous appelez cela être en République!

»Je ne vous reconnais plus, ô Français! peuple autrefois si léger, si
brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si
sensé.

»Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles,
imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et
ennuyeux;--la prétendue République vous a métamorphosés comme fit
Circé des compagnons d'Ulysse.

»Et vous, les maîtres, les soi-disant républicains, arlequins,
polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau
royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour
vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en
Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards,
lâches, ignorants,--je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler
en me mettant au nombre de vos modèles, de vos maîtres, des saints et
des dieux de votre calendrier...

»Je...»

A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant
d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence
probablement pour toujours.

J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin
d'arrondissement;--mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais
assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même.


II

LES DEUX SCRUTINS

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de
ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin
d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le
scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup
plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des
mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus
difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi
le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence
d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis
d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères
d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments,
tous les trucs du scrutin de liste--et, confiants dans une dextérité
qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions
plus ardues;--aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco,
Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de
place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les
gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin,
que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les
maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que
des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;--c'est
l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts,
des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en
réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits
sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que
le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier
le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,--beaucoup de fruits du
scrutin de liste n'y pourraient figurer;--mais l'art consiste, en
étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la
tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de
feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir
qu'une partie à peu près saine;--à annoncer aux acheteurs avec emphase
telle pèche de vigne pour une _grosse mignonne_ ou un _teton de
Vénus_, telle pomme à cuire pour une _calville_ ou une _reinette_,
telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour une _beurrée William_
ou une _crassane_, telle prune à cochon pour une prune de
_reine-Claude_.

Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus
d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher,
mais enfin ça se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous
raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où
j'ai joué un rôle--rôle sacrifié, en 1848

    _Quæque ipse miserrima vidi
    Et quorum pars magna fui!_

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et
le scrutin d'arrondissement.--Puis, la comédie racontée, en guise de
moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité
rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes

    [Grec: ho mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce
qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que
le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus
effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux
des mensonges.

En 1848,--la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à
Rouen,--c'est une trilogie.

Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si
grand et si noble rôle, et par un groupe de notables habitants du
Havre de me faire comparse dans la pièce;--le feu était à la maison,
tout le monde devait se mettre à la chaîne et porter au moins son seau
d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une
répugnance instinctive,--pressentant ma vie changée et ma liberté
menacée, me voici candidat à la représentation nationale.--J'avais,
parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;--j'avais
plus d'une fois partagé leur rude existence, quelquefois même leurs
périls--j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs
intérêts;--j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles
des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi
Louis-Philippe et ses fils avaient contribué.

Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils
connaissaient.

Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de
«candidat»; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec
mes concurrents;--j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre.

Je me rappelle la première séance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à
l'Assemblée, on appelle la tribune--et je commence:

--Mes amis...

On crie:--Dites citoyens!

--Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos
suffrages. (_Murmures_), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et
voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être
député.--Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je
serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.--Si
vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'en
tirerai aucun bénéfice;--bien plus, il me faudra, pour défendre vos
intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas
ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un
temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et
que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon
jardin et mon bateau.

«Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir
à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous
connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts,
vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être
utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir
d'intelligence, d'énergie et de dévouement.

A ce moment, on me crie:--Vous êtes un républicain du lendemain!

Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je
crois par lui-même;--je ne me rappelle pas si on avait changé le
titre, mais il en occupait la place, et en touchait les
appointements;--il était en outre administrateur ou employé supérieur
du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la
députation.

--Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être
un républicain du lendemain!... (_Murmures_). Vous êtes, vous, un
républicain de la veille?

--Oui, certes!

--Disons de l'avant-veille, si vous voulez,--mais permettez-moi de
chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un
juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et
moi qui, selon vous, ne l'étais pas.

»A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au
Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les
ouvriers, les pauvres,--dans des tombereaux découverts, à travers des
régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire
dans des conditions où il n'eût été ni humain ni prudent de voiturer
des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais
à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer
les wagons de troisième classe.

Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée.

J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,--c'est qu'au
fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,--et résolu à n'être
élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à
fait,--c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes
sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de
concessions.

En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais--ou du moins
aurais dû n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en
n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux
représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,--et nous pouvions
être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très
riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le
désir vaniteux et ardent qu'il en avait;--un nommé Morlot,--décidé à y
mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode était aux ouvriers.--Au gouvernement provisoire figurait:

ALBERT, _ouvrier_.

Garnier-Pagès,--membre de ce gouvernement provisoire, faisait
instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils,
qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il
dit: «Ouvriers! nous le sommes tous,--et moi, votre ministre, j'ai mon
fils garçon épicier rue de la Verrerie.»

Un conseiller d'État publia une brochure signée: _Un ouvrier_, et fut
élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétendît qu'il
n'avait pas menti et était ouvrier en lois,--comme d'autres étaient
ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants
volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

M. Morlot avait pris _Martinez_, _ouvrier_,--et on disait, on
imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul
mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à
la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux
députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutôt pour que
Morlot-Martinez fût élu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un «comité Morlot»; on envoya à grands frais des
émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions
de foi;--on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot
s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard
qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une
naïve confiance, planta dans le petit jardin du ministère des
pommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de
Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre,
et on s'engagea à faire voter la liste Senard--mais le comité Senard
exigeait un des deux sièges du Havre;--le comité Morlot le promit,
mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne
pouvons nous passer,--mais l'élection faite, nous nous en
débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.

Il n'y avait pas de comité Karr,--pas de liste, pas d'affiches;--seul,
un petit journal qui existe encore et a grandi, _l'Arrondissement du
Havre_, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma
candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il
imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en
donna à ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le résultat du vote fut:

    Morlot               6,591 voix.
    Martinez             2,773  --
    A. Karr              8,131  --

J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix
qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu,
tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent
nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions
nullement connus,--à une grande majorité.

Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je
retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers
Rouen et donner le siège promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne
sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on
but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais
entendu parler, et qui lui parurent bons;--on le grisa à fond et on le
mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du
Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole
et monta hardiment sur l'estrade.--Dieu sait les gestes, les phrases
ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et
l'orateur d'un polichinelle en délire.--Il prit le verre d'eau, en
goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant:
«Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!»

Il finit par disparaître comme dans une trappe, on dut
l'emporter;--le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui
fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de
Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais
appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier
instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte,
secrétaire du comité, je répondis:

«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement
de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre
lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des
intérêts de la France.»

A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre
refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre
des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers
d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on
continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le
Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre--et
jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, après le coup d'État de Décembre, le bon Goudchaux
vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une
souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa
hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut
lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible,
par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce
qui était impossible avec le scrutin de liste;--mais, depuis quarante
ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des
prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin
d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le
scrutin de liste,--et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on
adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus
effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la
plus déplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rôle
que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de
ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour
l'amusement des enfants:--chevaux et fauteuils occupés par une
douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat,
Lockroy, Méline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils
et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles
gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de
dignités, etc.

Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire
tourner;--si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de
lui:--nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;--il
en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;--les
citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se
mettre en grève.


III

PROJET DE CONSTITUTION

On parle de dissolution et d'Assemblée constituante. Eh bien, je vais
faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire
maintenant ce que doit être cette Assemblée avant de dire ce qu'elle
doit faire;--c'est un rôle honorable à jouer pour l'Assemblée qui s'en
va, qui pourrait la réhabiliter. Ce que je vais proposer est si
simple, si indiscutable, si naïf même, que ça pourrait se chanter sur
l'air de M. de La Palisse:

    _Un quart d'heure avant sa mort,
    Il était encore en vie!_

Car c'est le développement de cette thèse méconnue jusqu'ici, que,
pour représenter un département, il faut le connaître, et, pour être
choisi, il faut en être connu.

_Article premier._--Nul ne peut être candidat et député que dans un
arrondissement où il réside depuis au moins dix ans,--y exerçant une
profession, un métier, une industrie, y exploitant une propriété, ou y
vivant d'un revenu quelconque.

De façon, d'une part, à connaître l'histoire, les intérêts, les
besoins, les ressources de ce département et y ayant des intérêts
communs avec les autres habitants.

Et, d'autre part, y étant parfaitement connu de tous,--tant pour sa
vie publique, politique, etc.,--que pour sa vie privée et sa _petite
vie_, son caractère, ses habitudes, ses moeurs, son intelligence, ses
qualités et ses défauts.

Entre deux concurrents--le bon sens réveillé des électeurs choisissant
celui qui est né dans la région et y a sa famille, ce qui assure à un
plus haut degré la connaissance des qualités nécessaires au
représentant, on serait ainsi débarrassé des charlatans, des marchands
d'orviétan, de pilules et de crayons,--coureurs de bénéfices et de
places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des
lieux où ils sont connus.

_Article II._--La division du territoire par cantons est rétablie
comme elle l'était sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par
l'Assemblée nationale le 26 février 1790 et par l'Assemblée
constituante en 1791.

Ce qui amenait le suffrage à deux degrés, ce mode de suffrage n'ayant
nullement pour résultat d'en restreindre le droit, mais en réalité de
l'étendre en y faisant participer effectivement et individuellement un
bien plus grand nombre--au lieu de mener les électeurs aux urnes comme
on mène au marché une troupe de dindons au moyen d'une baguette à
laquelle est attachée une loque rouge, les électeurs primaires votant
au chef-lieu de canton nommaient des représentants qui allaient en
leur nom nommer les députés au baillage, c'est-à-dire au chef-lieu
d'arrondissement.

Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;--et, en effet, comme
le dit Lamartine, le vote au chef-lieu de département a pour résultat
d'aristocratiser l'élection;--ce que veulent toujours faire les
soi-disant républicains à leur propre bénéfice.

Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant
plus magnifiques qu'une fois élu il ne pensera plus à les tenir;--mais
les électeurs ne l'écouteront pas:--les électeurs prendront au sérieux
ce programme que le député est leur représentant et, à ce titre, doit
les représenter.--Ce sont eux qui rédigeront ce programme, consignant
leurs intentions, leurs sentiments, leurs volontés, des «cahiers»,
comme on avait fait en 1789--s'expliquant nettement sur les idées et
les actes alors en l'air;--et, en cas d'incidents imprévus, ils
rappelleront le député pour lui donner de nouvelles instructions;--le
député qui s'écarterait des instructions de ses commettants serait
rappelé à l'ordre une première fois, et, à la seconde infraction
considéré comme démissionnaire remplacé.

_Article III._--Le chef de l'État, roi ou président, ne pourrait
choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas
croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possède
que le demi-quarteron de farceurs qui se succèdent, se réunissent, se
séparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.--Aucun député,
pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'année qui en suivra
l'expiration, ne pourra être promu à aucune place, à aucun emploi, à
aucune dignité;--il sera toujours loisible aux électeurs, au cas où
ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de député, de le
mander pour lui demander des explications; le chemin étant ainsi fermé
aux ambitions, aux vanités, aux avidités, aux corruptions, etc., les
députés pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les
complices, les associés, les hommes liges des ministres, n'en ayant
rien à craindre ni à espérer, et, ne fût-ce que pour ne pas s'ennuyer,
s'occuperaient des intérêts de leurs commettants et des affaires de
l'État.--Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais,
outre qu'elle est particulièrement honteuse, et ferait au moins
hésiter assez de gens, l'électeur qui aurait lieu de les soupçonner
pourrait demander des explications à son représentant, toujours
révocable.

_Article IV._--Pendant longtemps, on n'a pas payé les députés;--depuis
qu'on les paye, il ne paraît pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une
qualité supérieure.

Si on continuait à les payer, faudrait-il que ce fût non au mois, mais
sur des jetons de présence--donnés au député au commencement de la
séance, et contrôlés à la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux
revenir à l'ancienne gratuité du mandat, sauf au département ou à
l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jugé
apte à servir les intérêts publics, de préférence à de plus riches?

On serait ainsi débarrassé des pauvres hères, fruits secs, décavés,
avocats à la _serviette_ vide, médecins à la sonnette muette, pour
lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint,
inespéré, surtout si on ajoute les chances de menus bénéfices, plus ou
moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux.

C'est ainsi que la France serait réellement représentée dans les deux
Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.--Tandis
qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est
nullement représenté, comme nous en faisons la triste et déplorable
expérience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux
orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur
discours avant l'insertion au _Journal officiel_--de même qu'on ne
permettrait plus au président d'interdire aux sténographes de
mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risquée ou
malsonnante.

L'électeur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller
et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller.

Ajoutons une prohibition sévère de voter jamais pour un absent.

Mais--me direz-vous--on ne voudra plus être député.

Tant mieux!--Alors les fonctions de député ne seront plus qu'un devoir
et un honneur. Heureux, pour la France, le temps où il faudrait, dans
l'âge mûr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire
dans la jeunesse.

_Article V._--On ne sera plus admis à exercer des fonctions sans en
avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre,
préfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On
n'arrivera alors aux places que par degrés, en commençant par en bas,
ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut
aujourd'hui sur les sièges et les positions rétribuées, au gré de la
faveur, des complicités, des compromis, des corruptions.

Il sera nécessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la
France, et que les départements ne soient plus exposés, chaque matin,
à apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de
bonneteau et les souteneurs de filles ont changé le gouvernement de la
France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse
prétendre à devenir un «comité de Salut public» et une «Commune».

Et voilà!


_P.-S._--Que serait-il probablement arrivé si, le 28 janvier, M.
Carnot, au lieu de s'obstiner à ramasser dans son _écart_ des
ministres déjà une ou plusieurs fois renversés comme incapables ou
usés, impopulaires ou odieux, eût fait appeler le général Boulanger et
lui eût dit:

«Président d'une République basée sur le suffrage universel, je dois
obéir aux manifestations de l'opinion, même si je la croyais fausse ou
erronée.

»Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette
manifestation est spontanée ou factice, ni par quelles intrigues,
quelle suggestion elle a pu être créée, excitée, exaspérée; je dois
m'y soumettre et je m'y soumets.

»La Chambre des députés est dès aujourd'hui dissoute de fait, sa
dissolution légale et la revision de la constitution sont inévitables.

»Mais dans le ministère que j'avais il y a huit jours, comme dans
celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-être la
semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes résignés ou décidés à
pratiquer l'opération.

»C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement
je vous autorise à former un cabinet dont vous serez le chef pour en
exécuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de
menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquiétude et
l'agitation dont souffre le pays.--Pour me servir d'une expression
empruntée au jeu du billard, cher à mon prédécesseur,--vous avez
_collé la bille_, il faut _prendre à faire_. Si vous refusez, c'est
vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.»

Que serait-il arrivé? Ou le général aurait refusé, et l'ancien élu
avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prétexte et un
voile pour cacher des projets et des expédients moins avouables, et on
aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes
désabusés se séparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de
complices et de dupes opiniâtres. Ou il aurait accepté, il aurait
formé un ministère pris dans ses partisans, et pour qui connaît son
entourage, pour qui se rappelle le rôle joué par Morny dans le coup du
Deux-Décembre,--celui qu'on suppose un aspirant César eût complètement
manqué de Morny et fût resté Gros-Jean.--Il eût fallu aux _boniments_,
aux promesses magnifiques, aux théories vagues, aux utopies faire
succéder des réalisations, des applications sérieuses, et
nécessairement certaines résistances;--et, comme l'avocat Floquet,
comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le général n'eût eu
devant lui que peu de mois de popularité et d'influence souveraine et
dangereuse.

Mais nos soi-disants républicains ont agi autrement et ont montré, une
fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de
ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.

Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se
disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont
fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne
détesteraient pas ces expédients; mais ils sont arrêtés par un
scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il
faut mettre la sienne en jeu.--La méchanceté ne manquerait pas, mais
le tempérament manque tout à fait.

C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits déguisés qui
en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en
Collot-d'Herbois, en Marat, etc., pâlissent sous leurs masques et
se contentent puérilement de prendre un sanglier avec des filets à
papillons et de jouer, dans la politique, le rôle que jouent dans les
cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans
l'arène élever des obstacles apparents, barrières, banderoles, cercles
de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'écuyer vêtu
d'un maillot, frisé et pommadé, ne manque de franchir, de crever et de
traverser aux applaudissements du public.



ÉLOGE DE LA MORT

    [Grec: Thanatou
    Enchomion.]


Vous avez l'air ennuyé.--Qu'avez-vous?

--Je voudrais être mort.

--Vous n'êtes pas dégoûté!


Le mieux serait de n'être pas né, de le savoir et d'en jouir en
regardant les hommes et la vie.


Quelle est l'âme qui--au moment de descendre animer un être--sous deux
baisers, si l'on faisait apparaître devant elle toute sa vie
probable--consentirait à naître?


Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou
du moins en modifier certains jours et certaines heures?

Ma vie a été--comme celle du plus grand nombre--mélangée de bonnes et
de mauvaises chance;--je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas
demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner.

Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas
recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.--Et notez que je ne mets
certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai--il y
a bien longtemps--passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à
moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.


L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa
mère;--chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort.


Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas
morts:--Élie et Énoch, disent les livres saints.

Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas
vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend
que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist,
qu'ils noieront de leur sang;--ce qui, même ainsi expliqué, reste
encore assez fort:

_Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant._ (Tertullien,
_De anima_.)

Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris
certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;--il y est
attiré, poussé, enfermé par divers instincts.--Ainsi il doit se
reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est
entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses
petits;--ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de
cruelles anxiétés et angoisses.--Aussi, à ces instincts, il a été
ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la
mort;--sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se
serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie
contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses
enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême
intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,--depuis
l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte
d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans le _Livre de Job_ et
dans les commentateurs de la Bible,--qui broutait chaque jour l'herbe
de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,--buvant le
Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre heures, depuis le grain
de poussière jusqu'aux astres et aux mondes.

L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.--J'ai lu, dans je
ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,--trop savant
ou peut-être pas assez savant,--que le seul emploi de l'homme et sa
seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est
d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine
quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour
l'ensemble de ces opérations.

Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations
de la nature;--elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les
divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un
autre emploi;--ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir
terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la
formation d'autres êtres.

Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront
mis à la broche quand ils seront assez gras,--un seul atome qui se
perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en
scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et
peut-être le monde.

Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;--il est né
pour mourir.--Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le
but de la vie?

Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme
avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme
aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il
s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice
que la Providence ne lui avait pas destiné.

Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs
et d'angoisses nées de son imagination.--La nature avait fait une
mort,--il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa
vie;--la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il
en a fait une torture.

On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort--une autre vie dont la
première ne serait que la préface;--on a beaucoup parlé, discouru,
écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur
de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour
lui le vrai.

Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison
humaine, si l'âme survit au corps et est immortelle,--cette pensée
plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de
la justice divine,--il est agréable d'y croire, mais peu facile de le
concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le
défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une
révélation d'en haut;--dans les questions douteuses, le mieux est de
tâcher de croire la solution la plus consolante.--Quant à ce qui nous
a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après
la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous
n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.--Mais il ne faut pas se
fier trop entièrement à la raison;--la vue de notre intelligence a une
portée bornée comme celle de nos yeux,--le vrai--le seul vrai qu'on
peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.


Socrate--devant ses juges--leur dit: «Si j'avais un conseil à vous
donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes
conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en
les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma
pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée, comme vous
l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire
mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais
pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;--je
puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le
chagrin, l'exil, la prison.

«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,--et je
n'en ai conséquemment aucune peur.»

Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai
aucun désir de la nier;--mais, pour propager une terreur peut-être
salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du
corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au
delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres
de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui
mieux mieux.

Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est
un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,--il faut
rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance--et ne pas
supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;--idée empruntée
aux plus vieilles théories,--sorte de partie de trictrac ou de besigue
où Dieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions
exagérées, promulguées pour être sauvé,--le diable triche et gagne à
peu près toujours,--le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime,
en proportion du nombre de celles filoutées par le diable.

Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais
je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté.
En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre
méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son oeuvre à l'abri, en
ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin
d'herbe, ni une goutte d'eau.

Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse
d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du
néant,--auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui
aurait bien son charme. Ayant connu la vie,--l'homme aime encore mieux
souffrir que ne pas être;--il veut étendre son existence en tous
sens;--il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux
des ancêtres,--il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et
d'une renommée sur les lèvres de la postérité.

Quoi qu'il en soit,--il est nécessaire, fatal, que nous fassions
restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des
éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être
utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à
cette nécessité.

Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la
prison de l'âme,--ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et
la mélodie des organes?--C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous
dire et ce qu'il ne nous a pas dit.

Il faut mourir!--il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la
nature les éléments de notre être qui se désagrègent--et qu'elle veut
faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la
poussière, de l'herbe--que mangeront les moutons, moutons que mangera
l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra
que homme accomplisse la restitution de soi-même.


Tout le monde est mort, tout le monde mourra.--Dans cent ans d'ici,
tout ce qui est sur la terre sera dessous;--des centaines de millions
d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront
après moi;--des centaines de mille mourront la même année que moi,
des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la
même minute que moi.

Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre
quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on
pense au sommeil de chaque nuit,--d'en entretenir ceux qui nous
entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la
vieillesse et de tout autre sujet,--de leur faire envisager notre
départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,--qui
ne sera pas un mal pour nous-même--et qui ne sera pour eux qu'un
chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus
fugace et le plus momentané des chagrins:--«Dieu mesurant, comme on
l'a dit, le froid à brebis tondue,»--appréciation que je voudrais
avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions.

De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se
préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect
de douleurs--qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir
aux mourants--ce qui est une erreur.

En effet, si l'on a--entre les opinions et les croyances, si l'on a
adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve,
comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir
papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie--grâce à la
miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une
vie heureuse et glorieuse:--on peut ressentir pour soi-même un certain
regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit
se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où
on ira le rejoindre plus tard,--non pour quelques jours, comme dans
cette première vie, mais pour l'éternité.--Si c'est l'autre sentiment
que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la
vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré.

J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant,
obéi entre tous;--il mourut «plein de jours» et de la mort
«naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son
huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes.

Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui
que son fils, désespéré et fondant en larmes.

--Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu
n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:--je n'ai
plus que quelques instants à vivre,--je me sens m'éteindre, ne va pas
attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que
j'ai redoutés toute ma vie.--Passe dans la chambre à côté où il y a un
piano, et joue-moi jusqu'à la fin--qui ne va pas tarder--cet air de
notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de
fois!

Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes
meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son
père, qu'il lui baisa la main,--sortit de la chambre, alla se mettre
au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;--quand il rentra
dans la chambre de son père, le vieillard était mort.

Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;--mais la
première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une
douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi.


Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais
mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.--Donc, s'il
y a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me
composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi,
c'est pour ceux que je quitterai;--il faut les accoutumer à cette idée
de la séparation inévitable.»

Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles
angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux
qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;--dans
cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit
pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de
les protéger,--de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y
verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans
hésiter je choisirais le néant,--en regrettant de ne pouvoir les y
entraîner avec moi.


Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux
raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger
quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,--tandis qu'en
réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.


La mort est le magasin, le trésor où la nature prend la vie;--les
feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se
dessèche,--feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les
feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,--la vie et
la mort sont une évolution en cercle.

Tout nous parle sans cesse de la mort;--les portraits d'ancêtres sont
des témoins de la mort;--nos divertissements, nos théâtres nous en
retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la
beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et
les force de venir sur la scène nous divertir.

Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit
pour la joie et la gaieté--nous parlent aussi de la mort;--poissons,
gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées,
nous nous nourrissons de cadavres.

C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue
remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant
nous,--nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils
forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous
buvons;--la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de
la poussière des ancêtres;--nous marchons, nous dansons sur les
ruines de l'espèce humaine;--et ce que nous appelons notre science est
l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires
détruits.


Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir
dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en
avait prêté les éléments--on s'est fait «embaumer».

On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on
n'a pu que retarder la destruction;--car la nature, qui est éternelle,
a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses
fins.--Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse
Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient
pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains
de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants--et
dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les
a semés et ils ont donné des grains et du pain.

Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de
la nature que les batailles et les révolutions d'empires;--rien ne
doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses
opérations;--un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une
nation;--si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé,
compromis, peut-être détruit;--aussi, je ne crois guère à Élie et à
Énoch--ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir
que leur mort n'en était que différée:--le tout à mettre au nombre
immense des choses que nous ne savons pas.

Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il
dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des
corps de ceux que j'ai perdus--et dont ma pensée a suivi malgré moi
sous la terre la lente décomposition:--d'abord cadavres, puis, comme
l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans
aucune langue,--quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont
changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes
bras.--Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps
nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai
rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on,
enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps
ne devînt une relique.

Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais,
que j'ai presque envie de me persuader--ce qui ne serait pas vrai que
j'en suis l'auteur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    _Quand la Parque aura sonné l'heure,
    De coudriers et de lilas,
    Prends soin d'embellir ma demeure;
    Je veux, dans un pareil bouquet,
    Plaire encore à jeune fillette,
    Tantôt cueilli comme bouquet,
    Tantôt croqué comme noisette._

Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de
l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer
que d'être embaumé.»


Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et
que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir
varier nos idées et nos opinions selon nos sensations.

Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre--et qui
choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les
plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à
voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleil
qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté.

Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son
mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque
j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même
cercueil,--j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en
voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir:
«Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une
autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.»

Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et
sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière
antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le
porter dans le corbillard des pauvres--et se faisait enterrer
civilement.


Cette pensée de chicaner la mort,--de rester encore sous on ne sait
quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de
se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très
commun.

J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune,
suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie
quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa
mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.»
Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant
pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot,
un bel enterrement.


Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une
famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et,
faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays
que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:

--Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!

--Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de
ne pas le voir!


Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la
magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des
survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier
d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité--et
mettent sur leur enseigne: _Pompes funèbres._

Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait
surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et
ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette
opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins
de temps et le moins de dépenses possibles--et par le plus court
chemin:--me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être
enterré vivant,--soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus
en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible
de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.


Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie--et
néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale
occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le
temps».


«La mort, dit Épicure,--ne nous concerne en rien; tant que nous
vivons, elle n'est pas là;--quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»


Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de
Sapho--et vous verrez que la même description peut s'appliquer
exactement et à la mort et aux délices de l'amour:

    _Un nuage confus se répand sur ma vue,
    Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,
    Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
    Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!_

Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur
l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de
se conduire d'après la première hypothèse--et de pouvoir dire, comme
Épictète:

«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu,
ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je
pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint
de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu
que je fusse malade; j'ai voulu être malade;--vous avez voulu que je
fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous
voulez que je meure;--je sors de ce monde en vous remerciant de m'y
avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable
avec lequel vous gouvernez cet univers.»

«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des
riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se
sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs
cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»


On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les
chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des
bois.

De même il faut cacher sa vieillesse--et épargner aux autres le
spectacle de notre décrépitude.--On a dit avec raison: «Quand on
n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»

Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:
--nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos
facultés.--J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre
d'une dent que j'avais perdue par accident.--Quand on dépasse le terme
ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;--nos
contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont
aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la
langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les
intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons,
nous encombrons,--nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes
dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette
tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;--ce qui, de notre
temps, était vice, est devenu coutume;--ce que nous trouvions beau et
élégant est ridicule;--les meilleurs--et ils ne sont pas
nombreux--nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et
de commisération humiliantes.


L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de
tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis
aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix
qui me disaient:

«Eh bien?...»


Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces
heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à
mesure qu'elles sont passées.--Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est
au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du
mystérieux nombre qui nous a été donné.


On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça
de bon qui leur est assuré.

Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la
reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,--et cela pour
plusieurs raisons.--La première, c'est que, au moment où nous leur
«donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.--La seconde, c'est
que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient
pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous
répondre: «Je m'en serais bien passé!--plût à Dieu qu'un bon petit
croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»


Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher
notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très
loin;--on aime tout,--on veut tout,--on est tout amour,--et cet amour
qu'on éprouve est tout en soi;--les objets aimés ne sont que des
prétextes;--notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer
ardent;--mais, quand nous sommes vieux,--nous n'entendons plus, nous
ne voyons plus d'aussi loin,--notre foyer ne rayonne plus au
dehors,--la vie se resserre autour de nous.

                              _... On finit un laid jour
    Par n'aimer plus que soi--sot, froid et triste amour!_

Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire
immortels,--comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai
vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort--qu'ils retardaient
de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont
l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille
soucis, mille tracas et souvent la ruine.


Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour
lui-même une terreur vengeresse.--Il se fit apporter la sainte ampoule
et plusieurs reliques;--puis, comme on faisait des prières à un saint,
demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il
interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas
d'importunité;--demandez seulement la santé--nous verrons le reste
plus tard.»


Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.--Son
secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit
rien;--mais, comme il le demandait opinâtrément, on lui dit: «On ne
trouve votre secrétaire nulle part.»--Il comprit et n'en parla plus.


Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de
synonymes.--Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de
Catilina, dit: «Ils ont vécu (_vixerunt_).»

Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même
idée--_defunctus_--quitte, ayant payé sa dette.

Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot--et l'a rendu
vulgaire;--pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écris
_defunct_, comme on l'écrivait autrefois.

Quant à _feu_, on a voulu le tirer du celtique--puis de _felix_,
heureux, puis de _fatum_, destin;--il est plus simple et plus vrai de
le tirer du latin _fuit_,--il fut.

Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.--On sait que
Ménage tirait _alfana_ d'_equus_.

On a tiré haricot de _fistula_ par le procédé que voici:

_Fistula_--_fistularis_--_fistularicus_;--retranchez _fistul_ vous
aurez _aricus_--haricot.

De même _Babet_ vient de Ludovicus par ce procédé analogue:

Ludovicus--Louis--Louise--Lise--Élisa--Élisabeth--Lisbet--Babet.

L'expression--_n'est plus_--est surtout claire et vraie.


Les vieux boivent la lie de leur vie;--pardonnez-leur de faire un peu
la grimace.


Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle
de cheveux, elle devient blanche.

Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A
demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de
lendemain.


La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards
exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la
jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.

C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur
survivront--et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations.



L'AFFAIRE BOULANGER.--LE CENTENAIRE


I

L'AFFAIRE BOULANGER

Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un
assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général
Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs
tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés
qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice
que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la _Grande
Revue_, paru le 10 mars, je vous disais:

«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule
parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et
leurs modèles.

»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se
disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait
leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne
détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un
scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut
mettre la sienne au jeu,--la méchanceté ne manquerait pas, mais le
tempérament manque tout à fait.»

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen
Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de
Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».

Et, dans cette lettre, il est dit:

«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,--ils
n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber
des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas
désireux de faire de leur tête un enjeu;--c'était bon pour les hommes
de la Convention.»

Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de
faire les discours et les lettres de M. Boulanger?--envoie fouiller
mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?

Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait
donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la
magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les
camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place
aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les
guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où
l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement
odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami
Bérat:

        _Ça sent bon dans la plaine,
    Deux à deux v'là qu'on s'y promène;
      Les amours ont déjà r'pris,
    L'rossignol chante toutes les nuits,
            Dans les nids,
            Y a des petits._

Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux,
etc.

Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette
raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le
grand-père qui va tirer son grand âge.»

On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés,
ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me
trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve
reproduit dans la lettre de M. Boulanger.

Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir
par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications,
éclaircissements, révélations et même humbles avis de son
serviteur.--Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je
pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,--car
celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais
pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je
le suis que ce n'est pas sa faute,--et, si j'allais à Bruxelles, ce ne
serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques
pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.

Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la
lettre du brav'général--la pensée qu'elles expriment est si vraie, je
le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après
moi;--et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à
Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses
ennuis par de bonnes lectures--et que ce passage lui ait paru exprimer
congrûment une idée qu'il aurait pu avoir.

Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule,
pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger,
d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous
jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos
maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier.

Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de
ces traditions;--est-ce Félix Pyat,--héros de la commune,--que, pour
le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère
donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.»

    [Grec: Podas ochus Achilleus]

Est-ce le vieux Madier-Montjau?--Un des deux a récemment ramené le
parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:

«Quand un homme gêne on le supprime.»

Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours
et de fioritures?

Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure
d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres,
s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.

Jean-Jacques Rousseau a dit:

«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun
qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»

Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au
Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de
lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit
franchement que, en République, la popularité est un crime.

«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'_Encyclopédie_, il
faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.»

«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de
se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les
libéralités folles.»

Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour
maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça
ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé
la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.

Jusque-là, vous alliez assez bien,--vous vous étiez naturellement et
fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus
insolent;--vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement
et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la
presse,--l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand
vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui
scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.

Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de
«supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si
vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule
si vous les gagnez.

Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans
une de ses lettres.

A Atticus Naquet!

Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés,
je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à
condition que vous ne me dérangerez pas.

Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté»,
beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne
savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné
deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers,
«pièces», etc., qui pouvaient les trahir.--Vous avez fait jaser des
cochers, des passants et des portières--et, par une étourderie ou par
un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.

Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais
coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit
dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.

Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais
il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à
mon bateau.

Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger
est la «tentative d'embauchage de l'armée».

Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie
d'effet.

Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de
farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait
entrer.--Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma
mémoire des noms de ces gens-là;--mais il vous sera facile de les
retrouver.

Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux
un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les
occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la
foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont
choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par
lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou
n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer
d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.

Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un
pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis
à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui
ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des
chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et
de «douceurs».

C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses
coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par
lesdits coministres.

Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez
jusqu'ici adressé à eux.

Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et
sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents
dont je n'ai pas encore oublié les noms.

Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général,
autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons
fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.

Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les
départements.

Complice, la majorité de la Chambre des députés.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez
conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de
sagacité et de savoir-faire.

Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me
saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne
vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de
vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a
au bas d'une lettre,

    Votre serviteur,
    A. K.


II

LE CENTENAIRE DE 1789

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en
rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les
criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le
prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que
moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se
laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, _machina foeta
armis_, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste
des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la
science du choix»;--il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à
craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la
conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des
rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de
cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en
mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la
science, ni les instincts, ni le tempérament;--personne n'était moins
guerrier,--mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des
louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au
sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.

La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et
l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en
devoir compte à personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment
obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se
procurer huit millions en espèces;--dans son règne il avait dépensé
dix-huit milliards.--Il laissa la France endettée de quatre milliards
cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément
publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la
forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.

Le peuple français ne bougea pas.

Louis XV le _Bien-Aimé_, s'amusait davantage, quoique avec moins de
faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit
graduellement jusqu'à la crapule.--La France subit de grandes
humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de
paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la
guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à
l'Angleterre.

Le peuple français ne bougea pas.

Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées
et supprimées.

Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il
refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme
«la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison
militaire,--fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint
ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit
la torture,--supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers
de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministère les hommes
que lui désigne l'opinion publique--entre autres deux hommes éminents
par la science, par l'honnêteté, par les moeurs, par le caractère:
Malesherbes et Turgot;--crée la Caisse d'escompte. La France se
trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et
s'élevant à cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les
épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte
des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés
envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs
commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie
héréditaire et l'inviolabilité du roi.

Dans la nuit du 4 août 1789,--la noblesse et le clergé renoncent
à leurs droits et privilèges--et Louis XVI est déclaré à
l'unanimité--«restaurateur de la liberté de la France.»

C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le
gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux
règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer,
même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de
liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le
bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir
les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on
pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant,
contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête,
vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour
d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang
français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la
cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur
Potier--_les Inconvénients de la diligence_.--Un voleur a établi à un
tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés
d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un
bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la
diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le
nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse
résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à
balai--et sans oser relever la tête lui dit:

--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites
pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est
un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf
heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois;
vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une
autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et
s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur
le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es
qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M.
Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant
à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la
populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement
pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize
ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les
portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment
de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides
qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des
circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique;
j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes
qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places
administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils
ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la
banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes
frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur
secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées
par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les
forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des
protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à
de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce
n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter
l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà
toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens
financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon
coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet
excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et
cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple
d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes
principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi,
il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne,
que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon
choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui
m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la
destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne
vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et,
quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme
sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui
convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot
vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien
durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne
contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet,
dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous
avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers
qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs
crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne
reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les
coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une
vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien,
tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des
Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait
un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des
réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur
de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute,
l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à
son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs,
précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la
mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour
du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé,
docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique
dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien
que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir
joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens
ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a
fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour
ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits
guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que
celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers!
Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls
dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir
d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il
saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de
développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression
que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les
sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il
faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont
protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels
qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les
louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites
réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui
rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre
heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la
géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront
développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples
anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il
faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du
trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs
engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et
bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier,
Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde
des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait
mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer,
rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à
vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à
leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines,
après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes
moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4
août.

Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire
peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait
fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé
pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres
et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre
guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre
de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent
quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants,
guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de
cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune
publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de
cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux
invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe
dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant
ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils
qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition
et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité,
d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait
peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la
rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français
ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un
nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793.
--C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à
Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles
le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton,
l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer
justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux
quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame
Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument
national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes,
à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer
encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore
cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses
membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme
illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être
député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux
voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe
pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à
l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité
devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le
restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son
mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se
dérobaient à ce vote.



LES PRIX DE BEAUTÉ


A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de
beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais
vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on
de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur
incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en
beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa
parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la
plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de
Troie, l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_,--Vénus, malgré sa
supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et
ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces
concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande
toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les
trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si
les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la
tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien
proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse
devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges
conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes
et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne
les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre
beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de
leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches à gigot_;
tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu
du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière,
que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le
soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à
le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès
des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort
différentes.

Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins
consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire,
une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le
nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un
don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le
charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté
qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et
changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle
fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas
compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et
l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les
plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane,
qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands,
la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté
par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés;
mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs
préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes
maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à
l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix
ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les
beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux
honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus
belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures
vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même
point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant,
s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et,
au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les
jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée
préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près
comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le
nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une
mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux,
_on_ ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire
rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi
qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne
«l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins
entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au
besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs
de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si
«ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher».
Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de
leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les
mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au
salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de
facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais
suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité,
une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de
sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses
regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et
inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se
figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses
vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les
plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre
brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de
ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement
aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la
promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement,
austèrement vêtues--presque sous le domino du bal masqué,--de passer
inaperçue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont
pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons
abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles»,
ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes
rivales là où elles pouvaient les rencontrer;--de là à s'enquérir de
la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure»
dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs
costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que
quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire
battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les
vraies filles;--très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car
une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la
rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles
n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens
contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres»,
ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux,
plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus
majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une
autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les
grandes justicières de la société,--faire comprendre que, pour leur
plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être
«chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus
braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus
respectueux... en public.

Je parlais de salons fermés,--c'est-à-dire de salons où il faut, pour
y être admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf
quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicité; on a soin
d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs
des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de
tel bal.

Avec le «menu» du dîner--la parure des femmes, on les flatte, on les
cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu,
que ces journaux sont insupportables!»


Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette
puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares
et les plus incontestables beautés;--une autre femme scandalisée de
cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni
comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-être,
répondit l'amoureux, mais elle est pire.»


Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à
fait relative,--c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les
perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous
Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est
d'être une autre,--et vous risquez fort d'être vaincue par une femme
qui n'aura que ce seul avantage,--fût-elle d'une figure médiocre et
même laide.

Quelques femmes cependant--mais très rares--ont le don de se
métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la
même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez
pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir
en se déguisant, en se métamorphosant;--non, il est natif, naturel et
dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions
extérieures;--il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique
cela n'y nuise pas.


A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas
toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate
et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de
vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle
couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui
tiennent une si grande place dans la beauté.


Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux
rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines
époques, méprisée, haïe, proscrite.

Nous la voyons admise du temps de _Martial_! qui envoie un _savon_ à
une belle Romaine en lui disant:

«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure
des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des
captives de ce pays.»

    _Caustic Teutanicos accendit spuma capillos._

Juvénal nous montre Messaline--préférant un grabat au lit impérial,
s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

    _Nigrum flavo crinem abscondante_

A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des
cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles
chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues
corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie
d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le
monde.--Il faut dire que nous étions en pays italien,--et que, au
milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir
reflété de bleu,--des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et
de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la _Malmaison_ ou
le _Captain Christy_, ces yeux de turquoise, cette abondante
chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en
bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration
qu'il ne lui en était légitimement dû.--Un des amis de l'amoureux
s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un
jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse
avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec
toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi
la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas,
de même que deux soeurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées
l'une de seize ans, l'autre de quatorze;--plus encore, deux autres
petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure
enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme
elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du
contraste, elle ne restait plus «autre».

L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni même tenté--estimant, comme je le fais, que
l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir,
est, au contraire, l'état le plus complet de la pleine et heureuse
santé du corps, de l'esprit et de l'âme--et qu'il vaut cent fois mieux
un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour.


De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant
d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin
dont personne n'a vu la fin,--se dit «le doyen des étudiants» de même,
pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne
sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de
seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution,
ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette
charmante, terrible et périlleuse étude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par
découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque
peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me
lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en
demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que
m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et
surtout saint François de Sales.

Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de
ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec
des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du coeur ou
quelquefois sans la perdre tout entière.

Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint
François de Sales d'une _dame_ de son pays et un peu sa parente, et,
comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il
se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»--Je
lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est
votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le
rapport d'autrui?

Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:

«--Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup
de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

--Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans
les regarder?

--Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais
qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en
général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se
tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard
trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes--au moins avec une
tendresse et une indulgences paternelles,--mais il se défiait d'elles
et surtout de lui-même;--ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de
«grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite,
n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux
oreilles. Il répondit:

«--Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles;
ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe,
et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi
vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter
les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni
les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que
l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«--Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ,
et les pharisiens en murmuraient.

--Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles
s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez
beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.--Et
comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser
tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les
écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;--elles en
disent pour elles et pour moi;--c'est cette facilité à les écouter qui
les fait s'empresser autour de moi.--Les femmes seraient trop faibles
et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la
laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce
secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les
encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les
croire.


On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques
de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les
hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns
attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe;
d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart
des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;--d'où
cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est
commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que
cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours
à se rapprocher de l'égalité,--c'est une conséquence fatale d'une
modification dans le caractère féminin.--Les femmes tendent à se
_masculiniser_,--elles veulent être médecins, avocats, savants;--le
nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui,
elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second
point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du
jury,--qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui
déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à
l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent
les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus
consacrés uniquement à les admirer.

Le mariage légal était autrefois indissoluble;--le divorce aujourd'hui
y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la
crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes
abandonnées.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire
qui m'a été contée il y a longtemps.


«Le fils du roi--on ne disait pas de quel roi--possédait un joli
pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de
quelques heures;--un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour
du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un
kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et
qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir.

»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille
d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un
homme très basané--qui faisait toutes leurs provisions au village,
mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près
de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où
se passe cette histoire--se voyant près de mourir, demanda un prêtre
et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses.

»--La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un
pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont
expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté
descendre la lune sur la terre

    [Grec: tên selênhên chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé
d'une riche housse comme un palefroi,--disparaissait dans les airs et
allait au sabbat,--d'où elle était toujours revenue avec le chant du
coq.

»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il
avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait
disparaître et l'avait enlevé:--par reconnaissance, il lui avait
consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait,
non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,--dont la
grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la
forêt, fut surpris par un orage subit--tonnerre, pluie et grêle,--et
que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.--On lui offrit
des fruits et du lait;--l'homme basané croyait que la mère avait
versé clandestinement un philtre dans le lait que but le
prince;--mais Proserpine--c'est le nom étrange que sa mère lui
avait donné,--Proserpine était si belle, que le philtre était
peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara
amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;--mais, sans en
obtenir les preuves qu'il aurait désirées.--Il avertit un jour la mère
et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un
voyage qu'il était obligé de faire;--il demanda un gage de souvenir,
et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un
noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses
épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau
royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un
cheveu d'une autre femme.--On enferma la boucle de cheveux dans un
joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son coeur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;--ces
cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué
par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:--c'est qu'il allait se
marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire
ne se marient pas, on les marie;--il parut froid et préoccupé,--sembla
insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir
auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant
aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses
maîtresses ce qui se passait.--Leur désappointement fut terrible et
leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la
tristesse--et Proserpine se contenta de supprimer les quelques
familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment
permises.

»Le prince protesta de son amour,--parla des nécessités de son
rang,--d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner,
mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour
exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse,
mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que
tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une
réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de
toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes
visites;--parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les
savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain,
il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.

»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce,
il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon
incroyable.--Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de
cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très
belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on
pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable
innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions
sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle
répondit:

»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne
un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est
ainsi que se font les enfants.

»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait
d'éluder les réponses, puis finissait par les faire.

»--Est-elle laide?

»--Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je
vous aime uniquement et je ne vois que vous.

»--Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant
son ravissant petit pied.

»--Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,--on me l'a dit.

»--Apporte-moi un de ses souliers.

»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine,
malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son
désespoir furent à leur comble.--Elle parla à sa mère de se
tuer;--celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et
lui traça un plan de conduite.

»--Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux
sourire,--mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?

»--Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de
l'homme qui vous adore,--elle passe pour avoir de très beaux
cheveux.--mais j'y ai fait peu d'attention;--ils m'ont paru de la
couleur et presque de l'éclat des vôtres.

»--Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et,
si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second
rang;--car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté
légitime appartiennent à la plus belle.

»--Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses
cheveux?--avec le peu de familiarité qui existe entre nous.

»--Arrangez-vous;--cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous
appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.

»Le prince partit tout perplexe--demander à sa femme une boucle de ses
cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à
vous», avec la tête et le reste.

»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une
des dames d'atours.

»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant,
bien enivrant;--il s'avisa d'une idée;--elle sait déjà que la
princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,--je vais lui
porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;--je n'ai
plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers
Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux
et les porta à son tyran.--Il ne s'aperçut pas du sourire de haine
satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.

»--Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir,
quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur.
A demain la récompense.

»Le prince parti,--elle courut à sa mère:

»--J'ai les cheveux.

»--C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;--je
ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en
quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que
c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis
demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.

»A minuit--la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la
forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.

»Là, la mère traça un cercle,--y entassa certaines herbes sèches,--y
mit le feu--et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des
promesses au diable, etc;--puis elle alluma les herbes et y jeta la
mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux
en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la
conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se
roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible
saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.--Je tombai évanoui de
terreur.

»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut
délivré de l'obsession;--ses yeux s'ouvrirent,--il vit la beauté et le
charme de sa femme.

»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec
cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»

C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec
l'absolution du prêtre qui l'assistait.


_P.-S._--J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789
à 1889.

J'ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France
depuis cent ans, _par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais
voulu être rien dans rien_.

Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés
publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc
Michelet et tant d'autres.

Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France
tant de désastres et de misères.

Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard
Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.



UNE FEMME DANS UN SALON


Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et
splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité
des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et
spirituelle,--elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la
noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et
doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante
créature! elle est mariée?--Oui.» Et on vous montre après, dans un
coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal
bâti--vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et
bête.

--Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelle profanation! quel crime
d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage!

Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi,
c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à
démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité,
d'inintelligence, de bêtise ou de vice,--et vos regards se détournent
avec dégoût.

C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers
qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande,
riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les
miracles de l'intelligence et du génie.

Oh! la grande, la merveilleuse nation!

Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les
demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?

Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs
sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois
renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,--dont aucun n'est
recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité
a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre
un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;--celui-là, du temps
que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître,
a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa
présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en
argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la
Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant
petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir
des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur
taille;--mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect,
sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a
été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être
fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort,
_l'Intransigeant_ du 31 mai:

--_Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces
escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite._

--Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie,
déshonorée par une pareille horde de tyrans!

Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle
les aime.

Ah! la malheureuse! quelle déplorable prostitution! comment allier
tant de grandeur et tant de bassesse!


_A M. Q. de Beaurepaire_,

C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas
dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit
mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et
peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée.

Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon
n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous
aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à
Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient
encore renfermés avant d'être jugés.

A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette
instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la
légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public
finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux,
c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait
tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.

En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un
oubli bien étrange que vous avez fait.--Eh quoi! vous avez dérangé,
ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire,
et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a
contribué pour une si large part à la popularité du général!

Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître,
réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre?

N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que
ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom
destiné à l'immortalité, comme celui du _Bucéphale_ d'Alexandre, du
_Bayard_ de Roland, de l'_El-Borach_ sur lequel Mahomet monta au ciel
pour jaser avec Dieu, d'_Incitatus_, qui fut nommé consul par
Caligula.

De _Rossinante_.

_La fleur des coursiers d'Ibérie._

Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval
de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un
hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III
offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: «Allons!» Et
l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se
repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur
laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. Et
_Pégase_, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à
l'hôpital.

Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire:
_Allons!_ à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel
ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si,
contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer
contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer
consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie,

    _Instar montis equum_,

à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain.

    _Machina foeta armis_,

machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français,
peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction
dans la ville et dans la République.

N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon?

    _Equo ne credite teneri._


Troyens, défiez-vous du cheval noir!

Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre éloquence, comme le
fit Laocoon avec le fer de sa javeline?

    _Validis ingentem viribus hastam contorsit._

«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures
tirés des chevaux.»

Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun
moyen?

Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son
cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de
son prestige.

Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à
une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva
lors de la Restauration:

En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné
les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas
vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas
peu à renverser la Restauration en 1830.


Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne
valent rien pour les peuples.»

Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous
venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le
roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les
ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche,
faisant le dialogue.

Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux
souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en
soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous
deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas
un mot.

Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue
italienne,--toutes deux ont produit des chefs-d'oeuvre
immortels;--mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins
de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue
française comme langue diplomatique et commune à tous pour les
conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe.
Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et
est la seconde langue de tout le monde.

Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de
substituer la langue allemande à la langue française dans les
relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en
allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé
les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe.

Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on
généralement, pour but une alliance offensive et défensive,--pour le
cas d'une guerre possible contre la France.

L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves
soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une
revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et
qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de
l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père
de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de
l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire
le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.

Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle
peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de
régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude
déclarée et une sorte de faillite,--elle se croit alliée de la Prusse
et elle n'est qu'une vassale.

Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie
des populations italiennes dans une triste misère.

En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble,
conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des
jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant
les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des
orphelins, des mères sans enfants,--des terres en friche, des moissons
foulées aux pieds des chevaux, etc, etc.

Après quoi, les peuples imbéciles appellent _grands_ et _héros_ ceux
de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de
jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères
sans enfants chez le peuple voisin--appelé l'ennemi sans qu'on sache
pourquoi,--que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa
bonne part.

Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était
enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu
son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora
de quelque amitié, et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté
le rôle qu'on fait jouer à son fils.

J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à
Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.

Lorsqu'en 1852--je quittai la France, après avoir passé à peu près une
année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville
alors italienne appartenant au Piémont.

Je dus, à propos des _Guêpes_, dont je voulais continuer la
publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines
formalités imposées par la loi aux étrangers.--Il s'agissait de
prendre un Italien comme «gérant responsable».--J'écrivis au ministre
pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je
l'avais été toute ma vie,--seul et entièrement responsable de mes
écrits.

M. de Cavour me répondit:

«_Dura lex, sed lex._--Je comprends que cette loi vous choque, mais
c'est la loi,--il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;--le Roi, qui
connaît vos _Guêpes_, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la
liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant
responsable moi-même, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de
celui du roi.»

On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix
médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à
payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que
je pourrais encourir.

Je me résignai--et, par une dernière protestation, je refusai de
connaître Bonnavera--et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années
qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la
France.

Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:--la
première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre
visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver.

Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand
plaisir de le voir plusieurs fois.--Sa conversation gaie, familière,
sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente,
rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une
ressemblance singulière avec notre Henri IV de France.

Je me rappelle un détail:--Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon
jardin--je m'étais alors fait jardinier--demander je ne sais quel
légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir
recours à moi;--je le fis jaser.

--J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus
juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni
pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma
retraite--pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier
venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.

»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis
content de mon menu, j'espère des compliments,--je suis prêt à
l'heure.--Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il
rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.--Enfin, j'ai
fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens
annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»

»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir
dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une
miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de
chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.

Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï
dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,--pas plus, du reste,
que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son
compère Rosny;--les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait
constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves,
intrépides et «verts galants».

Plus tard,--lors de la guerre contre l'Autriche,--à Solferino,
Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les
soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».

J'écrivis à M. de Cavour:

»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.--Je
voudrais bien lui faire entendre ceci:

»Il est beau, il est juste--que les rois guerriers ou batailleurs, les
généraux et autres chefs d'armée--montrent quelquefois que, à
l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur
vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.--Mais ce ne peut
être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut
qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui
le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des
coups de sabre.

»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son
génie,--il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»

»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises,
proclamé _caporal des zouaves_, mais il n'a aucun intérêt à devenir
sergent.»

M. de Cavour me répondit:

«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au
fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des
Saints Maurice et Lazare.

Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.--J'ai passé douze à
quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en
distribuent en partant--comme les bourgeois distribuent des cartes
P. P. C. pour prendre congé--et je n'en ai pas visé une seule.

Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie--au jardin et à la
mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de
m'en orner.

Mais ce présent de Victor-Emmanuel--me fit un vrai plaisir, comme tout
ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette
décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban
rouge de la croix de France;--et je ne cache pas mon faible pour
l'harmonie des couleurs.

Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.--La
France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre
d'Allemagne,--dus pour la première moitié à Napoléon III et à
Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la
horde des avocats à la suite.

Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui
écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes
respects.--Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier
qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,--et il me dit:

--Avez-vous un habit?

Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume
simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un
peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie,
peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y
mettre.--Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change
son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa
peau;--depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la
mode, mais c'est la mode qui a changé.

Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me
donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis
qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas
d'habit.

--Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis
longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.--Si vous
restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait
chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.--Qu'avez-vous
fait depuis que nous ne nous sommes vus?

--Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier;
seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des
zouaves est devenu roi d'Italie.

--Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans
inquiétudes et sans travail;--il m'est arrivé plus d'une fois d'envier
le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses
chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui
aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par
exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment
je me serais tiré d'affaire avec les femmes.

--Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez
d'intelligence et d'accointances dans ce parti.

--Vous parlez d'autrefois, répondit-il,--et, vous et moi, nous avons
quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement--je ne
veux pas que vous croyiez--je ne veux pas que personne croie--que j'ai
été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son
malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;--il avait été question
entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre--et je
lui avais dit:

--«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois
d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que
je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.»

»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant
à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et
commencée!

»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne
tardera pas à se relever noblement.»

Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle
pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de
nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:

--«Français et Italiens, soyons toujours unis!»

Ces paroles prononcées--avec intention devant un grand nombre de
témoins, me frappèrent;--je les écrivis alors et les publiai;--et je
me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux
fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son
père.

D'autre part,--je ne pense pas qu'un Français doive--et,
conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché
de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans,
y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au
ruban rouge de France.


Ah çà!--Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis
si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre,
serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?

Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en
république?

La république!--mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui
s'intitule «une et indivisible;»--de la pourpre du manteau royal
déchiré en lambeaux, une douzaine et demie de petites républiques se
sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus
ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont
jamais été contre la royauté.--Nous avons la République, mère Gigogne
ayant enfanté une famille de petites républicailles.

Puis la République démocratique:--idem sociale;--idem
opportuniste;--idem radicale;--idem possibiliste;--idem
revisionniste;--idem intransigeante;--idem anarchiste;--idem
nihiliste, etc., etc., etc., etc.

Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la
digne moitié d'un de nos maîtres du jour:

«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les
rois.»

Jamais vous n'avez été si loin de la République
qu'aujourd'hui.--Jamais vous n'en avez été si près que sous trois
rois;--Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;--de ces trois rois, deux
ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives
d'assassinat.

Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se
compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis
provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre
plus tard.

Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?

Il y a, à Paris,--selon les statistiques établies il y a quarante
ans,--un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants.

Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse,
dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire.

Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant
République?

Il serait facile de prouver le contraire:--les grèves interrompant le
travail, l'enchérissement des denrées,--des habitudes de luxe
relatif,--le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus
d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries,
des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.

Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze
habitants,--voici les festins que la République, que le conseil
municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:

POTAGE

      Crème d'écrevisses Saint-Germain
    Rissoles Lucullus--Tartelettes Conti
        Saumon sauce Indienne
        Turbot sauce Normande
        Quartier de Marcassin Moscovite
          Poulardes Périgourdines
            Homards Bordelaise
          Chauds-froids de Becfigues
          Granités fine Champagne
            Spooms au Cliquot
      Paons truffés--Rocher de foie gras
              Salade Russe
          Asperges sauce Mousseline
        Glace Eiffel--Glace Centenaire
              Gaufrettes
    Gâteau Millefeuilles--Gâteau Napolitain
              Dessert

VINS

        Madère 1858 retour de l'Inde
          Grand Montrachez 1877
        Saint-Nicolas Bourgueil 1884
    Smith Haut-Laffitte 1875--Chambertin 1877
          Château-Yquem 1875
      Veuve Cliquot--Georges Goulet 1884
          Fine Champagne 1842
            Café--Liqueurs

Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel--aidés du personnel
secondaire d'à peu près autant de personnes.

Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs
différentes.

Des noces de Gamache.

Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se
sont couchés sans souper.

Voyons, le nouveau président de la République,--c'est, dit-on, un
honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;--il ne met pas,
comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui
est allouée,--il dépense l'argent qu'il reçoit,--il s'est fait faire
pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de
prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher.

Les journaux publient les toilettes de madame la
présidente:--aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,--un
tricolore discret,--une aigrette de diamants, et, un autre jour,--et,
d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.

C'est très bien;--mais n'était-on pas plus près de la République quand
Henri IV écrivait à Sully:

«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.--Tâchez d'avoir
du poisson,--nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin
d'Arbois.»

Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau
gris sur la tête--et son parapluie à la main,--n'avait-il pas l'air
plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?

Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine
Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait
jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les
enfants pauvres,--elles se conformaient modestement à la célèbre
épitaphe d'une matrone romaine.

Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.

    _Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit._

Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est
les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle
espérait imiter.

Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter
Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son
habit.

La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par
économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.

Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.

C'est nous qu'est les rois.

Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous
sommes censés en République,--excepté les quelques centaines de
naufrageurs qui ont partagé les épaves--et qui n'oseraient pas,
ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la
patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs,
la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme
d'écume.



UNE PROPHÉTIE


J'ai lu dernièrement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans
la _Grande Revue--Paris et Saint-Pétersbourg_,--que quelques critiques
m'accusent de me répéter quelquefois,--et le journal me défendait très
gracieusement.

Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai,
comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge
d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les
journaux judiciaires:--«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;»
puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les
«circonstances atténuantes.»

Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec
préméditation.--Voilà quant aux aveux.

J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu
assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui
s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette
question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous
répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins
captieuses, gardait un silence obstiné?--Plus embarrassé, me dit-il,
que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à
moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas
parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et
aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire;
parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas
aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce
que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être
convaincus.--Mais, puisque j'ai commencé, continuons.

Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant
raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans,
oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arrivé de raconter deux fois
le même conte ou la même histoire.

Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la
Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié
depuis,--il s'appelait Châtelain.--Il disait un jour: «Voilà vingt ans
que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le
même succès.»

Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre
n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur
bêtise.

Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si
de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?--
Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur,
personne ne songera à m'en blâmer.

Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à
ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des
synonymes et de varier ses cris.

Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une
légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à
l'élève qui s'en avisa.

Le sujet proposé était la description d'un incendie, et dans cette
description il avait écrit ce vers:

    _Undam, undam, undam, accurite cives!_

que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers
français:

    _De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!_

Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était
l'harmonie imitative--qui était alors très à la mode.--Il semblait, en
lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du
tocsin.

Si ce son est reproduit par cette répétition:

    _De l'eau! de l'eau! de l'eau!_

il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant,
les élisions exigées pour la mesure du vers:

    _Und! und! und!--accurite, cives_

autant que dans le vers célèbre:

    _Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?_

Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient
permises à l'esprit humain--est d'abord de découvrir une vérité.

Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vérité, une formule
nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une
image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire.

C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste
conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait
qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase
durcie--qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et
d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du
«drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la
contempler dans tout son éclat.

Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou
quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont été
acceptées comme aphorismes, axiomes--et mêmes proverbes;--ce qui
n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée
dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert
comme d'une chose à lui.

Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail
assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de
délayer en vingt pages, je considère le sujet comme suffisamment
étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit
tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le
mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis
sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises
déjà combattus.

J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas
obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et
de fondre de nouvelles balles.

Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups
précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.

Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle
embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,--égaux, mesurés,
cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes.

J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur
les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un
cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les
autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque
bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse.

Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un
certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes
jugements.

On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la
Chambre des députés.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement
étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne
changeront pas.


Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne
puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer
le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le
pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicité,
a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le
travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais
pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils
interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais
pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces
vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.

Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne
_peuvent pas_ travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par
l'infirmité, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si
cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre
elle-même, elle sera soutenue par le département.


Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui
ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne
sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte,
mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les
marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat,
voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une
industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,--il
faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce
que j'ai déjà dit tant de fois.

Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent
sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme
voleur,--peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur.

Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de
vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêté
et jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la
loi.

Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent
l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou
empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des
synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids,
sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas également punis des
mêmes peines?


M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le
panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de
Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant
qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer.
«Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM.
les assassins commencent!»

Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété.

Je vois entre parenthèses. (_Rires_); c'était cependant ce qui s'était
dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse
réunion.

Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que
je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui
exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le
discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence,
en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des
discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me
serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma
pensée.

A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux
ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en
ont été retirés plus d'à moitié morts.

M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est écrié tout de suite que c'était la
faute des patrons et des ingénieurs.--On ne dit pas quelle part de ses
vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;--les
ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et,
lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.--Quant aux
ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement,
si noblement dévoués pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils
écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour
les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.--Eh bien, quand
j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur,
l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux, une bête
puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois
que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal
dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et
salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de
calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le
nom d'Achille aux pieds légers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui
de roi des hommes [Grec: anax andrôn].

Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont
remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au
moins pendant deux fois.

Quand le procès Boulanger sera fini,--s'il est destiné à finir, il y
en a un autre tout prêt--qui demandera moins de temps et moins de
peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction.

C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur.

Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas
consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses
pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître.

M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a
publié le rapport de Richaud, a joué au Tonkin le petit Verrès; pour
prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre
par M. Carnot.

Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses
collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et à
M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont
tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée,
commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé
Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.--Je ne
répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux.

M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne
s'entoure que d'honnêtes gens;--sans cela, il manque essentiellement à
son devoir.--Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà
dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on
n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président
de la République française.

Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un
homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité:

Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur.


Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à
Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter
un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France
en honnêtes gens et en hommes d'État.

Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera
pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une
infraction de plus.

Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre
que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre: ON
DEMANDE UN TYRAN.

Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est
déjà que trop réalisée.

«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux
frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les
«martyrs»;--ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non
seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M.
Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.--On voyait pêle-mêle
entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc.,
puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers
d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.»

On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimait _le
Rappel_,--on donnait des avertissements à _la République française_,
le _Journal officiel_ s'appelait _la Carmagnole_, on élevait des
statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,--la
propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux
propriétaires.

Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée
réactionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles élections,--avènement
d'une nouvelle couche sociale.

Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands
de chaînes de sûreté,--les croupiers des trois cartes,--les _victimes_
de la police correctionnelle et les _martyrs_ de la cour d'assises.

Le ministère se compose de _Polyte_, de _Gugusse_ et d'un fils naturel
de _Troppmann_;--on déclare _Ça ira_ l'air national,--mais ce
gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire, _Polyte_,
_Gugusse_ et _Troppmann fils_ se trouvent bien au pouvoir, s'y
défendent par la force et se déclarent triumvirs.

Alors,--de mon rêve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de
boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies,
des pendaisons, des têtes coupées.

Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:

    ON DEMANDE UN TYRAN

et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en
haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi
incohérents, aussi invraisemblables que la vie.

Toujours est-il que celui-ci régnait,--qu'on lui obéissait...

Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de
possession:

«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre.

»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en
république;--pour cette troisième fois, comme pour les deux autres,
alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y
ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...

»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous
vous menacez au moment de la curée.

»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes,
vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et
l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous
l'avez tuée pour la troisième fois.

»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.

»La liberté!

»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au
changement de despotisme.

»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres
têtes:--vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup
pour vous achever.

»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A
bas les pattes!--à bas les gueules!

»La liberté,--la sainte liberté,--vous ne la connaissez seulement
pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs.

»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien
que vous n'êtes pas braves;--vous savez bien que vous avez laissé ou
plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de
républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous
vous abritiez...

»La France s'est dégoûtée de son bonheur,--la mode d'être heureux a
cessé à la suite d'une maladie.

»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.

Pour sauver le pays d'une ruine complète,--il est nécessaire
d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple
d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte
à servir, Athènes à se taire.»

    _Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere._

»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année,
chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste
à penser avant de parler,--ordre qui s'était misérablement
interverti:--le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins,
dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la
journée, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est
devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié...

»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de
le modifier ou de le prolonger.

»Tas de coquins d'un côté,--d'imbéciles et de jobards de l'autre.»


Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais
prédire ce qui allait arriver et le point où nous sommes aujourd'hui
que sous la forme d'un rêve.

Et voilà que nous y sommes.


Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais,
depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une
profonde et respectueuse affection.

C'est la duchesse d'Elchingen.

Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause
aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois;
serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis
un peu mort moi-même?? Non,--c'est que, dans la première moitié de la
vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la
mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,--tandis qu'à
l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des
vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons
bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses
terreurs--et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand
mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand
nombre.

C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu
plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat,
et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de
me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à
la mode.

Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse,
me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une
charmante famille;--la duchesse avait été, était encore une des femmes
les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des
Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans.

D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils,
Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second
mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite
Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre
ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;--à la mort
de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers,
le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec
leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on
le croyait un de leurs enfants.

La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus
tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme
aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment
de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique
militaire.

Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus
beaux soldats que j'aie vus.--Reçu à l'École polytechnique en 1821,
mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre
du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine
d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé
capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois
campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il
avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y
passait quelques jours.

Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord
de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps
à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons.

J'aime--surtout aujourd'hui--à me rappeler certains détails et
certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle famille
était heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir.

Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen,
c'était elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre
ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des
passe-droits;--elle savait consoler les affligés, soigner et
encourager les malades.

Si aujourd'hui, à Sainte-Adresse, où il n'y a plus que les enfants et
les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de
madame d'Elchingen, peut-être ne comprendrait-on pas tout de suite;
mais, si vous disiez: «Vous souvenez-vous de _la bonne duchesse_?
personne n'hésiterait.»

Elle était assez mal logée, et, comme elle revint plusieurs étés de
suite, il ne manquait pas de maisons plus «confortables» qu'on lui
offrait et qu'on l'engageait à prendre;--mais elle refusa toujours de
changer de résidence, en disant: «Je ne peux pas, ça ferait trop de
peine à ces pauvres gens qui me louent leur maison.»

Pour penser à quel point les enfants étaient heureux de
courir, de barboter,--je me rappelle qu'un jour madame Isidore
Geoffroy-Saint-Hilaire, qui était installée aux bains de Frascati au
Havre, vint avec ses enfants faire à Sainte-Adresse une visite à
madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume «à peine présentable de
ses enfants».--«Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche
toute la troupe.» Ils arrivèrent couverts de sable, trempés d'eau,
etc. On avait dû tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un
souterrain qu'il était en train de creuser dans le sable et la
«tangue» de la mer, barbouillé de vase et des algues dans les
cheveux;--Hélène avait voulu suivre son frère et était déjà entrée au
commencement du souterrain, Edgard et Henry n'étaient pas en meilleur
état.

Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,--dont l'un est
aujourd'hui avec grand succès, directeur du Jardin d'acclimatation à
Paris,--je me rappelle qu'allant un jour voir leur père au Muséum, je
trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de
jeunes lionceaux nés au Jardin des plantes.

Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait;
elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit:

--Qu'avez-vous, ma pauvre femme?

--Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? répondit l'affligée; qui vous
a dit que je suis pauvre;--je ne suis pas pauvre, je suis
propriétaire, et vous voyez ma maison d'ici.

--Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai
pensé que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner
quelques consolations, et peut-être vous aider en quelque chose.

--Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service,
devait avoir un congé pour venir me voir et qu'on lui a refusé.

--Ah! votre fils est soldat?

--Qui vous dit qu'il est soldat?--Mon fils n'est pas soldat,--il est
sergent.

--Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est
un beau titre que celui de soldat;--mon mari est colonel, et, en
parlant de lui, je dis: «Il est soldat.»

Enfin, elle réussit à calmer cette revêche personne, écrivit à Paris,
obtint le congé désiré, et ensuite fit recommander le sergent à son
colonel.

Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents très vieux, qui
avaient besoin de lui;--un autre douanier qui avait quelque faveur ou
quelque justice à obtenir lui écrivit:


«Madame,

»On sait combien vous aimez les douaniers, c'est pourquoi je
m'adresse à vous, etc.»

Un matin, elle me fait appeler et me dit:

--Mon mari m'a dit: «Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous
alliez sur la mer en mon absence.

»Cependant, si ces enfants, vous forçaient de manquer à l'ordre, en
voici un autre.--Mais celui-là,--il est de rigueur et inflexible.

»Si vous allez à la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis à
ce second ordre; voulez-vous nous mener promener?

--Je ferai mieux, je mettrai ce soir mes _trois-mailles_ à la mer, et,
demain matin, nous irons les lever ensemble.

Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'étions
pas encore à nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse
fut prise d'un tel mal de mer, qu'après une lutte héroïque, elle fut
forcée d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses
que je lui dis:

--Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous
faire qu'un plaisir, c'est de m'éloigner de vous et de disparaître.

Je criai à mon matelot:

--Toi, à terre, et bon train.

Et, piquant tout habillé une tête dans la mer, je m'en allai à la
nage sur un point différent de celui où elle allait aborder;--puis je
courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et
la fit entrer dans ma cabane jusqu'à ce que le mal fût calmé.

--Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen,
seulement je ne croyais pas l'être autant. Mais les enfants en avaient
tant d'envie!

--Voilà, disait, quelques jours après, mon matelot Buquet, voilà des
gens qu'il est agréable de mener promener; vous ne savez pas tout ce
qu'elle a donné à ma femme et à mes enfants!

Un jour qu'on avait envoyé des livres de contes aux quatre enfants,
Michel me dit:

--Vous devriez bien nous faire les fées de la mer.

J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps après
que Hetzel, l'éditeur de l'excellent _Magasin illustré_, me demandant
un conte, je me rappelai les «Fées de la mer».--Mais Michel était
alors général, et je n'osai pas le lui dédier.

Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse?

La révolution de 1848, qui avait trouvé d'Elchingen colonel du 7e
régiment de dragons s'empressa de le mettre à l'écart;--puis en 1851,
le président le fit général de brigade, et il fut choisi pour
commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient;
mais il mourut du choléra en arrivant à Gallipoli.

Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystérieuse, au
moment où, déjà général de brigade, il allait être promu
divisionnaire--à quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de
service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq
blessures.

Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de
cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur.

Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs
incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de
traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en
Allemagne, du général de Clausevitz:--_Théorie de la grande
guerre_.--Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de
tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a
demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie
un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique.

Quant à Hélène, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapportée sur un
bras à la maison de sa mère et qui annonçait une grande beauté,
promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a
épousé le prince Nicolas Bibesco, élève de l'école Polytechnique,
officier de la Légion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre
étranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du
général Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des députés de
Roumanie.

Hélène est mère de trois ou quatre beaux enfants.


_P.-S._--Au livre III de l'_Énéide_, Virgile fait un récit qu'on peut
appliquer à notre situation. Les Troyens débarqués se préparent,
étendus sur des lits de gazon, à savourer un repas dont ils ont grand
besoin. Mais tout à coup du haut de la «montagne», _de montibus_, les
harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des
ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur
nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et
mêlent à leurs cris d'insupportables et fétides odeurs:--_Contacta
omnia foedunt_.

Mais peut-être cette comparaison empruntée au grand poète est-elle
trop noble pour la circonstance;--nos maîtres ne ressemblent-ils pas
davantage à ces fripouilles qui, sur le point d'être chassés d'un
«garni» qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, «déménagent à la
cloche de bois», c'est-à-dire s'en vont par la fenêtre, emportant les
meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc.

C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achevé de déshonorer et de
détruire la «Légion d'honneur»; le gendre de M. Grévy vendait les
décorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait
une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et
donner des pourboires à leurs complices «subalternes». Le _Journal
officiel_ vient de publier une liste de décorations qui, dit le
_Figaro_, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal.

M. Carnot sera-t-il assez «innocent», assez complice de M. Boulanger
pour affronter les élections avec le ministère actuel?

Beaucoup voient déjà le brav' général président de la République,
qu'il aura de son mieux tant contribué à détruire.--Quelque chose
comme le gardien de Pompéi ou d'Herculanum.

Le cas échéant, il est difficile de prévoir, il sera curieux de voir
le premier ministère du président Boulanger;--par allusion au coup de
1852, ça manque totalement de Morny;--ça aussi je l'ai dit, et je le
répète.



PANORAMA DU SIÈCLE


Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bête, plus contraire à toute
idée de justice qu'un procès politique.

On y voit des vaincus jugés par des vainqueurs, qui viennent d'avoir
grand'peur et en ont encore un peu.

Il est incontestable que le général Boulanger et ses amis conspirèrent
et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses
douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont été jugés par des
gens qui conspirent pour le garder après avoir antérieurement conspiré
pour le prendre, et ont conspiré hier avec le même Boulanger contre
lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux.

«Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux
guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique,
parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si
continuellement à changer de forme.»

Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuyé sur les lois, sur
l'ancienneté, personne ne peut rêver de le renverser pour prendre sa
place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et à
une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement où on a vu la royauté
exercée par le vieil avocat Grévy, par tel petit journaliste comme
Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se
dit: «Pourquoi pas moi!»--Et on met en usage pour les remplacer les
procédés qu'eux-mêmes ont employés pour se jucher au pouvoir.

Dans cette circonstance du procès Boulanger, la droite du Sénat s'est
conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner
ni absoudre le «brav'général»; elle a laissé les soi-disant
républicains et les soi-disant révisionnistes se gourmer entre
eux;--le général a été condamné, les juges ont été pas mal
déshonorés;--cela pourrait se représenter, s'illustrer par deux rats
dans une cage qui se battent, se mordent, se déchirent, se mangent si
bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues.

Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant
démocratique, nous serons en guerre civile perpétuelle,--nous verrons
les acteurs se battre derrière la toile à qui aura les grands rôles,
et la pièce ne se jouera pas,--jusqu'à ce que les sifflets et les
pommes cuites aient eu raison des histrions.

Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et
s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du
cardinal de Retz,--c'était l'orgueil, la vanité qui étaient en
jeu;--on voulait le «pouvoir», on voulait dominer;--aujourd'hui, ce
qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on
n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce
l'est plus et davantage, parce que le nombre des compétiteurs est plus
grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid.

Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractère
français qu'elle a notablement altéré et détérioré ce caractère, un
peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et
gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste.

Jean-Jacques Rousseau disait: «La démocratie n'est possible que dans
un État très petit, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous
les autres;--une grande simplicité de moeurs, peu ou point de luxe.»

Le prince de Ligne disait: «Je n'aime les républicains que dans
l'eau,--une petite île entourée par la mer,--au moins la liberté ne
peut gâter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir
comme ça marcherait en petit,--sauf à vérifier si, en agrandissant
l'échelle, la chose serait possible.»

On est de tempérament si peu républicain en France que, après s'être
servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la première
chose dont on se débarrasse aussitôt qu'on est arrivé, parce qu'il n'y
a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue
souveraineté du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les
lois;--que devient l'arrêt du Sénat qui déclare le général Boulanger
inéligible--quand le peuple est le maître d'élire Boulanger et de
casser le Sénat?

Nous disions tout à l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des
affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot,
Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci
contre Boulanger.

Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il
dispose en sont une preuve irréfutable; les actionnaires, «les gogos»
qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec
d'honnêtes ou de déshonnêtes bénéfices.

D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires
tous les Français, tous les contribuables,--et cela sans les
consulter, malgré eux;--leurs louis d'or et leurs pièces de cent sous,
produits par leur travail, deviennent des projectiles contre
Boulanger.

J'ai raconté autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux
Hurons accroupis et jouant avec des cailloux à un jeu de hasard,--il
les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intérêt à un
des deux joueurs;--la partie terminée, il félicite le gagnant pour
lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu.

Homme blanc, lui dit un des «Peaux-Rouges», en te voyant venir de loin
nous avons joué à qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie.

C'est l'histoire du peuple français s'intéressant à telle ou telle
coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que
soit le gagnant, il sera mangé.

Pas de démocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi
inquiétantes que les vices;--faute d'être assez grands, les démocrates
doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tête,--il faut
exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce
que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; ça n'est pas joli,
mais c'est comme ça,--cela a, cependant, souvent des mérites; entre
autres, celui de nous épargner l'écoeurant spectacle d'un semblant de
justice et des réquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de
_on-dit_,--il _paraît_,--on _croit que_--comme l'oeuvre de M. de
Beaurepaire, qui a l'air d'avoir été tricotée par une vieille
portière.


Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du
_Panorama-histoire du siècle_.

Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir
oublié dans leur intéressant ouvrage--un homme qu'à tout autre, il
était facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vécu loin de
tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est
jamais affilié ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à
une coterie, et qui n'est pas même gendelettres.

Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du
panorama:

Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'idée,
sur l'habileté, l'intelligence, le goût avec lesquels les personnages
sont groupés,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de
portraits, sur les brillantes et rares qualités de l'exécution.

Cette oeuvre présentait deux grandes difficultés: la première, de
n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de
ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunités, des
obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour
donner à certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont
pas occupée ou n'occupent pas dans le siècle ni même dans la vie,--de
gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de
reproduire, mais de produire.

Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux éminents
auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques
erreurs--qu'il leur sera facile de réparer;--aussi et tout à l'heure,
nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai
d'avoir indiqué le second point.

Je commence par une critique,--l'homme chargé, une baguette à la main,
d'énumérer les personnages,--l'homme chargé de la préface, de la
notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas dû être un
homme se mêlant de politique, affilié, qui plus est, à une
coterie;--cette exhibition ne pouvait être faite qu'avec une complète
impartialité,--une parfaite sincérité, comme les peintres en donnaient
si bien l'exemple; cette notice devait être une notice comme le
promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursouflée.

Elle devait s'adresser à tous les visiteurs du panorama et ne pas
imposer des opinions, des appréciations qui ne seront acceptées que
par un petit nombre.

M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations
du siècle,--déclare Necker _probe et austère_;--eh bien, tout le monde
n'est pas d'accord sur le droit à ces épithètes du financier genevois.

Il eût fallu désigner au moins avec respect Louis XVI, qui va être
assassiné par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire
de l'esprit: «Louis XVI, bon, doux et gros.»

Il ne fallait pas appeler «l'Autrichienne» cette reine assassinée,
comme son époux, après avoir été l'idole des Parisiens. Il ne fallait
pas appeler «la Belle dame» madame de Lamballe, aussi assassinée et
dont le cadavre fut si odieusement profané.

Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens:

Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe.

Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le même talent--et
Marat et Napoléon Ier,--qu'il a été républicain farouche et
humble courtisan;--et, voulant ajouter une épithète au nom du
peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait
tant d'adjectifs à sa disposition, sur l'épithète la moins juste, la
moins appropriée au sujet,--il l'appelle peintre _impeccable_.

Il paraît que c'est son mot pour les peintres;--il appelle également
_Ingres l'impeccable_.--Décidément la peinture n'est pas généreuse
pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le «fantassin de la
peinture»; peut-être n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de
front s'élancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader;
pourquoi «fantassin», ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a
fait tant de chefs-d'oeuvre?

Pourquoi _Berlioz_ est-il appelé _divin_ au milieu d'Auber, d'Halévy,
d'Adam sans épithètes?

Quant à _Daguerre_ «qui arrache à la nature ses secrets», nous en
reparlerons tout à l'heure, à MM. Gervex et Stevens. Décidément, c'est
une grande difficulté, que M. Reinach surmonte rarement, que de
s'imposer le devoir de mettre une adjectif à chaque nom. Ainsi, il
appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre
temps--le _sombre_ Gérard de Nerval, et Morny également était loin
d'être un homme _sombre_, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De
même,--Victor Hugo n'est pas un «républicain vaincu», nous en
reparlerons également tout à l'heure, lorsque je m'adresserai à MM.
Gervex et Stevens.

De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent
simplement qu'on leur désigne les si nombreux personnages du
panorama--prétend-il leur donner, leur imposer des appréciations comme
celle-ci:

«Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armées de terre
et les organisent.»

Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite
sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproché publiquement
d'avoir, par leur incapacité et leur outrecuidance, coûté à la France
la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent.

MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: «Voici Gambetta, voici
M. de Freycinet,»--et tout le monde est d'accord pour applaudir le
talent des artistes.

M. Reinach--annonce que «la France renaît et étonne le monde par la
rapidité de sa régénération, par le règne de la liberté».

Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni liberté ni régénération,
sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et
au moins une grande partie du monde s'étonne du degré d'abaissement où
ce grand et noble pays est tombé.

Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue
explicatif,--une notice pour reconnaître une figure,--et non des
opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les
opinions et les idées de M. Reinach.

Depuis quelque temps, il est à la mode d'assigner à Victor Hugo une
place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du siècle, que
celle qui lui appartient légitimement, et qui déjà est bien belle.
Cette apothéose est due en très grande partie au zèle et à
l'enthousiasme nouveau des républicains et soi-disant républicains,
qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il
était légitimiste; en 1830, lorsqu'il était orléaniste; en 1848,
lorsqu'il était bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, _le
National_, qui était alors à la tête du parti républicain, ayant
découvert que Victor Hugo était vicomte disait: «Il ne manquait à M.
Hugo que ce ridicule.»

Je répondis au _National_: «Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa
faute, c'est de naissance.»

Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou
d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait
découvrir, la révélation de cette _tare_?

Victor Hugo est un grand poète, un très grand poète, un des grands
poètes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est
beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destinée.

Mais ce ne fut jamais ni un caractère, ni un philosophe, ni un grand
homme.

Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme poète, en 1848, de
grand poète monta grand homme et héros.

Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilités opposées des
principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature
de son génie à un beau lac dont les eaux limpides réfléchissent comme
un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrière à
droite et à gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des
nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore
et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans préférence et
sans choix.

Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex.

Vous avez représenté M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie,
de l'héliographie, etc.

Eh bien, on vous a trompés.--M. Daguerre n'est nullement
l'inventeur--et voici l'histoire irrécusable de l'inventeur;

L'inventeur est M. Nicéphore Niepce--qui avait obtenu les premiers
résultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches à ce sujet, abusa
de la candeur, de la naïveté d'un homme de génie--et l'amena à
l'associer avec lui, sous prétexte de perfectionnements alors inconnus
et des avantages que lui donnait sa position pour propager
l'invention.--Voici, du reste, le traité qui fut fait entre eux.

Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une société
sous la raison Niepce et Daguerre pour coopérer aux perfectionnements
de la découverte inventée par M. Niepce et perfectionnée par M.
Daguerre.

Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle
combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les
bénéfices seront partagés entre M. Niepce pour son invention et M.
Daguerre, pour ses perfectionnements.

M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se
substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire
et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et
je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence
il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du
traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans
héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention
de Niepce.

Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a
laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai
eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son
hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je
sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de
mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères.

On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait
alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son
nom, et aussi Carrier-Belleuse.

Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à
Versailles.

Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de
_Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc.

Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son
atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut
arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui,
mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son
pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le
trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon.

Les deux Johannot,--qui ont _illustré_ de si charmants dessins toutes
les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de
Goethe, Molière, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et
Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je
relèverai d'Alfred,--l'_Entrée de Mademoiselle de Montpensier à
Orléans_,--_Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un
pauvre_,--_Don Juan naufragé_, etc. Et de Thony, le _Fleuve
Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme
donne à boire_.

Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--_la
Marée d'équinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il
était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent
ensemble--c'étaient de vrais frères.

Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le
nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps
montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé
pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume
précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui
porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de
ce tubercule.

Vous avez oubliez les Roqueplan.

L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du
_Cerisier_ de Jean-Jacques.

Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_.

En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de
Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric
Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont,
le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la
musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Béranger_,--_Viv' la joie et
les pomm's de terre_;--_Monsieur l'écrivain_, etc.

Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce
philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de
_Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M.
Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié
Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que
je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de
Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la
calomnie n'eût même pu les attaquer.

A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le
fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa
fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou
coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation
honnête et paternelle.

Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune
avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous
Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part
admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870.

Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des
petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier,
Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous
oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué
Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les
communards répandaient le sang et mettaient le feu.

D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes
recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain,
pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous
seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui
gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu
glorifier.

Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font
les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place.

Mais, dans votre collection, vous avez passablement de ministres, de
fonctionnaires, et, parmi ces ministres, un nombre remarquable qui,
tombant au pouvoir, comme tombent les pluies de crapauds,--ont fait,
font et feront comme les grenouilles dont parle Publius Syrus:

    _Du trône, elles ressautent dans le bourbier._

Beaucoup n'existaient pas avant d'être ministres,--et n'existent plus
après.--Je n'irai pas aussi loin, au moins quant à la forme, que ce
vieux courtisan qui disait: «Je déclare à l'avance que je suis l'ami
et un peu le parent de tout homme qui arrive au pouvoir, décidé que je
suis, au besoin, à tenir le pot de chambre au ministre tant qu'il est
ministre, mais aussi prêt à le lui verser sur la tête aussitôt qu'il
est tombé du pouvoir.»

C'est d'abord parmi les ministres qui vont disparaître que vous
pourrez, en les effaçant proprement, trouver des places pour réparer
les oublis involontaires que, j'en suis certain, vous regrettez
amèrement;--et ainsi, en profitant de ces vacances et de quelques
autres dont je ne parle pas,--vous complèterez votre oeuvre, et vous
la rendrez digne de survivre à jamais à la circonstance qui vous l'a
fait évoquer.

Cela dit,--je vous renouvelle, Messieurs, et mes félicitations, et mes
remerciements, et vous adresse un salut cordial.

Autre chose.

Il s'est installé à Paris, depuis quelque temps, une entreprise qui
peut et doit être très agréable et utile à beaucoup de gens.

Écrivains, artistes, hommes et femmes du monde, hommes d'affaires,
etc., etc.,--l'abonné reçoit, par l'entremise du journal, tout ce
qu'on peut dire de lui dans tous les journaux du monde entier.

Le directeur, avec un désintéressement complet, et dans un but de
simple bienveillance, m'a adressé quelques-uns de ses numéros où il
était question de moi.

J'ai dû le remercier et lui écrire:

«Monsieur, je suis très reconnaissant de l'envoi que vous voulez bien
me faire de quelques extraits de journaux qui, par hasard, parlent de
moi--et, avec mes remerciements, je viens vous prier de ne plus
continuer cette gracieuseté.

»Depuis... presque toujours, je vis loin de tous et de tout, je ne
suis rien dans rien et de rien, je ne pense pas au public qui, de son
côté, ne pense pas à moi.

»Ce n'est pas pour lui que j'écris depuis plus d'un demi-siècle, c'est
pour un auditoire restreint mais fidèle, un petit auditoire d'amis
connus et inconnus que je me suis acquis dans ma longue
carrière;--tel de mes livres a été écrit pour une seule personne--que
parfois même je ne connais pas, qui ne me connaît pas et qui ne me
connaîtra jamais, comme je ne la connaîtrai pas;--parfois ce livre
s'adresse à une femme que, en passant, j'ai vue à sa fenêtre, qui ne
m'a pas vu, ne me verra jamais, et que je ne reverrai pas davantage.

»D'autre part, je suis convaincu que l'homme dont on dit le plus de
bien aurait grand avantage à ce qu'on ne parlât jamais de lui.

»Vous avez, jusqu'ici, eu la bonté de m'adresser quelques extraits de
feuilles bienveillantes ou endoctrinées par mon éditeur Calmann
Lévy.--Je ne cache pas que j'ai humé ces quelques grains d'encens;
mais, après les éloges, viendraient les critiques, sans doute même les
mauvais compliments--j'ai pensé que c'était le moment de vous
arrêter.--J'ai bu le breuvage agréable, je crains la lie,--et je ne
vide pas le verre.

»D'ailleurs, les éloges même les plus flatteurs ne satisfont que
rarement celui qui les reçoit: il lui semble que ce n'est que
justice--et il y manque toujours quelque chose;--on ne serait donc
tout à fait loué à son goût que par soi-même.--Les critiques, au
contraire, semblent facilement injustes, malveillantes,
hostiles.--Fontenelle montrait un jour à ses amis une grand malle
fermée. «Dans cette malle, dit-il, j'ai mis tout ce qu'on a écrit
contre moi--et je ne l'ai jamais lu;--peut-être dans le nombre se
trouve-t-il des louanges, mais je payerais trop cher celles-ci en
lisant les autres.» J'ajoute: à moins qu'on ne dise de moi que je suis
un voleur, un lâche ou un menteur, je m'inquiète peu du reste, et,
quant à mes assertions, j'attendrais, pour m'en occuper, qu'on vînt me
les dire, parlant à ma personne; ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, et
ce que je ne conseillerais de faire à personne.

»Agréez, avec mes remerciements, mes cordiales civilités--et une
poignée de main encore assez solide de pêcheur et de jardinier.»



TABLE


                                                                   Pages

    LA MAISON DE L'OGRE                                                1

    A ERNEST LEGOUVÉ                                                  46

    KLMPRSK                                                           72

    LOGOGRIPHE                                                        91

    CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR                                        139

    LA STATUE DE JEAN JACQUES ROUSSEAU                               163

    ÉLOGE DE LA MORT                                                 198

    AFFAIRE BOULANGER                                                225

    PRIX DE BEAUTÉ                                                   250

    UNE FEMME DANS UN SALON                                          276

    UNE PROPHÉTIE                                                    301

    PANORAMA DU SIÈCLE                                               330


Tours, imp. E. Mazereau.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Maison de l'Ogre" ***

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