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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6)
Author: Dufour, Pierre
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6)" ***

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  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées.

  La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+.



    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION.



    TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.



    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
    étrangères.

    TOME PREMIER.

    PARIS--1851

    SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.



INTRODUCTION.


S'il est difficile de définir le mot _Prostitution_, combien est-il
plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps
anciens et modernes! Ce mot _Prostitution_, qui flétrit comme avec un
fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins
au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée
ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs
du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas
trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci:
«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté
d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu
satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la
modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins
amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille
ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne
avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les
auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne
dit pas même tout ce que renferme le mot _Prostitution_, puisque
l'_abandonnement_ dont il s'agit s'est étendu, en certaines
circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs
défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou
tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot _Prostitution_ doit
être ramené à son étymologie (_Prostitum_) et s'entendre alors de
toute espèce de trafic obscène du corps humain.

Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les
siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les
plus variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les
moeurs et les idées; il a obtenu ordinairement la protection du
législateur; il est entré dans les codes politiques et même parfois
dans les cérémonies religieuses; il a presque toujours et presque
partout conquis son droit de cité, pour ainsi dire, et il est encore,
de nos jours, sous l'empire du perfectionnement philosophique des
sociétés, il est l'auxiliaire obligé de la police des villes, il est
le gardien immoral de la moralité publique, il est le triste et
indispensable tributaire des passions brutales de l'homme.

C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de
l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est
déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans
les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents
de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le
corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion
chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure
que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la
Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses
ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les
instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés
dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se
cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera
plus les regards des honnêtes gens.

Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à
un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître
progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;
elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur,
devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais
elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de
courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique.
Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira
pour jamais du sanctuaire des moeurs, où elle tombera par degrés
dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du coeur
humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et
par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du
régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on
rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du
moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de
s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages
redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et
qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.

L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution,
lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des
hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des
temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il
fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il
donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que
nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de
la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se
rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des
moeurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index par
les historiens qui s'occupaient des moeurs, des lois et des religions
anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que Meursius,
Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des
dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à
son aise _braver l'honnêteté_ et dans les mots et dans les faits.

Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous
n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous
adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en
même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce
livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la
morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en
dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse
le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir
l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même
en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité!
C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des
savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des
faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences
philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes
scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent
les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient
ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit,
en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de
la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.

La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois
formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui
appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples:
1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou
religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois
dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution,
que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur
le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de
vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de
pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,
comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus
odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales
ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière
morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd
dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue,
par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède,
elle prend place comme une chose vile parmi les présents de
l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer
et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés
aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,
par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui
y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux
encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes
d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les
divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré,
et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande
faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui
tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le
vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs
cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses
régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour
lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»

Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution
que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois
formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile,
car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle
représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu,
qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au
prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la
consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à
l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses
devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle
vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle
n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois
sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des
servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la
Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent
la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les
dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une
esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer
domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les
lupanars des villes.

La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la
femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la
plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions
diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du coeur
et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté,
ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et
qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte
à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.

Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se
chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat
inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que
l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine
lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la
Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme
une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira
sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un
coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de
métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une
brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution
sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute
législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des
nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre
arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,
quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de
s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le
dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui
doit être également antérieure aux lois religieuses et morales.
L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être
dans le coeur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste
plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la
charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à
toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,
l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son
semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses
courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et
loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité
générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi
inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli
avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa
présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange
de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait
partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui
plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De
là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait
volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient,
et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse,
se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité.
Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que
l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle.
Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution
autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle
courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui
la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans
toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la
Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage
et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce
voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait
partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison
ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de
l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou
quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près
et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par
les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution
hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée
par tradition et par habitude dans les moeurs de la civilisation
antique.

La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première
Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de
l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte
qu'imprimait au coeur de l'homme l'aspect des grandes commotions de
la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le
tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les
dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et
non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une
offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les
hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils
avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et
la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs
champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de
leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en
sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou
idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la
virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les
religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en
dogmes et en principes, se façonnèrent selon les moeurs et
s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes
et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette
oeuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter
atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que
la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de
cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors
l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient,
la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque,
de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se
faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses
auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire
obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs
impures divinités.

La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les
moeurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui
s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au coeur. Cette
Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à
l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous
les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de
nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous
les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que
courait la société, eurent le courage de s'élever contre la
Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns
essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils
n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui
ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions
solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre
l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant
dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en
arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle
religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur
politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un
frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'oeuvre du
christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de
l'esprit sur la matière.

Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la
courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au
banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les
vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du
repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la
continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les
faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai
Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que
dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation
avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution
sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses
temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins
sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même
pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution
que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la
Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant
que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La
religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter
eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus
obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le
privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus
de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se
blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était
depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les moeurs
religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux
ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de
quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de
quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et
ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:
c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution
sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les
statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.

Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits,
assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les coeurs. Aux
commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution
s'effacerait dans les moeurs comme dans les lois, et qu'il ne serait
pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce
torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits
dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et
assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée
au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la
règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque
forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les
conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la
forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments
pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens
avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés
de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient
pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la
Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et
l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans
ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la
tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus
étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes.
C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les
plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du
mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la
condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour
compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à
vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau
de la flétrissure publique.

Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la
tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en
avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était
expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux
carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se
distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées
infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais
elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux
personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes
débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut
donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de
vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un
prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire
tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les
lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être
abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait
constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable
dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de
la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a
une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on
doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale
la blâme, la loi l'autorise.

Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures
dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession
abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et
diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi
commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou
moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de
Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une
autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui
s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et
déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre
deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile,
on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette
Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les
yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion
dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère
spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal
d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du
cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare,
insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la
volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes
et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où
elle commence, où elle finit.

Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos
lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution
ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale,
tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et
de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la
philosophie, mais consacrée par les moeurs et par les dogmes
religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout,
sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous
le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines
heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes
gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand
jour et d'échapper à la police des moeurs, elle prit des emplois,
des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les
oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége
d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance.
Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette,
l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la
Prostitution légale.

Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet
ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves.
Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire
comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se
respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire
détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les
dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable,
d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements.
Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est
une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la
nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les
auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les
pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des
législateurs ont protesté contre les débordements des passions
sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait
aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution,
dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain
flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de
Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient
comme des _pasteurs d'hommes_, suivant la belle expression d'Homère,
travaillaient à épurer les moeurs de leurs peuples et à contenir la
Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là
que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie,
dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la
pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix
entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile
eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une
prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter
les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la
chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.
Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le coeur lave
ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.

Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera
l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et
modernes, ainsi que chez tous les peuples.

La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois
formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la
religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et
romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches
pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en
recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue
de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes
d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la
perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,
Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés
sur la vie et les moeurs des courtisanes ou hétaires. Meursius,
Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur
Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves
dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré
spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais
les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de
matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en
_us_, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de
compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.
Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les
Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous
ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres
que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la
Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.

La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus
intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la
France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par
ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos
jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine
reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution
légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire
de la jurisprudence, de la police, de la religion et des moeurs. Ce
sujet de haute moralité n'avait été mis en oeuvre que pour la
période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un
observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la
Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et
de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par
A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de
plus que le volumineux traité _de la Prostitution dans la ville de
Paris_; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la
législation sur la matière. L'histoire des moeurs et de leurs
aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à
pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les
auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une
observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous
abordons pour la première fois. Quelques pages du _Traité de la
Police_, de Delamarre; du _Répertoire de Jurisprudence_, de Merlin;
des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui
existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux
publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé _Le
Moyen Age et la Renaissance_. M. Rabutaux a borné son travail
d'érudition à ce qu'il nomme le _service des moeurs_. Nous y
ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture
mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après
les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de
la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de
Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième
siècle dans les petites maisons des _impures_; nous nous glisserons
jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en
nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et
toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de
feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:
_Sans les moeurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni
bonheur._

La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la
Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,
l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur
contingent de faits singuliers dans cette galerie de moeurs, que
nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour
cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui
concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception
d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni
seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que
de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu.
L'Espagne, avec sa _Célestine_, nous fait connaître cette Prostitution
savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe
amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de
courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette
terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient
le front de nommer _mal français_, comme si Charles VIII n'était
point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la
Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution
hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.

Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et
navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en
Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans
l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois
formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale.
Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les
deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau
sur les moeurs religieuses et domestiques des quatre parties du
monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation
des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes
que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus
intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple
qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la
Prostitution.

La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance,
sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y
apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de
vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos moeurs et où
les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les
coeurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères,
pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et
dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une
maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes,
c'est en préparer le remède.

F.-S. PIERRE DUFOUR.

15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.



    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.

    PREMIÈRE PARTIE.

    ANTIQUITÉ.

    _GRÈCE. --ROME._



CHAPITRE PREMIER.

  SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
  de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
  honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
  de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
  Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
  --Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
  la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
  science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
  dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
  Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
  --Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
  --Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
  --Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
  Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
  lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
  Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
  filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
  du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
  hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
  secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres amoureux
  des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
  phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
  --Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
  Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
  l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
  statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
  Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
  Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
  éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
  Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
  Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
  l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
  leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
  vingt-neuf concubines de Darius.


C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines,
qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une
partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui
renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque
sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la
Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en
plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel
doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les
sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un
_fort chasseur devant Dieu_, réunit sous ses lois les deux provinces
et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au
bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il
laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les moeurs des
différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la
fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent
bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des
Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus
caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.

Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien
collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi
très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans
sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un
étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues
avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là
elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de
domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres
s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec
une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les
autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des
cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et
choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu
commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui
jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les
Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet
argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à
un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on
lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en
partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long
séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y
demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).

Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou
Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits
acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté
et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec,
raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs
que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone:
«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins
et brûlent des parfums (_succendentes ossa olivarum_). Quand une
d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être
possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces noeuds qui
entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la
pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la
corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres
et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère.
Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le
sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement
tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce
d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre
Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de
froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs
et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus
naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à
encens.

Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ,
la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans
doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur,
Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes
les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à
un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: _Mos est... cum
hospite corpus miscere_, dit la traduction latine de sa Géographie
écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la
fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour
contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour
de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins.
C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'oeil d'un père
ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne
parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes
des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les
prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.

On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait
gâté les moeurs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée
de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze
lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle
fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans
l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands
édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui
s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit
pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du
libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en
mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de
plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les
mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes
pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à
l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes
paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après
l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent
toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui
s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi
bien que leurs filles.»

L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta
s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en
Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau,
et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
reparaissait toujours la Prostitution sacrée.

En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé
un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de
ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une
population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls
avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux
sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait
jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant
l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui
accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou
tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de
Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un
don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des
meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse
pour un temps plus ou moins long, d'après le voeu de leurs parents.
Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses
autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps,
elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et
alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des
jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire
aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible
l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la
déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette
particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
autres Vénus.

Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et
elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines
variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait,
déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature
femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi
l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les
hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui
d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit,
dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en
bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer
la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait
Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales
villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis
de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux
sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le
mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient
lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même
la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les
auspices de la _bonne déesse_, amenait une multitude d'enfants qui ne
connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur
plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères
d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la
Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les
femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe,
prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande
gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère
vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les
interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en
remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.

Cette Astarté, que la Bible appelle la _déesse des Sidoniens_, avait
trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les
Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur
commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus,
née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers
chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi
pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa
naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la
tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des
Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt
temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et
d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande
échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque
Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles
méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les
pauvres Propoetides, et la déesse irritée leur ordonna de se
prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de
Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la
Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le
soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient
dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de
Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était
pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire
malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot
qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
rougir.

Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable
foule d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées
d'actes, ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi
Cinyras la fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu
prétendaient que la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait
un tel renom d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse
avait voulu qu'on lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à
Paphos, était donc l'image de la nature femelle, de même que la
Mylitta de Babylone: aussi, dans les sacrifices qui lui étaient
offerts, on lui présentait, sous le nom de _Carposis_ (+Karpôsis+),
qui signifiait _prémices_, un phallus ou une pièce de monnaie.
Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La déesse était
représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre blanche,
qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du temple
d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec les
attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était
hermaphrodite, selon Macrobe (_putant eamdem marem ac feminam esse_);
voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de _double
déesse d'Amathonte_ (_duplex Amathusia_). Les mystères les plus
secrets de cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui
environnait son temple, et dans ce bois toujours vert on entendait
soupirer l'iunx ou _frutilla_, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau,
dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux,
n'était autre que notre trivial _hochequeue_; s'il nous est venu de
Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait
encore d'autres temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites:
à Cinyria, à Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution
sacrée prenait les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.

De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la
Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine
commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher
ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses moeurs
et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution
sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le
territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la
langue tyrienne _Succoth Benoth_ ou _les Tentes des Filles_, était, en
effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (_injuria
corporis_, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes
femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que
mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout
environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous
côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et
qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient
ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait
le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière
se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils
pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le
prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa _Cité de
Dieu_, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en
constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges,
celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à
qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
avant qu'elles fussent mariées.

Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui
déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent
Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu
créateur du monde, _Adonaï_, personnifiait la nature mâle, sans
laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes
funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un
sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait
l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par
l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une
période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à
Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient
consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête
du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de
la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer
sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui
avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce
de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer;
elles restaient là _en vente_, dit Lucien, pendant tout un jour, et
elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on
voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était
ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut
s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte
où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais
il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles
intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux.
Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les
femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant
partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux
hôtes et aux étrangers.

Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la
déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté,
d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui
attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs.
Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de
ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
voeux (_causa votorum_, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords
du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes
de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de
costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient
argent de leur corps (_corpore quoestum facientes_), étaient aussi
nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de
cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie;
chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en
fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges
désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant
Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée
entra le plus profondément dans les moeurs. Ces Lydiens, qui se
vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle
conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir
besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée.
Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte
avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et
pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée:
«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce
jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise
leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le
droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les
filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus,
elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les
artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions
commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes
avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du
monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des
artisans et des marchands.

Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à
leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes,
merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux
Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du
libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la
débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les
chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs
filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées
dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées,
même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées
par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime
voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses
perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient,
échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence
de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les
âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait
en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité
s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme
_dictérion_. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient
de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les
convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits
d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous
font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en
avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se
livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la
musique.

Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des
milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et
Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore
dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient
restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.



CHAPITRE II.

  SOMMAIRE. --La Prostitution en Égypte, autorisée par les lois.
  --Cupidité des Égyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
  exciter et satisfaire les passions. --Réputation des courtisanes
  d'Égypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblème de la
  nature mâle. --Isis, emblème de la nature femelle. --Le Van
  mystique, le Tau sacré et l'OEil sans sourcils, des processions
  d'Osiris. --La Vache nourricière, les _Cistophores_ et le Phallus,
  des processions d'Isis. --La Prostitution sacrée en Égypte.
  --Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées
  aux prêtres égyptiens. --Opinion de saint Épiphane sur ces
  cérémonies occultes. --Fêtes d'Isis à Bubastis. --Obscénités des
  femmes qui s'y rendaient. --Souterrains où s'accomplissaient les
  initiations aux mystères d'Isis. --Profanation des cadavres des
  jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamsès
  prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son
  trésor. --Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en
  mariage. --La fille de Chéops et la grande pyramide. --_La
  pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycérinus et la courtisane
  Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frère
  de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon à Delphes.
  --Rhodopis-Dorica. --Ésope a les faveurs de cette courtisane, en
  échange d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
  pantoufle de Rhodopis. --Épigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
  ville des courtisanes. --La prostituée Archidice. --Les Ptolémées.
  --Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne
  et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolémée
  Philopator et Irène. --La courtisane Hippée ou _la Jument_.


L'Égypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient
enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la
Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce
avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion
qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle
leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus
n'eût pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la
Prostitution régna, dès les temps les plus reculés, au milieu des
villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des
temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière: le foyer
domestique des Égyptiens demeurait toujours inaccessible aux
étrangers, à cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce
n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes
n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'était la
Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois
autorisaient, protégeaient, justifiaient même l'exercice de cet infâme
commerce; une femme se vendait, comme si elle eût été une marchandise,
et l'homme qui l'achetait à prix d'argent excusait ou du moins
n'accusait pas l'odieux marché que celle-ci n'acceptait que par
avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phénicienne,
mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les
apparences d'une pratique religieuse. Elle était également d'une
nature très-ardente, comme si les feux de son soleil éthiopique
avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en
croyons Ctésias, dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et
des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour
satisfaire les passions qui s'adressaient à elle; mais tout cela
n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes
d'Égypte avaient-elles une réputation qu'elles s'efforçaient de
maintenir dans le monde entier.

La religion égyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquité,
avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms
d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de
l'Égypte: Osiris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle;
Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apulée, qui avait été
initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage: «Je suis
la Nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le
commencement des siècles, la première des divinités, la reine des
mânes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des
dieux et des déesses... Je suis la seule divinité révérée dans
l'univers sous plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous
différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les
Cypriens, Vénus Paphienne...» Isis n'était donc autre que Vénus, et
son culte mystérieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle
que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant à Osiris,
son mari, n'était-ce pas l'emblème de l'homme ou de la nature mâle,
qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour
engendrer et créer? Le boeuf et la vache étaient donc les symboles
d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les
cérémonies le van mystique qui reçoit le grain et le son, mais qui ne
garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu
portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux
fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la
femme. Il y avait encore l'oeil, avec ou sans sourcils, qui se
plaçait à côté du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les
rapports des deux sexes. De même, aux processions d'Isis,
immédiatement après la vache nourricière, de jeunes filles consacrées,
qu'on nommait _cistophores_, tenaient la ciste mystique, corbeille de
jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu; près
des _cistophores_, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne
d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui était, selon Apulée,
«l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères
les plus secrets.» Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et
sous toutes les formes dans le culte égyptien, était la représentation
figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu
retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres épars
de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon, frère de la victime.
On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes
qui en étaient les mystérieux symboles.

La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus
large extension; mais elle était certainement, du moins dans les
premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les
plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces
initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le
repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs
pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et
qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des
deux sexes. Saint Épiphane dit positivement que ces cérémonies
occultes faisaient allusion aux moeurs des hommes avant
l'établissement de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes
et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote
nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la
ville de Bubastis sous le nom de Diane: «On s'y rend par eau, dit-il,
hommes et femmes pêle-mêle, confondus les uns avec les autres; dans
chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de
l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des
castagnettes, et quelques hommes de la flûte; le reste, tant hommes
que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville,
on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes
continuent à jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs
forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se
mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent
indécemment leurs robes.» Ces obscénités n'étaient que les simulacres
de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept
cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.

Les horribles désordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se
cachaient dans des souterrains où l'initié ne pénétrait qu'après un
temps d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de
cette Prostitution que les prêtres d'Égypte lui avaient révélée, en
dit assez là-dessus pour que ses réticences mêmes nous permettent de
deviner ce qu'il ne dit pas: «Les Égyptiens sont les premiers qui, par
principe de religion, aient défendu d'avoir commerce avec les femmes
dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues,
sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on
en excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes
dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès
d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est
des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les
bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les
temples et les autres lieux consacrés aux dieux; si donc cette action
était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient
pas.» Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir
les secrets des prêtres égyptiens, dans la confidence desquels il
avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait
connaître qu'indirectement les moeurs privées et publiques de
l'Égypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut
juger que la corruption, chez cet ancien peuple, était arrivée à son
comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes
jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort, et cela,
de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. «On raconte,
dit Hérodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte
récemment.»

L'histoire des rois d'Égypte nous présente encore dans l'ouvrage
d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale.
Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant
Jésus-Christ, voulant découvrir l'adroit voleur qui avait pillé son
trésor, «s'avisa d'une chose que je ne puis croire,» dit Hérodote,
dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve: «il prostitua sa
propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de
débauche et d'y recevoir également tous les hommes qui se
présenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses
faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus
subtil et de plus méchant.» Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit
sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua
pas de se vanter d'être l'auteur du vol; la princesse essaya de
l'arrêter, mais, comme ils étaient dans l'obscurité, elle ne saisit
que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce
nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à l'estime de
Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec
celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mauvais lieu. Cette
pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la
fille de Chéops, qui fut roi d'Égypte, douze siècles avant
Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta
vingt années de travail et des dépenses incalculables. «Épuisé par ces
dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de
prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de
tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux
monta cette somme; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement
elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser
elle-même un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir
de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce
fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu'on bâtit la
pyramide qui est au milieu des trois.» La science moderne n'a pas
encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.

L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas
au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgré la chronologie et
l'histoire, attribuait-on généralement en Égypte la construction de la
pyramide de Mycérinus à la courtisane Rhodopis. Cette courtisane
n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune
avec les Égyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis,
qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était originaire
de Thrace; elle avait été compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste,
chez Iadmon, à Samos. Elle fut menée en Égypte par Xanthus, de Samos,
qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il
l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de
son maître. Elle réussit à merveille, et sa renommée lui attira une
foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la
célèbre Sapho, fut tellement épris de cette charmante fille, qu'il
donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre,
ne quitta pas l'Égypte, où sa beauté et ses talents lui procurèrent
des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle
employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer,
qu'elle offrit, on ne sait pour quel voeu, au temple de Delphes,
où on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien
parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne
n'avait encore imaginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré
de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du
temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les
broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycérinus,
construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que
tout le monde en Égypte s'obstinait à mettre cette pyramide sur le
compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait payé la façon; selon
les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette
opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour
lui plaire: d'où il faut conclure que la courtisane avait l'amour des
pyramides.

Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica était célèbre dans
toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope,
qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses
fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le
baiser du poëte la désigna aux regards complaisants de la destinée. Le
beau Charaxus, à qui elle devait sa liberté et le commencement de son
opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, où il venait
la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Égypte pour y apporter et y
vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il
séjournait à Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son
commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une
terrasse, regardait le Nil et cherchait à l'horizon la voile du navire
qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitté son pied
impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec
son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis était
à Naucratis et y tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers.
L'aigle, qui avait enlevé la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci
s'en aperçût, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon.
Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se
mit en quête aussitôt du joli pied à qui elle appartenait, et
lorsqu'il l'eut trouvé, en faisant essayer la divine pantoufle à
toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour
maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Amasis ne renonça pas à Charaxus;
et la Grèce célébra, dans les chansons de ses poëtes, les amours de
Dorica, que Sapho, soeur de Charaxus, avait poursuivie d'amers
reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'Éthiopie, a consacré cette
épigramme à l'amante de Charaxus: «Un noeud de rubans relevait tes
longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe
flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu
enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho
l'attestent et t'assurent l'immortalité. Naucratis en conservera le
souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du
Nil majestueux.»

Naucratis était la ville des courtisanes: celles qui sortaient de
cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Leurs
charmes et leurs séductions firent longtemps l'entretien de la Grèce,
qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rapportait de
merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis, une autre
courtisane, nommée Archidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par
les mêmes moyens; mais, de l'aveu d'Hérodote, elle eut moins de vogue
que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à
ses faveurs, que le plus riche se ruinait à les payer; et beaucoup se
ruinèrent ainsi. Un jeune Égyptien, qui était éperdument amoureux de
cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune
était médiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se
tint pas pour battu: il invoqua Vénus, qui lui envoya en songe
gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité; il n'en demanda pas
davantage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et
cita devant les magistrats son débiteur insolvable en lui réclamant le
prix du songe. Les magistrats jugèrent ce point litigieux avec une
grande sagesse: ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été
payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur
d'Hérodote.)

La grande époque des courtisanes en Égypte paraît avoir été celle des
Ptolémées, dans le troisième siècle avant Jésus-Christ; mais, parmi
ces illustres filles, les unes étaient Grecques, les autres
venaient d'Asie, et presque toutes avaient commencé par jouer de la
flûte. Ptolémée-Philadelphe en eut un grand nombre à son service:
l'une, Cléiné, lui servait d'échanson, et il lui fit élever des
statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenant une
coupe ou _rithon_; l'autre, Mnéside, était une de ses musiciennes;
celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grâces de sa conversation;
celle-là, Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté par
les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée
payait généreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un
tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres
souvenirs, quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi
voluptueux n'avait pas de répugnance pour les Grecques: il avait fait
venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des
Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle
pouvait. Ptolémée Evergète, fils de Philadelphe, n'éparpilla pas ses
amours autant que son père lui en avait donné l'exemple: il se
contenta d'Irène, qu'il conduisit à Éphèse, dont il était gouverneur,
et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Ptolémée
Philopator se mit à la merci d'une adroite courtisane, nommée
Agathoclée, qui régna sous son nom en Égypte, comme elle régnait dans
sa chambre à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une
hétaire subalterne, qu'il avait surnommée Hippée, ou la Jument,
parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage
de ses écuries. Il aimait surtout à boire avec elle; un jour qu'elle
buvait à plein gosier, il s'écria en riant et en lui frappant sur la
croupe: «La Jument a trop mangé de foin!»



CHAPITRE III.

  SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
  fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
  Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
  --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
  à Juda son beau-père. --Le _marché aux paillardes_. --Les _femmes
  étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
  dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
  grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
  permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
  Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
  Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
  décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
  chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
  femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
  par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
  offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
  leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de jalousie_ et
  les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
  les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
  obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
  _efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
  chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
  Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
  détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
  chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
  Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
  Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
  --Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
  Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
  Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
  Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
  le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
  --Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
  --Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
  l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
  de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
  lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
  jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
  --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
  et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
  son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
  Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
  prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
  Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
  de son repentir.


Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les
moeurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme
chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà
et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était
fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand
législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple
pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès
épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité
terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la
loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements
des fils d'Abraham.

Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution
hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de
Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour
connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou
moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de
leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on
pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf
mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants
n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des
hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné
de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de
l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela
la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes.
L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les
villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts
ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la
maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et
appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
connaissions? --Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites
point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus
à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le
sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne
grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en
délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur
inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement
l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.

C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore
la Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que
la loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de
Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des
patriarches, dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que
le chaste Joseph, esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en
Égypte, résistait aux provocations impudiques de la femme de son
maître, et lui abandonnait son manteau plutôt que son honneur. Un des
frères de Joseph, Juda, le quatrième fils de Jacob, avait marié
successivement à une fille nommée Thamar deux fils qu'il avait eus
avec une Chananéenne: ces deux fils, Her et Onan, étant morts sans
laisser d'enfants, leur veuve se promettait d'épouser leur dernier
frère, Séla; mais Juda ne se souciait pas de ce mariage, auquel les
deux précédents, restés stériles, attachaient un fâcheux augure.
Thamar, mécontente de son beau-père, qui s'était engagé vis-à-vis
d'elle à la marier avec Séla, imagina un singulier moyen de prouver
qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que Juda s'en allait sur les
hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses brebis, elle ôta ses
habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, puis
s'assit dans un carrefour sur la route que Juda devait prendre. «Quand
Juda la vit, raconte la _Genèse_ (ch. XXXVIII), il imagina que c'était
une prostituée, car elle avait couvert son visage pour n'être pas
reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets que j'aille
avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa belle-fille. Elle
lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes embrassements?» Il
dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.» Alors, elle reprit:
«Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des arrhes jusqu'à ce
que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit: «Que veux-tu que
je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau, ton bracelet et
le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle et aussitôt
elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile
qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du veuvage. Cependant Juda
envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses pâtres, qui devait lui
rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas cette femme, entre les
mains de qui le gage était resté, et il interrogea les passants: «Où
est cette prostituée qui stationnait dans le carrefour?» Et ils
répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans cet endroit-là.» Et
il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point trouvée, et les
gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée n'avait
stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à Juda
que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée
comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de
l'enfant qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et
son bâton.

Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que
puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec
toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au
vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée
juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui
veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que
jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont
remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
servant de marché et de champ de foire aux _paillardes_, qui tantôt se
tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul,
et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient
des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart;
car l'Écriture les qualifie ordinairement de _femmes étrangères_:
c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait
expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la
Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
condamnait pas. On s'explique donc comment les _femmes étrangères_
n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la
débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le
règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu
des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre
à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de
peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles
après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son
langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit
un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta
paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu
t'es abandonnée à tous les passants (_divisisti pedes tuos omni
transeunti_, dit la _Vulgate_), et tu as multiplié tes fornications.»

Le séjour des Hébreux en Égypte, où les moeurs étaient fort
dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de
simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque
Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la
terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour
arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de
Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le
Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne
paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!»
Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les
formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar
des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a
été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle.
Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers
elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
pas le prix de sa pudicité (_pretium pudicitiæ non negabit_). S'il ne
fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.»
Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons,
prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins
avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le
droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour
un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître,
après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre
concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient
entre eux de la Prostitution de leurs filles.

Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de
Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa,
par prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait,
la liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il
fut inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie.
«Celui qui aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera
puni de mort,» dit-il dans l'_Exode_ (chap. XXII). «Tu n'auras pas de
relation sexuelle avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le
_Lévitique_ (chap. XVIII), car c'est une abomination; tu ne
cohabiteras avec aucune bête et tu ne te souilleras pas avec elle. La
femme ne se prostituera pas à une bête et ne se mélangera pas avec
elle, car c'est un forfait!» Moïse, en parlant de ces désordres contre
nature, ne peut s'empêcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas
inventés et qui s'y abandonnaient à l'exemple des autres peuples. «Les
nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont polluées de
toutes ces turpitudes, s'écrie le chef d'Israël, la terre qu'elles
habitent en a été souillée, et moi je vais punir sur elle son
iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse, qui sait combien
son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes, joint la menace à
la prière pour imposer un frein salutaire aux déréglements des sens:
«Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranché du
milieu des miens!» Ce n'était point encore assez pour effrayer les
coupables; Moïse revient encore à plusieurs reprises sur la peine
qu'on doit leur infliger: «Les deux auteurs de l'abomination
seront également mis à mort, lapidés ou brûlés, l'homme et la bête, la
bête et la femme, le mâle et son complice mâle.» Moïse n'avait donc
pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de pareilles énormités.
Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites la nécessité de ne
pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de
Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces nations, disait
l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je vous défends, et
je les ai prises en abomination (_Lévit._, XX).»

Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que
possible, la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des
débauches qui n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa
nature. Ces débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au
développement de la population et à la santé publique. Tels furent
certainement les deux principaux motifs qui déterminèrent le
législateur à ne tolérer la Prostitution légale, que chez les femmes
étrangères. Il la défendit absolument aux femmes juives. «Tu ne
prostitueras pas ta fille, dit-il dans le _Lévitique_ (chap. XIX),
afin que la terre ne soit pas souillée ni remplie d'impureté.» Il dit
encore plus expressément dans le _Deutéronome_ (XXIII): «Il n'y aura
pas de prostituées entre les filles d'Israël, ni de ruffian entre les
fils d'Israël.» (_Non erit meretrix de filiabus Israel nec scortator
de filiis Israel._) Ces deux articles du code de Moïse réglèrent la
Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs furent fixés en
Palestine et constitués en corps de nation sous le gouvernement des
juges et des rois. Les lieux de débauche étaient dirigés par des
étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, dites
consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant aux
raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la
Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les
chapitres du _Lévitique_ où il ne craint pas de révéler les infirmités
dégoûtantes auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race.
De là toutes les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines
et prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre XVIII du
_Lévitique_, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe
féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (_turpitudinem non
discoperies_), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne
s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur.
Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou
belle-mère, sa soeur ou belle-soeur, sa fille, petite-fille ou
belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine
germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté
qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à
l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était
par des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à
l'époque de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement
interdite, que la loi de Moïse la punissait de mort dans
certaines circonstances. Le danger, il est vrai, était plus sérieux
chez les Juives que partout ailleurs.

Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus
en amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux
dents de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge
ferme et riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces
juives, dont la Sunamite du _Cantique des Cantiques_ nous offre un si
séduisant portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de
secrètes infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu
traiter comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne
venait ni de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien
osé de se prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne
peut qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières
pour sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur
progéniture d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs,
peu ou point médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne
s'agit que du flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible
chapitre XV du _Lévitique_, qui commence ainsi dans la traduction la
plus décente: «Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause
de son flux, et telle sera la souillure de son flux; quand sa chair
laissera aller son flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa
souillure.» Le texte de la _Vulgate_ ne laisse pas de doute sur
la nature de ce flux, sinon sur son origine: _Vir qui patitur fluxum
seminis immundus erit; et tunc indicabitur huic vitio subjacere, cum
per singula momenta adhæserit carni ejus atque concreverit foedus
humor._ Et voilà pourquoi Moïse avait ordonné des ablutions si
rigoureuses et des épreuves si austères, à ceux qui _découlaient_,
suivant l'expression des traductions orthodoxes de la _Bible_. Le
malade, qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les
vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les souillait, se rendait
à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son flux, et sacrifiait
deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son péché, l'autre en
holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait consacrés à Vénus
à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs caresses,
représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui avait eu de
si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne guérissait pas
le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du tabernacle
de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de
véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible
qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez
les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne
finît par infecter tout le peuple d'Israël.

Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée
pendant le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du
camp tous ceux qui en étaient atteints (_Nombres_, chap. V). Ce
fut par l'ordre du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans
pitié tout lépreux et _tout homme découlant_. On peut penser que ces
malheureux, à qui sans doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de
la manne céleste, périrent de froid et de faim, sinon de leur mal. Il
est permis de rapporter encore à ce mal étrange et odieux la loi de
Jalousie, que Moïse formula pour tranquilliser les maris qui
accusaient leurs femmes d'avoir compromis leur santé en commettant un
adultère dont elles avaient gardé les traces cuisantes. Des querelles
inextinguibles éclataient sans cesse à ce sujet dans l'intérieur des
ménages juifs. Le mari soupçonnait sa femme et cherchait la preuve de
ses soupçons dans l'état de leur santé réciproque; la femme jurait en
vain qu'elle ne s'était pas souillée, et elle imputait souvent à son
mari les torts que celui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se
rendaient devant le sacrificateur; le mari présentait pour sa femme un
gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé _gâteau de jalousie_; les
deux époux se tenaient debout devant l'Éternel; le sacrificateur
posait le gâteau sur les mains de la femme, et tenait dans les siennes
les eaux amères qui apportent la malédiction: «Si aucun homme n'a
couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la puissance de ton
mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois exempte de ces eaux
amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, tu t'es débauchée
et souillée, et que quelque autre que ton mari ait couché avec
toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu t'es
assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la
malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le
ventre et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait _Amen_ et buvait
les eaux amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le
gâteau de jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme
voyait enfler son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était
convaincue d'adultère et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son
mari, au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime
_exempte de faute_, se trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il
n'eût pas bu les eaux amères en présence du sacrificateur, il avait
souvent la meilleure part des infirmités dégoûtantes et des accidents
terribles que l'exécration faisait peser sur sa femme criminelle.
Quand celle-ci avait manifesté son innocence par l'état prospère de
son ventre et de sa cuisse charnue, elle n'avait plus à redouter les
reproches de son mari et elle pouvait avoir des enfants.

Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines
maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde
du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers
les peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et
toutes ces races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres,
s'incorporaient les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou
de leurs alliés. Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait
chez les descendants incestueux de Loth et de ses filles. La
Prostitution sacrée avait surtout étendu son empire impudique dans le
culte des faux dieux, que les habitants du pays adoraient avec une
déplorable frénésie. Moloch et Baal-Phegor étaient les monstrueuses
idoles de cette Prostitution à laquelle le peuple juif s'empressa de
se faire initier. Moïse eut beau sévir contre les fornicateurs, leur
exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se laissèrent entraîner
aux appétits de la chair. Ainsi, une foule de superstitions obscènes
restèrent dans les moeurs des Hébreux, quoique les autels de Baal et
de Moloch eussent été renversés et ne reçussent plus d'offrandes
immondes. Moïse, dans le chapitre XX du _Lévitique_ et dans le
chapitre XXIII du _Deutéronome_, a imprimé un stigmate d'infamie à ce
culte exécrable et aux apostats qui le pratiquaient à la honte du vrai
Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants d'Israël ou des étrangers qui
demeurent dans Israël donnera de sa semence à l'idole de Moloch, qu'il
soit puni de mort: le peuple le lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à
Moïse, en lui ordonnant de retrancher du milieu de son peuple ceux qui
auront forniqué avec Moloch. Dans le _Deutéronome_, c'est Moïse seul
qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine déterminée,
certaines impuretés qui concernaient Baal plutôt que Moloch: «Tu
n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de la
Prostitution et le _prix du chien_, quel que soit le voeu que tu
aies fait, parce que ces deux choses sont en abomination devant le
Seigneur ton Dieu.»

Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient
ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du _Talmud_
et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les
idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui,
les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur
de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des
taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans
sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour
consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet
holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de
sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est
alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les
_Molochites_ se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils
s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à
travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et,
suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à
Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que
quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du
Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de
Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je
mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était
autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la
Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui
apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la
pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les
enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend
que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles
adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient
offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
de Baal-Phegor chez les Juifs.

Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut
accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de
l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le
Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des
plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la
nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les
montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape.
Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait.
C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire
parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent
les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont
essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui
s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était
figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la _Bible_:
_species turpitudinis_; tantôt par une idole portant sa robe
retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (_ut
turpitudinem membri virilis ostenderet_); selon Mignot, la statue de
Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était
remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de
l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui
faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu
étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et
frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce
d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La _Vulgate_ les nomme
_efféminés_ (_effoeminati_); le texte hébraïque les qualifie de
_kedeschim_, c'est-à-dire _consacrés_. Quelquefois, ces consacrés
n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle
ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le
produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois
sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se
couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le
vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle
dans une mare de sang.

Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des
temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il
dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la
maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le _prix du chien_.
Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses
initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la
ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la
profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des
femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse
eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration
quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale,
le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique
fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins
recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de
leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes
qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme
eux _kedeschoth_, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux
sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient
à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en
jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui
continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal
n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui,
exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient
exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.

L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence
donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle
reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des
Machabées.

Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites,
presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la
fornication avec les filles de Moab (_Nombres_, chap. XXV), qui les
invitèrent à leurs sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel
appela Moïse et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié
à Belphegor. Une maladie terrible, née de la débauche des Israélites,
les décimait déjà, et vingt-quatre mille étaient morts de cette
maladie. Moïse rassembla les juges d'Israël pour les inviter à
retrancher du peuple les coupables que le fléau avait atteints. «Voilà
qu'un des enfants d'Israël, nommé Zambri, entra, en présence de ses
frères, chez une prostituée du pays de Madian, à la vue de Moïse et de
l'assemblée des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle.
Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva, prit
un poignard, entra derrière Zambri dans le lieu de débauche, et perça
d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la génération.»
Cette justice éclatante fit cesser l'épidémie qui désolait Israël et
apaisa le ressentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des
racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de
Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne
furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le
règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les efféminés
s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations des
peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils
d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les
efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (_in
sacris Priapi_), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique
(_simulacrum turpissimum_). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le
reste des efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites
sévères de son père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à
revenir; les temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de
nouveau à la pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi
Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et à leur
culte, qui s'était mêlé dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les
temples furent démolis, les statues jetées par terre, les bois impurs
arrachés et brûlés; Josias n'épargna pas les tentes des efféminés que
ces infâmes avaient plantées dans l'intérieur même du temple de
Salomon, et qui, tissées de la main des femmes consacrées à Baal,
servaient d'asile à leurs étranges Prostitutions.

Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de
traits de moeurs, que lui fournit la tradition; au chapitre XV des
_Nombres_, dans lequel sont mentionnés les débordements des
Israélites avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des
tentes et ouvert des boutiques (_officinæ_) depuis Bet-Aiscimot
jusqu'à Ar-Ascaleg: là, elles vendaient toutes sortes de bijoux; et
les Hébreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de
Prostitution. Quand l'un d'eux sortait pour prendre l'air et se
promenait le long des tentes, une fille l'appelait de l'intérieur de
la tente où elle était couchée: «Viens, et achète-moi quelque chose?»
Et il achetait; le lendemain il achetait encore, et le troisième jour
elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu es le maître ici.» Alors,
il entrait dans la tente; et là, il trouvait une coupe pleine de vin
ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de boire ce vin!» lui
disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses sens, et il disait
à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant de son sein
l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur, lui
disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
dieu? --Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie? --Que
t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant
cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché;
il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se
découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête
nue en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et
devant le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient
peut-être pas trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la
suite des idolâtries qu'elles avaient sollicitées; car, après
l'expédition triomphante que Moïse avait envoyée contre les
Madianites, tous les hommes ayant été passés au fil de l'épée, il
ordonna de tuer aussi une partie des femmes qui restaient
prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de l'armée, ce
sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les fils
d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous montrant
l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes
qui avaient perdu leur virginité (_mulieres quæ noverunt viros in
coitu_).

Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper
beaucoup de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la
femme juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux,
si peu avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient
des moyens certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait,
et de prouver ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (_Deutéron._, ch.
XXII), lorsqu'un mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de
n'être point entrée vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de
l'accusée se présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte
de la ville, et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité
de leur fille, en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses
noces. Dans ce cas, on imposait silence au mari et il n'avait
plus rien à objecter contre une virginité si bien établie. Mais, dans
le cas contraire, quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant,
elle courait risque d'être convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et
d'être alors condamnée comme ayant forniqué dans la maison de son
père: on la conduisait devant cette maison et on l'assommait à coups
de pierres. Moïse, ainsi que tous les législateurs, avait prononcé la
peine de mort contre les adultères; quant au viol, celui d'une fille
fiancée était seul puni de mort, et la fille périssait avec l'homme
qui l'avait outragée, à moins que le crime eût été commis en plein
champ; autrement, cette infortunée était censée n'avoir pas crié ou
avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu l'anneau de
fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humiliée (_quia
humiliavit illam_), à la charge seulement de payer au père de sa
victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'_achat d'une
vierge_. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes,
prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme
mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait
lui venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on
coupait la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les
parties honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient
l'habitude de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable,
qui n'allait à rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc
pour empêcher ces combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du
temple aux eunuques, de quelque façon qu'ils le fussent devenus
(_attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro._ Deutéron.,
XXIII). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux
femmes juives; les étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou
avec Israël, n'étaient nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait
bien tout le prix de ces étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans,
il en prit une pour femme ou plutôt pour concubine. C'était une
Éthiopienne, qui n'adorait pas le Dieu des Juifs, mais qui n'en
plaisait pas moins à Moïse. La soeur de ce favori de l'Éternel,
Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de l'Éthiopienne, car Moïse
s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie devint lépreuse, blanche
comme neige, en châtiment de ses malins propos contre la noire
maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas toujours d'exemple,
eût été malvenu à exiger des Israélites une continence qui lui
semblait difficile à garder. Il leur recommandait seulement la
modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les actes
extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de mystère,
qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de
lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de précautions à
prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les femmes juives
étaient sujettes à des indispositions héréditaires que l'abus des
rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les familles, en se
concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient appauvri et vicié
leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des Israélites, leur
législateur, qui eût été impuissant à les rendre absolument chastes et
vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs désirs et dans
leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le Seigneur à Moïse,
portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs manteaux, afin
que la vue de ces bandelettes leur rappelle les commandements du
Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et leurs pensées.»
(_Nombr._, XV.)

Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans
Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le
peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une
prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que
Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur
la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que
Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir
dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille
de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes,
avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie
antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
et ses bois sacrés dans les _lieux élevés_, comme le dit souvent la
_Bible_. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution,
c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres
de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à
l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho,
ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la _Bible_. Cette femme
demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce
qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On
vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions,
mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida
ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la
promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut
épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et
tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël
jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas
l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu
des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et
l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.

Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on
pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne
ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de
Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, _vint_ vers
cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la
ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une
courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix
d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de
son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il
faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut
dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne
l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un
fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés.
Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem
une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
la _Bible_, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là
que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il
accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de
Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient
s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et
appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et,
heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est
entré chez toi, pour que nous abusions de lui (_ut abutamur eo_).» Le
vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit:
«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte
et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne
voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa
concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la
nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse,
épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la
maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues
sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se
levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut
que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette
concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner
leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire
prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de
Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des
étrangères et des idolâtres.

[Illustration: LE LÉVITE D'EPHRAIM]

Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de
Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les
concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant
Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de
prospérité, la licence des moeurs fut poussée aux dernières limites.
Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une
jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit
dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un
vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le
visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et
magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait
épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des
Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait
ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait
avec frénésie à ses débordements. (_His itaque copulatus est
ardentissimo amore_). Il eut sept cents femmes et trois cents
concubines, qui détournèrent son coeur du vrai Dieu. Il adora donc
Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux
dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa
et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à
Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté,
avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si
grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu
d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes
dans le célèbre jugement de Salomon. La _Bible_ fait comparaître ces
deux femmes de mauvaise vie (_meretrices_) devant le trône du roi, qui
décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun
mépris.

A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale,
autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui
en avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées
dans l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse
industrie publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition
corporelle ou pécuniaire. Deux chapitres du _Livre des Proverbes_ de
Salomon, le Ve et le VIIe, sont presque un tableau de la
Prostitution et de son caractère en ce temps-là. On pourrait induire
de certains passages du chapitre V, que ces étrangères n'étaient pas
exemptes de terribles maladies, nées de la débauche, et qu'elles les
communiquaient souvent aux libertins, qui en étaient consumés (_quando
consumpseris carnes tuas_): «Le miel distille des lèvres d'une
courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus douce que l'huile; mais
elle laisse des traces plus amères que l'absinthe et plus aiguës que
le glaive à deux tranchants... Détourne-toi de sa voix et ne
t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur à
un ennemi et le reste de ta vie à un mal cruel, de peur d'épuiser tes
forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa maison à tes
dépens.» Dans le chapitre VII, on voit une scène de Prostitution, qui
diffère peu dans ses détails de celles qui se reproduisent de nos
jours sous l'oeil vigilant de la police; c'est une scène que Salomon
avait vue certainement d'une fenêtre de son palais, et qu'il a peinte
d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et d'un philosophe: «D'une
fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les grillages, j'ai vu et je
vois les hommes, qui me paraissent bien petits. Je considère un
jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison
du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule de la nuit
et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers lui, parée
comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre les âmes,
gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que ses pieds
ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans les
places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle saisit
le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaçant:
«J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui dit-elle;
aujourd'hui mes voeux devaient être comblés. C'est pourquoi je suis
sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai trouvé. J'ai tissu
mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis peints venus
d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Viens,
enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents baisers jusqu'à ce
que le jour reparaisse. Car mon maître (_vir_) n'est pas dans sa
maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac d'argent;
il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé ce jeune
homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses lèvres,
elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le boeuf conduit
à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, ne sachant pas
qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer mortel lui
traverse le coeur; comme l'oiseau qui se jette dans le filet, sans
savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit
ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne
vous égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup
d'hommes gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.»
Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, célébrant les
mystères de Moloch et de Baal, le grand roi Salomon avait probablement
oublié ses _Proverbes_. Salomon néanmoins se repentit et mourut dans
la paix du Seigneur.

Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à
la nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la
loi de Moïse dans l'intérêt de la pureté des moeurs domestiques,
mais encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël
la présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de
Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait
sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient
occupé à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des
montagnes et dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de
chants licencieux et se remplissait de parfums que les prostituées
brûlaient devant elles. Il y avait des tentes de débauche aux
carrefours de tous les chemins et jusqu'aux portes des temples du
Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de la
Prostitution affligeât constamment les yeux du prophète, pour
que ses prophéties en reflétassent à chaque instant les images
impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée avec
toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane
condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner
ton instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce
passage, que les _étrangères_ faisaient de la musique pour annoncer
leur marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale
sauvage, aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique:
«Courtisane, tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée
sous tous les arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les
plus hideuses ces impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure
dans la maison d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de
Prostitution. (_Moechati sunt et in domo meretricis luxuriabantur;
equi amatores et emissarii facti sunt._) Les Juifs, lorsqu'ils furent
menés en captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce
qu'ils y virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte
de Mylitta qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie
leur montre avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de
la Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant
les travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
centuple de la solde qu'elle en a reçue. (_Dant autem et ex ipso
prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
meretricibus, ornant deos suos._)

Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés.
Le prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la
corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que
mauvais lieux ouverts à tout venant, que tentes de paillardise
plantées sur tous les chemins, que maisons de scandale et
d'impudicité; on n'aperçoit que courtisanes vêtues de soie et de
broderie, étincelantes de joyaux, chargées de parfums; on ne contemple
que des scènes infâmes de fornication. La grande prostituée,
Jérusalem, qui se donna aux enfants d'Égypte à cause des promesses de
leur belle taille, fait des présents aux amants dont elle est
satisfaite, au lieu de leur demander un salaire: «Je te mettrai dans
les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée, lui dit le Seigneur, et
ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront ton repaire; et ils te
dépouilleront de tes vêtements, et ils emporteront tes vases d'or et
d'argent, et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie.» Il fallait
que Jérusalem eût porté au comble ses prévarications, pour que le
prophète la menaçât du sort de Sodome. La Prostitution qui faisait le
plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait être celle qui persistait
à s'abriter sous les voûtes du temple de Salomon. Ce temple, du temps
des Machabées, un siècle et demi avant Jésus-Christ, était encore le
théâtre du commerce des prostituées qui venaient y chercher des
chalands. (_Templum luxuria et comessationibus gentium erat
plenum et scortantium cum meretricibus._) On doit croire que cet état
de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé les vendeurs
du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas sur la
nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le livre
des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce qu'il
pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de tourterelles
dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que ces oiseaux,
chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir des offrandes
aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée par Moïse,
ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle; mais
seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.

Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et
qui brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein
d'indulgence à l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs
faiblesses. Quand la Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits,
cette étrangère qui avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage
avec un homme, Jésus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint
doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tirée du puits.
Les disciples de Jésus s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une
telle femme et dirent dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette
créature?» Les disciples étaient plus intolérants que leur divin
maître, car ils auraient volontiers lapidé, selon la loi de
Moïse, une autre femme adultère, que Jésus sauva en disant: «Que celui
qui n'a pas péché lui jette la première pierre!» Enfin, le Fils de
l'homme ne craignit pas d'absoudre publiquement une prostituée, parce
qu'elle avait honte de son coupable métier. Tandis qu'il était à table
dans la maison du pharisien, à Capharnaüm, une femme de mauvaise vie
(_peccatrix_), qui demeurait dans cette ville, apporta un vase
d'albâtre contenant une huile parfumée; elle arrosa de ses larmes les
pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les essuya avec ses cheveux.
Ce que voyant le pharisien, il disait en lui-même: «S'il était
prophète, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car
c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette femme, lui dit
avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si nombreux qu'ils
soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Ces paroles de
Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des manières; mais, à
coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées, n'entendait pas
encourager la pécheresse à continuer son genre de vie. Il chassa sept
démons qui possédaient cette femme, nommée Marie-Madeleine, et qui
n'étaient peut-être que sept libertins avec qui elle avait des
habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, une digne
repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui l'avait
délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle s'assit,
toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le
Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant
de pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si,
pendant tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être
la patronne des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle
les consolait du moins par son exemple, et, même au fond de leurs
retraites maudites, elle leur montrait encore le chemin du ciel.
(_Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum._)



CHAPITRE IV.

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.
  --_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la
  persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la
  Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait
  fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
  Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
  Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville
  d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à
  Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
  --Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la
  Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus
  Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
  Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.
  --_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.
  --Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaires.
  --_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.
  --_Vénus Scotia_ ou la _Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la
  Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus
  Callipyge_ ou Aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus
  Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus
  Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille
  courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante
  hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.
  --Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans
  les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le
  pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
  --Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus
  Lamia_.


La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux
et des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette
théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée
plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme
allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.
Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la
nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la
nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait
dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce
reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme
ce n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les
multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y
eut presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres
et les poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et
d'écrire les annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème
unique, celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et
charmante mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un
caractère varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse
n'était qu'un hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans
peine que la Prostitution, qui se montre de tant de manières dans
l'odyssée des métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un
reflet des moeurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une
nation dont les croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes
impures pouvait-elle jamais être chaste et retenue?

La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de
l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre;
ce culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se
répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt
Corinthe, Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à
mesure que Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée
et d'Hésiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne
et phénicienne; ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une
civilisation plus polie et plus raffinée, mais non moins corrompue.
Vénus et Adonis sont plus voilés qu'ils ne l'étaient dans
l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il y a des délicatesses et des
recherches de débauche qu'on ignorait peut-être dans les enceintes
sacrées de Mylitta et dans les bois mystérieux de Belphegor. Les
renseignements nous manquent pour reconstituer dans tous ses détails
secrets le culte des Vénus grecques, surtout dans les époques
antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les poëtes ne nous
offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils indiquent tout, ne
précisent rien; les philosophes évitent les tableaux et se jettent au
hasard dans de vagues généralités morales; les historiens ne
renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas souvent l'un
l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de quelques
médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous avons
seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, dont
le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au sujet
que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous dispensera
de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de preuves et
d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer au
profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les
usages religieux la trace profonde de son empire.

La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se
nommait Pandemos. Socrate dit, dans le _Banquet_ de Xénophon, qu'il y
a deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le
culte de la première est chaste, et celui de la seconde criminel.
Socrate vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un
philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son
jugement inflexible. Platon, dans son _Banquet_, parle aussi des deux
Vénus, mais il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux
Vénus, dit-il: l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus,
d'où lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter
et de Dioné, que nous appelons Vénus-Pandemos.» C'est la
Vénus-Populaire (+pan+, tout; +dêmos+, peuple); c'est la
première divinité que Thésée fit adorer par le peuple qu'il avait
rassemblé dans les murailles d'Athènes; c'est la première statue de
déesse qui fut érigée sur la place publique de cette ville naissante.
Cette antique statue, qui ne subsistait plus déjà quand Pausanias
écrivit son Voyage en Grèce, et qui avait été remplacée par une autre,
due à un habile sculpteur, et plus modeste sans doute que la première,
faisait un appel permanent à la Prostitution. Les savants ne sont pas
d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donnée, et l'on peut
supposer que cette pose avait trait au caractère spécial de la déesse.
Thésée, pour que ce caractère fût encore plus clairement représenté,
avait placé près de la statue de Pandemos celle de Pitho, déesse de la
persuasion. Les deux déesses disaient si bien ce qu'on avait voulu
leur faire exprimer, que l'on venait à toute heure, de jour comme de
nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance publique. Aussi, lorsque
Solon eut réuni, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait fondés
à Athènes, les sommes nécessaires pour élever un temple à la déesse de
la Prostitution, il fit bâtir ce temple vis-à-vis de la statue qui
attirait autour de son piédestal une procession de fidèles prosélytes.
Les courtisanes d'Athènes se montraient fort empressées aux fêtes
de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrième jour de chaque mois, et
qui donnaient lieu à d'étranges excès de zèle religieux. Ces jours-là,
les courtisanes n'exerçaient leur métier qu'au profit de la déesse, et
elles dépensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagné sous
les auspices de Pandemos.

Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas
le seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en
avait aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de
Thèbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La
tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait
été fabriquée avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient
amené Cadmus aux bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie,
fille de Cadmus; cette princesse, indulgente pour les plaisirs de
l'amour, s'était plu à en consacrer le symbole à la déesse, en lui
destinant ces éperons ou becs de métal qui s'étaient enfoncés dans le
sable du rivage pour en faire sortir une cité. Dans le temple de
Mégalopolis, la statue de Pandemos était accompagnée de deux autres
statues qui présentaient la déesse sous deux figures différentes, plus
décentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une
physionomie assez effrontée, car elles ne furent pas conservées quand
les moeurs imposèrent des voiles même aux déesses; celle qui
était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple célèbre, avait été
refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entièrement la
posture et qui se contenta d'un emblème très-transparent, en mettant
cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.

Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom
d'+Hetaira+ ou de +Pornê+, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là annonçait
suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui rendait. Ses
adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs amants; les uns
et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices
pour se mettre sous sa protection. Cette Vénus-là, si malhonnête qu'elle
fût dans son culte, rappelait pourtant un fait historique qui était à
l'honneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps
fabuleux de la Grèce. Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos
était fière, cette ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée
par une courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de
la ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie
avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des flûtes.
Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle rentra
par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armèrent,
tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi de leur cité.
En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un temple à
Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à Éphèse, mais on ne
sait pas si son origine était aussi honorable que celle du temple
d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs une tradition
particulière. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait été
construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet
endroit-là, et qui attendait au bord de la mer que Vénus, née du sein
des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut en souvenir de cette
prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées s'intitulaient
_Simoethes_, aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les
matelots au culte de la déesse, et qui leur ouvrait ses grottes
consacrées à ce culte. Le temple de Vénus-Courtisane à Samos, qu'on
appelait la déesse des roseaux ou des marécages, avait été bâti avec les
deniers de la Prostitution, par les hétaires qui suivirent Périclès au
siége de Samos, et qui y trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes
énormes. (_Ingentem ex prostitutâ formâ quæstum fecerant_, dit Athénée,
dont le grec est plus énergique encore que cette traduction latine.)
Mais quoique Vénus eût le nom d'_Hétaire_, les fêtes qu'on célébrait en
Magnésie, sous le nom de _Hétairidées_, ne la regardaient pas; elles
avaient été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de
l'expédition des Argonautes.

Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des
courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui
donnait encore d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à
ses prêtresses favorites. Celui de _Peribasia_, par exemple, en latin
_Divaricatrix_, faisait allusion aux mouvements que provoque et règle
le plaisir. Cette Vénus était nominativement adorée chez les Argiens,
comme nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas
d'avouer que ce nom bizarre de _Remueuse_ lui était venu _à
divaricandis cruribus_. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains
_Salacia_ ou Vénus-Lubrique, qui prit encore d'autres noms analogues
et plus caractéristiques. Le fameux architecte du labyrinthe de Crète,
Dédale, par amour de la mécanique, avait dédié à cette déesse une
statue en vif-argent. Les dons offerts à la déesse faisaient allusion
aux qualités qu'on lui supposait. Ces dons, qui étaient parfois fort
riches, rappelaient, en général, la condition des femmes qui les
déposaient sur l'autel ou les appendaient au piédestal de la statue.
C'étaient le plus souvent des phallus en or, en argent, en ivoire ou
en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux précieux, et surtout des
miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces
miroirs furent toujours considérés comme les attributs de la déesse et
des courtisanes. On représentait Vénus un miroir à la main; on la
représentait aussi tenant un vase ou une boîte à parfums: car, disait
le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois
mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui avaient tant
d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour elle
de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur
première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des
peignes, des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets
en or et en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et
que Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles
imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme,
dans sa _Corinthiaste_: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la
Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à
Vénus-Mariée.»

Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à
certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui
élevait sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus
fréquentés et plus enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de
Vénus-Armée. Tantôt on l'adorait avec le nom de _Mélanis_ ou _la
Noire_, comme déesse de la nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à
Laïs pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de tous côtés
avec de magnifiques présents; elle avait des temples à Mélangie en
Arcadie; à Cranium, près de Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces
temples étaient environnés de bocages impénétrables au jour, dans
lesquels on cherchait à tâtons les aventures. Tantôt on l'appelait
_Mucheia_ ou la déesse des repaires; _Castnia_ ou la déesse des
accouplements impudiques; _Scotia_ ou _la Ténébreuse_; _Derceto_ ou
_la Coureuse_; _Callipyge_ ou Aux belles fesses, etc. Vénus,
véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté, avait, pour
chacune de ses transformations, une mythologie spéciale, toujours
ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la femme
remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut _Derceto_
ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer et elle
y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la ramener sur
la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le mettant au
nombre des astres: pour traduire cette fable en langage humain, il ne
fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et
sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de _Derceto_
exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le pêcheur
qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto avaient
donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux époques
contemporaines du chaos un oeuf gigantesque s'était détaché du ciel
et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet oeuf
jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit: voilà
pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on ne
sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la
préférence. Enfin, il y avait une Vénus _Mechanitis_ ou _Mécanique_,
dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un
masque en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts
cachés et prenaient les poses les plus capricieuses.

Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de
la beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du
visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire
que de la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la
couleur. La beauté du visage, en effet, appartenait presque
indistinctement à toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la
beauté du corps était un des attributs divins de Vénus. Lorsque le
berger troyen, Pâris, décerna la pomme à la plus belle des trois
déesses rivales, il n'avait décidé son choix entre elles, qu'après les
avoir vues sans aucun voile. Vénus ne représentait donc pas la beauté
intelligente, l'âme de la femme; elle ne représentait que la beauté
matérielle, le corps de la femme. Les poëtes, les artistes lui
attribuaient donc une tête fort petite, au front bas et étroit, mais
en revanche un corps et des membres fort longs, souples et potelés. La
perfection de la beauté chez la déesse commençait surtout à la
naissance des reins. Les Grecs se regardaient comme les premiers
connaisseurs du monde en ce genre de beauté. Cependant ce ne fut pas
la Grèce, mais la Sicile qui fonda un temple à Vénus Callipyge. Ce
temple dut son origine à un jugement qui n'eut pas autant d'éclat que
celui de Pâris, car les parties n'étaient pas déesses et le juge n'eut
pas à se prononcer entre trois. Deux soeurs, aux environs de
Syracuse, en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté;
un jeune Syracusain, qui passait par là et qui vit les pièces du
procès, sans être vu, fléchit le genou en terre comme devant Vénus
elle-même, et s'écria que l'aînée avait remporté la victoire. Les deux
adversaires s'enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse
et raconta, encore ému d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frère,
émerveillé à ce récit, déclara qu'il se contenterait de la cadette.
Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils possédaient de plus précieux, et ils
se rendirent chez le père des deux soeurs et lui demandèrent de
devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d'avoir été
vaincue, était tombée malade; elle sollicita la révision de la cause,
et les deux frères, d'un commun accord, proclamèrent qu'elles avaient
toutes deux également droit à la victoire, selon que le juge regardait
l'une, du côté droit, et l'autre, du côté gauche. Les deux soeurs
épousèrent les deux frères et transportèrent à Syracuse une réputation
de beauté, qui ne fit que s'accroître. On les comblait de présents, et
elles amassèrent de si grands biens, qu'elles purent ériger un temple
à la déesse qui avait été la source de leur fortune. La statue qu'on
admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de
chaque soeur, et la réunion de ces deux modèles en une seule copie
avait formé le type parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte
Cercidas de Mégalopolis qui a immortalisé cette copie sans avoir
vu les originaux. Athénée rapporte la même anecdote, dont le voile
transparent cache évidemment l'histoire de deux courtisanes
syracusaines.

Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc
autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des
sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes
publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les
Aphrodisées et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus
particulièrement et qu'elles célébraient à huis clos. Elles
remplissaient même quelquefois les fonctions de prêtresses dans les
temples de Vénus, et elles y étaient attachées, comme auxiliaires,
pour nourrir le prêtre et augmenter les revenus de l'autel. Strabon
dit positivement que le temple de Vénus à Corinthe possédait plus de
mille courtisanes que la dévotion des adorateurs de la déesse lui
avait consacrées. C'était un usage général en Grèce de consacrer ainsi
à Vénus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre
la déesse favorable, ou quand on avait vu ses voeux exaucés par
elle. Xénophon de Corinthe, en partant pour les jeux Olympiques,
promet à Vénus de lui consacrer cinquante hétaires si elle lui donne
la victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa promesse. «O
souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans l'ode composée en l'honneur
de cette offrande, Xénophon vient d'amener dans ton vaste bocage
une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il s'adresse à elles: «O
jeunes filles qui recevez tous les étrangers et leur donnez
l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche Corinthe,
c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de Vénus et
en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide céleste
et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits
voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette
consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe.
Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait
jamais de la confier à des _consacrées_ qui entraient les premières
dans le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien
d'Héraclée, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était
fait représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de
courtisanes dans le costume de leur métier.

L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la
déesse est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui
sont moins discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les
peintures de deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant
M. Lajard, d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne
nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était
perpétuée dans le culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie
de la célèbre collection Durand, représente un temple de Vénus,
dans lequel une courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave,
les propositions d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du
temple et tenant à la main une bourse. Sur le second vase, un
étranger, pareillement couronné de myrte, est assis sur un lit et
semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M.
Lajard attribue encore la même signification à une pierre gravée,
taillée à plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblèmes du
culte de la Vénus Orientale, et dont la sixième représente une
courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livre à un
étranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois
sacrés n'a pas laissé de traces plus caractéristiques chez les auteurs
de l'antiquité, qui n'ont pas osé trahir les mystères de Vénus.

Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur
déesse, elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres
déesses; ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons,
après la vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus.
C'étaient des soupers licencieux qui composaient le rituel de ces
fêtes, dans lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs
amants pour manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine
fête des Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres
d'Alcyphron, nous nous assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala
pour y manger ensemble, fais en sorte d'y venir.» --«Nous touchons
aux Aloennes, écrit Thaïs à Thessala, et nous étions toutes assemblées
chez moi pour célébrer la veille de la fête.» Ces soupers, appelés les
_petits mystères de Cérès_, étaient des prétextes de débauches qui
duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il paraît que dans
certains temples de Cérès, à Éleusis par exemple, les courtisanes,
dont les femmes honnêtes fuyaient la vue et l'approche, avaient obtenu
d'ouvrir une salle à elles, où elles avaient seules le droit d'entrer
sans prêtres, et où une d'elles présidait aux cérémonies religieuses,
que ses compagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur
présence plus chaste qu'à l'ordinaire. Durant ces cérémonies, les
vieilles courtisanes donnaient des leçons aux jeunes dans la science
et la pratique des mystères de la Bonne Déesse. Le pontife Archias,
qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès d'Éleusis, dans la
salle des courtisanes, sans l'intervention de leur grande prêtresse,
fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par le peuple.

Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les
offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois
pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé.
La fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on
imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone,
vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses
galants spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le
fronton du temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait
encore à sa place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu
qui se montrait naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir,
c'était Adonis, déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis
étaient, d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne
pouvait guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait
eu aussi, dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la
Prostitution sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de
Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des
fêtes d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir
exercer leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit,
dans les bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te
mène, dit un courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a
un lieu de débauche (+porneôn+): une hétaire renommée y célèbre
les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les
Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes
attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus
déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent
des autels et des statues à Vénus _Leæna_ et à Vénus _Lamia_, pour
diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.



CHAPITRE V.

  SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
  établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
  de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le
  poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
  Prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées
  comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les
  prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et
  Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
  consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.
  --Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
  licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à
  Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des
  femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée
  comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des
  philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la
  Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois
  aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété
  la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.
  --Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane
  Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de
  Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant
  les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des
  enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
  bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les
  _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
  le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
  --Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux
  subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.


La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à
l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le
législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution
hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait
disparu sans laisser de traces dans les moeurs, et le mariage était
trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait
trop nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des
métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore
prévaloir contre la foi conjugale, contre le respect de la famille.
Solon vit les autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la
Prostitution des consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers;
il songea naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et
par les mêmes moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de
la jeunesse athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda
donc, comme établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans
lequel des esclaves, achetées avec les deniers de l'État et
entretenues à ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de
la population, et travaillaient avec impudicité à augmenter les
revenus de la république. On a voulu bien souvent, à défaut de preuves
historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition, ne pas
laisser au sage Solon la responsabilité morale du libertinage institué
légalement à Athènes; on a prétendu que ce grand législateur, dont le
code respire la pudeur et la chasteté, n'avait pu se donner un démenti
à lui-même en ouvrant la porte aux débauches de ses concitoyens. Mais,
dans un fait de cette nature, qui semblait au-dessous de la dignité de
l'histoire, la tradition, recueillie par Athénée et conservée aussi
dans des ouvrages qui existaient de son temps, était comme l'écho de
ce dictérion, qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait
de son origine.

Nicandre de Colophon, dans son _Histoire d'Athènes_, aujourd'hui
perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs
d'une pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les
plaça dans des lieux publics, mais encore bâtit un temple à
Vénus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amassé les impures
habitantes de ces lieux-là. «O Solon! s'écrie le poëte Philémon dans
ses _Delphiens_, comédie qui n'est pas venue jusqu'à nous; ô Solon!
vous devîntes par là le bienfaiteur de la nation, vous ne vîtes dans
un tel établissement que le salut et la tranquillité du peuple. Il
était d'ailleurs absolument nécessaire dans une ville où la bouillante
jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois les plus impérieuses
de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands malheurs et des
désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons destinées à
cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les besoins du
public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs faveurs à
quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que la
reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après
Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les
_dictériades_ avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le
commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni
vengeances. On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni
refus.» C'était sans doute à Solon lui-même que l'on devait le
règlement intérieur de cet établissement, qui fut longtemps administré
comme les autres services publics et qui eut sans doute à sa tête, du
moins dans l'origine, un grave magistrat.

On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes
communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne
et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale;
elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies
religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre
dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît
reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux
où leur présence eût causé du scandale ou de la distraction.
Étrangères, d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer
dans la cité; et celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient
vouées à la Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à
leur naissance. Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées
pour constituer la Prostitution légale; mais il est permis d'en
formuler ainsi les principales dispositions, qui se trouvent
suffisamment constatées par une foule de faits que nous découvrons çà
et là dans les écrivains grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des
femmes du grand dictérion entretenu aux frais de la république, se
relâcha de sa sévérité, puisque, moins d'un siècle après la mort du
législateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts
dans la société grecque, et osaient se mêler aux femmes honnêtes
jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisistrate,
qui gouvernait Athènes 530 ans avant l'ère moderne, établirent des
festins publics, qui réunissaient le peuple à la même table, et dans
ces festins les courtisanes furent autorisées à prendre place à côté
des matrones; car les fils du tyran se proposaient moins d'améliorer
le peuple que de le corrompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous
servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaisir arrivaient
là par flots, et, comme le disait un historien grec, Idoménée, dont
les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, à
l'instigation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les
champs, les vignes et les jardins fussent ouverts à tout le
monde, dans les jours consacrés à la débauche publique, afin que
chacun pût en prendre sa part sans être obligé d'aller se cacher dans
le mystère du dictérion de Solon.

Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux
pour réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se
proposait d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la
pudeur des vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour
but de détourner la jeunesse des penchants honteux qui la
déshonoraient et l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous
les désordres; le vice contre nature se propageait d'une manière
effrayante et menaçait d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui
n'étaient déjà plus des hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon
voulut leur donner les moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens,
sans se livrer aux déréglements de leur imagination. Il ne fit
pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans
renoncer à leurs coupables habitudes, contractèrent celles d'un
libertinage plus naturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut
toutefois rempli, en ce que la sécurité des femmes mariées n'eut plus
rien à craindre des libertins. La Prostitution légale était alors,
pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une
nombreuse clientèle: on la connaissait à peine, on ne s'y accoutuma
que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après en avoir eu,
en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de Solon se
trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche
publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des
moeurs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à
Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison
de la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos
conviait ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée
agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes,
la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en
allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa
maîtresse.

Les moeurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe
surtout, n'étaient pas aussi régulières que les moeurs des
Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution
n'avait pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour
employer une expression moderne, et elle pouvait impunément se
produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions
possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir
était une grande affaire pour ses habitants et pour les étrangers qui
y affluaient de tous les pays du monde: on avait donc jugé à propos de
laisser à la volonté et au caprice de chacun l'entière jouissance de
soi-même. A Sparte, ville de vertus républicaines et austères, la
Prostitution ne pouvait être qu'un accident, une exception
presque indifférente. Lycurgue n'y avait certainement pas songé. La
continence, la chasteté chez les femmes lui semblaient superflues,
sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de gouverner les hommes et
de les rendre plus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux
femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, comme le dit
formellement Aristote dans sa _Politique_ (liv. II, chap. 7), avait
voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes;
celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles
s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche
(_in summâ luxuriâ_, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne
changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui
recevaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se
mêlaient, à moitié nues, aux exercices des hommes, couraient,
luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se
renfermaient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles
n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à
distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas
semblant de s'apercevoir d'une différence de sexe, que les femmes
avaient à coeur de faire oublier. Un mari qu'on aurait surpris
sortant de la chambre à coucher de sa femme eût rougi d'être si peu
Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, les courtisanes
auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se permettaient pas
toutefois les égarements de coeur et de sens, auxquels les
jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre
eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que
celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de
Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de
leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes,
qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence, et cela,
sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu
d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier étaient
là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon,
dans le livre Ier de ses _Lois_, attribue à Lycurgue l'incontinence
des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y
porter remède, ni même lui infliger un blâme.

La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et
régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un
mal nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu
dire (liv. XIII, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au
gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns
en les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce
n'était pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son
rang ou par son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant
l'époque de Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna,
en quelque sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les
rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin, en peignant
les moeurs d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement
qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son
éducation: _non est flagitium scortari hominem adolescentulum_.

Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la
mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir
quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence
des moeurs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et
gardait le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la
nourrit! s'écriait le _Campagnard_ d'Aristophane.» --«Si quelqu'un a
jamais aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa
_Neottis_, qu'il me nomme un être plus pervers.»

La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les
femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes
ou dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous
les droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle
mettait des bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait
souvent les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent
aussi il les frappait avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait,
d'après plusieurs passages d'Alciphron, qu'elles étaient toutes
solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une
d'entre elles avait des conséquences fâcheuses pour chacune
d'elles en particulier. On peut présumer qu'il s'agissait d'un impôt
proportionnel applicable à toute femme qui ne justifiait pas du titre
de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à autre, rendre aux
coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens.
Cette singulière législation a permis de soutenir un paradoxe que nous
donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits, les courtisanes
d'Athènes auraient formé une corporation, un collége, qui se composait
de divers ordres de femmes occupées du même métier, et classées
hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur
méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le
corps entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal
évoquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen
à commettre une action répréhensible, et même lorsque son influence
était préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper
leur fortune, de les détourner du service de la République et de leur
donner des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois
capitales, et il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant
dédaigné pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait
aucun appui et qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue.
«Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui
donneras, écrivait l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras
si tu n'es pas accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les
lois fondamentales de l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa
d'impiété la belle Phryné; mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de
prendre la défense de cette courtisane, qui le paya bien lorsqu'il
l'eut fait absoudre. «Grâce aux dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à
la suite de ce procès mémorable, nos profits sont légitimés par le
dénoûment de ce procès inique. Vous avez acquis les droits les plus
sacrés à la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si même vous
consentiez à recueillir et à publier la harangue que vous avez
prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à vous ériger à nos frais
une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que vous auriez choisi.»
L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa harangue, et si les
courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue d'or dans quelque
temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une accusation
intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout le corps
auquel appartenait l'accusée; car cette accusation n'aboutissait guère
à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée Théocris, qui se
mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut condamnée à mort,
sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir conseillé aux esclaves
de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir procuré les moyens de le
faire. Cette Théocris était pourtant attachée comme prêtresse à un
temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de Phryné que Bacchis
faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si, pour n'avoir
pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; si, pour
avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement, nous
devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait renoncer à
tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de
nos charmes.»

L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes;
et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne
reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les
courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains
temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un
temple pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas
permis, disait Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est
pas permis à une femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère
d'entrer dans nos temples, quoique nos lois permettent à une étrangère
et à une esclave d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les
femmes surprises en adultère sont les seules à qui l'entrée des
temples soit interdite.» Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le
maître de ce grand orateur, avait plaidé sur le même objet, et déclaré
solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le
monde, et qui mena une vie de débauche, ne pouvait sans impiété
s'introduire dans l'intérieur d'un temple ni assister aux mystères
secrets du culte. Ces malheureuses femmes se trouvaient ainsi
exposées sans cesse à des poursuites judiciaires sous prétexte
d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire, hors la loi; et l'aréopage,
devant lequel on les traduisait au gré de leurs ennemis puissants, ne
se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre.
Un décret de l'aréopage avait défendu aux prostituées et aux esclaves
de porter des surnoms empruntés aux jeux solennels; et cependant il y
eut à Athènes une hétaire qui se fit appeler _Nemea_, parce que son
amant s'était distingué dans les jeux Néméens et peut-être aussi parce
qu'elle se plaçait elle-même sous les auspices d'Hercule. L'aréopage
la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre
décret de l'aréopage avait défendu également aux courtisanes de
célébrer les fêtes des dieux en même temps que les matrones et les
femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées, comme le
rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes libres et
courtisanes se confondaient à table dans les festins publics qui se
donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là,
partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à
ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation
difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le
nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,
afin d'obtenir leur protection.

La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui
naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient
à leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver
qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle
des concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et
toutefois la condition des enfants des unes et des autres était
presque identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre
des bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des
courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la
population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques
distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à
part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait
comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils
n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler
devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les
bâtards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la _Vie de
Solon_), pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les
auteurs de leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial
envers ses père et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun
devoir paternel ou maternel à remplir à son égard. On s'explique alors
pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés
dans la rue, et les confiaient ainsi à la république qui leur était
moins marâtre. Ces expositions d'enfants étaient si ordinaires,
que, dans les _Dialogues des Courtisanes_, Lucien fait une exception
bien honorable en faveur d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne:
«Il me faudra nourrir un enfant, car ne crois pas que j'expose celui
dont j'accoucherai.» Sous l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon
fit promulguer une loi qui déclarait bâtard quiconque ne prouverait
pas qu'il était né d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le
railler de ce surcroît de rigueur contre les bâtards, le poëte comique
Calliade le mit en scène, et le représenta lui-même comme fils de la
courtisane Chloris.

Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues
salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables
artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en
corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la
Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait
Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le _lénon_ d'un
jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni
du dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on
inventa des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi,
la peine de mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes,
tandis que l'amende était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme
libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la
loi, et même, ainsi que l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui
font ouvertement métier de procurer des maîtresses aux débauchés,
n'étaient pas comprises dans la catégorie des coupables que cette loi
devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Eschine demanda l'application
d'une loi qui n'avait jamais été complétement appliquée. Il était fort
difficile, en effet, de tracer la limite où commençait le crime en vue
duquel cette loi terrible avait été faite, car l'usage en Grèce
autorisait un amant à enlever sa maîtresse, pourvu que celle-ci y
consentît et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait
donc d'avoir d'avance l'agrément du père et de la mère d'une fille
qu'on voulait posséder; on les prévenait du jour où l'enlèvement
aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de résistance. Quand
une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un présent, cette
fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité fût-elle
intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même
respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.

L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,
lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque
citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait
commettre cette population impure, vouée aux mauvaises moeurs, et
soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des
délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait
certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police.
C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits
que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et
à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et
enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.



CHAPITRE VI.

  SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
  --Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
  --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Démosthène
  contre la courtisane Nééra. --Revenu considérable de l'impôt sur
  la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ affermé par l'État à des
  spéculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
  auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
  Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. --Le Céramique,
  marché de la Prostitution élégante. --Usage singulier: profanation
  des tombeaux du Céramique. --Le port de Phalère et le bourg de
  Sciron. --La grande place du Pirée. --Thémistocle traîné par
  quatre hétaires en guise de chevaux. --Enseignes impudiques des
  maisons de Prostitution. --Les petites maisons de louage des
  hétaires. --Lettre de Panope à son mari Euthibule. --Police des
  moeurs concernant les vêtements des prostituées. --Le costume
  _fleuri_ des courtisanes d'Athènes. --Lois somptuaires. --Costume
  des prostituées de Lacédémone. --Loi terrible de Zaleucus,
  disciple de Pythagore, contre l'adultère. --Suidas et Hermogène.
  --Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. --Costume ordinaire des
  Athéniennes de distinction. --Costume des courtisanes de Sparte.
  --Différence de ce costume avec celui des femmes et des filles
  Spartiates. --Mode caractéristique des courtisanes grecques.
  --Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les
  servantes des prostituées. --Perversité ordinaire de ces
  servantes.


Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes, tellement
distinctes entre elles, que les lois des moeurs, qui les
régissaient, devaient également varier selon les différentes
catégories de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales
catégories, qui se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs espèces plus
ou moins homogènes: les Dictériades, les Aulétrides et les Hétaires.
Les premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la
Prostitution; les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes
en étaient les reines. Ce furent les dictériades que Solon rassembla
dans des maisons publiques de débauche, où elles appartenaient,
moyennant certaine redevance fixée par le législateur, à quiconque
entrait dans ces maisons, appelées _dictérions_, en mémoire de
Pasiphaé, femme de Minos, roi de Crète (_Dictæ_), laquelle s'enferma
dans le ventre d'une vache d'airain pour recevoir sous cette enveloppe
les caresses d'un véritable taureau. Les aulétrides ou joueuses de
flûte avaient une existence plus libre, puisqu'elles allaient exercer
leur art dans les festins quand elles y étaient mandées; elles
pénétraient donc dans l'intérieur du domicile et de la vie privée des
citoyens: leur musique, leurs chants et leurs danses n'avaient pas
d'autre objet que d'échauffer et d'exalter les sens des convives,
qui les faisaient bientôt asseoir à côté d'eux. Les hétaires étaient
des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs charmes, s'abandonnant
impudiquement à qui les payait, mais elles se réservaient pourtant une
part de volonté, elles ne se vendaient pas au premier venu, elles
avaient des préférences et des aversions, elles ne faisaient jamais
abnégation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient qu'à qui avait
su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur esprit, leur
instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient souvent marcher
de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.

Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre
rapport entre elles sans le but unique de leur institution: elles
servaient toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des
Athéniens, depuis le plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait
des degrés dans la Prostitution, comme dans le peuple, et la fière
hétaire du Céramique différait autant de la vile dictériade du Pirée,
que le brillant Alcibiade différait d'un grossier marchand de cuirs.
Si les documents sur la législation de la débauche athénienne ne
s'offrent à nous que rares et imparfaits, nous pouvons y suppléer par
la pensée, en comparant les conditions diverses des femmes qui
faisaient métier et marchandise de leur corps. Les hétaires, ces
riches et puissantes souveraines, qui comptaient dans leur clientèle
des généraux d'armée, des magistrats, des poëtes et des philosophes,
ne relevaient guère que de l'aréopage; mais les aulétrides et les
dictériades étaient plus ordinairement déférées à des tribunaux
subalternes, si tant est que ces dernières, soumises à une sorte de
servitude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des juges hors
de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des dictériades et
des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une naissance obscure
et servile; en tout cas, une Athénienne qui, par misère, par vice ou
par folie, tombait dans cette classe abjecte de la Prostitution, avait
renoncé à son nom, à son rang, à sa patrie. Cependant l'hétaire
grecque, qui ne subissait pas la même flétrissure, s'obstinait
quelquefois à garder son titre de citoyenne, et il ne fallait pas
moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever. Démosthène,
plaidant contre la courtisane Nééra, s'écriait avec indignation: «Une
femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux qui la payent,
de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se prêter à tous les
goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle femme, reconnue
publiquement et généralement pour s'être prostituée par toute la
terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?»

Il paraît que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition,
étaient considérées comme vouées à un service public et sous la
dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du
territoire de la république sans avoir demandé et obtenu une
permission que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des
garanties, pour mieux assurer leur retour. Dans certaines
circonstances, le collége des courtisanes fut déclaré utile et
nécessaire à l'État. En effet, elles s'étaient bientôt tellement
multipliées à Athènes et dans l'Attique, que l'impôt annuel que
chacune payait au fisc, constituait pour lui un revenu considérable.
Cet impôt spécial (_pornicontelos_), que l'orateur Eschine nous
représente comme fort ancien, sans en attribuer l'établissement à
Solon, était affermé tous les ans à des spéculateurs qui se
chargeaient de le prélever. Moyennant l'acquittement de cette taxe,
les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de protection
publique. On conçoit qu'un impôt de cette nature blessa d'abord les
susceptibilités honnêtes et pudibondes des citoyens vertueux; mais on
finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine ne rougit pas de
puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant aux fermiers
de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire produire le plus
possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une foule
d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les
amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs
du _pornicontelos_ étaient toujours en guerre: les vexations des uns
semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait
plus résignée, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit
de l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale.

Athénée dit positivement que les femmes publiques, probablement les
dictériades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le
coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se montrer
dans les rues sans exposer sa réputation. Mais il ne faut pas prendre
à la lettre ce passage d'Athénée, car toutes les courtisanes qui
demeuraient au Pirée, hors des murailles de la ville, se promenaient
soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent
admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y
prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un
voile décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la
nuit à l'intérieur de la ville, et elles encouraient une peine
lorsqu'on les y trouvait après certaine heure. Il leur était aussi
défendu de commettre un acte de débauche au milieu du séjour des
citoyens paisibles. Cette coutume existait dans les villes d'Orient,
depuis la plus haute antiquité, et elle se maintint à Athènes, tant
que l'aréopage imposa des limites à la Prostitution légale. Le port du
Pirée avait été comme assigné pour domaine à cette Prostitution. Il
formait une sorte de ville composée de cabanes de pêcheurs, de
magasins de marchandises, d'hôtelleries, de mauvais lieux et de
petites maisons de plaisir. La population flottante de ce faubourg
d'Athènes comprenait les étrangers, les libertins, les joueurs, les
gens sans aveu: c'était pour les courtisanes une clientèle
lucrative et ardente. Elles habitaient parmi leurs serviteurs
ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des aventures dans
la ville sous l'oeil austère des magistrats et des matrones; elles
se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient de tous les
pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de toutes,
changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades: les plus
fières et les plus triomphantes se rapprochèrent d'Athènes et vinrent
se mettre en montre sur le Céramique.

Le Céramique, dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux
joueuses de flûte et aux dictériades, n'était pas ce beau quartier
d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, fils de Bacchus et d'Ariane.
C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les
sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le
long de la muraille d'enceinte depuis la porte du Céramique jusqu'à la
porte Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts, des portiques ornés de
statues et d'inscriptions, présentaient de frais abris contre la
chaleur du jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener
et s'asseoir dans ce lieu-là, qu'elles s'approprièrent comme si elles
l'avaient conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut
bientôt le marché patent de la Prostitution élégante. On y allait
chercher fortune, on y commençait des liaisons, on s'y donnait des
rendez-vous, on y faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune
Athénien avait remarqué une hétaire dont il voulait avoir les faveurs,
il écrivait sur le mur du Céramique le nom de cette belle, en y
ajoutant quelques épithètes flatteuses; Lucien, Alciphron et
Aristophane font allusion à ce singulier usage. La courtisane envoyait
son esclave pour voir les noms qui avaient été tracés le matin, et,
lorsque le sien s'y trouvait, elle n'avait qu'à se tenir debout auprès
de l'inscription pour annoncer qu'elle était disposée à prendre un
amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se montrer et à faire ses
conditions, qui n'étaient pas toujours acceptées, car les hétaires en
vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles se permettaient
d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des déclarations d'amour
n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les avaient adressées.
On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou leurs dédains, se
fissent des ennemis implacables.

Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaires du
dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se
négociaient au Céramique, se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en
rapprocher; elles quittèrent successivement le port du Pirée, celui de
Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer
la place aux hétaires de l'aristocratie, qui reculèrent à leur tour et
finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient
d'y paraître en costume de courtisane furent abolies de fait,
puisqu'on cessait de les appliquer. On vit alors les prostituées les
plus méprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer
tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et
les gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop
l'exercice de la Prostitution, qui s'était emparée de ce glorieux
cimetière! «C'est à la porte du Céramique, dit Hésychius, que les
courtisanes tiennent boutique.» Lucien est aussi explicite: «Au bout
du Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché
des hétaires.» On vendait, on achetait à tous prix, et souvent la
marchandise se livrait sur-le-champ, à l'ombre de quelque monument
élevé à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la
faveur des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une
arène permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le
passant attardé, qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et
hâtait le pas en longeant le jardin de l'Académie, avait cru entendre
les mânes gémir autour des tombeaux profanés.

L'invasion du Céramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois
dépeuplé le Pirée: il restait encore un grand nombre de ces femmes
dans ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les
voyageurs et les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en
était de même du port de Phalère et du bourg de Sciron, où affluaient
autant de courtisanes que d'étrangers. Leur principal centre
était une grande place qui s'ouvrait sur le port du Pirée, et qui
regardait la citadelle; cette place, entourée de portiques sous
lesquels on ne voyait que joueurs de dés, dormeurs et philosophes
éveillés, se remplissait, vers la tombée de la nuit, d'une foule de
femmes, presque toutes étrangères, les unes voilées, les autres à
demi-nues, qui, debout et immobiles, ou bien assises, ou bien allant
et venant, silencieuses ou agaçantes, obscènes ou réservées, faisaient
appel aux désirs des passants. Le temple de Vénus Pandemos, érigé sur
cette place par Solon, semblait présider au genre de commerce qui s'y
faisait ouvertement. Quand la courtisane voulait vaincre une
résistance, obtenir un plus haut prix, avoir des arrhes, elle
invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique cette Pitho fût une
déesse tout à fait distincte de Vénus dans la mythologie grecque: on
les confondit l'une et l'autre comme pour exprimer que la persuasion
était inséparable de l'amour. Au reste, on pouvait voir, dans le
sanctuaire du temple, briller les statues de marbre des deux déesses
qui étaient placées là au milieu de leur empire amoureux. Bien des
contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et conclus, se
signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord de la mer,
ou bien au pied de cette longue muraille construite par Thémistocle
pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.

La réputation du Pirée et celle du Céramique étaient si bien établies
dans les moeurs de la Prostitution et de l'hétairisme, que
Thémistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-même sa naissance avec
impudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char
magnifique traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée
rapporte ce fait incroyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en
doutait lui-même. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cité
par Athénée, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes
assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions
donc à soutenir contre Athénée lui-même, que Thémistocle avait imaginé
un singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars.
Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se
renfermaient à huis clos. Le grand dictérion, fondé par Solon près du
sanctuaire de Pandemos, n'avait bientôt plus suffi aux besoins de la
corruption des moeurs. Une multitude d'autres s'étaient établis,
sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait
la Prostitution à des entrepreneurs. Les dictérions qu'on rencontrait
à chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se
faisaient reconnaître à leur enseigne, qui était partout la même, et
qui ne différait que par ses dimensions: c'était toujours l'attribut
obscène de Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc
pas possible d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait
chercher. Un philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait
dans un de ces repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme
baissa la tête en rougissant: «Courage! lui cria le philosophe, ta
rougeur est le commencement de la vertu.» Outre les maisons publiques,
il y avait des maisons particulières que les hétaires prenaient à
louage, pour y faire leur métier: elles n'y demeuraient pas
constamment, mais elles y passaient quelques jours et quelques nuits
avec leurs amis. Ce n'étaient que festins, danses, musique, dans ces
retraites voluptueuses, où l'on ne pénétrait pas sans payer. Alciphron
a recueilli une lettre de Panope écrivant à son mari Euthibule: «Votre
légèreté, votre inconstance, votre goût pour la volupté vous portent à
me négliger, ainsi que vos enfants, pour vous livrer entièrement à la
passion que vous inspire cette Galène, fille d'un pêcheur, qui est
venue ici d'Hermione, pour prendre une maison à louage, et étaler ses
charmes dans le Pirée, où elle en fait commerce, au grand détriment de
toute notre pauvre jeunesse; les marins vont faire la débauche chez
elle, ils la comblent de présents, elle n'en refuse aucun: c'est un
gouffre qui absorbe tout.»

La police des moeurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers
le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux
esclaves la honte de certains vêtements, destinés à les faire
reconnaître partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution paraît
avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies;
mais si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la
défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient
pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut
probablement Solon qui assigna le premier un costume caractéristique
aux esclaves qu'il consacrait à la Prostitution. Ce costume était
probablement rayé de couleurs éclatantes, parce que les femmes que le
législateur avait envoyé chercher en Orient pour l'usage de la
république, s'étaient montrées d'abord vêtues de leur habit national
en étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de
Solon n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et
l'aréopage, en formulant cette loi, décréta que les courtisanes
porteraient à l'avenir un costume _fleuri_. De là, bien des variations
dans ce costume, que chacune s'appliquait à modifier à sa manière en
interprétant le texte de la loi. Selon les uns, elles ne devaient
paraître en public qu'avec des couronnes et des guirlandes de fleurs;
selon les autres, elles devaient porter des fleurs peintes sur leurs
vêtements; tantôt elles se contentaient d'accoutrements bariolés de
couleurs vives; tantôt elles s'habillaient de pourpre et d'or: elles
ressemblaient à des corbeilles de fleurs épanouies. Mais la loi
somptuaire mit ordre à ce luxe effréné; elle leur défendit de
prendre des robes d'une seule couleur, de faire usage d'étoffes
précieuses, telles que l'écarlate, et d'avoir des bijoux d'or, quand
elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes de
pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les
prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes
honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre;
teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne
à la Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes
de bien: «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément
d'Alexandrie (_Pædagog._ liv. II, c. X), qui permit aux courtisanes
les habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes
mariées ce luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes
seules.» Athénée reproduit un passage de Philarchus qui, dans le
vingt-cinquième livre de ses Histoires, approuve une loi semblable qui
existait chez les Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes
de pourpre, les ornements d'or, composaient le costume obligé des
hétaires syracusaines.

Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute antiquité, les paillardes
de la Bible se parer de fleurs et d'étoffes brillantes: Solon n'avait
donc fait que se conformer aux moeurs de l'Orient, en prescrivant
aux prostituées de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le
législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon,
lorsqu'il imposa également aux prostituées de sa colonie grecque
le stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile.
Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les
passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la
flétrissant, ce fut pour ne pas laisser d'excuse à l'adultère, qu'il
punissait en faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son
Lexique, parle des courtisanes _fleuries_, c'est-à-dire, suivant
l'explication qu'il donne lui-même, «portant des robes fleuries,
bariolées, peintes de diverses couleurs, car une loi existait à
Athènes, qui ordonnait aux prostituées de porter des vêtements
fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées, afin que cette parure
désignât les courtisanes au premier coup d'oeil.» Il semble probable
que les courtisanes d'Athènes se montraient couronnées de roses,
puisque les couronnes d'or leur étaient interdites sous peine
d'amende. «Si une hétaire, dit le rhéteur Hermogène dans sa
Rhétorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux soient confisqués
au profit de la république.» On confisquait de même les couronnes d'or
et les habits dorés qu'une prostituée osait porter publiquement. Une
loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de mille drachmes,
environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane qui prenait des
airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois somptuaires ne
furent sans doute que rarement appliquées, et les riches hétaires, qui
étaient comme les reines de la Grèce savante et lettrée,
n'avaient certainement rien à craindre de ces règlements de police,
auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.

Le costume ordinaire des Athéniennes de distinction différait
essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume,
élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement:
la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en
laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée
au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis
ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique,
assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa
partie inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de
différentes couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne
couvraient qu'une partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé
en forme d'écharpe, tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être
fait que pour en dessiner les formes. On avait employé d'abord, comme
nous l'apprend Barthélemy dans le _Voyage du jeune Anacharsis_, des
étoffes précieuses, que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des
étoffes asiatiques, sur lesquelles s'épanouissaient les plus belles
fleurs avec leurs couleurs naturelles; mais ces étoffes furent bientôt
exclusivement réservées aux vêtements dont on couvrait les statues des
dieux et aux habits de théâtre; pour interdire enfin aux femmes
honnêtes l'usage de ces étoffes à fleurs, les lois ordonnèrent
aux femmes de mauvaise vie de s'en servir. Ces femmes avaient aussi le
privilége de l'immodestie, et elles pouvaient descendre dans la rue,
les cheveux flottants, le sein découvert et le reste du corps à peine
caché sous un voile de gaze. A Sparte, au contraire, les courtisanes
devaient être amplement vêtues de robes traînantes, et chargées
d'ornements d'orfévrerie, parce que le costume des Lacédémoniennes
était aussi simple que léger. Ce costume consistait en une tunique
courte et en une robe étroite descendant jusqu'aux talons; mais les
jeunes filles, qui se mêlaient à tous les exercices de force et
d'adresse que l'éducation spartiate imposait aux hommes, étaient
encore plus légèrement vêtues: leur tunique sans manches, attachée aux
épaules avec des agrafes de métal, et relevée au-dessus du genou par
leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa partie inférieure, de
sorte que la moitié du corps restait à découvert: lorsque ces belles
et robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et à sauter, les
courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage auprès
d'elles.

Enfin une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes
grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois
somptuaires, c'était la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les
teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs
qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Le poëte
comique Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient
quelquefois que des chevelures postiches, de véritables perruques,
empruntées aux cheveux des races septentrionales, ou composées de
crins dorés. Saint Clément d'Alexandrie dit en propres termes que
c'est une honte pour une femme pudique de teindre sa chevelure et de
lui donner une couleur blonde. On peut induire, de ce passage de saint
Clément, que les femmes honnêtes avaient imité cette coiffure que les
courtisanes s'étaient faite pour s'égaler aux déesses que les poëtes,
les peintres et les statuaires représentaient avec des cheveux d'or.
Ces raffinements de parure exigeaient sans doute le concours officieux
de plusieurs servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et
cependant une ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se
faire servir par des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi
qu'on n'exécuta pas souvent, dégradait une femme libre qui se mettait
à la solde d'une prostituée, et lui ôtait son titre de citoyenne, en
la confisquant comme esclave au profit de la république. Il paraîtrait
que la citoyenne, par le seul fait de son service chez une prostituée,
devenait prostituée elle-même, et pouvait être employée dans les
dictérions de l'État. Mais, en dépit de cette loi sévère les
courtisanes ne manquèrent jamais de servantes, et celles-ci, jeunes ou
vieilles, étaient ordinairement plus perverties que les prostituées
dont elles aidaient la honteuse industrie.



CHAPITRE VII.

  SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont composé des _Traités_ sur les
  hétaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
  --Les _Déipnosophistes_ d'Athénée. --Aristophane de Byzance,
  Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
  Dioclès. --La _Corianno_ d'Hérécrate. --La _Thaïs_ de Ménandre.
  --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq hétaires en
  réputation à Athènes. --Classification des courtisanes par
  Athénée. --Dictériades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
  dictérion, d'après Xénarque et Eubule. --Prix courants des lieux
  de débauche. --Occupation des Dictériades. --Le _pornoboscéion_ ou
  maître d'un dictérion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
  --Leur science pour débaucher les jeunes filles. --Éloge des
  femmes de plaisir, par Athénée. --Les dictérions lieux d'asile.
  --Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades
  libres. --Phryné de Thespies. --La _Chassieuse_. --Laïs. --Le
  villageois Anicet et l'avare Phébiane. --Cupidité des courtisanes.
  --Le pêcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
  dictériades. --Les _Sphinx_. --L'_Abîme_ et la _Pouilleuse_. --La
  _Ravaudeuse_, la _Pêcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
  _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
  _Truie_, la _Chèvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.


Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une
dictériade et celle d'une hétaire, que la première, reléguée dans la
catégorie des esclaves, des affranchies et des étrangères, traînait
dans l'obscurité de la débauche une existence sans nom, tandis que la
seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au
milieu des hommes les plus éminents et les plus lettrés de la Grèce.
On peut donc supposer que les écrivains, poëtes ou moralistes, qui
composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps,
n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de
quelques-unes, que la singularité de leur caractère et de leurs
moeurs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes
érotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins
d'Athènes: aussi, plusieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les
recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de
ces recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des
lambeaux isolés et des traits épars, qu'Athénée a cousus l'un à
l'autre dans le livre XII de ses _Déipnosophistes_. Nous n'aurions
rien trouvé sans doute de particulier aux dictériades dans les écrits
qu'Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient
composés, en différents genres littéraires, sur les courtisanes
d'Athènes. C'étaient les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se
chargeaient de fournir des matériaux à ces compilations
pornographiques. Callistrate avait rédigé l'_Histoire des courtisanes_
aussi sérieusement que Plutarque les Vies des hommes illustres;
Machon avait rassemblé les bons mots des hétaires en renom; beaucoup
de poëtes comiques avaient mis en scène les désordres de ces femmes
plus galantes que publiques: Dioclès, dans sa _Thalatta_, Hérécrate
dans sa _Corianno_, Ménandre dans sa _Thaïs_, Eubule dans sa
_Clepsydre_. Mais eussions-nous encore ces nombreux opuscules
qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas mieux
instruits au sujet des dictériades, qui se succédaient dans leur
hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie.
Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs
vices et de leurs aventures, n'éveillaient qu'un souvenir de mépris
dans la mémoire des hommes.

Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient guère que
cent trente-cinq hétaires qui avaient été en réputation à Athènes et
dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité; mais ce
petit nombre de célébrités ne faisait que mieux ressortir la multitude
de femmes qui desservaient la Prostitution à Athènes, et qui se
piquaient peu d'acquérir l'honneur d'être citées dans l'histoire
pourvu qu'elles eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut
dans Athènes une si grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée,
qu'aucune ville, si peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant.
Athénée, en généralisant ainsi, comprenait dans cette quantité les
dictériades aussi bien que les hétaires et les joueuses de flûte.
Athénée, cependant, a soin de distinguer entre elles ces trois espèces
de femmes de plaisir, et même il semble diviser les dictériades en
deux classes, l'une dont il fait le dernier ordre des hétaires
+meta hetairôn+ et l'autre dont il peuple les mauvais lieux +tas
epi tôn oidêmatôn+. Nous sommes disposé à conclure, de ces nuances
dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient leur aide
stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à louage dans
ces établissements publics, n'étaient pas les mêmes que celles qui se
vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient dans les
cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les champs et
autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait errer le
soir dans les endroits écartés, avaient été surnommées _louves_, soit
parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les ténèbres, comme
les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient leur présence et
leur état de disponibilité par des cris de bête fauve. C'est là du
moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la plus
naturelle.

Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des
esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades
libres, au contraire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la
paresse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et
qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont
elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les
amours sublunaires, ne rencontraient guère dans leurs quêtes
nocturnes que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins
méprisables qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se
soustraire aussi longtemps que possible à l'affront du costume fleuri
et de la perruque blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de
courtisanes. Elles n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur
pour appeler les chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et
qu'elles hurlaient dans l'ombre, où il fallait les aller chercher à
tâtons. Peu importait donc à la nature de leur commerce, qu'elles
fussent jeunes ou vieilles, laides ou belles, bien parées ou mal
mises; la nuit couvrait tout, et le chaland à moitié ivre ne demandait
pas à y voir plus clair. Dans les dictérions, au contraire, sur
lesquels s'exerçait une sorte de police municipale, rien n'était
refusé au regard, et l'on étalait même avec complaisance tout ce qui
pouvait recommander plus particulièrement les habitantes du lieu.
Xénarque, dans son _Pentathle_, et Eubule, dans son _Pannychis_, nous
représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, rangées à la
file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient pour tout
vêtement que de longs voiles transparents, où l'oeil ne rencontrait
pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de lubricité,
avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu qui en
modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les
compare à ces nymphes que l'Éridan voit se jouer dans ses ondes
pures. Ce n'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (_in
aprico stantes_), que les dictérions mettaient en évidence tous leurs
trésors impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux
maisons de débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui
en décorait la porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait
ces spectacles voluptueux que dans la cour intérieure.

Il y eut sans doute des dictérions plus ou moins crapuleux à Athènes,
surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine,
l'égalité la plus républicaine régnait dans ces établissements
administrés aux frais de l'État. Le prix était uniforme pour tous les
visiteurs, et ce prix ne s'élevait pas très-haut. Philémon, dans ses
_Adelphes_, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivaudrait à
trois sous et demi de notre monnaie. «Solon a donc acheté des femmes,
dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce
qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en
veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise,
voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous féliciter? La porte va
s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne
fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle
que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et
comme vous voudrez.» Eubule composait ses comédies grecques, dont nous
n'avons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps,
le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dictérions; de
plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si
la prévoyance de Solon eut joint un dispensaire à sa fondation: «C'est
de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour
quelques écus, et cela sans le moindre danger.» (_A quibus tuto ac sine
periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere_; mais la
traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc
rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes,
et nous pouvons présumer que ces prix ont souvent varié en raison de la
taxe que le sénat imposait aux fermiers des dictérions. Ces mauvais
lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots
et des marchands que la marine commerçante de tous les pays amenait au
Pirée: les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou
bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas
de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolérance
fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit;
elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchaîné sous le
vestibule; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les
passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de
portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout,
assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs
cheveux, à se farder, à s'épiler, à se parfumer, à dissimuler leurs
défauts physiques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes.
Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était un peu sorcière et
qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le
rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, après s'être
informée de leurs goûts et de leurs offres.

[Illustration: DICTÉRION GREC]

Il ne paraît pas que le nombre des dictérions fût restreint par les
lois de Solon et de l'aréopage. L'industrie particulière avait le
droit de créer, du moins hors la ville, des établissements de cette
espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la
taxe fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon
toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne
trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être
proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de
beaux revenus à son propriétaire; celui-ci ne pouvait être qu'un
étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du
gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et
s'enrichissait du produit de la débauche publique, en exploitant sous
un faux nom une boutique de Prostitution. Les poëtes comiques
signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les avides et lâches
complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de
dictériades; on appelait _pornoboscéion_ le maître d'un mauvais lieu.
La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles
courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent
bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges
écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes: on y enseignait
ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les
magistrats eussent à intervenir pour la répression de ces désordres.
Les maîtresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les
malheureuses qu'elles avaient parfois débauchées, et l'éducation qu'on
donnait à ces écolières motivait le titre de _matrones_ que
s'attribuaient effrontément leurs perverses directrices. Alexis, dans
une comédie intitulée _Isostasion_, dont Athénée nous a conservé
quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que
les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves: Elles
prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait
du métier, et bientôt elles les transforment au point de leur changer
les sentiments, et même jusqu'à la figure et la taille. Une novice
est-elle petite, on coud une épaisse semelle de liège dans sa
chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure
très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en
marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de
hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relève,
de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empêcher de dire:
«Ma foi! voilà une jolie croupe!» A-t-elle un gros ventre; moyennant
des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les
représentations scéniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les
cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs,
on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc,
on le colore avec du poederote. Mais a-t-elle quelque beauté
particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces
charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire,
afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle; et
si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis,
ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont
ordinairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de
sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, bon gré,
malgré.» Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie
et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la
curiosité de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art,
à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières
tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus
bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être
que par ouï-dire, fait un éloge formel de ces femmes de plaisir, en
ces termes: «Tu seras content des femmes qui travaillent dans les
dictérions.» (+Tas epi tôn oikêmatôn aspazesthai.+)

Les dictérions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un
privilége d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile,
où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité
publique. Personne n'avait le droit d'y pénétrer pour commettre un
acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs
créanciers, et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la
vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du
dictérion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites
inviolables, pour y chercher son mari; un père n'avait pas le droit
d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait
passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte
sacré, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce
lieu-là, son caractère individuel, son nom, sa personnalité. «La loi
ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de
surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un
lieu de Prostitution, ou qui s'établissent pour faire le même trafic
dans la place publique.» Cependant les prostituées étaient des
étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles
que la loi épargnait et semblait respecter, c'étaient les citoyens qui
venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi,
accomplir un acte dont ils n'avaient à répondre que vis-à-vis
d'eux-mêmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grèce,
faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait
placé le temple de Vénus-Pandemos à côté du premier dictérion
d'Athènes, afin que la déesse pût surveiller à la fois ce qui se
passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les idées des adorateurs
fervents de Vénus, l'homme lui était consacré, tant qu'il se livrait
aux pratiques de ce culte, qui était le même dans les temples et les
dictérions.

Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de détails sur les
dictériades non enfermées, et sur les hétaires subalternes qui
exerçaient la Prostitution errante, ou qui l'installaient
audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons
quels étaient les prix variés de leurs faveurs, les habitudes
ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence
dissolue, mais même nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces
surnoms qui caractérisent, avec trop de liberté peut-être, leurs
moeurs intimes. Le salaire des dictériades libres et des hétaires de
bas étage n'avait rien de fixe ni même de gradué, selon la beauté et
les mérites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en
monnaie d'argent ou d'or: il prenait même plus volontiers la forme
d'un présent que la prostituée exigeait avant de se donner, et
quelquefois après s'être donnée. C'était d'ailleurs l'importance du
salaire qui établissait tout d'abord le rang que la courtisane
s'attribuait dans la corporation des hétaires; mais la véritable
distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que
les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur
attribuer, c'était plutôt leur cortége d'esprit, de talents et de
science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots
ivres et les pêcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas été
bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un
panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient
aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en
l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les
courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire,
qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi
elles sollicitaient de l'air le plus humble. «A-t-on jamais vu,
s'écrie avec indignation une de ces hétaires de rencontre, prendre
avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq
drachmes (environ 5 francs) de récompense!» Une autre de ces hétaires,
Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout
et ne demandait rien. Lucien déclare, dans son _Toxaris_, qu'on ne vit
jamais fille de si bonne composition.

Quand les hétaires des cabarets du Pirée voulaient plaire et arracher
quelque présent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix
la plus mielleuse, la pose la plus agaçante: «Êtes-vous âgé? dit
Xénarque dans son _Pentathle_ cité par Athénée, elles vous appelleront
_papa_; êtes-vous jeune? elles vous appelleront _petit frère_.» Il
faut voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille,
dans Lucien: «Tu es fidèle à Chéréas et tu ne reçois pas d'autre
homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnès, une mine
d'Antiphon,» etc. Or, une mine représente cent francs de notre
monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de la générosité
du laboureur d'Acharnès que de la fidélité de cette hétaire à son
amant Chéréas. Machon, qui avait colligé avec soin les bons mots des
courtisanes, nous raconte que Moerichus marchandait Phryné de
Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent
francs: «C'est beaucoup! lui dit Moerichus; ces jours derniers, tu
n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un
étranger? --Eh bien! lui répond vivement Phryné, attends que je sois en
bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus.» Gorgias, dans son
ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du
dernier ordre, nommée _Lemen_, c'est-à-dire Chassie ou Chassieuse, qui
était maîtresse de l'orateur Ithatoclès, et qui se prostituait
cependant à tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de
notre temps, ce qui la fit surnommer _Didrachma_ et _Parorama_. Enfin,
si l'on en croit Athénée, Laïs devenue vieille et forcée de continuer
son métier en modifiant le taux de ses charmes usés, ne recevait
plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui
voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté
d'une hétaire célèbre. C'était là, en général, la destinée des
courtisanes: après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et
de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poëtes,
des généraux et même des rois, elles redescendaient rapidement les
échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge
au mépris, à l'abandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un
refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit
finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses
celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indépendante
et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis,
Théoclée, Psamoethe, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au
métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans
son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hétaires d'avoir
essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.

Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dictérions,
se faisaient souvent payer si largement, même par des pêcheurs et des
marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entièrement
dépouiller, et se voyaient ensuite remplacées par d'autres, que
d'autres devaient bientôt remplacer aussi. «Vous avez oublié, écrivait
tristement le villageois Anicet à l'avare Phébiane, qu'il avait
enrichie à ses dépens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumône d'un
regard; vous avez oublié les paniers de figues, les fromages frais,
les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous
jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte
et la misère.» Alciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un
monument de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le
pêcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les
jours le poisson qu'il avait pêché. Athénée cite des vers d'Anaxilas,
qui, dans sa _Néottis_, avait fait un effroyable portrait des
courtisanes de son temps: «Oui, toutes ces hétaires sont autant de
sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'énoncent que par énigmes;
elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous
leur donnez, mais ensuite on vous dit: «Mon cher, il me faudrait un
marchepied, un trépied, une table à quatre pieds, une petite servante
à deux pieds.» Celui qui comprend cela se sauve à ces détails, comme
un OEdipe, et s'estime fort heureux d'avoir été peut-être le seul
qui ait échappé au naufrage malgré lui; mais celui qui espère être
payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un
poëte grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au
commentateur que le surnom de _sphinx_, qui désignait les hétaires en
général, leur avait été appliqué à cause de leurs requêtes
énigmatiques; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues
stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, où
elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppées dans les
plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi
qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, était
l'emblème des filles de joie.

Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins
d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se
reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms
étaient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la
séduisante Synope n'était pas encore décrépite, qu'on l'appelait
_Abydos_ ou l'_Abîme_; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire
d'Apollodore de Byzance, une clientèle bien distinguée, s'abandonna
insensiblement à un tel excès de saleté, qu'elle fut surnommée
_Phthéropyle_, parce qu'on la voyait assise dans la rue à ses moments
perdus, et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Ces deux
dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu
engageantes de son sobriquet, s'étaient fait une popularité qui leur
amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer
dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et
d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de l'_Abîme_
et de la _Pouilleuse_. C'étaient deux types bien connus, du moins
à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de l'espèce la
plus vile. Dans cette collection figuraient la _Ravaudeuse_, la
_Pêcheuse_ et la _Poulette_; celle-ci caquetait comme une poule qui
attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les pêchait
comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder,
pour ainsi dire, la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait
enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades,
leur accole mal à propos l'_Arcadien_ et le _Jardinier_, que nous ne
prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de l'_Ivrognesse_,
qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez
pour assez boire. Synéris avait été surnommée la _Lanterne_, parce
qu'elle sentait l'huile; Théoclée, la _Corneille_, parce qu'elle était
noire; _Callysto_, sa fille, la _Truie_, parce qu'elle grognait
toujours; Nico, la _Chèvre_, parce qu'elle avait ruiné un certain
Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chèvre broute les
rameaux d'un olivier (+thallos+); enfin, la _Clepsydre_, dont
on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte,
parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur, que le temps nécessaire
pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques
commentateurs, une heure selon les plus généreux. Eubule avait fait
une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connaissait si bien
le prix du temps.

Athénée, qui puisait à pleines mains dans une foule de livres que
nous ne possédons plus, caractérise par leurs surnoms beaucoup de
dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois
amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne
craint pas d'épuiser la matière, les surnoms que lui fournissent ses
autorités Timoclès, Ménandre, Polémon et tous les pornographes grecs:
la _Nourrice_, c'est Coronée, fille de Nanno, qui entretenait ses
amants; les _Aphies_, c'étaient les deux soeurs Anthis et
Stragonion, remarquables par leur blancheur, leur taille mince et
leurs grands yeux, qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson
(+aphuê+); la _Citerne_, c'était Pausanias, qui tombe un jour
dans un tonneau de vin: «Le monde s'en va tout à l'heure! s'écrie
l'hétaire Glycère, célèbre par ses bons mots; voilà que la Citerne est
dans un tonneau!» Athénée et Lucien citent encore plusieurs hétaires
d'un ordre inférieur qui n'étaient désignées que par leurs surnoms:
Astra ou l'_Astre_, Cymbalium ou la _Cymbale_, Conallis ou la
_Barbue_, Cercope ou la _Caudataire_, Lyra ou la _Lyre_, Nikion ou la
_Mouche_, Gnomée ou la _Sentence_, Iscade ou la _Figue_, Ischas ou la
_Barque_, Lampyris ou le _Ver luisant_, Lyia ou la _Proie_, Mélissa ou
l'_Abeille_, Neuris ou la _Corde à boyau_, Démonasse ou la
_Populacière_, Crocale ou le _Grain de sable_, Dorcas ou la _Biche_,
Crobyle ou la _Boucle de cheveux_, etc. Quelques dictériades avaient
des sobriquets qui s'expliquent d'eux-mêmes: la _Chimère_, la
_Gorgone_, etc.; quelques autres, telles que Doris, Euphrosine,
Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc., échappaient aux honneurs du
surnom qualificatif.

Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins
mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constaté que s'il
eût été gravé sur le marbre ou sur l'airain; l'épigramme passait de
bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une
empreinte indélébile à la fille qui l'avait mérité. Ainsi, le poëte
Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade: «Qu'elle vienne à se
montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au delà des
colonnes d'Hercule.» Un autre poëte ajouta: «Son père s'est enfui le
premier.» Et elle fut surnommée _Antipatra_. Deux autres avaient la
singulière habitude de se défendre et de vouloir être prises d'assaut,
comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès
fut surpris de trouver de la résistance chez une femme publique, et il
surnomma celles-ci: la _Pucelle_ (+koriskê+), et la _Batteuse_ (de
+kameô+, je forge, et de +tupê+, coup), en leur consacrant ces vers:
«Oui, c'est être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de
Corisque ou de Camétype. Quelle fermeté! quelle blancheur! quelle peau
douce! quelle haleine! quel charme dans leur résistance! elles luttent
contre leur vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est souffleté:
une main charmante vous frappe... O délices!»



CHAPITRE VIII.

  SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
  hétaires subalternes. --Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.
  --Portrait qu'il fait de l'hétairisme. --Science des femmes de
  mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pædérote_.
  --Dryantidès à sa femme Chronion. --Manière dont les courtisanes
  se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
  Aristide et Niophane. --Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de
  Mégare. --Amour de Charmide pour la vieille Philématium. --Les
  vieilles hétaires. --Comment les hétaires attiraient les passants.
  --Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. --L'hétaire Lyra.
  --Reproches de la mère de Musarium à sa fille. --L'esclave
  Salamine et son maître Gabellus. --Simalion et Pétala. --Dialogue
  entre l'hétaire Myrtale et Dorion, son amant rebuté. --Les
  marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
  dictériade Lysidis. --Singulière offrande que fit cette prostituée
  à Vénus-Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
  --Explication du proverbe célèbre: _On ne va pas impunément à
  Corinthe._ --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran à Corinthe. --D'où
  étaient tirées les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
  +lesbiazein+. --L'amour _à la Phénicienne_. --Les _beaux ouvrages_
  des Lesbiennes. --Préceptes théoriques de l'hétairisme. --Code
  général des courtisanes. --Lettres d'Aristénète. --Piéges des
  hétaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Céramique.
  --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infâme métier de Nicarète,
  affranchie de Charisius. --Ses élèves. --Prix élevé des filles
  libres et des femmes mariées. --Pénalité de l'adultère. --Le
  supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumène.
  --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes de
  Thessalie et de Phrygie. --Cérémonies mystérieuses qui
  accompagnaient la composition d'un philtre. --Mélissa. --Diversité
  des philtres. --Opérations magiques. --Philtres préservatifs.
  --Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. --L'_amour
  lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux développements que prit
  cet amour. --Dialogue de Cléonarium et de Lééna. --Mégilla et
  Démonasse.


Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la
jeunesse et même pour l'âge mûr, que les hétaires subalternes, car
rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui
semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes
gens inexpérimentés et les vieillards insensés. Solon avait voulu
évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne
volonté, en créant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait
avoir fait beaucoup pour les moeurs par cette institution, qui
épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces
dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et
rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme
de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages
grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où
elles exerçaient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas même
la langue de cette ville, où elles avaient été amenées comme des
marchandises étrangères; leur beauté et l'emploi plus ou moins habile
qu'elles en savaient faire, ce n'était point là un attrait suffisant
pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que
leur esprit fût satisfait ou du moins excité à l'égal de leurs sens
physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer
de trouver à Athènes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitués que
les esclaves des dictérions. Ces hétaires, sorties la plupart de la
lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables
conseils de leurs mères ou de leurs nourrices, étaient rarement aussi
belles et aussi bien faites que les dictériades, mais elles avaient
des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même
prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes.
Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les
malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées
et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt
comme des écueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces
écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les
plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels
d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement
des funestes sirènes qui les avaient causés. «Si quelqu'un s'est
jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire, disait le poëte
Anaxilas dans sa comédie intitulée _Néottis_, qu'il me nomme un
animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en
comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le
feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin à trois
têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Que sont ces
harpies ailées? Non, il n'est pas possible d'égaler la méchanceté de
cette exécrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se
figurer de plus mauvais!» Ces hétaires, corrompues dès leur enfance
par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un
sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se
contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que
vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre
possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible
de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la
fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortunés qui n'avaient plus
de quoi les payer, et qui étaient forcés de renoncer à elles, ou bien
de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs
maîtresses. Ce n'étaient pas seulement des fils de famille, des
héritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des
philosophes novices, que les hétaires du Pirée se faisaient un plaisir
de dépouiller, c'étaient des matelots, des soldats, des villageois,
des joueurs, surtout, qui se montraient plus généreux, des marchands
et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes,
dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige,
n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des
charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers
insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux
monstres de l'hétairisme de son temps: «Voici cette Plangon, dit-il,
véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme,
à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie, car il
s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope,
n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine
Gnathène aux cent têtes! Mais Nannion, en quoi diffère-t-elle de
Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas à surprendre un
troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit
qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop
en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et
la barque? Théano n'est-elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et
une voix de femme mais des jambes de merle!» Ce passage d'une comédie
grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée, nous initie aux
dégradations du métier d'hétaire, et nous y voyons figurer, au rang
des plus viles dictériades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans
leur bon temps, été les plus recherchées, les plus riches, les plus
triomphantes de la Grèce. Plangon, Synope, Gnathène, Phryné,
Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des _louves_ et des
_sphinx_ du Céramique.

Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne
passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise
vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces
de l'âge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche
publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur
expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se
faisaient un visage avec le pædérote, sorte de fard emprunté à la
fleur d'une plante épineuse d'Égypte ou à la racine de l'acanthe; ce
rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la
plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu
soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc
de céruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir
les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y étendait avec un pinceau
soyeux. Le fardement du visage était comme le stigmate de la
Prostitution. «Prétendrais-tu, écrit Dryantidès à sa femme Chronion
(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes
d'Athènes, dont le visage peint annonce les moeurs dépravées? Le
fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à l'art
des plus excellents peintres, tant elles sont expertes à se donner le
teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins!» Comme les
hétaires publiques ne se montraient de près que le soir à la
lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le
jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur
fenêtre, elles tiraient profit de l'éclat singulier que les
cosmétiques donnaient à leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que
l'effet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas,
dans l'obscurité de leur repaire, restât échauffé par son premier coup
d'oeil. La cellule étroite, où la courtisane conduisait sa proie, ne
laissait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le
désenchantement suivît la découverte de ces mystères de la toilette.
Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à
l'amour des hétaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices
de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien
maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. «Nos femmes, disait
Eubule dans sa comédie des _Bouquetières_, ne se couvrent pas la peau
de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mûre, comme vous le
faites, de sorte que, si vous sortez en été, on voit couler de vos
yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur
le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front,
ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre
blanche dont ils sont couverts!»

Si l'usage des fards était général chez les hétaires subalternes, la
manière de les préparer et de les appliquer offrait des variétés
infinies qui correspondaient aux différents degrés d'un art véritable.
Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir
se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où l'on peignait de
couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les
visages humains fussent peints avec autant de vérité. Nous croyons
donc que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes
+pornographoi+, tels que Pausanias Aristide et Niophane, cités par
Athénée, ne se bornaient pas à faire des portraits d'hétaires et à
représenter leurs académies érotiques: ils ne dédaignaient pas de
peindre, pour la circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils
peignaient dans les temples les statues des dieux et des déesses.
Selon les préceptes d'un poëte grec, la beauté doit varier sans cesse
pour être toujours la beauté, et ce sont ces variations continuelles
de physionomie qui entretiennent les ardeurs du désir. Quant une
courtisane avait appris l'art de se peindre elle-même, le goût et
l'habitude achevaient de l'instruire dans cet art, où chacune se
piquait d'exceller, mais toutes n'y réussissaient pas également. Dans
les Lettres d'Alciphron, Thaïs écrit à son amie Thessala, au sujet de
Mégare, la plus décriée de toutes les courtisanes: «Elle a parlé
très-insolemment du fard dont je me servais, et du rouge dont je me
peignais le visage. Elle a donc oublié l'état de misère ou je l'ai
vue, quand elle n'avait pas même un miroir? Si elle savait que
son teint est de la couleur de sandaraque, oserait-elle parler du
mien?» On comprend que, toutes les hétaires étant fardées, les plus
vieilles rétablissaient ainsi une espèce d'égalité entre elles, et se
réservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne pouvaient
acquérir que par une longue pratique du métier. Voilà pourquoi il
arrivait souvent qu'une jeune et belle hétaire se voyait préférer une
vieille et laide courtisane, préférence qu'elle ne s'expliquait pas,
et qu'elle attribuait à des philtres magiques. Dans les Dialogues de
Lucien, Thaïs s'étonne que l'amant de Glycère ait quitté celle-ci pour
Gorgone: «Quel charme a-t-il trouvé en des lèvres mortes et des joues
pendantes? dit Thaïs. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou
pour sa tête chauve et son grand col effilé?» Dans les mêmes
Dialogues, Tryphène se moque de la vieille Philématium qu'on avait
surnommée le _Trébuchet_. «Avez-vous bien remarqué son âge et ses
rides? dit Tryphène. --Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, répond
Charmide. --Mais croirez-vous à ses serments plutôt qu'à vos yeux? Ne
voyez-vous pas que le poil commence à lui blanchir autour des tempes?
Que si vous l'aviez vue toute nue! --Elle ne me l'a jamais voulu
permettre. --Avec raison, car elle a le corps marqueté comme un
léopard.»

Ces vieilles hétaires, quand elles étaient peintes et parées, se
plaçaient à une fenêtre haute qui s'ouvrait sur la rue, et là, un
brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de
magicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel
aux passants; un d'eux s'arrêtait-il, la courtisane faisait un signe
connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à
figurer avec la main demi-fermée un anneau; en réponse à ce signe,
l'homme n'avait qu'à lever en l'air l'index de la main droite, et
aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se
présentait à la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui
le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une
chambre qui n'était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait
l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait
passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait
la somme fixée par la maîtresse du lieu: il devait la remettre sans
marchander; après quoi, il pouvait pénétrer dans la chambre, et le
rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'avait fait
qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans
l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers
la portière. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fraîcheur, de
beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscurité qui n'était
nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile
tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait,
qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur ôtant leur
embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilége de se
donner pour jeunes; elles ne renonçaient pas toutefois aux bénéfices
du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse
des jeunes hétaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution.
Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives:
elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques
pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme.
Phébiane, qui n'était pas encore vieille, écrit au vieil Anicet, qui
avait voulu l'embrasser: «Une de mes voisines en mal d'enfant venait
de m'envoyer querir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les
instruments de l'art des accouchements.»

Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres étaient encore plus
expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les
Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la
dialectique galante de ces vieilles conseillères de débauche. C'est
ordinairement la mère qui prostitue sa propre fille, et qui, après
avoir flétri la virginité de cette innocente victime, s'attache encore
à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse
Crobyle à sa fille Corinne, qu'elle a livrée la veille à un riche et
jeune Athénien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être
fille, et de connaître un homme qui vous donne, dès sa première
visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais
t'acheter un collier!» Elle se réjouit donc de voir sa fille commencer
si bien un métier qui les tirera toutes deux de la misère: «Comment
ferai-je pour cela? reprend naïvement Corinne. --Comme tu viens de
faire, répond la mégère, et comme fait ta voisine. --Mais c'est une
courtisane? --Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle,
tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc
quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est
leur opulence!» Viennent ensuite les conseils de la mère, qui présente
à sa fille l'exemple de l'aulétride Lyra, fille de Daphnis: son goût
pour la parure, ses manières attrayantes, sa gaieté qui engage par le
sourire le plus caressant, son commerce sûr, l'ont bientôt mise en
crédit; si elle consent à se rendre, pour un prix convenu, à un
festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse,
elle boit sans précipitation, elle ne parle pas trop: «Elle n'a des
yeux que pour celui qui l'a amenée; c'est ce qui la fait aimer;
lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards;
elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conquête. Il n'est
personne qui n'ait à s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et
nous serons heureuses.» La fille ne s'effraye pas trop des conditions
que sa mère lui impose pour s'enrichir: «Mais, dit-elle par réflexion,
tous ceux qui achètent nos faveurs ressemblent-ils à Lucritus qui
obtint hier les miennes? --Non, réplique Crobyle avec gravité, il
en est de plus beaux, de plus âgés, de plus laids même. --Et
faudra-t-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres? --Ceux-là
surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garçons ne sont que
beaux. Songe uniquement à t'enrichir.» Là-dessus, la mère l'envoie au
bain; car Lucritus doit revenir le soir même.

La mère de Musarium n'a pas affaire à une ignorante qui se laisse
conduire les yeux fermés, et qui n'en est plus à ses premiers amours;
la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle
vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie
d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour
onéreux au lieu d'être productif, est bien près de maudire une fille
indigne d'elle: «Va, rougis! lui dit-elle avec colère et mépris. Seule
de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans
collier, sans robe de Tarente! --Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée
au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou
plus belles que moi! --Elles sont plus sages; elles entendent mieux le
métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les
serments ne reposent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Pénélope,
fidèle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas.
Dernièrement, un villageois arcanien (il était jeune aussi, celui-là!)
t'offrait deux mines, prix du vin que son père l'avait envoyé
vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec un sourire insultant?
Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis! --Quoi! laisser Chéréas,
pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon, et
l'Arcanien un Silène. --Eh bien! c'était un rustre, soit; mais
Antiphon, le fils de Ménécrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas
un élégant Athénien, jeune et charmant comme Chéréas? --Chéréas m'avait
menacée: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble! --Vaine
menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en
courtisane, pour prendre les moeurs d'une prêtresse de Cérès?
Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête: que
t'a-t-il donné? --Ma mère, il n'a rien. --Seul il ne saurait donc
trouver quelque expédient auprès de son père, le faire voler par un
fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas
de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est
toujours là, nous obsédant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni
permettre que d'autres nous donnent!» Musarium ne veut rien entendre,
et malgré sa mère, elle continuera de se laisser dépouiller par lui,
jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.

Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées
que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles
le regagnaient bientôt en mettant à contribution ceux qu'elles
n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse à la main, et
l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi
différents tarifs, et quelquefois, par répugnance ou par caprice,
elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaires,
mais des dictériades, que Xénarque a pu dire dans son _Pentathle_,
cité par Athénée: «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte;
de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et
jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il
soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour
parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui
se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit.» Les hétaires,
même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de
leur libre arbitre, et, même sans avoir un amant préféré, fermaient
leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple
esclave, Salamine, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un
marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux
poursuites de ce grossier personnage, qui lui déplaît invinciblement:
«Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui
écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans
le jardin où vous m'avez cherchée. Enfermée dans un coffre, je m'y
suis dérobée à l'horreur de vos embrassements. Oui, plutôt que de les
supporter, j'ai résolu de me pendre. Je ne redoute point la mort,
et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gébellus, je vous
hais. Colosse énorme, vous me faites peur; je crois voir un monstre.
Votre haleine m'empoisonne. Allez à la male heure! Puissiez-vous être
uni à quelque vieille Hélène des hameaux, sale, édentée, et parfumée
d'huile grasse!» Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par
s'accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands, qui
vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour
l'amour, se nommaient _andropodocapeloi_; ces esclaves, dont les
hanches avaient été comprimées avec des noeuds de corde et des
bandelettes, se distinguaient par des qualités secrètes que le
libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.

Bien des hétaires avaient commencé par être esclaves; puis, quelque
amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les
avait rachetées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec
les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le
caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement
le prix de leurs faveurs, à mesure que la fortune les protégeait
davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion, où le
règlement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole
par tête, elles exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois
qu'elles étaient libres; bientôt, ce n'était point assez d'un
statère d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles
finissaient par demander un _talent_, c'est-à-dire 8,000 francs de
notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette élévation de leur
salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles, adroites
et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles
manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre
rapidement dans les rangs inférieurs des hétaires illettrées, et il
leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arrachées avec
effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs.
On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu
d'un cortége d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées de
colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'épingles d'or, fraîches
et parfumées sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientôt après,
couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras
décharnés, la gorge ridée et pendante, assises sous le long portique
du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'insolence de
ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur
humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie,
d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette décadence
subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au
dernier degré de la misère et de l'avilissement; car elles avaient été
sans pitié et sans coeur au moment de leur splendeur. Combien
de larmes, combien de ruines, combien de désespoirs étaient leur
ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait
naître trop souvent de véritables passions!

Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux
amants qui se voient trompés ou congédiés, et des railleries de
cruelles hétaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est
Simalion ruiné par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le
pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné
d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est
Myrtale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé: «Alors que je
te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'étais ton
bien-aimé, ton époux, ton maître; j'étais tout pour toi; depuis que je
ne possède plus rien, depuis que tu as fait la conquête de ce marchand
de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je
répands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprès de
toi, toute la nuit, enivré de caresses..... --Quoi! tu prétends m'avoir
comblée de présents, réplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruiné,
dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apporté. --Oui, comptons,
Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes. --Tu
as couché deux nuits avec moi. --Poursuivons. A mon retour de Syrie, je
t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me coûta,
j'en jure par Neptune, deux drachmes. --Et moi, je t'avais donné à
ton départ une tunique courte, que le matelot Épiure avait oubliée
chez moi. --Épiure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat,
j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apporté des
ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits
secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que
tu es, je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il me souvient
aussi d'un beau fromage de Gythium. --Le tout à estimer cinq
drachmes. --Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possédais! malheureux
nautonier à gages que j'étais! Maintenant, je préside à l'aile droite
des rameurs et tu nous méprises! Depuis peu, dans les solennités
d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'argent,
aux pieds de Vénus? N'ai-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta
chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé,
voilà la fortune d'un matelot.» Myrtale ne fait que rire; puis, elle
étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand
de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne
le dos en disant: «O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute
tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?»
Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas
encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour larmoyant et
parcimonieux l'importune: «De l'or, des tuniques, des bijoux, des
esclaves, voilà ce que ma situation et ma profession exigent. Mes
pères ne m'ont point laissé de riches possessions à Nurinonte; je n'ai
point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs
ingrats de la volupté, les trop légers présents de l'amour, que me
paye en gémissant cette foule d'amants avares et insensés, sont toute
ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consumée de déplaisirs et
d'ennuis. Pas même un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles
et grossières étoffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose
paraître devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister à vos
côtés?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me
nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vénus! Il m'idolâtre,
dit-il, il faut me donner à lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous
n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous dérober l'argent de votre
père, les épargnes de votre mère?» Il n'arrivait que trop souvent
qu'un jeune homme, aveuglé par sa passion, cédait à ces suggestions
fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une
hétaire qui ne l'aimait pas et qui l'éconduisait impitoyablement, dès
qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de
dire dans une de ses comédies: «De toutes les bêtes féroces, il n'en
est pas de plus dangereuse qu'une hétaire.»

Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assiégeaient les autels des
dieux et des déesses avec des sacrifices et des offrandes; mais ce
qu'elles demandaient aux divinités, ce n'était pas de rencontrer des
coeurs aimants et dévoués, des adorateurs beaux et bien faits: elles ne
se souciaient que du lucre, et elles espéraient, en apportant une
offrande dans un temple, que le dieu ou la déesse de ce temple leur
enverrait d'Asie ou d'Afrique les dépouilles opimes d'un riche
vieillard. Leur générosité, même à l'égard des maîtres de la destinée,
n'était donc qu'une spéculation et une sorte d'usure. Dès qu'elles
avaient fait une bonne affaire, et trouvé une dupe, elles allaient
remercier la divinité à qui elles croyaient devoir cette heureuse
fortune; elles ne lésinaient pas avec les dieux et les prêtres, dans
l'espoir d'en être bientôt récompensées par de nouveaux profits. La mère
de Musarium, irritée de ce que sa fille ne se faisait pas payer par
Chéréas, s'écrie ironiquement: «Si nous trouvons encore un amoureux tel
que Chéréas, il faudra sacrifier une chèvre à Vénus-Pandemos! une
génisse à Vénus-Uranie! une autre génisse à Vénus-Jardinière! il faudra
consacrer une couronne à la déesse des richesses!» La dictériade
Lysidis, ayant à se louer de Vénus-Populaire, lui fait une singulière
offrande, qui rappelle les broches emblématiques offertes par la
courtisane Rhodopis au temple d'Apollon Delphien: «O Vénus! Lysidis vous
offre cet éperon d'or qui appartenait à un très-beau pied. Il a animé
plus d'une monture paresseuse, et quoiqu'elle l'agitât avec beaucoup
d'agilité, jamais coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier
animal parvenait au bout de sa carrière, sans qu'elle eût besoin de
l'éperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple.» Les
doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont restés assez indécis
au sujet de cet éperon, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la
volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, l'impatiente
requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients; selon
d'autres encore, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux
erreurs d'une imagination dévergondée. A Corinthe, l'hétaire s'offrait
et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit de cette
Prostitution sacrée.

Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes;
de là, le proverbe célèbre, qui a traversé toute l'antiquité pour
venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification: «_Il
n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe._» On attribuait à
ce proverbe différentes origines qui se rapportaient toutes aux
courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son
_Plutus_, explique le proverbe, en disant que «les femmes de Corinthe
repoussent les pauvres et accueillent les riches.» Strabon est plus
explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient
à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trouvaient tant d'enchanteresses
parmi les consacrées de la déesse, qu'ils se ruinaient totalement
avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit
ailleurs le même proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de
son commentaire: _On ne va pas impunément à Corinthe_. Les courtisanes
de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente
cité, où l'on formait publiquement des élèves à la Prostitution dans
les temples de Vénus. Le commerce de la débauche était encore le plus
actif et le plus étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt
du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes
exerçaient le métier de l'amour vénal; chaque maison équivalait à un
dictérion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les
vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui
reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer
de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras:
«Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de
temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de
trois navires!» Elle entendait par là, comme le remarque Strabon,
qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux
pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce
des _Cercopes_, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait
dépouillé de la sorte: «Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y
ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle _ocime_ (courtisane ou
basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu'à ma cape.» Le
poëte jouait sur le double sens du mot _ocime_, signifiait à la
fois _courtisane_ et _basilic_, et qui rappelait ainsi, par une
allusion figurée, que cette herbe aromatique était regardée comme la
plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chassé de
Syracuse, se réfugia, méprisé et misérable, à Corinthe, il voulut se
faire une égide du mépris qu'il inspirait et de la misère où il
s'enfonçait de plus en plus: il passait donc des journées entières, au
rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictérions, en vivant
d'_ocime_, et en se souillant de toutes les turpitudes.

Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'être
originaires de Corinthe, y avaient été conduites dès l'âge le plus
tendre par des spéculateurs ou par des matrones de plaisir; elles
venaient, la plupart, de Lesbos et des autres îles de l'Asie-Mineure,
Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage à la tradition qui
faisait sortir Vénus de l'écume de la mer Égée. On en tirait un grand
nombre, de Milet et de la Phénicie, qui fournissaient les plus
ardentes. Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans
l'art de la volupté, c'étaient les Lesbiennes, tellement qu'on avait
créé en leur honneur un nouveau verbe grec emprunté à leur nom,
+lesbiazein+, qui signifiait non-seulement faire l'amour, mais
encore le faire avec art. Les Phéniciennes avaient eu également le
privilége de doter la langue grecque d'un verbe qui avait le même
sens, sinon la même portée: +phoinikizein+, faire l'amour
à la phénicienne. C'était un éloge qu'ambitionnaient les courtisanes,
quelle que fût d'ailleurs leur patrie ou celle de leur matrone. Milet
était comme la pépinière des danseuses et des joueuses de flûte,
_aulétrides_, qui servaient aux festins de la Grèce; mais Lesbos et la
Phénicie envoyaient les hétaires que Corinthe recevait dans son sein,
comme un immense gynécée où la Prostitution avait son école publique.
Homère, parmi les présents qu'Agamemnon fait offrir à Achille
(_Iliad._, IX), cite avec complaisance «sept femmes habiles dans les
beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-même, et
qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté.»
Les _beaux ouvrages_ qui caractérisaient l'habileté de ces Lesbiennes
n'étaient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pénélope savait
faire.

Outre ces travaux mystérieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure
l'étude assidue des courtisanes, leur éducation morale, si l'on peut
employer ici cette expression, se composait de certains préceptes
malhonnêtes qu'on pouvait appliquer à toutes les conditions de
l'hétairisme, depuis la plus vile dictériade jusqu'à la grande hétaire
de l'aristocratie. Ce n'était pas Solon, à coup sûr, qui avait rédigé
ce code général des courtisanes. On retrouve çà et là dans les
érotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se
transmettaient l'une à l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois
catégories spéciales: 1º l'art d'inspirer de l'amour; 2º l'art
de l'augmenter et de l'entretenir; 3º l'art d'en tirer le plus
d'argent possible. «Il est à propos, dit une des plus habiles du
métier, dans les Lettres d'Aristénète, il est à propos de faire
éprouver quelques difficultés aux jeunes amants, de ne leur pas
accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété,
soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend
ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses
trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et
d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de légèreté qu'il est
venu.» Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût, ne dédaignait pas
de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie
dans une autre lettre: «Les jouissances que l'on espère, dit-il, ont
en idée des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et
soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues, on n'en
fait plus de cas.» Lucien, dans son _Discours de ceux qui se mettent
au service des grands_, approuve la tactique des hétaires qui refusent
quelque chose à leurs amants: «Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles
leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par expérience
que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne négligent
rien pour prolonger l'espérance et les désirs.» Voilà comment les
hétaires excitaient, ranimaient, développaient, enracinaient l'amour
qu'elles avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins
ingénieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles employaient à ce
manége devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un
homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-mêmes à une
classe plus élevée parmi les courtisanes.

Une hétaire, fût-elle la moins exercée, avait des manières à elle pour
attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes
étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour
d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou
montrer: tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence, tantôt
elle était immobile et silencieuse, tantôt elle courait après sa proie
et la saisissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle
cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses piéges changeaient de
forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de
prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de
loin éveillait les pensées impures en parlant aux sens, et qui de près
faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lèvres de corail,
creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge
d'albâtre. C'était le _cachynnus_, que saint Clément d'Alexandrie
qualifie de _rire des courtisanes_. Dans une position supérieure,
l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non
moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du
charbon, sur les murs du Céramique, le nom de l'homme qu'elle
voulait captiver; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui,
elle lui adressait des bouquets qu'elle avait portés, des fruits dans
lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle
ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans
cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement insensible
à un sentiment qu'il croit inspirer. «Elle courait l'embrasser quand
il arrivait, raconte Lucien dans son _Toxaris_; elle l'arrêtait quand
il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui,
et savait mêler à propos les larmes, les dédains, les soupirs, parmi
les attraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre.»
Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas
de mettre en oeuvre avec un succès presque certain. Ces artifices de
coquetterie et de mensonge, c'étaient ordinairement de vieilles
femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices
qu'elles formaient pour leur propre compte.

La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète,
affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius.
Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristoclée,
Métanire, Phila, Isthmiade et Nééra; elle était fort habile à deviner,
dès leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur
beauté; «elle s'entendait parfaitement à les bien élever, dit
Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra: c'était sa profession
et elle en vivait.» Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles
pour faire croire qu'elles étaient libres, et pour tirer plus d'argent
de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou
six fois la virginité de chacune, et ensuite elle les vendit
elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons,
qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à
continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une
fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une
affranchie. Le prix était encore plus élevé si l'hétaire se donnait
pour une femme mariée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi.
Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable était remis
seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le
plus souvent de lui faire donner les étrivières. La mort se compensait
ordinairement par une somme d'argent que payait à titre d'indemnité et
de rançon l'adultère, contraint de se soustraire de la sorte à un
supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas,
l'époux le livrait à la merci des esclaves, qui le fouettaient
cruellement, et qui lui enfonçaient un énorme radis noir dans le
derrière. Telle était, suivant Athénée, la punition de l'adultère,
punition dont les Orientaux ont conservé quelque chose dans le
supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait à contribution la
crainte du radis noir, en faisant accroire à certaines dupes
qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans
le savoir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur,
après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit: «Ah!
Vénus, déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'exposer à
se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment
oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres!» Il paraîtrait pourtant
qu'en dépit des lois de Dracon, il y avait des femmes mariées qui
exerçaient à l'insu de leurs maris la profession d'hétaire. Mégare,
dans une lettre à sa compagne Bacchis, lettre que le rhéteur Alciphron
n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène,
quoique nouvellement mariée, se trouvait dans une partie de débauche
où se produisirent les excès les plus honteux: «Elle avait trouvé le
secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher époux dans le
sommeil le plus profond,» à l'aide d'un philtre.

Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient
cours surtout parmi les courtisanes et les débauchés, dont l'amour
faisait l'unique occupation. C'étaient, comme nous l'avons dit, de
vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La
préparation de ces philtres passait pour une oeuvre magique, et ces
vieilles qui en avaient le secret, le tenaient généralement des
magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et Lucien nous
ont révélé quelques-unes des cérémonies mystérieuses qui
accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait
connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les
courtisanes, soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée
par son amant qui lui préfère Gorgone, Thaïs attribue cette infidélité
aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone: «Elle connaît,
dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la
lune descend à sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de
la nuit.» Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de
lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un
effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique
lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magicienne, dont la
puissance fasse aimer une femme que l'on déteste, et haïr une femme
que l'on aime: «Je connais, ma chère, répond Bacchis touchée de la
douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton
affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a réconciliée avec
Phanias: un charme magique l'a ramené à mes pieds, lorsque je
désespérais de le revoir. --Et qu'exige la vieille? demande Mélisse,
t'en souvient-il? --Son art n'est point à grand prix, Mélisse. On lui
donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des
parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit
vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vînt de ton amant, un
vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de
semblable. --Une de ses chaussures m'est restée! --Cette femme suspend
le tout à une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le
parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux
noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et
récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots
barbares, qui font frémir.» Il y avait plusieurs espèces de philtres:
ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr, ceux qui rendaient
les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui
causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou moins
dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et
cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de leurs
desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant
fait prendre un philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, devant
qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison
qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de
ranimer un amour éteint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si
l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des
préservatifs qui en arrêtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la
racine de cyclamen, pilée et mise en pastilles, passait pour
souveraine contre les philtres les plus redoutables.

Voulait-on réduire un homme à l'impuissance, une femme à la
stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un
surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidèle, on pétrissait un
gâteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce
gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier.
Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que l'on se
proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette
personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où
elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche là où elle avait
posé le pied droit, en disant tout bas: «Je marche sur toi, je suis
au-dessus de toi.» La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule
magique dans une incantation, prononçait ces paroles: «Comme le globe
d'airain roule sous les auspices de Vénus, puisse ainsi mon amant se
rouler sur le seuil de ma porte!» Quelquefois elle jetait dans le
brasier magique une image de cire, à laquelle était attaché le nom de
l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: «Ainsi que
je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque,
murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le coeur glacé que je
veux enflammer.» C'étaient là des enchantements solennels, accompagnés
de sacrifices mystérieux et de pratiques secrètes. Mais, d'ordinaire,
on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition
duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques,
réfrigérantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. «L'usage du
philtre est très-hasardeux, écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même
il est funeste à celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que
Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala.» Les
courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fortune, d'ambition
ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour
connaître l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée,
pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une
lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui «sait
deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend
pendant la nuit: à leur mouvement, elle est instruite de la volonté
des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mêmes.»
Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications
et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle, de pastilles
oblongues de styrax, de gâteaux faits au clair de lune et de feuilles
de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des
nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux
philtres composés pour donner de l'amour, ils étaient si puissants et
si terribles, que leur emploi modéré produisait les fureurs des
Ménades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux
causait la folie ou la mort.

Les hétaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des
haines, qui les portaient souvent à des vengeances de cette
espèce. C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau
à celle qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines
empruntait tous les moyens les moins honnêtes pour en venir à un
triomphe de vanité ou d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'à
s'enrichir et à se satisfaire aux dépens l'une de l'autre; elles
étaient éternellement rivales et souvent ennemies implacables. Quand
Gorgone, qui feignait d'être l'amie de Glycère, lui a enlevé son
amant, Thaïs console celle-ci en disant: «C'est là un tour que nous
nous jouons assez souvent, nous autres courtisanes.» Puis, elle
conclut en ces termes: «Gorgone le plumera comme tu l'as plumé, et
comme tu en plumeras un autre.» La traduction de Perrot d'Ablancourt
est ici plus expressive que le texte grec de Lucien, qui se borne à
dire: «Tu retrouveras une autre proie.» Malgré le tort qu'elles se
faisaient à qui mieux, les hétaires n'en restaient pas moins amies, ou
plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait un
esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et qui les
rapprochait bientôt lorsqu'elles s'étaient désunies un moment. Elles
ne s'en détestaient que davantage au fond du coeur, nonobstant les
sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en
revanche, quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien
n'était plus fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour,
que la Grèce ne flétrissait pas d'une éclatante réprobation, n'avait
pas à craindre non plus le châtiment des lois ni les anathèmes de
la religion. C'était dans les dictérions, c'était chez les hétaires
enfermées, que ce _contre-amour_ (+anteros+) régnait avec tous
ses emportements. Une courtisane, qui avait ce goût contre nature
(+tribas+), n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle
leur cachait soigneusement un vice qui ne trouvait que trop
d'indulgence parmi ses compagnes. On attribuait à Sapho les scandaleux
développements que l'amour lesbien avait pris, et les théories
philosophiques sur lesquelles il s'était établi comme un culte fondé
sur un dogme. Sapho fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour
que Phaon lui inspira sans le partager; mais le mal que Sapho avait
fait par ses doctrines et par son exemple se propagea dans les
moeurs grecques, infecta toutes les classes des hétaires, et pénétra
jusqu'au gynécée des pudiques vierges et des matrones vénérables.

Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet
délicat, et nous choisirons seulement la traduction la plus décente.
Le dialogue de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait
d'après nature par un des peintres de courtisanes d'Athènes:
«CLÉONARIUM. Belle nouvelle, Lééna! On dit que tu es devenue l'amante
de la riche Mégilla, que vous êtes unies, et que..... Je ne sais
qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il vrai? --LÉÉNA. Il est vrai, j'en suis
honteuse... C'est une chose étrange! --CLÉONARIUM. Eh! comment? par
Cérès! et que prétend notre sexe? et que faites-vous donc? où
conduit cet hymen? Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce
mystère. --LÉÉNA. Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient
vraiment de l'homme. --CLÉONARIUM. Je ne comprends pas. Serait-ce une
tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se refusant
au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des
femmes. --LÉÉNA. C'est quelque chose de semblable. --CLÉONARIUM.
Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été amenée à écouter sa
passion, à la partager, à la satisfaire? --LÉÉNA. Mégilla et Démonasse,
riches Corinthiennes, éprises des mêmes goûts, se livraient à une
orgie. J'y fus conduite pour chanter en m'accompagnant de la lyre. Les
chants et la nuit se prolongent: il était l'heure du repos; elles
étaient ivres. Alors, Mégilla: «Lééna, il est temps de dormir, viens
coucher ici entre nous!» --CLÉONARIUM. As-tu accepté?...
Ensuite? --LÉÉNA. Elles me donnèrent d'abord des baisers mâles,
non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais bouche
entr'ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras: elles
caressaient mon sein; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne
savais où tout cela devait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette
sa coiffure en arrière et me presse, me menace comme un athlète,
jeune, robuste et me... Je m'émeus. Mais elle: «Eh bien! Lééna, as-tu
vu un plus beau garçon? --Un garçon, Mégilla? je n'en vois point
ici. --Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle
aujourd'hui Mégillus, j'ai épousé Démonasse.» Je me pris à rire:
«J'ignorais, beau Mégillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme
Achille au milieu des vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans
doute de ce qui caractérise un jeune héros, et Démonasse l'a
éprouvé. --A peu près, Lééna, et cette sorte de jouissance a aussi ses
douceurs. --Vous êtes donc de ces hermaphrodites à double organe...
(Que j'étais simple, Cléonarium!) --Non, je suis mâle de tout
point. --Cela me remet en mémoire ce conte d'une aulétride béotienne:
une femme de Thèbes fut changée en homme et cet homme devint par la
suite un devin célèbre nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il
arrivé? --Nullement, Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens
la passion effrénée et les désirs brûlants de l'homme. --Le désir?...
Est-ce tout? --Daigne te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que
mes caresses sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle: daigne te
prêter, tu sentiras.» Elle me supplia longtemps, me fit présent d'un
collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses
transports; elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait
tel, me baisait, s'agitait et succombait sous le poids de la
volupté. --CLÉONARIUM. Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Où?
Comment? --LÉÉNA. Ne me demande pas le reste. Véritable turpitude!.....
Par Uranie! je ne le révèlerai point.»



CHAPITRE IX.

  SOMMAIRE. --Les joueuses de flûte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
  le satyre Marsyas. --Les aulétrides aux fêtes solennelles des
  dieux. --Aux fêtes bachiques. --Intermèdes. --Noms des différents
  airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. --L'air
  _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supériorité des
  Béotiens dans l'art de la flûte. --Inscription recueillie par
  saint Jean Chrysostome. --Supériorité des joueuses de flûte
  phrygiennes, ioniennes et milésiennes. --Leur location pour les
  banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
  distinctif de débauche des joueuses de flûte. --Passion des
  Athéniens pour les aulétrides. --Délire qu'occasionnaient les
  flûteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flûte.
  --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
  femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
  ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aulétrides de
  leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
  des aulétrides entre elles. --Amour de l'aulétride Charmide pour
  Philématium. --Moeurs dépravées des aulétrides. --Les festins
  _callipyges_. --Combats publics de beauté, institués par Cypsélus.
  --Hérodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
  fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient les combats de
  beauté. --Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis.
  --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumène. --Les jeunes
  gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
  --Le souper des Tribades. --Lettre de l'hétaire Glycère à
  l'hétaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
  --Désintéressement ordinaire des aulétrides. --Tarif des caresses
  d'une joueuse de flûte à la mode. --Billet de Philumène à Criton.
  --Lettre de Pétala à son amant Simalion. --Caractère joyeux des
  aulétrides. --Mésaventures de Parthénis, la joueuse de flûte. --Le
  cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse. --Origine des
  sobriquets de quelques aulétrides célèbres. --Le _Serpolet_.
  --L'_Oiseau_. --L'_Éclatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
  _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
  --Synoris, Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc. --L'ardente
  Phormesium. --Neméade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
  Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
  --Lamia. --Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de
  Macédoine, pour cette célèbre aulétride. --Comment Lamia devint la
  maîtresse de Démétrius. --Lettre de cette courtisane à son royal
  amant. --Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
  Chrysis, Antipyra et Démo. --Secrets amoureux de Lamia, rapportés
  par Machon et par Athénée. --Origine du surnom de Lamia ou
  _Larve_. --Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
  roi de Thrace. --Épigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Réponses de
  Démétrius. --Lettres de Lamia à Démétrius. --Jugement de
  Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
  Égyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
  de Démétrius au profit de Lamia. --Ce que coûta aux Athéniens le
  savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
  de Lamia. --Édifices qu'elle fit construire à ses frais.
  --Polémon, poëte à la solde de Lamia. --Magnificence des festins
  que donnait Lamia à Démétrius. --Comment elle s'en faisait
  rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athéniens qui
  la divinisent et élèvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
  Démo, rivale de Lamia.


Parmi les courtisanes que nous avons citées d'après Lucien et Athénée,
plusieurs étaient joueuses de flûte, et, comme nous l'avions dit en
énumérant les principales espèces de femmes de plaisir qu'on
distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe
à part dans ce que nous nommons le _collége_ des courtisanes. Elles
avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictériades et
les hétaires, mais en général elles différaient également des unes et
des autres, car elles n'étaient point attachées à des maisons
publiques, et elles n'appartenaient pas inévitablement au premier
venu; d'un autre côté, on n'allait point chercher auprès d'elles les
distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la
plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la
Prostitution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire
vivre. Ce métier était même parfois assez lucratif. Elles
n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de
courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce
fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur
condition indépendante, que de porter le titre de leur profession.
Elles s'intitulaient donc _joueuses de flûte_, et sous ce nom elles ne
se faisaient pas scrupule d'être plus courtisanes que celles qui se
donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les
joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu
aussi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on
ne peut douter que ces femmes-là ne fussent toutes prêtes à contenter
les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons
de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais
néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire.
Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride,
qu'elle considérait comme une baladine exerçant un métier manuel;
l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui
n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et
des transports qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa
danse et ses flûtes.

La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs
avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des
hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte
simple; celle de la flûte traversière, à Midas, roi de Phrygie, et à
Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces différentes flûtes avaient
depuis reçu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons
mélodieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui
excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le
plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poëtes, qui
n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé
d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides, en
inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas
indignée de la difformité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes,
et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les
nymphes: le nombre des aulétrides ne fit qu'augmenter, et leur
présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait
reconnu, en effet, que quand les joueuses de flûte avaient gonflé
leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé momentanément
l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins
charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient
leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins.
D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris à respecter
leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple,
sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et
des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter
les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre
Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une
flûte qu'elle avait jetée, les poëtes interprétaient la colère de la
chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sagesse,
et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.

Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solennelles des dieux,
surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les
aulétrides n'y avaient pas joué leur rôle ordinaire, en flûtant et en
dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes bachiques, dans les
joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas
exerçait son irrésistible puissance. Chaque intermède du repas
s'annonçait par un air différent qui lui était propre: _comos_ au
premier service, _dicomos_ au second, _tetracomos_ au troisième. Les
convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur
servait, l'air nommé _hedicomos_ exprimait leur satisfaction et
témoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal,
appelé _gingras_ se mêlait à leurs applaudissements, et en imitait le
bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant _callinique_, qui
célébrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs défis
d'ivrognes. La double flûte, qui comprenait la flûte masculine tenue
de la main droite, et la flûte féminine tenue de la main gauche, se
prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle
rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus
intraduisibles, et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi,
voit-on les compagnons de table, électrisés, subjugués par cette
musique énervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et
se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des
oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se
prolongeait ainsi des nuits entières: «J'ai beau me dire, écrivait
Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est
lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte! je ne m'en crois
pas moi-même.» Ces jeux de flûte étaient soutenus quelquefois par des
chants qui en caractérisaient encore mieux l'expression et l'objet;
ils se réglaient aussi d'après les danses et la pantomime qui les
accompagnaient habituellement, et qui avaient la même variété qu'eux.
Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prélude
à des scènes de volupté dans lesquelles les aulétrides ne restaient
point inactives.

Dans les premiers âges de la Grèce, l'art de la flûte était en honneur
chez les jeunes gens, qui le préféraient même à l'art de la lyre; mais
quand les Thébains et les autres Béotiens, que le proverbe accusait de
stupidité naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai,
autant de développement que celle des Athéniens, quand ces lourds et
grossiers enfants de la Béotie eurent surpassé comme joueurs de flûte
tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonné aux femmes et
déclaré indigne des hommes libres, excepté dans la province où il
trouvait de si habiles interprètes. Les moeurs commençaient à se
corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyèrent une
multitude d'aulétrides à Athènes, à Corinthe et dans les principales
villes de la Grèce. Les Thébains conservèrent leur supériorité ou du
moins leur réputation dans le jeu des flûtes, tellement qu'au deuxième
siècle de l'ère vulgaire, une statue d'Hermès, demeurée debout au
milieu des ruines de Thèbes, offrait encore cette inscription que
rapporte saint Jean Chrysostome: «La Grèce t'accorde, ô Thèbes, la
supériorité dans l'art de la flûte. Thèbes honore en toi, ô Panomos,
le maître de l'art.» Mais en dépit de la science instrumentale de
Thèbes, les joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes ne
connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la
flûte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles
étaient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir dès
qu'on avait des convives à traiter et à divertir; elles se louaient
ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient
suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mérite et
la beauté des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flûte ne demandait un
salaire que pour sa musique et sa danse: elle se réservait de conclure
d'autres marchés pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flûte
était esclave et avait un patron ou une mère qui l'exploitait, on la
mettait à l'enchère à la suite de ses exercices, et elle passait dans
le lit du dernier enchérisseur. Athénée raconte qu'un philosophe qui
se piquait d'austérité, soupant un jour avec de jeunes débauchés,
repoussa dédaigneusement une aulétride qui était venue à ses pieds,
comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette
philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine déploya ses grâces
et dansa au son des flûtes; le philosophe oublia sa barbe blanche et
poussa les enchères pour avoir cette charmante fille qui lui gardait
rancune: elle ne lui fut donc pas adjugée, et il entra dans une
terrible colère, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses
offres, et que l'adjudication était nulle. Mais l'aulétride ne voulut
pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing
avec ses voisins.

Toutes les aulétrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne
jouaient pas de la flûte: «Je vous ai parlé précédemment, dit
Aristagoras dans son _Mammecythus_, de belles courtisanes danseuses
(+orchastridas hetairas+); je ne vous en dirai plus rien,
laissant aussi de côté ces joueuses de flûte qui, à peine nubiles,
énervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer.» Ces
joueuses de flûte avaient des procédés de débauche, selon l'expression
du poëte, capables d'épuiser Hercule lui-même, et d'amaigrir
l'embonpoint de Silène. Les libertins, qui avaient expérimenté les
raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et
à la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient été surexcités par
les sons des flûtes, ils étaient pris souvent d'accès de fureur
érotique, et se précipitaient les uns sur les autres en s'accablant de
coups, jusqu'à ce que la victoire eût nommé celui à qui la flûteuse
appartiendrait: «Pour approuver cela, s'écrie Antiphane le Comique, il
faut s'être trouvé souvent à ces repas où chacun paye son écot, et y
avoir reçu et donné nombre de coups en l'honneur de quelque
courtisane!» Plus on s'était battu avec acharnement, plus les coups
avaient été drus et retentissants, plus aussi était fière la
reine de la bataille, et mieux elle récompensait son vainqueur, à la
santé duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de
roses. La passion des Athéniens pour les aulétrides fut portée à son
comble, et, si l'on en croit Théopompe dans ses _Philippiques_, d'un
bout de la Grèce à l'autre, on n'entendait que flûtes et coups de
poing. Les aulétrides, en général, moins intéressées que les hétaires,
plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir résister à une
galante proposition: «Ne t'adresse pas aux grandes hétaires pour avoir
du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flûte!»
Tel est l'avis que donnait à ses concitoyens Épicrate dans
l'_Anti-Laïs_. On comprend que les femmes honnêtes n'assistaient
jamais à ces orgies, et que l'entrée d'une aulétride dans la salle du
festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent même ouï le son
d'une flûte.

Ces flûteuses excitaient de tels transports par leur musique
libidineuse, que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de
leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte
n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons
qu'on lui faisait dans un repas où sa musique avait fait tourner
toutes les têtes. Théopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur
les vols faits à Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on
lisait sur un marbre votif près des broches de fer de la courtisane
Rhodopis: «Phaylle, tyran des Phocéens, donne à Bromiade, joueuse
de flûte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, montée
sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.»
Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et
chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la
danseuse, des pas et des gestes plus accentués, c'était une pluie de
fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrêtait au passage avec une
prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s'enrichissaient
donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi
des biens considérables dès qu'elles avaient la vogue. Polybe
s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les
noms de Myrtion, de Mnésis et de Pothyne: «Et pourtant, dit-il, Mnésis
et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion une de ces femmes
publiques condamnées à l'infamie, et que nous appelons _dictériades_!»
Myrtion avait été la maîtresse de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte,
aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n'y avait ni âge, ni rang, ni
position, qui fût à l'abri du prestige qu'exerçaient les danseuses et
les musiciennes. Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent
envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d'égards, et qui
leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des
vieillards austères et vénérables; ils se mirent à table, mangèrent et
burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout à coup les flûtes de
Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppées
de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant
mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'accélère, elles se
découvrent la tête, ensuite la gorge et successivement tout le corps:
elles sont entièrement nues, à l'exception d'un caleçon qui ne leur
cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et
ardente. Les ambassadeurs s'exaltent à ce spectacle inusité, et, sans
respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent
sur les danseuses qui ne s'attendaient pas à cet accueil, et qui se
soumettent aux devoirs de l'hospitalité.

On voit, dans les _Dialogues des courtisanes_, que les aulétrides
avaient le coeur plus tendre que leurs rivales en Prostitution.
Lucien semble se plaire à les représenter, du moins dans leur
jeunesse, comme des amantes passionnées et généreuses, qui
n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois même se ruinaient
pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour
nourrir Chéréas qui lui promet de l'épouser; c'est Myrtium, jalouse de
Pamphile qui l'a rendue mère, et tremblant de voir ce cher amant
épouser la fille du pilote Philon: «Ah! Pamphile, tu me rends la vie,
s'écrie-t-elle en apprenant que ses soupçons n'avaient aucun
fondement, je me serais pendue de désespoir si cet hymen avait été
consommé!» C'est Philine, également jalouse, mais avec plus de raison,
qui se venge de son infidèle Dyphile en faisant tout ce qu'il
faut pour lui inspirer de la jalousie à son tour: «Quelle était hier
ta folie? demande la mère de Philine. Que t'est-il donc arrivé dans ce
festin? Dyphile est venu me trouver tout à l'heure; il fondait en
larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu étais ivre, que tu avais
dansé malgré sa défense; que tu avais donné un baiser à son compagnon
Lamprias; qu'en voyant le dépit qu'il en éprouva, tu l'abandonnas pour
Lamprias que tu enlaçais dans tes bras; que cependant, lui, séchait
sur pied, et que cette nuit enfin tu as refusé de partager sa couche;
qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cessé
de le désoler par tes chansons et par des refus?» Philine justifie sa
conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le
festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias: «Il
voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thaïs par le
bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de
feu sur ses lèvres, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Je
pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi
sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de
Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il
n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui
pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de
découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe.
Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se répandant en éloges,
ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous
ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence, que sa jambe
était élégante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était
la Sosandre de Calamis, et non cette Thaïs que vous connaissez bien,
car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à l'insulte, en disant:
«Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller
ses grêles fuseaux!» Que vous dirai-je, ma mère? je me suis levée et
j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment
penché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma danse, les yeux
attachés au plafond de la salle.» Philine a donc voulu chagriner
Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi
à mettre au désespoir son infidèle, que sa mère, en courtisane
experte, croit devoir lui adresser ce conseil: «Je te permets le
ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense
s'éloigne et s'anime contre lui-même. Tu lui as montré trop de
rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se
rompt.»

Si les aulétrides avaient des amants de coeur, elles se permettaient
entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de
l'amour le plus effréné. C'était cet amour lesbien, dans lequel Lééna,
encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire
instruire par Mégilla et Démonasse, aulétrides corinthiennes. On
a déjà vu quelles étaient les leçons des ces deux courtisanes. Nous
avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes
tenaient moins à l'amour des hommes qu'à celui dont elles seules
faisaient tous les frais. Ces femmes, exercées de bonne heure dans
l'art de la volupté, arrivaient bientôt à des désordres où leur
imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une
lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau
physique: à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle
de leurs compagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des
jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de
leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les
passions mystérieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétrides
étaient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre,
dans les _Dialogues_ de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et
qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis
sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, l'a quittée et lui a
donné un homme pour successeur. Philématium est vielle et fardée; mais
n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni
remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a
essayé de choisir une autre maîtresse; elle a donné cinq drachmes à
Tryphène pour venir partager son lit, après un festin où elle n'a
touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais à peine
Tryphène est-elle couchée à ses côtés, que Charmide la repousse et
semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on
la paye puisqu'on ne l'a pas employée. «Je t'ai choisie pour me venger
de Philématium! lui avoue enfin Charmide. --Par Vénus! s'écrie
Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point
accepté, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une
autre! et de Philématium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la
troisième heure de nuit. --Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que
tu dis est vrai, si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et
fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face. --Interroge ta mère,
si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit encore,
pourra te dire son âge. --S'il en est ainsi, plus de barrière.
Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous à Vénus. Adieu pour
toujours, Philématium?»

Ces moeurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de
flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des
festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la
débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces
festins, qu'on appelait _callipyges_, ce fut au milieu des coupes de
vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces
femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme
sur les bords de l'Alphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant
l'ère chrétienne. Cypsélus, exilé de Corinthe, bâtit une ville et
la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville,
consacrée à Cérès d'Eleusis, Cypsélus établit des jeux ou combats de
la beauté, dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à
concourir, sous le nom de _chrysophores_. La première qui remporta la
victoire se nommait _Herodice_. Depuis leur fondation, ces combats
mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les
chrysophores, c'est-à-dire _porteuses d'or_, pour signifier sans doute
que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se
soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine à garder
leur impartialité et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres
combats publics du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût
pourtant honorée et adorée; mais les courtisanes se plaisaient à
retracer dans leurs assemblées secrètes une gracieuse image de la
fondation de Cypsélus et se posaient à la fois comme juges et parties,
dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les
aulétrides, plus que toutes les hétaires, aimaient à se voir et à se
juger de la sorte: elles préludaient par là aux mystères de leurs
goûts favoris. Alciphron, tout grave rhéteur qu'il fût, nous a
conservé le tableau d'une de ces fêtes nocturnes où les joueuses de
flûte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la
beauté, mais encore celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa
traduction des _Lettres d'Alciphron_, n'a traduit que par extraits la
fameuse lettre de Mégare à Bacchis; mais Publicola Chaussard a
été moins timoré, et sa traduction, que nous reproduisons en partie,
ne va pas pourtant jusqu'à l'audace du texte grec. C'est l'aulétride
Mégare qui écrit à l'hétaire Bacchis et qui lui raconte les détails
d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis,
Myrrhine, Philumène, Chrysis et Euxippe assistaient, moitié hétaires,
moitié joueuses de flûte. «Quel repas délicieux! je veux que le seul
récit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vidé
des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des
couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un
bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait,
si ce n'est toi seule.» Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce
festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou
maîtresse, le donnait à l'amie de son choix, pour célébrer leurs
amours.

«Bientôt une dispute s'élève et vient ajouter à nos plaisirs. Il
s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la
plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le nom de
Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était
transparente; elle se tourne: on croit voir des lis à travers le
cristal; elle imprime à ses reins un mouvement précipité, et regardant
en arrière, elle sourit au développement de ces formes voluptueuses
qu'elle agite. Alors, comme si Vénus elle-même eût reçu son
hommage, elle se mit à murmurer je ne sais quel doux gémissement qui
m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle
s'avance, et sans retenue: «Je ne combats point derrière un voile; je
veux paraître ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet
point de déguisement!» Elle dit, laisse tomber sa tunique, et
inclinant ses charmes rivaux: «Contemple, dit-elle, ô Myrrhine, cette
chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces
feuilles de rose que la main de la Volupté a comme éparpillées sur ces
contours gracieux, dessinés sans sécheresse et sans exagération; dans
leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphères n'ont
pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au
doux gémissement de l'onde.» Aussitôt elle redouble les lascives
crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui
décerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à d'autres combats:
on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le
ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de
Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des
imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous
conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la
nouveauté est le charme le plus piquant de l'amour. Nous étions toutes
ivres, en nous séparant.»

Mégare dit, dans sa lettre, que les soupers des hétaires
faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort
curieux d'assister à ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait
pas d'autre rôle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les
courtisanes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches
secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se
laissaient point entraîner, par curiosité du moins, à ces scandaleux
excès de dépravation, passaient pour ridicules auprès de leurs
compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner
d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se
trouvaient pas atteintes par ce soupçon, puisqu'elles se montraient
nues dans l'exercice de leur métier: on ne pouvait donc attribuer
d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une
préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de l'amour
véritable. C'était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait
pas. «Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? écrivait
Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre
aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la réputation que te
donneraient des moeurs si rares, tandis que nous passerions, nous,
pour des courtisanes livrées à tout venant?» Mégare était une des
aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était
la plus sage des hétaires: «Tes moeurs, ma très-chère, écrivait à
celle-ci l'hétaire Glycère, tes moeurs et ta conduite sont trop
honnêtes pour l'état dans lequel nous vivons!» Cette honnêteté de
moeurs était plus rare encore chez les aulétrides que chez les
hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se
concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin, qui souvent les
ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les
deux espèces d'amour se rencontrassent, et au même degré, chez la même
femme; mais cette bizarrerie du coeur et des sens se voyait pourtant
quelquefois chez les aulétrides, plus sensuelles et plus passionnées
que les simples hétaires. Lucien, dans un de ses _Dialogues des
Courtisanes_, nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois
mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme,
pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.

Ioesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait
pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant
à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui,
heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi
chastement que Pénélope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu,
sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle
n'avait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère,
détestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes.
Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui
répond pas et qui la regarde de travers: «Dernièrement, lui
dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la
joueuse de flûte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appelées.
Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais
alors que toi-même. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu
lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la
rendant à l'esclave chargé de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de
la porter pleine à Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de
l'inattention de Dypile occupé de sa conversation avec Thrason, tu
saisis le moment et lanças le fruit dans le sein de Pyrallis, qui
reçut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophée.» Lysias se
détourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de
Ioesse, vient la consoler et la gronder en même temps! «Ces hommes!
s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s'accroît avec notre
passion malheureuse!» Ioesse ne fait que se désespérer davantage;
alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa
maîtresse: «Cette Ioesse qui pleure et que vous défendez, Pythia,
répond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai
surprise couchée avec un jeune homme. --D'abord, elle est courtisane?
réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand
l'avez-vous surprise? --Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias;
mon père, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille,
m'enferma dans notre maison, en recommandant à l'esclave qui
garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnât l'ordre.
Moi qui ne pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle, j'appelle
Drimon, je le fais placer contre la muraille à l'endroit où elle est
plus basse, je monte sur ses épaules et franchis la barrière.
J'arrive; la porte est fermée: la nuit était au milieu de son cours.
Je n'ai point frappé, mais démontant la porte (ce n'était pas la
première fois), je suis entré sans bruit. Tout dormait: je m'approche
en tâtant les murs et je touche au lit... --Que va-t-il dire? murmura
Ioesse. O Cérès, je me meurs! --J'entends au souffle qu'on n'est pas
seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une
esclave, avec Lydé. Il en était bien autrement, Pythia! Ma main, qui
veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre
adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si
alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vous à rire, Pythia?
cela est-il donc si risible? --Lysias, s'écrie Ioesse, est-ce bien là
le sujet de ce grand courroux? C'était Pythia couchée à mes
côtés! --Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia. --Pourquoi le
taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans
l'ennui de ton absence, je la fis venir près de moi. --Cette tête
rasée, c'était Pythia? objecte l'incrédule Lysias. En ce cas, sa
chevelure a crû prodigieusement en six jours. --Elle s'est fait raser à
la suite d'une maladie, répond Ioesse: ses cheveux tombaient.
Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia?
achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripon d'adolescent
dont Lysias fut jaloux!»

Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient
singulièrement développé les instincts voluptueux, n'étaient pas
possédées, comme les hétaires, de l'ambition de la fortune; elles
n'aimaient l'argent que pour le dépenser, et elles le gagnaient si
aisément, avec leurs flûtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer
d'une source malhonnête. Quand elles exécutaient leur musique et leurs
danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient
elles-mêmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la
réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire;
mais une fois les fumées du vin dissipées, elles rentraient, pour
ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient
souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. Il y
avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flûte
s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande
hétaire. Ce billet de Philumène à Criton nous apprend jusqu'où pouvait
s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode:
«Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai
besoin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez,
donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la
mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!»
Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion,
était une fille aussi positive que sa compagne Philumène, mais du
moins avait-elle le droit d'être plus exigeante, puisque Simalion ne
lui donnait pas même de quoi acheter une robe et des parfums. «Et je
dois être contente de cet équipage, lui écrivait-elle, passer les
jours et les nuits à votre côté, pendant qu'un autre aura sans doute
la bonté de pourvoir à mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne
durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui
m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim!» Elle envie le
sort d'une joueuse de flûte, Phylotis, que le riche Ménéclide comble
de présents tous les jours. «Quant à moi, pauvrette, j'ai pour mon
lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en
m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me
conduira la mort prématurée qu'il me ménage. Il ne saurait que dire,
s'il n'avait à m'apprendre qu'il a pleuré toute la nuit!»

Ces flûteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les
réunions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mélancolique, et les
pleurs n'étaient guère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un
amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus
sensibles, que des vierges et des épouses. Elles avaient toujours le
rire à la bouche, et elles invitaient les convives à la gaieté, à
l'oubli des peines, à l'insouciance de l'avenir. C'était là d'ailleurs
une des conditions de leur métier. Un caractère joyeux et délibéré ne
les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent: en
vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de
Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De
là, ce jeu de mots proverbial, échappé à un poëte grec: «On trouve
toujours Bacchus à la porte de Cythérée.» On les accueillait avec
transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition
était le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient
quelquefois maltraitées; on leur jetait à la tête les vases à boire,
quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles
se voyaient exposées aussi à des brutalités contre lesquelles la loi
ne les défendait pas, puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères.
Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes, meurtrie de coups, ses
vêtements en lambeaux, sa flûte brisée: voici le triste récit que lui
fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale;
celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cultivateur d'Énoé, en
congédiant Dinomaque, soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi
cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui
désirait depuis longtemps posséder Crocale, lui avait remis les deux
_talents_ (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter à
la belle. «Ils étaient donc à table, les portes closes, raconte
Parthénis en gémissant; je jouais de la flûte. Le repas s'avançait; je
jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour
danser; Crocale applaudissait. Tout était délicieux. On est interrompu
par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfoncée;
bientôt se précipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se
trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbuté, et Gorgus est frappé,
foulé aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se
sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers
moi: «Va à la male heure!» dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes
joues et brisèrent ma flûte.» Gorgus alla se plaindre aux tribunaux,
mais Parthénis, qui n'était pas citoyenne, n'eût pas même obtenu une
indemnité pour payer ses flûtes.

Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulétrides mêlés à ceux des
dictériades et des hétaires: Sinope ou l'_Abyme_, Synoris ou la
_Lanterne_, étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient
pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur
ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix
publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire: en
faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux que leurs rivales
en volupté? Sysimbrion ou le _Serpolet_ exhalait, après avoir dansé,
une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique; Pyrallis ou
l'_Oiseau_ semblait avoir des ailes en dansant; Parène ou
l'_Éclatante_ méritait surtout cette dénomination quand elle était
nue; Opora ou l'_Automne_, qui avait fourni au poëte Alexis le sujet
et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que
ceux de l'amour; Pagis ou le _Gluau_ surpassait encore sa réputation,
et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués;
Thaluse ou la _Fleurie_ brillait comme une fleur; Nicostrate ou le
_Merlan_ se piquait d'être hermaphrodite; Philématium ou le _Filet_ ne
s'amusait pas à pêcher du fretin; Sigée ou le _Promontoire_ était
célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite
encore beaucoup d'aulétrides dont les noms restèrent gravés dans la
mémoire des amateurs: Eirénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, Ionie,
Lopadion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien
et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres;
Plutarque lui-même a consacré un souvenir à l'ardente Phormesium, qui
mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus
authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails
biographiques manquent, pour la plupart de ces célébrités de la
musique et de la danse. On sait seulement que Néméade avait pris le
nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en
l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exercé comme simple
hétaire avant de se faire aulétride; on sait que la fameuse
Simoethe inspira tant d'amour à Alcibiade, qu'il l'enleva aux
Mégariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mégare un deuil
public; on sait que la jeune Anthéia, pour employer les expressions du
poëte qui l'a célébrée, fraîche comme la fleur dont elle portait le
nom, cessa trop tôt de sacrifier à Vénus; on sait que Nanno, maîtresse
de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent;
enfin on a recueilli dans l'_Anthologie_ une épigramme grecque qui
nous offre la description d'un combat de beauté, dans lequel les
héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri
d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la
sentence: «J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voir à nu leur
brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes
d'une blancheur éblouissante, et l'on y remarquait de petites
fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui
rient. L'autre, étendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi
blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des
roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille, excitait sur
sa peau délicate de légères ondulations. Si Pâris, le juge des
déesses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regardé ce que lui
montrèrent Junon, Minerve et Vénus.»

Mais de toutes les aulétrides grecques, la plus fameuse sans
comparaison, c'est Lamia, qui fut aimée passionnément par Démétrius
Poliorcète, roi de Macédoine (300 ans avant Jésus-Christ). Elle
était Athénienne et fille d'un certain Cléanor, qu'elle quitta en bas
âge pour aller jouer de la flûte en Égypte; elle en jouait si bien,
que le roi Ptolémée la prit à son service et l'y retint longtemps.
Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de
Ptolémée près de l'île de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba
au pouvoir du vainqueur, qui se sentit épris d'elle en la voyant, et
qui la préféra constamment à des maîtresses plus jeunes et plus
belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme
Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flûte: elle
exerçait ouvertement le métier de courtisane. Mais du jour où
Démétrius l'eut honorée de ses embrassements, elle repoussa tous les
autres: «Certes, depuis cette nuit sacrée, écrit-elle à son royal
amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette
nuit sacrée jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me
rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir
illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je
ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les
hétaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le
font. Non, par Vénus-Artémis! depuis cette époque, on ne m'a pas écrit
ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme
l'invincible.» Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,
au moyen de sa flûte, ce dompteur de villes. Démétrius avait
plusieurs maîtresses qui cherchaient l'une l'autre à se supplanter
dans la faveur du roi: leur beauté, leur jeunesse, leurs grâces, leur
esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces
armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge, qu'elles lui
reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes, ne se montrait jamais
aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna, de Chrysis, d'Antipyra et
de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale.
Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase
demanda vivement à Démo: «Eh bien! comment la trouves-tu? --Comme une
vieille,» répondit perfidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne
cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia, dit à Démo:
«Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie! --Si vous vouliez passer la
nuit avec ma mère, répondit aigrement Démo, ma mère vous enverrait un
fruit encore plus beau.» Démétrius avait l'air de ne point entendre.
Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'elle ne les craignait
pas, mais elle conçut pourtant un vif ressentiment à l'égard de Lééna
qui avait tout fait pour la perdre.

Machon, qui cite Athénée en ajoutant de nouvelles obscénités à celles
du poëte grec, nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de
cette vieille joueuse de flûte; il dit positivement que Démétrius,
dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et
suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper:
_Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum
fuisse_; mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il
dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des
plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les
impures émanations du corps de Lamia (_cum pudendum manu confricuisset
ac digitis contrectasset_). Lamia, dans ses fureurs amoureuses,
oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et
haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On prétendait que
c'était là l'origine du surnom de _Lamia_, qui signifie _larve_,
espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des
personnes endormies. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de
faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils
répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les
blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion:
«Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bête
plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou!» Démétrius ne mettait
pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il
court embrasser son père et le presse dans ses bras avec tant
d'effusion que le vieillard s'écrie: «On croirait que tu embrasses
Lamia!» On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses
maîtresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il
eut l'air de lui préférer Lééna; mais Lamia, lui passant les bras
autour du cou, l'entraîna doucement vers sa couche, en lui murmurant à
l'oreille: «Eh bien! tu auras aussi Lééna, quand tu voudras!» On
appelait +Leainan+ dans la langue érotique un des mystères les
plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le
nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui
convenait mieux qu'à Lééna. Aussi, l'amour de Démétrius pour cette
vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les
plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de
Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait
que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée.
Lysimachus, dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des moeurs
voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et
détrôner un jour: «Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres,
ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia.» L'épigramme fut rapportée
à Démétrius qui répondit: «La cour de Lysimachus ressemble à un
théâtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de
deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.»
Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: «Mon théâtre comique
est plus honnête que son théâtre tragique, répliqua-t-il; on n'y voit
pas de joueuse de flûte ni de courtisane.» --«Ma courtisane, répliqua
Démétrius, est plus chaste que sa Pénélope!» Et ils devinrent
ennemis irréconciliables.

Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le
jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son
amant à reconnaître quelle n'avait pas d'égale; le jour, elle lui
écrivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et
spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flûte, elle le
flattait surtout: «Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une
hétaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas
indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que
tu t'es consacré toi-même à ma personne! Mon souverain, lorsque, hors
de ma maison, je t'entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de
gardes, d'armées et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors
je tremble et j'ai peur; alors je détourne de toi mes regards, comme
je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais
en toi, Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est
terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me
dis: O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le
lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Éphèse, et Lamia
célébrait cette victoire avec sa flûte, en chantant: «Les lions de la
Grèce sont devenus des renards à Éphèse.» Démétrius méprisait les
Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait
domptés: «Les exécrables Lacédémoniens, pour avoir l'air de
véritables hommes, lui écrivait-elle, ne cesseront de blâmer, dans
leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins splendides et d'opposer
à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue.» Lamia avait souvent les
boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint à
parler du jugement attribué à Bocchoris, roi d'Égypte: un jeune
Égyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une hétaire nommée
Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyèrent en songe ce que cette
belle fille lui refusait en réalité; Thonis l'apprit et réclama son
salaire. De là, procès pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi écouta
les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que
demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase
sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination
était l'ombre de la vérité. «Que pense Lamia de ce jugement? dit
Démétrius. --Je le trouve injuste, repartit aussitôt Lamia, car l'ombre
de cet argent n'a point amorti le désir de Thonis, tandis que le songe
a satisfait la passion de son amant.»

Démétrius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des
Athéniens une somme de 250 talents (près de deux millions de notre
monnaie), et il fit lever cet impôt avec une singulière rigueur, comme
s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie
à grand'peine: «Qu'on la donne à Lamia, dit-il, pour acheter du
savon!» Les Athéniens se vengèrent de cette odieuse exaction, en
disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de
savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort riche,
mais elle dépensait autant qu'une reine. Elle fit construire des
édifices superbes, entre autres le Poecile de Sicyone, dont le poëte
Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins
dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a raconté de
ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des
sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. «Je suis sûre,
écrivait-elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton
honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite,
attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de
toute la Grèce.» Plutarque affirme qu'elle mit à contribution tous les
officiers de Démétrius, sous prétexte de couvrir les frais de ces
repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par
les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni
l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappée au
milieu de ses orgies, Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens
la divinisèrent, en lui élevant un temple sous le nom de Vénus-Lamia.
Démétrius, indigné de tant de bassesse, s'écria qu'on ne verrait plus
aux enfers un seul Athénien de grand coeur. «Il n'aurait garde d'y
descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia.»



CHAPITRE X.

  SOMMAIRE. --Les concubines athéniennes. --Leur rôle dans le
  domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
  vie civile. --En quoi l'hétaire différait de la fille publique.
  --Origine du mot _hétaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
  _hétaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes hétaires.
  --Leur position sociale. --Les _familières_ et les _philosophes_.
  --Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur
  leurs femmes légitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
  poëte Simonide. --Les neuf espèces de femmes de Simonide. --Les
  femmes honnêtes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
  --Alcibiade et sa femme Hipparète devant l'archonte. --Avantages
  des hétaires sur les femmes mariées. --Influence des courtisanes
  sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
  la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garçons.
  --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aulétride Drosé et le
  philosophe Aristénète. --Les philosophes, corrupteurs de la
  jeunesse. --Thaïs et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
  hétaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
  --Gygès, roi de Lydie. --Les Ptolémées. --Alexandre-le-Grand et
  l'Athénienne Thaïs. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
  illustres qui eurent pour mères des courtisanes.


«Nous avons, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, nous
avons des courtisanes (+hetairas+) pour le plaisir, des
concubines (+pallakides+) pour le service journalier, mais des
épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller fidèlement à
l'intérieur de la maison.» Ce précieux passage de l'orateur grec nous
initie à tout le système des moeurs grecques, qui toléraient l'usage
des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire
conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de
renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on
achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au
besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres: il n'y avait là
ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une
nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne
daignait-elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sous ses yeux,
et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de
servitude ou de soumission en s'abandonnant à son mari. Elle-même,
réduite à un état d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle
n'avait point à s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la
regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des bâtards. Les
concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des époux:
elles avaient surtout leur rôle marqué et, en quelque sorte, autorisé,
pendant les maladies, les couches et les autres empêchements de la
véritable épouse. Leur existence s'écoulait silencieuse, à
l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignorées au
milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des fils à
leurs maîtres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est
vrai, et qui étaient par leur naissance même déshérités du titre de
citoyen.

Les courtisanes formaient une catégorie absolument différente des
concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans
l'économie de la vie civile: elles étaient des instruments de plaisir
pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été
sanctionnée par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette
dénomination générale de courtisanes, on comprenait à la fois toutes les
espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les
dictériades. Mais néanmoins on distinguait de la fille publique
proprement dite (+pornês+) l'hétaire, dont Anaxilas fait, pour ainsi
dire, cette définition dans sa comédie du _Monotropos_: «Une fille qui
parle avec retenue, accordant ses faveurs à ceux qui recourent à elle
dans leurs besoins de nature, a été nommée hétaire ou bonne amie, à
cause de son hétairie ou bonne amitié.» L'origine du mot _hétaire_ n'est
pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs
grecs, que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les
vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant
les progrès de l'hétairisme érotique, les femmes et filles de condition
libre appelaient _hétaires_ leurs connaissances intimes et leurs
meilleures amies (+philas hetairas+). La tradition du mot s'était
perpétuée depuis Latone et Niobé qui se chérissaient comme deux
hétaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est vrai que,
depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: «Je chanterai
d'agréables choses à mes hétaires!» disait-elle dans ses poésies. Le
vrai sens du mot _hétaire_ commençait à se dénaturer. Il était encore
assez honnête toutefois, pour que le poëte Antiphane ait pu dire dans
son _Hydre_: «Cet homme avait pour voisine une jeune fille; il ne l'eut
pas plutôt vue qu'il devint amoureux de cette citoyenne, qui n'avait ni
tuteur, ni parent. C'était, d'ailleurs, une fille qui annonçait le
penchant le plus honnête, vraiment hétaire (+ontôs hetairas+).» Athénée
parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent, dit-il,
donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les femmes, ont
reçu ce nom du mot _amitié_ (+hetaireia+), ou du surnom même de Vénus,
que les Athéniens ont qualifiée d'Hétaire.» Le mot fut bientôt détourné
de sa première acception, et on le laissa en toute propriété aux femmes
qui étaient, en effet, des amies faciles pour tout le monde. Cependant
il y eut encore de fréquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens
crurent y remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le
poëte Ménandre jouait ainsi: «Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le
propre des amis (+hetaírôn+), mais des courtisanes (+hetairôn+).» On
devine tout de suite le chemin qu'avait fait le mot original en partant
de son sens honnête, lorsqu'on entend le poëte Éphippus, dans sa comédie
intitulée le _Commerce_, caractériser en ces termes les caresses des
_bonnes amies_: «Elle le baise, non en serrant les lèvres, mais bouche
béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté.»

Ces _bonnes amies_, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les
dictériades, les aulétrides et les hétaires subalternes ou courtisanes
vagabondes, occupaient à Athènes la place d'honneur dans le grand
banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles éclipsaient les
femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles
exerçaient une influence permanente sur les événements politiques, en
influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme
les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux
classes distinctes qui se faisaient des emprunts réciproques: les
_Familières_ et les _Philosophes_. Ces deux classes, également
intéressantes et recherchées, constituaient l'aristocratie des
prostituées. Les _philosophes_, à force de vivre dans la société des
savants et des lettrés, apprenaient à imiter leur jargon et à se
plaire dans leurs études; les _familières_, moins instruites ou moins
pédantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient
également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés
par leur beauté ou par leur réputation. Chacune de ces grandes
hétaires avait sa cour et son cortége d'adorateurs, de poëtes, de
capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitiés et ses haines;
chacune, son crédit et son pouvoir. Ce fut sous Périclès et à son
exemple, que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour
ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux moeurs et beaucoup
de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette période de temps, on
peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce, et que les
vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée
domestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la
place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes
déchues, des beautés et des talents cosmopolites.

La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces
femmes-là sur leurs femmes légitimes, cette préférence ne se conçoit
que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend
compte du désenchantement qui accompagnait presque toujours les
relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige
d'une hétaire aurait fait la honte d'une femme mariée; ce qui faisait
la gloire de celle-ci eût fait le ridicule de celle-là. L'une
représentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait à
l'intérieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes
deux dans les limites étroites de leur rôle, sans vouloir empiéter
alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte
Simonide s'est plu à faire le portrait de la femme de bien, qu'il
suppose issue de l'abeille: «Heureux le mortel qui en trouve une pour
sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais
d'accès dans son coeur; elle assure à son mari une vie longue et
tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère
d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distinguée parmi
les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit
point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie règne
dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui
l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations.» Or,
ces occupations consistaient en soins de ménage, en travaux
d'aiguille, en fonctions d'épouse, de nourrice ou de mère. Simonide
compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les
éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du
chat et de l'âne: c'était, selon ce grossier satirique, dans ces
diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaires.

«Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être, ainsi que sa
personne, enfermé dans sa maison.» Thucydide avait exprimé la même
idée, longtemps avant lui: «La meilleure femme est celle dont on ne
dit ni bien ni mal.» Cette maxime résume le genre de vie que menait la
matrone athénienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne
paraissait ni aux jeux publics ni aux représentations du théâtre;
elle ne se montrait dans les rues, que voilée et décemment vêtue, sous
peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les
magistrats nommés _ginecomi_, en faisant afficher la sentence aux
platanes du Céramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune
instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux
raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus
simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux
d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût
permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté, aurait été
blâmé de tout le monde, suivant l'axiome formulé par Plutarque: «On ne
peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une
hétaire à la fois.» L'empire de la femme mariée finissait à la porte
de sa maison, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le
droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle
était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois,
dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en
désuétude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le
divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables.
Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont
l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait
pour fréquenter des étrangères de mauvaise vie, se retira chez
son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et
déclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pièces du
divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se
justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la
sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se
plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul
privilége dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des
enfants issus du mariage légal. Démosthène conjurait l'aréopage de
condamner la courtisane Nééra, «pour que des femmes honnêtes,
disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour
que des citoyennes, élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées
suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui
plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes, de toutes
les manières les plus infâmes, et au gré de chacun.»

Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes
mariées: elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les
cérémonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices,
elles ne donnaient pas le jour à des citoyens; mais combien de
compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles
faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des
représentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars,
parées comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu,
la tête découverte; elles composaient l'auditoire d'élite dans les
séances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assemblées
de l'Académie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitèle et
Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles
inspiraient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eupolis, en
les encourageant à se disputer la palme du théâtre. Dans les occasions
les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'après leurs
conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur
critique, on était avide de leurs éloges. Malgré leurs moeurs
habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient
hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands
caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était
une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la
vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cultivé et fleuri,
créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien,
répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences
et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur
force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient
leurs adorateurs à se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient
les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des
prodigalités, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les
moeurs, elles dégradaient certaines vertus publiques, elles
affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes; mais en même
temps elles donnaient de l'élan à de généreuses pensées, à des actes
honorables de patriotisme et de courage, à des oeuvres de génie, à
de riches inventions de poésie et d'art.

Leur action était surtout bienfaisante contre un vice odieux et
méprisable, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la
Grèce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du _Voyage d'Anacharsis_
dit avec raison que les lois protégeaient les courtisanes pour
corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes
Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches
infâmes, que l'habitude avait fait passer dans les moeurs, et que
d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait
déjà fondé son fameux dictérion, et taxé à une obole le service public
qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux goûts
dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au
désordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut
bien plus active et plus puissante, lorsque les hétaires se chargèrent
de l'établir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après
s'être souillés dans un immonde commerce réprouvé par la nature; elles
employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées
aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la
plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur
ces efféminés, au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles
polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles,
et les débauchés, qui leur rendaient hommage avec le plus
d'enthousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour
un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en
aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient
en vain de réprobation les souillures que tolérait l'indulgence des
hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands
d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, qui n'avaient pas
d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique: le prix de ces
esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on
les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison
l'emploi des concubines. L'honnêteté publique et la pudeur conjugale
ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens,
qui, comme Alcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante
physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils étaient
honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans
les jeux; ils portaient des habits d'étoffe précieuse qui les
faisaient reconnaître; ils recueillaient sur leur passage l'éclatant
témoignage de l'immoralité publique. C'étaient là les rivaux que les
hétaires essayaient constamment de détrôner ou d'effacer; c'était
là le triomphe de la corruption, contre lequel les hétaires
protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour
ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux
Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de
flûte Néméa, les hétaires d'Athènes formèrent une ligue pour faire
exiler cet Adonis qui leur causait un si grave préjudice. Elles se
bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le
ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est privée
de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristénète, «le plus infâme des
philosophes,» dit-elle, qui le lui a enlevé: «Quoi! s'écrie
Chélidonium, ce visage renfrogné et hérissé, cette barbe de bouc,
qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le Poecile!»
Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est
emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui
fait lire les Colloques obscènes des anciens philosophes: «En un mot,
dit-elle, il assiége le pauvre jeune homme! --Courage! nous
l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du
Céramique: Aristénète est le corrupteur de Clinias.»

Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la
jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie
moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des
poëtes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque à
leurs succès: «Que serait Ménandre sans Glycère? écrit cette
spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait
comme moi, qui te prépare tes masques, qui te donne tes habits, qui
sais me présenter à temps sur l'avant-scène, saisir les
applaudissements du côté d'où ils partent, et les déterminer à propos
par le battement de mes mains?» Poëtes et auteurs comiques n'étaient
pas riches, et ne pouvaient guère payer qu'en vers les faveurs qu'on
leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins à la célébrité de
celle qui les avait inspirés, et elle était sûre aussi d'échapper aux
sarcasmes du poëte: «Je te demande avec instance, mon cher Ménandre,
écrivait la même Glycère, de mettre au rang de tes pièces favorites la
comédie dans laquelle tu me fais jouer le principal rôle, afin que si
je ne t'accompagne pas en Égypte, elle me fasse connaître à la cour de
Ptolémée, et qu'elle apprenne à ce roi l'empire que j'ai sur mon
amant.» Cette comédie portait le nom même de Glycère. D'autres
courtisanes voulurent avoir de même leur nom en titre de comédie, et
l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs
maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables
moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre à la
mode, ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne
leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur
tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: «Sera-ce,
écrivait Thaïs à Euthydème, sera-ce parce que nous ignorons la cause
de la formation des nuées et la propriété des atomes, que nous vous
paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon
temps à m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en
ai raisonné peut-être avec autant de connaissance que votre maître.»
C'était pourtant Aristote à qui Thaïs osait faire ainsi la grimace, en
l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: «Pensez-vous
qu'il y ait, disait-elle, tant de différence entre un sophiste et une
courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient
pour persuader; l'un et l'autre ont le même but: recevoir.» Elle
voulait parier avec Euthydème qu'elle viendrait à bout, en une nuit,
de cette austérité factice, et qu'elle forcerait bien Aristote à se
contenter des plaisirs _ordinaires_. Les courtisanes étaient toujours
en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour
se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble
avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours
_extraordinaires_.

Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux
attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus
grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On
en citerait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-mêmes en
présence de tous les enchantements de la beauté, de la grâce, de
l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadème
aux pieds de ces dominatrices charmantes, à l'instar de Gygès, roi de
Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait
incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on
l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les
courtisanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons
déjà cité les Ptolémées d'Égypte. Alexandre le Grand, qui emmenait
avec lui, dans ses expéditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir
légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires
grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques-unes de ces
favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes,
réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre,
Thaïs, qu'il avait presque divinisée en l'aimant, se maria avec un de
ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Égypte, et qui eut d'elle trois
enfants. Les hétaires cependant n'étaient pas aptes à fournir une
nombreuse progéniture; la plupart restaient stériles. L'histoire
mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères
des courtisanes: Philétaire, roi de Pergame, était fils de Boa,
joueuse de flûte paphlagonienne; le général athénien Timothée, fils
d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une hétaire de
Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d'Abrotone, dictériade taxée
à une obole.



CHAPITRE XI.

  SOMMAIRE. --Les hétaires _philosophes_. --La Prostitution protégée
  par la philosophie. --Systèmes philosophiques de la Prostitution.
  --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
  --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _épicurienne_.
  --Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du poëte
  Alcman. --Sapho. --Cléis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
  saphique traduite par Boileau Despréaux. --Les élèves de Sapho.
  --Amour effréné de Sapho pour Phaon. --Source singulière de cet
  amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'hétaire
  philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
  courage dans les tourments. --Sa mort héroïque. --Les Athéniens
  élèvent un monument à sa mémoire. --L'hétaire philosophe Cléonice.
  --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'hétaire philosophe
  Thargélie. --Mission difficile et délicate dont la chargea Xerxès,
  roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
  --Son cortége d'hétaires. --Elle ouvre une école à Athènes, et y
  enseigne la rhétorique. --Amour de Périclès pour cette courtisane
  philosophe. --Chrysilla. --Périclès épouse Aspasie. --Socrate et
  Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
  --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Périclès. --Guerres de Samos
  et de Mégare. --Aspasie et la femme de Xénophon. --Aspasie accusée
  d'athéisme par Hermippe. --Périclès devant l'aréopage.
  --Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
  du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Périclès.
  --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
  Pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
  Aspasie _Milto_. --Le cynique Cratès. --Passion insurmontable que
  ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
  d'Hipparchia. --Les _hypothèses_ de cette philosophe. --Portrait
  des disciples de Diogène par Aristippe. --Les hétaires
  _pythagoriciennes_. --La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
  Stilpon. --Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
  passionné d'Épicure pour Léontium. --Lettre de cette courtisane à
  son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'Épicure.
  --Son portrait par le peintre Théodore. --Ses écrits. --Sa fille
  Danaé, concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse. --Mort de Danaé.
  --Archéanasse de Colophon, maîtresse de Platon. --Bacchis de
  Samos, maîtresse de Ménéclide, etc. --Célébration des courtisanes
  par les philosophes et les poëtes.


Il faut attribuer surtout l'origine et le progrès de l'hétairisme grec
aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles
suivaient les leçons des _philosophes_, et servaient à leurs amours.
Ces philosophes hétaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous
l'égide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par tempérament,
par cupidité ou par paresse, s'abandonnaient aux dérèglements d'une
vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de
Sapho, d'Aspasie et de Léontium. Il y eut sans doute un grand nombre
d'hétaires qui se distinguèrent dans les différentes écoles de
philosophie, mais l'histoire n'a consacré que dix ou douze noms, qui
représentent seuls pendant plus de trois siècles le dogme et le culte
de l'hétairisme, si l'on peut appliquer ce mot-là au système
philosophique de la Prostitution. Ce système nous paraît avoir eu
quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons
_lesbienne_, _socratique_, _cynique_ et enfin _épicurienne_. On voit,
par ces dénominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogène et
Épicure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les
hétaires philosophes se chargeaient de répandre dans le domaine de
leurs attributions érotiques. Sapho prêcha l'amour des femmes;
Socrate, l'amour spirituel; Diogène, l'amour grossièrement physique;
Épicure, l'amour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les
courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui
trouvaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires
familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs
publics.

La plus ancienne philosophe qui ait laissé un souvenir dans la légende
des courtisanes grecques, c'est Mégalostrate, de Sparte, qui fut aimée
du poëte Alcman, et qui philosophait, poétisait et faisait l'amour,
674 ans avant Jésus-Christ. Sa philosophie était purement amoureuse,
et il est permis de la regarder comme le prélude de l'épicuréisme.
Alcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poëtes
érotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes
(_erga mulieres petulantissimum_, dit la version latine qui ne dit pas
tout), on comprend qu'il ait été le plus gros mangeur que
l'antiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et
ses nuits, Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse
un hymne à l'amour, que Mégalostrate répétait à l'unisson. Dans une
épigramme de ce poëte, épigramme citée par Plutarque, le joyeux Alcman
remarque, entre deux libations, que s'il eût été élevé à Sarde, patrie
de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de
ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur aux rois de Lydie,
comme citoyen de Lacédémone, et comme amant de Mégalostrate. Après
cette belle philosophe, qui n'empêcha pas son cher Alcman de mourir
dévoré par les poux, il y a une espèce de lacune dans la philosophie
érotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour lesbien, et le proclame
supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là.
Sapho n'en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas
toujours de même. Elle fut mariée d'abord à un riche habitant de l'île
d'Andros, nommé Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela
Cléis, du nom de sa mère; mais, étant devenue veuve, par un désordre
de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe
devait se concentrer sur lui-même et s'éteindre dans un embrassement
stérile. Elle était poëte, elle était philosophe: ses discours, ses
poésies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui
n'écoutèrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait
gratifiée de l'épithète de _belle_, quoique Athénée se soit fié
là-dessus à l'autorité de Platon, il est plus probable que Maxime de
Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait à la tradition
la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la
savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne,
qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace,
en lui attribuant la qualification de _mascula_, répétée par Ausone
avec le même sens, s'est conformé à une opinion généralement reçue,
qui voulait que Sapho eût été hermaphrodite, comme les faits parurent
le prouver.

Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille distinguée de Lesbos,
et possédant une fortune honorable, ne se prostituait pas à prix
d'argent, mais elle tenait une école de Prostitution, où les jeunes
filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi
extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement
réhabiliter les moeurs et la doctrine de Sapho: il suffit de la
fameuse ode, qui nous est restée parmi les fragments de ses poésies,
pour démontrer aux plus incrédules que, si Sapho n'était pas
hermaphrodite, elle était du moins tribade. (_Diversis amoribus est
diffamata_, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, _adeo
ut vulgo tribas vocaretur_.) Cette ode, ce chef-d'oeuvre de la
passion hystérique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble,
les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion,
plus délirante, plus effrénée que tous les autres amours. On
ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée l'ode saphique, dont
le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec
plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:

  Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,
  Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
  Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
  Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égaler?

  Je sens de veine en veine une subtile flamme
  Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois;
  Et dans les doux transports où s'égare mon âme,
  Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

  Un nuage confus se répand sur ma vue,
  Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;
  Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
  Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!

On a essayé, mal à propos, de faire honneur à Phaon des sentiments et
des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pièce, qui nous
fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout à
l'autre, l'ode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc
réduit à la laisser sans nom au milieu de l'école de Sapho, qui eut
pour élèves ou pour amantes Amycthène, Athys, Anactorie, Thélésylle,
Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède,
Mégare, etc. Quelle que fût celle qui a inspiré l'ode sublime
dont nous devons la conservation au rhéteur Longin, cette ode, qui
offre une description si fidèle et si vraie de la fièvre saphique, a
été enregistrée par la science médicale de l'antiquité, comme un
monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthélemy, dans son
_Voyage d'Anacharsis_, se borne à dire que Sapho «aima ses élèves avec
excès, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement.» La nature, en
effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de
son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frère Charaxus, ce
fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane
égyptienne, nommée Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale,
qui conduisirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer.
Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait
que les hommes protestaient contre ses façons de faire, lorsque Vénus,
pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitôt et elle ne
réussit point à vaincre les mépris de ce bel indifférent. Pline
raconte que cet amour légitime était venu d'une source singulière:
Phaon aurait trouvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, au
moment où Sapho passait par là. Le vieux traducteur de Pline explique
en ces termes ce curieux passage de l'_Histoire naturelle_: «Il y en a
qui disent que la racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est
faite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que
si un homme en rencontre une qui soit faite à mode du membre de
l'homme, il sera bien aimé des femmes, et a-t-on opinion que cela seul
induisit la jeune Sapho à porter amitié à Phao, Lesbien.» Cette
_amitié_ fut telle, que Sapho, désespérée par les froideurs de Phaon,
se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa
flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses
écolières, pour qu'elles renonçassent à leurs premières amours, et sa
philosophie, qui n'était que la quintessence de l'amour lesbien, ne
cessa jamais d'avoir des initiées, particulièrement chez les
courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites
des hommes qu'elles trouvaient aimables, se précipitèrent aussi du
Saut de Leucade, afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait
comme une honte et comme une servitude.

L'école de Sapho, par bonheur pour l'espèce humaine, ne fut toutefois
qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour.
L'hétaire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la
favorite de Démétrius Poliorcète, n'avait pas été pervertie par
l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerçait franchement et
honorablement son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie,
la maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux
contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l'ère
moderne. On s'empare d'elle, on la met à la torture, on veut
qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la
conspiration; mais elle, pour être plus sûre de garder ce secret, se
coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses
bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athéniens,
pour honorer sa mémoire, lui élevèrent un monument, représentant une
lionne sans langue, en airain, qui fut placé à l'entrée du temple dans
la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de
fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre
philosophe, Cléonice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par
sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la
désigna aux préférences de Pausanias, fils du roi de Sparte
Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle
philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice
arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut
point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui
veillaient auprès du général endormi, et elle s'avança dans les
ténèbres vers la couche du prince, qui, réveillé en sursaut par le
bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin,
saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale
méprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui
reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de
s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annonça qu'il ne serait
délivré de cette sanglante apparition qu'en revenant à Sparte. Il
y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, où il
s'était réfugié, afin d'échapper à la vengeance de ses concitoyens qui
l'accusaient de trahison (471 ans avant Jésus-Christ).

L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à l'époque où Cléonice
alliait les séductions de l'amour aux enseignements de la philosophie.
Une autre philosophe de la même espèce, Thargélie, de Milet, avait été
chargée d'une mission aussi difficile que délicate par Xerxès, roi de
Perse, qui méditait la conquête de la Grèce: cette hétaire, aussi
remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beauté et
ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui
gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux
chefs qui les défendaient; elle réussit, en effet, dans cette première
partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze
chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi
de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des
Thermopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont
Thargélie croyait lui avoir assuré la possession. Thargélie s'était
fixée à Larisse, et le roi de Thessalie l'avait épousée: elle cessa
d'être hétaire, mais elle resta philosophe. La haute destinée de cette
courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui l'éclipsa
bientôt dans la carrière des lettres et de la fortune. Aspasie,
originaire de Milet, comme Thargélie, après avoir été dictériade
à Mégare, épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'Athènes.

Elle était venue à Athènes, vers le milieu du cinquième siècle avant
l'ère moderne; elle y était venue avec un brillant cortége d'hétaires
qu'elle avait formées, et dont elle dirigeait habilement les
opérations. Ces hétaires n'étaient pas des esclaves étrangères,
savantes seulement dans l'art de la volupté; c'étaient de jeunes
Grecques, de condition libre, nourries des leçons de la philosophie
que professait leur éloquente institutrice, et initiées à tous les
mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des
moyens de séduction toujours prêts pour toutes les circonstances, et
elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, l'influence qu'elle
ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son école
et y enseigna la rhétorique: les citoyens les plus considérables
furent ses auditeurs et ses admirateurs. Périclès, qui s'était épris
de cette philosophe, entraînait à sa suite, non-seulement les
généraux, les orateurs, les poëtes, tous les hommes éminents de la
république, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que
l'amour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles
y allaient «pour l'ouïr deviser,» dit Plutarque dans la naïve
traduction de Jacques Amyot, aumônier de Charles IX et évêque
d'Auxerre, «combien qu'elle menast un train qui n'estoit guères
honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui
faisoient gain de leur corps.» Ce fut par là qu'elle acheva de
captiver Périclès qui l'aimait à la passion, mais qui n'était pas
indifférent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Aspasie
se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal, au lycée, à la
promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait,
d'ailleurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes
les autres: elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait
des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui
concernait les habits, le langage, les opinions, les moeurs mêmes,
car elle mit en honneur l'hétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire,
sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance,
descendirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes, et se
proclamèrent philosophes à l'exemple d'Aspasie.

Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chrysilla, fille de Télée
de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans
la dissoudre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea
plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle.
Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se
remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on
appelait dans les tavernes la _dictériade de Mégare_. Périclès était
fort amoureux, mais il n'était pas jaloux; il laissait Aspasie
fréquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possédée avant
lui: «Il n'allait jamais au sénat, rapporte Plutarque, et il n'en
revenait jamais, sans donner un baiser à son Aspasie.» Les
commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occuper de ce baiser quotidien
du départ et du retour: ils l'ont supposé aussi tendre que Périclès
était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec
Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement à la
philosophie, en attendant Périclès. L'entretien roulait entre nos
philosophes sur des sujets érotiques, et l'on regrette d'apprendre que
cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis
les désordres les plus repoussants. Platon nous a conservé un fragment
d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: «Socrate, j'ai lu dans ton
coeur, lui dit-elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de
Clinias. Écoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour,
sois docile aux conseils de ma tendresse. --O discours ravissants!
s'écrie Socrate, ô transports!... Une sueur froide a parcouru mon
corps, mes yeux sont remplis de larmes... --Cesse de soupirer,
interrompt-elle; pénètre-toi d'un enthousiasme sacré; élève ton esprit
aux divines hauteurs de la poésie: cet art enchanteur t'ouvrira les
portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences;
l'oreille est le chemin du coeur, et le coeur l'est du reste.»
Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son
front chauve entre ses mains: «Pourquoi pleures-tu, mon cher
Socrate? Il troublera donc toujours ton coeur, cet amour qui s'est
élancé, comme l'éclair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai
promis de le fléchir pour toi!...» La complaisante Aspasie ne paraît
pas trop piquée du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui
avait eu les prémices de cette austère sagesse. «Vénus se vengea de
lui, dit le poëte élégiaque Hermésianax, en l'enflammant pour Aspasie;
son esprit profond n'était plus occupé que des frivoles inquiétudes de
l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner
chez Aspasie, et lui, qui avait démêlé la vérité dans les sophismes
les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux détours de son
propre coeur.»

Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès
qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens, puis aux
Mégariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se
sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Samos ne fut pour
elle qu'un souvenir d'intérêt à l'égard de sa ville natale: Aspasie ne
voulut pas que les Samiens, qui étaient alors en lutte avec les
Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses
compatriotes et elle leur tint parole. Quant à la guerre de Mégare, la
cause en était moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les
charmes de Simoethe, courtisane de Mégare, se rendit dans cette
ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevèrent
Simoethe en disant qu'ils agissaient pour le compte de Périclès. Les
Mégariens usèrent de représailles et firent enlever aussi deux
hétaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amèrement, et
voici la guerre déclarée. Cette guerre de Mégare fut le commencement
de celle du Péloponèse. Aspasie, par sa présence et par l'aimable
concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de
l'armée; pendant le siége de Samos surtout, les hétaires ne chômèrent
pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent
Vénus en lui élevant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait
pas résisté longtemps à l'armée de Périclès. Cette double guerre, qui
coûtait, si glorieuse qu'elle fût, beaucoup de sang et d'argent,
augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement.
Les femmes honnêtes, irritées de se voir préférer des courtisanes qui
savaient mieux plaire, reprochèrent vivement à Aspasie et à ses
compagnes de débaucher les hommes, et de faire tort aux amours
légitimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus
haut que les autres; elle l'arrêta par le bras et lui dit en souriant:
«Si l'or de votre voisine était meilleur que le vôtre, lequel
aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien? --Le sien, répondit en
rougissant cette fière vertu. --Si ses habits et ses joyaux étaient
plus riches que les vôtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les
siens que les vôtres? --Oui, répliqua-t-elle sans hésiter. --Mais
si son mari était meilleur que le vôtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux
aussi?» La femme de Xénophon ne répondit rien et s'enveloppa dans les
plis de son voile.

Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie.
Les poëtes comiques, payés ou séduits, l'insultaient en plein théâtre:
ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Déjanire, pour
exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Cratinus alla jusqu'à la
traiter de concubine impudique et déhontée. C'est alors qu'Hermippe,
un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'athéisme devant l'aréopage,
en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, «qu'elle servait de maquerelle
à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont
Périclès jouissait.» L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut
en face de l'aréopage, et elle eût été inévitablement condamnée à
mort, si Périclès n'était venu en personne pour la défendre: il la
prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que
des larmes; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva l'accusée.
La même accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le
sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préserver de l'exil qui
les frappa, malgré les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui
l'avait réhabilitée, Aspasie ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle
lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nommé
Lysiclès, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne
cessa point de professer la rhétorique, la philosophie et
l'hétairisme. Elle mourut vers la fin du cinquième siècle avant
Jésus-Christ. C'était une croyance des Pythagoriens, que son âme avait
été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui
du hideux cynique Cratès. Son nom avait retenti jusqu'au fond de
l'Asie, et la maîtresse de Cyrus le jeune, gouverneur de
l'Asie-Mineure, voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la
célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie,
non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hérita de la
célébrité de son homonyme, et entra tour à tour dans le lit de deux
rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de
prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de _Milto_,
c'est-à-dire vermillon, à cause de l'éclat de son teint.

Puisque Aspasie, par la grâce de la métempsycose, avait consenti à
devenir le cynique Cratès, on s'étonnera moins de la préférence que la
philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en chien,
350 ans avant Jésus-Christ. Elle appartenait à une bonne famille
d'Athènes; elle n'était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et
d'instruction; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discutant sur les
arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle
ne craignit pas de déclarer à ses parents qu'elle se livrerait à Cratès.
On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Cratès. Sa famille alla
supplier ce philosophe de s'employer à guérir cette obstinée, et il s'y
employa de très-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis
n'avaient pas le moindre crédit auprès d'Hipparchia, il étala sa
pauvreté devant elle, il lui découvrit sa bosse, il mit par terre son
bâton, sa besace et son manteau: «Voilà l'homme que vous aurez, lui
dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous
ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.»
Hipparchia lui répondit qu'elle était prête à tout et qu'elle avait fait
ses réflexions. Cratès fit aussi les siennes sur-le-champ, et en
présence du peuple qui s'était rassemblé, il célébra ses noces dans le
Poecile. Depuis ce jour-là, Hipparchia s'attacha aux pas de Cratès,
rôdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage
des femmes mariées, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les
expressions de Bayle, «de lui rendre le devoir conjugal au milieu des
rues.» Telle était la prescription de la philosophie cynique. Saint
Augustin, dans sa _Cité de Dieu_, met en doute cette circonstance
malhonnête, en disant (et nous nous servons de la traduction du
vénérable Lamothe Levayer, précepteur de Monsieur, frère de Louis XIII)
«qu'il ne peut croire que Diogène ni ceux de sa famille, qui ont eu la
réputation de faire toutes choses en public, y prissent néanmoins une
véritable et solide volupté, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter
sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour
imposer ainsi aux yeux des spectateurs.» Quoi qu'il en soit, les noces
de Cratès et d'Hipparchia furent immortalisées par les cynogamies que
les cyniques d'Athènes célébraient de la même manière sous le portique
du Poecile. Hipparchia était encore plus cynique que son Cratès, et rien
ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un
sophisme que l'athée Théodore résolut, en lui levant la jupe, suivant
les expressions un peu hasardées dont se sert Ménage pour traduire
Diogène-Laerce (+anesyre d' autês thoimation+). Hipparchia ne bougea pas
et le laissa faire. «Qu'est-ce que cela prouve?» lui dit-elle, en le
voyant s'arrêter tout court. Il ne paraît pas que la philosophie de
Diogène ait eu beaucoup de prestige pour les courtisanes, car, suivant
les termes énergiques d'un poëte grec, «elle ne fit pas baisser le prix
des parfums.» Hipparchia eut pourtant des élèves qui suivaient son
vilain exemple, et qui faisaient rougir jusqu'aux dictériades. Elle
composa plusieurs ouvrages de philosophie et de poésie, entre autres,
des lettres, des tragédies et un traité sur les hypothèses, ce qui fit
dire à une hétaire: «Tout chez elle est hypothèse, même l'amour.» Il y a
dans le grec un jeu de mots fort libre, que peut faire comprendre
l'étymologie d'_hypothèse_ (+hypo+, sous, et +thesis+, position).
Hipparchia, en tant que courtisane, ne pouvait avoir de vogue que dans
le monde cynique, car le portrait que le philosophe Aristippe nous a
laissé des disciples de Diogène, donne des femmes de cette secte une
idée assez peu engageante: «N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous
moquer de ces hommes qui tirent vanité de l'épaisseur de leur barbe,
d'un bâton noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent
la saleté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que
diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une
bête fauve?»

Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de
Socrate, mieux vêtus et mieux lavés; les hétaires qui se consacraient
à ces philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient
rien de repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la
philosophie, elles prenaient le temps de soigner les choses
matérielles. Ces hétaires ne faisaient pas fi du luxe, principalement
celles de la secte d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de
Mégare, au milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, avait
introduit aussi les hétaires dans la secte des stoïciens, quoique
cette secte regardât la vertu comme le premier des biens. Stilpon
commença par être débauché et il en conserva toujours quelque chose,
alors même qu'il recommandait à ses disciples de tenir en bride leurs
passions: le fond de sa doctrine était l'apathie et l'immobilité. Sa
maîtresse Nicarète, qu'il faut distinguer d'une courtisane du même
nom, mère de la fameuse Nééra, protestait contre cette doctrine
et partageait ses moments entre les mathématiques et l'amour. Née de
parents honorables qui lui donnèrent une belle éducation, elle fut
passionnée pour les problèmes de la géométrie et elle ne refusait pas
ses faveurs à quiconque lui proposait une solution algébrique. Stilpon
ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui enseignèrent les
propriétés des grandeurs qui font l'objet des mathématiques; Stilpon
s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en étaient que plus
éveillés. Une secte philosophique qui avait des hétaires pour lui
faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si la
mathématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux stoïciens,
Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux épicuriens.
Philénis, disciple et maîtresse d'Épicure, écrivit un traité sur la
physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais elle
n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plaindre de la
froideur de ses amants. Elle eut à sa disposition la jeunesse
d'Épicure; Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il
ne l'en aima que davantage, et elle était bien embarrassée de lui
rendre amour pour amour. «Je triomphe, ma chère reine, lui écrivait-il
en réponse à une de ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à
la lecture de votre épître!» Diogène-Laerce n'a malheureusement cité
que ce début épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a
qu'une seule, adressée à son amie Lamia, et l'on peut juger, d'après
cette lettre, que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré.
Ses soupçons et sa jalousie n'étaient donc que trop justifiés.
Léontium admirait le philosophe et abhorrait le vieillard.

«J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir
ici-bas et qu'il eût quatre-vingts ans, qu'il fût accablé des infirmités
de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et
malpropres, ainsi que mon Épicure, Adonis lui-même me paraîtrait
insoutenable.» Épicure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples,
de Timarque, jeune et beau Céphisien, que Léontium lui préfère à juste
titre. «C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux
mystères de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il
eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cessé de me
combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays
étrangers, il m'a tout prodigué.» Épicure n'est pas moins généreux, mais
il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si
Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne
peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Épicure charge donc ses
disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux
amants et de les empêcher de se joindre. «Que faites-vous, Épicure? lui
dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en
ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations
publiques et des plaisanteries du théâtre, les sophistes gloseront sur
vous.» Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que
lui: «Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicures ou de leurs
semblables, s'écrie Léontium poussée à bout, j'en jure par Diane, je ne
les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre
partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt!» Léontium
demande un asile à Lamia, pour se mettre à l'abri des fureurs et des
tendresses d'Épicure.

Elle ne s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en
même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax, de Colophon, qui
composa en son honneur une histoire des poëtes amoureux et qui lui
réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus
préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais
mieux que dans les délicieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait
publiquement avec tous les disciples du maître, auquel elle accordait
aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit
ces détails philosophiques. On est indécis, après cela, pour deviner
la manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en
méditation: _Leontium Epicuri cogitantem_, dit Pline, qui fait l'éloge
de ce portrait célèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la
doctrine d'Épicure: elle écrivait des ouvrages remarquables par
l'élégance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant
Théophraste faisait l'admiration de Cicéron, qui regrettait de
trouver tant d'atticisme provenant d'une source si impure. On prétend
que la doctrine épicurienne l'avait rendue mère, et que sa fille
Danaé, qu'elle attribuait à Épicure, naquit sous les platanes des
jardins de ce philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable, Épicure
couvait sous ses cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune coeur.
Diogène-Laerce cite de lui cette lettre comparable à l'ode brûlante de
Sapho: «Je me consume moi-même; à peine puis-je résister au feu qui me
dévore; j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une
félicité digne des dieux!» Par malheur, cette épître passionnée n'est
point adressée à Léontium, mais à Pitoclès, un des disciples du père
de l'épicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium, on a tenté de faire
d'Épicure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Léontium
lui survécut sans doute et florissait encore vers le milieu du
troisième siècle avant l'ère moderne.

Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane: elle était devenue la
concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela
la philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'aimait éperdument,
et Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au
contraire, elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un
jour qu'elle avait remis à des assassins le soin de les délivrer
toutes deux à la fois d'un mari et d'un amant. Danaé s'en alla tout
révéler à Sophron, qui n'eut que le temps de s'enfuir à Corinthe.
Laodicée, furieuse de voir sa victime lui échapper, se vengea sur
Danaé et ordonna qu'elle fût précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en
mesurant la profondeur du précipice dans lequel on allait la jeter,
s'écria: «O dieux! c'est avec raison qu'on nie votre existence. Je
meurs misérablement pour avoir voulu sauver la vie de l'homme que
j'aimais, et Laodicée, qui voulut assassiner son époux, vivra au sein
de la gloire et des honneurs.»

Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des
hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science, un attrait
d'esprit, une raison d'être, aux faits et gestes de la Prostitution;
elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie, par la parole
et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des
courtisanes qui, en fréquentant des poëtes et des philosophes, ne
devenaient pas toutes philosophes et poëtes elles-mêmes. Platon eut
Archéanasse de Colophon; Ménéclide, Bacchis de Samos; Sophocle,
Archippe; Antagoras, Bédion, etc.; mais ces hétaires se contentèrent
de briller dans les choses de leur profession et ne cherchèrent pas à
s'approprier le génie de leurs amants, comme Prométhée le feu sacré.
Poëtes et philosophes à l'envi chantèrent les louanges des
courtisanes.



CHAPITRE XII.

  SOMMAIRE. --Les _familières_ des hommes illustres de la Grèce.
  --Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. --Épigramme qu'il
  fit sur les rides de cette hétaire. --Interprétation de cette
  épigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
  --Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. --Son
  académie d'équitation. --Vénus _Hippolytia_. --Rivalité de
  Plangone et de Bacchis. --Proclès de Colophon. --Générosité de
  Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Théoris,
  maîtresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle à Vénus. --Théoris
  condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. --Archippe la
  _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Théodote, _Don de
  Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Dédains
  d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
  _Nuées_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycère, maîtresses de
  Ménandre. --Lettre de Glycère à Bacchis. --Amour sincère de
  Ménandre pour Glycère. --Comédies faites en l'honneur des
  courtisanes. --Le poëte Antagoras et l'avide Bédion. --Lagide ou
  la _Noire_ et le rhéteur Céphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
  concubine d'Hypéride. --Les maîtresses d'Hypéride. --Euthias
  accusateur de Phryné. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
  Aristote. --L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane.
  --L'impudique Nééra. --Le maître, le complaisant, le médecin et
  l'ami de Naïs ou Oia. --L'hétaire Bacchis. --Efforts que fit
  cette courtisane pour sauver Phryné de l'accusation portée contre
  elle par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Désespoir
  d'Hypéride son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honnêtes de
  la courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donné par Théodète
  lors de la mort d'Alcibiade son amant. --L'hétaire Médontis
  d'Abydos. --Les _quadriges_ de Thémistocle. --La vieille
  courtisane Thémistonoé. --Boutades de Nico dite la _Chèvre_.
  --Épigrammes de Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.


Presque tous les grands hommes de la Grèce s'attachèrent, comme
Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa
familière; mais, quoique les hétaires, qui s'adonnaient ainsi aux
lettres et à l'éloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour
de la célébrité, elles furent souvent trompées dans leur attente, et
leurs amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui
survivaient peu à la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus
jusqu'à nous. Il ne reste donc que bien peu de détails sur ces
hétaires que les noms illustres de leurs adorateurs nous recommandent
assez, mais qui ont peut-être trop négligé de se recommander par
elles-mêmes, par leurs grâces et par leur esprit. Il semble que les
hommes éminents qui ne rougissaient pas de les aimer et de se traîner
à leurs pieds publiquement, aient craint de se compromettre vis-à-vis
de la postérité en se faisant les trompettes de la Prostitution et des
vices qui en découlent. Il est possible aussi que les maîtresses
choisies par les maîtres de la littérature grecque n'eussent pas
d'autre mérite que l'honneur de ce choix et leur beauté
matérielle; ce n'est pas d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donné
la préférence aux belles statues, et se sont moins préoccupés des
sentiments que des sensations; or, chez les Grecs, comme nous l'avons
déjà dit, la femme était surtout remarquable par la perfection des
formes, et son corps harmonieux avait seul plus de séductions muettes
que l'esprit et le coeur n'en eussent pu mettre dans sa voix et dans
son entretien. Nous en conclurons que les amantes des poëtes, des
orateurs et des savants, n'étaient que belles et voluptueuses.

Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers
sur les rides de son Archéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si
ridée qu'elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français,
roule sur l'analogie de consonnance que présente en grec le mot _ride_
et le mot _bûcher_ (en latin, _rogum_ et _ruga_): «Archéanasse,
hétaire colophonienne, est maintenant à moi, elle qui cache sous ses
rides un Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchés de sa
flamme dans sa première jeunesse, vous êtes depuis longtemps la proie
du bûcher!» On attribue au poëte Asclépiade ces vers qui portent le
nom de Platon, et que Fontenelle a déguisés de la sorte dans une
galante imitation qu'il s'est bien gardé de rapprocher de l'original
grec:

  L'aimable Archéanasse a mérité ma foi;
      Elle a des rides, mais je voi
  Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.
  Vous qui pûtes la voir avant que ses appas
  Eussent du cours des ans reçu ces petits vides,
      Ah! que ne souffrîtes-vous pas?

Au reste, l'épigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre de
dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une autre
épigramme, dont l'auteur ne s'est pas nommé, et qui a été faite pour
une autre courtisane de Milet, appelée Plangone en Grèce, et Pamphile
en Ionie. Cette Plangone, dont la beauté était sans rivale, enleva les
amants de ses deux amies Philénis et Bacchis; puis, satisfaite de sa
double victoire, offrit à Vénus un fouet et une bride, avec cette
inscription allégorique: «Plangone a dédié ce fouet et ces rênes
brillantes, et les a mis sur la porte de son académie, où l'on apprend
si bien à monter à cheval, après avoir vaincu avec un seul coursier la
guerrière Philénis, quoiqu'elle commençât déjà à être sur le retour.
Aimable Vénus, accorde-lui la faveur de voir sa victoire passer à
l'immortalité.» Le poëte, dans ces vers, compare la carrière amoureuse
aux stades où se faisait la course des chars; Plangone se servit si
habilement du fouet et de la bride, qu'elle atteignit le but avant
Philénis, qui avait dépassé pourtant la borne fatale, et qui se
croyait sûre de garder l'avantage; quant au coursier, que montait
Plangone dans cette lutte mémorable, c'était peut-être le poëte
lui-même. Si Plangone eut le prix de la course cette fois-là, elle fut
moins heureuse plus tard; Lucien nous apprend qu'elle se trouva
un beau matin dépouillée par son amant, qui de cheval était devenu
écuyer et avait retourné le fouet et la bride contre son écuyère: «Un
seul cavalier lui a coûté la vie,» dit Lucien, qui faisait allusion à
l'inscription de l'offrande à Vénus. Nous supposerions volontiers qu'à
cette offrande était jointe une statuette représentant la courtisane
sous les traits de la déesse qu'elle invoquait dans son académie
d'équitation, car son nom (+plangôn+) resta depuis à des
poupées ou images de cire qu'on vendait aux portes des temples de
Vénus, principalement à Trézène, où Vénus était adorée sous le titre
d'_Hippolytia_.

Plangone fut moins célèbre par ses moeurs hippiques que par sa
rivalité avec Bacchis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et
la plus honnête des courtisanes, avait pour amant Proclès de Colophon.
Ce jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone,
sachant quelle était sa rivale, ne voulut pas écouter d'abord les
tendres supplications de Proclès, qui lui offrait de tout sacrifier
pour elle, même Bacchis: «Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il,
je vous la donnerai, dût-elle me coûter la vie. --Eh bien! je te
demande le collier de Bacchis, répondit Plangone en riant.» Ce collier
de perles n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie
l'enviaient à la courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès,
désespéré, s'en alla trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se
mourait d'amour, et que Plangone, par dérision sans doute, ne lui
laissait aucun espoir, à moins qu'il n'eût le collier de Bacchis à
donner en échange de ce qu'il demandait. Bacchis détacha en silence
son collier et le mit dans les mains de Proclès; celui-ci, éperdu,
indécis, fut au moment de le rendre en se jetant aux genoux de sa
noble maîtresse; mais la passion l'emporta; il se leva en tremblant et
s'enfuit comme un voleur avec le collier: «Je vous renvoie votre
collier, écrivit Plangone à Bacchis dont elle admirait la générosité;
demain je vous renverrai votre amant.» Les deux courtisanes conçurent
réciproquement beaucoup d'estime l'une pour l'autre, et se lièrent
d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en commun jusqu'à l'amant et
le collier. Quand on voyait Proclès entre ses deux maîtresses, on
disait: «C'est le collier des deux amies!»

Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux Sophocle
en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse dans les
mystères de Vénus et de Neptune; elle passait aussi pour magicienne,
parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait dédaigné l'amour du
fameux Démosthène, pour flatter l'orgueil de Sophocle, qui adressa cet
hymne à Vénus: «O déesse, écoute ma prière! Rends Théoris insensible
aux caresses de cette jeunesse que tu favorises; répands des charmes
sur ma chevelure blanche; fais que Théoris préfère un vieillard. Les
forces du vieillard sont épuisées, mais son esprit conçoit encore
des désirs.» Démosthène, pour se venger des dédains de cette belle
prêtresse, l'accusa d'avoir conseillé aux esclaves de tromper leurs
maîtres, et la fit condamner à mort. Sophocle ne paraît pas avoir pris
la défense de la malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être
Archippe, qui lui sacrifia le jeune Smicrinès: «C'est une chouette,
dit celui-ci, elle se plaît sur les tombeaux.» Ce tombeau-là cachait
un trésor: Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par
testament à l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins
d'empire sur la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival
de Socrate, et eut une passion malheureuse pour la maîtresse de ce
philosophe, qu'on avait surnommée _Théodote_, c'est-à-dire _Don de
Dieu_. Cette divine hétaire avait reçu des leçons de Socrate, qui
s'intitulait lui-même le _sage conseiller en amours_; elle s'était
éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié
Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses
disciples: «Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui
avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer près de moi? --Mais je
ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être attiré près de vous;
je prétends bien que vous veniez me chercher vous-même. --J'irai
volontiers, si vous consentez à me recevoir. --Je vous recevrai s'il
n'y a personne auprès de moi que j'aime plus que vous.» Elle choisit
bien son temps: Socrate était seul. Socrate continua de lui
donner d'excellents avis pour régler sa conduite de courtisane, et
pour conserver longtemps ses amants en les rendant toujours plus
passionnés. Ce fut sur ces entrefaites, qu'elle se fit un ennemi
d'Aristophane, lorsqu'elle refusa d'en faire un amant. Le terrible
poëte soupçonna Socrate d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote,
et au lieu de se venger d'elle, il composa la comédie des _Nuées_,
dans laquelle il attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie
eut pour dénoûment le procès qui fit condamner Socrate à boire la
ciguë. Théodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: «Vos amis
font vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la première visite
qu'il lui rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes
les richesses!» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses
amis l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.

Le poëte Ménandre, dont les comédies n'étaient pas des satires comme
celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia
et Glycère se disputèrent successivement la gloire de le posséder et
de le fixer; l'une, maîtresse de Démétrius Poliorcète; l'autre,
d'Harpalus de Pergame. On a compendieusement disserté pour savoir s'il
devança ces deux princes dans les bonnes grâces de leurs favorites.
«Ménandre est du tempérament le plus amoureux, écrivait Glycère à
Bacchis, qu'elle craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus
austère ne se défendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne
me taxe donc pas de former des soupçons injustes, et pardonne-moi, ma
chère, les inquiétudes de l'amour. Je regarde comme la chose la plus
importante à mon bonheur, de me conserver Ménandre pour amant, car si
je venais à me brouiller avec lui, si sa tendresse venait seulement à
se refroidir, ne serais-je pas sans cesse dans la crainte d'être
traduite sur la scène, en butte aux propos insultants des Chrémès et
des Dyphile?» Glycère aimait véritablement Ménandre, et celui-ci en
fut tellement épris que, pour ne pas la quitter, il refusa les offres
brillantes du roi d'Égypte Ptolémée, qui cherchait en vain à
l'attacher à sa personne. «Loin de toi, écrivait Ménandre à Glycère,
quelles douceurs trouverais-je dans la vie? Y a-t-il quelque chose au
monde qui puisse me flatter davantage et me rendre plus heureux que
ton amitié? Ton caractère charmant, la gaieté de ton esprit,
conduiront jusqu'à notre extrême vieillesse les agréments de la
jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours;
vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le
regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de
quelque félicité. Que les dieux me préservent d'espérer un bonheur de
cette espèce!» Ménandre préfère l'amour de Glycère à toutes les joies
de l'ambition, à toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc
à sa place chez Ptolémée le poëte Philémon: «Philémon n'a point
de Glycère!» s'écrie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette
preuve de solide affection, essaie pourtant de décider Ménandre à
accepter les propositions du roi d'Égypte: elle ne veut pas être en
reste de générosité, elle le suivra partout, elle ira s'établir avec
lui dans Alexandrie; mais elle triomphe au fond du coeur, elle se
réjouit de l'avoir emporté sur Ptolémée: «Je ne crains plus, dit-elle,
le peu de durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion: si
les attachements de cette espèce sont violents, ils se rompent
aisément; mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut
les regarder comme indissolubles.» On ne croirait pas que c'est une
courtisane qui sait trouver ces délicatesses de sentiments, et l'on en
doit conclure que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille
courtisane que chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménandre, Glycère
avait été royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches
officiers d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté
Ménandre pour entrer dans la couche royale de Démétrius Poliorcète.

Ménandre avait fait une comédie en l'honneur de sa Glycère; le poëte
Eunicus célébra la sienne, Anthée, dans une pièce qu'il nomma du même
nom qu'elle. Pérécrate fit à Corianno l'offrande d'une comédie
homonyme. Thalatta eut aussi la gloire d'être mise en comédie, mais le
nom de son poëte a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le
poëte Antagoras, favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir
consacré sa muse à sa maîtresse, à l'avide Bédion, qui, suivant
l'expression de Simonide, commença en sirène et finit en pirate. Les
orateurs étaient encore plus ardents que les poëtes pour ces hétaires,
qui n'en tiraient pas ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction
de vanité. Lagide ou la _Noire_, dont le rhéteur Céphale avait composé
le panégyrique en style galant, se donna, pour une harangue, à Lysias;
Choride rendit père Aristophon, qui était fils lui-même de la
courtisane Chloris. Phyla fut la concubine d'Hypéride, qui l'avait
rachetée, et qui lui confia le soin d'une maison qu'il avait à
Éleusis, sans cesser d'avoir des relations avec Myrrhine, Aristagore,
Bacchis et même Phryné: Phyla n'était cependant qu'une esclave née à
Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à Euthias, pour le déterminer à
se porter accusateur de Phryné qu'elle détestait: «Par Vénus! lui
écrivait Bacchis indignée de cet odieux marché, puisses-tu ne trouver
jamais un autre amant! Va, que le sublime objet de ton amour, que cet
infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne!» Les rhéteurs, les
moralistes n'avaient pas moins de penchant pour l'hétairisme. Isocrate
se relâche de son austérité en faveur de Lagisque; Herpyllis, qui
s'était montrée digne d'être couchée sur le testament d'Aristote, lui
avait donné un fils, nommé Nicomaque; Nicérate, esclave de
Cassius d'Élée, doit sa liberté au rhéteur Stéphane. Lorsqu'une
hétaire prenait l'habitude d'avoir un rhéteur ou un poëte parmi ses
amis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais vacante dans sa
maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses des gens
d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou mal défendu, on
doublait, on triplait la garnison. La célèbre Nééra, que Démosthène
accusa d'impiété et d'adultère devant le tribunal des Thesmothètes,
eut à la fois pour amants Xénéclide, l'acteur Hipparque et le jeune
Phrynion, neveu du poëte Démocharès, qui avait eu les mêmes priviléges
en qualité d'oncle. Ce n'était point encore assez; Phrynion avait un
ami nommé Stéphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits
de Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui,
soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs
bras pour se prostituer à tous les esclaves de la maison. Il faut
dire, pour l'excuser, que cette nuit-là elle était ivre. Naïs ou Oia,
surnommée _Anticyre_, parce qu'on l'accusait de faire boire de
l'ellébore à ses amants, en avait plusieurs en même temps, qu'elle
déguisait sous des noms différents: Archias était son maître, Himénéus
son complaisant, Nicostrate son médecin, Philonide son ami.

Une des plus renommées parmi les hétaires de poëtes ou d'orateurs, ce
fut certainement Bacchis, la maîtresse de l'orateur Hypéride. Elle
l'aimait si profondément, qu'elle refusa de connaître aucun autre
homme, après l'avoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique,
qui se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni
jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur endroit;
incapable de faire le mal et d'en avoir même l'idée, elle ne supposait
pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée
d'impiété par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle
contribua de tous ses efforts à la sauver. On lui reprochait
seulement, parmi les hétaires, de gâter le métier de courtisane et de
faire trop de vertu.

Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta
généralement. On la pleura comme un modèle de bonté, de douceur et de
tendresse. «Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après
l'avoir perdue, jamais! Quel était son noble et généreux dévouement!
il ennoblit le nom de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui
dresser une statue dans le temple de Vénus ou des Grâces! leur gloire
le conseille, car l'on va répétant de tous côtés qu'elles sont des
sirènes perfides, dévorantes, éprises de la passion de l'or, mesurant
leur amour à la fortune, et précipitant enfin leurs adorateurs dans un
abîme de maux.» Bacchis avait repoussé les présents les plus
magnifiques, pour rester fidèle à Hypéride; elle mourut pauvre,
n'ayant que le manteau de son amant pour se couvrir dans le misérable
lit où elle cherchait encore la trace de ses baisers.

«Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gémissant
cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette
bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits
qu'elle animait d'une volupté sans cesse renaissante! Son caractère,
d'une douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier
abandon. Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirène!
quel pur et enivrant nectar que son baiser! La séduction reposait sur
ses lèvres. Elle réunissait en elle seule les trois Grâces et Vénus;
elle semblait enveloppée de la ceinture de la déesse même!» Et
pourtant Hypéride avait donné plus d'une rivale à Bacchis, il l'avait
même abandonnée un moment pour s'attacher à Phryné, dont il venait de
sauver la vie; mais Bacchis ne lui témoigna ni dépit ni rancune; elle
ne lui en resta pas moins fidèle, et si on lui demandait ce qu'elle
faisait seule, pendant qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une
foule de maîtresses qui ne la valaient pas, «Je l'attends!»
disait-elle avec simplicité. L'aventure du collier l'avait mise à la
mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait que la _bonne_ Bacchis.
Quant à Plangone, qui n'avait pourtant pas joué un rôle odieux dans
cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir troublé les amours de
Bacchis, et on la surnomma _Pasiphile_ ou le _Paon_. Le mordant
Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers qui croissent sur
les rochers et dans les lieux écartés, et dont les fruits amers
ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de passage:
«Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les
étrangers qui passent et n'y reviennent plus.» Il y avait donc une
justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de
l'opinion.

Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession;
Aristénète et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'hétaire,
conserva des moeurs honnêtes et, disent-ils, «ne s'écarta jamais de
la belle et simple nature.» Une autre, Théodète, qui n'eût pas sans
doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus
dévouée: elle avait aimé Alcibiade, quand son amant périt dans les
embûches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les
enveloppa de riches étoffes et leur rendit les honneurs funèbres. On
vit ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate.
Alcibiade n'était pourtant pas un amant fidèle, et l'on peut dire
qu'il tint à honneur de connaître toutes les courtisanes de son temps.
Un jour, on vint à parler, devant lui et son mignon Axiochus, de
Médontis d'Abydos, qu'il ne connaissait pas; on en fit l'éloge en des
termes qui excitèrent sa curiosité: il s'embarqua le soir même avec
Axiochus, traversa l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et
lui. Beaucoup d'hétaires furent célèbres, qui ne nous ont guère laissé
que leurs noms. Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia,
Satyra et Nanion, qui parurent dans un char à côté de Thémistocle,
ou qui s'attelèrent, suivant une autre tradition, au char où cet
illustre fils d'une dictériade était couché en costume d'Hercule. On
les nomma depuis les _quadriges_ de Thémistocle. Lucien, Athénée et
Plutarque nomment seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion,
Dexithea, Malthacée et quelques autres célébrités du même genre. Quant
à Thémistonoé, qui exerça son métier pendant plus de douze lustres,
elle ne quitta la lice amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son
dernier cheveu. Cette intrépide persévérance fut récompensée par cette
épigramme de l'Anthologie: «Malheureuse, te peux effacer la couleur de
tes cheveux blancs, tu n'effaceras pas les outrages inséparables de la
vieillesse; tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la
céruse et le fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige
inaccessible à ton art, c'est de changer Hécube en Hélène.»

La plupart des hétaires avaient, à défaut d'esprit et d'instruction,
une vivacité de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et
plus souvent des mots mordants. Nico, dite la _Chèvre_ à cause de ses
fougues, était connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de
cornes. Un jour, Démophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la
permission de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Callipyge:
«Que veux-tu faire de cela? lui dit-elle dédaigneusement: Est-ce pour
le donner à Sophocle?» Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fut
Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acérées, qu'on
l'avait nommée l'_Abeille_. Les Grecs disaient en faisant allusion à
son nom de Mania: «C'est une douce Manie!» Machon avait rassemblé un
livre entier de ses bons mots; elle était, d'ailleurs, très-belle et
se comparait elle-même à une des trois Grâces, en ajoutant qu'elle
avait chez elle de quoi en faire quatre. Elle répondit à un
dissipateur qui marchandait ses faveurs: «Je ne t'ouvrirai que mes
bras; autrement, je te connais, tu dévorerais le fonds.» Un lâche, qui
avait pris la fuite dans un combat en jetant son bouclier, se trouvait
à table auprès d'elle: «Quel est l'animal qui court le plus vite? lui
demanda-t-il pendant qu'elle découpait un lièvre. --C'est un fuyard,»
répliqua-t-elle. Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des
convives présents au festin avait naguère perdu son bouclier à la
guerre; celui qui se sentait en butte à ces railleries rougit, se lève
et veut sortir: «Cela soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en
l'arrêtant par le bras. J'en jure par Vénus! si quelqu'un a perdu le
bouclier, assurément c'est l'insensé qui vous l'avait prêté.» Une
fois, Démétrius Poliorcète lui demanda la permission de juger par ses
propres yeux des beautés secrètes qu'elle tenait de Vénus Callipyge et
qu'elle aurait pu montrer au berger Pâris, si elle eût été admise à
entrer en lutte avec les trois déesses; elle se retourna sur-le-champ,
avec une grâce enchanteresse, en parodiant ces deux vers de
Sophocle: «Contemple, fils superbe d'Agamemnon, ces objets pour
lesquels tu as toujours eu une admiration si prononcée!» Elle avait à
la fois deux amants, Léontius et Anténor, qu'elle choisit parmi les
vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle contenta dans la même nuit,
à l'insu de l'un et de l'autre. Léontius lui fit des reproches, d'un
air piqué, quand il apprit la chose: «J'ai eu la curiosité, lui
dit-elle, de connaître quelle serait l'espèce de blessure que deux
athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me
faire dans une seule nuit!»



CHAPITRE XIII.

  SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce.
  --Gnathène. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
  --Sa nièce Gnathoenion ou la petite Gnathène. --Les _Apophthegmes_
  de Lyncæus. --Amants de Gnathène. --Le vase de neige et la
  sardine. --Comment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un
  repas donné par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
  Gnathène. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
  l'hétaire Mania. --Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.
  --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
  vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
  l'athlète. --Gnathène _hippopornos_. --Diogène et le maquignon.
  --Laïs. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Laïs à
  Corinthe. --Renommée de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
  qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
  --Démosthène et Laïs. --Les amants de Laïs. --Aristippe.
  --Diogène. --Laïs et Xénocrate. --Honte et confusion de Laïs. --Le
  sculpteur Myron. --Laïs et Eubates. --Richesses de Laïs. --Sa
  vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Laïs_. --Sa mort. --Monuments
  élevés à sa mémoire. --Les autres Laïs. --Phryné. --La _lie du
  vin_ de Phryné. --Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de
  _Phryné_. --Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes de
  Neptune et de Vénus. --Phryné accusée d'impiété par Euthias. --Son
  acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
  richesses de Phryné. --Offre que cette courtisane fait aux
  Béotiens, de reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite
  par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitèle. --Statue d'or
  élevée à Phryné après sa mort. --Phryné dite le _Crible_.
  --Pythionice et Glycère. --Harpalus. --Les deux amants de
  Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _blé de Glycère_.
  --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycère. --_Le Monument de
  la Prostituée._ --Mort de Glycère.


Entre toutes les hétaires grecques qui eurent leurs historiens et
leurs panégyristes, les plus célèbres à différents titres ont été
Gnathène, Laïs, Phryné, Pythionice et Glycère.

La biographie de Gnathène ne se compose que de bons mots, de fines
reparties, de piquantes épigrammes, que le poëte Machon avait mis en
vers et qu'Athénée a recueillis avec une complaisance que nous avons
le regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui
se prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes, et
le français se trouve bien empêché de les reproduire d'une manière à
la fois décente et intelligible. Gnathène, qui devait être Athénienne,
à en juger par l'atticisme et la vivacité de son esprit, vivait du
temps de Sophocle, à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ.
Elle était certainement d'une beauté remarquable; mais ce qu'on
appréciait le plus en elle, ce fut toujours sa gaieté intarissable,
assaisonnée de propos pleins de sel, qui, parfois âcres et grossiers,
n'en avaient pas moins de charme pour les libertins. On la payait
pour l'entendre comme pour la voir, et les repas qu'elle donnait chez
elle réunissaient par écot les citoyens les plus distingués d'Athènes.
Elle fut donc courtisée et recherchée par les hommes de goût,
longtemps après que l'âge eut fait tomber le prix de ses amours. Elle
avait, d'ailleurs, prévu cet abandon des amants, en élevant sous ses
yeux une charmante fille qu'elle faisait passer pour sa nièce, et qui
se nommait Gnathoenion ou la petite Gnathène. Cette nièce-là se
montra digne de sa tante et tira bon profit des leçons qu'elle en
avait reçues. Ces deux hétaires avaient acquis tant de vogue à cause
de leurs innombrables reparties, que le Samien Lyncæus, dans ses
_Apophthegmes_, enregistra curieusement tous les traits de malice et
de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la nièce. Gnathène,
qui craignait d'être livrée sur la scène aux risées des Athéniens,
s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui épargnait
pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui prouver
qu'elle serait de force à se mesurer avec lui, au besoin, dans l'arène
de la comédie. Dyphile, tout gonflé de vanité, ne voulait pas avoir de
rivaux, et Gnathène, pour le satisfaire sur ce point, lui répétait en
riant le proverbe thébain: «Les ronces ne poussent jamais sur la route
d'Hercule.» Elle avait néanmoins autant d'amants, qu'elle pouvait en
prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs. Parmi ces
habitués de la maison, un certain Syrien, qui n'était pas des
plus généreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu
coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les
bonnes grâces que Gnathène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de
Vénus, ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine
dans un plat: «Cette neige est moins blanche que vous, lui
écrivait-il; cette sardine est moins salée que votre langue.» Gnathène
allait répondre, quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour
le festin du soir deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de
Chios, un chevreuil, des poissons, des parfums, des couronnes, des
rubans, des confitures, le tout accompagné d'un cuisinier et d'une
joueuse de flûte: «Je veux, dit-elle, que le présent de mon Syrien
figure aussi parmi les vins et les mets du souper.» Elle ordonna donc
qu'on fît fondre la neige dans le vin de Chios, et que la sardine fût
mêlée aux autres poissons. Le souper servi, Dyphile arriva, et les
portes furent closes; quand le Syrien s'y présenta, on lui dit de
patienter jusqu'à ce que la table fût prête. Gnathène, qui savait son
Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen de le faire entrer, en
chassant Dyphile. Celui-ci commença les libations, et se faisant
verser à boire: «Par Jupiter! s'écria-t-il, tu as fait rafraîchir mon
vin dans ta fontaine: il n'en est pas une à Athènes dont l'eau soit
aussi glacée. --Cela doit être, répondit-elle, car nous ne manquons
jamais d'y faire jeter les prologues de tes drames.» Dyphile, blessé
de l'épigramme, ne répliqua pas, rougit, et se retira en silence.
Gnathène aussitôt fit introduire le Syrien et continua le souper avec
lui. Elle mangea du meilleur appétit la sardine que son hôte préféré
lui avait offerte: «C'est un bien petit poisson, dit-elle, mais il me
fait un bien grand plaisir.»

Dyphile était le souffre-douleur; Gnathène, pour se débarrasser de lui
jusqu'au lendemain matin, n'avait qu'à le piquer au vif dans son
orgueil de poëte. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies,
il fut hué par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires
moqueurs. Il était si découragé et si chagrin, qu'il eut l'idée
d'aller se consoler auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de
sa nuit; elle riait encore de l'échec que Dyphile venait de subir,
lorsque celui-ci entra chez elle; il appela un esclave et lui dit
brusquement: «Lave-moi les pieds. --A quoi bon? répliqua Gnathène avec
un air dédaigneux: vos pieds ne doivent pas avoir ramassé de
poussière, puisque tout à l'heure encore on vous portait sur les
épaules.» Dyphile ne demanda pas son reste et s'en alla, tout rouge et
tout confus. Ordinairement, elle tenait table ouverte, et quiconque
voulait s'y asseoir n'avait qu'à solder d'avance la carte et à se
soumettre aux lois conviviales que la courtisane avait fait versifier
par son Dyphile, et qu'on lisait gravées sur un marbre à l'entrée de
la salle du festin. Ces lois, rédigées à l'imitation de celles qui
étaient en vigueur dans les écoles philosophiques, commençaient
ainsi, selon Callimaque, qui les avait citées dans son recueil de
jurisprudence: «Cette loi, égale et semblable pour tous, a été écrite
en 323 vers.» On peut juger, par ce début, que Gnathène affectait de
n'avoir aucune préférence à l'égard de ses amants, et de leur imposer
à tous les mêmes conditions. «Elle était toujours élégante, dit
Athénée en esquissant son portrait; elle parlait avec beaucoup de
grâce.» Il ne fallait pas moins que son sourire, l'éclat de ses dents
et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de ses
boutades.

A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle, les convives se
battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait,
elle-même, mises aux enchères; un des combattants fut renversé par
terre et forcé de s'avouer vaincu: «Console-toi, lui dit-elle; tu ne
remportes pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te
reste.» Ses soupers se terminaient souvent en bataille et elle
appartenait au vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle
avait hébergés voulurent jeter à bas la maison, parce que Gnathène
refusait de leur faire crédit; ils étaient sans argent, mais ils
s'écrièrent qu'ils avaient des piques et des haches: «Oui-da! leur
dit-elle en haussant les épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez
mises en gage pour me payer?» Elle n'y regardait pas d'ailleurs de
fort près, pourvu qu'on la payât bien. Une fois, elle se trouva dans
son lit avec un coquin d'esclave qui portait sur le dos les
cicatrices des coups de fouet que son maître lui avait fait donner:
«Tu as là de terribles blessures! lui dit-elle. --Oui, reprit-il, c'est
une brûlure que me fit un bouillon en tombant sur mes épaules. --Ce
devait être un fameux bouillon de lanières de peau de veau!
repartit-elle. --Le bouillon était chaud, dit-il en balbutiant, et je
n'étais qu'un enfant. --On a bien fait, répliqua-t-elle, de te fouetter
comme on l'a fait, pour te corriger.» Ses compagnes avaient raison de
craindre les traits acérés qu'elle décochait à tort et à travers, mais
elle rencontra quelquefois une langue aussi mordante que la sienne.
Elle se querellait souvent avec Mania, qui ne lui cédait pas en
malice; elles étaient assez liées pour connaître leurs défauts et
leurs infirmités réciproques; or, si Mania était sujette à la
gravelle, Gnathène avait des incontinences d'urine et un relâchement
chronique du fondement: «Suis-je donc cause de ce que tu as des
pierres? dit-elle en colère. --Si j'en avais, malheureuse, riposta
Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrière.»
L'hétaire Dexithéa l'avait invitée à souper, mais à peine les plats
paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en
ordonnant qu'on les portât à sa mère: «Si j'avais prévu cela, lui dit
Gnathène, je serais allée dîner chez ta mère et non chez toi.» Dans ce
même souper, on lui versa, dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de
seize ans: «Comment le trouves-tu? lui demanda Dexithéa. --Je le
trouve bien petit pour son âge!» répondit Gnathène. Il y avait là un
insupportable bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans
l'Hellespont. «Eh quoi! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la
première ville de ce pays-là? --Laquelle? demanda le voyageur. --Sigée,
dit-elle, la ville du Silence (de +sigaein+, se taire).» Elle
avait en même temps deux tenants qui la payaient, un soldat arménien
et un affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: «Tu
ressembles à la mer! --Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce
parce que je reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Arménie et
l'Éleuthéros de Sicile?»

On comprend que Gnathoenion n'avait pas eu de peine à se former, à
l'école de sa tante, qui d'ailleurs la gardait à vue et l'aidait
souvent d'un bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des
fêtes de Vénus, chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en
sortaient, quand elles furent rencontrées par un vieux satrape, si
ridé et si cassé qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le
vieillard remarqua la beauté de Gnathoenion, et, s'approchant de
Gnathène, il lui demanda ce qu'il en coûterait pour passer une nuit
avec cette belle enfant. Gnathène, voyant la robe de pourpre de cet
étranger, et jugeant de son opulence d'après le nombre d'esclaves qui
l'escortent, répond: «Mille drachmes (1,000 francs). --Quoi! s'écrie le
satrape feignant la surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse
troupe de gens, tu crois me tenir prisonnier, et tu fais monter
si haut ma rançon? Je te donnerai cinq mines (500 francs); c'est une
affaire faite, et j'y reviendrai. --A votre âge, repartit Gnathène,
c'est déjà beaucoup d'y aller une fois..... --Ma tante, interrompit
Gnathoenion, ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous
plaira, papa, mais je parie que vous serez si content de moi, que vous
payerez double, et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.»
Gnathoenion avait pour amant un acteur nommé Andronicus, qui ne la
payait souvent qu'en belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé
l'appui de la tante en lui rappelant ses amours avec le poëte comique
Dyphile. Gnathoenion préférait donc à Andronicus un riche marchand
étranger qui la comblait de présents. L'acteur arrive les mains vides,
et Gnathoenion lui tourne le dos: «Vois avec quelle hauteur ta fille
me traite? dit-il, en soupirant, à la vieille Gnathène. --Petite folle,
dit-elle à sa nièce, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et
laisse l'humeur de côté. --Ma mère, réplique Gnathoenion, dois-je
embrasser un homme qui fait si peu pour notre république, et qui
cependant regarde tout ce que nous avons comme sa propriété?»
Andronicus venait de jouer avec succès le principal rôle dans les
_Epigones_ de Sophocle, mais il n'en était pas plus riche. Au sortir
de la scène, tout en sueur et chargé de couronnes, il appelle un
esclave et lui ordonne d'annoncer son triomphe dramatique à sa
maîtresse en la priant de faire les frais du souper qu'il partagerait
le soir même avec elle. Gnathoenion accueille l'esclave et son
message, par ce vers emprunté à la tragédie des _Epigones_:
«Malheureux esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui ferme la porte au
nez, et elle va rejoindre au Pirée son marchand qui l'attendait. Son
équipage n'était pas fastueux; montée sur une petite mule, elle avait
pour tout cortége trois servantes assises sur des ânes, et un valet
qui conduisait les bêtes. Voici que dans un chemin étroit se présente,
en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient aucune
occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient toujours
vaincus: «Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air vainqueur
l'orgueilleux athlète, débarrasse le chemin, ou bien je vais culbuter
le mulet, les ânes et les filles. --Tout beau! riposte Gnathoenion,
vous feriez là ce qui ne vous est jamais arrivé, redoutable champion!»
La vieille Gnathène, quand on lui conta l'aventure, fit cette remarque
sensée: «Que ne payait-il, pour te jeter par terre?» Cette bonne tante
avait les yeux ouverts sur les intérêts de sa nièce; car un galant,
après un marché conclu et fidèlement exécuté de part et d'autre,
croyant pouvoir obtenir gratuitement de Gnathoenion ce qu'il avait
payé une mine la veille: «Jeune homme, lui dit sévèrement
Gnathoenion, penses-tu qu'il suffise chez nous d'avoir payé une
fois, comme à l'école d'équitation d'Hippomachus?» On voit que
dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire un
métier qui valait le surnom d'_hippopornos_ aux femmes ou aux hommes
qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de
cette espèce, splendidement vêtu et chargé de joyaux, s'écria: «J'ai
longtemps cherché le véritable _hippopornos_; je viens enfin de le
rencontrer.» Le mot _hippopornos_ signifiait littéralement:
Prostitution à cheval. Gnathoenion, en avançant en âge, mena une vie
plus réglée, et n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle
avait eue d'Andronicus, ou que cet acteur s'était attribuée.

Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui
prête ne soient pas inférieurs à ceux de Gnathène et de Gnathoenion;
ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit au-dessus de
toutes les hétaires, et qui en fit presque une divinité corinthienne.
Elle était née à Hiccara, en Sicile; quand Nicias, général des
Athéniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut
emmenée en Péloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre
Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau
sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la
racheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis
s'étonnèrent de le voir venir accompagné d'une petite fille au lieu
d'une courtisane: «Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en
soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois
ans se passent, elle saura son métier en perfection.» Apelles tint
parole, et il ne fut pas sans doute étranger au développement des
grâces et des talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthe,
la ville des courtisanes, et un songe, que lui envoya Vénus-Mélanis,
lui annonça qu'elle ferait bientôt fortune. Le songe se réalisa; la
renommée de Laïs se répandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes
parts on vit aborder à Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y
venaient chercher que les faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas
tous le but de leur voyage. Laïs exigeait non-seulement des sommes
exorbitantes, mais encore elle se réservait le droit de choisir la
main qui les lui donnait; quelquefois, par caprice, elle ne voulait
rien accepter. Démosthène, l'illustre orateur, voulut aussi savoir ce
que valait Laïs; il prit avec lui tout l'argent dont il pouvait
disposer, et se rendit à Corinthe. Il va trouver la courtisane et lui
demande le prix d'une de ses nuits: «Dix mille drachmes, répond
Laïs. --Dix mille drachmes! réplique Démosthène, qui ne s'attendait pas
à dépenser plus de la dixième partie de cette somme; je n'achète pas
si cher la honte et le chagrin d'avoir à me repentir! --C'est pour ne
pas avoir à me repentir aussi, répliqua Laïs, que je vous demande dix
mille drachmes.» Démosthène s'en retourna comme il était venu. Laïs
aimait pourtant les hommes célèbres: aussi, elle eut en même temps,
pour amants privilégiés, l'élégant et aimable philosophe
Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale cynique Diogène
qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait celui-ci à
l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogène sentait mauvais.
Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être jaloux, et
souvent, pour voir Laïs, il attendait à la porte, qu'elle se fût
parfumée en sortant des bras du cynique. «Je possède Laïs, dit-il à
ceux qui s'étonnaient de cet arrangement, mais Laïs ne me possède
pas.» Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour
et sans goût: «Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le
vin et les poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup
de plaisir.» On lui reprochait de souffrir la prostitution journalière
de Laïs, et on lui conseillait d'y mettre des bornes: «Je ne suis
point assez riche, dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux
objet. Mais, lui objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle? --Je lui
donne beaucoup en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la
posséder, mais je ne prétends pas, pour cela, que les autres en soient
privés.» Diogène, en revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec
jalousie la concurrence que lui faisait auprès de Laïs le brillant
philosophe Aristippe: «Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces
de ma maîtresse, lui dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma
philosophie, et prendre la besace et le manteau des cyniques? --Te
paraît-il donc étrange, repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a
déjà été habitée par d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a
servi à quantité de passagers? --Non, vraiment! répondit le cynique
honteux de se sentir jaloux. --Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je
voie une femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra
encore d'autres après?» Aristippe allait tous les ans avec elle passer
les fêtes de Neptune à Égine, et, pendant ce temps-là, disait-il, le
logis de la courtisane était aussi chaste que celui d'une matrone.

Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes,
Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un
philosophe au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout
de la vertu de Xénocrate: elle accepta la gageure, dans la pensée
qu'un disciple de Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un
disciple de Socrate. Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à
moitié nue, et va frapper à la porte de Xénocrate: il ouvre, et
s'étonne de voir une femme pénétrer chez lui. Elle se dit poursuivie
par des voleurs; ses bras, son cou, ses oreilles, sont chargés de
joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent donc à lui donner un
asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui conseillant de dormir
aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutôt dans son lit, que Laïs se
montre dans toute la splendeur de sa beauté, et se place aux côtés du
philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le presse entre
ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le laissent
froid et indifférent; elle pleure de rage, elle redouble ses
embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation.
Xénocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'élance hors de ce lit insultant,
et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on
réclame la somme qu'elle a perdue: «J'ai parié, dit-elle, de rendre
sensible un homme, mais non une statue.» Elle était d'une beauté
merveilleuse; cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son
visage, et les peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient
représenter Vénus d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser
pour la déesse. Le sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans
voile cette adorable courtisane; il était vieux, il avait les cheveux
blancs et la barbe grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs;
il se jette à ses pieds; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la
posséder pendant une nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le
lendemain, Myron a fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé
et parfumé; il porte une robe éclatante et une ceinture dorée; il a
une chaîne d'or au cou et des anneaux à tous les doigts. Il se fait
introduire chez Laïs et lui déclare, la tête haute, qu'il est amoureux
d'elle: «Mon pauvre ami, réplique Laïs qui l'a reconnu et qui s'amuse
de la métamorphose, tu me demandes là ce que j'ai refusé hier à ton
père.»

Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle fut éprise d'Eubates
qu'elle rencontra aux jeux olympiques, où il venait disputer le prix.
C'était un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une
femme qu'il aimait. Laïs ne l'eut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit
une déclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates
fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte
et de s'établir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin
de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle
s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet
de sa passion ne lui échappât: «Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener
avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur!» Pour se soustraire à cette
persécution, il le jura, et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa
bien-aimée; autrement, il eût fini par succomber sous le regard
tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une
couronne d'or; mais elle apprit bientôt qu'Eubates était retourné à
Cyrène: «Il a trahi son serment, dit-elle à un ami d'Eubates. --Il l'a
tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait.» La maîtresse
d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de
continence, quand elle sut ce qui s'était passé, qu'elle érigea en
l'honneur de son amant une statue à Minerve. Laïs, pour se venger, en
fit élever une autre qui représentait Eubates sous les traits de
Narcisse. Cette fière hétaire avait sans cesse autour d'elle une cour
empressée de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes
de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les
personnages les plus considérables s'honoraient d'avoir eu des relations
avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient
parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit un poëte tragique
qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de
théâtre: «Retire-toi d'ici, infâme!» Laïs l'aperçut au sortir du théâtre
et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il
entendait par cette cruelle apostrophe: «Vous êtes vous-même du nombre
des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement. --En vérité!
reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragédie: Cela
seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel.» Ce vers était tiré
justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée
rapporte, d'après Machon, que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les
dédains était Euripide lui-même, mais il faudrait alors faire remonter
cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service
d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jésus-Christ. Quoi
qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en
abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe
Antisthène réforma en ces termes l'axiome de la courtisane: «Ce qui est
sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas à
ceux qui le font.» Laïs, au lieu de combattre le nouvel apophthegme,
l'adopta tel qu'Antisthène l'avait formulé: «Ce vieux a raison, dit-elle
à Diogène qui était disciple d'Antisthène; il est aussi malpropre qu'il
le paraît. --Et moi? reprit Diogène blessé dans son état de
cynique. --Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.»

Laïs avait amassé une fortune immense, mais elle fit construire des
temples et des édifices publics; elle paya des statuaires, des
peintres, des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le
goût de son métier à un tel degré, qu'elle ne se plaignit pas d'être
obligée de le continuer dans un âge où les courtisanes se reposent.
Elle était, d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses
amours eût singulièrement diminué: elle se consolait de sa dégradation
prématurée, en s'enivrant. Épicrate, cité par Athénée, a fait un
tableau affligeant de la vieillesse de Laïs, qui ne conservait
d'elle-même que son nom: «Laïs est oisive et boit. Elle vient errer
autour des tables. Elle me paraît ressembler à ces oiseaux de proie,
qui, dans la force de l'âge, s'élancent de la cime des montagnes et
enlèvent de jeunes chevreaux, mais qui dans la vieillesse se perchent
languissamment sur le faîte des temples, où ils demeurent consumés par
la faim: c'est alors un augure sinistre. Laïs dans son printemps fut
riche et superbe. Il était plus facile de parvenir auprès du satrape
Pharnabaze. Mais la voilà qui touche à son hiver: le temple est tombé
en ruines, il s'ouvre aisément; elle arrête le premier venu et
boit avec lui. Un statère, une pièce de trois oboles, sont une fortune
pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit tout le monde; l'âge a tellement
adouci cette humeur farouche, qu'elle tend la main pour quelques
pièces de monnaie.» Ce passage de la comédie intitulée l'_Anti-Laïs_
n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à la rancune d'un poëte
que la courtisane avait mal accueilli. Ælien raconte aussi qu'elle ne
fut pas d'un accès facile, avant que l'âge eût refroidi les poursuites
dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée _Axine_, à cause de
son avarice intraitable. Athénée dit pourtant, sur la foi d'une
tradition bien établie, qu'elle ne faisait aucune différence entre les
offres des riches et celles des pauvres. Cette particularité ne doit
probablement se rapporter qu'à l'époque de sa vie où la débauche la
consolait de la misère.

Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa
carrière amoureuse, c'est l'obscurité qui enveloppe le temps et les
circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55
ans selon les autres; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée
belle; ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la
décrépitude. Quoi qu'il en soit de son âge et de son visage,
l'_Anthologie_ lui fait dédier son miroir à Vénus avec une inscription
que Voltaire a imitée dans ces vers charmants:

  Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle:
        Il redouble trop mes ennuis!
  Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle
  Ni telle que j'étais ni telle que je suis.

Quant à son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de
Plutarque, d'Athénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle
s'étrangla en mangeant des olives; Athénée s'appuie de l'autorité de
Philétaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses
fonctions de courtisane (+ouchi Laïs men teleutôs apethane
binoumenê+); et Plutarque rapporte que, s'étant amourachée d'un jeune
Thessalien, nommé Hippolochus, elle le suivit en Thessalie et pénétra
dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour se soustraire aux
embrassements de cette bacchante, mais les femmes du pays, indignées
de son audace et encore jalouses de sa beauté qui n'était plus qu'un
souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands cris, et
l'assommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus, qui fut
souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut
consacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à
Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: «La Grèce, naguère
invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en esclavage
par la beauté divine de cette Laïs, fille de l'Amour, formée à l'école
de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.»
Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève:
on avait représenté sur ce monument une lionne terrassant un
bélier. Il est possible que les faits de la vie de Laïs ne concernent
pas tous la même femme, et que deux ou trois hétaires du même nom, qui
vécurent à peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois
par les historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la maîtresse
d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Laïs, et qui se
fit connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline
signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-femme et avait
inventé des remèdes secrets, des espèces de philtres pour augmenter ou
diminuer l'embonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait également au
métier de courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle
courtisanes, et comme elle très-habiles dans l'art des cosmétiques,
des avortements et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient
aussi de la rage et de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs
drogues, elles employaient de différentes façons le sang menstruel
mêlé à des substances plus ou moins innocentes. La ville de Corinthe
se glorifiait d'avoir été le théâtre des fastueuses prostitutions de
Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne se vanta d'avoir vu cette reine
des courtisanes, vieillie, déchue, oubliée, fabriquer des poudres, des
onguents, des élixirs, et vendre de l'amour en bouteille.

Une autre hétaire, contemporaine de Laïs, non moins célèbre qu'elle,
Phryné, n'eut pas une décadence si triste ni une fin si tragique.
Malgré ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter
par les mêmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque
rien de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la
payaient largement jusqu'à la veille de sa mort. Ce fut là ce qu'elle
appelait gaiement: «Vendre cher la lie de son vin.» Elle était de
Thespie, mais elle résida constamment à Athènes, où elle menait une
existence très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni au
théâtre, ni aux stades, ni aux fêtes religieuses ou civiles. Elle ne
descendait dans la rue, que voilée et vêtue d'une tunique flottante,
comme la plus austère matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et
ne fréquentait que les ateliers des peintres et des sculpteurs; car
elle aimait les arts et elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en
posant nue devant le pinceau d'Apelles, devant le ciseau de Praxitèle.
Sa beauté était celle d'une statue de marbre de Paros; les traits et
les lignes de son visage avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse
que l'imagination du poëte et de l'artiste donne à une image divine;
mais sa pâleur mate et même un peu jaune lui avait fait donner le
surnom de _Phryné_, par analogie avec la couleur de la grenouille de
buisson, _phrya_; car son nom de famille était Mnésarète, et elle ne
fut pas connue sous ce nom-là. Les tableaux et les statues, que firent
d'après elle son peintre et son sculpteur favoris, excitèrent
l'enthousiasme de toute la Grèce, qui vouait un culte à la beauté
corporelle, culte dépendant de celui de Vénus. Phryné n'avait en elle
rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait pudiquement à tous les
yeux, même aux regards de ses amants, qui ne la possédaient que dans
l'obscurité; mais, aux mystères d'Éleusis, elle apparaissait comme une
déesse sous le portique du temple, et laissant tomber ses vêtements en
présence de la foule ébahie et haletante d'admiration, elle
s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes de Neptune et de
Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés du temple, et,
n'ayant que ses longs cheveux d'ébène pour couvrir la nudité de son
beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avançait vers la mer, au
milieu du peuple qui s'écartait avec respect pour lui faire place, et
qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryné entrait dans
les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme
Vénus à sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer
l'onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre
ses cheveux humides: on eût dit alors que Vénus venait de naître une
seconde fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryné se
dérobait aux acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire.
Mais l'effet de cette apparition n'en était que plus prodigieux, et la
renommée de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles.
Chaque année augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui
allaient aux mystères d'Éleusis et aux fêtes de Neptune et de
Vénus, pour n'y voir que Phryné.

Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des
femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise
d'Euthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce
qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un
délateur de la plus vile espèce; il accusa Phryné, devant le tribunal
des Héliastes, d'avoir profané la majesté des mystères d'Éleusis en les
parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les
plus illustres de la République en les éloignant du service de la
patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort
de l'accusée, mais encore infliger à toutes les courtisanes,
solidairement, la honte d'un blâme, d'une amende, et même de l'exil pour
quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se
partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux
hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre
contre Euthias. La position était délicate pour Hypéride, qu'on savait
intéressé particulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée,
et à tenir tête à Euthias, qu'il détestait comme le plus lâche des
hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa
figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, ému et inquiet, étendit
le bras vers elle, pour annoncer qu'il la défendait; et quand Euthias
eut formulé ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypéride prit
la parole, avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné
avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble
qu'il éprouvait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots,
sa paupière pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et
silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride
comprend le danger qui menace l'accusée: il éclate en malédictions
contre Euthias, il proclame résolument l'innocence de sa victime, il
raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu
seule accepter aux mystères d'Éleusis... Les Héliastes l'interrompent;
ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait approcher Phryné: il lui
déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, et il invoque avec une
sympathique éloquence les droits sacrés de la beauté, pour sauver cette
digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus, transportés, à la vue de
tant de charmes; ils croient apercevoir la déesse elle-même: Phryné est
sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses bras. Il était redevenu plus
amoureux que jamais, en revoyant cette admirable beauté qui avait eu
plus d'empire que son éloquence sur les juges; Phryné, de son côté, par
reconnaissance, redevint la maîtresse de son avocat, qui fut infidèle à
Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se mettant du parti d'Euthias et en
accordant à ce sycophante tout ce que Phryné lui avait refusé. Les
courtisanes furent indignées de ce qu'une d'elles osât protester ainsi
contre l'arrêt qui avait absous Phryné, et Bacchis leur servit
d'interprète en écrivant à l'imprudente Myrrhine: «Tu t'es rendue
l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dévouées au service de
Vénus Bienfaisante!»

[Illustration: PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE]

Elle ne tarda pas, en effet, à se repentir d'avoir cédé à un mouvement
de jalousie et de vanité. Hypéride, qui l'avait quittée, ne lui revint
pas; il resta longtemps épris de Phryné: «Il a une amie digne de lui et
de sa belle âme, écrivait Bacchis à Myrrhine; et toi, tu as un amant tel
qu'il te le fallait!» Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une
courtisane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en
défendant les premiers citoyens de la république: on ne parlait que de
son talent d'orateur, par toute la Grèce; on ne se lassait pas
d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa
péroraison; les éloges, les actions de grâce, les présents lui
arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryné lui
appartenait. Si les hétaires grecques ne lui élevèrent pas une statue
d'or comme le proposait Bacchis, elles n'épargnèrent rien pour lui
témoigner leur gratitude: «Toutes les courtisanes d'Athènes en général,
lui écrivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune
d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces
que Phryné.» On peut présumer que son plaidoyer fut publié, puisque
celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, était connu du
temps d'Athénée. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu
calomniateur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardonnât, et il
souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses.
Bacchis avait prévu ce triste dénoûment, lorsqu'elle écrivait à Phryné:
«Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci,
en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la
protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus
critique, semble exiger de toi les plus grands égards et te favoriser en
t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut
qu'être irritée au dernier point par le mauvais succès de son entreprise
odieuse. Attends-toi donc à de nouvelles instances de sa part, aux
sollicitations les plus empressées: il t'offrira de l'or à profusion.»
L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas d'arrêt à
prononcer dans cette circonstance, prévit le cas où une cause du même
genre, plaidée devant lui, pourrait donner lieu aux mêmes moyens de
défense; il ne voulut pas être exposé aux séductions qui avaient
subjugué les Héliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux
avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et
aux accusés de paraître en personne devant les juges avant que la
sentence fût prononcée. Phryné, de son côté, dans la crainte d'une
accusation nouvelle, non-seulement se priva désormais de prendre part
aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de
gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures
jusqu'au sein de l'aréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux
gourmands et aux libertins; un sénateur de l'aréopage, nommé Gryllion,
se compromit au point de se faire le _parasite de la courtisane_, c'est
ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa _Pamphile_.

Les richesses que Phryné avait acquises surpassaient alors celles d'un
roi: les poëtes comiques, Timoclès dans sa _Nérée_, Amphis dans sa
_Kouris_ et Posidippe dans son _Éphésienne_, ont parlé du scandale de
cette impure opulence. Phryné en fit pourtant un usage honorable: elle
fit bâtir à ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville
de Corinthe, que toutes les hétaires considéraient comme leur patrie à
cause de l'argent qu'elles y avaient gagné. Quand Alexandre le Grand
eut détruit Thèbes et renversé ses murailles, Phryné se rappela
qu'elle était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir
leur ville de ses propres deniers, à la seule condition de faire
graver cette inscription en son honneur: _Thèbes abattue par
Alexandre, relevée par Phryné_. Les Thébains refusèrent d'éterniser
une honte. Phryné, comme Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons
de l'esprit; mais elle se distinguait de la plupart des femmes par un
vif sentiment des arts; elle se regardait comme l'image vivante de la
beauté divine; elle se rendait hommage à elle-même dans les
ouvrages d'Apelles et de Praxitèle: l'un avait modelé d'après elle la
Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte telle qu'il la vit aux fêtes de
Neptune et de Vénus sortant de l'onde. Tous deux furent ses amants,
mais Praxitèle l'emporta sur son rival. Phryné lui demanda, en
souvenir de leurs amours, la plus belle statue qu'il eût jamais
exécutée. «Choisissez!» répondit Praxitèle; elle réclama un délai de
quelques jours pour faire son choix. Dans l'intervalle, pendant que
Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave accourut couvert de sueur,
en criant que l'atelier du sculpteur était en feu: «Ah! je suis perdu,
dit Praxitèle, si mon Satyre et mon Cupidon sont brûlés! --Je choisis
le Cupidon,» interrompit Phryné. C'était une ruse qu'elle avait
imaginée pour connaître la pensée de l'artiste sur ses oeuvres.
Depuis, Phryné donna ce chef-d'oeuvre à sa ville natale. Caligula le
fit enlever de Thespie et transporter à Rome, mais Claude ordonna,
dans un de ses jugements de préteur, que le Cupidon serait restitué
aux Thespiens, «pour apaiser les mânes de Phryné,» disait la sentence.
La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide, que Néron la fit
revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette ville, allumé
par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait continué son
industrie ordinaire jusqu'à l'âge des rides et des cheveux blancs.
Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait
entièrement les rides; elle se fardait avec tant de drogues,
qu'Aristophane a pu dire dans sa comédie des _Harangueurs_: «Phryné a
fait de ses joues la boutique d'un apothicaire.» Et ce vers passa en
proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.

On ignore l'époque de sa mort et le lieu de sa sépulture; on apprend
seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes
s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de
Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait
pour base une colonne de marbre penthélique: «Cette statue est
l'ouvrage de Praxitèle.» Elle était placée entre les statues de deux
rois, Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine,
avec cette inscription: _A Phryné, illustre Thespienne_. Ce fut cette
statue que le philosophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant:
«Voici donc un monument de l'impudicité de la Grèce!» Le nom de Phryné
étant devenu, comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane,
plusieurs femmes de cette classe se firent nommer _Phryné_. Pour
distinguer de ses humbles imitatrices la première Phryné, on
l'appelait la _Thespienne_. Hérodice, dans son _Histoire de ceux qui
ont été raillés sur le théâtre_, cite une Phryné qu'on surnomma le
_Crible_, parce qu'elle ruinait ses amants, de même qu'un crible sert
à extraire la farine mêlée au son. Selon Apollodore, dans son _Traité
des Courtisanes_, il y avait deux Phrynés, qu'on surnommait
_Clauxigelaos_ (qui fait pleurer, après avoir fait rire) et
_Saperdion_ (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne semble
pouvoir être confondue avec l'illustre Thespienne.

Si Phryné et Laïs sont les deux personnifications les plus célèbres,
sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en
représentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycère furent
presque reines de Babylone, après avoir été simples courtisanes à
Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté, mais elle
possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant
d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux.
Glycère, non moins belle, non moins habile peut-être, était aussi plus
intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de
Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne
se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde.
Harpalus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut
parti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de
puiser à pleines mains dans les trésors confiés à sa garde. Il
surpassa en magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut
jouir de toutes les voluptés que l'or et le pouvoir sont capables de
créer. Il avait autour de lui des joueuses de flûte de Milet, des
danseuses de Lesbos, des tresseuses de couronnes de Cypre, des
esclaves et des concubines de tous les pays: il fit venir une
hétaire d'Athènes, celle qui était le plus en vogue et qui
s'acquittait le mieux de ses fonctions libidineuses. Pythionice eut
l'honneur d'être choisie pour les menus-plaisirs du petit tyran
Harpalus. Elle était alors la maîtresse collective de deux frères,
fils d'un nommé Choeréphile, qui faisait le commerce de poisson
salé, et qui devait à ce commerce son immense fortune. Les deux amants
de Pythionice l'entretenaient à grands frais, et le poëte comique
Timoclès, dans sa comédie des _Icariens_, avait raillé en ces termes
la richesse de cette hétaire, que ses compagnes accusaient, par une
allusion analogue, de sentir la marée: «Pythionice te recevra à bras
ouverts, pour avoir de toi, à force de caresses, tout ce que je viens
de te donner, car elle est insatiable. Cependant demande-lui un
tonneau de poisson salé; elle en a toujours en abondance, puisqu'elle
se contente de deux saperdes non salés à large bouche.» Le saperde,
dont la consommation était considérable parmi le bas peuple, passait
pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le grand
sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait vue
esclave de la joueuse de flûte Bacchis, laquelle le fut elle-même de
l'hétaire Sinope, devint tout à coup une espèce de reine dans le
palais de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare
fortune: elle mourut, sans doute empoisonnée, et l'inconsolable
Harpalus lui fit faire des funérailles royales. Il en avait eu
une fille qui épousa depuis le sculpteur-architecte Chariclès,
celui-là même qu'Harpalus chargea de construire à Athènes un monument
sépulcral en mémoire de Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs,
son tombeau à Babylone, où elle était morte. Le monument, élevé par
Chariclès sur le chemin sacré qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30
talents (environ 250,000 francs de notre monnaie); sa grandeur, plutôt
encore que son architecture, attirait les regards du voyageur:
«Quiconque le verra, s'écrie Dicæarque dans son livre sur la Descente
dans l'antre de Trophonius, se dira probablement d'abord, avec raison:
C'est sans doute le monument d'un Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un
Cimon, ou l'un autre grand homme? sans doute, il a été érigé aux
dépens de la république, ou du moins en vertu d'un décret des
magistrats? Mais quand il apprendra que ce monument a été fait en
mémoire de l'hétaire Pythionice, que devra-t-il penser de la ville
d'Athènes?» Harpalus avait donné une telle activité aux travaux de ces
constructions funéraires, qu'elles furent terminées avant la fin de
l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe, dans une lettre au
roi de Macédoine, affirme que le gouverneur de Babylone employa la
somme énorme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa maîtresse:
«Quoi! s'écrie Théopompe indigné, depuis longtemps on voit deux
admirables monuments achevés pour Pythionice: l'un près
d'Athènes, l'autre à Babylone, et celui qui se disait ton ami aura
impunément consacré un temple, un autel à une femme qui s'abandonnait
à tous ceux qui contribuaient à ses dépenses, et il aura dédié ce
monument sous le nom de temple et d'autel de Vénus-Pythionice!
N'est-ce pas mépriser ouvertement la vengeance des dieux, et manquer
au respect qui t'est dû?» Alexandre était alors trop occupé à
combattre Porus, pour pouvoir se mêler de ce qui se passait à Babylone
et à Athènes, où Harpalus divinisait une courtisane.

Harpalus avait déjà, d'ailleurs, remplacé Pythionice: une simple
tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycère, fille de Thalassis,
s'était fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de
savoir-faire, qu'elle devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait
devenue déesse, si Harpalus lui eût survécu. Mais Alexandre revenait
victorieux des Indes; il devait punir ceux de ses officiers qui,
pendant son absence, avaient tenu peu de compte de ses ordres.
Harpalus se voyait plus compromis que les autres, et il fut effrayé
lui-même de ses monstrueuses dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec
Glycère et tout ce qui restait dans le trésor; il se réfugia en
Attique, et implora l'appui des Athéniens contre Alexandre. Il avait
levé une armée de six mille mercenaires, et il offrait d'acheter à
tout prix la protection d'Athènes; avec l'aide et d'après les conseils
de Glycère, il corrompit les orateurs, paya le silence de Démosthène,
et intéressa le peuple à sa cause, par des distributions de
farine, qu'on appela le _blé de Glycère_, et qui fournit une locution
proverbiale pour signifier «le gage de la perte plutôt que de la
jouissance.» C'est ainsi que ce blé est désigné dans une comédie
satirique dont Harpalus était le héros, et qu'Alexandre fit
représenter dans toute l'Asie pour infliger un châtiment à l'orgueil
d'Harpalus. On prétend même qu'il était l'auteur de ce drame, où l'on
raconte que les mages de Babylone, témoins de l'affliction d'Harpalus
à la mort de Pythionice, avaient promis de la rappeler du séjour des
ombres à la lumière; mais il est plus probable que ce drame fut
composé, à l'instigation d'Alexandre, par Python de Catane ou de
Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit pas, avec le concours
de Glycère, à s'assurer un asile dans la république d'Athènes; il en
fut banni et se retira en Crète, sous l'appréhension des vengeances
d'Alexandre qui l'épargna; mais un de ses capitaines l'assassina, pour
s'emparer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même au roi de
Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien déchue de
ses grandeurs, à Athènes, où elle reprit son ancien état de
courtisane. Ce n'était plus la reine de Tarse, qui avait reçu des
honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze placée dans
les temples vis-à-vis de celle d'Harpalus; c'était une hétaire, d'un
âge assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit
infatigable. Lyncæus de Samos jugea que ses bons mots méritaient
d'être recueillis, et il en fit une collection que nous ne possédons
plus. Athénée en cite quelques-uns que revendiquaient les
contemporaines de Glycère; nous en avons rapporté plusieurs; les deux
suivants peuvent encore lui appartenir. «Vous corrompez la jeunesse!
lui dit le philosophe Stilpon. --Qu'importe, si je l'amuse!
répondit-elle; toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu
l'ennuies.» Un homme qui venait marchander ses faveurs remarqua des
oeufs dans un panier: «Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il
distraitement. --Ils sont d'argent?» répliqua-t-elle avec malice, pour
le ramener au sujet de leur entretien.

Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise à la mode:
c'était à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus.
Néanmoins, Glycère s'attacha de préférence à deux hommes de génie, au
peintre Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs
qu'elle tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforçait
d'imiter et d'égaler ses brillants modèles; il fit un portrait de
Glycère, représentée assise, faisant une couronne; ce ravissant
tableau, qu'on appelait la _Stephanoplocos_ (faiseuse de couronnes),
fut apporté à Rome, et acheté par Lucullus, qui l'estimait autant que
tous les tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour
Ménandre dura plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle
supportait la mauvaise humeur et les boutades chagrines du poëte
comique, auprès de qui elle remplissait l'office d'une servante
dévouée, et non le rôle d'une maîtresse préférée; Ménandre lui
reprochait souvent de n'être plus ce qu'elle avait été, et lui
demandait compte amèrement de sa folle jeunesse; il était jaloux du
passé aussi bien que du présent: «Vous m'aimeriez davantage, lui
disait-il, si j'avais volé les trésors d'Alexandre?» Elle souriait et
ne répondait à ces duretés que par un surcroît d'attachement et de
soins. Il revint du théâtre, un soir, attristé, irrité, désolé du
mauvais succès d'une de ses pièces; il était inondé de sueur, il avait
le gosier desséché. Glycère lui présenta du lait et l'invita doucement
à se rafraîchir: «Ce lait sent le vieux, dit Ménandre en repoussant le
vase et la main qui le lui offrait; ce lait me répugne; il est couvert
d'une crème rance et dégoûtante.» C'était une cruelle allusion à la
céruse et au fard qui cachaient les rides de Glycère: «Bon! dit-elle
gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères: laissez ce qui est dessus
et prenez ce qui est dessous.» Elle l'aimait véritablement, et elle
craignait que de plus jeunes qu'elles lui enlevassent une tendresse
qu'elle ne conservait souvent qu'à force d'artifices, car Ménandre
était changeant et capricieux en amour: il se laissa fixer néanmoins
par le dévouement passionné de Glycère, qu'il immortalisa dans ses
comédies. «J'aime mieux être, disait-elle, la reine de Ménandre que la
reine de Tarse.» Glycère, après sa mort, n'eut pas un tombeau
splendide, tel que le _monument de la Prostituée_ (c'est ainsi
qu'on désignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la
mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandre, et ne fut pas
moins célèbre que ceux de Laïs, de Phryné et d'Aspasie.



CHAPITRE XIV.

  SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie.
  --Conformation physique singulière des habitants de l'Italie
  primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
  _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
  laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs Rémus et Romulus.
  --Fêtes instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur
  nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prêtres du
  dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
  Prostitution sacrée à Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
  avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les fêtes de Flore et
  de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
  --Vénus Cloacine. --Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, Vénus
  Chauve, Vénus Generatrix, etc. --Les Vénus malhonnêtes: Vénus
  Volupia, Vénus _Lascive_, Vénus de _bonne volonté_. --Temple de
  Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère. --Les temples de
  Vénus à Rome. --Dévotion de Jules César à Vénus. --Origine du
  culte de Vénus Victorieuse. --Épisode mystique des fêtes de Vénus.
  --Vénus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes à Vénus.
  --Les _Veillées de Vénus_. --Sacrifices impudiques offerts à
  Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
  _Priapées_. --Culte malhonnête du dieu Mutinus. --Mutina. --La
  déesse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthanès. --Culte
  infâme introduit en Étrurie par un Grec. --Chefs et grands prêtres
  de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
  d'Isis. --Les mystères d'Isis à Rome. --Les Isiaques. --Corruption
  des prêtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les _bacchants_ et les
  _bacchantes_. --Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
  Rome. --Le _marché des courtisanes_. --Différence de la
  Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.


L'Égypte, la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et l'Italie,
en y établissant leurs religions, leurs moeurs et leurs coutumes. La
Prostitution sacrée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre
la migration des déesses et des dieux, qui changeaient de climat sans
changer de caractère. Les monuments écrits, qui témoigneraient de
l'origine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la
péninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des siècles, mais on
a retrouvé, dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une
multitude de vases peints, qui représentent différentes scènes de la
Prostitution sacrée, antérieurement à la fondation de Rome. Ce sont
toujours les mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient
dans les temples de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancratès,
de Corinthe et d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le
sanctuaire près de la statue de la déesse; l'étranger marchande le
prix de sa pudeur, et elle dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit
de ce honteux commerce auquel le prêtre est seul intéressé. Telle est,
d'après les vases funéraires, la forme presque invariable que
devait affecter la Prostitution sacrée dans les colonies égyptiennes,
phéniciennes et grecques. Le culte de Vénus fut certainement celui
qu'on y vit le premier en honneur, car il était, là comme partout
ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel; mais on ignore
absolument les noms et les attributs que prenait la déesse allégorique
de la création des êtres. Ces noms devaient être si peu analogues à
ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine, que le savant
Varron s'appuie de l'autorité de Macrobe, pour soutenir que Vénus
n'était pas connue à Rome sous les rois. Mais Macrobe et Varron
auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple dans
l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie,
avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec
elle. Vitruve, dans son _Traité d'architecture_, dit positivement que,
selon les principes des aruspices étrusques, le temple de Vénus ne
pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la
ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le
plus d'occasions possible de débauche, et fût un motif de sécurité
pour les mères de famille.

La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive:
on peut affirmer que la Prostitution hospitalière et la Prostitution
légale y régnaient aussi en même temps, la première dans les forêts et
les montagnes, la seconde dans les cités. Les peintures des vases
étrusques ne nous laissent pas ignorer la corruption déjà raffinée,
qui avait pénétré chez ces peuples aborigènes, esclaves aveugles et
grossiers de leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des
inductions morales qu'on peut tirer de la richesse et de la variété
des joyaux que portaient les femmes, pour juger du développement
qu'avait pris la Prostitution, née de la coquetterie féminine et des
besoins de la toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vases
peints, que la lubricité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne
connaissait aucun frein social ni religieux. La bestialité et la
pédérastie étaient leurs vices ordinaires, et ces abominations,
naïvement familières à tous les âges et à tous les rangs de la
société, n'avaient pas d'autres remèdes que des cérémonies d'expiation
et de purification, qui en suspendaient parfois la libre pratique.
Comme chez tous les anciens peuples, la promiscuité des sexes rendait
hommage à la loi de nature, et la femme, soumise aux brutales
aspirations de l'homme, n'était d'ordinaire que le patient instrument
de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire parler son
choix, et elle appartenait à quiconque avait la force. La conformation
physique de ces sauvages ancêtres des Romains justifie, d'ailleurs,
tout ce qu'on devait attendre de leur sensualité impudique: ils
avaient les parties viriles analogues à celles du taureau et du chien;
ils ressemblaient à des boucs, et ils portaient au bas des reins une
espèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder
comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette
barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois,
ce rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de
dire à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du
tempérament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie
allégorique, comme le caractère distinctif du satyre et du faune. Chez
des races aussi naturellement portées à l'amour charnel, la
Prostitution s'associait sans doute à tous les actes de la vie civile
et religieuse.

C'est la Prostitution qu'on découvre dans le berceau de Rome, où Rémus
et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil
historien Valérius cité par Aurélius Victor, par Aulu-Gelle et par
Macrobe, cette louve n'était autre qu'une courtisane, nommée Acca
Laurentia, maîtresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux
jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été
surnommée la _Louve_ (_Lupa_), par les bergers de la contrée, qui la
connaissaient tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les
bois, et qui l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du
fait de ses prostitutions, les champs situés entre les sept collines,
et légués par elle à ses enfants adoptifs, qui y fondèrent la ville
éternelle. Macrobe dit sans réticence, que la Louve avait fait fortune
en s'abandonnant sans choix à quiconque la payait (_meretricio
quæstu locupletatam_). Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une
courtisane, et son point de départ fut un _lupanar_. On nommait ainsi
la cabane d'Acca Laurentia, et ce nom s'appliqua depuis aux impures
retraites de ses pareilles, qui furent nommées des _louves_ en mémoire
d'elle. Nous avons vu, cependant, que chez les Grecs il y avait des
_louves_ de la même race. Celle qui allaita Rémus et Romulus, et
acheta du produit de son libertinage le premier territoire de Rome,
dut exercer longtemps son honteux métier: _corpus in vulgus dabat_,
dit Aulu-Gelle, _pecuniamque emeruerat ex eo quæstu uberem_. Elle
mourut avec la réputation d'une grande prostituée, et pourtant on
institua des fêtes en son honneur sous le nom de _Lupercales_; si on
ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute la crainte
d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de _Lupanar_, qui avait
déshonoré sa demeure; on excusa la fondation des _Lupercales_, en les
présentant comme des fêtes funèbres, célébrées au mois de décembre
pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la pudeur
publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. Il
paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et
Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus, l'avait été en
mémoire de la louve Acca Laurentia.

Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus-Christ, non
sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, était bien digne d'une
courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entièrement nu
à l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un
couteau ensanglanté et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la
ville, en menaçant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec
le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec
curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était
l'origine de cette course emblématique, qui devait porter remède à la
stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait
touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé
les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se
montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles: leur
union forcée ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point à
se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un
bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira
d'abord une certaine appréhension: «Il faut qu'un bouc, disait l'oracle,
vous fasse devenir mères.» On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là;
un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même
et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il
flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette
flagellation que les Lupercales eurent le privilége de continuer. La
mythologie latine donnait une autre origine à la course des luperques,
origine plus poétique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec
Omphale: un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans
l'espoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour
accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une
grotte et y soupèrent: Hercule et Omphale avaient changé de vêtements
pour se divertir pendant le souper; Omphale s'était affublée de la peau
du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rempli des flèches
empoisonnées; Hercule, découvrant sa poitrine velue, avait pris le
collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent,
ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une litière de
feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à
tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir
évité prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle
renferme par hasard. Hercule s'éveille et châtie l'audacieux qui s'était
un peu trop avancé dans sa méprise. Ce fut depuis cette aventure, que
Pan eut en horreur le travestissement qui avait trompé son faune, et il
ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses
prêtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-là des
boucs et des chèvres, que les luperques écorchaient eux-mêmes pour se
revêtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renommée
d'échauffer les désirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs
sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacrée était donc l'âme des
Lupercales.

Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte, que la
Prostitution avait établis à Rome avant celui de Vénus. Sous le règne
d'Ancus Martius, une courtisane, nommée Flora, s'attribua le nom
d'Acca Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus.
Elle était d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus
riche. Elle passa une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la
protection de ce puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la
première personne qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui
porterait bonheur; elle rencontra un patricien, appelé Tarutius, qui
avait des biens considérables. Il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il
devint amoureux d'elle et qu'il voulut l'épouser. Il la fit son
héritière en mourant, et Flora, que ce mariage avait mise à la mode,
reprit son ancien métier de courtisane, et y acquit une fortune énorme
qu'elle laissa en héritage au peuple romain. Son legs fut accepté, et
le sénat, en reconnaissance, décréta que le nom de Flora serait
inscrit dans les fastes de l'État et que des fêtes solennelles
perpétueraient la mémoire de la générosité de cette courtisane. Mais,
plus tard, ces honneurs solennels rendus à une femme de mauvaise vie
affligèrent la conscience des honnêtes gens, et l'on imagina, pour
réhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut dès lors la
déesse des fleurs, et les Florales continuèrent à être célébrées
avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au commencement de
mai. On employait à la célébration de ces fêtes les revenus de la
succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus suffisants,
vers l'an 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes provenant
des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora, qu'on
appelait fêtes de Flore et de Pomone, conservèrent toujours le
stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent
quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison
semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant
six jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux
et des déesses, les portes des maisons, les coupes des festins; on
jonchait d'herbe fraîche les rues et les places: on y faisait des
simulacres de chasse, en poursuivant des lièvres et des lapins
(_cuniculi_), que les courtisanes avaient seules le droit de prendre
vivants, lorsqu'ils se blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui
avaient la direction suprême des Florales, jetaient dans la foule une
pluie de fèves, de pois secs et d'autres graines légumineuses, que le
peuple se disputait à coups de poing. Ce n'est pas tout: ces fêtes,
que les courtisanes regardaient comme les leurs, donnaient lieu à
d'horribles désordres dans le Cirque. Les courtisanes sortaient de
leurs maisons, en cortége, précédées de trompettes et enveloppées dans
des vêtements très-amples, sous lesquels elles étaient nues et
parées de tous leurs bijoux; elles se rassemblaient dans le Cirque,
sous les yeux du peuple qui se pressait à l'entour, et là elles se
dépouillaient de leurs habits et se montraient dans la nudité la plus
indécente, étalant avec complaisance tout ce que les spectateurs
voulaient voir et accompagnant de mouvements infâmes cette impudique
exhibition: elles couraient, dansaient, luttaient, sautaient, comme
des athlètes et des baladins, et chacune de leurs postures lascives
arrachait des cris et des applaudissements à ce peuple en délire. Tout
à coup, des hommes également nus s'élançaient dans l'arène, aux sons
des trompettes, et une effroyable mêlée de prostitution
s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports de la
multitude. Un jour, Caton, l'austère Caton, parut dans le Cirque au
moment où les édiles allaient donner le signal des jeux; mais la
présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'éclater. Les
courtisanes restaient vêtues, les trompettes faisaient silence, le
peuple attendait. On fit observer à Caton que lui seul était un
obstacle à la célébration des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa
toge sur son visage et sortit du Cirque. Le peuple battit des mains,
les courtisanes se déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le
spectacle commença.

C'était bien là certainement la Prostitution la plus effrontée qui se
fût jamais produite sous les auspices d'une déesse, et l'on
comprenait, d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une
effrontée courtisane. Le culte de la Prostitution était plus
voilé dans les temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome
paraît avoir été celui de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de
la république, lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le
roi Tarquin pour conduire au Tibre les immondices de la ville, on
trouva une statue enterrée dans la fange: c'était une statue de Vénus.
On ne se demanda pas qui l'avait mise là, mais on lui dédia un temple
sous le nom de Vénus Cloacine. Les prostituées venaient le soir
chercher fortune autour de ce temple et près de l'égout qui en était
proche; elles réservaient une partie de leur salaire, pour l'offrir à
la déesse, dont l'autel appelait un concours perpétuel de voeux et
d'offrandes du même genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des
temples moins fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome.
Vénus Placide, Vénus Chauve, Vénus Genitrix ou qui engendre, Vénus
Verticordia ou qui change les coeurs, Vénus Erycine, Vénus
Victorieuse et d'autres Vénus assez décentes n'encourageaient pas la
Prostitution: elles la toléraient à peine pour l'usage des prêtres qui
s'y livraient secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui
présidaient exclusivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le
temple de Vénus Volupia, situé dans le dixième quartier, attirait les
débauchés des deux sexes, qui venaient y demander des inspirations à
la déesse. Le temple de Vénus Salacia ou Lascive, dont on ignore
la position dans l'enceinte de Rome, était visité très-dévotement par
les courtisanes qui voulaient se perfectionner dans leur métier; le
temple de Vénus Lubentia ou Libertine (ou plutôt _de bonne volonté_)
se trouvait hors des murs au milieu d'un bois qui prêtait son ombre
propice aux rencontres des amants. Vénus, sous ses différents noms,
faisait toujours un appel aux instincts du plaisir, sinon de la
débauche; mais ses temples n'étaient pas à Rome, ainsi que dans la
Grèce et l'Asie Mineure, déshonorés par un marché patent de
Prostitution. Il n'y avait guère que les courtisanes qui poussassent
la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son profit, et dans tous
les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à l'intérieur du
temple, à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.

On ne voit nulle part, dans les écrivains latins, que les temples de
Vénus, à Rome, eussent des consacrées, des colléges de prêtresses, qui
se prostituaient au bénéfice de leurs autels, comme cela se passait
encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte,
dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile,
était encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et
données à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre
favorable à leurs voeux: ces esclaves consacrées pouvaient se
racheter avec l'argent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont
une part seulement appartenait au temple qui la protégeait. Ce
temple tombait en ruines sous le règne de Tibère, qui, en sa qualité
de parent de Vénus, le fit restaurer et y mit des prêtresses
nouvelles. Quant aux temples de Rome, ils étaient tous d'une dimension
fort exiguë, en sorte que la cella ne pouvait renfermer que l'autel et
la statue de la déesse avec les instruments des sacrifices: on ne
pénétrait donc pas à l'intérieur, et dans les fêtes de Vénus comme
dans celles des autres dieux, les cérémonies se faisaient en plein air
sur le portique et sur les degrés du sanctuaire. Cette forme
architecturale semble exclure toute idée de Prostitution sacrée,
dépendant du moins du temple même. Les Romains, d'ailleurs, en
adoptant la religion des Grecs, l'avaient façonnée à leurs moeurs,
et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal à des actes de foi et
d'abnégation, qui devaient, pour n'être pas odieux et ridicules,
s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté: les Romains ne
croyaient guère à la divinité de leurs dieux. Il est donc certain que
les fêtes de Vénus, à Rome, étaient à peu près chastes ou plutôt
décentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient
uniquement de prétexte à des orgies et à des désordres de toute nature
qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules César, qui se
vantait de descendre de Vénus, donna un nouvel élan au culte de sa
divine ancêtre, lui dédia des temples et des statues par tout l'empire
romain, fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en
personne les fêtes magnifiques qu'il restituait ou qu'il
établissait pour elle, il n'eut pas la pensée de mettre en vigueur,
sous ses auspices, la Prostitution sacrée; il évita aussi, tout
débauché qu'il fût lui-même, de s'occuper des personnifications
malhonnêtes de Vénus, qui, comme Lubentia, Volupia, Salacia, etc.,
n'était plus que la déesse des courtisanes. On doit remarquer pourtant
que Vénus Courtisane n'eut jamais de chapelle à Rome.

On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui semblait la grande
protectrice de la nation issue d'Énée, mais on ne se rappelait pas
seulement à quelle occasion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus
Armée. C'était une origine spartiate, et non romaine, car Vénus, avant
d'être Victorieuse, avait été Armée. Dans les temps héroïques de
Lacédémone, tous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour
aller assiéger Messène: les Messéniens assiégés sortirent à leur tour
secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre
Lacédémone laissée sans défenseurs; mais les Lacédémoniennes
s'armèrent à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de
l'ennemi qu'elles mirent en fuite. De leur côté, les Spartiates,
avertis du danger que courait leur cité, avaient levé le siége de
Messène et revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin
briller des casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir
rejoint les Messéniens; ils s'apprêtèrent à combattre; mais, en
s'approchant davantage, les femmes, pour se faire reconnaître,
levèrent leurs tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur
méprise, les Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts, sur ces
vaillantes femmes et ne leur laissèrent pas même le temps de se
désarmer. Il y eut une mêlée amoureuse qui engendra le culte de Vénus
Armée. «Vénus, s'écrie un poëte de l'Anthologie grecque, Vénus, toi
qui aimes à rire et à fréquenter la chambre nuptiale, où as-tu pris
ces armes guerrières? Tu te plaisais aux chants d'allégresse, aux sons
harmonieux de la flûte, en compagnie du blond Hyménée: à quoi bon ces
armes? Ne te vante pas d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh! que
Vénus est puissante!» Ausone, en imitant cette épigramme, fait dire à
la déesse: «Si je puis vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?»
La Vénus Victrix de Rome était nue, le casque en tête, la haste à la
main.

Les fêtes publiques de Vénus furent donc bien moins indécentes que
celles de Lupa et de Flora; elles étaient voluptueuses, mais non
obscènes, à l'exception d'un épisode mystique qui se passait sous les
yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frappait ensuite comme un
prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec
des détails plus ou moins merveilleux. Le poëte Claudien ne nous dit
pas dans quel temple s'exécutait cet ingénieux tour de physique
amusante. On plaçait sur un lit de roses une statue en ivoire de la
déesse, représentée nue; on apportait sur le même lit, à quelque
distance de Vénus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le
mystère ne manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants:
les deux statues s'ébranlaient à la fois et s'élançaient avec tant de
force l'une contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles
se brisaient en éclats; mais elles restaient étroitement embrassées et
frémissantes au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette
scène mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire
contenant une pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait
sur l'acier de la statue de Mars. Mais cette invention accusait une
époque de perfectionnement et de raffinement très-avancée. Les
premiers Romains agissaient moins artistement avec leurs premières
Vénus. Une de celles-ci fut Vénus Myrtea, ainsi nommée à cause d'un
bois de myrte qui entourait son temple, situé vraisemblablement auprès
du Capitole. Le myrte était consacré à Vénus; il servait aux
purifications qui précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition
voulait que les Romains ravisseurs des Sabines se fussent couronnés de
myrte, en signe de victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus
s'était aussi couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallas
dans le combat de la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à
toutes les Vénus, et les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus
décentes, avaient le myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque,
parce que le myrte était à la fois l'emblème et le provocateur
des plaisirs sensuels. Vénus Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son
temple fut transféré près du Cirque sur le mont Aventin, qu'on
appelait aussi Murtius. Alors les jeunes vierges ne craignirent plus
d'aller invoquer Vénus Murtia, en lui offrant des poupées et des
statuettes en terre cuite ou en cire, qui rappelaient certainement, à
l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se consacrer soi-même à la
déesse en lui faisant le sacrifice de la virginité. Ce sacrifice, qui
avait été si fréquent et si général dans le culte de Vénus, se
perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et partout le fait
brutal était remplacé par des allusions plus ou moins transparentes.
Ainsi, quand les Romains occupèrent la Phrygie et s'établirent dans la
Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur race, ils y
retrouvèrent une coutume qui se rattachait au culte de Vénus, et qui
avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée: les jeunes
filles, peu de jours avant leur mariage, se dédiaient à Vénus en se
baignant dans le fleuve Scamandre, où les trois déesses s'étaient
baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge, le
berger Pâris: «Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux
ondes caressantes de ce fleuve sacré, Scamandre, reçois ma virginité!»

Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même
espèce; les courtisanes étaient, d'ailleurs, les plus assidues
aux autels de la déesse, qui, par l'étymologie de son nom, faisait un
appel à tous et à tout (_quia venit ad omnia_, dit Cicéron, dans son
traité de la Nature des Dieux; _quod ad cunctos veniat_, dit Arnobe,
dans son livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de
préférence, les insignes ou les instruments de leur profession, des
perruques blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des
épingles, des chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres
objets qui caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se
dépouillerait de ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à
la déesse qui devait rendre le double à ses invocatrices.
Quelques-unes, dans leurs offrandes, exprimaient une reconnaissance
plus désintéressée, et leurs amants se présentaient avec des offrandes
non moins touchantes: l'un offrait une lampe qui avait été témoin de
son bonheur; l'autre, une torche et un levier qui lui avaient servi à
brûler et à enfoncer la porte de sa maîtresse; le plus grand nombre
apportaient des lampes ithyphalliques et des phallus votifs. On
sacrifiait, en l'honneur de Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des
boucs, des colombes et des passereaux, que la déesse avait adoptés à
cause de leur zèle pour son culte. Mais si les cérémonies et les fêtes
de Vénus n'offensaient pas la pudeur dans les temples, elles
autorisaient, elles excitaient bien des débauches dans les maisons,
surtout chez les jeunes débauchés et chez les courtisanes. La plus
turbulente de ces fêtes vénériennes avait lieu au mois d'avril,
mois consacré à la déesse de l'amour, parce que tous les germes de la
nature se développent pendant ce mois régénérateur et que la terre
semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du printemps. On
passait les nuits d'avril à souper, à boire, à danser, à chanter et à
célébrer les louanges de Vénus, sous des berceaux de verdure et dans
des abris de branchages entrelacés avec des fleurs. Ces nuits-là
s'appelaient _Veillées de Vénus_, et toute la jeunesse romaine y
prenait part avec la fougue de son âge, tandis que les vieillards et
les femmes mariées se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les
regards tutélaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris
joyeux, ces chants et ces danses. On exécutait quelquefois, à
l'occasion de ces fêtes d'avril, mais seulement dans certaines
sociétés dissolues, des danses et des pantomimes licencieuses, qui
mettaient en action les principales circonstances de l'histoire de
Vénus: on représentait tour à tour le Jugement de Pâris, les Filets de
Vulcain, les Amours d'Adonis et d'autres scènes de cette impure mais
poétique mythologie; les acteurs, qui figuraient dans ces pantomimes,
étaient complétement nus, et ils s'efforçaient de rendre par la
pantomime la plus expressive les faits et gestes amoureux des dieux et
des déesses, tellement qu'Arnobe, en parlant de ces divertissements
plastiques, dit que Vénus, la mère du peuple souverain, devient une
bacchante ivre qui s'abandonne à toutes les impudicités, à toutes
les infamies des courtisanes (_regnatoris et populi procreatrix amans
saltatur Venus, et per affectus omnes meretriciæ vilitatis impudicâ
exprimitur imitatione bacchari_). Arnobe dit, en outre, que la déesse
devait rougir de voir les horribles indécences que l'on attribuait à
son Adonis.

Les femmes romaines, chose étrange! si réservées à l'égard du culte de
Vénus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur à la
pratique de certains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne
regardaient pourtant que des dieux et des déesses subalternes: elles
offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape, à Priape surtout, à
Mutinus, à Tutana, à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du
même ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient
lieu dans l'intérieur des foyers domestiques, mais encore dans des
chapelles publiques, devant les statues érigées au coin des rues et
sur les places de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui
s'adressaient à ce mystérieux Olympe de l'amour sensuel: Vénus leur
suffisait sous ses noms multiples et sous ses figures variées;
c'étaient les matrones, c'étaient même les vierges qui se permettaient
l'exercice de ces cultes secrets et impudents; elles ne s'y livraient
que voilées, il est vrai, avant le lever du soleil ou après son
coucher; mais elles ne tremblaient pas, elles ne rougissaient pas
d'être vues adorant Priape et son effronté cortége. On peut donc
croire qu'elles conservaient la pureté de leur coeur, en
présence de ces images impures, qui étalaient partout leur monstrueuse
obscénité, dans les rues, dans les jardins et dans les champs, sous
prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. Il est difficile de
préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit et
vulgarisé à Rome. Son culte, qui y était scandaleusement répandu dans
les classes des femmes les plus respectables, ne paraît pas avoir été
réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas
même de temple desservi par des prêtres ou des prêtresses; mais ses
statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses
adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins
ingénieuse les différentes formes du culte qu'elles rendaient à ce
vilain dieu. Priape, qui représente, sous une figure humaine largement
pourvue des attributs de la génération, l'âme de l'univers et la force
procréatrice de la matière, n'avait été admis que fort tard dans la
théogonie grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne
le prirent pas au sérieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de
chèvre et son insolent emblème de virilité. Les Romaines, au
contraire, l'honorèrent, pour ainsi dire, de leur protection
particulière et ne le traitèrent pas comme un dieu impuissant et
ridicule. Ce Priape, dont les mythologues avaient fait un fils naturel
de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt qu'une incarnation dégénérée du
Mendès ou de l'Horus des Égyptiens, lequel personnifiait aussi
les principes générateurs du monde. Mais les dames romaines ne
cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu favori présidait
aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et à toute l'économie
érotique. C'était là ce qui le distinguait particulièrement de Pan,
avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect et d'attributions. On
lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et on l'employait au
même usage que les termes, dans les jardins, les vergers et les
champs, qu'il avait mission de protéger avec sa massue ou son bâton.

Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices
que Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le
couronnait de fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes;
on lui présentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystères
du mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Pâris; on
brûlait devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de
l'ancolie, des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de
la lyre ou de la double flûte, autour de son piédestal, et on se
laissait aller, avec plus ou moins d'emportement, aux inspirations de
son image lubrique. Ce qui distinguait seulement, dans ces sacrifices,
les femmes honnêtes des femmes débauchées, c'était le voile derrière
lequel leur pudeur se croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées
ou fleuries qu'on dédiait au dieu de Lampsaque n'étaient pas placées
sur sa tête, mais suspendues à la partie la plus déshonnête de la
statue. _Cingemus tibi mentulam coronis!_ s'écrie un poëte des
Priapées. Un autre poëte du même recueil applaudit une courtisane,
nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et des profits de la
Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or à Priape
(_cingit inauratâ penem tibi, sancte, coronâ_), qu'elle qualifiait de
_saint_. Au reste, l'attribut priapique revenait sans cesse, comme un
emblème figuré, dans une foule de circonstances de la vie privée, et
les regards les plus modestes, à force de le voir se multiplier, pour
ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le rencontraient
plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une sonnette, ou une
lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit meuble, en
bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'était principalement une
amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour se préserver des
maladies et des philtres; c'était, de même qu'en Égypte, le gardien
tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la génération. Les peintres et
les sculpteurs se plaisaient à lui donner des ailes, ou des pattes, ou
des griffes, pour exprimer qu'il déchire, qu'il marche et qu'il
s'envole dans le domaine de Vénus. Cet objet obscène avait donc perdu
de la sorte son caractère d'obscénité, et l'esprit s'était presque
déshabitué d'y reconnaître ce que les yeux n'y voyaient plus. Mais le
culte de Priape n'en était pas moins l'occasion et l'excuse de bien
des impuretés secrètes.

Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou
Tutunus, qui ne différait de Priape que par la position de ses
statues. Il était représenté assis, au lieu d'être debout; en outre,
ses statues, qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des
édicules fermés, entourés d'un bocage où les profanes ne pénétraient
pas. Ce Mutinus descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique
des peuples primitifs de l'Asie; il servait aussi au même usage et
perpétuait au milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution
sacrée. Les jeunes épouses étaient conduites à cette idole, avant de
l'être à leurs maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux,
comme pour lui offrir leur virginité: _in celebratione nuptiarum_, dit
saint Augustin, _super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur_.
Lactance semble dire qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siége
indécent: _Et Muturnus_, dit-il, _in cujus sinu pudendo nubentes
præsident, ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videatur_. Cette
_libation_ de la virginité devenait quelquefois un acte réel et
consommé. Puis, une fois mariées, les femmes qui voulaient combattre
la stérilité retournaient visiter le dieu, qui les recevait encore sur
ses genoux et les rendait fécondes. Arnobe rapporte, en frissonnant,
les horribles particularités de ce sacrifice: _Etiam ne Tutunus, cujus
immanibus pudendis, horrentique fascino, vestras inequitare matronas
et auspicabile ducitis et optatis?_ Il faut remonter aux hideuses
pratiques des religions de l'Inde et de l'Assyrie, pour trouver
un simulacre analogue de Prostitution sacrée; mais, dans l'Orient, aux
premiers âges du monde, le dieu générateur et régénérateur avait un
culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et qui symbolisait la
fécondité de la mère Nature, tandis qu'à Rome, ce culte amoindri et
déchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une chapelle où le mépris
public reléguait l'infâme dieu Mutinus. Cette chapelle avait été
d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à l'extrémité de la
ville; elle fut détruite sous le règne d'Auguste, qui voulait abolir
ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet affreux
Mutinus était si profondément établi dans les moeurs du peuple,
qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et donner
par là satisfaction aux jeunes mariées et aux femmes stériles, qui s'y
rendaient voilées, non-seulement de tous les quartiers de la ville,
mais encore des points les plus éloignés de l'Italie.

Quelques savants ont avancé, d'après le témoignage de Festus, que la
chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de
sa femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider au mystère
de la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses
genoux. La déesse, dont le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin
et désigne spécialement sa nature, n'avait pas une posture plus
honnête que celles des suppliantes qui s'adressaient à son mari.
On ne doit pas cependant confondre Mutuna avec Pertunda, déesse
hermaphrodite qui n'avait pas d'autre sanctuaire que la chambre des
époux pendant la nuit des noces. Cette Pertunda, que saint Augustin
proposait d'appeler plutôt le dieu _Pretundus_ (qui frappe le
premier), était apportée dans le lit nuptial et y prenait quelquefois,
selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui du mari: _Pertunda in
cubiculis proesto est virginalem scrobem effodientibus maritis_.
C'était encore là un reste singulier de la Prostitution sacrée,
quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la virginité de l'épouse,
mais aidât l'époux à l'immoler. On faisait intervenir aussi, à la
première nuit des nouveaux mariés, une autre déesse et un autre dieu,
également ennemis de la chasteté conjugale, le dieu _Subigus_ et la
déesse _Prema_: le dieu chargé d'apprendre à l'époux son devoir; la
déesse, à l'épouse le sien: _ut subacta a sponso viro_, lit-on avec
surprise dans la _Cité de Dieu_ de saint Augustin, _non se commoveat,
quum premitur_. Quant aux petits dieux Tychon et Orthanès, ce
n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape, et ils ne
figuraient à la cour de Vénus que comme des instigateurs lascifs de la
Prostitution sacrée.

On ignore, néanmoins, quels étaient ces dieux impudiques, dont les
noms se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore
de Sicile; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils
présidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fondée à
l'égard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible
que ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figuré, fussent
ceux-là même qui avaient été introduits en Étrurie, l'an de Rome 566,
186 avant Jésus-Christ, par un misérable grec, de basse extraction,
moitié prêtre et moitié devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a
pas même conservé les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des
mystères si abominables, que l'indignation publique se prononça pour
les flétrir et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord
consacrées aux nouveaux dieux, avec des cérémonies infâmes, qui en
attirèrent pourtant un grand nombre, par curiosité et par libertinage.
Les hommes furent admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte
odieux qui empoisonna toute l'Étrurie et qui pénétra dans Rome. Il y
eut bientôt en cette ville plus de sept mille initiés des deux sexes;
leurs principaux chefs et grands prêtres étaient M. C. Attinius, du
bas peuple de Rome, L. Opiternius, du pays des Falisques, et Menius
Cercinius, de la Campanie. Ils s'intitulaient audacieusement
fondateurs d'une religion nouvelle; mais le sénat, instruit des
pratiques exécrables de ce culte parasite, le proscrivit par une loi,
ordonna que tous les instruments et objets consacrés fussent détruits,
et décréta la peine de mort contre quiconque oserait travailler à
corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs prêtres, qui faisaient
des initiations, malgré la défense du sénat, furent arrêtés et
condamnés au dernier supplice. Il ne fallut pas moins que cette
rigoureuse application de la loi pour arrêter les progrès d'un culte
qui s'adressait aux plus grossiers appétits de la nature humaine. On
présume que les traces de cette débauche sacrée ne s'effacèrent jamais
dans les moeurs et les croyances du bas peuple de Rome.

Il y avait peut-être d'intimes analogie entre ce culte étrange, que le
sénat essayait de faire disparaître, et le culte d'Isis, qui fut
également, et à plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des
magistrats. On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut
introduit à Rome pour la première fois; on sait seulement qu'il y
arriva travesti sous une forme asiatique, bien différente de son
origine égyptienne. En Égypte, les mystères d'Isis, la génératrice de
toutes choses, ne furent pas toujours chastes et irréprochables, mais
ils représentaient en allégories la création du monde et des êtres, la
destinée de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des
âmes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystères n'étaient que des
prétextes et des occasions de désordre en tous genres: la Prostitution
surtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la
déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois reconstruit; voilà
pourquoi le sénat ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la
protection intéressée que leur accordaient quelques citoyens riches et
puissants; voilà pourquoi, malgré la prodigieuse extension du
culte d'Isis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient
avec horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée,
dans son _Ane d'or_, nous donne une description très-adoucie de ces
mystères, auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas
de révéler les cérémonies secrètes; il nous montre la procession
solennelle dans laquelle un prêtre porte dans ses bras «l'effigie
vénérable de la toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de
l'oiseau ni du quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas
davantage à l'homme, mais vénérable par son étrangeté même, et qui
caractérise ingénieusement le mysticisme profond et le secret
inviolable dont s'entoure cette religion auguste.» Devant l'effigie,
qui n'était autre qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour
et de la fécondité, se pressait une multitude d'initiés, hommes et
femmes de tout âge et de tout rang, vêtus de robes de lin d'une
blancheur éblouissante: les femmes entourant de voiles transparents
leur chevelure inondée d'essences; les hommes, rasés jusqu'à la racine
des cheveux, agitant des sistres de métal. Mais Apulée se tait
prudemment sur ce qui se passait dans le sanctuaire du temple, où
s'effectuait l'initiation au bruit des sistres et des clochettes. Tous
les écrivains de l'antiquité ont gardé le silence au sujet de cette
initiation, qui devait être synonyme de Prostitution. Les empereurs
eux-mêmes ne rougirent pas de se faire initier et de prendre pour
cela le masque à tête de chien, en l'honneur d'Anubis, fils d'Isis.

C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la
Prostitution sacrée à Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait
des temples, et des chapelles partout, à l'époque de la plus grande
dépravation des moeurs. Le principal temple qu'elle eut à Rome,
était dans le Champ-de-Mars; ses dépendances, ses jardins et ses
souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à
plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initiés qui
s'y rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en
outre, dans l'enceinte sacrée, un commerce permanent de débauche,
auquel les prêtres d'Isis, souillés de tous les vices et capables de
tous les crimes, prêtaient leur entremise complaisante. Ces prêtres
formaient un collége assez nombreux, qui vivait dans une impure
familiarité; ils se livraient à tous les égarements des sens, à tous
les débordements des passions; ils étaient toujours ivres et chargés
de nourriture; ils se promenaient, dans les rues de la ville, revêtus
de leurs robes de lin couvertes de taches et de crasse, le masque à
tête de chien sur le visage, le sistre à la main; ils demandaient
l'aumône, en faisant sonner leur sistre, et ils frappaient aux portes,
en menaçant de la colère d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils
exerçaient en même temps le honteux métier de _lénons_: ils se
chargeaient, en concurrence avec les vieilles courtisanes, de toutes
les négociations amoureuses, des correspondances, des rendez-vous, des
trafics et des séductions. Leur temple et leurs jardins servaient
d'asile aux amants qu'ils protégeaient et aux adultères qu'ils
déguisaient sous des vêtements et des voiles de lin. Les maris et les
jaloux ne pénétraient pas impunément dans ces lieux, consacrés au
plaisir, où l'on ne voyait que des couples amoureux, où l'on
n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres.
Juvénal, dans ses _Satires_, parle souvent de l'usage habituel des
sanctuaires d'Isis: «Tout récemment encore, dit-il dans sa satire IX à
Noevolus, tu souillais bien régulièrement de ta présence adultère le
sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix où Ganimède a une statue, le
mystérieux séjour de la Bonne-Déesse, la chapelle de Cérès (car quel
est le temple où les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne
dis pas, tu t'attaquais même aux maris.» Cette double Prostitution
était donc tolérée, sinon autorisée et encouragée, dans tous les
temples de Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois
de lauriers ou de myrtes.

Le culte d'Isis se rattachait aussi à celui de Bacchus, qui était
adoré comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce
dieu vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vénus,
pour que le dieu et la déesse ne fussent pas honorés de la même
manière, c'est-à-dire par des fêtes de Prostitution. Ces fêtes se
célébraient, sous le nom de mystères, avec des excès épouvantables.
Les libertins et les courtisanes en étaient les acteurs zélés et
fervents: les uns y jouaient le rôle de _bacchants_; les autres, celui
de _bacchantes_; ils couraient pendant la nuit, demi-nus, échevelés,
ceints de pampres et de lierres, secouant des torches et des thyrses,
avec des cymbales, des tambours, des trompettes et des clochettes;
quelquefois, ils étaient déguisés en faunes et montés sur des ânes.
Tout dans ce culte bachique symbolisait l'acte même de la
Prostitution: ici, on buvait dans des coupes de verre ou de terre en
forme de phallus; là, on arborait d'énormes phallus à l'extrémité des
thyrses; les prêtresses du dieu promenaient autour de son temple le
phallus, le van et la ciste, comme aux processions isiaques, où ces
trois emblèmes représentaient la nature mâle, la nature femelle et
l'union des deux natures; car la ciste ou corbeille mystique
renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que des gâteaux ayant
la figure du phallus et celle du van. On comprend les incroyables
désordres, auxquels poussait un culte tout érotique, si cher à la
jeunesse débauchée. La bande joyeuse, barbouillée de vin, avait le
droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par
hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris
furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes, de ses
gestes indécents. Les femmes honnêtes se cachaient avec effroi
dans leur maison, dès que sonnait l'heure des bacchanales; et quand
elles entendaient passer devant leur porte les initiés en délire,
elles offraient un sacrifice à leurs dieux lares, en invoquant Junon
et la Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu
hermaphrodite, et dans d'infâmes conciliabules qui se tenaient au fond
de ses temples, les hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au
milieu d'une orgie sans nom que le tambour sacré animait et réglait à
la fois.

Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de
Rome, les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne
s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs _stupres_
(_stupra_) et de leurs prostitutions (_Prostibula_); elles
s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de
leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la
déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés
honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: «C'est
aujourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus, dit une
courtisane du _Poenulus_ de Plaute; là se rassemblent des marchands
d'amour; je veux donc m'y montrer.»

  Ad ædem Veneris hodie est mercatus meretricius;
  Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.

Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en Grèce, tenues à
distance des autels; elles fréquentaient, au contraire, tous les
temples, pour y trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles
témoignaient ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait
été propice, et elles apportaient dans son sanctuaire une portion du
gain qu'elles croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur
cette source impure de revenus et d'offrandes; la législation civile
ne s'immisçait point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui
touchaient au culte, et grâce à cette tolérance ou plutôt à
l'abstention systématique du contrôle judiciaire et religieux, la
Prostitution sacrée conservait à Rome presque ses allures et sa
physionomie primitives, avec cette différence toutefois qu'elle ne
sortait pas de la classe des courtisanes, et qu'elle était devenue un
accessoire étranger au culte, au lieu de faire partie intégrante du
culte lui-même.



CHAPITRE XV.

  SOMMAIRE. --A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
  Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premières prostituées
  de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
  lois qu'il fit en faveur des Sabines. --Établissement du collége
  des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrèce.
  --Horreur et mépris qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les
  peuples primitifs de l'Italie. --Supplice infligé aux femmes
  adultères à Cumes. --Supplice de l'âne. --Les femmes adultères
  vouées à la Prostitution publique. --L'honneur de Cybèle sauvé par
  l'âne de Silène. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destinés à
  recevoir les femmes adultères. --Horrible supplice auquel ces
  malheureuses étaient condamnées. --Le mariage par _confarréation_.
  --La _mère de famille_. --L'_épouse_. --Le mariage par
  _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage à l'essai.
  --Le célibat défendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
  --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
  --La loi _Julia_. --Définition de la femme publique par Ulpien.
  --Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution
  romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
  stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
  --_Lenæ_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
  _ingénues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
  débauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution.
  --Comédien, _Meretrix_ et _Proxénète_. --Lois et peines contre
  l'adultère. --Le concubinat légal. --Les _concubins_. --L'impôt
  sur la Prostitution. --Le _lénon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicéron
  pour Coelius. --Indifférence de la loi pour les crimes contre
  nature. --La loi _Scantinia_.


La Prostitution légale ne s'établit à Rome sous une forme régulière,
que bien après la fondation de cette ville, qui n'était pas d'abord
assez peuplée pour sacrifier à la débauche publique la portion la plus
utile de ses habitants. Les femmes avaient manqué aux Romains pour
former des unions légitimes, de telle sorte qu'il leur fallut recourir
à l'enlèvement des Sabines; les femmes leur manquèrent longtemps
encore, pour faire des prostituées. On peut donc avancer avec
certitude que la Prostitution légale fut introduite dans la cité de
Romulus, par des femmes étrangères, qui y vinrent chercher fortune et
qui y exercèrent librement leur honteuse industrie, jusqu'à ce que la
police urbaine eût jugé prudent de l'organiser et de lui tracer des
lois. Mais il est impossible d'assigner une époque plutôt qu'une autre
à cette invasion des courtisanes dans les moeurs romaines, et à
leurs débuts impudiques sur le théâtre de la Prostitution légale. Les
souvenirs éclatants que la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, avait
laissés dans la mémoire des Romains, ne tardèrent pas à se cacher et à
s'effacer sous le manteau des Lupercales; et lorsque la belle Flora
les eut ravivés un moment, en essayant de les remettre en
honneur, ils furent encore une fois absorbés et déguisés dans une fête
populaire, dont les indécences mêmes n'avaient plus de sens
allégorique pour le peuple, qui s'y livrait avec frénésie. Les
magistrats et les prêtres s'étaient entendus, d'ailleurs, pour
attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales à la déesse des
fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de l'origine de
ces fêtes solennelles de la Prostitution. Acca Laurentia et Flora
furent donc les premières prostituées de Rome; mais on ne doit
considérer leur présence dans la ville naissante que comme une
exception, et c'est peut-être par cette circonstance qu'il faut
expliquer les richesses considérables qu'elles acquirent l'une et
l'autre dans un temps où la concurrence n'existait pas pour elles. Un
docte juriste du seizième siècle, frappé de cette particularité
bizarre, a voulu voir, dans Acca Laurentia et surtout dans Flora, la
prostituée unique et officielle du peuple romain, à l'instar d'une
reine d'abeilles, qui suffit seule à son essaim; et il tira de là
cette conclusion incroyable, qu'une femme, pour être dûment et
notoirement reconnue prostituée publique, devait au préalable
s'abandonner à 23,000 hommes.

Dès le règne de Romulus, si nous nous contentons de l'étudier dans
Tite-Live, le mariage fut institué de manière à éloigner tout prétexte
au divorce et à l'adultère; car le mariage, considéré au point de vue
politique dans la nouvelle colonie, avait principalement pour
objet d'attacher les citoyens au foyer domestique et de créer la
famille autour des époux. Il y eut d'abord disette presque absolue de
femmes, puisque, pour s'en procurer, le chef de cette colonisation eut
recours à la ruse et à la violence. Lorsque ce stratagème eut réussi
et que les Sabines se furent soumises, bon gré mal gré, aux maris que
le hasard leur avait donnés, tous les hommes valides de Rome ne se
trouvèrent pas encore pourvus de femmes, et l'on a lieu de supposer
que, pendant les deux ou trois premiers siècles, le sexe féminin fut
en minorité dans cette réunion d'hommes, venus de tous les points de
l'Italie, et divisés arbitrairement en patriciens et en plébéiens, qui
vivaient séparés les uns des autres. Le mariage était donc nécessaire,
pour rallier et retenir dans un centre commun ces passions, ces
moeurs, ces intérêts, essentiellement différents et disparates; le
mariage devait être fixe et durable, afin de former la base sociale de
l'État; le mariage, enfin, repoussait et condamnait toute espèce de
Prostitution, laquelle ne se fût élevée auprès de lui qu'à son
préjudice. Les faits eux-mêmes sont là pour faire comprendre qu'il y
avait eu nécessité d'entourer des garanties les plus solides
l'institution du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit à son
peuple. Les quatre lois qu'il fit à la fois en faveur des Sabines, et
qui furent gravées sur une table d'airain dans le Capitole, prouvent
amplement qu'on n'avait pas encore à craindre le fléau de la
Prostitution. La première de ces lois déclarait que les femmes
seraient les compagnes de leurs maris, et qu'elles entreraient en
participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs
prérogatives; la seconde loi ordonnait aux hommes de céder le pas aux
femmes, en public, pour leur rendre hommage; la troisième loi
prescrivait aux hommes de respecter la pudeur dans leurs discours et
dans leurs actions en présence des femmes, à ce point qu'ils étaient
tenus de ne paraître dans les rues de la ville qu'avec une robe
longue, tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps: quiconque
se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute patricienne), pouvait
être condamné à mort; enfin, la quatrième loi spécifiait trois cas de
répudiation pour la femme mariée: l'adultère, l'empoisonnement de ses
enfants, la soustraction des clefs de la maison; hors de ces trois
cas, l'époux ne pouvait répudier sa femme légitime, sous peine de
perdre tous ses biens, dont moitié appartiendrait alors à la femme et
moitié au temple de Cérès. Plutarque cite, en outre, deux autres lois
qui complétaient celles-ci, et qui témoignent des précautions que
Romulus avait prises pour protéger les moeurs publiques et rendre
plus inviolable le lien conjugal. Une de ces lois mettait à la
discrétion du mari sa femme adultère, qu'il avait le droit de punir
comme bon lui semblerait, après avoir assemblé les parents de la
coupable, qui comparaissait devant eux; l'autre loi défendait aux
femmes de boire du vin, sous peine d'être traitées comme
adultères. Ces rigueurs ne se fussent guères accordées avec la
tolérance de la Prostitution légale; on doit donc reconnaître, à cet
austère respect de la bienséance, que la Prostitution n'existait pas
encore ouvertement, si tant est qu'elle s'exerçât en secret hors de
l'enceinte de la ville, dans les bois qui l'environnaient. Romulus
n'eut pas besoin de fermer les portes de sa cité à des désordres qui
se cachaient d'eux-mêmes à l'ombre des forêts et dans les profondeurs
des grottes agrestes. Ses successeurs, animés de sa pensée
législative, se préoccupèrent aussi de purifier les moeurs et de
sanctifier le mariage. Numa Pompilius établit le collége des vestales,
et fit bâtir le temple de Vesta, où elles entretenaient le feu éternel
comme un emblème de la chasteté. Les vestales faisaient voeu de
garder leur virginité pendant trente ans, et celles qui se laissaient
aller à rompre ce voeu couraient risque d'être enterrées vives; mais
il n'était pas facile, à moins de flagrant délit, de les convaincre de
sacrilége; quant à leur complice, quel qu'il fût, il périssait sous
les coups de fouet que lui administraient les autres vestales, pour
venger l'honneur de la compagnie. Dans l'espace de mille ans, la
virginité des vestales ne reçut que dix-huit échecs manifestes, ou
plutôt on n'enterra vivantes que dix-huit victimes, convaincues
d'avoir éteint le feu sacré de la pudeur. Numa eût voulu changer en
vestales toutes les Romaines, car il leur ordonna, par une loi,
de ne porter que des habits longs et modestes, c'est-à-dire amples et
flottants, avec des voiles qui leur cachaient non-seulement le sein et
le cou, mais encore le visage. Une dame romaine ainsi voilée,
enveloppée de sa tunique et de son manteau de lin, ressemblait à la
statue de Vesta, descendue de son piédestal; sa démarche grave et
imposante n'inspirait que des sentiments de vénération, comme si ce
fût la déesse en personne; et si les hommes s'écartaient avec
déférence pour lui faire place, ils ne la suivaient des yeux qu'avec
des idées de chaste admiration. La mort tragique de Lucrèce, qui ne se
résigna pas à survivre à son affront, est la preuve la plus éclatante
de la pureté des moeurs à cette époque: le peuple entier se
soulevant contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal,
protestait au nom de la moralité publique. On a, d'ailleurs, de
nombreux témoignages de l'horreur et du mépris qu'excitait le crime de
l'adultère chez les peuples primitifs de l'Italie, que la corruption
grecque et phénicienne avait pourtant atteints. A Cumes, en Campanie,
par exemple, quand une femme était surprise en adultère, on la
dépouillait de ses vêtements, on la menait ensuite dans le forum et on
l'exposait nue sur une pierre où elle recevait pendant plusieurs
heures les injures, les railleries, les crachats de la foule; puis on
la mettait sur un âne, que l'on promenait par toute la ville au milieu
des huées. On ne lui infligeait pas d'autre châtiment, mais elle
restait vouée à l'infamie; on la montrait du doigt, en l'appelant
+onobatis+ (qui a monté l'âne), et ce surnom la poursuivait
pendant le reste de sa vie abjecte et misérable.

Selon certains commentateurs, la peine de l'adultère, dans le Latium
et dans les contrées voisines, avait été originairement plus déhontée
et plus scandaleuse que l'adultère lui-même. L'âne de Cumes figurait
aussi en cette étrange jurisprudence, mais le rôle qu'on lui faisait
jouer ne se bornait pas à servir de monture à la patiente, qui
devenait publiquement victime de l'impudicité du quadrupède.

On devine tout ce qu'une scène aussi monstrueuse pouvait prêter de
sarcasmes et de risées à la grossièreté des spectateurs. C'était là un
divertissement digne de la barbarie des Faunes et des Aborigènes qui
avaient peuplé d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui
subissaient l'approche de l'âne, meurtries, contusionnées,
maltraitées, ne faisaient plus partie de la société, en quelque sorte
que pour en être esclave et le jouet, si bien qu'elles appartenaient à
quiconque se présentait pour succéder à l'âne. Ce furent là
vraisemblablement les premières prostituées qui se trouvèrent
employées à l'usage général des habitants du pays. Ici, par décence,
on fit disparaître l'intervention obscène de l'âne; là, au contraire,
on conserva comme un emblème la présence de cet animal, à qui
n'étaient plus réservées les fonctions de bourreau; mais il ne faut
pas moins faire remonter à cette antique origine la promenade sur
un âne, que l'on retrouve au moyen âge, non-seulement en Italie, mais
dans tous les endroits de l'Europe où la loi romaine avait pénétré.
L'âne représentait évidemment la luxure, dans sa plus brutale
acception, et on lui livrait, pour ainsi dire, les femmes qui avaient
perdu toute retenue en commettant un adultère ou en se vouant à la
débauche publique. On ne saurait dire, dans tous les cas, si l'âne
montrait ou non de l'intelligence dans les supplices qu'il était
chargé d'exécuter. On croit seulement que, dans ces circonstances
assez rares chez les ancêtres des Romains, il portait une grosse
sonnette attachée à ses longues oreilles, afin que chacun de ses
mouvements publiât la honte de la condamnée. Cette sonnette fut,
d'ailleurs, un des attributs héroïques de l'âne de Silène, qui, malgré
la fougue de ses passions, avait mérité la bienveillance de Cybèle
pour avoir sauvé l'honneur de cette déesse: elle dormait dans une
grotte écartée, et l'indiscret Zéphyr s'amusait à relever les pans de
son voile; Priape passa par là, et il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il
se mit en mesure de profiter de l'occasion; mais l'âne de Silène
troubla cette fête, en se mettant à braire. Cybèle s'éveilla et eut
encore le temps d'échapper aux téméraires entreprises de Priape. Par
reconnaissance, elle voulut consacrer au service de son temple l'âne
qui l'avait avertie fort à propos, et, elle lui pendit une clochette
aux oreilles, en mémoire du péril qu'elle avait couru: chaque
fois qu'elle entendait tinter la clochette, elle regardait autour
d'elle pour s'assurer que Priape n'y était pas. Celui-ci, en revanche,
avait un tel ressentiment contre l'âne, que rien ne lui pouvait être
plus agréable que le sacrifice de cet animal. Priape même, selon
plusieurs poëtes, aurait puni l'âne, en l'écorchant, pour lui
apprendre à se taire. Il est vrai que cette malicieuse bête avait
renouvelé son braiment ou sa sonnerie dans une situation analogue:
Priape rencontra dans les bois la nymphe Lotis, qui dormait comme
Cybèle, et qui ne se défiait de rien; il s'apprêtait à s'emparer de
cette belle proie, lorsque l'âne se mit à braire et le paralysa dans
sa méchante intention. La nymphe garda rancune à l'âne plus encore
qu'à Priape. Les Romains s'étaient laissés sans doute influencer par
la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine et presque de l'horreur
pour l'âne, puisque sa rencontre seule leur semblait de mauvais
augure.

Lorsque l'âne eut été successivement privé de ses vieilles
prérogatives dans la punition des adultères, on ne fit que lui donner
un suppléant bipède et quelquefois plus d'un en même temps; on
respecta aussi l'usage de la sonnette comme un monument de l'ancienne
pénalité. Ce fut sans doute la coutume, plutôt que la loi, qui avait
établi ce mode singulier de châtiment pour les coupables de basse
condition; car il est difficile de supposer que les patriciens, même
pour venger leurs injures personnelles, se soient mis à la merci
de l'insolence plébéienne. Il y avait, dans divers quartiers de Rome
les plus éloignés du centre de la ville et probablement auprès des
édicules de Priape, certains lieux destinés à recevoir les femmes
adultères, et à les exposer à l'outrage du premier venu. C'étaient des
espèces de prisons, éclairées par d'étroites fenêtres et fermées par
une porte solide; sous une voûte basse, un lit de pierre, garni de
paille, attendait les victimes, qu'on faisait entrer à reculons dans
ce bouge d'ignominie; à l'extérieur, des têtes d'âne, sculptées en
relief sur les murs, annonçaient que l'âne présidait encore aux
mystères impurs, dont cette voûte était témoin. Une campanille
surmontait le dôme de cet édifice qui fut peut-être l'origine du
pilori des temps modernes. Quand une femme avait été trouvée en
flagrant délit d'adultère, elle appartenait au peuple, soit que le
mari la lui abandonnât, soit que le juge la condamnât à la
Prostitution publique. Elle était entraînée au milieu des rires, des
injures et des provocations les plus obscènes; aucune rançon ne
pouvait la racheter; aucune prière, aucun effort, la soustraire à cet
horrible traitement. Dès qu'elle était arrivée, à moitié nue, sur le
théâtre de son supplice, la porte se fermait derrière elle, et l'on
établissait une loterie, avec des dés ou des osselets numérotés, qui
assignaient à chaque exécuteur de la loi le rang qu'il aurait dans
cette abominable exécution. Chacun pénétrait à son tour dans la
cellule, et aussitôt une foule de curieux se précipitait aux
barreaux des fenêtres pour jouir du hideux spectacle, que le son de la
cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des huées de la
populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlète paraissait dans
l'arène, les rires et les cris éclataient de toutes parts, et la
sonnerie recommençait. Si l'on s'en rapporte à Socrate le Scolastique,
cette odieuse Prostitution fut en vigueur, par tout l'empire romain,
jusqu'au cinquième siècle de l'ère chrétienne. L'âne primitif
n'existait plus qu'au figuré dans les désordres d'une pareille
pénalité, mais le peuple en avait gardé le souvenir, car il s'étudiait
à braire comme lui pendant cette infâme débauche, qui se terminait
souvent par la mort de la patiente, et par le sacrifice d'un âne sur
l'autel voisin de Priape. Néanmoins, il est probable que les Romains
ne méprisaient pas, autant qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le
nom +onos+ désignait le plus mauvais coup de dés: souvent un
amant, un jeune époux suspendait aux colonnes de son lit une tête
d'âne et un cep de vigne, pour célébrer les exploits d'une nuit
amoureuse, ou pour se préparer à ceux qu'il projetait; l'âne
transportait les offrandes au temple de la chaste Vesta; l'âne
marchait fièrement dans les fêtes de Bacchus, et, comme le disait une
épigramme célèbre, si Priape avait pris l'âne en aversion, c'est qu'il
en était jaloux.

Si la punition de l'adultère était différente chez les patriciens
et chez les plébéiens, c'était que le mariage différait aussi chez les
uns et chez les autres. Romulus, qui fut un législateur aussi sage
qu'austère, en dépit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage
une institution, pour ainsi dire, patricienne; car il le regardait
comme indispensable à la conservation des familles de l'aristocratie
héréditaire. Ce mariage, le seul dont le législateur se fut occupé
d'abord, se nommait _confarreatio_, parce que les deux époux, pendant
les cérémonies religieuses, se partageaient un pain de froment (_panis
farreus_), et le mangeaient simultanément en signe d'union. Il
fallait, pour être admis à célébrer ainsi une alliance qui donnait
droit à divers priviléges, que les deux époux fussent d'abord reconnus
appartenir à la classe des patriciens, et admis, en conséquence, à
interroger les auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus
avait certainement établi cette loi que les décemvirs incorporèrent
trois siècles plus tard dans les lois des Douze-Tables: «Il ne sera
point permis aux patriciens de contracter des mariages avec des
plébéiens.» Ces derniers, blessés de cette exclusion, protestèrent
longtemps, avant qu'elle fût rayée dans le code des citoyens. Ce
mariage par confarréation semblait seul légitime ou du moins seul
respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque sorte, sur un pied
d'égalité avec son mari, en la faisant participer à tous les droits
civils que celui-ci s'était attribués, de façon que cette femme,
honorée du titre de _mère de famille_ (_mater familias_), était apte à
hériter de son mari et de ses enfants. La condition de la mère de
famille ne présentait donc aucune analogie avec la servitude qui
attendait l'épouse (_uxor_) plébéienne dans l'état de mariage par
_coemption_ et par _usucapion_. C'étaient les deux formes distinctes
que revêtait le mariage légal des plébéiens. Le nom de _coemption_
indique assez qu'on faisait allusion à une vente et à un achat. La
femme, pour se marier ainsi, arrivait à l'autel, avec trois as
(monnaie d'airain équivalant à un sou de notre numéraire) dans la
main; elle donnait un as à l'époux qu'elle prenait vis-à-vis des dieux
et des hommes, mais elle gardait les deux autres as, comme pour faire
entendre qu'elle ne rachetait qu'un tiers de son esclavage, et que le
mariage ne l'affranchissait qu'en partie. D'autres juristes ont
prétendu que, par ce symbole d'un marché conclu entre les époux, la
femme achetait les soins et la protection de son mari. Ce mariage
était réputé aussi légitime pour les plébéiens, que celui de la
confarréation pour les patriciens, quoique l'_uxor_ n'eût pas les
mêmes prérogatives et les mêmes droits que la _mater familias_. Quant
à la troisième forme du mariage, appelée _usucapio_, ce n'était
réellement que le concubinage légalisé; il fallait, pour que ce
mariage fût contracté, que la femme, du consentement de ses tuteurs
naturels, demeurât maritalement, pendant une année entière, sans
découcher trois nuits de suite, avec l'homme qu'elle épousait
ainsi à l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne s'établit à Rome que
par force d'usage, fut consacré par la loi des Douze-Tables, et devint
une institution civile comme les deux autres espèces de mariage.

La population de Rome, composée d'habitants si différents d'origine,
de pays, de langage et de moeurs, n'eût été que trop portée sans
doute à vivre sans frein et sans loi, dans le désordre le plus
honteux, si Romulus, Numa et Servius Tullius n'avaient pas créé une
législation dans laquelle le mariage servait de lien et de fondement à
la société romaine. Mais comme ces rois ne se préoccupèrent que des
patriciens, la plèbe suppléa au silence des législateurs à son égard,
et se fit des coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu'à ce
qu'elles devinssent des lois acceptées par les consuls et le sénat. On
peut donc supposer que le mariage des plébéiens fut précédé du
concubinage et de la Prostitution, lorsque des femmes étrangères
vinrent chercher fortune dans une ville où les hommes étaient en
majorité, et lorsque les guerres continuelles de Rome avec ses voisins
eurent amené dans ses murs beaucoup de prisonnières qui restaient
esclaves ou qui devenaient épouses. En tous cas, la loi et la coutume
donnaient également la toute-puissance au mari vis-à-vis de sa femme:
celle-ci le trouvât-elle en plein adultère, comme le disait Caton,
n'osait pas même le toucher du bout du doigt (_illa te, si
adulterares, digito non contingere auderet_), tandis qu'elle pouvait
être tuée impunément, si son mari la trouvait dans une position
analogue. Les plébéiens n'usaient jamais, à cet égard, du bénéfice que
leur accordait la loi; mais les patriciens, pour qui le mariage était
chose plus sérieuse, se faisaient souvent justice eux-mêmes: ils
avaient donc d'autres idées que le peuple sur la Prostitution, et l'on
doit en conclure que, dans les premiers siècles de Rome, ils avaient
vécu plus chastement, plus conjugalement que les plébéiens qui ne se
marièrent peut-être que pour imiter les patriciens et s'égaler à eux.
La femme mariée, mère de famille ou épouse, n'avait pas le droit de
demander le divorce, même pour cause d'adultère; mais le mari, au
contraire, pouvait divorcer dans les trois circonstances que Romulus
avait eu le soin de préciser: l'adultère, l'empoisonnement des
enfants, et la soustraction des clefs du coffre-fort, comme indice du
vol domestique. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur
ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux
droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu'à trois fois. Cet
empire de la paternité n'existait qu'à l'égard des enfants légitimes,
ce qui démontre suffisamment que les enfants, issus de la
Prostitution, n'avaient ni tutelle ni assistance dans l'État, et se
voyaient relégués dans la vile multitude, avec les esclaves et les
histrions.

Ce n'était pas d'enfants naturels que Rome avait besoin; elle ne
faisait rien de ces pauvres victimes qui ne pouvaient nommer leur
père, et qui rougissaient du nom de leur mère: elle voulait avoir des
citoyens, et elle les demandait au mariage régulièrement contracté.
Une vieille loi, dont parle Cicéron, défendait à un citoyen romain de
garder le célibat au delà d'un certain âge qui ne dépassait pas trente
ans, suivant toute probabilité. Quand un patricien comparaissait
devant le tribunal des censeurs, ceux-ci lui adressaient cette
question avant toute autre: «En votre âme et conscience, avez-vous un
cheval, avez-vous une femme?» Ceux qui ne répondaient pas d'une
manière satisfaisante étaient mis à l'amende et renvoyés hors de
cause, jusqu'à ce qu'ils eussent fait emplette d'un cheval et d'une
femme. Les censeurs, qui exigeaient cette double condition civique
chez un patricien, lui permettaient parfois de se contenter de l'une
ou de l'autre; car le cheval indiquait des habitudes guerrières; la
femme, des habitudes pacifiques. «Je sais conduire un cheval, disait
Vibius Casca interrogé par un censeur qui avait souvent gourmandé son
célibat obstiné; mais comment apprendre à conduire une femme? --J'avoue
que c'est un animal plus rétif, reprit le censeur, qui entendait
pourtant la plaisanterie. C'est le mariage qui vous apprendra ce genre
d'équitation. --Je me marierai donc, reprit Casca, quand le peuple
romain se chargera de me fournir le mors et la bride.» Ce
censeur, qui se nommait Métellus Numiadicus, n'était pas lui-même bien
convaincu des mérites du mariage qu'il recommandait à autrui; un jour,
il commença en ces termes une harangue au sénat: «Chevaliers romains,
s'il nous était possible de vivre sans femmes, nous nous épargnerions
tous, et très-volontiers, ce fâcheux embarras; mais puisque la nature
a disposé les choses de façon que nous ne pouvons nous survivre sans
elles, ni vivre agréablement avec elles, la raison veut que nous
préférions l'intérêt public à notre bonheur.» Les censeurs, qui
avaient dans leurs attributions les fiançailles et les mariages,
furent certainement chargés, avant les édiles, de surveiller la
Prostitution publique.

Servius Tullius avait ordonné à tout habitant de Rome de faire inscrire
sur les registres des censeurs son nom, son âge, la qualité de ses père
et mère, les noms de sa femme, de ses enfants, et le dénombrement de
tous ses biens; quiconque osait se soustraire à cette inscription devait
être battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes
étaient conservées dans les archives de la république, auprès du temple
de la Liberté, sur le mont Aventin. Ce fut d'après ces tables,
renouvelées tous les cinq ans, que les censeurs devaient se rendre
compte du mouvement et des progrès de la population; ils pouvaient juger
du nombre des naissances et des mariages, mais ils n'avaient aucun moyen
de constater, d'ailleurs, les éléments de la Prostitution, puisque les
femmes ne paraissaient pas devant eux, et qu'elles n'y étaient
représentées que par leurs pères, leurs maris ou leurs enfants. Il y a
donc grande apparence que les prostituées exercèrent d'abord librement,
hors de l'atteinte même des lois de police; car elles échappaient au
recensement, du moins la plupart, et elles n'avaient pas besoin de se
faire reconnaître par une constatation d'état. Il est impossible de dire
à quelle époque la loi romaine distingua pour la première fois la femme
libre (_ingenua_) de la prostituée, et précisa d'une manière fixe la
condition des courtisanes. On a lieu de croire que ces créatures
dégradées furent en quelque sorte hors de la loi pendant plusieurs
siècles, comme si le législateur n'avait pas daigné leur faire l'honneur
de les nommer; car, si elles figurent çà et là dans l'histoire de la
république, elles ne sont pas nommées dans les lois avant le règne
d'Auguste, où la loi Julia s'occupe d'elles pour les flétrir, et ce
n'est que plus d'un siècle après cette loi mémorable, que le
jurisconsulte par excellence, Ulpien, définit la Prostitution et ses
infâmes auxiliaires. Cette définition, quoique datée du deuxième siècle,
peut être considérée cependant comme le résumé des opinions de tous les
légistes qui avaient précédé Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sous
le titre _De ritu nuptiarum_, dans le livre XXIII de son recueil: «Une
femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-seulement elle
se prostitue dans un lieu de débauche, mais encore lorsqu'elle fréquente
les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne ménage pas son
honneur. §1. On entend par _un commerce public_ le métier de ces femmes
qui se prostituent à tous venants et sans choix (_sine delectu_). Ainsi,
ce terme ne s'étend pas aux femmes mariées qui se rendent coupables
d'adultère, ni aux filles qui se laissent séduire: on doit l'entendre
des femmes prostituées. §2. Une femme qui s'est abandonnée pour de
l'argent à une ou deux personnes n'est point censée faire un commerce
public de Prostitution. §3. Octavenus pense avec raison que celle qui se
prostitue publiquement, même sans prendre d'argent, doit être mise au
nombre des femmes qui font commerce public de Prostitution.»

Cette définition résume certainement avec beaucoup de netteté les
motifs des plus anciennes lois romaines relatives à la Prostitution;
et, quoique nous ne possédions pas ces lois, il est facile de se
rendre compte de l'esprit qui les avait dictées. La Prostitution
comprenait, d'ailleurs, différents genres, et, pour ainsi dire, des
degrés différents, qui avaient été sans doute distingués et classés
dans la jurisprudence. Ainsi, _quæstus_ représentait la Prostitution
errante et solliciteuse; _scortatio_, la Prostitution stationnaire,
qui attend sa clientèle et qui la reçoit à poste fixe. Quant à l'acte
même de la Prostitution, c'était l'adultère avec une femme mariée;
_stuprum_, avec une femme honnête qui en restait souillée;
_fornicatio_, avec une femme impudique qui n'en souffrait aucun
préjudice. Il y avait, en outre, le _lenocinium_, c'est-à-dire le
trafic plus ou moins direct de la Prostitution, l'entremise plus ou
moins complaisante que d'effrontés spéculateurs ne rougissaient pas de
lui prêter; en un mot, l'aide et la provocation à toute sorte de
débauches. C'était là une des formes les plus méprisables de la
Prostitution, et le légiste n'hésitait pas à qualifier de
_prostituées_ ces viles et abjectes créatures qui faisaient métier
d'exciter et de pousser à la Prostitution, par de mauvais conseils ou
par des séductions perfides, les imprudentes et aveugles victimes,
dont elles exploitaient, de compte à demi, le déshonneur et la honte.
La loi confondait dans le même mépris les hommes et les femmes,
_lenæ_, _lenones_, adonnés à ces scandaleuses négociations; mais la
loi ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux
femmes et aux hommes qui trafiquaient de leur corps. On comprenait
donc dans la classe _de meretricibus_, non-seulement les entremetteurs
et entremetteuses qui tenaient maison ouverte de débauche et qui
prélevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en
y livrant leurs esclaves, soit en y conviant des personnes de
condition libre (_ingenuæ_); mais encore les hôteliers, les
cabaretiers, les baigneurs, qui avaient des domestiques du sexe
féminin ou masculin à leur service, et qui mettaient ces domestiques à
la solde du libertinage public, en sorte que le maître du lieu où
la Prostitution s'opérait à son profit, en devenait complice, quelle
que fût d'ailleurs sa profession ostensible, et encourait de plein
droit la note d'infamie, de même que les misérables objets de son
_lenocinium_.

La note d'infamie, qui était commune à tous les agents et
intermédiaires de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamnés en
justice, aux esclaves, aux gladiateurs, aux histrions, frappait de
mort civile ceux qu'elle atteignait par le seul fait de leur
profession: ils n'avaient pas la libre jouissance de leurs biens; ils
ne pouvaient ni tester ni hériter; ils étaient privés de la tutelle de
leurs enfants; ils ne pouvaient occuper aucune charge publique; ils
n'étaient point admis à former une accusation en justice, à porter
témoignage et à prêter serment devant un tribunal quelconque; ils ne
se montraient que par tolérance dans les fêtes solennelles des grands
dieux; ils se voyaient exposés à toutes les insultes, à tous les
mauvais traitements, sans être autorisés à se défendre ni même à se
plaindre; enfin, les magistrats avaient presque droit de vie et de
mort sur ces pauvres infâmes. Quiconque était une fois noté d'infamie
ne se lavait jamais de cette tache indélébile; «car, disait la loi, la
turpitude n'est point abolie par l'intermission.» La loi n'acceptait
aucune excuse qui pût relever de cette dégradation sociale celui ou
celle qui l'avait méritée. La Prostitution clandestine n'était, pas
plus que la Prostitution publique, à l'abri de l'ignominie; la
pauvreté, la nécessité, n'offraient pas même une excuse aux yeux de la
loi, qui se contentait du fait, sans en apprécier les motifs et les
circonstances. Le fait seul constatant l'infamie, on avait donc
toujours une raison suffisante pour rechercher la preuve et la
constatation de ce fait, même dans un passé assez éloigné. Ainsi, n'y
avait-il pas de prescription qu'on pût invoquer contre le fait qui
impliquait l'infamie. Dès que l'infamie avait existé, n'importe en
quel temps, n'importe en quel lieu, elle existait encore, elle
existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'atténuait. Un
esclave qui avait eu des filles dans son pécule, et qui s'était
enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, même après son
affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet
exemple remarquable de l'indélébilité de l'infamie vis-à-vis de la
jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient été
prostituées par cet esclave, et à son profit, pendant leur servitude,
n'étaient pas notées d'infamie, malgré le métier qu'elles auraient
fait comme contraintes et forcées. C'est l'empereur Septime-Sévère qui
formula cet avis rapporté par Ulpien. Cependant, sous les empereurs
surtout, la note d'infamie n'avait pas empêché des femmes de condition
libre et même d'extraction noble, de se vouer à la Prostitution, avec
l'autorisation des édiles, qu'on appelait _licentia stupri_ ou brevet
de débauche.

Les lois des empereurs eurent donc pour objet d'empêcher la
Prostitution de s'étendre dans les rangs des familles patriciennes et
de s'y enraciner. Auguste, Tibère, Domitien lui-même, se montrèrent
également jaloux de conserver intact l'honneur du sang romain, en
protégeant par de rigides prescriptions l'intégrité, la sainteté du
mariage, qu'ils regardaient comme la loi fondamentale de la
république. Ils ne se piquèrent pas, d'ailleurs, de se conformer
eux-mêmes aux règles légales qu'ils imposaient à leurs sujets. Dans
toute cette jurisprudence si complexe et si minutieuse contre les
adultères, la Prostitution est sans cesse remise en cause, et
constamment avec un surcroît de rigueur qui prouve les efforts du
législateur pour la réprimer, alors même que l'empereur donnait
lui-même l'exemple de tous les vices et de toutes les infamies. La loi
Julia porte qu'un sénateur, son fils ou son petit-fils ne pourra pas
fiancer ni épouser sciemment ou frauduleusement une femme, dont le
père ou la mère fera ou aura fait le métier de comédien, de _meretrix_
ou de _proxénète_; pareillement, celui dont le père ou la mère fait ou
aura fait les mêmes métiers infâmes ne peut fiancer ou épouser la
fille ou la petite-fille, ou l'arrière petite-fille d'un sénateur.
Mais, comme les personnes que la loi déclarait infâmes auraient pu
souvent vouloir se réhabiliter en invoquant le nom et la naissance de
leurs parents nobles, un décret du sénat interdit absolument la
prostitution aux femmes dont le père, l'aïeul ou le mari faisait
ou avait fait partie de l'ordre des chevaliers romains. Tibère
sanctionna ce décret, en exilant plusieurs dames romaines, entre
autres Vestilia, fille d'un sénateur, qui s'étaient consacrées, par
libertinage plutôt que par avarice, au service de la Prostitution
populaire. Beaucoup de patriciennes et de plébéiennes, pour se
soustraire aux terribles conséquences de la loi contre l'adultère,
avaient cherché un refuge, qu'elles croyaient inviolable, dans la
honte de cette Prostitution; car, dans les temps de la république, il
suffisait à une matrone de se déclarer courtisane (_meretrix_), et de
se faire inscrire comme telle sur les registres de l'édilité, pour se
mettre elle-même en dehors de la loi des adultères. Mais de nouvelles
mesures furent prises pour arrêter ce scandale et en annuler les
effets pernicieux: le sénat décréta que toute matrone qui aurait fait
un métier infâme, en qualité de comédienne, de courtisane ou
d'entremetteuse, pour éviter le châtiment encouru par l'adultère,
pourrait être néanmoins poursuivie et condamnée en vertu d'un
sénatus-consulte. Le mari était invité à poursuivre sa femme adultère
jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie; tous ceux qui
auraient prêté la main sciemment à cette Prostitution, le propriétaire
de la maison où elle aurait eu lieu, le _lénon_ qui en aurait profité,
le mari lui-même qui se serait attribué le prix de son déshonneur,
devaient être poursuivis et punis également comme adultères. Bien
plus, le maître ou le locataire d'un bain, d'un cabaret ou même
d'un champ où le crime aurait été commis, se trouvait accusé de
complicité; le crime n'eût-il pas été commis dans ces lieux-là, on
pouvait encore rechercher avec la même rigueur les personnes qui
étaient censées avoir complaisamment préparé et facilité l'adultère,
en fournissant aux coupables, non-seulement un local, mais encore le
moyen de se rencontrer dans des entrevues illicites. Les magistrats
poussèrent aussi loin que possible l'application de la loi, comme pour
faire contraste avec le débordement d'adultères et de crimes qui
entraînaient l'empire romain vers sa ruine. On vit des femmes,
adultères dans l'intervalle d'un premier mariage, se remarier en
secondes noces et susciter tout à coup un accusateur, qui venait, au
nom d'un premier mari mort, les déshonorer et les punir dans les bras
de leur nouvel époux. Il n'y avait que la femme veuve, fût-elle mère
de famille, qui pût se livrer impunément à la Prostitution, sans
craindre aucune poursuite, même de la part de ses enfants.

La jurisprudence, on le voit, ne s'occupait de la Prostitution qu'au
point de vue de l'adultère et dans l'intérêt du mariage; elle
laissait, d'ailleurs, aux lois de police, émanées de la juridiction
des censeurs et des édiles, le gouvernement des courtisanes et des
êtres dépravés, qui vivaient à leurs dépens. C'était particulièrement
la Prostitution des femmes mariées et l'odieux _lenonicium_ des maris,
que le sénat et les empereurs essayaient de combattre et de
réprimer. La loi, d'abord, imposait un frein égal aux femmes de toutes
conditions, pourvu qu'elles ne fussent pas infâmes; mais on le
restreignit plus tard aux matrones et aux mères de famille, lorsque,
dans la plupart des maisons patriciennes, l'adultère fut paisiblement
établi sous les auspices du mari, qui exploitait indignement
l'impudicité de sa femme. L'institution du mariage, que la législation
voulait sauvegarder, fut plus que jamais compromise par suite des
turpitudes qui venaient se dévoiler en justice. Ici, la femme
partageait avec son mari le prix de l'adultère; là, le mari se faisait
payer pour fermer les yeux sur l'adultère de sa femme; presque
toujours, le péril de l'adultère ajoutait un attrait de plus à la
Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adultère prouvait
qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire à une femme mariée, il
était mis hors de cause, comme s'il se fût adressé à une simple
_meretrix_. On avait soin, de part et d'autre, de se ménager des
faux-fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi.
En conséquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habillaient
comme des esclaves et même comme des prostituées; elles provoquaient
ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas, ou
bien elles se plaçaient sur le chemin de leurs amants, qu'elles
étaient censées rencontrer par hasard. Grâce à ce déguisement, qui les
exposait aux paroles libres, aux regards impudente et parfois aux
attouchements hardis du premier venu, elles pouvaient chercher fortune
dans les promenades, dans les faubourgs et le long du Tibre, sans
compromettre personne, ni leurs maris, ni leurs amants. Mais en se
montrant sous d'autres habits que ceux de matrone, elles
s'interdisaient toute plainte à l'égard des injures qu'elles pouvaient
devoir à leur costume d'esclave ou de prostituée; car il y avait une
pénalité très-sévère contre ceux qui provoquaient une femme ou une
fille, vêtue matronalement ou virginalement, soit par des gestes
indécents, soit par des propos obscènes, soit par une poursuite
silencieuse. La loi n'accordait protection qu'aux femmes honnêtes, et
ne supposait pas que la pudeur des prostituées eût besoin d'être
défendue contre les attentats qu'elles appelaient ordinairement au
lieu de les repousser.

Ce luxe de lois et de peines qui menaçaient les adultères ne les
rendit pas moins fréquents ni plus secrets; mais le mariage, ainsi
hérissé de périls et entouré de soupçons, n'en parut que plus
redoutable et moins attrayant. On vit diminuer considérablement le
nombre des unions légitimes, approuvées et reconnues légalement,
d'autant plus que la parenté, même à des degrés éloignés, créait des
obstacles qui pouvaient, le mariage accompli, se transformer en causes
permanentes de divorce. Ce fut alors que les patriciens, qui ne
voulaient pas s'exposer à ces ennuis et à ces dangers, appliquèrent à
leur convenance le mariage _usucapio_, qui n'avait eu cours
jusque-là que dans le petit peuple; les patriciens y changèrent
quelque chose pour en faire le _concubinat_, qu'une loi, aussi vague
que l'était le concubinat lui-même, admit et reconnut comme
institution. Il n'était plus nécessaire, comme dans l'_usucapio_, de
la cohabitation de la femme sous le même toit durant une année pour
faire prononcer le mariage définitif: le concubinat ne pouvait en
arriver là dans aucun cas, car il ne se formait, il n'existait que par
la volonté des deux parties; il n'avait, d'ailleurs, aucune forme
particulière, aucun caractère général, si ce n'est qu'une femme
_ingenua_ et _honesta_, ou de sang patricien, ne pouvait devenir
concubine, et que la parenté était un obstacle au concubinat comme au
mariage. Un homme marié légitimement, séparé ou non de sa femme, se
trouvait, par cela seul, inapte à contracter une liaison concubinaire,
et, dans aucun cas, l'homme célibataire ou veuf ne fut autorisé à
prendre deux concubines à la fois. Quant à en changer, il était
toujours libre de le faire, mais en avertissant le magistrat devant
lequel il avait déclaré vouloir vivre en concubinage. C'était donc, en
quelque sorte, un demi-mariage, un contrat temporaire résiliable à la
fantaisie d'un des contractants. Dans l'origine du concubinat, la
concubine avait droit presque aux mêmes égards que l'épouse légitime;
on lui accordait même le titre de matrone, du moins en certaines
circonstances, et la loi Julia punissait un outrage fait à une
concubine, aussi gravement que s'il eût atteint une _ingénue_ ou fille
de condition libre, cette concubine fût-elle esclave de naissance;
mais, par suite de la corruption des moeurs, le concubinat se
multiplia d'une manière inquiétante, et il fallut que les lois lui
imposassent des règles et des limites; les concubines furent alors
déchues de la protection légale qu'elles avaient obtenue d'abord, et
l'empereur Aurélien ordonna qu'elles ne seraient prises que parmi les
esclaves ou les affranchies. De ce moment, le concubinat ne fut plus
qu'une Prostitution domestique, qui ne dépendait que du caprice de
l'homme, et qui n'offrait pas la moindre garantie à la femme.
Toutefois, les enfants nés d'une concubine n'en restèrent pas moins
aptes à être légitimés, tandis que ceux qui naissaient de la
Prostitution proprement dite, ou d'un commerce passager nommés
_spurci_ ou _quæsiti_, ainsi que ceux nés d'une union prohibée, ne
pouvaient jamais se voir admis à la faveur d'une légitimation qui
effaçât la tache de leur origine.

La Prostitution légale, sous toutes ses formes et sous tous ses noms
(il y avait même des _concubins_), était donc tolérée à Rome et dans
l'empire romain, pourvu qu'elle se soumît à divers règlements de
police urbaine, et surtout au payement de l'impôt (_vectigal_)
proportionnel qu'elle rapportait à l'État. Mais il est probable qu'à
part ces règlements et cet impôt, la vieille législation romaine
n'avait pas daigné s'intéresser à l'infâme population qui vivait
de la débauche publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un
fait curieux prouve l'indifférence et le dédain du législateur, du
magistrat, pour tous les misérables agents de la Prostitution. Quintus
Coecilius Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant
Jésus-Christ, refusa, pendant sa préture, de reconnaître les droits de
succession que faisait valoir un nommé Vétibius, noté d'infamie comme
_lénon_; le préteur motiva son refus, en disant que le lupanar n'avait
rien de commun avec le foyer civique, et que les malheureux que le
_lenocinium_ avait stigmatisés, étaient indignes de la protection des
lois (_legum auxilio indignos_). On peut aussi, dans ce passage
très-explicite du plaidoyer de Cicéron pour Coelius, trouver la
preuve de la tolérance absolue qui entourait à Rome l'exercice de la
Prostitution: «Interdire à la jeunesse tout amour des courtisanes, ce
sont les principes d'une vertu sévère, je ne puis le nier; mais ces
principes s'accordent trop peu avec le relâchement de ce siècle ou
même avec les usages de la tolérance de nos ancêtres; car enfin, quand
de pareilles passions n'ont-elles pas eu cours? quand les a-t-on
défendues? quand ne les a-t-on pas tolérées? dans quel temps est-il
arrivé que ce qui est permis ne le fût pas?» On le voit, la
Prostitution était permise; le droit civil ne la prohibait que dans
certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi à en modérer l'abus;
c'était seulement à la morale publique, à la philosophie,
qu'appartenait le soin de corriger les moeurs et d'arrêter la
débauche; mais comme Cicéron nous le fait entendre, la philosophie et
la morale publique étaient également indulgentes pour de mauvaises
habitudes que leur ancienneté même rendait presque respectables. Les
Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur liberté, pour subir
des entraves ou des contradictions dans l'usage individuel de cette
liberté; ils justifiaient de la sorte à leurs propres yeux la
Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que
les prostituées fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils
considéraient la Prostitution comme une forme dégradante de
l'esclavage; voilà pourquoi les hommes et les femmes, ingénus ou
libres de naissance, perdaient ce caractère sacré vis-à-vis de la loi,
dès qu'ils s'étaient mis d'une manière quelconque au service de la
Prostitution.

Si les Romains toléraient si complaisamment le commerce naturel des
deux sexes entre eux, ils ne gênaient pas davantage le commerce contre
nature que les Faunes du Latium auraient inventés, s'il n'eût pas été,
dès les premiers siècles du monde, répandu, autorisé dans tout
l'univers. Cette honteuse dépravation, que les lois civiles et
religieuses de l'antiquité, à l'exception de celles de Moïse,
n'avaient pas même songé à combattre, ne fut jamais plus générale que
dans les meilleurs temps de la civilisation romaine. C'était encore
là, aux yeux du législateur, une forme tolérée de la Prostitution
ou de l'esclavage: les hommes _ingénus_ ou libres ne devaient donc pas
s'y soumettre; quant aux esclaves, aux affranchis, aux étrangers, ils
pouvaient disposer d'eux, se louer ou se vendre, sans que la loi eût à
se mêler des conditions de la vente ou du louage; quant aux citoyens
ou _ingénus_, ils achetaient ou louaient à volonté ce que bon leur
semblait, sans que la nature du marché fût passible d'une enquête
légale: les uns agissaient en hommes libres, les autres en esclaves;
ceux-ci subissaient la Prostitution; ceux-là l'imposaient. Mais, entre
hommes libres, les choses se passaient autrement, et la loi, gardienne
des libertés de tous, intervenait quelquefois pour punir un attentat
fait à la liberté d'un citoyen. Telle était du moins la fiction
légale; en cette circonstance seule, un citoyen n'avait pas le droit
d'aliéner sa liberté jusqu'à se soumettre à un acte outrageux pour
elle. Ainsi, dans le cinquième siècle de la fondation de Rome, L.
Papyrius, surpris en flagrant délit avec le jeune Publius, fut
condamné à la prison et à l'amende, pour n'avoir pas respecté le
caractère et la personne d'un _ingénu_; peu de temps après, ce même
C. Publius fut puni à son tour pour un fait analogue. Le peuple ne
souffrait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves.
Loetorius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemblée du
peuple pour avoir été surpris avec un des _corniculaires_ ou
brigadiers de sa légion, fut unanimement condamné à la prison. Le
viol d'un homme passait pour plus coupable encore que celui d'une
femme, parce qu'il était censé accuser plus de violence et de
perversité; mais cette espèce de viol n'entraînait la mort, que s'il
avait été commis sur un homme libre: un centurion, nommé Cornélius,
auteur d'un viol semblable, fut exécuté en présence de l'armée. Cette
pénalité n'était pourtant appliquée en vertu d'une loi spéciale, que
vers la seconde guerre punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut
accusé par C. Métellus d'avoir commis une tentative de viol sur le
fils de ce patricien. Le sénat promulgua une loi contre les
pédérastes, sous le nom de _lex scantinia_; mais il ne fut question,
dans cette loi, que des attentats exercés sur des hommes libres, et
l'on ne mit pas d'autres entraves à ce genre de Prostitution, qui
resta l'apanage des esclaves et des affranchis.

Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence à laquelle ait donné
lieu la Prostitution, jusqu'à ce que la morale chrétienne eut
introduit une législation nouvelle dans le paganisme en l'éclairant et
en le purifiant. Sous l'empire des idées païennes, la Prostitution
avait existé à l'état de tolérance, et la loi ne daignait pas même
soulever le voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique;
mais dès que l'Évangile eut commencé la réforme des moeurs, le
législateur chrétien se reconnut le droit de réprimer la Prostitution
légale.



CHAPITRE XVI.

  SOMMAIRE. --Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome.
  --Leur classification en catégories distinctes. --Les _meretrices_
  et les _prostibulæ_. --Les _alicariæ_ ou boulangères. --Les
  _bliteæ_. --Les _bustuariæ_ ou filles de cimetière. --Les
  _casalides_. --Les _copæ_ ou cabaretières. --Les _diobolares_.
  --Les _forariæ_ ou _foraines_. --Les _gallinæ_ ou poulettes. --Les
  _delicatæ_ ou mignonnes. --La _délicate_ Flavia Domitilla, épouse
  de l'empereur Vespasien et mère de Titus. --Les _famosæ_ ou
  fameuses. --Les _junices_ ou génisses. --Les _juvencæ_ ou vaches.
  --Les _lupæ_ ou louves. --Les _noctilucæ_ et les _noctuvigilæ_ ou
  veilleuses de nuit. --Les _nonariæ_. --Les _pedaneæ_ ou
  marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donnés
  indifféremment à toutes les classes de prostituées. --Étymologie
  du mot _putæ_. --Les _quadrantariæ_. --Les _quæstuaires_. --Les
  _quasillariæ_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
  --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scrantiæ_ ou
  pots de chambre. --Les _suburranæ_ ou filles du faubourg de la
  Suburre. --Les _summoenianæ_ ou filles du Summoenium. --Les
  _schoeniculæ_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
  vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretiosæ_. --Le
  sénat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
  patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
  jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
  amants. --Les eunuques. --Les _pædicones_. --Les _cinèdes_. --Les
  gaditaines. --Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. --Les
  _ambubaiæ_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
  entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
  cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
  et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
  _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillulæ_ ou
  petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
  _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou maîtres de mauvais lieux.
  --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.


Les filles publiques à Rome, du moins dans la Rome corrompue et
amollie par l'importation des moeurs de la Grèce et de l'Asie,
étaient plus nombreuses qu'elles ne le furent jamais à Athènes ni même
à Corinthe; elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui
n'avaient pas entre elles d'autre rapport que l'objet unique de leur
honteux commerce; mais, parmi ces différentes catégories de
courtisanes venues de tous les pays du monde, on eût cherché
inutilement ces reines de la Prostitution, ces hétaires aussi
remarquables par leur instruction et leur esprit que par leurs grâces
et leur beauté, ces philosophes formées à l'école de Socrate et
d'Épicure, ces Aspasie, ces Léontium, qui avaient en quelque sorte
réhabilité et illustré l'hétairisme grec. Les Romains étaient plus
matériels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient
pas des raffinements, des délicatesses de la volupté élégante; ils ne
se nourrissaient pas le coeur avec des illusions d'amour platonique;
ils auraient rougi de s'atteler au char littéraire d'une philosophe ou
d'une muse; ils n'eussent pas daigné chercher auprès d'une femme
de plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour
eux, le plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme
ils étaient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination
lubrique et d'une force herculéenne, ils ne demandaient que des
jouissances réelles, souvent répétées, largement assouvies et
monstrueusement variées. Ce tempérament, qu'annonçait la grosseur de
leur encolure nerveuse semblable à celle d'un taureau, se trouvait
servi à souhait par une foule de mercenaires des deux sexes, qui
devaient des noms particuliers à leurs habitudes, à leurs costumes, à
leurs retraites et aux menus détails de leur profession.

Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps à Rome,
pouvaient être rangées dans deux catégories essentiellement
distinctes, les mérétrices (_meretrices_) et les prostituées
(_prostibulæ_). On entendait par _meretrices_, celles qui ne
travaillaient que la nuit; _prostibulæ_, celles qui se livraient nuit
et jour à leur infâme travail. Nonius Marcellus, grammairien du
troisième siècle, dans son livre des _Différences de signification des
mots_, établit celle qui était tout à l'avantage des mérétrices: «Il
faut remarquer entre la mérétrice et la prostituée, que la première
exerce d'une manière plus décente sa profession, car les mérétrices
sont nommées ainsi à cause du _merenda_ (repas du soir), parce
qu'elles ne disposent d'elles que la nuit; la _prostibula_ tire son
nom de ce qu'elle se tient devant son _stabulum_ (repaire), pour
y faire son commerce la nuit comme le jour.» Plaute, dans sa comédie
de la _Cistellaria_, établit très-clairement cette distinction:
«J'entre chez une bonne mérétrice; car se tenir dans la rue, c'est le
fait proprement d'une prostituée.» Nous pensons que ces deux sortes de
filles publiques, celles qui ne l'étaient que la nuit, et celles qui
l'étaient à toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir encore
d'autres différences notables dans leur genre de vie, dans leur
habillement et même dans leur condition sociale; ainsi, les écrivains
latins, qui font mention des registres où les édiles inscrivaient les
noms des courtisanes, ne parlent que des _meretrices_, et semblent à
dessein avoir laissé de côté les _prostibulæ_. Celles-ci, en effet,
occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom
et de costume, puisqu'elles appartenaient à la plus basse classe de la
plèbe. Les mérétrices, au contraire, exerçaient aussi honorablement
que possible leur commerce déshonnête, et ne se mettaient pas en
contravention avec les règlements de police; elles pouvaient,
d'ailleurs, vivre en femmes de bien, _sub sole_, jusqu'à l'heure où,
couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux
lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premières lueurs du matin. Il
est probable aussi que la _bonne_ mérétrice, comme l'appelle Plaute
avec une naïveté que le savant M. Naudet s'est bien gardé de traduire,
payait très-exactement l'impôt à la république, et n'essayait
pas, en déguisant sa profession, de faire tort d'un denier à l'État.
Mais toutes les ouvrières de la Prostitution n'étaient pas aussi
consciencieuses, et l'on peut supposer hardiment que le plus grand
nombre, les plus pauvres, les plus abjectes, ne se faisaient pas
scrupule d'échapper à l'inscription de l'édile, et, par conséquent, au
payement du vectigal impudique. Ces malheureuses, en effet, de même
que les Prostituées du dernier ordre, ne gagnaient point assez
elles-mêmes pour réserver la moindre part de leur gain au trésor
public.

Les _alicariæ_ ou _boulangères_ étaient des filles de carrefour, qui
attendaient fortune à la porte des boulangers, surtout ceux qui
vendaient certains gâteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans
levain, destinés aux offrandes, pour Vénus, Isis, Priape et autres
dieux ou déesses. Ces pains, appelés _coliphia_ et _siligones_,
représentaient sous les formes les plus capricieuses la nature de la
femme et celle de l'homme. Comme on faisait une énorme consommation de
ces pains priapiques et vénéréiques, principalement à l'occasion de
certaines fêtes, les maîtres boulangers plantaient des tentes et
ouvraient boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne
vendaient pas autre chose que des pains de sacrifice, mais en même
temps ils avaient des esclaves ou des servantes qui se prostituaient
jour et nuit dans la boulangerie. Plaute, dans son _Poenulus_, n'a
pas oublié ces bonnes amies des mitrons: _Prosedas_, _pistorum
amicas_, _reliquas alicarias_. Les _bliteæ_ ou _blitidæ_ étaient des
filles de la plus vile espèce, que le vin et la débauche avaient
abruties, tellement qu'elles ne valaient plus rien pour le métier
qu'elles faisaient encore à travers champs: leur nom dérivait de
_blitum_, blette, espèce de poirée fade et nauséabonde. Suidas ne
s'écarte pas de cette étymologie, en disant: «Ils appelaient _blitidæ_
ces femmes viles, abjectes et idiotes.» (_Viles, abjectas, fatuasque
mulieres, vocabant blitidas._) Selon d'autres philologues, ce surnom
s'appliquait aux courtisanes en général, parce qu'elles portaient
souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache. C'était, du reste,
une grave injure, que de qualifier de _blitum_ une femme honnête. Les
_bustuariæ_ étaient les filles de cimetière; elles vaguaient jour et
nuit autour des tombeaux (_busta_) et des bûchers; elles remplissaient
parfois l'office de pleureuses des morts, et elles servaient
spécialement aux récréations des _bustuaires_, qui préparaient les
bûchers et y brûlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les
fosses, et des _colombaires_, qui gardaient les sépultures: elles
n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments
funèbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre
Vénus que Proserpine. Les _casalides_, ou _casorides_, ou _casoritæ_,
étaient des prostituées qui logeaient dans de petites maisons
(_casæ_), dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom
signifiait aussi en grec la même chose, +kasaura+ ou +kasôris+.
Les _copæ_ ou _cabaretières_ étaient les filles des tavernes
et des hôtelleries: elles n'étaient pas toujours assises à l'entrée de
leur séjour ordinaire; tantôt elles versaient à boire aux passants qui
s'arrêtaient pour se rafraîchir; tantôt elles se montraient aux
fenêtres pour attirer des clients; tantôt elles leur faisaient signe
d'entrer; tantôt elles restaient retirées dans une salle basse et
retirée. Les _diobolares_ ou _diobolæ_ étaient de misérables filles,
la plupart vieilles, maigres, éreintées, qui ne demandaient jamais
plus de deux oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son
_Poenulus_, dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait
qu'aux derniers des esclaves et aux plus vils des hommes (_servulorum
sordidulorum scorta diobolaria_). Pacuvius taxe même cette
Prostitution, en disant que les dioboles n'avaient rien à refuser pour
qui leur offrait la plus petite pièce de monnaie (_nummi caussa
parvi_). Les _forariæ_ ou _foraines_ étaient des filles qui venaient
de la campagne pour se prostituer en ville, et qui, les pieds
poudreux, la tunique crottée, erraient dans les rues sombres et
tortueuses, pour y gagner leur pauvre vie. Les _gallinæ_ ou
_poulettes_ étaient celles qui s'en allaient percher partout, et qui
emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous leur main, les draps du
lit, la lampe, les vases et même les dieux pénates.

Dans un ordre de courtisanes plus distingué, les _delicatæ_ ou
_mignonnes_ étaient celles que fréquentaient les chevaliers
romains, les petits-maîtres parfumés et les riches de toute condition;
elles ne se piquaient pas, d'ailleurs, de délicatesse en fait
d'argent, et elles ne trouvaient jamais qu'il sentît l'esclave
affranchi, l'adultère ou le délateur: elles n'étaient difficiles que
pour les gens qui les approchaient sans avoir la bourse bien garnie.
Flavia Domitilla, que l'empereur Vespasien épousa, et qui fut mère de
Titus, avait été _délicate_, avant d'être impératrice. Les _famosæ_ ou
_fameuses_ étaient des courtisanes de bonne volonté, qui, quoique
patriciennes, mères de famille et matrones, n'avaient pas honte de se
prostituer dans les lupanars: les unes, pour contenter une horrible
ardeur de débauche; les autres, pour se faire un ignoble pécule,
qu'elles dépensaient en sacrifices aux divinités de leur affection.
Les _junices_ ou _génisses_ et les _juvencæ_ ou _vaches_ étaient des
mérétrices qui devaient ce surnom à leur embonpoint, à leur facilité
et à l'ampleur de leur gorge. Les _lupæ_ ou _louves_, _lupanæ_ ou
_coureuses de bois_, avaient été nommées ainsi en mémoire de la
nourrice de Rémus et Romulus, Acca Laurentia; comme cette femme du
berger Faustulus, elles se promenaient la nuit dans les champs et les
bois, en imitant le cri de la louve affamée, pour appeler à elles la
proie qu'elles attendaient. Ce surnom avait été porté dans le même
sens par les dictériades du Céramique d'Athènes. Il se naturalisa
depuis à Rome, et il devint la désignation générique de toutes les
courtisanes. «Je crois, dit Ausone dans une de ses épigrammes, je
crois que son père est incertain, mais sa mère est vraiment une
louve.» Les _noctilucæ_ étaient aussi des coureuses de nuit: de même
que les _noctuvigilæ_ ou veilleuses de nuit, l'un et l'autre surnom
avait été donné à Vénus par des poëtes, qui pensaient par là honorer
la déesse. On appelait encore généralement _nonariæ_ les filles
nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu'à la neuvième
heure, et que les louves ne commençaient pas leur course avant cette
heure-là. Ces dernières se nommaient _pedaneæ_, parce qu'elles
n'épargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les
_marcheuses_ n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains
étaient si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses
descriptions mythologiques, d'attribuer aux déesses.

Les _doris_ devaient ce surnom à leur costume ou plutôt à leur nudité;
car elles se montraient absolument nues, à l'instar des nymphes de la
mer, entre lesquelles la mythologie a caractérisé Doris, leur mère, en
lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies.
Juvénal se récrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de même
qu'un vil histrion représente une sage matrone, se dépouillaient de tout
vêtement pour représenter des déesses. Les filles publiques étaient
encore désignées sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes
indifféremment: _mulieres_ ou femmes; _pallacæ_, du grec +pallakê+;
_pellices_, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de
peaux de tigre; _prosedæ_, parce qu'elles attendaient, assises, le
moment où quelqu'un leur ferait appel. On les nommait _peregrinæ_ ou
_étrangères_, comme elles sont nommées sans cesse dans les livres
hébreux, parce que la plupart étaient venues de tous les points de
l'univers pour se vendre à Rome; beaucoup y avaient été amenées comme
prisonnières de guerre, après chaque conquête des aigles romaines;
beaucoup appartenaient à des entremetteuses et à des lénons, qui les
avaient achetées et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains,
avant d'être tout à fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que
des étrangères parmi les tristes victimes de leur débauche. Ces
créatures portaient encore un nom qui s'est conservé presque dans notre
langue populaire: _putæ_ ou _puti_, ou _putilli_, soit que ce nom
rappelle celui de la déesse Potua, qui présidait à ce qui se peut; soit
qu'il dérivât de _potus_, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait
dans leur coupe; soit qu'on les qualifiât de _pures_ (_putæ_ pour
_puræ_), par antiphrase; soit enfin que, pour déguiser une image
obscène, on eût contracté _putei_ en _puti_, en conservant au mot le
sens de _puits_ ou _citernes_. Quelle que fût l'origine du mot, les
amants s'en étaient servis d'abord pour adresser un compliment à leur
maîtresse. Plaute, dans son _Asinaria_, met en scène un amant qui
emploie cette épithète en compagnie d'autres empruntées à l'histoire
naturelle: «Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon
hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour!» On n'usait
de l'expression de _quadrantariæ_ qu'en signe de mépris, à l'égard des
plus basses prostituées; on entendait par là constater le misérable
salaire dont elles se contentaient; le _quadrans_ était la quatrième
partie de l'as romain, et cette petite pièce d'airain, équivalant à
vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rétribution du
baigneur dans les bains publics. Cicéron, dans son plaidoyer pour
Coelius, dit que la quadrantaire, à moins que ce ne fût une maîtresse
femme, revenait de droit au baigneur. Cicéron faisait peut-être une
maligne allusion à la soeur de Claudius, son ennemi, qu'il avait fait
surnommer _quadrans_, parce qu'en jouant avec elle, quand ils étaient
jeunes l'un et l'autre, il s'amusait à lui lancer des quadrans, qu'elle
recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au but où Cicéron
avait visé. Toutes les filles publiques étaient _quæstuariæ_ et
_quæstuosæ_, parce qu'elles faisaient trafic ou argent (_quæstus_) de
leur corps. Sous le règne de Trajan, on fit le recensement des
_quæstuaires_ qui servaient aux plaisirs de Rome, et l'on en compta
trente-deux mille. Plaute, dans son _Miles_, définit la _quæstuosa_:
«Une femme qui donne son corps en pâture à un autre corps (_quæ alat
corpus corpore_).» Les _quasillariæ_ étaient de pauvres servantes qui
s'échappaient pendant quelques instants, avec la corbeille contenant
leur tâche de la journée, et qui s'en allaient se prostituer pour
quelques deniers, après quoi, elles rentraient à la maison et se
remettaient à filer de la laine. _Vagæ_, c'étaient les filles errantes;
_ambulatrices_, les promeneuses; _scorta_, les prostituées de la plus
vile espèce, les _peaux_, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant
aux _scorta devia_, elles attendaient chez elles les amateurs et se
mettaient seulement à la fenêtre pour les appeler. On les injuriait
toutes également, quand on les traitait de _scrantiæ_, _scraptæ_ ou
_scratiæ_, que nous sommes forcés de traduire par _pots de chambre_ ou
_chaises percées_.

Ce n'étaient pas encore les seules dénominations que les courtisanes de
Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux
principales qui les divisaient en mérétrices et en prostituées; on les
appelait aussi _suburranæ_ ou filles de faubourg, parce que la Suburre,
faubourg de Rome près de la Voie sacrée, n'était habitée que par des
voleurs et des femmes perdues. Une pièce des _Priapées_ cite, parmi ces
jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur métier
(_de quæstu libera facta suo est_), la belle Telethuse, que la
Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les _summoenianæ_ étaient
pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le Summoenium, rues
désertes, voisines des murs de la ville, dans lesquelles se trouvaient
des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. «Quiconque peut être le
convive de Zoïle, dit une épigramme de Martial, soupe entre des
matrones summoenianes!» Martial, dans une autre épigramme, semble
vouloir pourtant rendre justice à la décence de ces filles: «La
courtisane, dit-il, écarte les curieux, en tirant verrou et rideau;
rarement, le Summoenium offre une porte ouverte.» Enfin, les
_schoeniculæ_, qui hantaient les mêmes quartiers écartés et qui
vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des
ceintures en jonc ou en paille +schoinos+ pour annoncer qu'elles étaient
toujours à vendre. Un commentateur a fait de savantes recherches, qui
tendent à prouver que ces filles d'esclaves et de soldats attachaient
leur ceinture aussi haut que possible (_alticinctæ_), afin d'être moins
gênées dans l'exercice de leur profession. Un autre commentateur, docte
hébraïsant, veut retrouver dans les _schoeniculæ_ des Romains ces
prostituées babyloniennes, que nous voyons, dans Baruch et les prophètes
juifs, ceintes de cordes et assises au bord des chemins et faisant
brûler des baies d'encens. Un autre commentateur, qui s'appuie d'une
citation de Festus, soutient que ces filles de bas étage devaient leur
surnom au parfum grossier dont elles se frottaient le corps, «_schoeno
delibutas_,» dit Plaute. Les _naniæ_ étaient des naines ou des enfants
qu'on formait dès l'âge de six ans à leur infâme métier. Les _limaces_
(ce surnom s'est conservé dans presque toutes les langues) avaient plus
d'une analogie avec ce mollusque visqueux et baveux qui se traîne dans
les lieux humides, qui laisse sa trace gluante partout où il passe, et
qui ronge les fruits et les herbes. Les _circulatrices_ comprenaient
toutes les filles vagabondes. On traitait naturellement de _charybdes_
ou _gouffres_ celles qui engloutissaient la santé, l'argent et l'honneur
de la jeunesse. Les _pretiosæ_, du moins, qui vendaient chèrement leurs
faveurs, ne portaient atteinte qu'à la bourse de leurs sectateurs.
Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mérétrices ou prostituées,
toutes portaient l'habit de leur état, c'est-à-dire la toge ou tunique
courte, et toutes avaient droit au nom de _togatæ_, qualification
honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de
_togati_ (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de
la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles
publiques étant souvent réunies aux mêmes endroits, leurs assemblées se
nommaient _conciones meretricum_ et _senacula_, quelquefois même
_senatus mulierum_ ou sénat de femmes, que ces réunions se tinssent dans
la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du
grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile à Baia, à Clusium, à Capoue
et dans les différentes villes où elles allaient prendre les eaux pour
se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux
bains de Clusium, qu'on disait: «Voici un troupeau de bêtes de Clusium!
(_Clusinum pecus_),» dès qu'elles étaient quatre ou cinq à rire ensemble
et à provoquer les galants.

Il est pénible de savoir que la plupart de ces appellations
distinctives appliquées aux filles publiques avaient également leur
application à des hommes, à des esclaves, à des enfants surtout, qui
rendaient d'infâmes services à la débauche effrénée des Romains. La
Prostitution masculine était certainement plus ardente et plus
générale à Rome que la Prostitution féminine; mais nous n'avons pas le
courage de descendre dans ces mystères infects de dépravation, et le
coeur nous manque, en abordant un sujet qui s'étale effrontément
dans les poésies d'Horace, de Catulle, de Martial, et même de Virgile;
c'est à peine si nous oserons énumérer l'odieuse cohorte des agents et
des auxiliaires de ces moeurs abominables. A chaque classe de
prostituées correspondait une classe de prostitués, entre lesquels il
n'y avait pas d'autre différence que le sexe. La langue latine avait,
pour ainsi dire, augmenté sa richesse, pour caractériser, dans le nom
qu'elle créait, la spécialité du vice de chacun. Ces infâmes n'étaient
pas même flétris par la loi, puisque les règlements de police ne leur
assignaient aucun vêtement particulier, puisque l'édile ne les
inscrivait pas sur les tables de la Prostitution. On leur laissait
dans leurs turpitudes une liberté qui témoignait de l'indulgence et
même de la faveur que la législation leur avait accordée, pourvu
qu'ils ne fussent pas nés libres et citoyens romains. C'étaient
ordinairement des enfants d'esclaves, qu'on instruisait de bonne
heure à subir la souillure d'un commerce obscène. «On appelait
_enfants de louage_ (_pueri meritorii_) ceux qui, de gré ou de force,
se prêtaient à la honteuse passion de leur maître.» Telle est la
définition que nous fournit un ancien commentateur de Juvénal. Dans
ses satires, ce grand poëte, qui a marqué d'un fer rouge les
ignominies de son temps, revient à chaque page sur l'usage dégoûtant
auquel ces malheureux enfants étaient condamnés en naissant, ignoble
joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait _pathici_
(patients), _ephebi_ (adolescents), _gemelli_ (jumeaux), _catamiti_
(chattemites), _amasii_ (amants), etc. Il serait trop long et trop
fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurés ou
significatifs, que la corruption des moeurs romaines avait créés
pour peindre les incroyables variétés de ces tristes instruments de
Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, formés à cet art
abominable dès leur septième année, devaient réunir certaines
exigences de beauté physique qui les rapprochaient du sexe féminin;
ils étaient sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumées, avec de
longs cheveux bouclés, l'air effronté, le regard oblique, le geste
lascif, la démarche nonchalante, les mouvements obscènes. Tous ces
vils serviteurs de plaisir se trouvaient rangés en deux catégories qui
n'empiétaient pas, en général, sur leurs attributions spéciales: il y
avait ceux qui n'étaient jamais que des victimes passives et dociles;
il y avait ceux qui devenaient actifs à leur tour, et qui
pouvaient au besoin rendre impudicité pour impudicité à leurs Mécènes
débauchés. Ces derniers, dont les dames romaines ne dédaignaient pas
les bons offices, étaient ordinairement des eunuques (_spadones_),
dont la castration avait épargné le signe de virilité. Les autres,
quelquefois aussi, avaient été soumis à une castration complète, qui
faisait d'eux une race bâtarde tenant à la fois de l'homme et de la
femme. C'était là un raffinement dont les _pædicones_ (pédérastes) se
montraient friands et jaloux. Au reste, pour bien comprendre
l'incroyable habitude de ces horreurs chez les Romains, il faut se
représenter qu'ils demandaient au sexe masculin toutes les jouissances
que pouvait leur donner le sexe féminin, et quelques autres, plus
extraordinaires encore, que ce sexe, destiné à l'amour par la loi de
nature, eût été fort en peine de leur procurer. Chaque citoyen, fût-ce
le plus recommandable par son caractère et le plus élevé par sa
position sociale, avait donc dans sa maison un sérail de jeunes
esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses enfants.
Rome, d'ailleurs, était remplie de gitons qui se louaient de même que
les filles publiques; de maisons consacrées à ce genre de
Prostitution, et de proxénètes, qui ne faisaient pas d'autre métier
que d'affermer à leur profit les hideuses complaisances d'une foule
d'esclaves et d'affranchis.

Si le libertinage de cette espèce n'avait pas de plus habiles
interprètes que certains danseurs et mimes, appelés _cinèdes_
(_cinædi_, du verbe grec +kinein+, mouvoir), qui étaient
presque tous châtrés, c'était aussi dans la classe des danseuses et
des baladines, que l'on pouvait recruter les meilleurs sujets pour la
pantomime des jeux de l'amour. Les joueuses de flûte et les danseuses
furent aussi recherchées à Rome qu'elles l'étaient en Grèce et en
Asie; on les faisait venir de ces pays-là, où elles avaient une école
perpétuelle qui les formait d'après les leçons de l'art et de la
volupté. Elles n'étaient pas par état vouées à la Prostitution; on ne
lisait pas leurs noms inscrits sur les registres de l'édile, du moins
dans le vaste répertoire des courtisanes; elles se recommandaient
seulement du métier qui leur appartenait, et qu'elles exerçaient
d'ailleurs avec une sorte d'émulation; mais elles ne se privaient pas
des autres ressources que ce métier-là leur permettait d'utiliser en
même temps. Elles ne différaient donc des filles publiques proprement
dites que par la liberté qu'on leur laissait de ne pas faire de la
Prostitution leur principale industrie. Elles n'avaient affaire,
d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se louaient à l'heure ou à la
nuit, pour flûter, danser ou mimer dans les festins, dans les
assemblées et dans les orgies. Ces femmes de joie différaient les unes
des autres, non-seulement par leur taille, leur figure, leur teint,
leur langage, mais encore par le genre de leur danse et de leur
musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles (_gaditanæ_),
qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et leur danse,
la convoitise et les désirs des spectateurs les plus froids: «De
jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins
lascifs aux vibrations savantes.» C'est Martial qui dépeint ainsi
leurs danses nationales, et Juvénal y ajoute un trait de plus en
disant que ces gaditaines s'accroupissaient jusqu'à terre en faisant
tressaillir leurs hanches (_ad terram tremulo descendant clune
puellæ_); puissant aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens
les plus languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas
d'Espagne: l'Ionie, l'île de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu
de leurs anciens priviléges pour fournir à la débauche les plus
expérimentées dans l'art de la flûte et dans l'art de la danse. Celles
qu'on appelait sans distinction _danseuses_, _flûteuses_, _joueuses de
lyre_ (_saltatrices_, _fidicinæ_, _tibicinæ_), étaient des Lesbiennes,
des Syriennes, des Ioniennes; il y avait aussi des Égyptiennes, des
Indiennes et des Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistrée
convenait, aussi bien que la plus blanche, aux plus voluptueuses
apparitions de la danse ionique ou bactrianique. L'une se nommait
_bactriasmus_, remarquable par les tremblements spasmodiques des
reins; l'autre, _ionici motus_, imitant avec une obscène vérité la
pantomime et les péripéties de l'amour. Horace nous assure que les
vierges de son temps, plus avancées qu'elles ne devaient l'être pour
leur âge et leur condition, apprenaient les poses et les
mouvement de l'ionique (_motus doceri gaudet ionicos matura virgo_).
Le latin dit même qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes ces
étrangères, on donnait la palme aux Syriennes (_ambubaiæ_), qui se
prêtaient à tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas
de bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le
_meretricium_, ou la taxe des filles, l'édile ne leur faisait pas
grâce quand elles étaient prises en fraude, et il les condamnait
d'abord à l'amende, ensuite au fouet, puis enfin à l'exil. Dans ce
cas-là, elles sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une
autre. La plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les
riches et dans l'intérieur des maisons; quelques-unes pourtant se
donnaient en spectacle sur les places et dans les carrefours, où il ne
fallait que le son d'une flûte ou le cliquetis d'un grelot pour
attirer une foule compacte de peuple qui faisait cercle autour des
danseuses et des musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils
remplissaient exactement le même rôle que leurs compagnes.

Cette Prostitution effrénée, revêtant mille déguisements, et se
glissant partout sous mille formes variées, nourrissait et
enrichissait une immense famille de courtiers et d'entremetteurs des
deux sexes, qui tenaient boutiques de débauche ou qui exerçaient de
maintes façons leur métier avilissant, sans avoir rien à craindre de
la police de l'édile; car la loi fermait les yeux sur le _lenocinium_,
pourvu que ce ne fût pas un citoyen romain ou une Romaine
_ingénue_, qui s'imposât cette note d'infamie. Mais comme le métier
était lucratif, bien des Romaines et des Romains, de naissance et de
condition libres, s'adonnaient secrètement à l'art des proxénètes, car
c'était un art véritable, plein d'intrigues, de ruses et d'inventions.
Le nom générique de ces êtres dépravés, que punissait seul le mépris
public, était _leno_ pour les hommes, _lena_ pour les femmes. Priscien
dérive ces mots du verbe _lenire_, parce que, dit-il, ce vil agent de
Prostitution séduit et corrompt les âmes par des paroles douces et
caressantes (_deliniendo_). Dans l'origine du mot, _leno_ s'appliquait
indifféremment aux deux sexes, comme si le lénon n'était ni mâle ni
femelle; mais plus tard on employa le féminin _lena_, pour mieux
préciser l'intervention féminine dans cette odieuse industrie. «Je
suis lénon, dit un personnage des _Adelphes_ de Térence, je suis le
fléau commun des adolescents.» Parmi les _lénons_ et les _lènes_, on
comptait une quantité d'espèces différentes qui avaient des relations
d'affaires et d'intérêt avec les différentes espèces de filles
publiques. Nous avons déjà dit que les boulangers, les hôteliers, les
cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient
des bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mêlaient
tous plus ou moins du _lenocinium_. Le lénon existait dans toutes les
conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc
pas de costume particulier ni de caractère distinctif. Le théâtre
latin, qui le mettait continuellement en scène, lui avait pourtant
donné un habit bariolé et le représentait sans barbe, la tête rasée.
Il faut citer encore, entre les professions qui étaient le plus
favorables au trafic des lénons, celles de barbier et de parfumeur:
aussi, dans certaines circonstances, _tonsor_ et _unguentarius_
sont-ils synonymes de _leno_. Un des anciens commentateurs de Pétrone,
un simple et candide Hollandais, Douza, est entré dans de singuliers
détails au sujet des boutiques de barbier à Rome, dans lesquelles le
maître avait une troupe de beaux jeunes garçons, qui ne s'amusaient
pas à couper les cheveux, à épiler des poils et à faire des barbes,
mais qui, de bonne heure, exercés à tous les mystères de la plus sale
débauche, se louaient fort cher pour les soupers et les fêtes
nocturnes. (_Quorum frequenti opera non in tondenda barba, pilisque
vellendis modo, aut barba rasitanda, sed vero et pygiacis sacris
cinædice, ne nefarie dicam, de nocte administrandis utebantur._) Quant
aux parfumeurs, leur négoce les mettait en rapport direct avec la
milice de la Prostitution, à l'usage de laquelle les essences, les
huiles parfumées, les poudres odoriférantes, les pommades érotiques et
tous les onguents les plus délicats avaient été inventés et
perfectionnés; car homme ou femme, jeune ou vieux, on se parfumait
toujours avant d'entrer dans la lice de Vénus, tellement qu'on
désignait un ganymède par le mot _unguentatus_, frotté d'huile
parfumée. «Chaque jour, dit Lucius Afranius, l'_unguentarius_ le pare
devant le miroir; lui, qui se promène les sourcils rasés, la barbe
arrachée, les cuisses épilées; lui, qui, dans les festins, jeune homme
accompagné de son amant, se couche, vêtu d'une tunique à longues
manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche pas seulement du
vin, mais des caresses d'homme (_qui non modo vinosus, sed virosus
quoque sit_), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que les
cinædes ont coutume de faire?»

D'ordinaire, tous les esclaves étaient dressés au _lenocinium_; ils
n'avaient, pour cela, qu'à se souvenir, en vieillissant, de
l'expérience de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas
d'autre manière de se consacrer encore à la Prostitution. Les
servantes, _ancillæ_, méritaient donc de leur mieux les surnoms
d'_admonitrices_, de _stimulatrices_, de _conciliatrices_; elles
portaient les lettres, marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous,
arrêtaient les conditions du traité, préparaient le lieu et les armes
du combat, aidaient, excitaient, poussaient, entraînaient. Rien
n'égalait leur adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de
vertu invincible, quand elles voulaient s'acharner à sa défaite. Mais
il fallait leur donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y
avait de petites servantes, _ancillulæ_, qui ne le cédaient pas aux
plus fourbes et aux plus habiles. Néanmoins, ces officieux domestiques
étaient moins pervers et moins méprisables que les courtiers de
débauche, que l'argent seul mettait en campagne, et qui n'avaient pas
un maître ou une maîtresse à contenter. C'est de ces lénons
qu'Asconius Pedianus disait dans son commentaire sur Cicéron: «Ces
corrupteurs des prostituées le sont aussi des personnes qu'ils
conduisent malgré elles à commettre des adultères que les lois
punissent.» _Perductores_, c'étaient ceux qui conduisaient leurs
victimes au vice et à l'infamie; _adductores_, ceux qui se chargeaient
de procurer des sujets à la débauche, et qui se mettaient, pour ainsi
dire, à sa solde; _tractatores_, ceux qui négociaient un marché de ce
genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de marchés
semblables, qui se débattaient tous les jours, par intermédiaire,
entre les parties intéressées. De même que les vieilles
entremetteuses, les lénons étaient presque invariablement de vieux
débris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour
servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns même cumulaient les profits
et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par
l'autre.

Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lénons mâles et
femelles, les maîtres et maîtresses de mauvais lieux, les lupanaires
(_lupanarii_), qui avaient la haute main dans ces lieux-là. Ces
entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier échelon de
la honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait
des lupanars en activité dans les maisons de plusieurs honnêtes
gens. (_Nam et in multorum honestorum virorum prædiis lupanaria
exercentur._) Les propriétaires des maisons ne participaient nullement
à l'infamie de leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y
avait encore des degrés de turpitude et d'exécration qui appartenaient
de droit aux _belluarii_, aux _caprarii_ et aux _anserarii_; les
premiers entretenaient des bêtes de diverses sortes, surtout des
chiens et des singes; les deuxièmes, des chèvres; les troisièmes
enfin, des oies, «les délices de Priape,» comme les appelle Pétrone,
et ces animaux impurs, dressés au métier de leurs gardiens, offraient
de dociles complices au crime de la bestialité! «Si les hommes
manquent, dit Juvénal en décrivant les mystères de la Bonne Déesse
dans la satire des Femmes, la ménade de Priape est prête à se
soumettre elle-même à un âne vigoureux.»

                          ...... Hic si
  Quæritur et desunt homines, mora nulla peripsam
  Quominùs imposito clunem submittat asello.


FIN DU TOME PREMIER.



    TABLE DES MATIÈRES
    DU PREMIER VOLUME.


  INTRODUCTION.                                                 Page 5


    _PREMIÈRE PARTIE._
    ANTIQUITÉ. --Grèce. --Rome.


  CHAPITRE PREMIER.                                            Page 37

  SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
  de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
  honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
  de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
  Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
  --Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
  la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
  science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
  dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
  Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
  --Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
  --Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
  --Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
  Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
  lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
  Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
  filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
  du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
  hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
  secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres
  amoureux des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
  phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
  --Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
  Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
  l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
  statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
  Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
  Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
  éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
  Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
  Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
  l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
  leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
  vingt-neuf concubines de Darius.


  CHAPITRE II.                                                 Page 57

  SOMMAIRE. --La Prostitution en Égypte, autorisée par les lois.
  --Cupidité des Égyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
  exciter et satisfaire les passions. --Réputation des courtisanes
  d'Égypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblème de la
  nature mâle. --Isis, emblème de la nature femelle. --Le Van
  mystique, le Tau sacré et l'OEil sans sourcils, des processions
  d'Osiris. --La Vache nourricière, les _Cistophores_ et le Phallus,
  des processions d'Isis. --La Prostitution sacrée en Égypte.
  --Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées
  aux prêtres égyptiens. --Opinion de saint Épiphane sur ces
  cérémonies occultes. --Fêtes d'Isis à Bubastis. --Obscénités des
  femmes qui s'y rendaient. --Souterrains où s'accomplissaient les
  initiations aux mystères d'Isis. --Profanations des cadavres des
  jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamsès
  prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son
  trésor. --Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en
  mariage. --La fille de Chéops et la grande pyramide. --_La
  pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycérinus et la courtisane
  Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frère
  de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon à Delphes.
  --Rhodopis-Dorica. --Ésope a les faveurs de cette courtisane, en
  échange d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
  pantoufle de Rhodopis. --Épigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
  ville des courtisanes. --La prostituée Archidice. --Les Ptolémées.
  --Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne
  et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolémée
  Philopator et Irène. --La courtisane Hippée ou _la Jument_.


  CHAPITRE III.                                                Page 71

  SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
  fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
  Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
  --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
  à Juda son beau-père. --_Le marché aux paillardes._ --Les _femmes
  étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
  dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
  grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
  permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
  Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
  Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
  décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
  chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
  femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
  par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
  offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
  leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de Jalousie_ et
  les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
  les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
  obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
  _efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
  chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
  Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
  détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
  chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
  Priape. --Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
  Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
  --Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
  Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
  Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
  Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
  le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
  --Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
  --Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
  l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
  de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
  lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
  jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
  --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
  et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
  son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
  Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
  prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
  Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
  de son repentir.


  CHAPITRE IV.                                                Page 113

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.
  --_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la
  persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la
  Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait
  fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
  Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
  Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville
  d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à
  Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
  --Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la
  Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus
  Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
  Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.
  --_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.
  --Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaire.
  --_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.
  --_Vénus Scotia_ ou _la Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la
  Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus
  Callipyge_ ou aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus
  Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus
  Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille
  courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante
  hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.
  --Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans
  les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le
  pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
  --Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus
  Lamia_.


  CHAPITRE V.                                                 Page 131

  SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
  établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
  de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le
  poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
  prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées
  comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les
  prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et
  Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
  consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.
  --Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
  licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à
  Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des
  femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée
  comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des
  philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la
  Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois
  aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété
  la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.
  --Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane
  Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de
  Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant
  les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des
  enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
  bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les
  _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
  le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
  --Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux
  subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.


  CHAPITRE VI.                                                Page 149

  SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
  --Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
  --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Démosthène
  contre la courtisane Nééra. --Revenu considérable de l'impôt sur
  la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ affermé par l'État à des
  spéculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
  auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
  Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. --Le Céramique,
  marché de la Prostitution élégante. --Usage singulier.
  --Profanation des tombeaux du Céramique. --Le port de Phalère et
  le bourg de Sciron. --La grande place du Pirée. --Thémistocle
  traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. --Enseignes
  impudiques des maisons de Prostitution. --Les petites maisons de
  louage des hétaires. --Lettre de Panope à son mari Euthibule.
  --Police des moeurs concernant les vêtements des prostituées. --Le
  costume _fleuri_ des courtisanes d'Athènes. --Lois somptuaires.
  --Costume des prostituées de Lacédémone. --Loi terrible de
  Zaleucus, disciple de Pythagore, contre l'adultère. --Suidas et
  Hermogène. --Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. --Costume
  ordinaire des Athéniennes de distinction. --Costume des
  courtisanes de Sparte. --Différence de ce costume avec celui des
  femmes et des filles spartiates. --Mode caractéristique des
  courtisanes grecques. --Dégradation, par la loi, des femmes qui se
  faisaient les servantes des prostituées. --Perversité ordinaire de
  ces servantes.


  CHAPITRE VII.                                               Page 167

  SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont composé des _Traités_ sur les
  hétaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
  --Les _Déipnosophistes_ d'Athénée. --Aristophane de Byzance,
  Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
  Dioclès. --La _Corianno_ d'Hérécrate. --La _Thaïs_ de Ménandre.
  --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq hétaires en
  réputation à Athènes. --Classification des courtisanes par
  Athénée. --Dictériades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
  dictérion, d'après Xénarque et Eubule. --Prix courants des lieux
  de débauche. --Occupation des dictériades. --Le _pornoboscéion_ ou
  maître d'un dictérion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
  --Leur science pour débaucher les jeunes filles. --Éloge des
  femmes de plaisir, par Athénée. --Les dictérions lieux d'asile.
  --Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades
  libres. --Phryné de Thespies. --La _Chassieuse_. --Laïs. --Le
  villageois Anicet et l'avare Phébiane. --Cupidité des courtisanes.
  --Le pêcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
  dictériades. --Les _Sphinx_. --L'_Abîme_ et la _Pouilleuse_. --La
  _Ravaudeuse_, la _Pêcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
  _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
  _Truie_, la _Chèvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.


  CHAPITRE VIII.                                              Page 187

  SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
  hétaires subalternes. --Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.
  --Portrait qu'il fait de l'hétairisme. --Science des femmes de
  mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pædérote_.
  --Dryantidès à sa femme Chronion. --Manière dont les courtisanes
  se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
  Aristide et Niophane. --Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de
  Mégare. --Amour de Charmide pour la vieille Philématium. --Les
  vieilles hétaires. --Comment les hétaires attiraient les passants.
  --Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. --L'hétaire Lyra.
  --Reproches de la mère de Musarium à sa fille. --L'esclave
  Salamine et son maître Gabellus. --Simalion et Pétala. --Dialogue
  entre l'hétaire Myrtale et Dorion, son amant rebuté. --Les
  marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
  dictériade Lysidis. --Singulière offrande que fit cette prostituée
  à Vénus Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
  --Explication du proverbe célèbre: _On ne va pas impunément à
  Corinthe_. --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran à Corinthe. --D'où
  étaient tirées les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
  +lesbiazein+. --L'amour _à la Phénicienne_. --Les _beaux ouvrages_
  des Lesbiennes. --Préceptes théoriques de l'hétairisme. --Code
  général des courtisanes. --Lettres d'Aristénète. --Piéges des
  hétaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Céramique.
  --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infâme métier de Nicarète,
  affranchie de Charisius. --Ses élèves. --Prix élevé des filles
  libres et des femmes mariées. --Pénalité de l'adultère. --Le
  supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumène.
  --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes
  de Thessalie et de Phrygie. --Cérémonies mystérieuses qui
  accompagnaient la composition d'un philtre. --Mélissa. --Diversité
  des philtres. --Opérations magiques. --Philtres préservatifs.
  --Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. --L'_amour
  lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux développements que prit
  cet amour. --Dialogue de Cléonarium et de Lééna. --Mégilla et
  Démonasse.


  CHAPITRE IX.                                                Page 225

  SOMMAIRE. --Les joueuses de flûte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
  le satyre Marsyas. --Les aulétrides aux fêtes solennelles des
  dieux. --Aux fêtes bachiques. --Intermèdes. --Noms des différents
  airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. --L'air
  _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supériorité des
  Béotiens dans l'art de la flûte. --Inscription recueillie par
  saint Jean Chrysostome. --Supériorité des joueuses de flûte
  phrygiennes, ioniennes et milésiennes. --Leur location pour les
  banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
  distinctif de débauche des joueuses de flûte. --Passion des
  Athéniens pour les aulétrides. --Délire qu'occasionnaient les
  flûteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flûte.
  --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
  femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
  ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aulétrides de
  leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
  des aulétrides entre elles. --Amour de l'aulétride Charmide pour
  Philématium. --Moeurs dépravées des aulétrides. --Les festins
  _callipyges_. --Combats publics de beauté, institués par Cypsélus.
  --Hérodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
  fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient les combats de
  beauté. --Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis.
  --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumène. --Les jeunes
  gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
  --Le souper des Tribades. --Lettre de l'hétaire Glycère à
  l'hétaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
  --Désintéressement ordinaire des aulétrides. --Tarif des caresses
  d'une joueuse de flûte à la mode. --Billet de Philumène à Criton.
  --Lettre de Pétala à son amant Simalion. --Caractère joyeux des
  aulétrides. --Mésaventures de Parthénis, la joueuse de flûte. --Le
  cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse. --Origine des
  sobriquets de quelques aulétrides célèbres. --Le _Serpolet_.
  --L'_Oiseau_. --L'_Éclatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
  _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
  --Synoris, Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc. --L'ardente
  Phormesium. --Neméade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
  Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
  --Lamia. --Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de
  Macédoine, pour cette célèbre aulétride. --Comment Lamia devint la
  maîtresse de Démétrius. --Lettre de cette courtisane à son royal
  amant. --Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
  Chrysis, Antipyra et Démo. --Secrets amoureux de Lamia, rapportés
  par Machon et par Athénée. --Origine du surnom de Lamia ou
  _Larve_. --Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
  roi de Thrace. --Épigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Réponses de
  Démétrius. --Lettres de Lamia à Démétrius. --Jugement de
  Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
  Égyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
  de Démétrius au profit de Lamia. --Ce que coûta aux Athéniens le
  savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
  de Lamia. --Édifices qu'elle fit construire à ses frais.
  --Polémon, poëte à la solde de Lamia. --Magnificence des festins
  que donnait Lamia à Démétrius. --Comment elle s'en faisait
  rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athéniens qui
  la divinisent et élèvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
  Démo, rivale de Lamia.


  CHAPITRE X.                                                 Page 261

  SOMMAIRE. --Les concubines athéniennes. --Leur rôle dans le
  domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
  vie civile. --En quoi l'hétaire différait de la fille publique.
  --Origine du mot _hétaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
  _hétaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes hétaires.
  --Leur position sociale. --Les _familières_ et les _philosophes_.
  --Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur
  leurs femmes légitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
  poëte Simonide. --Les neuf espèces de femmes de Simonide. --Les
  femmes honnêtes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
  --Alcibiade et sa femme Hipparète devant l'archonte. --Avantages
  des hétaires sur les femmes mariées. --Influence des courtisanes
  sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
  la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garçons.
  --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aulétride Drosé et le
  philosophe Aristénète. --Les philosophes, corrupteurs de la
  jeunesse. --Thaïs et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
  hétaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
  --Gygès, roi de Lydie. --Les Ptolémées. --Alexandre-le-Grand et
  l'Athénienne Thaïs. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
  illustres qui eurent pour mères des courtisanes.


  CHAPITRE XI.                                                Page 277

  SOMMAIRE. --Les hétaires _philosophes_. --La Prostitution protégée
  par la philosophie. --Systèmes philosophiques de la Prostitution.
  --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
  --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _épicurienne_.
  --Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du poëte
  Alcman. --Sapho. --Cléis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
  saphique traduite par Boileau Despréaux. --Les élèves de Sapho.
  --Amour effréné de Sapho pour Phaon. --Source singulière de cet
  amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'hétaire
  philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
  courage dans les tourments. --Sa mort héroïque. --Les Athéniens
  élèvent un monument à sa mémoire. --L'hétaire philosophe Cléonice.
  --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'hétaire philosophe
  Thargélie. --Mission difficile et délicate dont la chargea Xerxès,
  roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
  --Son cortége d'hétaires. --Elle ouvre une école à Athènes, et y
  enseigne la rhétorique. --Amour de Périclès pour cette courtisane
  philosophe. --Chrysilla. --Périclès épouse Aspasie. --Socrate et
  Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
  --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Périclès. --Guerres de Samos
  et de Mégare. --Aspasie et la femme de Xénophon. --Aspasie
  accusée d'athéisme par Hermippe. --Périclès devant l'aréopage.
  Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
  du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Périclès.
  --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
  pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
  Aspasie _Milto_. --Le cynique Cratès. --Passion insurmontable que
  ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
  d'Hipparchia. --Les _hypothèses_ de cette philosophe. --Portrait
  des disciples de Diogène par Aristippe. --Les hétaires
  _pythagoriciennes_. --La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
  Stilpon. --Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
  passionné d'Épicure pour Léontium. --Lettre de cette courtisane à
  son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'Épicure.
  --Son portrait par le peintre Théodore. --Ses écrits. --Sa fille
  Danaé, concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse. --Mort de Danaé.
  --Archéanasse de Colophon, maîtresse de Platon. --Bacchis de
  Samos, maîtresse de Ménéclide, etc. --Célébration des courtisanes
  par les philosophes et les poëtes.


  CHAPITRE XII.                                               Page 303

  SOMMAIRE. --Les _familières_ des hommes illustres de la Grèce.
  --Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. --Épigramme qu'il
  fit sur les rides de cette hétaire. --Interprétation de cette
  épigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
  --Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. --Son
  académie d'équitation. --Vénus _Hippolytia_. --Rivalité de
  Plangone et de Bacchis. --Proclès de Colophon. --Générosité de
  Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Théoris,
  maîtresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle à Vénus. --Théoris
  condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. --Archippe la
  _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Théodote, _Don de
  Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Dédains
  d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
  _Nuées_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycère, maîtresses de
  Ménandre. --Lettre de Glycère à Bacchis. --Amour sincère de
  Ménandre pour Glycère. --Comédies faites en l'honneur des
  courtisanes. --Le poëte Antagoras et l'avide Bédion. --Lagide ou
  la _Noire_ et le rhéteur Céphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
  concubine d'Hypéride. --Les maîtresses d'Hypéride. --Euthias
  accusateur de Phryné. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
  Aristote. --L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane.
  --L'impudique Nééra. --Le maître, le complaisant, le médecin et
  l'ami de Naïs ou Oia. --L'hétaire Bacchis. --Efforts que fit cette
  courtisane pour sauver Phryné de l'accusation portée contre elle
  par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Désespoir d'Hypéride
  son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honnêtes de la
  courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donné par Théodète lors
  de la mort d'Alcibiade son amant. --L'hétaire Médontis d'Abydos.
  --Les _quadriges_ de Thémistocle. --La vieille courtisane
  Thémistonoé. --Boutades de Nico dite la _Chèvre_ --Épigrammes de
  Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.


  CHAPITRE XIII.                                              Page 321

  SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce.
  --Gnathène. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
  --Sa nièce Gnathoenion ou la petite Gnathène. --Les _Apophthegmes_
  de Lyncæus. --Amants de Gnathène. --Le vase de neige et la
  sardine. --Comment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un
  repas donné par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
  Gnathène. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
  l'hétaire Mania. --Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.
  --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
  vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
  l'athlète. --Gnathène _hippopornos_. --Diogène et le maquignon.
  --Laïs. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Laïs à
  Corinthe. --Renommée de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
  qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
  --Démosthène et Laïs. --Les amants de Laïs. --Aristippe.
  --Diogène. --Laïs et Xénocrate. --Honte et confusion de Laïs. --Le
  sculpteur Myron. --Laïs et Eubates. --Richesses de Laïs. --Sa
  vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Laïs_. --Sa mort. --Monuments
  élevés à sa mémoire. --Les autres Laïs. --Phryné. --La _lie du
  vin_ de Phryné. --Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de
  _Phryné_. --Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes
  de Neptune et de Vénus. --Phryné accusée d'impiété par Euthias.
  --Son acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
  richesses de Phryné. --Offre que cette courtisane fait aux
  Béotiens, de reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite
  par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitèle. --Statue d'or
  élevée à Phryné après sa mort. --Phryné dite le _Crible_.
  --Pythionice et Glycère. --Harpalus. --Les deux amants de
  Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _blé de Glycère_.
  --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycère. --_Le Monument de
  la Prostituée._ --Mort de Glycère.


  CHAPITRE XIV.                                               Page 359

  SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie.
  --Conformation physique singulière des habitants de l'Italie
  primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
  _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
  laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs Rémus et Romulus.
  --Fêtes instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur
  nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prêtres du
  dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
  Prostitution sacrée à Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
  avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les fêtes de Flore et
  de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
  --Vénus Cloacine. --Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, Vénus
  Chauve, Vénus Generatrix, etc. --Les Vénus malhonnêtes: Vénus
  Volupia, Vénus _Lascive_, Vénus _de bonne volonté_. --Temple de
  Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère. --Les temples de
  Vénus à Rome. --Dévotion de Jules César à Vénus. --Origine du
  culte de Vénus Victorieuse. --Épisode mystique des fêtes de Vénus.
  --Vénus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes à Vénus.
  --Les _Veillées de Vénus_. --Sacrifices impudiques offerts à
  Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
  _Priapées_. --Culte malhonnête du dieu Mutinus. --Mutina. --La
  déesse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthanès. --Culte
  infâme introduit en Étrurie par un Grec. --Chefs et grands prêtres
  de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
  d'Isis. --Les mystères d'Isis à Rome. --Les Isiaques.
  --Corruption des prêtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les
  _bacchants_ et les _bacchantes_. --Fêtes honteuses qui
  déshonoraient les divinités de Rome. --Le _marché des
  courtisanes_. --Différence de la Prostitution sacrée romaine et de
  la Prostitution sacrée grecque.


  CHAPITRE XV.                                                Page 395

  SOMMAIRE. --A quelle époque la Prostitution légale s'établit à
  Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premières prostituées
  de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
  lois qu'il fit en faveur des Sabines. --Établissement du collége
  des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrèce.
  --Horreur et mépris qu'inspirait le crime de l'adultère, chez les
  peuples primitifs de l'Italie. --Supplice infligé aux femmes
  adultères à Cumes. --Supplice de l'âne. --Les femmes adultères
  vouées à la Prostitution publique. --L'honneur de Cybèle sauvé par
  l'âne de Silène. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destinés à
  recevoir les femmes adultères. --Horrible supplice auquel ces
  malheureuses étaient condamnées. --Le mariage par _confarréation_.
  --La _mère de famille_. --L'_épouse_. --Le mariage par
  _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage à l'essai.
  --Le célibat défendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
  --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
  --La loi _Julia_. --Définition de la femme publique par Ulpien.
  --Des différents genres et des divers degrés de la Prostitution
  romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
  stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
  --_Lenæ_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
  _ingénues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
  débauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution. --Comédien,
  _Meretrix_ et _Proxénète_. --Lois et peines contre l'adultère.
  --Le concubinat légal. --Les _concubins_. --L'impôt sur la
  Prostitution. --Le _lénon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicéron pour
  Coelius. --Indifférence de la loi pour les crimes contre nature.
  --La loi _Scantinia_.


  CHAPITRE XVI.                                               Page 429

  SOMMAIRE. --Prodigieuse quantité des filles publiques à Rome.
  --Leur classification en catégories distinctes. --Les _meretrices_
  et les _prostibulæ_. --Les _alicariæ_ ou boulangères. --Les
  _bliteæ_. --Les _bustuariæ_ ou filles de cimetière. --Les
  _casalides_. --Les _copæ_ ou cabaretières. --Les _diobolares_.
  --Les _forariæ_ ou _foraines_. --Les _gallinæ_ ou poulettes. --Les
  _delicatæ_ ou mignonnes. --La _délicate_ Flavia Domitilla, épouse
  de l'empereur Vespasien et mère de Titus. --Les _famosæ_ ou
  fameuses. --Les _junices_ ou génisses. --Les _juvencæ_ ou vaches.
  --Les _lupæ_ ou louves. --Les _noctilucæ_ et les _noctuvigilæ_ ou
  veilleuses de nuit. --Les _nonariæ_. --Les _pedaneæ_ ou
  marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donnés
  indifféremment à toutes les classes de prostituées. --Étymologie
  du mot _putæ_. --Les _quadrantariæ_. --Les _quæstuaires_. --Les
  _quasillariæ_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
  --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scrantiæ_ ou
  pots de chambre. --Les _suburranæ_ ou filles du faubourg de la
  Suburre. --Les _summoenianæ_ ou filles du Summoenium. --Les
  _schoeniculæ_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
  vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretiosæ_. --Le
  sénat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
  patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
  jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
  amants. --Les eunuques. --Les _pædicones_. --Les _cinèdes_. --Les
  gaditaines. --Les danseuses, flûteuses, joueuses de lyre. --Les
  _ambubaiæ_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
  entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
  cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
  et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
  _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillulæ_ ou
  petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
  _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou maîtres de mauvais lieux.
  --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.


  FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1 (1/6)" ***

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