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Title: La coucaratcha (I/III)
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La coucaratcha (I/III)" ***

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

EUGÈNE SUE.

[Illustration]

LA COUCARATCHA.


OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.


=Le Juif errant=                       10 vol. in-3.

=Les Mystères de Paris=                10 vol. in-8.

=Mathilde=                              6 vol. in-8.

=Deux Histoires=                        2 vol. in-8.

=Le marquis de Létorlère=               1 vol. in-8.

=Deleytar=                              2 vol. in-8.

=Jean Cavalier=                         4 vol. in-8.

=Le Morne au Diable=                    2 vol. in-8.

=Thérèse Dunoyer=                       2 vol. in-8.

=Latréaumont=                           3 vol. in 8.

=La Vigie de Koat-Ven=                  4 vol. in-8.

=Paula-Monti=                           2 vol. in-8.

=Le Commandeur de Malte=                2 vol. in-8.

=Plik et Plok=                          2 vol. in-8.

=Atar Gull=                             2 vol. in-8.

=Arthur=                                4 vol. in-8.

=La Coucaratcha=                        3 vol. in-8.

=La Salamandre=                         2 vol. in-8.

=Histoire de la Marine= (_gravures_)      4 vol. in-8.

Sceaux.--Impr. de E. Dépée.



LA

COUCARATCHA

Par EUGÈNE SUE.

TOME PREMIER.

[Illustration: nouvelle édition]

PARIS,

CHARLES GOSSELIN,
Editeur de la Bibliothèque d'élite,
30, RUE JACOB.

[Illustration: nouvelle édition]

PÉTION, ÉDITEUR,
Libraire-Commissionnaire,
11, RUE DU JARDINET.

1845



LA CUCARACHA[A].

    Aï que me piqua,
    Aï que me araña,
    Con sus patitas
    La Cucaracha.

    _Chant populaire espagnol._

[A] Prononcez.--_Coucaratcha._


Vers la fin de la guerre d'Espagne, je me trouvais à Chiclana, charmant
village peu éloigné de Cadix, et renommé par l'efficacité de ses sources
minérales;--on m'avait conseillé ces eaux pour parfaire la guérison
d'une blessure assez dangereuse, et mon excellent hôte don Andrès
d'Arhan, en m'entourant de tous les soins attentifs d'une amitié
délicate, me rendait presque ingrat envers la France, car en vérité,
j'avais honte de me trouver aussi heureux au fond de l'Andalousie.

On jugera de l'esprit et de l'âme de don Andrès, quand on saura que lui
témoignant un jour toute ma reconnaissance pour sa sollicitude si
bienveillante et si paternelle; je lui demandais pourtant ce qui me
l'avait gagnée?--Il ne me répondit que ces mots:--J'ai un fils de votre
âge qui voyage en France.....

Et l'on me pardonnera ces détails tous personnels, si l'on songe que le
seul bonheur pur et vrai, que goûte peut-être l'écrivain, est le plaisir
de retracer le nom d'un ami,--une date précieuse pour son cœur,--un
doux souvenir,--dans l'espoir presque toujours insensé--qu'après lui, ce
nom, cette date, ce souvenir, vivront encore un peu.

Un soir donc, un beau soir d'été, assis sous un magnifique berceau
d'orangers, fumant de légitimes cigares réales, buvant à petits coups
une délicieuse agria glacée, nous étions don Andrès, moi et quelques
amis, plongés dans une extase silencieuse, jouissant de la fraîcheur de
la nuit, du parfum des orangers, et de cet état de torpeur si
inappréciable dans les pays chauds.

Lorsque tout à coup, des castagnettes résonnent; une guitare prélude et
une voix jeune, suave, mais un peu traînante se met à chanter un
boléro... puis deux, puis trois... enfin une espèce de frénésie musicale
et chantante semble s'emparer de l'invisible Orphée: les airs, les
paroles se pressent, se succèdent avec une merveilleuse rapidité, et
finissent par devenir presque inintelligibles.

--Dieu me sauve, c'est la Juana,--dit don Andrès.

La Juana était une paysanne dont le père était fermier de don
Andrès;--une belle jeune fille, brune, grande, svelte, véritable type
d'Andalousie.

--Holà, Juana!--appela don Andrès.

A la voix du maître,--la Juana se tut, et bientôt nous la vîmes arriver
avec ses deux sœurs aussi fort jolies et vêtues comme la Juana de la
Saïa--avec des fleurs naturelles dans leurs cheveux noirs, et chaussées
de satin,--car en Espagne tout le monde est chaussé de satin.

--Holà! Juana, dit le maître... quelle mouche te pique?

--La _Cucaracha_... répondit la folle jeune fille avec un éclat de rire
mal dissimulé...

--C'est la _Cucaracha_--dirent aussi les deux sœurs.

--Si c'est la _Cucaracha_,--c'est différent reprit fort sérieusement don
Andrès; mais alors dansez et chantez là, mes filles. Qu'en
dites-vous...--me demande-t-il?...

--Moi, je dis bravo;--mais la _Cucaracha_?...

--Allons, dit le maître sans me répondre en frappant dans ses mains,
allons _Anda, anda salero_...

Et la Juana se reprit à chanter de sa voix sonore et un peu monotone.
Une des jeunes filles l'accompagnait sur trois cordes de sa guitare,
tandis que l'autre, agitant des castagnettes, dansait une de ces
segendillas si gracieuses et si lascives.

C'était en vérité quelque chose de ravissant, que ce groupe de trois
belles filles doucement éclairé par la lune, dansant sous des
orangers,...--au son de ces paroles bizarres, accompagnées par le
tintement de la guitare et le roulement des castagnettes qui se
perdaient dans le silence de la nuit.

Et puis moi, je voyais tout cela, mollement couché sur un gazon épais, à
travers la fumée d'un excellent cigare, sous un ciel d'Espagne, lorsque
les étoiles brillent et que le rossignol chante...--Oh! le plaisir était
complet--car le cadre valait le tableau...

Après une heure passée dans cette contemplation, la Juana se tut et les
chants cessèrent...

--Oh! la Juana... la _Cucaracha_ est-elle donc déjà envolée...

--Oui, seigneur...

--Allez donc, mes filles, et dites à dona Christiana, que nous souperons
tout à l'heure, et de veiller au gaspacho...

Et elles disparurent comme une rêverie d'Orient, comme un songe
mauresque--alors je pensai à demander à don Andrès de me dire enfin ce
que c'était que la _Cucaracha_.

Selon leurs idées ou leurs traditions, ou plutôt d'après leur manie de
tout personnifier... vous diriez, vous, poétiser--la _Cucaracha_ est la
_Mouche causeuse_.--Quand ils se sentent une irrésistible envie de
chanter ou de parler, ils disent que la _mouche les a touchés_, et il y
en a comme vous voyez pour une bonne heure; il existe même une chanson
populaire sur la _Cucaracha_, je ne me la rappelle pas tout entière;
mais elle commence ainsi:

    Écoutez, écoutez,
    Dans son vol
    La Cucaracha m'a touché;
    Elle est là.
    Oh! qu'elle me pique!
    Oh! qu'elle me démange!
    La Cucaracha.
    Écoutez
    --Il faut que je chante,
    --Il le faut.

--Vous voyez que tout cela ne dit pas grand'chose;--mais je vois
Massarédo..... le souper doit être prêt, et le gaspacho à point.--Nous
soupâmes, et en effet le gaspacho était parfait.

--Le but de tout cela est de faire comprendre ce que signifie ce mot la
_Cucaracha_ attaché en tête de ce recueil de contes,--sinon amusants, au
moins variés.

--Que si des critiques me demandent pourquoi j'ai plutôt appelé ce livre
la _Cucaracha_--que _Contes_,--je répondrai que cette naïve tradition
espagnole m'a paru parfaitement rendre ce besoin insurmontable de conter
ou d'écrire qui nous atteint quelquefois; car, ainsi que cette mouche
aux mille couleurs, vive, indocile et légère, qui tantôt repose son vol
inconstant sur le front pur d'une jeune fille ou sur la résille d'un
hideux Bohémien... l'imagination aussi emportée par une exaltation
fièvreuse peut s'abattre sur une fraîche illusion ou sur une réalité
sombre et fatale.

Que si le critique obstiné, non encore satisfait de cette explication en
veut encore une autre,--je lui dirai, puisqu'il le faut, que j'ai choisi
ce titre, parce qu'il se liait par ma pensée à un des plus beaux
moments de ma vie; à cet âge où parfois le repos, l'insouciance et la
paresse coupaient si délicieusement une existence active et voyageuse; à
cet âge où j'amassais tant de souvenirs et tant de matériaux;--sans me
douter jamais qu'ils serviraient un jour de base à l'éphémère et fragile
monument que je tente d'élever.

Parmi ceux des contes maritimes qui complètent ce volume, il en est un,
autrefois publié en partie dans la _Mode_,--qui est historique, sauf
quelques détails.--Je veux parler du combat de Navarin. J'aurais désiré,
dans cette relation, donner une marque de souvenir à d'excellents
officiers de la marine royale, mes bons et chers camarades du
_Breslaw_,--dire tout ce que je vis de courage, de sang-froid et de
folle témérité prodigués par eux dans cette action meurtrière, mais il
aurait fallu pour cela citer tout l'état-major du vaisseau, et ces
nobles noms sont d'ailleurs écrits sur une des plus belles pages de
notre histoire maritime.

Pourrai-je maintenant répondre à l'un des critiques les plus éclairés
de notre époque, qui, tout en m'encourageant avec éloge à suivre la voie
que j'ai tracée le premier,--m'a reproché de n'avoir jusqu'ici rien
publié d'historique.--Je crois avoir dit quelque part--qu'avant de faire
mouvoir mes personnages au milieu d'évènements historiques, j'avais
voulu d'abord familiariser les lecteurs avec l'étrangeté de leurs
mœurs et de leur langage.

--J'ose considérer cette première partie de ma tâche comme à peu près
remplie.--Aussi m'occupai-je en ce moment d'une de nos phases maritimes
les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats
inespérés:--Je veux parler de notre guerre dans l'Inde en 1780,--sous
les ordres du bailli de Suffren.--Tel sera du moins le sujet de la _Tour
de Koat-Ven_, roman historique qui, je crois, paraîtra, bien
prochainement.

Et je ne mets cette sorte d'importance à me justifier de ce reproche,
que parce que j'ai pressenti que notre _Histoire_ nationale maritime
renfermait des ressources inouïes pour le romancier, et qu'à la question
purement littéraire se joindrait peut-être plus tard une question
sociale et politique d'un ordre élevé, si l'on pouvait amener les masses
à concevoir l'importance de la marine en France.

Et qu'on me permette de rappeler encore ici ce que j'ai dit ailleurs[B].

[B] Préface de la 4e édition de _Plik et Plok_.

«Ce que j'appelais de tous mes vœux est enfin arrivé. Une mine
puissante et féconde est ouverte.--Peu m'importe qu'on oublie celui qui
l'a signalée--si, habilement exploitée par ceux que j'ai précédés, mais
qui me dépasseront sans doute, elle enrichit la France d'une littérature
nouvelle.

«Aussi déjà cette impulsion commence, cette littérature maritime se
crée, se forme; le cercle s'étend.--Déjà des revues nous ont donné des
excellents mais trop rares extraits des livres que nous promettent MM.
Jal, Raybaud, Gozlan, Romieu. Enfin M. de Lansac et M. Corbière du Hâvre
nous ont aussi donné des ouvrages maritimes complets et remarquables.

«--Maintenant, en me voyant citer les noms d'écrivains aussi honorables,
on comprendra et l'on excusera en moi, je l'espère, cette vanité de
jeune homme, qui aime à compter les partisans qui se sont réunis à lui
autour d'une bannière qu'il a plantée,--mais qu'il n'a jamais eu la
prétention de porter.»

EUGÈNE SUE.



LE BONNET DE MAITRE ULRIK.

    A la bonne heure, c'est un hasard,
    mais ça est.


C'était, je crois, en 1826, il me manquait un homme pour compléter mon
équipage, et alors les matelots se recrutaient difficilement à Brest,
car on armait beaucoup pour la marine militaire.

Un capitaine de frégate de mes amis m'enseigna l'auberge
d'_Yvon-Polard_, un des plus grands _embaucheurs_ de _Recouvrance_.

En vérité ce sont des gens fort utiles que les _embaucheurs_, ils
accueillent chez eux les matelots sans service et sans pain, les
hébergent, les choyent, les engraissent, et vienne un capitaine
cherchant un équipage, il s'entend avec _l'embaucheur_, choisit ses
hommes, et paie généreusement leurs dettes à _l'hôte_ sur les avances
que chaque matelot doit recevoir au jour de l'embarquement.

C'est donc jusqu'à un certain point la traite des blancs.

Or, j'allai trouver _Yvon-Polard_, rue de _la Souris_, à son auberge du
_Chasse-Marée_; la rue de _la Souris_ est infecte, étroite et sombre, il
faut descendre huit ou dix marches pour arriver dans la salle-basse de
l'hôtellerie; et cette espèce de cave est tellement obscure, que sans le
secours de quelques lampes de fer, on n'y verrait pas en plein midi.

Au bas de l'escalier un petit homme roux, trapu et manchot vint à moi,
et me demanda civilement ce que je voulais; quand il le sut, il cligna
des yeux, d'un geste me recommanda le silence, me prit la main, me fit
traverser un couloir noir comme un four, et après quelques minutes de
marche, je me trouvai dans une petite salle éclairée par un soupirail.

Alors _Yvon Polard_ me dit à voix basse: «Mon officier, vous n'avez qu'à
regarder et à écouter par cette fente... que vous voyez à cette cloison?
il ne me reste que cinq _culottes goudronées_ à placer; ils sont là à
courir bon-bord; c'est l'histoire de rire en attendant de pousser au
large. Vous pouvez les juger; ils vont tout-à-l'heure être saouls comme
des soldats, et vous savez, mon officier, qu'alors on se déboutonne,
qu'on fait voir sous quelle aire de vent on a l'habitude de naviguer.
Vous ferez votre choix d'après ce que vous aurez vu, et nous nous
entendrons pour le reste. Je vous laisse, mon officier.»

Je collai mon œil à la fente, et je vis les cinq matelots assis
autour d'une table noire et grasse, éclairée par la lueur douteuse d'une
lampe. Deux femmes envinées, l'œil brillant, les cheveux épars, à la
voix rauque, leur versaient à boire: ils étaient ivres ou à peu près. Au
bout de cinq minutes, deux tombèrent sous la table.

Ils restaient trois: un jeune garçon de vingt ans blond et frais comme
une fille; le second était basanné, vigoureux, bien découplé, et pouvant
avoir quarante ans; quant au troisième, je ne pus voir sa figure, car il
tenait sa tête cachée dans ses mains.

--«Pour de vieux caïmans à peau salée, ils portent b.... mal la voile,
dit le jeune garçon en poussant dédaigneusement du pied le corps des
deux matelots qui roulèrent sous les bancs... Allons, toi... _la jambe
de bois_, verse;... verse donc cordieu; le gosier me démange...»

Il s'adressait à une des deux femmes qui avait effectivement une jambe
de bois....

Il vida prestement son verre, et continua, après s'être essuyé la bouche
au revers de sa manche; et s'adressant à son compagnon basanné...

--Est-ce que tu es aussi à la cape,... toi, _Pierre_? Eh! mon matelot...

--Non, dit l'autre en baisant bruyamment les joues marbrées de sa
compagne, qui rajustait sa coiffe... Mais je pense que nous filons notre
câble d'une drôle de manière.... et que si nous trouvons à embarquer,
il nous restera de nos avances à peu près de quoi mettre dans l'œil
d'un marsouin, et encore ça ne le fera pas loucher...

--Bah, bah!... on embarque ici et au premier port étranger on prend de
l'air; on s'arrange avec un autre navire.... et en chasse... sabordé le
capitaine...... comme nous avons fait à Saint-Thomas; tu sais bien....
heim!... matelot?...

--Je le sais si bien que nous avons gagné quarante gourdes au change;
que le capitaine a été obligé de prendre deux nègres pour nous
remplacer, et qu'ils ont si bêtement manœuvré pendant un grain, que
la _Petite Nanette_ a chaviré au débouquement, et que le capitaine a été
noyé...

--C'est sacredieu vrai, dit l'autre avec un éclat de rire; noyé comme un
chien, noyé..... aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 13 octobre,
et que j'ai donné ma dernière gourde à ma mère!..

Je pensai intérieurement que ni l'un ni l'autre de ces deux compagnons
ne mettrait jamais le pied sur mon navire. J'allais me retirer, fort
peu satisfait de ma visite à _Yvon-Polard_, lorsque le marin qui n'avait
dit mot jusque-là, leva vivement sa tête d'entre ses deux mains, et
s'écria avec un accent indéfinissable:

--Qui parle ici et du 13 octobre et de mère?...

Ce fut alors un hourra général, et des éclats de rire retentirent dans
la chambre.

--Enfin, dit le jeune matelot, il a largué le câble qui amarrait sa
langue.

--C'est heureux qu'il ne fasse plus le milord; on n'est pourtant pas
trop déchirée, dit la _Jambe de bois_ en ajustant son fichu.

--Veux-tu un coup de grog, dit _Pierre_ en lui tendant un verre.

--A sa santé, car il est fou, dit l'autre femme.

Et ils se mirent tous à hurler, en frappant sur la table avec leurs
gobelets de fer-blanc, à sa santé! à sa santé!... tandis que lui les
regardait fixement et avec mépris.

Il pouvait avoir trente ans; ses traits étaient beaux, mais pâles; ses
cheveux noirs se joignaient à d'épais favoris noirs qui encadraient sa
figure rude et sévère...

Du reste, il portait un costume de matelot, de simple matelot, mais
propre et soigné.....

--A sa santé!... A sa santé, crièrent encore les autres avec un
redoublement de rire et de bruit...

--Tu n'entends donc pas, sauvage! hurla le jeune garçon, les yeux
remplis de vin, les lèvres violettes, et les bras tremblants et lourds.

--On boit à ta santé, monsieur l'_Air-en-dessous_, dit la _Jambe de
bois_ en le tirant par la manche de sa veste.

--Allons, bois donc; tu nous embêtes à la fin, dit _Pierre_, tout-à-fait
ivre, en lui heurtant violemment le verre contre les lèvres...

Ici je ne distinguai plus rien, car du premier coup de poing que donna
l'homme pâle, la lampe s'éteignit, mais j'entendis un tapage infernal,
des blasphèmes, des cris de douleur et de joie cruelle, et dominant sur
le tout, la voix de l'homme pâle, qui criait: Ah chiens! vous parlez de
mère et du 13 octobre; par satan! ce sera la dernière fois...

Comme les gémissements devinrent étouffés, j'allais sortir pour appeler
_Polard_, lorsqu'il parut.

--Allez vite, lui dis-je, ils se tuent là-dedans...

--Ah bah!... mon officier, c'est l'histoire de rire;... ils jouent.

--Les couteaux sont de la partie, lui dis-je.

--Est-ce que _Ulrik_ s'en est mêlé? me demanda-t-il.

--Comment? _Ulrik..._

--Oui, mon officier, le grand pâle, il s'appelle _Ulrik_; c'est qu'il
est brutal en diable.... et fort, fort comme un cabestan...

--Oui, oui, il s'en est mêlé; ainsi, allez vite, car ils s'égorgent...
Entendez-vous ces cris?

--Ah bah!... N'y a pas de mal, mon officier: petite pluie abat le gros
grain. Avez-vous fait votre choix?...

--D'abord, maître Polard, deux étaient ivres-morts...

--Je parie que c'est _Cavelier_ et _Jangras_....

--C'est possible... Les deux autres m'ont l'air de vrais corsaires.

--Le petit blond... pas vrai? mon officier, et le gros noirot... Vous
avez raison... Deux _faï-chiens_, deux carognes... Vous venez de la part
du brave commandant B***, je ne voudrais pas vous tromper. Ici, il n'y a
que _Ulrik_ qui puisse vous convenir: c'est fort, c'est sage, mais
sombre et taciturne en diable.

--Va pour _Ulrik_, lui dis-je tout rêveur; vous me l'enverrez à bord
demain au coup de canon.

--Suffit, mon officier; j'irai avec lui pour les _avances_, comme de
juste.

--A la bonne heure, je vous attends.

Au point du jour, _Polard_ était à mon bord avec _Ulrik_; je les fis
tous deux descendre dans ma chambre.

--Capitaine, dit Polard, voici _Ulrik_ dont je vous ai parlé...

--Approche, lui dis-je.

Il s'approcha.--Où as-tu navigué en dernier lieu?

--J'arrive de Lima, capitaine, passager sur le brick _l'Alexandre_.

--Passager!...

--Oui capitaine...

--Pourquoi pas matelot?...

--Parce que j'étais passager, capitaine.

--Et que faisais-tu à Lima?

--Je naviguais dans la mer du Sud... au service des Colombiens...

--Ah! diable... As-tu des papiers?...

--Non...

--Aucun?

--Si..... un certificat du capitaine de _l'Alexandre_... Le voici...

--Il est bon... Veux-tu venir à mon bord?

--Comme vous voudrez, mais je ne vous y engage guère.

--Comment?

--Je m'entends, capitaine.

--Ne l'écoutez pas, dit _Polard_, c'est un braque; d'ailleurs, il me
doit deux mois d'auberge; s'il fait l'original je le mets dehors, et il
ira coucher et vivre où il voudra...

--Alors, capitaine, prenez-moi... mais tant pis pour vous...

--C'est dit, je t'arrête... Polard, envoyez-lui son coffre ici; nous
compterons après pour ce qu'il vous doit... Et toi, mon garçon, tu vas
aller là-haut, on est en train de rider les haubans et d'enverguer un
hunier; nous verrons ce que tu sais... Va... Voilà ta pièce d'amarrage
(_le denier d'adieu_).

J'avoue que la bizarrerie de cet homme m'avait singulièrement frappé, et
presque décidé à le retenir à mon bord.

D'ailleurs, sa figure quoique sombre et triste, ne présageait rien de
fatal...

Huit jours après, j'avais choisi _Ulrik_ pour maître d'équipage, car
jamais matelot ne s'était montré plus habile, plus prompt, plus entendu,
et plus au fait du service...

D'une régularité parfaite, il ne descendait jamais à terre; son service
fini, il allait s'asseoir dans les porte-haubans d'artimon, et restait
là des heures entières sombre et silencieux.

L'équipage, qui le craignait comme le feu, l'avait surnommé le
_Croque-Mort_.

Mon chargement fait, je mis à la voile le vendredi du 21 novembre, et
sortis du port avec une jolie brise de S.-O. J'allais à Buénos-Ayres...

_Ulrik_ avait été plus sombre qu'à l'ordinaire le jour de
l'appareillage... Il s'était approché plusieurs fois de moi comme pour
me parler, puis s'était retiré sans mot dire.

Vers le soir, la brise fraîchit; je fis serrer les perroquets, et nous
louvoyâmes sous nos basses voiles pour nous tenir écartés de la côte...

--Eh bien! maître, dis-je à _Ulrik_, il vente bon frais... Qu'en
penses-tu?...

--Capitaine,... je vous avais prévenu, me répondit-il d'un air grave et
solennel qui m'imposa.

--Que veux-tu dire?

Lui, sans répondre à ma question, me saisit fortement le bras, et
murmura tout bas: Faites sur-le-champ amener les perroquets, et mettre
les huniers au bas ris... Le grain approche... La tempête sera
affreuse... affreuse, je le sens là, me dit-il en enfonçant ses ongles
dans sa poitrine velue...

J'obéis machinalement, et bien m'en prit, car à peine cette manœuvre
était-elle exécutée, que le vent souffla du N.-E. avec une furieuse
violence; le jour baissa tout-à-coup, et la mer devint horrible...

Nous passâmes la nuit sur le pont, et au point du jour, le temps étant
par trop forcé, nous relâchâmes au Hâvre...

Quand nous fûmes mouillés, _Ulrik_ entra dans ma chambre, où je m'étais
retiré pour prendre un peu de repos...

--Capitaine, me dit-il, je vous quitte.

--Tu me quittes, et pourquoi?

--Je ne puis vous le dire... mais il le faut... pour vous...

--Non, pardieu!.... tu m'es trop utile.... Où trouverai-je un maître
comme toi?..... Du tout, tu resteras.... et j'augmenterai ta paye...

--Alors je déserterai...

--Non, car je te consignerai à bord, dans ta chambre, et je te mettrai
aux fers, s'il le faut...

--Vous le voulez donc?... A la bonne heure... Vous verrez...

Et en prononçant ces mots, ses grands yeux gris prirent une singulière
expression de pitié...

Mais le lendemain de cette entrevue, je ne sais pourquoi de sourdes
rumeurs circulèrent dans mon équipage...

--C'est ce chien de _Croque-Mort_ qui nous porte malheur, disaient les
uns...

--Avec un b... comme ça à bord, c'est à y laisser sa peau...

Dès longtemps je connaissais la singulière superstition des matelots,
qui attribuaient tous les événements pénibles de la navigation à un
seul, espèce de bouc d'Israël qui était responsable de tout ce qui
pouvait arriver de fâcheux; je fis en conséquence donner quarante bons
coups de cordes à chacun des deux meneurs qui avaient propagé ces idées
stupides, et j'enfermai _Ulrik_ dans sa chambre; puis je fis mettre à
la voile le jour même, car la brise avait molli.

Nous sortîmes du Hâvre le 26, avec un bon vent qui nous éloigna bientôt
du rivage. Une fois au large, je rendis la liberté à _Ulrik_.

--On a donc tanné le cuir à quelqu'un, capitaine? me demanda-t-il.

--Un peu, à deux chiens... qui t'indiquaient à l'équipage comme cause du
mauvais temps, comme si ton souffle faisait grossir la mer, crever les
voiles ou craquer les mâts!...

--Peut-être, dit-il sourdement.

Je haussai les épaules, et laissai mon pauvre maître, que je crus
timbré.

Par une inexplicable fatalité, à la hauteur des îles de _Palme_ et de
_Fer_ (Canaries), comme je faisais gouverner dans l'espoir de prendre
connaissance de l'île Saint-Antoine, le temps se chargea de grains, la
brise se fit, il venta grand frais, et la tempête devint bientôt si
violente, que dans une bourrasque mon petit mât d'hune et mon bâton de
foc furent emportés.

Alors une affreuse idée s'empara de l'équipage, consterné de cette
perte, et les matelots s'avancèrent vers moi en poussant avec un
horrible accent de rage ces cris frénétiques: A la mer! à la mer le
_Croque-Mort_!... il est cause de tout...

Je frémis... et regardais _Ulrik_. Pour la première fois, je le vis
sourire... mais quel sourire, mon Dieu!

Infâmes! m'écriai-je en m'armant d'un anspec, je vous assommerai comme
des chiens si vous faites un seul pas.

--A la mer... à la mer!... Nous ne voulons pas sombrer pour lui... A la
mer!...

Ils s'approchèrent encore. Je me jetai au-devant d'_Ulrik_, qui me
dit:--Laissez-les faire: C'est écrit:

--Laisser commettre un assassinat de sang-froid!... Non, non... Descends
dans ma chambre, tu y trouveras mes pistolets; tu remonteras avec... En
attendant, je vais les maintenir....

Et ce disant, je tournai rapidement mon anspec en m'avançant vers eux.

--Pardon, capitaine... mais le _Croque-Mort_ y passera dit l'un d'eux...

--Oui, oui, il y passera, répétèrent-ils avec fureur.

Et leurs cris dominaient le sifflement de la tempête.

Au même instant, un _nœud d'agui_ me fut lancé; je tombai sur le
pont, et fus garrotté en un moment... J'écumais de rage en voyant
_Ulrik_ calme, les attendre impassible...

--A son tour maintenant, cria le maître voilier, homme d'une taille
énorme, en s'avançant vers _Ulrik_.

En ce moment, la tempête était si furieuse, que le navire donna un
violent coup de roulis, et presque tous les matelots roulèrent sur le
pont.

--Profite de l'embellie! criai-je à _Ulrik_... A ma chambre!...

Mais lui, s'élançant après les haubans d'artimon, fut d'un bond sur la
lisse du navire.

--Je devrais, cria-t-il aux matelots, qui se relevèrent blasphémant; je
devrais vous laisser commettre un crime inutile, car ma mort ne peut
vous sauver que si elle est volontaire... Ce n'est pas pour vous, mais
pour le capitaine, car il a une mère... une mère! répéta-t-il avec un
affreux grincement de dents.

Et il secouait les cordages avec fureur.

Je vivrais, je crois, cent ans, que je n'oublierai jamais ce sombre
tableau. Je le vois encore, lui _Ulrik_, cramponné aux haubans, les
cheveux flottants, sa pâle figure qui se détachait blanche sur le gris
foncé du ciel, ses yeux flamboyants et les hideuses contorsions de sa
bouche hurlant le mot... mère...

L'équipage resta pétrifié, comme fasciné par cette résolution
inconcevable; resta immobile, le regard fixe, attachant sur _Ulrik_ des
yeux hagards.

--Adieu donc, capitaine...

Ce furent ses dernières paroles, car il disparut.

--Hourra... hourra, vilain _Croque-Mort_! cria l'équipage en frappant
des mains.

On vint poliment me dégager de mes liens.

Je croyais rêver.

Le timonnier qui tenait la barre, fut renversé par un coup de mer, le
navire vint au vent, et nous faillîmes engager. Cette violente secousse
et cet effroyable péril me firent revenir à moi... Je me précipitai sur
la barre; et j'y restai.... commandant la manœuvre de ce poste, car
le temps pressait.

--Vous voyez, chiens, leur criai-je, que le ciel vous punit de votre
atroce forfait... La mort de ce malheureux fait-elle cesser la tempête?
Elle augmente au contraire, elle augmente... Malédiction!... Dans une
heure peut-être, nous irons le rejoindre... lui...

L'équipage fut un peu démoralisé; quelques-uns baissèrent la tête,
lorsque l'infernal voilier reparut au grand panneau, portant un
coffre...

--Va donc dans le même tombeau que ton maître le _Croque-Mort_! et que
le bon Dieu nous laisse en repos, car nous n'avons plus rien à ce
matelot de l'enfer.

Et le coffre fut lancé par-dessus le bord, aux acclamations de tout
l'équipage, persuadé que la tempête cesserait quand il n'y aurait plus
rien à bord qui eût appartenu au pauvre _Ulrik_...

Au contraire, la tempête redoubla de violence. J'entendis une horrible
explosion; c'était notre grand'voile que le vent venait d'emporter,
d'emporter si rapidement, que je ne vis qu'un point blanc tourbillonner
et disparaître en une seconde.

--Malédiction.... enfer!... criai-je.... Dieu est juste!...

--C'est qu'il y a encore ici quelque chose au _Croque-Mort_, dit
l'imperturbable voilier. Mousse, descends et cherche, et gare à ta peau
si tu ne trouves rien...

       *       *       *       *       *

Cinq minutes après, le mousse remonta avec un vieux, vieux bonnet de
laine rouge, oublié dans un coin de la chambre d'_Ulrik_...

Allons, dit le voilier, en le jetant à la mer... allons, on n'a plus
rien à _lui_... _Tais-toi_, et _fais calme_...

Un hasard... (était-ce un hasard)? voulut que les deux ou trois
dernières raffales qui nous avaient durement drossés furent, comme on
dit, la _queue du grain_... Le vent tomba, le ciel s'éclaircit, la brise
souffla légère, et la mer calmit... Depuis ce moment, notre traversée
fut heureuse, fut la plus heureuse que j'aie faite, et nous arrivâmes à
Buénos-Ayres le 1er janvier.

     _N. B._ Le lecteur m'excusera de ne pas lui dévoiler le mystère ou
     la fatalité qui semble se rattacher au mot _mère_ et au nombre
     _treize_; mais ne l'ayant jamais su moi-même, je n'ai rien voulu
     ajouter qui pût dénaturer un fait vrai.



VOYAGES

ET

AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN,

Parisien.



CHAPITRE PREMIER.

Comment Narcisse Gelin eut l'idée de voir la mer, en regardant un moulin
à vent.


Narcisse Gelin était un bon jeune homme, bien doux et bien honnête; son
père, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran,
lui fit donner une éducation libérale.

Aussi à 19 ans, trois mois et un jour, Narcisse Gelin ayant terminé sa
philosophie, aurait pu, s'il eût voulu, raisonner fort proprement sur
l'âme et les idées innées; mais Narcisse préféra ne pas raisonner du
tout.

Doué d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée,
sentant bouillonner en lui l'âme d'un poète, il dit à son père Bernard
Gelin:--Je serai poète... je suis poète.--Sois donc poète, dit Bernard,
qui exécrait ses voisins et adorait son fils.--D'autant plus,
ajouta-t-il, que ça vexera Jamot l'épicier dont le fils n'est qu'un
homme de lettres.

Et voilà comment Narcisse fut poète.

Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie
aux Batignoles, à Vincennes et aux Près Saint-Gervais. Il se pâmait
devant les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les
moulins à vent, _dont la meule insouciante broie également le froment du
riche et du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent
aux voiles d'un navire_.....

A cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de
navire, tressaillit. Tout à coup une pensée soudaine l'illumina. La
véritable poésie n'est pas, décidément, sur terre, se dit-il; elle est
sur mer: là, une vie rude et énergique; là, des tempêtes; là, des
combats; là, des hommes forts; là des hommes âpres; là des hommes à
part...--Je verrai la mer, j'irai sur mer.

Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina,
tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite
pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.--Il
ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa
Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.

Or il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin
de sa mère était écrivain du port.

Narcisse, arrivant à Brest fut droit chez le cousin, lui exposa ses
désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.

Le cousin était justement l'intime du capitaine de _la Cauchoise_; jolie
goëlette en chargement pour la Martinique.

Le cousin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur _la Cauchoise_.
Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. _La
Cauchoise_ lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se décida, le
choix étant très borné dans ce port militaire. Mais en vérité, il eût
bien donné dix louis de plus pour que la goëlette se fût nommée
_l'Ondine_ ou _la Phébé_. Il fallut donc se résigner, d'ailleurs il
comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait
s'appeler au moins d'_Artimon_ ou _Stribord_.--Point, le capitaine
s'appelait Hochard!!!--Malgré son bon naturel, ce fut un tort que
Narcisse ne lui pardonna jamais.

On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau
jour pour Narcisse, que le jour où son cousin lui dit: Il faut pourtant
faire connaissance avec votre navire, allons à bord.

Ils s'embarquèrent à _Recouvrance_ dans un bateau de passage, et se
dirigèrent vers _la Cauchoise_, mouillée en grande rade, pour faciliter
son appareillage.--La houle était forte, le canot, petit et conduit par
un _Plougastel_, roulait d'une affreuse manière.--Narcisse comptait sur
un accident, une émotion forte. Il n'eut que mal au cœur.

On accosta la goëlette.--Narcisse faillit tomber deux fois à l'eau, mais
avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.

En le parcourant, d'un air effaré, il cherchait des visages rudes,
marqués, bronzés, des têtes de forban.--Il vit trois Bas-Normands
blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient à
la drogue.

Deux autres marins lavaient et étendaient du linge sur l'avant du
navire.

Il ne leur manque plus que de repasser pour être de parfaites
blanchisseuses, pensa Narcisse avec une cruelle répugnance. Narcisse fut
introduit chez le capitaine _Hochard_; le capitaine n'était pas seul, il
fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation
qu'il avait commencée avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui
se tenait debout devant lui.

Narcisse put à son aise examiner le lieu où il se trouvait: c'était une
petite chambre boisée comme à terre, un canapé comme à terre, des
chaises, une table, un plafond, une fenêtre, des gravures encadrées,
tout cela comme à terre.

Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il
se figura, par la pensée, l'homme qui devait commander à la tempête,
braver les éléments en furie.

--Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux
flamboyants.--Il regarda et vit M. Hochard; c'était un homme de quarante
ans à peu près, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie
insignifiante, fort poli, des manières communes, mais prévenantes; de
plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une
redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des
souliers à boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux
serrement de cœur qu'éprouva Narcisse quand il eut complétée cet
ignoble et prosaïque signalement.

De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas
moyen de débarquer en accordant une indemnité au capitaine.

Pour se distraire, il se prit à examiner l'interlocuteur de M. Hochard.

On l'a dit, l'interlocuteur était fort gros, d'une haute taille, chauve
et très coloré; deux petits yeux gris toujours en mouvement, donnaient
une rare expression de vivacité à sa bonne et joviale figure; son
costume était celui d'un homme du peuple, une veste et un
pantalon.--Allons, allons, monsieur le capitaine, disait le gros homme,
soyez raisonnable, ne rançonnez pas un pauvre diable comme moi;--en
vérité 600 francs pour moi et mes caisses.., c'est aussi par trop
cher...--Comme vous voudrez, répondit le capitaine, mais je n'ai qu'un
prix, et je ne fais jamais marchander mes chalands.

--Ses chalands!...--Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis près
du comptoir paternel de la rue du Cadran.

--Mais enfin, disait le gros homme, que fait un homme de plus ou de
moins sur un équipage comme le vôtre... monsieur le capitaine?

--Cela fait un dixième, voilà tout.

--Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu'à manger
avec vos matelots, monsieur le capitaine.

--Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai déjà dit, répondit
imperturbablement le froid M. Hochard.--Je ne surfais jamais.

Ces débats faisaient bouillir l'âme de poète de Narcisse.

--Allons donc puisqu'il faut en passer par là, dit le gros homme avec un
profond soupir; mais une dernière condition, monsieur le capitaine: mes
caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues
dans la calle au moins,--vous savez ce qu'elles contiennent, et
l'humidité les pourrait gâter.

--On les placera dans le faux pont.

--Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?

--Quand il vous plaira....

--Voilà votre argent,--c'est chose faite, monsieur le capitaine, dit le
gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit
en trébuchant.

--En voilà un qui n'a pas le pied marin, dit le cousin.

--C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux
Antilles, dit le capitaine...

--Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil, riposta ingénieusement
le cousin.

--Ma foi, ça le regarde.--Puis saluant Narcisse M. Hochard continua avec
sa voix monotone:

--Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espère bien; aussi je
suis enchanté, Monsieur de faire votre connaissance, j'ose croire que
nous nous entendrons bien: vous serez ici comme chez vous, comme à terre
mon Dieu... pas la moindre différence. Je vous le répète... comme à
terre.

Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.

--Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise
faite, nous gagnons les Açores, les vents alisés, et nous arrivons à la
Martinique... comme sur des roulettes.

Narcisse était désespéré...

Pourtant, capitaine, dit-il, on n'a jamais vu de traversée sans
tempête... Sans...

--Bon Dieu! que dites-vous là, mon cher Monsieur? Je suis à ma
vingt-unième année de navigation, et excepté quelques petits coups de
vent par-ci par-là, j'ai toujours été favorisé de temps superbes... de
temps magnifiques.

--Que le diable t'étrangle, toi et tes temps superbes,--pensa Narcisse,
malgré le peu de logique de ce souhait.

--Si nous partions au mois de février ou mars, je ne dis pas, nous
aurions bien à craindre quelque petite queue d'équinoxe, mais au mois de
juillet!... ajouta-t-il, avec un air de joyeuse et intime conviction,
ah! mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement
pas que vous avez quitté la terre.

--Comme c'est agréable, pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti
violemment: Ne pourrai-je pas débarquer de votre bord, Monsieur?
demanda-t-il au capitaine.

--Dieu du Ciel! et pourquoi? Où trouverez-vous un meilleur navire;
monsieur? Et quel équipage! Des Bas-Normands doux et rangés comme des
filles! ça se mène avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre;
c'est sage et tranquille, jamais ça ne jure... Voyez-vous, pour la
morale ou non, j'ai mes principes là-dessus, et je m'en suis bien
trouvé, aussi est-ce moi qui ai toujours passé les religieuses que le
gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes
filles n'ont jamais eu à rougir d'un mot inconvenant...

--Allons... il ne manquait plus que cela, dit impétueusement Narcisse...

--Sans doute, Monsieur, je vous le répète, pour les égards, la sûreté,
la tranquillité et les bonnes mœurs, vous ne trouverez jamais mieux
que _la Cauchoise_. Aussi croyez-moi, restez-y.

--D'ailleurs, votre passage est arrêté, payé d'avance, signé; il me
serait impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez
donné.--C'est la loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances...

--Non, Monsieur, c'est inutile, dit Narcisse attérré, foudroyé.

--Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leçon dont je
profiterai... Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses
litanies sur la sûreté, les égards et la politesse.... Narcisse remonta
courroucé sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut à
bord de _la Cauchoise_, que le jour de l'appareillage. Ce jour-là, il
avait rencontré sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait
proposé de prendre une chaloupe à eux deux pour porter leurs bagages.

Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les
larmes aux yeux: vous le voyez, cousin, vous le voyez... Un temps
magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe... Comme c'est
amusant!... Embarquez-vous donc après cela..., cherchez donc des
émotions; des mœurs tranchées! oh si c'était à refaire!...

L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant
observer que la goëlette avait déjà fait deux fois le signal de venir à
bord.

Narcisse se précipita dans la chaloupe en maugréant.

--Vous n'avez jamais navigué; Monsieur, lui demanda le gros homme.

--Non; et vous?

--Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon Monsieur; je m'en vais
aux _îles_ pour montrer ces figures là.... et tâcher de gagner mon
pauvre pain.

--Que représentent vos figures, demanda machinalement Narcisse.

--Cette caisse-là... répondit le gros homme, en montrant une des deux
boîtes (elles avaient chacune à peu près six pieds de long sur quatre de
large et d'épaisseur). Celle-là représente la passion de notre Seigneur.
Mon bon Monsieur, et celle-ci le grand Napoléon; un Albinos aux yeux
rouges, et sa sainteté le Pape, mon bon Monsieur.

--Ça m'est bien égal, pourquoi me dites-vous cela, répondit Narcisse,
enchanté de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.

--Je vous dis cela, dit le gros homme avec soumission, parce que vous me
le demandez, mon bon Monsieur.

--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous,
intrigant, hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau
soleil de juillet étinceler sur les vagues.

On accosta la goëlette... Le gros homme fit monter ses caisses à bord
avec des précautions inouïes, et surveilla lui-même leur emménagement.
Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse
avec laquelle il descendait les échelles des panneaux; et les bonnes
gens riaient aux larmes en lui nommant les mâts et les manœuvres dont
il écorchait les noms de la façon du monde la plus grotesque.

Le soir, à cinq heures un quart, _la Cauchoise_ donna dans la panne,
sortit du goulet, et suivit le Cap à l'ouest-sud-ouest, par un joli
frais du nord-est.

Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment où
cet admirable spectacle _rallumait en lui le flambeau de la poésie_,
comme il allait savourer cet important tableau, qu'il regardait comme
une compensation bien due à ses éternelles déceptions, il fut pris du
mal de mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.

L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua
d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.

Seulement, au moment de descendre dans le faux pont, passant près du
taquet, qui retenait l'écoute de grande voile, il s'aperçut que cette
manœuvre n'était pas assez serrée, et regardant bien si personne ne
l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du
taquet avec l'habileté d'un marin consommé; puis il alla voir ses
caisses.



CHAPITRE II.

Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont de la
goëlette.


Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait.--Je ne dirai
pas Dieu, car Narcisse avait reçu une éducation libérale, et le beau de
l'éducation libérale est de ne pas croire en Dieu;--Mais Narcisse
invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses...
Muses, disait-il, envoyez-moi, s'il vous plaît, un événement, une
tempête, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la poésie, pour Dieu
de la poésie! J'ai quitté la boutique paternelle, mon foyer domestique,
Paris, mon département, mon pays! la France! ma belle France, et vous
comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerçants,
entendre parler commerce et marché, poivre et sucre... que l'on
s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dévorant de la tempête...
Ainsi de la poésie.... ô muses!... quelque chose de tranché, de heurté,
de bizarre, de terrible, s'il vous plaît.--Je ne sais si les muses
l'entendirent; mais il se passa tout à coup quelque chose de fort
singulier dans l'entrepont de la goëlette.

Le _Cadre_ (ou lit) de Narcisse était suspendu à l'arrière de cet
entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait
galamment installé; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond,
un espace restait vide et à travers cette lucarne improvisée; Narcisse
put jeter un coup d'œil investigateur dans le faux pont.

Cet entrepont était faiblement éclairé par la lueur d'un fanal placé
près de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux
caisses de l'élève de Curtius, posées droites et appuyées sur la
muraille du navire.

Tout à coup Narcisse aperçut une masse qui lui parut d'abord informe,
mais qui se dessina bientôt. Dans cette masse, il reconnut le gros
homme, l'homme aux figures de cire.--Le vil industriel vient voir ses
caisses, pensa Narcisse. Va! butor à l'âme vénale, pense à ton commerce,
penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez heureux,
assez robuste pour ne pas éprouver le mal de mer, au lieu de te laisser
aller au doux _far-niente_ de tes rêveries, à voir trembler dans la mer
les étoiles du ciel, à entendre...--Mais Narcisse interrompit tout à
coup sa période, ouvrit des yeux énormes, suspendit sa respiration. Il
crut rêver.--L'homme aux figures de cire s'était approché de ses
caisses, et, après un moment d'incertitude, il avait poussé un
ressort.--Le couvercle de la première caisse s'abaissait, et à la lueur
incertaine du fanal, Narcisse aperçut dans le fond trois figures:
quelles figures! et ce n'était ni un Albinos, ni le grand Napoléon, ni
sa sainteté le Pape.

--C'est sans doute la caisse à la Passion pensa Narcisse; mais je ne
vois pas le Christ. En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.

--Après tout, pensa encore le fils du mercier; il ne les a pas habillés
pour la route, de peur d'abîmer leurs costumes.

Mais voici que la scène change.

A un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la
boîte, en sortent, et s'avancent empesées droites et raides.

--Cet homme-là est un sorcier ou un furieux mécanicien, se dit Narcisse
en sentant le froid lui gagner les reins.

Mais voici que les trois figures étendent les bras, se détirent, se
secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.

--Pour le coup, ceci devient trop poétique: c'est forcé; _ce n'est pas
nature_, pensa Narcisse en retombant glacé sur son oreiller.

Mais il voulut voir, jusqu'à la fin, le dénoûment de cette scène. Son
âme de poète se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et
continua de regarder. Quand il se remit à sa lucarne, le gros homme
avait sans doute ouvert aussi la boîte _à la Passion_; car, au lieu de
trois, ils étaient six, sans compter l'industriel; six armés jusqu'aux
dents;--et la lumière du fanal luisait, étincelait sur les lames de
longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.

--Sommes-nous parés? dit le gros homme à voix basse....

--Oui...

--Adieu!--Va! fit le Curtius.--Et lestes et adroits comme des chats
sauvages, ils se hissèrent par les deux panneaux entr'ouverts.

Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait
de son front: il commençait à comprendre que ce pouvait bien être des
pirates.

Et ce doute se changea en conviction, lorsque, après quelques cris
étouffés, quelques trépignements sur le pont, il y eut un moment de
silence à bord de la _Cauchoise_, et puis qu'un immense et retentissant
_hourra_ ébranla la goëlette jusque dans sa membrure.

Tout-à-fait fixé sur la moralité du gros homme, Narcisse le considéra
dès-lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napoléon, sa
sainteté le Pape, Jésus-Christ et les acteurs de la Passion comme des
scélérats de sa troupe qui pouvaient avoir jeté à l'eau le capitaine
Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si
bonnes mœurs.

Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulière
fatalité, par un étonnant caprice de notre organisation, cet événement
qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie
rude et forte, des mœurs tranchées, heurtées; cet événement, dis-je,
le trouva froid et prosaïque: on eût dit que son âme de poète avait été
frappée du même coup de poignard, qui frappa au cœur l'honorable
capitaine.

Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez
poétique, il le regretta même: il le poétisa aux dépens du gros élève de
Curtius; il poétisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait
maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens: il vit une
belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels
qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut
sublime; cette goëlette transportant tout à l'heure d'un monde à l'autre
cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers,
lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu'il préférait de
beaucoup à celle de la _Cauchoise_, maintenant montée par une demi
douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le pillage.

Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies
littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolis
moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs
si parfumées: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et
leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes
filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux et la nuit
paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du
lac!....

--Oh! disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson
prodigieux... Oh! voilà une poésie vraie, douce et consolante! Oh! que
je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit
ruisseau qui glisse sur le sable,--les figures les plus tannées, les
plus cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de
jeune fille...--Un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs,
et déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du
mois de mai, au lever d'un beau soleil.

De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets,
Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en
face.--Que vont-ils faire de moi? se disait-il...

Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu'un coup de canon
retentit longuement sur l'immensité de la mer...

--Qu'est-ce que cela? pensa Narcisse, je n'ai pas vu de canon à bord...

Un bruit sec accompagné d'un sifflement assez aigu, l'étonna bien
davantage; surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par
le flanc du bâtiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond,
et du plafond, aller se loger à moitié dans le bord opposé....

--Je suis perdu, dit le poète, les dents serrées, s'évanouissant de
terreur.



CHAPITRE III.

Ce qui advint à Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles sujets de
stupéfaction.


Quand Narcisse Gelin revint à lui, il était au grand air sur le pont de
la goëlette, les fers aux pieds et aux mains; placé entre deux marins
vêtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau
couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun était armé d'un sabre.

Il tourna la tête, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire;
accommodé comme lui, et ses six compagnons verrouillés et cadenassés de
la même façon, soumis à la même surveillance.

Puis à une encablure de la goélette, un beau brick de guerre, étroit,
hardi, allongé,--pour le moment en panne, et portant à sa corne un large
pavillon bleu, à croix rouge et blanche dans un de ses angles.--C'était
le pavillon anglais.

--Pourriez-vous me dire, Monsieur, dit Narcisse en s'adressant au gros
homme; ce que tout cela signifie?

--Tiens, cet autre!... Je n'y pensais plus... cela signifie, mon garçon;
que dans un quart d'heure... Mais, dis-moi, tu vois bien les vergues de
ce brick...

Qu'entendez-vous par les vergues? fit gravement Narcisse...

--Ah! l'animal!...--Ce bâton qui croise le mât en travers...
Comprends-tu?

--Je comprends.

--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi, à cheval
sur ce bâton?

--Je vois l'homme accroupi.

--Sais-tu ce qu'il fait!

--Je ne sais ce qu'il fait.

--Il arrange une corde.

--Pour?...

--Pour... nous pendre.

--C'est-à-dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.

--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bégueule
celui-là!

--Je ne suis pas bégueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que
cela ne peut pas être, vous êtes des pirates, à la bonne heure, mais je
ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin; poète connu et
domicilié à Paris; passager à bord, et pas du tout de votre bande...

--Alors, dis-leur,... c'est trop juste...

--C'est ce que je compte faire... heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une
nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes:

--Je dois éclairer votre conscience. Monsieur l'officier:--Parti comme
passager à bord de la _Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie
pas partagé le sort de l'infortuné capitaine et de ses malheureux ma...

L'officier l'interrompit alors en anglais; d'un air irrité et donna dans
cette langue un ordre aux matelots qui serrèrent les pouces de Narcisse,
de façon à les briser...

--Eh bien! reprit le gros homme, sais-tu ce qu'il vient de dire.

--Mon Dieu, non reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses
pouces.--Il vient de dire:

--Bâillonez ce chien, et voilà...

--Mais il n'entend donc pas le français?

--Pas un mot, ni lui ni les autres.

--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous...

--Comme ma langue propre..., mon fils.

--Mais alors, dites lui..... tout..... bien vite.

--Du tout..., tu m'as appelé _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras
pendu, ça t'apprendra...

Narcisse allait répliquer mais le bâillon l'en empêcha.

Il fit quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha
peu les Anglais.

--Pour te consoler, lui dit le gros homme, je vais t'expliquer tout
cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.

Je m'appelle Benard; depuis vingt ans je fais la course, il va environ
six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je rencontre un
brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de gourdes, je
l'attaque et le prends.--Comme il était un mauvais marcheur, je le coule
et son équipage, je garde les gourdes et je file... Ce gredin de brick
que tu vois là... me pince au vent le lendemain, je lui parais suspect,
il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques
paperasses du capitaine que l'on avait bêtement gardées, et il comprend
l'histoire.

Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme
il va le faire tout à l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mène
en Angleterre pour faire un exemple.

Ma foi, là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérâpe du
ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me
débarque à Calais. De Calais je viens à Brest:--Je vois cette jolie
goëlette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la
malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine
d'ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands; tout va
bien, très-bien, et il faut qu'au petit jour, nous ayons pour
réveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais. Le même de la fois du
lougre, c'est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu; enfin
l'Anglais, ce gueux de _même_ Anglais est venu à bord, a visité les
papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avoué, vu que sans cela
j'aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de
suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquer à tous
un bout de filin autour du cou, car il est bien sûr de ne pas rencontrer
parmi nous un cardinal ou un évêque.--Je te parie que dans une heure,
quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gênée,
que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_... Ah! mais
voilà le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse... Adieu, mon
agneau... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appelé intrigant!..

Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de
répondre un mot; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les
yeux et sentit son cœur faillir.

Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique
pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces
costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard
avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l'avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne
trouva écho dans son âme; il ne pensait qu'à une chose, à la corde qui
allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait
tellement, qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard
avait merveilleusement deviné le phénomène physiologique: ainsi qu'il
l'avait annoncé à Narcisse Gelin, ce dernier eût été dans l'entière
impossibilité de chanter: _J'ai du bon tabac_...

On passa les pirates l'un après l'autre à bord du brick. L'un après
l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un
cartahul, en réservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait
plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:

--Après vous, lui dit Benard en ricanant; et quand le fils du mercier se
sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit
furent: Ah! je suis un intrigant?

Plaignez le poète.

--C'est tout de même vexant de manquer une aussi belle affaire,
murmurait Benard à moitié chemin de la vergue.

Quand sa tête toucha la bouline:--ah! dit-il, voilà que je vais faire
_couic_...

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jetés à la mer.

On mit un équipage à bord de la goélette, qui gagna Portsmouth avec le
brick.

Le père de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supériorité à son
voisin Jamot l'épicier: Mon fils le poète est _aux îles_... il doit y
faire une fameuse fortune.

Depuis trois mois il attend une lettre de Narcisse.



CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.

(CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC.)

TRADITION D'ANDALOUSIE.

    C'est un bonheur que rencontre souvent la folie...

    SHAKESPEAR, _Hamlet_, act. II, sc. 2.

    Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, si nous n'avions
    jamais aimé si aveuglément, si nous ne nous étions jamais vus,
    jamais quittés, nous n'aurions jamais en nos cœurs brisés...

    BURNS.

    A tu--por--tu--Para tu--
              Azul y negro.



§ Ier.


On dit que la folie est un mal, on a tort, c'est un bien.--Pour le fou
pas de déception possible.--Le fou qui se croit roi, ne perd jamais son
royaume.--Le fou qui se croit Dieu, ne voit jamais ses autels
abattus.--Le fou est peut-être le seul dont la journée soit pleine; pour
lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de néant, où l'âme
s'engourdit et se glace.--Comme le grelot sonore qui, tremblant au
bonnet du fou, ne rend qu'un son, mais bruit sans cesse... L'âme du fou
ne renferme qu'une pensée, mais cette pensée retentit et vibre
incessamment.

Le fou aime tout le monde, car il n'y a pour lui ni envieux, ni
méchant... si pourtant... il a un ennemi implacable, acharné, qu'il
redoute par instinct,--c'est le médecin. Cet ennemi qui tâche de lui
rendre _la raison_, qui s'obstine à saper son trône, si la folie, fée
prodigue et bienfaisante, l'a doté d'un trône. Cet ennemi qui vient
méchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux
aigrettes de feu... Si la fée lui a ouvert les mines éblouissantes de
s'Talphaan.

       *       *       *       *       *

Pauvre,... pauvre fou... il ne demande au monde qu'une couronne de
carton..... pour diadème,... que quelques cailloux pour écrin; et on
veut encore les lui ôter!--En vérité, c'est peut-être son infernale
habitude d'envie et d'égoïsme qui pousse la société à dire à cette
heureuse et folle créature: ta vie est concentrée dans une illusion qui
fait ton bonheur, ta joie de chaque moment; tu prends ce carton pour une
couronne impériale,... ce n'est que du carton, du vil carton fait avec
de sales guenilles.. entends-tu bien;.. vois plutôt.--Et les douches
aidant, on le lui prouve; il y a des maisons pour cela, qu'on appelle
philanthropiques.

       *       *       *       *       *

On dit que la folie est un mal, on a tort: c'est un bien;--c'est une
puissante et profonde exaltation de l'intelligence,--c'est une vie toute
spiritualisée;--une ivresse perpétuelle, une extase sans fin pour le
fou. La folie est plus qu'un rêve, plus qu'une vision, c'est même
quelque chose de plus que notre réalité à nous, car notre réalité peut
nous échapper, la sienne jamais.--Le fou est poète, il fait de la poésie
en action, de la poésie toute positive, il la crée, il la voit, il la
touche.--La pierre brute et terne à laquelle il dit: tu seras
étincelante de mille rayons... étincelle à ses yeux. S'il dit aux
guichetiers, à vous, à moi:--Vous êtes ma cour, vous êtes mes
gentilshommes tout couverts d'or et de soie, à ses yeux, cela est ainsi
qu'il l'a dit.

Enviez donc le fou qui voit ce qui n'est pas, et plaignez l'homme de
froide raison qui voit ce qui est.--Enviez surtout l'insensé qui n'a
plus la mémoire:--cette plaie terrible de l'humanité qui flétrit
l'avenir par le passé; la mémoire qui fait retentir la douleur d'un
jour, jusqu'au dernier de nos jours; la mémoire qui est aux chagrins
profonds, ce que l'écho est au bruit.

       *       *       *       *       *

Si vous doutez du bonheur des fous..., alors écoutez une histoire bien
vraie et bien malheureuse:



§ II.


Prédia est un riche, riche village de cette belle Andalousie si brune et
si dorée; la jolie rivière de Guadaléta le traverse et roule ses flots
d'argent sous les noirs et gothiques arceaux d'un pont autrefois bâti
par les Maures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules
vertes, à fleurs roses qui courent sur les sculptures effacées, et
jettent chaque année de nouveaux germes dans les cassures de ces
vieilles pierres tristes et sombres.

       *       *       *       *       *

Au bout de ce pont, du côté de la plaine, est une maison silencieuse et
isolée.--Des palmiers et des acacias touffus, formant un épais rideau
de verdure, voilent et ombragent ces murailles; aussi de cette maison on
aperçoit seulement la terrasse, et encore la tente dont elle est
couverte ne se déroule-t-elle qu'au souffle de la brise du soir, brise
fraîche et parfumée qui, venant de la mer, traverse de grands bois
d'orangers en fleurs.--Cette maison est celle de Roméro.

       *       *       *       *       *

De Roméro, fils de Madrid, et personne, pas même M. l'alcade, ne sait
pourquoi Roméro, fils de Madrid, s'est retiré dans un obscur village de
l'Andalousie.--Roméro a pour tous compagnons, un vieux serviteur
bohémien; un beau cheval noir de Cordoue et un lévrier blanc de la
Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales
écuries d'Aranjuèz, et le chien eût été payé bien des quadruples par feu
monseigneur le duc de Sidonia, qui fit bâtir une maison complète et
magnifique pour Mugardos, son grand lévrier blanc à pattes noires et à
tête orange.

Tout ce que les oisifs de Prédia savaient de Roméro, c'est que personne
n'avait meilleur air que lui, lorsqu'il traversait le pont de la
Guadaléta, monté sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant
de sonnettes dorées, tout éclatant de houppes et de tresses de soie
rouge, avec un beau bouquet de fleurs de grenadier fièrement posé de
chaque côté du frontail, avec son mors d'acier qui brillait au soleil
comme de l'argent, et dont les branches étaient si longues, si longues
qu'elles touchaient presque au poitrail.

       *       *       *       *       *

Les oisifs savaient encore que le cheval s'appelait Péliéko, et le beau
lévrier, Arsa... Car lorsque ce beau chien, bondissant à côté de son
maître, sautait quelquefois jusqu'au col de Péliéko ou appuyait ses
pattes fines et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Roméro lui
disait d'un air courroucé:--_Andate Arsa_.--Et le pauvre chien, triste
et soumis, suivait d'un air résigné, modérant sa folle joie, et levant
de temps en temps vers Roméro ses grands yeux noirs qui brillaient au
milieu de sa tête si blanche et si effilée.

       *       *       *       *       *

Mais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien
voulu savoir..., c'était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de
grenade au frontail de Péliéko;--quelle main avait brodé cette petite
image de la Vierge que Roméro portait à son chapeau;--quelle main avait
tressé ce collier de joncs bleus encadré dans une bordure de corail noir
qui entourait le col du beau lévrier.--Ils auraient voulu savoir encore
quelle voix avait dit à Roméro la couleur de son écharpe;--quel nom
Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si
souvent et qu'il essuyait quelquefois;--quel nom enfin il invoqua,
lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de
s'adresser à son bon ange.

       *       *       *       *       *

Mais comment pouvait-on le savoir? Roméro avait un air si sombre et si
altier qu'il repoussait la confiance et l'indiscrétion.--Tous les
soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derrière l'église
de Saint-Jean, on voyait bien Roméro suivi de son lévrier blanc, et
monté sur son cheval noir, tourner la tête du noble animal vers
Médina... Mais aucun oisif n'eût osé suivre Roméro, parce que, dès qu'on
le suivait... ses regards étincelaient,--la vitesse de Péliéko devenait
grande,--et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien
aiguës.



§ III.


Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadaléta, au moment où
cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d'argent, mais
des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernière et vive
clarté.--A cette heure tout scintillait de lumière, tout, jusqu'au vieux
pont moresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré
d'une teinte vermeille déroulait alors les sculptures délicates de ces
merveilleux arabesques, comme un vieillard soupçonneux montre parfois
les riches trésors qu'il tient soigneusement enfouis et cachés.

Un soir donc Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge, la main
passée dans sa ceinture couleur du ciel s'en allait sur la route de
Médina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfumé de son
cigaretto. Un soir donc Roméro s'en allait chantant une de ces anciennes
ballades si naïves composées par Ortega le chasseur sur chaque jour de
la semaine.

       *       *       *       *       *

«_Samedi_ me plaît, samedi me plaît bien plus que tous les autres jours
parce que c'est le jour où le chasseur, descendant des montagnes, essuie
le canon de sa longue escopette aux ciselures d'argent, et secoue la
corne de buffle qu'il porte attachée à un cordon de mille couleurs, il
secoue sa corne de buffle; car la poudre en est épuisée, aussi les daims
de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.

       *       *       *       *       *

«_Samedi_ me plaît comme le souvenir, parce qu'il suit les jours de
course solitaire dans les bois, les jours où le chasseur gravit la
montagne, arrive au faîte, et là, s'appuyant sur son escopette, regarde
au loin, au loin un village qu'il distingue à peine tant il est inondé
de vapeurs.--Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui
a donné le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce
village.--Il regarde en disant:--se souvient-elle?

       *       *       *       *       *

«_Samedi_ me plaît comme l'espérance parce que c'est le jour où l'on
revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque
votre bouche effleure son oreille; car elle sait que si vous lui dites
bien bas: Cette nuit sous les amandiers:--Elle sait que demain elle sera
toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos
pas.--_Samedi_ est donc le plus beau des jours, puisqu'il plaît comme
l'espérance et comme le souvenir.--Aussi _Samedi_ me plaît, _Samedi_ me
plaît plus que tous les autres jours.

«Dimanche me plaît moins parce qu'on regrette déjà _Samedi_, et qu'on
pense avec amertume à lundi; dimanche me plaît moins....»

       *       *       *       *       *

Mais Roméro s'interrompit tout à-coup, et n'acheva pas sa ballade, car
la nuit était sombre, et il avait marché une lieue dans le chemin de
Médina.--Roméro retourna brusquement la tête de son cheval du côté de
Prédia, d'où il venait, siffla d'une façon particulière, flatta le col
nerveux de Péliéko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit
comme un trait, suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.

       *       *       *       *       *

Où va donc Roméro? Retourne-t-il à Prédia? on le dirait... mais non...
car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne,
le dépasse, et court, court rapide dans la direction d'el Puerto, il
court... baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur de
Péliéko qui redouble de vitesse, il court!--Et dans cette course
désordonnée, la longue ceinture de Roméro se déroule au vent, les flancs
de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement
sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval;... car Roméro a les yeux
fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, à
travers les ombres transparentes de la nuit; car Roméro donnerait
peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur bohémien, pour avoir
vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes, il aura atteint
cette maison blanche.

       *       *       *       *       *

Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux tauréador de
toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui un jour ayant
tué de sa propre épée sept taureaux dans le cirque, fut doué par la
reine d'une royale chaîne d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un
coup-d'œil vous jugeait de l'âge d'un taureau...--Un homme qui en
voyant seulement la corne d'un novillo, vous disait s'il venait de
Castille ou d'Aragon.--Mais par la couronne de la Vierge, pour venir le
visiter au Puerto, il faut que Roméro ignore que don Balthazar est allé
le matin même à Séville, pour la magnifique course de taureaux de
demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde épée... don
Balthazar s'est endormi en rêvant Banderillas et Chulillos.



§ IV.


Pourtant Roméro s'arrête, et confiant Péliéko à son instinct, il fait un
signe à son lévrier qui s'accroupit près d'une petite porte dont son
maître a la clef... et Dieu me sauve, il faut que don Balthazar ait une
bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef... au
moins...--car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin, mais
aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte
Vierge,... celle de la chambre où repose la senora Méina épouse de don
Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade.--Méina dont il est si
jaloux.--Méina son diamant,--Méina qu'il n'eut peut-être pas troquée
contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids
s'enfonçait toute seule dans le col d'un taureau.

       *       *       *       *       *

Quel silence!--Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de
Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son
souffle!--Quel silence!--On entendait les battements précipités du
cœur de Roméro... car sa main tremblait sur la clef qui grinçait
faiblement dans la serrure, la main de Roméro tremblait... et pourtant
la clef maudite eût-elle été rougie au feu, que si elle n'eût pas crié,
Roméro l'eût pressée d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa
respiration s'arrête... car il croit avoir entendu un mouvement de la
duègne qui dort là... dans cette galerie dont il presse à peine les
larges dalles... S'éveille-t-elle?...--Non, non, car Dieu est juste, et
don Balthazar est à Séville... non... elle dort.--La clef roule
doucement, la serrure cède, et fort d'une expérience que les amants
partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu à peu...
ce qui fait bruire les gonds..... Roméro la pousse brusquement d'un seul
coup... et le profond silence de la nuit n'a pas été troublé.

       *       *       *       *       *

Une fois dans cette chambre, Roméro demanda au ciel ou à l'enfer de
vivre encore une nuit, de posséder Méina et de mourir après;--car il lui
semblait qu'une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui
restait d'existence... il lui semblait qu'après cette nuit si ardemment
attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui... Il fallait
mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer;--et cette pensée
était plus forte que le raisonnement... plus forte qu'une conviction
intime du contraire, c'était un pressentiment.

       *       *       *       *       *

Roméro avait eu bien des liaisons, et éteint bien des désirs, mais il
aimait pour la première fois.--Le souvenir de ce qu'il avait ressenti
jusqu'alors le lui prouvait; jusqu'alors jamais une pensée amère ne
s'était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec
amour la figure de Méina pendant son sommeil, cette figure si pâle et si
belle... il se sentit tout à coup accablé sous le poids d'une tristesse
indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux: à cette
sensation d'abord inexplicable, à la fois atroce et enivrante, Roméro
comprit que dans toute passion profonde et vraie, il est des émotions
d'une amertume poignante.--Des idées fatales attachées à la certitude de
tout bonheur inespéré, immense... des idées de mort quelquefois,--peut-être
parce que ce bonheur étant le but, qui absorbe, concentre tout notre
être,--ce terme atteint, il n'y a plus que le néant à craindre ou à
espérer.

       *       *       *       *       *

Puis ces pensées de tristesse et d'amertume passèrent rapides dans l'âme
de Roméro.--Il revint à lui, et ainsi qu'un homme bercé par un songe
enchanteur et encore assez soumis à l'influence de sa raison pour
craindre de s'éveiller, ainsi Roméro se voyant si près de Méina n'osait
croire à la réalité d'un pareil bonheur.--Oh! se disait-il... oh! la
voir là... couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras; oh! pouvoir
effleurer de mes lèvres ses paupières fermées, et cette longue, longue
ligne de cils bruns et soyeux qui s'étend au-dessous de ses sourcils
étroits et arqués.--Oh! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et
ce joli col aux veines bleues.--Oh, pouvoir caresser de mon souffle ce
sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure
blancheur des dentelles qui le voilent à demi.--Oh! sentir cette haleine
de jeune femme s'échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites
dents perlées... Oh! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement
dessinées par ce souple et complaisant tissu....

       *       *       *       *       *

Et se dire tout cela est à moi!--Elle si réservée, si contrainte, si
observée dans le monde, que j'ose à peine toucher ses doigts roses et
effilés; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et
sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sèches
et glaciales... pour moi elle aura bientôt des mots d'amour qu'elle me
dira, sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux, tous ces trésors
dont le soupçon seul m'enivre, elle me dira bientôt.--C'est à toi... à
toi seul, mon amant, à toi seul mon cœur les donne... les donne avec
ivresse... car je conçois maintenant le bonheur d'être belle...

       *       *       *       *       *

Et Roméro transporté éteignit une lampe qui brûlait devant une madone,
et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur
espagnole.--Alors il s'approcha de Méina qui dormait toujours, et penché
vers elle aspirant son souffle avec délices:--Mon ange,... c'est moi..,
ne crains rien... dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux
lèvres de la jeune femme...--Mais les lèvres parurent entendre... car
elles murmurèrent aussi...--Mon Roméro,... mon ange,... ou plutôt mon
démon...--Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se
confondirent.--Lui priait;--elle refusait.--Mais il y avait tant d'amour
dans ses refus qu'ils enivraient encore Roméro qui pressant sur sa
bouche amoureuse les beaux yeux de Méina toute frémissante.--Oh, mon
ange, lui disait-il, je veux te devoir à ton amour... car j'aime mieux,
vois-tu, un regard donné qu'un baiser ravi! Tu m'accordes tant... mon
Dieu... que je n'ose demander... à toi je sacrifierais mes désirs, mon
amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux
rien que donné par toi... car en toi, j'idolâtre tout... jusqu'à tes
refus.

       *       *       *       *       *

Et Méina vaincue par tant d'amour et de soumission dit enfin:--Mais tu
veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux...
tu veux que je devienne folle... Eh bien... oui... tu verras si je
t'aime au moins... et c'étaient alors ses lèvres séchées par le désir
qui cherchaient les lèvres de Roméro... et c'étaient ses beaux bras qui
entouraient le cou de Roméro pour l'attirer et le presser sur son sein
qui brûlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la
force de dire, et la madone, mon Roméro?...--Elle est voilée, mon
ange...



§ V.


Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d'el
Puerto, car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des
tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval
était sans cavalier.--Eh mais, dirent-ils, c'est le cheval noir de
Roméro... mais où est donc Roméro et son beau lévrier?...--Et comme le
cheval passait près d'eux, ils virent du sang à ses pieds...--serait-il
donc arrivé malheur à Roméro dirent-ils encore, car ils ne le haïssaient
pas, malgré son air sombre et dédaigneux. A ce nom de Roméro... le
pauvre cheval qui passait près d'eux, tourna la tête comme s'il eut
compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit
tristement le chemin du pont de la Guadaléta... du vieux pont moresque
maintenant noir et silencieux.

       *       *       *       *       *

Roméro, reprirent les oisifs, a pris hier soir la route de Médina qui
est au nord.--Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la
route d'el Puerto qui est au sud? Mais Dieu me sauve, dit l'un, voici
don Balthazar d'el Puerto, le vaillant tauréador que l'on croyait à
Séville.... le voici monté sur son grand cheval Rouan.--Sainte Vierge,
il est bien pâle,... il va nous instruire peut-être, lui qui vient d'el
Puerto... du sort de Roméro.--Oh là! seigneur don Balthazar qui venez
d'el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté
sur un beau cheval noir?

       *       *       *       *       *

--Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le
chien blanc un collier noir et bleu.--C'est cela; seigneur don
Balthazar.--Le cheval avait des houppes rouges...--Moins rouges
pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du
chien.--Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar?--Oh! je veux dire,
que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps
de Roméro au cimetière, car je l'ai tué.--Et ma femme Méina... à
l'hospice des fous, car elle est folle.--Et sans dire plus, le seigneur
don Balthazar tourna la tête de son grand cheval Rouan du côté de la
place des Cinq Tours.--Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que
Roméro n'ait quitté Prédia, dit l'un, je l'aurais averti... mais le
voyant se diriger vers Médina... je n'ai eu garde de penser qu'il s'en
allait au Puerto.--Comme ma femme va toujours dans la rue de Gédéo, il
faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est à l'opposé, dit un
autre.



§ VI.


Don Balthazar avait dit vrai, soupçonnant l'amour de sa femme pour
Roméro, il était revenu de Séville trop tard pour lui, trop tôt pour
Roméro et Méina; car vous le savez, Roméro fut tué sous les yeux de sa
maîtresse, et, à cet horrible spectacle, Méina perdit la raison.--Une
fois folle, Méina, qui depuis long-temps était pâle et triste,
souffrante et rêveuse, devint plus belle que jamais,... plus heureuse
que jamais; car avec sa raison le souvenir de cette nuit fatale avait
disparu... Tout a disparu de son cœur pour faire place à cette
conviction fixe et immuable:--_Qu'elle est restée seule sur la terre
avec Roméro._--Aussi, Méina est maintenant heureuse; car avant sa
folie... c'est à peine si elle osait prononcer le nom de Roméro.--Ce nom
qui faisait tout vibrer en elle. Ce nom qu'elle n'entendait pas sans
palpiter.--Ce nom qu'elle avait toujours aux lèvres, et qu'il fallait
cacher.--Ce nom qu'elle seule redisait sans cesse, ce nom dont elle
combinait les lettres de mille façons, pour y chercher un présage de
joie ou de larmes.

       *       *       *       *       *

Qu'elle est heureuse!--Ce nom elle peut le dire maintenant, et elle le
répète à chaque minute du jour.--Ces aveux qu'elle pouvait à peine faire
à son amant, car les instants où elle voyait Roméro étaient si rares et
si rapides que les baisers étouffaient les paroles. Ces aveux elle les
lui fait maintenant, sans honte; ces caresses ardentes et passionnées
dont le seul souvenir la transportait, elle lui en parle maintenant sans
rougir?... Elle qui osait à peine autrefois cueillir la fleur qu'elle
aimait pour la baiser en cachette et la donner ensuite à Roméro qui
pressait alors cette fleur chérie sur sa bouche, sur ses yeux, sur son
cœur avec une ivresse délirante, maintenant elle dit à Roméro en
l'entourant de ses deux bras: Mets cette fleur sur mon sein, Roméro!
cette pauvre fleur arrachée à sa tige, et qui va mourir, car nos baisers
l'ont toute fanée...

       *       *       *       *       *

Elle dit à Roméro:--«Quel bonheur, dis, mon amour, que nous soyons
restés nous deux seuls sur la terre; car maintenant vois-tu... le soleil
ne brille plus que pour nous deux... pour nous deux seuls les fleurs
sont fraîches et parfumées; ces oranges vermeilles, ces figues
empourprées... tout cela est pour nous deux seuls, mon Roméro... et
quand la nuit la lune se lève et répand à flots sa tremblante et pâle
clarté que tu aimes tant... c'est pour nous deux seuls, qu'elle se lève,
Roméro...--Ce ciel bleu, ce ciel tout brodé d'étoiles qui ravit si
souvent nos regards... pour nous deux seuls il scintille, mon
Roméro.--Pour nous deux seuls... quand nos bras enlacés, nous confions
nos soupirs d'amour à la voûte embaumée des amandiers; pour nous deux
seuls le Tuléa chante d'un ton si plaintif et si doux, en laissant
bercer son nid au souffle expirant de la brise...

       *       *       *       *       *

«Et puis, conçois-tu, mon Roméro, tout ce qu'il y a de grand et de
profond dans cette pensée? que la nature entière n'existe plus que pour
nous deux!....--Et puis, si tu savais aussi comme ces mots, _nous deux_,
résonnent doucement à mon oreille... Toute notre vie est dans ces deux
mots, n'est-ce pas, mon ange?... Mots charmants qui devraient n'en faire
qu'un.--_Nous deux_, pensée d'égoïsme et d'amour à la fois; car il
fallait que cela fût ainsi, Roméro, nous deux devions être sacrifiés au
monde, ou le monde à nous deux.--Et puis encore, vois comme Dieu nous
bénit, en nous ôtant la mémoire des sens;--Ainsi, mon amour.., jamais
la satiété ne nous atteindra de son souffle glacé... parce que la
satiété, c'est le souvenir; et que le désir, c'est l'espérance.»

       *       *       *       *       *

Mais, au nom du ciel, puisque Roméro est mort, dites-moi quel malheureux
peut servir de jouet à cette folle? Quelque fou comme elle, n'est-ce
pas? Car quel homme doué d'une tête qui pense, et d'un cœur qui bat,
pourrait, sans mourir de désespoir, entendre cette voix si pure et si
tendre lui dire: oh! que je t'aime, Roméro! s'il n'était pas
Roméro?--Qui pourrait sentir sans frissonner de rage, cette main si
douce et si blanche presser la sienne, cette tête ravissante s'appuyer
sur son épaule, s'il n'était pas Roméro? Oh! se dire, en m'appelant, ce
n'est pas moi qu'elle appelle, c'est Roméro... ce n'est pas ma main
qu'elle presse, c'est la main de Roméro.--_Lui_, toujours et partout,
_lui_, idée fixe, seule éternelle; pensée qui occupe jusqu'aux plus
intimes replis de son cœur; _lui_... pensée devant laquelle a disparu
le monde entier, parce que avant que d'être folle, le monde entier lui
était odieux; car elle sacrifiait à ce monde le seul bonheur qu'elle eût
jamais compris--_Lui_, seul souvenir où se soit réfugiée tout entière
cette âme si naïve et si aimante... Oh! se dire tout cela... Mais c'est
un épouvantable supplice.... Encore une fois, c'est quelque fou qui
l'endure ce supplice? Car la folie, mille fois la folie... plutôt que la
raison à ce prix...

       *       *       *       *       *

Oh! non; non, ce n'est pas un fou qui endure ce supplice; c'est un homme
qui a toute la raison nécessaire pour analyser et comparer une à une les
atroces douleurs qui le déchirent; c'est un homme qui a tout le sens
voulu, pour pouvoir blasphémer justement le passé, le présent et
l'avenir; cet homme, c'est le seigneur don Balthazar l'homicide,--don
Balthazar qui a tué Roméro, et n'a pas porté la peine des meurtriers,
parce que les lois faites par les hommes, lui donnaient le pouvoir de
tuer impunément.

Mais d'autres lois avaient d'avance vengé Roméro.--Ces lois que la
nature met au cœur de chaque être à qui elle a donné une âme.... ces
lois qui nous disent:--Ton âme isolée est incomplète; cherche sa
sœur, son autre âme.--Si tu la trouves, c'est que Dieu t'aura béni,
parce que deux âmes fondues en une seule, c'est le ciel.--Si tu la
rencontres... oh! tu te sentiras entraîné vers elle par un penchant
invincible; et cette sympathie inexplicable t'emportera, t'élèvera bien
au-dessus des considérations sociales pour te faire éprouver tout le
bonheur qu'il a été donné à l'homme de sentir; comme l'aigle qui s'élève
au-dessus des nuages pour planer plus près du soleil et ressentir la
chaleur de ses rayons éblouissants!

       *       *       *       *       *

Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage à le
chercher, à braver les clameurs confuses des mots de déshonneur et
d'infamie... du courage à braver la mort même, une mort qui reste
impunie, une mort que la société cite avec orgueil comme juste et
morale, une mort dans l'ombre.--Un lâche poignard qui vous tue
désarmé.--Une mort qui vous frappe.--Bénie soit-elle.--Qui vous frappe
comme elle a frappé Roméro, au milieu des plus ravissantes
voluptés.--Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu'elle vous punit.

       *       *       *       *       *

Oui, Roméro est vengé;--car don Balthazar, si fier, ne veut pas que
celle qui porte son nom serve de risée aux valets.--Seul, il s'est
enfermé avec elle... avec elle seule... dans la maison d'el
Puerto.--Avec Méina, plus belle qu'elle ne l'a jamais été, elle est
fraîche et rose... ses lèvres sont vermeilles, son teint éclatant.
Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous... mais sa
voix est toujours douce et pure... Et, sainte Vierge, don Balthazar
l'entend souvent sa voix, car c'est à lui qu'elle dit encore en
souriant, la tête penchée sur son épaule:

       *       *       *       *       *

«Roméro, mon amour, te souviens-tu du premier jour où je te vis? Ton
regard s'attacha d'abord au mien, et comme je baissais les yeux pour
les relever bientôt... je rencontrai encore les tiens... Alors je
rougis... et une soudaine pensée de bonheur commença de poindre en mon
cœur.--Roméro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient
à ta vue; car c'est à peine si entre deux touffes de roses je pouvais
t'apercevoir... tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique
brillantes de mille couleurs sur le tombeau de ma pauvre mère... Eh!
vois, mon amour... tout ce que cette première entrevue aurait paru
présager de funeste... si l'on croyait à la fatalité...

       *       *       *       *       *

«Roméro, te souviens-tu d'une autre fois... où Perdita... cette femme
que je haïssais, sans savoir pourquoi, appelait en vain tes regards qui
ne quittaient plus mes yeux... mes yeux qui te souriaient... qui te
disaient...--aime-moi... je t'aimerai mieux qu'elle.--Te souviens-tu
encore, Roméro, de ce jour où tes premières caresses m'avaient comme
enivrée; que j'étais toute pâle; que mes lèvres étaient blanchies, mes
yeux fermés, et qu'il me fallut tomber dans tes bras, tant l'émotion
était irrésistible et profonde!

       *       *       *       *       *

«Roméro, te souviens-tu de cette belle, belle étoile du soir qui se
levait si étincelante derrière les orangers, et que me la montrant, tu
disais:--Mon ange, vois-tu notre étoile,--mystérieux emblème d'un amour
caché!--Combien de fois nos yeux l'ont suivie dans sa course et l'y
suivront encore.--Oh! j'aime cette étoile, parce que nous l'avons
admirée ensemble, et que de bien douces pensées s'y rattachent. Aussi,
combien je maudis le nuage jaloux qui me la dérobe parfois, ma belle
étoile.--Je le maudis comme je maudis ta mantille quand elle me cache
ton regard;--comme je maudis le bruit qui couvre ta voix. Et puis
encore, mon ange adoré, j'aime cette étoile, parce que, indifférente à
tous, elle n'est précieuse qu'à moi seul. Pareille à un cœur aimant,
ignoré de tous, et connu d'un seul:--Brille, brille parmi tes sœurs,
belle étoile; décris ta courbe, monde inconnu, et emporte avec toi un
secret que tu ignores.--Va! c'est un confident discret, Méina, et si tu
ne m'oublies pas, confie-lui chaque soir une pensée ou un souvenir. Car
chaque soir je passe de longues heures à lire dans son disque
scintillant.

       *       *       *       *       *

«--Roméro, te souviens-tu de ce petit enfant aux longs cheveux
bouclés:--Tu étais loin de moi, je baisais sa petite bouche si fraîche
et si rose, et puis je l'envoyais vers toi... Tu la baisais aussi... Et
cette jolie bouche enfantine servait ainsi de messagère à nos baisers...

       *       *       *       *       *

«--Roméro, te souviens-tu de cette lettre que tu m'écrivais en partant,
et qui commençait ainsi:

       *       *       *       *       *

«Sais-tu que l'amour rend cruel, Méina? tiens vois-tu, loin de toi, je
souffre une torture affreuse... oh! affreuse. Eh bien j'aurais une joie
ineffable à savoir que tu souffres aussi;--que toi aussi tu as de ces
brisements de l'âme... à chaque doute, à chaque pensée d'oubli...--Que
toi aussi tu éprouves de ces terreurs profondes, de ces moments de rage
et de désespoir, qui font naître les vœux les plus atroces... car
quelquefois Méina...--pardonne,--quelquefois j'ai désiré te savoir
morte... morte... Maintenant que tu m'as aimé...--Mais, dis-le...
dis,... ange adoré,... éprouves-tu cela, toi? Oh, si tu l'éprouvais
aussi,--si chaque battement douloureux de mon cœur répondait dans le
tien si, alors que pleurant loin de toi... je dis, Méina,--ton cœur
m'entendait et répondait--Roméro!....

       *       *       *       *       *

Puis s'interrompant--et secouant sa jolie tête d'un air de fierté...
«Vois-tu, mon Roméro, disait Méina, vois-tu que je la sais, ta lettre?
car le souvenir m'est resté pour tout ce qui est _toi_;--mais, depuis
que nous sommes seuls sur la terre, j'ai oublié tout le reste,
Roméro...--Ma mère? je ne me souviens plus de ma mère...--mon enfance?
je ne me souviens plus de mon enfance,... parce que tu n'étais pas là,
_toi_,--et qu'il me semble que toujours, toujours j'ai été comme
maintenant, seule au monde avec toi.»

       *       *       *       *       *

Et c'est don Balthazar qui entendait tout cela.--Aussi trouvant un jour
ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou à son
tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un
secret infaillible pour guérir les fous,--moyennant beaucoup
d'argent.--L'homme habile vint voir Méina, et dit,--qu'il y avait de
l'espoir!!!--aussi le misérable piqua ce joli corps de mille façons,
coupa les longs cheveux bruns de cet ange, pour lui mettre un horrible
topique sur la tête, disjoignit presque ses membres délicats, par
d'affreuses secousses électriques;--et à chaque gémissement de la
pauvre femme, le savant répondait en frottant ses grandes mains
osseuses:--tout va bien. Oh, voyez-vous, seigneur Balthazar, c'est que
mes moyens sont sûrs...--Tout allait bien en effet,.. oh bien... car la
mémoire commençait à revenir;--et pourtant don Balthazar éperdu... à
genoux... rien qu'en voyant les regards que Méina lui jetait en passant
ses mains sur ses yeux, comme si elle se fût éveillée d'un songe...--Don
Balthazar eût tout donné pour qu'elle redevînt folle...--Mais il n'était
plus temps;--les beaux secrets du savant n'allaient pas si loin, il
fallait Roméro pour cela...

       *       *       *       *       *

Et à mesure que la mémoire revenait à Méina, ses yeux si brillants se
voilaient; ses joues devenaient pâles et sa bouche perdait son
sourire:--car la mémoire chassant devant elle le riant mensonge qui
était toute la vie de Méina... la mémoire s'avançait terrible et
funeste... chargée de souvenirs déchirants... s'avançait comme une vague
lourde et sombre qui déroule en mugissant des eaux tonnantes, et change
en abîme noir et profond... une plage naguère calme et dorée de tous les
feux du jour...

       *       *       *       *       *

Avec la mémoire, la première pensée qui s'offrit à Méina fut encore pour
Roméro;--mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Roméro était
mort... mort assassiné à ses yeux.--Oh! ce souvenir inexorable ne lui
mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie.--Ce souvenir la
rejeta brutalement au milieu de cette épouvantable nuit d'amour et de
meurtre, de voluptés inouïes et de cris de mort.--Une seconde fois elle
entendit les dernières paroles de son Roméro... elle sentit encore son
sang jaillir sur elle...--Elle se vit à genoux devant Balthazar...
criant éperdue:--Oh! ne le tuez pas... tuez-moi plutôt... tuez-moi
aussi...--Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar,
lorsqu'appuyant son large pied sur le corps inanimé de Roméro, il le
frappa au visage avec son épée de tauréador, en lui disant:--Lâche et
traître, je suis vengé!

Puis sa seconde pensée fut pour son mari.--Il était là... lui qui avait
tué son Roméro, son amant à elle, désarmé, faible et surpris, il l'avait
tué sans défense, et puis encore il l'avait appelé lâche! et puis encore
il l'avait frappé au visage...--Alors Méina éprouva pour Balthazar la
haine la plus profonde.--Et cela sans remords.--Le sang de Roméro avait
déjà payé Balthazar.--Elle, bientôt, allait aussi s'acquitter envers
lui. Balthazar était vengé, elle pouvait donc le haïr.--

       *       *       *       *       *

Et puis Méina vint à se demander: Maintenant... quel sera le terme de
mon atroce existence?--Demain, aujourd'hui, se dit-elle.--La même pensée
infernale va m'obséder.--_Mon mari que je hais--a tué mon amant que
j'aimais._--C'est sous le poids de ce souvenir qu'il va falloir
vivre,... vivre toute ma vie...--Cet affreux tableau de sang et de
meurtre... incessamment il sera là... devant mes yeux...!--Et puis, le
monde, avec sa morale égoïste, inflexible et froide, viendra compter
mes larmes et les peser, pour savoir si je pleure ma faute ou mon
Roméro.--Parce que je n'ai pas le droit de pleurer mon amant devant son
meurtrier.--Et puis peut-être un jour ces impressions si amères
s'effaceront, et j'oublierai Roméro et sa mort, et son amour...
peut-être.... oh! non, non, mon Dieu, j'irai à toi coupable... mais d'un
seul crime.

       *       *       *       *       *

Alors, dit Méina, je vois bien qu'il faut que je me tue.--Pourquoi
vivrais-je...--Aussi pourquoi m'ont-ils guéri! j'étais si heureuse étant
folle... quel mal leur faisais-je ainsi! A leurs yeux j'étais punie...
puisque je devais être punie...--A leurs yeux... oui... mais ce n'était
pas le compte de leur vengeance... Il fallait qu'ils me rendissent la
raison pour l'assouvir, leur vengeance!--La raison!!--aussi maintenant
je vais raisonner ma souffrance,--me rappeler si ma douleur d'hier a été
aussi vive que celle d'aujourd'hui, et songer à ce que sera celle de
demain.--Et puis je comprendrai les rires insultants quand on me
montrera au doigt en disant:--Voilà la folle.--Je comprendrai! quand les
mères diront à leurs filles: Voyez, comme le doigt de Dieu l'a
frappée!--Je comprendrai!--quand les maris diront à leurs femmes:
Balthazar a tué son Roméro, Madame...--Voilà pourtant ce que
j'endurerais avec la raison qu'ils m'ont rendue; mais moi je ne veux
pas!

       *       *       *       *       *

Telles furent les pensées de Méina quand on l'eut arrachée à sa
folie.--Aussi elle se tua.

       *       *       *       *       *

Pour cette cause, on ne voulut pas dire à l'église les prières des morts
sur sa tombe.--Elle fut comme Roméro enterrée loin des lieux
bénits.--Personne ne suivit son cercueil dans le champ inculte et
couvert de ronces où on le jeta. Personne que sa vieille, vieille
nourrice.--Et comme elle avait planté en pleurant une pauvre croix sur
la terre où reposait celle qu'elle avait bercée toute petite,--le prêtre
fit ôter la croix, parce que Méina était morte en païenne.--Mais la
vieille nourrice reconnut bien l'endroit, et vint, chaque soir,
enveloppée dans sa mante, y dire de saintes prières, et demander au Ciel
d'absoudre son enfant.--Car elle appela toujours Méina son enfant.

       *       *       *       *       *

Don Balthazar vendit sa maison d'el Puerto et le champ où reposait
Méina, puis, avant de partir pour Séville, fut trouver le vieux
serviteur bohémien de Roméro, pour lui acheter le beau cheval de son
maître, afin de se servir dans les courses de ce vaillant animal.--Le
vieux Bohémien le vendit pour beaucoup d'or, et dit à la mère de Roméro,
qui eût été si heureuse d'avoir au moins le cheval de son fils...,
puisque son chien avait été tué... il dit à la mère de Roméro:--Madame,
le cheval est aussi mort.--Don Balthazar se servit long-temps de
Péliéko, qui s'était encore plus attaché à lui qu'à Roméro.

       *       *       *       *       *

On dit que la folie est un mal; on a tort,--c'est un bien.



LE PRÉSAGE.



LA VEILLE.

19 octobre 1827.

    ... Un noir pressentiment!

    BYRON.


Par une jolie brise de sud-est, les escadres alliées croisaient devant
la baie de Navarin. Tantôt on découvrait des maisons blanches, des
palmiers, des terrasses; tantôt les hauts rochers de l'île Sphactérie
dérobaient à tous les yeux l'entrée du bassin où la flotte
turco-égyptienne était alors mouillée; car on voyait par instant ses
mille mâts se dresser au-dessus des montagnes avec leurs pavillons
rouges et leurs signaux de toutes couleurs.

Les Anglais occupaient la droite de la ligne, les Français le centre,
les Russes la gauche.

Il était deux heures, et l'officier de quart à bord du vaisseau _le
Breslaw_ n'interrompait sa promenade mesurée qu'il faisait sur la
dunette que pour braquer sa longue-vue sur l'étroite passe de la rade.
Il venait encore de regarder de ce côté avec attention, lorsqu'il
s'aperçut que les voiles fasceillaient, et qu'on allait masquer.--Laisse
arriver... Laisse arriver! cria-t-il aussitôt; et courant au pied du mât
d'artimon, il se pencha sur la galerie qui dominait la roue du
gouvernail, et s'écria quand le mouvement fut exécuté:--Quel est donc le
butor qui est à la barre? Comment c'est toi, _Mulot_... Toi, un de nos
meilleurs timonniers... Mais à quoi penses-tu?

--Pardon, capitaine, répondit _Mulot_, mais c'est que voilà déjà trois
fois que mon couteau s'ouvre tout seul, et...

--Eh bien! quoi, et?

--Et je pensais que c'est un mauvais présage, dit le vieux matelot d'un
air honteux...

--Maître _Mulot_, vous n'êtes qu'un sot; comment à votre âge, avec
votre expérience.. croire à ces bêtises...

--Bêtises si vous voulez, capitaine... C'est donc pour ça qu'avant
Trafalgar mon épissoir[C] est tombé deux fois sur la pointe!...

[C] Instrument de fer qui sert à travailler dans les cordages.

--Eh bien! demanda l'officier en souriant de l'air grave et solennel que
prenait le timonnier...

--Eh bien! capitaine, cela ne m'annonçait rien de bon... Voyez plutôt,
dit-il, en promenant son doigt sur une bonne cicatrice qui commençait à
l'œil gauche, partageait le nez et allait se perdre dans ses épais
favoris grisonnants.

--Tais-toi, vieux fou, et gouverne droit, répondit l'officier en
retournant à son poste.

--Eh bien! vous verrez, capitaine, dit tristement Mulot, en faisant
tourner la roue du gouvernail de façon que toutes les voiles
s'emplirent, et que ce vaillant vaisseau reprenant son air, donna une
légère bande sur tribord.

--Enfin, dit l'officier, en suivant avec sa longue-vue la manœuvre
d'un petit canot qui, sortant de la baie de Navarin, se dirigea vers le
vaisseau amiral... Enfin nous allons savoir du nouveau.

Et de fait, au bout d'un quart d'heure, trois pavillons de couleurs
différentes se hissaient à la corne de la gracieuse et coquette frégate
française qui portait si fièrement le pavillon amiral du chevalier de
Rigny.--Pilotin, cria le capitaine, prévenez l'officier de signaux.

Le pilotin fit le salut militaire, descendit rapidement, et remonta
bientôt suivi d'un enseigne de vaisseau.

--Diable!... Grande nouvelle, dit ce dernier à son camarade, après avoir
observé le signal; tu vois, mon cher, on appelle les capitaines de
vaisseaux à bord de l'amiral... Dieu veuille que ce soit pour nous
donner l'ordre de combat, car nous finirons par moisir ici... Je vais
toujours prévenir le commandant.

Peu de temps après, le navire était en panne, le canot du capitaine de
vaisseaux se balançait au pied de l'échelle de tribord, et les
canotiers, respectueusement découverts, debout, les avirons levés,
attendaient cet officier supérieur; puis trois coups de sifflet
retentirent. Le patron de l'embarcation saisit le tire-veilles qui
flottait au long de l'échelle. Le commandant descendit, se plaça sur les
riches tapis fleurdelisés qui couvraient l'arrière, et donna l'ordre
d'aller à bord de _la Syrène_.

A peine cet événement avait-il été connu à bord que les matelots
s'étaient portés en foule sur le gaillard d'avant; les officiers avaient
envahi la dunette; et les conjectures sur l'issue de l'entretien que le
commandant allait avoir avec l'amiral occupaient diversement les
esprits.

--Que pensez vous de ça, maître Rénard, demandait un jeune
quartier-maître à un grand homme sec et jaune qui, assis sur la drôme,
rendait alternativement la fumée de sa pipe par le nez et par la
bouche.--Eh donc, mon garçon, répondit gravement ce personnage, je pense
que le commandant a le cap sur la _Syrène_, et qu'il va probablement
l'accoster tout à l'heure... Eh donc!

Ce _eh donc!_ était comme une parenthèse entre laquelle le maître
canonnier encadrait toutes ses phrases.

--Pardieu, maître; répondit le jeune homme, belle malice; c'est comme si
je vous apprenais qu'une vergue de perruche est plus petite qu'une
vergue de basse-voile... Je vous demande si vous croyez qu'on
chatouillera la lumière de vos canons pour les faire tousser?

--Eh donc! mon garçon, si l'on croit ce qu'on veut, je le crois; car,
vrai, c'est dommage de laisser toutes ces braves personnes accroupies
sur leur affût, ne parlant pas plus qu'une vieille femme à vêpres, eh
donc!

Et il pleurait presque, le digne homme, en montrant avec douleur la
ligne de caronades muettes qui bordait les passe-avant du vaisseau.

C'est bien vrai, maître Rénard, c'est dommage; car il paraît que ces
caïmans de Turcs ont tout mis vent dessus vent dedans chez les Grecs,
qui, d'un autre côté, sont une espèce de vermine bien malfaisante...
Mais vous me direz à ça, la liberté: Car le gouvernement est dans son
tort... Et c'est humiliant pour un Français né libre, de voir la liberté
qui...

Eh donc! mon garçon, quand j'étais sergent aux marins de la garde, que
notre brave amiral y était capitaine, on m'aurait proprement tanné le
cuir si j'avais politiqué..... Eh donc! tu politiques..... ainsi
tais-toi..... fais comme mes canons... quand on dit feu; fais
feu.--Quand tu as fait feu... muet,--eh donc!...

--Mais, maître Rénard, on a du sang dans les veines... on est
Français... et on est libre, or on peut bien dire que la liberté!...

--Eh donc, mords ta langue, sacrebleu, tu n'es encore qu'un mousse, et
tu veux parler. Je me suis bien tu, moi: j'étais sur _le Vengeur_,
j'étais aux brûlots de Rochefort, j'étais en Russie... Eh! bien, après
tout cela, ils m'ont fourré sur une frégate commandée par un vrai
faï-chien, car un jour d'appareillage, on lui demandait s'il fallait
larguer les huniers... Eh bien! il a répondu qu'il allait voir dans ses
instructions si le ministre le permettait.

--Ah! quelle farce... Ma petite sœur en ferait autant!

--Eh donc! pourtant ce navigateur-là m'aurait envoyé prendre un
trois-ponts, avec une piguière, que j'aurais obéi, je me serais fait
couler sans rire et sans demander pourquoi. Ainsi, je te le répète,
garçon; et écoute ceci, car c'est un problème bien connu: _Ne vous
inquiétez de la gargousse que lorsqu'il faut y mettre le feu_... eh
donc!

--A la bonne heure, maître; mais c'est vexant par rapport à la liberté
que...

--Eh donc! fais comme moi, cordieu, mon garçon, occupe-toi... Est ce que
j'ai le temps de politiquer, moi; je pense à ma famille.

--Mais vous n'êtes pas marié, maître Rénard! vous n'avez pas de famille,
vous!

--Eh donc! quand on n'en a pas on s'en fait, mon garçon.

--Eh donc! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pièces de 36,
je les appelle les papas... Mes petites pièces de 18, les enfants, et
mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c'est sage, rangé, posé,
soigné; c'est pas ça qui politiquerait... Ah! si le bon Dieu était
juste, il leur donnerait de la besogne... Eh donc tu les verrais,
garçon... Tu les verrais, dit le maître, en roulant ses yeux qui
brillaient comme des étoiles. Mais, reprit-il, voilà le commandant qui
rallie le bord; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle.

Le commandant arriva sur le pont; son air était radieux, et il portait
quelques papiers à la main: Monsieur, dit-il au capitaine de frégate, en
entrant chez lui, faites assembler l'état-major dans la chambre du
conseil.

--Bon, nous allons rire, dit maître Mulot, en portant ses yeux de la
boussole aux voiles, et des voiles à la boussole.

Rien n'avait positivement transpiré sur les projets de l'amiral, et
pourtant, une heure après l'issue du conseil, tout était dans
l'agitation à bord du _Breslaw_; le calme et le silence ordinaire
avaient fait place à une sorte de joie frénétique; on se serrait la
main, on riait, on blasphémait le plus gaîment du monde; les
apprentis-matelots surtout, ne se possédaient pas.

--Eh bien, dit un tout jeune homme à l'œil brillant, au teint coloré,
en s'approchant du maître Rénard: eh bien, maître, ça va chauffer...
demain... Je donnerais deux mois de paie pour y être déjà, et
vous?--Moi, dit gravement le canonnier, eh donc, j'aime mieux ça qu'un
coup de vent;--et il se remit à mâcher son tabac, car la réserve et la
gravité des vieux marins contrastaient singulièrement avec la guerrière
effervescence des novices. Ce n'était pourtant pas sans une sorte de
satisfaction que les anciens souriaient à ce jeune enthousiasme naissant
à l'idée d'un premier combat; mais, habitués dès long-temps à de telles
affaires, ils savaient aussi que cette exaspération momentanée ferait
bientôt place à des pensées plus sérieuses.

Les batteries furent dégagées des chambres, des cuisines, des cabanes et
de tous les emménagements temporaires qu'on avait pu établir, on doubla
les suspentes des basses vergues avec des chaînes de fer; les hunes
furent garnies de pierriers et d'espingoles; on prit enfin toutes les
mesures nécessaires en cas de combat.

L'exaltation des apprentis marins avait encore été augmentée, s'il est
possible, par ces manœuvres rapides, ces travaux violents et
insolites; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu'un peu de repos eut calmé
cette fièvre ardente, on put s'apercevoir d'un curieux changement dans
le moral d'une partie de l'équipage; les vieux marins conservèrent cette
expression d'insouciance et de fermeté qui leur est habituelle, mais les
jeunes gens devinrent silencieux, pensifs; ils s'isolèrent, en
recherchant cette solitude que l'on trouve même sur un vaisseau. Alors,
ce fut au pays qu'ils rêvèrent; puis, à leurs affections, à leurs
projets. Alors seulement, ils purent songer aux chances d'un combat
qu'ils allaient affronter bravement; mais ce ne fut pas la crainte qui
éteignit leur gaîté, non, ce fut la préoccupation mélancolique et
religieuse que l'on éprouve quand on doit assister pour la première
fois à une affaire décisive.

Le commandant, qu'une longue et glorieuse carrière militaire avait mis à
même de connaître parfaitement cette admirable classe d'hommes, monta
sur la dunette, et, après une courte et énergique allocution: Eh bien!
mes enfants, leur dit-il, est-ce que nous ne dansons pas ce soir? c'est
pourtant le moment. Allons, allons, une ronde..., Messieurs les
officiers, donnez l'exemple...

A ces mots, la joie renaît sur toutes ces figures assombries; on monte
des fanaux sur le pont, car la nuit était venue; on se prend par la
main, et matelots, maîtres, officiers, sans distinction de rang, se
prennent à danser sur le gaillard d'arrière du vaisseau. On chante des
airs de France, des chansons de France, des refrains de France; et
c'était chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le
lendemain courir à d'affreux périls, tournoyer avec gaîté sur une
planche qui les séparait de l'abîme; et préludera à un effrayant combat
naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel
vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos
fêtes, qui se perdaient dans l'immensité et allaient mourir aux oreilles
des amiraux d'Ibrahim.

Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop
fatiguer ces hommes, qui avaient besoin de toutes leurs forces et de
toute leur énergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On
fit l'appel, et chacun prenant son hamac, descendit dans les batteries
et se suspendit à sa place habituelle.

Quelque temps encore on put entendre des rires étouffés, d'énergiques
saillies, des bons mots de corps de garde, de longues discussions sur le
courage des Égyptiens, sur la manière d'éviter les brûlots... Puis, peu
à peu toutes ces voix se turent, et le plus profond silence régna sur le
vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.

A ce tumulte bruyant et animé, succédait un calme imposant; chaque
officier était descendu dans sa chambre étroite et obscure. Là, vinrent
aussi éclore les pensées mélancoliques.

Alors chacun regarde avec amour ce réduit où se sont passées tant
d'heures de molle rêverie, de délicieuse paresse, où sont éclos tant de
brillants et fantastiques projets. L'un ouvre son bureau et relit encore
une fois les lettres d'un vieux père, d'une maîtresse, d'une sœur.
L'autre pense long-temps au passé, peu au présent; et pas à l'avenir; il
étouffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et écrit
quelques lignes à la hâte. Ce sont les dernières dispositions, les
derniers vœux d'un soldat mourant; c'est une prière, un mot
d'adieu.... un souvenir pour une femme, pour une mère.... qu'on remettra
à un ami dans le cas où l'on serait tué....

Et l'on s'endort, et l'on dort bien, parce qu'avant tout on est homme de
courage, parce que l'on a payé sa dette à la nature, à un sentiment
vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut être inflexible,
froid et dur; et qu'au milieu des éclats de mitraille, du sifflement des
boulets, du craquement des mâts et des cris des mourants, il reste peu
de place dans le cœur pour un sentiment tendre, pour une fraîche
pensée d'amour.

Mais, au moins ceux-là peuvent, pendant ces longs quarts qui précèdent
le combat, évoquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de
cette vie de douces fictions; mais celui sur qui pèse une immense
responsabilité? l'amiral? oh celui-là est bien malheureux, car il n'a
pas une pensée à donner à sa vie intérieure, un battement de cœur à
ses émotions d'homme! Dans le silence et la méditation, il lui faut
calculer les milles chances d'une bataille meurtrière, les mouvements de
l'escadre qu'il commande; il lui faut de l'audace pour concevoir, du
sang-froid pour exécuter. Il ne dort pas, lui; il veille pour tous, car
ils sommeillent tranquilles à l'abri de son nom. Aussi, à travers les
deux fenêtres de l'arrière de la _Syrène_, on put voir, à la lueur d'une
lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixés avec une attention
dévorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec égoïsme le
poste de combat de sa frégate protégée, au plus fort du péril.

Une autre scène se passait sur l'avant du _Breslaw_. Maître Mulot et
maître Rénard étaient assis chacun sur le bord d'une petite couchette
qui bordait leur cabane commune; entre eux, était une bouteille et des
gobelets de fer-blanc.

--Ainsi, c'est convenu, Rénard; dit Mulot... dans le cas où je serai
déralingué... autrement dit tué....

--Eh! donc, matelot, je prends Georges avec moi.

--Ça t'embêtera peut-être?...

--Oui, mais que veux-tu qu'il fasse sans toi, ce pauvre petit.--Il n'y a
rien de tel, vois-tu, Mulot, que l'œil d'un père.--Que l'œil d'un
père pour voir si vous vous promenez bien sur un bout-dehors, et si vous
serrez promptement une voile pendant un grain!

--Merci... oh bien merci... Rénard... car c'est étonnant, je ne peux pas
surmonter ça... je suis sûr de filer mon câble demain... deux fois mon
couteau s'est ouvert tout seul... hein?

--Eh! donc, c'est pas pour t'effrayer, mais c'est pas rassurant...

--Enfin, Dieu est Dieu... mais ça me vexe pour Georges.

--J'en aurai soin.... Eh! donc, je te le promets...

--Pauvre petit!... regarde donc comme il dort...

Et les deux marins s'approchèrent doucement d'un hamac, suspendu dans un
coin de la cabane, là un enfant de dix ans, dormait paisiblement; et sa
figure avait même pendant son sommeil, une expression de gaîté et de
finesse singulière pour un âge aussi tendre...

Maître Mulot le considéra un instant en silence... Puis, ses yeux se
mouillèrent, et une larme roula sur la joue de son fils.

--S......! dit-il en essuyant du revers de sa grosse main goudronnée,
s......, je ne suis pas un lâche... et tiens, Rénard... je voudrais que
ce s.... combat n'eût pas lieu...

--Eh! donc est-ce que je ne suis pas là?... Matelot! s'écria Rénard en
se jetant dans les bras de Mulot et fermant ses yeux pour qu'il ne vît
pas qu'il pleurait aussi...

--C'est égal, Rénard... mon bon matelot... c'est égal... je ne suis pas
tranquille.... Ça t'est bien aisé à dire, toi, qui es sûr de ne pas y
laisser ta peau à cette chienne de danse.

--Ça, c'est vrai, j'ai soufflé trois fois mon fanal, et trois fois je
l'ai rallumé en le levant en l'air... Ainsi, je suis sûr de rester.
Alors, qu'est-ce que t'as à craindre?

--Pauvre Georges, dit Mulot.--Lui qui est si vif et si espiègle... Enfin
l'autre jour, je ris rien que d'y penser, n'a-t-il pas mis le grand
panneau de la batterie en bascule, de façon que le petit gredin, s'est
fait poursuivre par trois novices de ce côté-là... Lui qui savait la
chose, a sauté par dessus le panneau,--et les trois sauvages de novices
qui ne le savaient pas, ont cabané au fond du faux-pont;--même qu'il y a
eu un de ces brutaux qui s'est arrangé les jambes si drôlement, que le
major croyait qu'il faudrait lui en _ôter_ une.

--Le fait est, Mulot, dit gravement Rénard, que Georges promet d'être un
bien joli sujet, et qu'il a des dispositions que je soignerai si tu
crèves..., tu peux y compter.

--Enfin, mon vieux Rénard, adieu et merci, si je ne te revois pas après
le bastringue.

Et ces deux hommes s'embrassèrent cordialement, après quoi ils
s'étendirent sur leur couchette en attendant le point du jour, car on
devait entrer de vive force dans la rade au lever du soleil.



LE COMBAT.

22 octobre 1827.

    Triste... triste...

    GOETHE.


Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces
eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et
c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de
Sphacterie. Lève-toi, pauvre matelot; lève-toi, secoue tes membres
engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour.--On parle
bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant
le combat... Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries! car
leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse.

On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix
mâles et sonores répondre à chaque nom; seulement, chacun se dit, en
regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt:--Ce soir,
peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis; ces voix, maintenant
retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces
bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes.--Mais,
après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit
eux que moi;--c'est si naturel!

A dix heures, chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat.
Les armes furent montées sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux
poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente six; c'était un admirable
spectacle! Le jour ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes
les figures en reflet, à la manière Rembrand; puis, glissant sur les
canons noirs et polis scintillait sur le brillant acier des platines,
tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre;
seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres
qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs
éclairs. Tous les matelots, coiffés d'un petit chapeau de paille, vêtus
seulement d'un pantalon et d'une chemise serrés autour des reins par une
ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces.

Les mêches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du
canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie; car à bord les
canons font feu comme des fusils, au moyen d'un chien et d'un bassinet.

A l'arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à
un enseigne et à quelques aspirants, qui devaient surveiller et hâter la
manœuvre; puis Rénard, le maître canonnier, allait, venait, tournait
et parlait, à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces,
tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.

Arrivé près de la cinquième pièce de tribord il s'approcha, et, après un
long et pénétrant coup d'œil jeté sur son affût:--Eh donc!... c'est
toi qui pointes ce canon-là, _Guilbo_? dit-il à un grand garçon qui
jouait avec sa corne d'amorce.

--Oui, maître...

--Ah ça... tu connais son _caractère_... tu sais que c'est l'_Enragé_...
qu'il porte dix toises de plus que les autres? mais qu'il a un fameux
recul... Ainsi, veille à tes pattes...

--Merci, maître...

--Eh donc mes enfants, soyez attentifs; pour des novices, vous allez
avoir _celui_ de vous trouver à une fameuse danse. Surtout du calme, et
n'ayez pas peur du sang; car, voyez-vous, quand une blessure saigne...
c'est bon signe...

A ce moment _Mulot_ sortit du faux pont, son visage était radieux et il
tenait Georges par la main.

--Bonjour, matelot, dit-il à Rénard en lui frappant joyeusement la tête
avec sa longue vue.

--Eh donc! mon vieux, nous sommes bien gais ce matin... Ah! tu sens la
poudre... tu sens la poudre...

--D'abord... et puis... je suis sauvé; tu n'auras pas la scie de te
charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.

--Eh donc! qui t'a dit cela?

--Tiens, Rénard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai été trouver le
capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit:
capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron, eh bien, au lieu
d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de
rechange.--Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme
toi; vas-y, et veille au grain.--Tu vois, matelot, l'histoire de mon
couteau me disait bien de craindre si j'avais été à mon poste, aussi
c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera
rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vexé! Enfoncé le
boulet...--S'écria le bonhomme en embrassant son fils.

--Oui, compte là-dessus, dit Rénard en lui-même... comme si celui qui de
là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si
celui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages,
c'est déjà beaucoup.

--Aussi à tantôt, mon matelot, dit gaîment Mulot; tiens, je te laisse
Georges, il est pourvoyeur à la onzième pièce.

--A tantôt, dit Rénard, mais avant embrasse-moi toujours.

--Bah! nous sommes parés toi et moi; après à la bonne heure.

--_Après_, murmura tristement Rénard, puis, tendant sa main au
timonnier,--c'est égal, mon vieux..... c'est une idée que j'ai comme ça.

--A la bonne heure, dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami qui
le pressa plus fortement que de coutume.--Ils se séparèrent, et Rénard,
en le voyant monter dans la batterie de 18, s'écria douloureusement:--Ça
me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu! qu'il vive, mon
vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzième équipage, s'il le
faut?

Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait
les batteries; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes
et des pièces, il remonta sur le pont après avoir adressé à l'équipage
quelques mots encourageants.

Il était alors midi; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et
de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme
l'entrée de la baie.

Cette manœuvre était claire et significative, mais quand l'_Asia_,
portant le pavillon amiral anglais, suivi du _Genoa_ et de l'_Albion_,
donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de
l'événement.

Après eux venait la _Sirène_. A une légère embardée que fit le _Breslaw_
on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se
dressant sous son pavillon.

--Cette vue électrisa les matelots qui se penchèrent aux sabords.

--A-t-elle l'air fier dit l'un.

--Eh donc... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons... C'est
comme un cheval, voyez-vous, ça connaît son maître... Enfin un bateau
marchand, une bouée, une cassine à calfats que monterait un amiral... ça
se verrait toute de suite...

--Mais, maître Rénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent
avant nous?

--C'est pour essayer les canons de _Brahim_, mes enfants, mais quand il
s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre
amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh il
n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il
les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa
_plomatie_, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez
calmes, garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement du canon!

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie
basse résonna et fit entendre ces mots:--Canonniers à vos pièces... et
surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...

Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts
qui s'élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l'escadre
turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois
vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche
d'autres frégates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks
qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient
par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.

Jamais je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de
vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie
qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient
attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à
une portée de pistolet.

--Bon, dit tous bas Rénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas, la
meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de
60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes...
sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette
_Sirène_... il lui en faut trois à combattre... eh dame... voilà ce que
c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire _culotter_ son
pavillon à cette fumée-là... mais patience, notre commandant en mange
aussi, et nous aurons notre part...

A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goëlettes et trois
sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le _Dearmouth_ envoya
deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait
être des brûlots.... Les Anglais furent accueillis à coup de fusil par
les Égyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon, tiré par un
bâtiment turc sur la _Sirène_, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe
suivirent son exemple, et le combat devint général.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé,
neutralisé par les épouvantables détonnations de cent navires de guerre
qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la
baie, un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin dont l'eau
était criblée par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait
troublée par des gouttes de pluie....

On ne voyait autour du _Breslaw_, qui profitait du dernier souffle de
vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes
rapides, enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage
et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui ayant pris l'amiral
russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de
bout en bout....

Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du _Breslaw_,
les matelots restèrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes
gens pâlirent, l'immense porte-voix résonna de nouveau et l'on
entendit--feu, feu.... tribord....

Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée
partit aux cris de vive le roi.

--Eh donc! bravo, mes garçons, s'écria Rénard qui, penché sur un sabord,
avait suivi l'effet de la bordée, encore une pareille et le pavillon
rouge verra que notre poudre est bonne.

--Prenez garde! prenez garde! cria-t-on sur le pont à l'entrée du grand
panneau, un blessé! dégagez l'entrée de la cale.--En effet une espèce de
fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et, lorsque l'homme
tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine, passa devant un
petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on
entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant:--Georges!....
C'était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois.--On
lâcha une seconde volée: la fumée remplissait alors la batterie, et les
cris discordants des mousses qui penchés à l'entrée de la soute aux
poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient au commandement des
officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait à
peine pour descendre les blessés dont les plaintes s'étouffaient
bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux
coups secs, éclatants, retentissent. C'était un boulet ramé qui, entré
par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pièces, tua un homme, en
blessa deux, et se logea dans la préceinte.

--Otez-ça, dit Rénard en montrant le cadavre sanglant, ça distrait.

Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce.--Qu'est-ce donc,
Rénard, demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un
mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le
poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

--Eh donc dit Rénard, quel est ce braillard? il crie comme une mouette.

--Maître, dit le pointeur, c'est Mélon qui vient d'oublier sa main sur
son canon et de laisser tomber le refouloir.

--Sainte Vierge! sainte Vierge! criait le pauvre novice breton qui
voyait le feu pour la première fois, Sainte Vierge! c'est un mauvais
poste que celui de chargeur.

--Eh donc! dit Rénard en le poussant dans la cale, va faire entortiller
ton moignon; mais sacredieu, tais-toi! Si tu n'en manges plus n'en
dégoûte pas les autres...

Allons, garçons, n'écoutez pas ce paroissien; c'est une fameuse place à
prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.

--Ça c'est sûr, aussi j'y vais, maître, dit le servant de droite, à moi
le refouloir.... Et comme il s'avançait pour charger, un biscaïen lui
fracassa l'épaule droite.

--Eh donc! c'est particulier. Ote-toi de là, mon garçon, va te faire
panser, et voyons qui cédera de nous deux, dit Rénard en prenant la
place du matelot blessé.

A cet instant, une des frégates turques que le _Breslaw_ combattait,
coupa ses câbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter
l'abordage.

--Je la vois encore, à son avant était sculptée une espèce de chimère
colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur
bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait
ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de
poignards et de haches.... Puis, monté sur un porte-hauban de misaine,
un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban
dont les plis en désordre flottaient sur son col. De sa main droite il
semblait désigner le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait
s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable,
immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat, et quand la
fumée fut dissipée, on ne vit de la frégate égyptienne que son avant qui
resta quelques secondes à la surface de l'eau, et disparut tout-à-fait
en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le
rivage ou de s'accrocher aux manœuvres pendantes le long du bord.

A cette vue l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qui
augmentaient encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et
l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les
batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La _Bretonnière_
venait d'être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après le fatal fauteuil s'abaissa, portant le
brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs:
«Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire, de cinq
frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux; le feu du
vaisseau turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez,
mes amis... Continuez.....»

Ces mots électrisent l'équipage. Vengeons notre commandant,
s'écrièrent-ils, et malgré les cris des blessés et des mourants, malgré
le vide que l'on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus
nourries que jamais.--Pointez à fleur d'eau, criait Rénard, à fleur
d'eau, mes enfants, voyez, cette _turque_-là est déjà démâtée de son
grand mât.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonnation se fit
entendre; une immense colonne de fumée blanche et compacte,
très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en formes de larges
volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonner, et quand cette
vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que
l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le
capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.

Le chien, dit Rénard, nous aura mordu en mourant, gare les débris et les
éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 56...

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les
prédictions de Rénard s'étaient réalisées, et que l'explosion de la
frégate nous avait couvert de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup
de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries,
traversaient les œuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une
singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et
bondir....

Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la
fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait
à sa fin; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du
calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la
flotte égyptienne était totalement désemparée et les Turcs se jetaient à
la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce....

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur
distribua des rafraîchissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les
batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à
décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se
retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures
contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du cœur que chacun
félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup-d'œil au
vaisseau, à la rade....

Quelle différence... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces
manœuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si
luisants, ces drômes si étincelantes, tout cela ce soir est brisé,
rompu, sanglant, les manœuvres éparses encombrent le pont, les
vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles
sont à jour, et le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit, à chaque instant des explosions, à chaque instant des
navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et
menaçaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions
l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de
l'amiral russe vint remercier le _Breslaw_ de l'assistance que ce
vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu'au jour
couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le
lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat
avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et
s'avança vers la roue du gouvernail où se tenait alors un timonnier...
il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.--Dis-moi,
mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire...

--Oui, maître Rénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Mulot.

--Rénard frissonna.

Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais
qu'il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.

--Oui, maître Rénard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à
rire comme il passait, en disant:--Tiens, voilà un ancien qui s'affale
en bas, parce que ça va chauffer... est-ce que les dents lui
claquent?--En parlant par respect, maître Rénard, c'était une bêtise,
parce que tout l'équipage savait que le maître timonnier était un bon,
qui en avait vu des grises dans le temps de _l'autre_.

--Eh bien... achève...

--Alors maître Rénard, l'ancien est remonté, il a pris la barre en
disant au voilier:--Si j'en reviens, ce sont tes dents qui
claqueront.--Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc
nous a envoyé, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux, et en les
rouvrant j'ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un
habitacle... le boulet l'avait pris là... dit le jeune homme encore pâle
à ce souvenir... là.--Et il montrait sa poitrine...

--C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu
qui disait bien bas... Je le savais... pauvre Georges!--Et voilà tout ce
que j'ai vu, maître Rénard.

A ce moment on entendit des cris--qu'est-ce que c'est, demanda Rénard?

--Ah! maître, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec
le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur
l'avant, près la poulaine.

Rénard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de
poudre et de fumée qui entouraient Georges.

--Mais va donc te faire panser, lui disait l'un.

--Je te dis que non, je ne veux pas, moi; c'est rien du tout...

--Rien du tout, mauvais gamin, dit un canonnier, d'un air courroucé...
rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emportés... Cette
petite canaille-là est _estropiée_, et il dit que c'est rien du tout...
Répète-le encore et tu vas voir!--dit le philanthrope, en levant la main
sur Georges.

--Je vous dis, moi, reprit fièrement l'enfant qu'on ne me pansera pas
maintenant, mon père le saurait... et ça le vexerait... Puisqu'il est
blessé lui-même, faut pas que je l'inquiète pour une misère...

--Ah! oui, ton père... reprit le canonnier,--ton père... joliment... il
est...

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme
ait jamais reçu;--te tairas-tu, carogne, dit maître Rénard en menaçant
encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges.

--Toi, viens en bas, mon enfant...

--Voir mon père, maître Rénard, dit l'enfant en cachant sa main
ensanglantée.--Non, mon petit.... non.... demain... ou après... en
attendant, couche-toi là... près de cet affût... En attendant, c'est moi
qui serai ton père. Entends-tu... je t'aimerai bien; mais sacredieu
n'aies pas peur.

--Oui, maître Rénard, dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer,
au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

--Sacredieu... pensa Rénard, en s'enveloppant dans sa capote... hier, à
cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui...
pauvre Mulot, va.

Et il s'assit aux pieds de Georges, en attendant le jour.



LE LENDEMAIN.

21 octobre.

    --Enfin!!!!

    UN ANONYME.


Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons dans la baie
fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet
des montagnes se colora d'une brillante teinte de pourpre; et, à mesure
que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d'une
manière distincte. Nous avions _évité_ pendant la nuit, et nous nous
trouvions en face de l'entrée de la rade.

Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le
_Trident_ avait peu souffert, le _Scipion_ était noirci par le feu d'un
brûlot et la _Sirène_ était démâtée de son mât d'artimon.

Mais autour de nous, quelle scène de dévastation, une mer chargée de
débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à
moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui
imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la
flotte marchande, et faisait presque pâlir la lumière du soleil.

A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frégates
égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer.
On voyait sur la côte des bandes de Turcs qui, la torche à la main,
brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos
escadres.

On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu'il
restait à peine vingt navires d'une flotte de deux cents bâtiments de
guerre ou de commerce...

Insensiblement les communications s'établirent, alors nous eûmes et
l'admirable combat soutenu par l'_Armide_ (capitaine Hugon), et la
perte énorme que la _Sirène_ avait faite, c'était plus des deux tiers de
son équipage, tués ou blessés, son mât d'artimon abattu, et l'héroïque
sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'équipage quand on
vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on
le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement
où il l'avait laissée... Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité
qui embrâsait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore
exaltée par les Anglais et les Russes qui partagèrent aussi les dangers.

L'énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant
leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement, ils se
retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent
maîtres des forts presque démantelés.

Trois jours après nous quittions la rade, d'une flotte qui avait coûté
des prodiges d'intelligence, des sommes énormes, il ne restait que
quelques bâtiments épars et des cadavres.

Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie.

Huit jours après notre sortie de Navarin, nous étions à Malte, et là,
comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendîmes une mélopée
d'admiration s'élever en faveur de notre brave amiral, qui sût, pendant
trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans la
Méditerranée. Après avoir reçu à Malte l'accueil le plus cordial du
gouverneur Lord Posomby, nous partîmes pour Toulon, où le _Breslaw_
arriva vers la fin de novembre. Après une quarantaine d'un mois, nous
entrâmes dans le port où le vaisseau désarma.



CRAO.

    ....--Va t'en bossu!
        --Je suis né comme cela, ma mère.

    BYRON.

    _La Métamorphose du Bossu._



CHAPITRE PREMIER.

CRAO.


Il y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan qui habitait un fort
bel hôtel de la rue Saint-Dominique; une longue file de voitures
stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des
livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l'hôtel tout
éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.

A une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques
chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une
immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était
si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait
parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.

Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme
descendu d'une voiture qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à
cette jolie femme qui s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles
épaules les plis de son manteau pourpre, et dit à voix basse:--«Que je
vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant
pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de
Cérigny! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...

--«C'est pourtant pour d'aussi graves intérêts que j'ai perdu le bonheur
d'être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense, répondit
Georges, en souriant.

--«Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et
mes succès ne sont-ils pas les vôtres, répondit Hortense avec un
sourire enchanteur.»--Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé,
allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait
le désespoir des maris et encore plus celui des amants.--Il n'en eut
heureusement pas le temps, car un homme d'un âge mur et d'une tournure
encore très-élégante, vint l'interrompre en lui disant: «Georges,
voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny, j'ai deux mots à
dire à M. de Mersac qui vient de demander ses gens.»

L'homme d'un âge mûr était le mari d'Hortense, M. le marquis de
Cérigny.--M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise,
était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.

Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psyché les longs rubans qui
flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son
manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus,
et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme
entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant:--En vérité, c'est
Quasimodo...--Puis apercevant madame de Cérigny:--Eh bonsoir, ma chère
Hortense, lui dit familièrement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous
venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez le
voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des
domestiques.

En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on pût s'imaginer, vêtu
d'une espèce de carrik, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et
portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher
la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur,
mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et
les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et
les ris des valets, et les épithètes bouffonnes allaient crescendo; au
salon, c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était Mayeux.

Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui
cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du
rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les
deux jolies femmes et les trois jeunes gens...

Cela fit en vérité un contraste étrange.

D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues,
aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes
étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs
qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées
de satin, foulant des tapis éclatants.--Ces hommes beaux, bien faits,
élégants, parés.--Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces
chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches
ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de
fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte.
Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang,
la beauté, le goût, la vie enfin.

Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale,
grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin
dans cette atmosphère de luxe et de joie,--comme un hibou au milieu
d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris
d'ivresse,--un être difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur,
la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères
humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce
monde.

Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens, et
les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de
la richesse de bon goût, qui se voile toujours le plus possible devant
l'infortune.

Le bossu d'abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres
l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par
l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria:--Mais c'est Crâo, le
secrétaire de M. de Lussan.

Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre, trouva
enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'hôtel avait ouverte par
pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir
jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y
avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de
vipère.

Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causé,
disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent
annoncés, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et
de son amie, pour les guider au milieu des appartements les plus
somptueux, où s'était réunie l'élite de Paris.



CHAPITRE II.

LE BAL.

    Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la
    pauvre et chère mistriss Horner, avec ses bras autour des
    reins d'un homme énorme, à la hussarde, que je n'avais jamais
    vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient
    presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient,
    tournaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient
    comme deux hannetons traversés de la même épingle.

    BYRON, _la Walse_.

    Le tout est de s'entendre.


Hortense de Cérigny avait dit à Georges: «mes succès sont les vôtres;»
de sorte que dans la pensée de cette ange, ce n'était pas pour elle
qu'elle était coquette, c'était pour Georges.--C'était afin que Georges
eût autour de lui,--(dans la personne de sa maîtresse, il est vrai) la
cour la plus assidue.--Ainsi ceux qui entouraient Hortense
d'attentions, ne se doutaient guère que c'était pour Georges qu'ils se
montraient si prévenants. «Cela était pourtant ainsi.» Ce n'était pas
Hortense qu'on flattait, c'était Gorges.--On admirait la parure,
l'élégance, le goût de Georges, c'était à Georges qu'on disait de ces
délicieuses choses, qu'une femme sait oublier dès qu'elle les a
entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore.--Enfin,
Georges, toujours dans la personne d'Hortense, était certainement celui
dont on s'occupait le plus cette nuit-là,... et pourtant il y avait une
réunion de bien jolies femmes à ce bal.

En vérité,... ce Georges eût été un grand misérable, s'il n'avait pas
ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortense
faisait pour lui, car elle se sacrifiait,... en vérité... Elle tenait
surtout dans ce moment, à attirer, toujours pour cet excellent Georges,
les hommages d'un gros blond, frais et frisé, par une foule de
gracieusetés décentes, qui devaient finir par attacher en esclave le
gros blond à son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur
ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges: Vois-tu! c'est pourtant
pour toi!

Heureusement que Georges n'était pas ingrat,--non,--aussi touché presque
jusqu'aux larmes, de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il
voulut s'en montrer digne: mes succès seront les vôtres, m'as-tu
dit,--pensait le digne jeune homme;--va Hortense je ne serai pas
ingrat,... aussi les miens vont être les tiens,... et, sur ma parole ma
générosité dépassera la tienne.

Alors ce bon et reconnaissant Georges, alla s'asseoir près d'une femme
de la plus merveilleuse beauté, qu'il choisit justement parce que, par
je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en
occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l'esprit possible dans
sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient
toujours être très recherchés... Madame de Cérigny commença à
s'apercevoir qu'elle faisait à son tour--dans la personne de
Georges--une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges
tâchait de rendre à sa maîtresse ce qu'elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le cœur d'une femme renferme d'amour et de
dévouement; Hortense fit tout à coup ce raisonnement de sublime
abnégation; je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour
Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai
sur mon passage;--mais je ne saurais être assez égoïste pour exiger qu'à
son tour il fasse autant pour moi, oh non, ce qui fait le charme du
dévoûment, c'est de se dévouer seule,--c'est de ne souffrir aucune
réciprocité;--je veux donner et qu'on ne me rende jamais,--pensait
encore l'adorable femme dans le naïf désintéressement de sa belle âme.

Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Cérigny vint
s'asseoir près de madame de ***, et en disant les choses du monde les
plus flatteuses, et les plus aimables à celle qu'elle haïssait d'une
haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un
tête-à-tête qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste? ce n'est ni Platon, ni
Sénèque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Loch, ni Bacon, ni Bossuet, ni
ni... (enfin le nom m'est échappé.) Quel est le grand moraliste qui a
dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses qu'il
tenait comme les chevaux d'un Tandem, l'une près, et l'autre loin.

Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme... car ayant invité
Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus
chercher à lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer à son
tour, d'être d'une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme à
toutes ces protestations et à toutes ces demandes, Hortense ajouta
qu'elle _mourrait_, si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait
pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir à se
reprocher _la mort_ d'une aussi ravissante créature.

M. de Cérigny lui, ne dansait, ni ne jouait, mais il était aussi assidu
que possible auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les
moments qu'elle pouvait arracher à l'ennui de recevoir. Enfin jusqu'au
jour, ce ne furent que danses et folles joies au son d'une musique
enivrante, devant des glaces étincelantes qui disaient aux belles....
vous êtes belles... et qui étaient muettes pour les laides, car les
laides ne les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l'ordre, les maris parlaient politique ou whist,--les
amants en titre dansaient par devoir,--car il y a une justice au ciel;
et ceux qui aspiraient à les remplacer, ne dansaient pas.--Ils aimaient
mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu'on avait refusée,
jouir du doux et favorable mystère, autorisé par une longue promenade
dans les allées tortueuses d'une serre chaude contiguë au salon et
formant un délicieux jardin au milieu de l'hiver.

Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le
fron, quêtait _des vis-à-vis pour la prochaine_,--ceci je crois se dit
ainsi,--et grâce au fréquent exercice qu'il prenait, la gorge desséchée
par une soif dévorante, l'amant en titre appelait des yeux les maîtres
d'hôtel et leur plateau de vermeil avec l'inexprimable angoisse d'un
malheureux voyageur qui, égaré au milieu d'un désert brûlant,
chercherait au loin d'un regard désespéré une bienfaisante oasis.

Pendant ce temps, alors l'amant qui n'est pas en titre, soupire, prend
sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son
rival avec un désintéressement si cruel, une bienveillance si perfide,
qu'à la première entrevue, on trouvera au pauvre amant une qualité
désespérante, et il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener
une rupture.

Enfin, tout fut au mieux, et le jour commençait à poindre, qu'il y avait
encore dans le premier salon de l'hôtel de Lussan, de jolies femmes un
peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans
leurs petites mentonnières de soie, et que semblable à:--la comparaison
est hasardée--semblable à la voix qui au jour du jugement appellera
chaque humain par son nom,--la voix des valets de chambre de M. de
Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens
l'attendaient.

Six heures sonnaient, comme les dernières voitures faisaient résonner
les vitres de l'hôtel, c'était le coupé du marquis et de la marquise de
Cérigny et celui de Georges qui s'en allait seul.

Après un moment de silence, M. de Cérigny dit à sa femme:--«En vérité,
ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre
toilette était d'un excellent goût.... madame de Lussan me la faisait
remarquer.

«--Mais savez-vous que c'est une louange cela, monsieur de Cérigny?
madame de Lussan a le droit d'être sévère!... elle qui se met toujours
si bien...

«--N'est-ce pas, Hortense? à propos... j'ai pris sur moi de lui
promettre de vous mener à Lussan cet été... ai-je eu tort?...

«--Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous pas que j'aime de
tout mon cœur cette chère Emma...

«--Que vous êtes bonne, Hortense, et puis vous trouverez à Lussan
beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d'Alby,
madame de Verneuil et peut-être Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai
oublié de le lui demander, mais les d'Alby y seront pour sûr...

«--Oh! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir à Lussan, il nous
a dit ce me semble qu'il s'était promis à M. d'Hermilly.

«--Tant pis, j'en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un
parent, et je l'aime comme un ami, malgré la disproportion de nos
âges...

«--En vérité, monsieur de Cérigny,» dit Hortense avec l'air du plus
aimable reproche, «ne faites donc pas de la fatuité de vieillesse, cela
ne vous va pas encore, je vous en avertis.

«--Mais vous me gâtez, Hortense... dit le marquis en baisant la main de
sa femme.

«--Non, je vous assure, Victor, vous êtes charmant quand vous voulez...
et vous voulez toujours...

«--Et vous donc, Hortense, n'êtes-vous pas parfaite pour moi!...
Pourquoi donc, mon Dieu, se lier à jamais l'un à l'autre, si ce n'est
pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible,--c'est
là le véritable esprit du mariage.»

La voiture s'arrêta devant l'hôtel de Cérigny.--Le marquis conduisit sa
femme jusqu'à l'entrée de la galerie qui menait à ses appartements, et
rentra dans les siens.



CHAPITRE III.

EMBARRAS.

            Il était au désespoir;
          Résolu, dans cette aventure.
    De ne pas épargner sa main ni son savoir.

           *       *       *       *       *

    HAMILTON, _Poésies_.


Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance; mais une
haine cachée, sans espoir, qui ne peut pas même dire tout haut, je
hais:--Une haine qui vit sur elle-même,--amère nourriture! est une
triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et voyant
hors de portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées;
bondir et s'ébattre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en
fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la
cage de l'animal féroce, dont elles ne soupçonnent pas l'existence, et
qui ne peut même troubler ces joies innocentes par ses rugissements...

Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l'hôtel de
Lussan... Ce misérable haïssait tout ce qui était jeune, heureux et
beau.--Parce que l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui naît
et meurt, plus qu'un sens qui s'émousse.--C'est un instinct,--et cet
instinct organique, intime, vital, prend l'homme au berceau, et le
dépose dans la tombe.

--Chez les hommes qui ont de l'avenir,--l'envie devient ambition et non
pas haine,--parce qu'on ne peut haïr franchement ce que l'on peut
obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'élever entre leur envie et
leurs prétentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente;
mais toujours implacable.--Aussi toute loi politique ou sociale;
largement entendue, ne devrait tendre qu'à résoudre cette
question.--L'impossibilité physique d'une possession égale et commune
étant démontrée:--Mettre ceux qui possèdent à l'abri des effets de
l'ENVIE de ceux qui ne possèdent pas.--Or ou esprit,--blason ou
génie,--emploi ou patrimoine,--chaumière ou royaume:--peu importe. Le
pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.

Ainsi donc, Crâo, laid, bossu ignoble, ayant l'intime conviction de ne
devenir jamais beau, bien fait et élégant, enveloppait tous _ses
contrastes_ dans une exécration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son étrange apparition sous le
péristyle de l'hôtel. Jamais il n'avait senti plus amèrement l'horreur
de sa position.

Le comte de Lussan avait élevé Crâo par pitié.--C'était le fils d'un de
ses piqueurs tué à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme
et infirme; ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de
Lussan l'avait mis en état d'être à peu près son secrétaire, en lui
faisant donner une éducation passable. Ordinairement Crâo regagnait les
combles où il logeait, par un escalier de service; mais les préparatifs
de la fête ayant masqué ce passage, il avait été obligé de venir
chercher une autre entrée sous le vestibule où lui arriva l'aventure que
vous savez.

Il avait souvent vu venir à l'hôtel M. de Cérigny, sa femme et Georges,
et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues,
Crâo connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement
toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolérances
mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.

Et c'est ce dont Crâo enrageait; car Georges et Hortense étant à ses
yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné
sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment.--On
concevra l'embarras de Crâo en lisant ce qui suit.



CHAPITRE IV.

QUARRÉ PARFAIT.

    N'ayant pas même l'ennui d'un frère, elle était la plus
    libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.

    BYRON, _Don Juan_.

    Dans la suite, Callias riche Athénien, étant devenu amoureux
    de la femme de Cimon, Cimon la lui céda, dans tout
    le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable
    grandeur d'âme, on le proclamait l'égal de Miltiade...


    PLUTARQUE,
    _Hommes Illustres. Vie de Cimon_.


Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que
pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était
brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;--Hortense avait un
esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour,
cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation
variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de
pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré,
chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y
était fort attaché, long-temps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il
s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers
mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas
assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté
d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son cœur; ni son
esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme,
M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la
part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui
laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence
parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que
pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des
soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.--Ayant
beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore
rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,--il ne pouvait que paraître
agréable à une jeune femme dont le cœur sommeillait; et puis le
marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses
relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur
société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque
royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,...
ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,--que pouvaient-ils
désirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa
liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et
comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille
hommages qu'on lui offrait;--mais le hasard, ou plutôt une démission de
secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune
homme à Paris.--Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement
accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à
Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche,
et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie;
et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de
Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il
n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut
encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer,
qu'une facilité de mœurs et une tolérance qui la charmèrent,--car
Georges ne lui parla jamais de ces amours _profonds, irrésistibles,
forcenés_, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il
ne la menaça pas non plus de ces sentiments _éternels_ qu'une femme doit
refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition
_d'éternité_!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui
aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,--comme d'une futilité
gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.--Comme
d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on
avait à perdre,--et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et
inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,...
non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et
riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports.
«Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux
moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,...
voyez-vous, Hortense,--je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens,
que changer d'amour est un droit _imprescriptible_ que toute femme
acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce
droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation,
Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font
tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh!
la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher
aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant
beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme
mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,--il faut
donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le
mystère,--mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile
(bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,--c'est à
considérer.

«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont
beaucoup d'amants,--elles ont encore raison:--d'abord, parce que cela
leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant
capable de les empêcher, quand elles le _veulent_. Or, à votre avis,
Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi
positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.--Il vaut bien
mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous
berce, et au moindre refroidissement,--ou même avant, ce qui est plus
sûr,--devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter
ses hommages ailleurs.»

«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce
que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir
ravissant une odieuse torture?--Ce qu'on appelle _les passions senties_
ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient
rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.

«--Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni
les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la
minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut
fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.--Les femmes
véritablement passionnées--calculent sa puissance par les larmes qu'il
leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle
en attendait.--Georges fut donc heureux,--parce qu'il fut sincère,
d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de
passion.--Ils firent peur. Lui fit mieux.--Il amusa...

La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien à envier
à son mari.

Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan à
venir à leur terre.--M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis
fort long-temps une habitude à l'Opéra, Hortense, ravie d'être agréable
à son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à
madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L'été, on se
réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny.--L'hiver, on voyait
le même monde, et l'on avait les mêmes jours aux Bouffes et à
l'Opéra,--car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa
tante, la baronne de Verneuil.

Ces amours adultères, comme on dit,--si arrangés, si calculés, si
tranquilles, si près de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on
citerait comme exemple aux mères de famille s'il était licite, tout cela
ne doit pas surprendre en vérité.--Qui donc affirmerait que la plupart
des liaisons _en dehors_, entraînent avec elles des remords affreux, des
tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques
maisons maudites du Ciel, où cela se passe ainsi, mais c'est fort
rare.--Ordinairement tout ceci s'encadre dans les mœurs.--Les
criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d'adultère, pourquoi donc le peindre, les yeux
si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort
et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?

--J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé,
élégant et réjoui.--S'il parlait de mort, c'est dans ces moments
fortunés, où les plus vivaces disent...--Je meurs.--Ce bon hôte avait
toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles.--Admirable
Protée, tantôt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantôt il
étincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.--Accueilli,
fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est,--par
leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort
long-temps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder
la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens,
souriait à ses élèves, et véritable phénix renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour
_vrai_, et j'aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne,
emportée qu'elle est par une passion, irrésistible et profonde que l'on
excuserait, en pensant à l'immense supériorité de celui qui l'aurait
fait naître; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique
criminel qui sacrifie tout à celui qui a su l'inspirer.--Il est rare cet
amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de
remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par
ses excès, par sa violence même, commander le respect et l'admiration
des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est
du moins une curieuse exception;--Et bénie soit l'exception; car une
telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.

Non, non, ce n'est pas une fatalité aussi entraînante qui jette bien des
femmes dans les bras tendrement ouverts.--C'est,... c'est... je ne sais
quoi.... c'est la lecture d'un roman,--l'oisiveté,--la solitude,--l'ennui,
une jolie tournure à cheval qu'elles auraient remarquée au bois... c'est
le moyen d'utiliser leurs regards par les œillades... doux regards
qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat;
car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant:--Je t'aime.--Ce qui
les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c'est un
compliment, une fadeur, et surtout l'indifférence qu'on leur
témoigne.--C'est le désir de faire comme leurs amies de pension,...
c'est l'enivrement perfide d'une valse.--Ce qui les damne encore si
voluptueusement, c'est une intimité de femme,... la crainte du
ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que
rien,... moins qu'un rêve.--Leur premier rêve d'amour est toujours si
beau,... si doré...

Après cela, comment voulez-vous qu'une passion forte et désordonnée
aille jaillir de ces petites sensations, frêles, délicates, pailletées
et coquettes... comme les robes de bal qui ne gardent qu'un jour leur
éclat fragile et brillant.--On ne quitte ni père, ni monde, ni mari pour
cet amour-là.--Cet amour est si peu gênant, si discret, si commode,
tient une si petite, petite place,--qu'il faudrait être de profonds
envieux, ou de grands sots pour le contrarier.

Cet amour-là,.... mon Dieu!--c'est le sylphe mignon de Nodier, son
ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moiré, si diapré, si
imperceptible, qu'il faut être un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser
du foyer... Aussi, voyez ce qu'il lui advient au Dougal, et comme il
s'en repent après...

Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient
triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les
troupeaux du Dougal s'égarent, comme ses filets sont malheureux,... ses
guérets moins riches... depuis que ce pauvre Trilby n'est plus là
heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de
se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles.--Et
qu'importe au Dougal,.... je vous le demande?

Aussi qu'arrive-t-il? Que le Dougal, confus, est obligé de rappeler
Trilby.--Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches,
et les filets lourds...

A Paris comme en Écosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals
et bien des Jeannies.--Bon Nodier!--Seulement nos Trilbys sont d'une
essence moins éthérée que les tiens; mais qu'est-ce que cela peut faire
aux Dougals?

Or, cet amour-là était l'amour de Georges et d'Hortense, et M. de
Cérigny n'était pas un Dougal.

D'après ces données _topographiques_ du moral de nos amoureux, on voit
que Crâo, le maudit Crâo devait regarder comme impossible de ronger les
fils si sagement tissés qui enchaînaient et liaient ces existences
admirablement entendues.

Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde, la plus épouvantable
nuit du monde, et se fit peur à lui-même le lendemain matin, tant il se
trouva laid.



CHAPITRE V.

LE CHATEAU DE LUSSAN.

    Je le tiens, le voilà conçu, l'enfer et la nuit feront
    éclore à la lumière ce fruit monstrueux.

    SHAKESPEAR, _Othello_, acte 1.


A quelques mois de là toute notre petite nichée d'amants, de maris et de
maîtresses, s'était rassemblée au château de Lussan;--suivant son usage,
M. de Lussan était resté à Paris pour l'Opéra,--et sa femme faisait les
honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de
Verneuil, à sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et
madame d'Alby,--enfin, pour se procurer encore plus de liberté en
réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins
de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun
ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.

Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il
s'était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à
régler avec les régisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait là
dans sa haine, comme une araignée dans sa toile.

_Lussan_, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques
châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés
comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de
Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l'anglaise pour
pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.

C'était à la fin d'août, le soleil se levait à peine, et déjà les
piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron,
les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la
nuit, et la forêt était si proche du château qu'on pouvait entrer en
chasse presqu'au sortir du parc.

Enfin mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent
du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc.,
etc.

Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la
chasse, et les hommes montèrent à cheval.--Quoique blasée sur les éloges
qu'on s'accordait à faire de son amant, Hortense ne put s'empêcher de
sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de
Georges.

En effet il était impossible d'avoir meilleur air que lui.--Son habit
rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le
ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d'une petite
casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il
portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres,
quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait
une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait
résolu ce problème.

Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce
parfaite était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et
découplé comme un coureur.

Monsieur de Cérigny vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante
tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des
chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramassée, de
véritables types du _Hunter_.

Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu'à ce qu'ils
fussent sous bois.

La calèche de madame de Lussan, avait un attelage croisé de quatre
chevaux noirs-zains et gris-sanguins, menés en Daumont par deux petits
postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.

Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui
avait retenti si matin dans les cours du château.--Car excepté les gens,
personne n'y était resté... Je me trompe, j'oubliais Crâo qui réveillé
comme les autres se tenait encore accoudé sur la fenêtre d'une petite
tourelle où il logeait.

Le bossu avait suivi d'un œil irrité toute cette cavalcade si
étincelante, si folle, si dorée; il avait vu reluire au soleil levant,
le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées; il
avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s'ébranler
et partir.--Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant
de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du
matin.--Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants
sur le vert des prairies.--Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher
aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies
mains de femmes agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs
des signes d'amour et d'adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces
sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par
le glapissement des chiens, s'était élancée à un plaisir enivrant...
pendant qu'il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid,
difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais
ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....

       *       *       *       *       *

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore là qu'une petite
fraction de leur délicieuse existence! ils vont revenir de la chasse,
alors ce sera la toilette, une table exquise,--et puis, après dîner, ce
sera une fraîche promenade sur l'étang, autour du pavillon où se donne
le concert, dont l'écho répète l'harmonie.--Après le concert, ce sera le
bal,--et puis, le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers
d'amours ardents et défendus,--des soupirs de l'attente..., des
promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit.--Et enfin, la nuit,
des voluptés enivrantes.--Et tout cela sans crainte, sans remords, pour
eux la morale et les lois, tout est muet!...--Et dire que jamais, mais
jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir
d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le
chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à
penser... affreux... affreux...

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.--Ah,
ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi
sans t'effrayer... Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte,
avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va,
bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes
grandes mains sèches, le corps amoureux de sa maîtresse, madame de
Cérigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi
autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on
s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...

Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo... Puis il
reprenait d'un ton plus calme:--Oh! ce Georges... cette Hortense... oh!
je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger
d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?

A ce moment, on frappa un coup à la porte du bossu.--Qui est là? dit-il
avec impatience,--Moi, répondit une voix mâle et forte.--Une étincelle
illumina soudainement les yeux verts du bossu.--Il ouvrit.



CHAPITRE VI.

LE BARON MARCEL DE LAUNAY.

    Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie!

    SAINTE-BEUVE.--_Consolations._


Celui qui entra chez Crâo était un jeune homme brun, basané, d'une
taille athlétique et massive, d'une tournure gauche, empêchée, sans
aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux
noirs étaient voilés par d'épais sourcils. Prodigieusement développé
pour son âge, on lui eut donné trente ans et il n'en avait que
vingt.--De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa
figure carrée, ses épais cheveux épars retombaient sur son front large
et proéminent; somme toute, il était laid.

Puis, il avait dans son costume autant de négligence que dans sa
personne.--Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de
vétusté, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert,
toute usée, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le
baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule
d'autres ustensiles de chasse; joignez à cela qu'il était coiffé d'un
énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées
et velues, reposaient sur le canon court et un peu évasé d'une carabine
à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.

C'était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort
proche parent de M. de Lussan.

Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il
possédait au milieu des Pyrénées.--Chasseur déterminé, depuis vingt ans
il n'avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils
se façonnât aux bonnes manières, depuis quatre ans il l'envoyait
pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait
la meilleure compagnie.

Malheureusement Marcel avait le monde en horreur, élevé dans ses
montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses
gardes, à ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans
cette partie de la France, les habitudes et les traditions
féodales,--Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de
l'élégante société du château de Lussan.

Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord.--Madame de Lussan et ses amies
parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on
l'entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait à mille
jeux,--Et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de
grâces qu'un ours en pareille société.--Puis, quand il s'ennuyait par
trop, s'il ne pouvait s'échapper par la porte, il sautait par une
fenêtre.

Mais à mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce
dont Marcel se soucia peu, enchanté qu'il fut de pouvoir alors passer
sa vie dans les bois à chasser tout seul;--car il ne comprenait pas, et
méprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les hôtes de
Lussan.--Chasse de petites filles, disait-il.

Le père de Marcel avait voulu élever son fils près de lui.--Le curé de
sa terre, s'était chargé de l'éducation de Marcel.--C'est avec toutes
les peines du monde qu'il était parvenu à lui apprendre le français à
peu près correctement.--Le caractère, les impressions, les désirs de ce
jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie
native.--La lecture n'avait pas même modifié l'organisation première du
moral de Marcel.--C'était un homme d'une nature vierge et abrupte, avec
des sens neufs et purs.--Une intelligence étroite, mais juste.--Une
volonté de fer,--l'imagination ardente, et quelque peu poétique des gens
qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes.--C'était enfin
une nature toute primitive qui avait conservé ses aspérités, n'ayant pas
encore subi le frottement du monde.

Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni
factices, ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être
naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le
complément normal de ce caractère était une timidité et une défiance
sans bornes,--qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie
et d'orgueil.

Quand Marcel comparait sa tournure gauche, épaisse, embarrassée, aux
formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes
dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se
sentait inférieur et humilié.--Puis, quand il venait à perdre, par la
pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des
Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fonds, et leurs
forêts de pins noirs et tristes...; à les exposer à la rencontre d'un
ours... avec lequel il fallait lutter corps à corps ou périr...; alors
Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait
complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints
combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant
profondément ces jeunes gens efféminés; c'est à lui qu'appartenait alors
toute la supériorité.

Mais comme, excepté lui,--personne n'eût peut-être apprécié cette
différence,--Il s'isolait le plus possible et attendait avec une
inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages à Lussan.

Depuis quelque temps, son goût pour la solitude paraissait encore avoir
augmenté.--C'était le premier été qu'Hortense venait passer à Lussan, et
je ne sais s'il était donné à cette insouciante et jolie femme de faire
ressentir à Marcel les premières émotions de l'amour. Mais alors, chez
lui cette passion semblait se manifester comme chez les bêtes sauvages,
car depuis l'arrivée de madame de Cérigny, jamais il n'avait paru plus
irascible, plus taciturne et plus farouche.

La seule personne du château avec laquelle Marcel se sentait à l'aise,
c'était Crâo; auprès du bossu il avait une supériorité positive, et puis
lui soupçonnant à peu près les mêmes motifs que ceux qu'il avait pour
haïr les autres,--il s'en était rapproché.--Ce fut donc à Marcel de
Launay que Crâo ouvrit sa porte.



CHAPITRE VII.

CONVERSATION.

    Causons un peu.

    GOETHE.


On l'a dit,--la figure de Marcel était plus sombre que de coutume;--il
posa sa carabine sur le lit de Crâo et se jeta sur un fauteuil.

--Bonjour monsieur Marcel... Vous n'êtes donc pas à la chasse avec tout
le monde...., demanda le bossu.

--Non...

--Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.

--Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...

--Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.

--Je le sais...

--M. de Cérigny.., et ces autres messieurs aussi... M. Georges de
Verneuil aussi...--Et le bossu appuya sur ces derniers mots.

--Marcel fit un mouvement.... Celui-là..., Je ne puis le souffrir...,
dit-il avec vivacité.

--Oh! ni moi non plus, monsieur Marcel.

--Pourquoi cela, Crâo?...

--Parce que... je ne sais..., moi..., mais il a l'air si fat, si
impertinent..., si vain!

--C'est bien vrai, Crâo... un air évaporé, des manières de femme... Ce
n'est pas un homme cela... dit vaniteusement Marcel, et regardant ses
mains nerveuses, qu'il comparait mentalement aux mains blanches et
effilées de Georges.

--Je suis sûr qu'il met un corset, monsieur Marcel.

--Pas possible! Et après l'affirmation du bossu, Marcel partit d'un long
éclat de rire que celui-ci partagea.

--Après un moment de silence, Crâo reprit d'un air mystérieux... Toutes
ces fadaises-là, voyez-vous, monsieur Marcel, n'en imposent pas aux
femmes;... elles aiment un homme qui soit homme,... qui enfin ait
l'air--d'un homme,... et Crâo accentua longuement ces mots.

--Tu te trompes, Crâo,--elles admirent un air efféminé, et ces sottes
recherches de parure....

--Pas toutes, monsieur Marcel.

--Ma foi, le plus grand nombre.--Mais il me semble, au contraire, que si
j'étais femme, je voudrais pour mari ou pour amant un homme... qui,....
il hésita....

--Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air d'un homme, monsieur
Marcel, dit le bossu, en l'interrompant, un homme robuste, basané,
brun...

--Un homme qui ait un bras pour la porter ou la défendre, Crâo...

--Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous,
monsieur Marcel, qui lasseriez un sanglier à la course.

--Tu me flattes, Crâo.

--Non, monsieur Marcel, si j'étais femme,., je voudrais un amant comme
vous...

--Toi, je le crois bien; mais que le diable m'emporte si je voudrais
d'une femme comme toi...

--Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo; mais il continua
sans sourciller.

--Oh! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s'entend; car je sais bien
que physiquement, je suis laid et repoussant, ajouta-t-il avec tristesse
et humilité.

--Allons, j'ai eu tort, dit Marcel, j'ai eu tort, Crâo, ne m'en veux pas
de t'avoir dit cela;... mais je suis d'une humeur...

--Vous, monsieur Marcel?

--Tiens, il faut te le dire; j'aurais plus de plaisir à mettre une balle
dans cet habit rouge, que dans l'épaule d'un daim...

--Et moi, je vous dis que c'est très mal, et que c'est plutôt lui qui
devrait avoir cette pensée à votre égard.

--Et pourquoi? n'est-il pas heureux?.... n'est-il pas...

--Ici Marcel se tut.

--Il est,--il est,--car je devine votre pensée, et je puis vous le dire
entre nous; il est l'amant d'une femme que vous aimez, eh bien! ce n'est
pas vrai.--Il n'en est rien,... je vous le jure,... moi...

--Tais-toi, Crâo,... tais-toi,... dit violemment Marcel.

--Et bien mieux.--Je vous dirai, moi, qu'il ne tiendrait qu'à vous de...

--Crâo,... ne raillez pas,... dit Marcel avec colère...

--J'ai des preuves, articula rapidement Crâo.

--Des preuves, des preuves, répéta Marcel, en se levant de toute sa
hauteur et attirant le pygmée près de lui et le regardant bien en
face:--Des preuves, Crâo;... ne répète pas une pareille parole sans
montrer tes preuves, ou je te tue...

--Je ne puis pas vous les montrer,... mais vous les dire,... monsieur
Marcel;... mais lâchez-moi.

--Mensonges,... dit le géant, en repoussant Crâo avec dédain.

--Mensonges,... mensonges,... répétait le bossu avec un air d'intime
conviction... Mensonges, à la bonne heure,... comme si je ne l'avais pas
vue vingt fois dans les premiers jours de son arrivée au château, vous
suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre
les autres, quand ils se moquaient de vous,... comme si elle n'était pas
toujours la première à vous appeler dans le salon.

--C'est vrai, Crâo, dans le commencement;... mais c'était pour me
tourmenter et rire à mes dépens...

--Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant
peut-être, parce que vous n'avez pas su la comprendre.--Elle rit à vos
dépens, parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plaît
toujours, lors même que ce ne serait que par singularité...--Elle rit à
vos dépens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l'ennuie à
périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu'après tout,
qu'a-t-il pour plaire? Une figure de fille, des cheveux frisés, un
jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel,--vous, vous
êtes bien plus beau de cette beauté mâle et forte dont nous parlions; si
vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les
racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me
croire, moi, qu'est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela;
moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la
beauté de M. Georges que de la vôtre.--Je n'ai aucun intérêt à vous
donner la préférence,... n'est-ce pas,... je dis ce que je sens et ce
que je sais,... voilà tout.

--Ce que tu sais... Crâo...! dit Marcel,--cette fois d'un air seulement
dubitatif.

--Mais, monsieur Marcel, résumons, n'est-il pas vrai, que dans les
premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon,
au lieu de rester dans les bois...

--C'est vrai.

--N'est-il pas vrai qu'après cela, elle a été froide et réservée avec
vous, et qu'elle ne vous parlait plus que de loin en loin?...

--C'est encore vrai.

--Et enfin, que maintenant, elle a l'air de ne pouvoir pas vous
supporter,... elle vous évite autant qu'elle le peut?

--C'est encore vrai, dit Marcel avec un soupir.

--Eh bien! n'est-ce pas clair,--vous lui avez plu, elle vous l'a laissé
voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse,... elle
qui était si bien disposée pour vous, qu'un jour,... mais je me tais,...
vous diriez,... mensonge...

--Non, non,... dis, Crâo, dis...

--Non, vous ne me croyez pas...

--Crâo!

--Eh bien donc un jour, madame de Cérigny, en me rappelant la peur que
je lui avais faite un soir qu'elle était venue au bal, à l'hôtel,--elle
me dit, je l'entends encore;--que veux-tu, mon pauvre Crâo, je suis
fâchée de ce premier mouvement, qui t'aura blessé, mais tu sais bien que
tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de monsieur Marcel...

--Elle a dit cela,... vrai,... vrai,... Crâo!

--Et bien d'autres choses, ma foi...

--Tiens, tais-toi,... je m'en vais, car tu me rendrais fou, dit Marcel
en sortant précipitamment...

--Crâo le regarda d'un air satisfait, et laissa échapper cette seule
exclamation: ah,--ah,--mais le son était si guttural, si rauque, si
fauve, qu'on eût dit le rire d'une hyène... Puis il ajouta en frottant
ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre: j'aime beaucoup le
bossu Rigaudin de la _Maison en loterie_, je veux faire à peu près comme
lui,--et mieux,--si je puis.



CHAPITRE VIII.

RÉFLEXIONS.

    Je te vois bien, toi,
    avec ton bonnet rouge.

    BBURKE, _la Femme folle_.


Marcel fut tout d'un trait jusqu'au plus épais d'un fourré; là il
s'assit, pour rêver à tout ce que venait de lui dire Crâo... puis ne
pouvant garder la même position, il se leva et se prit à marcher à
grands pas, tant son esprit était violemment agité.

Le malheureux repassait dans sa tête les moindres occasions où il
s'était trouvé avec Hortense,--et sa mémoire les lui retraçait avec une
lucidité merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre
geste, du moindre regard... Aussi, tantôt il s'abandonnait aux élans
d'une folle joie,--tantôt accablé, la tête penchée il sentait son
cœur se gonfler.

La conduite d'Hortense à son égard avait été pourtant toute
naturelle.--Au château de Lussan, habitué qu'on était de traiter Marcel
comme un enfant, il était tout-à-fait sans conséquence à cause de son
âge et de son caractère.--Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas,
Hortense s'en était amusée--de loin si l'on peut s'exprimer ainsi, comme
une jeune fille s'amuserait avec un loup enchaîné, puis après,
l'indifférence avait succédé à la curiosité, et presque le dédain à
l'indifférence;--car Hortense, habituée qu'elle était aux manières
polies, distinguées, aux recherches de toilette les plus minutieuses des
hommes de la société, devait plus que personne éprouver une antipathie
pour ce jeune homme rude et grossier.

Une femme moins frivole et moins légère, eût peut-être cédé au désir de
lire dans ce cœur si jeune et si neuf, et d'y voir éclore des
sensations fortes et naïves;--mais de telles femmes sont rares, et il
faut l'avouer, des amants comme Marcel offrent peu d'attraits; enfin
Hortense était peut-être la femme qui dût sentir l'éloignement le plus
prononcé pour Marcel.

Et pourtant Crâo avait interprété sa conduite avec une malice infernale,
en changeant en un sentiment tendre,--l'accès de curiosité que le
caractère singulier de Marcel avait un instant fait naître chez
Hortense, et en démontrant à ce malheureux que l'indifférence et le
dégoût qui avaient suivi, n'étaient autre chose que le dépit
qu'éprouvait madame de Cérigny de voir ses avances rejetées.

Le premier espoir d'être aimé mettait Marcel hors de lui; sans
positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se
refuser à l'évidence des faits.--Ce maudit bossu avait encore tiré le
meilleur parti possible de la beauté de Marcel, dans le portrait qu'il
en avait fait.--L'amour-propre,--l'ignorance du monde, les désirs, le
sentiment vague de supériorité qu'il ressentait parfois, finirent sinon
par persuader Marcel que madame de Cérigny s'occupait de lui, au moins à
ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimérique. Avec un
caractère comme celui de Marcel, c'était déjà un pas immense...
Toutefois toujours défiant,--il se promit d'attendre et de ne pas livrer
son secret avant d'avoir de nouvelles preuves.



CHAPITRE IX.

THÉATRE.

    L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un
    sot, il le croit.

    _Pensées de Pascal_, XLVIII.


Le lendemain de la partie de chasse,--les hôtes de Lussan étaient
rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d'un étang immense,
et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se
détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du
soleil, couché depuis quelque temps.

Il faisait une fraîcheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan,
exécutaient au fond du bois de mélodieuses fanfares dont l'harmonie
lointaine était répétée à l'infini par les échos.

--Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet, dit
Georges, abandonnant sa glace pour écouter avec plus d'attention.

--C'est à M. de Cérigny que nous devons pourtant cette idée merveilleuse
de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, dit madame de
Lussan.

--Il n'en fait jamais d'autres... répondit Hortense.

Et pourtant reprit Georges, j'ai moi une idée qui vaut au moins toutes
celles de M. de Cérigny...

--Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, dit Hortense...

--Voyons, Georges, repartit M. de Cérigny... voyons votre idée... je ne
cède pas d'avance mes avantages.

--Eh bien, Madame, dit Georges en s'adressant à madame de Lussan, vous
avez ici une charmante salle de spectacle... et il est affreux que
personne... pas même Cérigny, n'ait pensé à y jouer la comédie...

--Bravo, bravo, l'idée est parfaite, répéta-t-on en cœur, c'est
délicieux;--cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de
Cérigny.--Quand--jouons-nous?--que jouons-nous?--l'opéra?--le drame?--le
vaudeville?--ce sera charmant?--je n'oserai jamais?--et des costumes?--

Telles furent les approbations, les interjections et les questions que
suggéra le projet de Georges.

--C'est arrêté, nous jouons la comédie,--dit madame de Lussan.--Crâo
copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra
le piano, le régisseur aura son violon,--le maître d'hôtel sa flûte, et
un de nos gens qui donne du cor d'harmonie complétera l'orchestre.--Ce
sera délicieux... Approuvé..... approuvé...... Seulement que
jouerons-nous, demanda M. de Mersac,--jouons _Hernani_?--Oh bien, oui,
c'est romantique ça--_hoc turpissimum est_, s'écria le fils de M. de
Mersac, lycéen de 16 ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir
en latin, depuis qu'il était en vacance,--pure contrariété. Le misérable
au collége avait ses _humanités_ en horreur.

--Comment vous parlez encore votre vilain latin... Jules, dit en
minaudant madame d'Alby, qui avait promis à la mère de Jules de ne rien
lui passer d'inconvenant...

--Nous ne serons pas assez, objecta M. d'Alby.

--Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain?... pensez donc,
quel renfort.... reprit madame de Lussan... seulement _Hernani_..., pour
commencer... ce n'est pas aisé.

--Et puis au fait, c'est romantique, dit madame d'Alby qui paraissait
partager les opinions littéraires du lycéen.

--Pourquoi pas jouer _Faust_ de Goëthe tout de suite? reprit M. de
Mersac...

--Vous croyez rire... dit M. de Cérigny... eh bien j'y pensais...

--Le fait est, reprit madame de Lussan, que ce serait piquant,... si
nous en essayions?....

--Ce sera bien ennuyeux, dit l'un...

--Aimez-vous mieux _Athalie_, reprit un autre.

--Je préférerais cela!

--Par exemple...

--Mais quels vers!

--Votre Goëthe est un fou...

--Votre Racine est si froid...

Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue,
si madame de Lussan n'eût assuré que le frais du soir commençait à
gagner. La discussion ne fut pas abandonnée;--on monta en bateau, et on
était arrivé dans le salon du château, qu'elle n'était pas
résolue;--seulement il fut arrêté qu'on jouerait:--mais quoi?

--D'abord avons-nous ici des pièces de théâtre, dit M. de Cérigny à
madame de Lussan.

--Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo qui est chargé de la
bibliothèque.

--S'il y en avait, ce serait bien mieux, on éviterait ainsi l'ennui
d'écrire à Paris, l'attente de recevoir la réponse;--ce serait au moins
huit jours de gagnés;--sans cela, le temps de faire des costumes,
d'apprendre les rôles;--bah!--ce serait remis à trop loin.

--Sans doute, répéta tout le monde avec cette impatience de gens
heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde
pour en jouir à l'instant même.

--Cela est bien simple, dit Georges, je vais faire demander Crâo à la
bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.

Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crâo qui le salua
respectueusement.

--Je suis aux ordres de monsieur le comte.

--Dites-moi, Crâo, nous voulons jouer la comédie, avez-vous ici des
pièces de théâtre?

--Je ne crois pas, monsieur le comte.--Je vais consulter mon
catalogue... Puis, feuilletant un lourd registre...--Monsieur le comte,
nous n'avons ici qu'un théâtre étranger, et encore c'est une traduction
de Shakespear....

--Voilà tout?

--Voilà tout, monsieur le comte;... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un
vaudeville;... c'est ma pièce favorite...

--Quel est-il?...

--_La Maison en loterie_, monsieur le comte.

--Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins?

--Que voulez-vous, monsieur le comte... Le rôle de Rigaudin m'a toujours
séduit.

--Mais, c'est un fort vilain rôle...

--Il est amusant, monsieur le comte.

--A la bonne heure dans l'étude du notaire,... mais ici, mon pauvre
Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu'un...

--Oh, ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je
parle du rôle d'observateur...

--Bon Dieu!... et qu'observe donc monsieur Crâo, dit Georges, que cette
conversation amusait.

--Oh! bien des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur
le comte, s'il la savait.

--Voyons...

--Mais j'ose recommander le secret à monsieur le comte.

--Parlez, Crâo.

--C'est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de
singulières distractions, et que...

--Qui ça, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que fait-il?... Il prend
un sanglier pour un loup?...

--Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont
capables de tout.

--Marcel est amoureux!... Si tu peux me prouver cela, Crâo, tu n'en
seras pas fâché... Voilà qui nous divertirait,... ce serait à n'y pas
tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.

--Je n'ose, monsieur le comte.

--Crâo, je le veux.

--Monsieur le comte se formalisera.

--Du tout... qu'est-ce que ça peut me faire à moi; je le veux, voyons,
dis...

--Puisque Monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que M.
Marcel est amoureux de...

--Finiras-tu?

--De madame la marquise de Cérigny.

Ici Georges partit d'un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé,
qu'il stupéfia Crâo; et sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce
jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la société du salon...

--Il rit,--à la bonne heure, dit Crâo...--Puis remettant son registre à
sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l'obscurité, coller son
oreille à une petite porte de dégagement, qui communiquait au salon
d'été où l'on était rassemblé.

--Retenant son souffle, il écouta.

--C'est impossible... disait Hortense en riant aux éclats...

--C'est pourtant comme cela, Madame, reprit Georges.

--Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l'ombrage, ajouta M.
de Cérigny avec un sérieux affecté...

--Mais le pauvre Marcel va devenir très-amusant, dit madame de Lussan,
et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encourageât un peu.

--Ah! il est trop laid, il a l'air trop brutal, et puis il me fait une
peur affreuse.

--Que vous êtes folle, Hortense! dit madame de Lussan, Marcel est mon
parent, un enfant presque,--un jeune homme sans conséquence... Vous
profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence
pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes; les
soirées commencent à être longues, voyons, Hortense, pas d'égoïsme; mon
Dieu, s'il m'avait honoré de son goût, je vous donnerais l'exemple,
moi...

--Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j'y consens; mais
moi je me sacrifie,... dit madame de Cérigny, vaincue par tant
d'instances...

Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en
regagnant sa tourelle.--Mais cela prend une excellente tournure...--Nous
rirons bien.



CHAPITRE X.

UN PREMIER AMOUR.

    --Te souviens-tu de ce jour, où tu me disais:--je t'enverrai
    un anneau comme gage de mon amour? En vain j'ai
    attendu l'anneau,--je l'attends encore;--peut-être, m'as-tu
    oublié, et tu penses qu'il n'est plus besoin de gage pour un
    amour passé?

    JEHAN POL, _Oubli et Consolation_.


Huit jours après cette belle coalition, il eût été impossible de
reconnaître Marcel, tant il était changé,--avant il était laid; mais au
moins ses manières ne contrastaient pas avec cette laideur,--il y avait
même dans son ensemble, je ne sais quoi de rude et d'original, qui ne
manquait pas de caractère et d'énergie.

Mais depuis que cédant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut
faire quelqu'attention à Marcel, et encourager son amour.--Ce
malheureux, croyant voir se réaliser les espérances que Crâo lui avait
si méchamment données, et écoutant les perfides conseils du bossu, avait
changé pour plaire à Hortense, ses habits de chasse qu'il ne quittait
jamais, et dans lesquels au moins son allure était libre et franche,
pour des vêtements à la mode qui le mettaient au supplice; il s'était
fait friser, avait emprisonné son cou dans une énorme cravate empesée;
enfin affublé de la sorte, il était impossible de rien voir au monde de
plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.

Aussi, on en riait aux larmes dans le château, Hortense elle-même s'en
amusait beaucoup, et commençait à jouir des fruits de son
_sacrifice_,--comme on l'appelait.

Et ceci n'était rien, il fallait entendre et voir Marcel au milieu d'une
foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de légèreté
d'esprit, que d'élégance et de souplesse de corps,--il fallait voir
Marcel lourd, gauche, embarrassé, s'évertuant pour paraître aimable et
ne pouvant dire ni répondre un mot à propos;--mais ravi, mais joyeux, et
ne comprenant pas les quolibets, les épigrammes dont on l'accablait à
l'envi, parce qu'Hortense le regardait quelquefois; et lui disait en
étouffant un éclat de rire:--à la bonne heure, monsieur Marcel, vous
êtes aimable maintenant, surtout continuez...

Comment voulez-vous qu'après cela,--Marcel ne se crût pas beau,
séduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de
sécheresse, et de morgue, d'un rival évincé. Madame de Lussan lui
faisait des compliments sur les bonnes façons qu'il gagnait chaque
jour.--Le lycéen lui conjuguait _amo_ sur toutes les formes;--enfin le
bossu, lui traduisant avec méchanceté jusqu'au moindre sourire
d'Hortense, était le premier à entretenir ce misérable jeune homme dans
l'illusion menteuse dont on le berçait.

Pauvre Marcel! comme il était heureux, comme il méprisait maintenant le
Marcel d'autrefois,--le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant
que l'émotion des coups de fusil, et le silence des forêts...--Une seule
idée le tourmentait souvent.--Comment allait-il faire pour retourner
dans les Pyrénées qu'il aimait tant autrefois? dans ce vieux château
auquel étaient attachés tant de souvenirs d'enfance? que ces montagnes,
dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paraître
tristes et vides!--encore une fois, comment fera-t-il;...--mais cette
pensée ne se présentait pas souvent à lui, et d'ailleurs, comme tous les
gens heureux d'un bonheur inespéré, il ne songeait qu'au présent, se
laissait entraîner à cet amour et fuyait autant qu'il le pouvait, toute
réflexion qui pouvait assombrir l'avenir.

Pour un observateur, c'était un curieux spectacle que cet homme à
sentiments profonds, à formes rudes, à caractère entier, jeté au milieu
de cette société insouciante et frivole, à laquelle il servait de risée,
car ces gens heureux et superficiels, n'ayant éprouvé de leur vie aucune
passion forte, ne pouvaient concevoir leur violence, chez les
autres,--ils ne songeaient pas au terrible avenir qu'ils amassaient, en
se jouant, sur cet homme énergique, et sur cette jolie femme si légère
et si gaie,--ils ne songeaient pas que ce qui était une bouffonnerie
pour eux, était la vie de chaque minute, de chaque seconde du malheureux
qu'ils trompaient,--car ce malheureux aimait avec tout l'abandon, toute
la confiance d'un esprit étroit?

Hortense non plus n'avait pas un instant réfléchi à ce qu'il y avait de
cruel dans sa conduite.

L'influence despotique qu'elle exerçait sur cet être jusque-là si
sauvage, satisfaisant son amour-propre de femme, elle n'avait pas songé
qu'il faudrait que tout cela eût pourtant un terme,...--que Marcel était
à son premier amour, qu'il aimait d'instinct, que cette passion qu'elle
lui avait jetée au cœur, devait être maintenant ineffaçable, et qu'un
jour, effrayée peut-être des développements que cet amour prendrait dans
une âme aussi ardente et aussi jeune, elle serait forcée de lui
dire,--ce n'était qu'un jeu,... voyez-vous, Marcel, un jeu de folâtre
et joyeuse femme, qui a voulu s'amuser un moment d'un ours apprivoisé.
Or, Marcel, vous nous avez amusé;--que la plaisanterie ne devienne pas
sérieuse,--restons-en là;--vous avez été très-drôle, Marcel--et ne l'est
pas qui veut.

Et Marcel, lui que fera-t-il alors? concevez-vous, ce pauvre jeune homme
qui a quitté ses habitudes si chères, ses goûts, sa passion unique à
lui, qui au lieu d'étouffer un penchant naissant, s'y est laissé
emporter, parce qu'on lui disait,--espère! lui qui s'est habitué à cette
douce vie d'amant aimé,--lui qui croit maintenant savoir ce que c'est
qu'un regard, qu'un sourire, et combien est brûlant l'air qu'on respire
auprès de la femme qu'on aime.--Il lui faudra oublier tout cela, parce
que c'était une moquerie,--lui dira-t-on. Une moquerie!--concevez-vous?
une moquerie! Non-seulement, on ne l'aimait pas;--mais il servait de
jouet,... de passe-temps.

Que fera-t-il?...--un homme d'esprit saurait se taire ou se venger avec
une politesse infernale, avec une exquise cruauté,--mais il n'a pas
d'esprit,--Marcel,--s'il est furieux, et s'il veut se venger--sa fureur
et sa vengeance seront comme lui,--sauvages et brutales?

--En vérité, je ne sais ce que tout ceci deviendra; mais _Dieu est grand
et l'avenir est voilé_:--ainsi que disent les Orientaux et devraient
dire les poètes, les romanciers et surtout les lecteurs.



CHAPITRE XI.

CONVERSATION.

    --Quand je serai loin de toi..., rassure-moi par une lettre,
    Julie...

    --Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre...,
    que penserais-tu, Saint-Preux...

    --Tu ne peux pas me dire cela, mon amie, en me choisissant...
    Tu m'as choisi digne de toi, et homme d'honneur.

    --Si je persistais, Saint-Preux?

    --Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte
    aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.

    --Non, non, va je t'écrirai: qu'est-ce qu'une lettre maintenant,
    au prix de ce que je t'ai donné.

    ROUSSEAU,--_Nouvelle Héloïse_.


Le projet de jouer la comédie, n'avait pas été abandonné, il s'en faut
bien;--car, grâce à l'esprit fertile de Georges,--ce nouveau plaisir
promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On était convenu de jouer l'_Othello_ de Shakespear,--dans l'intention
d'engager Marcel à se charger du rôle du Maure.--On devait répéter
très-sérieusement la pièce, jusqu'au jour de la représentation:--et ce
jour là seulement, ajouter les plaisanteries que le débit et la figure
de Marcel amèneraient infailliblement.--Lui seul étant de bonne foi dans
cette bouffonnerie improvisée.

Ce qui paraissait impraticable, c'était de décider Marcel,--tel
apprivoisé qu'on le supposât;--ce fut encore Hortense qui se chargea de
cette négociation délicate.--On mit son amour-propre en jeu,--et elle ne
pensa plus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opiniâtreté
bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries à Marcel,
prit tout-à-coup un air froid et dur, et força ainsi le pauvre jeune
homme à sortir du salon, et à aller déplorer dans la solitude du Parc,
la bizarrerie du caractère des femmes.--C'est ce qu'on voulait.

--Georges suivit Marcel de loin,--et revint annoncer qu'il avait porté
sa misanthropie du côté d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc là que se
rendit madame de Cérigny, accompagnée de son mari et de madame de
Lussan.--Ne me quittez pas au moins, dit Hortense à son amie... restez
tout proche..., j'aurais véritablement peur du tête-à-tête.

--Nous veillons sur vous,--dirent-ils--en souriant.., et l'on dirigea la
promenade du côté du quinconce d'acacias.--En effet, ils y trouvèrent
Marcel triste et malheureux, de la froideur subite d'Hortense...

--Eh! mon Dieu,... c'est vous, Marcel, dit madame de Lussan..., comme
vous êtes esseulé... Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y être
si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de
Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc; jouir de la fraîcheur
de la nuit...

--Je serais désolée d'arracher M. de Launay à ses méditations, dit
Hortense.

--Mais Marcel s'était vivement approché d'elle, et tenait son bras sous
le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mot, sa langue était collée
à son palais.

On sortit du quinconce, et l'on se dirigea vers une grande et profonde
allée de tilleuls; M. de Cérigny et madame de Lussan hâtèrent un peu le
pas.., et Hortense et Marcel restèrent assez éloignés d'eux.

Le cœur de Marcel battait d'une force à lui rompre la poitrine. Pour
la première fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien,--et c'était
le soir,--et il était presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour
pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.

--J'ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay,--dit Hortense,
d'accepter votre bras...

--Oh non...,--dit Marcel.

--Mon Dieu,--qu'il est bête,--pensa Hortense, et puis, comme après ces
deux mots il s'était tu, Hortense se dévoua et ajouta.

--Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer à vous isoler; depuis
quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos
manières avaient changé..., et l'on vous en savait gré, soyez-en sûr.

Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur
son bras...

Et surmontant si timidité, ma foi, il se hasarda à dire
témérairement:--Combien je serais heureux, si en effet on l'avait
remarqué...

--Je vous assure qu'on l'a remarqué monsieur Marcel, et que si l'on
osait, on demanderait encore plus à votre... amitié...

--Oh! parlez... parlez, Madame, dit impétueusement Marcel.

--Mais vous ne voudrez pas?

--Je vous le promets d'avance.

--Non, je ne veux pas... je veux que ce soit de votre plein gré... Mais
en vérité monsieur Marcel... je dis _je veux_, je crois,--ajouta
Hortense timidement.

--Oh dites... dites...

--Eh bien, monsieur Marcel, si vous vouliez être tout-à-fait aimable, je
vous prierais...

--Non, dites je voudrais, reprit Marcel.

--Eh bien, je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce que nous
allons jouer... le rôle d'Othello.--

--Moi, moi... vous n'y pensez pas, Madame... vous exigez...--encore une
fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n'oserai
jamais...

--Je n'exige rien, Monsieur, dit sèchement Hortense, je suis fâchée que
cela ne puisse vous convenir, voilà tout.

--Madame...

--Non, Monsieur, vous m'obligerez même de ne parler à personne de tout
ceci.--Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque
toujours en scène avec Othello... C'était une folie, une inconséquence
même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois,
monsieur de Launay, je vous saurai un gré infini de n'en pas dire un
mot.

--Marcel garda le silence pendant quelques instants.--Il paraissait
combattu par mille pensées diverses--enfin il répondit à
Hortense:--«vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me coûte la
promesse que je vous fais: je jouerai...»

--Il y avait dans ce mot--je jouerai--une expression si vraie, si
sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu'Hortense fut un
instant émue,--qu'elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l'on
s'acharnait à tourmenter si cruellement... et puis elle pensa qu'après
tout--il n'était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce
illusion compenserait bien la peine qu'il éprouverait quand on lui
dirait que ce n'était qu'un mensonge,--et elle continua:

--Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien
vous me rendez joyeuse--c'est donc convenu... mais songez que nous
devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura des répétitions tous les
jours, plutôt deux qu'une, qu'il faudra y assister.

--Je vous l'ai promis, Madame.

--Et je vous en remercie... _Marcel_,... dit Hortense, en lui serrant
légèrement le bras... puis hâtant le pas... pour rejoindre son mari et
madame de Lussan.

--Mais j'y pense, ma chère Emma, dit-elle à cette dernière: M. de
Launay jouerait parfaitement Othello!

--Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.

--Je vous demande pardon, ma cousine, je suis à vos ordres, dit Marcel.

--Vraiment,... mais c'est admirable, vous serez parfait, répondit madame
de Lussan...

--C'est à faire à vous, ma chère amie, dit tout bas M. de Cérigny à
Hortense, qui toute fière de son succès, s'échappa légère comme un
oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la
société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse, en disant:

--Eh bien! il jouera!

--Alors il sera impossible d'y tenir, dit Georges.

--_Risum teneatis_, ajouta le lycéen.



CHAPITRE XII.

LA PAGODE.

    --Oh se croire aimé... Grimm!
    --Se voir aimé, Diderot.
    --Le sentiment,--le cœur.... l'âme... que peut-on préférer
    à cela, Grimm!
    --Les yeux..., la bouche..., la gorge..., Diderot...
    --Matérialiste!
    --Spiritualiste!
    Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison.
    Ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour, ce sont les faveurs.
    _Dialogues encyclopédiques_.


Il est pourtant un âge,--non pas un âge du corps, si l'on peut
s'exprimer ainsi, mais un âge du cœur, car alors que le corps a
trente ans le cœur en a souvent soixante; il est pourtant un âge où
le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre être. Il y a des
transes, des angoisses, des voluptés indéfinissables dans l'attente,...
il y a un épanouissement d'âme impossible à rendre,... dès qu'on voit
arriver celle qu'on désire,--légère,--furtive, toute rouge, toute
tremblante, et qu'elle vous dit,--Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur
j'ai eue,... ma mère est passée près de moi à me toucher,...
heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon cœur comme il
bat de crainte.--Et toi, mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir
et d'amour...

Et ce sont alors des frémissements, des baisers sans fin,--un bonheur
irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut être surpris à chaque
instant...--Et puis l'on se sépare pour se retrouver bientôt avec la
même ivresse... Heureux,... heureux âge,... car plus tard,--les mêmes
incidents vous trouveront froid,... on s'impatiente bien d'un retard,...
mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperçoit que le temps
s'écoule, et non plus en sentant son cœur défaillir à chaque minute
passée.

Aussi le jour de la représentation d'Othello, Georges étendu sur le
divan d'une petite pagode, fraîche, obscure, voilée, silencieuse,
située au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du
bois.--Georges sommeillait--à demi,... de temps en temps il
disait,...--pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai
eu la précaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard...

Enfin la première porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend
le bruit sonore du verrou, puis les secondes et troisièmes portes se
referment,.... et Hortense est devant Georges.

Jamais peut-être elle n'avait été plus jolie,--sa longue promenade avait
rosé ses joues toujours un peu pâles, sa robe blanche d'organdi était de
la plus éblouissante fraîcheur, et sa petite capote de paille doublée de
satin mauve, donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure, et
encadrait sa belle chevelure brune. Ayant posé son ombrelle, et dénoué
les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une
chaise, la jeune femme ôta ses gants, et passant le revers d'une de ses
petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux,
elle secoua sa tête en arrière,... et tendit l'autre main à Georges qui
la baisa...

--Comme tu es venue tard, Hortense... dit doucement le jeune homme en
l'attirant sur le sopha...

--Mon Dieu... Georges... ce n'est pas ma faute... il était arrivé une
caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...

--Tu l'aurais regardée!...

--Regardée, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essayé un canezou et
une pélerine d'un goût parfait... mais que ne vous sacrifierais-je
pas!... ingrat que vous êtes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai
trouvé dans mon chemin, le fils de M. de Mersac, ce maudit lycéen... ce
n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que j'ai pu m'en débarrasser...
enfin me voilà, dit-elle en prenant en ses deux mains la tête de Georges
et baisant ses cheveux.--De sorte que Georges passa ses bras autour de
cette taille qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense
à côté de lui.

--Oh! quelle fraîcheur... quelle bonne obscurité... dit-elle en
s'accoudant sur un des côtés du divan.

Et ce qui me fait souvenir que je n'ai pas parlé de la chaussure
d'Hortense, c'est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et
les croisa l'un sur l'autre... ces pieds d'enfant étaient chaussés d'un
tout petit brodequin, dont la peau violette à reflet d'or, se dessinait
sur la blancheur matte d'un bas de soie.

Oh! j'aime aussi l'obscurité, mon Hortense... il semble qu'on soit plus
seuls n'est-ce pas?... et la solitude avec toi... c'est le bonheur, dit
Georges en prenant le bras d'Hortense, et se le passant autour du cou.

Alors sa joue touchait la joue d'Hortense, et son menton s'appuyait sur
une épaule demi-nue...

Hortense tourna un peu la tête, et plongeant sa main dans la chevelure
de Georges, elle s'amusa à en arrondir les boucles brunes, et à les
séparer sur le front de son amant...

--Tiens que je t'aime avec cette coiffure, Georges... Oh! que cela te va
bien... et puis tes cheveux sont si doux... tiens, c'est ma passion que
tes cheveux... Et elle les baisa ardemment.

--Et moi, disait Georges en rendant les baisers avec usure, ma passion
c'est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore
cette petite fossette au menton, et encore ce cou si arrondi.

Et le voluptueux jeune homme, tantôt effleurait à peine de ses lèvres
toutes ces perfections, tantôt y imprimait de délicates morsures, de
façon qu'Hortense sentit un frémissement délicieux courir partout son
corps.

--Georges.....

--Hortense.....

       *       *       *       *       *

--Mon Dieu,... Georges,... tenez-vous! j'ai entendu quelque
bruit:--Écoutez... écoutez... dit tout-à-coup Hortense.

--Georges écouta...

--Ils n'entendirent plus rien...

--J'avais pourtant cru, dit Hortense, entendre du bruit du côté de la
porte du souterrain.

--C'est impossible, Hortense, j'en ai la clef... la voilà... C'est par
le souterrain que je suis venu...

--Alors vous me rassurez, mon ami, dit Hortense.

La pagode avait deux entrées, l'une, par le parc... et c'est par
celle-là qu'Hortense était arrivée, l'autre, par un souterrain...
construit en galerie, qui allait aboutir à une grotte fort éloignée de
ce charmant pavillon si savamment construit.

Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui
communiquait à la pagode,--mais l'entrée de la grotte était restée
ouverte,--et Crâo qui épiait depuis long-temps les deux amants--ayant
enfin surpris l'heure de ce rendez-vous--et voulant, ce qu'il appelait
désabuser Marcel--avait amené ce malheureux à cette porte, et l'y avait
laissé en lui disant d'écouter--qu'il entendrait quelque chose
d'intéressant pour son amour...

Or, pendant cette scène... Marcel était là..--peut-être...

--Ah! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j'ai ressentie,
dit Hortense.

--Peureuse... dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts
les longues girandoles émaillées des boucles d'oreille d'Hortense...--Oui
peureuse;--c'est un reste de souvenir de ton rôle de Desdémona, mais ce
n'est pas cela, non, je gagerais que vous n'êtes ainsi peureuse, que
parce que vous savez que la peur vous sied... à ravir... Voyez la
coquetterie...

--Ah! toujours ce vilain mot...

--Il est en effet laid... laid.... comme une vérité, Hortense!...

--Mon Dieu, peux-tu me faire ce reproche... Voyons... quand ai-je été
coquette...

--Dans les répétitions d'Othello.

--Oh! la bonne folie... Coquette avec M. de Cérigny peut-être... ou avec
M. de Mersac? ou cet élégant M. d'Alby?... le plus singulier Iago qu'on
puisse voir...

--Du tout... Vous avez été coquette avec Othello... dit Georges avec un
sérieux affecté.

--Avec Marcel... Ah le pauvre garçon! M. de Verneuil, répondit Hortense
avec une dignité également affectée, me supposer un pareil goût... ce
serait plus que de la médisance.... ce serait de la calomnie....

--Puis riant comme une folle et s'asseyant sur les genoux de Georges.

--Ah, mon Dieu! qu'il m'a donc amusée hier soir... Tu sais que je me
suis retirée de bonne heure.--Eh bien! mon Othello... s'était placé en
face de ma chambre.... C'est Fanny qui m'a dit cela, en face de ma
chambre grimpé dans un énorme acacia... et ce qu'il y a de fort curieux,
c'est que le fils de M. de Mersac est venu justement s'asseoir sur le
banc qui est placé au-dessous de cet arbre, avec cette bonne madame
d'Alby...

--Avec madame d'Alby!!!...

--Avec madame d'Alby...

--En vérité, ma chère, l'adolescence ne respecte plus la vieillesse,
même dans les femmes... Ce jeune de Mersac va se faire une querelle à
mort avec les petits-enfants de cette dame qui sont dans la même classe
que lui... quand ils vont savoir qu'il peut compromettre leur
grand'mère...

--Taisez-vous donc, fou... dit Hortense en riant, et écoutez la fin...

Il paraît que le tête-à-tête dura longtemps et tu juges de la position
de l'Othello pendant ces doux entretiens...

A ce moment des éclats de rire vinrent interrompre les amants...
Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de M. de Cérigny, et la
voix voilée de l'adolescent fils de M. de Mersac. C'était encore le
maudit lycéen.

--Ah, mon Dieu!... ton mari, Hortense..., dit Georges, en prenant à la
hâte le chapeau et l'ombrelle de madame de Cérigny... Vite... je vais
ôter le verrou; passe par la porte du souterrain... je te suis...

--Dépêchez-vous, Georges..., car j'aurais une peur horrible dans cette
galerie...

Viens... vite... Et Georges prenant la main d'Hortense disparut avec
elle par le côté souterrain de la pagode.--Marcel n'y était pas, ou n'y
était plus.

--A peine cette porte était-elle fermée, que M. de Cérigny monta l'autre
escalier du pavillon, accompagné de madame de Lussan et du lycéen qui
ne les quittait pas.

--Enfin nous voilà dans notre jolie pagode, dit madame de Lussan avec
une humeur mal dissimulée.

--La trouvez-vous de votre goût, Jules, ajouta-t-elle en s'adressant au
jeune lycéen...

--Je crois bien, Madame... _Mirabile visu_...

--Que dit-il donc, monsieur de Cérigny, demanda madame de Lussan...

--_Admirable à voir_... C'est du latin... Vous voyez, Madame, qu'il ne
perd pas son temps...

--Ah, mon Dieu! dit madame de Lussan en cherchant avec anxiété dans une
petite corbeille de jonc du Mexique... je ne trouve plus mon alkali...
Si j'étais piquée par ces affreux cousins du bord de l'étang?...

--Permettez-moi d'aller vous le chercher, Madame... dit M. de Cérigny en
courant vers la porte...

--Comment... je ne le souffrirai pas... Jules... il faut être galant...
allez-y,... mon ami, vous m'obligerez... Si vous ne nous retrouvez pas
ici, nous serons à la balançoire...

--Oui, Madame, j'y vais, dit Jules d'un air rechigné... Puis il ajouta
en descendant chaque marche: _Fastidiosus, fastidiosa, fastidiosum_...
Quelle scie!!...

--Maudit lycéen... c'est qu'il ne s'en va pas souvent...

--A qui vous en plaignez-vous... Victor... ajouta tendrement madame de
Lussan...

       *       *       *       *       *

--Après la toilette du dîner, tout le monde était réuni dans le salon;
on attendait avec impatience l'heure de se mettre à table, car on jouait
Othello le soir même,--comme on sait,--lorsque le damné Jules arriva
bruyamment... rouge et essoufflé...

--«Ah bien! dit-il à madame de Lussan... vous m'avez joliment fait
trotter.... Je suis venu à la pagode... j'ai eu beau cogner... beau
cogner.... ouich! personne... _Nemo_... Je vais à la balançoire...
personne... Alors je me suis balancé; et me voilà... _Ego ipse!_

«--J'avais retrouvé l'alkali, Jules... et nous avions pris par l'étang,»
répondit madame de Lussan,--en échangeant un coup-d'œil avec M. de
Cérigny, pendant que Georges et Hortense échangèrent un sourire...

--Bon Dieu,... comme il a chaud, dit l'excellente madame d'Alby...

--Madame la comtesse est servie, annonça le maître d'hôtel.



CHAPITRE XIII.

ENTR'ACTE.

    --Comment veux-tu que ma maîtresse puisse me tromper,
    Jehan Pol,--quand les mêmes rideaux nous enveloppent au
    sein d'une nuit profonde?

    --Aujourd'hui, soit, maître,--mais hier? mais demain?

    --Songe-creux venu du Tyrol;--que me font l'avenir et
    le passé, si le présent est à moi.--C'est le plaisir, et non
    l'amour que je cherche, Jehan Pol.--Or, ce ne sera jamais
    sous les rideaux de ma maîtresse que j'aurai dispute avec
    mon rival... Elle a trop de _vertu_ pour faire à la fois trois
    parts de son oreiller...

    --Dites donc cela à la femme du Burgrave, maître.

    --Fils de sot qui ressemble tant à ton père, _la jalousie est
    la politesse des liaisons_; et je ne songe jamais à mes soupçons
    que lorsque j'en parle à Tcharlette, pour savoir-vivre.

    --Mais si Tcharlette, vous dédaignait, maître?

    --Crois-tu pas, Jehan, qu'elle soit la seule à Munich, qui
    ait des épaules blanches, la peau douce et les dents perlées?

    --Mais son âme, maître? son âme.

    --Est-ce que les femmes ont moins d'âme pour cela, triple
    sot!

    JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.


Le petit théâtre du château de Lussan était brillamment éclairé. On
avait quitté la table de bonne heure. Une foule de personnes de la ville
prochaine, avaient été invitées, et jusqu'aux moindres places, tout
était occupé dans cette jolie salle de spectacle.

On le sait, le spectacle se composait _d'Othello_ de Shakespear et de
_La Maison en loterie_.--Dans cette dernière pièce, Crâo avait
absolument voulu se charger du rôle du bossu Rigaudin.

C'était pendant un entr'acte, car déjà les quatre premiers actes de
l'œuvre admirable de Shakespear, avaient été entendus,--mais avec
quelle froideur, mon Dieu!...--Ces auditeurs provinciaux étaient
incapables de te comprendre, grand Williams! Les hôtes de Lussan
eux-mêmes, n'avaient été tirés des accès de somnolence qui les
engourdissaient quelquefois, que par le débit burlesque et emporté de
Marcel, Othello,--et par la délicieuse romance du saule, empruntée à
l'opéra de Rossini, et chantée par Hortense avec une expression
ravissante.

Que ton ombre dut sourire, grand Williams! si elle entendit le propos de
ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce bâillement avec sa main,
murmurait:--Enfin, plus qu'un acte,... mais au moins on le dit amusant
celui-là,... car les autres sont d'un bête... Ah--je vous demande un peu
qu'est-ce que tout cela signifie... C'est absurde.

--Parbleu! je le crois bien dit un avocat de petite ville, c'est d'un
romantique forcené, _du Père aux autres_, un enragé.

_Enragé_ parut l'épithète justement choisie;... car un léger frisson
courut dans tous les membres des auditeurs,.. rien qu'à la pensée
d'avoir écouté l'œuvre du romantique _le Père aux autres_. (Hist.)

Encore pardon, grand Williams, enveloppe dans la même clémence M. de la
Harpe, les auditeurs et l'avocat.

Enfin la toile était momentanément baissée,--on causait, on riait, on
attendait,--et l'on se promettait de terminer gaîment la soirée par un
bal.

Et puis pour se divertir on parlait d'Othello, car on pouvait être
certain qu'il s'agissait de Marcel, si l'on entendait un éclat de rire
perçant.

Pourtant Marcel avait, à mon avis,--surpassé l'attente générale.--Des
gens moins prévenus eussent peut-être remarqué des moments d'admirable
expression dès qu'il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance,
alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait
jusque dans ses mouvements, cette soudaineté de geste, ces
tressaillements imprévus qui trahissaient plutôt l'âme de l'homme, que
l'habileté de l'acteur...

Pendant cet entr'acte, sous prétexte de rajuster quelque chose à son
costume, Marcel s'était retiré dans une petite tourelle assez voisine de
la salle de spectacle.

Il était assis sur le rebord d'une fenêtre,--sa figure déjà basanée,
rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la
blancheur éclatante des plis de son turban.--Un fort beau costume
moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de
gauche.

Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait fièrement sa tête,
et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palampore
oriental, somme toute, avec son œil fixe, son front soucieux, sa
puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose, et la richesse
magnifique de ce vêtement, Marcel avait un air sombre et fatal,
profondément empreint de l'esprit funeste de son rôle.

Il paraissait plongé dans je ne sais quelles réflexions:--son regard
était fixe, et lorsque Crâo frappa deux coups, pour l'avertir qu'on
allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil à celui d'un homme
éveillé en sursaut.

Le bossu entra,--il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudin; sa
figure maigre, ordinairement pâle, était livide ce soir-là.

--Ecoutez-moi, monsieur Marcel, dit le bossu d'un air mystérieux:

--Oh! va-t'en,... va-t'en, Crâo, va-t'en, tu es mon mauvais génie...

--Silence..., répondit le bossu en levant son doigt, silence; je vous ai
prouvé ce matin qu'on vous trompait, je vous ai prouvé que comme vous
j'avais été dupe de l'amour que cette femme vaine et insolente semblait
vous porter; je vous ai dit qu'elle s'était jouée de vous..., que, grâce
à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile...
Maintenant, je...

--Mais Marcel--lui serrant les poignets à les lui
écraser,--l'interrompit:--Je devrais te tuer pour tant de mensonges,
vois-tu, Crâo... car je ne puis y croire,... misérable... Ce serait trop
horrible... Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi
malheureux?... Encore une fois c'est impossible..., tu mens...,
laisse-moi... va-t'en...

--Ah! je mens... Eh bien donc! au nom de l'enfer..., silence et venez...
car ce sont encore eux, vous dis-je,--répondit Crâo d'un air d'imposante
conviction.

Marcel se leva en regardant pourtant Crâo d'un air de doute.

Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence,
conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage étroit et
obscur qui communiquait à la porte d'une petite galerie faiblement
éclairée.

Arrivé près la porte qui séparait cette galerie du passage, Crâo écarta
un peu les plis du rideau et fit voir à Marcel Hortense vêtue de son
costume blanc de Desdémona, et Georges un bras passé autour de sa
taille, et sa bouche sur la sienne.

--Eh bien, je mentais!...--murmura le bossu... et Marcel ayant collé son
oreille au treillis doré de cette petite porte, il écoutait.

--Il entendit,--car Hortense et Georges s'arrêtèrent auprès, pour
échanger un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement...--Tu as été
charmante, Hortense!

--Ai-je été aussi touchante que notre Othello a été amusant?

--Tu as été aussi adorable...

--Qu'il a été ridicule, interrompit Hortense. C'est beaucoup dire, car
il y a eu un moment, au troisième acte, où j'ai failli d'éclater de
rire.--Enfin, j'ai fait _danser l'ours_, vous devez être content;
maintenant, quand me débarrasserez-vous de ce brutal adorateur?... C'est
qu'il finirait par prendre tout ceci au sérieux, au moins.

--Bah!... Un jeune homme sans conséquence... Et puis tout le monde sait
bien que tu t'en amuses.

--A la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espiéglerie; je dirai
plus... je l'ai en dégoût, et il faut que vous me trouviez autre chose
pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses
montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j'en ai comme
peur... Il a une physionomie saisissante.

--Enfant!... dit Georges en la baisant au col.

--Ah! mon Dieu, Georges, j'entends le signal du lever du rideau, je me
sauve.--Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdémona va bientôt
mourir, dit-elle en souriant...

--Adieu donc, ma jolie _bientôt morte_, répondit Georges avec un nouveau
baiser; mais cette nuit... à deux heures, tu revivras, dis, mon ange!...
à deux heures, n'est-ce pas?

--Oui, à deux heures, mon Georges; mais viens doucement, dit Hortense.

Et ils quittèrent la galerie.

Et Marcel restait à la porte, appuyé sur le mur, inondé d'une sueur
froide...

--Je mentais, dit encore Crâo... Mais Marcel ne l'entendit pas.

--Cet être si robuste se sentait défaillir sous le poids de la douleur
et de l'étonnement.--Pour son premier chagrin celui-ci était au-dessus
de ses forces.--Aussi Marcel était-il inerte; il croyait rêver, et
machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s'assurer que
c'était bien une réalité.--

Je mentais... dit encore le bossu, avec sa voix grêle et stridente.

--Oh non! et Marcel revenait à lui.--Non,--mais c'est bien infâme...
n'est-ce pas, Crâo... dit-il avec accablement.

--Et Marcel pleura.--

--Car Marcel tenait encore à l'enfance par la simplicité de son
caractère.--D'un enfant il avait eu la confiance naïve et sans
bornes,--la joie innocente de se croire aimé, l'abnégation et le
dévouement pour celle qui lui souriait.--Aussi c'étaient ces sensations
si douces à jamais perdues qu'il pleurait si amèrement.--Mais, quand
l'enfant eut bien pleuré son jouet brisé,--que ses pleurs furent
séchées,--l'homme voulut venger son injure.

Alors ce ne furent plus des larmes, mais des éclairs d'un feu sombre et
ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine
et la jalousie dévoraient son âme... son âme tombée d'un si beau ciel
dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.

Car maintenant Marcel se voyait joué, moqué, méprisé; maintenant il se
rappelait les ris étouffés, les regards railleurs, les attentions
perfides qu'il avait si faussement interprétés, le malheureux!

Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homme, si en dehors de notre
civilisation des salons, à demi sauvage,--seul, sans un ami auquel il
pût confier sa haine et demander que faire!--forcé de prendre conseil
des sentiments de vengeance désespérée qui ronge son cœur,--que cet
homme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès... car il faudra
bien qu'il se venge enfin!

--Mais comment se venger!--Marcel ne pouvait rien combiner: les pensées
se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait... il était
comme fou. Et quand il entendit Crâo l'appeler et lui dire qu'on
n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air
stupide.

--Othello... Quel Othello... disait-il?

--Mais on n'attend plus que vous pour jouer... criait encore Crâo;
descendez-donc, monsieur Marcel.

--Pour jouer!... jouer quoi!... Ah oui!... je me souviens... je joue
avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour,--ajouta Marcel
avec un rire amer.--Oui, je joue Othello.--Othello où j'amuse
tant,--Othello où je suis si bouffon...--Othello le sauvage, le farouche
Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que
je vais supporter le mépris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas
grâce d'une raillerie... Mais c'est une dérision en vérité... que de
compter encore sur moi... Oui, j'irais compléter la fête et leur joie...
j'irais continuer; j'irais lui dire à elle, si moqueuse.--_Avez-vous
fait votre prière ce soir, Desdémona._--Qu'ils ont dû rire de moi!
Suis-je assez foulé aux pieds!... Oh!.. Hortense!.. Oh!..
Georges!--Puis il s'arrêta un instant et reprit...

--Oui,--j'irais lui dire encore: _Si vous vous souvenez dans votre âme
de quelque crime, demandez grâce sur-le-champ, Desdémona_.

--Et il s'arrêta encore.--Fatalité! s'écria-t-il! je n'oublie rien de ce
rôle... rien... Je pourrais le jouer... si je le voulais... je
pourrais...

--Puis, après un nouveau silence, il ajouta avec un air d'effrayante
résolution...

--Oh!... mais!... oui, je jouerai.--Je jouerai.--Et il descendit.

--Et ce n'était pas étonnant qu'il n'eût rien oublié de cette scène
qu'il allait jouer.--Shakespear avait trop profondément creusé cette
horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torture Othello pour que
Marcel pût trouver autre chose à dire, lui.--Car dans cette scène qu'il
va réciter avec Hortense--ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui
parlera.--Où sa passion chercherait-elle d'autres termes?--Cette scène,
il l'avait déjà apprise;--mais dès ce moment elle est à jamais gravée
dans sa tête, parce que cette scène est le fond et la forme de sa
pensée,--cette scène c'est sa position à lui; et si sa mémoire le sert,
s'il n'oublie pas, s'il ne peut oublier un mot de ce rôle,--c'est que ce
rôle n'est plus un rôle pour lui,--c'est ce qui est,--c'est une
réalité;--car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acérée,
Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyène qui
tient sa proie.



CHAPITRE DERNIER.

LA SECONDE SCÈNE DU CINQUIÈME ACTE D'OTHELLO.

    _Rien n'est beau que le vrai;--le vrai seul est aimable._

    Oh! si je pouvais croire à ton amour:--ces idées de
    doute et de mépris ne viendraient pas m'assaillir... Fais
    donc que j'y puisse croire, tu en sais le moyen.--Un mot...
    un seul mot de ta main...

    JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.


Les hôtes de Lussan et leurs amis remplissaient la salle, comme pendant
les actes précédents.--Les lumières scintillaient; les fenêtres ouvertes
laissaient entrer le parfum des fleurs; les figures étaient souriantes,
déridées par la certitude que la mortelle tragédie allait finir, et que
l'amusante comédie allait commencer...

Georges, M. de Cérigny et madame de Lussan qui n'avaient pas pris de
rôle, étaient assis au premier rang.

Lorsque Marcel entra en scène, il y avait sur sa figure une impression
si puissante, que les spectateurs les plus froids l'admirèrent; Hortense
elle-même ne put s'empêcher de dire:--qu'il est beau!

C'est qu'en effet, il était sublime;--car dès que le désespoir a mis sa
brûlante empreinte au front d'un homme; cet homme devient beau, d'une
effrayante beauté.--Beau... de la beauté de Caïn!...

--Aussi, on était bien disposé à rire, bien prévenu contre Marcel, et
pourtant on se sentait subjugué par l'expression de tristesse fatale, et
de mélancolie amère avec laquelle Marcel récita son monologue.--Nous
transcrirons Shakespear.--Seulement nous dirons Marcel et Hortense, au
lieu de Desdémona et d'Othello.

Après la scène d'Iago et d'Émilia, on le sait, le théâtre change et
représente une chambre à coucher.--Desdémona est endormie sur son lit,
cachée par les rideaux.

    HORTENSE _endormie_, MARCEL.

MARCEL.--C'est la cause, c'est la cause: ô mon âme! ne permettez pas que
je la dise devant vous, chastes étoiles!--Cependant je ne voudrais pas
verser son sang.--Je ne voudrais pas déchirer son sein plus blanc que
l'albâtre des tombeaux..... Pourtant il faut qu'elle meure! autrement,
elle trahira encore d'autres hommes... Éveillons-la... (_il l'éveille_).

HORTENSE.--«Qui est là?.. Othello!

MARCEL.--«Oui Desdémona... Avez-vous fait votre prière, Desdémona?

HORTENSE.--«Oui, monseigneur.

MARCEL.--«Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque
crime,--demandez grâce au ciel, sur-le-champ...

HORTENSE.--«Hélas! monseigneur, que voulez-vous dire?

MARCEL.--«Faites ce que je vous dis: je ne voudrais pas tuer votre âme,
avant qu'elle ne fût préparée.

HORTENSE.--«Vous parlez de tuer?

MARCEL.--«Oui, j'en parle.

HORTENSE.--«Que le ciel aie donc pitié de moi!

MARCEL.--«Pitié!.. Oh non;--pas de pitié pour toi!

HORTENSE.--«Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne voudrez pas me
tuer!...

MARCEL.--«Espère.., et prie toujours...

A ce moment, Hortense presque fascinée par les regards froids et fixes
de Marcel, sentant son cœur battre, ses yeux se voiler, se jeta à
genoux; et pâle, égarée, agitée d'un affreux pressentiment, tendit ses
mains suppliantes à Marcel qui, debout,--imposant et terrible, les bras
croisés, lui jetait un affreux sourire du haut de sa grande taille...

On cria bravo dans toute la salle, ce bruit rappela Hortense à elle,
pourtant ce fut avec un accent de terreur indéfinissable qu'elle récita
en balbutiant.

     «Othello.... Je sais que vous êtes fatal quand vos yeux roulent
     ainsi... Pourquoi craindrais-je? je n'en sais rien, car je ne me
     connais pas de crime, et pourtant je sens que je crains...

Puis Hortense ne pouvant surmonter la terreur que lui inspirait Marcel,
ajouta du ton le plus déchirant, _oui j'ai peur;... oh j'ai peur_. Et
elle tomba à genoux presqu'anéantie... toute palpitante.

L'auditoire sembla partager cet effroi. Par un instinct singulier
quelques personnes se levèrent à demi, il y avait au fond du cœur de
chacun comme une conviction que ce n'était plus Othello et Desdémona;
mais Hortense et Marcel.--Qu'il s'agitait là entre eux deux, si isolés
au milieu de tout ce monde,--une question de sang et de vengeance.--On
éprouvait un serrement de cœur, un trouble indéfinissable, mais
chacun restait ébahi, attribuant à l'admiration ce qu'il éprouvait
d'incompréhensible.

--Madame de Lussan elle-même ne put s'empêcher de dire:--Cette scène me
fait un mal affreux!--si l'on cessait?--Du tout... ils sont admirables
dit Georges.--On continua.

MARCEL.--«Pense à tes péchés!

HORTENSE.--«C'est l'amour que je vous porte!...

MARCEL.--«Et c'est pour cela que tu meurs, femme parjure et frivole...»

Dit enfin Marcel hors de lui, qui s'était monté avec le rôle et sentait
bouillonner une rage profonde et vraie dans son âme...--

Et il abaissa sa main sur Hortense qui commençait à se rendre compte de
ses pressentiments, et à lire dans les regards de Marcel, que ce n'était
plus un rôle appris qu'ils allaient jouer...

MARCEL.--«Tombe.... tombe, infâme créature!

Et Hortense éperdue, sentant son cœur défaillir, n'eut que la force
de crier...--au secours... grâce... au secours, monsieur Marcel!

C'est superbe,... elle confond le personnage avec l'acteur dit-on dans
la salle...

Et comme Hortense se débattait sans rien dire, tant cette pauvre jeune
femme, si frêle et si légère, se sentait écrasée par l'horrible
situation de cette scène... Marcel continua en s'écriant...--_Il est
trop tard._--Et, comme dans Shakespear, il la traîna sous les rideaux et
les referma sur lui.

Alors une horrible idée vint tout à coup luire dans cette âme exaspérée,
comme un éclair au milieu d'un orage... Il pensa rapidement qu'il
pourrait se venger là, presqu'aux yeux de tout ce monde dont il avait
supporté les dédains.--Se venger en rendant presque ce monde son
complice.--Se venger en forçant ce monde à crier bravo quand il la
tuerait. De sorte qu'aux cris désespérés que pousserait cette
malheureuse femme, on ne saurait plus s'il faudrait crier grâce pour
Desdémona ou pour Hortense...--Et puis... les rideaux la cachaient... Ce
n'était qu'un moment... Mais pendant ce moment il serait aussi seul
qu'au fond d'un désert...

--Seul!... et Hortense, échevelée, pâle d'effroi, suppliante, était là,
à sa merci...

«--Te voilà donc enfin en ma puissance..., dit le monstre à voix basse,
tu ne railles plus maintenant? heim... Je sais tout... J'étais à la
pagode.... j'étais à la galerie... Tu vois bien qu'il faut que je sois
vengé et que tu meures, entends-tu...»

Georges... mon Georges,--murmura faiblement Hortense.--

Ce nom sembla redoubler la fureur de Marcel,--et entourant de ses deux
mains crispées le col d'Hortense, il s'écria sourdement en écumant de
rage:

«--Ah oui!... ton Georges... Mais ris donc maintenant, toi, qui m'as
raillé sans me connaître... ris donc, mais ris donc... ris donc...

--Et en disant--ris-donc,--le monstre l'étouffait.

--Il l'étrangla!..--comme dans Shakespear.

--Puis, quand il eut vu qu'elle était morte, il tira un couteau, se le
plongea dans le cœur, comme dans Shakespear, et tomba au pied du lit
en s'écriant:--Georges,... viens donc voir...

Pendant l'effroyable scène qui se passait derrière ces rideaux si blancs
et si tranquilles, toutes les poitrines étaient oppressées comme par un
cauchemar au milieu d'une nuit d'été lourde et chaude.

C'est avec une inexprimable angoisse que chacun attendait le moment où
Othello reparaîtrait,... sans pouvoir se rendre compte de cette
crainte--on avait peur en le sachant là.

Mais quand la voix râlante de Marcel appela Georges, mais, quand les
rideaux s'agitant laissèrent voir ce corps qui tomba lourdement et
s'affaissa sur lui-même,--il n'y eût qu'un cri d'effroi.

--D'un bond, Georges fut sur le théâtre,--s'approcha des rideaux, les
entr'ouvrit, et les refermant aussitôt avec épouvante, s'écria, pâle
comme la mort en se soutenant à peine...--N'approchez pas... Cérigny..,
n'approchez pas... Que personne n'approche.

--Mais il n'était plus temps..., et M. de Cérigny venait de reconnaître
l'affreuse vérité.

       *       *       *       *       *

Il est inutile de dire quel trouble, quels cris, quelle terreur
suivirent cet horrible événement.--Tous les soins que l'on essaya de
prodiguer à Hortense furent inutiles;--et quand on pensa à Marcel,--il
n'était plus temps.--

Nous ne donnerons pas non plus aucun détail sur la cruelle douleur des
hôtes de Lussan.--Seulement le soir, Crâo en regagnant sa tourelle,
disait avec son affreux ricanement.

--«J'avais bien dit que je ferais mieux que Rigaudin!--Aussi, ils
avaient trop ri à ce bal de cet hiver.., et rire un vendredi porte
malheur.--Mais cet imbécile de Marcel s'est frappé trop tôt.--Il laisse
le _Georges_.»



CONCLUSION.


Georges et M. de Cérigny sont inconsolables. Après avoir voyagé pendant
six mois en Allemagne et en Italie, ils se sont arrêtés quelque temps à
Berlin.--Là, M. de Cérigny a pour toute distraction, de fréquentes
lettres de madame de Lussan;--et Georges se livre à ses douloureux
souvenirs...

--J'oubliais: ils ont encore,--(par pure contenance) chacun une danseuse
du grand théâtre royal.--





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La coucaratcha (I/III)" ***

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