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Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843" ***

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L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de
chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'Étranger.      --      10    --    20       --       10



SOMMAIRE.

Révolution du Mexique. Le général Bustamante. _Portrait_.--Courrier de
Paris,--Histoire de la Semaine. _Médaille de l'École Normale, par M.
Bory; Messager parisien; Vue de Bahia._--Simulacre d'un combat naval
dans la rade de Brest. _Gravure_.--Théâtres. _Une Scène de Paméla Giraud
et Une Scène des Bohémiens de Paris._--De Paris à Spa, par Ad. J. _Vues
du Pouhon et de la Géronstère_.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles.
(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). _Concert dans le Parc; Concert dans
l'ancienne église des Augustins_.--Un Amour de province, par madame
Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César
Cantù. Chapitre X, le Procès. _Dix Gravures_.--Annonces.--Candélabres
offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande. _Gravure_.--Amusements
des Sciences.--Observations météorologiques.--Rébus.



Révolution du Mexique

(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.) LE GÉNÉRAL
BUSTAMANTE.

Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes
dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille
au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante
ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs
différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air
de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier
supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de
petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants;
ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant
énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses
épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un
teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine
espagnole.

Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables
et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune,
avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans,
investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour
avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu
seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les
portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au
commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il
avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi
détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à
l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.

Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel
et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des
États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande
probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que
celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le
pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu,
mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y
croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait
d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des
établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.

Lorsqu'au mois de septembre 1810, _Hidalgo_ et _Allende_ poussèrent
contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri,
partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante,
alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de
_Guadalajara_, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la
profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de
talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir
qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux
efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre
mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous
les ordres du général _Calleja_, contre _Hidalgo, Allende, Aldama_ et
_Abasolo_, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à
la fameuse bataille du pont _Calderon_.

[Illustration: Le général Bustamante.]

Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de _Mexico_ à
_Guadalajara_, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues
de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste
plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et
la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on,
au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à
l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme
un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement
dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le
pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur
éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre
dont il est parsemé.

Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient
cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au
port de San Blas sur _le Pacifique_, et transportés par-dessus la chaîne
inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis
aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables
l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline,
presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates,
depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des _rancheros_
(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps
bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs
_macanas_ (casse-tête).

Le général espagnol _Calleja_, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la
moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas
à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la
discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et
leurs chefs dispersés.

D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette
bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là
le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire
fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs
qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours
aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent
exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles
blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par
le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance,
ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits
cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.

Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes
de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt
saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être
rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des
chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur
honneur un service funèbre dans l'année 1821.

Ce fut cette même année que le général _Iturbide_, qui devait, à l'issue
de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans
_Iguala_ l'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui
fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec _Santa-Anna_, qui le
premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses
faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive
de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8
avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le
général _Guadalupe Victoria_ en fut le premier président.

Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence
temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les
affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la
capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de _Pedraza_,
qui venait de succédera _Victoria_, et elle se termina par la fuite du
premier, le pillage de Mexico et l'avènement du général _Guerrera_, qui,
nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président
lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le
renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au
général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa
mort tragique.

(_La fin à un prochain numéro._)



Courrier de Paris.

Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change
d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de
trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours
encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il
commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à
regarder du coin de l'oeil sa _tween_ et son paletot. Avant huit jours,
il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On
voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein
vent, et annoncer les jours maussades..

Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers
travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la
marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la
petite poitrine de nos frêles Parisiennes.

Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire,
commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on
met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et
scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des
marchands de vin et au coin des rues.

Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises
se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne
son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant
déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la
vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu
en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent,
ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de
l'Opéra; et les _lions_ n'étalent plus leurs crinières, au clair de la
lune, sur les dalles du _Café de Paris_, rongeant l'or de leur canne, ou
lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.

Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de
s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà!
Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado
d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à
tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les
étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que
vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston,
cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles
danses et du débardeur.

On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes
précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes
et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti
et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons,
l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani,
Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris,
nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous
reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va;
contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent
dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et
croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes
harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline
Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est
encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons
aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai,
s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la
roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux
succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé,
plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est
éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance,
ni les voix de basse.

L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent
de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore
vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont
déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à
Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la
Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre
bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans
la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de
juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus
tendre harmonie.

Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage;
on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à
coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas
mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus
en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la
décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et
s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.

Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais
laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze
ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta,
Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du
dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur
Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi,
et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous
manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.

Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des
stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le
passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre
eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie
comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes
insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les
nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que
le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée
de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots
tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma
loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles
de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en
ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et
si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et
Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se
fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si
parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme
le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec
vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur,
comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de
séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au
greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge
survint, et voilà la guerre allumée.

On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson,
_Clarisse Harlowe_: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte
du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui
s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne
l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au
vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.

La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti
pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais
l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un
par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est
revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du
roi informe.

Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.

On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au
Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça
n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez
cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on
pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter
brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les
estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis,
vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M.
Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand
décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami
ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois
mois, notre honneur est sauf.

Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les
lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez
ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal
et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au
succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît,
vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est
la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus
vives.

Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et
dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse
et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la
saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de
l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir
l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle
cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu,
pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement
dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et
de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en
danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse
pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et
dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est
d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de
cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans
vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un
jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce
sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les
coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la
fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.

Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile
et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas
combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à
la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa
porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et
dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou
du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total
de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les
noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes
les plus avares.

Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire
chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne
serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde
oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à
tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il
vous plaît!»

Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos
amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau
du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du
département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et
peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la
France et passera à l'étranger.

Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de
beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses
fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir
d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour
victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la
nuit, après butte.

Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet
l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de
l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la
Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.

Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre
administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les
portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne
raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier
que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche,
de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous
les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait
avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes
cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en
conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une
affreuse maladie et mourut chauve.

La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons
nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur
père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles
de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.

Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de
venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure
fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre
dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se
mirent en route pour le département en question.

Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture,
sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût
bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour
deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où
dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.

M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur
expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent
introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des
portiers; là, les plus savantes précautions avaient été prises, par
l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de
cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et
la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la
solitude.

«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus
charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent
droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de
s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même
temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux.
«Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»

La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son
secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il
fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal,
comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.

Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la
veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.

Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des
guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure
de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les
jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.

Les mânes du portier sont satisfaits.

Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son
préfet tondu de si près.



Histoire de la Semaine.

Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une
négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à
Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et
rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos
lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne
prissions à _l'Illustration_, il y a de cela huit jours, le portefeuille
des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les
tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à
Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney
arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât
le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux
officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de
Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une
visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement
arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et
salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront
un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre
drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis;
mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur
de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus
moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a
également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos
possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le
nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que
nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en
général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette
énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été
obligé de la déployer contre une partie de l'équipage _l'Uranie_, qui le
transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique.
On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque
inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a
fallu recourir pour la comprimer et la punir.

La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis
huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir
l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et
de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette
capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises,
compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies.
Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche
suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce
que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses
premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu
scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois
années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des
ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive
Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri:
un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie.
Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de
choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure
indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.»
C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour
compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans
son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses
collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en
effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que
le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses
attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de
cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous
échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que
le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru
pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la
justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus
mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir
recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles.
L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses
filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette
détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive
en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué
de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement,
recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un
pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge
énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts
dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la
perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation,
peut amener une crise profonde.--Dans le Bolonais l'agitation continue.
On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce
mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter
cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des
trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche,
qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour
faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se
montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications
qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre
ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la
route de la capitale du saint-siège.

On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de
l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince
n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un
autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon,
duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours
de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à
l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au
greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la
traduction littérale des trois principaux articles de sa requête,
contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un
passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château
de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris,
royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par
feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété
privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais
pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de
guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de
l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de
France; 3° enfin _tous mes droits et intérêts au trône de France_, comme
fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai
légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces
propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si
le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés
pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux
matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession
est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient
également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a
publié, il y a quelques années, des _Mémoires_, des _Voyages_ et un
livre intitulé _De tout un peu_, tous traduits en français, et d'un
esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la
musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7
millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le
cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population
d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en
Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux
nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a
cinquante-huit ans.

Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la
ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater
qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont
porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de
l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers,
des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux,
des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et
détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les
tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes
a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes
ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux
étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre,
on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le
corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte
convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les
deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine
de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des
flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable!
des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer.
Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter
celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect
de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent
courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des
habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux
endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en
donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette
inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont
ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également
étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été
principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit
_l'Émancipation_, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous
les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également
beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien
port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par
les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé
contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est
advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de
l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des
passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle
d'octobre.

Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage,
l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le
chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant.
Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros
de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire.
Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de
perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de
coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement
son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait
ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre
sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques
braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes
pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de
Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et
personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux
habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un
noble orgueil, le chevalier Bayard.

La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique,
compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de
Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs
ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre
des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre
des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au
ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société
prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces
documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le
gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la
liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre
de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité
statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et
complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres
qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent
quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres
sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement
dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont
le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques
fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans
l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus
de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole.
Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que
l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans
doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient
dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent
combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de
sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces
subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de
l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et
de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère
des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un
département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien
comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la
correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des
affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils
pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de
nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les
prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à
M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le
premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux
ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M.
Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.

[Illustration: Médaille de l'École Normale, par M. Bovy.]

Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à
l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École
Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être
nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les
artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de
ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le
second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos
lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des
conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont
s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun
d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de
Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de
Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à
Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture
de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel
le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa
richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre
de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue
de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel
philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce
monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs
elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis
longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au
commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait
l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La
ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à
garder.

La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et
de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs
autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque
Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de
la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne
et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État
abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge
d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire
construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième
arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des
Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus.
On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui
continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue
Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La
rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue
Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne
viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième
arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel
Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du
Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes
on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce
et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes
contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de
ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis
la barrière de l'Étoile jusqu'à la _Place de la Concorde_,--Oui, cette
place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de
la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis
XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur,
à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de _Place de
la Concorde_. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y
règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante
discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses
fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour
terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la
Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est
un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais
enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des
parties est si belle, que la _Place de la Concorde_ pourra toujours être
montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de
Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze
statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles
de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on
vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons
sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de
Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est
toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette
malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou
bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui
enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et
monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux
chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez
d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire
maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.

[Illustration: Messager parisien.]

Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces
emplacements étaient occupés de temps immémorial par des
commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la
préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de
s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la
garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est
organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et
l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme
se composant d'une veste et d'un pantalon couleur _fumée de Londres_,
avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un
numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: _Messagers
parisiens_. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux
portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les
trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est
fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre
cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont
entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même
d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis
plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris,
dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on,
a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui.
Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu
depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier,
avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu
lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de
police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui
et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine!
inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un
forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et
une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter
l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer;
mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne
les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une
décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration
ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront
complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est
monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore
repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des
antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au
Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant
appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée
moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50
francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son
mari.

[Illustration: Vue de Bahia.]

La mort, par qui tout doit finir, même l'_histoire de la semaine_, a
enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère
de M. Aimé Sirey, dont _l'Illustration_ a raconté la fin tragique à
Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à
Saint-Émilion dans un âge très-avancé.



Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.

[Illustration: Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en
présence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.]

La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a
fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de
l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu _Occismor_; les
Romains lui donnèrent le nom de _Brivatis-Portus_. Ce n'était alors
qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y
construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit
de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur
militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des
fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les
développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux
travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de
Brest la métropole de la marine française.

La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre
d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre
du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent
complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de
largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux
collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur
moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les
bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les
magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables
batteries défendent la rade, le port et la ville.

Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de
Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient
été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand
nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques,
si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs
et ardents du pays.

Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau
à vapeur _le Fulton_ et sortit du port. Les batteries de terre saluèrent
le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les
vergues et les haubans se chargèrent de matelots; _le Fulton_ passa au
milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les _vivat_ des
équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs
heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant, _le Fulton_ rentra
et le prince monta sur _le Suffren_, où la duchesse de Nemours venait
d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce
vaisseau; son escadre était composée du _Friedland_, vaisseau à trois
ponts; du _Scipion_, de 80; du brick de guerre _le Voltigeur_ et de
plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le
vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des
élèves de marine et des mousses.

Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord du _Suffren_, les
embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent
sur le brick _le Voltigeur_, à l'ancre sur un autre point de la rade.
Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles,
conduite par la grande chaloupe du _Friedland_, armée d'une caronade et
montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour
éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe
du _Scipion_, s'avance vers l'avant du _Voltigeur_. A l'approche de ces
embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets
d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére.
Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une
portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les
gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le
combat redouble de vivacité, la fumée cache _le Voltigeur_ aux autres
navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation
des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger
prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent
l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.

Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les
chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage du
_Suffren_ exécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement
terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les
batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre
l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le
signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu.
Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se
prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins
s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et
exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de
deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet du
_Suffren_.

Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la
duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle
d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot,
d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de
guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à
l'intérêt qu'offrait cette scène.

Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la
marine, il visita _le Valmy_, vaisseau de trois ponts en construction.
Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les
villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en
costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété
d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette
réunion une physionomie particulière.

Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des
troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de
débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un
combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices
militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce
qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.



Théâtres

[Illustration: Théâtre de la Gaieté--_Paméla Giraud_, 4e acte.--Le
général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard; Binet,
Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau, madame
Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.]

_L'École des Princes_, comédie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS
LEFÈVRE. (SECOND-THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Paméla Giraud_, drame de M. DE
BALZAC; (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_Les Bohémiens de Paris_ (THÉÂTRE DE
L'AMBIGU-COMIQUE).

Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses
portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette
première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due:
sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrèce_, le Second-Théâtre-Français
serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur
succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la
subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le
passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est
fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et
madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier
succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et
M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de
l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le
rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. _Lucrèce_
est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où
sont d'ailleurs les succès éternels?

[Illustration: Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e
acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.]

Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la
marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq
actes et en vers.

L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté
qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet
en quelques mots.

Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de
toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme
dit l'Alceste de Molière:

                       .......... Un endroit écarté,
        Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain.
Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince
d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le
philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite
gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche:
«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la
dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le
prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien!
philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me
corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables
sujets.»

Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc
d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le
meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui
veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa
fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et
convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime
un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus
de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté
récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du
ministère; c'est avoir la main malheureuse.

Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait
face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son
honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et
morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de
résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts,
chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux
ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent
prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour
achalander son école, un si docile écolier!

Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation
plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des
princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses
adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a
pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les
vaincre.

Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude,
et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour
quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent
à venir et très-froid.

Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc
d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve
aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu
philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il
vient en aide à Paméla Giraud.

Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau;
non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire.
Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de
l'occupation à la fois.

S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la
police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse
Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer
honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi
et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest
Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les
sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses
scrupules qui l'ont perdu.

Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation
capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!

La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut
sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il
n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette
nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière
près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.

--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis
je serais déshonorée.»

On offre de l'or, elle refuse.

On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud;
et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut
d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet
de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.

Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est
acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate.
«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle,
la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.

C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient
efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les
pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de
menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur
de Paméla.

Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on
s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là;
mais l'action en est un peu vague et confuse.

Parlez-moi des _Bohémiens de Paris_; quel drame singulier et curieux!
des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des
forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de
nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin
faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre
le crime en patience.

Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à
ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un
homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes
vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce
beau linge, vous trouvez un infime scélérat.

Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros
héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour
arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe
un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de
mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune
entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux
qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite
dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il
n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions,
des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les
Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la
rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques.
Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée,
dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au
cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des
ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à
Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point
d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la
fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se
débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme,
poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime
qu'il était près d'immoler.

Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le
dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable.
D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les
victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en
démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a
beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux,
son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici
qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que
voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?

Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne
sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une
quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.

Enfin on le tient, et Dieu soit loué!

Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil
aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière
Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et
Gambon?



De Paris à Spa.

1er octobre 1843

Mon cher Directeur,

Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui
pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter
mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une
rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si
préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous
chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs
fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous
nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au
même instant de la bouche de mon _adversaire_, qui était un des plus
gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).

--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon
de voyage.

--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse
calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt
d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.

En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au
moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il
était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une
sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement
convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants
exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.

--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et
railleur.

--Quoi? lui demanda mon ami.

--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.

--Encore faut-il savoir...

--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?

--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....

--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le
front à coups de poing.

--De qui nie parlez-vous:

--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre
citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un
pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il
seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux
pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les
croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le
retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une
de ses victimes.

--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous
jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez
catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces
excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?

--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il
d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.

A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous,
abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui
laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après,
un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M.
P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée
Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une
magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de
voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la
couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes
sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive
sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de
tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse,
qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M.

Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal
que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la
Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou
célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus
obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M.
P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer;
celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve.
Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces
grands _découvreurs_ éprouvent tous, dans leurs voyages des
_impressions_ plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou
plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures
qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le
monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu
l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que
tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse
pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E.
R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre
instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart
sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de
lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas
le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course
en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de
deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:

--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la
population de Paris contre les alliés:

--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:

--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;

--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la
recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en
Mentor;

--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;

--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint,
et la bataille de Waterloo;

Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement
perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient
pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de
leur voyage en Belgique.

Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis
d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et
la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la
diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil
ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et
dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant
de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks,
Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le
touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu
celles de l'infortuné commandant de _l'Astrolabe_? et de ses braves
compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions
égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais?
Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent
leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour
étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur
patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à
donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant,
quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas
tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838,
MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des
îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur
navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle,
anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs
ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M.
Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette
démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre
doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception,
lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui
s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son
aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de
Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi,
nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette
grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour
à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses
auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste,
peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait
toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs
d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de
l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.»--Que sont encore les biftecks
d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?

Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre
pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail
que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un
des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce
chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la
Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille
lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable
adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre
qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours
que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse,
la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de
fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient
l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les
montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de
ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous
entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des
bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure,
une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A
peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le
convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre
que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un
château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards
charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines
sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un
vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez
ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise,
depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le
plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des
magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les
ingénieurs de la Belgique.

Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur
ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les
rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire
et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite;
aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y
prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants,
exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants,
maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se
faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait.
Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux
administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs
avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes
justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de
l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le
répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est,
malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et
plus polis que les chemins de fer belges.

Messieurs des _railways_ ont, en général, le grand tort de se croire
dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils
se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets
obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements,
le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à
concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement
irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré
hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de
sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus
raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à
s'exposer à toutes leurs _petites misères_, il impose, en retour, aux
chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines
qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.

Les _petites misères_ des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon
ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas _des grandes_:
elles sont tellement effroyables,

                  Che nel pensier rinuova la paura.

Mais les _petites_, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne
nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible!
Qu'il faut être pressé d'_arriver_ pour se déterminer à les affronter et
à les subir (1)

      [Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'_Illustration_
      que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer
      n'a rien de sérieux... (_Note du Directeur_.)]

Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq _petites
misères_ (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous
êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous
faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère,
vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau
est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut
encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure
disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre
l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous
franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de
vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi
une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une
voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous
répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à
dépenser...

Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu
raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent,
quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort
aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une _steam-engine_, ou
une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de
courir après elle et de la rejoindre.»

Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce
qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si
impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais
déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans
le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage
son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux,
elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il
lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque
argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si
celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le
dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder
aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et
au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout
exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,

          Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.

Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche
d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de
repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure
avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel
sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos
compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux.
Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin
de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne
leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de
sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les
portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures
destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et
d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure
où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de
sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous
appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés
différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur
vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec
amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous
des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le
lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre
billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos
plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai
donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où
est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le
trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le
conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous
contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de
sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en
vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus
atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!

A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre
la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure
du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes
les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous
deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire
évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...

Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout
voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de
fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même
qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les
petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent
avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux
de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les
jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades
à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle
on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le
chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il
s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour
déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux
voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos;
qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle
forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des
beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les
moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de
ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les
étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un
malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes
auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne
voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir
sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son
impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement
effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de
son mal.....

Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la
dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une
heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de
plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être,
vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir!
Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons
passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus
séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais
si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la
monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous
monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans
votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige.
Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et
vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette
insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le
bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent,
votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous
vivez, vous êtes arrivé.

Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de
temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous
vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs
utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait,
il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus
par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste
trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre
l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.

[Illustration: Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.]

Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre
bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches,
d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de
l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de
n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous
le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était
réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à
l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime
propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un
voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la
remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné
compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et
je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.

Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos
lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales,
si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain
au _Pouhon_ et à la _Géronstère_ la sauté qu'il avait perdue. Mais sur
les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille
environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les
eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses
et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci
vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus
du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la
cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de
Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun.
Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le
dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des
symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de _Sept
heures_, ou au sommet de la montagne, d'_Annette et Lubin._ La nuit
venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le
jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal,
terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont
accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa,
abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son
ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de
fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville
d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.

[Illustration: Source de la Géronstère à Spa.]

Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je
vous ferai part de la _découverte_ de la Moselle par votre dévoué
correspondant.



Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles

23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.

Avant 1830 la Belgique ne s'était jamais appartenue à elle-même; les
Romains, les Francs, des seigneurs féodaux, les ducs de Bourgogne, la
maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour à
tour conquise et gouvernée. La Révolution de Juillet lui inspira le
désir et le courage de devenir libre et indépendante. Au mois de
septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers maîtres, brisa,
en ce qui la concernait, les traités de 1815, et, puissamment aidée par
la France, elle conquit enfin sa nationalité. Aujourd'hui elle forme un
des États secondaires de l'Europe.

Cependant, bien qu'unies entre elles par les mêmes lois, les neuf
provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des
divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie,
son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La
révolution une fois accomplie, les hommes d'État appelés à la diriger
durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogène ces
éléments si divers et si opposés. Les habitants de la Belgique étaient
Français, Allemands, Hollandais, Espagnols même: il fallait les rendre
tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement présenta la loi du
1er mai 1834, qui décrétait l'établissement d'un vaste ensemble de
chemins de fer.

[Illustration: Anniversaire de la Révolution belge.--Concert dans le
Parc de Bruxelles.]

Cette grande mesure, si promptement exécutée, a déjà eu d'immenses
résultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que
l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant à de courtes distances
les provinces les plus éloignées, elle a affaibli, si ce n'est détruit,
une foule de préjugés et de rivalités; elle a rendu, de plus, d'éminents
services à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; enfin elle a
évidemment favorisé le développement intellectuel de la nation. Ainsi,
depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses différents idiomes aux
peuples qui l'avoisinent, et qui, par conséquent, n'a point de
littérature nationale proprement dite, a publié, pour la première fois,
des ouvrages originaux d'un mérite incontestable. Les arts ont devancé
les progrès de la littérature. La peinture, la sculpture, la musique,
ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de célèbres interprètes.

Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pût perdre le souvenir
d'une révolution dont les bienfaits sont déjà si grands. Aussi fait-il
chaque année célébrer des fêtes publiques en l'honneur de son
anniversaire. Ces fêtes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi
ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu à Paris, soit au 1er mai,
soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les
opinions des ministres régnants. Tous les ans le programme est discuté
et arrêté par les Chambres.

Ainsi, en 1831, la même année où furent votés les chemins de fer, les
fêtes de septembre eurent un caractère qu'on ne leur a malheureusement
plus donné depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intérieur, avait conçu
le plan d'un grand concours musical et littéraire, qui avait pour but
d'aider au développement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le
gouvernement décerna des médailles et des sommes d'argent à des
littérateurs et à des compositeurs de musique. Ces récompenses avaient
un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si
rarement rémunérés avec quelque munificence ou avec quelque dignité dans
leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion
était donnée, et, à dater de ce moment, une grande activité se déploya
dans les travaux intellectuels. La littérature et la musique, qui ne
peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture,
firent cependant de grands progrès. Ce fut en 1835, si nous ne nous
trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de
M. Félis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre
considérable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points
de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne église, transformée en
salle de concert.

[Illustration: Anniversaire de la Révolution Belge.--Concert dans
l'ancienne église des Augustins.]

En 1837, le déplorable état où se trouvait alors l'enseignement primaire
inspira l'idée de créer à Bruxelles une société ayant pour but de
répandre l'instruction parmi les classes ouvrières. Cette société ouvrit
des cours gratuits qui comptèrent, en peu de temps, plus de huit cents
élèves. On y enseignait surtout la musique.

Le gouvernement s'était méfié des tendances de cette société; rassuré,
il conçut l'idée de faire servir cet enseignement à l'embellissement des
fêtes de septembre de l'année 1838. Des choeurs devaient être chantés
sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la
Liberté élevée à l'endroit où reposent les combattant» qui succombèrent
en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux
fêtes de septembre un caractère trop prononcé, renoncèrent à ce projet.

Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrès
parmi les masses; de nombreuses sociétés de chant se constituèrent de
toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau à les
employer aux fêtes de septembre; un grand concours vocal ayant été
institué cette année à Bruxelles, toutes les sociétés de chant du
royaume et même de l'étranger furent invitées à y prendre part. Des
médailles étaient destinées aux sociétés victorieuses. Une fête
semblable eut également lieu en 1842; mais alors déjà on s'aperçut des
nombreux inconvénients qu'elle offrait. Les villes ou résidaient les
sociétés qui n'obtenaient point de prix virent leur défaite avec dépit.
L'union que l'on voulait faire régner entre toutes les provinces de la
Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le
gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait
eu d'autre motif que le prix remporté par la première de ces villes à un
concours de musique. Les concours de chant durent donc être abandonnés
de nouveau.

L'anniversaire de la Révolution de 1830, célébré cette année à
Bruxelles, n'a pas encore été ce qu'il devrait être si le gouvernement
comprenait son devoir. Les fêtes données étaient plus faites pour
récréer les yeux que pour réjouir le coeur ou élever l'intelligence.
Cependant, parmi ces fêtes, nous en avons remarqué qui sont susceptibles
de développer de plus en plus, en Belgique, le goût et le sentiment de
la musique; tels sont, par exemple, les concerts donnés aux Augustins et
au Parc.

L'ancienne église des Augustins, où se donnent actuellement à Bruxelles
les concerts qui exigent la réunion d'un grand nombre d'exécutants, est
un édifice élevé en 1642 et réuni à cette époque à un couvent d'une
construction beaucoup plus ancienne. L'extérieur, d'une remarquable
simplicité, offre quelque intérêt; le portail de l'église est assez
large: il est orné de six colonnes dont les chapiteaux supportent une
corniche qui règne, sur toute la façade. Trois portes donnent accès à
l'intérieur. Les dessins de cette église et de son portail sont dus à
Wenceslaus Coebergher.

L'intérieur des Augustins, disposé actuellement en salle de concert,
peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangés dans la
nef principale ainsi que dans les deux nefs latérales. Au-dessus des
deux nefs latérales, on a élevé des espèces de tribunes qui contiennent
encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se
trouve l'orchestre.

La partie musicale des fêtes de cette année a été confiée par le
gouvernement à M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du théâtre de
Liège. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activité, et surtout de
beaucoup d'habileté dans l'organisation et dans la direction des grandes
solennités musicales. Trois cents exécutants environ, tant
instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placés sous sa direction
aux concerts des Augustins. Liège, Tongres. Verviers, Namur, Mons,
Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai,
Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle,
Cologne et Mayence, avaient envoyé à Bruxelles, par les chemins de fer,
l'élite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-même
était représentée à ce Festival. Telle est la puissance de la musique,
qu'elle force à fraterniser les ennemis les plus irréconciliables.

Cette masse imposante d'exécutants a rendu avec beaucoup d'ensemble
quelques-uns des morceaux les plus célèbres de la musique classique, au
nombre desquels on a surtout remarqué les magnifiques compositions de
Beethoven, de Chérubini, de Méhul, de Haendel et de Haydn.

Outre les deux concerts donnés aux Augustins, le programme des fêtes de
septembre portait qu'une troisième séance musicale, également dirigée
par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.

Le parc de Bruxelles, regardé avec raison comme l'une des plus belles
promenades de l'Europe, est merveilleusement disposé pour que la
musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers
le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli
d'eau. C'est à quelques pas de ce bassin que l'on avait disposé une
estrade où sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les
chanteurs appelés à prendre part à ce concert vocal. Notre dessin peut
seul donner une idée de l'aspect féerique que présentait cette scène,
brillamment éclairée par des milliers de lampions et de candélabres, qui
se réfléchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de
verdure faisait encore ressortir l'éclat.

Si jamais de nouvelles modifications étaient apportées aux fêtes
variables de l'anniversaire de la Révolution belge, _l'Illustration_
préparerait de nouveau ses crayons et sa plume.



Un Amour en province.

NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)

II

La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une
jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour
aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa
famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une
soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche
négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure,
et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que
lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge,
unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante,
coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une
jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle,
douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore
éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire
qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de
menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se
développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà
sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart
des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du
déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder
cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient
en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus
jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil
s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa
qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa
belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis
la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur
dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était
sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne
veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un
peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa
soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces
quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées
de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en
imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double
bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait
jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne
soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire
tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et
aux Codes.

Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans.
_Clarice Harlowe_ la loucha; _Corinne_ exalta son intelligence; la
_Nouvelle Héloïse_ fut pour elle sans danger, _Julie_ lui parut
raisonneuse et pédante, et _Saint-Preux_ un triste idéal. Enfermée dans
le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur
volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses
lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la
journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir,
la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit
bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son
coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une
âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène
l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries
accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas
en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble
héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un
peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du
père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers
les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction
et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme
de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des
rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il
aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la
jeune fille fut attiré vers cette image du jeune _Parisien_ instruit,
élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter
Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil
couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère
peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de
Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une
lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé
pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se _montrer_ à la ville,
aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour
se reposer de la fatigue du voyage.

Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez,
impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et
madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette,
s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise
devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans
une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres,
gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle
offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait
avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant,
causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère,
équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à
l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je
pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes,
il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était
résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller.
Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de
son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une
boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se
mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien
ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes
négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et
denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en
fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus
belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:

        D'ici je vois la vie à travers un nuage
        S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;
        L'amour seul est resté, comme une grande image
        Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une
souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore
ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin
sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant.
L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit
entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur
battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le
feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même
à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit
était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré
les séductions qu'elle prêtait ou _fantôme adoré_, le nom de Démosthène
lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme
d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se
débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle
monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron
qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille
attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M.
et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la
pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame
Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron,
jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un
gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli
visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa
robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à
merveille sa taille encore svelte. Vue _seule_, madame Delvil aurait
encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus
qu'un _débris_; elle le sentait, et involontairement elle jetait des
regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près
d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle
continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la
tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur,
et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de
mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient
courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui
rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et
la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces
charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien
avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des
Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses
préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un
bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!»
s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la
route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la
suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le
plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron.
Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence
indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la
voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua
pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de
l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions
irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à
son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas
déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?

III.

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé
galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le
salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la
vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant
dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille
tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle
avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants
recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un
regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin
elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un
désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son
de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en
contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle
entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de
Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses
littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il
connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un
grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une
manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un
attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait
silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et
coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans
cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois,
Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en
était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter
l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins,
elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle
sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée,
Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle
lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus
occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un
strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble,
instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il
aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

IV.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut,
elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume,
et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette
admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi
d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des
expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle
tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon,
mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous
là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton
demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant
malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec
étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori;
que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse,
il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui,
accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et
recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse.
C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua
au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt
elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que
Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils
étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes
jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il
pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?
poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la
déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit
à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers
inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait.
Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes;
elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_
alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,
original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une
intelligence de _placage_.

Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de
pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les
avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée,
passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà
réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est
charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je
le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus
belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous
étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est
surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà
présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé
et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils
entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous
faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre
aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui
s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame
Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers;
elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je
l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes
goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame
Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se
nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour
qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours,
répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un
regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène:
Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les
femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit
Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse
d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir
d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la
jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus
belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans,
on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune
coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de
supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la
veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il
revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté
de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.

D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus
disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de
Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante
réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation
d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en
vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son
appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du
malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite
bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.
Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène
empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle
de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et
supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui
s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et
laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette
voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!

V.

Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte
du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui
dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!»
Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel,
Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque
Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne
craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit
Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une
respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange
de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu
d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai
sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et
que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le
saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin:
restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit
Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures
volontairement enfermée.--Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut
cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la
clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse,
mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit
point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment
jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse
s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la
rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de
l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en
descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile
vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide?
l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa
curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,»
pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il
pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie?
c'est donc moi qu'il aime!

Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui
fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement
sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement
aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à
rêver avec assez de calme.

VI.

«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la
porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille
et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant
ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas
ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée.
En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour
dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle
l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit
quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton
grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous
puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous
rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous
reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai
quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout
en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y
consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix
inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et
le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc
cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé,
et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe!
s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent
M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos
premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve
scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.

--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je
dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je
vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous
reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de
la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je
viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte,
qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre
condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne
m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai
tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien
séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une
voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans
attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur
Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de
madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse
l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle
héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image
agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers
moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans
cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais
son amour-propre.

VII.

«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends
rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position
avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie
d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le
premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre,
pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon
mobilier.

--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous?
qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me
repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre
ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je
débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.»
Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion
sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur
la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment
aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il
ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la
ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une
grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative,
Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être
subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais
profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais
cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce,
Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent,
je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La
province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà
follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en
public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il
prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils
arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort
modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.

VIII

Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures
auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et
M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve
était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec
elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette
Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse,
venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette
aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et
madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs,
si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne
prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de
l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer
ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère,
des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois,
Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était
pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il
n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation
naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts
qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un
premier désenchantement.

En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa
cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à
madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui
vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a
commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment
irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la
résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais
quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame
Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne
l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore
ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel.
Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec
instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé
avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement
j'ai connu l'amour.»

A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse
se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de
recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène!
oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte
d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que
c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait
jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène
allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne
parodie.

Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité
le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie,
l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient
Démosthène sous les traits d'un héros de roman.

Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle
avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses
connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de
Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses
attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante.
Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en
préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent
à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas
qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une
grande ville de province.

Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à
la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il
conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans
l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et
la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à
égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et
parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence
de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut
prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille
sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment
approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce
barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la
ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse
devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint
à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et
mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter,
Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt
retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous
engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»

Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa
province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale,
être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les
coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son
département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses
satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se
faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée,
lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un
fort riche parti.

Pour _couronner_ sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea
d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se
présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait
dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger
Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle
pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son
engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui
mettait à la voile.

Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau
porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale,
disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans
une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il
gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de
Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la
solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune,
passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de
tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si
vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui
paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi
lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la
réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise,
Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait
suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre
figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique
jalousie de la jeune fille.

Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M.
Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de
Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa
belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais
il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne
pensait qu'à Démosthène, s'écria:» _Lui_ serait-il arrivé quelque
malheur?--C'est à _moi_, c'est à _nous_, ma soeur, répondit M. Armand,
qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta
dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec
effroi?

--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je
l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand
exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et
lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je
craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est
bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette
campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec
vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la
résiliation de la jeune fille.

--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air
sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère
de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop
pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour,
elle était radieuse.

Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il
écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus
importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid
souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais
quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus;
elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice
brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il
craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.

Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de
Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur
la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant;
puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre,
Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il,
une riche héritière d'origine belge, point belle, mais _suffisamment
agréable_; d'un esprit ordinaire, mais d'une _grande raison_, ce qui
vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à
Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant
séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a
coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre.
Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans
le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la
mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage
couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il
s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si
je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare,
auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément
affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration,
affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de
rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une
explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il,
et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus
plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse
une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose
que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un
songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui
qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de
son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma
force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage,
taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et
réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais
par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme
aussi commune.»

Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de
Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce
presque toutes les héritières. Thérèse, _sans dot_ attirait tous les
regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui
passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage
et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par
une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de
Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son
esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans
exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il
s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement
chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence
factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait
assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie.
Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.

Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus
belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle
était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa
loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes
connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un
sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à
vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!»
Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi;
où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un
petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son
front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand
je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci
demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez,
mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que
c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son
compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble
vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une
personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui...
--J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire
d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais
regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé,
aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce
montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit
banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est
cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu
en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui
n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de
loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si
riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à
être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire
que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta
Thérèse.

Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du
regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc,
elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois
en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre
femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles
années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!

LOUISE COLET.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE X.

LE PROCÈS

A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes
arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti
s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses
flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous
allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres,
mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se
présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin
d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux
florins que nous vous donnons.»

A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla
trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du
coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de
s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui
était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont
inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice,
ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne
permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va,
retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»

[Illustration.]

Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de
Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois
années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès
d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au
droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande
partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements
populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne
se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se
servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime
autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas
de lèse-majesté.

Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais
ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ
n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils
tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux
champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à
Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que
l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et
des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile _de
Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition
quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au
gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité
dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût,
qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se
vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la
liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les
lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le
paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan
tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la
commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion,
considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices,
arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de
condamner et de punir.

Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait
ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une
conjuration.»

C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant
qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à
peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan
avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait
comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la
commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun
obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était
honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il
était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il
lui fallait.

[Illustration.]

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que
Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago.
Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes,
pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les réprimer,
on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
_giorgi_ avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils
pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à
manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau
taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
en criant à chaque coup: «_Stringhe e bindetti_, bandes et
aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à
l'humanité.

Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué
contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir
cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui,
ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des
brigands.

[Illustration.]

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans
leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi
un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le
pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les
feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et
ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous
devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne
plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs,
le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par
un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont
il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi
dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul
ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien
n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit,
c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience
l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né
dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.

Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins.
Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme.
Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un
splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers,
assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que
Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille
de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule?
'»

Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par
des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés
à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant
quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.

[Illustration.]

Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de
l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse
pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne
suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille
félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et
d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient
soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait
à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce
pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le
capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes,
tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs
discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio,
et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez
interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
aïeux?»

La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans
hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un
instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la
justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis
et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables,
elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a
confiée.»

Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les
yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien
compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les
faits les plus évidents?

--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.

Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus
viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles,
où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier
leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la
discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura
longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part
le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en
disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en
abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles
ministres.»

[Illustration.]

C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain
moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être,
dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait
toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on
voulait prendre pour elle.

Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y
avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens,
douze plébéiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est-à-dire
lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, _morum
periti_, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des
statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de
justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de
majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les
étrangers.

Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à
former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une
disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à
leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige
d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du
chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité
des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après
avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un
procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables
au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me
manquer.»

Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le
capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides.
Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins
la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité
s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son
maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de
ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains,
d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et
secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande
diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte
à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le
seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son
maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre,
d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une
maison du fous ou le condamner comme imposteur.

[Illustration.]

Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa
que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les
premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant
de têtes illustres.

Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir,
entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand
nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la
pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à
l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que
d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun
genre.

Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa
conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.

[Illustration.]

Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux
jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses
collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât
point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de
lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales
et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire
qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais
l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour
toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant
de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne
pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire
confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des
conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus
raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point
permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner
lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son
exemple devait enseigner la servilité.

Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire
tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise.
Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des
manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et
on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir
ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»

Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait
convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une
conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était
secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand
nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc
faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus
permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait
plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.

La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de
justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent
les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y
former l'assemblée générale.

Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit,
l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans
la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens
s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de
la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
pesant à ce dernier.

La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à
se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du
voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était
nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par
expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que
l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule,
qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de
peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un
mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la
monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant
à ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice
comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la _parlera_,
exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables,
publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui
savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même
complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne
choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.

Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à
Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si
évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement
avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour
confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou
s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté
sérénissime.

Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant
une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant
que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi,
violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils
ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en
terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et
laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se
saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons
prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les
condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas
lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!

Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin
d'or_, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de
l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le
sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son
généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le
cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux
funérailles de leur mère.

[Illustration.]

Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien
réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine
Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda
l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la
propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de
Pusterla et de sa famille.

[Illustration.]



Candélabres offerts à Louis-Philippe

PAR LE ROI DE HOLLANDE.

On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la
galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des
extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été
transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dont
_l'Illustration_ a donné la figure dans son 24e numéro.

Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2
mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des
Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur
construction sont le cristal et le bronze doré.

[Illustration: Candélabres en bronze et cristal, donné par le roi de
Hollande au roi des Français.]

L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît
avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est
très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent
à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des
colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne
produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.

Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la
fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie
démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes
et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres
nations.



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.

I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que
nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de
l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que
voici:

        Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores;
        Sed varie liquidas Euripo immittimus undas.
        Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis
        Quatuor est horis laevus versa influit urna
        Dimidiatque diem medius dum fundit ab area
        Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis
        Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?

En supposant le jour divisé en vingt-quatre heures, ou trouvera que les
trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou près de deux heures.

II. La solution de ce problème est contenue dans ces deux diptiques
latins;

        It duplex mulier, redit una, vehitque manentem,
        Itque una; utuntur tunc duo puppe viri
        Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem
        Advehit; ad propriam fine maritus abit.

Ce qui signifie:

Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramené le bateau,
repassera avec la troisième femme. Ensuite une des trois femmes ramènera
le bateau, et, se mettant à terre, laissera passer les deux hommes dont
les femmes sont de l'autre côté. Alors un des hommes ramènera sa femme,
et, la mettant à terre, il prendra le troisième homme et repassera avec
lui. Enfin la femme qui se trouve passée entrera dans le bateau et ira
en deux fois chercher les deux autres femmes.

On propose encore ce problème sous le titre des _trois maîtres et des
trois valets_. Les maîtres s'accordent bien ensemble et les valets
aussi; mais chaque maître ne peut, souffrir les valets des deux autres;
de manière que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de
son maître, il le battrait infailliblement.

III. Il faut faire une boîte carrée; car c'est celle qui, à cause des
angles droits, est la plus propre à ce jeu optique. Vous la diviserez en
quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre,
et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez
ensuite chaque face de la boîte d'un trou propre à regarder au dedans,
et qui soit tellement ménagé que l'on ne puisse voir que les miroirs
appliqués contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit
triangle rectangle, enfin, qui est formé par deux cloisons, vous
disposerez un objet qui, se répétant dans les glaces latérales, puisse
former un dessin régulier, comme un dessin de parterre, un plan de
fortification, une place de ville, un pavé de compartiments. Pour
éclairer l'intérieur, vous ne couvrirez la boîte que d'un parchemin
transparent.

Il est évident que si on place l'oeil à chacune des petites ouvertures
pratiquées aux côtés de cette boîte, on apercevra autant d'objets
différents, qui paraîtront néanmoins remplir toute la boîte. L'un sera
un parterre très-régulier; l'autre, un plan de fortification; le
troisième, un pavé de compartiments; le quatrième, une place décorée.

Si plusieurs personnes ont regardé à la fois par ces différentes
ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu,
il en pourra résulter entre elles une contestation assez plaisante pour
celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet,
l'autre un autre, et chacune étant également persuadée qu'elle a raison.

Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les
machines optiques telles que la précédente, il faut le laver plusieurs
fois dans une lessive claire qu'on changera à chaque fois, et, à la
dernière, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite sécher à
l'air, en le tenant bien étendu.

Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de
vert-de-gris délayé dans du vinaigre, avec un peu de vert foncé; pour le
rouge, de l'infusion de bois de Brésil; pour le jaune, de l'infusion de
baies de nerprun, cueillies au mois d'août; l'on passera enfin de temps
en temps un vernis sur ce parchemin.

NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Un père de famille ordonne, par son testament, que l'aîné de ses
enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septième partie
de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septième partie de ce
qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septième partie du
surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000
francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se
trouve qu'ils ont été également partagés. On demande combien il y avait
d'enfants, quel était le bien de ce père, et quelle a été la part de
chacun des enfants.

II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de
pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve
qu'en donnant à chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut;
mais, qu'en en donnant à chacun 7, il lui en reste 24. Quels étaient le
nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?

III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.



Observations Météorologiques

FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS.

1843.--SEPTEMBRE.

[Tableau complexe.]



Rébus

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

La nuit, tous chats sont gris.

[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843" ***

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