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Title: La dégringolade
Author: Gaboriau, Emile, 1832-1873
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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LA DÉGRINGOLADE

SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS



LA DÉGRINGOLADE

PAR

ÉMILE GABORIAU



LA DÉGRINGOLADE



I.--UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ


[Illustration: Et se laissant glisser aux genoux de Simone de Maillfert,
il lui prit les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour.]



PREMIÈRE PARTIE

UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ



I


C'est en vain que des Ternes à Belleville, tout le long des boulevards
extérieurs, on eût cherché un café mieux achalandé et d'un meilleur
renom que le café de _Périclès_.

Les plus fameux estaminets de ces parages, l'_Épinette_, la
_Nouvelle-Athènes_ et même le _Rat-Mort_ ne venaient que bien après.

D'un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au
plus bel endroit du boulevard Clichy, presqu'en face de la place
Pigalle. C'est vers 1865 qu'il fut fondé, au rez-de-chaussée d'une
maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance,
qu'attiraient à Paris, prétendait-il, l'espérance de faire fortune et sa
grande amitié pour les Français.

Sa femme, toute jeune encore, et un cousin, l'aidaient à qui mieux mieux
dans son œuvre délicate d'achalandage.

Ce cousin, robuste Saxon d'une vingtaine d'années, laid à faire plaisir,
mais d'une complaisance inaltérable, répondait au surnom d'Adonis.

Quant à Mme Justus, courte, rouge et dodue, elle pouvait passer pour
appétissante, à la façon des sandwichs qu'elle étalait sur le comptoir
et qu'elle servait avec la bière de Bavière.

Jamais gens ne se virent aussi prévenants que ces gens placides pour les
habitués de leur établissement. Contenter le public était leur devise.

Élevait-on la voix? On voyait aussitôt Justus abandonner sa grosse pipe
de porcelaine, et accourir d'un air inquiet, en demandant d'un accent
impossible:

--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il qui ne va pas?

Ce n'est pas lui qui jamais eût eu l'affreux courage de congédier un
consommateur, quand sonnait l'heure de la fermeture des cafés.

Pour peu qu'il y eût une partie engagée ou quelques moos encore à vider,
sournoisement il fermait sa devanture et gardait ses clients tant qu'il
leur plaisait de rester, au mépris de toutes les ordonnances de police.

En ces occasions, qui étaient fréquentes, le Prussien envoyait Adonis se
coucher et veillait seul.

Il suffisait à tout, et il fallait le voir, partagé entre la jubilation
d'un bénéfice assuré et les transes d'un procès-verbal possible.

Car enfin, il risquait d'être pris en flagrant délit de contravention,
il l'avait été déjà et condamné à une amende. Aussi se tenait-il
continuellement debout contre ses volets clos, l'œil et l'oreille
alternativement collés à une fente.

Et lorsqu'il croyait distinguer sur le trottoir le pas cadencé des
sergents de ville de faction:

--Silence! disait-il à ses clients de contrebande, silence! Voilà la
police; nous sommes pincés...

C'est ainsi que, certaine nuit de février 1870, Justus Putzenhofer
faisait le guet, pendant que trois de ses clients continuaient
paisiblement une partie de whist engagée depuis le dîner.

L'un était un paisible rentier de la rue de la Tour-d'Auvergne; l'autre,
un jeune journaliste nommé Aristide Peyrolas; et le troisième un médecin
d'une trentaine d'années, établi depuis peu à Montmartre, le docteur
Valentin Legris.

La demie de une heure sonnait, et Justus venait de bourrer son éternelle
pipe et de remplir les bocks, quand tout à coup un cri terrible retentit
en dehors.

D'un commun mouvement les joueurs jetèrent les cartes, et se dressant:

--Entendez-vous? dirent-ils à Justus.

L'Allemand n'était pas homme à s'émouvoir de si peu.

--J'entends, répondit-il, quelqu'un de ces mauvais gars comme il en rôde
toutes les nuits sur les boulevards extérieurs, et qui se battent entre
eux comme des loups enragés... Ah! la police devrait bien leur donner la
chasse, au lieu d'être toujours sur le dos des pauvres limonadiers.

Peyrolas haussa les épaules.

--La police! interrompit-il d'un ton d'amer sarcasme, est-ce que ces
bagatelles la regardent!...

Cependant, l'explication de Justus était si plausible, que déjà les
trois joueurs reprenaient leur partie, quand un nouvel appel se fit
entendre, plus déchirant, plus effrayant encore que le premier:

--Au secours!... A moi!

Cette fois, il n'y avait pas à douter.

--On assassine quelqu'un, évidemment, cria le docteur Legris. Sortons,
messieurs!... Justus, la porte, ouvrez vite la porte!...

Mais, bien loin d'obéirm le prudent limonadier s'était jeté devant ses
volets clos et il étendait les bras comme pour en défendre l'accès.

--Devenez-vous fous, chers messieurs? gémissait-il... Oubliez-vous que
nous sommes en contravention?... Non, je ne souffrirai pas que vous vous
exposiez à recevoir quelque mauvais coup...

Sans plus l'écouter, ses clients l'écartèrent violemment. Vivement ils
retirèrent les barres de la devanture et s'élancèrent dehors.

Rien!... Personne!... Le boulevard était silencieux et désert.

A grand'peine, en prêtant bien l'oreille, entendait-on dans la direction
de Belleville le bruit lointain de la course précipitée de plusieurs
personnes...

--Je vous disais bien que vous en seriez pour vos peines, chers
messieurs, geignait Justus.

Tel n'était pas l'avis du docteur.

--Des gens fuient, déclara-t-il, donc il y a eu quelque mauvais coup de
fait... Explorons les environs.

C'était plus aisé à décider qu'à exécuter. La nuit était noire à ce
point que, le bras étendu, on ne voyait pas sa main... Du sol, détrempé
par les pluies des jours précédents, un brouillard épais et nauséabond
montait, où se noyaient les lueurs du gaz.

N'importe: les trois habitués du café de _Périclès_ traversèrent la
chaussée et s'avancèrent sur le terre-plein planté d'arbres du
boulevard.

Ils n'y avaient pas fait dix pas, chacun de son côté, quand le père
Rivet laissa échapper une exclamation étouffée.

--Ah! mon Dieu!...

Ses deux compagnons coururent à lui, et le trouvèrent affaissé sur un
banc.

--Qu'avez-vous... qu'arrive-t-il?...

Le bonhomme étendit le bras et d'une voix étranglée:

--Là, fit-il, là!... En m'avançant à tâtons, j'ai butté contre...

Le docteur et Peyrolas se penchèrent.

A l'endroit indiqué par le digne rentier, à terre, la face dans la boue,
un homme gisait inanimé...

--Et voilà, ricana Peyrolas, voilà Paris en 1870! On y assassine aussi
impunément qu'autrefois en pleine forêt de Bondy. Où sont les sergents
de ville pendant ce temps? Je demande à voir un sergent de ville...

Le docteur n'avait pas les emportements du journaliste. S'étant
agenouillé près de l'homme, il le retourna avec précaution, et lorsqu'il
lui eut palpé la poitrine:

--Il n'est pas mort, prononça-t-il, peut-être peut-on encore le
sauver...

Et, sans se soucier des transes du patron de l'estaminet de _Périclès_:

--Holà, Justus! cria-t-il à pleine voix, venez nous aider à transporter
ce pauvre diable chez vous!...

L'Allemand était de ceux qui savent faire contre fortune bon cœur, et
qui se bâtissent des maisons avec les tuiles qui leur tombent sur la
tête.

Il accourut. Il souleva le blessé entre ses bras robustes, et à lui seul
le porta dans le café, et il l'étendit sur un billard.

Alors, les joueurs de whist purent examiner celui qu'ils venaient de
sauver.

C'était un beau garçon de vingt-cinq à trente ans. Il portait toute sa
barbe, longue et d'un noir de jais. La lumière crue des lampes du
billard tombant d'aplomb sur son visage, en faisait ressortir la pâleur
mortelle, mais en accentuait aussi la mâle énergie.

Ses habits, bien que souillés de boue et de sang, trahissaient des
habitudes d'irréprochable élégance, et son linge était d'une finesse et
d'une blancheur remarquables.

Détail singulier: sous ses lèvres entr'ouvertes, on discernait de légers
fragments de papier, comme si, au moment de perdre connaissance, il eût
eu le temps et le sang-froid de détruire, en l'avalant, quelque lettre
dangereuse.

Mais le docteur fut le seul à remarquer cette circonstance, dont il se
garda bien de souffler mot.

Il avait retroussé ses manches, et tout en dépouillant le blessé de ses
vêtements avec une dextérité toute chirurgicale:

--De l'eau, disait-il au maître du café de _Périclès_, vite de l'eau,
une éponge, du linge... Eh! sacrebleu! réveillez votre femme, pour
qu'elle me fasse un peu de charpie...

Inutile!... Le bruit avait troublé le sommeil de Mme Justu, et au
moment où on prononçait son nom, elle apparaissait, grelottant sous un
peignoir à grands ramages.

Et quand elle aperçut, sur le billard, cet homme à demi nu, raide comme
un cadavre et couvert de sang, elle se mit à pousser des cris
lamentables...

--C'est un gaillard que j'ai tiré des mains des assassins, lui dit son
mari, qui déjà entrevoyait le parti qu'il pourrait tirer de
l'aventure... Et il en réchappera, n'est-ce pas, monsieur Legris?

Ayant achevé son examen, le docteur procédait au pansement du blessé.

--Oui, il en reviendra, répondit-il; et même, à vrai dire, il n'a pas
grand'chose. Ah! il doit une fière chandelle à son patron. Si aussi bien
il eût reçu sur la nuque le coup d'assommoir dont vous voyez la trace,
là sur le col, c'était fini. De plus, on lui a allongé entre les deux
épaules un coup de couteau à tuer un bœuf, et, par une sorte de
miracle, la lame a dévié et glissé le long d'un os. Avant quinze jours,
il sera sur pieds.

Cependant, Justus et sa femme étaient seuls à écouter le médecin.

Le journaliste Peyrolas s'était emparé du père Rivet, encore mal remis
de son effroi, il le tenait au collet, et d'un air inspiré:

--Voilà, lui disait-il, le sujet d'un article que je vais écrire en
rentrant, d'un de ces articles qui remuent les masses... Ah! votre
gouvernement emploie la police à organiser des émeutes pendant qu'on
nous assassine!... Un instant! Je lui dirai son fait, moi, à votre
gouvernement, monsieur Rivet...

--Ah çà! vous tairez-vous! interrompit le docteur impatienté.

C'est que le blessé revenait à lui.

Grâce à un violent effort et en s'appuyant sur l'épaule du cabaretier,
il s'était dressé sur son séant, et il promenait autour de lui un regard
surpris et anxieux, interrogeant tour à tour l'endroit où il se trouvait
et la physionomie des inconnus qui l'entouraient.

La conscience de soi lui revenait, et bientôt il fut évident qu'il
pensait s'être rendu compte de ce qui s'était passé.

--Comment vous remercier jamais, messieurs, commença-t-il d'une voix
faible, d'avoir exposé votre vie pour sauver la mienne...

D'un geste, le docteur l'arrêta:

--Oh! permettez, monsieur, notre mérite n'est pas si grand que vous
dites. Quand nous sommes arrivés près de vous, vos assassins avaient
fui.

Un immense étonnement se peignit sur les traits du blessé.

--Ils avaient fui! murmura-t-il, sans m'achever!...

Et une soudaine réflexion l'éclairant:

--Aurais-je donc été volé? demanda-t-il.

On lui présenta ses vêtements: sa montre et son porte-monnaie avaient
disparu.

--C'étaient donc des voleurs! fit-il, comme si cette certitude eût
complètement dérouté toutes ses prévisions.

Ni le digne père Rivet, ni le fougueux Peyrolas ne remarquaient
l'étrange préoccupation du blessé.

Mais il n'en était pas de même du docteur Legris.

--Parbleu! pensa-t-il, voici un singulier sire, qui s'étonne qu'on ne
l'ait pas achevé et qui s'émerveille d'avoir été volé. Pourquoi donc
l'eût-on assailli sur les boulevards extérieurs, à une heure du matin,
sinon pour le dépouiller?...

Et flairant quelque mystère:

--Savez-vous, du moins, monsieur, interrogea-t-il, à quelle espèce de
gens vous avez eu affaire?

--Aucunement.

--Les reconnaîtriez-vous si on vous les présentait?

--Je ne les ai même pas vus.

--La nuit est fort obscure, en effet; cependant...

--Eh! monsieur, j'étais à terre avant de soupçonner seulement que
j'étais entouré d'assassins!... s'écria le blessé. Est-ce que sans cela
je ne me serais pas défendu... et bien défendu, vous pouvez me croire?

Et, en effet, tout en lui trahissait une rare énergie servie par une
force peu commune.

--C'est que le guet-apens était habilement tendu, continua-t-il. Je
rentrais chez moi, lorsque passant ici devant, tout à coup, il me semble
entendre des gémissements. Surpris, je m'arrête, prêtant l'oreille. Les
plaintes redoublent... Je cherche des yeux d'où elles partent, et à
terre, devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une forme
humaine qui s'agite... Ému, je me penche, mais je m'étais à peine
incliné qu'un coup terrible sur la tête, un coup de bâton, à ce que je
suppose, m'envoyait rouler à dix pas dans la boue...

--Évidemment, objecta le père Rivet, les assassins étaient cachés
derrière le banc...

--Je n'étais cependant qu'étourdi, continua le blessé, et la preuve,
c'est que pendant trois secondes au moins j'ai eu la perception très
nette de ma situation... Mais, au moment où je me relevais, j'ai
ressenti une douleur épouvantable entre les deux épaules, j'ai dû
pousser un cri terrible... et de ce moment je ne me rappelle plus
rien...

Indifférent en apparence, le docteur guettait son blessé du coin de
l'œil.

--Eh bien! lui dit-il, voilà ce qu'il faudra, demain, répéter au
commissaire de police...

Mais l'autre, à ces mots, tressaillit:

--Pour cela, non! s'écria-t-il, non, à aucun prix!

C'était plus que de la répugnance, c'était de l'effroi que manifestait
le blessé.

A ce point que tous, le docteur excepté, en demeurèrent stupéfaits, et
que même le père Rivet s'oublia jusqu'à murmurer à l'oreille de
Peyrolas:

--Par ma foi! le nom seul du commissaire lui fait un drôle d'effet.

Lui vit bien l'impression produite:

--Je ne puis porter plainte, déclara-t-il. Et tenez, messieurs, si après
le grand service que vous m'avez rendu, vous vouliez m'en rendre un plus
grand encore, vous n'ébruiteriez pas l'accident dont je viens d'être
victime.

Il attendait une réponse avec une si évidente anxiété, que M. Legris en
eut pitié.

--Nous vous garderons le secret, monsieur, dit-il, vous avez notre
parole.

--Soit! soupira Peyrolas. Et pourtant, quel article!...

Dès lors, le blessé parut recouvrer toute sa liberté d'esprit. Mme
Justus lui avait préparé une tasse de feuilles d'oranger, il la but et
annonça que, se sentant mieux, il allait regagner son logis.

Puis, tandis qu'on l'aidait à revêtir ses habits:

--Je me nomme Raymond Delorge, messieurs, dit-il, et je demeure rue
Blanche... J'espère, une fois rétabli, vous témoigner toute ma
gratitude...

Cependant il avait trop présumé de ses forces; lorsqu'il essaya de faire
un pas, il chancela.

--Diable! fit-il avec un sourire inquiet, la tête me tourne et j'ai les
jambes comme du coton...

--Mais moi, j'avais prévu ce qui arrive, monsieur, interrompit le
docteur. Adonis vient de sortir pour tâcher de nous trouver une voiture,
et pour plus de sûreté je vous accompagnerai.

Toute la nuit, il passe sur le boulevard Clichy des voitures attardées
qui regagnent le dépôt, le garçon du café de _Périclès_ ne tarda pas à
reparaître, annonçant qu'il ramenait un fiacre.

On aida le blessé à y monter, le docteur s'y installa près de lui, et le
cocher fouetta son cheval.

Rarement M. Legris avait été aussi intrigué, et il cherchait dans sa
tête quelqu'une de ces questions insidieuses qui forcent la réponse.

Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps de la trouver.

--Ainsi, docteur, commença-t-il, je vais être obligé de garder le lit?

--Pendant quelques jours, oui.

--En ce moment, ce peut être pour moi un irréparable malheur...

--Oh!...

--Et ce n'est pas tout. Je ne sais ce que je donnerais pour qu'on ne
s'aperçût pas chez moi de mon accident. J'ai perdu mon père, docteur, je
vis avec ma mère et ma sœur, dont la tendresse n'est déjà que trop
facile à s'alarmer.

--Ne dites rien alors. Cachez vos vêtements qui vous trahiraient et
restez couché sous prétexte d'une indisposition...

--C'est bien à quoi je pense; seulement il faudrait un médecin...

--Qui fût votre complice, n'est-ce pas? Eh bien! j'irai vous voir, fit
le docteur avec une précipitation qu'il regretta.

Mais il était trop tard pour rien ajouter; la voiture s'arrêtait rue
Blanche. Le blessé en descendit seul et quand il fut sur le trottoir:

--Allons, dit-il, l'air m'a fait du bien, et je me sens de force à
gravir l'escalier en me tenant à la rampe... Vous m'excuserez, docteur,
de ne pas vous prier de monter, mais je suis certain que moi n'étant pas
rentré, ma pauvre mère n'est pas encore endormie, et un autre pas que le
mien l'inquiéterait... Et enfin, pour abuser de vous jusqu'au bout, je
vais vous demander de payer le cocher, car on m'a pris jusqu'à mon
dernier sou...

--Bien! bien! ne vous tourmentez pas... Allons, rentrez, voici votre
porte ouverte. Et pas d'imprudence!... Je serai chez vous à midi.

Resté seul, le docteur renvoya le fiacre, préférant rentrer à pied.

--Drôle d'histoire! grommelait-il, singulier garçon!... Qu'est-ce que
cette lettre qu'il a avalée? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte?
Mais bast! j'aurai sans doute le mot de l'énigme demain.

Il disait cela, seulement il ne pouvait empêcher sa cervelle de trotter.

Et le lendemain, il dut presque se faire violence pour attendre onze
heures avant de se présenter rue Blanche.

Un vieux serviteur en qui tout trahissait l'ancien soldat vint ouvrir,
et il avait été prévenu, car dès qu'il aperçut le docteur:

--M. Raymond attend monsieur, déclara-t-il, et si monsieur veut me
suivre...

Le docteur trouva son malade beaucoup mieux qu'il ne l'espérait.

Et quand il eut examiné la blessure et indiqué le régime à garder, il
s'assit, espérant vaguement quelques éclaircissements en échange de ses
soins.

Il n'en recueillit aucun. Le blessé semblait avoir oublié son aventure.
Il dit simplement que sa mère n'avait aucun soupçon, et se mit à causer
de tout autre chose. Et il en fut de même pendant une semaine, où M.
Legris vint tous les jours.

Raymond le recevait affectueusement et comme s'il eût eu la volonté de
conserver ces relations que le hasard avait nouées, mais il évitait avec
une sorte d'affectation de parler de soi, de ses affaires, de sa
famille.

Après dix visites, le docteur n'avait entrevu ni madame ni mademoiselle
Delorge.

Aussi, quand, au café de _Périclès_, Peyrolas ou le père Rivet lui
demandaient des nouvelles de son malade, et aussi quelques
renseignements:

[Illustration:--Là! fit-il, là!... en avançant à tâtons, j'ai butté
contre.]

--Il est autant dire guéri, répondait-il, et vous le verrez un de ces
soirs... C'est un brave et loyal garçon, bien qu'un peu froid et d'une
réserve excessive... Ancien élève de l'École polytechnique, il était
ingénieur des ponts et chaussées quand il a donné sa démission pour
s'occuper de chimie industrielle...

C'était tout ce qu'il savait, et c'était, pensait-il, tout ce qu'il
saurait jamais; quand un dimanche--c'était le 27 février 1870, le
dimanche gras,--sur les cinq heures du soir, il se présenta rue
Blanche.

A sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, et d'une voix émue:

--Ah! docteur, s'écria-t-il, je tremblais que vous ne vinssiez pas!

Son impassibilité habituelle se démentait; l'éclat de ses yeux et un
tremblement fébrile trahissaient ses angoisses.

--Il vous arrive quelque chose? demanda M. Legris.

Pour toute réponse, Raymond prit une lettre sur son bureau, et la
tendant au docteur:

--Voici ce que je reçois, dit-il; lisez.

Cette lettre, non signée, était écrite à l'encre bleue sur d'horrible
papier.

Elle disait:

«Cette nuit, une scène aura lieu, dont IL FAUT que M. Delorge soit
témoin.

«Qu'il se trouve à minuit au bal de la _Reine-Blanche_. Un homme
s'approchera de lui et lui dira: «Je viens du jardin de l'Élysée.» Qu'il
suive hardiment cet homme partout, je dis bien _partout_, où il le
conduira.

«Qu'il vienne, pour elle, sinon pour lui. Et qu'il ne craigne rien,
celui qui lui écrit est son ami.»

Ayant lu, le docteur n'eut pas l'ombre d'une hésitation.

--Je pense, mon cher monsieur Delorge, prononça-t-il, que ceux qui vous
ont manqué une première fois veulent prendre leur revanche.

Raymond hochait la tête.

--Peut-être avez-vous raison, fit-il, et cependant il est de mon devoir
de me rendre à ce rendez-vous.

Sa détermination était si évidente, que le docteur n'eut même pas l'idée
de la combattre.

--Au moins, conseilla-t-il, faites-vous accompagner...

On eût dit que Raymond attendait cet avis. Fixant M. Legris:

--Par qui? demanda-t-il. Je suis malheureux, je vis seul. J'ai deux
amis, deux frères, mais ils sont loin de Paris. Où trouver un homme qui
consente à braver pour moi un péril inconnu, et qui me jure, quoi qu'il
arrive, un inviolable silence?

Le docteur n'hésita pas.

--Je serai cet homme, monsieur Delorge, dit-il d'une voix ferme.

Et quelques heures plus tard, en effet, le docteur Legris et Raymond
Delorge remontaient la rue Fontaine, se rendant au rendez-vous de la
lettre anonyme.



II


Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on
voit briller en face de soi, de l'autre côté du boulevard extérieur,
au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz.

C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_.

A droite, se trouve un café-débit de vins divisé en quantité de salons
de société par des cloisons de planches légères, découpées à la
mécanique.

A gauche, en contre-bas, est une échoppe de pâtissier, où les ouvrières
des environs viennent acheter des friandises qui font frémir, des tartes
aux fruits et des choux à la crème.

Ce n'est pas l'élite des salons de Paris qui danse à la _Reine-Blanche_,
bien qu'une «mise décente» y soit de rigueur.

Les soirs de bal, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on
rencontre aux environs nombre de messieurs à casquette de toile cirée et
à cheveux collés aux tempes qui n'ont rien de rassurant.

Or, il y avait «fête à _la Reine_», comme disent les habitués, le soir
où Raymond Delorge et le docteur Legris s'y présentèrent.

Deux immenses pancartes collées le long des montants de la porte
annonçaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal paré et masqué
avec surprises et divertissements variés, tels que quadrille infernal,
tombola et galop final éclairé aux flammes de Bengale.

--Allons, il faut entrer, dit le docteur à Raymond.

Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plantée de
chaque côté d'arbustes rabougris. Ils traversèrent un vestibule, où sont
établis le contrôle et le vestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils
arrivèrent à la salle de bal.

C'est quelque chose comme une vaste grange, fort étroite, très longue,
avec un plafond excessivement bas, décoré de barbouillages surprenants.
Au fond, se trouve une sorte d'estrade, élevée de trois marches, où
boivent les gens sérieux.

Le parquet, c'est-à-dire l'espace réservé aux danseurs, est protégé par
une balustrade, et tout autour, des tables sont rangées, à travers
lesquelles circulent péniblement les simples curieux.

La fête atteignait son apogée, quand entrèrent les deux jeunes gens.

Aux sons enragés des pistons et des trombones, deux cents danseurs,
hommes et femmes, rouges, haletants, échevelés, se mêlaient, se
démenaient et se disloquaient, en proie à une sorte d'épilepsie
furieuse.

Et assis à toutes les tables, pressés, entassés, trois cents
consommateurs des deux sexes buvaient de la bière à pleines chopes, et
tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin.

La chaleur était intolérable, le gaz brûlait les yeux, mille senteurs
âcres et nauséabondes saisissaient à la gorge. Et du parquet,
incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussière qui se
résolvaient en pluie, après avoir plané comme un nuage au-dessus de la
cohue.

En dépit de l'affiche qui promettait un bal paré et masqué, on
n'apercevait que de rares costumes, dans la mêlée des paletots douteux.
Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passés,
tachés, souillés, qui, depuis des années, de carnaval en carnaval,
traînaient sur l'échine des ivrognes, et s'éraillaient aux tables
boiteuses des cabarets de barrière...

Non sans peine, le docteur et Raymond trouvèrent, sur l'estrade, à un
endroit d'où ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue.

Et ils étaient à peine assis qu'un garçon s'approcha, demandant ce qu'il
fallait servir à ces messieurs.

--Donnez-nous de la bière, commanda le docteur.

Grâce à sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: «Gare aux
taches!» ce garçon glissait comme une anguille à travers cette cohue.

Il ne tarda pas à reparaître, portant une bouteille et deux verres; mais
avant de verser:

--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance.

Le docteur Legris paya sans sourciller.

C'est sans arrière-pensée qu'il s'était mis à la disposition de Raymond.

Son concours accepté, il s'était promis de brider sa curiosité, si
ardente qu'elle pût être, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas
adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui
qui s'en remettait à sa bonne foi.

Raymond Delorge, lui, devait être à mille lieues de la situation
présente. Accoudé sur la table vineuse, le front dans la main, l'œil
fixe, le visage contracté, il demeurait abîmé dans les plus noires
pensées. Avait-il conscience de l'endroit où il se trouvait? Assurément
non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles,
les valses aux mazurkas; et que le temps passait.

Le docteur s'en apercevait, lui: à tout instant il tirait sa montre,
jusqu'à ce qu'enfin, impatienté, il secoua son compagnon en lui disant:

--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne paraît guère?...
Si votre lettre allait n'être qu'une stupide mystification!...

Raymond tressaillit, comme le rêveur qu'on arrache à ses rêves:

--Impossible! répondit-il.

--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle,
c'est-à-dire d'une femme que vous aimez?...

Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garçon, larme de douleur
ou de colère:

--Non, prononça-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous
rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer
celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de
l'Élysée que mon père, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30
novembre au 1er décembre 1851...

L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, éveillaient dans
l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les écarta.

Il venait de remarquer un des rares «déguisés» du bal qui, depuis un
moment, les épiait.

C'était un petit homme taillé en force, d'une physionomie plutôt
vulgaire que méchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large
pantalon de velours éraillé, à bandes de satin jadis blanc, et une veste
espagnole dont la moitié des boutons manquait. Sur la tête il avait une
toque rouge, ornée d'un grand plumet.

--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris.

C'était lui.

Il s'approcha de Raymond, lui frappa familièrement sur l'épaule, et
d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps détrempé les cordes:

--Je viens du jardin de l'Élysée, prononça-t-il.

Comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pièce
et dit:

--Je suis prêt à vous suivre.

--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard.

Ce n'était pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le
docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu, à qui Raymond et lui
allaient s'abandonner.

--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros
gaillard est absolument incapable d'un crime.

Cependant le docteur songeait aussi:

--Ah çà! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait où?...

Pas tout à fait.

Arrivé au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta
sur ses épaules et échangea contre un chapeau de feutre mou sa toque à
plumet. Puis, d'un air content de soi:

--Hein! fit-il, je ne suis pas long à changer de pelure, moi, et si vous
avez de bonnes jambes...

Mais il s'interrompit, tout interloqué, en reconnaissant que Raymond
n'était pas seul.

--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons différents, et d'une voix
toujours plus éraillée que le velours de son pantalon... On ne m'avait
annoncé qu'une pratique.

Le docteur s'avançait pour intervenir; Raymond le prévint.

--C'est possible, répondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner,
je renonce à vous suivre.

L'homme, évidemment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage.
Ce devait être un moyen à lui de provoquer l'éclosion des idées. Et il
lui réussit, car soudain:

--Bête que je suis! s'écria-t-il, je vais régler cela en un tour de
main. Ne bougez pas, je reviens.

Et il se rejeta dans la mêlée du bal.

--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitôt M. Legris.
Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et
le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais dû
me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il fût encore temps...

Non... l'homme reparaissait.

--Tout est arrangé, dit-il gaîment, arrivez tous deux; ce sera le même
prix...

L'instant d'après ils étaient dehors.

Il était bien près d'une heure, à ce moment. L'économe administration de
la _Reine-Blanche_ avait éteint son illumination extérieure. Le
pâtissier avait mis les volets de son échoppe. Tout était fermé aux
environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est à
peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant
sous quelque porte cochère.

Le temps, après avoir menacé toute la journée, était devenu affreux.
C'était une véritable tempête qui s'abattait sur Paris, pliant comme des
roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de cheminées,
faisant voler au loin les ardoises des toits.

Cependant la nuit n'était pas sombre, et par moments, à travers les
déchirures des nuages noirs chassés par un vent furieux, la lune
apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir
comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues.

Mais qu'importait le temps, au docteur et à Raymond? Ayant relevé le
collet de leur paletot, ils s'étaient pris par le bras, et, silencieux,
ils marchaient derrière leur guide.

Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches,
sifflotant un air de valse.

En sortant de l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du
côté de la cité Véron, la cité par excellence des «jolis cabinets à
louer».

Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis
tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetière du Nord.

C'est une large avenue plantée d'arbres où se fait dans le jour un grand
commerce de vins et d'emblèmes funéraires, mais qui n'a d'autre issue
que le cimetière dont on aperçoit, à l'extrémité, le large portail.

Aussi, le docteur s'arrêta-t-il net, et lâchant le bras de Raymond:

--Ah çà! l'ami, demanda-t-il à leur guide, où nous menez-vous par là?

--Où l'on m'a dit.

--Soit! Mais la nuit, quand le cimetière est fermé, cette avenue est une
impasse...

--Possible!... Allons, avançons-nous?...

--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris.

Et attirant Raymond à l'écart:

--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il très vite, je n'aurais pas
besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme à reculer jamais.
Seulement j'aime à me renseigner. Notre expédition me paraît prendre une
tournure singulière. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix,
quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas...

Raymond l'arrêta d'un geste:

--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dévoué que d'un ennemi
mortel, répondit-il, voilà tout ce que je puis dire...

M. Legris ne broncha pas.

--Parfait! dit-il, comme s'il eût été satisfait de cette réponse
évasive.

Et de ce ton goguenard dont les hommes forts voilent leurs impressions:

--Nous sommes à vous, l'ami, cria-t-il à leur guide: allez...

Il alla droit à la porte du cimetière, et il s'apprêtait à tirer la
corde de la cloche, quand Raymond, d'un geste rapide, lui arrêta le
bras.

--Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami ni moi ne sommes de ceux qu'on
mystifie impunément.

Dédaigneusement l'homme haussa les épaules.

--J'ai l'ordre, répondit-il, de ne vous donner aucune explication. J'ai
reçu une commission, je la remplis. Voulez-vous pousser la chose
jusqu'au bout? Laissez-moi faire. Avez-vous peur et désirez-vous en
rester là? Retournons d'où nous venons. Moi, je m'en bats l'œil;
arrive qui plante, je suis payé d'avance!

Et ce disant, il frappa sur la poche de son pantalon de velours, qui
rendit un son métallique.

--Cependant...

--Il n'y a pas de cependant, c'est oui ou non, et tout de suite, car je
n'ai pas envie de moisir ici... Et, par-dessus le marché, je dois vous
engager à brider votre langue, quoi qu'il arrive. Un mot ou seulement
une exclamation pourraient nous coûter cher... Nous jouons plus gros jeu
que vous ne pensez...

Le docteur Legris se pencha vers son compagnon.

--Laissons-le faire, lui souffla-t-il dans l'oreille.

--Faites donc, dit Raymond, nous nous tairons.

L'homme sonna et attendit.

Deux minutes s'écoulèrent, on entendit un pas trainant et quelques
jurons étouffés, et enfin la porte du cimetière s'entre-bâilla.

Un homme, un gardien, parut, portant une lanterne. Tiré de son lit par
le son de la cloche, il était à demi-vêtu et coiffé d'un bonnet de
coton.

--Qu'est-ce que vous voulez ici? demanda-t-il brutalement.

Pour toute réponse, le guide des deux jeunes gens tira de sa poche un
papier et le lui tendit en disant:

--Savez-vous lire? Lisez, et vous le saurez, mon brave.

Méthodiquement, le gardien accrocha sa lanterne à une des ferrures de la
porte, et se mit à parcourir ce papier, examinant avec soin les timbres
dont il était revêtu. Et quand il eut achevé:

--Que ne parliez-vous tout de suite! fit-il. Combien êtes-vous?

--Trois.

--Entrez.

Ils entrèrent, et quand le gardien eut soigneusement refermé la porte:

--Puisque vous êtes là, dit-il, les rondes seraient inutiles, n'est-ce
pas?

--Évidemment! répondit du ton le plus tranquille l'homme au mac-farlane.

--En ce cas, je vais me payer un fameux somme; et vous autres, bien du
plaisir, et bonne chance!

C'est dans l'attitude d'un flegme imperturbable, que l'étrange danseur
de la _Reine-Blanche_ suivit de l'œil le gardien qui, sans défiance,
regagnait sa maisonnette.

Mais quand il l'eut vu rentrer et tirer la porte sur lui, ah! alors il
respira à pleins poumons, comme après un péril heureusement conjuré. Et
dessinant du bras un geste moqueur:

--Ni vu ni connu! fit-il de sa voix la plus enrouée. Enfoncé le
gêneur!...

Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris, l'examinaient d'un air de
stupeur immense; mais il s'en souciait bien, vraiment!

--Nous y sommes! répétait-il gaiement, nous y sommes!...

Ils étaient alors debout au milieu du rond-point qui ouvre le cimetière
Montmartre, à quelques pas du socle de marbre où semble dormir de
l'éternel sommeil le bronze de Godefroy Cavaignac.

Devant eux, jusqu'au fond de l'horizon, se déroulait l'immense champ du
repos, devenu trop étroit.

Certes, ni le docteur ni Raymond n'étaient accessibles aux terreurs
superstitieuses qui hantent les cerveaux faibles, et cependant, peu à
peu, ils se sentaient envahis par cette vague et mystérieuse angoisse
qui se dégage de la mort.

Seul, le guide gardait son insouciance.

--Le plus fort est fait, reprit-il, mais si nous restons ici à reverdir,
nous arriverons trop tard. Allons, en avant trois!...

Et sans hésiter, en homme qui connaît sa route, il s'engagea dans une
des allées de droite, une longue allée bordée d'une triple rangée de
monuments funèbres.

Sans une objection, sans un mot, les jeunes gens le suivirent encore.
Où? Dans quel but? Ils ne se le demandaient même plus à eux-mêmes, tant
ils étaient bouleversés par l'étrangeté de la situation et saisis du
spectacle qui s'offrait à eux.

La pluie avait cessé, mais le vent redoublait de furie et se déchaînait
dans les arbres, emplissant l'air de sifflements lugubres, qui
semblaient, dans la nuit, des gémissements et des sanglots. Toujours
plus pressés et plus rapides, les nuages volaient emportés par la
tourmente. Les ténèbres, à tout instant, succédaient aux clartés
indécises de la lune. L'ombre se peuplait. Tout revêtait des formes
fantastiques. Les grands cyprès se dressaient, menaçants comme des
spectres, et, pareilles à de blancs fantômes, apparaissaient les statues
éplorées debout sur les tombeaux...

Cependant, l'homme au mac-farlane allait toujours à travers le dédale du
cimetière.

Du même pas égal et sûr il traversa successivement plusieurs avenues,
descendit un escalier, remonta une pente roide, et finalement s'arrêta
devant une sorte de clairière, non loin de la chapelle bâtie récemment
par la famille de Champdoce.

--Halte! prononça-t-il, nous sommes arrivés.

Très évidemment, toutes ses mesures étaient d'avance prises, et bien
prises pour atteindre le but qu'il se proposait. Il avait dû venir dans
la journée reconnaître le terrain.

[Illustration: Ils étaient assis à une table bien en vue, au milieu du
bal.]

Il attira les jeunes gens derrière un épais rideau d'arbres verts, et
leur montrant un banc vermoulu au milieu des broussailles:

--Asseyez-vous là, leur dit-il.

--Soit! et ensuite?

--Ensuite? Il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et les oreilles.
Regardez...

De l'endroit où ils étaient postés, les jeunes gens apercevaient, à une
vingtaine de mètres, la portion du mur de clôture qui longe la rue de
Maistre.

Entre eux et le mur, le terrain était plat et nu, et ils n'y voyaient
rien qu'une tombe. Cette tombe était en réparation. La pierre tumulaire
avait été déplacée, et on discernait l'ouverture d'un étroit caveau.

Les ouvriers avaient dû y travailler dans la journée, et même,
circonstance singulière, ils y avaient laissé leurs outils.

--Et maintenant... commença le docteur.

--Maintenant... dit rudement l'homme, vous allez me faire l'amitié de
vous taire et de ne plus bouger...

Après avoir tant accepté, ce n'était plus le lieu ni l'instant de
discuter. Les deux jeunes gens se turent et attendirent, troublés,
anxieux, se demandant s'ils veillaient ou s'ils étaient le jouet d'un
cauchemar; si c'était bien vrai qu'ils étaient là, en pleine nuit, dans
ce cimetière, où ils avaient été introduits ils ne savaient comment, par
cet inconnu, rencontré dans un bal public, et encore vêtu de sa livrée
de carnaval...

Mais cet inconnu, tout à coup, eut un tressaillement et une exclamation
sourde:

--Silence! fit-il d'une voix qui, pour la première fois, trahit une
émotion; le mur, regardez le mur...

Au-dessus de ce mur, lentement, méthodiquement, une forme humaine
s'élevait... C'était bien un homme, et il faisait assez clair pour
reconnaître qu'il était coiffé d'une casquette et vêtu d'une longue
blouse de couleur sombre.

Ayant atteint le chaperon du mur, il s'y mit à cheval, et se penchant du
côté de la rue, il attira à lui une échelle qu'il fit basculer avec
précaution et glisser ensuite du côté du cimetière.

Épouvantés cette fois, Raymond et le docteur se rapprochèrent de leur
guide pour l'interroger. Mais lui, leur prenant les poignets et les
étreignant:

--Chut! donc, tonnerre de ciel! fit-il. Ceci n'est encore rien.

En effet, sur le chaperon du mur, un second personnage se glissait, vêtu
comme le premier. Ils semblèrent tenir conseil, puis descendant dans le
cimetière, ils se mirent rôder de ci de là, prêtant l'oreille.

Rassurés par leur inspection, ils revinrent à l'échelle et firent
probablement un signal convenu, car presque aussitôt un troisième
individu apparut.

Ce dernier, autant qu'on en pouvait juger d'après ses vêtements et ses
façons, devait appartenir aux plus hautes sphères sociales.

Il était, en tout cas, le maître des deux autres, on en était certain
rien qu'à son attitude et à la leur. Il les interrogeait, c'était
visible, et satisfait sans doute de leur réponse, il fit un signe du
côté de la rue.

Trois secondes après, la silhouette d'une femme se dressait au-dessus du
mur.

--Ah! tonnerre! gronda l'homme de la _Reine-Blanche_, elle a de
l'aplomb, celle-là!...

Elle était vêtue de noir et portait un voile si épais que, même en plein
jour, on n'eût pas distingué ses traits.

L'homme au vêtement élégant lui ayant tendu la main pour l'aider à
passer le mur, elle l'écarta, traversa seule et se laissa légèrement
glisser dans le cimetière...

Aussitôt ces quatre complices s'approchèrent jusqu'à la tombe en
réparation, si près de la cachette du docteur et de Raymond, qu'on y
entendait distinctement leurs moindres paroles.

--C'est ici! fit l'homme qui semblait diriger cette expédition.

--Eh bien! dit la femme d'un ton impérieux, faisons vite...

Comme s'ils n'eussent attendu que cet ordre, les deux hommes en blouse
ramassèrent à terre un levier oublié, et en un instant, sans bruit,
achevèrent de desceller les pierres du caveau...

Cela fait, ils se baissèrent ensemble vers le trou béant, et réunissant
leurs forces, ils remontèrent à fleur du sol un cercueil...

Debout, près de la femme voilée, l'homme qui les commandait avait suivi
leur travail:

--Maintenant, madame la duchesse, prononça-t-il, vous allez voir si je
vous ai trompée. Allez, vous autres...

Avec une rare dextérité, les deux hommes introduisirent entre les
planches le bout de leur levier, et, pesant ensemble, ils firent sauter
le couvercle, qui éclata avec un bruit sinistre...

Aussitôt, cette femme que les autres appelaient Mme la duchesse,
bondit jusqu'au cercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec
une précipitation folle; puis d'un accent de joie délirante:

--Vide!... s'écria-t-elle, son cercueil est bien vide!...

Immobiles derrière le rideau de cyprès qui les cachait, le docteur et
Raymond Delorge attendaient un mot qui leur révélât le sens de cette
scène inouïe, un mot qui leur apprît à quelles sources d'intérêt et de
passion puisaient leur audace ces gens qui osaient ainsi en plein Paris
escalader les clôtures sacrées d'un cimetière et violer le secret d'un
tombeau.

Ce mot ne fut pas prononcé...

C'est sans échanger une parole que l'homme aux vêtements élégants et la
femme en noir, la duchesse, regagnèrent l'échelle et disparurent de
l'autre côté du mur.

Les complices subalternes, les deux hommes en blouse, restaient seuls
dans le cimetière.

Rapidement ils rajustèrent les planches du cercueil et le redescendirent
dans le caveau, après quoi, tant bien que mal, ils remirent en place les
pierres qu'ils avaient descellées, effaçant vaille que vaille toute
trace d'effraction...

Cette besogne terminée, le plus tranquillement du monde, ils regagnèrent
le mur, retirèrent leur échelle et disparurent...

De la scène dont le docteur et Raymond venaient d'être témoins, nul
vestige ne restait plus qui leur en attestât la réalité... Tout s'était
évanoui comme une de ces visions qu'enfantent les ténèbres et que
dissipe le jour...

Il était d'ailleurs temps que tout finît. Raymond n'en eût pu supporter
davantage, tant depuis un moment toutes ses facultés s'exaltaient
jusqu'à un degré presque insoutenable.

Saisissant par le bras, rudement, l'homme de la _Reine-Blanche_:

--Maintenant, lui dit-il, tu vas nous expliquer pourquoi tu nous as fait
assister à cet abominable sacrilège. Qui sont ces gens qui violent les
tombeaux? Qu'est-ce que ce cercueil qui est vide? Que veut-on de moi?
Parle! Des faits, des noms, et vite...

Tranquillement, l'homme s'était dégagé.

--Vous vous trompez d'adresse, bourgeois, répondit-il de son accent
d'insouciance narquoise. Les gens qui m'ont payé pour vous amener ici ne
m'ont pas dit leurs secrets. Je ne sais rien... Mais j'ai idée que tout
ce que vous demandez doit être écrit sur la pierre tombale...

Le docteur et Raymond eurent le même mouvement:

--C'est pourtant vrai!...

Et abandonnant l'homme, ils bondirent jusqu'à la pierre.

Elle était petite et humble, comme si elle eût été marchandée sou à sou
au marbrier funèbre. Au milieu, on lisait:

        MARIE SIDONIE

    MORTE A VINGT-SEPT ANS

    _Priez pour elle!_

--Eh bien? demanda le docteur.

Raymond semblait abasourdi.

--Pas de nom de famille! murmurait-il, et ce nom de Sidonie n'éveille en
moi aucun souvenir... J'ai beau chercher, rien!...

Le docteur, par bonheur, gardait presque son sang-froid accoutumé.

--Ce n'est pas la peine, mon cher, prononça-t-il, de vous creuser la
cervelle. Retournons rejoindre notre guide.

Mais quand ils revinrent au banc vermoulu, derrière les cyprès, l'homme
au mac-farlane n'y était plus.

Ils appelèrent... pas de réponse. Ils écoutèrent... nul bruit. Ils
cherchèrent aux alentours... rien.

--Nous sommes joués! fit le docteur, d'un ton qui annonçait plus de
colère que de surprise, joués comme des enfants!

--Mais cet homme...

--Il doit être dehors à cette heure... Mais soyez tranquille, nous le
retrouverons, je le veux... Seulement il faudrait pouvoir sortir d'ici à
l'instant.

Oui, mais comment? En escaladant le mur? C'était à peine praticable, et
en tout cas, bien imprudent.

Si encore ils avaient eu idée du moyen employé par leur guide pour les
introduire dans le cimetière!

--N'importe! s'écria le docteur, j'ai un plan, et précisément parce
qu'il est hardi, il doit réussir. Regagnons la porte.

Le malheur est qu'ils ne connaissaient pas le cimetière, qu'ils ne
savaient même pas dans quelle partie ils se trouvaient. Longtemps ils
errèrent à travers le dédale des tombes. La peur, par moments, les
prenait presque...

--Si on nous trouvait ici, disait Raymond, comment expliquer notre
présence!

Enfin le docteur crut reconnaître l'allée prise la première par leur
guide. Il ne se trompait pas. Bientôt ils aperçurent le rond-point et la
maisonnette du gardien.

--Maintenant, dit le docteur, à la grâce de Dieu!

Et il alla frapper au carreau de la maisonnette.

--Qui va là? dit une voix de l'intérieur.

--Nous, parbleu! répondit le docteur, nous voudrions sortir.

--Déjà! votre camarade qui vient de partir m'avait dit que vous
resteriez jusqu'à l'ouverture...

--Nous avons réfléchi.

--Alors, attendez une minute, et je suis à vous, dit le gardien.

Il ne fut pas long à paraître, en effet, et ayant ouvert la porte, il
mit les deux jeunes gens dehors, en leur disant:

--A une autre fois!...

Le docteur se frotta les mains.

--Eh! eh! fit-il, quand la porte fut fermée, peut-être tenons-nous notre
homme!



III


C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait
totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du
docteur Legris.

Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de
regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité:

«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le
bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une
connaissance charmante?...»

--Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami
de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu.

--A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond.

--Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas
pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit?
Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.

Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_,
les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la
salle.

--Entrons! fit Raymond.

Mais le docteur l'arrêtant:

--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à
rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter?

--Ah! si je le tenais, docteur!...

--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas
de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici,
pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas
reconnu.

Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes.

A la _Reine-Blanche_, comme à tous les bals publics, est établi pendant
le carnaval un magasin où on loue des costumes.

C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs
dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa
disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait
du nom de domino.

C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur
eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa,
rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans
la salle de bal.

Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine
si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se
griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes
épileptiques en une sorte de galop échevelé.

Mais qu'importait au docteur Legris!

Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un
bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui,
vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court,
buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur
invraisemblables.

--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.

Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se
débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:

--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard,
ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le
programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la
sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre
cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un
singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des
moyens...

La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent,
car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la
_Reine-Blanche_, traînant à son bras la bayadère maigre.

Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses
épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs.

Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les
montrant au cocher:

--Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en
doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire.

--Connu! répondit le cocher en clignant de l'œil.

Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui
partit en traînant la jambe...

Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel
était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs.

Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de
la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à
circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de
Montmartre, des groupes d'ouvriers...

Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les
regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le
boulevard Rochechouart.

Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient
de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon.
D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent
un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue
Feutrier...

Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le
cocher se penchant vers eux, leur dit:

--Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une
maison à vingt pas d'ici.

C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait
presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres
et des cabinets _meublés bourgeoisement_.

Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce,
fumait sa pipe.

--Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.

--Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le
plus gracieux.

--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous
un homme vêtu d'un mac-farlane...

--Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas?

--Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une
affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup
d'argent à gagner...

Le maître du garni avait levé les bras au ciel.

--Pas de chance!... s'écria-t-il.

--Pourquoi?

--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire
depuis le quinze du mois dernier...

--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...

L'hôtelier souriait.

--Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont
fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le
voir...

Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond
duquel on apercevait une autre rue.

Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond
et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel
échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se
contraindre:

--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni,
il a dû vous laisser sa nouvelle adresse...

--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui
n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires...

--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver...

--Oh! tout à fait impossible.

Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher
quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent
francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils
paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.

--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une
grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le
tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire
lui parler...

Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite:

              LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS

         _place du Théâtre, à Montmartre_

    CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS

       (_gratuites le lundi et le jeudi_)

La vue de la quantité de billets de banque que lui avait paru remuer le
docteur avait rendu fort sérieux le patron du garni.

--Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission.
Je garde pourtant cette carte, et si je venais à savoir où demeure M.
Potencier...

--Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher
monsieur...

Assurément, le docteur n'espérait pas que sa carte lui attirât jamais la
visite de M. Potencier. Mais il était de ceux dont l'avis est qu'il faut
toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes
possible.

[Illustration:--Regardez le haut du mur.]

--Cet homme nous échappe, dit-il à Raymond, tandis qu'ils regagnaient
leur voiture; nous ne le reverrons plus désormais, que s'il le veut
bien.

--Qui sait? prononça Raymond.

Et s'arrêtant court au milieu de la rue:

--Il m'est venu une idée, docteur. Pendant que vous parliez à cet
hôtelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il
pris pour nous introduire dans le cimetière? Il a présenté un papier que
le gardien a lu et serré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait
être un permis donné par l'administration, supérieure, sous un prétexte
que j'ignore, mais qu'il m'est aisé d'imaginer...

--Jusqu'ici très bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la
mienne que j'en ai déduit l'expédient qui nous a rendu la liberté...

--Eh bien! ce permis porte nécessairement le nom de la personne à qui il
a été délivré, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa
possession, et qu'il consentît à nous en laisser prendre connaissance...

Le docteur se frappa le front.

--Comment, diable! n'avais-je pas songé à cela! interrompit-il. Venez
vite!

Mais le cocher qui les avait amenés n'était guère disposé à les
reconduire.

Sa remise était à deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait
passé la nuit, ne tenait plus debout.

Ils perdirent donc une heure à chercher un autre fiacre qu'ils ne
trouvèrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure à découvrir un
commissionnaire qu'ils envoyèrent, rue Blanche, porter à Mme Delorge
une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils.

Enfin, comme ils étaient exténués de fatigue et de besoin, ils
rentrèrent au _café Périclès_, où Justus leur servit une tasse de
chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste
Peyrolas, lequel était aux anges, ayant, l'avant-veille, publié un
article qui allait, espérait-il, lui valoir un mois de prison,
c'est-à-dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes
d'État de l'avenir.

Si bien qu'il était plus de dix heures quand Raymond et le docteur
tournèrent le coin de l'avenue du cimetière du Nord.

--Avançons avec précaution, avait dit le docteur, et avant de nous
adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs.

Jamais circonspection ne reçut plus vite sa récompense.

Ils avaient à peine dépassé la grande porte, qu'ils aperçurent, au
milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville
causant et gesticulant avec une animation extraordinaire.

--Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque
chose... Tâchons de savoir ce dont se préoccupent tous ces gens. Mais
prenons garde...

C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manœuvre
tournante des plus habiles, qu'ils s'approchèrent du groupe.

Un vieux gardien à barbe blanche avait la parole.

--Ma foi! disait-il, j'y aurais été pris tout comme mon camarade.
Comment soupçonner une scélératesse pareille? Trois hommes se présentent
en pleine nuit à la porte du cimetière, ils montrent un papier de la
Préfecture, où il est expliqué qu'ils sont inspecteurs de la police de
sûreté, et où il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prêter
main-forte au besoin, et même leur obéir... Dame! on leur dit:
Donnez-vous donc la peine de passer!...

--Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier.

--Comment le deviner? Il y avait un en-tête de la Préfecture de police.

--C'est vrai, cet imprimé a dû être volé dans les bureaux. Mais les
signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossièrement que la
contrefaçon saute aux yeux...

--Aux vôtres, peut-être, qui êtes de la partie... Mais non pas à ceux
d'un pauvre diable qu'on éveille en sursaut...

Pour justifier leur présence et leur immobilité près du groupe, au cas
où on viendrait à les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris
chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en
brûlant force allumettes.

Cependant, un sergent de ville poursuivait:

--Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-là?

--Voler, parbleu! interrompit un autre.

--Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si
bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soignée,
pour voir si tout est bien en ordre et à sa place...

--Et que les gredins aient volé ou non, déclara le brigadier, ils
peuvent être sûrs de leur affaire. La police leur aura bientôt mis le
grappin dessus...

--Oh! quant à ça...

--C'est sûr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont
trompé se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il
reconnaîtrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un
homme jeune, très comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa
barbe, légère et molle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu
d'un grand pardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une
cravate blanche.

D'un brusque mouvement, le docteur entraînait Raymond vers l'intérieur
du cimetière...

Le signalement donné, c'était le sien propre, trait pour trait. Rien n'y
manquait. Que le brigadier se retournât, ou un de ses auditeurs, et le
docteur Legris se trouvait dans une situation difficile.

--Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut à l'abri.

Raymond était désespéré. Il avait pris la main du docteur et la serrant:

--Comment reconnaître jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait
pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai
l'embarras où je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi
comme une fatalité, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on
vit seul...

Mais déjà le sourire était revenu sur les lèvres du docteur.

--Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le
dévouement d'un ami, et on est deux à lutter contre la mauvaise fortune!

Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amitié et dévouement,
gardaient entière et intacte leur admirable signification.

Il suffisait qu'il les eût prononcés pour qu'il s'estimât engagé
d'honneur.

Mais, pour cela même, il détestait les phrases et l'emphase, fuyait les
explications et les effusions.

Voyant donc Raymond sincèrement ému:

--Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement.
L'important, pour l'heure, est de nous remettre à notre besogne,
laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un
moyen d'arriver à la vérité qui nous échappe, car il serait insensé
d'aller demander communication du permis...

Puis, après quelques minutes de réflexion.

--N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le
mot de l'énigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi!
Marchons, tâchons de retrouver l'endroit où notre guide nous avait
conduits.

Le cimetière, à cette heure, n'avait plus rien des mystérieuses terreurs
de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des
groupes passaient, les bras chargés de fleurs ou de couronnes
d'immortelles. Çà et là, dans des massifs, on entendait le chant
monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de
pierre.

A la tempête de la nuit, une journée printanière succédait. Une brise
molle berçait les arbres gonflés de sève. Et tout le long des allées,
aux tièdes rayons du soleil, les premières primevères ouvraient leurs
feuilles d'un vert tendre.

Et tandis que les jeunes gens erraient à l'aventure, à travers le
labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient
pas:

--Voici, disait le docteur à Raymond, voici l'idée bien simple qui m'est
venue. Les deux prénoms gravés sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous
rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu?

--Personne, docteur.

--Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-être à
dessein, ne réveillerait pas vos souvenirs!...

--Il faudrait le savoir...

--Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetière, évidemment.

Raymond tressaillit.

--Oubliez-vous donc, docteur, s'écria-t-il, la situation que nous fait
ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe?

--Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le
commissionnaire du coin, si vous voulez...

Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton:

--Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas.

Ils arrivaient, en effet, à l'endroit où les avait postés l'homme de la
_Reine-Blanche_. Ils reconnaissaient le banc vermoulu où ils s'étaient
assis, et le rideau de cyprès qui les avait cachés.

Devant eux, jusqu'au mur de clôture, s'étendait la clairière inculte et
nue.

Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profanée, telle qu'elle leur
était apparue à la pâle clarté de la lune.

Elle était toujours dans le même état, c'est-à-dire en pleine
réparation, tout entourée de plâtras et d'éclats de moellons. La pierre
tombale était toujours retirée, les outils des ouvriers étaient encore à
terre.

A ce spectacle, le front du docteur se plissa.

--Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie?

C'est qu'il s'était attendu à trouver la tombe entièrement réparée.

C'était l'unique moyen de faire disparaître toute trace de l'odieuse
profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant osé ne l'auraient
pas négligé, et que dès le matin ils auraient envoyé des ouvriers, leurs
complices de la nuit...

Mais non, rien.

Et les pierres du caveau, descellées violemment et replacées à la hâte,
trahissaient le sacrilège.

Voilà ce que le docteur avait vu d'un coup d'œil.

Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondant à l'exclamation de son
compagnon:

--Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altérée:
ils ont annoncé qu'ils allaient visiter attentivement le cimetière.

--Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces
pierres, jetées là pêle-mêle attireront leur attention... Ils les
dérangeront et verront que la bière a été forcée... Ils soulèveront les
planches mal reclouées, et reconnaîtront que cette bière est vide...

Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler.

--De sorte que... balbutia-t-il.

--De sorte que, si nous venions à être reconnus, nous serions arrêtés,
emprisonnés, accusés d'un crime incompréhensible, tant il est odieux, et
en danger, qui sait! d'être condamnés...

--Ah! vous m'épouvantez, docteur...

--Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plaît! Allez donc
raconter la vérité à un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur
la foi d'une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de la
_Reine-Blanche_, attendre, sans savoir dans quel but, un homme
inconnu... que cet homme s'est présenté à nous vêtu d'un costume de
carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici, sans explications;
qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une
femme, que les autres appelaient «madame la duchesse», franchir le mur
du cimetière et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela à
votre juge!... «A d'autres! vous répondra-t-il, à d'autres! Est-ce que
de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein
Paris, une nuit de carnaval!...»

Et sans laisser le temps à Raymond de placer une syllabe:

--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi
cette bière est vide. On n'élève pas, que diable! des tombeaux sur une
bière vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les épaules.
On nous montrera sur la pierre tombale ce nom gravé: Marie-Sidonie; on
nous demandera compte du cadavre...

Il se sentait pâlir en parlant ainsi, il regardait de tous côtés s'il
n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni
ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il
entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de
Raymond:

--Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici,
fuyons!...

Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours, à mesure que se troublait le
docteur, Raymond redevenait plus maître de soi.

--Fuir ainsi, répondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le
cimetière est surveillé, que notre signalement est donné?... Courir,
marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer?...

Il est sûr que, tout signalement à part, leur seul aspect devait
éveiller des soupçons, et c'était miracle qu'on ne les eût pas remarqués
à l'entrée.

Leurs aventures de la nuit étaient tracées en quelque sorte sur leurs
vêtements souillés et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs
pantalons crottés jusqu'au jarret et maculés de terre aux genoux, sur
leurs paletots mouillés et éraillés par les broussailles où ils
s'étaient blottis, sur leurs chapeaux même, poudrés par la poussière du
bal et hérissés ensuite par la pluie. Rappelé au sentiment exact de la
situation par la voix de son compagnon, le docteur s'était arrêté
court...

--Décidément, je perds la tête, fit-il avec un sourire un peu contraint.
Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus
tôt le cimetière... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux
portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment
qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, réparons de notre
mieux le désordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entrée,
mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la tête
baissée, comme des parents désolés...



IV


Sans encombre, sinon sans battements de cœur, Raymond et le docteur
Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du
cimetière Montmartre.

Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés.

Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils
eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au _café de
Périclès_.

Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage,
que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer
librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel,
embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur
lisait impitoyablement son fameux article.

Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à
rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant
à boire à Raymond:

--C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller
rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une
leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de
ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une
forme à soi et de porter des cravates blanches.

Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive.

Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il
avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y
avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su
maintenir son énergie à la hauteur des circonstances.

Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration.

Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne
s'adressait à son compagnon:

--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...

Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son
café et il venait d'allumer un cigare.

--Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être
n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme.

--Hélas!...

Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il
était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y
coller selon l'occasion l'œil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et
s'assurait que personne n'écoutait du dehors.

Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:

--Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et
tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier
au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami,
vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému.
Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse
aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma
trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme.

Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que
plus vite:

--De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné
la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait,
n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables
de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais
essayer de vous le prouver...

Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond.

--Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons
de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il
considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que
des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit.
Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'_x_, voilà la solution à
trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des
principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme
était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques
espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par
les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la
tombe de Marie-Sidonie était vide...

Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta.

Et cette objection ne venant pas:

--L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme
aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était
vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve,
c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir,
madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait,
et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité.

Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les
termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner.

M. Legris, plus lentement, continuait:

--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer?
C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que
l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie...

Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en
tressaillit.

--Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse,
abominable, à un simulacre d'inhumation...

--Oui.

--Dans quel but? Pourquoi?...

--Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème
serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule
chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à
attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...

Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.

--Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue
compliquée, et comment y suis-je mêlé?...

Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur
Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse
plausible.

--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!...

Et Raymond se taisant:

--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs
indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé
vous chercher...

--On!... qui, on?

--Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous
m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père,
et aussi à une femme que vous aimez...

[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est
vide.]

--Je pouvais jeter cette lettre au feu.

--Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous
ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses
précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la
porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si
subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre
présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis
en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les
raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder
le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...

M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé
éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation:

--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?...
C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui
dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit...

--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...

--Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait
notre présence à deux pas, derrière les cyprès...

--Oh!...

--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury
le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes
de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le
cimetière, qu'ont-ils fait?...

Lentement, et avec une certaine hésitation:

--Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de
là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille...

--S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?...

--Évidemment...

--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins
exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de
commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs
précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit
plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non.
Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que
leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur
avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y
trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...»

A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris:

--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être
que lui qui m'a écrit!...

Le docteur jubilait.

Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à
tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur.

Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que
ressent le robuste manœuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que
ses compagnons peuvent à peine soulever.

--Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui,
lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!...

Le front de Raymond s'assombrit.

--Docteur!... fit-il.

Mais l'autre:

--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien
vous ne trouveriez pas son nom?...

--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...

--Ah!...

--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...

--Vous voyez donc bien...

Raymond eut un mouvement d'impatience.

--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux
comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit?
Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout
ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive
depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de
Marie-Sidonie?...

Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin.

--Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je
oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus
il n'en sera question entre nous!...

Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation.

Saisissant la main du docteur:

--Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne
marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce
soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il
est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de
cette nuit...



DEUXIÈME PARTIE

LE GÉNÉRAL DELORGE



I


Un soir, en un de ces rares moments où il se départait de sa réserve et
de sa froideur accoutumées, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris:

--Celui-là est véritablement malheureux qui n'espère plus rien. Voilà où
j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'étais pas certain que
la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mère du même coup, il y a
longtemps que je me serais fait sauter la cervelle...

Le passé de cet infortuné expliquait ce morne désespoir et ce dégoût
profond de la vie.

Son père, le général Pierre Delorge, avait été ce qu'on est convenu
d'appeler un officier de fortune, c'est-à-dire un de ces soldats qui
n'ont d'autre recommandation que leur mérite et leur bravoure, d'autre
richesse que leur épée, et dont chaque grade est forcément le prix d'un
service rendu ou d'une action d'éclat.

Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, bercé de la
légende glorieuse des armées de la République, Pierre Delorge, le jour
même de ses dix-huit ans, s'était engagé dans un régiment de dragons.

Son éducation était des plus bornées, mais il avait l'imagination pleine
de récits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats
héroïques dont lui parlait son père, et qui, à trente ans, étaient morts
ou généraux de division.

Malheureusement, on était alors en 1820.

C'était le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans
révolutionnaires n'étaient pas précisément en odeur de sainteté.

En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, où il
n'eut même pas l'occasion de dégainer.

En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la première
conjuration de Saumur, à la suite d'une dénonciation anonyme, qui
l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le
brave et faible général Berton.

Du moins sut-il mettre à profit ces longues années de paix et les
loisirs forcés de la vie de garnison.

Ayant reconnu l'insuffisance de son éducation, il entreprit bravement de
la refaire, et obstinément il la refit.

Les longues heures que ses camarades passaient au café militaire, entre
un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait à travailler,
réalisant sur ses maigres appointements assez d'économies pour payer un
professeur ou acheter des livres.

D'aucuns essayèrent bien de railler ses études obstinées, son existence
austère, sa rigide exactitude à remplir les devoirs de son état; ils en
furent pour leurs taquineries.

Et encore ne les poussèrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant
pas la prétention d'être ce qui s'appelle endurant.

Puis, comme il était malgré tout le meilleur et le plus sûr des
camarades, modeste et toujours prêt à rendre service, comme d'un autre
côté on le savait doué de la plus rare énergie, on s'accoutuma à
reconnaître sa supériorité, à la célébrer et à le désigner hautement
comme un des officiers d'avenir de l'armée.

La révolution de 1830 le trouva en Algérie, lieutenant de chasseurs.

Il avait été décoré lors de la prise d'Alger, à la tête de son escadron,
qui faisait partie de la division Loverdo.

Les années qui suivirent, il les passa en Afrique, où l'œuvre de
notre domination se poursuivait avec un perpétuel mélange de bien et de
mal, de succès et de revers.

On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie
un seul coup de fusil sans qu'il fût présent.

Il était à Constantine, où il fut blessé, à Mostaganem, au col de
Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et à Médéah et à Milianah...

Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, fait officier de la Légion
d'honneur sur le champ de bataille, il était chef d'escadron, lorsqu'en
1839 il rentra en France avec son régiment.

Il avait alors trente-sept ans.

Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à la grande réputation qui l'avait
précédé, et à la curiosité qu'il inspirait, d'être présenté à une
personne qui tenait en ville le haut du pavé, et qui passait pour y
faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau.

C'était une vieille fille d'une cinquantaine d'années, sèche et jaune,
avec un grand nez d'oiseau de proie, très noble, encore plus dévote,
joueuse comme la dame de pique en personne et médisante à faire battre
des montagnes.

Ce qui n'empêche qu'à tous ceux qui énuméraient la longue kyrielle de
ses imperfections, il était, à Vendôme, de mode de répondre:

--C'est possible!... Mais elle est si bonne et si généreuse!...

Or, cette grande réputation de générosité et de bonté était venue à
Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait près
d'elle, depuis dix ans, la fille de sa sœur défunte, Mlle
Élisabeth de Lespéran.

Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle été ni
spontanée, ni même absolument volontaire.

A la mort du marquis de Lespéran, mort un an après sa femme, et sans un
sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des
mains pour colloquer la petite--c'était son expression--aux Lespéran de
Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus de cent mille livres de
rentes.

Mais ces bons et généreux parents n'étaient rien moins que disposés à
s'embarrasser de la fille de leur frère.

Il y eut des propos colportés.

Une des dames de Lespéran de Montoire passa pour avoir dit:

--Cette vieille fée peut bien garder le cadeau pour elle.

A quoi Mlle de la Rochecordeau répondit:

--Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait
que pour faire rougir ces vilains de leur crasse.

Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quel prix!

Haineuse, acariâtre, n'ayant pas encore pris parti de son célibat,
rongée de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son
souffre-douleur.

Jamais un repas ne s'écoula sans que l'orpheline ne s'entendît reprocher
le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir à
subir les plus humiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades
sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de la
cherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire de
bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux
dévotes ses intimes:

--Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue,
n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'à
mon âge je m'impose des privations pour elle!

Et c'eût été pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'eût été
contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle
craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorière.

Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire et enragé collectionneur,
avait pris Élisabeth en affection.

Elle lui dut l'unique poupée qu'elle eût jamais, poupée adorée à qui
elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies
robes et quelques modestes bijoux.

Malheureusement il n'était pas riche, ne possédant que trois mille
livres de rentes et son château de Glorière, où il vivait.

Le château renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute
valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux
collectionneur fût mort de faim avant de se défaire du plus humble
d'entre eux.

--Soyez donc moins rude! disait-il toujours à Mlle de la
Rochecordeau.

Elle l'eût été, si sa nièce eût été moins jolie.

Mais l'éclatante, elle disait la révoltante beauté d'Élisabeth la
transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en atténuer
l'éclat ne lui réussissait.

La taille pleine et ronde de la jeune fille eût donné de la grâce à un
sac. Ses cheveux, pour être privés de pommade, n'en étaient ni moins
abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux
plus rudes besognes et lavées au plus grossier savon de Marseille,
restaient blanches et délicates. La forme exquise de son pied se
trahissait sous des chaussures informes.

--C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez
qu'elle n'aura seulement pas la petite vérole!...

C'est cependant à une des soirées à gâteaux et à sirop de groseille de
cette charitable vieille que, pour la première fois, Élisabeth de
Lespéran apparut à Pierre Delorge.

Et c'est bien «apparut» qu'il faut dire, car il fut tout d'abord ébloui
comme d'une vision céleste, fasciné, ravi.

Ce n'est qu'après s'être remis un peu qu'il fut frappé des grâces
modestes de la pauvre orpheline, de son inaltérable douceur et de la
noble simplicité dont elle rehaussait les attributions serviles que lui
imposait sa tante. Il souffrit de la voir traitée en subalterne par des
invités sans délicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilité
n'avait rien d'exagéré, à observer en elle la réserve un peu hautaine de
ceux à qui la vie a été rude.

Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de
regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir,
quoiqu'il fût près de minuit et qu'il dût être à cheval à cinq heures du
matin, pour la manœuvre.

Il sentait le besoin de réfléchir à une idée qui venait d'éclore dans
son esprit, et qui l'eût bien fait rire la veille:

L'idée de mariage.

--Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?...

N'était-il pas sorti de l'ornière, à cette heure, officier supérieur et
certain d'être général avant dix ans!

Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient déjà suffire à
un ménage modeste et bien administré, et il possédait pour les frais de
premier établissement six beaux mille francs économisés en Afrique.

Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la première et sans
doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant
de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne.

Grand, bien découplé, il atteignait ce degré précis d'embonpoint qui
accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir
de jais, fièrement plantés et taillés en brosse, faisaient ressortir la
pâleur bronzée de son énergique visage. La loyauté de son âme étincelait
dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler,
des lèvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si
libéralement les jours de bataille.

Toute modestie à part, il lui sembla qu'il réunissait toutes les
conditions qui font le mari aimé et le bon mari.

Seulement, il se sentait le cœur déjà trop pris pour courir
l'aventure de quelque cruelle déception. Et dès le lendemain, il se mit
en quête de renseignements.

D'un mot, un vieux bourgeois de Vendôme lui définit la situation de
Mlle Élisabeth de Lespéran.

--N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante!

Intérieurement ravi:

--Voilà, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut...

Et de ce jour il devint un des hôtes assidus des réunions hebdomadaires
de Mlle de la Rochecordeau.

Dame! elles n'étaient pas d'une gaieté folle, ces réunions, presque
exclusivement composées de vieilles demoiselles aussi nobles que
dévotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclésiastiques de la
paroisse.

Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par
d'interminables parties de boston, le droit de contempler à son aise
Mlle de Lespéran...

Deux ou trois fois il avait trouvé l'occasion de s'entretenir avec elle,
mais il n'avait pas osé aborder la grande question qui était devenue sa
plus chère, sinon son unique préoccupation.

Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir dès qu'il paraissait,
et se troubler dès qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois
qu'il passait à cheval dans la rue, certaine persienne s'écartait
imperceptiblement, il se supposait deviné, et espérait n'être pas
accueilli trop défavorablement.

Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se déclarer, quand, vers la
fin de février, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de
Lespéran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de
bistre, chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus.

Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement.

Une nouvelle fantaisie était venue à Mlle de la Rochecordeau.

Sous prétexte d'insomnies pénibles, elle employait sa nièce à lui faire
la lecture une bonne partie de la nuit.

Le matin venu, la vieille égoïste se renfonçait bien douillettement sous
son édredon et dormait jusqu'à midi.

Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de se lever en même temps que la
servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois
ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil.

A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable
colère, que son ordonnance en prit la fuite blême de peur.

--Halte-là! s'écria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer!

C'est pourquoi, dès le lendemain, par une belle après-midi, ayant revêtu
son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la
Rochecordeau, et sans plus de phrases:

--Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de
Mlle de Lespéran, votre nièce...

Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout
d'une haleine son origine, sa situation présente et ses espérances pour
un avenir prochain.

[Illustration: Le fiacre les suivait à trente pas]

Surprise au delà de toute expression, la vieille fille regardait cet
épouseur de l'air dont on examine un phénomène.

--Hélas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de
dot!

Mais le commandant s'étant écrié:

--Eh! mademoiselle, je le savais fort bien!

Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia, et finit par déclarer
qu'elle ne pouvait se décider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle
répondrait plus tard...

La vérité est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle à la
seule pensée de perdre Élisabeth.

Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave
soumise, cette victime résignée de ses colères et de ses caprices? Qui
donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui
lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui
semblaient sortir de la main des fées? Trois servantes ne remplaceraient
pas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages.

--Jamais ce mariage ne se fera! s'écria la vieille fille, dès que le
commandant Delorge eut tourné les talons.

Et aussitôt, de toute l'activité de son esprit, elle se mit à chercher
pourquoi il ne se ferait pas...

Elle eut vite trouvé.

Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune,
épouserait la fille du noble marquis de Lespéran!...

--Jamais, s'écria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma
sœur en frémirait dans son tombeau!

Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la
Rochecordeau, son avis n'était pas du tout celui de sa nièce.

En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante à une heure inaccoutumée
et en grand uniforme, Mlle de Lespéran avait été prévenue par un de
ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui
aime, et ne la trahissent jamais.

--Il vient me demander en mariage! s'était-elle dit avec un effroyable
battement de cœur.

Et dominée par un irrésistible besoin de savoir, elle était allée, elle,
la fierté même, et que la pensée d'une telle action eût révoltée
l'instant d'avant, elle était allée se mettre aux écoutes à la porte du
salon, et elle avait tout entendu.

Si grand était son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le
chef d'escadron. Moins ému lui-même, il l'eût peut-être vue s'enfuir
éperdue et regagner sa chambre, où elle se barricada.

Elle se demandait:

--Que va décider ma tante?... Quelle sera cette réponse qu'elle promet
pour plus tard?...

Cette réponse, Élisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau
pour ne la point prévoir.

--Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent
désespoir; il se croira dédaigné, je ne le reverrai plus... Que faire?
Mon Dieu, inspirez-moi!

Elle réfléchit un moment, et le résultat de ses réflexion fut ce
laconique billet à M. de Glorière:


    «Mon bon ami,

     «Vous rendrez un immense service à votre petite amie, si
     aujourd'hui même, et le plus tôt possible, vous veniez, _par
     hasard_, rendre visite à mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en
     remets à votre prudence et à votre discrétion.

      É«LISABETH».



Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire
porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à
une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la
route de Montoire.

Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par
sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des
courses pour la maison.

Bientôt il parut.

--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il
demeure?

--Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant.

--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la
remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours...

Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de
quarante sous, plus de la moitié de sa fortune!

--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant,
pourvu que M. de Glorière soit chez lui!...

Il y était.

Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur
était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris,
quand la lettre de sa protégée lui fut remise.

L'ayant parcourue d'un coup d'œil:

--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela
signifie?

Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour
se rendre à Vendôme.

--Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose
d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait
encore à ma pauvre Élisabeth?...

Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures
après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de
Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son
inquiétude sous le sourire le plus amical.

Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage.
Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son
subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille?

Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à
contre-cœur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour
rallier le baron à son opinion.

Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris:

--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme
je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie...

--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...

--Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas
moins un fils qui est un galant homme et un homme de cœur...

Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau
entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps.

--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez
seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef
d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez
pas son audace si coupable.

Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le
prononça pourtant pas.

--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce
militaire... car, décidément, je passe de son bord.

Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière
quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule.

Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:

--Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre
commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez
bien fait de compter sur moi.

Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de
Vendôme:

--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est
tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!...
Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce
digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.

Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses.

Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà
il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de
Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes,
peut-être un échec définitif.

Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son
modeste logis de soldat le baron de Glorière.

Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée:

--Eh bien? interrogea-t-il.

--Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que
Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous
accorder la main de sa nièce.

Le pauvre commandant chancela:

--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.

--Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne
désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de
la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix
au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la
ferons capituler.

Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces:

--Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour
l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout
d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est
pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et
nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville.
Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'_Hôtel de la Poste_. Après le
dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie
d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première
force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et
que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez.
Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des
petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits...

Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite
ville amena vite les résultats qu'il prévoyait.

Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà
une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les
frasques de M. de Glorière.

Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait.
Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant
Delorge, le croyait décidé et l'approuvait.

La vieille fille en pensa étouffer de colère.

--C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix
étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en
expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser.

C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le
chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison
de ses résistances.

N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en
cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de
son égoïsme.

Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa
nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de
meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule,
pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation.

Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les
siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de
répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir.

Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution.

Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi
n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au
changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?...

Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est
hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait
léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait
d'effroi.

Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière
figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez
elle et qu'on lui répondrait:

--Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois.

Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne
s'en aperçut que trop le lendemain.

Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce--car
elle la sonnait--et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui
ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire
ses malles...

Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter
dehors pour obéir:

--Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je
ne saurais, je ne puis quitter Vendôme...

Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse.

--Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te
plaît?...

--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.

--Non, explique-toi.

--Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui
vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse
prochaine...

Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles
les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas
été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef
d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...

--C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah!
mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la
voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!»
Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant
préparer nos malles?...

Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir
l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth.

Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres
caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle,
mais l'œil étincelant d'une inébranlable énergie:

--Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille...

--Quoi! encore?

--Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas
consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...

La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote,
chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et
blêmissait ses lèvres.

--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de
famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras
et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que
vous déshonorez?...

Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait
portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine
lui produisit l'effet d'une douche glacée.

--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.

Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les
parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun
d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran.

--Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille
fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et
provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes.

--C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau.

Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée
sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long
de ses joues livides.

Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément
troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui
avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne
voyait plus que l'hospitalité elle-même.

Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une
caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait
définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth
s'avancer:

--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente,
retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour
longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne
seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma
fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.

Puis, se retournant vers le baron:

--Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le
droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir
de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge...
Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus
tôt possible de ma nièce.

Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:

--Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en
conséquence.

C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran
passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui
les séparaient de leur mariage.

Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie
entière.

Chaque matin, après la manœuvre,--car c'était pour son régiment le
temps des grandes manœuvres,--le chef d'escadron quittait Vendôme.

Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait
dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute
vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château.

Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il
apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran.

Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre
l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la
maison.

Bientôt, une voix joyeuse les saluait:

--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne
le déjeuner.

C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre.

Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils
allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une
salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient
toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de
toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur.

Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à
travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque
nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays,
entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné
par les eaux limpides du Loir.

Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un
ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections.

Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de
roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets
d'avenir.

Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs
modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les
vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!

Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le
front si pur de sa fiancée.

--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la
Rochecordeau?

Il ne se trompait pas.

Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que
Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où
elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge,
et il lui restait au fond du cœur comme un vague remords d'en être
sortie.

[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.]

Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez
jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit
et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil,
une ombre à son bonheur.

--Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me
réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de
mariage!

Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces vœux fussent
exaucés!

--Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante
a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de
convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle
nous oublie...

En cela, il s'abusait.

Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille
demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle
n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.

Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier
n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future
justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...

--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux
prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de
son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à
peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.

Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une
expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences.

Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps
avant de se déclarer, pris toutes ses précautions.

Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait
près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents
écus par an et estimé une soixantaine de mille francs.

Il avait donc écrit simplement à son père:

«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de
l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les
règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui
reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les
Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne
diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.»

A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu:

«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont,
fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer
à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque
j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention.
Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de
boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.»

Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut
célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de
Lespéran...

La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.

--Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth...
Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage.



II


Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme...

Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, dans sa plénitude, ce bonheur
qu'ils rêvaient sous les ombrages de Glorière.

Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être
nommé lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon
l'expression consacrée, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient
d'autre mérite que leur parenté, d'autres droits que la protection.

Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans
qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison,
envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy,
au mois de mars suivant.

--Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait
son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous
aimons?

Et d'autres fois:

--Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais
presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas
naturel... cela me fait peur!

C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme
Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui
tressaillaient en elle.

--Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari.

Rien de si exact.

Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées.
Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux
rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de
ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions,
qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque
terrible réveil.

La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée
Mme Delorge se sentît si vite rassurée.

Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à
sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle
avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle
sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.

Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, ému, effrayé:

--Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il.

Mais elle se levait déjà souriante, et se jetant à son cou:

--Rien, répondit-elle, je n'ai rien, je t'aime.

Peu-à peu, cependant, cette sensibilité exagérée s'émoussa, ses nerfs se
détendirent, l'odieux passé se voila de brumes, et elle s'affermit dans
son bonheur.

Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, réalisant
avec une touchante simplicité le type achevé de la compagne d'un homme
d'action.

Aussi, n'eut-elle qu'à paraître au régiment pour que sa supériorité fût
admise même par la femme du colonel, qui ne péchait pas cependant par
excès de modestie.

Pas une voix ne s'éleva, non pour la critiquer, mais seulement pour la
discuter.

Véritable miracle! car un régiment n'est en somme qu'un village qui se
déplace avec son clocher: le drapeau.

Village médisant et cancanier par excellence, qui traîne avec ses
bagages, d'un bout de la France à l'autre, ses passions et ses intérêts,
ses rancunes, ses convoitises et ses rivalités de femmes qui, chaudement
épousées, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes.

Il y avait quatre mois que le régiment tenait garnison à Pontivy, quand,
pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros
garçon.

Depuis longtemps le nom de ce premier-né était irrévocablement choisi.

Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oublié tout ce qu'ils
devaient de reconnaissance au baron de Glorière, et ils avaient décidé
que leur fils, quand il leur en naîtrait un, s'appellerait comme lui:
Raymond.

Même en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de
Bretagne, et il resta près d'un mois à Pontivy, ayant découvert aux
environs une véritable mine de curiosités.

Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau.

La rancunière vieille fille n'avait jamais consenti à le revoir, ne lui
pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborné sa nièce et prêté
les mains à une mésalliance abominable.

Elle devenait plus dévote de jour en jour, changeait de servante deux
fois par semaine, et se portait comme un charme.

--Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous!

Il était singulièrement ému le jour de son départ, qu'il avait sous
divers prétextes retardé plusieurs fois, et au moment de monter en
voiture, il fit jurer au commandant et à sa femme de venir chaque année
passer quinze jours à Glorière.

--Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon
filleul Raymond, qui prendra des forces à jouer au grand air, à se
rouler dans les foins et à se tremper dans les eaux fraîches du Loir.

Élisabeth et son mari trouvèrent leur maison bien vide, le soir de cette
séparation. Qu'eût-ce donc été, si on leur eût appris que c'était la
dernière fois qu'ils voyaient cet homme excellent.

C'était ainsi, pourtant.

A deux mois de là, un matin qu'il était monté sur une haute échelle pour
épousseter un tableau, il tomba.

Il avait cessé de vivre quand François, son vieux domestique, accouru au
bruit de la chute, le releva.

--C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la
Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait son âme!
C'est un grand coquin de moins.

Ce coquin, par un testament déposé chez un notaire de Vendôme,
instituait sa légataire universelle Mme Pierre Delorge, née Élisabeth
de Lespéran, sa petite-nièce.

A son testament était jointe, à l'adresse du commandant et de sa femme,
une lettre où il se révélait tout entier.

     «Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, écrivait-il, quand
     j'aurai pris mes dernières dispositions. On ne sait ce qui peut
     arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien
     que l'autre jour, j'ai acheté une croûte ridicule pour un Breughel
     de Velours.

     «Donc, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, je vous
     lègue, en toute propriété, meubles et immeubles, tout ce que je
     possède:

     «1º Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour
     cent.

     «2º Mon château de Glorière, tel qu'il se poursuit et comporte,
     avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il
     renferme.

     «Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant égoïsme
     d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous déferez jamais de Glorière.
     Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombragé vos
     premières amours. Ce vous serait un deuil de savoir foulés par des
     indifférents ces sentiers aimés où vous vous êtes promenés appuyés
     l'un sur l'autre pour la première fois.

     «J'escompte votre sensibilité. Moi aussi je souffrirais de cette
     idée que Glorière appartiendrait à des étrangers. Si on le mettait
     en vente, je suis sûr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de
     l'Hôpital, l'achèterait et s'y installerait. Et les ricanements
     stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre.

     «Mes collections aussi me sont chères. Elles ont été l'occupation
     et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre.

     «Votre existence vagabonde vous interdit de les garder près de
     vous, et, laissées au château, sous la seule garde de François,
     elle se détérioreraient.

     «Attendez, pourtant!

     «J'ai choisi et je désigne par leurs numéros, dans mon testament,
     une soixantaine de pièces, les plus remarquables parmi mes tableaux
     et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de
     notre amitié.

     «J'ai calculé que le tout tiendra aisément dans une douzaine de
     grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez
     de garnison.

     «Ce sera un souci, mais de cette façon vous aurez, en quelque
     sorte, un intérieur à vous au milieu des meubles banals des
     appartements que vous êtes forcés d'habiter.

     «Quant à ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref délai.

     «Et si vous tenez à honorer ma mémoire, vendez-le au plus haut prix
     possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection
     n'était qu'une boutique à vingt-neuf sous.

     «Si vous m'en croyez, vous ferez la vente à Tours, où mes
     collections étaient bien connues, et où habitent une vingtaine
     d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre.

     «Ayez soin de faire poser des affiches à Blois, à Orléans et au
     Mans, et n'épargnez pas les annonces dans les journaux...

     «Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez
     quelquefois à votre petit Raymond de votre vieux et bien
     affectionné ami

      «RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIÈRE.

     «_P. S._--Je souhaite que, jusqu'à sa mort, mon vieux et fidèle
     serviteur François reste à Glorière. Une rente viagère de quatre
     cents francs lui suffira.»

Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva
cette lettre où éclataient tant d'exquise sensibilité et la plus
ingénieuse des délicatesses.

--Voilà, dit-il à sa femme, qui sanglotait près de lui, depuis notre
mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas...

Pour cela même, il devait leur répugner étrangement de se conformer à
ses instructions.

Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le
reconnaître.

Et après bien des perplexités et de longues délibérations, le commandant
Delorge prit un congé de quinze jours et partit pour Vendôme.

Déjà, le baron y était presque oublié. Il s'y trouvait des gens qui
étaient bien aises de n'avoir plus à éviter son petit œil perspicace
ou à subir son persiflage familier.

Mais son souvenir se réveilla avec une vivacité singulière, le matin où
les désœuvrés aperçurent, s'étalant sur les murs, d'immenses affiches
jaunes où on lisait en gros caractères:

                                VENTE

                       AUX ENCHÈRES PUBLIQUES

  =des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faïences,
              Tapisseries, Armes, Livres, etc.,=

          AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE

                       M. LE BARON DE GLORIÈRE

L'idée de cette vente, annoncée comme devant avoir lieu à Tours, à la
fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs.

--Ah ça! disaient-ils, les héritiers de ce vieil original s'imaginent
donc sérieusement qu'il a entassé des trésors dans sa masure de
Glorière!

A quoi d'autres, hochant la tête, répondaient:

--Bast! on tirera toujours un millier d'écus de ces antiquailles...
Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de
transport absorberont le produit...

Ce n'était pas l'avis du commandant Delorge.

Sans être ce qu'on appelle un connaisseur, il avait été souvent frappé
de la beauté de certains objets. Il avait de plus trop confiance en
l'intelligence de M. de Glorière pour admettre qu'il se fût si longtemps
et si étrangement abusé sur la valeur de ce qu'il possédait.

Du reste, s'il se préoccupait du résultat probable de la vente, c'était
beaucoup moins pour lui que pour la mémoire de son vieil ami.

--Plus le chiffre en sera élevé, pensait-il, plus seront confondus les
imbéciles qui ne voulaient voir en M. de Glorière qu'un maniaque
ridicule.

Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables
de le comprendre, et qui se disaient, dès qu'il avait tourné les talons:

--En vérité, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet
étalage de désintéressement! Il nous croit par trop simples!...

Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de côté les numéros
désignés par le testament du baron. A ceux-là, il en joignit une
centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et
les armes.

Le reste, tous frais payés, produisit cent vingt-trois mille cinq cents
francs.

--Et notez, mon commandant, disait à Pierre Delorge l'expert qu'il avait
fait venir de Paris, notez que vous vous êtes réservé la crème, si j'ose
m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut
mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de
vos tableaux, à mon choix, je suis prêt à vous compter, _hic et nunc_,
trente mille francs.

Ce résultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient
produire à Vendôme une profonde impression.

On vit les gens qui avaient le plus raillé M. de Glorière se gratter
l'oreille d'un air penaud:

--Diable! disaient-ils, ce n'est décidément pas une si mauvaise
spéculation que de ramasser des vieilleries!

Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit
l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de
la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète
cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.

Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il
arrivait à chacune de ses grandes contrariétés.

--Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de
Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce
et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah!
ils doivent bien rire, maintenant...

Le commandant ne riait pas, mais son cœur bondissait de
reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable
qu'il avait perdu.

Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait
encore lui devoir la sécurité de l'avenir.

--Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort...
mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse
sans pain ma femme et mon enfant!

Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge
et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur
les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.

Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre
singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine
connaisseur, un faux air de résidence royale.

Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient
d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le
même.

Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à
tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du
commandant.

C'était un vieil Alsacien, nommé Krauss, qui avait été le camarade de
lit de son officier, quand celui-ci était entré au service, ce dont il
n'était pas médiocrement fier, qui ne l'avait pas quitté vingt-quatre
heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait voué un de ces
attachements aveugles qui font pâlir le fanatisme.

Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus
guère utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant
lui-même ne pouvaient plus rien obtenir de lui.

Le digne troupier s'était, de son autorité privée, constitué la bonne du
petit garçon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une
jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des
fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre.

--Et même, il faut mettre ordre à cela, disait le commandant; cet animal
de Krauss finirait par faire de notre fils un être insupportable.

Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son père fut nommé
lieutenant-colonel.

En ce temps-là, toutes les administrations, même, ou plutôt surtout
celle de la guerre, considéraient la fortune comme un titre à
l'avancement.

Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse:

--Si nous mécontentons par trop un homme qui a de quoi vivre
indépendant, il nous plantera là, et nous discréditera par ses
clabauderies...

C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir
vingt mille livres de rentes, ne tarda pas à être fait colonel.

C'est en Afrique, à Oran, que tenait garnison le régiment dont Pierre
Delorge était appelé à prendre le commandement, et sa lettre de service
lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref délai.

Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des
félicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves
perplexités.

[Illustration:--J'attends votre réponse à la demande qui vous a été
faite aujourd'hui par le commandant Delorge.]

Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues
d'un long voyage et à tous les périls d'un climat brûlant, au plus fort
de l'été?

Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes à Mme Delorge:

--Je savais ce que je faisais en t'épousant, interrompit-elle, de ce ton
qui annonce une inébranlable résolution. Je suis la femme d'un soldat.
Partout où on enverra mon mari, j'irai.

Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient
précipité leur voyage, ils arrivaient à Oran, et ils s'installaient
dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'étagent en
terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz.

Déjà le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hâter
son départ. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais
d'Alger.

Notre colonie était en feu.

Partout, en Algérie et dans le Maroc, on prêchait la guerre sainte et on
soulevait les populations. Une formidable expédition s'organisait dans
le but de rejeter les Français à la mer et de rétablir les gloires et la
puissance de l'islamisme.

Le fils de l'empereur du Maroc était le chef de cette croisade.

Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace
de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient
à ses forces et à son orgueil.

Et il se croyait si sûr de la victoire, que déjà il avait choisi parmi
ses chefs ceux qui commanderaient en son nom à Tlemcen, à Oran et à
Mascara.

Seulement il comptait sans le héros «à la casquette», le maréchal, ou
plutôt, comme on disait alors, «le père Bugeaud».

Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la défensive,
sentant bien que notre inaction exaltait les espérances et le fanatisme
des tribus, le maréchal venait de se décider à attaquer.

Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtait de réunir tout ce qu'il
avait de troupes à sa portée.

Si bien que le colonel Delorge n'était pas à Oran depuis tout à fait
quarante-huit heures, lorsqu'il reçut du «père Bugeaud» l'ordre de lui
amener sur-le-champ son régiment.

C'est à quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se
hâter de rentrer chez lui pour prendre ses dernières dispositions.

Intérieurement, il se félicitait d'être arrivé à temps pour marcher à
l'ennemi, ce qui n'empêche que le cœur lui battait un peu, au moment
d'annoncer à sa jeune femme cette grave nouvelle.

--Le régiment part à minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put
prendre.

Il s'attendait à une émotion terrible, à des larmes, à une scène
déchirante, peut-être... Point.

Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, mais c'est d'un ton ferme
qu'elle répondit simplement:

--C'est bien.

Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sans inutiles questions, elle
se mit à s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il
était en elle à ce qu'il ne manquât de rien, quoi qu'il pût arriver, lui
préparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un
pansement provisoire sur le champ de bataille.

Plus ému de ce sang-froid qu'il ne l'eût été par des larmes, il
s'efforçait de la rassurer.

--Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse
donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connaît son affaire...

Les vingt mille habitants d'Oran étaient sur pied cette nuit-là, et une
immense acclamation salua le régiment lorsqu'il sortit de la ville,
étendard déployé et trompettes sonnant.

Mme Delorge avait été stoïque...

Dominant l'émotion terrible qui l'écrasait, c'est avec un bon sourire
aux lèvres qu'elle embrassa son mari, qui avait déjà le pied à l'étrier.

Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit à son fils:

--Embrasse ton père et dis-lui: Au revoir!

--Au revoir, papa! bégaya l'enfant...

Il est vrai que, rentrée chez elle, elle s'évanouit...

--Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois
nous serons de retour, ayant ôté pour longtemps aux Arabes l'envie de
recommencer.

Pour cette fois, il devait avoir raison, car, à huit jours de là, le
«père Bugeaud» gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la
bataille d'Isly.

Lancé avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou
douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu
contribué au succès de la journée.

Un instant, son régiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus
effroyable tourbillon.

Mais commandés par un tel chef, les soldats français sont tous des
héros. Les siens se battirent en désespérés, laissant le temps aux
spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir
les dégager.

Lui-même devait en être quitte à assez bon marché.

--A très bon marché même, affirmait Krauss, pour un homme qui étrenne
ses épaulettes d'une pareille façon!

Lancé au plus épais de la mêlée, le colonel Delorge avait eu deux
chevaux tués sous lui. Ses habits n'étaient plus qu'une loque, tant ils
avaient été hachés littéralement de coups de yatagan. Mais il n'avait
reçu qu'une blessure au bras droit.

--Va! j'étais bien sûre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque
le régiment rentra à Oran... Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je
ne l'aurais pas senti, moi, ici!...

Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs
excessives avaient envenimée, fut longue à guérir...

Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gênante dans le
bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre
le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du
poignet.

En revanche, il fut une fois de plus porté à l'ordre du jour de l'armée,
et investi d'un grand commandement, où éclatèrent ses rares aptitudes
et ses qualités d'organisateur.

C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, à
la Chambre des députés: «Avec des officiers de cette trempe, je
répondrais de la colonisation parfaite de l'Algérie en dix ans!»

Sa réputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien à
gagner, lorsque arriva la révolution de 1848... S'il s'en préoccupa, ce
fut pour bénir la destinée, qui l'éloignait de Paris en une année où la
guerre civile y fit couler des flots de sang.

Mais il ne s'en préoccupa guère, distrait par un souci meilleur.

Sa femme venait de lui donner une fille qui reçut le nom de Pauline.

Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues appréhensions des
premiers mois de son mariage... Accoutumée à son bonheur, elle s'y
endormait en sécurité profonde, entre son mari et ses enfants.

Pauvre femme!... Le malheur est un créancier impitoyable qui vient
toujours... Il venait.



III


On arrivait à la fin de mars 1849, le prince Louis-Napoléon Bonaparte
était président de la République française, lorsque les cercles
militaires d'Oran commencèrent à se préoccuper de trois «pékins» arrivés
depuis peu de France, et descendus à l'_Hôtel de la Paix_.

L'un était un homme jeune encore, et d'un extérieur «avantageux»,
portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de
Maumussy.

L'autre était plus âgé. Déjà ses moustaches, fort longues et
outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude, démarche, coupe de
vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôt affectait cet on ne sait
quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il était inscrit à
l'hôtel sous le nom de Victor de Combelaine.

Ces deux messieurs étaient décorés.

Le troisième, plus humble, était aussi plus indéchiffrable.

Il était gros et court, fort rouge, très chauve, et d'une vulgarité que
rehaussaient encore les énormes chaînes de montre qui battaient sa
bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux.

Les autres l'appelaient, encore qu'il ne parût pas très âgé, le père
Coutanceau.

Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout, à tout propos et
très haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en
grand.

C'était fort possible, après tout.

Seulement, leurs agissements démentaient leurs assertions.

Ce n'était pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais
presque exclusivement des militaires.

Souvent, à la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans
précautions pour n'être point vus, des officiers des districts cantonnés
au loin, à Mers-el-Kébir, à Arzew, à Sidi-bel-Abbès.

De leur côté, ils étaient toujours par voies et par chemins, tantôt à
pied et tantôt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois
demeurant des deux et trois jours à Mostaganem ou à Mascara.

L'argent ne paraissait pas leur manquer.

Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, où il avait toujours
les mains plongées jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de
village.

Et ils faisaient grande chère, prenant leurs repas à part et ne
ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne.

--Positivement, ces gaillards-là nous inquiètent, disait un soir à sa
femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui
viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi?

--Que ne vous mettez-vous en quête de renseignements! répondait
simplement Mme Delorge.

On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait été
longtemps employé au ministère des finances, et qui savait son Paris sur
le bout du doigt.

M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il eût
été bien habile celui qui eût su dire où se trouvait sa vicomté.

C'était un de ces viveurs de troisième ordre qui font cortège aux fils
de famille en train de dévorer leur légitime, et qui sans un sou
vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent
voiture.

L'enlèvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruinée, un
duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqué l'apogée de
l'honorable carrière de M. Chingrot de Maumussy.

Depuis, il n'avait fait que déchoir. Il se noyait, selon l'expression
consacrée, buvant une gorgée plus amère et coulant plus profondément à
chacune de ses tentatives pour remonter à la surface.

Et Dieu sait s'il en avait risqué de ces tentatives, en finances, en
industrie, en journalisme et en politique!...

Car il était dévoré d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se
croyait apte à tout.

Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de
savoir-faire. Causeur facile et agréable, il était rompu à toutes les
intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus
rien à perdre.

Accusé d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqué par
des créanciers qui le menaçaient non plus de Clichy mais de la police
correctionnelle, exclu de tous les cercles, exécuté en dernier lieu à la
Bourse, où il carottait des différences, M. Chingrot de Maumussy avait
fait un plongeon définitif et disparu du boulevard lors des journées de
février 1848.

Non moins mouvementée devait avoir été l'existence de son compagnon, M.
Victor de Combelaine, dans une sphère inférieure, toutefois.

Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien
au juste des parents, ni même du pays de cet honorable... gentilhomme.

D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine
père. Sa mère était, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la
sensibilité de son cœur avait perdue.

Le positif, c'est que le Combelaine avait été militaire.

Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un régiment
de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes où il avait tenu
garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de
billets protestés.

En dépit de tout, et si piètre serviteur qu'il pût être, il avait dû à
de mystérieuses influences un avancement scandaleusement rapide.

Il était capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand, à la
suite d'une aventure dont le secret fut bien gardé, il essaya de se
suicider.

S'étant manqué, il reprit goût à la vie, mais il donna sa démission,
volontairement, prétendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire
autrement, assuraient les autres.

Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une
querelle avec son patron l'ayant rejeté sur le pavé, il entreprit de
fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il réussissait, il
gagnait de l'argent... Une _légèreté_ le contraignit à fermer boutique.
Un de ses élèves étant menacé d'un duel sérieux, il avait, moyennant
finance, pris le duel à son compte et tué l'adversaire.

Obligé de fuir, il s'était réfugié en Belgique, s'était fait comédien,
et avait, pendant dix mois, essuyé les sifflets de Bruxelles.

Remercié par son directeur, il s'était lancé dans la politique, avait
conspiré, en avait vécu, et finalement s'était trouvé englobé dans un
procès où son attitude lui avait attiré de la part de ses coaccusés
l'épithète de mouchard...

C'était d'ailleurs, selon son expression, un «noceur» féroce, dévoré de
convoitises malsaines et d'appétits honteux, sans foi, sans loi, sans
mœurs, brave peut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que
de confiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour de l'argent,
capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour une vétille ou de
digérer un soufflet sans sourciller.

Comparé à ces deux honorables personnages, leur compagnon, M.
Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint.

Ce dernier n'était, à vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis
quinze ans naviguait sur les récifs du Code, toujours entre le bagne et
la maison centrale.

Pris la main dans le sac, il en avait été quitte pour treize mois de
prison, mais il s'était vu du même coup contraint de prendre sa
retraite.

Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il eût la prudence de se garder
pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses
apparences de bonhomie et de rondeur, il était vaniteux follement et
ambitieux plus encore. Parce qu'il s'était adroitement tiré de quelques
tripotages, il se croyait l'étoffe d'un financier de génie, et était, ma
foi! prêt à risquer tout ce qu'il possédait pour le prouver.

Enfin, il était avéré que ces trois associés s'étaient trouvés mêlés à
toutes les agitations inspirées par une société bonapartiste qui est
restée célèbre sous le nom de _Club des culottes de peau_.

C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut
dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils
demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de
lui...

Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle
s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de
grands éclats de voix.

Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il
lui parut, à une terrible colère...

Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier...
Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils
n'étaient venus.

Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la
cour:

--Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus,
et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis
pas...

La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son
visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à
table pour déjeuner.

Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts
pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée
importune.

Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore
qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son
fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant
venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable
d'entendre continuellement crier des enfants.

C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais
elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en
présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.

Mais lui, dès qu'on eut servi le café:

--Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la
générale?...

Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très
ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être
comparé.

Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très
vivement:

--Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question?

--C'est qu'on cherche des généraux.

--Qui?

--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!

Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise:

--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne
suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres,
deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels
probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les
voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention,
entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et
les Oustani...

Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la
bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:

--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle.

--Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne
viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois
pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu
l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement
problématique.

Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et
sortit en sifflant.

--Signe d'orage! grommela Krauss.

Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze
ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit
d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source,
une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible
harmonie de cet heureux intérieur.

--Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé
quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait
de ces deux chevaliers d'industrie...

Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible
entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel
Delorge...

Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement
des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le
vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de
Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M.
Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois
officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire
plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres,
et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités
de punch.

Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils
étaient arrivés.

Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne
pouvaient être que des émissaires politiques.

--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même...

Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour.
Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il
semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en
ferait ou non partie.

[Illustration: Ils échangeaient des serments d'amour en se promenant
dans le parc de Glorière.]

C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et
il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois:

--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?

Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en
aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais
campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions.

--Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?...

Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps»
plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni
surtout sa haute valeur.

Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier
ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme
pas un.

Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y
attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de
général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du
ministre de la guerre...

Mais cet avancement, qui eût dû combler ses vœux, l'irrita. Tout le
monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les
félicitations qui lui arrivaient de toutes parts.

Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:

--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais
ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille
livres de rentes...

Elle ne le laissa pas poursuivre:

--Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras
pas, si j'ai quelque influence sur toi!...

Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari.

Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour
le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le
service.

C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une
terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas.

Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir
à remplir, elle le remplissait.

Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin
de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible
des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle
se défiait.

Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence
humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle
disait:

--Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de
découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de
donner ta démission!...

Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils
quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss.

C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il
l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre.

Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs
dispositions pour un assez long séjour.

Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy,
rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le
prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais
ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs
enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline.

Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme
Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son
mari.

Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre,
mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte.

Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait
cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent
aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de
cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs
rivalités et de leurs rancunes.

Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se
désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et
à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient
le pouvoir.

Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors
profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait,
justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus
inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les
faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les
ambitieux, les incapables, les coquins...

M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en
Allemagne, avait été nommé à un poste important.

Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau.

M. le comte de Combelaine--car il était comte désormais--occupait une
situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte,
président de la République française.

Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts;
en prit-il même un?

C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.

Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes
pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses
projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues,
lorsqu'il ne détournait pas la conversation.

Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme
une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses
angoisses.

Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez
grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés...

Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à
recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M.
de Combelaine...

Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque
catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...

Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester
ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme...

C'était un dimanche.

Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le
déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils,
pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du
jardin.

En remontant, Raymond avait dit à sa mère:

--Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué,
lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche.

--Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me
fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le
remuer.

Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la
conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre,
lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter.

A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il
l'avait lue d'un coup d'œil, puis la froissant violemment, il l'avait
jetée dans la cheminée en s'écriant:

--Non! mille fois non!...

Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment:

--Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le
plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un
rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre...

Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:

--Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures
et demie...

Mais c'en était fait de la gaieté du général.

Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé
jusqu'au dîner...

A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui
chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:

--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude...

Et il était parti...



IV


C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant
d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants,
entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et
Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.

Deux circonstances pourtant la rassuraient.

Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était
mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque
réunion officielle.

Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.

N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de
longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de
tromper son impatience et de perdre la notion du temps.

Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de
dames, avant de l'envoyer coucher...

Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le
salon.

--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...

Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y
intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui
échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux
où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui
appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour
l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se
trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle
cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se
sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue...

Minuit sonna...

--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à
attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son
esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M.
de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître,
leur influence mystérieuse et fatale.

Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils
pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner
sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle
détourné!...

Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas.

Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla
s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille...

Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de
Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni
pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par
moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.

Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et
vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu.

Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son
mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de
Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du
monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller...
Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre...
Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied.

--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu...
Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...

Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre
de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait.

Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce
donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi
aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas
arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur
son front!...

Deux heures!...

L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la
pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:

--Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi.

Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille
avançait, et dépassait le point fixé... Personne!

La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue
lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle,
cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que
lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non,
jamais!...» Qui donc l'avait écrite?...

La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas
funèbre.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé?

Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit.
Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!...

Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le
vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans
son globe de verre dépoli.

Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au
froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de
l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu
présent:

--Madame!... fit-il.

Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt
la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons
d'être inquiet?

Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt:

--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général?

--Non, madame.

--Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre?

--Si, madame, je portais son manteau.

--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?

--Non, madame.

Et vivement:

--Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée,
et quand il a son épée...

--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.

Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était
sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui
dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:

--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!...

Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche
retentit à la porte de la villa.

--Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!...

Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à
sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances
achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba
sur son fauteuil...

Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.

Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer
sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le
murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du
jardin...

--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...

Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle
les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants,
embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des
chuchotements étouffés...

Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même
instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne
connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre
lequel il s'appuyait...

--Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!...

Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança:

--Du courage, madame, commença-t-il, du courage!...

Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte:

--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...

Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss
étendait les bras pour la soutenir...

Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie:

--Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il?

L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit:

--Là!...

D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si
rude fut le choc que les battants cédèrent...

Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs
tremblantes d'une seule bougie.

Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait
le corps déjà roide et glacé du général Delorge.

Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une
terrible expression de haine et de mépris...

Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées...

Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes
manquait.

Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du
général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée
nue...

A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur
le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour
repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne
pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant...

Ce ne fut qu'une seconde...

Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses
bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres
contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la
démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses
embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce cœur qui,
pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle...

--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu
de Krauss, pauvre femme!...

Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible
d'épouvante et d'horreur:

--Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!...

Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de
sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses
manches.

--Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore.

Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la
tête:

--Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins,
vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel...

--Et après un combat loyal, ajouta l'autre.

Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots
vides de sens qu'elle répétait:

--Un duel!... un combat loyal!...

Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se
concertaient du coin de l'œil... Le plus jeune s'avança, et
s'inclinant profondément:

--Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible
mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des
ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en
quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...

Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas:

--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre
disposition; voici ma carte...

Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à
son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans
que personne songeât à les retenir...

Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une
des mains glacées du mort, et d'une voix haletante:

--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui
t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique
ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu
voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas
voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour,
pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes
ennemis!...

[Illustration: Elle lui tendit son fils.]

Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré
jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha...

--Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!...

Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses
souvenirs, elle continuait:

--A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la
mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!...
Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à
toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le
voudrais!...

Le bon, l'honnête Krauss sanglotait...

--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer.
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...

Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable,
désespéré, retentit...

Frémissant, il se retourna...

Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine
vêtu...

Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa
mère en s'écriant:

--Mort!... mon pauvre père est mort!...

Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée!
L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage,
la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie...

Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne
s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se
devait à ses enfants...

Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond
contre sa poitrine, en murmurant:

--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien
malheureux!...

Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs
larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le
sentiment de ses devoirs une sombre énergie.

--Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis
forte. Je puis tout entendre... parlez.

Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat.

--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.

--Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel
sujet, avec qui?

--Hélas! madame, je ne le sais pas...

--Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne
vous ont rien appris?

--Rien...

Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa
sensibilité, et d'un ton sec:

--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.

Le pauvre soldat semblait désespéré.

--Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si
troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus,
madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir,
car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant
la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont
demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge.
Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui
ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du
général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous
dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en
duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse
sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé
les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est
là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son
lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu
que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que
madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit
que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le
plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de
madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste.

Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de
Mme Delorge...

--C'est bien tout? interrogea-t-elle.

--Absolument tout, madame!

L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante:

--Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et
ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain,
croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à
sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre
et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre
mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...»

Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de
Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation.

Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la
catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval
ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de
bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de
différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler.

Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du
général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si
naturelle qu'il prit leur défense.

--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer,
vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles.

Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.

--C'est possible, fit-elle.

--Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si
madame veut le voir...

--Oui, donnez-la-moi...

Il la lui remit, et elle lut à haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue
des Saussayes_.

Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été
mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme,
était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à
faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait.

--Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le
docteur Buiron, et lui demander des détails...

--Je pars, dit simplement Krauss.

--Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin
de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?

De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort
retirée,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher
leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était
complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge
n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A
peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.

--A qui m'adresser? répétait-elle...

Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.

--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame
sait combien il aimait mon général...

--Oui, vous avez raison, courez le prier...

Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route.

Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de
Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la
villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui
s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de
mille livres de rentes.

En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de
l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et
superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce.
Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas
d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le
gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond
de sa cave le jour où elle éclaterait.

Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa
personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé
à plaire, et parlait quelquefois de se remarier.

Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et
d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la
transportation,--car il se prétendait jardinier.--Il était venu ensuite
s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les
jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des
nouvelles ou pour échanger des journaux.

Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre
quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela
l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par
exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa
Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...»

Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de
Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre.

Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté
d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate.

--Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable
malheur!...

Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances,
qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une
plaie vive.

--Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des
causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que
prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il
n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit...

Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la
frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste
pourtant.

--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se
règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se
réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la
rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel,
en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire...

Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui
expliquer ce qu'elle attendait de lui.

Dès qu'il fut au courant:

--Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture,
j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte...

Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une
porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à
coucher.

Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse
occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux
morts...

--Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame...

Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses
yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?...

--Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il
y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!...

Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:

--Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!...

--Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre
malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas
battu!...

Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute
frémissante:

--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la
veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?...

--Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah!
tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis
moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon
général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que
nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter
moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se
place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut
être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du
bras dont on tient son épée...

Mme Delorge haletait.

--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel
côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment,
puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...

--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main
gauche...

--Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main
gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière,
que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part
en part et tué roide...

C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.

--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce
que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée
qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je
jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été
croisée avec une autre...

Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:

--Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!...



V


C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat
montait aux lèvres de Mme Delorge.

Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle
n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par
l'horreur du sang qui rougissait ses mains...

Tandis que cette fois...

--Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de
ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.

Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait
et qu'on ne pouvait consoler.

Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:

--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre,
ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...

Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant:
«Emportez-la.»

Le commissaire de police entrait.

C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de
petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête,
geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de
lui-même et de sa mission ici-bas.

Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait
derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il
avait requis.

Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des
papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis:

--Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge.

Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les
angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées
depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui
avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui
refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et
les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits
positifs...

--C'est tout? demanda l'impassible commissaire.

Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui
démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part,
il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme
d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de
plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre
bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête
près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la
tirer sans se soucier du lieu ni du moment...

Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et
scandait ses mots, quêtant de l'œil l'approbation du docteur.

Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.

--Bref, monsieur, interrompit-elle...

Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:

--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire...
Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le
docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous
faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt...

La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans
s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa
sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher.

Tout y était changé, grâce à Krauss.

Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général,
mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang.

Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait
à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis
roides autour des matelas.

A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un
crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite
où trempait une branche de buis...

Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient
agenouillés et récitaient les prières des morts...

--Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin...

Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général,
et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait...

«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même
un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une
blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois,
avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très
profondément, et allant de haut en bas.....»

Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace
de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes,
dont une très considérable au bras droit.

Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un
duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce
crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée
près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put
supporter l'honnête Krauss.

--Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette
circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous
devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit...

Le docteur hocha la tête.

--Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis,
moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au
bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de
ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis
déterminer d'une façon absolue...

Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du
général...

Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient
si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait
aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent
d'un engagement.

--Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à
un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses
armes... je sais plusieurs exemples...

D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations.

--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et
s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée
était-elle hors du fourreau?...

Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on
discutât ses appréciations.

[Illustration:--Madame, le général a été assassiné!]

--En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que
personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être
fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été
commis il sera certainement puni...

Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y
scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du
mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce
de conviction.

Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le
drap sur le corps du général.

Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur
procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont
ils étaient venus...

Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que
dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par
les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La
vie réelle présente mille déboires.

Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur,
la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie,
des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...

Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de
son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à
une horrible crise nerveuse.

Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge
n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M.
Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de
retour à quatre heures du soir.

Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.

Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté
jusqu'à l'échine.

--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?...

Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait,
et s'inclinant avec un sourire pâle:

--Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai
attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de
revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien,
madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien,
commencer par le commencement...

Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps.
Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine:

--Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en
sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne
rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures
devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à
l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois...

«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais
envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais
qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me
défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les
avais encore très présents...»

«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il
a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire.

Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche
et lut:

    «RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE
    AU 1er DÉCEMBRE 1851:

«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna
violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit
dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut
fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient
d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au
nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis
cet officier.

«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit.
Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une
espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au
rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de
garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait...

«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et
qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils
étaient en habit noir.

«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me
montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau,
un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le
général Delorge.

«Du premier coup d'œil, je vis qu'il était mort depuis une couple
d'heures. Cependant je défis son habit, et je constatai qu'il avait reçu
un coup d'épée au côté droit, lequel avait dû déterminer une mort
immédiate.

«Aussitôt, je demandai ce qui était arrivé.

«On me répondit que le général Delorge et un de ses collègues, à la
suite d'une violente altercation, étaient descendus dans le jardin et
s'y étaient battus à la lueur d'un quinquet que leur tenait un garçon
d'écurie.

«Aucune réponse ne fut faite à diverses questions que je posai, mais on
me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le
corps du général à son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser.

«On envoya donc chercher un fiacre où le corps fut porté et où je pris
place avec un de mes inconnus...

«Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher
un renseignement à mon compagnon. Et lorsque nous sortîmes de la maison
après avoir rempli notre mission: «Prenez le fiacre pour rentrer, me
dit-il, moi je reste par ici, où j'ai affaire.» Et il me remit deux
billets de cent francs...

«Et moi, aussitôt rentré, j'ai écrit cette relation, que je jure sur
l'honneur absolument exacte.»

Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'éclairs, Mme Delorge
se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste
tendu en avant, en proie à d'indicibles angoisses, elle écoutait...

Il n'était pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte
brièveté, qui ne lui parût la confirmation de ses soupçons.

Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps
caché dans une salle basse, la conférence de ces hommes en habit noir,
cette recherche tardive d'un médecin, ces allées et ces venues, par des
portes dérobées, ce refus obstiné de répondre à toutes les questions?...

Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire.

--Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des présomptions
si concluantes qu'elles puissent être, il faudrait de ces preuves
décisives qui démontrent le crime et écrasent le coupable... Pourquoi ne
se pas enquérir d'un autre côté?...

C'était pour le digne rentier l'instant de triompher.

--Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en
mémoire de mon ami le général, je suis capable de bien autre chose.

Il huma une large prise de tabac,--car il prisait dans les grandes
occasions,--et d'un ton important:

--En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tiré du docteur tout ce
qu'il savait, je sortis de chez lui. J'étais satisfait... sans l'être,
sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, réfléchissant:
«Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas à la source des
informations? Pourquoi n'irais-je pas à l'Élysée?...»

Mme Delorge tressaillit.

--Ah! monsieur, commença-t-elle, comment reconnaître jamais...

Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite:

--Quand une idée me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je
n'hésite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes
j'arrivais au palais de la présidence. J'avais décidé que je
m'adresserais à l'officier commandant le poste. C'était un grand bel
homme à moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu
amical, et qui me parut ne rien comprendre à mes questions. Il n'y
comprenait rien, en effet, n'ayant point passé la nuit à l'Élysée. Il
avait pris la garde à midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait
parlé de rien. Et comme néanmoins j'insistais, courtoisement, mais
péremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du
poste...

«Ce début n'était pas encourageant. Mais je suis têtu.

«M'était-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire
l'épreuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant:
«Fournisseur!» Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le
suisse veillait. Il courut après moi, et m'empoignant par le bras, il me
mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour
d'honneur, et que j'eusse à m'adresser à l'hôtel voisin...

M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses
efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude.

--Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me
plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui
sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus
polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me
toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement:
«Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!...
Est-ce que je sais, moi!...»

Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement
n'avait pas été ébruité.

Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa
mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une
grande émotion.

--Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager,
quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en
bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses
décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et
brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le
plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière,
je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du
même ton brusque:

«--Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit
jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son
adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir!

Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon
homme se troubla.

«--Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air
d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais
je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir,
Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous
ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait
quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je
causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de
voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je
ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et
l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous
avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils
sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge
avait été tué...

Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa.

--Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...

--Hélas! répondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire
cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaçais, et cependant
je disais que ce vainqueur d'un duel sans témoins est un assassin... A
cela, il a répondu que le duel avait eu un témoin.

--Lequel?

--L'homme des écuries qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il
faut retrouver... Il sait la vérité, lui...

Écrasée sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait.
Veuve, sans amis, sans appui, abandonnée par le commissaire de police
qui traitait ses soupçons de chimères, que pouvait-elle?

--A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais à
quelqu'un des amis du général... Il devait en avoir dans de hautes
situations... et si je les connaissais...

--Attendez!... fit Mme Delorge.

Et s'étant élancée dehors, elle ne tarda pas à reparaître avec le petit
agenda où le général inscrivait l'adresse des personnes de ses
relations...

--Écoutez, dit-elle...

Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Université; le duc de
Champdoce, rue de Varennes; le général Changarnier, rue du
Faubourg-Saint-Honoré; le général Lamoricière, rue Las-Cases; le général
Bedeau, rue de l'Université...

--C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des généraux que vous venez
de nommer consente à prendre en main votre cause, et si un crime a été
commis, comme je le crois, le général Delorge sera vengé!...

Elle réfléchit, puis d'une voix ferme:

--Le devoir parle, dit-elle. J'agirai dès demain...



VI


C'était le deux décembre 1851, un mardi.

Après une nuit d'agonie, passée à prier près du cadavre de l'homme
qu'elle avait tant et uniquement aimé, Mme Delorge, sur les huit
heures du matin, envoya Krauss lui chercher un fiacre et partit...

Souvent son mari lui avait parlé du général Bedeau, comme du plus brave
et du plus loyal soldat de l'armée; elle avait eu occasion de le voir,
et même de le recevoir à sa table en Afrique...

C'est donc chez le général Bedeau, rue de l'Université, qu'elle se fit
conduire tout d'abord...

Et pendant que sa voiture roulait lentement le long de la route de
Versailles et du quai de Passy, elle s'inquiétait de la façon dont elle
se présenterait au général et de ce qu'elle lui dirait pour l'intéresser
plus vivement à sa cause...

Un choc assez violent interrompit ses réflexions... Le fiacre venait de
s'arrêter court, à la hauteur du pont d'Iéna.

Surprise de ce brusque arrêt, et aussi d'un grand bruit qu'elle
entendait, elle se pencha à la portière, pour en reconnaître la cause...

C'était de l'artillerie qui défilait au grand trot.

Il y avait bien trois ou quatre batteries, qui venaient de l'École
militaire, qui traversaient le pont et qui, tournant à droite,
remontaient le quai de Billy.

De sa place, Mme Delorge distinguait très bien les canons et les
lourds caissons, et les soldats drapés dans leurs longs manteaux bleus.
Des officiers, le sabre à la hanche, galopaient tout le long de la
colonne, criant leurs commandements d'une voix qui dominait le fracas
des roues...

Cependant le torrent s'étant écoulé, le fiacre se remit en route, mais
non pour longtemps; car, vers le milieu du quai de la Conférence, il
s'arrêta de nouveau, et Mme Delorge entendit son cocher échanger des
injures avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir.

Abaissant donc la glace de devant:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au cocher.

--Il y a, répondit cet homme, que les voitures ne passent pas. Regardez
plutôt à votre gauche.

Elle regarda, et tout le long du Cours-la-Reine jusqu'à la place de la
Concorde, et de tous les côtés dans les Champs-Elysées, elle vit, rangés
en ligne, des régiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers et
dragons.

--Tant et si bien, gronda le cocher, qu'il nous faut retourner sur nos
pas pour aller passer la Seine au pont d'Iéna. Comme c'est régalant!...

Et faisant volter son cheval à grands coups de fouet, il le lança au
galop en jurant:

--Que le diable emporte les revues!...

Mme Delorge, elle aussi, croyait à une revue, et si elle s'en
inquiétait, c'est qu'elle y découvrait une raison de ne pas trouver le
général Bedeau chez lui.

Et, en effet, toute la garnison de Paris était en mouvement.

Tout le long des quais de la rive gauche, des troupes étaient
échelonnées, et trois régiments de ligne au moins étaient massés sur
l'esplanade des Invalides et autour du palais du Corps législatif.

De là pour la voiture de telles difficultés d'avancer, que Mme
Delorge la fit arrêter, et descendit, résolue à gagner à pied la rue de
l'Université...

Mais à mesure qu'elle avançait, elle s'étonnait de ce grand déploiement
de forces. Le quartier ne lui paraissait pas avoir sa physionomie
accoutumée. Elle trouvait aux passants une figure et des allures
étranges. De distance en distance, des pelotons de sergents de ville
veillaient. Enfin, au coin de toutes les rues, des groupes se formaient
devant des affiches imprimées sur papier blanc...

Si étrangère quelle fût toujours restée aux intérêts et aux passions
politiques de cette époque troublée, Mme Delorge ne pouvait plus ne
pas comprendre qu'il se passait ou qu'il allait se passer quelque chose
d'extraordinaire.

Mais que lui importait! La douleur vraie est égoïste. Et il était
impossible qu'elle discernât une relation quelconque entre cette
agitation qu'elle remarquait et la mort de son mari.

Tout entière à la préoccupation de la démarche qu'elle tentait, elle
avançait sans détourner la tête, de ce pas roide et hâtif qui décèle un
intérêt de vie ou de mort.

--Que vais-je dire? pensait-elle. Par où commencerai-je?...

Cependant, au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de
l'Université, force lui fut de s'arrêter.

Le carrefour était absolument obstrué par une foule compacte, au milieu
de laquelle un homme d'un certain âge parlait avec la plus extrême
véhémence.

Instinctivement elle approcha, écoutant. Des gens, la face empourprée de
fureur, s'exclamaient:

--C'est un crime inouï!

--C'est monstrueux!

--Arrêter un tel citoyen!...

Ces derniers mots frappèrent la malheureuse femme, et se penchant vers
un vieillard debout près d'elle, qui ne semblait pas le moins irrité:

--Qui donc a-t-on arrêté? interrogea-t-elle.

--Bedeau, madame, le général Bedeau! répondit le bonhomme d'un accent
terrible.

Elle faillit tomber à la renverse. Puis l'idée absurde lui venant que
peut-être ce vieux se moquait:

--Ce n'est pas possible! fit-elle.

--Et cependant, répliqua-t-il, c'est vrai. Bedeau a été saisi ce matin
comme un vil malfaiteur, dans son lit, par six agents de police sous les
ordres d'un commissaire, et traîné de force, ou plutôt porté jusqu'à un
fiacre qui stationnait devant la porte. Il se débattait furieusement, et
criait à pleine voix: «A la trahison! Je suis le général Bedeau!... A
l'aide, citoyens! On arrête le vice-président de l'Assemblée
nationale!...»

--Oui, c'est exact, approuva un voisin, j'y étais... Et j'ai entendu le
commissaire de police crier au cocher: «A Mazas!...»

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.

Un peloton de sergents de ville venait de déboucher de la rue du Bac, et
arrivait au pas de course, l'épée à la main.

En un clin d'œil, l'attroupement s'éparpilla dans toutes les
directions, et c'est à grand'peine que Mme Delorge réussit à se
réfugier sous une porte cochère.

Mais la malheureuse femme s'était armée de trop d'énergie pour qu'une
première déception, si terrible qu'elle fût, la décourageât.

Le général Bedeau lui manquait, soit! Le général Lamoricière lui
restait, et demeurait à deux pas.

Elle se remit donc en route, remonta la rue de Bellechasse jusqu'à la
rue Saint-Dominique, et bientôt arriva rue de Las-Cases.

Là tout était calme, silencieux, désert... Personne, sinon un
factionnaire, l'arme au bras, à chaque extrémité.

La porte du numéro 11 était entre-bâillée; Mme Delorge la poussa et
entra...

Sous la voûte, au pied de l'escalier, une vieille femme, la portière
évidemment, causait avec deux locataires de la maison, deux hommes
jeunes encore.

Mme Delorge s'avança, et d'une voix troublée:

--Le général Lamoricière? demanda-t-elle.

Les autres, à ce nom, reculèrent, l'examinant d'un air de défiance, et
enfin la portière répondit:

--Arrêté!...

[Illustration:--Je pense que nul ici n'a la prétention de me dire ce que
j'ai à faire.]

Cette fois, Mme Delorge dut s'appuyer au mur, pour ne pas tomber...

--Quoi! lui aussi? balbutia-t-elle...

--Oui, lui... ce matin, au petit jour. Ils étaient toute une bande pour
le prendre, et, comme il appelait à l'aide, ils l'ont menacé de lui
mettre un bâillon...

Les yeux de la portière flamboyaient, et s'exaltant au son de ses
paroles:

--Quand ils se sont présentés, continua-t-elle, ils ont commandé à mon
mari de les conduire à l'appartement du général... Plus souvent!... Il a
vu le coup tout de suite, et de toutes ses forces il s'est mis à crier:
«Au voleur!» Et savez-vous ce qui est arrivé?...

Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge, et montrant dans le lit un
pauvre diable qui geignait à fendre l'âme:

--Voilà, poursuivit-elle, l'état où les brigands l'ont mis. Ils étaient
plus de dix après lui, qui voulaient le tuer, et ils lui ont traversé la
cuisse d'un coup d'épée. Mais, minute! Cela ne se passera pas ainsi, et
nous verrons s'il n'y a plus de justice en France...

Voyant l'affreuse émotion de Mme Delorge, les deux locataires
pensèrent qu'elle devait être parente de l'illustre homme de guerre, et
s'approchant d'elle:

--Mais rassurez-vous, madame, lui dirent-ils, le général ne court aucun
danger; personne n'oserait toucher un cheveu de sa tête. Il n'est
d'ailleurs pas le seul arrêté: Cavaignac, Changarnier, Charras, M.
Thiers doivent être à Mazas, à cette heure...

Sans plus les écouter, Mme Delorge s'élança dehors.

Ce qui arrivait, c'était l'écrasement de toutes ses espérances. A qui
s'adresserait-elle, qui l'aiderait à se faire rendre justice, si les
meilleurs et les plus dignes étaient ainsi jetés en prison!...

Cependant elle atteignait le palais du Corps législatif. Tout autour de
la place, des troupes étaient rangées, l'arme au pied. Sous le portique,
elle apercevait comme une mêlée confuse de soldats et de bourgeois.

Près d'elle, une voix dit:

--Quoi! les représentants aussi!...

--Les représentants surtout! répondit une autre voix.

Ainsi, c'étaient les représentants du peuple que les soldats chassaient
du palais! Quelques-uns se débattaient, refusaient d'avancer, et on les
poussait, la crosse dans les reins.

Deux ou trois essayèrent de haranguer les troupes. Ils furent aussitôt
enveloppés et entraînés par la rue de Bourgogne.

Perdue dans cette mêlée, Mme Delorge cherchait à se dégager et à
gagner les quais, lorsqu'un homme vint à elle, qu'elle reconnut pour un
représentant du peuple qu'elle avait vu plusieurs fois avec son mari.

Il était fort rouge, agité d'un tremblement nerveux, et c'est d'un
accent rauque qu'il lui demanda, sans même la saluer:

--C'est bien à madame la générale Delorge que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, monsieur...

--Eh bien! madame, vous voyez ce qui se passe... Le président de la
République égorge cette République qu'il avait juré de protéger et de
défendre... Il dissout l'Assemblée à coups de baïonnettes... Et penser
qu'il a trouvé des généraux pour être complices d'un tel forfait... Mais
le général Delorge, l'honneur et la loyauté mêmes, n'en est pas, lui,
n'est-ce pas, madame? Sait-il ce qui arrive?... De grâce, courez le
prévenir, qu'il vienne, qu'il vienne bien vite...

--Le général Delorge est mort, monsieur!...

--Mort! balbutia comme un écho le représentant atterré...

Et transporté de rage:

--Mais nous le vengerons! madame, continua-t-il. Pauvre Delorge!...
C'est qu'il n'était pas de ceux qu'on achète, lui!... Mais justice sera
faite... Ce coup d'État n'est qu'une tentative insensée qui ne doit pas,
qui ne peut pas réussir!...

Mme Delorge rencontrait-elle donc un de ces hommes courageux et
inflexibles que le crime révolte et qui se dévouent jusqu'à l'oubli
d'eux-mêmes à la juste cause du faible et de l'opprimé?...

Elle l'espéra... Mais lui, sans attendre seulement sa réponse, la
quitta, et bientôt elle l'aperçut au milieu d'un groupe d'habits noirs,
gesticulant avec une véhémence croissante...

Pourtant elle essaya de le rejoindre. Un remous de la foule la repoussa
bien loin. A ses côtés, des jeunes gens criaient:

--La Constitution est violée!... Louis Bonaparte s'est mis hors la
loi!...

Et encore:

--Courons, c'est à la mairie du dixième que les représentants vont se
réunir...

Éclairée par les événements et aussi par les paroles du représentant,
Mme Delorge commençait à entrevoir, croyait-elle, les raisons qui
avaient armé les meurtriers de son mari.

A ce complot, préparé de longue main et dans l'ombre, et qui éclatait en
ce moment au grand jour, il avait fallu bien des complices. Un mot
prononcé la veille eût tout fait échouer. Ce mot, le général avait dû le
savoir, soit qu'il l'eût deviné ou surpris, soit qu'un complice le lui
eût étourdiment confié.

Donc, Mme Delorge voyait sa destinée liée à celle du coup d'État.

Qu'il échouât!... Ah! les vengeurs lui arriveraient en foule.

Qu'il réussît, au contraire! Jamais sans doute justice ne serait
faite...

Mais un soudain souvenir l'arracha brusquement à ses sombres
méditations.

L'enterrement du général devait avoir lieu à trois heures, il était près
de midi... et elle se trouvait à une lieue de sa maison.

A cette pensée, la fatigue qui l'accablait disparut, et c'est avec une
hâte convulsive qu'elle regagna l'endroit où elle avait laissé son
fiacre. Mais il n'y était plus. Les troupes qui s'étaient massées sur
l'esplanade des Invalides avaient forcé le cocher de s'éloigner, et ce
n'est qu'après de longues recherches qu'elle le retrouva sur le quai
d'Orsay.

--Rue Sainte-Claire, à Passy, commanda-t-elle en s'élançant dans la
voiture, et vite, surtout, bien vite...

C'était facile à commander, impossible à exécuter au milieu de
l'incessant mouvement des troupes de toutes armes qui s'alignaient le
long des quais, qui gardaient les ponts ou se formaient en carré sur la
place de la Concorde.

Le cocher lança bien son cheval, mais à peine engagé dans la grande
allée des Champs-Élysées, il fut contraint de l'arrêter.

Le président de la République, le prince Louis-Napoléon Bonaparte,
s'avançait à cheval, entouré d'un nombreux état-major doré sur toutes
les coutures.

Instinctivement, Mme Delorge avança la tête à la portière, et au
premier rang, à cheval, plus hautain que jamais, elle reconnut le comte
de Combelaine...

Alors, une soudaine et foudroyante inspiration l'éclaira... Une colère
terrible charria tout son sang à son cerveau... Et roidissant le bras
dans la direction de cet homme:

--C'est lui!... s'écria-t-elle, c'est lui!...

Mais ce cri désespéré devait se perdre comme en un désert dans l'émotion
d'un tel moment. Personne ne se trouva pour le relever.

Personne... hormis l'homme qu'il accusait.

M. de Combelaine se pencha sur son cheval, ses yeux rencontrèrent ceux
de Mme Delorge, et elle crut surprendre sur ses lèvres le sourire
ironique et triomphant du coupable sûr de l'impunité.

Et pourquoi non!

Si là-bas, sur la place du palais Bourbon, l'issue du coup d'État
semblait encore douteuse, ici, près de l'Élysée, tout présageait une
victoire.

Le prince, entouré de son escorte piaffante et dorée, souriait, et bien
au-dessus du roulement des tambours et des fanfares des clairons,
s'élevaient les acclamations des soldats. Déjà, aux cris de: «Vive le
président!» se mêlaient des cris bien autrement significatifs de: «Vive
l'empereur!...»

Autour d'elle, dans la foule qui se pressait sur le trottoir, Mme
Delorge ne découvrait que des visages consternés ou stupéfaits. Les
imprécations étaient rares. A peine quelques sceptiques osaient-ils
rappeler à demi-voix les entreprises avortées de Boulogne et de
Strasbourg.

--C'est fini! murmura la malheureuse femme, c'est fini!...

Déjà le triomphant cortège était passé. Le cocher reprit sa course, et
vingt minutes plus tard il s'arrêtait devant la villa de la rue
Sainte-Claire.

Debout près de la grille, Krauss attendait.

Apercevant sa maîtresse:

--Ah! madame, s'écria le digne serviteur, que vous est-il arrivé!...
Nous étions tous, ici, dans une inquiétude mortelle. M. Ducoudray
voulait partir à votre recherche; nous ne savions que faire...

C'est qu'il était deux heures. C'est que les employés des pompes
funèbres étaient arrivés. Déjà la porte était tendue de draperies
noires...

--Où est... mon mari? demanda la pauvre femme...

Krauss suffoquait... Pour la dixième fois depuis la veille, il frémit de
cette crainte que la raison de sa maîtresse ne résistât pas à tant
d'effroyables assauts.

--Hélas! balbutia-t-il, on a apporté la bière, et... moi-même, j'ai
enseveli mon général. Si madame voulait me croire...

--C'est bien!... interrompit-elle.

Et toujours de ce même pas d'automate qui épouvantait tant l'honnête
Krauss, l'œil fixe et sec, elle gravit l'escalier...

Le cercueil du général était au milieu de la chambre, posé sur deux
tréteaux et recouvert d'une draperie noire avec une grande croix
blanche. Auprès, étaient les deux prêtres qui avaient veillé le corps,
et M. Ducoudray.

--Que tout le monde se retire, commanda Mme Delorge d'un accent qui
ne souffrait pas de réplique, et qu'on m'amène mon fils...

On obéit, et elle demeura seule, debout, devant ce cercueil où en même
temps que la dépouille mortelle de son mari on avait scellé sa vie à
elle, son bonheur et toutes ses espérances...

Elle se maudissait de ne s'être pas trouvée là pour ensevelir de ses
mains l'homme qu'elle avait tant aimé, et elle frissonnait d'un désir
immense, impérieux, irrésistible, de le voir une fois encore, la
dernière.

Certainement elle allait donner l'ordre de déclouer la bière, quand elle
se sentit tirer par sa robe.

C'était son fils, c'était Raymond, qui venait d'entrer, et qui blême, le
visage décomposé, la poitrine gonflée de sanglots, lui disait:

--Mère, c'est moi. Tu m'as appelé, que me veux-tu? Je t'en prie,
parle-moi!...

Elle lui prit la main, et l'attirant près du cercueil:

--Si je t'ai fait venir, ô mon fils, prononça-t-elle, c'est qu'il ne
faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta
mémoire... Tu n'étais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous
frappe doit faire de toi un homme... Tu as désormais à remplir un devoir
sacré...

Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde.

--On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-même que ton père a été
tué en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton père, le vaillant et
loyal soldat, a été assassiné! et je connais le meurtrier... Oui, je
suis prête à jurer, sur mon salut éternel, que je le connais...

Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement
chacune de ses paroles:

--Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en
œuvre, sans doute, pour étouffer la vérité. Il se peut que la justice
humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup
hors de notre portée. N'importe! ton père, Raymond, doit être vengé.
C'est à cette œuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être y
succomberai-je. Alors tu seras là... Jure-moi, mon fils, que ton père
sera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tu auras
de force, d'intelligence et d'énergie... Jure que tu renonces à
t'appartenir tant que le lâche assassin n'aura pas été puni!...

D'un geste solennel, Raymond étendit la main au-dessus du cercueil, et
dit:

--Je le jure!...

Mme Delorge n'eut pas le temps d'ajouter une syllabe.

Des pas lourds ébranlaient l'escalier, des hommes vêtus de la sinistre
livrée des pompes funèbres parurent à la porte de la chambre, disant
entre eux:

--Voilà le cercueil à descendre... Mâtin! il n'a pas l'air léger!

Ils s'approchaient, insoucieux de leur besogne lugubre, tout en
échangeant ces réflexions, et déjà ils enlevaient la draperie noire...

Oh! alors, véritablement, Mme Delorge sentit son cœur se briser et
sa raison vaciller... Folle de douleur, elle se jeta contre le cercueil,
en s'écriant:

--Non! vous ne l'emporterez pas, je vous le défends...

Mais c'était la convulsion suprême de sa douleur, ses bras presque
aussitôt se détendirent, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en
arrière et elle roula inanimée sur le tapis...



VII


Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa
raison, Mme Delorge recouvra la faculté de souffrir.

Elle était couchée dans la chambre, dans le lit de son fils.

Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près du feu, dans un fauteuil,
une femme de chambre sommeillait à demi...

Ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu connaissance,
la pauvre femme le comprenait.

On l'avait fait revenir à elle, on l'avait couchée et elle s'était
endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur
suprême de la nature.

Mais un grand apaisement s'était fait en son âme, si grand qu'elle s'en
étonnait presque. Sans cesser d'être aussi profonde et aussi intense, sa
douleur était devenue calme. Elle pouvait réfléchir, envisager
froidement sa situation présente, et mesurer la grandeur des devoirs que
lui réservait l'avenir.

Ainsi elle s'efforçait de voir clair en elle-même, quand, à un mouvement
qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha.

--Madame est éveillée?... demandait cette fille; madame se sent-elle
mieux?...

--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il?

--Dix heures bientôt.

--Où sont mes enfants?

--Mlle Pauline est couchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le
bureau de...

Elle hésita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva:

--...Dans le bureau de défunt monsieur.

Elle avait tort d'hésiter. La douleur de Mme Delorge n'était pas de
celles qui, mesquines et idiotes, dépendent d'un mot, que telle
expression calme et que telle autre avive.

--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour
m'habiller.

--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?...

--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je
remercie M. Ducoudray, et lui-même doit souhaiter me parler.

Elle ne se trompait pas, et c'était avec la plus vive impatience qu'en
ce moment même le digne bourgeois attendait son réveil.

Il avait appris enfin les événements de la matinée, les mesures du coup
d'État, et se demandait, non sans anxiété, quel avait pu être le
résultat des recherches de Mme Delorge.

Cela le préoccupait si fort, qu'au lieu de courir à Paris, pour
s'informer, pour voir, comme ç'avait été sa première inspiration, il
était revenu, aussitôt l'enterrement, à la villa de la rue
Sainte-Claire.

Cependant, la soirée s'avançait et il songeait à se retirer, lorsque
Mme Delorge parut...

Il se dressa, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres à la vue de la
malheureuse femme.

Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive
fréquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de
vingt années.

Élisabeth Delorge, la belle, l'adorée, l'heureuse épouse, n'était plus.

Celle qu'il voyait, pâle et glacée sous ses vêtements de deuil, le
regard éteint et le visage immobile, c'était Mme veuve Delorge.

Cependant il ne tarda pas à se remettre de son étonnement, et clairement
et brièvement, elle lui dit les événements de la matinée.

Il en était indigné, exaspéré, furieux...

Car il était libéral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnément
libéral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran
Louis-Philippe, et avait même contribué, sans s'en douter, à le
renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il
demandait pardon au bon Dieu.

Quant au reste, sans être aussi affirmatif que Mme Delorge, il
partageait ses soupçons.

Que le général eût eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas
douteux. On avait dû lui faire des ouvertures à brûle-pourpoint; sa
loyauté s'en était indignée, il avait peut-être menacé de parler, et le
négociateur n'avait pas hésité à le tuer, pour assurer le secret de la
conspiration.

Mais ce meurtrier était-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont
M. Ducoudray n'était pas absolument persuadé, disant qu'un sourire sur
les lèvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime...

--Il l'a commis, j'en suis sûre! interrompit violemment Mme Delorge.
Cet homme a été notre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où
il est arrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Déjà ils
préparaient le coup d'État qui éclate aujourd'hui. Maintenant, je sais
ce qu'ils avaient pu dire à mon mari, le jour où il les chassa de chez
lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine
est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne
trompent pas: l'assassin, c'est lui!...

Malheureusement, les circonstances étaient étrangement contraires.

--Car, bien évidemment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami
va passer inaperçue... Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit
d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oublié. C'est triste à dire,
mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête? Et si nous
l'obtenons, comment faire éclater la vérité? Où trouver des preuves, des
témoins?...

Il fut interrompu par l'entrée brusque de Krauss, lequel arrivait, un
papier à la main, criant:

--Ah! monsieur, si vous saviez!...

Mais il demeura béant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore
couchée, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se
taire ou parler.

Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti:

--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinière, n'ait fait une
grosse sottise. Ce tantôt, pendant... l'enterrement, un homme s'est
présenté, un homme qui voulait absolument parler à madame, pour une
affaire très importante, à ce qu'il assurait, et qui concernait mon
pauvre défunt maître... Madame dormait à ce moment, la cuisinière était
seule à la maison, elle répondit qu'il n'y avait personne... L'homme
parut désolé, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda
du papier et un crayon et écrivit ceci...

Le papier que lui présentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un
coup d'œil, et le passa à M. Ducoudray, en disant:

--Vous demandiez des témoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?...

Sur ce papier il y avait écrit, d'une mauvaise écriture:

«_Laurent Cornevin, employé aux écuries de l'Élysée, à son domicile à
Montmartre, rue Mercadet._»

Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil.

--C'est lui, s'écria-t-il, c'est certainement ce garçon d'écurie qui
éclairait, m'a-t-on dit, le général et son adversaire. Cet homme sait la
vérité, lui!... Quel malheur que je n'aie pas été là quand il est
venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitôt mon
retour?...

Le brave Krauss était désolé.

--Hélas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille,
et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parlé. Elle comptait le remettre
demain à madame.

Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris une grande résolution.

--C'est un malheur aisément réparable, s'écria-t-il. Demain, avant huit
heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura
peut-être quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une
révolution ne me fait pas peur!...

A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il était certains mobiles
dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son
mérite.

Il avait fort réfléchi, depuis la veille.

Considérant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'était
demandé pourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenir
plus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur double veuvage?

[Illustration: Sur le côté une blessure qui avait amené la mort.]

Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle sérieux à ce projet
flatteur.

Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la
soixantaine; mais si elle était belle encore, il était, lui, toujours
vert, et une différence de vingt années entre la femme et le mari n'est
pas rare dans les meilleurs ménages.

Le désespoir où il voyait Mme Delorge ne le décourageait aucunement.

Est-ce qu'il n'avait pas été désespéré, lui aussi, lors de la mort de sa
pauvre défunte! Il s'était consolé. Elle se consolerait de même.

Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lent travail du temps, à
l'action dissolvante des semaines succédant aux jours, des années
succédant aux mois?... Non.

Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'était tracé un plan de
conduite.

Se découvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et
ses aspirations, eût été, il le comprenait, une insigne maladresse.

Risquer un mot, hasarder une allusion, c'eût été à tout jamais se fermer
les portes de la villa.

S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer,
s'implanter petit à petit lui semblait un chef-d'œuvre de
machiavélisme.

Et il avait résolu de jouer le rôle d'un vieil ami sans conséquence,
jusqu'au jour où, sûr d'être indispensable, il démasquerait brusquement
ses batteries.

Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui
s'offrait à lui pour ses débuts?

Qu'aurait à refuser Mme Delorge à l'homme qui l'aiderait à se faire
rendre justice? Rien.

D'un autre côté, et toute question de sentiment à part, M. Ducoudray
n'était pas sans une certaine satisfaction de se trouver mêlé à cette
affaire. Le mystère l'attirait.

Qu'il courût, à s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il
était à cent lieues de le soupçonner.

Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 décembre 1851, la
tentative du prince Louis-Napoléon ne pouvait aboutir qu'à un échec
honteux...

N'importe! toutes ces idées qui grouillaient dans sa cervelle
l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'œil de la
nuit.

Dès sept heures, le matin du 3 décembre, le mercredi, il était debout,
rasé. Et, à sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison,
lesté d'une tasse de café à la crème.

La matinée était sombre et pluvieuse.

Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La
circulation était rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se
rendant à leur chantier, avaient des physionomies singulières et
parlaient bas.

Pourtant, ce n'est qu'en arrivant à la place de la Concorde que M.
Ducoudray reconnut clairement la gravité des événements.

La première division de l'armée de Paris, sous les ordres du général
Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-Élysées,
sur la place et aux abords de l'Élysée et des Tuileries.

--Diable! grommela M. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats!...

L'impression désagréable qu'il en ressentit devint décidément fâcheuse
lorsqu'il se fut approché d'un groupe qui s'était formé au coin de la
rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder.

Un jeune homme, l'œil enflammé et la parole vibrante d'indignation,
racontait ce qui était advenu la veille de la tentative de résistance
des représentants réunis à la mairie du Xe arrondissement.

--Ils étaient au moins trois cents, disait-il... S'étant constitués, ils
venaient de décréter la déchéance du président et de nommer le général
Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un
sous-lieutenant de chasseurs à pied, se présente et les somme de se
disperser... Ils refusent, ils déclarent qu'ils ne céderont qu'à la
force... Aussitôt la salle des délibérations est envahie par des agents
et des soldats, qui empoignent les représentants du peuple et les
traînent à la caserne du quai d'Orsay, où ils sont prisonniers...

Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria:

--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont défendus!...

Cela indigna M. Ducoudray.

--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit
de s'arrêter pour les lire...

--Vous, le vieux, prononça l'agent, je vous engage à filer, sinon!...

Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'œil,
que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots...

Il fila...

Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissait qu'il serait peut-être
prudent de remettre à un autre jour sa visite à Montmartre...

Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et
que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge fût bien difficile à
inventer; mais cette veuve d'un soldat renommé pour son courage devait
priser la bravoure et être sensible à des dangers courus à son service.

Il continua donc sa route, et ne tarda pas à arriver au boulevard.

L'agitation y était sensible, bien que sourde encore et contenue.
Beaucoup de boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes, comme il arrive à
Paris quand on s'attend à quelque chose.

De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, étaient collées
contre les arbres avec des pains à cacheter, et les passants
s'arrêtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui
arrachait brutalement l'affiche, et tout était dit...

--C'est égal, pensait M. Ducoudray, ça chauffe... Ça sent la poudre!

Il ne se trompait pas.

Au moment où il arrivait à la hauteur de la rue Drouot, il fut croisé
par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant:

--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un représentant vient
d'être tué!... Aux armes!...

--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray à un homme arrêté comme
lui sur le boulevard...

L'autre ne répondit pas...

Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du côté de la
Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot.

Cette idée qu'on n'était peut-être pas en sûreté sur le boulevard lui
rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidité d'une flèche
qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit
à remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chaussée
Clignancourt...

A mesure qu'il s'éloignait du centre, de ce forum sceptique et léger
qu'on appelle le boulevard, l'émotion diminuait...

Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils
plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les
affiches, mais ils haussaient les épaules...

Du moins, M. Ducoudray s'attendait à trouver Montmartre fort agité.
Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait
été plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le
représentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux
armes.

Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet, à l'adresse indiquée par
l'employé des écuries de l'Élysée...

C'était une vaste maison à cinq étages, qui, à en juger par le nombre
des fenêtres, excessivement rapprochées les unes des autres, devait être
divisée en une infinité de petits logements.

Un long couloir obscur et étroit, fort malpropre et très boueux,
conduisait à la loge du portier, une véritable niche ménagée sous
l'escalier.

Dans cette loge, une vieille femme était assise, surveillant
l'ébullition d'un poêlon d'où s'échappaient des odeurs suspectes.

--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plaît? demanda M. Ducoudray.

--Il ne doit pas être chez lui, répondit la portière, mais sa femme y
est.

--Il est donc marié?

--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est marié, et il a même cinq
enfants, trois filles et deux garçons...

L'espoir que la femme saurait lui dire où trouver son mari décida le
bonhomme.

--Indiquez-moi, s'il vous plaît, demanda-t-il, le logement de M.
Cornevin.

--C'est au premier, répondit la portière... au premier, en descendant du
ciel, bien entendu.

Et se penchant à la fenêtre de sa loge, qui ouvrait sur la cour:

--Ohé! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix à érailler le crépi des
murs, v'là un monsieur pour vous!

La précaution n'était pas inutile.

M. Ducoudray allait se perdre dans le dédale des corridors, lorsque
Mme Cornevin arriva à son secours.

C'était une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en
qui tout respirait la douceur et l'honnêteté.

Elle était pauvrement vêtue, mais très proprement, et tenait sur les
bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant.

--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne
bourgeois.

Il entra dans une petite pièce resplendissante de propreté, et alors
seulement il s'aperçut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de
pleurs mal essuyés.

--Madame, commença-t-il, j'aurais à parler à votre mari pour une affaire
de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard...
Pouvez-vous me dire où je le rencontrerais?...

--Hélas! monsieur, je n'en sais rien moi-même.

M. Ducoudray tressaillit.

--Vous dites?... fit-il.

--Je dis, monsieur, que je ne sais ce qu'il est devenu, répéta la pauvre
femme.

Et incapable de maîtriser son chagrin:

--Il n'est pas rentré cette nuit, poursuivit-elle en fondant en larmes,
et quoiqu'il ne fût pas de service, je n'étais pas très inquiète,
pensant qu'il avait sans doute pris le tour d'un camarade. Cependant,
dès qu'il a fait jour, j'ai couru à l'Élysée pour avoir de ses
nouvelles. Ah! monsieur, ses camarades m'ont répondu qu'ils ne l'ont pas
vu depuis trois jours!... Un homme qui aime tant sa maison et ses
enfants, si économe, si honnête, si bon!... C'est la première fois qu'il
se dérange depuis notre mariage!... Mais non! ce n'est pas possible, il
faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur...

Le digne rentier était devenu plus blanc que sa chemise.

Entre la mort du général Delorge et la singulière disparition de
Cornevin, seul témoin de cette mort mystérieuse, il découvrait un
rapport frappant et peu fait pour rassurer.

Cependant, il s'efforça de dissimuler sa terrible émotion, et d'une voix
qui n'était pas trop altérée:

--Voyons, voyons, ma chère dame, dit-il, ne vous désolez pas ainsi, que
diable! Vous allez voir reparaître votre mari. Il se sera attardé avec
quelque camarade.

--Impossible! monsieur. Tous ses camarades sont consignés depuis
quarante-huit heures à l'Élysée...

--Alors, comment se fait-il qu'il se soit absenté?

--C'est justement ce que les autres se demandent...

M. Ducoudray se le demandait aussi, et il sentait en même temps un
frisson courir le long de son échine. Un crime avait été commis... n'en
avait-on pas commis un second pour cacher le premier?

--Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois, madame?
interrogea-t-il.

--Hier matin. Nous avons déjeuné ensemble, et après, il s'est habillé en
me disant qu'il avait une commission à faire du côté de Passy.

--Et il ne vous a pas dit quelle sorte de commission?

--Non. Je sais seulement qu'il voulait voir la femme d'un général, et
que c'était pour quelque chose de très grave.

Elle fut interrompue par l'entrée de deux petits garçons, l'un de huit
ans, l'autre de dix, qui arrivaient en chantant et en se bousculant,
mais qui se découvrirent poliment dès qu'ils aperçurent un étranger.

C'étaient les deux aînés de Mme Cornevin. Elle parut fort surprise de
les voir, et d'un air sévère:

--Que venez-vous faire ici à cette heure? demanda-t-elle. Comment
êtes-vous sortis de l'école?...

--Le maître nous a renvoyés.

--Renvoyés! pourquoi?

--Ah! voilà! Il nous a dit comme cela: Allez-vous-en tous, et rentrez
bien vite chez vous, parce qu'il va y avoir une révolution.

Mme Cornevin pâlit. Bien qu'elle fût allée à l'Élysée le matin, elle
ne savait rien, on ne lui avait rien dit.

--Une révolution!... murmura-t-elle. On va se battre et je ne sais pas
où est Laurent!...

--S'occupait-il donc de politique? interrogea M. Ducoudray.

--Lui? monsieur! Ah! jamais de la vie! Il ne songeait, le cher homme,
qu'à travailler pour les enfants et pour moi!...

De sa vie, le digne bourgeois ne s'était senti plus mal à l'aise. Mille
appréhensions vagues et sinistres l'assaillaient. Ce logis lui semblait
affreusement dangereux, le plancher lui brûlait les pieds.

--Je ne veux pas vous importuner davantage, dit-il à la pauvre femme, je
repasserai demain, et croyez-moi, M. Cornevin sera rentré...

Mais comme de raison, elle lui demanda son nom, pour le répéter à son
mari.

Il frémit à cette demande. Donner son nom!... Ne serait-ce pas une
imprudence énorme?

Il rentra donc son portefeuille d'où il s'apprêtait à tirer sa carte, et
saisissant le premier nom qui se présenta à sa mémoire:

--Dites à votre mari, madame, répondit-il, que c'est M. Krauss qui est
venu le visiter.

Ce n'était pas précisément héroïque, ce que faisait là le digne
bourgeois, mais la tête n'y était plus.

Cette idée que peut-être Cornevin avait été supprimé parce qu'il
possédait un secret dont lui, Ducoudray, se trouvait dépositaire, cette
idée lui donnait la chair de poule.

Et tout en descendant l'escalier, il récapitulait tous les moyens connus
de se débarrasser d'un homme, depuis le coup d'épée d'un spadassin bien
payé jusqu'au poison subtilement glissé dans le potage par une
cuisinière séduite à prix d'or.

--Brrr!... faisait-il, brrr!...

Songeant qu'à la suite des grands meneurs du coup d'État, Morny, Maupas,
Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendu nommer le vicomte de Maumussy, le
comte de Combelaine, et M. Coutanceau même, qui passait pour avoir mis
sa fortune au service du prince-président.

Cependant, une fois hors de la maison, il respira plus librement, et le
grand air, la marche et le mouvement de la rue produisant leur effet, il
ne tarda pas à se reprocher d'avoir peut-être cédé à des craintes
exagérées.

D'un autre côté, le succès du coup d'État ne lui semblait rien moins
qu'assuré.

Plus il se rapprochait du centre de Paris, plus la fermentation
s'accentuait. Les quartiers de la rue des Martyrs et du faubourg
Montmartre, si calmes lorsqu'il les avait traversés, commençaient à
s'agiter.

L'indignation succédait à la dédaigneuse indifférence du premier moment,
et tout semblait annoncer une lutte prochaine.

On s'assemblait et on battait des mains devant les affiches des divers
comités de résistance, affiches ardemment pourchassées par la police
cependant, et qui toutes résumaient la même idée en des termes presque
identiques:

«La constitution est violée... Louis-Napoléon s'est mis lui-même hors la
loi... Aux armes!...»

Parfois, un homme passait, un fusil sur l'épaule, qui criait:

--Venez, citoyens, venez!... On se bat rue de Rambuteau.

Au bruit de ces paroles, M. Ducoudray s'animait peu à peu, comme un
vieux cheval au son de ses grelots.

--Décidément, ça marche, pensait-il, ça marche!...

Mais c'était bien autre chose vraiment sur le boulevard.

La foule, de moment en moment, y devenait plus compacte et plus animée.
A tous les coins de rue, et jusque sur le milieu de la chaussée, des
groupes se formaient. Sur les chaises des cafés, des orateurs improvisés
montaient, qui lisaient le décret de déchéance prononcé par l'assemblée
du Xe arrondissement, ou l'arrêt de mise en accusation de
Louis-Napoléon Bonaparte par la haute cour de justice...

Des escouades de sergents de ville, l'épée à la main, circulaient à
travers cette cohue, appuyés par des hommes de mauvaise mine, en
bourgeois et armés de casse-tête et de bâtons...

Les mêmes cris les accueillaient partout:

--Vive la Constitution! A bas Soulouque!...

Sur la chaussée, les pelotons de cavalerie se succédaient.

La foule s'ouvrait pour laisser passer les chevaux, et se reformait
derrière eux aux cris de:

--Vive la République! Vive l'armée!...

La fièvre commençait à gagner M. Ducoudray... Il n'avait plus peur; le
bourgeois des glorieuses journées de Juillet se réveillait en lui. Il
oubliait Passy, Mme Delorge, son ami le général et M. de Combelaine.

--Il faut que je voie la fin de tout ceci! se dit-il.

Et il entra pour déjeuner dans un café du boulevard des Italiens.

Là, les nouvelles affluaient; vraies ou fausses, absurdes parfois, mais
toutes et toujours favorables à la résistance.

On affirmait que les meneurs du coup d'État commençaient à perdre la
tête... que M. de Maupas tremblait de peur à la préfecture de police...
que le général Magnan hésitait... que Lamoricière venait de s'évader et
de se mettre à la tête de quatre régiments...

On assurait que dans les cours de l'Élysée, quatre voitures de poste
venaient d'être attelées pour emporter bien vite et bien loin le
président et ses complices... et quelques millions, ajoutaient les bien
informés...

En vrai Parisien qu'il se vantait d'être, l'excellent M. Ducoudray
buvait comme du lait toutes ces nouvelles, les tenant pour assurées,
puisqu'elles flattaient ses espérances et ses instincts.

Et il n'était pas éloigné de croire le coup d'État décidément tombé dans
l'eau, quand il sortit du restaurant, tout disposé à l'optimisme, tel
qu'un homme qui, ayant bien déjeuné, vit en paix avec son estomac.

Il ne tarda pas à reconnaître son erreur.

Pendant le temps qu'il avait mis à prendre son repas, la mobile
physionomie du boulevard avait changé.

La foule y était plus compacte, s'il est possible, mais grave,
désormais, et presque silencieuse. Plus de rires, plus de quolibets.
Plus de ces cris de: «A bas Soulouque!» qui avaient fait ouvrir de si
grands yeux aux soldats de la ligne.

Évidemment, la situation s'était tendue.

On eût dit que chacun comprenait que l'instant décisif arrivait où les
plus grands événements ne tiennent qu'à un fil, qu'on en était à cette
minute suprême d'où dépendent les opérations les mieux combinées.

Les hommes à bâton, les décembrailliards, comme on les appelait alors,
avaient disparu du trottoir. Mais les escadrons de lanciers étaient plus
nombreux sur la chaussée. Ils ne cessaient d'aller et de venir de la
Madeleine à la Bastille, maintenant en communication les troupes des
Champs-Élysées et celles qui occupaient les quartiers du Temple et de
l'Hôtel-de-Ville...

--Se bat-on quelque part? interrogeait de ci et de là M. Ducoudray.

--Oui. Il y a des barricades rue Transnonain, rue Beaubourg et rue
Grenetat.

--Et c'est la police qui les fait faire, ajoutait un voisin.

Positivement l'estimable bourgeois commençait à ressentir quelque chose
de son malaise du matin, lorsque tout à coup, vers quatre heures,
circula à travers cette foule immense une rumeur profonde, rapide comme
le frisson d'une décharge électrique.

[Illustration: Je vis le général étendu mort, dans un coin.]

--Qu'est-ce encore? demanda M. Ducoudray à deux jeunes gens qu'il
coidoyait.

--La proclamation de Saint-Arnaud. L'avez-vous lue?

--Non. Où la lit-on?

--Au coin de toutes les rues, parbleu!

Le digne rentier se trouvait à la hauteur du faubourg Poissonnière. Il
tourna la première rue qu'il rencontra, et, au milieu des clameurs
indignées de deux cents personnes rassemblées devant une affiche, il
lut:


    «Habitants de Paris,

     Le ministre de la guerre,

     Vu la loi sur l'état de siège,

    Décrète:

     Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les
     armes à la main, sera fusillé.

      _Le général de division, ministre de la guerre_,

      LE ROY DE SAINT-ARNAUD.»



C'était bref, précis et significatif.

C'était en six lignes toute la politique du coup d'État du 2 décembre
1851.

--Oh! faisait M. Ducoudray consterné et révolté: oh!...

Et cependant, bien loin d'éteindre la résistance, cette menaçante
proclamation semblait l'attiser.

--C'est ce qu'on veut, ricanait un homme à barbe blanche; il faut bien
un prétexte pour engager les troupes!...

Presque au même moment, et comme pour lui donner raison, une violente
fusillade pétilla dans la direction du quartier des Gravilliers.

Et peu après, un jeune homme passa haletant, qui criait:

--C'est rue Aumaire, et on se cogne dur, allez; je vais chercher un
fusil.

Plus d'un devait avoir eu la même idée, car deux pas plus loin, M.
Ducoudray vit un boutiquier fermer ses volets, et écrire dessus à la
craie: «Armes données.»

Pourtant la nuit était venue, la fusillade s'éteignait peu à peu, on
n'entendait plus que des coups de feu isolés...

A force de jouer des coudes dans la cohue qui roulait à plein trottoir,
le digne rentier était arrivé au Château-d'Eau, lorsque soudain un cri
terrible sortit de mille poitrines à la fois, immédiatement suivi d'un
sourd roulement... et il se trouva entraîné par un irrésistible remous
de la foule...

Une femme dont le chapeau avait été arraché, et qui traînait une petite
fille, s'accrochait à lui désespérément en criant:

--Au nom du ciel! sauvez mon enfant!

Il essaya de lui porter secours, mais un choc violent le jeta contre un
arbre, un tourbillon passa devant lui, et il vit luire au-dessus de sa
tête l'éclair d'un sabre... Il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, plus rien.

Le terrain était vide autour de lui, la foule fuyait éperdue dans toutes
les directions, et quelques hommes ramassaient les blessés restés sur le
carreau.

Les lanciers avaient chargé.

--Ah! cela ne se passera pas ainsi, grondait le digne bourgeois en
crispant les poings, et demain... demain!...

Tout, en effet, pour lui qui connaissait si bien son Paris, présageait
pour le lendemain une journée de revanche.

Jamais mouvement révolutionnaire ne lui avait paru si accentué ni si
puissant que celui qui se prononçait en cette soirée du 2 décembre 1851.

A tous les coins de toutes les rues qu'il traversait, des groupes se
formaient, sombres, menaçants, d'où s'élevaient tantôt la voix d'un
orateur, tantôt de véhémentes protestations. Et ce n'était plus
seulement la bourgeoisie qui se révoltait, les blouses se mêlaient aux
paletots, et les mains calleuses serraient les mains gantées. Puis, de
distance en distance des ébauches de barricades s'élevaient...

Mais sa hâte était grande de retrouver Mme Delorge, et un fiacre
étant venu à passer, vide, il le prit...



VIII


La nuit était depuis longtemps venue, lorsque M. Ducoudray arriva à la
villa de la rue Sainte-Claire, et pour la première fois, en tirant la
chaîne de la cloche, il songea à la façon dont il rendrait compte de sa
mission à la veuve de son ami le général.

--Je n'ai rien à lui cacher, pensait-il, non, rien... sauf toutefois le
sentiment de prudence qui m'a fait dissimuler mon nom, et qu'elle ne
comprendrait peut-être pas, si naturel qu'il soit.

Il s'attendait d'ailleurs à la trouver anéantie de désespoir, dévorée
d'inquiétude à son sujet, et à peine en état de l'entendre.

Il la trouva dans le salon, comme autrefois, du vivant du général,
berçant sa fille sur ses genoux, pendant que Raymond achevait ses
devoirs pour la classe du lendemain.

Elle était bien pâle encore, la malheureuse femme, et les marbrures de
ses joues trahissaient des larmes bien récentes; mais la fermeté de son
regard et le pli de ses lèvres disaient son inébranlable résolution de
demeurer stoïque, quoi qu'il pût arriver désormais.

Lorsque M. Ducoudray entra, elle se souleva légèrement pour le saluer,
et c'est du ton le plus calme qu'elle dit:

--Eh bien! monsieur?...

Lui restait interdit et quelque peu troublé, à trois pas de la porte.

Jamais femme ne lui était apparue aussi imposante que cette veuve, en
qui l'excès de la douleur semblait avoir anéanti toute sensibilité, et
qui vivante avait le froid du marbre des statues.

Comme elle répétait sa question, cependant, il s'avança en regardant
Raymond, avec un clignement de paupières qui signifiait clairement:

--Puis-je parler devant cet enfant?

--Mon fils ne doit ignorer aucune des circonstances de la mort de son
père, monsieur Ducoudray, dit Mme Delorge... Peut-être un jour
sera-t-il appelé à le venger. Parlez donc sans crainte...

Le digne rentier s'assit, et avec une volubilité extraordinaire, masque
de son embarras, il se mit à narrer par le menu les événements de la
journée, disant la physionomie de Paris, l'attitude de la foule, les
dangers qu'il avait courus.

--Mais Cornevin? interrompit Mme Delorge, ce garçon d'écurie de
l'Élysée, l'avez-vous vu!...

--Je n'ai rencontré que sa femme, répondit le bonhomme. Et tout de suite
il exposa ce qu'il appelait l'affreuse vérité, hésitant, craignant
d'effrayer Mme Delorge.

Elle ne sourcilla même pas, et toujours de son accent glacé:

--C'est un grand malheur! prononça-t-elle, mais je m'attendais à quelque
chose de ce genre...

Et comme le digne rentier s'empressait d'ajouter que certainement
Cornevin ne tarderait pas à reparaître, qu'on ne supprime pas un
citoyen...

--Pourquoi, interrompit-elle, essayer de me donner un espoir que vous
n'avez pas? Ce pauvre garçon était un témoin trop redoutable pour qu'on
ne l'éloignât pas de façon ou d'autre... Plus il était honnête, plus il
a dû paraître dangereux... On l'épiait sans doute, et en venant ici il
s'est condamné... Les circonstances étaient trop propices pour qu'on
n'en profitât pas. Qu'est un homme, je vous le demande, en ces jours de
tourmentes politiques? Moins qu'un fétu que le vent balaie...

M. Ducoudray se sentait blêmir...

--...Moins qu'un fétu! pensait-il. Comme elle dit cela! brrr!...

--Ce qui doit nous donner espoir et courage, madame, hasarda-t-il, c'est
que ce coup d'État ne réussira pas...

--Il réussira, monsieur...

--Oh! permettez-moi, je viens de traverser Paris, et je me connais assez
en révolutions pour être sûr...

--Le coup d'État réussira, vous dis-je. J'ai appris bien des choses
depuis que je ne vous ai vu... J'ai parcouru les papiers de mon mari. Ce
qui arrive, il le prévoyait depuis longtemps, et c'est pour cela qu'il
voulait donner sa démission plutôt que de venir à Paris. Une lettre
inachevée que j'ai retrouvée dans son sous-main ne me laisse aucun
doute. Malheureusement, j'ignore à qui cette lettre était destinée. «Mon
ami, écrivait-il, tenez-vous sur vos gardes; tout est prêt pour le grand
coup... Il peut éclater ce soir ou demain; peut-être éclate-t-il pendant
que je vous écris. Ne perdez plus une minute. Les stupides divisions des
honnêtes gens assurent le succès au premier homme à poigne qui osera
s'emparer du pouvoir.»

Immense était la stupeur de M. Ducoudray.

--Et vous croyez à cela, madame? interrogea-t-il.

--Comme à Dieu même!

--Vous croyez que les ennemis du général, ses meurtriers peut-être, sont
à la veille d'escalader les plus hautes situations?...

--Je le crois.

--Et vous ne renoncez pas à vos projets de... vengeance?

Pour la première fois, la pauvre femme eut un tressaillement aussitôt
réprimé.

--Appelez-vous donc se venger demander justice, monsieur?
prononça-t-elle. Un meurtre a été commis, je demande que le meurtrier
soit poursuivi et puni. Est-ce trop exiger? Si on me repousse,
cependant!... Sera-ce me venger que d'essayer de me faire justice
moi-même?

Le digne rentier était abasourdi de l'entendre s'exprimer ainsi, et
froidement, sans apparence de colère, elle que toujours il avait vue la
douceur et la timidité mêmes.

--Hélas! madame, fit-il, si le coup d'État triomphe, M. de Combelaine se
trouvera bien au-dessus de votre portée...

Mme Delorge hocha la tête et froidement:

--Soit, dit-elle, je ne serai rien et il sera tout... Mais j'aurai pour
moi Dieu, mon droit et l'avenir. C'est l'humble, c'est le chétif que le
puissant dédaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du
déplacement d'un grain de sable pour que l'édifice le plus solide en
apparence s'écroule. Le train express lancé à toute vapeur ne s'inquiète
guère des paysans qui le menacent de leurs bâtons; qu'ils essayent donc
de l'arrêter!... Oui; mais à l'endroit le plus dangereux de la route, un
enfant a placé un caillou sur le rail... et la puissante locomotive
déraille et roule au fond de l'abîme, entraînant tous ceux qu'elle
emportait... Je puis être ce caillou, monsieur Ducoudray, je puis être
ce grain de sable...

Cette phrase devait hâter la retraite de M. Ducoudray.

Et, après quelques mots insignifiants, prétextant sa fatigue et le
besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture, il se retira.

En réalité, le bonhomme était loin d'être à l'aise, ayant senti
chanceler en lui la résolution de se dévouer corps et âme aux intérêts
de la veuve de son ami le général.

--C'est qu'elle parlait comme d'une chose toute simple de se faire
justice elle-même! pensait-il en regagnant son logis. Dieu sait à quels
actes de démence sa haine peut la conduire... et mener ceux qui lui
obéiraient aveuglément.

Il songeait à Cornevin, et l'exemple de cet infortuné lui paraissait
éclairer les dangers de l'avenir comme un de ces phares qu'on allume sur
les écueils.

Il se disait:

--Si le coup d'État fait _fiasco_, comme c'est probable, certes, je suis
avec Mme Delorge contre le Combelaine... S'il réussit, au
contraire... Hum! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos à deux
beaux yeux en larmes...

Ce n'était pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction de vanité qu'il
voyait ses destinées dépendre de la révolution qui se préparait, et il
n'était que plus impatient d'en connaître le résultat.

Aussi, le lendemain, jeudi, 4 décembre, n'attendit-il pas le jour pour
se lever et s'habiller.

Il est vrai qu'il ne se mit pas tout de suite en campagne, ainsi qu'il
avait annoncé à sa gouvernante qu'il le ferait. Le souvenir de la charge
des lanciers de la veille refroidissait singulièrement les ardeurs de sa
curiosité.

Avant de s'aventurer, il eût voulu savoir ce qui se passait, et toute la
matinée, on le vit errer dans le quartier, quêtant des nouvelles chez
ses fournisseurs.

Si loin que Passy soit du boulevard, l'émotion y était extrême.
L'anxiété était dans tous les yeux, et sur toutes les lèvres cette
phrase:

--Comment cela va-t-il finir?

Dans les groupes, fort nombreux déjà, on retrouvait un écho de toutes
les rumeurs qui, le même jour et à la même heure, circulaient de la
Madeleine à la Bastille.

On parlait, tantôt de l'évasion des généraux arrêtés, qui auraient
réussi à rallier quelques régiments dans un département voisin, et
marcheraient sur Paris; tantôt de la résistance de plusieurs
départements, triomphante, disait-on, à Reims et Orléans.

Plus loin, c'était la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement
reçue, de l'exécution sommaire du général Bedeau et du colonel Charras.

Vers dix heures, cependant, M. Ducoudray n'y tint plus.

Il se rappela qu'un de ses amis demeurait boulevard Montmartre, à côté
du passage, et, décidé à lui demander une petite place à une fenêtre, il
partit...

La foule était immense sur tous les points ordinaires des
rassemblements, et visiblement irritée de plus en plus.

Des hommes armés circulaient dans les groupes.

Des orateurs, hissés sur les épaules du premier venu, lisaient d'une
voix véhémente les appels aux armes imprimés dans la nuit, et la foule
applaudissait.

Ailleurs, des groupes compacts se formaient devant des affiches qu'on
venait d'apposer. M. Ducoudray s'approcha:

C'était une proclamation du préfet de police, plus significative encore
que celle du ministre de la guerre, placardée la veille.

Il y était dit:

     «Les stationnements des piétons sur la voie publique et la
     formation des groupes, seront, _sans sommations_, dispersés par la
     force.

     «Que les citoyens paisibles restent à leur logis.

     «Il y aurait _péril sérieux_ à contrevenir aux dispositions
     arrêtées.

     «Paris, 4 décembre 1851.

      «_Le préfet de police_,

      «DE MAUPAS.»



--Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionné, diable!...

Positivement, l'idée lui venait de suivre les conseils de cet excellent
préfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il était. Les
ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis.

--Évidemment, disait un jeune homme, c'est un expédient de conspirateurs
aux abois. On dit ces choses-là, mais on ne les fait pas...

«Il a raison,» pensa M. Ducoudray.

Et il se remit en route, hâtant le pas, cependant, autant que le lui
permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des
Capucines, il fut arrêté net par un rassemblement.

Un grand vieillard, qu'on disait être un des représentants du peuple
restés libres, expliquait, avec la dernière précision, la situation de
la résistance.

Celui-là devait être bien informé. M. Ducoudray se hissa sur la pointe
des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles.

--Toutes les troupes ayant été retirées, disait le vieillard, rien ne
s'est opposé à la construction des barricades, et nous en avons
maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupée.
Il y en a rue des Jeûneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les
petites rues qui débouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout,
rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointe
Saint-Eustache et autour de l'Hôtel de Ville, des retranchements ont été
improvisés...

Mais il s'arrêta court, et soudainement il disparut dans un remous de la
foule, et de grandes huées s'élevèrent.

--Ah çà! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray.

Un grand garçon, dont les yeux étincelaient, se chargea de l'édifier.

--Vous êtes encore naïf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous
donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures
encore, le coup d'État avorte piteusement au milieu des huées? Le bruit
des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil.
Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche,
il en réclame à tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je
n'en serais pas surpris... J'étais aux barricades, ce matin, et j'ai vu
remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles de
figures...

--Parbleu! dit un autre, derrière toutes ces barricades élevées comme
par enchantement, il n'y a pas mille combattants sérieux.

--Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied.

--Et bien disposés, car leur ordinaire a été soigné, je vous le
garantis, et le vin ne leur a pas été épargné.

--Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prétexte à un coup de
force, voilà le mot d'ordre...

Ce semblait être celui des innombrables curieux qui encombraient le
boulevard et qui, de la Madeleine à la Bastille, se pressaient sur les
trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de
cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais.

Si la colère faisait place au mépris, c'était lorsqu'on voyait approcher
quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance.

Alors on criait:

--A bas les traîtres!... A bas les prétoriens!... Pas de dictateur!...

L'excellent M. Ducoudray jubilait.

--Eh! eh!... disait-il à ses voisins, ces messieurs du coup d'État
doivent être dans leurs petits souliers.

Tout à fait rassuré désormais, le digne rentier arrivait à la rue de
Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement
d'où s'élevaient des clameurs menaçantes.

Il approcha.

Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du
bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du café
Cardinal, et s'y était si mal pris qu'il était tombé avec son cheval.

La foule l'avait entouré, et menaçait presque de lui faire un mauvais
parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dégagèrent et
le firent entrer dans la cour de la maison Frascati.

--Cela se gâterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment
dommage.

Heureusement il n'était plus qu'à deux pas de la maison où il comptait
trouver une fenêtre.

Il traversa lestement la chaussée, et l'instant d'après il sonnait à la
porte de son ami.

C'était un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui
l'accueillit d'autant mieux qu'il était fort inquiet de la tournure des
événements.

L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus déplacé.

--Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'État
reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs
vaisseaux sont brûlés. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup
d'État qu'ils tentent. Depuis le président jusqu'à M. de Combelaine et
au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés...
Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?...

Une détonation, si violente que les vitres en vibrèrent, l'interrompit.

M. Ducoudray devint tout pâle.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon...

--C'est bien un coup de canon, déclara l'ancien marchand de draps, et je
l'attendais, par la raison que tout près d'ici, sur le boulevard,
presque en face du Gymnase, on a construit une barricade très forte.

Mais une seconde détonation retentissait. Ils se précipitèrent à la
fenêtre...

Chose étrange!... la foule ne semblait pas plus émue de ces coups de
canon qu'elle ne l'eût été de l'artillerie des petites guerres du cirque
Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer à quitter la place... Les
femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue.

[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'épée nue et le
casse-tête à la main.]

Et cependant, sur la chaussée, commençaient à passer des civières
portées par des infirmiers, précédées de soldats tenant à la main un
bâton surmonté de cet écriteau: _Service des hôpitaux militaires_.

Il était alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la
Madeleine, des roulements de tambour.

--La troupe! voilà la troupe! annonçaient des gens sur le boulevard.

Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se
tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur
le passage des promenades militaires...

Cette sécurité dura peu.

Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une
sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot.

C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle
refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient
dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture.

Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler,
dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière.

Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne,
infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit
sinistre, une batterie d'artillerie.

M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés.
Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.

Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du
Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la
batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière.

Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et
vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata.

Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les
bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes
les directions...

Ce ne fut qu'un éclair...

Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long
du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse,
enragée, brisant tout, renversant tout...

--C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne
peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur
une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants...

Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces
de sa tête, lui coupa la parole...

Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le
parquet.

Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre,
défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant
dans l'appartement une glace et une pendule...

Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la
fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant:

--Fermez les fenêtres!... fermez partout!...

Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et
de feu...

Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en
moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.

Puis plus rien.

Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à
ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder.

Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs
fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant
toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux.

Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés.

Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs
femmes, deux ou trois enfants.

Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de
blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu
l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup
d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt
balles.

Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient...

Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques
s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui
bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien
vite rentraient.

Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison
en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir
reparaître successivement aux croisées de tous les étages.

--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille
de son ami, ils vont venir ici...

L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse
la porte d'entrée, puis des cris impérieux:

--Ouvrez, ou nous enfonçons!...

Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement,
furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires,
lançant des coups de baïonnette sous les lits.

Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et
même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.

--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous
supposer...

Mais le soldat semblait exaspéré.

--On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il
faut que ceux qui ont tiré se retrouvent...

M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du
sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence.

Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur.

--C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats
se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!...
Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu,
nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous,
ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes...
Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin,
ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons
leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns
avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une
terreur panique...

Il n'acheva pas.

Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il
s'élança dehors...

M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à
communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face,
consternés, silencieux...

Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de
cette morne stupeur.

Il était fort pâle et avait un bras en écharpe.

Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il
avait été blessé légèrement.

--Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si
bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se
relèveront pas.

Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements:

Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été
littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y
étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six
malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de
tapis.

Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre
libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait
été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et
de sa fille.

Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des
boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre.

Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les
soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de
vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel
de Castille.

L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé
des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le
cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.

Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.

Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé
du peloton d'exécution plusieurs ouvriers.

Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M.
Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'œil droit,
le second plus grièvement à la cuisse.

Il ajoutait certains détails caractéristiques.

En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se
jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en
batterie en leur criant:

--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...

Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de
nouvelles des autres quartiers de Paris.

Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de
barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les
avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe
n'avait eu qu'à paraître pour vaincre.

Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute
une armée!...

Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait
de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide.

--Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une
persistance idiote.

Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.

--J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait
ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne
craignais plus rien!

Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.

Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur
la façade des maisons des ombres fantastiques.

Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.

Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du
punch.

Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre.

Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues
désertes:

--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de
la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre
Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins
lorsqu'il y en a tant?...

Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez
lui, de passer chez Mme Delorge.

Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si
calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.

--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est
fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant.



IX


L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois...

Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que
le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.

Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation
des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé,
veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine,
maisons et magasins demeuraient fermés.

Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule
afflua de nouveau...

De distance en distance des groupes se formaient devant de larges
couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la
veille des mares de sang.

On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les
boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine.

Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les
rassemblements étaient le plus compacts.

La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on
apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur,
trente-cinq ou quarante cadavres.

C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard,
n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le
costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux.

--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup
d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus
douteux.

Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après
un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé.

Il n'hésita pas...

Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait
une récompense, lui répondit par plus de sept millions de _oui_ contre
moins de sept cent mille _non_.

Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour
un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné
pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un
grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges...

Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un
œil plus inquiet que M. Ducoudray...

C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme.

Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif
cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes
légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le
dos, timide et l'œil toujours aux aguets.

Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son
existence d'un poids intolérable.

Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des
vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'œuvre les commissions mixtes,
ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se
sentait glacé jusqu'à la moelle des os.

--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...

Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge
à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée.

Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la
résignation.

--Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée,
répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été
scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement...

Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre
sa vengeance à des jours plus prospères.

Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne
serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à
lui imposer silence.

A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien.

Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il
eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi
jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice.

--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes
enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour
l'oublier.

Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en
grippe.

Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au
cœur!

--Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un
entêtement aussi ridicule!...

Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas
discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.

Cependant, elle ne lui en voulait pas...

Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait
pas d'arrêtés.

Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par
les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour
déposer une plainte en règle au parquet.

Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement.

Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu,
aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et
certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de
l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du
comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle.

Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il
fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la
mort du général...

Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray
était allé chez lui?...

Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour
la prier de venir lui parler...

C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss
porter sa lettre à Montmartre.

Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du
pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire.

M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours à pareille heure.

N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge
qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:

--Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame.

Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!...

--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...

Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il
n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas
reparu.

Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas
nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et
d'angoisses mortelles.

Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et
robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante
de cette humble intérieur si brillant de propreté.

Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis
flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait
s'être retiré de son visage.

Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les
larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues...

Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était
tari, il n'avait plus que le souffle...

Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et
d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son
visiteur.

--Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle.

Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous
terre.

--Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...

La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin,
et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse:

[Illustration: Les représentants du peuple étaient chassés du palais par
les soldats.]

--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que
vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais
peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier...

--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.

Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une
chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit
malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les
plus contradictoires.

Mais qu'importait à Mme Delorge!...

Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait
asseoir près d'elle Mme Cornevin:

--Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans
nouvelles de votre mari?...

--Toujours, madame...

--Avez-vous du moins essayé de vous en procurer?

--Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...

--Quoi?...

--Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde
de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on
avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue...
rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une
voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière
Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine,
côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y
avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible
de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait
de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des
malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu
une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son
mari... Le mien n'y était pas...

Mme Delorge frissonnait.

--Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est
mort?

--On me l'a dit.

--Qui?

--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai
appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à
ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...»
me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies,
j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop
malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et
on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce
jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans
huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée,
on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu
que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en
avait aucun du nom de Cornevin...

Mme Delorge se taisait, réfléchissant.

Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire
que son mari avait succombé dans la lutte.

Aussi, après un moment:

--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?

--J'en suis presque sûre...

--Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé
que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique?

--C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers
temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de
mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son
service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec
les autres dans des sociétés secrètes...

--Qui vous a dit cela?

--Un de ses chefs...

--Vous êtes donc allée à l'Élysée?

--Oui, madame, plusieurs fois.

A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre
inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte
l'affirmation de ce chef.

Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une
affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude:

--Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers
Mme Delorge.

Elle ne lui répondit pas.

Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc
avec une visible émotion qu'elle poursuivit:

--A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt
qu'à un de ses chefs.

--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui
qui était son plus grand ami.

--Eh bien?...

--C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé
Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est
venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je
déjeune avec lui...

--Et quelle est son opinion?...

--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu
mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser
immédiatement si un supérieur s'était trouvé là...

M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'œil, et en même
temps:

--Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils.

--Grollet ne me les a pas répétés...

--Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge.

--D'un duel?...

--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme
aurait été tué?...

--Non...

Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas
possible.

Elle ne savait rien...

Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet
unique et suprême espoir de connaître la vérité.

--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos
souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se
disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait
chargé?

--Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là...

--Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi.

--Oh! je l'avais compris...

--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette
commission si urgente!...

--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille
que voici.

--Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de
l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre?

Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.

--Qui donc a été tué? interrogea-t-elle.

--Mon mari... le général Delorge.

--Ah! mon Dieu!...

Un profond silence suivit.

Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort
énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une
relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin.

--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?...

--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M.
Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions.

Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur:

--La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne
d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc
la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques
paroles, c'est lui qui les a recueillies...

Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant
d'avant, étincelaient.

--Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant
la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses
répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de
son témoignage...

Et d'un ton de menace véritablement effrayant:

--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le
crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!...

Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.

--Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que
vous... Notre malheur est semblable...

--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie,
vous...

Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:

--Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre
malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi.
Mais j'ai des enfants...

--J'ai des enfants aussi...

--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon
désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les
miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les
petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous
manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui
gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la
maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais
pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de
bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des
démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le
boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand
ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de
porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je
ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien
qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en
aurais pas le courage!...

De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme
Delorge.

Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures
humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures
indicibles de cette infortunée?...

Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:

--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien.
Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié
pour les vôtres.

Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une
tristesse navrante:

--Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop
bonne...

Il était clair qu'elle ne croyait pas.

Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait
tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.

Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:

--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon
aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais
je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il
avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous
voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et
comme le mien...

Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la
situation.

--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à
l'œil... Comptez sur moi...

La malheureuse ne doutait plus.

Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant
les mains:

--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que
vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de
bontés.

--Qui sait? fit Mme Delorge.

Et d'un ton pensif:

--Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et
le vôtre!...

D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'œil enflammé de haine et
toute vibrante d'énergie.

--Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille
faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts
à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas
un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice
soit faite...

Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et
entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon
d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se
jurait.

M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à
l'heure.

--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je
suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître
de moi!...

C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le
premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois
prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois
encore Mme Delorge de ne rien tenter.

Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais
dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des
Saussayes, chez le docteur Buiron.

Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut.

--Madame Delorge!... s'écria-t-il.

Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant
ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était
trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale.

Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément:

--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au
parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été
assassiné.

Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement:

--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...

Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.

Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait
pressentir quelque chose de semblable.

--Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements
prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges...

Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était
rouge et animé.

--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez
le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion
de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très
impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous.
Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures.
Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...

Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible
d'ironie et de mépris de Mme Delorge.

--Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du
2 décembre n'eût pas réussi?...

--Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!...

Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds
joints dans la boue:

--Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de
vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour
m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun
patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis?
Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés...

Mme Delorge s'était levée.

--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.

--Oui, madame.

--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin
que je laisse à votre conscience.

Et elle sortit... Son cœur se soulevait de dégoût.

--Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le
meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...

Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à
provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée,
et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait
autrefois plaidé une affaire pour le général.

Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien posé dans le monde, assez
riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces
avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en
attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée
naissante.

Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait
heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une
période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui
jusqu'alors l'avait bien servi.

Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les
événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher
son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard
de l'opposition.

Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite
de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté,
il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.

C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle
lui eut exposé la situation:

--Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures
doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau
cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge...

Elle le regardait d'un air de stupeur.

--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez
donc déjà entendu parler, monsieur?

A plusieurs reprises il baissa la tête:

--Oui.

Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison
d'espérer.

--On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore.

--On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri
par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où
toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais
je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire...

--Vous le devez, monsieur.

Il parut se recueillir, et lentement:

--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais
maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la
mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé...

--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!

--Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très
compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres...
très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé
d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé
son épée au travers du corps...

Mme Delorge s'était levée.

--Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu
inventer et répandre une telle infamie?

--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque
jour circulent dans Paris!

--Quelles sont les autres versions, monsieur?...

--D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel,
dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait,
disait-on, disparu du cabinet du président de la République.

Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme
Delorge.

--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en
entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant.
Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais
elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux...

[Illustration:--C'est lui! s'écria-t-elle... C'est lui!]

Me Sosthènes Roberjot hochait la tête.

--Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui
consente à insérer votre lettre.

Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la
conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une
haine implacable tous les nouveaux gouvernements.

C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme
Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux
étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à
cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était
propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais
il avait aussi des actionnaires.

Bref, il ne pouvait rien.

--Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...

Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet.



X


Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par
une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacité_;

Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à
chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue;

Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du
jour et l'heure du dépôt;

Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné
suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête.

Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le
conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile.

Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du
général Delorge.

Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été
comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.

Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition.

Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile
perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi
appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à
la justice.

Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été
commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait
que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une
preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.

Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait
M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en
apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle.

--Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la
Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des
nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq
heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la
figure bouleversée.

--Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et
avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice...

Mme Delorge rougit légèrement.

Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être
quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche.

--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une
assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je
l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours
fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire
défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze
heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures
moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et
je priais un huissier de m'annoncer...

Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait
de sa personne le pivot de tous les événements...

Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de
l'interrompre.

--On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge
d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie
bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur
la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres
minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne
sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant
une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après
quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup:
«Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était
donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais,
répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...»

Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air
d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin.

Elle doutait presque du témoignage de ses sens.

--Vous avez répondu cela!... fit-elle.

--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère
madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père
Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi,
je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le
sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne
m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des
regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me
fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de
peur de m'y être fourré...

M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur
son compte.

Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge:

--Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge
d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la
chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi,
pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance,
répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement:
«Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,»
ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce
que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter
carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de
m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce
que je disais était aussitôt couché sur le papier.

Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du
juge...

Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son
chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon.

--Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis
froidement: «--Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très
clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve
de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots:
«--Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je
recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «--Il suffit,
déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de
sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «--Ce qui
m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été
obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la
justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le
procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû
faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait
le sourcil. «--Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été
commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes
pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «--Commencée,
répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements
politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied:
«--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.--Rien, répondis-je, toujours
goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le
meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure
qu'il est...»

Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...

Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de
son corps d'un air désolé:

--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même
j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le
coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton
menaçant: «--Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en
scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour
les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais
bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait
des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes
lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je
craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «--Monsieur
Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine
capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant
un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais
coupable!...» En moi-même, je pensais: «--Farceur!... ça se dit, ces
choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de
garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace
me fit frémir, et quand je l'eus signée: «--Vous pouvez vous retirer, me
dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que
nous avons l'œil sur vous...» Je saluai... et me voilà.

Mme Delorge s'était levée.

Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:

--Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un
bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal
jugé...

Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui
était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:

--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que
j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au
cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui
est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et
signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'œil sur moi...
Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on
n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...

Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux,
jusqu'à ce que tout à coup:

--Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas
d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme
Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être
entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et
puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de
cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation
du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en
croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2
décembre...

Il se faisait tard, cependant...

Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa
obstinément.

--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à
Montmartre.

S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à
l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...

Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur
plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine.

Vite il courut la porter à Mme Delorge.

--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre?

Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de
Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni
remords...

--Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la
vérité, selon que vous inspirera votre conscience...

--Madame peut être tranquille.

--Surtout, ne vous laissez pas intimider.

--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon
général soit puni.

Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il
partit pour le Palais de Justice.

Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et
abattu.

--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui
attendait son retour avec une anxiété fébrile.

--Presque rien...

--Avez-vous parlé de l'épée?

--Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir
des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en
garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans
que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi,
naturellement, je lui ai prouvé le contraire...

Mme Delorge eut un tressaillement.

--Et alors, qu'a-t-il dit?

--Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus
pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur
a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils
ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers
ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où
deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main...

--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de
se servir du bras droit?

--Il m'a dit que c'était une question réservée...

Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations
éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M.
Ducoudray lui avait dit de ce juge:

--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...

C'est que sa conviction était absolue, inébranlable.

--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes,
répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.

--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon!
C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant
pis pour nous...

En quoi il s'abusait.

Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation
qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise...
Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils.

Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze
ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre
son père?

Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa
nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son
mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves,
démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été
commis.

Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas
un conseil.

Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son
fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa
voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot.

Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot
était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des
messieurs, des journalistes et d'anciens représentants.

--N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai.

Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa
seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle
d'attente.

Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la
porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre
ce qui se passait de l'autre côté.

On y discutait fort chaudement.

Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de
«résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la
liberté, des droits imprescriptibles du peuple...»

Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines
et posait les bases de sa candidature...

Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était
douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques,
et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de
l'avoir fait attendre...

A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui
en huit jours s'était opérée en lui.

A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie,
satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique
succédait.

Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il
n'avait pas trop mal réussi.

Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire
s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à
sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son
visage d'accord avec ses opinions.

Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des
vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité...

De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition!

Il n'y avait que son œil dont il n'avait pu corriger l'expression,
qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses
phrases qui sortaient de la bouche...

Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet,
et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la
parcourir...

Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent.

--Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de
son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire...

Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui
du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître.

--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle
avec inquiétude.

--Je ne sais, répondit Me Roberjot...

Et après un moment de réflexion:

--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste.
Il doit être furieux du coup d'État.

--En ce cas, monsieur, il me semble...

--Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener
une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe
pour un homme d'une probité antique...

--Que puis-je souhaiter de mieux?...

L'avocat branlait la tête.

--Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban
d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou
de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous
autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et
taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le
prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui
on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns
comme cela dans la magistrature...

Mme Delorge sentait son cœur se serrer.

De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme
inintelligent, entêté d'opinions préconçues...

--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre
d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré
d'un enfant...

--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.

Et examinant le jeune garçon, dont l'œil brillait d'intelligence:

--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M.
d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon...

Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son
fauteuil:

[Illustration:--Je le jure!...]

--Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.

--Je ne suis pas peureux, monsieur.

--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer
que les gens qui ont quelque chose à cacher.

Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme
Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère,
encore plus que pour le fils, qu'il parlait.

--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence
du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face.
Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le
temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement,
faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos
réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une
chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails
oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si,
ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout,
évitez les controverses et les discussions...

C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son
fils arrivèrent au Palais de Justice.

Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée:

--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban
d'Avranchel vous attend.

Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur...
Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés
aussi, on a des ménagements particuliers...

Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge
d'instruction.

La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau.
En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite
table où écrivait le greffier.

Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban
d'Avranchel...

Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui
lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot?

Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge
et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une
minute, ses yeux mornes et sans expression.

Enfin:

--Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la
pauvre femme.

--Oui, monsieur.

--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre
âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants,
et la date de leur naissance.

Puis se retournant vers son greffier:

--Écrivez, Urbain, lui dit-il.

M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces
préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une
syllabe.

Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications:

--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi.

Et le jeune garçon ayant obéi:

--Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?

Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se
retourna vers elle... mais le juge le rappela:

--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous
devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez
entendu: parlez.

--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.

--Comment le savez-vous?

--Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des
leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche.

--N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre
un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher
lui-même?...

--Non, monsieur, j'en suis sûr.

--Et pourquoi?...

Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de
Me Roberjot.

--J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa
a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours
il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas,
ça me fait trop de mal!»

--Très bien!... Se mettre en garde et manœuvrer le fleuret du bras
droit lui était une cruelle souffrance.

--C'est cela.

Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:

--Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer...

Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.

--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que
j'interroge et non vous.

Et revenant à Raymond:

--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas
habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais
rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en
servir...

La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge
tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se
révoltant:

--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.

--Ah!...

--Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai
dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui
n'est pas la même chose.

M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers
placés sur son bureau.

Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de
regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge:

--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les
douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives,
selon les saisons.

--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour
où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire.

--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré
le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main
droite.

Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette
question était, comme on dit au palais, le nœud de l'affaire, et que
de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du
magistrat.

Se hâtant donc d'intervenir:

--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu
chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon
mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait
reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage,
porté à l'ordre du jour de l'armée.

--Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je
vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en
effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:

«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de
blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans
qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.»

Mme Delorge eut un geste indigné.

--Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices
étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule,
descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je
demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...

Mais le juge lui imposa silence.

--Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le
général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De
quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du
bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien
régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce
mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté...
Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il
se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté
hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main
qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis
attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur.

A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme
Delorge.

--Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné,
entendez-vous, et je connais l'assassin...

M. Barban d'Avranchel avait froncé les sourcils:

--Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il
est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est
d'accuser un innocent. La justice n'a rien négligé pour arriver à la
vérité, elle la sait, et je puis vous la dire...

S'étant levé sur ces mots, il alla s'adosser à la cheminée, et de sa
voix monotone:

--Votre plainte, madame, poursuivit-il, était superflue, il est bon que
vous le sachiez. C'est le 1er décembre que le commissaire de police
de Passy s'est présenté chez vous...

--Mandé par moi, monsieur...

--Ceci importe peu... Ce commissaire et le médecin qui l'accompagnait
ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, la justice était saisie et
ordonnait une enquête. Cela paraît vous surprendre. C'est que la justice
ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troublés, et tandis que
les passions humaines se déchaînent autour d'elle, la justice veille, la
main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la
tempête...

M. Barban d'Avranchel était tout entier dans cette période prétentieuse.

--En conséquence, madame, dès le 5 je commençais l'instruction de cette
mystérieuse affaire, et aujourd'hui, après six semaines d'investigations
laborieuses, j'ai soulevé le voile qui la recouvrait.

Il dit, et se retournant vers son greffier:

--Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rédigé
pour moi, et que je vous ai donné à recopier avant-hier.

Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et après
avoir recommandé sévèrement à Mme Delorge de ne le point interrompre,
il lut:



XI

AFFAIRE PIERRE DELORGE


«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général
Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en
grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations.

«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était
allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue
de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien
représentant.

«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir,
le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2
décembre.

«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel
à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et
remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au
palais de l'Élysée.

«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette
visite, lui avait paru extrêmement agité.

«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette
déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement.

«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures
et demie.

«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du
peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps
diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du
général, a été entendu au cours de l'instruction.

«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion.

«Le prince-président ne s'y trouvait pas.

«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les
honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait
aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en
approcha pour les saluer.

«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on
lui demanda s'il n'était pas indisposé.

«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses
yeux avaient une expression étrange.

«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:--Est-ce
que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine
n'est pas encore arrivé?...

«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de
haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître
calme, les plus violents efforts.

«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être
insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se
mit à parier.

«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il
était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux
ne quittaient pas la porte du salon.

«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner
de la table de jeu.

«On venait d'annoncer le comte de Combelaine.

«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent
à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en
fût surpris.

«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient
on ne pût saisir que des lambeaux de phrases.

«--Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut
que nous soyons seuls, face à face.

«A quoi M. de Combelaine répondait:

«--Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va
venir.

«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre.

«--Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas
à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...

«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui
passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne.

«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de
Maumussy les y rejoignit...

«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu
de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose
de la scène.

«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait:

«--Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais
tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons!

«M. de Combelaine répondait:

«--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas
de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.

«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer,
s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre...

«Le général avait comme perdu la tête.

«--Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous
viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...

«--Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc,
puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...

«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...»

--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme
Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est
l'assassin!...

Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber
sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever
l'interruption.

Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée
contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:

«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte
de Combelaine quittèrent précipitamment le salon.

«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que
de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille
anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de
céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.

«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux
adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy.

«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la
précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits.

«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi.

«--Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce
diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je
vais arranger cela.

«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est
décisif, insista pour descendre.

«--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est
d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins...

«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils
descendirent ensemble...

«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M.
de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un
quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite.

«--Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le
grand vestibule.

«--Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin.

«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches
du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant
à la main son épée nue.

«--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!...

«--Quoi?...

«--Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et
il est tombé sans pousser un cri...

«--Où?...

«--Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière.

«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.

«--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un
homme plus désespéré.

«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être.

«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il
venait de rendre le derni er soupir...»

       *       *       *       *       *

Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture
n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait.

--Je ne récuse aucun de ces détails, monsieur, prononça-t-elle d'une
voix étranglée, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve
que mon mari n'a pas été traîtreusement assassiné?...

Mais c'était tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de
contradiction.

--Assez, madame, interrompit-il, écoutez la suite du rapport, et vous
verrez que la justice a devancé et mis à néant toutes les objections.

Et reprenant son cahier:

     «Que s'était-il passé, continua-t-il, entre le moment où les deux
     adversaires avaient quitté le salon ensemble, et celui où l'on
     retrouvait l'un d'eux étendu mort sur le sable du jardin?

[Illustration:--Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage à filer!...
Sinon...

     «Voilà ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher.

     «C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait
     de rechercher des témoins.

     «Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de
     l'Élysée, qui était de service sur le palier de l'escalier lorsque
     les deux adversaires descendirent.

     «Ce qui se passait l'étonna trop pour qu'il l'oubliât.

     «Le général descendait le premier, et presque à chaque marche, il
     se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les
     plus violentes.

     «--Injures si grossières, dit le sieur Buc dans sa déposition, que
     moi, je sauterais à la gorge de quiconque me les adresserait.

     «Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans
     entendre ce qu'ils disaient, ont remarqué leur agitation. Le
     général allait toujours le premier.

     «Dans le grand vestibule, enfin, tout près de la porte du jardin,
     ils croisèrent un employé supérieur du ministère de l'intérieur, M.
     de Coutras.

     «Frappé de l'étrangeté de leurs allures, il leur adressa la parole,
     mais ils ne purent l'entendre.

     «M. de Combelaine répétait ce qu'il avait déjà dit dans le salon:

     «--C'est insensé!... Attendons demain...

     «Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du
     jardin.

     «Fort ému de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avança sur le perron,
     et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un
     palefrenier et qui lui commandait de décrocher une lanterne
     d'écurie et de la lui apporter.

     «Quelqu'un savait donc là vérité!... Ce palefrenier signalé par la
     déposition de M. de Coutras avait assisté à la mort du général
     Delorge...

     «La justice le fit rechercher et ne tarda pas à le découvrir...»

D'un bond, Mme Delorge s'était dressée.

--Quoi! s'écria-t-elle, vous l'avez retrouvé... vous l'avez interrogé,
l'homme qui tenait la lanterne?

Le juge s'inclina.

--Je l'ai interrogé, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement
à votre douleur de l'entendre, je l'ai mandé; il est là...

Et s'adressant à son greffier:

--Urbain, commanda-t-il, allez chercher le témoin.

Mme Delorge eût vu un fantôme surgir à la voix de M. Barban
d'Avranchel, qu'elle n'eût pas été frappée d'une stupeur plus grande.

--Ainsi, monsieur, commença-t-elle d'une voix troublée, la justice a
retrouvé ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte
le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin...

--Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame.

--Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui...

--C'est lui que vous désignez dans votre plainte, comme ayant assisté
aux derniers moments du général; c'est vrai. Seulement vous vous être
trompée. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir à l'appel de M. de
Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple:
Cornevin n'était pas de service ce soir-là...

--Monsieur, je suis sûre de ce que j'avance.

--Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude
s'appuie.

Aussitôt, et avec une véhémence extraordinaire, Mme Delorge entreprit
d'exposer ses raisons...

Mais, hélas! à mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient
paru le plus décisives se dérobaient pour ainsi dire.

Pourquoi s'était-elle attachée à cette idée, que ce palefrenier ne
pouvait être que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'était
présenté à Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laissé
son adresse.

Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu...

Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se
débattre et se perdre au milieu de ses explications.

Et seulement, lorsqu'elle eut fini:

--Convenez, madame, prononça-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui
justifie votre assurance... Exaltée par votre douleur, vous avez pris
pour la réalité les rêveries d'un homme que son âge eût dû rendre plus
circonspect, d'un voisin à vous, bourgeois ignorant et frondeur, le
sieur Ducoudray.

A la façon dédaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas
à s'y méprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement déplu.

--Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant, à la fin, de son
impuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin a disparu!...

--Madame!

--Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'émouvoir de cette
mystérieuse disparition, non plus que de la misère de cette famille...

Pour la première fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment
humain: la colère.

--Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquiétée de
Laurent Cornevin; des recherches ont été ordonnées.

--Et elles ont abouti?

--A démontrer que cet individu n'est point parmi les morts de...
l'émeute du 2 décembre...

--S'il est vivant, qu'est-il devenu?

--Tout porte à croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont été
arrêtés à la suite... des troubles, et que pour dérouter la police, il
aura donné un faux nom...

--Dans quel but?

--Peut-être a-t-il intérêt à dissimuler son passé?... Mais qu'importe
cet homme!

--Comment! qu'importe!... s'écria Mme Delorge.

Et se soulevant sur son fauteuil:

--Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que
cet homme soit retrouvé pour que justice soit faite!... Si je vous
disais que seul il connaît la vérité que vous croyez savoir... Si, en
mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin,
je vous sommais de suspendre toute décision avant d'avoir retrouvé cet
infortuné ou d'être fixé sur son sort!...

C'en était trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel.

D'un geste impérieux, il imposa silence à Mme Delorge, la menaçant
d'en rester là de ses communications.

Puis d'un accent irrité:

--Assez d'illusions comme cela, madame, prononça-t-il. Savez-vous ce que
sont ces Cornevin, à qui vous vous intéressez si fort?... La justice
peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez.

Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le
timbre de la préfecture de police, et en présenta une à Mme Delorge:

--Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos
obligés.

Elle lut à demi-voix:

     «CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, né à Fécamp. Domicilié, en
     dernier lieu, rue Marcadet, à Montmartre.

     «Époux de Julie Cochard. Cinq enfants.

     «Sans antécédents judiciaires.

     «Successivement valet d'écurie et cocher, Cornevin n'a pas laissé
     de bons souvenirs dans les diverses maisons où il a été employé. Il
     savait son métier et le remplissait exactement, mais il était
     emporté, insolent et brutal.

     «Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une
     ordonnance de non lieu qu'aux démarches réitérées du maître qu'il
     servait alors.

     «Lorsqu'il entra, en 1850, à l'Élysée, il quittait la maison du
     marquis d'Arlange, qui lui avait donné un bon certificat--mais on
     sait ce que valent ces sortes de pièces.

     «A l'Élysée, on n'eut qu'à se louer de lui dans les commencements.

     «Mais bientôt son déplorable caractère reparut, et si on le garda,
     ce fut uniquement à cause de son expérience et de son exactitude.

     «Vers le milieu de 1851, il changea tout à coup. Il s'était affilié
     à une bande de mauvais sujets et était devenu l'ami d'un orateur de
     cabarets, grâcié en juin et dernièrement condamné pour vol.

     «On était résolu à le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa
     son service tout à coup, sans prévenir.

     «Son mois lui est encore dû.»

Mme Delorge ayant achevé, le juge lui tendit la seconde feuille de
papier, et elle poursuivit sa lecture.

     «JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, née à Paris.

     «N'a pas subi de condamnations.

     «Passe dans le quartier pour une assez bonne ménagère; ses
     mœurs, dit-on, ne laissent rien à désirer, au moins depuis son
     mariage.

     «Il serait difficile de dire ce qu'était sa conduite avant, les
     mauvais exemples ne lui ayant pas manqué chez ses parents.

     «Son père a été condamné plusieurs fois pour vols, et sa mère a été
     poursuivie pour excitation à la débauche.

     «Sa sœur cadette, Adèle Cochard, ancienne figurante d'un petit
     théâtre, est célèbre dans le monde de la galanterie sous le nom de
     Flora Misri.»

Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compté
détacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa déception dut être
grande.

Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons:

En premier lieu, l'intérêt qu'elle portait aux Cornevin était
indépendant de toute espèce de circonstance.

Laurent savait la vérité, il était victime de son empressement à venir
la lui révéler: cela primait tout.

Puis, malgré le parti pris que trahissaient les notes, que
reprochaient-elles en somme à ces pauvres gens?

On accusait le mari d'être brutal et grossier. Eh! s'il eût eu
l'éducation et les façons d'un gentilhomme, il n'eût pas été
palefrenier.

On reprochait à la femme l'inconduite de son père, de sa mère et de sa
sœur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle
n'avait que plus de mérite à se bien conduire.

Ces réflexions traversèrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge,
mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge:

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu
la lanterne?

--Un camarade de Cornevin, répondit M. d'Avranchel, un nommé Grollet...

Mme Delorge tressaillit.

Ce nom, elle l'avait déjà entendu prononcer. Grollet, c'était cet ami de
Laurent, à qui Mme Cornevin s'était adressée, qui lui avait témoigné
tant d'intérêt, qui l'avait retenue à déjeuner, et qui avait dû tirer
d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rôle!...

--Ah! c'est Grollet! fit-elle, répondant aux objections de son esprit
bien plus qu'elle ne s'adressait au juge...

--Oui... un très honnête homme, aimé et estimé de tous ceux qui le
connaissent, dont on n'a jamais eu qu'à se louer... Oh! j'ai fait
prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre...

La porte s'ouvrait, en effet, et, derrière Urbain, le greffier, apparut
un gros homme qui s'avança d'un air étrangement intimidé.

--Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu.

C'est de toute la force de sa pénétration que Mme Delorge le
considérait.

Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues
bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille à
l'autre, avec de grosses lèvres sensuelles.

Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiéter par leur
mobilité.

--Grollet, commença le juge, vous allez me redire la scène dont vous
avez été témoin dans le jardin de l'Élysée...

--Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense...

--C'est bien, c'est bien!... Reprenez à l'instant où on vous a appelé.

Grollet tordit désespérément la toque écossaise qui lui servait de
coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paraître émue:

       *       *       *       *       *

«--Pour lors, donc, dit-il, c'était le dimanche soir, vers les onze
heures et demie, j'étais en train de bouchonner le cheval d'un aide de
camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie:

«--Holà! un garde d'écurie avec une lanterne!

«En moi-même je me dis:--Bon! c'est un pourboire qui vient!...

«Et décrochant une lanterne, je cours au jardin.

«Là, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je
connaissais de vue, et un général, que je sus depuis être le général
Delorge...

«Ils étaient debout, si près l'un de l'autre que leurs visages se
touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils
vomissaient, chacun de son côté, les cent mille horreurs: Traître!
misérable! scélérat! brigand!

«Sitôt que je parus:

«--Ah! voilà de la lumière! s'écria le général en faisant des appels du
pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!!

«Et tirant son épée en même temps que M. de Combelaine tirait la sienne,
v'lan! il se fend à fond.

«Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut
de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le
général, dont l'élan était pris, s'est jeté sur l'épée de son adversaire
qui lui est entrée dans la poitrine jusqu'à la garde.

«Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf!

«Il a étendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-même et il est
tombé...»

Raymond, le malheureux enfant, sanglotait...

Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle.

C'est intérieurement que s'épanchaient ses larmes, comme le sang des
blessures mortelles.

--Ainsi, mon mari n'a pas prononcé une parole? interrogea-t-elle.

--Pas une, reprit Grollet. C'est-à-dire, si, excusez... quand je songe à
ça, je suis encore tout saisi...

«Comme de juste, je m'agenouillai près du général, prêt à le secourir,
mais il râlait déjà... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque
chose comme un nom, Élise... Élisa... je ne sais pas bien!...

Cela parut le comble à Mme Delorge.

Les meurtriers de son mari s'étaient informés de son nom, à elle,
Élisabeth, et ils l'avaient appris à cet homme pour ajouter à la
vraisemblance du récit...

--Ah! c'est une abominable ironie!... s'écria-t-elle; c'est une
indignité...

--Madame!... fit le juge.

--Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme débite une leçon
apprise par cœur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux
témoin?...

--Vous insultez un témoin, madame, et la justice...

Mais elle ne l'écoutait pas.

Elle s'était levée, et marchant sur Grollet:

--Osez donc me soutenir, à moi, que vous n'êtes pas un faux témoin,
disait-elle. Allons, relevez la tête, et regardez-moi en face, si vous
en avez l'audace...

Blême, et la tête baissée, Grollet avait reculé jusqu'au mur...

--J'ai dit la vérité, balbutia-t-il...

--Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'était Cornevin...
C'était le malheureux dont vous vous prétendiez l'ami, dont vous avez
accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassiné
peut-être, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez
lâchement, vous...

Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras.

--Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu...

--Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge, à quoi bon!... dites,
dites-nous plutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour
acheter votre complicité... Si énorme qu'elle puisse être, vous avez
fait un marché de dupe... Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos
pièces d'or est tachée d'une goutte de sang... On trompe la justice des
hommes... Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on
ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vérité vient
toujours...

Un effort encore, et cette heure de la vérité qu'implorait Mme
Delorge allait sonner peut-être...

Écrasé sous cette explosion de douleur et de colère, étourdi, éperdu,
Grollet s'affaissait sur lui-même, n'articulant plus que des syllabes
incohérentes.

Ah! si le juge d'instruction eût été un de ces hommes qui savent
voir!...

Mais non. L'infatuation de son infaillibilité appliquait sur ses yeux un
bandeau que n'eût point percé la lumière du soleil.

Interdit d'abord de l'irrésistible accent d'autorité de Mme Delorge,
il n'avait pas tardé à se remettre, et irrité de ce qu'il considérait
comme une faiblesse indigne de la majesté de la justice:

--Vous passez toutes les bornes, madame! s'écria-t-il.

--Ah! monsieur, répondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!...

Il n'était plus temps.

L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensité du péril où le
précipiterait la moindre hésitation.

Et se redressant, enflammé de cette énergie qui permet à l'homme qui se
noie un suprême effort:

--Quand on me brûlerait à petit feu, prononça-t-il, on ne tirerait rien
de moi autre que ce que j'ai dit.

L'irréparable seconde qui décide des destinées humaines était passée.

Mme Delorge le comprit.

Et, anéantie de la perte de cette dernière espérance, elle regagna le
fauteuil qu'elle occupait près de son fils et s'y affaissa...

M. Barban d'Avranchel était redevenu lui-même.

Après une phrase sévère sur l'inconvenance et le danger des
emportements, après avoir déclaré qu'il saurait défendre le témoin
contre de nouvelles violences:

--Rassurez-vous, mon ami, dit-il à Grollet, et continuez votre
déposition.

Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de cet homme,
et, reprenant sa posture embarrassée:

--Donc, fit-il, j'étais à genoux près du général, quand deux hommes
arrivèrent en courant et tout effarés...

«C'étaient M. de Maumussy, que je connais, et un autre, qui a un nom en
_i_, lui aussi, un nom italien...

--Farussi... souffla le juge.

--Oui, c'est cela même, continua Grollet, Fabio Farussi, je me le
rappelle maintenant...

«Pour lors, dès que je leur eus appris que le général était mort, ils
parurent désespérés. L'Italien, surtout, était comme fou.

«--Quelle catastrophe! disait-il. Quel épouvantable malheur!

«Puis ils se mirent à causer entre eux, disant:

«--Et cependant, c'est sa faute... C'est lui qui l'a voulu!

«Et, en effet, je me disais à part:

«--Il faut qu'un homme soit enragé, pour en forcer un autre à tirer
l'épée en pleine nuit, comme si les jours n'étaient pas assez longs...

Il fut interrompu par Raymond, qui, se dressant pâle d'indignation, dit
à M. d'Avranchel:

--Monsieur... vous avez promis à ce témoin de le défendre... ne
sauriez-vous nous protéger, ma mère et moi?...

A cette leçon donnée par un enfant, une fugitive rougeur glissa sur les
pommettes du juge d'instruction.

--Dispensez-nous de vos appréciations, dit-il durement à Grollet.

Le témoin s'inclina en souriant niaisement.

--Je croyais qu'il fallait tout dire, objecta-t-il.

Et il reprit:

--Pour lors, ces deux messieurs voulurent s'assurer que je ne m'étais
pas trompé, et quand ils eurent bien reconnu que le général avait cessé
de vivre:

[Illustration: Il vit luire au-dessus de sa tête l'éclair d'un sabre.]

«--Il faut absolument, disaient-ils, cacher ce malheureux événement à
tout le monde, au prince-président surtout. Comment faire?

«Alors, moi, je me hasardai à parler à ces messieurs d'une sellerie
abandonnée, dont j'avais la clef.

«--On pourrait toujours y déposer le général, dis-je à M. de Maumussy.

«--Oui, vous avez raison, Grollet, me répondit-il... faisons vite.

«Et là-dessus, à nous trois, nous portâmes le corps, sans être vus de
personne, car, pour plus de sûreté, j'avais éteint la lanterne...

«Pendant une heure environ--peut-être moins, car le temps me durait
terriblement--je restai seul près du général, M. de Maumussy et M. Fabio
Farussi étant rentrés dans le palais pour envoyer à la recherche d'un
médecin. Ils voulaient aussi se procurer la clef d'une des portes
dérobées de l'Élysée. Ce qui les tourmentait surtout, c'était l'idée du
prince-président.

«--Jamais il ne pardonnerait cela, répétaient-ils, s'il venait à le
savoir...

«Enfin, sur les trois heures, le médecin parut. Dès qu'il eut soulevé le
manteau qu'on avait jeté sur le corps du général:

«--Ma présence est inutile! dit-il. La mort a dû être instantanée...

«Alors, tous ces messieurs tinrent encore conseil, et il fut décidé
qu'il fallait absolument reporter le général chez lui avant le jour.

«Seulement, c'était à qui n'irait pas, et ce n'est qu'après bien des si
et des mais, qu'un de ces messieurs, qui était en bourgeois, et le
médecin, acceptèrent cette mission.

«Aussitôt, je partis à la recherche, d'un fiacre. Lorsque j'en eus
trouvé un, je le fis arrêter devant la porte dérobée et le corps y fut
porté.

«Alors, M. de Maumussy me prenant à part:

«--Grollet, me dit-il, si jamais il sort de votre bouche un mot de ce
qui vient de se passer, rappelez-vous que votre place, qui est bonne,
est perdue.

«Naturellement, je jurai de me taire.... sauf devant la justice.

«Et voilà, vrai comme le jour qui nous éclaire, tout ce que je sais...

--C'est bien! prononça le juge, vous pouvez maintenant vous retirer.

Et dès que Grollet fut sorti:

--Eh bien! madame, dit-il à Mme Delorge, reconnaissez-vous enfin
l'injustice de vos préventions!...

La malheureuse femme se leva:

--Vous avez suivi les inspirations de votre conscience, monsieur,
prononça-t-elle, je n'ai pas de reproches à vous adresser... L'avenir
dira lequel de nous deux se trompe... Adieu!...

Et prenant la main de son fils:

--Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle, nous n'avons plus rien à faire au
Palais de Justice.

Et elle sortit, laissant M. Barban d'Avranchel singulièrement choqué,
et, pour la première fois, troublé en son inaltérable certitude. Oui, un
doute lui vint.

--Cette femme aurait-elle raison, pensa-t-il, et la justice aurait-elle
tort?... En ce cas, je serais le jouet d'habiles gredins et dupe d'une
comédie savamment combinée... En ce cas... mais non, ce n'est pas
possible. Cette femme est folle, et M. de Combelaine est innocent!...



XII


--Voilà ce que j'avais prévu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais
bien là mon Barban d'Avranchel.

Ainsi s'exprima Me Sosthènes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut
rapidement raconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du
juge d'instruction.

Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'était hâtée de
courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur
et d'indignation.

Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller.

--Et cependant, ajouta-t-il après un moment d'hésitation, on ne saurait
soupçonner d'Avranchel de connivence...

--Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi
Grollet prêt à tomber à genoux, prêt à demander grâce et à tout
avouer...

Mais l'avocat hocha la tête.

--Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, prononça-t-il, car nous
sommes partie intéressée, et notre opinion est d'avance arrêtée et
inébranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les
circonstances de la mort du général Delorge telles qu'elles ont été
exposées à M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont
été entendus et dont les dépositions concordent si merveilleusement, et
de même que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: «Madame, toutes les
probabilités sont en faveur de M. de Combelaine.»

Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de réflexions passa dans
ses yeux, pendant qu'il murmurait:

--Ah! il n'y a pas à le nier, l'évidence est là, ces gens-là sont
forts... très forts, et ils peuvent nous mener loin!...

Rien ne pouvait déplaire à Mme Delorge autant que cet hommage rendu à
l'habileté de ses ennemis.

--De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amère ironie, qu'il n'y
a plus qu'à s'incliner devant ces gens si forts?...

Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat.

--Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il.

Elle ne répondit pas, et son silence était trop significatif pour
laisser l'ombre d'un doute à Me Roberjot.

--Ainsi, prononça-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste à
la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un
fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la
preuve, c'est que le régime nouveau, ce régime fondé sur l'attentat du 2
décembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstiné que moi.

Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela.

Il y avait un léger tremblement dans sa voix quand, après une pause, il
ajouta:

--Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours...
J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de
mon avenir...

Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son
cabinet:

--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se
ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à
demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune
encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà
de mes espérances...

Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation
de l'avocat.

Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:

--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.

Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il
eut le bon goût de le dissimuler.

--En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.

--Quoi?...

--Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter
patiemment.

Mme Delorge eut un geste désolé.

--Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes
espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à
peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un
an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et
vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules,
les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées,
resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici,
lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si
parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera
toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour
répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui
fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»

Mais Raymond bondit à ces mots.

--Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela,
lorsque je serai un homme!...

L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:

--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!...

Puis revenant à Mme Delorge:

--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que
vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que
jamais...

--Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...

--Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me
serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a
que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En
politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent.
Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des
gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant,
redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les
oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses
juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour
le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au
cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine
voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort
s'écroule en quelques jours...

Mme Delorge soupira.

--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.

--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu
vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin...

Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse
femme.

--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre
toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne
le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui
n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui
était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a
dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où?
c'est à nous de le découvrir.

Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était
assombri de nouveau.

--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi,
je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes
d'une revanche terrible.

--Et alors?...

--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour
l'intéresser à mes espérances.

--Vous avez fait cela!...

--Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et
l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui...

Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta:

--N'était-ce donc pas un devoir sacré?

--Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et
celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne...

--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui
supposais...

Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:

--Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame!
s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une
faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre
intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et
employer, pour lui venir en aide, une main étrangère.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?...

Et plus lentement:

--Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite
oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention
sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère
inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du
général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa
meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois
mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante
surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame,
vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison...

Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement.

Qu'objecter à de telles raisons?...

L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que
jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray.

Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire
oublier, patienter, attendre...

Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait
des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en
frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à
elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!...

--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que
ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après...

--Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé
comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut
le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me
donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant
certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame,
et je ne sais si je dois... si je puis...

Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans
ses phrases, il hésitait, il balbutiait.

Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle
n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives.

La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté
le cadavre de son mari...

L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé
d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège...

Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à
coup, prenant, comme on dit, son cœur à deux mains:

--Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent
des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant
que je parlerai à votre maman?...

L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite
tenir.

--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce
que monsieur te demande...

Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris,
positivement, pour le plus timide des hommes...

Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il
tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance...

Enfin, dès que Raymond fut sorti:

--Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu
l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez
pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas
parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge
d'instruction a dû vous lire.

--Il ne me l'a pas lue, monsieur.

--Est-ce possible?...

--Je ne lui en ai pas laissé le temps...

L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété:

--Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus
importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de
Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge.

Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme
Delorge.

--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai
commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à
M. d'Avranchel communication du dossier...

Me Roberjot hocha la tête:

--C'est inutile, prononça-t-il.

--Cependant...

--Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous
les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre.

--Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?...

--Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question
toute personnelle, toute privée...

--Quelle?

Positivement le futur tribun rougissait presque.

--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...

--Eh! monsieur, je puis tout entendre!

--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne
lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame...

Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de
jalousie rétrospective, peut-être.

Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.

--C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement.

--Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot.
Cependant...

--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec
cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond
et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est
bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.

Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible
mépris:

--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...

--Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train
et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine...

--Je le croyais presque dans le besoin.

--En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin
d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.

Mme Delorge bondit sur son fauteuil.

--Flora Misri! s'écria-t-elle.

--Oui.

--Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine?

--Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat.

Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire,
ne sachant plus ce qu'il disait surtout:

--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.

Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la
question.

--Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle.

Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:

--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle
est la sœur de la femme de Laurent Cornevin.

Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.

--Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.

--Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice
par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction
que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora
Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin
d'être la sœur d'une telle femme.

L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front
entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de
pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette
découverte.

--Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur
le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus...
Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres
pour les desserrer?...

Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme
Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.

--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa
sœur, Mme Cornevin?...

--Se voient-elles encore?

--Je ne le crois pas...

--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il
faudrait tant de précautions, tant d'adresse...

--Oh! la femme de Cornevin est très intelligente...

--Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de
rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est
vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont
sœurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de
ce côté...

[Illustration: La foule aussitôt l'avait entouré.]

Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis
soudainement:

--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin
de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente
ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder
le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de
mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me
renseignera...

--La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait
rien.

--Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été,
dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était
en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris...

Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y
méprendre, l'expression sincère de sa pensée:

--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et
remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et
d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne.
Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai.
Seulement...

Il hésita, et non sans embarras:

--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me
présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente...

Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.

--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous
serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus,
monsieur...

Elle se leva sur ces mots.

Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle
d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat...

--Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle.

Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de
main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...

--Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir.

Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et
explora la rue d'un rapide regard.

C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.

Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et
remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand
trot.

Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les
avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!

Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus
âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent
toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances
extérieures.

Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot.

De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une
cliente venue pour le consulter.

Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de
pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue:

--Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon
bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous,
sauvez-moi...

Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée.

Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le
remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis
qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux
qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût
traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se
reconnaissait plus lui-même.

--Serais-je donc amoureux? se demandait-il.

Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la
pose.

Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!...
Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui
semblait alors nullement ridicule.

Et pourquoi pas?...

Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces
pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus
énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus
élevée?...

Mais tout à coup, il tressaillit.

--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.

Et avec un inexprimable serrement de cœur, il se mit à examiner ses
chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait.

On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!...
Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le
souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines,
divinisé par les regrets?

--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver
au cœur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la
peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que
n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui
lui livrera ses ennemis!...

Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était
exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le
comte de Combelaine...

Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions.

Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique.

--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous
a permis?...

--Monsieur, il y a là des clients...

--Ils reviendront demain.

--Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux
dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de
monsieur...

--Qu'il aille au diable!...

Le domestique demeura béant de surprise.

Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.

--J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en
affaires et pris pour toute la soirée...

--Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement,
j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui
parler, M. Verdale...

--Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre...

Mais il s'arrêta court, en se frappant le front.

Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et
qui connaissait la baronne d'Eljonsen.

--Faites-le entrer, dit-il.



XIII


M. Verdale était un gros, grand et large homme, avec d'énormes mains
velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait à ses yeux,
ni d'esprit ni de finesse.

Architecte de son état, il avait obtenu au concours un grand prix qui
lui avait valu un séjour de trois ans à Rome, aux frais de l'État.

Il en était revenu avec un portefeuille tout gonflé de plans et de
devis, et la résolution bien arrêtée de faire fortune très vite et par
n'importe quels moyens...

Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait usé ses bottes à courir
après l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'étaient pas sortis de
leur carton.

Et il était resté pauvre, et plus que jamais enragé de convoitises...

C'est au collège, à Saint-Louis, où ils étaient dans la même classe, que
s'étaient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que
cheminant dans la vie par des routes fort différentes, ils avaient
toujours conservé des relations.

Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d'une fois M. Verdale,
l'architecte incompris, comme il se nommait lui-même, avait eu besoin de
son ancien copain, tantôt pour un prêt d'une couple de cent francs,
lorsque la gêne était pressante, tantôt pour une consultation, lorsqu'il
avait des difficultés avec les rares imprudents qui s'étaient adressés à
lui.

Mais ni la misère, ni les procès, ni les déceptions n'avaient altéré sa
bonne humeur. Car il était gai, d'une grosse gaîté impudente et
vulgaire, et il s'était créé une sorte de langage à part, emprunté à ses
souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au répertoire
des théâtres à la mode.

Il entra chez son ami le chapeau sur la tête, en brandissant un rouleau
de papier, et dès le seuil:

--Qu'est-ce? s'écria-t-il. Tu te fais céler, comme nous disons à la
Comédie-Française!... Es-tu déjà ministre?

--Pas encore.

--Mais tu vas être représentant du peuple... si j'en crois la rumeur.

--Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne
suis pas encore décidé...

L'architecte éclata de rire, puis d'un air de gravité:

--Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on
fait à ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses
obligations!... Mais l'hésitation serait un crime: il est grand, il est
beau de se sacrifier au salut de la patrie!...

Accoutumé aux façons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il
n'en eût peut-être pas bien envie.

--Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous
les crapauds et toutes les vipères d'une candidature!... Tu vas essayer
d'être nommé représentant.

--Oui.

--De l'opposition, naturellement?

--Tu l'as dit.

--Eh bien! c'est une faute.

--Et pourquoi, s'il te plaît!

--Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait.

L'avocat haussa les épaules.

--Eh bien! nous le déferons, dit-il.

M. Verdale ôta son chapeau.

--Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme.

Puis d'un ton de feinte humilité:

--Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie
le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un
camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre
ce que je te dois...

--Tu penses donc que l'Empire t'enrichira?

--J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes à Paris
cinquante mille gaillards qui nous berçons de cet espoir, l'Empire
du-re-ra.

--Diable!

--Tous ne réussiront pas, c'est évident, mais moi, je réussirai.
L'empereur... je veux dire le prince-président, a des projets
grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous
entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris
de marbre... je lui bâtirai une ville de palais. Il faudra des millions
pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche...

Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le
savait bien.

--Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire ta cour au président...

--Oh! pas encore; je n'en suis qu'à ses amis. Mais j'avance, j'avance,
j'ai des protecteurs à qui rien ne sera refusé. Le président peut avoir
tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit
qu'on lui ait dit: «Dieu vous bénisse!» quand il éternuait en exil, pour
qu'il vous juge des droits à sa reconnaissance...

--Mais ses amis auront-ils aussi bonne mémoire que lui, et ne te
renieront-ils pas?...

--Jamais! Je sais où est le cadavre, s'écria vivement l'architecte.

Et tout aussitôt, visiblement embarrassé et contrarié de s'être laissé
emporter:

--Quand je dis que je sais où est le cadavre, je veux dire que j'ai reçu
assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il
une preuve? C'est à moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction
de l'hôtel qu'elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j'ai là le
plan...

--Comment! la baronne d'Eljonsen fait bâtir!... Il me semblait t'avoir
entendu dire qu'elle en était aux expédients...

--Oui, quand elle habitait Rome. Mais les temps sont changés. Si bien
changés, que M. de Maumussy vient de me charger de lui acheter tous les
terrains que je trouverai entre la Seine et les Champs-Élysées... Si
bien changés, que M. de Combelaine m'a demandé le plan d'une maison de
campagne... Si terriblement changés, que M. Coutanceau m'a donné sa
parole de me nommer l'architecte en chef d'une société qu'il fonde, au
capital de je ne sais combien de millions. Non seulement ces gens-là
savent vaincre, mais ils savent profiter de la victoire!...

L'avocat branla la tête, et non sans une nuance d'impertinente ironie:

--Et tu en profiteras, toi, en devenant millionnaire.

--Positivement, répondit l'architecte, et sans remords; seulement...

Son front se plissa, et gravement, cette fois:

--Seulement, poursuivit-il, si l'avenir est à moi, le présent est à mes
créanciers. Je suis dans la situation d'un homme qui aurait à toucher à
Marseille un héritage immense, et qui crèverait de faim à Paris, faute
de pouvoir se procurer le prix du chemin de fer de Paris à Marseille.

La visite de M. Verdale s'expliquait.

--Et alors? interrogea l'avocat, comme s'il n'eût point compris ce
préambule si clair.

--Alors, mon vieux copain, il n'y a que toi qui puisses me donner de
quoi payer ma place dans le train express qui conduit de zéro à
million... Je viens frapper à ta caisse. Toc, toc, j'ai besoin de huit
mille francs.

Me Roberjot tressauta sur son fauteuil.

--Huit mille francs! s'écria-t-il, peste! comme tu y vas! Me crois-tu
donc un banquier pour me supposer une pareille somme dans mon tiroir?
Huit mille francs!... mais c'est la moitié de mon revenu, mon pauvre
camarade, et non seulement je n'ai pas cette somme, mais je ne saurais
où la prendre.

L'architecte rougit imperceptiblement.

--Et cependant il me les faut, insista-t-il, absolument et sous
quarante-huit heures...

--Ah ça! que veux-tu faire de tant d'argent?

--L'employer à faire figure... à paroistre, comme dit Montaigne.

--Je te croyais au-dessus d'une pareille faiblesse.

--Je l'étais, et c'est ce qui m'a perdu.

--Oh!...

--C'est ainsi. Fils d'une famille riche, tu n'as pas eu à apprendre,
toi, que les imbéciles refusent de reconnaître le talent qui n'a pas un
certain cadre. Tu as du talent et tu as réussi; mais sache que ton bel
appartement, que tes meubles, tes tapis, tes tableaux et tes livres sont
pour quelque chose dans ton succès. Quand on sonne chez toi, c'est un
domestique qui vous ouvre, et le client qui venait te demander une
consultation avec l'idée de te la payer vingt-cinq francs se dit en
lui-même: «Ce sera cinquante francs puisqu'il a un valet de chambre.»
Introduit dans ta salle d'attente meublée de vieux chêne, ce même client
se dit encore: «Diable!... c'est cossu, ici, et je vois bien qu'il va
falloir dégainer mes trois louis.» Entrant dans ton cabinet de travail,
il est ébloui... et en sortant il te laisse le billet de cent francs...

L'avocat riait.

--Eh bien! moi aussi, continua l'architecte, je veux paraître... Il le
faut. Je loge en garni, au quatrième étage d'un méchant hôtel... Qui
viendra m'y chercher? Personne. Il faut paraître, mon vieil ami. Le
règne qui commence s'appellera le règne de la poudre aux yeux... Jetons
de la poudre!...

Discuter, c'est avouer implicitement qu'on ne s'est pas arrêté à un
parti définitif, et qu'on peut encore changer d'avis.

Me Roberjot, qui était avocat, ne l'ignorait pas.

Si donc il laissait discourir son ami Verdale, c'est que, véritablement,
il hésitait.

Sortir de sa caisse huit mille francs pour les risquer sur les
espérances de l'architecte incompris, c'était raide.

Oui, mais les lui refuser, c'était se l'aliéner et renoncer à
l'assistance qu'on en pouvait attendre à un moment donné.

Or Me Roberjot eût sacrifié sans sourciller la moitié de sa fortune
pour démasquer M. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, aux
pieds de Mme Delorge.

Comme tous les gens perplexes, il prit un terme moyen.

--Je ne prétends pas que tu aies tort, dit-il à son ami, mais as-tu
réellement besoin de toute la somme que tu me demandes? Est-ce que la
moitié ne te suffirait pas, au moins pour le moment? Plus tard on
aviserait...

Un éclair d'espoir brilla dans l'œil de M. Verdale.

--Mon devis est fait, répondit-il, et il m'est impossible d'en rabattre
un centime. Je ne veux pas faire long feu, je veux tirer un coup de
canon...

--Cependant...

--Ah! c'est comme ça. Je n'ai plus le temps de m'élever petit à petit,
moi, il faut que je surgisse du jour au lendemain, comme un
champignon... Tais-toi, je vois que tu vas me proposer ton exemple.
Absurde! Toi, tu as commencé jeune, et tu étais poussé par ta famille.
Moi, je suis vieux déjà, comme les rues que je voudrais démolir, et ce
n'est pas ma brave femme de mère, qui était marchande de poisson aux
Halles, qui m'aidera. J'en suis à ce moment où il faut tout risquer sur
un seul coup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toi
qui sais que je suis marié et que j'ai un garçon de onze ans, et que,
faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petit Lucien, je suis
réduit à les laisser en province, chez mon beau-père, un vieux ladre,
qui leur reproche à chaque repas ce qu'ils mangent, et qui tous les mois
m'écrit que je ne suis qu'un propre à rien et que, lorsqu'on ne trouve
pas «de la bonne ouvrage» comme architecte, on s'emploie comme
manœuvre à porter l'oiseau.

Il s'exaltait, la bile lui montait au cerveau, il parlait si vite que
Me Roberjot ne trouvait pas un joint où placer un mot.

--Longtemps, poursuivit-il, j'ai ri de cette situation. Maintenant j'en
pleurerais. L'estomac se délabre, la façade se lézarde, et le soir,
quand je regagne mon taudis, je me sens des courants d'air dans le
cœur. C'est bête et laid de rester seul devant un foyer sans feu,
quand on a une femme à soi, et une bonne petite femme, va, je le
reconnais depuis que les coquines rient à ma barbe, qui blanchit. Assez
de bohème! Je suis las de piétiner dans les ornières, pendant que vous
autres, tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votre
chemin. Je vous rattraperai d'un bond, je le veux. Je ne suis pas plus
sot que vous, n'est-ce pas! J'ai eu le grand prix au concours, et j'ai
plus d'un chef-d'œuvre dans mes cartons...

--C'est que, mon cher, je ne vois pas...

--Je vois, moi, et cela suffit. Prête-moi ce que je te demande, et
demain j'ai un appartement dont les clients apprendront vite le chemin,
quand il leur aura été montré par Coutanceau, par la baronne d'Eljonsen,
par M. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy.

L'avocat réfléchissait.

--Que ne t'adresses-tu, fit-il, aux gens que tu me nommes?

M. Verdale haussa les épaules--des épaules taillées pour porter des sacs
de farine.

--Pas si bête! répondit-il. Va donc, toi, proposer à un chien affamé de
te céder une portion de son os! Non seulement ils m'enverraient
promener, mais ils me retireraient leur influence, dont je dispose
absolument.

--C'est que je t'ai dit la vérité, mon camarade; c'est que positivement
je n'ai pas d'argent.

--Monsieur a du crédit... disait Bouffé dans l'_Homme à la mode_.

--J'ai bien un titre de rente...

L'architecte leva les bras au ciel.

--Et il dit qu'il n'a pas d'argent!... s'écria-t-il. Un titre de
rente!... Il faut se hâter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne
rencontreras une plus belle occasion. Vends! et il se trouvera qu'en fin
de compte, tu te seras rendu service en m'obligeant. Faire en même
temps une bonne action et une bonne affaire!... Ces choses-là n'arrivent
qu'à toi. Sais-tu où en est le cinq pour cent, ô Roberjot?... Il fait 99
90 au parquet et 100 dans la coulisse. Or, comme c'est place de la
Bourse que bat maintenant le cœur de la France, cela prouve que la
France est contente, et que je serai millionnaire...

[Illustration: Il était temps une grêle de balles s'abattait.]

Si l'avocat se défendait encore, ce n'était plus que mollement, et en
homme prêt à céder.

Et M. Verdale le voyait bien, lui, dont la finesse naturelle s'affûtait
depuis tant d'années aux meules de la nécessité.

Rassemblant donc, par un suprême effort, tout ce qu'il avait de
puissance d'émotion:

--Allons, mon vieux copain, insista-t-il, un bon mouvement, tends-moi la
perche et je suis sauvé... Confiance! confiance!

    Le ciel toujours seconde un projet téméraire!

La nuit était venue, et, depuis un bon moment déjà, le domestique avait
apporté une lampe. L'avocat en releva l'abat-jour, et arrêtant sur M.
Verdale un regard froid et perspicace:

--C'est un gros service, mon camarade, que tu me demandes,
prononça-t-il.

--Je le sais, pardieu, bien!

--Tu as des chances de succès, je le reconnais, mais enfin tes calculs
peuvent être déjoués...

--Je l'avoue.

--Et alors ces huit mille francs iraient rejoindre, dans l'abîme de
l'oubli, comme tu dirais, les trois ou quatre mille que tu me dois
déjà...

L'architecte tressaillit et rougit.

Il trembla d'avoir cru trop tôt la victoire gagnée.

--Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il.

--Pas du tout. Je tiens seulement à établir nos situations respectives,
et qu'en t'obligeant, j'agis en véritable ami...

--Et je t'en aurai une reconnaissance éternelle! s'écria M. Verdale en
se jetant sur les mains de l'avocat, qu'il serra à les briser.

Mais cet enthousiasme de gratitude ne parut toucher que faiblement Me
Roberjot.

--Ainsi, mon cher camarade, reprit-il, si, à mon tour, j'avais besoin
d'un service.

--Ah!... c'est avec transport que je te le rendrais, à toi, mon seul
ami, à toi que j'ai toujours trouvé aux heures difficiles...

--Prends garde... Peut-être faudra-t-il, pour m'obliger, desservir
secrètement quelqu'un des gens dont tu me parlais, M. Coutanceau ou M.
de Combelaine, Mme d'Eljonsen ou M. de Maumussy.

Il n'y avait pas à se méprendre à l'accent de l'avocat. Il parlait on ne
peut plus sérieusement.

M. Verdale ne s'y méprit pas.

--Je n'hésiterais pas une minute, Roberjot, répondit-il, je suis avec
toi.

--Tu aimes ces gens-là, pourtant.

--Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit à l'appartement de
la femme qu'on courtise... Ces gens-là me mèneront à la fortune.

Il était clair que l'architecte incompris était de son siècle et que ses
convictions ne le gênaient pas.

Et cependant l'avocat hésitait si visiblement à parler, que ce fut
l'autre qui vint à son secours.

--Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur
l'estomac?...

--Je l'avoue.

--Et tu te défies de moi?

--Non, certes...

--Alors, déboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu
as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis?

--Juste!

Le front de M. Verdale s'assombrit.

--C'est contrariant, fit-il, mais j'étais ton ami avant d'être le
leur... Voyons donc cette dent!...

Véritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tâter son ancien copain,
et il lui paraissait que l'épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant
d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que
serait-ce plus tard?...

En cette extrémité, un généreux abandon devait être un habile calcul.

Me Roberjot le crut, et étouffant un soupir:

--Mon vieux camarade, prononça-t-il, avec toutes les apparences d'une
émotion sincère, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que
je rends...

--De donner un œuf pour avoir un bœuf?...

--Précisément. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te
remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et
sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons
d'autre chose.

L'avocat avait visé juste... L'architecte fut touché.

--Est-ce que tu te moques de moi? s'écria-t-il. Est-ce que tu veux
m'insulter?...

--Quelle idée!...

--Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de
cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se présente de t'être utile
en quelque chose, je la laisserais échapper!... Jamais!... Que faut-il
faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les
autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux, à cette heure. Avec
huit mille francs, l'avenir est à moi quand même. Au lieu d'être
l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens,
c'est une idée, cela...

Me Roberjot souriait... en dedans.

--Allons, bon! fit-il, voilà que tu t'emportes, selon ton habitude.
Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements précis
sur M. de Combelaine.

L'architecte fut-il dupe?... Peut-être.

--Je suis ton homme, déclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh
bien! tu en auras, et de si complets que personne à Paris ne saurait
t'en donner de pareils...

Il fut interrompu par l'entrée du domestique, lequel venait rappeler à
son maître que le dîner était servi depuis un bon moment, et que tout
allait être froid.

Saisissant aussitôt la balle au bond:

--Voilà qui décide tout, ami Roberjot, s'écria l'architecte. Je dîne
avec toi, et... je parle. Allons, à table, et fais-nous monter une
bouteille de ce bourgogne que je connais et qui délie si
merveilleusement les langues!...

--Eh bien! soit! répondit l'avocat.

Et, l'instant d'après, il s'attablait en face de son ancien copain.

Il y avait des années que M. Verdale n'avait été si joyeux. Il lui
semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition,
l'espoir du succès et le corton velouté lui montaient à la tête en
chaudes bouffées.

--Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la
bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui
sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par
elle que je commencerai...

«C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu
l'honneur insigne de lui être présenté lorsque j'étais à Rome aux frais
de l'État. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en eût
emprunté. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après
m'avoir fait jurer un secret éternel--un secret que je viole pour toi, ô
Roberjot--elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au
Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de ses joyaux.

«Quel âge a-t-elle? vas-tu me demander.

«Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur, à vingt ans
près. Elle n'a peut-être que cinquante ans, elle en a peut-être plus de
soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour réparer des ans
l'irréparable outrage. C'est un secret qu'elle a acheté à Londres à une
émailleuse célèbre. Et personne n'est plus avancé que moi. Personne,
depuis un demi-siècle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu
l'a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée, comme les grands
généraux dorment tout bottés.

«Donc, on ignore son âge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connaît
sa situation dans le monde.

«Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique.

«Cette femme-là, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme
il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes à toutes
besognes, prêtes à toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions
qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices
celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui
avaient de l'argent à lui donner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle doit
avoir acheté et vendu de drôles de choses en sa vie!...

--Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait.

L'exclamation parut flatter l'architecte.

--Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros
rire qui lui secouait les épaules.

Et, vidant lestement son verre, il continua:

--Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi.
Mme d'Eljonsen a de la mémoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour
ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur...

--Oh!...

--C'est absurde, évidemment; c'est lâche, c'est petit... mais c'est
ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'années il ne s'est pas remué
en Europe une pelletée de boue sans que cette femme en ait eu son
éclaboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses
voisins. On est sûr de soi--quelquefois,--mais on n'est jamais sûr des
siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux
ou trois fois qu'elle s'est oubliée à penser tout haut devant moi, j'ai
eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'énigmes que
l'histoire, avec ses lunettes, ne déchiffrera jamais. Et voilà pourquoi
elle ne dégringolera jamais tout à fait. Quand elle enfonce, quand elle
se sent à sa dernière gorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque
gros scandale ignoré, et elle l'adresse aux intéressés avec ces seuls
mots: «Achetez ou je publie.» Et on achète. C'est la muse du chantage
que cette chère baronne.

«Elle vend un secret, quand elle est gênée, comme une autre porte ses
bijoux au Mont-de-Piété. Et elle prétend que son fonds est inépuisable.
Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police
russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe
un homme de quelque renom qui n'ait passé par son boudoir ou son
salon...

L'avocat ne laissait pas d'être étourdi par la surprenante volubilité de
l'architecte incompris.

--Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon...

--Mais... «z'oui», cher maître, par son salon. Ah çà! prendrais-tu par
hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te
montrerai son portrait à l'âge de vingt-deux ans, un chef-d'œuvre! et
quand tu l'auras admiré, tu comprendras tout ce qu'a pu négocier une
gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a été aussi bas
que possible, elle a été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres
une sorte de pension bourgeoise qui était un tripot, et
vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non
moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle épousât un
principicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête une
couronne fermée.

--Roman!...

M. Verdale s'arrêta court, considérant son ami d'un air surpris et
mécontent.

--Positivement, mon cher camarade, prononça-t-il, tu me fais de la
peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore
là!... Quoi! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez une
histoire, vous interrompent en disant: «Ça... c'est impossible. Jamais
rien de pareil n'est arrivé à ma portière!...»

--Soit... des faits, des faits!...

L'architecte fronça le sourcil.

--En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il à son ami. C'est bien, je
m'arrête. Interroge, je répondrai...

Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat.

--Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.

C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale
répondit:

--Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez
vieille famille de Bretagne--noble, mais pauvre. Son père, le seigneur
de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de
Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y
aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans,
lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement
riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile,
avaient amené à Morlaix. En trois œillades, elle le rendit fou à lier
d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,--à une
date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés.
Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre
son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations
commerciales de M. Eljonsen.

Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de
chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins
d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme
quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait
pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle
s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un _d_ et une
apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à
Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année
elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et
menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en
Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres,
puis à Munich, puis à Naples.

--Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours
pas paraître...

--J'y arrive, répondit M. Verdale.

Et ayant repris haleine et rempli son verre:

--Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te
dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses
pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait
Victor et qu'elle semblait adorer...

--Son fils, parbleu!...

--On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tardé à
le reconnaître. Mme d'Eljonsen n'était pas d'un caractère à essayer
de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en était pas à cela près.
Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui? Ah! là est le
mystère. Les uns assurent que la mère est une grande dame, comme il est
dit dans la _Tour de Nesle_, les autres que c'est tout simplement une
petite bourgeoise de Londres...

--Mais toi, que crois-tu?

--Moi?... Rien.

--Cependant, informé comme tu l'es...

L'architecte incompris souriait.

--C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas
tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le
Combelaine à qui tu parais en vouloir si fort...

Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant.

--Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'où lui vient-il?...

--Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit,
est une femme très forte, mais elle n'est pas complète, personne n'est
complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible
s'appelait le comte de Combelaine. C'était, en vérité, un excellent
gentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, et qui,
n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est à Vienne que Mme
d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais
quittés. C'est lui qui, le jour où le jeune Victor dut se lancer dans le
monde, lui dit: «Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien,
je te le donne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtes
gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...»

D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence à son ancien
copain.

Le domestique entrait, apportant le café et les liqueurs.

Mais dès qu'il se fut retiré:

--Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons à l'histoire du fils
adoptif de Mme d'Eljonsen...

Mais on eût dit que pendant cette courte interruption une révolution
s'était faite dans l'esprit de l'architecte incompris.

Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'était agi que de la baronne,
s'éteignait maintenant qu'il était question de M. de Combelaine.

--Décidément, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais à ma
disposition le casier judiciaire de la préfecture de police.

L'avocat dissimula mal un geste de dépit.

--En d'autres termes, prononça-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire
davantage...

--Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement
dangereux...

--Et tu en as peur?

M. Verdale haussa les épaules.

--Oui, répondit-il, pour toi qui certainement médites quelque sottise.
Que veux-tu faire?... Prends bien garde! Combelaine, si tu le manques,
ne te manquera pas...

--Chansons!...

--C'est juste ce que disaient les cinq ou six pauvres diables que
Combelaine a expédiés en duel...

--On ne se bat pas avec un pareil homme...

--Pardon!... On se bat avec M. de Combelaine, parce que, s'il court sur
son compte une foule d'histoires fâcheuses, on ne peut rien lui
reprocher de positif. Il n'a jamais été condamné...

L'impatience de Me Roberjot était visible.

--Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le
retires... Libre à toi...

--Eh non, entêté, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si
j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que précisément je cherche le
moyen de t'être utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis
rien de tes intentions ni du but où tu tends?

L'avocat ne put s'empêcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui
traversa son esprit:

--Ce n'est pas mon secret, déclara-t-il.

L'autre parut stupéfait:

--Ah! il y a un secret! répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion! Et je
reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, paraît être
le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme
d'Eljonsen. Je dis: paraît, parce qu'en réalité il en recueillit un
autre, qui justifie toutes les légendes dont sa naissance a été le
sujet. Je veux parler de la protection mystérieuse, bien que très
apparente, qui s'étendit sur lui, dès son entrée dans le monde, et qui
ne lui a jamais fait défaut. Et ce devait être une protection puissante,
car elle l'a poussé jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps
strictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, ni son
mérite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Criblé
de dettes, il avait à tout moment recours à des expédients qui frisaient
l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du régiment tout autre que
lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forcé de donner sa
démission, après avoir fait semblant de se brûler la cervelle...

--En quelle année cela?

--Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en
cherchant dans la collection de l'_Annuaire militaire_.

--C'est vrai... Continue.

L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il était de fait que
l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine naïveté.

--C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine
après sa sortie de l'armée est aussi impossible que de relever la piste
d'un feu follet...

--Comment a-t-il vécu?...

--D'industrie, donc! Tous les métiers avouables et inavouables, il les a
faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue à son secours deux ou trois
fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par une femme dont
il a été l'amant...

[Illustration: Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray.]

--Flora Misri?

--Précisément... Je vous demande un peu où le dévouement va se
nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prêté d'assez grosses sommes,
avec première hypothèque sur sa bonne étoile...

L'avocat réfléchissait.

--Et aujourd'hui, voilà cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est
inimaginable!...

M. Verdale hochait la tête.

--Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne
faudrait pas trop s'en étonner. As-tu jamais conspiré, Roberjot? Non. Eh
bien! si tu conspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et
dont tu ne te dépêtreras pas le jour du succès.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Rien!... sinon que le prince Louis, notre président aujourd'hui,
empereur demain, a beaucoup de connaissances.

Il n'y avait pas à en douter, l'architecte incompris connaissait à fond
le sujet qu'il traitait.

--Maintenant, poursuivit-il, le président voudrait peut-être bien
n'avoir pas tant eu de «bons cousins». Mais on ne peut pas conspirer
tout seul. Et, s'il perdait la mémoire, les petits camarades d'autrefois
sauraient bien venir lui dire: «Pardon, j'en étais.» Or Maumussy en
était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, et pareillement cette
chère baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer près d'une intrigue
sans s'en mêler.

Me Roberjot avait espéré mieux.

Il avait eu l'espérance insensée que là, tout à coup, son ami Verdale
lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser
immédiatement...

N'importe, il n'était pas homme à revenir sur une parole donnée.

--Passons dans mon cabinet, dit-il à l'architecte incompris, et je te
remettrai ce que je t'ai promis.

M. Verdale était devenu tout pâle de joie.

--Ah! tu es un ami incomparable!... s'écria-t-il.

Me Roberjot était du mois un ami comme on en trouve peu, car c'était
bien la vérité pure qu'il avait dite.

N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son
ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille
livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa
fortune.

Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mérite de sa belle
action, qu'il était depuis plusieurs jours décidé à vendre une portion
de cette rente pour faire face aux dépenses indispensables de sa
campagne électorale.

Cependant c'est de la meilleure grâce du monde qu'il tira de sa caisse
et confia à son ami le précieux titre, en ayant soin d'y joindre une
lettre où il donnait les ordres à son agent de change.

Me Roberjot étant fort occupé, c'était bien le moins que M. Verdale
se chargeât des quelques courses que nécessitait l'opération.

Et certes, il ne songeait pas à s'en plaindre.

C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier
qui représentait une fortune.

Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes, n'osant croire à son
bonheur, ne pouvant se persuader que véritablement on allait lui prêter
sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des
millions.

Tandis que maintenant...

Il se jeta au cou de son ami, et le serrant à l'étouffer:

--Va, s'écria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras député... _Tu
Marcellus erîs._



XIV


--Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le
veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être
Combelaine...

Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse
activité qu'il s'occupa de sa candidature.

Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et
il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant
à Mme Delorge.

--Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura
de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger
son mari...

Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès
de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter
de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy.

Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte,
et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une
douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction
d'un vieil homme à longue moustache grise.

Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner,
lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et
accourut vers lui en s'écriant:

--Ah! monsieur Roberjot.

C'était Raymond.

--Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui
serrant la main.

L'enfant secoua la tête.

--Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il.

Puis, faisant signe à son jeune camarade:

--Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur.

Léon mit lestement pied à terre et approcha.

Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large
d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses
habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de
gauche.

--C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de
Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé.

L'enfant s'inclina.

--Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons
ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que
moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les
frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort
et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé.

--Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le
moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés.

--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous
serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique
ensemble.

--Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de
haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous
serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le
général Delorge et mon père...

Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré
d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait
d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force
salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:

--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais
reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et
bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray.

--Je vous connais de nom, monsieur...

--Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection.
Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous
étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge
va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec
Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit
y avoir du nouveau...

Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il
entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.

Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me
Roberjot le fils de Cornevin:

--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là?

--Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.

M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains.

--Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas
trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une
intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du
malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge.
Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a
une volonté de fer.

Le digne bourgeois soupira.

--Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas?

--Quel frère?...

--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en
quelque sorte adopté...

Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse
conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.

--C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la
chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire
des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a
prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois
filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse!
Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je
suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis
au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà
reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir.
Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est
pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre
et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il
empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné
quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son
temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en
quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2
Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue
Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce
gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!...

Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot.

Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de
ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en
une commune pensée.

Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une
revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme
Delorge.

Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et
tout en le guidant à travers la villa:

--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le
mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure.
Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce
pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire
pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de
pouvoir me révoltent.

--Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher
monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...

Il hocha la tête, et d'une voix sourde:

--Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait
passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute.
Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher
l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de
mouchards.

--Oh!...

--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai
l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme
dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes
dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes
paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et,
nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...

Me Roberjot ne riait pas.

Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules.
Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de
dormir, était grotesque...

Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril
qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver.
Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en
héros.

--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis
récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que
veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général
Delorge.

Ils arrivaient au premier étage de la villa.

--Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray,
ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de
tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari
avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine
de passer...

Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées
que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la
femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de
l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient
à trier et à classer des lettres et des papiers.

A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui
tendant la main:

--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés
pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que
son malheur...

S'il est pour un homme de cœur et d'esprit un supplice, c'est de
s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus.

--Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme
des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour
mériter votre reconnaissance...

Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M.
Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les
remerciements adressés à un autre qu'à lui.

--Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à
l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous
arrive du nouveau...

--Ah!

--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous
avons la presque certitude que sa vie a été respectée.

C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux
qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant
Me Roberjot ne s'en étonnait pas.

--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.

--Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge.

Et se retournant vers la pauvre femme:

--Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont
passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un
conseil.

Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre
palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur
avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de
Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une
femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux
noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la
nuque.

Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible;
pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix
émue:

--Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu
jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant,
ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon
père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne!
C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à
donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes
parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que
nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon
mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la
maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu...
Pauvres sœurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable
contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de
plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.

«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus
jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue
de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute
rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que
les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.

«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison,
un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de
prison pour vol.

«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans
que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent
m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il
me pousse le coude.

«--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la
scène...

«Je regarde et je jette un cri.

«--C'est Adèle, lui dis-je.

«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme,
et nous lisons:

«_La Fée des Eaux_,--Flora Misri.»

Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et
Me Roberjot se l'expliquaient désormais.

Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment,
poursuivait:

--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta.

«--Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta sœur...

«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait.

«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une
méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates,
tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de
satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui
lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les
cheveux.

«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle
faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un
certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et
jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite.

«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta.

«--Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il.

«--Je tâcherais de lui parler.

«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après:

«--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain
entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du
théâtre.

«Ce qui fut dit fut fait.

«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à
toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait
indiquée.

«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor
plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille
femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six
figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que
cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous
disant:

«--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...

«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora
Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le
laissa seulement pas achever.

«--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage,
s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!

«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi,
comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde.

[Illustration:--Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!]

«--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour
arriver jusqu'à Mlle Misri.

«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous
venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme
dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire
savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui
écrire un mot qui lui serait remis à l'instant.

«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un
crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait
que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en
haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa sœur
Julie.

«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de
l'insolence de la portière, moi bien peinée.

«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard
avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se
rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser.

«--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait
un signe.

«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la
main.

«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux sœurs se retrouver
ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante,
parée, applaudie, se donnant en spectacle!

«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous
verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à
nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin.

«Mon mari ayant répondu:--Oui.

«--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis
chargée par une de nos dames artistes.

«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa
disant:

«--Excusez, je vous remercie, je suis payée.

«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette
attention de ma sœur.

«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre.

«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous
embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une
répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos
enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à
onze heures, pour déjeuner.

«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en
souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain,
et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et
un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux...

Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme
Delorge des regards étonnés.

Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre
femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains
M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait:

--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos
trois enfants,--nous n'en avions que trois encore à cette époque.

«Ma sœur demeurait au second étage d'une belle maison neuve.

«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit,
nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer
dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus
riche et de plus magnifique.

«Ce n'était pas l'avis de Laurent.

«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin
et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui
reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du
clinquant.

«Au bout de cinq minutes à peu près, ma sœur parut, vêtue d'un
superbe peignoir de dentelles...

«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout cœur qu'elle se
jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.

«Mes enfants surtout l'étonnaient.

«--Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais
rien!...

«Nous n'étions pas chez ma sœur depuis cinq minutes, que déjà je
regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que
d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une
violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos
sœurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne,
de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement.

«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère
les miens.

«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint
annoncer que le déjeuner était servi.

«--Ma foi! tant mieux! dit ma sœur. Comme cela nous ne parlerons plus
de toutes ces vilaines gens...

«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon.

«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de
deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et
de porcelaines.

«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon
cœur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous
éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.

«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour
manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre
couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient
inconnus.

«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée.

«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui
arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se
forçait à rester calme.

«Et, pour comble, ma sœur ne cessait de remplir ses verres de vins de
toutes les couleurs, tout en répétant:

«--Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon?
Vous ne buvez pas...

«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il
portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je
m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus
pâles.

«--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.

«Je perdais mes peines.

«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune
enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel
mets sous une grosse cloche d'argent.

«--Comment! encore! s'écria mon mari.

«Puis examinant ma sœur:

«--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune,
pour pouvoir vous permettre tant de dépense.

«--J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment.

«--On vous paye donc bien cher à votre théâtre?

«Elle partit d'un éclat de rire, et dit:

«--Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai
que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?...

«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser
brusquement en jetant bas la table.

«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard
furieux, tandis qu'il disait à ma sœur:

«--Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille
adroite.

«J'aurais battu ma sœur.

«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du
coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y
faisait.

«--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du
premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les
alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi!
L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions
pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les
filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me
faisait une peur affreuse.

«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de
lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait,
voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous
me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je
serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de
coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance.
Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour
figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me
plaindre...

«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.

«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il
n'eut pas paru plus exaspéré.

«--Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien,
je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le
garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop
bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite...

«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte
de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très
grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur
l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.

«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien,
mais regardant ma sœur d'un air mécontent:

«--Comment! pas encore habillée! fit-il.

«--Non.

«--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?

«--Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents.

«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.

«--Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller.

«--Plus tard.

«--Tout de suite. La voiture est en bas.

«--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre
tyrannie...

«Mais il ne la laissa pas finir.

«--Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette
fantaisie!...

«Et saisissant brutalement ma sœur par le haut de sa robe, il la
souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans
la pièce voisine.

«--Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi!

«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le
temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte...

«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent.

«--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.

«Je voulais parler, il m'interrompit:

«--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène
les enfants!...

«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait
être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je
connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos
et s'éloigner de moi pour toujours.

«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes
craintes.

«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à
grands pas, m'entraîna.

«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière
Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta.

«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face,
il me dit ces seuls mots:

«--Eh bien!...

«Pour toute réponse, je fondis en larmes.

«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des
larmes d'une pierre:

«--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je
t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu
qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme.

«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément:

«--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez
ta sœur, de ne jamais chercher à la revoir.

«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses
manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:

«--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement,
et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne...

La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair
qu'elle était presque à bout de forces.

Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait
Mme Delorge.

La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit
d'un accent plus calme:

--Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à
Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma sœur viendrait me visiter.

«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de
bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.

«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille,
essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont
des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne
pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...

«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors,
renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que
j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures.

«--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.

«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas
le courage.

«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était
nécessaire. Il l'avait ensorcelée.

«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa
vie si brillante en apparence, répétant toujours:

«--Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante,
c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.

«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne
nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se
révolter.

«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un
accent douloureux:

«--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa
place j'agirais comme lui...

«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me
dire:

«--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta sœur à la porte de chez
toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes...

«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des
relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et
elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage...

«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon
mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait
que davantage.

«Assurément, Adèle,--je veux dire: Flora,--n'était pas, n'est pas une
méchante fille. Elle a bon cœur, s'attendrit aisément, et son premier
mouvement est toujours bon.

«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un
instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses
projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.

«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer
tout à coup.

«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots
couverts d'événements graves qu'elle attendait.

«--Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de
politique.

«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet
homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne
trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître.

«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le
connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de
procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative.

«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait
obtenu un bureau de tabac.

«--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma sœur, quand
le moment sera venu.

«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée
et que je finis par parler à mon mari de nos conversations.

«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête
que ma sœur de croire à toutes ces sornettes et que, si par
impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le cœur trop
haut pour accepter une telle protection.

«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut
exaspérée.

«--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais
des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor
et qui cireraient ses bottes au besoin.

«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma sœur et moi.

«Peu à peu ses visites se firent rares.

«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue,
lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que
mon mari disparut.

«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma sœur
sans Mme Delorge.

«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un
seul et même personnage!...

«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de
Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...

«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance?

«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle
me donna, je me présentai chez ma sœur.

«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue
de Douai qu'elle demeure.

«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru
mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup
plus vaste, au boulevard des Capucines.

«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en
grande livrée qui vint m'ouvrir.

«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri:

«--C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner...

«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans
doute me pousser dehors, lorsque ma sœur traversa le corridor.

«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier
de ses domestiques:

«--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...

«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien,
comme de juste, de souffler mot du général Delorge.

«Elle parut consternée.

«--C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu
devenir, seule, avec tes cinq enfants?...

«Puis, tout à coup:

«--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on
touche aux miens... Attends une minute ici...

«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer,
puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion
rapide.

«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante:

«--C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une
autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas...

«J'avais le paradis dans le cœur en me retirant, et c'est avec une
impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des
explications...

«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les
autres.

[Illustration:...Et saisissant brutalement ma sœur.]

«Lorsque je fus admise près de ma sœur, elle n'était plus la même.
Elle me parut irritée, embarrassée.

«--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir,
sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te
chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la
police a fait tout au monde pour le retrouver.

«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec
horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de
mon mari...

«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma sœur, je sortis, sentant bien
que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix
qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que
je le reverrai.



XV


Mme Cornevin avait à peine achevé son récit que Mme Delorge se
leva.

Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray:

--Eh bien?... interrogea-t-elle.

L'avocat hocha la tête:

--Lors de la première visite de Mme Cornevin au boulevard des
Capucines, répondit-il, M. de Combelaine et Flora n'étaient convenus de
rien: de là leur surprise et leur réponse... Le lendemain ils s'étaient
entendus. Et du résultat si différent des deux démarches résulte pour
moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin...

--Telle a été mon opinion première, approuva Mme Delorge.

--S'il existe, son témoignage subsiste toujours. S'il est emprisonné
quelque part, on peut le retrouver.

--Assurément.

M. Ducoudray se dressa.

--Eh bien! je le retrouverai, déclara-t-il, et c'est à cette tâche que
désormais je voue ma vie. C'est un drôle de métier que je vais faire,
m'allez-vous dire, un métier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si
je réussis, je n'en rougirai pas si j'échoue. Servir une juste cause,
sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que
prétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnête
bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est
déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel
agent de la préfecture?

Mme Delorge ne pouvait être que bien reconnaissante à M. Ducoudray de
ses généreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger
Me Roberjot.

--Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?...

L'avocat eut un geste de découragement.

--Attendre, murmura-t-il; attendre, et espérer...

Cette réponse, Mme Delorge l'avait prévue.

--J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont
parlé, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'après leurs projets, si je
sais m'armer de patience...

L'avocat se retira fort troublé...

Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si
décevantes un mariage avec Mme Delorge.

--Mais comment se faire aimer d'elle? répétait-il, véritablement
désespéré.

Comment?... En vengeant son mari d'abord.

Cette idée, qui le ramenait à sa candidature, devait fatalement lui
rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait
confié son titre de rente, mais il ne s'étonnait pas trop de ce retard,
pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment
favorable.

Ce qui n'empêche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui,
son domestique lui remit une lettre dont l'adresse était de l'écriture
de l'architecte incompris. Ayant brisé le cachet, il lut:


      «Ami Roberjot,

     «Si, au reçu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la
     République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat
     d'amener.

     «Et je serai arrêté, jugé et condamné à cinq ans de réclusion, si
     je ne réussis pas à passer à l'étranger.

     «Grâce à un faux, j'ai décidé ton agent de change à vendre le titre
     entier que tu m'avais confié, et je m'en suis approprié le montant,
     soit _cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs_.

     «C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion
     se présentait, si belle, si sûre, si facile de gagner en quinze
     jours de trois à cinq cent mille francs, que je n'ai pas su
     résister à la tentation... Je te le dis, en vérité, l'occasion est
     sûre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent.

     «Et si tu es assez généreux et assez sage pour ne rien dire,
     d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moitié de mon gain,
     c'est-à-dire une fortune...

      VERDALE...»



Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.

--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!...

Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est
jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le
tiers de ce que l'on possède.

Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les
amertumes de la perte.

--Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas
ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer
au bagne!...

Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de
nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui
demandait:

--Monsieur rentrera-t-il dîner?

Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!

Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de
Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette
lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.

--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il,
tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est
qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très
probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que
la sienne!

Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et
Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour
réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.

Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et
commencer soi-même une sorte d'enquête?

Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour
consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce
pouvait être que ce faux dont il s'accusait?

Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui
passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où
demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.

Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur
place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement
impatienté, eut le temps de réfléchir.

La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un
parti.

Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:

«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je
t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au
contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.»

Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la
prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.

L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de
son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat.

--Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux,
qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition.

Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit:

--Comme cela, ma détermination t'a surpris?

--Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre.
Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien
écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes
raisons...

L'avocat tressaillit.

--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.

--Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais
chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes
hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?

--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?...

--Parbleu! c'est une pièce de comptabilité.

--Voudrais-tu me la montrer?

Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.

Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:

--Pourquoi? demanda-t-il.

C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me
Roberjot.

Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses
affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent
se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût
souhaité.

Il répondit donc du ton le plus indifférent:

--Pour rien.

C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.

Cependant il ne se permit pas une objection.

Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit
à l'avocat en lui disant simplement:

--Voilà!...

L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins.

Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une
fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre
immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui
adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale.

Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette
précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la
situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la
confiance.

--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la
peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.

L'avocat fit un effort.

--Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes
un service...

--Parle...

--Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre
de rente... Elle est sans prix, pour moi...

--Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au
lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse
particulière avec mes valeurs...

Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et
certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit,
Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu.

Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être
important.

Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait
rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu
domicile depuis plusieurs années.

Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la
fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions
répondit:

--M. Verdale est en voyage.

L'avocat ne sourcilla pas.

Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre.

--Depuis quand? demanda-t-il.

--Il est parti ce tantôt vers deux heures.

--Pour longtemps?

C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait
Me Roberjot.

--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup.

--Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien
cher.

L'hôtelier branlait son chef chauve:

--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce
tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne
s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander
d'un air furieux...

Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher
de sourire de cette étrange prévoyance.

--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma
parole que je ne suis pas content du tout.

Le gros homme s'inclina.

--Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire
doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me
commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger,
d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui
en quinze je serai de retour...

Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat,
obstinément rivés sur les siens.

Et voilant son embarras sous un sourire niais:

--Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il.

C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me
Roberjot.

Et sans quitter de l'œil l'hôtelier:

--Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que
vous me trompez...

--Oh!

--Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale
n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.

Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son
serment, et d'un accent solennel:

--M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires
déménagent à la cloche de bois si je mens...

--Oh! ne jurez pas...

--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le
conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma
femme a fait enlever les draps du lit.

Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:

--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire
beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est
clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le
billet de mille francs que voici est à vous...

Un éclair de convoitise brilla dans l'œil de l'hôtelier.

Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque.

Mais il demeura inébranlable.

--J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne
sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr.

Insister eût été inutile.

Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se
cachait dans cet hôtel borgne.

Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait
qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait
immédiatement ordonnée.

Seulement, serait-ce bien prudent?

--Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette
trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse
manœuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de
recouvrer mes cent vingt mille francs.

Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que
son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...

Il n'était plus si accablé.

La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale
lui donnait quelque espoir.

--S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a
volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat.
Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon
argent!...

Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à
l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze
jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se
réservait la seule et unique chance qui lui restât.

--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi,
je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera
à ses trousses...



XVI


A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en
péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait
à voir clair dans la sienne.

C'était une femme de cœur, mais c'était aussi une femme de tête.

Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact.

Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de
l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître
combien elle s'abusait.

Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien
d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.

Elle n'avait pas désespéré pour cela.

Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de
lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se
passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle
le président et son entourage.

Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un
attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour
viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard
Montmartre.

Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir,
Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de
l'atteindre.

Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa
douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli
renversent les plus beaux projets.

Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les
dix mille francs qu'il touchait chaque année.

Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions
considérables.

Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze
cents francs.

Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin,
éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les
frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année.

Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne
s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des
maîtres.

Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si
fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au cœur. Déjà il
avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au
besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son
travail, les revenus de la maison.

Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son
entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait
toujours quelque chose.

Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations?

Onze mille livres de rentes, pensait-elle.

Mais elle s'abusait.

M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne
tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de
cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus
de neuf mille francs.

Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de
n'y pas songer.

[Illustration:--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné.]

C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray
agitaient ces graves questions.

Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se
présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales
qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que
jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme
Delorge.

D'une voix très émue donc, car, en vérité, le cœur lui battait plus
qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme
Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie,
destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher
ami.

Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de
prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre
définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les
déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses
variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel
événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses
calculs!...

N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à
la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque
Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait
combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration
d'une famille.

Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment,
expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur
si profonde, qu'il en était épouvanté.

--Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez?
fit-elle.

Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre.

--Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la
repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant...

L'excellent M. Ducoudray était cramoisi.

--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais
parler de moi!...

Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité
de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne
penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à
mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des
desseins qu'elle poursuivait.

Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement
d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf
consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...

Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en
Espagne que s'était bâtis son vieux voisin.

Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires,
elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan
de conduite qu'elle devait adopter.

Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue
Sainte-Claire?

Non, malheureusement.

Cette habitation lui tenait au cœur, toute palpitante qu'elle était
encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille
francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.

--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge,
que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?...

Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages.

Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les
réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du
propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond
et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine
réputation, et dont le prix est relativement peu élevé.

Mais ce n'était là qu'une des faces de la question.

Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le
terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas,
s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à
surveiller M. de Combelaine?

--Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge
d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon
devoir.

Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le
centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.

Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait,
calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez
le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son
choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle.

Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une
larme.

Son cœur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de
voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était
devenue son culte.

Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel cœur et avec quelle
joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait.
Hélas! ce n'était pas possible.

De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement,
et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades
d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche,
qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement
espérer pour neuf cents francs par an.

Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave
et d'une chambre de domestique au sixième.

Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il
était libre, elle l'arrêta immédiatement.

Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une
belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques
menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré,
qu'elle crut à quelque grand malheur...

--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle.

C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler.

--Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas,
dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa
carte...

Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut:

      VICOMTE DE MAUMUSSY

Elle aussi elle pâlit, comme si elle allait s'évanouir. Que pouvait lui
vouloir cet homme?...

Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix étouffée:

--Qu'il monte, dit-elle à Krauss; qu'il monte: je l'attends...

Le vieux soldat était à peine sorti pour exécuter ses ordres, que Mme
Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui
travaillaient dans la pièce voisine.

Ils accoururent, et rapidement:

--Restez là, près de moi, leur dit-elle, et écoutez.

Ils n'eurent pas le temps de l'interroger.

M. de Maumussy entrait, annoncé par Krauss.

C'était bien lui, correctement vêtu, comme toujours, à la dernière mode,
ganté très juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant
de la main droite avec une canne légère, et affectant un aristocratique
milieu entre la raideur britannique et la légèreté française.

Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des années, la barbe
soignée, ses cheveux rares savamment éparpillés sur son large front, la
physionomie insolemment bienveillante, l'œil spirituel et la lèvre
moqueuse.

L'attitude spectrale de Mme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles
de veuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eût
peut-être déconcerté un autre homme que M. de Maumussy.

Mais ce n'était pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine
et une autre personne encore l'avaient surnommé «l'imperturbable».

Il s'inclina dès le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui
était, disaient ses admiratrices, une de ses grâces:

--Ma visite vous étonne, madame, commença-t-il...

--Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge.

Il salua plus profondément que la première fois; mais, continuant
d'avancer jusqu'au milieu du salon:

--Vous l'excuserez du moins, je l'espère, poursuivit-il, lorsque j'aurai
eu l'honneur de vous en exposer les motifs.

--Parlez, monsieur.

L'œil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en
fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas à m'asseoir?

Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre:

--C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il.

--Oh! vous saurez abréger, monsieur.

Son premier mouvement, à cette réponse, fut de prendre bravement le
siège qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste.

Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutôt qu'il craignit quelque
mot terrible qui le forcerait de se retirer.

Il resta donc debout et toujours impassible.

--Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en
afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui
vous a frappée, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute
intelligence et la noblesse de son cœur...

--Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?...

Le vicomte ne sourcilla pas.

--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il, le général a succombé en
duel après un combat loyal...

--Personne plus que vous, monsieur, n'a intérêt à le soutenir.

M. de Maumussy hocha la tête.

--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les
explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La
raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si
j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de
sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de
faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai
allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du
manche...

--Mon mari était un honnête homme, monsieur...

--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux,
aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas,
comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de
malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne
pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera
désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une
indiscrétion de M. de Combelaine...

Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement,
qu'il s'arrêta.

Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une
immobilité de glace, il se décida à poursuivre:

--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait
que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi,
l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée.

«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans
un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit
à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait
sauver le pays.

«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine
eut achevé:

«--Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous
dénoncer!...

«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le
comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis
irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis
arrêtés, le prince-président livré au bourreau.

«Assurément, on eût perdu la tête à moins.

«Se précipitant donc sur le général:

«--Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas
vivant d'ici!

Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge.

--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix
sourde...

--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy.
Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit
salon. D'un coup d'œil je compris la situation, et je fus épouvanté,
moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai
entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à
Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent,
lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole
d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait
pas consentir.

«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence
extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au
jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas,
ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de
fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit
salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa
place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a
favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un
lâche assassinat...

--Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que
M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine.

--Je vous ai dit l'exacte vérité, madame...

--Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes
enfants.

Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique,
elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis.

Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de
Maumussy l'arrêta.

--Un mot encore, madame.

Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni
explications ni discussion, et dit seulement:

--Faites vite, monsieur.

Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.

Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils
entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a
réussi.

Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus
bienveillant:

--Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant
soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas
survécu...

--Ah!

--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de
plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres
artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous
laisse donc aucune fortune.

--Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache...

Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.

L'impatience le gagnait.

--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.

Puis tout haut:

--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre
siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable
qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les
pénibles nécessités de l'existence...

--Que vous importe, monsieur!...

--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais
d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je
n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que
je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une
pension de six mille francs...

Mme Delorge tressaillit.

--Mais je la refuse, interrompit-elle...

--Permettez...

--Je la refuse absolument.

Tout autre que M. de Maumussy se fût tenu pour battu, l'accent de la
malheureuse femme ne semblant pas admettre de réplique.

Lui, non.

--Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'êtes pas seule
ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garçons que je vois à vos
côtés... Pour eux, sinon pour vous, ne vous hâtez pas de prendre une
détermination dont vous vous repentiriez peut-être plus tard... trop
tard.

C'en était trop pour que Mme Delorge pût garder encore son
impassibilité:

--Assez, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix frémissante, assez!...
Pensez-vous donc que je ne pénètre pas les honteuses raisons du dernier
outrage que m'inflige votre présence!... Si faible que je sois, si
désarmée que je paraisse, je vous inquiète encore... Il ne faut qu'un
fantôme pour épouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un
remords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit: «Offrons-lui de
l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle
l'acceptera, et si jamais elle élevait la voix, nous pourrions lui
répondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous
l'avons payé!...»

Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colère dans le
regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge.

Il se flattait d'être artiste et sensible à tout ce qui est beau, et
jamais il n'avait vu le mépris et la colère atteindre cette
magnificence, cette intensité d'expression.

--Elle est admirable!... pensait-il.

Et cependant elle poursuivait:

--Mais nous ne voulons pas être payés, monsieur de Maumussy; nous ne
voulons pas vendre les chances que peut nous réserver l'avenir. Nous
prétendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous
venger...

Un indéfinissable sourire glissait sur les lèvres fines de M. de
Maumussy.

Ne devait-il pas, en effet, juger profondément comiques les menaces de
cette pauvre veuve?

--Et nous nous vengerons, insista cependant Léon Cornevin, rappelez-vous
ce que je vous dis là, pour le jour où, moi étant homme, nous nous
trouverons en face...

--J'espère, monsieur Delorge, commença le vicomte...

Mais l'enfant, d'un geste de colère, l'interrompit:

--Je ne suis pas le fils du général Delorge, prononça-t-il, je suis le
fils du palefrenier Cornevin...

--C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune
garçon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tôt, je saurai
être homme avant l'âge.

M. de Maumussy fut-il ému de cette haine étrange, et eut-il comme un
pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se
jugeait ridicule de prêter attention aux menaces d'enfants de onze ans?
Toujours est-il que son imperturbable froideur se démentit.

--Merci de la leçon, madame, dit-il d'un ton railleur à Mme Delorge,
elle m'apprendra à vouloir jouer les rôles de la Providence... Il est
heureux pour moi qu'il n'y ait pas près de vous un homme qui partage vos
sentiments...

--C'est ce qui te trompe, misérable. Il y en a un!... cria une voix
terrible.

Vivement le vicomte se retourna.

Sur le seuil de la porte, Krauss était debout, le visage livide,
l'œil injecté de sang, un pistolet dans chaque main...

D'un bond, M. de Maumussy se jeta de côté.

--Oh!... fit-il seulement, oh!...

Mais déjà Mme Delorge s'était précipitée sur Krauss et lui avait
saisi les bras.

--Malheureux, que veux-tu faire?

Lui, se débattait.

--Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera
vite fait... Ah! brigand! après avoir assassiné mon général, tu viens
insulter sa femme...

C'est à peine si Mme Delorge réussissait à le contenir.

--Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez...

Lui, hésitait... Peut-être craignait-il qu'on ne crût qu'il avait eu
peur... et il était brave--il faut lui rendre cette justice--si brave
qu'il n'avait point pâli, alors que sa vie dépendait d'un imperceptible
mouvement du doigt de Krauss...

Cependant, il réfléchit, et gagnant une porte:

--Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le
veuillez ou non, la pension vous sera servie...

[Illustration:--Le billet de mille francs que voici est à vous!]



XVII


Mme Delorge était hors d'état de relever cette dernière ironie, où se
trahissait tout entier le caractère de M. de Maumussy.

Elle n'avait pas trop de toute sa présence d'esprit, à défaut de force,
pour empêcher Krauss de s'élancer sur les traces du vicomte, pour
l'apaiser et le désarmer, pour le rappeler à la raison, qu'il semblait
avoir totalement perdue.

Et il fallut de prodigieux efforts, toute l'éloquence de M. Ducoudray,
qu'on était allé quérir, toute l'influence de Mme Delorge, et même
les supplications de Raymond, pour arracher à l'entêté Alsacien le
serment solennel de renoncer à ses projets de justice trop sommaire.

--Voilà une épouvantable scène, disait l'excellent M. Ducoudray, en
retirant les capsules des pistolets de Krauss, et dont les suites
peuvent nous être bien funestes!...

Cependant Mme Delorge ne s'en affligeait pas.

Ce qui l'inquiétait, à cette heure qu'elle avait le loisir d'y réfléchir
et d'en mesurer la portée, c'était la menace d'une pension, qui avait
été l'adieu de M. de Maumussy.

Était-elle exposée à cette humiliation affreuse de lire quelque matin,
dans le _Moniteur officiel_:

«Le prince-président, dont on sait la sollicitude pour l'armée, a décidé
qu'une pension viagère de six mille francs serait servie sur sa cassette
à la veuve du général Pierre Delorge?...»

Que faire, si un tel coup venait à la frapper?

Cette épouvantable perspective la tourmentait à ce point qu'elle ne put
clore l'œil de la nuit, et que le lendemain, dès neuf heures, elle se
faisait conduire chez Me Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pût
lui donner un conseil.

C'était un jeudi--le jour, précisément, où expirait le délai fixé par M.
Verdale à son «vieux camarade».

Lorsque la malheureuse femme se présenta chez l'avocat:

--Que madame prenne la peine d'entrer, lui dit le domestique; monsieur
vient de sortir, mais pour quelques minutes seulement; il va revenir...

Connaissant la disposition de l'appartement, Mme Delorge allait
ouvrir la porte du cabinet de travail de Me Roberjot, lorsque le
domestique l'arrêta, disant:

--Pas là, madame, pas là... Il s'y trouve déjà quelqu'un qui vient
d'arriver et qui attend monsieur...

Et il la fit passer dans la petite salle où déjà elle avait attendu,
lors de sa première visite, et d'où même elle avait entendu l'avocat
exposer ses projets politiques.

Mais c'était bien autre chose, cette fois.

La porte de communication était ouverte et, de la place où elle était
allée s'asseoir, sans intention, assurément, elle découvrait la moitié
du cabinet.

L'homme qui s'y trouvait ne parut pas remarquer la survenue d'un client
dans la pièce voisine.

Il se promenait de long en large, avec une agitation manifeste, et même,
par moments, laissait échapper de sourdes exclamations.

--C'est inimaginable... Où diable peut-il être allé?... Ne m'aurait-il
pas attendu?...

Cependant tout à coup il s'interrompit, écoutant...

La porte intérieure de l'appartement s'ouvrait.

L'instant d'après, Mme Delorge entendit s'ouvrir la porte du cabinet
qui donnait sur l'antichambre, et elle vit l'homme s'élancer vers la
partie de la pièce qu'elle n'apercevait pas en s'écriant:

--Eh bien!... Que t'avais-je promis?... Suis-je exact?...

Mme Delorge comprit que c'était l'avocat qui rentrait, et, en effet,
elle reconnut sa voix.

--C'est fort heureux pour vous, disait-il; à midi sonnant je déposais ma
plainte....

Et en même temps, il entrait dans le cercle qu'embrassait le regard de
Mme Delorge, suivi de l'homme, dont l'attitude paraissait pleine
d'humilité.

Pressentant vaguement quelque grave explication, Mme Delorge essaya
de dénoncer sa présence, elle toussa très fort, elle renversa une
chaise...

Ils n'entendaient rien.

L'avocat s'était assis près de son bureau. L'autre demeurant debout
disait:

--Sais-tu que tu me reçois comme un chien dans un jeu de quilles! Ce
n'est pas gentil. Car enfin, si je n'étais pas revenu...

--Vous n'en seriez ni plus ni moins un malhonnête homme, monsieur
Verdale!...

L'architecte incompris, car c'était lui, haussa légèrement les épaules.

--Allons, allons, fit-il, je vois que tu ne me pardonnes pas la peur que
tu as eue...

D'un coup de poing furibond appliqué sur la tablette de son bureau,
Me Roberjot l'interrompit.

--Trêve de plaisanteries impudentes, s'écria-t-il. Au fait... sans
phrases.

L'embarras de l'architecte devait être feint, car il contrastait trop
violemment avec la liberté de sa parole et la gaieté de son accent.

--Écoute au moins ma confession, fit-il avec une surprenante volubilité.
Mon procédé était... vif, j'en conviens. Mais je n'avais pas le choix.
Tout autre eût agi comme moi. Sois juge. Juste le lendemain du jour où
tu m'avais confié ton titre, comme je traversais la place de la Bourse
pour aller chez ton agent de change, j'aperçois le gros Coutanceau.

«Je vais à lui, et je le salue de cette aimable plaisanterie que je ne
manquais jamais quand je le rencontrais: «Ah ça! illustre coffre-fort,
quand faites-vous ma fortune?» Je pensais qu'il allait me répondre comme
d'ordinaire: «Demain, entre sept et neuf.» Mais pas du tout, il me
regarde fixement, puis d'un ton rude: «Êtes-vous capable, me
demande-t-il, de garder un secret?...» Un peu surpris, je dis:
«Assurément, surtout si ma fortune en dépend.» Aussitôt, il m'empoigne
par le bouton de ma redingote, et très vivement:

«--Alors, reprend-il, tâchez, d'ici quatre jours, de vous procurer cent
mille francs, apportez-les moi, et il y a cent à parier contre un que,
fin courant, je vous rends un demi-million. J'ai de l'estomac, Roberjot,
eh bien! ma parole d'honneur, en entendant cela, j'ai dû devenir plus
blanc que ta cravate.

«--Est-ce sérieux, cela, monsieur Coutanceau? demandai-je.

«--Parbleu! fit-il.

«--Et l'affaire est sûre?...» Il haussa les épaules et d'un air
ironique:

«--Est-ce que je la ferais, dit-il, si elle n'était pas archi-sûre? J'y
mets toute ma fortune. Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent
chances pour nous et une seule contre... ainsi, avisez. Et il me campa
là. J'avais des éblouissements, la tête me tournait.... Cinq cent mille
francs!... Que faire?

De sa place, dans le salon d'attente, Mme Delorge ne perdait pas une
syllabe de cette étrange confession.

Et, effrayée de s'en trouver la confidente involontaire, elle se
demandait quel parti prendre, si elle devait brusquement se montrer, ou
gagner doucement la porte et sortir en disant au domestique qu'elle
reviendrait plus tard...

Mais M. Verdale poursuivait:

--C'est alors, ami Roberjot, que la pensée me vint de t'emprunter, sans
te prévenir, ce titre que tu m'avais confié... et cette pensée seule me
fit d'abord frémir. Ce que je risquais, je le discernai d'un coup
d'œil. Ce pouvait être le bagne. Oui, mais ce pouvait être aussi la
fortune du jour au lendemain. Se dire qu'on a un moyen de se coucher
pauvre et de s'éveiller riche, quelle tentation!... Je ne suis pas un
ange, je ne résistai pas. Une voix qui me criait que je réussirais
m'emplissait d'une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi, je
cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je me mis à
m'exercer à contrefaire ton écriture. Je ne trouvai pas à cette besogne
toutes les difficultés que j'attendais.

«Après vingt-quatre heures de tentatives enragées, je vins à bout de
fabriquer une lettre par laquelle tu ordonnais à ton agent de change de
vendre le titre entier et d'en remettre le montant à ton bon ami
Verdale. L'imitation me semblait parfaite. Paraîtrait-elle telle à
l'agent de change? Ah! ce fut un rude moment que celui où je la lui
remis. Je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant qu'il la lisait...
Il n'y vit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettait
cent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chez ce
cher Coutanceau...

Mme Delorge, qui s'était levée doucement pour fuir retomba, glacée de
stupeur, sur son fauteuil.

--Désormais, continuait l'architecte, le vin était tiré et il n'y avait
plus qu'à le boire, doux ou amer. Le plus pressé était de te prévenir,
car une démarche de toi perdait tout, mais c'était le plus dur aussi.
Comment m'y prendre? Devais-je venir me jeter à tes pieds et te tout
avouer? J'en ai eu l'idée. C'eût été stupide, parce que nécessairement
tu aurais exigé des explications que je ne pouvais pas donner.
Longtemps j'examinai la situation sous toutes ses faces, et le résultat
de mes méditations fut la lettre que je t'ai écrite, et qui était un pur
chef-d'œuvre, car elle t'imposait le silence si tu voulais garder une
chance de rentrer dans ta monnaie... J'avais eu soin de te la faire
tenir après l'heure du parquet, persuadé que, si je te ménageais une
nuit de réflexions, tu ne porterais pas plainte.

«Mais j'étais sûr aussi que tu te mettrais à ma poursuite, et j'avais
pris mes précautions et fait la langue à Bonnet, mon hôtelier, à qui je
dois trop d'argent pour n'être pas sûr de lui...

«Toi qui es fin, tu as, comme dirait Arnal, «débiné le truc» et compris
que j'étais chez moi, et tu as même essayé de séduire, à prix d'or, mon
hôtelier...

«C'est vrai, j'étais chez moi, j'y suis resté calfeutré pendant ces
quinze jours qui viennent de s'écouler, et j'y ai souffert toutes les
tortures du condamné à mort qui attend l'issue de son recours en grâce.
Regarde-moi, et vois si je n'ai pas vieilli... C'est que si toi, sans le
vouloir, tu risquais ton argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau.
C'était dit, arrêté, conclu. Si l'affaire Coutanceau manquait, je
t'écrivais un suprême adieu, et je me faisais sauter la cervelle...

Il avait pris un air et une pose tragiques en prononçant ces dernières
paroles, espérant sans doute émouvoir son ancien copain.

Erreur. Car, dès qu'il s'arrêta:

--Toutes ces explications étaient fort inutiles, prononça froidement
Me Roberjot.

L'architecte recula et se croisant les bras:

--Tu n'as donc pas compris? insista-t-il.

--Quoi?

--Que ma présence ici annonce le succès.

Et d'un accent de triomphe:

--Car j'ai réussi, continua-t-il, pleinement, entièrement, au delà de
mes plus folles espérances. Du même coup hardi, j'ai fait ma fortune et
la tienne... Ce matin, il n'y a pas deux heures, le caissier de
Coutanceau a versé entre mes mains frémissantes d'émotion quatre cent
quatre-vingt mille francs. J'ai bien dit, tu as bien entendu, je répète:
quatre cent quatre-vingt mille francs. De cette somme, il faut déduire
ta mise de fonds involontaire, soit cent dix-huit mille francs. Reste
trois cent soixante-deux mille francs, ô Roberjot, que nous allons, _hic
et nunc_, partager comme des frères... Nous sommes riches... _Fortuna me
juvat!..._ Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que je suis un grand
homme?... Quitte ton air sévère, alors, et debout, vieux camarade,
debout et dans mes bras!...

C'est à quoi l'avocat ne paraissait rien moins que disposé.

--Vous vous méprenez, monsieur Verdale, dit-il.

L'architecte pensa que Me Roberjot doutait de ses affirmations.

--Il ne me croit pas, l'incrédule! s'écria-t-il. Mais attends, ô saint
Thomas, attends.

Et, sautant sur son inévitable portefeuille qu'il avait déposé sur une
chaise, il en retira pêle-mêle des bons sur la Banque et des liasses
énormes de billets de banque qu'il étala sur le bureau...

--Vois, criait-il, flaire, palpe, examine... Plonges-y les bras jusqu'au
coude. Assure-toi bien qu'ils ne sont pas faux... A nous! tout cela est
à nous!... Victoire! Vive Coutanceau!...

Mais l'ivresse du succès se glaça sur ses lèvres, lorsqu'il vit de quel
geste de dégoût l'avocat repoussait ces valeurs.

Et il faillit perdre contenance en l'entendant lui dire:

--Veuillez me compter les cent dix-huit mille francs que vous m'avez
soustraits, et vous retirer avec le reste.

--Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, tu railles, certainement...

--Soyez sûr que je n'ai jamais parlé plus sérieusement.

L'architecte tombait de son haut.

--Tu ne m'as donc pas entendu, mon bon vieux? insista-t-il doucement. Tu
n'as donc pas compris que je veux, que je prétends partager le bénéfice
avec toi, et qu'il te revient pour ta part cent quatre-vingt-un mille
francs...

La colère, peu à peu, montait à la tête de l'avocat.

--Monsieur!... interrompit-il, votre insistance devient injurieuse, à la
fin...

--Injurieuse!... Ah ça! Pourquoi?...

--Parce que je suis un honnête homme, moi, et que partager le produit
d'un vol et d'un faux, ce serait m'en faire le complice...

Un flot de sang empourpra la face de l'architecte.

--Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur... Je me suis laissé entraîner à
une... imprudence, c'est vrai; mais il me semble que du moment où je la
répare...

D'un éclat de rire nerveux, l'avocat lui coupa la parole.

--Réparer est joli! fit-il. Mais brisons là. Rendez-moi ce que vous
m'avez pris et séparons-nous... Ne discutons pas, nous ne pouvons pas
nous comprendre...

C'était vrai. L'architecte ne comprenait pas...

C'est pourquoi, sans répliquer, il compta cent dix-huit billets de mille
francs qu'il déposa devant Me Roberjot, en disant:

--Voilà.

--C'est bien! fit l'avocat.

M. Verdale haussait les épaules.

--Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'à
vous prier de me rendre la lettre que je vous ai écrite...

Mais Me Roberjot s'était levé.

--N'y comptez pas, répondit-il d'un ton résolu; cette lettre est à moi,
et... je la garde!...

Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et écoutait,
oubliant presque l'étrangeté de sa situation...

Frappé de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait,
regardant son ancien ami avec des yeux hagards.

Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu.

Et alors, d'une voix étranglée:

--Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commença-t-il...
Vous vous vengez des transes que je vous ai causées. Avouez-le. Il est
impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette
lettre...

--Je vous demande pardon.

--Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but?

--Parce que...

--Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitué le prix de votre
titre, déposer une plainte?

--Vous me connaissez assez pour être sûr que non.

--Alors, quoi?

--Je n'ai pas de comptes à vous rendre...

--Roberjot!...

Ils étaient debout en face l'un de l'autre, et si près que leurs
haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre
agité d'un tremblement convulsif.

--Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de
vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi.

--Il ne fallait pas l'écrire.

Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge
entendait la respiration rauque de l'architecte.

--Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous
donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est
vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et
l'honneur de mon fils. C'est me livrer à vous pieds et poings liés, me
déclarer votre esclave, votre chien, votre chose...

L'avocat ne répondit pas.

--Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer à tout
jamais à l'espérance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui;
je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me créer une
grande situation... Folie! Sans trêve, sans relâche, une voix obsédante
me répétera: «Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur,
considération, tout est à la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et
l'édifice que tu as eu tant de peine à élever s'écroule...

«Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis.
Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharné et moi le
défenseur obstiné. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre à la
main, me dire: «Je te défends d'avoir cette opinion?» Ou encore: «Ceux
que tu sers et qui croient à ta fidélité, je te commande de les
trahir?...»

D'un geste, Me Roberjot l'interrompit.

--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.

L'architecte eut un rugissement sourd.

--Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de
cette lettre?

--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux
comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de
cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y
songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous
venez de gagner, et vous vous arrêterez...

--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la
bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...

--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.

L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il
allait se précipiter sur l'avocat.

Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de
méditation:

--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.

--Oui.

--Vous me laisserez me retirer ainsi?

Me Roberjot garda le silence.

--Adieu donc! dit M. Verdale.

Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire
quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les
regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il
se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix
suppliante:

--Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade,
et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire
pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt
mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?...
Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle...

--Je ne veux rien.

L'architecte s'arrachait les cheveux.

--Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil
ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte
d'implorer ainsi.

Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il
disait:

--N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui,
j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute.

Et se laissant tomber à genoux:

--Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au
nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!...

L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder,
quoiqu'il balbutiât encore:

--Je ne puis, non, je ne puis...

Mais déjà l'autre était debout.

[Illustration: Il le secouait avec une violence extrême.]

L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette
lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles
humiliations.

--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...

Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main
puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant:

--Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou,
par le saint nom de Dieu, tu es mort!...

Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.

Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa
entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa
et bondit jusqu'au salon d'attente...

--Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne
m'échapperas pas...

Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à
papier, il se précipita dans la petite salle...

Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...

Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets.

--Quelqu'un!... balbutiait-il.

Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris,
accourut.

Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un
regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard:

--Je suis perdu! s'écria-t-il.

Et il s'enfuit comme un fou.

Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son
maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.

Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait
perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les
marques.

Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première
pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle
encore d'émotion, se tenait debout près de lui.

--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute
changée...

Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable
échappée aux mains de l'architecte.

--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela
ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.

Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.

--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être
agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.

--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse,
cette fois...

--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.

Et souriant:

--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce
qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...

Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte
incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.

--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit
être à cette heure dans une terrible inquiétude.

Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.

--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...

--Moi!...

--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et
j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable,
mais il se repentait...

--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous
l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez
cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le
tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins,
d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce
sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un
coquin au profit de la justice...

Mme Delorge hochait la tête.

--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet
homme sa lettre...

--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?...
acheva l'avocat.

Et plus vivement:

--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement
dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre
eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en
suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet.
C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon
argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez
pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin.
Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale,
ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la
pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par
prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de
quel bourbier sort son immense fortune...

C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.

--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si
j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais
à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le
parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le
confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...

Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une
réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée,
interrompant l'avocat.

--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.

Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en
disant:

--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire
urgente.

Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:

«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville
de Paris.»

--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à
entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...

--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité:
le voilà déjà président d'une commission...

Puis s'adressant à son domestique:

--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.

Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de
communication...

De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il
n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa
raideur et son importance.

Il salua gravement et d'un ton froid:

--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.

Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas
mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah!

--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui
pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...

--Et qui contient une assez forte somme.

--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au
porteur et en billets de banque.

Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne
sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:

--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en
dessaisir sans un titre qui m'en décharge.

--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.

Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le
contenu et eu libella une quittance fort en règle...

--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme
Delorge, après le départ du docteur.

Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras
qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne
pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards
et au tremblement de sa voix...

C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de
sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.

Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet
outrage.

--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection
étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il
s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.

Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me
Roberjot.

--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est
un homme de cœur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute
acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce
n'est que trop certain... Il m'aime!...



XVIII


Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une
déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.

L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au
dévouement du Me Roberjot, elle se disait:

--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en
sera pas moins vengé.

C'était là l'unique pensée qui la soutenait.

Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue
vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à
l'être le plus faible le ressort d'un géant.

--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.

--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.

Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y
transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à
la villa de la rue Sainte-Claire.

C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir
de salon, qu'elle l'avait reconstitué.

Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé
semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le
bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée,
on eût cru que le général venait de sortir.

Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui
étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.

En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée,
celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait
rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le
commissaire de police de Passy.

Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à
son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en
briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il
serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son
père...

Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de
son mari.

A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général
était mis.

Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial
qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait
l'appétit.

--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait
l'effet d'une fosse ouverte...

A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que
celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de
confidences.

A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la
main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon
Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque
grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son
histoire.

Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les
secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui
ne savait rien du passé.

Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la
simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.

Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails
du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.

Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et
donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la
maison et les vêtements des enfants.

Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège
Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils
travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent
Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs
livres.

Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.

Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin,
n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le
bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il
faisait beau, il les conduisait à la campagne.

Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il
s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant
sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à
s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et
disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.

Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et
alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des
environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un
grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...

Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général
une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.

Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.

Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette
habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui,
où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce
et plus facile.

Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu
s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille
francs.

Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il
demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre
deux visites par jour.

Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de
son cœur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans
arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.

Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être
pénible.

Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État,
exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en
était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.

Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui
témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de
façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se
réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient
devenues plus rares.

Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était
donc Mme Cornevin.

Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier
était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue
Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.

Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle
payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.

C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan
d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.

Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de
Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez
une couturière en renom.

Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait
certains détails du métier qu'elle ignorait.

--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge,
vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières.
Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des
pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.

M. Ducoudray approuvait.

--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent
Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un
riche établissement.

C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il
avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet
unique témoin de la mort du général Delorge.

Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne
l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.

Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement
perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose
de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des
polices européennes.

Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler
ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de
Jérusalem?...

C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.

Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:

Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait
que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora
Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.

Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de
ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus
affreuse misère.

Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il
eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une
lettre, un billet, un mot...

Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet
infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il
devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.

--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray
son agent principal.

Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais
drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui
«mouchardent» pour le compte des particuliers.

Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de
cent francs uniquement pour s'entendre dire:

--Nous sommes sur la trace!...

Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri
de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents
étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.

En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.

Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux
démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver
sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus
pénibles déceptions!...

Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son
pouvoir, avait agi.

Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir
sa sœur et avait tout mis en œuvre pour l'intéresser à son malheur
et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.

Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une
grande colère.

--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la
preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour
mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par
trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que
fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce
général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la
terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous,
toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?...
Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...

[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.]

Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à
réfléchir.

--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations,
dit-elle à M. Ducoudray.

--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à
âme qui vive.

Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me
Roberjot.

--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces
drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M.
de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se
réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec
elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne
recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez
cette vérité...

L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.

--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.

Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces
maladroites tentatives de M. Ducoudray.

Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien
autres chances de succès.

Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand
nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il
les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant
l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas
d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.

En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes
annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir
de plus en plus.

Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés
au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de
bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait
jusqu'au prince-président.

Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène,
avait été une longue ovation.

Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché
sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un
perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent:
_Ave, Cæsar_.

Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un
plébiscite avait consacré l'empire.

Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur
le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée
d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la
cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...

M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M.
de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen
avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M.
Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un
des médecins de la cour...

--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.

Mais Mme Delorge restait calme et confiante.

--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera
terrible... Dieu est juste... Patience!

Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère»
par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie,
Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer
à fonder une dynastie.

Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure
que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.

--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces
superbes, l'empereur se marie.

C'était vrai.

A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que
Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:

«Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays en venant vous
annoncer mon mariage...»

--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.

--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo,
comtesse de Téba.

Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.

Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra
s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient,
presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et
d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté
malgré la petitesse de ses yeux.

Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.

Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des
premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des
fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.

Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les
grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses
cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.

L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes
impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des
groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où
sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux
représentations de l'Opéra.

Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de
courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître,
croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et
l'empereur.

L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les
raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.

Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait
l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.

Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse,
avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des
princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances,
mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.

Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du
prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé
une princesse de Hohenzollern.

--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas
pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le
droit d'épouser la femme qui lui plaît.

Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui
des parents de l'empereur.

On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage
avec Mlle de Montijo.

On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse
Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au
nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une
telle alliance.

Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire
violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse
Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la
nouvelle impératrice.

Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de
la mariée.

Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations
ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime
gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un
peu surannée des diamants de la Couronne...

La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs
pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait
écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes
œuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut
lieu aux Tuileries.

Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la
cour, chercher la fiancée impériale.

Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux
chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service,
l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la
conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du
prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la
cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et
militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres
plénipotentiaires présents à Paris.

Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or.

La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin
blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le
collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et
lui avait offert.

A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de
l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où
devaient s'accomplir les formalités du mariage civil.

Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...

Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le
cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les
artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry
avait écrit les paroles et Auber composé la musique:

    A notre impératrice aux doux climats choisie,
    Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
    Les airs que redira l'écho d'Andalousie
    Aux collines du Tage et du Guadalquivir.

            Espagne bien-aimée,
            Où le ciel est vermeil,
            C'est toi qui l'a formée
            D'un rayon de soleil...

Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long
des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.

Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.

Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds,
et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent
pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême
du roi de Rome...

L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second
étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon.

Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de
la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries.

Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie
Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol:

    Célestes concerts,
      Douce harmonie,
    Glissez dans les airs.
    Chantez la grâce unie
        Au génie.
    Chantez Eugénie
      Et les amours
      Durant toujours.

C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était
informée de tous ces détails.

Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre
à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.

Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle
quelconque, on était sûr de le voir au premier rang.

C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur
le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France.

Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait
vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la
République de 1848.

Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège
de Napoléon III et de la nouvelle impératrice:

--Baste! ceux-là passeront comme les autres...

Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de
Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur
carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population.

Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et
des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou
avaient été mal servis par leurs comparses.

La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient
amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans
les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait
de glace, étonnée en quelque sorte et défiante.

De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du
cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas
d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude.

C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé
d'autres, d'une saveur terriblement relevée.

C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que
les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût
fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une
certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien.
L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson
reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux
extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages.

C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques
et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la
médisance.

Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux
et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des
années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne...

Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y
admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles
étrangères.

Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de
l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.

Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable
bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non
moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon
des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.

--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable
culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les
éloges cachent une perfidie, voulue ou non.

Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue
à l'œuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle
influence doit fatalement exercer sur les mœurs l'exemple d'une
souveraine jeune et belle.

Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au
milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et
composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient
avoir de la peine à se regarder sans rire.

Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations
d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune
femme!

Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être
toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de
politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme
d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses
sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!...

L'impératrice Eugénie n'y réussit pas.

Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la
trompaient. Elle ne le fut jamais.

En vain elle multiplia les œuvres de bienfaisance, les institutions
charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au cœur de la
foule.

Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.

On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un
pas majestueux, la couronne au front.

On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés,
chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais
chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes.

--C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans.

--Hum! grommelaient les autres.

Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette
simplicité admirable la trouvaient coûteuse.

Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous
tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de
soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que
les robes de prix d'autrefois.

On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela?

Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut
bien faire comme les autres...

Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un
tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la
couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé
ce matin avec Sa Majesté...»

Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles
d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière.
Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le bœuf...
Beaucoup en crevaient.

Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des
fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe
subit donnait d'étranges soupçons.

A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux,
Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire
courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir
Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où
se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les
mains à ses poches et, inquiet, on se disait:

--Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!...

Si bien que le _Moniteur officiel_ en arrivait à être forcé de démentir,
comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur
les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des
fonctionnaires d'un ordre élevé».

Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de
dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.

Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze
mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il
avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.

--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi
manger.



XIX


--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton
d'admirable assurance certains prophètes politiques.

Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur
quoi, en ce moment, se basait leur certitude.

Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus
de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins
admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs.

A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous
disaient mystérieusement:

--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois.
L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé.

Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des
illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur
cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.

Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de
juger les événements.

Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député.

Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient
pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de
voir.

Aussi, disait-il en hochant tristement la tête:

[Illustration:--Tout cela est à nous! Victoire! Vive Coutanceau!]

--Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse,
l'opposition ne sera plus qu'un mot.

Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens,
comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était
nécessaire.

Napoléon III, à Bordeaux, avait dit:

«L'empire, c'est la paix!...»

Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable
promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on
tient après si on peut.

C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de
l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou
encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès.

Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit:

«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite.

«Le principe, c'est la souveraineté du peuple.

«La cause, c'est celle de l'empire.

«La défaite, Waterloo.

«Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la
défaite, vous brûlez de la venger...»

--Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en
échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui
rendre le prestige de la gloire militaire.

L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France
allait avoir la guerre avec la Russie.

L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se
battre à côté des nôtres.

S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni
d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs.

Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle
victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par
le maréchal de Saint-Arnaud.

Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un
drapeau.

Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de
l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme
incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui
annonçait la prise de Sébastopol.

Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le
_Moniteur_.

La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé...

Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard
financier et que Sébastopol tenait plus que jamais.

Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour
l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait
fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance,
Sébastopol tomba en notre pouvoir...

Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que
l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à
Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de
l'Angleterre...

Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait
lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui
devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à
l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.

Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée
officiellement...

Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues
que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement...

L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence.

Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires
se répandaient-ils dans Paris.

On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine
d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres
assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir.

La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit,
sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon.

--Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux
dévoués.

Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée
de sa puissance.

Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand
uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III
parut l'arbitre de l'Europe...

--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce
soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge.

Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à
la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise
dans la conscience de son bon droit.

Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup
d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à
celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...

Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent
Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même,
découragé, disait:

--Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri.
Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.

C'était devenu la conviction de sa femme.

Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne
doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait
imprimer: _madame veuve Cornevin_.

Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de
Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de
couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions
les plus optimistes.

A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel
apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que,
l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre
des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu
prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle
avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à
essayer les robes.

Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et,
après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de
Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la
rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre
cents francs.

C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.

A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait
de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la
fortune.

--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis.
Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...

M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.

Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté,
s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans,
ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...

--Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que
risquez-vous? Je réponds de tout.

Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille
écus pour ses premiers frais d'installation.

Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement
qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle
eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des
glaces tout autour.

Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa
vanité l'expérience de l'ancien négociant.

Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses
anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et
il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode
que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne
faiseuse».

Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son
inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses
douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui
en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.

C'est que ses frais avaient bien augmenté.

Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que
lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce
que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât
pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.

Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de
moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.

Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les
envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles
recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la
femme d'un négociant.

Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.

Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle
remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le
départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.

Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle
situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent
exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.

Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire,
servie par une forte volonté.

Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes
clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu
grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine
remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge
du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à
sa fenêtre.

A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton,
des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût
soupçonnée capable.

Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus,
par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y
avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême
timidité.

Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de
Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle
avait faite.

Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses
grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de
Combelaine.

--Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont
jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.

Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.

Un dimanche,--et c'était en 1837,--qu'elle devait dîner chez Mme
Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée
que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée,
que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué,
lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.

--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré,
répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu,
quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son
infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant
il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un
richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des
bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une
canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et,
après m'avoir toisée d'un regard impudent:

«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse...
Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous
avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent
et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en
vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était
devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du
sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.

Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur
de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il
avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est
maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris.
Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement
riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le
parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très
renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.

Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait
surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette
grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.

Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui
fatalement rapproche et associe les scélérats.

Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?

Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa
aucun doute à cet égard.

--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui
devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit
être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son
prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son
nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa
carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...

La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.

--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.

--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.

--Quoi!... malgré cette lettre terrible.

--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu
près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en
offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à
500,000 francs.

L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.

--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.

--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il
pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa
Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La
princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite
elle mande son architecte ordinaire qui accourt.

«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue
nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels
endroits...

«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite,
sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de
maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue
rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale
est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une
partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au
million pour avoir son autographe.

Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et
regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la
morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque.

Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels
désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le
premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes
qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans
nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action.

Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue:

--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!...

Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette
main que lui tendait la noble femme.

Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu
renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de
l'aimer, non.

Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter,
à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine
façon.

Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements
l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.

Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de
Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu.
L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.

Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents
francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin,
deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.

Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.

Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et
son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au
moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le
courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et
enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.

Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.

Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins
depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait
toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa
nièce.

Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique
dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put
prendre sur elle de faire un testament.

--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je
sentirai ma fin s'approcher.

Elle ne la sentit pas.

Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces
colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une
attaque d'apoplexie.

Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage:

--Je suis morte! Élisabeth aura tout.

Presque tout, en effet.

Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus
proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept
dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.

Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles
raisons la déterminaient.

--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous
échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le
seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir.

C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils
chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.

--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des
misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même
pas ce qu'est devenu son corps.

Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si
on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme
Delorge et de Mme Cornevin.

Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien
impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants.

Non; il n'en était plus ainsi.

Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches
en tout cas pour payer des défenseurs.

Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être
désormais un soutien.

Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces
adversaires avec qui on compte...

L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme
Delorge pouvaient devenir des réalités...

[Illustration: De sa main puissante il le renversa en arrière.]



TROISIÈME PARTIE

RAYMOND



I


...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et
un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et
contemplant leurs fils, elles purent se dire:

--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la
justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir,
l'œuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans
relâche par des bras plus robustes que les nôtres...

Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles
avaient fait des hommes...

Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de
l'Élysée. On était à la fin de 1863.

Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique
ensemble, venaient d'en sortir.

Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les
démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.

Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés
là où leurs camarades n'en trouvaient pas.

Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette
persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs
études n'avaient été qu'une longue suite de succès.

C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait
chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par
frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine
et qui ont de la mémoire.

Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait
tressaillir en eux de sinistres souvenirs.

--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce
nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général
dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles
émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on
prétendit, par M. de Combelaine?...

Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations
de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.

Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés
sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.

Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine
présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir
leurs espérances pour l'avenir.

Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents
la dramatique histoire de leurs camarades...

Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le
prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une
manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.

Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs
képis et criant à pleine gorge:

--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...

Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de
l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi
blanc que sa cravate.

«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le
lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous
avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune
Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller
continuer leurs études ailleurs.»

Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de
l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien
lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son
mari.

Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une
agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et
dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...

M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du
monde à dissimuler sa satisfaction.

--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.

Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.

Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire
de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin.
Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant
aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes
scandaleuses, le champ de bataille des partis.

Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.

--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix
leur éternel sommeil.

Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si
facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue,
peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...

Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le
ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux
enfants encore.

Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur,
qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3,
Raymond avec le numéro 9.

Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant
l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.

Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très
blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le
flegme d'un Anglais.

Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs
actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme
imperturbable, froidement et méthodiquement.

Tout autre était Raymond.

Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un
teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du
Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante
qui remue les foules.

Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à
se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus
audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement,
au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné
Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.

Jean Cornevin l'avait bien défini.

--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et
la sensibilité d'un enfant.

Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde,
qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux
actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté.

Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean,
le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.

Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué
du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en
effet, il peignait et il dessinait...

Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'œil pétillant d'esprit,
Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le
débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes
remarquables, une finesse extrême et une grande ambition.

Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait
coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...

Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées
n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des
frères.

Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la
famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine.

Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens
d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir
justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général
Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.

Seulement, que tenter?

Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand
jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...

Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre,
sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux
hommes patients!...

Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait:

--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans
l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels
ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je
m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre
sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est
laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!...

C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était
trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la
découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises
et une douzaine de condamnés à Lambessa.

Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une
perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une
série de charges intitulées: le _Panthéon du second Empire_, «dont la
méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait
frémir d'indignation».

Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier
le précoce conspirateur.

--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il
sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois
semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle
investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées...

--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des
mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à
coup sûr la moindre préoccupation.

--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant
atteint son apogée, ne peut plus que descendre.

Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque.

Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous
l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III,
discernaient des symptômes de dissolution.

L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine.

Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières,
les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or.

Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir
l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre,
dont il ne savait comment se débarrasser.

Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de
police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui,
en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un
véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires
des grandes entreprises».

Dame! elle avait fait causer, cette lettre.

--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant.

N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire
«à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop
souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...»

--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le
désintéressement, s'il déserte l'armée!...

L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger.

Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la _Bourse_, au
Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de
toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.

M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les
_Manieurs d'argent_, reçut les mêmes félicitations.

Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales,
contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation?

Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train
de maison.

Le prix de tout allait croissant.

Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des
sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.

Le _Moniteur_ ne cessait de répéter que le nombre des maisons
construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies...

Et c'était fort possible.

Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais,
divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient
plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non
plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu.

Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient
de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux
qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner
par n'importe quels moyens.

Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe
la nuit et les cafés ne désemplissaient pas.

Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à
toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient
impraticables aux honnêtes femmes.

Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de
Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures
pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un
superbe défi à la population des faubourgs.

Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le _Times_:

--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux.

Les clairvoyants disaient:

--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est
par là que nous périrons.

D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant
eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du
coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et
guettaient avidement l'occasion d'une revanche.

Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers,
les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient
certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la
_Commune révolutionnaire_.

Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en
l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire:

--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de
ces ennemis de la propriété et de la famille.

Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils
Cornevin, s'irritait de cette prudence.

La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de
l'enterrement de Lamennais.

Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant
bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme
et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait
pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes
ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère...
Grand'mère, parlez-nous de lui!...»

Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie...

Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière
que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt
arrêtés...

Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons,
en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au
poste, où il avait été consigné.

Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les
démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police
correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...

La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque
inaperçue.

C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce
grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le
désintéressement...

Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son
frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement
confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de
Lamennais, de Marrast et de Béranger.

Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à
exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées.

Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé
trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne
lui était pas habituel:

--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand
service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu
de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes
témoins...

Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration.

--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié.

Raymond s'attendait à quelque réponse de ce genre.

--Raisonnable ou insensé, mon parti est pris.

--Et si nous refusions?...

Tristement, Raymond hocha la tête, et d'un accent d'inébranlable
détermination:

--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis
moins dévoués, mais aussi moins... raisonnables que vous.

Étant donné le caractère de Raymond Delorge, il était manifeste que rien
ne le ferait renoncer à son dessein.

Si quelque chose eût pu l'ébranler, c'eût été, bien plus que les
objections du froid et méthodique Léon, le silence significatif de Jean,
l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des résolutions extrêmes.

Tout en comprenant fort bien cela, Léon ne se tenait pas pour battu.

--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu
veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous à M. de Combelaine?

--Qu'il faut que nous nous battions...

Jean lui-même haussa les épaules.

--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prétexte?...

Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crispés par la
colère:

--Quoi!... s'écria-t-il, ce misérable n'a-t-il plus assassiné mon
père?...

Léon l'interrompit.

--C'est très vrai, prononça-t-il froidement. Seulement ce misérable nie.
N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui déclare que M. de
Combelaine est innocent et que le général Delorge a succombé dans un
combat loyal?...

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Que M. de Combelaine refusera ton cartel.

--Non, parce qu'il est brave ou plutôt parce qu'il se fie à son adresse
et à son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il
doit être las de me craindre, et qu'il ne sera pas fâché, ayant tué le
père, de trouver une occasion de se débarrasser honnêtement du fils...

--Et s'il refuse, cependant?

--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lâches à se
battre...

--Et s'il s'obstine à refuser?

--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours à ces moyens.

Léon Cornevin allait sans doute répliquer. Jean lui coupa la parole.

L'entêtement de Raymond l'impatientait.

--Et tu prétends que je suis un écervelé compromettant, s'écria-t-il;
qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra
sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tête. Autrefois, c'est
vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il
vous mettait l'épée à la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup,
tant qu'il en veut, ce doit être une autre paire de manches. Comment!
voilà un gredin qui mène la plus heureuse existence du monde, et tu te
figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa précieuse peau
par le premier venu?... Pas si bête!...

[Illustration: Ils travaillaient l'un et l'autre avec acharnement.]

C'est de l'air résigné d'un homme qui subit une averse que Raymond
écoutait les remontrances de Jean.

Et lorsqu'il eut achevé:

--Je suis venu, prononça-t-il, vous demander un service et non des
conseils... Voulez-vous être mes témoins? Si oui, convenons de nos
faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouvé d'autres...

A la dérobée, les deux frères se consultaient du regard.

Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaçait, ne s'adresserait-il
pas à des étrangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les eût pour
seconds que des inconnus, qui par indifférence, par sottise ou par
méchanceté se prêteraient aux pires extravagances!...

--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes témoins.

Les traits contractés de Raymond se détendirent.

--Ah! merci!... s'écria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais
compter sur vous.

Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la réserve glacée de
ses amis.

--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Léon, car c'est bien
à contre-cœur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous
tes instructions, nous nous y conformerons.

Raymond en était arrivé à ses fins, il souriait.

--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M.
de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et
l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voilà tout ce que
je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de première force à toutes
les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui réserve une
désagréable surprise...

Les deux frères ne firent aucune objection. N'ayant pu éviter l'affaire,
les détails leur importaient peu.

--C'est bien, répondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme.
Viens nous attendre ici...

Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en
route.



II


C'est rue du Cirque que demeurait M. de Combelaine, dans un petit hôtel
tout neuf, qu'il devait à la munificence impériale, en échange, disait
la chronique scandaleuse, de quelques-uns de ces services dont on ne se
vante pas.

Rien de vulgaire dans cette habitation, chef-d'œuvre de M. Verdale.

L'hôtel s'élevait au milieu d'une cour sablée, et on y arrivait par un
large perron protégé par une marquise et orné de chaque côté de grands
vases de faïence remplis de plantes exotiques.

A droite et à gauche étaient les communs; les écuries, où huit chevaux
de prix mangeaient leur avoine dans des mangeoires de marbre, et les
remises, où on apercevait par la porte entr'ouverte plusieurs voitures
de formes différentes, sous leurs housses de toile verte.

--Peste!... grommela Jean Cornevin, l'empereur loge bien ses amis!

Devant la grille, un gros homme à figure joviale, le concierge, fumait
son cigare... un pur londrès.

--M. le comte reçoit, dit-il aux deux jeunes gens, vous pouvez entrer...

Dans le vestibule, pavé de marbre et tout doré, un valet de pied en
livrée éclatante reçut Jean et Léon, prit leur carte en disant qu'il
allait la remettre à M. le comte, et les fit entrer dans une antichambre
en les priant d'attendre.

Trois messieurs s'y trouvaient déjà lorsque Jean et Léon entrèrent.

Debout dans l'embrasure de la fenêtre, ils causaient, et leur
conversation les absorbait si fort qu'ils ne parurent pas remarquer
qu'ils n'étaient plus seuls.

--Ainsi, continuait l'un, vous lui livrez encore cette voiture...

--Puis-je faire autrement? soupirait l'autre. Ne suis-je pas trop engagé
pour reculer? Savez-vous qu'il me doit plus de cinquante mille
francs?...

--Comment, diable! aussi, interrompit le troisième, êtes-vous assez fou
pour faire un pareil crédit!...

--Pardon!... il vous doit bien vingt mille francs, à vous.

--C'est vrai, mais je viens lui signifier qu'il me faut un fort
acompte...

--Et s'il ne vous le donne pas?...

--Je suspends les fournitures, et... en avant le papier timbré!...

--Et après?...

--Après!... j'obtiens un jugement, et je fais saisir.

--Quoi?

--Tout, parbleu!... l'hôtel, le mobilier, les chevaux, vos voitures, mon
cher, et tous les traitements...

Les deux autres éclatèrent de rire, mais d'un rire si franc que l'homme
au papier timbré en demeura tout déconfit.

--C'est donc bien drôle, ce que je dis! fit-il d'un ton vexé.

--Ma foi, oui, répondit le carrossier.

--Et pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que, mon cher, vous ne vous êtes pas levé assez matin pour M. de
Combelaine et que, si vous lui envoyez du papier timbré, vous en serez
pour vos frais. Ne vous dérangez pas. Ses traitements sont à l'abri de
vos huissiers, son mobilier est au tapissier, et ses chevaux sont au nom
de son valet de chambre...

--Reste l'hôtel...

--Oui, mais vermoulu d'hypothèques... L'empereur ne le lui avait pas
encore donné que M. de Combelaine avait déjà emprunté dessus...

Immobiles sur leurs banquettes, Jean et Léon retenaient leur souffle,
tant ils craignaient de trahir leur présence et d'interrompre cette
instructive conversation.

L'homme au papier timbré semblait consterné.

--Ah çà, fit-il, M. de Combelaine est donc très gêné?

--Ruiné! mon bon, à plat, comme toujours.

--Cependant il se fait une centaine de mille francs par an, avec ses
traitements.

--Dites cent cinquante mille.

--Il est de deux ou trois entreprises...

--Pardon, de sept ou huit.

--Qui lui rapportent au moins autant.

--Mettons le double, et n'en parlons plus...

--Et il est ruiné!...

--A ce point que ses domestiques n'ont pas d'autres gages que l'argent
qu'ils lui volent. Il est vrai qu'ils n'y vont pas de main morte. Vous,
qui êtes bijoutier, faites cadeau d'une bague à M. Léonard, son valet de
chambre, et il vous en apprendra de belles!...

A tout autre moment, Jean et Léon n'eussent pu s'empêcher de rire de
l'ahurissement du bijoutier.

--Cet homme-là est donc un gouffre!... s'écria-t-il.

--Vous avez dit le mot.

--Que fait-il de son argent?

--Il le dépense, parbleu!...

--A quoi!... puisqu'il ne paye rien?...

--Et le jeu, mon cher, et les femmes, et les soupers, et les paris aux
courses, et les fêtes, et les chasses, et les voyages, croyez-vous que
tout cela ne coûte rien?

Mais ils s'interrompirent brusquement. Un valet de chambre, M. Léonard
lui-même, venait d'apparaître à la porte qui conduisait à l'intérieur
des appartements. Il s'avança jusqu'aux témoins de Raymond, et,
s'inclinant:

--M. le comte de Combelaine, dit-il, attend ces messieurs dans son
cabinet...

M. de Combelaine était peut-être aussi bas percé que le disaient ses
fournisseurs; en tous cas il n'y paraissait guère à ses appartements, où
éclatait le luxe brutal du second Empire, luxe de parvenu pressé de
jouir et préoccupé d'éblouir.

Voilà ce qu'auraient pu remarquer Jean et Léon Cornevin en traversant, à
la suite du valet de chambre, une salle à manger ridiculement décorée et
un vaste salon doré sur toutes les moulures.

Mais, pour rien voir, ils étaient trop émus de cette idée qu'ils
allaient se trouver en face du meurtrier de leur père.

Et le cœur leur battit lorsque le domestique, ouvrant une porte,
annonça:

--Messieurs Cornevin.

Ils étaient dans le cabinet de travail, c'est-à-dire dans le fumoir du
comte, dans cette pièce intime de chaque maison où se trahissent les
goûts et les habitudes du maître.

On n'y voyait guère de livres ni de papiers, mais quantité d'armes de
tous les temps et de tous les pays, des fusils et des sabres, des
armures, des épées de combat et des fleurets mouchetés.

Sur la table qui servait de bureau se voyaient cinq ou six revolvers de
différents systèmes, attendant que le maître eût le temps de les essayer
et se prononçât sur leur valeur respective.

Près de cette table, M. de Combelaine, vêtu d'un élégant costume du
matin, était assis ou plutôt couché dans un immense fauteuil.

Il s'était appliqué et avait réussi à se faire un masque nouveau,
approprié aux circonstances et à sa nouvelle situation.

Et les spectateurs qui le sifflaient à Bruxelles, lorsqu'il y jouait la
comédie, ne l'eussent pas reconnu, avec ses cheveux ramenés aux tempes,
ses moustaches outrageusement cirées, son œil morne et sa physionomie
impassible.

C'était une fureur, alors. C'était à qui copierait le maître. C'était à
qui éteindrait son regard, empèserait sa barbe, pétrifierait son visage
et laisserait tomber de ses lèvres des paroles rares et sans expression.

Si bien que, dans les ministères et dans les salons officiels, on ne
rencontrait plus que des décalques plus ou moins réussis de celui que le
plus rusé des Italiens avait surnommé Taciturne III...

A la vue des deux jeunes gens, cependant, M. de Combelaine s'était levé,
et, leur montrant des sièges:

--Veuillez-vous asseoir, messieurs, dit-il.

Mais ils ne bougèrent pas, et, presque en même temps:

--Nous resterons debout, s'il vous plaît, monsieur, prononcèrent-ils...

Leur conviction était que le comte allait feindre de ne pas connaître
leur nom, et que cela éviterait une explication difficile. Erreur!...

--Messieurs, reprit-il, lors des événements de Décembre, un homme a
disparu qui s'appelait Laurent Cornevin; seriez-vous ses parents?...

--Nous sommes ses fils, répondit Léon.

--Excusez ma question, messieurs. Laurent Cornevin remplissait à
l'Élysée un emploi assez humble.

--Il était palefrenier...

--Tandis que vous, messieurs...

--Nous, interrompit Jean d'une voix rauque, nous devions crever de
misère, et ceux qui avaient... supprimé le père devaient croire que la
faim les débarrasserait des fils. Dieu en a décidé autrement. Nous avons
trouvé des amis qui nous ont faits ce que nous sommes...

C'est sans la plus légère apparence d'émotion que M. de Combelaine
s'inclina.

--Je conçois votre irritation, monsieur, dit-il, lorsque vous parlez de
votre père. Sa disparition a été un de ces accidents affreux comme il ne
s'en voit que trop dans les temps de discordes civiles...

--Oh! un accident!... fit Jean.

Le comte ne sembla pas l'entendre.

--Certes, poursuivit-il, la famille de cet infortuné a été cruellement
frappée... Mais moi, j'ai été atteint du même coup. Cette mystérieuse
disparition a permis de faire planer sur moi des soupçons odieux que
n'a pas dissipés complètement un arrêt solennel de la justice... Mes
ennemis ont osé insinuer que Laurent Cornevin avait été témoin d'un
crime...

Le sang commençait à affluer au cerveau de Jean.

--Nous ne venons pas vous demander compte de la mort de notre père!
interrompit-il brutalement.

M. de Combelaine ne sourcilla pas.

--C'est que ce serait fort naturel, prononça-t-il, après les propos
détestables qui ont circulé. Mais alors je vous répondrais que tout ce
que j'ai d'influence et de crédit, je l'ai mis en branle pour retrouver
votre père. Oui, tout ce qu'il est humainement possible de faire, je
l'ai fait... inutilement, hélas! et il me serait aisé d'en administrer
la preuve...

Léon essayait de répliquer; il l'arrêta d'un geste, et, plus vivement:

--Permettez: on m'attaque, je me défends... Combien était désastreuse la
situation de la femme Cornevin, je le savais. J'étais exactement
renseigné par une personne qui est la sœur de votre mère, votre
tante, par conséquent, et à qui j'ai voué une amitié toute particulière,
Mme Flora Misri. Mais pouvais-je venir en aide ouvertement à une
infortune si digne d'intérêt? Non. C'eût été faire la part trop belle à
mes ennemis. Je chargeai donc Flora de secourir sa sœur. Mme
Cornevin repoussa fièrement toutes les avances. Est-ce ma faute? Et si
vous doutiez de mon bon vouloir à l'égard de votre famille, je vous
rappellerais que c'est grâce à mon influence que M. et Mme Cochard,
votre grand-père et votre grand'mère, ont obtenu l'un une place, l'autre
un bureau de tabac, qui les met à l'abri du besoin... Je vous
rappellerais que j'ai fait obtenir à un des frères de votre mère une
sinécure fort lucrative...

Mais Jean Cornevin n'en put supporter davantage.

Des soufflets l'eussent moins transporté de fureur que cette énumération
d'une parenté dont il avait horreur.

--Oh! assez, interrompit-il d'un ton menaçant. Je vous l'ai dit, ce
n'est pas pour nous que nous sommes ici... Nous vous sommes envoyés par
notre meilleur ami, par notre frère, Raymond, le fils du général
Delorge.

Si cuirassé d'impudence que fût M. de Combelaine, il tressaillit
visiblement.

--Et... que veut-il de moi? interrogea-t-il.

--Raymond Delorge veut venger son père, monsieur, s'écria Jean. Il veut
se battre avec vous!...

M. de Combelaine était beaucoup trop intelligent pour ne pas s'être
attendu et préparé à quelque chose de pareil.

Cependant, si son visage demeurait impénétrable, il était fort pâle et
ses lèvres tremblaient. Il s'était imposé un rôle, et, comme tous les
hommes très violents, il se défiait de lui.

Après un moment de silence:

--Je ne saurais, dit-il, blâmer la démarche de M. Raymond Delorge; à sa
place j'agirais comme lui. Mais moi, je ne puis accepter la rencontre
qu'il me propose...

--Cependant, monsieur...

--Je déclare qu'un duel entre nous est impossible, interrompit
impérieusement le comte. Oui, c'est vrai, j'ai tué le général Delorge,
mais à mon corps défendant, car je l'aimais, et seulement après avoir
été, à plusieurs reprises, provoqué, menacé, outragé par lui... Et vous
voudriez qu'après avoir eu cet immense malheur de tuer le père, je
m'expose à tuer le fils!... Non! à aucun prix. Au lendemain du duel
déplorable du jardin de l'Élysée, j'ai fait le serment de ne plus me
battre jamais... Je le tiendrai, quoi qu'il arrive.

--C'est prudent, quand on a beaucoup à perdre, gronda Jean Cornevin.

Ah! il fallait que M. de Combelaine se fût fait aussi le serment de
rester calme, car il ne broncha pas.

--Je vous ai dit mon dernier mot, messieurs, fit-il.

Mais Léon n'était pas intervenu encore:

--Je n'insisterai pas davantage, monsieur, prononça-t-il d'un ton glacé;
seulement, il est de mon devoir de vous avertir des suites de votre
refus...

--Ah!...

--Raymond est décidé à tout pour obtenir une satisfaction à laquelle il
croit avoir droit...

--Monsieur...

--Il ne reculera devant aucune extrémité pour vous contraindre à la lui
accorder, et, s'il faut recourir à la violence...

--Ah!... pas un mot de plus, monsieur, s'écria M. de Combelaine d'une
voix étranglée, pas un mot de plus!...

Il s'était dressé d'un bond, frémissant de colère, la face empourprée,
l'œil flamboyant, et sa main serrait d'une étreinte convulsive un des
revolvers placés sur la table...

L'ancien Combelaine, celui des tripots de Londres, celui qui, jadis,
moyennant finance, prenait les duels à son compte, reparaissait.

--Vous ne savez donc pas quel homme je suis? continua-t-il. Vous ne
savez donc pas qu'un homme qui, jadis, m'eût parlé comme vous venez de
le faire, ne serait pas sorti vivant de chez moi!...

--Devions-nous donc vous laisser ignorer les intentions de notre client?
demanda tranquillement Léon Cornevin.

M. de Combelaine eut un geste terrible.

--Eh bien! moi, s'écria-t-il, au premier soupçon de violence de M.
Raymond Delorge, je vous déclare...

Il s'arrêta court.

--Quoi?... insista Léon.

Mais une réflexion, plus rapide que l'éclair, venait de traverser
l'esprit du comte.

--Rien! répondit-il, rien!

Grâce à un effort véritablement surhumain, il parvenait à se maîtriser.

Il lâcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque
calme, bien que sa voix tremblât encore:

--Cette affaire est trop grave, prononça-t-il, pour que je prenne une
résolution définitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien
vingt-quatre heures.

--Assurément.

--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Après-demain,
avant midi, un de mes amis se présentera chez vous pour vous apprendre
ce que nous aurons décidé...

C'est mécontents d'eux-mêmes, le cœur serré et l'esprit tourmenté de
vagues appréhensions, que les deux frères quittèrent cet hôtel de la rue
du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misères honteuses.

Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait
Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcés
par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassiné le père de leur
ami, n'avait-il pas assassiné également leur père à eux?

Aussi qu'était-il arrivé?

Que M. de Combelaine, prompt à reconnaître la fausseté de leur
situation, en avait usé avec la plus habile perfidie.

N'avait-il pas affecté de les confondre avec la famille de leur mère,
avec cette famille si odieuse, hélas! dont les fils grandissaient pour
Mazas et les filles pour Saint-Lazare!...

Ne leur avait-il pas reproché ce qu'il avait fait pour les vieux
Cochard?...

Ne s'était-il pas en quelque sorte vanté d'avoir pour maîtresse la
sœur de leur mère, leur tante, Flora Misri! Quelle honte!

Et cependant, ils avaient été forcés d'endurer toutes ces révoltantes
ironies, débitées d'un ton de tranquille impudence.

--Ah! le misérable!... s'écria Jean, lorsqu'ils eurent dépassé la
grille, je lui en voudrais moins s'il eût fait feu sur nous tandis qu'il
tenait son revolver!...

Léon Cornevin hochait tristement la tête.

--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie
insigne. Quand on attaque une bête fauve, on doit être assez bien armé
pour la tuer. Nous avons attaqué Combelaine et nous sommes sans armes.
Cet homme nous avait oubliés, peut-être, nous venons de lui rappeler que
nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra
pas... mais notre imprudence nous coûtera plus cher qu'un coup d'épée.

Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait être chez eux à
cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxiété
poignante le résultat de leur démarche.

Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient
chargés d'une responsabilité trop lourde pour s'en remettre à leurs
seules lumières.

[Illustration: Ces deux dames étaient la comtesse de Montijo et sa
fille.]

Et après une courte délibération, et malgré le secret promis à Raymond,
ils résolurent de prendre conseil de Me Roberjot.

L'avocat venait de se mettre à table quand on lui annonça les deux
frères.

--Venez-vous me demander à déjeuner, leur cria-t-il gaiement, ou maître
Jean s'est-il encore fourré dans quelque guêpier?...

Léon était trop embarrassé pour ne pas raconter fort exactement toute
l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon
d'attente, la conversation des fournisseurs, la réception de M. de
Combelaine, son refus, sa colère et enfin sa demande d'un délai de
quarante-huit heures.

Et lorsqu'il eut terminé:

--Que le diable vous emporte! s'écria Me Roberjot, si violemment que
Léon Cornevin en demeura tout interloqué.

--Cependant, commença-t-il...

Mais l'avocat ne voulut pas l'écouter, et très vivement:

--Que votre frère, poursuivit-il, que Jean, qui est un écervelé, c'est
convenu, se fût laissé pousser à cette escapade, je le comprendrais;
mais vous, Léon, un garçon sensé, un méthodiste, un philosophe, un
sage...

--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond, à notre défaut, se serait
adressé au premier venu...

--Il fallait me faire prévenir, messieurs, je serais accouru... Et moi
qui comprends l'amitié autrement que vous, j'aurais essayé de raisonner
Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'écouter, je l'aurais empoigné au
collet, et je lui aurais dit: «Avant de te battre avec cet autre, il
faudra d'abord te battre avec moi!...»

Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa
fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme
s'il eût été à la tribune...

--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au
bord d'un abîme qui l'attire, où il va rouler fatalement, et vous lui
criez: Casse-cou!...

Lorsque Jean Cornevin, qui était un étourdi, avait fait quelque sottise,
il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grâce du monde se
laissait laver la tête.

Léon, qui était un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie.

Il n'aimait pas à avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui démontrât
qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstinât.

--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqué, en quoi notre démarche a
pu modifier la situation de M. de Combelaine.

Me Roberjot haussa les épaules.

--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, écoutez. Voici dix ans,
n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespéré que
lui a faite le coup d'État. Voici dix ans qu'il cumule des traitements
énormes, qu'il met à l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il
bat monnaie à la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend,
qu'il ne cesse de tirer à vue sur la cassette impériale... En est-il
plus avancé? Non. De tous les millions qui ont glissé entre ses mains,
rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le désir enragé
d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle était la veille du 2
Décembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix années de
plus, moins d'audace et des habitudes de dépense et de bien-être qu'il
n'avait pas. Ses créanciers le tracassaient jadis pour quelques
centaines de francs, ils le harcèlent aujourd'hui pour un
demi-million...

--Oh! quand on a ses ressources! murmura Léon Cornevin...

--Mais il n'en a plus, répondit l'avocat, non, plus aucune. Tout
s'épuise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille écus de son influence
qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille
francs, tant il en a usé et abusé de toutes les façons, pour lui, pour
ses maîtresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien
garnie. Pas un de ses amis ne lui prêterait cent louis, et il ne
trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur
répond à ses cris de détresse? Par une aumône de dix mille francs tous
les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui
ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne
vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier...

--Lui?...

--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en
aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dégoûté que
nous...

--Un tel homme!...

--Ce tel homme, mon cher, donnera à sa femme le titre de comtesse, plus
que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontesté, et lui
ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-père n'est
pas absolument taré, le fera décorer; le fera nommer député ou peut-être
sénateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot.

Jean Cornevin ne pouvait s'empêcher de sourire.

--Ce diable d'avocat se croit à la tribune, pensait-il.

Mais Léon ne riait pas, lui.

--Cela étant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot
remettrait à flot, ne se marie-t-il pas?

--Ah!... c'est ce que je me suis demandé longtemps, répondit Me
Roberjot, avant de trouver une réponse satisfaisante. Mais je l'ai
trouvée: il n'ose pas...

--Oh!...

--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui
se le réserve... Or, cette personne a pénétré si avant dans son
existence et connaît tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en
faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'épouser,
elle; en épouser une autre, non...

--Et cette personne...

--Oh!... vous la connaissez, répondit l'avocat.

Et après une légère hésitation:

--C'est Mme Flora Misri, répondit-il, Mme Flora qui, pendant que
M. de Combelaine jetait l'argent par les fenêtres, le ramassait et
thésaurisait. C'est une personne très prévoyante, malgré ses airs
évaporés, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruiné
au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pêcher vingt-cinq
louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son
notaire.

C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut
pas reconnaître ses torts, que Léon écoutait.

--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre
démarche sur les déterminations de M. de Combelaine.

L'avocat sourit.

--Oh! l'entêté!... s'écria-t-il.

Puis très vite:

--Résumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son
rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier à son gré
et il ne veut pas épouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel
expédient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre,
il va peut-être se lancer dans quelque aventure périlleuse... Et c'est
alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que
vous lui criez en quelque sorte: «Prends garde, tes ennemis veillent...
Que la main qui t'a protégé contre leur juste colère se retire, et tu es
perdu!»

Léon était obstiné, mais non cependant au point de nier l'évidence.

--Excusez-moi, monsieur, dit-il à Me Roberjot, je n'avais pas vu si
loin... Nous avons été plus fous encore que je ne le supposais... Mais
maintenant, que faire? Car c'est là ce que nous venions vous demander...

Ayant fini de déjeuner, Me Roberjot se leva.

--Si j'étais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis
attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement,
après-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoyé de M. de
Combelaine. Tâchez, d'ici-là, de faire entendre raison à Raymond...

C'était plus aisé à conseiller qu'à exécuter. En apprenant les réponses
de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis étaient allés
consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colère
furieuse, disant que c'était épouvantable, que c'était à n'oser plus se
confier à personne, puisqu'on était trahi par ses meilleurs amis.

Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait
fort calme, soit qu'il eût réfléchi, pendant les quarante-huit heures
qui venaient de s'écouler, soit que l'avocat lui imposât beaucoup plus
qu'il ne voulait l'avouer.

--Eh bien! je suis exact, j'espère! dit gaiement Me Roberjot. Est-on
venu?...

--Pas encore, répondit Léon.

Et sans laisser à l'avocat le temps de répliquer, il l'entraîna jusqu'à
une fenêtre ouverte, et bas et vivement:

--Raymond m'inquiète, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille,
c'est qu'il médite quelque folie, pour le cas où M. de Combelaine
persisterait dans son refus...

--Il y persistera, répondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux.
Néanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je
crois, notre ambassadeur.

Devant la maison, en effet, un coupé attelé de deux magnifiques chevaux
venait de s'arrêter. Un gros homme en descendit, qui traversa le
trottoir et disparut sous la porte cochère...

L'instant d'après, il entrait chez MM. Cornevin. C'était un homme
d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien
mis et dont les mains épaisses faisaient craquer les gants gris perle.

--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il dès le
seuil, et je viens, je viens...

Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pâleur soudaine
envahit son visage prospère...

Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la
fenêtre.

--Toi ici, balbutia-t-il, toi!...

--Moi-même, cher monsieur Verdale, répondit l'avocat avec une ironique
courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M.
Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont décidé les conseillers
de M. de Combelaine.

Raymond, Jean et Léon étaient confondus.

Quelles étaient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais
ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui
faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre...

A l'air suffisant de M. Verdale, succédait la plus humble attitude.

--Nous avons décidé, répondit-il, non sans hésitation, que M. de
Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a été proposée...
Nous espérons que M. Raymond Delorge reconnaîtra, comme nous, que ce
duel est impossible. Si cependant il mettait à exécution certaines
menaces, notre client, sur notre conseil, déposerait une plainte...

--C'est bien! fit sèchement Me Roberjot... Nous aviserons...

Mais M. Verdale s'était à peine retiré, ou plutôt enfui, que la colère
de Raymond éclata.

--Ah! M. de Combelaine veut déposer une plainte! s'écria-t-il. Eh bien!
ce soir même, à l'Opéra, je lui en fournirai l'occasion...

Jean et Léon croyaient que Me Roberjot allait répondre et vertement.
Point.

Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut.

--Ma mère!... balbutia Raymond décontenancé.

Mme Delorge s'avança.

--Oui, votre mère, dit-elle, à qui un ami est venu apprendre votre
folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M.
de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un
lâche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'eût été renoncer au droit
d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit
rendue, Raymond, il faut que votre père soit vengé.



III


En se ménageant d'avance, et sans prévenir personne, l'intervention de
Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien
le caractère de Raymond.

Seul, il n'en eût rien obtenu. La passion est aveugle et sourde.

Il eût perdu son temps, son éloquence et ses peines à essayer de
détourner Raymond d'un dessein longuement médité, qu'il ne jugeait
peut-être pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable.

Les prières de Mme Delorge lui arrachèrent le serment d'y renoncer.

--Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques
jours après à Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous
informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de
mon père, jamais un jour ne s'est écoulé sans que ma mère ne m'ait dit
en me montrant son épée scellée au-dessus de son portrait:
«Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre père à venger!» Savez-vous
que maintenant encore, après dix ans passés, le couvert de mon père est
toujours mis à notre table de famille, et que jamais une fois je ne me
suis assis pour prendre mon repas, sans que l'œil de ma mère ne se
soit arrêté sur cette place vide, sans qu'elle m'ait répété de sa voix
glacée: «Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas été
rendue!...» Savez-vous qu'il n'est pas jusqu'à ma sœur, Pauline,
jusqu'à notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que
c'est à moi de punir l'assassin, et qu'il devrait déjà être puni.

Des larmes de colère brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme,
et c'est d'une voix étouffée qu'il poursuivait:

--Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstinées, mon
imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'être hanté
sans relâche par le spectre de mon père assassiné!... J'avais trouvé ce
moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mère me l'enlève. Mais alors, au
nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire
quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez,
donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire
comme ma mère: «Attendons!» Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi,
il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de
Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort...

Ce qui ajoutait encore au désespoir de Raymond, c'était la pensée que M.
de Combelaine et ses amis le tenaient peut-être pour un de ces fanfarons
terribles en paroles, plus que modérés en actions.

--Comme ces gens-là doivent rire de nous!... disait-il à Léon Cornevin.

M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardèrent
pas à le prouver les événements.

En sortant de l'École polytechnique, Raymond Delorge était entré à
l'École des ponts et chaussées, et il venait d'être nommé ingénieur.

Quant à Léon, les emplois du gouvernement lui répugnant, il s'était fait
attacher à une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence
était supérieure et son savoir très grand, comme il était en outre un
travailleur infatigable, on lui avait fait espérer d'abord, puis plus
tard formellement promis une situation en rapport avec son mérite et les
services qu'il avait déjà rendus à la compagnie.

Cette situation, il se croyait à la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin
le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrassé lui annonça
que le conseil, malgré son avis et ses observations, avait disposé de
cette place en faveur d'un autre candidat.

Le directeur ajoutait qu'il en était d'autant plus désolé que l'élu, un
homme peu capable, n'avait pas ses sympathies...

--C'est un malheur, répondit froidement Léon Cornevin, mais croyez bien,
monsieur, que je ne vous en veux aucunement...

En réalité, et malgré toute sa philosophie, Léon était atterré.

La décision du conseil était d'autant plus extraordinaire que son
heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'École polytechnique,
et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens élèves
de l'école.

De plus, tous les «chers camarades» formant une sorte de
franc-maçonnerie, on avait dû le défendre chaudement.

Il s'étonnait aussi qu'on ne lui eût pas, à tout le moins, prodigué
cette eau bénite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies
d'amour-propre des gens désappointés...

Son directeur ne lui avait laissé entrevoir aucune compensation dans
l'avenir.

--C'est tout à fait incompréhensible, disait-il à sa mère, encore plus
affligée que lui de cette cruelle déception.

Il ne tarda pas à avoir le mot de l'énigme.

De telles difficultés lui furent suscitées dans le service dont il était
chargé, qu'après avoir essayé d'en douter, il dut, à la fin, reconnaître
qu'on brûlait de se débarrasser de lui.

On ne voulait pas, on n'osait peut-être pas le congédier, mais il était
clair qu'on espérait, à force de tracasseries, l'exaspérer et l'amener à
donner sa démission.

Mais pourquoi? pourquoi?...

--Mon cher Cornevin, lui dit l'ingénieur en chef, qui était comme de
raison un «cher camarade», vous avez dans le conseil des ennemis
acharnés...

--Moi!... fit Léon abasourdi.

--Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui
vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous défends
_unguibus et rostro_, il y a longtemps qu'on vous eût fait une avanie...

Le sens de cette dernière phrase était trop clair pour que Léon Cornevin
s'y méprît. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot.

--Croyez-moi, lui répondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez brisé...
Votre ennemi est M. de Maumussy...

--Je le croyais, vous me l'aviez dit, à couteau tiré avec M. de
Combelaine...

--Oui, mais la démarche de Raymond les a réunis contre l'ennemi
commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin
de M. de Maumussy, n'hésitez pas, donnez votre démission...

Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignité.

--Ah! que ne m'avez-vous laissé tuer cette bête venimeuse de Combelaine!
s'écria-t-il.

Pourtant ce n'était rien encore.

Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la démission de Léon,
lorsque Paris fut épouvanté par l'attentat de la rue Le Peletier.

Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, était allé se poster
devant l'Opéra, et avait essayé de tuer l'empereur en lançant sous sa
voiture des bombes explosibles. L'empereur avait été préservé, mais
quarante-sept personnes avaient été tuées ou blessées plus ou moins
grièvement.

Ce qui paraissait étrange, c'est que la police n'eût pas su prévenir cet
attentat du 14 janvier.

Elle était prévenue, cependant.

Avis lui avait été donné de la fabrication à Londres d'un certain nombre
de bombes explosibles d'un système nouveau et excessivement meurtrières.

Avis lui avait été donné du départ pour la France d'Orsini et de Pieri.

Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement
recherchés et séjournèrent à Paris près d'un mois, sans presque prendre
la peine de se cacher.

Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des
complices, Pieri, avait été arrêté rue Le Peletier, et trouvé nanti
d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver.

--A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens.

Et ils n'avaient pas tort de s'étonner.

Un ancien chef de la sûreté, Canler, ayant publié ses _Mémoires_,
l'année suivante, y accusait très nettement la police d'incapacité, de
négligence et peut-être de quelque chose de pis.

C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le préfet de police
donnait sa démission.

--C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on.

Mais on commença à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'on vit arriver au
ministère de l'intérieur, en remplacement de M. Billault, un militaire
dont la réputation de dureté et de brutalité était proverbiale, le
général Espinasse, l'homme qui, au 2 Décembre, avait occupé le palais de
l'Assemblée nationale.

«Ce ministre de l'intérieur avec un sabre au côté ne me dit rien qui
vaille», écrivit un journal qui pour cette simple appréciation fut
supprimé net.

[Illustration:--Monsieur le comte attend ces messieurs.]

Et cependant il avait raison, ce journal, car à peu de jours de là était
votée la loi de sûreté générale, qui armait le gouvernement de pouvoirs
discrétionnaires.

Certaines gens, plus impérialistes que l'empereur, ne se gênaient pas
pour afficher leur satisfaction de voir «se resserrer la courroie qui,
prétendaient-ils, commençait à se relâcher».

L'un d'eux prononça ce mot cynique:

--Décidément l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous
débarrasser des gens gênants.

On s'en débarrassait, en effet.

Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche à prendre de
son ineptie, s'était mise à arrêter à tort et à travers, sans
discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient
mais.

On supposa que son zèle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement
établi que l'attentat d'Orsini ne se rattachait à aucune conspiration,
qu'il était une œuvre individuelle préparée hors de France et
exécutée exclusivement par des étrangers.

Mais on se trompait.

Loin de diminuer, après le procès et l'exécution d'Orsini, le nombre des
arrestations augmenta, non plus à Paris seulement, mais par toute la
France.

On y mit plus de méthode, on tria plus habilement, et voilà tout.

Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile
vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont était encombré de
suspects.

De même que tout le monde, Raymond Delorge et Léon Cornevin étaient sous
l'impression pénible de tant de violences inutiles, quand un matin,
comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de
chambre de Me Roberjot.

Il apportait un billet très pressé de son maître, et n'ayant pu trouver
de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin.

Me Roberjot écrivait à Léon:

«Envoyez votre frère Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre.
Qu'il parte aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir.»

--Jean serait-il donc menacé?... s'écria Raymond effrayé. Il m'a
cependant juré qu'il ne s'occupe plus de politique.

Mais Léon hocha la tête.

--Mon frère, dit-il, par suite de sa condamnation à un mois de prison
pour société secrète, se trouve sous le coup de la loi de sûreté
générale, et de plus...

Il s'arrêta.

Il avait pour Raymond une trop sincère affection pour oser lui dire:--Et
de plus M. de Combelaine doit avoir songé à ce moyen de se débarrasser
de l'un de nous...»

--Hâtons-nous de prévenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons...

Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mère
rue de la Chaussée-d'Antin.

Peintre, travaillant beaucoup, chargé déjà de travaux importants, il lui
avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait déniché un, au
boulevard Clichy, dans une maison neuve.

La concierge de cette maison, qui était en même temps la femme de ménage
de Jean, était debout sur sa porte quand arrivèrent, hâtant le pas, Léon
et Raymond.

Dès qu'elle les aperçut:

--Ah! messieurs, s'écria-t-elle, messieurs, quelle affaire!...

Un même pressentiment serra le cœur des deux jeunes gens.
Arriveraient-ils donc trop tard, hélas!

--Ce pauvre M. Jean vient d'être arrêté, poursuivit la portière, en
s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans
un fiacre...

Raymond était devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler
sous ce coup, il s'appuyait au mur.

Plus fort, Léon se raidit contre sa douleur, écartant les appréhensions
sinistres dont son esprit était assailli.

--Comment cela s'est-il passé? demanda-t-il.

Mais déjà plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient été témoins de
l'arrestation, s'avançaient, la mine curieuse, prêtant l'oreille.

--Entrons dans ma loge, dit la portière, ici on nous entendrait.

Et les jeunes gens l'ayant suivie:

--Voilà donc la chose, commença-t-elle. Ce matin, dès qu'il a fait jour,
cinq individus se sont présentés, demandant M. Jean Cornevin, artiste
peintre. Justement j'allais lui monter son café au lait. Cependant, ces
particuliers avaient une si drôle de mine que, foi d'honnête femme,
j'allais leur répondre que M. Jean Cornevin était à la campagne, quand
l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son écharpe en me
disant:--Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de
farces. A quel étage demeure M. Cornevin?

«Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je
faillis renverser mon café au lait.--Il demeure au cinquième, la porte à
droite, répondis-je.--Bon!... fit le commissaire. Et le voilà dans
l'escalier avec ses hommes.

«Mais il ne m'avait pas défendu de le suivre.

«Vite, je mets la tasse et la cafetière sur un plateau, et dare dare je
grimpe après lui, pour voir...

«Ah! si j'avais pu prévenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il
était déjà dans son atelier, en train de peindre, le dos tourné à la
porte, qu'il avait laissée ouverte à cause du poêle qui fume quand on
l'allume. Et il était tellement à la besogne, qu'en entendant marcher
dans l'atelier, sans se retourner, il dit:--Qui va là?...

«--Au nom de la loi, je vous arrête! répondit le commissaire.

«Messieurs je n'ai jamais vu un étonnement comme celui de ce pauvre M.
Jean.

«--Vous m'arrêtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les
épaules:--On vous le dira, répondit-il. Habillez-vous et suivez-nous...

«Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tête près du bonnet. En
s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et
je crus qu'il allait jeter sa palette à la tête du commissaire... Mais
il réfléchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde
qu'il se mit à s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes
furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il
disait seulement en riant:--Si vous trouvez quelque chose, vous me le
ferez voir, n'est-ce pas?...

«Étant prêt, il demanda la permission d'écrire à sa mère, mais on lui
dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena.

«Devant la porte était une voiture. On l'y fit monter, deux agents
montèrent après lui, et le commissaire ayant crié:--En route! le cocher
fouetta ses chevaux.

Aux derniers mots de la digne portière, les deux jeunes gens respirèrent
plus librement.

Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa première arrestation
avait été surtout compromis par les papiers et les dessins découverts
chez lui.

Cette fois, du moins, on n'avait rien trouvé.

--L'important, à cette heure, reprit Léon, serait de savoir où mon
pauvre frère a été conduit...

La concierge s'était remise à pleurer.

--Hélas! mes bons messieurs, répondit-elle, c'est ce que je ne puis vous
apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'étais tout oreilles. Mais le
cocher devait avoir reçu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui
a rien crié que ce que je vous ai rapporté:--En route!...

--Et à vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire?

--Rien.

--Il ne vous a fait aucune recommandation?...

--Aucune... C'est-à-dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la
clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir à ses parents, et en
ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans
l'appartement...

Léon frissonna.

Cette précaution du commissaire de police n'annonçait-elle pas une
détermination arrêtée et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez
lui de si tôt!...

--Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie à une de ces rages froides qui
poussent un homme de cœur aux plus fatales extrémités, cher et
malheureux ami!...

Mais Léon, lui, gardait tout son sang-froid.

--Donnez-moi donc cette clef, dit-il à la concierge, nous allons monter
jusque chez mon frère...

A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait
reconnaître la parfaite exactitude du récit de la portière.

Que Jean travaillât, quand la police avait fait irruption chez lui,
c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernières touches n'étaient pas
sèches encore du tableau qu'il avait en train, et qui représentait une
_Halte de bohémiens dans les ruines du cirque de Fréjus_.

Sa stupeur avait été grande, car son tabouret était renversé, et on
voyait épars à terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et
quantité de tubes de couleur.

Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé
sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...

A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés
çà et là, on devinait son empressement à se vêtir.

Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en
quête de pièces de conviction et de papiers compromettants.

--Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne
parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère,
nous ne pourrons plus rien pour lui.

C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout
d'abord.

Et en apprenant ce nouveau malheur:

--Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'œuvre
de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon:

--Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation
insensée!...

Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison
à Raymond.

--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous
ferait pas tous arrêter et déporter!...

Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que,
jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin
l'arrestation de son fils.

Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une
immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la
pauvre femme.

Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette
cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas!

Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne
l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait
tout dit.

Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à
délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra
brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du
délire.

Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter
encore.

--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui
répondant:

--Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se
lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai
failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et
heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne
douterait-on pas de ta justice!...

Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en
sanglots...

Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné.

Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à
lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle
lettre de son maître.

«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un
mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon
commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites
tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en
campagne...»

Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le
demandèrent à toutes les geôles de Paris.

Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un
chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à
puits, et plus discret qu'une porte de prison.

--Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout
ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...

--C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari,
gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.

Son désespoir l'abusait.

Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades
d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui
adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé
au cabinet noir...

Jean écrivait à sa mère:

«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas
de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me
fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en
donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.

«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté.
Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on
me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois
mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.

«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour
la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment,
je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe
donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te
reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon
t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de
toute mon âme...»

Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance
railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin,
mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.

Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils
criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir
quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.

Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de
soldats, et embarqué furtivement.

Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et
interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de
distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.

--Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.

Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis
pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la
main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par
leur présence qu'il n'était pas oublié...

Ils arrivèrent trop tard.

Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures...

Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la
jetée.

Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle
regardait obstinément l'horizon.

Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le
montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:

--C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire...

Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant.

Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau
n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de
cœur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés
politiques.

--Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir
mon enfant?...

Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice,
de tous les points de la France!

On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont
l'existence était fort compromise, se taisaient.

Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau
ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets
procédaient militairement...

Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses
ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain.

Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque
chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce
silence effrayant à force d'être profond.

Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre.

Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui
paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne.

Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta.

Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée
pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au
fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique.

On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche,
et cependant l'émotion fut grande.

Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait
dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.

On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes
déployées, traversaient Paris.

Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se
rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles
que jamais il ne devait plus en entendre.

Ce jour fut le jour de popularité de son règne...

--Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois...

Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à
l'Adriatique.

Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général
Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général
Espinasse fut tué:

Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:

Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et
l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une
entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait
être signée.

Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies?
Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi
s'arrêter en si beau chemin?

Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il
voyait se ranimer toutes les espérances.

Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les
puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale.

Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation.

Le retour ne ressemblait guère au départ.

--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.

Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette
campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue.

Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés
faibles de notre organisation militaire.

La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la
rapidité qu'on s'était promise.

Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il
était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils
avaient une ou deux fois manqué de munitions.

On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les
chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur
cœur le souci des rivalités d'ambition.

La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le
maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que,
sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement
terminée sur le terrain...

Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le
gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre
d'Italie.

[Illustration: Il s'était dressé frémissant de colère.]

Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des
victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.

Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était
allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup
trompé les espérances.

Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui
allait être son incurable plaie.

Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait
pas avouer sa déconvenue.

Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de
restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du
Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de
répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.

La loi de sûreté générale ne fut point abrogée--c'était une trop bonne
arme pour qu'on y renonçât.

Mais, le 15 août 1859, un décret parut au _Moniteur_, où il était dit:

«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont
été l'objet de mesures de sûreté générale.»

--Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui
apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...

C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas
réalisées.

Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane.
Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles.

Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du
commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été
interné à l'île du Diable.

C'est la plus petite des îles du Salut;--elle n'a pas trois kilomètres
de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres.

C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus
après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des
matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions
impossibles.

«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris
d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce
triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer,
sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne
se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et
moitié prisons.»

Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si
aisément abattre.

«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il
dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon
pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de
me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.»

Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les
dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se
soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des
disciplines.

Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les
formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat.

«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer
la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres
tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus
léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime
alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui
est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a
dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous
engraissez!...--Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu,
de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne
suis parti.»

--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette
intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore...

Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable
n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement.

Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée,
dispensé des appels et autorisé à habiter une case.

Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il
s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du
dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une
retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses
souvenirs et exhaler ses espérances.

Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui
le tourmentaient depuis plusieurs mois.

Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue
exacte» de son habitation.

«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet
la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais
je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui
fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.»

Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait
soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient...

L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son
organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva.

Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le
gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça
qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.

Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur
d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient
trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu
l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et
n'était pas d'un caractère à solliciter une protection.

C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave
nouvelle.

--Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il.

--Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de
prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez
jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une
colonie française et vous m'adressez une telle question!

--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...

Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci...

A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou
fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé
sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé
à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat
et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le
port.

--Ma maison sera la vôtre, lui dit-il.

C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison
hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et
sa confiance en l'avenir.

Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28
septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli
faire évanouir Mme Cornevin...

--La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou
de joie...

Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la
Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère...

--Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre
femme.

Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.

Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond...

--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie
été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre
père, Laurent Cornevin, n'est pas mort...



IV


Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il
s'abusait.

C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge
accueillaient son étrange affirmation.

Ils doutaient.

--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que
tu nous dis là?...

De la tête, Jean répondit:

--Oui.

--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous
le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...

--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand
on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être
remises ouvertes à un geôlier.

Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère
et de Raymond:

--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce
que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait
arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre,
je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne
et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.

«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des
petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.

«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu
de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y
était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une
fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la
Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.

«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte
et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.

«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je
lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet
aussitôt qu'il l'aurait terminé.

«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il
avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté
devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.

«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.

«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle
toutes sortes de souvenirs...

«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?

«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.

«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus
folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:

«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.

«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.

«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me
rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le
jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin
m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.

«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin.
Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout
au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire
qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.

«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et
la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons
fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été
détenus ensemble à l'île du Diable.

«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu
dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait
foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur
ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la
France... Mais qu'était-il devenu?

«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans
doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.

«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de
supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir
parlé.

L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.

Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien
chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur
passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient
été victimes.

Mais déjà Jean continuait:

--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de
questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le
suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire
qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il
avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...

«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt
fois pendant mon séjour à Cayenne.

«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment
donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il
me disait et de le signer.

«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de
faire légaliser sa signature...

«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la
lire...

Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier,
couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:

«_Sur la prière de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, détenu politique
à la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant à Cayenne,
j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de_ Laurent
Cornevin, _faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la
vérité et rien que la vérité_.

«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une
barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et
conduit à la caserne la plus voisine.

«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait
me conduire à Brest.

«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au
chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en
arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à
l'hôpital.

«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne.

«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je
fus réveillé par un grand bruit.

«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et
tout couvert de sang.

«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui
disait:

«--S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape.

«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en
plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la
visite.

«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir
examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait.

«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis
que moi j'avais le numéro 22.

«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à
Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à
gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir,
disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois
là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de
plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une
jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la
tête.

«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda
pas à aller mieux et à entrer en convalescence.

«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne
me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre.

«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le
front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.

«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses
sanglots étouffés, je l'entendais répéter:--Ma pauvre femme!... mes
pauvres enfants!...

«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de
gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.

«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il
dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il
gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.

«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame
de couteau dans le cœur, quand me fixant il me dit:--Je tâcherai de
ne plus pleurer puisque cela vous gêne...

«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au
monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés
de grand cœur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de
changement. J'avais comme des remords. Je me disais:

«--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers
comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette,
tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais...
Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les
bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits...

«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui
disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer
tout son content...

«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne
l'entendis plus jamais.

«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur,
sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.

«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs
de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser
notre salle.

«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et
lui frappant sur l'épaule:

«--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas
un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de
chat!

«Le 23 ne répondit pas.

«--Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur.

«De même que la première fois, le 23 garda le silence.

«Et alors l'inspecteur s'impatientant:

«--Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des
fins!...

«--Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23.

«L'inspecteur haussa les épaules.

«--Encore cette mauvaise scie! fit-il.

«--Mon nom n'est pas Boutin.

«--Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage.
Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité.
A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement
reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre
nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et
que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin
que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous
partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que
vous vivrez...

«--Comme vous voudrez, fit le 23.

«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné:

«--Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin.

«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des
lèvres:

«--Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas
entendu?

«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se
défiait de moi.

[Illustration:--Au nom de la loi je vous arrête!]

«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi
une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il
n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes
gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais
laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler
une bavette avec eux.

«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que
vingt-quatre heures ils passent tout de même.

«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par
suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois
vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier.

«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais
plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.

«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter,
nous signa notre billet de sortie.

«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria:

«--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets,
mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le _Rhône_...

«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...

«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le
dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de
l'administration.

«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle
impressionna terriblement le 23.

«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible
d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité,
inquiet.

«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant:

«--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.

«Je lui répondis que oui, naturellement.

«--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement
nous fouiller et nous donner nos effets de route.

«--C'est même certain, dis-je.

«--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous
serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la
forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses
investigations...

«--Pourquoi cette différence?

«--Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession
une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur
de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette
chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce
que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque
nous serons sur le vaisseau...

«Je fis le serment qu'il me demandait.

«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre
réduite à un très mince volume, qu'il me remit.

«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui,
appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré.

«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point
en point.

«C'est à peine si on me visita.

«Pour lui, voici quelles mesures on prit:

«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la
main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait
pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en
échange des siens.

«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois
à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son
chagrin.

«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait
réveillé toutes ses facultés.

«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient
à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait
hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le
désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le
jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais
sa lettre dans la doublure de mon bonnet.

«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le
porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de
force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.

«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est
qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem,
surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter
mon camarade...

«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le
_Rhône_, et je remettais au 23 sa précieuse lettre.

«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant
contre sa poitrine:

«--Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les
brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et
reconnu qu'ils sont volés...

«Puis, me serrant les mains à les briser:

«--Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma
vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce
pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est
l'honneur!...

Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge
s'était dressé.

--Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se
trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a
eu le temps d'écrire le nom de son assassin!

Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui:

--O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son cœur, ô
mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est
pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver
le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour
garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison
jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement
reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers
vous?

Ce fut Jean qui l'interrompit.

--Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant
de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas
à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce
pas à elle que ma mère et mes sœurs doivent leur modeste aisance et
leur paisible vie?...

--Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son
devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble
condition, mais je suis fier d'être ton fils...

Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation.

«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel,
pour enflammer ma curiosité.

«Pourtant, je n'osai pas l'interroger.

«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du
très léger service que je venais de lui rendre.

«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il
cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre.

«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer
autrement.

«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de
papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y
avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément
le cacher et le préserver des taches et des souillures.

«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas
empêcher ma cervelle de trotter.

«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas
d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande
importance--à ce que je me figurais, du moins.

«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à
cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait
n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire
que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer
qu'il était un des chefs du mouvement de 1851.

«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et
qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de
ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui
boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré.

«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.

«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme
un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui
témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause.

«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut.

«Il m'interrogea.

«Et comme je lui disais franchement mes idées:

«--Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement.
De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de
politique dans mon malheur.

«Ce n'était pas assez pour me convaincre.

«--Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni
moins que moi.

«--C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de
moi.

«Et comme je le regardais d'un air de doute:

«--On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût
du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué
lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la
confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre
danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à
Cayenne, qui est loin...

«--Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le
vôtre?

«--Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je
ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et,
bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie.
Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les
plus petits...

«--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs
pénibles, puis lentement:

«--Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que
vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que
vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie,
qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces
choses, ne parlons même plus.

«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le
malheureux.

«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé
n'avait pas duré plus que le danger.

«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel
anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on
mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...

«Le temps était affreux, le _Rhône_ roulait et tanguait sur les lames
comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant
je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je
revins tout à fait à moi.

«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions
pas si mal qu'on me l'avait annoncé.

«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins
l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on
nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions
un hamac.

«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de
transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du
départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous
accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe
d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la
police entre vous.

«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les
transportés pendant toute la traversée...

«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air
et d'exercice, principalement.

«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous
n'y restait guère que deux heures par jour.

«C'étaient mes meilleurs moments.

«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son
vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre
chose.

«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de
cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses
mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous
un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait
immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que
devait se trouver la France.

«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:

«--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas
comme cela rester seul à se forger des idées noires!...

«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le cœur d'un
bourreau:

«--Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur
ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils
devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été
enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...

«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante,
j'eus peur.

«--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à
entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me
comprit:

«--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient
pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je
devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la
remplirai...

«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent
Cornevin, pendant toute cette longue traversée--les seules que je me
rappelle, du moins.

«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait.

«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:

«--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire
plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même.

«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.

«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme,
rien n'avait de prise sur son organisation de fer.

«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais.

«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas
plus que l'air empesté de notre batterie.

«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé
miraculeuse:

«--Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un
talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne
le serai pas...

«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins
bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me
montrant la mer:

«--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient
bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en
vue.

«Il ne se trompait pas.

«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je
pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère,
les terres de la Guyane.

«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent,
arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles
Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles.

«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille
à un banc de vase, bordée de palétuviers.

«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut.

«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte
de fouler cette terre d'exil.

«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne
comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de
lui.

«Je lui secouai le bras.

«--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La
terre! voilà la terre, nous sommes arrivés...

«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique:

«--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!...

«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on
nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou
deux cents.

«Rien n'y était préparé pour nous recevoir.

«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait
la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin
pour les ustensiles et les provisions.

«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing
ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des
sauvages.

«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les
marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que
s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle
le linceul des Européens.

«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du
_Rhône_.

«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'_Oyapock_, nous
apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes
salées.

«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à
tour de rôle.

«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du
soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée
d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher
sur la côte des coquillages ou des tortues.

«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque
plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais
avec mon camarade Laurent.

«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement.
Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de
douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.

«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne
s'emplissaient plus de larmes.

«--Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié
d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis
longtemps morts de misère.

«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être
l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et
qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.

«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.

«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en
effet aux quatre appels de chaque jour.

«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en
contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.

«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de
l'_Oyapock_, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de
Cayenne.

«Cette lettre fut interceptée.

«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve
habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa
signature.

«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher.

«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours
de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec
l'extérieur...

«Il les fit, ces quinze jours...

«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:

«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que
je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on
lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat,
il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...

[Illustration:--C'est la fumée du navire, dit-elle.]

«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...

«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit
de me répondre...

«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.

«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus
ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit
améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.

«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa
poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.

«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:

«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt...
Demain, j'essaie de m'évader.

«Je frémis.

«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous,
courir à une mort certaine et affreuse.

«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de
tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de
s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation,
sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...

«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient
péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait
trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les
vagues... Pas un n'avait réussi.

«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.

«Mais lui, froidement:

«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la
justice, me protégera...

«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette
conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.

«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie,
parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat
plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui
m'inquiétait.

«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait
endurées.

«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je
n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.

«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les
chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si
véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une
raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.

«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de
l'île du Diable.

«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce
qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute
d'objections:

«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir.
Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais
abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je
compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois
tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne
douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de
t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle
je dois obéir.

«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse
ressenties depuis mon arrestation.

«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.

«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer...
Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales
avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi
parlaient de leurs voix!...

«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des
intentions de Laurent Cornevin.

«Non, cependant.

«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la
trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable
des crimes.

«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais
pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.

«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens
d'exécution.

«Il ne fit pas de difficultés.

«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il
s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et
ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui
consentît à le recueillir.

«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme
désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa
détermination était irrévocable.

«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une
semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos
rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.

«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je
l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.

«Il y avait lieu, en effet.

«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent,
m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra
derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...

«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.

«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils,
Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.

«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement
équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les
disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté,
destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.

«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les
avirons.

«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute
mer!...

«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le
gagnait.

«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus
de conseils ni de remontrances.

«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et
aveugle.

«Je me tus et je me mis à l'œuvre.

«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins
une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.

«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.

«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre
camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.

«Quelle journée, que cette journée du lundi!...

«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les
pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais
Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un
condamné à mort.

«Lui, était plus que calme, il était gai.

«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont
j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans
une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et
l'avait suspendue à son cou.

«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre
ne serait pas mouillée...

«Enfin, le soir arriva.

«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à
l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.

«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin,
entendant relever les factionnaires:

«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...

«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous
sortîmes...

«Quelques précautions étaient indispensables.

«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était
défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des
factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.

«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.

«Il pouvait être onze heures.

«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.

«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des
arbres...

«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait
agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les
cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.

«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...

«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à
l'eau...

«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et
bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.

«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix
forte:

«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je
vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le
dépôt qui m'était confié.

«L'émotion m'étouffait.

«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le
rappeler!...

«Lui, s'était laissé tomber à genoux.

«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de
votre justice, vous me sauverez!

«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du
bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le
courant.

«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même
place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un
an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que
je perdais...

«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...

«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent,
et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais,
comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...

«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le
submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de
forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après!
quelle mort!...

«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon,
j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de
minute en minute devenait plus distinct...

«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...

«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.

«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce
point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment
le nuage que j'avais aperçu.

«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je
voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.

«Cette assurance me donna comme un éblouissement.

«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de
folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé
de croire.

«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la
raison et écrasent l'orgueil de l'homme.

«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de
ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?

«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait
signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français
employait au service de la colonie pénitentiaire...

«Je frissonnai à cette réflexion.

«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...

«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers,
pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait
condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.

«Et ce n'était pas ma seule angoisse.

«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si
nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En
était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?

«Je cherchai de l'œil le radeau.

«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la
moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait
bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour
l'apprécier avec quelque certitude.

«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre
couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile
d'un oiseau de mer.

«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette
scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une
demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...

«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des
sentinelles et je gagnai ma case.

«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon
rang.

«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin!
Boutin!...

«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.

«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.

«--Où est votre camarade?

«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en
me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.

«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai
libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où
j'avais suivi le départ de Laurent.

«Mais mon absence avait duré près de trois heures.

«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je
n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau
avaient disparu.

«C'est le cœur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.

«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y
trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.

«C'est ce qui arriva, cependant.

«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île
du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du
déchargement...

«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits,
lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au
lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles
du Salut.

«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent,
avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui
était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de
la Guyane anglaise.

«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.

«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il
est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée
au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses
enfants...

«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris
garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.

«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu
au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait
absolument me faire dire où il se cachait.

«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.

«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.

«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma
case comme une bombe, et d'un ton furieux:

«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.

«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant
l'étonnement:

«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.

«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant,
et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions
particulières Laurent avait toujours été l'objet.

«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.

«Et, comme je protestais que je l'ignorais.

«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.

«--Je ne sais rien, mon commandant.

«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...

«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à
marcher devant nous...

«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me
conduisit.

«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené
par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient
découvert.

«A cette vue, je crus que le cœur allait me manquer... Mon pauvre
camarade avait-il donc péri!...

«La réflexion m'eut bientôt rassuré.

«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le
sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement
attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se
trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier
américain?...

«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau,
nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez
prise?

«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de
l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.

«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à
Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année
suivante j'eus ma grâce et je me mariai...

«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je
ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:

«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...

«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je
trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain
raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut,
avait recueilli un transporté français...

«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude
du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.

«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...

«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son
passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à
Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»



V


La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.

Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant
alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:

--Eh bien?...

Ils ne répondirent pas tout d'abord.

Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.

Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était
pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions.
Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.

--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.

--Tout.

--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?

--Quel?

--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien,
le nom du général Delorge...

--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...

--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...

--Il ne l'a pas dit...

--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu
lui échapper...

--Jamais...

--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...

[Illustration:--Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!]

Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le
temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet,
Jean Cornevin.

--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné
dans la relation de Nantel...

Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:

--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi,
Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que
je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au
hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement
mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me
prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins
ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous
dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge
d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il
n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une
lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est
mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de
plus que ce qu'il a écrit et signé...

Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:

--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...

--Oh!

--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations
inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous
manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel
coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.

Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et
de son frère:

--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en
sommes.

«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.

«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le
crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une
conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.

«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.

«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont
échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien;
c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le
nom de Boutin.

«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.

«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et
sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement
en possession de la lettre du général Delorge...

Pourtant le front de Léon restait sombre.

--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais
je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour
moi la preuve de sa mort...

--Oh!...

--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai
raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est
trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt.
Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...

--C'est vrai, mais...

--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et
nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a
oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il
est possible qu'il vive...

Mais Jean n'était pas convaincu.

--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as
raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre
sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre
père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette
ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru
Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir
le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent
Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père
menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre
accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette
île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne
l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa
justice!...

Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du
scepticisme désolé de Léon?

C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères,
n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de
son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.

Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en
rien, pour le moment, les conditions de la lutte.

Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples
informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge
et à Mme Cornevin.

--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent
dans le secret. A quoi bon ouvrir le cœur de ces malheureuses femmes
à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...

Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir
de Léon.

Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti
quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel?

Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières
démarches.

Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que
l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir
qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ
certain.

Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais
bien de Louis Boutin.

Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré
ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches,
Cornevin avait un dossier.

Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de
police, Me Roberjot recevait la note suivante:

«BOUTIN (LOUIS), _trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris_.

«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau,
le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie.

«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés,
sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.

«Arrivé à Brest le 22.

«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé
grièvement à la suite d'une tentative d'évasion.

«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852.

«Embarqué ledit jour à bord du transport le _Rhône_, à destination de la
Guyane.

«Interné à l'île du Diable.

«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau
qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.»

Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation
de Nantel.

Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin
n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une
demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de
Combelaine.

C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.

Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été
opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il
n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût
pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait
eu lieu...

Deux autres particularités ressortaient encore de cette note:

L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de
Laurent Cornevin.

M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son
crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité.

Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne
pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.

Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de
France:

--Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche
inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie
de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si
notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le
perdre et à ruiner ses projets.

Une autre fois, après de longues méditations:

--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la
mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général
Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la
confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!...

Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin
le laissait deviner par ces seules paroles.

--Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en
train de combiner quelque prodigieuse extravagance.

Ses opinions admises, il ne se trompait pas.

A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa
résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili.

--Tu es fou!... fut le premier mot de Léon.

--Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais
certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude,
m'épuisant en conjectures et en projets impossibles...

Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le
savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable.

--Et de l'argent? lui dit-il.

--J'ai bien un millier d'écus...

--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.

--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à
toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...

--Et si nous te refusons....

Jean haussa les épaules.

--Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel
à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles
sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.

C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à
faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus.

--C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra.

Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire,
ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence
s'était écrié:

--Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais!

Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage,
sans toutefois lui en révéler le but.

--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.

Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin:

--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris
de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment:
s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté
avant un mois!...

Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils
dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner.

Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et
Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait
pour Valparaiso.

En serrant une dernière fois la main du voyageur:

--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot,
et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières
bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les
Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les
docteur Buiron et les autres.

Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se
seraient écriés:

--Folie!...

Et non sans quelque semblant de raison.

L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine
politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans
heurts trop visibles?

Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la
joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de
l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était
prodigieux.

L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait
conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce
Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage:

--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et
voitures.

Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins
clairvoyants s'étaient dit:

--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.

C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu
des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de
justifier, d'exalter même cette étrange expédition.

C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé
d'y mettre, s'étaient entendus de loin.

C'est que les journaux avaient beaucoup parlé.

Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement
incroyables de cette campagne aventureuse.

On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux.

On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique
était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix
par des personnages influents du gouvernement.

De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier.

Et au profit de qui?

Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le
chiffre probable de leurs honorables bénéfices.

On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M.
de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.

Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du
Mexique!...

La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?...

Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays
qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre,
cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres.

Son début fut un échec.

Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais
ensuite?

Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et
proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après?

Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces.

Et successivement la France apprit avec stupeur:

La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique;

L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des
secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui
devint folle peu de temps après...

Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors
commandée par le maréchal Bazaine.

Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre.

Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait
croire, de l'exécution de Maximilien.

La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce
que gagna l'empire à la guerre du Mexique.

Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le
sut que plus tard.

--Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne,
s'obstinaient à répéter les officieux.

Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle
idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche.

L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.

«--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire,
s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement.

«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à
Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir
prédire que voici le commencement de la fin...»



VI


C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge
et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris.

Et Me Roberjot leur avait dit:

--Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole
et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre
présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe.

Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant
toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour
griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait,
au courant des événements.

Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes
gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que
se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait
ensanglanté le premier acte.

Mais la vie a d'inexorables nécessités.

Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré
se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.

C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de
donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre
position.

Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient
remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches,
et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il
n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs.

De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur
près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid.

Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission
chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de
prévenir les inondations périodiques de la Loire.

Parti bien à contrecœur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter
intérieurement de ce changement d'existence.

Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison
emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons
inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il
n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.

Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des
ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études
commencées, était le meilleur des hommes.

C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus
vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.

Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre
donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la
grimace.

--Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui
n'avait rien de paternel.

Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis
à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même
dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde.

Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art,
l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et
les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en
arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa
remarquable intelligence.

[Illustration: Il avait été précipité sur le pavé.]

Les qualités de son cœur n'en avaient pas été altérées, il était
resté bon jusqu'à la faiblesse.

Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à
l'excès.

On disait de lui dans sa circonscription:

--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!

La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître
précisément le contraire de ce qu'il était réellement.

Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une
exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le
langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel
cynisme.

Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement
délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard
à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si
intelligente.

Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son
cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut
toisé un bon moment:

--Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et
cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!...

Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait
néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné:

--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos
chantiers.

Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de
costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait
qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux
genoux.

Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques
autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour
découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître
combien cet homme était digne d'estime et d'affection.

De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une
si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les
études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé.

Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre
beaucoup de temps, plus d'un an peut-être.

Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter
son quartier général au centre des opérations.

Le centre indiqué semblait être Saumur.

Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses
maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.

Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis
qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être
écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au
grand trot de la promenade.

--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons
ailleurs...

Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent.

Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent
aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin
ont des attraits irrésistibles.

Mais parce que l'auberge du _Soleil levant_ est d'une irréprochable
propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de
M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour
Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour
recevoir les bureaux d'un ingénieur...

Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier
distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain
vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.

Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui
était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de
perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie,
était un chasseur enragé.

C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa
au _Soleil levant_ avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs,
dessinateurs.

Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître
les environs comme pas un homme du pays.

Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de
Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux
monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le
château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à
la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si
abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.

Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne.

Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste
système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit
faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un
véritable bienfait pour les riverains.

D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un
piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par
maître Béru, l'hôtelier du _Soleil levant_.

A la nuit tombante, ils étaient de retour.

Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la
grande route.

Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils
restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet.

Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux
Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de
l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions
avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.

Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un
matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur
déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande
route.

M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre,
et presque aussitôt:

--Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!...

Raymond s'avança.

Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes
caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en
longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers.

--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru,
qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque
aux Rosiers?

Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.

--Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur
doit cependant bien voir...

--Quoi?

--Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux.

--Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce
que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...

Et plantant son binocle sur son long nez:

--Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais
qu'est-ce que cela prouve?

L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:

--Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la
duchesse...

Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un
ton d'inquiétude comique:

--Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître
Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru?

--Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays,
ordinairement...

--Ah! je respire.

--C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette
saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...

--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?

Maître Béru se redressa.

--Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de
Maillefert...

Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de
bouillie.

--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau
château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves?

--Précisément.

M. de Boursonne s'était mis à table, et tout en mangeant:

--Vous nous parlez toujours de la duchesse, maître Béru..., reprit-il,
et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre,
Maillepierre, Maille...

--Maillefert, s'il vous plaît, monsieur.

--Soit!... Qu'est-ce que ce duc?

--Monsieur, il est mort.

M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil:

--_De profundis_... prononça-t-il.

Et quand il eut vidé son verre:

--Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette
duchesse... Eh!... eh!... c'est un cœur à conquérir. Voyons, maître
Béru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?...

--Jeune!... ça dépend!...

--Par exemple!... Qu'entendez-vous par là?

--Dame, monsieur, je veux dire qu'à la voir, quand elle passe, toujours
superbement ajustée, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement...

--Quoi?

--Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants
qui ont plus que cela.

Qui n'eût pas connu M. de Boursonne l'eût cru intéressé au plus haut
point.

--Des enfants! s'écria-t-il, et majeurs! Aïe!... Et beaucoup?...

--Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la
mort de son père, un beau garçon si on veut, quoique un peu bien pâlot
et chétif, mais montant crânement à cheval tout de même, et buvant sec;
puis une fille, Mlle Simone...

--Simone!... répéta le vieil ingénieur, joli nom!...

--Hum!... ça dépend des goûts, et si j'avais une fille... Enfin, c'est
une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom à
leurs demoiselles en mémoire d'un de leurs grands-pères qui était un
fameux, à ce que je me suis laissé dire... Du reste, il paraît le plus
beau du monde, ce nom, quand on connaît celle qui le porte...

--Diable!... Entendez-vous, Delorge?

L'interruption contraria visiblement maître Béru.

--C'est comme cela! déclara-t-il. Elle n'est peut-être pas plus belle
que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur
l'ingénieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la première
venue, il verra si je lui en impose...

--Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumônes pendant le mois
qu'elle passe ici chaque année!...

--Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur...

--Tiens! tiens?...

--Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prétend comme cela que la
mère et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la
duchesse et M. Philippe vivent à Paris, Mlle Simone habite toujours
Maillefert, hiver comme été... Et même, ce ne doit pas être gai, pour
une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand château désert,
sans autre société que sa gouvernante, une Anglaise plus sèche, plus
longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux
qui pleurent et un nez plus rouge que le mien...

M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner.

Il se leva, et, bourrant sa pipe:

--C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une
distraction.

Maître Béru sourit finement:

--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces
messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de
saltimbanques...

--Et pourquoi, s'il vous plaît?...

--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie.
Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes
dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on
rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant,
chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe.
Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire
des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de
nuit et de jour...

Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon
son piqueur chargé du panier de la collation.

--A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru.

Et s'adressant à Raymond:

--Et nous qui avons à travailler, en route!...

Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du _Soleil levant_ un peu
surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.

Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie
la Loire:

--Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur.
En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et
parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme
d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son
enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour
s'appeler M. de Béru!...

Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses
côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence.

Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule:

--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert.
Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute
substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux
Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux
Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...

Il n'en finissait plus.

On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la
table de récapitulation de d'Hozier...

--Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules
à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens:
_Aultre ne sert!_ L'_Armorial général_ fait remonter les Maillefert à
800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100,
ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...

Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur
qu'on réveille.

--Monsieur!...

--Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez
l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?

--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne
songeais à rien...

--Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert?

Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.

--Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune
fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai
sans doute jamais?...

--Qui sait! murmura M. de Boursonne.

Et après un moment de réflexion:

--Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune
demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la
cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre
enfant abandonnée à elle-même!...

--Bast!...

--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce
vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais
comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti,
cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme
des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui
est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la
principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur
appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore
mariée!...

Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:

--Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se
peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou
boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous
l'aurait dit.

--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais
laide...

Le vieil ingénieur éclata de rire.

--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une
occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages
merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!...
M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle
princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la
doit réveiller.

--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.

--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous
envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de
l'École polytechnique...

--Et sans le sou...

--Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille
qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement
difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie
assez peu de Mlle Simone.

Raymond hocha la tête:

--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...

--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière
personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de
faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez
peut-être...

--Moi, grand Dieu! D'où? Comment?

--Dame! vous êtes Parisien...

--Oh! si peu.

--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...

Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations.

Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour
interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des
ordres...

Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la
duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil
ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la
haute société du second Empire.

Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement,
sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.

Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de
Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon,
comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des
sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de
défrayer la chronique parisienne.

Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir
aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières
représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club
des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de
l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule
désœuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse.

Elle dépensait, dit-on, un million par an.

Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier
Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van
Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de
Maillefert la meilleure de ses pratiques.

Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension,
tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses,
ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait
de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge,
comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant
elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une
discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant
dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière...

De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers
à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle.

Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant
les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à
la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la
station du chemin de fer...

[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.]

--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce
soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare.

M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'était pas difficile.

Lorsqu'il arriva au _Soleil levant_, appuyé au bras de Raymond, maître
Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour
pour être le premier à leur dire:

--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la
duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les
équipages...

Il jubilait.

Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne.

--Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et
nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.

--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une
jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois
qu'elle ne l'a pas embrassée!...

Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'œil, autant que
le lui permettait sa myopie, était devenu attentif.

--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je
me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne
vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle
est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir
tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle,
cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait
subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon
visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M.
Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied
lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château.

--Et la duchesse souffre ces caprices?

--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît
qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis,
elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe
ici doit lui coûter gros.

--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...

--C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir...

Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et
d'un air de mystère:

--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en
tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que
Mme la duchesse vend...

--Diable!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez
la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous
voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien!
l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits
lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple
de milliers d'écus...

Maître Béru s'arrêta court.

On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.

--Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du _Soleil levant_. Dans cinq
minutes Mme la duchesse sera en gare.

M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les
gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait
d'eux.

--Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que
la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué...

Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste.

Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité:

--Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne.

Raymond aussi riait.

--Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur,
j'avais cru, en voyant votre joie...

--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que
son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans
mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le
sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M.
Philippe...

--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.

Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du _Soleil
levant_ commençait à s'épuiser:

--Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous
faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?

Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret
d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:

--Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!...

La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à
table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz.

Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en
savourant un excellent potage:

--Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux...
Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le
premier cancanier du pays, de sorte que...

Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de
claquements de fouet sur la grande route.

--Décidément la duchesse est arrivée.

Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge.

Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort
impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement.

--Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous
voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont
oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une
carafe d'eau fraîche pour ma mère!...

Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune
homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux
dents et lorgnon à l'œil.

--M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à
Raymond.

Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la
poitrine creuse et les épaules bombées.

De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes
saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries.

--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...

Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra,
comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à
l'air à la fois impertinent et familier.

Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un
petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de
ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très
tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen.

Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait:

--Ah! je mourais de soif, dit-elle.

Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en
tamponna ses yeux en disant:

--Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare...

Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on
venait d'allumer éclairait toute la chaussée.

Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le
rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept
ou huit personnes...

Mais il n'eut pas le temps de bien voir.

Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les
fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le
roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit...



VII


Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de
Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil
levant_, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une
lettre de Paris.

Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa
de rompre le cachet et lut:


    «Mon cher Raymond,

     «Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous
     le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il
     parlerait du but réel de son voyage.

     «Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses
     espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par
     la vôtre.

     «Jean s'est souvenu de nos conventions.

     «Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous
     en adresser une copie...»

     Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses
     secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse
     écriture qu'était cette copie:

      «Mon cher maître,



«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de
l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je
suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.

«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait.

«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana.

«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je
trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais,
outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait
une éternité.

«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce
aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave
homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me
conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais.

«C'était une façon de parler.

«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci,
bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de
locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés.

«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon
conducteur, étendant le bras, me dit:

«--Nous arrivons... C'est là.

«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à
mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à
un seul étage, construites en briques séchées au soleil.

«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements
de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol
mouvant, se contentent maintenant de cabanes.

«Ah! mon cher maître, c'est le cœur battant que j'y entrai, un samedi
soir, aux dernières lueurs du crépuscule.

«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me
disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je
passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures,
j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de
lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la
vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...

«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de
coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant
français, il me fut impossible de fermer l'œil.

«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de
commencer mes recherches.

«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas
heureuses.

«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble
si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de
tous les navires--et ils sont nombreux--qui relâchent dans la baie de
Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à
Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres.

«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues.

«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je
ferais.

«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants,
lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du
monde.

«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé
Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers
mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.

«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien
prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de
l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les
indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.

«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de
baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que
personne ne pouvait donner la plus vague indication..

«Le découragement me gagnait.

«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer
de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.

«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop
rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.

«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage
et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de
son père, ancien déporté politique.

«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que
la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui
m'apportait des renseignements.

«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession
venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui,
depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.

«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion,
racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.

«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé
que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé
Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois.

«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de
Talcahuana.

«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard
j'étais en présence de l'ancien contrebandier.

«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire
qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que
j'étais enfin sur la trace...

«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira.
Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu.

«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait
jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon
père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre
de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de
devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la
peine.

«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la
détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit
avec lui.

«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que
son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que
lui.

«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:

«--Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort...

«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de
recommandation de Pincheira pour son fils.

«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici
une occasion pour l'Australie...

«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas...

«Au revoir donc, mon cher maître,--je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma
mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et
croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...»

Me Roberjot poursuivait:

«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse
par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon.

«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de
leurs fils sont en bonne santé.

«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent
de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse?
Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,--peut-être
ni l'un ni l'autre.

«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy
avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette
occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le
duc de Maumussy gros comme le bras.

«D'un autre côté, mon très honorable _ami_ Verdale prétend que M. de
Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de
Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un
fameux mari.

«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car
les temps sont proches.

«Et croyez à ma sincère amitié.

      «ROBERJOT.»

Appuyé contre la porte du _Soleil levant_, Raymond relut à plusieurs
reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.

Quel reproche pour lui!

Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû
être le plus ardent à poursuivre l'œuvre de réparation, que
faisait-il? Rien.

Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut
tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant
amicalement sur l'épaule, lui disait:

--Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà
trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table.

Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne
pouvait donc se confier à lui.

--Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il.

Et il le suivit dans la salle à manger.

Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes
préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne,
lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de
coutume.

La marche, après le repas, le remit un peu.

Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme
l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée
de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de
bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux
prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de
tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise
semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges
des fils de la Vierge pendaient...

--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M.
de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux
Rosiers.

Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les
Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant
qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.

Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation
quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les
feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la
direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de
fanfares...

[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.]

--On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne.

Et s'étant arrêté pour mieux écouter:

--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de
Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes.

Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du
pays:

--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus
là-haut? demanda-t-il.

Le conducteur s'était rapproché.

--Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire
qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry,
mais ceux-là sont sacrés.

--Alors que chasse-t-on?

--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des
renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et
c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.

M. de Boursonne hocha la tête.

--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et
c'est très aristocratique, à coup sûr...

Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études.

Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui,
selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se
rapprochait.

Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et
aboiements cessèrent complètement.

La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient
des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il
alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des
sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.

Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous
la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait
d'un pas rapide.

Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée
d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une
ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.

Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa
démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta
court.

Elle parut écouter et se consulter...

Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit
lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint
immobile.

D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne
soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien.

C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et
doux, blonde avec de grands yeux bleus.

Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et
timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de
sauvage et d'effarouché...

--Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...

La réponse ne se fit pas attendre.

Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant
au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée
à la daumont.

C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à
la gare, il la reconnut très bien.

Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies
vêtues de costumes extraordinairement voyants.

Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce
groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de
Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons
ciselés et son chapeau d'homme.

--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette
gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond.

Il se détourna.

C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains
dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner
et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers.

--Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond.

Il ne savait trop ce qu'il disait.

Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de
l'œil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la
vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger
qu'elle voulait éviter passé, gagner la route...

Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne...

Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir...

Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant
leur salut...

Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur.

La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa
casquette d'une main, son binocle de l'autre...

--Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.

Raymond ne répondit pas.

Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait
de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin.

--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins
qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché
de savoir au moins qui elle est.

A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait
désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.

Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui:

--Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est
Mlle Simone de Maillefert...

--Ah!

--Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se
cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse.
C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas
encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par
chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent,
mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne
connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire
franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien...

D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements.

Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:

--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la
tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa
mère!...

--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître
Béru?

--Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque
bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux
camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer
une pipe avec nous.

Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.

A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du
_Soleil levant_ leur annonça le commandant d'artillerie.

Et il ne venait pas seul.

--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était
venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.

C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut
en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une
recherche du plus mauvais goût.

Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il
s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une
de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses
frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le
mettait sur ses cartes de visite.

N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu.

Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de
Maillefert:

--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien
artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour
s'inquiéter des autres.

M. Savinien Bizet de Chenehutte était mieux renseigné.

--Il est sûr, dit-il, que les goûts et les façons de cette demoiselle
doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrivée à Maillefert, il y a cinq
ans, et qu'on a vu que son aimable mère l'abandonnait, on a eu pitié
d'elle. Les dames les plus distinguées lui ont fait quelques avances.
Bast! elle les a reçues du haut de sa grandeur et n'a pas même daigné
rendre les visites qu'on lui faisait...

--Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise éducation, opina gravement M.
de Boursonne...

--Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est
chez eux un parti pris de mépriser les voisins... Savez-vous où M.
Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'École de
cavalerie de Saumur...

--Oh!...

--C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez,
n'est-ce pas? qu'elle invite à ses chasses les propriétaires du pays et
leurs dames...

--Certes, je le crois...

--Eh bien! vous vous trompez. Demandez à mon oncle, plutôt! Nous sommes
de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait
venir ses invités. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que
nous pour faire de la poussière à son château, on n'aurait pas besoin de
balayer souvent...

M. de Boursonne jubilait, il avait trouvé son homme.

--Écoutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il,
c'est on ne peut plus intéressant... Vous dites donc, monsieur, que
personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de
Maillefert?...

--Je le dis parce que cela est.

--Et pourquoi?

M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air à la fois pudique et
mystérieux:

--Parce que, répondit-il, la duchesse est une femme absolument
compromise...

--Pas possible!...

--Demandez à mon oncle! Il vous dira qu'elle mène une telle vie, que
toute sa fortune, qui était énorme, y a passé. Il vous dira qu'on n'en
est plus à compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle
s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre!
Quant à ses fêtes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais
une femme!...

Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il
n'en était pas de même de Raymond.

Singulièrement agacé:

--Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint
M^[lle] Simone.

M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'œil d'un air qui voulait
être excessivement malin.

--Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches.

--Comment cela? interrogea M. de Boursonne.

--Elle est aussi dissimulée que sa mère l'est peu. Ainsi, à en croire
les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus
chaste, la meilleure, la plus charitable des créatures...

--Eh mais! c'est une assez bonne réputation, ce me semble.

--Oui, mais ce n'est qu'une réputation... Tenez, raisonnons. Mlle
Simone est-elle forcée de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas
plus laide qu'une autre et elle est immensément riche...

--Vous disiez la duchesse ruinée...

M. Bizet hocha la tête.

--Et c'est vrai, répondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune à
elle, que je ne saurais évaluer à moins de deux cent mille livres de
rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est à elle. Je lui
connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines
d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui
appartiennent...

L'ancien commandant d'artillerie riait à se tordre.

--Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseigné...

M. Bizet rougit.

--Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il.

--Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu
pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu
es allé aux informations...

De rouge qu'il était, M. Bizet devint cramoisi.

--Soit, dit-il. J'aurais peut-être fait une folie l'an dernier... Mais
j'ai réfléchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi,
c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune
fille, et vous trouverez... un amant.

Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation.

Il bondit à ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant:

--Vous mentez! dit-il à M. Bizet.

Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent.

--Voilà un mot que vous allez retirer, monsieur, s'écria-t-il.

Raymond haussa les épaules.

--Très volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer
l'amant de Mlle de Maillefert...

Mais, au lieu de répondre:

--Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre
raison...

Et il sortit, tirant sur lui la porte à la briser.

--Allons, bon! s'écria l'ancien commandant d'artillerie, voilà mon
étourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas
vrai, Boursonne!

Et, s'adressant à Raymond:

--Je ne prétends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais
convenez, monsieur, que vous n'êtes guère parlementaire.

--Monsieur...

--Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout à un garçon
qui a bien dîné... car Savinien avait parfaitement dîné, comme toujours,
lorsqu'il vient me rendre visite...

Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait débourré sa pipe,
une superbe pipe d'écume de mer, et il la serrait avec les plus
délicates attentions dans un étui de maroquin doublé de velours.

--Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq
lettres... Où prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il était allé
au _Café du commerce_!...

Ses préparatifs de départ étaient achevés.

--Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur
vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tête de mon
neveu... Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat...

Il sortit sur ces mots.

Et dès que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait
sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les
bras:

--Je suppose, dit-il, que vous avez trop dîné aussi, vous, ou que votre
cervelle déménage...

--Pourquoi cela, monsieur?...

Le vieil ingénieur leva les bras au ciel, et d'un accent de
commisération profonde:

--Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un
sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que
vous avez fait d'insensé! Je vous déclare, moi, que je le trouvais très
amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soirée très
agréable, et que vous m'avez gâté mon plaisir.

Mais Raymond était encore sous l'impression de l'agacement que lui avait
causé M. Savinien Bizet.

--Et moi, monsieur, prononça-t-il, je vous déclare qu'il est des propos
que je n'entendrai jamais de sang-froid.

--Quels propos?

--Quoi! ce drôle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un
amant!...

--Qu'est-ce que cela vous fait?

L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au
lieu de répondre directement:

--N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est là une calomnie
ignoble inspirée à ce monsieur par le dépit qu'il éprouve d'être
dédaigné par la famille de Maillefert en général et par Mlle Simone
en particulier?...

M. de Boursonne levait les épaules par-dessus la tête.

--Et après!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que
cela vous touche? Êtes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami,
son allié?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parlé?...

A grand renfort d'allumettes--peut-être aussi pour dissimuler une vive
rougeur, Raymond allumait un cigare:

--Il se peut que je sois ridicule, commença-t-il...

--Oh!... prodigieusement ridicule...

--... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunément une femme.
Et si tous les hommes de cœur étaient de mon avis, la réputation
d'une jeune fille ne serait pas à la merci du premier polisson venu.
J'ai une sœur, moi, et si un drôle osait parler d'elle comme ce Bizet
parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvât là
un garçon d'honneur pour prendre sa défense.

En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amusé de
l'animation de Raymond.

Mais ce n'était pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un
ton conciliant:

--Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir
n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener
son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de
rien....

La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas
l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme à mine grave, qui
demandait à entretenir M. Raymond Delorge en particulier.

--Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de
Boursonne.

Le jeune homme alors s'assit, les jambes écartées et les mains sur les
genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il était envoyé par son
ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant été gravement insulté par
M. Delorge, demandait une réparation par les armes...

--Permettez, permettez!... commença le vieil ingénieur.

Raymond l'interrompit:

--Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il.

--Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos
témoins, pour que nous réglions les conditions...

Et, ayant remis sa carte à Raymond, il salua gravement et se retira d'un
pas de grand-prêtre.

M. de Boursonne paraissait exaspéré.

--Eh bien! vous voilà content, monsieur Delorge, s'écria-t-il... Vous
voilà un duel sur les bras!... Seulement, où allez-vous pêcher des
témoins?

--Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur.

--Moi!... Allons, décidément, la tête n'y est plus. Moi, votre chef,
j'autoriserais votre folie par ma présence... jamais. Ce serait doubler
le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez être la fable du
pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui
rendez, à cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans
compter qu'avant huit jours vous serez dénoncé à qui de droit. Et je
serais votre témoin!... Vous rêvez, mon cher...

Peut-être Raymond s'attendait-il un peu à cet accueil:

--Alors, fit-il, je vais prier maître Béru de m'indiquer dans le pays
deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux...

Le vieil ingénieur ne sembla pas l'entendre.

Il arpentait la salle à manger, gesticulant, tirant de sa pipe des
nuages de fumée, jusqu'à ce que tout à coup:

--Eh bien!... non! s'écria-t-il, vous êtes un brave garçon, Delorge, et
je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacré tonnerre!
qu'un ancien de l'école ira risquer sa peau sans un camarade pour
l'assister... Je serai dénoncé aussi, c'est clair, mais ils diront ce
qu'ils voudront à Paris, je m'en bats l'œil... Donc, c'est dit, je
prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens...

[Illustration: Il s'embarquait pour Valparaiso.]

--Ah! monsieur, commença Raymond, ravi...

--C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant,
parlons raison. Quelle arme préférez-vous?

--Ce n'est pas à moi de choisir...

--Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le
pistolet ou l'épée?...

--Oh! peu m'importe!

--Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre?

A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond
tomba tout à coup. Il pâlit légèrement et d'une voix altérée:

--Monsieur, répondit-il, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, je suis
d'une force tellement supérieure que, si je n'étais résolu à ménager ce
jeune homme, me battre avec lui serait presque déloyal...

Les yeux du vieil ingénieur s'agrandissaient d'ébahissement derrière ses
lunettes...

--Plaisantez-vous? fit-il.

--Jamais, monsieur, je n'ai parlé plus sérieusement. Pendant des années,
j'ai vécu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais
mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant
des années, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes
et de tir. Mon ennemi a refusé le combat, mais ma supériorité m'est
restée.

M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui était bien beau de sa
part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard:

--Tout est convenu, dit-il à Raymond, c'est à l'épée que vous vous
battez, demain matin, à huit heures...



VIII


C'est à peine si, d'une voix éteinte, Raymond balbutia quelques
remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait à M. de Boursonne.

--Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'épée,
parce qu'à cette arme je reste maître de l'issue du combat...

Et ce fut tout.

Pendant l'heure qu'il était resté seul, son attitude avait subi un tel
changement, il s'était si visiblement affaissé que le vieil ingénieur
n'en revenait pas.

Tout en regagnant sa chambre à coucher:

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de
sa supériorité ne serait-il que pure forfanterie, ou malgré tout
aurait-il peur!...

Peur! Raymond Delorge!

Ah! s'il était une âme au-dessus des terreurs de la souffrance et de la
mort, c'était certes la sienne. Peur, lui!... Son existence était-elle
donc assez heureuse pour qu'il eût la faiblesse d'y tenir!...

Non. Mais lorsqu'il s'était trouvé seul, l'agacement nerveux, provoqué
par M. Bizet de Chenehutte s'étant apaisé, il avait réfléchi, il s'était
jugé et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords
s'était élevée pour lui reprocher sa conduite.

Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!...

Quoi! son père, le général Delorge avait été lâchement assassiné; les
assassins vivaient honorés et riches, et au lieu de songer uniquement à
la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le
premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue.

Avec de telles pensées, il lui fut impossible de fermer l'œil de la
nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pénible insomnie,
que M. de Boursonne ne put s'empêcher de lui dire:

--Vous avez l'air d'un déterré, mon cher. Qu'avez-vous? Êtes-vous
souffrant?

Le ton de ces questions révélait de si singuliers soupçons que Raymond
tressaillit. Brusquement rappelé au sentiment de la situation et de ses
exigences:

--Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux porté.

Il fut interrompu par maître Béru.

L'hôtelier du _Soleil levant_, qui avait flairé la vérité, et qui
s'était assuré de l'excellence de son flair en collant son oreille à la
serrure, ce digne aubergiste venait annoncer à messieurs les ingénieurs
que, sachant qu'ils auraient à sortir de bonne heure, il leur avait
préparé et servi une tranche de pâté et une bouteille de vin des coteaux
de Saumur.

L'attention charma le vieil ingénieur.

Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe
insouciance, sacrebleu! et chercher à plaisanter, mille tonnerres! il se
sentait très ému. Et à l'inquiétude qu'il éprouvait, il reconnaissait
qu'il s'était attaché à Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait.

Aussi, le voyant se disposer à attaquer le pâté de maître Béru:

--Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en
duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas
d'accident...

--Je n'aurai pas besoin d'être soigné, croyez-moi...

--Je l'espère pardieu bien! Seulement, défiez-vous, on a vu des mazettes
embrocher des maîtres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis là,
moi!...

--Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon cœur, cette fois.

M. de Boursonne ne répliqua pas.

Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il
s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur.

--Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garçon quelque
mystère que je ne connais pas...

Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand
une voix le fit retourner, qui disait:

--Il est l'heure, monsieur l'ingénieur, et me voici.

C'était le conducteur choisi par M. de Boursonne pour être le second
témoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomètre et tout de
noir habillé.

--Partons donc, dit le vieil ingénieur.

Le rendez-vous avait été fixé de l'autre côté de la Loire, au-dessus de
Gennes, à l'entrée d'un petit bois où se trouvait une clairière qu'on
eût juré préparée pour une rencontre.

Et, tout en cheminant, après avoir passé le pont de fil de fer:

--Je parierais que nous nous dérangeons inutilement, grommelait M. de
Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire
des excuses.

C'était la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi.
Son erreur était grande.

Les Angevins, en général, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu.
A Saumur particulièrement et aux environs, presque tous les jeunes gens
font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'épée
que fournissaient leurs pères lors de la conspiration Berton.

M. Bizet de Chenehutte était un sot, mais n'était pas un lâche.

La veille, d'ailleurs, au _Café du commerce_, il avait tant parlé, si
haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile.

Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne
possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il
avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose?
Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa
meute? N'avait-il pas eu des succès?...

Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous
par un autre chemin qu'eux.

Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante,
et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées,
s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:

--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous
laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?....

--Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M.
Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M.
Delorge retirera le mot que vous savez...

--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...

Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en
remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot
sacramentel:

--Allez!

Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis
qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru
voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient
et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.

--Singulière hallucination! s'était-il dit.

Ce n'était pas une hallucination.

La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions
d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien
promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.

Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et
dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût.

Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa
réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que
lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.

Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le
connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses
compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de
son attaque...

Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.

Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un
certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force...

Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien
follement il s'était abusé.

Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se
baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors
d'haleine.

Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle
d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme
en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la
lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas.

--Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant
entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...

C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.

Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de
son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse
humiliation.

--Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce
qui m'arrive n'est qu'un accident.

Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.

Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne:

--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de
votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce,
mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.

Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui
demeurait immobile, et bas et très vite:

--Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de
première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être
par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée
bénin, et terminons...

Raymond hésita.

Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et
résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser,
mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu.

Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil
ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait:

--Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin.

M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant:

--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous
arrêterons le combat.

--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable
emporte mon neveu!

Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et
comme la première fois recula en disant:

--Allez!...

C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur
Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux
s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser.

C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières
de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant
de témoins l'affolait.

En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé
mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins
qu'il ne cherchait à se faire blesser.

Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin
de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de
s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré
tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un
jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de
Chenehutte le plus aimable des coups d'épée.

--Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en
se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la
vue du sang, s'étaient précipités vers lui...

Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis...
Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons...

Mais l'anxiété ne dura pas.

Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la
manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit:

--Il n'en mourra pas pour cette fois.

M. Bizet rouvrit les yeux.

--Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a
causée le froid du fer est déjà passée.

Le fait est qu'il était ravi de cette solution, qui le sauvait d'un
ridicule dont la perspective l'avait fait frémir. La supériorité de son
adversaire était si manifeste, que sa blessure devenait un titre de
gloire.

Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de
saisir la main de Raymond, en s'écriant d'un ton tragique:

--Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie
d'agréer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pût
m'entendre... Désormais c'est entre nous à la vie et à la mort.

Raymond l'eût battu de bon cœur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de
sa victoire.

--Du coup, murmura à son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne,
vous voilà le meilleur ami de ce cher M. Bizet.

--C'est-à-dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les
curieux cachés dans le taillis s'étaient démasqués, savait, à n'en
pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de
spectateurs.

Et M. de Boursonne disait vrai.

Calmé, M. Bizet avait parfaitement compris la générosité de son
adversaire, et fait extraordinaire et tout à sa louange, malgré la
férocité de son amour-propre, il ne lui en voulait pas.

Et lorsqu'on eut étanché le sang de sa blessure, qu'on l'eut bandé avec
un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en écharpe dans sa cravate, il
déclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs témoins
revinssent ensemble par la même route.

Pauvre Raymond!...

Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son émotion du matin en
l'accablant de félicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui
l'écrasait de protestations d'amitié, il marchait, baissant la tête, du
pas d'un homme qu'on traîne chez le dentiste.

Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, montée sur un
cheval noir lancé au grand trot, les croisa.

--Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus
respectueux des saluts.

Et prenant encore la main de Raymond:

--Déjà, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excusé de la mauvaise
plaisanterie que le dépit m'avait inspirée... Croyez que Mlle Simone
m'est sacrée, maintenant que je sais vos sentiments pour elle!

Ainsi se réalisait la prédiction de M. de Boursonne, lequel, bien
autrement expérimenté que Raymond, lui avait dit, la veille:

--Parbleu! si vous croyez rendre service à Mlle Simone en dégainant
pour elle, vous vous trompez grossièrement.

C'est que telles sont nos mœurs qu'une femme, fût-ce la plus pure et
la plus chaste, se trouve compromise dès qu'on s'occupe d'elle.

Sur cet article, les petits pays sont particulièrement impitoyables.

Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait été la
cause de cette rencontre où M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir
une égratignure.

Et c'est en vain que Raymond se fût épuisé à répéter:

--Sur mon honneur, je ne connais, ni d'Ève ni d'Adam, cette jeune fille,
et de ma vie je ne lui ai parlé. Je ne suis ici qu'en passant et je
partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la
parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa défense
comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossièrement
attaquée par un malotru.

--A d'autres! lui eût-on répondu. Ce n'est que dans les romans de
chevalerie que les dames trouvent des défenseurs si désintéressés que
cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes
raisons...

Tout cela était en germe dans la phrase de M. Bizet.

Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus:

--Si nous rencontrons si à propos, sur notre chemin, Mlle Simone,
c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle était inquiète...

Toutes ces considérations, heureusement, se présentèrent à la fois à
l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait
encore aggraver sa faute.

Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se
rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou
de rendre la conversation générale. M. Bizet s'attachait à lui
obstinément comme la glu à l'aile de l'oiseau pris au piège.

Et pour comble, ambitieux des bonnes grâces de Raymond, et pensant lui
être excessivement agréable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de
Maillefert, déplorant ses propos inconsidérés de la veille, et les
mettant sur le compte du vin blanc de son oncle.

--A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais
été au comble de la joie si elle eût consenti à m'accorder sa main. Non
que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a
pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent à
dire que sa conversation est à faire bâiller, mais elle est pleine de
bon sens. Puis, quelle femme d'intérieur! Croiriez-vous que c'est elle,
une fille de vingt ans à peine, qui administre son immense fortune!...

--Monsieur, gémissait Raymond, monsieur, de grâce!...

Bast!... l'intéressant jeune homme était lancé.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans
vanité, je m'entends à conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes
preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-être mieux que moi.
Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mère et de son frère, qui
sont des paniers percés. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige
ses métayers, qui décide de la coupe des bois et des foins, qui
surveille les vendanges, qui perçoit ses revenus et paye ses ouvriers.
De là ses courses perpétuelles tout le jour et parfois très avant dans
la soirée, été comme hiver, par tous les temps...

--Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond,
parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, excepté...

--Excepté de ce qui vous intéresse, n'est-ce pas? continua l'enragé avec
son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste,
d'entendre énumérer les trésors qu'on possède, ou qu'on possédera. Mais
je tiens à réparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux
femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la
nue, et que, si elle affecte d'être familière avec les paysans, elle est
avec nous autres bourgeois d'une insupportable fierté... Mais un mari
adroit l'aurait vite corrigée. Et alors, que de qualités! Quelle
économie, malgré ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicité
de goûts!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si
modestes que c'est à peine si la femme de notre huissier s'en
contenterait.

[Illustration: Il avait failli être écrasé par un escadron de l'École.]

Il soupira... Et la main sur le cœur, et d'un accent pathétique:

--Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle eût été ma
femme! En dix ans, nous eussions triplé nos capitaux. Oui, triplé. Car
vous pensez bien que je me serais arrangé de façon à la brouiller avec
sa mère et avec son frère, et c'est ce que je vous engage à faire. La
duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui
rester grand'chose à croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a
longtemps qu'il a avalé son dernier arpent de terre, et il doit partout
et à tous; il doit à Paris, à Angers, à Saumur, aux Rosiers; il doit aux
notaires, aux usuriers, à ses fournisseurs...

Qui eût dit à M. Bizet que Raymond se tenait à quatre pour ne pas lui
sauter à la gorge et l'étrangler l'eût à coup sûr bien surpris. C'était
ainsi pourtant.

Et même il était grand temps qu'on arrivât aux Rosiers.

M. Bizet voulait absolument emmener déjeuner avec lui, chez son oncle,
Raymond et ses deux témoins, prétendant qu'il n'est de bonnes et
durables réconciliations que celles que vient sceller une bouteille de
derrière les fagots...

Mais Raymond était à bout de patience.

--Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement.

Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre témoin de son
adversaire, il s'éloigna à grands pas dans la direction du _Soleil
levant_.

Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se débarrasser aussi cavalièrement
de M. de Boursonne.

Tout danger passé, le vieil ingénieur pensait bien avoir gagné le droit
de lâcher la bride à son mauvais caractère et à son humeur goguenarde.
Et, tout en arpentant la route aux côtés de Raymond:

--Bonne journée, grommelait-il, et bien commencée... Eh! eh! il n'est
pas midi encore, et nous avons déjà fait de fameuse besogne...

--Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses à cet
intolérable personnage!...

--Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est égal, avoir
été dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors
ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte,
c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employé sa jeunesse!

Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son passé, n'eût pas trouvé
à lui jeter à la face une plus sanglante ironie.

Il pâlit, et, d'une voix rauque:

--Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'écria-t-il, vous me feriez
regretter de n'avoir pas cloué à un arbre, comme un papillon, cet animal
malfaisant....

--Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empêché, grommela le
vieil ingénieur. Et, branlant la tête:

--Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On
n'en dirait pas moins, de Saumur à Angers, qu'elle a été, qu'elle est ou
sera votre maîtresse...

--Eh! que m'importe cette demoiselle! s'écria Raymond exaspéré.

Il ne disait pas la vérité.

Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait
que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence
décisive.

Comment, de quelle façon?... c'est ce qu'il ne pouvait prévoir.

Et cependant, il ne doutait presque pas, tant était impérieuse cette
voix du pressentiment.

--Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son côté, M. de
Boursonne. Ou plutôt non, je ne me suis pas trompé hier soir, il y a
certainement dans le passé de ce brave garçon quelque mystère dont la
connaissance me donnerait la clef de ses étranges contradictions.

De là à se demander quel pouvait bien être ce mystère et à souhaiter le
pénétrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du
vieil ingénieur.

--Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme
s'il eût espéré saisir sur son visage le secret de ses pensées...

Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la levée de la Loire, qui est la
grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha à
leurs réflexions.

Ils arrivaient au _Soleil levant_ et, campé sur le seuil de son auberge,
en veste blanche et le couteau à la ceinture du tablier, maître Béru
saluait le retour de «ses» ingénieurs.

--Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fâcheux à ces
messieurs; je le disais ce matin à ma femme, qui était si inquiète
qu'elle voulait absolument aller faire brûler un cierge...

Le front de M. Boursonne s'était subitement rembruni.

--Décidément, fit-il, nous sommes la fable du pays!...

--Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hâta d'interrompre le digne
aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet
qui, en sortant d'ici, est allé crier l'affaire sur les toits. A onze
heures, il était encore au _Café du commerce_, pérorant au milieu d'une
vingtaine de personnes...

--C'est fort gracieux, en vérité!... grommela le vieil ingénieur.

Il était entré, ainsi que Raymond, dans la petite salle où les attendait
leur déjeuner.

Maître Béru les avait suivis et, croyant sans doute leur être agréable,
il habillait de la belle façon ce pauvre M. Savinien Bizet de
Chenehutte.

Ce n'était, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dévoré du
désir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain
frotté d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il
dépensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait à Saumur faire
les beaux bras.

--Et certes, disait maître Béru, je ne suis pas surpris qu'il garde une
dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement,
comme de juste, qu'on s'est tant moqué de lui dans le pays qu'il n'osait
plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en
mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourré cette
idée dans la tête. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de
Maillefert devenant Mme Bizet?...

Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'écoutât, car il tenait
à rester bien avec tout le monde.

Et baissant la voix:

--Du reste, continuait-il, tout le bourg était pour M. Delorge, et quand
on va savoir que M. Bizet a été blessé, il n'y aura qu'une voix pour
crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg
qu'on sera content. Il y avait, hier, au _Café du commerce_, deux ou
trois domestiques du château qui, certainement, n'auront pas su tenir
leur langue. Je viens de voir tout à l'heure le vieux jardinier qui a la
confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air
d'un homme qui cherche des nouvelles.

Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais
dès que maître Béru fut sorti:

--Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se présente bien... Raymond
dissimula mal un mouvement d'impatience.

--En vérité, monsieur, répondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de
votre intelligence et de votre valeur prête la moindre attention aux
insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste!

Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingénieur souriait.

--Va, mon garçon, pensait-il, fâche-toi, je te pousserai tant et si bien
que ce sera le diable si ton secret ne t'échappe pas.

Puis tout haut:

--Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au récit de ce bon Béru?
Mlle Simone apprend qu'un jeune ingénieur a tiré l'épée pour ses
beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier.
N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir
cramoisi comme cela.

Raymond rougissait, en effet, mais c'était de colère:

--En vérité, monsieur, prononça-t-il, c'est me faire payer cher le
service que vous m'avez rendu!...

M. de Boursonne n'insista pas. Il était allé aussi loin que possible; il
le comprenait, et de toute la journée il ne se permit pas la moindre
allusion à Mlle de Maillefert.

Mais le soir, quand ils rentrèrent, après leur travail accoutumé, maître
Béru leur remit à chacun une lettre qu'un domestique, en grande livrée,
disait-il, avait apportée dans l'après-midi.

M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue:

--Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que
l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le
nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie.

Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il
lut:

«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire
l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi
prochain, 24 octobre.»

Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie.

--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.

--Je dis que c'est prodigieux.

--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette
faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une
invitation conquise à la pointe de l'épée...

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de
vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir...

--Cependant...

--Et vous allez être présenté à Mlle Simone.

Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait.

--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.

D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.

--Vous refuseriez!... s'écria-t-il.

--J'hésite.

--Et pourquoi, s'il vous plaît?...

--Parce que, répondit Raymond, parce que...

Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde
il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne.

--Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller
en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple.

--Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui
n'était point dupe.

Et agitant triomphalement son invitation:

--Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage
que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces
fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve,
c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage,
je vais écrire qu'on me l'envoie...



IX


Il y a deux châteaux de Maillefert.

Le vieux, que l'_Annuaire historique et monumental de l'Anjou_ mentionne
sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et
commandait le cours de la Loire en amont et en aval.

Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en
ruines.

Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les
ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de
la station des Rosiers.

Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte.

C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour
et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide
Joanne, que ses vastes proportions.

Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la
Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont
une haute valeur artistique.

Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré
l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années.

Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une
succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre
elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne
dans la Loire.

Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus
gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se
dressent les hautes futaies du parc.

Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang
d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de
Maillefert.

Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du
soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.

Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette
occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de
Maillefert.

Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les
faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les
défaillances de leur volonté.

--C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune
fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais
quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je
n'entendrai parler d'elle.

N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne
répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de
Boursonne.

C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si
guilleret.

Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore
tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et
à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes
mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.

--Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la
duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on
est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte
seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous
vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.

Il calculait juste.

Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres,
versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans
la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique.

--Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir
sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que
de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M.
Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans
lequel je l'ai aperçu l'autre jour.

Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à
pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres
étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et
pour se moquer ensuite.

A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand
trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en
costume de bal.

Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si
vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages.

De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les
véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de
Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble _boc_,
attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou
de Saint-Mathurin.

Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait
une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour
d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur
des tables immenses.

--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour,
conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être
venu à pied.

Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez
longtemps déjà la fête avait commencé.

Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha
de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.

Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de
Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage,
où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire.

Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque
toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de
pardessus, de manteaux.

Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit
une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa
seuls.

En un tour de main Raymond fut prêt.

Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste.

Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé
son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants.

--C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une
fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une
manière de cabinet de toilette...

Tout à coup il s'interrompit...

Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était
ouverte, évidemment une discussion éclatait:

--Chut! fit M. de Boursonne à Raymond.

Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière.

--Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse,
il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre
toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre
soirée?

--Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de
pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête...

--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon
maître d'hôtel et non pas le vôtre...

--C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement
économisé quinze cents ou deux mille francs.

--Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse.

--Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre
service, ainsi qu'à mon frère...

--Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos
prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe.

--Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à
mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni
vous, ne toucherez au capital...

--Simone!

--C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni
faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon
héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire,
Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les
Maillefert ne finiront pas à l'hôpital...

Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé
sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette
discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de
la duchesse de Maillefert et de sa fille.

Le fâcheux est qu'il n'était pas seul.

Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge
ne fut pas long à se remettre.

Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet.

Et, se rapprochant de M. de Boursonne:

--Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite.

D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta:

--Chut donc!... fit-il.

La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et
répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire.

--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert.
Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à
votre frère, qui est le chef de la famille!...

--Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune
fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons;
songez que très certainement on commente votre absence.

[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil levant_
quand le facteur lui remit une lettre.]

--On s'étonne bien plus de la vôtre!

--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.

--On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre
âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...

--Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?...

--Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma
fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière
d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je
suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous
laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre
conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez
en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances...

Raymond n'en voulut pas entendre davantage.

Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement,
semblaient rivés au parquet:

--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse,
ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je
vous laisse seul!...

Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor:

--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette
excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille
d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...

Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!...

--Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il.

--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas
toujours être tissée de soie et d'or...

--Et quelle résignation! Pas une plainte!

--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais
elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!

Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton
sérieux et ému qui ne lui était pas habituel:

--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en
mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les
brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de
l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de
Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse
dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère
prodigue et d'un frère panier percé!...

Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé.

--Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef
de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons,
sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son
fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon
croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est
gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau.
Et, ma foi, vive le progrès!...

Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se
frappant le front:

--C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient
notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la sœur...

Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le
vieil ingénieur.

Pourtant, il ne lui répondit pas.

Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des
valets, une douzaine d'invités retardataires.

Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la
porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça:

--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!

Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un
grand verre d'eau glacée.

--D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.

--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que
le rire gagnait.

--Êtes-vous sûr?

--J'ai entendu.

Le bonhomme hocha la tête.

--Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de
l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous
perdions pas.

La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus
animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs
refluaient dans les couloirs de dégagement.

En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien
au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à
travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le
rez-de-chaussée d'une des ailes du château.

Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés,
leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses
cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans
chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse
glorieusement un millier d'invités.

Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui
y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie.

Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne
servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les
rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins
d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui
attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les
tendre ailleurs...

--Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande
noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère
duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté
les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries
curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors
artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se
transmettent de génération en génération.

Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à
faire ces affligeantes observations.

Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat.

Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de
simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles
héritières de l'Anjou.

Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie
en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête
chargée de plumes ou de diamants.

A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves,
cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts.

Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait
l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles
sacramentelles: «Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le
point!...»

Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de
glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.

--Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici
comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment
ne redescend-elle pas? où donc est-elle?...

C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y
avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille.

--Décidément cette chère duchesse nous abandonne!...

Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à
une très vieille dame extrêmement parée.

--C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière.

--Alors pourquoi donner des fêtes?...

--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le
dépenser.

Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis
le gros monsieur--le marquis--reprit:

--En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique.

--Aussi... nombreuse, du moins.

--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...

--Elle en a un.

--Et vous le connaissez?

--Assurément.

Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter.

--En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je
devine les projets de Mme de Maillefert.

--Dites.

--Elle songe à marier sa fille.

La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son
râtelier.

--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué.

--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone
mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye
les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour
lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à
croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu
demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous
répondra... A moins que...

--Eh bien!...

--A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la
recevoir...

Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire
appel à ses idées.

--Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se
propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...

--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à
Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million
ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille
de noblesse...

--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse,
apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel?

--Ce n'est pas la peine.

--Bah!...

--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.

--Comtesse, je suis sur le gril.

--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse
de Maillefert, est ici en tournée électorale.

Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son
talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se
rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.

--Sacrrr!... commença le vieil ingénieur.

--Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit
gracieusement le marquis.

Et revenant bien vite à la vieille dame:

--C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il.

--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée,
tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries,
qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce
Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un
de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice...

--Une duchesse de Maillefert!...

--Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la
duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que
deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite
Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour
obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative.
Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services,
la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener
tous aux pieds de Leurs Majestés...

--C'est monstrueux!...

--Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission
politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle
va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette
particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et
qui est chargé de famille...

--Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!...

--C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh
bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros
fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet
de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la
douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion.

Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne.

Mais déjà le gros monsieur continuait:

--Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre
que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc
est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!...
Avez-vous aperçu Mlle Simone?

--Pas encore.

--Et Philippe?...

--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y
voir aux prises avec votre fils...

--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon
ordre!...

Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la
galerie.

Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied.

Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et
Mlle Simone de Maillefert.



X


La mère et la fille semblaient les deux sœurs, tant les années
avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les
amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature
essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait
user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.

Renonçant pour une fois,--peut-être à cause de sa mission,--à ses
excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces
toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration
et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque
détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie.

Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches
d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait
précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses
épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus
beau.

Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge.

L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre
sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans.

Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses
admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de
fuchsia.

--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond,
voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait
décider laquelle est l'aînée!...

--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.

--Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous,
mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent
d'avoir une affreuse discussion.

Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de
la myopie.

Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement
reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas
naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils.

Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal
essuyée tremblait encore dans ses longs cils.

Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément:

--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.

Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa
mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie.

Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour
d'elles.

Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts
paraissaient contraints et les sourires glacés.

L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait
fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en
ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert.

Raymond en entendit même un qui disait:

--C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la
laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...

La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et
se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison.

C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation
déjà fort difficile.

Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir
pas dissimuler ses impressions et commander à son visage.

Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et
souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus
hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse
banale.

--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne,
c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher,
faisons-lui cortège.

Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone
venaient d'entrer dans un des salons de jeu.

Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient,
entourés chacun d'un groupe de parieurs.

Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.

--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.

Un des jeunes gens redressa vivement la tête.

Il était blond, avec un lorgnon à l'œil, et portait un immense col
rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches
ridiculement larges.

--Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement
qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes,
l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu
de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé...

Et, s'adressant à son adversaire:

--Je prendrai des cartes! dit-il.

--Combien? demanda l'autre joueur.

--Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir.

C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment
Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce
voix:

--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas
honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!...

Le ricanement du jeune homme redoubla.

--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs,
dansant un quadrille!... Eh! chère sœur, je serais effroyablement
ridicule!...

Puis relevant son jeu:

--Le roi!... fit-il.

--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!...

Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas.

--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui
me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à
cœur, son rire idiot et son air content de soi!

C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla
mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'œil Mme de Maillefert et
Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie.

--Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos
respects à ces dames...

--Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond.

[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosité.]

--Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige.

--C'est que...

--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous,
ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses.
N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité
d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on
nous connaît?...

Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau
salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se
pencha vers elle en disant:

--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des
études de l'endiguement de la Loire...

La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas
la patience d'attendre la fin.

Prenant la main de Raymond:

--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus
dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge.

Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne
vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la
sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et
un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait
été de tendre la main...

Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine.

--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.

M. de Boursonne n'avait rien vu.

Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait
nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à
Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.

Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections
prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les
interrompit brusquement.

--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la
Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui
votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien...
C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez
plutôt à M. Delorge.

Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre.

Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux
côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait
suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un
endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.

La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres,
et avait entamé avec elles une interminable conversation.

Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était
l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur
salon, au milieu de leurs hôtes.

Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette
nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les
vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur
éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement
possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur
existence.

--C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où
chacun est libre pour son argent.

Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner
devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un
quadrille ou d'une polka».

Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit
qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied.

Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames
maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.

Son esprit était ailleurs.

Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à
tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient
sur sa mobile physionomie.

--Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond.

Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât
sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher.

Cela étant, il manœuvra de façon à découvrir un meilleur poste
d'observation, et il ne tarda pas à le trouver.

C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de
Mlle Simone.

--Ah! je comprends, se dit Raymond.

Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.

Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu,
et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la
mauvaise chance continuait à s'acharner après lui.

C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût
déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées
aux pieds.

A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient.

--C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil
jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En
vérité, mon cher, vous avez trop de chance!...

Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et
agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence
bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce.

Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit
couper, et... tourna le roi.

--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné.

Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les
billets placés devant Philippe.

--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain.

Le jeune duc s'était levé brusquement.

--En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière
chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je
perds! C'est un assez joli denier.

--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un
parieur.

Raillait-il? Parlait-il sérieusement?

Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait
impénétrable:

--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur
parole, en cinq points, quitte ou double.

L'autre ne broncha pas.

--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide?
est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de
l'argent comptant?...

Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa
place, ne l'entendît pas.

Raymond la regarda.

Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...

--J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque
menaçant.

L'autre gardait son flegme imperturbable.

--La décision ne dépend pas de moi, répondit-il.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous
les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur
table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera
à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme
jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en
coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...

Le jeune duc de Maillefert semblait atterré...

--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une
injure atroce...

--Oh! pas le moins du monde...

Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que
rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et
les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes
on avait cessé de jouer.

On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque
Mlle Simone parut...

Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à
sourire.

Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes
qui l'entouraient:

--Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs,
dit-elle.

Et ils sortirent ensemble.

--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire.

--Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand
il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est
perdue. C'est celle de sa sœur qu'il joue maintenant.

Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la sœur.

Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna,
laissant Philippe près des deux dames maigres.

Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet
qu'elle lui glissa dans la main.

Le jeune duc eut un frémissement de joie.

--Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa sœur.

Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:

--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le
tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments.
Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?...

L'homme impassible se troubla.

--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.

--Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille
francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne
peut-être d'exposer votre bénéfice...

Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant,
l'autre:

--A qui fera! dit-il.

Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour
émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais,
que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus
rien voir.

Ce fut à Philippe de donner le premier.

Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.

--Vous commencez bien! grommela l'adversaire.

Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point.

--Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les
billets qu'il avait gagnés...

Le jeune duc triomphait:

--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment,
je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.

C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette
partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être
terribles.

Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone,
il le souffrit lui-même.

Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en
voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu
sait à quel prix.

Philippe avait été cruellement insulté.

Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée.

Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont
il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour
se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils
gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..

Voilà où en était le dernier duc de Maillefert.

--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette
abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de
quoi continuer à jouer.

Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs
se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la
respiration lui manqua.

Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois
points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu
et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point
sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le
vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone:

--Il a gagné!... dit-il.

Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet
eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta.

--Monsieur! fit-elle.

Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de
Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine
des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme:

--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...

Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient
des yeux immenses.

Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si
remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui
connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si
éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante.

--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.

Raymond se pencha vers le salon de jeu.

--Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il
plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...

Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces
derniers mots.

Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'œil étincelant de
méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une
douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.

Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois,
par lui.

Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment
s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait
devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant...

Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant:

--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser
avec moi le prochain quadrille?...

Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand
soudain se rasseyant:

--Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois
de danser, je me sens un peu souffrante...

Raymond pâlit.

--Je vous en prie!... insista-t-il.

Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres
crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes:

--Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous
souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de
plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous
invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc,
croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...

Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le
comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la
soulignait.

Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et,
traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait...

Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son
«jeune ami».

Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas
parfaitement sûr d'être bien éveillé.

Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive
sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille
si fière existait réellement.

Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris?
Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes?
L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce cœur qui ne battait
déjà plus que pour elle?

Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour
anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il
fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone,
tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et
respectueuse il l'admirait!

Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.

L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que
le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce
n'était pas tout encore.

Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de
curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de
maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone.

Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces
phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la
fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces
compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche
en cœur des danseurs ses voisins...

Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être
se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de
la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les
travaux de M. de Boursonne.

C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond
saisit cette branche.

Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs
études:

--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce
que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!...

Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.

Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même
quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans
la grande galerie...

C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite.

La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le
moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions
perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le
but de son voyage.

Apercevant sa fille au bras de Raymond:

--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.

--Oui, ma mère.

--Avec monsieur?

--Oui.

--Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez
souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée.

La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être
commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui
frappait sur l'épaule.

Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.

--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas
mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...

Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du
petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets.

Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef.

--Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.

Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée
accourut:

--Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.

--Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans.

Le domestique les examinait avec une attention étrange.

--C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs
dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la
gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...

En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de
s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître
Béru.

Mais en ce moment, il s'impatientait fort.

--De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la
gouvernante...

--Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre
la peine de venir avec moi...

[Illustration:--Vous mentez, dit-il à M. Bizet.]

Ils prirent cette peine.

Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les
endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château
de Maillefert.

Il était trois heures du matin.

Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures
glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée
de la Loire et sur le pont de fil de fer.

Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la
dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le
dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument.

Ceux-là en prenaient à cœur-joie.

Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes
passer et repasser devant les fenêtres.

Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de
leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres,
échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.

Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans
les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de
fumée que de lumière.

--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait
philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...

Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha
d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il
l'examina attentivement.

--Parbleu!... fit-il.

--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.

Mais, au lieu de répondre:

--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre
pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.

Raymond chercha.

--Oui, répondit-il.

--Quelles?

--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de
visite.

--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.

Et s'arrêtant court:

--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle
Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?

--Oh! monsieur...

--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par
moi le père Boursonne...

--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...

--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain,
déclara le vieil ingénieur.

Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:

--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos
pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon
portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait
la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre
signalement...

Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en
douter.

--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui
saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas
Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas
toutes deux?

M. de Boursonne hocha la tête.

--Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est
de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût
su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus
gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été
polie, cette chère duchesse...

--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!...

--Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone...
Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser
avec d'autres...

--Ah! monsieur!...

--Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur.

Et, redevenu grave tout à coup:

--Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait
qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de
ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de
ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque
long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître
les douceurs du chat à neuf queues...

Puis plus bas:

--Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais
votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille
telle que Mlle Simone...

--Eh bien?...

--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me
faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma
femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie...

Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et
brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de
Raymond:

--Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui
vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle
serait ma femme!...



QUATRIÈME PARTIE

LES MAILLEFERT



I


Il était tard lorsque Raymond Delorge se réveilla.

C'était un dimanche, et il avait défendu à maître Béru, le bon hôtelier
du _Soleil levant_, d'entrer dans sa chambre, même pour lui annoncer le
déjeuner.

Le temps était splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin,
si beaux dans la vallée de la Loire, dissipait les dernières brumes et
dorait à l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres...

Raymond ouvrit sa fenêtre, et l'air pur, à grands flots, s'engouffra
dans sa chambre...

La grande rue des Rosiers était bruyante et animée. La grand'messe
venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes
coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline.

Cependant, au lieu de se hâter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond
s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du _Soleil
levant_ avait fait venir de Saumur à son intention.

Les dernières paroles de M. de Boursonne: «Elle serait ma femme»,
retentissaient encore à son oreille, remplissaient sa pensée et
vibraient dans son âme.

--Oui, se répétait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle
soit ma femme.

C'est qu'il n'en était plus à batailler avec lui-même, à essayer de
s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert.

Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'être entier, qui
s'empare despotiquement de toutes les facultés, qui remplit l'existence,
et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il
possède le plus fortuné ou le plus misérable des mortels.

Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?...

Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait été présenté, ses rougeurs
soudaines, ses regards surpris, et comment, tout à coup, sans jamais
s'être parlé, ils s'étaient entendus:

--Non, je ne lui suis pas indifférent, se disait-il, tressaillant
d'espérance.

Mais presque aussitôt les observations de M. de Boursonne lui revenaient
à la mémoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait dû savoir
qu'il avait pris sa défense, qu'il s'était battu pour elle avec M.
Bizet de Chenehutte, et alors:

--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intérêt
sérieux ce qui n'est que l'expression banale, à force d'être naturelle,
de la reconnaissance.

Pourtant, comme il se sentait prêt à tout pour conquérir Mlle de
Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de
Boursonne, à aplanir des montagnes et à combler des abîmes, il
s'efforçait d'évaluer froidement ses chances de succès.

Hélas!... elles lui paraissaient autant dire nulles.

Même en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimât,
en était-il plus avancé?

Il en savait précisément assez de l'existence des Maillefert pour être
persuadé que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir
et de toute leur énergie au mariage de Mlle Simone, non précisément
avec lui mais avec n'importe qui.

Un mariage n'aurait-il pas ce résultat de les priver des revenus de la
malheureuse enfant, qui étaient désormais leur unique ressource?

D'un autre côté, ignorait-il à quelle tâche écrasante Mlle Simone
avait voué sa vie? Et il l'estimait assez héroïque pour briser son
cœur plutôt que de renoncer à cette œuvre de veiller sur la maison
de Maillefert et de préserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse
compromis par les folles prodigalités de la duchesse et par les
insanités de M. Philippe...

Et qui était-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer à la main de
cette jeune fille si belle, si noble et si riche?...

Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingénieur des ponts et chaussées,
sans autre avoir que les maigres émoluments de sa place.

Et ce n'était pas tout.

N'avait-il pas, de même que Mlle Simone, une tâche à remplir, et bien
autrement impérieuse et sacrée? Sa vie n'était-elle pas vouée à une
œuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifiée?...

Que dirait sa mère, si elle venait à apprendre son amour, ses
espérances, ses projets?

Il lui semblait la voir se dresser en pied, austère comme le devoir,
rude comme la vérité, terrible comme le remords.

--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre père
assassiné!... Honte sur vous, dont le lâche cœur peut espérer le
bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et
Combelaine sont encore impunis!...

Et, comme pour exaspérer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui
montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable ténacité.

Sa mère, d'abord, Mme Cornevin, qui, après avoir eu cette énergie
d'élever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une
éducation à la hauteur de ses espérances. Et Léon Cornevin, dont on
avait brisé la carrière, mais non l'indomptable volonté. Et Jean encore,
qui, en ce moment même, ayant tout abandonné, patrie, amis, famille,
s'obstinait à la recherche de son père, à la poursuite de cette lettre
décisive que le général Delorge mourant avait dû confier à l'unique
témoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin.

Il n'était pas jusqu'à Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme
Ducoudray dont la conduite ne fût pour Raymond un cruel reproche.

--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce
que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma
volonté m'échappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je
l'aime!...

Mais l'excès même de son exaltation devait le ramener vite à une plus
saine appréciation de la réalité. Comprenant que, s'il restait plus
longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se
hâta de s'habiller et de descendre.

Dans la grande salle du _Soleil levant_, le vieil ingénieur--pour
employer encore une de ses expressions--tenait ses assises
hebdomadaires.

C'était sa coutume, depuis qu'il avait établi son quartier général aux
Rosiers.

Tous les dimanches, à l'issue de la grand'messe, il envoyait maître Béru
lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'Église de
paysans des environs.

Et il passait son après-midi à les questionner, avec un art et une
patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il
supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction.

Il était en train d'écouter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel
avait eu ses meilleures terres ensablées, c'est-à-dire stérilisées pour
des années, à l'inondation de 1866, lorsqu'il aperçut Raymond qui
traversait le vestibule pour se rendre à la salle à manger.

Aussitôt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui
l'entouraient, et s'élançant après son jeune ami:

--Vous voilà donc, maître paresseux! s'écria-t-il... Savez-vous qu'il y
a plus d'une heure que j'ai déjeuné?...

Mais si mauvaise que fût sa vue, il distingua l'altération des traits de
Raymond, et surpris et changeant de ton:

--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?...

--Rien, monsieur; je suis un peu fatigué.

--Vous!... pour une pauvre nuit passée au bal, pour un innocent
quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!...

Raymond ne répondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se méprendre à
la façon dont il hocha la tête. Aussi, se frappant le front:

--J'y suis! s'écria-t-il. Mlle de Maillefert...

L'entrée de maîtresse Béru, qui apportait à Raymond des œufs à la
coque dénichés de sa main le matin même, coupa la parole au bonhomme;
mais dès qu'elle se fut retirée:

--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la
plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner à un amoureux
cette mine funèbre.

--Hélas!... soupira Raymond.

--Vous avez découvert des obstacles?...

--Insurmontables, oui, monsieur.

Le vieil ingénieur haussa les épaules.

--Voilà bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre époque, héros
aimables à qui il faut des sentiers fleuris, sablés de poudre d'or, et
qui s'assoient découragés à la première taupinière qu'ils rencontrent.

--Monsieur...

--Taisez-vous! Peut-être m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les
entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec
honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes réputées inaccessibles.
On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas
d'avoir escaladé les buttes Montmartre. L'impossible, voilà le but qui
me tenterait, si j'avais votre âge. Tel que vous me voyez, je crois aux
miracles, j'en ai vu... et la sorcière qui les faisait est aux ordres de
tout le monde, elle s'appelle: la Volonté.

Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expérimenté ses
théories. Pourtant le visage de Raymond restait morne.

--Que peut la plus indomptable volonté, murmura-t-il, quand on a tout
contre soi! Si vous saviez, monsieur....

Il était dans une de ces dispositions d'esprit où les plus chers secrets
montent de l'âme bouleversée jusqu'aux lèvres, et si le vieil ingénieur
l'eût voulu, il ne tenait qu'à lui de surprendre ce mystère qu'il avait
deviné dans le passé de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors
qu'à étudier le côté pratique--il disait le côté politique--des projets
de Raymond...

--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous
dansiez avec la fille, j'ai cédé à la tentation, stupide, je le
reconnais, de tourmenter la mère, et que je l'ai tant agacée et
persiflée qu'elle doit m'en vouloir à la mort. Conclusion: ni vous ni
moi ne serons plus invités au château de Maillefert, et vous voilà
séparé de Mlle Simone.

Il tira sept ou huit énormes bouffées de sa pipe, et du sein de l'épais
nuage de fumée dont il s'était enveloppé:

--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voilà le
problème. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui
doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre
côté, cherchez...

Point n'était besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit à la
torture.

Resté seul, il finit de déjeuner en quelques bouchées, alluma un cigare
et sortit.

C'était, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour
être libre, seul et plus maître de ses pensées.

Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le
conduisit de l'autre côté de la Loire, et lui fit prendre un petit
sentier qui le mena justement sur une hauteur d'où il dominait les
jardins de Maillefert et une partie du parc.

De là, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses
ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les hôtes du château, les amis
que la duchesse avait amenés de Paris.

Ils étaient une douzaine, hommes et femmes, et d'après leurs gestes, on
pouvait aisément imaginer qu'ils n'engendraient pas la mélancolie.

Pour la première fois, Raymond sentit au cœur l'aiguillon de l'envie.

Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme
de Maillefert ne les haïssait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du
château lui était peut-être à tout jamais fermée. Il avait droit à une
visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il
se présenterait, quelque laquais insolent lui répondrait que madame la
duchesse n'était pas visible, il remettrait sa carte cornée, et tout
serait dit.

Ce qui le consolait un peu, c'était l'absence de Mlle Simone. Il ne
la voyait pas dans le jardin. Où pouvait-elle être?

Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement à courir se poster
sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il eût besoin de
questionner, il fut renseigné par deux paysans qui se croisèrent à dix
pas de lui, sur le chemin.

Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait
le dos au château de Maillefert, semblait un peu gris.

Apercevant l'autre:

--Ohé! cria l'homme qui avait bu, te voilà, Bruneau!

--Oui.

--Où donc vas-tu, comme ça?

--Au château.

--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle.

--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au
monde, à ses fermiers et à ses métayers afin de ne les point déranger de
leurs travaux.

--Et qu'y vas-tu faire, au château?

--Porter de l'argent.

L'homme gris ouvrit de grands yeux.

--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu'à Noël.

--C'est vrai aussi.

--Alors?

--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui
avancer la moitié du fermage...

--Tiens! tiens!... Et tu consens à cela, toi?

--Je fais mieux. Au lieu de la moitié que demandait la demoiselle, je
lui porte le tout.

[Illustration:--Touché! s'écria l'intéressant jeune homme.]

--Oh! oh!

--C'est comme ça. Et si au lieu d'une année d'avance elle avait besoin
de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de même.

--Et que dit de ça maîtresse Bruneau?

--Maîtresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire
emprunter pour prêter à la demoiselle, on irait. Maîtresse Bruneau se
souvient qu'une nuit qu'elle était malade à ne pouvoir remuer ni bras ni
jambes, et que notre petite étouffait d'une angine, et que moi je
perdais la tête, la demoiselle est montée à cheval par une pluie
battante et est allée à Saumur chercher de la glace que le médecin avait
ordonnée.

L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau.

--Tu es une bonne pâte d'homme, toi, dit-il.

--Je m'en vante.

Et ils se séparèrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire.

--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert
en soit réduite à demander des avances à ses fermiers? Quelle folie de
la duchesse a-t-elle à réparer? quelle nouvelle frasque de M.
Philippe?...

Et il se représentait la malheureuse aux prises avec ces incurables
prodigues, harcelée, tiraillée, tour à tour suppliée et menacée,
condamnée à une lutte de tous les instants.

Certes, il lui avait fallu une énergie de fer pour résister si
longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas où, brisée de cet atroce
combat, excédée, désespérée, vaincue, elle dirait à ce frère insensé et
à cette mère absurde:

--Vous le voulez, soit! prenez tout, dépensez, dilapidez, jetez au vent,
et périsse après l'honneur de Maillefert...

C'est avec des tressaillements d'une joie égoïste que Raymond songeait à
cette ruine possible de Mlle Simone. Ruinée, il la voyait plus près
de lui, et il pouvait avouer son amour sans être soupçonné d'une
honteuse spéculation.

Telles étaient ses réflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand,
arrivé au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna
et se trouva nez à nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel
glorieusement portait le bras en écharpe.

--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh
bien! vous étiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincères! On ne
parle que de vos succès. Vous avez paru et vous avez triomphé. Miracle!
La statue s'est animée, ses beaux yeux se sont abaissés tendrement sur
vous, elle a parlé, elle a dansé, elle a souri... Oh! je suis bien
informé! La duchesse, à ce qu'il paraît, faisait un nez d'une aune.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond.

Et du coin de l'œil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur
de l'eau. Il lui fallait se tenir à quatre, pour ne pas saisir le sieur
Bizet et le lancer par-dessus le parapet.

--Allons donc, poursuivait l'intéressant jeune homme, est-ce avec un ami
qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se
sont coupé la gorge sont liés pour la vie. Voyons, à quand le mariage?
Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune
fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une
déclaration... Elle ne peut plus se dédire... Ah! mon gaillard...

--Salut!... interrompit brutalement Raymond.

Et plantant là M. Bizet stupéfait et mécontent, il s'éloigna à grands
pas, comprenant que la colère allait l'emporter.

Pourtant elles ne manquaient pas de vérité, les observations de M. Bizet
de Chenehutte.

Dans les petits pays, où tout le monde se connaît, où chacun épie le
voisin avec la subtile et patiente curiosité du désœuvrement, il fait
bon mesurer ses démarches, peser ses paroles et surveiller jusqu'à ses
regards.

Plus que toute autre, à la fête de Maillefert, Mlle Simone avait été
l'objet de l'attention tracassière des invités.

On avait remarqué et noté qu'après avoir résisté aux instances de
plusieurs danseurs, elle avait accepté presque sans se faire prier
l'invitation de Raymond. On avait étudié le jeu de sa physionomie,
guetté l'expression de ses yeux. Enfin, le mécontentement de la duchesse
n'avait échappé à personne. Et de tous ces indices, soigneusement
recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon
qu'ils étaient des amis ou des ennemis des Maillefert.

Encore bien que Raymond ne reconnût guère l'esprit du pays, il avait
comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il
se disait que tous ces commérages seraient pour la duchesse une raison
de lui fermer plus sévèrement sa porte.

C'était aussi l'avis de M. de Boursonne.

--Très certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas
ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de
nouvelles.

Les poings de Raymond se crispaient.

--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon
épée... je le clouerais contre un arbre.

Le vieil ingénieur fronçait ses sourcils.

--Et vous auriez tort, prononça-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est
qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorité, il ne
faut pas songer à les exterminer. Occupons-nous plutôt de trouver un
expédient pour faire notre paix avec le château.

Mais ils n'en trouvèrent aucun, de toute la soirée qu'ils passèrent à
fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillère divine, ne
leur envoya aucune inspiration.

Raymond était donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route
avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs opérations.

Ils exécutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux, à un
endroit où la Loire se rapproche du coteau jusqu'à ne plus laisser entre
son cours et les carrières qu'une étroite prairie qu'inonde la moindre
crue, et un chemin défoncé par le passage continuel de charrettes
chargées.

Leur matinée passa vite à commander et à suivre les manœuvres de leur
personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers.

Et, vers les trois heures de l'après-midi, assis sur le revers du
profond fossé qui sépare la prairie du chemin, ils se reposaient un
moment après leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs
s'écria:

--Ah!... voilà Mme de Maillefert et sa société!

Un même mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne.

Ils regardèrent.

A cent mètres d'eux, à un endroit où le chemin tourne d'énormes blocs de
pierres moussues, sept ou huit personnes à cheval, jeunes femmes et
jeunes hommes, s'avançaient au petit pas.

En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de
Maillefert, la taille serrée dans une amazone de drap bleu, ayant sur la
tête un chapeau d'homme d'où s'échappaient, dans un savant désordre, les
flots de ses cheveux roux.

Arrivée à cinq pas de Raymond et du vieil ingénieur, la duchesse arrêta
son cheval, s'inclina légèrement, et de son air le plus gracieux:

--Je vous salue, messieurs, dit-elle.

Puis, s'adressant à M. de Boursonne:

--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron,
ajouta-t-elle.

En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil
ingénieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intérêts de son «jeune
ami», il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gaîment:

--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, répondit-il.

--Et notre belle vallée vous devra une éternelle reconnaissance, baron,
si vous parvenez à la mettre à l'abri des ravages de la Loire.

--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade
Delorge et moi.

La réponse était calculée pour fournir à Raymond l'occasion de se mêler
à la conversation. Il ne songea pas à en profiter. Il ne remarquait, il
ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'était pas parmi les
personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui, à son exemple,
s'étaient arrêtées.

Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vêtu d'une
jaquette gris clair, portant une chemise de couleur à grand col rabattu,
coiffé d'un de ces petits chapeaux de feutre à ruban bleu, que
l'empereur venait de mettre à la mode. Même, autour de son chapeau,
s'enroulait et palpitait à la brise un voile de gaze verte.

Il s'approcha à son tour, et ricanant, selon sa coutume:

--Ainsi, demanda-t-il à Raymond, c'est pour empêcher les inondations, ce
que vous faites là?

--C'est du moins un travail préparatoire...

--Très curieux! s'écria M. Philippe, excessivement curieux!

Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le fossé et se trouva dans
la prairie aux côtés de Raymond.

A cheval, le jeune duc était encore plus disgracieux qu'à pied. Sa
poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bombé. Mais, ainsi que
l'avait dit maître Béru, c'était un écuyer consommé, bien qu'il dût
surtout à ses chutes sa renommée de sportsman. Il semblait s'être fait
une spécialité de tomber, et se vantait d'avoir mesuré de son échine
toutes les pistes de France et de l'étranger.

Il manœuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon à
l'œil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux,
les jalons, les chaînes, les piquets, les sondes, demandant des
explications à Raymond, s'étonnant de tout, comme l'eût pu faire un
sauvage, et répétant toujours:

--Très curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux!

Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entourée de ses hôtes, tenait M.
de Boursonne.

--Vos travaux coûteront sans doute très cher, baron? disait-elle.

--Beaucoup de millions, madame.

Elle se tourna vers une jeune femme, très brune et très belle, qui
l'accompagnait, et d'un accent attendri:

--Comment, prononça-t-elle, comment un pays ne chérirait-il pas un
gouvernement qui dépense tant d'argent pour assurer sa prospérité!...

Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le fossé, lui
épargna la fin de la phrase.

--Parole d'honneur, ma mère, disait le jeune duc, il faudra revenir à
pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole
d'honneur, on n'a pas idée de ça.

--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espère
bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs à
Maillefert...

C'est à M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est à Raymond qu'elle
adressait le plus provocant de ses sourires.

--Tous les soirs, nous faisons un petit _bac_ de famille, ajouta M.
Philippe...

La duchesse rassemblait son cheval.

--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce
soir...

Et craignant peut-être un refus, elle rendit la main à son cheval qui
partit au galop, entraînant tous les autres.

--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir...

Ils étaient loin déjà, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore
en face l'un de l'autre, étourdis de surprise et se demandant la
signification de ce revirement si brusque.

Était-il possible de l'attribuer au hasard, à un de ces caprices comme
il en passe dix par jour à travers les cerveaux fêlés, tels que celui de
la duchesse de Maillefert?

Évidemment, non.

Les moindres détails de cette scène rapide annonçaient la préméditation,
de même que les conduites pareilles de la mère et du fils trahissaient
un plan concerté.

Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc
souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine
intimité.

Mais pourquoi? dans quel but?

--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond.

Le vieil ingénieur esquissa un geste ironique.

--C'est-à-dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles châtelains
compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agréments
de notre conversation leurs interminables soirées?...

Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond:

--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien.
Maintenant, savez-vous l'idée qui me vient? C'est que Mme de
Maillefert songe à vous faire épouser sa fille.

Tout le sang de Raymond afflua à son visage.

--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il.

--Je ne raille, sacrebleu, pas!

--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de
Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie.

--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins.
Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est à examiner, à
creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons
l'invitation, n'est-ce pas?

Raymond secoua la tête.

--Je ne sais trop... répondit-il.

M. de Boursonne éclata de rire, et frappant sur l'épaule de son jeune
camarade:

--Hypocrite, va! dit-il.

Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hésitait. Pareil à ces chasseurs
impressionnables qui vont se mettre à l'affût, et qui, au moment où le
gibier arrive sur eux, sont pris d'un éblouissement et ne tirent pas,
Raymond était de ces tempéraments nerveux à l'excès qui passent leur vie
à invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se décider
à la saisir si elle se présente.

Pourtant, au dernier moment, après le dîner, sur les huit heures, quand
M. de Boursonne lui demanda:

--Partons-nous?

--Partons, répondit-il en se levant.

C'est dans un salon du premier étage que se tenaient Mme de
Maillefert et ses hôtes. C'est là qu'un valet de pied conduisit M. de
Boursonne et Raymond dès qu'ils se présentèrent.

A leur entrée, la duchesse se souleva à demi avec une exclamation de
plaisir et en battant des mains...

--Vous voilà donc, déserteurs!...

M. Philippe, lui, s'était élancé au-devant d'eux et leur serrait les
mains avec effusion, comme à deux amis qu'on revoit après une longue
absence.

--C'est, sacrebleu, étrange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que
cette mauvaise comédie?...

Raymond, lui, ne pensait à rien.

Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise près de cette jeune dame,
si brune et si remarquablement belle, qu'il avait déjà vue, le tantôt, à
cheval aux côtés de la duchesse de Maillefert.

Mais il sentit, en même temps, son cœur se serrer, en voyant de quel
air de stupeur immense le considérait Mlle Simone.

Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si
beaux et son charmant visage étaient comme un livre ouvert où se
lisaient ses impressions et ses pensées.

--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mère, se disait tristement
Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir...

Cependant, à l'exemple de M. de Boursonne, après avoir présenté ses
respects à la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le
salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels
causaient et riaient près de la cheminée, sur laquelle était posée une
cave à liqueurs ouverte.

Au piano, un jeune homme était assis et jouait,--un de ces pianistes
qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peignés et
fleurent bon la pommade, et qui tout l'été promènent de château en
château leur doigté supérieur et leurs airs inspirés, à la recherche de
la grande dame qui doit s'éprendre de leur génie et les enlever...

Mais la musique n'était pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi,
profitant bien vite de l'entrée de Raymond et de M. de Boursonne:

--Très jolie, cette petite mélodie, dit-il au jeune pianiste; oui,
ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en
resterons là pour ce soir, hein! n'est-ce pas?...

Sans mot dire, avec la résignation douloureuse et fière du génie
méconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette.

--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive
des «pontes», nous allons, si le cœur vous en dit, tailler un petit
_bac_, un _bac_ de famille, à la papa, pour n'en pas perdre
l'habitude...

--Oh! pas de _bac_, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un
jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La
roulette, plutôt, comme l'autre soir...

--Oui, la roulette, approuva une jeune femme.

--C'est-à-dire que vous espérez encore me dépouiller, ricana M.
Philippe, mais n'importe!...

Et sonnant:

--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut.

Jamais idée ne sembla plus lumineuse à Raymond.

Il lui semblait sentir tous les regards arrêtés sur lui avec une
expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle
Simone, tremblant que son visage ne trahît ce qui se passait en lui.

Le jeu allait être une planche de salut.

Déjà les domestiques avaient apporté la roulette, c'est-à-dire ce
cylindre creux qui ressemble à un cadran, et où on fait mouvoir la bille
qui décide des coups, puis un grand tapis où étaient dessinés des
casiers et des chiffres.

Les préparatifs terminés:

--En place, en place! s'écria M. Philippe; nous gaspillons un temps
précieux, comme disait ce pauvre baron Trigault.

Tout le monde avait pris place autour de la table, à l'exception du seul
M. de Boursonne.

--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne
jouez pas?

--Jamais, madame.

--Très curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela,
s'il vous plaît?...

--Parce que j'ai peur de perdre.

L'aveu parut cynique.

--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse.

--Dame!... oui, répondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la
force de sa plaisanterie.

M. Philippe, qui avait déclaré qu'il tiendrait la banque jusqu'à son
dernier louis, alignait devant sa place des piles de pièces de vingt et
de dix francs.

--Ces discours ne sont pas sérieux, dit-il.

Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue étude, la voix
monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin:

--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!...

Le hasard, aidé, à ce qu'il parut à M. de Boursonne, par Mme de
Maillefert, avait placé Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune
qui avait de si beaux yeux.

Le vieil ingénieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit
place à la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires
significatifs.

Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre idée du
jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de
ses conseils...

--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?...

Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement.

--Vous n'avez donc jamais joué à la roulette, monsieur? demanda la dame
brune à Raymond.

--Jamais, madame.

La bille s'arrêta.

--Sept, rouge, impair, manque!...

[Illustration: Dans la pièce voisine une discussion éclatait.]

Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu.

--Vous êtes une détestable conseillère, duchesse, dit M. Philippe à la
dame brune.

Ainsi, cette dame si jolie, près de qui se trouvait Raymond, était une
duchesse. Mais que lui importait! Toute sa préoccupation était
d'adresser la parole à Mlle Simone. Il le voulait de toute la force
de sa volonté, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une
banalité? Il se fût coupé la langue plutôt. Mais alors quoi? Son
supplice du bal recommençait.

Et pour comble, il croyait reconnaître que Mlle Simone souhaitait lui
parler, qu'elle avait quelque chose à lui dire. A plusieurs reprises, se
retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrèrent, et une même
rougeur empourpra leurs joues.

--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe.

Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment!

Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en
cœur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des
choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il eût donné un an de
sa vie pour en pouvoir dire autant.

--Mon voisinage ne vous porte décidément pas bonheur, monsieur, murmura
la jolie dame brune.

Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien à répondre, rien de rien...

--Je suis donc un être absolument stupide, pensait-il avec une rage
concentrée, un idiot, un goîtreux!...

--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui était en
veine, échauffons-nous un peu, s'il vous plaît...

La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis.

--Décidément, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez
vous décaver, et il va falloir écrire à M. de Maumussy qu'il vous envoie
de l'argent...

A ce nom, éclatant là, tout à coup, comme un obus, Raymond eut un
éblouissement... Était-ce possible!

Cette femme, près de lui, était-elle vraiment la duchesse de
Maumussy!...

--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains
maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de
l'argent, lui!...

Ainsi, plus de doute.

--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus...

Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait
de son cerveau, et c'est mû par un pur instinct machinal qu'il lançait
ses mises au hasard...

--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la
duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?...

--Nous associer!... s'écria le malheureux avec un mouvement d'horreur...

Et se maîtrisant tant bien que mal:

--Assurément, ajouta-t-il d'une voix défaillante, avec plaisir, avec
bonheur...

Il n'avait plus qu'une idée, fuir, fuir... Ah! s'il eût su comment se
retirer sans scandale!...

Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le
monde, sans doute, aperçu son trouble affreux.

Et lorsqu'à dix heures on servit du thé et des rafraîchissements:

--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingénieur, il faut nous
retirer...

La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prétexta un travail
urgent, promit de revenir et enfin sortit, entraînant Raymond.

Puis, une fois dehors:

--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras
tremble sur le mien...

--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie...

Jusqu'au _Soleil levant_, ils n'échangèrent plus une parole.

Maître Béru les attendait, et apercevant Raymond:

--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apporté pour vous
deux lettres de Paris... Les voici.

C'est à peine si d'une voix défaillante il eut la force de
balbutier:--Merci!...

Après quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans même
songer à saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier.

Maître Béru lui-même fut frappé de ces circonstances.

--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingénieur, qui allumait sa
pipe au feu mourant de la cuisine.

--Rien, absolument, répondit le digne homme.

Mais en lui-même et tout en montant à sa chambre:

--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il passé
entre mon étourneau et Mlle de Maillefert?...

Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jeté Raymond dans un tel
désordre.

--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de
Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux...
Et lui, à un moment lui a répondu d'une façon étrange!...

Sa pipe était finie, et il en secouait les cendres en frappant le
fourneau contre son ongle.

--Peut-être n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacré Delorge est
nerveux comme une petite maîtresse. Peut-être dort-il déjà...



II


Non, Raymond ne dormait pas...

A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il
s'efforçait de recueillir ses idées.

--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!...

Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une
situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un
prisonnier sa chaîne.

Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti
qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste
que soit cette idée.

Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils
commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître.

Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle
l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait
aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il
estimait être un devoir sacré.

--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement
assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés
impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût
rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle
Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy
est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle
coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable
aventurier!

Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres
qu'il venait de recevoir.

Il avait reconnu l'écriture des adresses.

L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot.

Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans
appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher.

--Pourtant, il le faut!... fit-il.

Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il
lut:


    «Cher Raymond,

     «L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me
     le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot,
     le croient.

     «Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens
     amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié
     notre existence, sont venus me rendre visite.

     «Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux
     qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme.

     «On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a
     été sur le point d'épouser l'indigne sœur de Mme Cornevin,
     Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué
     pour des raisons honteuses.

     «Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi
     libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal.

     «Ta sœur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme...

      «ÉLISABETH DELORGE.»



--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire
amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!...

Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.

     «Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition,
     juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une
     lettre que je reçois de notre ami Jean.

     «Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.»

Jean écrivait:


    «Mes chers amis,

     «Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous
     périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en
     Australie.

     «C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la
     capitale du pays de l'or.

     «Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon
     père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de
     Talcahuana.

     «Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants
     considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux
     mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son
     retour.

     «Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a
     dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un
     Français nommé Boutin.

     «Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne
     fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse
     m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain.

     «Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque
     chose me dit que je touche au but.

     «Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une œuvre difficile,
     s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence,
     qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas
     reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant
     de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant
     d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort...

     «Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt

      JEAN CORNEVIN.»



C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa échapper cette
lettre.

--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque
courage, je ne retournerai plus au château de Maillefert.

Il était, hélas! de ces infortunés que leur imagination cruelle cloue
sur des calvaires chimériques, dont la pensée devance les événements, et
qui souffrent plus affreusement peut-être des catastrophes qu'ils
prévoient que des malheurs réels.

Au matin d'une nuit passée tout entière à se débattre dans les angoisses
de la passion, sa résolution était prise.

--Je ne chercherai pas à revoir Mlle Simone, dussé-je en mourir!...

Aussi, lorsqu'il descendit pour déjeuner, soutenu par l'exaltation du
sacrifice et par cette amère satisfaction qu'on éprouve à dompter une
souffrance atroce, s'était-il composé une contenance dégagée et un
visage souriant.

Il s'attendait à mille et mille questions, à de vives attaques, à des
plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea
pas.

Son attitude, qu'il croyait impénétrable, était démentie par l'égarement
de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes.

Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait éclairé.

--Il est évident, s'était dit cet observateur si perspicace, qu'il ne
s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose
de grave se passe.

Mais c'est précisément parce que telle était sa conviction qu'il se
garda bien de revenir sur les événements de la veille.

D'y revenir directement, du moins.

Car il sentait bien chez Raymond une ferme résolution de garder ses
secrets.

Seulement, il n'était pas une de ses phrases qui ne fût combinée de
façon à amener son «jeune ami» à se découvrir.

Et lorsque, par exemple, il se mit à parler de l'achèvement prochain de
ses études entre Tours et les Ponts-de-Cé, c'était pour arriver à dire
qu'il faudrait bientôt quitter les Rosiers et aller planter plus loin,
dans quelque village de la Loire-Inférieure, le quartier général.

Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait à voir assombrir le
visage de Raymond, à cette perspective d'un départ prochain, il n'y lut
que de la joie.

--Ah! que ne partons-nous demain! s'écria le pauvre garçon, d'un accent
dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité.

Et c'était bien le cri de son âme. Entre Mlle Simone et lui, il eût
voulu des obstacles matériels, l'Océan, de ces distances qu'on ne
saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse.

--C'est, sacrebleu! à n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne.

Ce n'était pas, il faut le dire, une curiosité banale qui inspirait au
vieil ingénieur ce grand désir de pénétrer le secret de Raymond.

Il le connaissait si inexpérimenté de la vie, si loyal et pour cela si
disposé à croire à la loyauté des autres, qu'il voyait en lui une de ces
dupes privilégiées de tous les intrigants, un de ces naïfs qui tombent
dans tous les pièges qu'on tend à leur candide honnêteté.

--Tandis que s'il se confiait à moi, pensait le bonhomme, s'il se
laissait guider par mon expérience comme un aveugle par son chien, il se
tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!...
Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire à son vieux
chef.

Cette idée l'agaçait si fort qu'il déjeuna en moins de rien, qu'il se
brûla le palais en avalant son café, et qu'il se trouva prêt avant
l'arrivée de ses piqueurs.

C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant
allumé sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui
décoraient la façade du _Soleil levant_, à côté de maîtresse Béru,
laquelle, les mains croisées sur son large abdomen, humait la brise
tiède d'un des derniers beaux jours.

--Positivement, disait-il à Raymond qui l'avait suivi, je suis trop
facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voilà que c'est moi,
maintenant, qui suis à leurs ordres...

--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prêts si
tôt...

--C'est-à-dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement,
comme je suis le maître, il faudra m'obéir tout de même. Et, à partir de
demain, tout le monde devra être ici à m'attendre dès huit heures du
matin!...

De temps à autre, M. de Boursonne rendait comme cela des décrets
terribles, bientôt abrogés par la très réelle bonté que dissimulait son
caractère bourru.

Et il ruminait à l'adresse des délinquants une apostrophe comminatoire,
lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allongé d'un
magnifique cheval, un domestique à la livrée de Maillefert.

Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme.

--Gageons, dit-il à Raymond, que c'est à nous qu'en veut ce superbe
gaillard à bottes à revers.

Il ne se trompait pas.

Arrivé à la porte du _Soleil levant_, le domestique arrêta court son
cheval, et saluant maîtresse Béru:

--M. Delorge? demanda-t-il.

Raymond s'avança.

--C'est moi, dit-il.

Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied à terre, et
tirant de sa ceinture un pli assez volumineux:

--Voilà, dit-il, ce que je suis chargé de remettre à monsieur...

Comme de raison, M. de Boursonne s'était approché.

--Y a-t-il une réponse? interrogea-t-il.

--Non, monsieur, répondit le domestique, déjà remis en selle, et qui
ayant salué repartit au grand trot.

Raymond, lui, considérait d'un œil hagard ce pli que scellait un
large cachet de cire parfumée constellée de paillettes d'or. On eût dit
qu'il avait peur.

Enfin, il se décida, il brisa l'enveloppe, et en même temps qu'une
lettre des billets de banque s'en échappèrent.

--Ah! par exemple!... ne put s'empêcher de s'exclamer le vieil
ingénieur.

La lettre, écrite d'une écriture menue, sur un épais papier armorié,
Raymond la lut d'un coup d'œil:


    «Monsieur,

     «Vous êtes parti hier soir si précipitamment, que nous n'avons pas
     réglé nos comptes. Nous étions associés, cependant. Après votre
     départ, j'ai continué de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez
     pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre,
     selon mon habitude, j'ai été favorisée d'un bonheur insolent. Je
     _nous_ ai gagné deux mille huit cents francs et je vous envoie
     votre part.

     «Vous voyez que notre association nous a porté bonheur.

      «DUCHESSE DE MAUMUSSY.»



Raymond était devenu livide.

--Oh!... bégaya-t-il. Oh!...

Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispées
l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacérer,
quand une réflexion soudaine traversant son esprit:

--Maîtresse Béru!... fit-il d'une voix rauque.

--Monsieur?

--Votre curé est un brave homme, n'est-ce pas?

--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur,
charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien à lui, se dépouillant
pour les pauvres, donnant jusqu'à son linge, jusqu'à ses chemises...

--Eh bien! maîtresse Béru, portez-lui cela pour ses pauvres...

Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il
rentra dans l'auberge...

Jamais ébahissement ne se vit plus immense que celui de la maîtresse du
_Soleil levant_; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux
que ceux qu'elle promenait des billets de banque à M. de Boursonne.

A la fin:

--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter.

Pour être moins évidente, la stupeur du vieil ingénieur n'était pas
moins grande que celle de la brave femme.

--Je ne pense pas, répondit-il.

--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter à M. le curé.

--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais
avant!... vous permettez, n'est-ce pas?

Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de
la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de
maîtresse Béru.

--Ah! çà, morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais être obligé de
retenir une cellule à Charenton pour mon étourneau? Qu'est-ce que cette
histoire d'argent, à présent?...

La lettre qu'il tenait lui eût, pensait-il, tout expliqué, et
certainement il eût donné bonne chose pour en connaître le contenu.
Mais si ardente, si exaspérée que fût sa curiosité, l'idée ne lui vint
même pas de la lire.

[Illustration: Il attira à lui l'or et les billets.]

Courant, au contraire, après Raymond, il le trouva dans la salle à
manger, affaissé sur une chaise, blême, et en train de vider une carafe
d'eau.

--Mâtin! lui dit-il, vous êtes généreux, vous!...

--Monsieur, répondit le jeune homme, cet argent me brûlait les mains, je
lui donne la seule destination qu'il puisse avoir.

Le bonhomme eut un geste équivoque.

--Soit! dit-il. Seulement, étourdi que vous êtes, en même temps que les
billets de banque, vous aviez jeté la lettre à maîtresse Béru...

--Eh! qu'importe!...

--Il importe que c'était la jeter en pâture à l'impitoyable curiosité de
tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise.

--Ce n'était en vérité pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait,
tout le monde peut la lire...

M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.

Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de
chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.

--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à
qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées...

--Monsieur!...

--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de
Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres
fois si pleins de flammes...

Raymond s'était dressé.

--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il.

--Oh!...

--Elle me fait horreur.

--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher...

--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait
horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir
rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale
un jour!...

M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses
impressions et de ses conjectures.

Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils
attendaient.

--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à
rattraper.

Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond
recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à
son curé.

Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces
événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en
soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.

En conséquence, le dîner achevé:

--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il.

--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond.

--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares
dans ce pays.

--Il me serait impossible de vous suivre...

--Remettons donc la partie à demain, mon cher...

Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait
en finir tout de suite.

--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état
de vous accompagner.

--Diable! c'est un parti pris, alors.

Le jeune homme garda un morne silence.

--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une
assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que
pensera-t-on de vous!...

--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus
glaciale indifférence, cela m'est bien égal.

Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers
retranchements.

--Et Mlle Simone! insista-t-il.

Raymond pâlit.

--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais
quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi...

--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur.

Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.

--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était
pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas
le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi
discrets que lui!...

Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes
enjambées l'avenue du château.

Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier
étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis
le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour
quarante-huit heures à Angers.

Mais la duchesse de Maumussy restait.

De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la
causeuse qui faisait face à la porte.

Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de
ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de
reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'œillets rouges, les
derniers de l'année.

Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés
de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs
phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses
chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de
passion.

Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait,
comme le chef-d'œuvre délicat d'un maître de génie près de l'œuvre
à effets violents d'un charlatan de talent...

Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne:

--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de
parole!...

Puis, tout aussitôt:

--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement;
qu'est devenu M. Delorge?

--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix
plaintive, il est excessivement souffrant.

Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il
observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...

Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se
retourner l'une vers l'autre.

--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice.

Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait
déjà sa découverte.

Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de
leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme
de Maillefert.

Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après
avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de
1869 qu'ils songeaient à se rallier.

Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le
candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une
préfecture de première classe.

--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se
flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.

Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner
quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme
de Maumussy.

Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:

--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera
facilement.

Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte
d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de
diplomatie.

Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la
jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond.

Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour
elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son
passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie
tout entière.

M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois
habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des
femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine
pruderie.

La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en
toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de
Naples, où elle s'ennuyait fort.

Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant
qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français,
qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa
femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle
était duchesse de Maumussy.

Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie
d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son
changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du
cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées
à son oreille...

Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir.

Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy
était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne
jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles
pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle
eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de
Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes.

Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy,
le dernier paladin français, disait-on.

Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées
tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes
sous les charmilles de son couvent.

Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou
tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de
plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était
vieux.

Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable,
qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la
politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir
dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous
le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence
haletante...

Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son
côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance,
poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions,
qu'elle s'en sentait humiliée...

Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces
étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:

--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée!
A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à
Raymond? Singulière commission.

Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il
n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy.

Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de
la causeuse.

La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait
tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes.

Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour
elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des
éclairs...

--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune
camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi
a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...

En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade
inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe
n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon.

Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir.

En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait
quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à
Raymond de ses découvertes et de ses conjectures.

Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi
bien.

Raymond n'avait ni l'esprit ni le cœur aux confidences. Le malheureux
pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner
à Maillefert.

Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne
pas étendre la main, c'est du courage, cela!...

Si encore il eût été loin!...

Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre
côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres,
déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du
château.

Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé,
lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de
Boursonne recevait ses paysans, il sortit.

Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du
château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de
Mlle Simone.

Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss
Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez
rouge au milieu.

Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux
paroissiens.

Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond
s'arrêta...

Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils
restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de
sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris...

Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint.

--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix
troublée.

--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.

--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?

--Oui...

--Alors, nous vous reverrons au château?

Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune
fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:

--Je vous le demande!... insista-t-elle.

Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:

--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents
francs aux pauvres des Rosiers?...

Raymond bondit.

--Vous savez cela!... s'écria-t-il.

--M. le curé l'a dit au prône...

--Quoi! il m'a nommé!

--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la
reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous
reconnût pas.

Et comme miss Lydia la tirait par la manche:

--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!...

Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant
d'un œil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et
glisser à travers les arbres.

Lorsqu'enfin elle disparut:

--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues.

Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au cœur, il
eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces
esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.

--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il.

C'en était fait, il s'avouait sa défaite.

--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!...

L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père
assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des
reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de
ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon
Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait...

Et tandis qu'il regagnait à pas lents le _Soleil levant_:

--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...

Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était
formellement interdit de penser au passé.

Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure
qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de
coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il
plaisanta, il rit...

Et lorsque le café fut servi:

--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M.
de Boursonne.

Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son
jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses
yeux:

--Allons! prononça-t-il simplement.

Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un
vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus
affectueux.

La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant
joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:

--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que
nous étions ici dans une inquiétude mortelle!...

M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire
scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de
son «cher Delorge».

--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez
énormément.

En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil
et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du
fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour
être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait
d'attention que pour Mlle Simone.

Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et
qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa
mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce
soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son
teint brillaient d'un éclat extraordinaire.

On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue
dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit,
étonne, éblouit...

--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou
c'est une transfiguration...

Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.

Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la
lecture d'un numéro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient
au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression
dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris.

--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici
en nombre, de tailler un petit bac de santé...

La proposition n'était pas heureuse.

Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames
très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au
succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait
pincer les lèvres.

Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence:

--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons
plutôt une petite sauterie...

Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces
paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop
l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui,
l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire
danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de
Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à
jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqué_.

--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion
de vous rendre utile...

[Illustration:--Très curieux! parole d'honneur! excessivement curieux.]

Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de
douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il
se dirigea vers le piano...

--Jouez-nous un quadrille d'_Orphée aux Enfers_, lui demanda Mme de
Maillefert...

Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita
visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent
comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile...

Mais elle se vit observée, elle accepta...

Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de
ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du
ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait
pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures,
absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce
qu'il disait...

Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle
n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec
le jeune duc de Maillefert.

Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place:

--Il faut, lui dit-elle, très bas et très vite, que vous dansiez avec la
duchesse de Maumussy...

Stupéfait, il la regarda, se demandant si elle parlait sérieusement.

--Il le faut! insista-t-elle.

Et ses yeux ajoutaient:--Défiez-vous!

Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garçon qui lui fût plus
atrocement pénible. Lui qui se disait en venant:

--Je saurai bien éviter cette femme!...

Pourtant, il obéit.

Il s'avança vers la jeune duchesse, et comme si elle eût attendu, avant
même que d'une voix altérée il eût formulé son invitation, elle se leva
et prit son bras...

Après une formidable série d'accords plaqués, le pianiste incompris
venait d'attaquer une valse langoureuse de Métra.

Il n'y avait plus à reculer.

Surmontant une indicible répulsion, Raymond enlaça la taille ronde et
souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son épaule sa main finement
gantée, et ils s'élancèrent...

Ils commencèrent lentement. Mais le pianiste, peu à peu, accélérait la
mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le
parquet et le plafond, les candélabres chargés de bougies et les
lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs
fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot.

Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui
échappait de la réalité, il ne pouvait pas croire que ce qui était fût,
il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui
font du sommeil une torture.

--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme
d'un des assassins de mon père!...

Bientôt elle lui demanda de s'arrêter. Elle se prétendait fatiguée et un
peu étourdie, et cependant sa respiration était aussi égale et aussi
douce que celle d'un enfant endormi.

Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glacée perlaient le long
de ses tempes.

--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse,
que le bruit de vos magnifiques aumônes est venu jusqu'à Maillefert.

Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la réponse de
Raymond:

--Vous êtes donc bien riche? insista-t-elle.

--Hélas! non, madame.

--Ah!... votre générosité n'en a que plus de mérite.

Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs.

--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donné
précisément la somme que je vous envoyais? Pourquoi?

Raymond comprit qu'il devait répondre, qu'il lui fallait, sous peine de
se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible.

Et la nécessité l'inspirant:

--Madame, répondit-il, je jouais l'autre soir pour la première fois de
ma vie. Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'ai été saisi de peur en
songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagné. Que serait-il
advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingénieur des ponts et
chaussées, et quatorze cents francs représentent quatre mois de mes
émoluments. J'ai tremblé que cet argent, si facilement et si rapidement
acquis, ne m'inspirât la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donné aux
pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans
être accusé d'être retenu par la crainte de perdre mon gain.

Peu à peu, à mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication
un peu diffuse peut-être, mais plausible, les traits de la jeune femme
reprenaient leur expression de placidité habituelle.

--C'est vrai, cela? demanda-t-elle.

--Quel intérêt aurais-je à mentir?

Elle sourit, au lieu de répondre, et comme le pianiste inspiré jouait
les dernières mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour
regagner la causeuse où elle était assise quand il était venu l'inviter.
Lui se croyait quitte, et déjà songeait à manœuvrer de façon à se
rapprocher de Mlle Simone.

Mais la duchesse avait entamé une conversation qui ne lui permettait pas
de s'éloigner sans une grossière inconvenance.

Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'était qu'un pauvre
diable d'ingénieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec
une sollicitude amicale.

Depuis combien de temps était-il sorti de l'école? Quels postes avait-il
occupés? Estimait-il que sa situation actuelle fût en rapport avec son
mérite?...

Tant bien que mal, plutôt mal que bien, Raymond répondait.

Toutes ses facultés étaient absorbées par la contemplation de Mlle
Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement
dans une grande glace placée derrière Mme de Maumussy.

Le visage de la jeune fille exprimait peut-être un peu d'inquiétude,
mais ne trahissait certainement aucun mécontentement. La jeune
duchesse, cependant, poursuivait.

--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle,
c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef
immédiat, le baron de Boursonne.

«Le baron ne lui avait pas dissimulé l'injustice de l'administration
envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes
subalternes, malgré sa réputation très méritée d'être un des hommes les
plus distingués des ponts et chaussées.

Mais il n'y avait pas que Mlle Simone à épier Raymond et la duchesse
de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de
voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour
laquelle il avait manifesté une si profonde aversion:

--Peut-être ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller à son secours.

Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses hôtes qui
demandait une préfecture de première classe, il se rapprocha de la jeune
duchesse.

Elle dut en être ravie, car dès qu'il fut à portée de l'entendre:

--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirmé que
M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez à se faire valoir?

--Et je suis prêt à le répéter devant lui, madame la duchesse, répondit
le vieil ingénieur.

--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme à Raymond.

Et, revenant à M. de Boursonne:

--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est à nous de faire
cesser les injustices...

Le bonhomme hocha la tête, et souriant:

--Je ne suis pas en odeur de sainteté, fit-il, et ma recommandation n'a
guère de valeur...

--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!...

Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit à vanter
l'influence de son mari. Le duc de Maumussy était tout-puissant,
assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volonté pour mettre
Raymond à sa place.

Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens
incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait
un homme de talent.

Elle garantissait qu'il le ferait très volontiers, et qu'au surplus elle
se chargeait de le faire vouloir.

Le temps passait, cependant.

Après deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris
avait fermé le piano, et, d'un air profondément humilié, était allé se
rasseoir dans son coin.

Un à un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de
Maillefert et partaient.

Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de
se retirer que manifestait M. de Boursonne.

Tendant donc la main à Raymond:

--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
Il ne dépendra pas de moi que l'avenir ne vous dédommage du passé.

Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa légèrement
cette main qui lui était tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle
Simone s'approcher de sa mère, lui parler un moment, et sortir, non sans
avoir jeté à Mme de Maumussy un dernier et singulier regard.

--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi
quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indifférent? Me suis-je laissé
sottement abuser par de vaines apparences?...

IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre
à tâche de le distraire de ce doute affreux.

Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne.

La mère si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient
autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissèrent
partir qu'après en avoir obtenu la promesse formelle de venir dîner le
lendemain.



III


--Ah çà! qu'est-ce que cette charade qui se joue en votre honneur?
demanda M. de Boursonne à Raymond, dès qu'ils se trouvèrent seuls.

--Eh! le sais-je plus que vous, monsieur? répondit le jeune homme.

--C'est que, voyez-vous, mon cher, poursuivit le vieil ingénieur, vous
auriez peut-être tort de prendre pour argent comptant les démonstrations
de ces Maillefert. D'aussi illustres égoïstes ne se donnent pas tant de
peine pour rien. Il me paraît clair qu'ils ont des vues sur vous.
Lesquelles? En avez-vous idée?

--Pas la moindre.

Le vieil ingénieur parut réfléchir.

Il était piqué de la réserve de Raymond. Et comme en dépit des conseils
de la sagesse, il est rare qu'on se connaisse soi-même:

--J'ai pour principe absolu, reprit-il, de ne jamais me mêler des
affaires des autres. Je ne prétends donc pas forcer vos confidences.
Mais je croirais manquer à l'amitié que je vous porte, si je ne vous
disais pas: Soyez prudent, prenez garde!...

Ces exhortations à la défiance étaient inutiles.

Si étranger que fût Raymond à la diplomatie des salons, si inexpérimenté
qu'il pût être des intrigues misérables que voile parfois la politesse
savante de la bonne compagnie, il comprenait que ce qui se passait
autour de lui n'était pas naturel.

Un instinct supérieur à toutes les expériences lui disait qu'il était
sérieusement menacé, qu'une partie était engagée dont son bonheur et son
honneur étaient peut-être l'enjeu.

Il était sûr d'un danger prochain.

Mais quel était ce danger?...

A cette question, malheureusement, il ne trouvait pas de réponse, de
réponse qui le satisfît, du moins.

Était-ce la duchesse de Maumussy qu'il devait surtout redouter?...

Si cette vanité dont l'homme le plus modeste porte en soi le germe lui
disait que la jeune duchesse lui portait un intérêt plus que fraternel,
la voix de la raison lui disait que cet intérêt n'était peut-être qu'une
comédie.

Et le but, Raymond pensait l'entrevoir.

La dernière lettre de Jean Cornevin lui revenait à l'esprit.

Que disait-elle, cette lettre? Que Laurent Cornevin n'était probablement
pas mort, ainsi qu'on l'avait cru, et que, par conséquent, la preuve du
crime de MM. de Maumussy et de Combelaine n'était pas anéantie.

Ce que Jean avait découvert, les assassins ne le savaient-ils pas?...

Ne tremblaient-ils pas de se voir d'un moment à l'autre démasqués?

Et cela admis, Raymond n'en arrivait-il pas à se demander si la duchesse
de Maumussy, cette jeune femme si belle et si séduisante, ne lui avait
pas été envoyée pour s'emparer de son esprit, pour l'éblouir
d'espérances magnifiques, pour l'amener lui, le fils de la victime, à
contribuer à l'impunité des meurtriers....

--En ce cas, pensait-il, Mme de Maillefert et M. Philippe seraient du
complot, et ainsi s'expliqueraient leurs avances.

Mais Mlle Simone n'en était pas, elle, bien évidemment, puisque, tout
en obligeant Raymond à faire danser Mme de Maumussy, elle l'avait
d'un coup d'œil, averti de se tenir sur ses gardes.

--Il faut que je lui parle, se disait-il, que j'aie le courage de lui
demander de m'éclairer...

Malheureusement, le lendemain, lorsqu'il se présenta au château, Mlle
Simone n'était pas dans le petit salon où les hôtes ordinaires venaient
attendre que la cloche sonnât le dîner.

Mme de Maillefert, du reste, semblait fort mécontente de cette
absence de sa fille.

--Simone est insupportable, disait-elle, avec cette manie qu'elle a de
courir les champs, ni plus ni moins qu'un pauvre gentilhomme campagnard
réduit à faire valoir lui-même...

Raymond, à ce moment, se trouvait assis près de la duchesse de Maumussy.

--Il est de fait, lui dit-elle, que Mlle de Maillefert a des
habitudes étranges pour une fille de son nom, maîtresse d'une si grande
fortune... Car vous devez savoir que c'est huit millions, au bas mot,
que cette blonde charmante apportera à l'homme adroit qui aura su lui
plaire...

L'allusion était directe, et évidemment préméditée.

Et cependant, comme si elle eût craint que son intention ne fût pas
comprise:

--Une jeune fille si riche, ajouta-t-elle, doit renoncer à l'espoir
d'être aimée pour elle-même!...

Vingt-quatre heures plus tôt, Raymond se fût peut-être révolté, mais il
apprenait à se maîtriser. La cloche du maître d'hôtel sonnait, il en
profita pour ne pas répondre.

Le dîner fut triste. Des hôtes nombreux de la duchesse de Maillefert,
cinq ou six seulement restaient. Les autres s'étaient envolés vers Paris
aux premières gelées. Et si la duchesse prolongeait son séjour, c'était,
disait-elle, dans l'intérêt de sa mission, et aussi pour terminer
quelques affaires d'intérêt.

Plus tristement encore la soirée s'écoula sans que Mlle Simone parût,
encore bien que, sur les huit heures, elle eût envoyé miss Lydia Dodge
prévenir sa mère de son retour.

--Que peut-elle avoir contre moi? se demandait Raymond, en rentrant au
_Soleil levant_, elle me fuit... Ne dois-je plus la revoir?...

Terreurs vaines! Le lendemain même, lorsque suivi de M. de Boursonne il
se présenta au château, il ne trouva au salon que Mlle Simone.
L'attendait-elle donc?

Telle dut être l'idée du vieil ingénieur, car après quelques mots de
politesse banale, il alla se planter devant une fenêtre, tout comme s'il
n'eût pas fait nuit. Il est vrai que précisément parce que la nuit était
fort obscure, les carreaux se trouvaient faire l'office d'une glace où
il distinguait fort nettement Raymond et Mlle Simone.

A grand'peine, et de ses deux mains appuyées sur sa poitrine, Raymond
essayait de comprimer les battements de son cœur. Enfin elle se
présentait, cette occasion de parler qu'il avait appelée de tous ses
vœux. Et il se sentait la force d'en profiter, car l'excès même de la
passion lui rendait quelque sang-froid, de même que l'excessif danger
donne aux plus poltrons une sorte de courage...

Mais il n'avait pas prononcé dix syllabes, que Mlle Simone
l'interrompit.

Elle aussi, la pauvre jeune fille, elle était affreusement émue, et à sa
pâleur et à la contraction de ses lèvres, on pouvait voir quelle
violence elle se faisait:

--Monsieur, commença-t-elle, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui, le soir
du bal donné par ma mère, êtes entré dans le salon de miss Lydia?...

--Un domestique m'en avait ouvert la porte, mademoiselle...

--Je sais... En ce moment, ma mère et moi nous nous trouvions dans la
pièce voisine, nous avions une discussion... fâcheuse, et nous croyant
seules nous parlions assez haut...

Raymond était devenu blême.

Son indiscrétion avait été involontaire. Assurément, sans M. de
Boursonne, il se serait enfui en se bouchant les oreilles aux premiers
mots arrivés jusqu'à lui.

Seulement, il ne pouvait pas dire cela, et, en cette circonstance,
mentir lui répugnait comme une indignité.

--Vous parliez haut, c'est vrai, mademoiselle, balbutia-t-il.

--De sorte que vous avez entendu tout ce que nous disions?

Il baissa la tête.

--Vous avez entendu? insista la jeune fille.

--Oui.

Jamais rien n'avait coûté à Raymond autant que cet aveu. Qu'allait-il en
advenir? Mlle Simone n'allait-elle pas l'accabler de mépris?

Non. Elle le regarda sans colère, mais avec une fermeté incroyable chez
une jeune fille si timide:

--Et qu'avez-vous conclu de ce que vous avez entendu? interrogea-t-elle.

--Que votre dévouement est sublime, mademoiselle.

Elle frappa du pied.

--Ce n'est pas répondre, prononça-t-elle.

Raymond demeura d'abord interdit, puis, tout à coup, une inspiration
l'éclairant:

--Ah!... je comprends, fit-il. C'est mon avis sur la situation que vous
avez acceptée, mademoiselle, que vous voulez?

Elle se penchait vers lui avec une anxiété visible, comme si des paroles
qui allaient tomber de ses lèvres eût dépendu toute sa destinée.

Lui eut ce pressentiment que sa réponse allait décider de son avenir, et
lentement et mesurant chacune de ses expressions:

--Non seulement je m'explique votre conduite, mademoiselle, dit-il, non
seulement, je l'admire, mais je l'approuve comme la seule digne d'une
Maillefert...

--Ah!...

--Je vous la conseillerais, si j'avais le bonheur de posséder votre
confiance. Vous pensez que vous n'êtes que la dépositaire et en quelque
sortes l'économe de l'immense fortune que vous possédez. Vous avez
raison. Avant tout, cette fortune appartient à la maison de Maillefert,
c'est à soutenir l'éclat et l'honneur de ce grand nom qu'elle doit être
employée tout entière.

La joie la plus vive se peignait sur les traits si purs de Mlle
Simone, en dépit de ses efforts pour demeurer impénétrable. Il y avait
des remerciements plein ses yeux.

--Vous dites tout entière? répéta-t-elle.

--Oui, mademoiselle, jusqu'au dernier louis.

--C'est bien votre pensée que vous me dites?

--Ma pensée intime, oui, et la plus chère, sur laquelle reposent toutes
mes espérances...

Elle l'arrêta d'un geste.

--Me tromper, dit-elle, serait odieux et lâche!...

[Illustration:--Monsieur Delorge? demanda-t-il.]

--Oh!...

--Indigne de l'homme de cœur qui, entendant outrager une pauvre jeune
fille qu'il ne connaissait pas, a risqué sa vie pour la défendre...

--Mademoiselle...

Elle se leva.

--Je vous crois, fit-elle résolument.

Et donnant à Raymond sa main, qu'il garda dans les siennes:

--Croyez-moi de même, ajouta-t-elle; seulement...

Elle n'acheva pas... Tout le sang généreux de son cœur, comme un
torrent de pourpre, affluait à son visage.

La duchesse de Maumussy entrait.

Avait-elle écouté et avait-elle entendu? Choisissait-elle pour paraître
l'instant où son instinct avait dû lui dire qu'il allait être question
d'elle? Le fait est qu'elle était certainement émue: elle était pâle et
ses mains tremblaient.

--Où donc est votre mère, ma chère Simone? demanda-t-elle.

La jeune fille hésita. Elle se défiait du tremblement de sa voix, et son
embarras était grand, lorsque M. de Boursonne vint à son secours...

S'inclinant avec son meilleur sourire devant Mme de Maumussy:

--Mme de Maillefert, répondit-il, et M. le duc sont, nous a-t-on dit,
en grande conférence avec un sous-préfet des environs.

C'était vrai, seulement Raymond l'avait oublié. La jeune femme eut un
éclat de rire trop bruyant pour être sincère, et se laissant tomber sur
un fauteuil:

--Mon Dieu!... s'écria-t-elle, que c'est donc amusant de voir cette
chère duchesse et cet excellent M. Philippe s'occuper de politique!...

Et tout de suite, avec cette volubilité fiévreuse des gens qui redoutent
les trahisons du silence, elle se mit à parler des événements dont Paris
était le théâtre.

Elle en pouvait parler pertinemment, disait-elle, ayant reçu le matin
même une lettre de son mari.

Le duc de Maumussy ne lui dissimulait pas qu'il était mécontent, sinon
inquiet, de la tournure des choses. Selon lui, le gouvernement impérial
s'engageait dans une voie sans issue. L'empereur fermait l'oreille aux
conseils de ses anciens amis, pour écouter des charlatans politiques
sans portée. L'influence de l'impératrice amenait au pouvoir des hommes
d'une maladresse si incroyable qu'elle avait un faux air de trahison.

--Je m'étais trompé, pensait Raymond, cette femme n'a pas été envoyée
par mes ennemis... Si elle savait qui je suis et quel est mon passé,
elle ne parlerait pas ainsi devant moi...

Quoi qu'il en fût, ce ne devait pas, ce ne pouvait pas être un intérêt
médiocre, qui arrachait ainsi la duchesse de Maumussy à ses habitudes de
silencieuse torpeur.

Car c'en était fait de sa nonchalance hautaine. Tout son être vibrait.

Le buste rejeté en arrière, la joue ardente, les narines gonflées, le
sein haletant, elle parlait, d'une voix brève et saccadée qui ne
souffrait ni réplique ni contradiction.

Et il fallait entendre les commentaires dont elle accompagnait la lettre
de son mari et de quels sarcasmes elle cinglait ce mari et ses amis, et
les hommes au pouvoir, et les ministres, et la cour, et l'impératrice et
l'empereur!

--Tudieu! quelle commère! pensait M. de Boursonne.

Il lui paraissait évident que la jeune femme cherchait surtout à
dissimuler le motif réel de son irritation, et qu'ainsi, comme on dit
vulgairement, elle passait sa colère.

Et la preuve, c'est que Mme de Maillefert et son fils étant rentrés,
elle se mit tout de suite et sans à-propos à les accabler de railleries
positivement blessantes au sujet de cette longue conférence électorale
qu'ils venaient d'avoir avec un sous-préfet des environs.

Mais aussi, à l'attitude de la mère et du fils, Raymond et M. de
Boursonne eussent pu mesurer le crédit de la duchesse de Maumussy.

Mme de Maillefert dit seulement, et Dieu sait de quel accent:

--Vous avez certainement vos nerfs, ce soir, ma chère Clélie.

Clélie était le prénom de Mme de Maumussy.

--Jamais, au contraire, répondit-elle, je ne me suis sentie si bien
portante ni de meilleure humeur.

En sortant du château, après cette soirée décisive, M. de Boursonne
sifflotait un air fantastique, ce qui était chez lui l'indice des plus
sombres préoccupations.

C'est qu'après s'être juré de ne plus s'occuper des affaires de Raymond,
voyant la tournure que prenaient ces affaires, il se faisait un cas de
conscience de l'abandonner aux inspirations de son inexpérience.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, où en êtes-vous?

Raymond planait alors dans le bleu du troisième ciel, et trouver un
confident, c'était un bonheur encore.

--Cette soirée, répondit-il, sera la plus heureuse de ma vie...

--Diable!...

--J'aime éperdument Mlle de Maillefert, et de ce soir je crois, oui,
je crois fermement que je ne lui suis pas indifférent...

--Peste!...

--N'avez-vous pas entendu ce qu'elle m'a dit?

--Si, parfaitement.

--Eh bien?

--Eh bien! mon cher camarade, à moins que le français ne soit plus le
français, et que je ne sois plus qu'une vieille bête, elle vous a
clairement demandé si vous consentiriez à l'épouser sans dot.

Le visage de Raymond rayonna.

--Oui, c'est bien là ce que j'ai compris, s'écria-t-il.

Imperceptiblement, le vieil ingénieur haussa les épaules.

--Et qu'en concluez-vous? interrogea-t-il.

La question parut stupéfier Raymond.

--Ce que j'en conclus?... répéta-t-il. Ceci: la dot de Mlle Simone
était le seul obstacle que j'aperçusse entre Mlle Simone et moi... La
dot étant supprimée, l'obstacle n'existe plus...

--De sorte que vous croyez que maintenant tout va aller de soi...

De même que toutes les natures nerveuses et enthousiastes, Raymond
pouvait, en un moment, passer de l'exaltation la plus grande au plus
extrême abattement.

La voix de M. de Boursonne le ramena brusquement du ciel au milieu des
ornières de la réalité.

--Mlle Simone m'a dit de croire en elle, prononça-t-il d'un air
sombre, et j'y crois aveuglément.

Mais c'est bien inutilement que Raymond et M. de Boursonne s'épuisaient
à évaluer les probabilités de l'avenir. Les événements devaient, comme à
plaisir, dérouter leurs conjectures.

Après cette orageuse soirée, troublée par les emportements étranges de
Mme de Maumussy, après les scènes dont il s'était trouvé
l'involontaire et très embarrassé témoin, Raymond n'était pas sans
inquiétudes sur la réception qui l'attendait à Maillefert.

Inquiétudes inutiles! Jamais encore il n'avait été accueilli comme il le
fut le lendemain.

Puis, en moins de quatre jours, sa situation s'embellit de telle sorte
qu'on eût pu croire que très assurément la famille de Maillefert allait
devenir la sienne. Un prétendant déclaré et officiellement admis à faire
sa cour n'eût pas osé souhaiter de plus délicats encouragements, de plus
charmantes attentions.

Devenue soudainement tout miel, Mme de Maillefert ne lui épargnait
aucun de ces patelinages que prodiguent les mères adroites à l'homme
qu'elles convoitent pour leur fille.

Elle ne l'appelait plus monsieur Delorge, mais bien mon cher monsieur
Raymond, ou bien Raymond tout court.

--Que ne l'appelle-t-elle: «Mon gendre», pendant qu'elle y est! pensait
M. de Boursonne.

En ce cas, M. Philippe eût eu aussi tôt fait de dire: «Mon cher
beau-frère.»

Car ses façons étaient plus familières encore que celles de sa mère, et
avaient ceci de singulièrement significatif, qu'elles se manifestaient
en dehors.

Ses amis étant retournés à Paris, il se prit pour Raymond d'une si belle
passion qu'il ne le quittait presque plus.

Tous les jours, après le déjeuner, si détestable que fût le temps, il
allait le rejoindre à l'endroit où il poursuivait ses études, et il
passait des heures à le regarder opérer, avec toutes les apparences de
l'intérêt le plus vif.

Puis, M. de Boursonne aidant, il le débauchait. Il venait le prendre au
saut du lit, tantôt pour une partie de chasse avec les jeunes gens des
environs, tantôt pour une promenade à Saumur ou à Angers.

Il se montrait avec lui, bras dessus bras dessous, aux Rosiers. Il
arrivait à l'improviste partager son dîner du _Soleil levant_,
déclarant, parole d'honneur! que maître Béru était un bien autre artiste
que le cuisinier de Maillefert. A plusieurs reprises, il le traîna au
_Café du commerce_ pour faire une partie de billard.

Le parti pris de la mère et du fils était trop visible pour que M. de
Boursonne ne le constatât pas.

Et la preuve qu'il existait, c'est que jamais Mme de Maillefert
n'était avec Raymond aussi familière que les soirs où elle avait des
étrangers dans le salon.

Alors, avec la plus adroite maladresse, elle saisissait les occasions
bonnes ou mauvaises, de laisser éclater la plus excessive intimité.

Elle disait, par exemple, à Raymond:

--Vous qui êtes presque de la famille...

Lui n'avait pas tardé à reconnaître que M. Philippe et sa mère
s'entendaient pour lui ménager des occasions d'entretenir Mlle
Simone. A tout instant, sous un prétexte ou sous un autre, on les
laissait ensemble.

Le temps était-il assez beau pour permettre une promenade au jardin?

--Offrez donc votre bras à Simone, mon cher Raymond, disait
invariablement Mme de Maillefert.

Elle-même prenait le bras de M. de Boursonne, M. Philippe présentait le
sien à la duchesse de Maumussy, on sortait.

Et régulièrement, par le plus grand des hasards, Raymond finissait par
se trouver seul avec Mlle Simone.

La peur finissait par prendre le pauvre garçon. Car de se fier à ces
magnifiques apparences, de s'abandonner aux douceurs d'une situation si
étrangement inespérée, il n'avait garde.

--Grand Dieu! disait-il à M. de Boursonne, qu'est-ce que cela
signifie?!...

--Hum! rien de bon! répondait le vieil ingénieur.

--C'est trop beau.

--Beaucoup trop pour durer.

--Quel peut être le but de Mme de Maillefert? Qu'espère-t-elle de
cette comédie?

Le bonhomme branlait la tête d'un air équivoque.

--Ce qu'ils espèrent, répondait-il, hum!... peut-être bien que moi...
mais non, je ne suis pas assez sûr encore... Ce serait trop odieux.

Et il refusait obstinément de s'expliquer, disant que, s'il ne se
trompait pas, les faits ne tarderaient guère à faire éclater la vérité.

Le plus extraordinaire, c'est qu'à mesure que Mme de Maillefert
devenait plus ardente et plus expansive, Mlle Simone montrait plus de
réserve et de froideur.

Autant sa mère s'ingéniait à lui ménager avec Raymond des heures de
tête-à-tête, autant elle mettait à les éviter une ingénieuse
obstination.

Nul moyen de lui parler. Toujours maintenant elle traînait après ses
jupes miss Lydia Dodge, sa gouvernante anglaise, laquelle, préalablement
stylée, se jetait à la traverse de tous les entretiens.

--Elle me hait, pensait Raymond, en proie à un sombre désespoir. Que lui
ai-je fait? En quoi ai-je pu lui déplaire?...

Et il s'effrayait de la voir de plus en plus pâle et toujours plus
froide et plus triste.

Elle se donnait pourtant beaucoup de mouvement. Elle passait des
journées entières dehors, à parcourir ses propriétés, suivie d'une
espèce d'homme d'affaires, qui logeait au _Soleil levant_, et qui, de
l'avis de maître Béru, devait être un «marchand de biens».

--Pauvre fille!... disait M. de Boursonne, ils finiront par la tuer.

Il est sûr que souvent Raymond voyait à Mlle Simone les yeux rouges
comme si elle eût beaucoup pleuré, et que souvent il fut sur le point
d'enfreindre la défense qu'elle lui avait faite de l'interroger.

Jusqu'à ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus,
et oubliant la présence de miss Lydia Dodge:

--Ayez pitié de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre présence ou
daignez me permettre de partager votre chagrin...

Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si
navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son cœur se
briser.

--Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il.

--Je souffre... murmura la pauvre enfant.

--On vous tourmente?...

--Oh!... indignement!

Raymond frémit de colère.

--Et vous croyez que je tolérerai cela!... s'écria-t-il, avec une si
terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrière:
vous croyez que, moi vivant, on osera...

D'un geste doux et triste, elle l'interrompit.

--Voulez-vous donc achever de me désespérer? murmura-t-elle. Voulez-vous
donc nous perdre?...

Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu.

--Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dévouement prêt à
tout.

--Rien...

Le malheureux se tordait les mains.

--Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir.

Elle le regarda fixement, et d'une voix douce:

--Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi?

Mais les instances passionnées de Raymond n'arrachèrent pas un mot
d'explication à Mlle Simone. A ses ardentes supplications:

--Je ne puis parler, répondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le
droit!...

Entre eux, miss Lydia Dodge, la méthodique gouvernante anglaise,
semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux
cette soudaine entente. La veille encore ils en étaient à hésiter, à
rougir et à balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et
voici que tout à coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur
comme au péril commun dont la brutale étreinte efface les conventions
sociales, supprime les timidités et arrache à la vérité tous ses voiles.

--Ah! vous êtes impitoyable, mademoiselle, prononça enfin Raymond. Me
bannir de votre présence serait moins cruel...

D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrêta.

--Voulez-vous donc, fit-elle, m'ôter tout mon courage, au moment même où
j'en ai le plus besoin!...

Et comme si elle se fût défiée d'elle-même, comme si elle eût craint de
se trahir, ou d'en avoir trop dit déjà, elle prit le bras de miss Lydia
Dodge et s'éloigna, laissant Raymond éperdu d'angoisses et écrasé sous
le sentiment de son impuissance.

Avec l'intensité de la réalité même, son implacable imagination lui
représentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le
mystère augmentait l'horreur, et il la voyait se débattant sous le filet
de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans
soutien...

Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remuée,
pour le rappeler au souvenir de la réalité. Mme de Maumussy venait
d'entrer...

Il tressaillit de tout son être, quand il la vit l'observant de son
regard tranquille, où il lui semblait lire les plus insultantes ironies.

C'était, depuis la soirée où elle s'était abandonnée à de si
inexplicables emportements, la première fois que Raymond se trouvait
seul avec elle.

--Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement.

Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu'à la faculté de
réfléchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde:

--J'ai, répondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la
duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde,
que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai
bien faire payer ses larmes aux misérables qui les lui font répandre.

Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinément, comme s'il eût
espéré plonger jusqu'au fond de sa conscience.

Elle ne baissait ni ne détournait les yeux.

--C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle.

--Oui...

La jeune duchesse eut une seconde d'hésitation.

Puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du
salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond:

--Vous reste-t-il, commença-t-elle, assez de raison pour m'entendre,
monsieur Delorge?

--Oh! je suis parfaitement calme, madame...

--Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez
Maillefert, non pas dans une heure, mais à l'instant, partez...

Raymond riait d'un rire nerveux.

--Je vous gêne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il.

Elle le toisa d'un coup d'œil superbe, et durement:

--Moi!... s'écria-t-elle, moi!...

Puis haussant les épaules:

--Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez
aimé de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer.
Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne réfléchit ni ne
raisonne, et je vois à Simone l'âme calculatrice d'un procureur. Si elle
vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-être serait-elle
votre femme. Elle ne le dira pas...

Raymond ricanait toujours.

--Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intérêt qui vous fait parler
ainsi...

Elle tressaillit, un éclair de colère traversa ses yeux noirs, mais elle
se contint, et baissant la voix:

--Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'écroule et
qu'un passant vous criât: «Sauve-toi!» iriez-vous lui demander quel
intérêt il avait à vous empêcher d'être enseveli sous les décombres? Eh
bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre cœur et trop noble
votre mépris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas,
sans doute, jusqu'où peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du
bien-être et du plaisir. Ne l'apprenez pas à vos dépens. Votre place
n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce
n'est pas la vie que vous laisseriez...

Ce qu'il y avait de commisération réelle dans l'accent de Mme de
Maumussy, Raymond ne le sentit pas.

Il crut à une insulte, et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de
la jeune femme:

--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit
maintenant...

Mais elle se dégagea, et toisant Raymond d'un coup d'œil superbe:

--Je pense que vous êtes fou, monsieur Delorge, dit-elle...

Et s'asseyant au piano, elle se mit à jouer avec une sorte de furie le
morceau ouvert sur le pupitre...

Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son
intelligence. Plus les paroles de la duchesse étaient obscures et
mystérieuses, plus en essayant de les interpréter il se sentait assailli
de sinistres appréhensions.

Se jouait-elle de lui? Obéissait-elle à cet instinct irraisonné qui fait
prendre en pitié toute créature qui souffre? Remplissait-elle simplement
un rôle?...

Mais à quoi bon se mettre l'esprit à la torture? Ne valait-il pas mieux
pour Raymond essayer de fléchir cette jeune femme qui était là, qui
savait la vérité, elle, qui d'un mot pouvait l'éclairer, le sauver et
sauver avec lui Mlle de Maillefert!...

--Madame, commença-t-il, madame la duchesse.

[Illustration:--Portez-lui cela pour ses pauvres!]

Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec
une merveilleuse agilité... Peut-être, réellement, ne l'entendit-elle
pas.

Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'épaule de la
jeune femme.

Sans cesser de jouer, elle se détourna vivement.

--Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.

--Madame, s'il vous reste une ombre de pitié...

--Quoi?

--Daignez-vous expliquer plus clairement...

Elle le regardait d'un air mécontent.

--Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, interrompit-elle, insister
est inutile.

Et comme elle voyait Raymond prêt à tomber à ses genoux:

--Ah!... Je vous cède la place, monsieur, dit-elle.

Sur quoi, s'étant levée, elle sortit, en fredonnant l'air d'opéra
qu'elle venait de jouer...

Déjà Raymond s'était redressé et, d'un œil enflammé, il regardait
autour de lui, comme s'il eût cherché à qui s'en prendre de tant de
misères.

Heureusement, une lueur suprême de raison l'éclaira:

--Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en
face de M. Philippe, je me perds, et je perds à tout jamais Simone...

Et il se précipita dehors...

Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de
cérémonies, reconduisait une vieille dame qui était venue lui faire
visite.

Apercevant Raymond:

--Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle
gaiement.

Il ne répondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron
et se lança dans l'avenue.

Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jetée sur un
abîme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus
sombres profondeurs.

Et pour comble, une voix obstinée et irritante comme le remords
s'élevait en lui, qui lui répétait que, si terrible que fût le
châtiment, il l'avait mérité, lui le fils du général Delorge, en se
mêlant à ce monde qui était celui des assassins de son père.

Des heures s'écoulèrent en alternatives de désespoir et de rage, et il
flottait entre mille résolutions contradictoires, quand la porte de sa
chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut.

--J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingénieur, j'y ai trouvé tout
le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux...

Raymond s'était levé.

--Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il.

Et fort exactement quoique d'une voix encore altérée, il raconta son
entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert...

Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M.
de Boursonne l'écouta sans mot dire; mais dès qu'il eut achevé:

--La peste étouffe, s'écria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux!
Quand on est bâti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez
soi!

--Vous en parlez à votre aise, monsieur, et si vous aviez été à ma
place...

--D'abord je ne m'y serais pas mis, à votre place, mon cher. Ensuite,
ayant eu cette chance inespérée de surprendre Mme de Maumussy dans un
de ses bons moments, je me serais bien gardé de la blesser par mes
violences ridicules...

--Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-même me l'avez dit...

--Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est-à-dire la
femme de la sensation présente, qui au lieu d'analyser ses émotions s'y
abandonne tout entière, qui veut une chose avec la tête et fait le
contraire avec le cœur...

--Enfin que résoudre?... interrompit Raymond.

Ah! le vieil ingénieur n'hésita pas.

--Plantez là Mlle Simone, dit-il.

--Jamais!...

Le bonhomme haussa les épaules.

--Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise!
Attendez... le succès est aux temporisateurs. Retournez au château comme
si de rien n'était...

Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva à Maillefert le lendemain, rien
ne lui parut changé. Mlle Simone n'était ni plus ni moins triste, M.
Philippe était toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris
son attitude de sphinx...

Il en était à se demander s'il ne s'était pas épouvanté de chimères,
lorsqu'un soir, comme il arrivait au château:

--Est-ce que vous n'avez pas rencontré Philippe? lui dit Mme de
Maillefert.

--Non, madame...

--C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent
par l'express de neuf heures...

--Vous attendez des amis?...

Mme de Maillefert sourit:

--Nous attendons, répondit-elle, le mari de ma chère Clélie, le duc de
Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de
Combelaine...

En d'autres temps, Raymond eût été écrasé de ce coup si terriblement
inattendu.

Mais il en est de l'âme humaine comme de l'acier, qui plongé rouge dans
un torrent glacé acquiert des qualités supérieures de résistance et
d'élasticité; l'âme, au contact du malheur, se trempe d'une énergie plus
forte et s'endurcit à la souffrance.

Raymond pâlit et ses yeux se voilèrent, mais il ne chancela pas, et si
rudement que l'émotion lui serrât la gorge, il eut encore la force de
dire:

--Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!...

Mme de Maillefert se pencha vers la pendule.

--Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts
d'heure ils peuvent être ici.

Et immédiatement elle entama le panégyrique du duc de Maumussy, dont
elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractère chevaleresque,
l'esprit délicat et fin et le merveilleux sens politique.

Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dévoué serviteur de
l'Empire, cet héroïque soldat toujours prêt à verser son sang, dont la
fidélité désintéressée lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux
chevaliers qui, à leur mort, demandaient à être enterrés aux pieds du
suzerain qu'ils avaient servi...

Assez maître de soi pour éviter le scandale d'une brusque retraite,
Raymond était allé s'asseoir non loin de la causeuse où chaque soir
Mlle Simone venait s'établir devant sa petite table à ouvrage.

Et la duchesse de Maillefert poursuivait.

Avec une non moindre chaleur, elle célébrait les mérites de M. Verdale,
cet architecte fameux, ce fils de ses œuvres arrivé à force de talent
et de travail à une grande situation et à une fortune immense. Et elle
se déclarait ravie qu'un homme de ce mérite eût bien voulu accompagner
M. de Combelaine, son ami. Justement elle méditait de grandes
réparations à Maillefert. M. Verdale lui donnerait des idées.

A ce mot de réparations, Mlle Simone avait redressé la tête si
vivement, que sa mère en parut choquée.

--Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille
baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'année 1870
ne s'écoulera pas sans que Sa Majesté l'Impératrice fasse à notre maison
l'honneur de s'arrêter un jour ou deux à Maillefert.

Mais Raymond n'écoutait pas.

Les yeux fixés sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il
avait à rester à Maillefert...

Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de
Combelaine, l'honneur lui défendait de se trouver sous le même toit
qu'eux.

--Savez-vous, demandait Mme de Maillefert à Mme de Maumussy,
combien de jours ces messieurs comptent nous donner?...

--Non... Mon mari ne me l'a pas dit.

Raymond n'avait plus que dix minutes à rester...

Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernière fois ce petit
salon, où, au milieu d'affreux déchirements, il avait eu des heures
enchantées par l'espérance.

Il examinait Mlle Simone, qui, inclinée sous une lampe travaillait,
non à un délicat et inutile ouvrage de femme, mais à une layette qu'elle
avait promise à une pauvre fille séduite, que tout le monde dans le pays
repoussait.

Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva.

--Quoi! s'écria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!...

--Je ne puis...

--Parce que?...

--M. de Boursonne m'attend, madame.

Elle haussa les épaules.

--Allez donc, fit-elle, mais en tout cas, à demain.

Il ne répondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il
effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle
Simone, et lentement il sortit.

La nuit était sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un
vent furieux secouait les branches dépouillées des arbres...

Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre,
maintenant...

Son désespoir et sa fureur s'exhalaient en imprécations et en menaces
qu'emportait la tempête, de même que les événements avaient emporté ses
espérances et ses projets.

Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrêta court. Une voiture
venait, au grand trot,--malgré les défenses formelles--et dans cette
voiture, à la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M.
Philippe et les amis attendus à Maillefert.



IV


Il était près de minuit lorsque Raymond arriva au _Soleil levant_.
L'auberge était déserte. Seul dans la cuisine, maître Béru mettait au
net les comptes de la journée.

En apercevant son hôte:

--Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous
attend avec une impatience!...

C'était vrai; Raymond trouva le vieil ingénieur en proie à la plus
violente agitation, et arpentant à grands pas sa chambre--une chambre
immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa
cheminée de pierre peinte, et de chaque côté des flambeaux argentés,
dont tous les dimanches maîtresse Béru renouvelait les bobèches de
papier déchiqueté.

Trop bouleversé pour remarquer le désordre de Raymond:

--Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du
fossé la culbute... il n'y a plus à reculer!...

--Qu'est-ce encore, mon Dieu!...

--Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement
grave! Et votre duchesse de Maillefert mériterait... Mais asseyez-vous,
nous avons à causer...

Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant
successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après
quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune
camarade:

--Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai
horreur de me mêler des affaires des autres...

Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante
prétention de son vieux chef; mais en ce moment!...

--Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de
toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la
même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de
chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la
naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment
dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je
le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils.

Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui
faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce
qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.

--C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura
Raymond.

Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis
brusquement:

--C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il.

--De mon honneur!...

--Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit
au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous
rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la
duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...

Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise.

--Moi, répétait-il, comme s'il eût eu besoin de s'affirmer une
proposition inouïe, moi!...

--Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est
l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre
intègre réputation au piège honteux tendu à votre confiante probité.

D'un geste machinal, comme pour en écarter le vertige, Raymond passait
et repassait sa main sur son front.

--Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne
vous comprends pas...

M. de Boursonne, tristement, hochait la tête.

--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer
Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui
pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré
dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même,
que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond
Delorge...

D'un bond Raymond fut debout:

--Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des
lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte...

Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole.

--Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet
n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation,
c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère...

--Oh!... monsieur...

--Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non
pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse
si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après
l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille
se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa
faute...

Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de
Raymond.

--C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu
dire, une mère n'a pas dit cela...

--Elle l'a dit, j'en suis sûr...

--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette
nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon
nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh
bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je
la clouerai à la porte de son château!...

Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il
l'attendait.

Saisissant donc le bras de son jeune camarade:

--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.

Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute
lui venait.

--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait
surpris votre bonne foi!

Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces
circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté.

--Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond.

Et s'asseyant près de son jeune ami:

--Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si
extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque
ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait
absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste
expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me
disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...»

--C'est vrai, c'est vrai!...

--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il
ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de
pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à
coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy,
et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la
vérité...

--Et elle ne la savait pas?

--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours.
C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre
avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme
de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a
conseillé de fuir...

C'était une explication plausible, cela.

--Oui, en effet, approuva Raymond.

--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de
Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron,
puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille,
m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me
faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert,
espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une
phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif...

--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers
vous?...

--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je
perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutôt,
puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachère, cette
dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:--«Il faut convenir, me
dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon
abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la
trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:--«Comment cela?» demandai-je
avec un sourire équivoque.--«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas
le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.--«En ce cas,
madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.--«Mon cher
baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans
le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa
fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite
et qui maintenant refuse de l'épouser...»

--Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond.

Le vieil ingénieur secoua la tête.

--Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas.
Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de
Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver,
elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle
me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations
valent-elles une certitude?

Raymond ne répondit pas.

--Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors
Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur
l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait
appris de la bouche même de Mme de Maillefert.

Cela, par exemple, c'était le comble.

--Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!...

Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort:

--Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable
calomnie?...

--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont
pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les
voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...

[Illustration:--Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.]

--Oui, peut-être...

--Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez
officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de
Maillefert...

Raymond baissait la tête:

--C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles
perplexités, je ne suis pas absolument... libre...

Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.

--Vous hésitez!... fit-il.

Le pauvre garçon se tordait les mains.

--Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?...

Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors
d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le
secret de son passé.

C'était pour M. de Boursonne comme une révélation.

--Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi
qui vous accusais!...

Puis, après une minute de réflexion:

--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de
considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme
suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune
fille que vous aimez une abominable accusation.

Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au
premier qui s'en empare:

--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil
ingénieur; je m'abandonne à vous...

Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui
s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques
heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est
comme une dernière faveur de la nature violentée.

Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en
étonner.

C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et
agité des plus funèbres pressentiments.

La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.

C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général
Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de
lâches assassins.

Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté
un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal
anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir
l'ironie de leur insolente impunité.

Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.

Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle
Simone.

Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche
qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.

--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais,
entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous
vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très
certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...

La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin,
venait de cesser.

Le vieil ingénieur et Raymond partirent.

Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état
de la route:

--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.

--Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais.

--Et les autres...

--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce
à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner
les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais
leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front,
sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous.
Haut la tête et le cœur, car nous voici arrivés...

Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste,
tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.

On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui
ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se
soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.

--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit
souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même
que d'être servi par ces gaillards-là!...

Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux
chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux
lèvres.

Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se
vautraient.

--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.

--Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des
ordres.

--A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?

--Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.

Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'œil. Ces façons
n'avaient pas besoin de commentaires.

--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.

Le valet de pied ricanait en se dandinant:

--J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la
duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si
toutefois elle rentre.

M. de Boursonne était devenu fort rouge.

Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:

--Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à
Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui
remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle
aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au
salon...

Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en
grommelant:

--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.

Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:

--Voilà qui commence bien! fit Raymond.

--Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour...

Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:

--Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.

--Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.

C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de
toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert
avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.

Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi,
lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied
par M. de Boursonne.

Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le
temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample
peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant
fané et fripé.

Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette
grande dame ainsi arrachée brusquement à l'œuvre capitale de son
existence.

Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée,
elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient
faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des
eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits
passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu,
enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.

C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées
sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.

Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:

--Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.

--M. de Boursonne m'attend en bas.

--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses
façons...

--Madame!...

--N'est-il pas votre conseiller?

--M. de Boursonne est un ami dévoué...

--C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et
à forcer la consigne des domestiques.

--J'avais à vous parler, madame.

--Aujourd'hui même... sur-le-champ?

--Oui.

Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et
s'enfonçant dans son fauteuil:

--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.

Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son
sang-froid.

--Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père,
que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade.
Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis
ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai
l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert,
votre fille...

C'est de l'œil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse
l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases
qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.

--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?

--Uniquement, oui, madame.

Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.

--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de
Chalandri de Maillefert?

--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la
descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes,
qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans
tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du
devoir.

Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce
qui lui paraissait un amer persiflage:

--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de
Mlle Simone de Maillefert?

--Je ne m'en suis pas informé, madame...

--Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!

--En effet.

--Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en
propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions...
C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?

Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.

--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à
l'honneur d'une alliance si haute?...

--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...

--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle.
N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en
duel?...

Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent
devant certaines attaques.

--On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas
été tué en duel, il a été lâchement assassiné...

--Monsieur!...

--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux,
plutôt...

La duchesse de Maillefert s'était redressée.

--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire
depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous
présenter chez moi.

«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des
gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations
dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois,
que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les
miens sommes absolument dévoués.

Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son
émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.

Puis:

--J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.

Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.

--Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous
espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?

--Je n'espérais rien, madame.

Elle tressaillit.

--J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du
résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle
de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage
public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche
d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins
hautement je publierai votre réponse.

Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un
geste:

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.

--Ce que je dis... pas autre chose.

--Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main...

--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.

--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...

Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à
Mme de Maillefert.

--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent
ému.

Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée
des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine
illuminant son visage:

--Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va
vous donner la réponse que vous sollicitez...

Elle sonna, et une femme de chambre accourant:

--Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir
à l'instant...

Qu'allait-il se passer?

Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette
mère indigne?...

Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à
son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître
de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses
sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été
plus nécessaire.



V


--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de
Maillefert...

--Madame...

--Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté.
Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle
prononce ce mot.

Elle s'interrompit, écoutant...

Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un
pas rapide et léger.

--La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!

Elle ne se trompait pas.

A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à
coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.

--Mon Dieu!... s'écria-t-elle...

C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la
présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la
veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à
Maillefert.

--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.

Machinalement elle obéit.

La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait
tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un
fait qui lui semblait inexplicable...

--Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement
grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander
votre main.

Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le
visage doux et triste de la pauvre enfant.

--Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant
peut-être la rappeler à la raison.

Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de
Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.

--Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans
amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix
de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond
Delorge.

Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune
fille baissait la tête.

--Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus
tard, lorsque nous serons seules...

La duchesse haussait les épaules.

--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge
martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que
notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit
monsieur...

Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un
collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses
joues.

--Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez
mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre
famille!

--Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!...

Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de
s'enfuir.

Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses
irrésolutions.

--A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais
la cause d'un déplaisir; je me retire...

Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée,
passa brusquement entre la porte et lui.

--Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour
toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera
irrévocablement.

Et s'adressant à sa fille:

--Parlerez-vous? ajouta-t-elle.

Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.

--Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh
bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence
que je me fais.

Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:

--Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais
aux conditions que je vous ai dites, ma mère...

Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de
Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de
son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse
et sa fille.

--C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de
consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce
pas?

--Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...

--Je dis ce qui est.

--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout
sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier...

--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui
ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de
louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre
frère...

--Je ne le puis...

--Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe
est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.

--Ma mère, il est inutile d'insister.

Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait
surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait...

[Illustration:--Croyez en moi, ajouta-t-elle.]

Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et
plus dégradante!...

--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante
d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à
répondre par un refus à la demande de M. Delorge...

Et s'adressant à Raymond:

--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne
trouvez pas un mot à dire!...

Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi,
Raymond s'inclina:

--J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il--répétant les paroles qui lui
avaient été dites par la jeune fille--ses décisions me sont sacrées.

La duchesse éclata de rire--d'un rire faux et menaçant.

--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous
aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le
prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus...

Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de
rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la
tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.

Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et
cependant prendre sur soi de garder le silence:

--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis
accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne
puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite.
Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de
Maillefert.

La duchesse riait toujours de son rire ironique.

--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de
donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre
frère...

--Je fais plus.

--Bah!

--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes
revenus...

--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos
dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.

--Mes dispositions ne changeront pas.

--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement,
vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre
mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...

Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant
presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier
d'une chaise écoutait...

--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune
fille, je vous les ai offerts...

--Lesquels!...

--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à
vous le revenu de mes propriétés...

--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère
trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!

--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat
l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la
nue-propriété.

La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.

--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.

--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...

A chaque parole, grandissait dans le cœur de Raymond son admiration
pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.

Et ne pouvoir intervenir, cependant!...

--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me
semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se
laisserait briser avant de ployer...

--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la
jeune fille...

Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se
dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:

--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone,
voulez-vous partager avec votre frère...

--Le capital? Je ne le puis.

--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive,
irrévocable, d'un mariage qui vous tient au cœur.

Raymond se sentait chanceler.

--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que
vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous
l'accorder...

--Défendu!

--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le
Christ, entre les mains d'un mourant...

Mme de Maillefert haussait les épaules.

--Toujours les mêmes réponses, dit-elle.

--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...

Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut
ébloui comme d'une transfiguration:

--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez
donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant
d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me
souviens...

--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...

Mais elle ne se laissa pas interrompre.

--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en
pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand
bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos
surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite,
habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident
est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»

«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste,
quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt
du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le
pavé du quai.

«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous,
ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était
absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et
l'autre par tout Paris.

«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner
d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait
déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.

«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs
sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige
d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...

«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.

Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût
craint de ne pouvoir achever:

«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La
mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera
demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle
entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes,
compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer
en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où
traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son
paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes
aïeux m'ont légué pur et sans tache...

Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle
Simone.

--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.

--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune
fille...

Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle
pour