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Title: Histoire du moyen âge 395-1270
Author: Langlois, Charles Victor, 1863-1929
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du moyen âge 395-1270" ***

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



CH.-V. LANGLOIS

LECTURES HISTORIQUES

CLASSE DE TROISIÈME

MOYEN ÂGE



LECTURES HISTORIQUES

_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de
l'enseignement secondaire classique._

Nouvelles éditions refondues et complétées

6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES

cartonnage toile.


=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G.
MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr.

=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).=
CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École
normale supérieure. 1 vol. 5 fr.

=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE
DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr.

=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V.
LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr.

=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE,
par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr.

=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET,
professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr.

43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.



CH.-V. LANGLOIS

CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS

LECTURES HISTORIQUES

RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS

POUR LA CLASSE DE TROISIÈME

HISTOIRE DU MOYEN ÂGE

395-1270

[Illustration]

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1901

Droits de traduction et de reproduction réservés



PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION


Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que,
pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science,
il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet,
après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre.


I

Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le
meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est
impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger
lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il
s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer,
comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis
ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois
encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent
dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au
détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou
cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des
clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la
curiosité d'un écolier[3].»

Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux
que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir.

I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et
du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents
originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux
extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts,
sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois,
retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le
livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le
_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des
classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement
nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des
modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M.
B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York
Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P.
Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les
ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais
le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose:
c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne.

II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec
des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort
employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté
d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes,
les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté.

De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été
éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour
d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On
trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux
nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont
quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par
quelque fragment de leur œuvre[5].


II

Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce
sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze
chapitres qui correspondent aux articles du programme.

Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix
de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque
idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de
classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants.
Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve
plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6].
Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de
publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie»
assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En
même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et,
tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les
mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la
Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite.

Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la
production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature
historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient
classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou
presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de
ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des
livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine
besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages
les plus récents, mais seulement les meilleurs.

En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif
des notices.

I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux
parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que
cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a
semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une
simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que
la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place
marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle
occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la
bibliographie des «livres».

II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le
principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est
d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que
les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou
consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui,
quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec
confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres»
sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres
d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où
l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces
avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé
par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque,
décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop
sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées.

Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce
recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres
arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en
effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués
sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales,
critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les
nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les
plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile,
la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la
liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des
livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question
de l'histoire du moyen âge.

Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment
publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les
t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait
fallu les citer partout[10].

CH.-V. LANGLOIS.



TABLE DES GRAVURES


Rome dominatrice du monde                                             11

La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ       21

Un évêque                                                             28

Chrisma ou monogramme du Christ                                       30

Les registres du fisc brûlés sur le Forum                             41

La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne                      51

L'empereur Anastase en costume consulaire                             76

Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père
de Clovis                                                             78

Costumes germaniques, d'après une miniature                           87

Monnaie de Théodebert                                                 97

L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne   103

L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne            107

Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux                      115

L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin       135

Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome                    141

Porche extérieur de Saint-Clément                                    143

Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican       157

Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre                   158

Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial
de Vienne                                                            160

Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle                              167

Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast                          172

Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne                            173

L'empereur Lothaire                                                  177

Reliure du psautier de Charles le Chauve                             179

Sceau de Henri Ier                                                   188

Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux          191

Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe siècle)                                                       193

Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée                    195

Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades
de bois                                                              201

Entrée du Forum par la Voie Sacrée                                   215

L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de
Bamberg                                                              218

San Bartolommeo in Isola, à Rome                                     221

Sceau de Célestin III, au type des apôtres                           227

Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à
la Chancellerie pontificale                                          235

La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
près de Palerme                                                      240

Sceau de Frédéric II                                                 242

Monnaie de Frédéric II                                               244

L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem                              251

La porte de David à Jérusalem                                        253

Émaux du reliquaire de Limbourg                                      258

Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
Sainte-Chapelle                                                      261

La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les
reliques du Bucoléon                                                 263

Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers)                             265

Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey              269

Le château du Krak. État actuel                                      273

Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède,
à Tibériade                                                          279

Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse       285

Sceau de la ville de Compiègne                                       295

Sceau de la ville de Noyon (1259)                                    296

Sceau de la commune de Fismes                                        297

Sceau de la commune de Nesle (1230)                                  298

Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne)                          311

Sceau des métiers d'Arles                                            315

Monnaie de Louis VI                                                  325

Le château de Senlis                                                 326

Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis                             337

Carte des environs du château Gaillard                               343

Plan du château Gaillard                                             347

Ruines du château Gaillard                                           349

Autre vue de ces ruines                                              353

Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny         373

Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle,
d'après sa pierre tombale                                            375

Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale    378

Sceau de Henri Plantagenet                                           389

Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault                          391

Sceau de Jean sans Terre                                             397

La tour de l'Inquisition, à Carcassonne                              419

Vue d'Assise                                                         431

Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle                  447

Charte de fondation de la Sorbonne, 1257                             453

Sceau de l'Université de Paris                                       455

Un jongleur, d'après une miniature                                   487

Nef de la cathédrale d'Amiens                                        497

Arc brisé et arc en plein cintre                                     499

Cloître de Moissac                                                   503

Sculptures du portail de Chartres                                    507

Sculptures du portail d'Amiens                                       509

Vase d'Alpaïs                                                        513

Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle                      514

Crosse en cuivre émaillé. Idem                                       515

Châsse d'Ambazac                                                     517

Châsse de Mozac                                                      518

Gémellions en cuivre émaillé                                         520

Coffret dit de saint Louis. Travail limousin                         523

Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt   550

Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale                  552

Philippe de Valois, d'après son sceau                                556



LECTURES HISTORIQUES

CLASSE DE TROISIÈME



CHAPITRE PREMIER

L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE.

     PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes
     propriétés; les colons._

     _Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris
     en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule
     romaine._

     _Le christianisme: les évêques, les conciles._



BIBLIOGRAPHIE.


Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en
général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du
_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par
P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public
romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public
romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des
institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très
recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain,
celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.

L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux
considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et
administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et
de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges,
cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a
laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_,
inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a
été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même,
_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M.
C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau
sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16);
il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées,
régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement,
la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la
Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de
l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a
plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º.

L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du
christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits,
des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il
faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire
romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan,
_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol.
in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons
d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G.
Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes
religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16,
2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la
formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne
dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise
et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en
allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des
griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O.
Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2
vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire
ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII.

Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de
MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de
la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux
de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM.
Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale
sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la
Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs.



I.--ROMANI, ROMANIA.


Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue,
_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de
ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une
ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie
et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se
distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci
conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes,
Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à
ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient
reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça,
surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens
romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_,
dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti
sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de
plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_
pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples
étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les
frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec
orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races
dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes
in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et
omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris
Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et
servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette
grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres:

    Fecisti patriam diversis gentibus unam;
      Urbem fecisti quæ prius orbis erat.

Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister
particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_:

    Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit,
    Humanumque genus communi nomine fecit.

Prudence s'écrie aussi:

                        Deus undique gentes
    Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,
    Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,
    Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....
    Jus fecit commune pares et nomine eodem
    Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.

Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le
genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont
furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut
détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction
entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité
du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse.

Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les
provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle
fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs
étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils
l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que
les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances
en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une
façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner
l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de
nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité
collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à
cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it.
_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_
qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher
étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_,
employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne
reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle.
Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la
conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se
qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons
les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_,
aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle
part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de
dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure
à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des
histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni
_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans
toutes les provinces.

Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements
germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de
l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore
longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne
l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans
aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui
donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_,
plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_),
auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_
(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est
précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les
Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont
persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque
dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et
latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas
arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle.

Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup
sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient.
Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient
comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir.
Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces
époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir
des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après
la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires
pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes,
à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre
glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois
du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica
sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici,
par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction
latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a
souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist
spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque,
on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que
peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes
Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio
exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet....
Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas
apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines
et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces
sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle
encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur
en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos,
Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri,
Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud
contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid
ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid
luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._
Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations
presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche
Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen
Vœlker» se font encore entendre en allemand?

Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La
fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux,
en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit
disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi
générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent
des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des
Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes,
mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites
agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en
tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut
appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et,
à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc.
Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples
qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se
trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent,
pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne
appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté
à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_,
Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours.

Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par
suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu
d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la
langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui
se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette
langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la
langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru
longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en
Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et
avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux
et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du
pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint
dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y
a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays
de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du
teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que
leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas
_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur
idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur
l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les
Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir
_Wælschen_, _Churwælschen_.

L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des
contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui,
aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie
d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de
Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi
depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée
que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_
d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il
est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands,
mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières
invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient
d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme
partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient
_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui
les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par
la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la
bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent
jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des
anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont
aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments
étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes
où vit encore la langue latine.

Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de
l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares
germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres
voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici
naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous
trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi
antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la
domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva
occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant
sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne,
appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises
romanisées.

Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire
romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient,
particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands,
par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où
les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre
les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement
vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités
diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus
germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore
au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il
continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du
Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes,
grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore
jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par
_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette
dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est
inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a
pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux
deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux
_Walachen_.

       *       *       *       *       *

Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire
lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation
courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On
tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_,
_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon
frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si
divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une
seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_
qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit
d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît
pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il
dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par
opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la
menace sans cesse présente à l'esprit.

[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du
Catalogue Clarac).]

La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être
ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion
mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se
trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve
siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme,
l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié
de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_,
dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio
militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum
Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se
familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub
testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque
nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut,
obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et
faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_
Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot
dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur
chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les
Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui
demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le
désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de
ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos
Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le
veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même
simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a
pris une signification plus générale, celle de monde romain, de
civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire.

Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens
et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut
été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain;
Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la
langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les
écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de
_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit
expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand
l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les
écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_
(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux,
avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les
possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment
aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le
reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur
cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il
provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle
prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque.

En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour
caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour
exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce
sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée
accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant
au Franc Charibert, lui dit:

    Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.
      Diversis linguis laus sonat una viro.

_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le
monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.

L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et
reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré
l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire,
on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus
paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que
_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou
cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre.
Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_
semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui
n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_
finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de
Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient,
d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia
Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα,
dont cette province fut la dernière possession en Occident.

En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun
l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à
désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de
Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis
la destruction successive de tous les restes de la domination romaine,
il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_,
ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par
suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un
mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures
romanes.

La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage,
comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain
jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit
l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les
provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie;
la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime
Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte
septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire
lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que
plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand,
n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est
certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément
celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui,
malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans
doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la
rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la
même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation
causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes,
Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les
envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace,
que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à
peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie,
Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations
germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions,
une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba
plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau
persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus
orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre;
mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien
qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses
d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les
_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population
considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux,
et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait
évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne
furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au
contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains
finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute
formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si
l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et
surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles
contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes
arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays;
toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de
la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait
de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers
vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au
contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète,
conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint
finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile:
là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe,
mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était
encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec
s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la
colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de
très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit
cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la
péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche
firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette
province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait
dépeuplée.

Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas
sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus
germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle
a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des
invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact
avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol,
en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie
plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les
Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le
monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant
dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature
anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures
romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la
Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania
s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre
possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses
différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est
parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au
temps de la plus grande splendeur de l'empire....

G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872),
_passim_.



II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE.


On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête
de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les
Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni
le système des grands domaines cultivés par une population servile.

Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les
mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du
Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut
peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre,
suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des
domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite
la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses
lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de
ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la
famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de
Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en
Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre;
ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus,
Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus,
Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette
sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe
siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la
domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et
viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne
signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol.
Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms
latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres.
Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi
trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous
une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont
devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la
filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus,
Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus,
Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos
villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny,
Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.

Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un
domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait
été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par
petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du
nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies
militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la
petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas
apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le
reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de
propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne
aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes
enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu
être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain
nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand
domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois,
mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande
couvrirent presque tout.

Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du
Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il
possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il
l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie
de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y
compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés,
et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui
comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par
comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une
propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de
la petite propriété.

Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure,
paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des
vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des
vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus
«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force
troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus
être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme,
surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons
qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste.

Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses
_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier
appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple
ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est
signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre
impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines
de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui
le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits
hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de
propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire.
Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette
époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des
faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de
l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques
renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un
même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés
les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes
familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une
province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars
dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de
l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien
Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des
Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des
Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.

       *       *       *       *       *

La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il
contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs,
vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les
conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers,
affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux
organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou
_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était
aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers,
l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver
celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des
tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre
système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux,
auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de
l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de
son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de
la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers.
Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_,
administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il
recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux
de tous.

Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en
fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On
comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons
seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien
différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des
esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture;
3º les demeures des petits tenanciers.

Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains
anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées
les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre
que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et
formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les
domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius
Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour
de la _villa_ du maître.

Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que
la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa
rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des
constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour
ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa
rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement
des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous
les objets utiles à la culture.

Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle
devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à
l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que
possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles,
il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé
par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine»,
mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les
hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les
étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et
pour l'hiver.

[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300
environ.]

A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des
bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les
celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits.
Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de
plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à
la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y
baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait
naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son
pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était
complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces
bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_;
nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré,
_curtis_.

A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est
ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non
sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa
urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de
cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements
d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle
a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle
renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner
à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos
salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui
possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations.
Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve
réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de
campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de
plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de
l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du
type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était,
dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la
richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il
n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à
acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons.
Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande
propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il
lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en
profits.

Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au
Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas.
Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel
de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami
Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été
construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des
portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi
la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est
«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un
ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un
_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En
sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se
présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile.
Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par
des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une
galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois
salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos,
_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer.
L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni
d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait
supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles
demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans
laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les
parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond
de la presqu'île de Bretagne.

Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une
chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les
grands propriétaires aient une église dans leur propriété.

La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot
_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans
Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les
jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs
du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son
radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance,
d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du
général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un
mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes,
cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres
constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait.
L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison
seigneuriale.

Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte
et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique,
avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son
moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel,
était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de
village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses
serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_
à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques
suivantes.

Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du
château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient
pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse,
ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à
entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se
croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle,
quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et
l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre».
C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a
l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa
était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un
château élégant, somptueux et ouvert.

Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie,
entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves,
d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de
château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou
celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la
culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs
paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses
foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des
plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant
la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté
Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart
de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des
historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine
n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui
enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du
IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine
comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens
qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est
rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par
ses goûts.

C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand
seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa
jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices
de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients».
C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le
mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les
carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la
causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés,
surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle
déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les
propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels
écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse».
Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se
vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes
du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie
intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute.
Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses
chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les
Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César,
ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui,
comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez
les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois,
passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il
est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques
cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en
déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois
choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut
fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser
des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du
propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi,
bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles
que le moyen âge.

FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine
rural pendant l'époque mérovingienne_,
Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._



III.--LE CHRISTIANISME.

PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN.


...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante
rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le
christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe
siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom
de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser.
Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les
montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont
convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles
gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale.
Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le
marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire,
le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et
les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs,
mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et
du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui
veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès....
Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes
et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de
leurs prétentions....

Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans
nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre
au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur
l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui
n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au
premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable;
c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les
années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation
galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie....
L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a
créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être
considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un
pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès
lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt
l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens;
les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé
dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le
fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est
devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient
tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est
envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du
faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes....

La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les
lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la
réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature
apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose
essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du
judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une
religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière
résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards,
très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine.

Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les
campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes,
elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la
grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable
église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance
ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un
fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la
campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle
du conglomérat chrétien.

[Illustration: Un évêque]

Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes
Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine.
Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du
culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les
villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus
tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A
partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang
qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le
diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques
chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que
la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la
géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et
des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de
subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se
coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent
celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les
registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent
presque pas.

Rome était le point où s'élaborait cette grande idée de catholicité. Son
Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa
sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que
cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces
deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait
été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par
ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela
entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions
douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une
solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre
à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui
qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu
sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre
déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la
catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi
commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute
toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus
ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la
vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa
primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de
l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège;
que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus
grands apôtres à la fois?

...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés
d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont
également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_
prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et
absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_,
absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de
l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises,
correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les
_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un
grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie,
s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette
transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel.
L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette
Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la
protestation.

       *       *       *       *       *

L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société
civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande
société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire,
d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est
vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles,
claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la
terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de
pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien,
mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde
ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le
christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes
modifications.

[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.]

«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais,
en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on
demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et
les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique,
selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de
Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des
affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en
fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces
grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on
ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les
hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur
patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de
nationalité.

Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu
favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le
camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_
divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement
former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société
complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que
le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui
doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde
romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le
chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres
publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le
monde à périr par les Barbares et par le feu....

[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les
apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine
chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir
la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes
aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible
tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la
règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la
légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne
de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances
régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les
puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui
fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques
années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue
sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique.
Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire
romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour
l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la
blesser.

Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement
les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville
idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs
d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et
César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes
Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec
un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville
révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint
Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il
veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la
contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit
le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes,
faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter
le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit
divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs,
celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des
prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux....

La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui
doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste
ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes
affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a
toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul
portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient
l'épée la tient de Dieu pour le bien.»

Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités
extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus
de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle
était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de
garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de
Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait
déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de
l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses
faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand
seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux
gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y
attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista
et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises
les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une
question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile?
La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à
Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et
persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien...
se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était
en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était
l'évêque d'Antioche.

.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait
plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien
de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le
monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues,
de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion,
l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces
conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment
organisé, lui assuraient l'avenir.

Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se
réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur
qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri
des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées
et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous
Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les
empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.

La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et
Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église
triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force
intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie,
de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de
l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été
servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire
d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur
des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui,
dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce
qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la
domination de l'Église....

La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint
l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien,
c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée,
un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui,
même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de
la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était
atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point
l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire
comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images
apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut
pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais
de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y
tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien
d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...;
ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint
empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église
du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge....

E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy,
1882, in-8º. _Passim._



IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE

D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE.


On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique
au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En
général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que
cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques
années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses
fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir.
C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous
disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien
Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et,
comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel
de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue
pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux
sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces
chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on
s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des
morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages,
qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et
rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions
d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans
ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient
des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues;
des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des
vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux,
qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre
chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou
qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur
parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des
athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs
astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent
emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres
personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces
travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices
plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus
particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés
les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les
temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il
est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle.
Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le
plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains
manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs
faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux
gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le
maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à
manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles
pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque,
c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été
nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places
que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les
mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû
souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il
revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il
commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de
tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut
naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne
tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a
chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui
enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et
ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles
sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient
tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien
semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance
à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en
commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et
glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle
de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas
assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son
aveu même, les coupables ne sont que l'exception.

Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les
épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis,
comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce
tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire
ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce
qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été
trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu
pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses
entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles
trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses
ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le
souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il
leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en
détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux
habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de
débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des
accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les
futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande
ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à
louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit
plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du
prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce
tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous
les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le
monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage
pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus
corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que
pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient
passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait
pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les
enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à
l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines
coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous
les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le
soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les
chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il
va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de
ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir
chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que
vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il
sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au
besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque
fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première
apparition de l'abbé du XVIIIe siècle?

Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien;
et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins
accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les
lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie
d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire
un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine
attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est
et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme,
qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent
des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité;
il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent
la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie
privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de
renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout
occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend
soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes
puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en
faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans
fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet
quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses
enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui
ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on
vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est
porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux
autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable
de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir
grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde
de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme,
favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que
nous la montrent les lettres de Pline.

Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de
Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de
cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut
la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui
les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille
on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de
se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous
trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes
d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la
veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait,
on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour
l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que
l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer
d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son
optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un
mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque
plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne
cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était
une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables
que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples
les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus
forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont
encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été
plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée,
que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les
carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons
vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne
peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les
situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible
qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si
grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares!

[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de
la Tribune aux Harangues).

Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un
bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard
sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une
arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de
la basilique Julia.]

Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents
fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui
auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un
qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est
infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée
dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la
capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que
l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs
esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles
extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif
encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la
ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les
preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a
tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers
n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui
était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce
sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui
les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien,
qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en
souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré
les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle
vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,
et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise.
C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles
nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de
l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se
tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au
spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa
civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas
s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va
tomber.

G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,
Hachette, 1894, in-16.

     BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et
     II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en
     Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la
     restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en
     744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia
     d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,
     Bologna, 1895, in-16.



CHAPITRE II

LES BARBARES.

     PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération
     des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths
     et Théodoric._

     _Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la
     Germanie._

     _Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les
     grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques:
     Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._



BIBLIOGRAPHIE.


     Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les
     invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous
     n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam
     (_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire
     romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les
     barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy
     (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de
     l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est
     intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,
     1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du
     moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.
     in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch.
     Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est
     déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte
     der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd.,
     revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und
     romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même,
     _Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.
     in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
     Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde
     ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte
     bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de
     O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis
     zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les
     établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her
     invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et
     les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX
     (1894), p. 405.

     L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la
     France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry
     (_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu
     beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours
     habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et
     discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs
     im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F.
     Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken
     unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans,
     _Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_,
     Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique
     des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut
     recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou
     publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous
     ce titre: _La Gaule mérovingienne_.

     Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées
     avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions
     mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º)
     a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de
     J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et
     administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882,
     in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,
     Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions
     politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont
     consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888;
     _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système
     féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand
     ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des
     institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890,
     in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet,
     _Histoire des institutions politiques et administratives de la
     France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir
     l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.
     Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour
     l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne,
     v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.

     La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la
     chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G.
     Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire
     mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de
     Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie).

     =L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie,
     Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec
     profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_,
     Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique
     du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A.
     Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende
     der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister,
     _Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_,
     Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché
     d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º.

     Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,
     Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire
     romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été
     renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.
     Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
     mérovingienne et carolingienne_.



I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.


L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres,
portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un
peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les
hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,
après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia
cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des
relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui
creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation
de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme,
disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient
l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans
l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y
eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite
par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes
entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école
d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du
christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.
Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie
que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la
vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit
semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le
transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire
intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna
pour piédestal au christianisme.

Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le
dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et
contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique,
faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées
corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la
vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans
le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le
langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable
et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église
écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme
étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque
avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un
esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le
bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en
travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions
bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur
dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le
démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.

L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises
orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de
l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques,
était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit
la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout
différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus
ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun
assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut
pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse
non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de
curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.»
Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la
science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est
merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le
monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité
païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la
vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie
intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que
dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit
hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain
arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la
discipline et sur la foi.

L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se
constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il
entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une
affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux
provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient
de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la
chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur
présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des
articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la
victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance
envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se
disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que
dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....»

Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve
siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la
destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou
contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie
est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles
théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les
règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture
ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme
superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le
dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la
littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape
Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et
je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se
rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon
intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église
prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait
duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus»,
avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse
est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical
dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret
les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en
décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée.
Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves
pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour
les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.
Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione
divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent
apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur
déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher
présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la
source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du
manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus
entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne
reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le
Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin
que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi
qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières.

       *       *       *       *       *

La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une
morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël,
où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec
la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon
terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,
placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du
christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un
pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a
pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus
près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu,
combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du
Christ?

Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait
le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication
intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter
jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et
mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons
se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église
elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs
acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut
attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs
temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations
troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues
l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre
asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude
l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette
ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à
minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la
présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont
ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale
était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se
rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises
furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut
avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés
au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était
pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter
les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de
Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent
attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance
populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait
produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a
certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des
martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs
restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en
Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps
des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des
ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi
de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour
éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où
on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints
commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques
prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux
polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre
les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour
proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul;
mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois
dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle
savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises
placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au
lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus
volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa
puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec
Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et
l'universel divin localisé.

[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)]

En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par
l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion
où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la
commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés
en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où
le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les
païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés
chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination
et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements
sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui
retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi.
Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations
données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de
spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour
chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du
précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore
n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la
partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister
à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel:
l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui
deviennent de plus en plus brillantes.

Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_,
comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi
elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et
de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures
prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme
était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était
imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles
minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair,
manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la
qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des
vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence
ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de
l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de
toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit:
«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église
réclame les prémices et la dîme.

Il y a péril certain que le fidèle qui paye la dîme, jeûne aux jours
prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir
rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont
les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le
vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du
pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la
redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien
enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers
l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans
le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes
matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas
seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur
l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des
parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint
Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le
délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son
intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles
recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape,
et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice
Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête
de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint
ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font
briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on
ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les
toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques
à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de
placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à
l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques
elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa
maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes
que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc
une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les
obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en
rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à
domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait
auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse.
Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en
terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la
poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie
croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit
saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte,
bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles
innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très
nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses
vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut
auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux,
de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la
multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les
hommes qui était un des caractères du paganisme.

La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il
ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute
religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain
au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et
pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans
l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir
les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire
des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était
trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à
peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y
glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps
impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour
vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre:
famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit
l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule
lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins
de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien
d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y
peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou
romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises
curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait
l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi
lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le
disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie
prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit
effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa
portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de
toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant:
la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes;
mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même
acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique
activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe
siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances,
n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un
chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques
grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu,
ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le
monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste,
était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son
successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues
chaînes du plus grand des apôtres!

       *       *       *       *       *

La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme
du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque
Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont
comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles
misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire
a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de
ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si
puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être
du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et
funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une
très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue
grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de
sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques,
et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais,
comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète
la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et
des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne
comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des
idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les
petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une
autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses
livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche
où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à
tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été
oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se
succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme
aveuglées.

Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est
l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il
ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et
cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du
monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne
regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui
suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à
force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et
tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance
pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la
multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle
gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du
milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui
inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus
délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de
perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une
peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers,
qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de
ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion
profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits
et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un
bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque
dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des
pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux
voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après
qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les
humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni
aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son
assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace
de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête
à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête.
Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui
montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la
volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette
naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de
sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma
nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en
ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver
Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux
lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet
homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de
grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les
approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les
modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de
Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils
Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par
l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les
Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis,
en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu;
mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner....
Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les
Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils
l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du
royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber
chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant
le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable
à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis
avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce
saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce
panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit,
où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la
droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les
cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui
nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par
le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la
montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse
pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce
monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu
tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec
l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de
son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis
soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon
ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être
relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée.

Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le
respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses
privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un
évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable
conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par
le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius
avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces
surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On
ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui
viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère
pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de
saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne
sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce
mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par
tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes:
trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui
touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est
approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son
corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un
agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le
berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du
martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le
bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la
fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au
contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements
de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau
qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute
une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui
violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant
toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force
de larmes et de prières.

Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints,
propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du
culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence
tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain,
il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son
œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la
civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque
manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles:
miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères.
Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le
successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la
gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la
hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni
aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il
ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres,
il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les
tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a
tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la
renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a
écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la
continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles
s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien
que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est
précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire
universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la
mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu
créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier,
qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au
passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des
guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint.
C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des
crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande
victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et
célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des
égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une
lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée
à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois
journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à
ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que
son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux
grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les
maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une
dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière
recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture
suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière
faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements,
et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête
qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la
salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne
l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue
tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en
léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin
ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire,
reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance,
s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable
antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des
médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents
réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon
aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!»

Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme
littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de
dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette
religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort
pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de
difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très
belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une
éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète
législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa
droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les
étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils
présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme
deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils
brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des
étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin
qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs
actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous
voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites,
resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde
des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu,
prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin,
apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner
des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un
bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a
aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres.
Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint
Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus»,
doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et
saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de
Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait
avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique,
une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands
miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints
personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le
porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face
regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient
sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius,
citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison
les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un
des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une
chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme
fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches,
aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme
l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église,
son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le
néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône
l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la
succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan
toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient
leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le
«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises;
sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si
grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il
voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout
pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes
ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où
il avait vécu, parmi les saints.

Grégoire est donc une exception dans l'Église mérovingienne, et, pour
étudier l'action de cette Église sur les peuples de la Gaule, il faut
retrancher de la religion de l'évêque de Tours les traits qui
l'embellissent. Il faut aussi placer à côté de lui et de quelques
évêques bons et saints comme lui ces ecclésiastiques étranges, dont il
étale les vices et raconte les crimes: l'évêque de Vannes Æonius, un
ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bête et tomba
saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se
prennent de querelle à la table de Gondebaud et se reprochent leurs
parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient à gorge
déployée; Salone et Sagittaire, qui vont à la guerre avec casque et
cuirasse et font pendant la paix le métier de coupeurs de bourses,
s'attaquant même aux hommes d'Église, comme ce jour où ils envahissent à
la tête de leurs bandes la maison d'un évêque occupé à célébrer une
fête, maltraitent l'hôte, tuent les convives et s'enfuient chargés de
butin; brigands incorrigibles, déposés par un concile, mais rétablis,
enfermés par Gontran dans un monastère, puis libérés,--tant il y avait
d'indulgence pour des crimes d'évêques,--jouant la comédie de la
pénitence, répandant les aumônes, jeûnant, psalmodiant nuit et jour,
puis retournant à leur vie habituelle, c'est-à-dire buvant la nuit
pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de
l'aurore, et se levant vers la troisième heure pour se baigner et se
remettre à table où ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans,
qui «n'a pas laissé passer un jour, ni même une heure, sans commettre
quelque brigandage»; Pappole de Langres, dont Grégoire se refuse à dire
les iniquités, prétérition qui permet de supposer des monstruosités, car
le bon évêque n'est pas pudibond. A côté de ces princes de l'Église
séculière, on pourrait nommer tel abbé assassin et adultère, tel ermite
qui, ayant reçu de quelques fidèles en témoignage de vénération une
provision de vin, se mit à boire et à courir les champs, armé de pierres
et de bâtons, si bien qu'il fallut l'enchaîner dans sa cellule; enfin
cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une
princesse mérovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovère.
Grégoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication
les religieuses qui désertent le cloître, elle se rend auprès du roi
Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'évêques
examinera ses griefs. De retour à Poitiers, elle trouve la maison en
grand désordre; plusieurs de ses compagnes se sont mariées. Craignant
alors le jugement épiscopal, elle arme une bande de vauriens. Les
évêques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les
assiègent dans une église, d'où ils s'enfuient non sans avoir reçu force
mauvais coups. De son côté, Leudovère, qui a été chassée, arme ses
serviteurs. Poitiers est en proie à la guerre civile. «Pas un jour sans
meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes.» A la
fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes;
un comte prend d'assaut le monastère; un concile condamne les révoltées
à la pénitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales
montrent de quel cortège était entouré Grégoire, et ils expliquent en
partie pourquoi l'Église mérovingienne a été impuissante à corriger les
mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger
superficiellement les choses que d'attribuer à la seule perversion des
ecclésiastiques le désordre moral de la société mérovingienne. Cette
perversion est, non point une cause, mais une conséquence de la
corruption de la religion chrétienne, car la religion, comme la
comprenait et la pratiquait Grégoire de Tours, descendant de l'âme
exceptionnelle du saint évêque dans la masse ignorante, n'y pouvait
produire qu'une idolâtrie grossière et l'immoralité.

       *       *       *       *       *

Sans doute, il y a dans l'Église comme dans la conscience de Grégoire
une survivance du divin. Même dégénérée, elle est bienfaisante, car les
efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du
christianisme montre que la recherche d'une perfection idéale est
chimérique, si le contraste entre la laideur des choses et la beauté du
rêve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimère et
le rêve ont en ce monde leur utilité. Tout indignes que soient tant
d'ecclésiastiques, l'Église exerce une haute magistrature d'humanité.
Elle est la protectrice légale des misérables. A l'évêque sont confiées
les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les
pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les
dimanches; il donne asile aux lépreux, qui sont des réprouvés parce que
leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protègent
l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe siècle qu'elle
n'était à Rome, au temps où la législation impériale l'avait pris en
pitié, et en Germanie, où l'on ne connaissait pas l'esclavage
domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grégoire, ce
Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des
torches allumées, jusqu'à ce que la brûlure fît tomber la chair et
calcinât les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murènes de
leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonçaient
des épingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'Église répète à ces
Barbares la défense de tuer l'esclave; elle y ajoute la défense de le
vendre hors de la province et de séparer les époux qu'elle a unis au nom
de Dieu. Elle fait plus: elle proclame «l'égalité du maître et de
l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de différence entre les
personnes». Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement
qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libération des esclaves
au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mêmes,
promettent au maître libérateur qu'il «recevra sa récompense dans la vie
future auprès du Seigneur». Elle traite bien ses propres serfs: dans la
hiérarchie de la servitude, les serfs d'Église sont placés en tête à
côté de ceux du roi. Bonne propriétaire, elle fait à ces ouvriers de ses
domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se
réfugient sous sa protection prouve qu'alors déjà on savait ce que dira
plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse.

L'Église accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les
épreuves judiciaires: quand un accusé, pour prouver son innocence, offre
de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauffé auprès de
l'autel; si l'accusé est jeté tout garrotté dans une cuve dont il doit
toucher le fond, un prêtre bénit l'eau; s'il doit se battre contre son
adversaire, l'Église bénit les armes des deux champions. L'Écriture est
employée à justifier ces bizarreries grossières: Dieu n'a-t-il pas sauvé
Loth du feu de Sodome, Noé des eaux du déluge, et David n'a-t-il pas
combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu était réputé manifester
l'innocence et révéler le criminel, l'Église ne pouvait récuser le juge
infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans
les guerres privées: entre deux partis près d'en venir aux mains, elle
«intervient», comme disent les formules, pour «rétablir la concorde et
la paix». Elle demande à l'offensé d'accepter la composition, et elle
aide au besoin l'offenseur à la payer. Elle révèle aux Barbares des
sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle éprouve pour le sang
versé: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux
menacés d'un châtiment juste ou immérité, elle ouvre ses asiles, où elle
les défend, non contre le juge, mais contre la violence immédiate, car
le droit d'asile tel qu'il était alors pratiqué n'était pas une
usurpation de l'Église sur la puissance publique: elle rendait les
réfugiés après avoir reçu la promesse qu'ils seraient jugés
régulièrement et les avoir assurés autant que possible contre la peine
de mort.

L'Église a donc prononcé des paroles belles et douces, perpétué au
milieu des violences le sentiment de la miséricorde, essuyé bien des
larmes, épargné des tortures à la chair humaine. Elle a rappelé aux
Barbares qu'ils avaient une âme que le péché mettait en péril. _Remède
de l'âme_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation était
bienfaisante. Le moyen le plus souvent employé d'assurer le remède à son
âme était sans doute la libéralité envers l'Église: qu'importe! Elle
seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le
remède ait été quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation
d'une œuvre de charité pour que l'humanité sache gré à ceux qui ont
trouvé les mots _remedium animæ_. Mais ces mots nous livrent aussi le
secret de la religion mérovingienne, égoïste, intéressée, reposant tout
entière sur un calcul, aisément satisfaite par des pratiques extérieures
et confondant l'acte pieux avec la piété. La nation des Francs s'imagine
qu'elle est liée à Dieu par un contrat qui règle les devoirs
réciproques. «Vive le Christ, qui aime les Francs!» dit un prologue de
la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait poussée sur un champ
de bataille après la victoire, signifie: «Vive le Christ, parce qu'il
aime les Francs!» Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits à
l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui «a reconnu la
sainteté du baptême et somptueusement orné les corps des martyrs d'or et
de pierres précieuses». Être baptisé, donner des tombeaux et des châsses
aux reliques des saints, bâtir des églises et les enrichir, cela procure
une créance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se présentera sans
crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon
attribué à saint Éloi: «Donne, Seigneur, parce que nous avons donné!
_Da, Domine, quia dedimus!_» La puissance de l'argent est telle qu'elle
crée la liberté du mal par cela même qu'elle en détruit les effets. Les
hommes s'imaginent qu'il y a une compensation réglée pour les péchés,
comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et
l'effaçait. Cette coutume germanique a été adoptée par l'Église comme
les épreuves judiciaires, et déjà sont rédigés des livres pénitentiaires
où la taxe des péchés est une véritable dispense de vertus.

La plus grande marque de l'impiété de ces païens parés des dehors du
christianisme, c'est qu'ils réduisent Dieu et ses saints à la qualité de
forces que l'homme peut subjuguer et employer à sa guise. On leur
propose des marchés à tout instant. La femme d'un sacrilège frappé d'un
mal terrible, pour avoir blasphémé contre un saint, demande à celui-ci
la guérison du malade et dépose des présents dans son église; le malade
meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donné, car elle n'a donné qu'à
condition. La grand'mère d'un enfant qui vient de mourir porte le corps
dans une église consacrée à saint Martin et où se trouvaient des
reliques que sa famille avait été chercher à Tours. Elle explique au
saint dans quelle espérance ses parents avaient fait un long voyage pour
aller quérir ces précieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite
pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire
briller dans son église la lumière des cierges. Les prêtres mêmes
prétendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi
Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait à l'église
d'Aix. L'évêque, s'adressant au saint patron, lui dit: «Très glorieux,
on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes
tant que tu n'auras pas vengé tes serviteurs de leurs ennemis et
restitué à la sainte église les biens que l'on t'a volés.» Puis il met
des épines sur le tombeau, des épines aux portes de l'église. Les saints
mis en demeure de cette façon s'exécutent: saint Martin rend la vie au
cadavre, et saint Métrias punit de mort le spoliateur. C'est l'Église
qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'étaient des plumes
ecclésiastiques qui en perpétuaient le souvenir. Comment les simples
fidèles ne se seraient-ils pas imaginé que la puissance vénale des êtres
célestes pouvait être requise même pour le mal? Mummole, un de ces
Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le
cédaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend
qu'Euphronius, marchand syrien établi à Bordeaux, possède des reliques
de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attaché à
son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu'à lever le bras pour
mettre ses ennemis en déroute. Mummole se rend chez Euphronius et,
malgré les prières du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pièces
d'or, il fait ouvrir la châsse par un diacre qu'il avait amené, prend un
doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu'à ce qu'il l'ait
brisé en trois morceaux, et, après s'être mis en prière, en emporte un.
«Je ne crois pas, dit Grégoire, que cela ait fait plaisir au
bienheureux»; mais c'était le moindre souci de Mummole: il croyait
s'être acquitté envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites
d'agenouillement et de prières, et ne doutait pas de l'efficacité du
talisman. Ainsi pensait Chilpéric, qui, ayant violé la parole donnée à
ses frères en s'emparant de Paris, entra dans la ville, précédé de
reliques qui devaient le mettre à l'abri de tout mal. Frédégonde fit
mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de
Sigebert, elle leur dit: «Si vous revenez vivants, je vous honorerai
vous et votre lignée; si vous périssez, je répandrai pour vous des
aumônes dans les lieux où les saints sont honorés.» Elle ne doutait pas
que les saints, bien payés par elle, ne fissent dans l'autre monde à ces
deux misérables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils
échappaient à la punition de leur crime.

Grégoire nous fait connaître nombre de personnages dont il nous cite les
paroles et nous conte les moindres actions; grâce à lui, nous vivons
dans leur intimité: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on
puisse dire qu'il soit un chrétien? Sera-ce Gontran, cet homme «d'une
sagesse admirable», et qui avait l'air «non seulement d'un roi, mais
d'un prêtre du Seigneur»? De son vivant même, il faisait des miracles.
Une pauvre femme, dont le fils était mourant, se glisse un jour à
travers la foule jusqu'à lui, détache de son vêtement des franges et les
infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade
guérit. Quel chrétien était donc ce miraculeux personnage? Il s'est
complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre
d'actions atroces; par exemple, à la mort d'une de ses femmes, il a fait
périr les deux médecins qui l'avaient soignée sans la guérir. Un jour,
en chassant dans les Vosges, il trouve une bête tuée; il interroge le
garde-chasse, qui dénonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le
méfait, le duel est ordonné. Deux champions sont choisis: celui de
l'accusé, qui était son propre neveu, a le ventre percé d'un coup de
couteau au moment où il se mettait en devoir d'achever son adversaire
qu'il avait renversé. Chundo, se voyant condamné, s'enfuit vers la
basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrête avant qu'il
atteigne le seuil sacré, et, sitôt qu'il a été saisi, le fait lapider.
Le même prince a commis maints parjures, et nulle parole n'était plus
incertaine que la sienne; mais il était, à tout prendre, moins méchant
que les autres rois, et il avait des goûts ecclésiastiques: il se
plaisait en la compagnie des évêques, les visitait, dînait avec eux. Il
aimait les cérémonies religieuses, sur l'effet desquelles l'Église
comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, éblouis par
l'éclat des luminaires, respirant à pleines narines l'odeur des parfums,
écoutant les chants des prêtres et mis en recueillement par la
célébration des mystères, se croyaient transportés au paradis. Gontran
paraît avoir été surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait à sa
table plusieurs évêques, il pria Grégoire de faire chanter un psaume par
un de ses clercs, puis il demanda successivement à tous les évêques d'en
faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le «bon roi»
avait une autre vertu, qui était son respect pour la personne des
évêques: comment n'aurait-il pas craint de leur déplaire? Un jour, il a
fait emprisonner un évêque de Marseille, et la Providence divine lui a
envoyé une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enfermé dans un
couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pénitence; mais
aussitôt son fils est tombé malade et ses serviteurs l'ont supplié de
mettre les deux évêques en liberté, de peur que l'enfant ne vînt à
périr: «Relâchez-les, s'est-il écrié, afin qu'ils prient pour mes petits
enfants!» Pourtant il savait bien que ses prisonniers étaient des
bandits, mais il redoutait le caractère sacré dont ils étaient revêtus;
il ressentait cette sorte de terreur inspirée par les prêtres de tous
les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces
superstitions, ces simagrées et ces niaiseries que Gontran passe pour
bon chrétien, prêtre et saint!

Pourquoi donc ces hommes n'étaient-ils pas des chrétiens?... Les
Mérovingiens n'ont pas été des chrétiens parce que l'Église
gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme.
Enfermée dans cette orthodoxie littérale dont les termes sont arrêtés à
jamais, à la fois ignorante et sûre d'elle-même, elle ne sait plus
pénétrer dans l'âme d'un païen, l'étudier, y analyser les croyances et
les sentiments religieux, trouver le point de départ d'une prédication
et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrétiens
philosophes, à l'état des intelligences et des cœurs. Que fallait-il
faire pour transformer Clovis en un chrétien? il fallait retrouver la
notion du Dieu suprême dans la religion germanique parmi la foule des
génies et au-dessus des grandes figures qui représentaient les idées de
l'amour, de la fécondité de la terre et de la puissance du soleil;
insister sur le sentiment germanique de la fragilité de cette vie placée
entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui
ont vécu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et
préparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un
superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr et
pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner
sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi les misérables et mourir
d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de
sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns
envers les autres. Proposer à Clovis le christianisme, c'était lui
demander la transformation de tout son être. Or, si l'on en croit
Grégoire de Tours, lorsque Clovis hésitait à reconnaître dans le
Crucifié le maître du monde et reprochait à sa femme «d'adorer un dieu
qui n'était pas de la race des dieux», Clotilde lui faisait honte de
vénérer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souillé les hommes de son
amour et qui a épousé sa propre sœur, puisque Virgile fait dire à
Junon qu'elle est «et la sœur et l'épouse du maître des dieux»; mais
Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne
comprenait pas par conséquent cette dialectique surannée, employée jadis
contre les païens d'Athènes et de Rome, et que l'Église ne se donnait
pas la peine de renouveler. Aussi les réponses du roi barbare
montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour où il
a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pensé au Dieu de
Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine théologie qu'elle
lui avait enseignée, mais pour inviter le Christ à montrer sa force:
«Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la
victoire à ceux qui espèrent en toi. J'ai imploré mes dieux, mais ils ne
me prêtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle.
Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes
ennemis!» Entre ses dieux et le Christ il a donc institué une sorte de
duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montré le plus fort, il
l'adora, non pour être né dans une crèche et pour être mort sur la
croix, mais parce qu'il avait cassé la tête de ses ennemis.

Peu importe que Grégoire nous ait exactement conté l'histoire de la
conversion de Clovis; il suffit qu'il se la représente comme il fait
pour que nous sachions qu'un des évêques les meilleurs et les plus
éclairés de la Gaule ne soupçonne même pas qu'il faille chercher une
méthode de prédication à l'usage des païens germaniques. Point de preuve
plus convaincante de l'inertie intellectuelle où l'Église était tombée.
Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme
l'énergie intellectuelle des premiers siècles avait été la cause
principale des victoires remportées sur le paganisme grec et romain.
L'activité de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les
hérésies, mais les combats que l'Église livre alors sont de guerre
civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extérieur, la
guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. Victorieuse une
seconde fois, l'Église se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et
qu'elle a mission de continuer l'œuvre des apôtres? Non, car elle a
fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de
la sagesse antique qui avaient servi à élever l'édifice du dogme.
L'édifice demeure isolé, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le
monde après que la civilisation ancienne s'est éteinte. Le prêtre ne
cherche plus la libre adhésion des intelligences: il impose une doctrine
réduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend
plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En même temps que le
vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrétien a été
alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossières. Occupé
à tant de petits devoirs, enchaîné par les liens d'une dévotion
compliquée, il a fait assez quand il s'est occupé de lui-même et qu'il
s'est mis en règle avec les prêtres et avec les saints.

E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans la
_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886.



II.--LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE.


Un roi mérovingien, gouvernant la Gaule romaine, procédait à la fois du
roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intéressant de
rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus.
Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des
_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit
romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il
faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne
sont jamais simples. Quand on a discerné, dans les documents ou les
faits de l'histoire mérovingienne, tels ou tels éléments romains ou
germaniques, on n'est pas autorisé à dire: Ceci est romain, cela est
germanique, et le mélange a produit la société mérovingienne. Une
pareille méthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est-à-dire
une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau.
Cette réserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, très
confusément, sans en avoir délibéré, par la fatalité des circonstances,
ont suivi tantôt les sentiments et les habitudes germaniques, tantôt les
errements du pouvoir impérial.

La royauté germanique n'était pas faible au point de n'avoir pas
d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au
village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_;
le roi ne commandait à la guerre qu'après que le peuple l'avait décidée;
il ne faisait exécuter le jugement qu'après que le peuple l'avait
prononcé; mais un personnage unique est toujours considérable dans un
État simple, où l'on n'a point l'idée des sinécures et dont la
constitution toute primitive ne prévoit pas tous les besoins. Les
Germains n'étaient point des sauvages; ils avaient un droit qui réglait
les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'était
l'état de paix; or, c'était le roi qu'ils chargeaient de faire observer
le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction
d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obéissaient à cet
instinct naïf qui pousse les hommes à élever au-dessus du commun la
personne de leur chef afin de s'expliquer à eux-mêmes leur obéissance:
ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille
royale était trop mêlée au peuple et on la voyait de trop près pour que
le roi fût l'objet d'un culte à la façon des monarques orientaux, et il
arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les
Hérules massacrèrent un jour leurs princes et ils essayèrent de vivre
sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point
qu'il leur fût permis d'élever le premier venu à la dignité suprême, ils
envoyèrent des ambassadeurs dans une île lointaine où s'était établie
une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille
sacrée. Chez d'autres peuples, la personne auguste a été souvent
maltraitée: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient été battus
ou que la moisson avait été mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui
prêtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les éléments, comme
font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de
n'avoir pas veillé sur la récolte. La preuve que le roi était en dehors
et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'était pas estimée, à
l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la
croyait trop précieuse pour être évaluée en argent. Le roi anoblissait,
pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur élevait un homme libre
au-dessus de ses concitoyens et même un esclave au-dessus d'un homme
libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme.
Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection
particulière à des personnes, qui devenaient tout de suite privilégiées.
Son autorité, bien qu'elle fût contredite et limitée par toutes sortes
de résistances, n'était donc pas définie nettement; il s'y mêlait une
sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable.

Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au début d'une
histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cité
romaine. En aucun temps, cette cité n'a ressemblé au petit État
germanique appelé _civitas_ par les écrivains latins, qui ont l'habitude
d'assimiler les institutions étrangères et les leurs, alors même que
l'assimilation n'est pas légitime. Il est vrai qu'en Germanie comme à
Rome le point de départ de l'organisation politique a été la famille,
mais le passage de la famille à l'État s'est fait très vite dans
l'étroite enceinte de la cité romaine: il ne s'est jamais achevé chez
les paysans germains, disséminés en maisons isolées ou répartis dans de
vastes villages. Le peuple germanique a gardé le désordre d'une
organisation incomplète, au lieu qu'à Rome a régné la discipline de
l'_imperium_, c'est-à-dire du pouvoir absolu exercé par le magistrat au
nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet,
que la langue moderne oppose l'un à l'autre, se complètent l'un par
l'autre, la _respublica_ étant le lieu idéal où s'exerce l'_imperium_.
Le magistrat romain a d'abord été unique et viager et s'est appelé le
roi. La magistrature a été partagée ensuite entre les deux consuls, puis
le consulat s'est démembré; mais toutes les magistratures dérivées de
la royauté ont gardé l'_imperium_. A la fin, à la suite des guerres, de
la conquête du monde et des révolutions, le magistrat redevient unique
et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles
formes de la constitution, les magistrats, les comices, le sénat, puis
il les efface les unes après les autres. En lui s'était faite la grande
synthèse des divers pouvoirs dont l'existence simultanée avait donné à
Rome une sorte de liberté politique, mais très différente de la nôtre,
car elle n'avait jamais eu pour objet de faire échec au pouvoir et de
l'annuler.

L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir
militaire: même au fond de son palais, il était réputé commander et
combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il
triomphait. Il eut le pouvoir législatif; on l'appelait la loi vivante,
_lex animata in terris_, et comme la loi personnifiée est supérieure à
ses propres manifestations, il était affranchi des lois, _solutus
legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y
avait de jugement définitif que le sien, car il recevait les appels des
sentences rendues par ses officiers. Toute autorité était une délégation
de la sienne. Le monde était administré par le _palatium_, où les divers
offices savamment distribués se partageaient le gouvernement central. Du
palais descendait une hiérarchie de fonctionnaires, dont chacun avait
son office, car l'empire avait inventé ou du moins perfectionné le
système de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife
et chef de la religion. Personnification de la cité, dont _la majesté_
et la sainteté sont en lui, il a été, dès l'origine, l'objet d'un culte
public; au IIIe siècle, quand la dignité impériale a été revêtue par
des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractère de ces
monarchies orientales où le prince était dieu. Le _princeps_ dédaigne
alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus
même _imperator_: il est le maître, _dominus_. Il est dieu pour son
propre compte, _præsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui;
on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habillé de pourpre,
de soie et d'or, coiffé du diadème; son palais est sacré, sa chambre
sacrée, sa main sacrée, ses finances sacrées.

[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.]

Contre cette idole s'est insurgé le christianisme pour l'honneur du
genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traités d'abord
en ennemis irréconciliables. Les chrétiens, ne pouvant comprendre le
monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pût
jamais devenir chrétien, annonçaient la fin des siècles et appelaient de
leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se
rapprochèrent au IVe siècle; les deux termes de l'antinomie se
concilièrent. Mais l'empereur, le jour même où il reconnut à l'Église le
droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un maître, toujours
vêtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tête. Son palais, sa
chambre, sa main, son trésor demeurent sacrés. Il donne à l'Église ses
premiers privilèges; il appuie ses préceptes de la force du bras
séculier; il ordonne la célébration du dimanche; il décrète la
suppression du vieux culte païen, qu'il appelle _superstitio_ et
_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'être
frappé du «glaive vengeur»; mais il ne s'est jamais considéré comme un
serviteur de l'Église. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef
de la religion. Quatre ans après l'édit de tolérance rendu par
Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, même lorsque
Gratien aura renoncé au titre, l'empereur restera grand pontife.
Constantin a présidé le concile de Nicée; il a fait, dans ses
proclamations impériales où il exhorte ses sujets à se faire chrétiens,
les premiers sermons qu'ait prononcés un empereur; ils lui ont été
dictés, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mêmes,
régulièrement, comme une besogne de leur office impérial. Ils seront des
théologiens, tantôt orthodoxes et tantôt hérétiques, mais imposant
toujours leurs croyances. Ils donneront leur bénédiction. Le peuple et
les évêques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escortés
par les thuriféraires. Leurs images seront saintes et entourées de
l'auréole. Singulière histoire que l'histoire de cette auréole! Les
rayons en sont empruntés à la divinité des rois d'Orient, à la divinité
de l'ancienne Rome, à la divinité même du Christ et à la sainteté des
apôtres; car tout se mêle et se confond dans la personne du _princeps_,
et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflète tout à la
fois la majesté de l'histoire profane et la majesté de l'histoire
sacrée.

Roi germain, _princeps_ romain, quelles différences entre ces deux
personnages! Et pourtant les rois mérovingiens ne pouvaient se
soustraire à l'obligation de les jouer tous les deux.

       *       *       *       *       *

Ils ont joué le personnage impérial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils
appellent sacré. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le
gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des
titres romains. Ils font des édits et des décrets comme l'empereur. Ils
prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le système des
impôts romains. Ils sont représentés dans les provinces par des
officiers. Juges suprêmes, ils s'assoient au tribunal «pour entendre et
juger les causes de tous». On les qualifie de «Votre Excellence, Votre
Sérénité, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimité». Les
hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur «mémoire divine».
Eux-mêmes disent que «Dieu leur a commis la charge de régner» et qu'ils
sont ses mandataires.

[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouvé, en 1633, dans le tombeau
de Childéric Ier, père de Clovis. L'original a été volé en 1831 au
cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.]

Qu'y a-t-il de réel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte
entre le _palatium_ mérovingien et le _palatium_ romain montrerait que
le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonné; que
maints offices désignés par des noms romains sont d'origine germanique
et que d'autres étaient inconnus à la cour impériale; que le
_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal
définies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, où
toutes les affaires étaient discutées devant l'empereur par le questeur
du sacré palais, qui était une sorte de ministre d'État, et par les
chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible
entre l'administration romaine et l'administration mérovingienne? Où est
la hiérarchie des officiers? Où la séparation des pouvoirs? La
principale division administrative au temps des Mérovingiens est le
comté: ils l'ont trouvée toute faite; elle était très ancienne. Lorsque
Rome avait organisé la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque
peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre géographique
consacré par une longue tradition; l'Église fit de la _civitas_ le
diocèse, et les Mérovingiens en firent le comté; mais ils remirent au
comte la délégation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge,
un gardien de la paix générale, un percepteur qui devait compter chaque
année avec le trésor, un chef militaire préposé à la levée et au
commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un
fonctionnaire romain, alors qu'il n'était pas, à coup sûr, aussi
expérimenté. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au
moment même où les administrateurs devenaient plus incapables. Au régime
de la loi unique avait succédé le régime des lois personnelles, et il
fallait que ce juge jugeât suivant leurs lois le Romain, le Franc, le
Burgonde, qui vivaient dans son comté. Ce percepteur eut fort à faire
avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impôt, et avec les Romains
qui surent s'y soustraire dès que les désordres commencèrent. Comme il
n'y avait plus d'armée permanente, il fut très malaisé à ce chef
militaire de réunir et de commander des troupes d'hommes à qui l'État ne
donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallèle
entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait à faire les
mêmes réflexions. Le roi mérovingien est le juge suprême, mais il ne
faut pas trop se fier à la formule solennelle qui le montre siégeant
entouré «de ses pères les évêques, de ses grands, de ses référendaires,
de ses domestiques, de ses sénéchaux, de ses chambellans, de ses comtes
du palais et de la foule de ses fidèles», car nombre de crimes énormes
et publics ont été commis sans encourir une répression, et l'on voit
souvent le roi procéder par exécutions sommaires. Quant aux appels, le
nombre en était réduit par l'usage des épreuves judiciaires, desquelles
il ne pouvait être appelé, puisque Dieu lui-même était réputé avoir
prononcé; d'ailleurs l'appel était rendu à peu près impossible par les
désordres et les guerres civiles; le roi mérovingien n'est donc pas un
juge au même degré que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un
législateur, quelle chose misérable que la législation mérovingienne!

Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du
gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune idée qui leur appartînt d'un
gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appelés maîtres, excellences,
sérénités, majestés; leurs évêques les ont salués délégués et
représentants de Dieu: on aime toujours à s'entendre dire ces choses-là,
et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouvé un
système d'impôts tout organisé, très productif; il est naturel qu'ils
l'aient gardé le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit
dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une
caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pénétrer la nature intime du
gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au
lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient été formés par une
transmission séculaire de sentiments et d'idées qui étaient tout neufs
pour des Mérovingiens. Ceux-ci ont été séduits par des apparences; ils
s'en sont enveloppés, comme ils se couvraient des ornements romains;
mais j'imagine que le roi Clovis, le jour où il se para des insignes
envoyés de Constantinople, aurait fait à l'empereur l'effet d'un paysan
malhabile à porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du
gouvernement impérial, comme dans les vêtements romains, les
Mérovingiens sont endimanchés.

Il est cependant une tradition du gouvernement impérial qu'ils ont
conservée. L'union de l'État et de l'Église a duré; elle est même
devenue plus étroite. Le roi est le grand électeur des évêques. Les
règles canoniques étaient pourtant précises: un évêque devait être élu
par le clergé et par le peuple, puis agréé par le roi, enfin consacré
par le métropolitain qu'assistaient les évêques de la province. Mais les
Mérovingiens abusèrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter
la personne de l'élu, et ils en firent une source de revenus. «Déjà, dit
Grégoire, commençait à fructifier cette semence d'iniquité: le sacerdoce
était vendu par les rois et acheté par les clercs.» Puis il arrivait que
le roi, après avoir rejeté une élection, désignait lui-même l'évêque.
D'autres fois il le nommait sans se soucier des électeurs: Chilpéric,
par exemple, disposa de sièges épiscopaux en faveur de laïques. L'Église
ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations.
Un certain Ermerius, fait évêque par Clotaire, fut déposé après la mort
de ce prince par un concile provincial, qui désigna pour le remplacer
Heraclius. L'élu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours
où il ne manque pas de lui promettre un règne long et prospère, s'il
observe les canons. «Ah! tu crois, répond Caribert en grinçant les
dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les
actes de leur père?» Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli
d'épines, qui l'emmène en exil; puis il ordonne de rétablir Ermerius et
frappe d'une amende énorme les pères du concile qui l'ont déposé. Mais
le plus souvent l'Église se soumettait. C'était elle qui avait donné aux
rois francs ce pouvoir sur elle-même. Saint Remi, ayant un jour ordonné
prêtre, à la prière de Clovis, un laïque du nom de Claudius, fut blâmé
par les évêques: «J'ai fait cela, répondit-il, sans avoir rien reçu pour
le faire, à la demande du très excellent roi, qui est le prédicateur et
le défenseur de la foi catholique. Vous m'écrivez que ce qu'il a ordonné
n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur
des nations a commandé: j'ai obéi.» L'Église, en effet, avait de trop
grandes obligations envers les Mérovingiens pour ne pas faire leurs
volontés. On l'a très bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls
rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mère
pour son fils unique.

Les rois siègent dans les conciles et les président. Un concile a été
tenu à Orléans, la dernière année du règne de Clovis, et les évêques y
ont été convoqués par «leur seigneur, le fils de l'Église catholique, le
roi Clovis». C'est le roi qui a dressé l'ordre du jour; à ses
propositions, les évêques répondent par des décisions qu'ils soumettent
à «un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorité, il
les rende obligatoires». Les successeurs de Clovis maintiennent
soigneusement les droits royaux en cette matière. Comme les évêques du
royaume de Sigebert avaient voulu se réunir sans son autorisation, le
roi le leur interdit, attendu qu'un «concile ne peut se tenir dans son
royaume sans son aveu». Et, de fait, les actes des conciles portent
d'ordinaire la mention du «consentement», de «l'invitation», de
«l'ordre» du roi.

Le Mérovingien a donc grande autorité dans l'Église et sur l'Église. Il
la laisse en revanche se mêler aux affaires de l'État. L'évêque a gardé
dans la cité la grande situation que lui avait laissée l'empire; il y
est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le
comte et lui est si nécessaire que l'on voit déjà, du temps de Grégoire
de Tours, le roi remettre, au clergé et au peuple le soin de désigner un
comte. L'évêque, qui est le juge de la population cléricale, est aussi
en beaucoup de cas juge des laïques. D'abord, il est le protecteur des
veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui
s'établit entre la notion du péché et celle du crime, l'autorise à
réclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres,
ecclésiastique et laïque, se rapprochent et se confondent, et le
premier, par un effet de son caractère sacré, prend la prééminence. Un
édit de Clotaire II attribue à l'évêque une sorte de droit de
surveillance sur le comte. Les conciles mêmes sont requis pour le
service de l'État, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire
juger par les évêques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut.
Grégoire de Tours s'en afflige: «La foi de l'Église n'est pas en péril,
dit-il; il ne surgit aucune hérésie!» Mais les évêques eux-mêmes mettent
à l'ordre du jour de leurs délibérations des affaires d'État; ils se
transportent en corps auprès des rois pour leur faire connaître leur
opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les
guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage.

Un des Mérovingiens a voulu connaître même des choses spirituelles.
Chilpéric, s'étant mis en tête de réformer le dogme de la Trinité, conte
son projet et ses raisons à Grégoire de Tours: «Et voilà, dit-il en
conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs
des Églises!» Grégoire s'en défendit, et, comme le roi l'avertissait
qu'il s'adresserait à de plus sages: «Celui qui accepterait tes
propositions, s'écria l'évêque, serait non pas un sage, mais un sot.»
Sur ce chapitre, Grégoire, comme on sait, n'entendait pas la
discussion. Un autre évêque, auprès duquel le roi renouvela sa
tentative, voulut lui arracher le parchemin où il avait écrit sa
profession de foi. Chilpéric «grinça les dents» et se tut. Il semble
d'ailleurs qu'il ait été le seul théologien de la famille, ce singulier
personnage que Grégoire de Tours accable d'une malédiction méritée, mais
dont la physionomie nous intéresse au plus haut degré, parce qu'il a été
le plus exact imitateur du gouvernement impérial et le disciple
maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _præceptiones_ et
des vers latins; il était philologue et il commanda qu'on ajoutât des
lettres à l'alphabet. Sa théologie, sa philologie, sa poésie, ses
_præceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite
comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de
cette royauté d'imitation grossièrement plaquée d'or antique.

Heureusement ces rois n'étaient pas assez bons chrétiens pour devenir
des hérétiques. Ils avaient naïvement attaché leur fortune à celle de
l'Église. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignité. Les
plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de «l'intérêt du
catholicisme, _profectus catholicorum_». Ils proscrivent le paganisme
par leurs lois; ils excluent de l'État ceux qui sont exclus de l'Église:
«Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, dit un décret de
Childebert, sera chassé de notre palais, et ses biens seront donnés à
ses successeurs légitimes.» Voilà qui achève de montrer que l'Église
mérovingienne est une institution d'État.

Il n'est pas étonnant que la tradition romaine se soit ici conservée,
quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste,
administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'était le passé;
il était enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais
l'Église, qui survivait à cette ruine et que les Barbares trouvaient
partout présente et puissante, continuait avec les rois les habitudes
qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des
honneurs, des privilèges, l'appui du bras séculier. Après avoir professé
dans ses premiers jours, quand elle était encore toute remplie de
l'esprit du Nouveau Testament, l'indifférence à l'égard du pouvoir, elle
avait senti le prix du concours qu'il lui prêtait. Elle avait respecté
la pleine puissance impériale; elle l'avait ensuite communiquée, pour
ainsi dire, aux rois barbares. Église et royauté, trône et autel, comme
on dira plus tard, inaugurèrent alors cette alliance intime qui devait
persister pendant des siècles et qui dure encore entre leurs débris.

       *       *       *       *       *

Le roi mérovingien a joué le personnage germanique mieux que le romain,
et certains actes, dont les suites furent considérables, n'étaient que
les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidèle.

Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire
la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient
étonné personne. Comme il n'y avait pas de droit d'aînesse dans les
familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude à
régner, et lorsque la coutume de l'élection se fut perdue, les fils d'un
roi succédèrent ensemble à leur père. Les Francs, bien qu'ils eussent
sous les yeux l'indivisible monarchie impériale, se représentèrent la
royauté, non comme une magistrature suprême, unique et, pour ainsi dire,
impersonnelle, mais comme un patrimoine composé de droits, d'honneurs et
de propriétés, très propre à être partagé. Les fils de Clovis firent
donc quatre parts égales de l'héritage paternel, et comme les partages
se renouvelèrent à chaque mort de roi, des régions politiques
permanentes se formèrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et
l'Austrasie apparurent les premières. Le pays des Francs saliens était
compris dans la Neustrie; l'Austrasie était le pays des Francs
ripuaires; en Burgondie, les Burgondes étaient demeurés après la
victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie,
Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulière; il y avait
donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle
n'était pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient
émigré, les Francs y étaient venus en petit nombre. La population
romaine était là, comme partout, incapable de s'organiser. Pliée à
l'obéissance, déshabituée de l'énergie, cette masse humaine, jadis
fondue dans l'unité impériale, était matière à partager entre Barbares.
L'Aquitaine fut, en effet, tantôt divisée entre les trois rois du Nord
et de l'Est, tantôt attribuée à un seul ou à deux d'entre eux, et elle
demeura une carrière à des expéditions de brigandages, jusqu'au jour où
les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnèrent son peuple
barbare et la force de conquérir l'indépendance.

Ces régions devinrent des États qui réclamaient un gouvernement
particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince régnât sur toute la
monarchie. Ainsi Clotaire fut obligé de donner pour roi aux Austrasiens
son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succédé à Clotaire, fut
requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il fût, régner en
Austrasie. Comme chacun des rois exerçait la souveraineté pleine et
entière, l'empire mérovingien n'eut pas l'unité. Il fut divisé en
fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre était
perpétuelle et qu'elle était atroce. Voilà un des effets de la
conception germanique de la royauté.

De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la
royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à
sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un
trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule
mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière
et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien
plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite
est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans
doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans
la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à
une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du
peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont
attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et
qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins
une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans
les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le
roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses
clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les
Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple;
d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et
gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs
nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude
des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations
politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent
dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que
les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les
royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les
ruines des institutions romaines.

Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les
manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas
l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le
visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne
fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la
beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses
épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour
exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père
vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas
que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si
Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que
son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut
donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur,
périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient
lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les
relations de cette personne avec tels et tels individus.

[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une
miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die
Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).]

Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande
clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa
table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand
propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux
qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les
écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état
général des mœurs et de la société, les guerres politiques et
privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de
pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés
était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre,
allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le
vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition
devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire
(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien
s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre
leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque
riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_,
c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre,
on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il
est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se
soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour
la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des
sujets, se détachèrent des groupes d'hommes qui, à des titres très
divers, les uns puissants et les autres misérables, entrèrent en
relations particulières avec le prince.

Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les
civilisations primitives. Les rois mérovingiens étaient si bien disposés
à les pratiquer qu'ils considéraient leurs comtes et leurs ducs, non
comme des officiers à la façon des gouverneurs romains, mais comme des
serviteurs de leur personne. Les offices étant d'ailleurs une source de
revenus, ils les distribuaient comme les terres par libéralité. Ici
encore la relation personnelle se substitue à la relation politique. Le
sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si
grand rôle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidèle_, le _leude_.

Replaçons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et
les fidèles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle
devient perpétuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des
institutions romaines s'évanouit: il n'y a plus de finances d'État; le
service militaire, que l'on voit organisé sous les premiers
Mérovingiens, a certainement disparu au VIIe siècle. Il ne reste donc
au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidélité de ses leudes.
Mais déjà ceux-ci forment une aristocratie redoutable, où se rencontrent
les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propriétaires
laïques et les évêques, qui sont eux aussi de grands propriétaires et
des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est à tout
instant nécessaire, se mêle à la vie politique et réclame sa part du
gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans
toutes les circonstances importantes. Après que Sigebert est assassiné,
les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et règnent en son
nom. Après que Chilpéric est assassiné, les grands de Neustrie
conduisent Frédégonde près de Rouen et emmènent son fils, «promettant
qu'ils le nourriront et l'élèveront avec le plus grand soin». Si un roi
veut conclure un traité, les grands sont présents et participent à
l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre
eux, une lutte à mort s'engage: Brunehaut frappe sans pitié évêques et
leudes, jusqu'à ce qu'elle succombe, trahie, jugée, condamnée par eux.

Ces conflits étaient d'autant plus fréquents que les droits réciproques
du roi et des leudes étaient très incertains. Lorsque le roi donnait des
terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux
envers qui s'était exercée sa libéralité lui demeurassent fidèles, et il
se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donné en cas
d'infidélité. Comme il était juge de la fidélité des siens et qu'il
pouvait être conduit par caprice ou par nécessité à défaire ce qu'il
avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assurée des
terres royales. Aussi voulurent-ils se protéger contre des
revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'année 587 Gontran de
Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrèrent à Andelot pour y
régler des affaires communes, les évêques et les grands, qui avaient
fait l'office de médiateurs, mirent dans le traité l'article célèbre:
«Que tout ce que lesdits rois ont donné aux Églises ou à leurs fidèles
ou voudront encore leur donner, soit confirmé avec stabilité.» Quelques
années après, l'aristocratie, après avoir vaincu Brunehaut, faisait
écrire par Clotaire II dans l'édit de 614: «Tout ce que nos parents, les
princes nos prédécesseurs, ont accordé et confirmé, doit être confirmé.»
Il n'était pas dit par là que les dons fussent perpétuels et
irrévocables; aucun principe nouveau n'était établi, mais les droits des
détenteurs de terres royales étaient protégés par cette double
déclaration, et il n'y a pas de doute que la faculté que le roi
s'attribuait de reprendre les dons est limitée par les articles du
traité d'Andelot et de l'édit de 614. Mais l'édit de 614 contenait des
dispositions plus importantes encore. L'Église faisait confirmer tous
ses privilèges, et le roi promettait d'observer les règles canoniques et
de laisser faire les élections épiscopales par le peuple et le clergé.
Enfin, comme l'aristocratie avait tout à craindre des violences ou même
seulement de la surveillance et du zèle légitime des officiers, s'ils
étaient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dévoué au
roi, elle fit décréter que le comte serait choisi parmi les habitants
du comté, «afin, disait l'édit, qu'il pût être obligé de restituer sur
ses biens ce qu'il aurait pris injustement».

Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se
contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y
mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait
capable, à lire cet édit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun
selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'établir
aucun impôt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un
monument de sagesse politique comparable à la grande charte
d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est développée sur un
terrain très peu étendu et bien préparé par les rois eux-mêmes à faire
fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une
aristocratie bien établie, une Église puissante, éclairée, organisée,
une bourgeoisie naissante. L'empire mérovingien était vaste et
disparate; la royauté s'embrouillait dans les traditions romaines et
dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en
ruinant et en confisquant la liberté des petits. Les villes anciennes
dépérissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'Église était sans
discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un
ordre nouveau, inaugure le chaos.

L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil
commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unité, c'est elle
qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie
et la Bourgogne. Elle rend irrémédiable la division en trois royaumes.
Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent à se manifester
entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et
achève la dislocation de l'empire. Elle prépare en même temps la
dislocation des trois royaumes, où se forment des circonscriptions
territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent
sur les domaines des grands ou de l'Église, et qui ont, à des degrés
divers, aliéné leur liberté personnelle, forment une communauté à part,
qui a pour chef le propriétaire. Déjà les chartes et les formules
reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pénurie de notions
politiques et dans ce désordre général, la seule chose claire et
précise est le droit du propriétaire sur les hommes qu'il nourrit et
qu'il protège. Les rois eux-mêmes obéissent à l'instinct qui pousse
cette société à substituer partout les relations privées aux publiques.
Au temps romain, certaines catégories de personnes avaient l'immunité,
c'est-à-dire la franchise de l'impôt. Les Mérovingiens distribuent ces
immunités, mais ils les appliquent à un territoire, et elles ont pour
effet d'interdire à tout officier public d'y pénétrer, d'y rendre la
justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il
est vrai, n'abdiquait pas sa souveraineté par ces concessions, et
l'immunité mérovingienne n'était que l'attribution des revenus royaux à
un propriétaire, mais elle donnait à celui-ci le moyen de devenir
quelque jour un juge et un souverain.

Dans cet empire divisé en royaumes ennemis, dans ces royaumes divisés en
seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le
droit d'instituer les évêques et qu'on a, pour ainsi dire, séparé
l'Église de l'État, on lui a retiré la seule force qu'il eût prise dans
l'imitation du principat romain. Quand on l'a obligé à choisir le comte
parmi les propriétaires du comté, on l'a privé de la disposition de
l'office, qui allait être dévolu par la force des choses à la plus
puissante famille du comté. Il reste au roi son titre et le respect que
sa race inspire: la dynastie sera protégée longtemps encore par ces
forces idéales; mais sa seule force réelle est l'appui des fidèles.
Prendre au roi un fidèle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat.
Aussi les rois essayent-ils de se protéger contre ces rapts, et l'on
trouve dans le traité d'Andelot cette disposition significative:
«Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir à
lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mêmes.» Mais un pareil
engagement ne pouvait être respecté dans la guerre civile, et la guerre
civile perpétuelle était une occasion pour les leudes de mettre aux
enchères leur fidélité. Il fallait que le prince distribuât sans cesse
des faveurs nouvelles. Le don une fois fait était considéré comme
irrévocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidélité
s'oubliait vite. Reprendre à celui-ci pour donner à celui-là, c'était
se faire un ennemi assuré pour acquérir un ami douteux. Il fallait donc
donner, donner toujours jusqu'à la ruine; ainsi ont fait les
Mérovingiens, et la ruine est venue: c'était la conclusion fatale. Si on
écarte les théories, celles des romanistes comme celles des germanistes,
si l'on dépouille les faits de cette poésie dramatique que leur donne
l'histoire pour les considérer eux-mêmes _in abstracto_, on peut
expliquer en quelques mots les destinées de la première dynastie
franque: le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose
d'un riche trésor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouvé d'autre
politique que de dépenser ce trésor au jour le jour: il devait finir et
il a fini par la banqueroute.

E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans
la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1885.



III.--HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS.


«Tous les peuples ont eu des récits épiques, c'est-à-dire des souvenirs
historiques idéalisés.» Les barbares de Germanie, au temps de Tacite,
célébraient leurs défaites, leurs victoires et les exploits de leurs
grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le héros
par excellence du peuple goth, Théodoric, a occupé dans la littérature
épique du moyen âge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place
d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions poétiques des
Lombards. Les légendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de
chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montré
très hostile aux souvenirs profanes, ont péri; mais Widukind, au dixième
siècle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo
Grammaticus, au douzième, a composé l'histoire primitive du Danemark
avec des morceaux de poèmes scandinaves. Que les Francs aient possédé
aussi une sorte de _romancero_ de leurs destinées nationales, cela est,
_a priori_, très probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna
de consigner par écrit les vieilles chansons barbares de son peuple,
_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil impérial disparut,
malheureusement, de très bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs
mérovingiens--Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui
est l'auteur du _Liber historiæ_--ont dû, comme ceux de la plupart des
autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres
quelques-uns de ces frustes et poétiques récits, qui sont à jamais
perdus....

Grégoire de Tours, selon M. Kurth, a puisé dans les souvenirs populaires
des Francs avec parcimonie et avec répugnance. Bien que très ignorant,
il était, en effet, frotté de littérature classique; en outre, il était
chrétien; enfin il était consciencieux. Trois raisons pour que la
crudité de mauvais goût, la grossièreté et l'invraisemblance des
traditions germaniques l'empêchassent de les goûter. Ajoutez que, ne
sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des
versions gallo-romaines. Grégoire ne s'est jamais résigné à recourir aux
récits des barbares qu'à défaut de sources plus sûres, et il s'est
toujours réservé le droit de les arranger: il les résume, élaguant du
récit légendaire les détails épisodiques, les ornements, les hyperboles,
c'est-à-dire tout ce qui en était la couleur et le parfum. L'histoire si
connue de l'exil de Childéric en Thuringe fournit un exemple excellent
de ces simplifications volontaires. «Childéric, raconte Grégoire,
débauchait les filles des Francs; il n'échappa à leur colère que par la
fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pièce d'or avec un
de ses fidèles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait
sonné. Les Francs choisirent pour chef Egidius, général romain, et cela
dura huit années. Ce temps écoulé, le fidèle de Childéric étant parvenu
en secret à réconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis
occulte Francis_, envoya à l'exilé le signe convenu. Et Childéric fut
restauré.» A cette narration sommaire, décharnée, si l'on compare les
récits correspondants de Frédégaire et du _Liber historiæ_, la méthode
favorite de l'évêque de Tours s'accuse très clairement. Frédégaire et le
moine neustrien, travaillant, indépendamment l'un de l'autre, à
compléter, à l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur
temps, l'anecdote abrégée par Grégoire, savent tous deux le nom du leude
fidèle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les
Francs avec son maître étaient le sujet de la chanson barbare sur l'exil
de Childéric; Frédégaire et le _Liber historiæ_ les relatent avec
complaisance; mais ils sont à la fois si compliqués et si naïfs, ces
artifices, que l'on voit très bien pourquoi Grégoire, un peu choqué, les
a dédaigneusement syncopés en un mot: «pacatis _occulte_ Francis.»

Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grégoire de Tours
n'y feront donc découvrir que des squelettes de chansons franques ou
gallo-franques, documents habillés en faits historiques et si bien
déguisés que personne, pendant longtemps, n'en a soupçonné la
nature.--Frédégaire et l'auteur du _Liber historiæ_, au contraire, très
crédules, très ignorants, n'étaient pas hommes à exercer un contrôle sur
les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en
connaissance de cause l'épopée mérovingienne d'après ce qu'ils en ont
conservé. Leur paresse d'esprit les a empêchés de s'aviser des
ressources que la poésie populaire leur eût abondamment offertes. Ils
ont borné leur ambition à copier les anciennes chroniques; s'ils ont
intercalé dans leurs compilations quelques récits populaires, c'est par
exception, et pour suppléer à l'extrême brièveté de Grégoire, dont ils
ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des
chansons franques ne leur était pas non plus familière. L'historien des
Goths, Jordanis, était un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre,
était un Lombard; tous les historiens des Francs ont été des
_Romani_....

Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'épopée franque,
l'«histoire poétique des Mérovingiens» est une entreprise très
périlleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grégoire de
Tours et de ses continuateurs, le poème défiguré de l'on-dit ou de la
simple légende qui n'ont jamais subi d'élaboration épique? A quels
signes? Par quels réactifs? L'allure plus ou moins poétique de la
narration ne fournit pas, à cet égard, d'indications sûres; car, parmi
les anecdotes de Grégoire qui paraissent, au premier abord, marquées du
sceau de la poésie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons,
celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de
l'église des Saints-Apôtres,--les unes, de provenance hagiographique,
doivent tout leur éclat aux fleurs de la rhétorique cléricale; toute la
poésie des autres est dans le simple énoncé d'événements réels qui se
sont passés en des temps où la réalité n'était pas vulgaire. Au
contraire, quand les chroniqueurs résument très probablement des
chansons archaïques, c'est parfois en termes très plats: «Wiomad, dit
Frédégaire (III, 11), était le plus fidèle de tous les Francs à
Childéric; il avait réussi à le sauver quand les Huns l'avaient emmené
en captivité, lui et sa mère....» Certes, cette phrase est incolore;
mais elle suffit à persuader que les Francs, comme tant d'autres nations
germaniques, avaient un trésor de traditions relatives aux invasions du
redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse
de Childéric fut l'objet de chants très anciens, encore populaires au
VIe siècle, qui célébraient les stratagèmes de l'ingénieux Wiomad
pour procurer l'évasion du prince salien et de sa mère. Comparez les
«poèmes d'évasion» du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'évasion de
Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard,
etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tâche difficile de discerner dans
les chroniques mérovingiennes les vestiges de l'épopée populaire des
Francs mérovingiens s'est sans doute trompé souvent; quelques-unes de
ses hypothèses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thèse
fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec
discernement, est ingénieux, instructif.......

Pharamond ne doit son titre et sa renommée de premier roi des Francs
qu'à l'erreur d'un moine neustrien qui écrivait en 727, au monastère de
Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de
Mérovée, se perd dans la nuit. Childéric est le plus ancien prince des
Saliens qui ait sûrement excité la verve poétique de son peuple. Nous
avons déjà parlé de deux chansons qui lui ont été consacrées: sur sa
captivité chez les Huns, sur sa brouille et sur sa réconciliation avec
les siens; une troisième célébrait son mariage avec Basine et les
visions prophétiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe,
qui abandonne son mari pour rejoindre Childéric, et qui, interrogée par
celui-ci sur le motif de sa venue, répond crûment: «C'est parce que je
sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y eût, même au delà de la mer,
quelqu'un de plus homme que toi, c'est à lui que je me serais donnée»,
cette reine Basine est le prototype des héroïnes de nos chansons de
geste, si promptes à se jeter dans les bras des chevaliers de leur
choix.--Après Childéric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours
de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde
impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux persécutions
de son oncle Gondebaud par les émissaires du roi des Francs, qui
l'épouse et qui la venge, est une vraie «légende nuptiale» du type de
celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques données
positives, mais elle a été influencée par les aventures de sainte
Radegonde (si conformes à celles que les contemporains de cette sainte
ont attribuées à Clotilde), et finalement stylisée.--La fortune poétique
de Théodoric ou Thierri d'Austrasie, fils aîné de Clovis, dont
l'activité s'est surtout dépensée en pays allemand, a été
exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe siècle, les Saxons
continentaux du Xe siècle, le tenaient pour un des héros les plus
fameux de l'épopée germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Théodoric
le Hugue, c'est-à-dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en
Allemagne, au moyen âge, d'une réputation à peine moindre que celle de
son illustre homonyme, Théodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en
Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe
contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et
saxons qui ont été conservés; et dans l'admirable récit de ces
événements par Grégoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi
dire, palpiter confusément les ailes de la légende emprisonnée. Mais
Grégoire ne s'intéresse guère aux Austrasiens; le cycle franc des
chansons sur Théodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque
Théodebert d'une beauté royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des
conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il
a condamné de la sorte la postérité à en conjecturer l'existence.

[Illustration: Monnaie de Théodebert.]

Frédégonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute
que l'imagination populaire ait ressassé et embelli leur biographie.
Mais Frédégonde et Brunehaut ont vécu en pleine lumière historique. Nous
n'avons rien de leur «histoire poétique»; nous avons leur histoire. Et
cela vaut beaucoup mieux. N'exagérons pas, en effet, les mérites de
l'épopée barbare. Cette poésie épique «dont l'immense foyer, selon M.
Kurth, brûlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les
plus lointaines chaumières les ombres gigantesques des héros»,--cette
poésie épique, trop riche en épisodes conventionnels et en énumérations
généalogiques, à en juger par les monuments scandinaves, paraîtrait sans
doute assez froide aujourd'hui, et singulièrement inférieure, en tout
cas, aux portraits et aux descriptions d'après nature d'un témoin
sincère, clairvoyant, tel que Grégoire de Tours. Les _Récits
mérovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de
Clotaire, parce que c'est surtout à partir de l'avènement des fils de
Clotaire que Grégoire, ayant vu directement les choses et les gens dont
il parle, est précis et vivant. Combien de chansons stylisées sur
Childéric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia
Francorum_, de la main de saint Rémi!

Frédégonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques
mérovingiennes, des personnages foncièrement historiques, trop voisins
des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considérer avec le recul de
l'épopée. On recueille cependant avec raison tous les indices qui
tendent à établir que les chansons et les légendes épiques n'ont pas été
moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe siècle qu'au
VIe. C'est que l'épopée carolingienne, dont les destinées, au moyen
âge, furent si brillantes, n'est pas «une de ces plantes étrangères qui
naissent en une nuit sur une place vide; elle a été déterminée et
préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans
le sol». L'épopée carolingienne dérive de l'épopée mérovingienne, et, en
particulier, des légendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert était
le Charlemagne. Faron, évêque de Meaux, apparaît comme le Turpin de
Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressément que sur la guerre
de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons
en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont
conservés dans des poèmes bien postérieurs, relatifs aux entreprises de
Charlemagne en Saxe. Une équipée de la jeunesse de Dagobert (qui
insulta, en lui coupant la barbe, son précepteur Sadrégisile) fut
relatée dans un poème dont l'écho s'est répercuté jusque dans la chanson
de _Floovent_, composée an XIIe siècle.--«La quatorzième année du
règne de Dagobert, dit Frédégaire, les Vascons se révoltèrent; le roi
mit en campagne une armée sous le commandement d'un référendaire et de
onze ducs. L'expédition aurait été heureuse si le duc Haribert ne se fût
laissé surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la vallée
de la Soule....» Il est très probable que ce désastre du Val de Soûle a
fourni la matière d'une cantilène, prototype de celle qui fut consacrée,
après 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de
Frédégaire signale, à l'année 642, les Mayençais comme ayant causé, par
leur traîtrise, la défaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'où
la geste de Mayence, la geste des traîtres, est, sans doute, sortie plus
tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayençais de l'Unstrut, le
parallèle est facile; il a été fait plus d'une fois. «Avant Charlemagne,
bien d'autres ont vécu et ont été célébrés qui perdirent leur splendeur
poétique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de
tous les souvenirs héroïques et nationaux.» Charlemagne a hérité de
Charles Martel, qui avait hérité de Dagobert, qui avait hérité de
Clovis, qui avait hérité de bien d'autres.--Voilà les origines les plus
lointaines de l'épopée française; la tige, sinon les racines, de cette
belle fleur épanouie, la _Chanson de Roland_, où se résume l'effort
épique accumulé de dix générations, germaniques et romanes.

CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Débats_, 5 mai 1893.



CHAPITRE III

EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.

     PROGRAMME.--_Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois,
     l'église Sainte-Sophie._



BIBLIOGRAPHIE.


     La meilleure =histoire générale de l'Empire byzantin= a été longtemps
     celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the
     roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a été
     souvent rééditée et traduite. On lira de préférence l'excellent
     ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from
     Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8º, ou celui de G. F.
     Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8º.

     Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisément
     accessibles: Ch. Diehl, _Études sur l'administration byzantine dans
     l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8º;--L.
     Drapeyron, _L'empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe
     siècle_, Paris, 1869, in-8º;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la
     monarchie franque_, Paris, 1888, in-8º;--G. Schlumberger, _Un
     empereur byzantin du Xe siècle, Nicéphore Phocas_, Paris, 1890,
     in-4º;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe siècle, Constantin
     Porphyrogénète_, Paris, 1870, in-8º;--C. Neumann, _Die Weltstellung
     des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzügen_, Leipzig, 1894,
     in-8º.

     Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P.
     Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894,
     in-8º. (Trad. de l'all.)

     Sur =les mœurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue
     des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome à
     Constantinople_, 15 août 1871; _Empereurs et impératrices
     d'Orient_, 15 janv. et 15 févr. 1891);--J. Labarte, _Le palais
     impérial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4º;--Ch.
     Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8º;--N. Kondakoff,
     _Histoire de l'art byzantin considéré principalement dans les
     miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4º.

     L'immense =littérature byzantine= a été, pour ainsi dire, révélée au
     public lettré par l'excellente _Geschichte der byzantinischen
     Litteratur_ de K. Krumbacher (München, 1891, in-8º). Cf. _Revue des
     Deux Mondes_, 15 mars 1892.

     Un résumé de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois=
     depuis les origines jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par E.
     Denis, se trouve dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos
     jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796.



I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN.


Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient représentées dans
les pays qui confinaient à l'empire grec: la race latine et même la race
germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en
Crète, en Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les
principautés feudataires; les races turques ou ouraliennes par les
Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchenègues, les Khazars, les
Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les
Serbes, les Croates.

Parmi les sujets mêmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces,
ces différentes races avaient de nombreux représentants. La race latine
s'y trouvait représentée par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race
arabe par les prisonniers baptisés; la race arménienne par les colons
des thèmes de Thrace, de Macédoine, Anatolique et Thracésien; la race
turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les
Milinges, les Ezérites, les Opsiciens, etc.

L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races
barbares. Tous ces éléments étrangers qui pénétraient dans son économie
la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de
la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son
administration, son église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turcs, à
ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats,
des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce
monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir. La question de nationalité
était pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient était comme la
monarchie pontificale de Rome: non pas un État constitué pour telle ou
telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui
était le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hiérarchie
byzantine, comme le Sacré Collège des cardinaux romains, se recrutait
des notabilités du monde entier. De même qu'au moyen âge on vit des
papes italiens, français, anglais, allemands, espagnols, de même il y
eut des _basileis_ arméniens, isauriens, slaves, aussi souvent que
byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on fût
baptisé. Le baptême ouvrait au néophyte barbare l'État en même temps que
l'Église.

Dans les armées de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des
Hérules, des Vandales, des Lombards, des Arméniens, des Perses, des
Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en
Égypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recrutés dans tous les pays, on
les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et
le génie de ses soldats, stratèges, empereurs barbares, que la société
grecque résista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires
de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs.

       *       *       *       *       *

Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans
les armées, à la cour, fut prépondérante. Toutes deux eurent l'honneur
d'être représentées sur le trône: la race slave et la race arménienne.

Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y
avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent,
avant l'élévation de cette famille à l'empire, ceux de Sabbatius, de
Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez
concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que
des colonies slaves, dès le temps de Constantin le Grand, avaient été
établies dans la Thrace.

L'Arménie, plus pauvre que les pays slaves, était plus fertile aussi en
aventuriers. De la Chaldée, de la Géorgie, de la Perse-Arménie, de
l'Arménie propre, une nuée de soldats de fortune couraient à l'assaut
des grades militaires des dignités auliques, de l'empire byzantin
lui-même. La première dynastie arménienne fut fondée par Léon V. Après
le meurtre du demi-Arménien Michel III, Basile fonda une dynastie tout
arménienne qui dura près de deux siècles (867-1056). Il y a eu, au Xe
siècle, trois interruptions seulement dans la succession légitime, trois
tuteurs de Porphyrogénètes mineurs, trois envahisseurs de leurs trônes:
Lecapène, Phocas, Zimiscès. Tous trois sont Arméniens.

       *       *       *       *       *

L'empire byzantin peut à peine s'appeler l'empire grec.

L'unité que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha
dans l'administration, dans la religion, dans la création d'une
littérature qui lui fût propre.

A la fois langue administrative, langue d'église, langue littéraire, le
grec avait un faux air de langue nationale.

Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littéraire
de l'empire, c'est Constantinople.

Comme capitale, sa situation est unique. Voilà un empire coupé en deux
parties presque égales: d'un côté, la péninsule illyrique et les
provinces d'Europe; de l'autre, la péninsule anatolique et les provinces
d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces
d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces
d'Orient, influence arabe, arménienne. Supposez que Constantinople
n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance
d'avant Sévère, chacune de ces deux moitiés de l'empire s'abandonnerait
à sa tendance dominante: ici tout l'Orient, là tout l'Occident.

Mais à la rencontre des deux continents s'élève Constantinople. Elle
n'appartient ni à l'Asie ni à l'Europe. Byzance sur la côte d'Europe,
Scutari sur la côte d'Asie, c'est une seule et même ville. Ce n'est
point une cité ordinaire, mais une immense capitale, supérieure en
population à la vieille Rome, d'une force d'attraction énorme. Les
provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les
provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attirées vers
Constantinople.

[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale,
à Ravenne.]

Entre les deux péninsules, elle se trouve placée comme un germe vivace
entre deux cotylédons: ces éléments si disparates des provinces d'Asie
et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les élabore et les
transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates,
grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens,
phrygiens, arméniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait
des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de
Byzance; leurs superstitions odiniques, helléniques, musulmanes, font
place à une ardente et raffinée orthodoxie. Byzance les reçoit incultes
et sauvages; elle les rend à l'immense circulation de l'Europe lettrés,
savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires.
D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier
de Phrygie, le savant Théophile; d'un aventurier macédonien, le grand
empereur Basile; du slave Nicétas, un patriarche.

La Cour et la Ville contribuaient à cette transformation. Cette cour
était la plus vieille de l'Europe, au cérémonial antique, respectable,
exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle était
en même temps un centre de science administrative et diplomatique, de
bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activité bonne ou mauvaise où le
plus barbare se dégrossissait à vue d'œil.

A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse
grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionnée
pour l'orthodoxie, d'une délicatesse athénienne en fait de langage, où
se rencontrait le plus grand peuple de théologiens, de lettrés et
d'artistes qu'on pût rencontrer dans aucune ville de la chrétienté.

Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacré
Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voilà les trois
centres d'éducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin.

Byzance faisait l'empire; à l'occasion, elle le refaisait; parfois elle
était tout l'empire.

Au temps de Romain Lecapène et de Siméon, elle était presque tout ce qui
restait à la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des
Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui
restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable,
elle réagissait ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre
les Sedjoukides. Par sa politique, elle recréait l'empire tantôt à
l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse
forteresse de Constantinople n'avait point succombé, rien n'était fait;
la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore
redevenir frontières. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris,
Constantinople composa à elle seule tout l'État. Byzance survécut près
d'un siècle à l'empire byzantin.

Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y
avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien
autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un
empire semblait n'être que la banlieue de cette ville extraordinaire.
Comme pour les petites cités de l'antiquité, un même mot servait à
désigner la Ville et son territoire: Πὁλις. Pour les Chinois du moyen
âge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, c'est-à-dire
l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE.

A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe siècle_, Paris,
Franck-Vieweg, 1870, in-8º. _Passim._



II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN.


C'est un fait incontestable que l'art byzantin procède en partie de
l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans
l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieilles légendes
mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce; à chaque
instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie
populaire, revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelques-unes se
sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette
physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits à demi effacés. Cette
fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art.
Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit
était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses
œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si
pénétrante beauté? Étaient-ils incapables d'en goûter le charme? Les
monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils
restèrent attachés à quelques-uns des principes essentiels qui avaient
dirigé la marche de l'art antique. Comme leurs prédécesseurs de la belle
époque grecque, ils recherchèrent la grandeur et l'harmonie dans
l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beauté de
certains types, l'élégance des draperies. Sans doute il ne s'agit point
ici d'établir de comparaison; et si, par quelques qualités, les
œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en
écartent par bien des défauts. Les artistes byzantins exagèrent la
symétrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de
délicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau;
n'importe, ils ont encore appliqué quelques-unes des règles principales
de l'esthétique ancienne, et cela seul suffit pour donner à leurs
productions une valeur singulière.

[Illustration: L'impératrice Théodora: Mosaïque de San Vitale, à
Ravenne.]

Mais à ces éléments d'origine grecque se sont mêlées d'autres
influences, dont quelques-unes venaient de l'extrême Orient. Parmi ses
possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches
provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermédiaire entre
l'Asie centrale et la Grèce. Par sa position même, Constantinople se
rattachait à ces pays; une grande partie de sa population en était
originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre,
elle était sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les
plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans
l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est
même de l'ornementation, où se rencontrent à chaque instant des motifs
empruntés à l'extrême Orient, traités dans le même esprit et dans le
même style. C'est là surtout que les artistes byzantins ont puisé ce
goût de richesse et de luxe qui apparaît dans toutes leurs œuvres; de
là leur vint aussi la tendance à rendre d'une manière conventionnelle
tous les détails de l'ornement. L'art, dans les données qu'il demande à
la faune et à la flore, tantôt reproduit fidèlement la nature, tantôt
l'altère et imagine des types artificiels, sans cesse répétés, et où
l'imitation des formes réelles disparaît presque entièrement. Les
byzantins ont suivi cette dernière voie, et souvent ils ont adopté des
modèles depuis longtemps fixés en Orient. On retrouve chez eux ces
entrelacs compliqués, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si
fréquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse.

Cependant l'art byzantin ne s'est point contenté de combiner des
éléments d'origine diverse, il s'est montré véritablement créateur. A
lui revient le mérite d'avoir le premier donné aux conceptions
chrétiennes une physionomie individuelle bien marquée. En effet, c'est
surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son
originalité et tout son éclat; on ne saurait s'en étonner, si l'on songe
combien, chez les Grecs du moyen âge, la religion était puissante et se
mêlait à toutes choses. Les artistes ont été surtout frappés de certains
caractères dominants du christianisme: la splendeur de la religion
triomphante, la majesté divine, le rôle protecteur des saints; et ils se
sont attachés à les exprimer avec force. C'est ce qui explique que,
malgré une assez grande variété de sujets, l'art byzantin, dès cette
époque, présente déjà beaucoup d'uniformité; on sent qu'il tourne sans
cesse autour des mêmes idées. N'est-ce point se conformer aux véritables
conditions de l'art religieux? La fidélité à des types arrêtés, à des
conceptions maîtresses et peu nombreuses, est un trait commun à toutes
les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacré, et
considérerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice
des artistes. Dans la société byzantine, l'Église les surveille et les
dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a
dans cette répétition même une réelle grandeur: à une religion
considérée comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent
point à la merci de la mode, et, dans les églises où doit dominer l'idée
d'éternité, il convient que l'art y porte notre âme par l'éternité
apparente de ses traditions. A cet égard, les Byzantins furent de grands
maîtres; qu'il s'agisse de la pensée ou de l'exécution, ils comprirent
les véritables règles de la décoration religieuse, et il est à remarquer
que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous
cette forme de l'art se sont parfois inspirés de leurs œuvres.
D'ailleurs cette uniformité générale n'aboutit point à une immobilité
stérile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la
diversité des écoles.

       *       *       *       *       *

En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exercé où a pénétré le
christianisme grec. Ainsi ce fut grâce à Byzance que la culture des arts
s'introduisit en Russie. Au Xe siècle, la civilisation était encore
fort grossière chez les populations slaves, mêlées d'éléments
scandinaves, qui habitaient le pays. Déjà, cependant, la puissance et la
gloire de Byzance avaient attiré sur elle les regards de ces Barbares:
les uns en avaient tenté la conquête, comme Rourik, Oleg et Igor,
d'autres y étaient venus en amis, comme Olga. Convertie au
christianisme, la princesse russe ne réussit point cependant à le
répandre parmi ses sujets; pour opérer une telle révolution, il fallait
l'autorité d'un prince énergique et violent. Ce fut l'œuvre de
Vladimir, qui, ayant institué une enquête sur la meilleure des
religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le décidèrent
touchent à l'art: il fut attiré vers le culte orthodoxe par la richesse
de ses temples et la splendeur de ses cérémonies. Baptisé, il imposa le
baptême à ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de
Novgorod, des églises succédèrent aux idoles des anciens dieux.

A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation
étrangère, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-là, les Russes
n'avaient guère connu que les constructions en bois. Ce furent des
architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et
en maçonnerie, des peintres byzantins qui les décorèrent. L'église de la
Dîme, à Kief, celle de Sainte-Sophie à Novgorod, dont le prêtre grec
Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet
art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de
Vladimir, Kief devient une ville d'aspect impérial. «Iaroslaf voulut
faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle
eut sa cathédrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brême
l'appelle «_æmula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus
Græciaæ...._» Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour décorer tous
les temples, pas assez de prêtres grecs pour les desservir. Kief est
alors la ville aux quatre cents églises qu'admiraient les écrivains
d'Occident.... La merveille de Kief, c'était Sainte-Sophie. Les
mosaïques de l'époque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut
admirer, «sur le mur indestructible», la colossale image de la Mère de
Dieu, la Cène où le Christ apparaît double, présentant à six de ses
disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et
des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques
conservées ou soigneusement restaurées sont encore nombreuses et
couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les voûtes à fond
d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en
grec[18].»

Ce n'est point seulement chez les peuples chrétiens d'Orient, Russes,
Arméniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; à leur
tour, les ennemis les plus acharnés du christianisme et de l'empire grec
lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure
une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-même
qu'il a trouvé les éléments dont il s'est formé. Quand les Arabes
entreprirent les conquêtes qui devaient étendre leur domination de
l'Asie Mineure aux Pyrénées, l'art n'existait encore chez eux que sous
ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays où ils
s'établirent, ils adoptèrent donc les monuments qui s'y trouvaient
déjà, ils les imitèrent, et ce ne fut que peu à peu qu'ils en
modifièrent la structure et la décoration. Or, les premières provinces
dont ils s'emparèrent étaient grecques; mis en rapport avec l'art
byzantin, ils en subirent l'influence.

En Syrie, les Arabes ne se préoccupent point tout d'abord de construire
des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à
Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à
côte dans un même édifice. A Damas, Omar partage en deux l'église de
Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la
partie occidentale est laissée aux chrétiens, qui n'en furent chassés
que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes désirent, à leur tour,
bâtir des mosquées, ils s'adressent aux byzantins. «Walid, voulant faire
construire la mosquée de Damas, envoya une ambassade à l'empereur de
Constantinople, qui, sur sa demande, lui expédia douze mille artisans.
La mosquée, dit Ibn-Batoutah, fut ornée de mosaïques d'une beauté
admirable; des marbres incrustés formaient, par un mélange habile de
couleurs, des figures d'autels et des représentations de toute
nature[19].» Ils ne craignaient même point, malgré les préceptes de
Mahomet, d'introduire des figures dans la décoration de leurs édifices
religieux, imitant en cela l'exemple des chrétiens. Le père de Walid,
Abd-el-Melik, dans une mosquée de Jérusalem, avait fait représenter le
paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient à leur
cour des maîtres byzantins, et c'était sous leur direction que se
formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'étonner si les
anciennes mosquées de la Syrie présentent tant d'analogie avec les
églises grecques.

       *       *       *       *       *

Dans le sud de l'Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant
plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à
l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la
langue même: l'antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la
querelle des iconoclastes, qui détacha de l'Orient le reste de l'Italie,
dans le sud fortifia l'hellénisme; les partisans des images s'y
réfugièrent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y
inquiétèrent pas. Ce fut dans ces provinces une véritable colonisation
grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre
seule, on connaît les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre
de saint Basile qui se fondèrent à cette époque. Ce pays fut le centre
de cette civilisation néo-hellénique; Byzance y était aimée, et, quand
vinrent les Normands, en bien des endroits on leur résista avec énergie.
Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa
Severiana; encore ne put-il détacher violemment les populations de
l'hellénisme: il fallut plus d'un siècle pour que le rite latin y
remplaçât le rite orthodoxe; au XIIe siècle, en certains endroits, on
employait encore la langue grecque. Il en fut de même en Sicile. Dans
d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracinée que
dans ces deux pays, était cependant très puissante encore. «Est-il
besoin de rappeler ce que les Normands eux-mêmes, après la conquête,
dans la première période de leur domination sur le midi de l'Italie,
empruntèrent à la civilisation gréco-byzantine? Non seulement ils
adoptèrent le grec comme une des langues officielles de leur
chancellerie, parce qu'elle était celle d'une partie de leurs sujets,
mais leur architecture resta entièrement byzantine jusque vers 1125. Les
premières monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre
d'Otrante sont imitées de celles de l'empire d'Orient. Le costume
nouveau, caractérisé par la robe longue à l'orientale et par une sorte
de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu
avant la première croisade, à la place du costume court qui prévalait
jusqu'alors, leur y a dû sa première introduction. Et il n'est pas autre
chose que le costume grec[20].» Les princes normands fondaient autant de
monastères grecs que de monastères latins; à leur cour, les poètes, les
historiens, les théologiens byzantins étaient aussi nombreux qu'à la
cour impériale. Ce fut seulement vers le XIIIe siècle que les rois et
l'Église entreprirent d'extirper par la force l'élément oriental.

       *       *       *       *       *

A l'autre extrémité de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa
prospérité s'est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne, sa
voisine. Dépeuplée par Justinien II, ruinée par l'avidité des exarques,
la capitale de l'Italie byzantine était déjà bien déchue de son ancienne
splendeur, quand, au milieu du VIIIe siècle, elle tomba aux mains des
Lombards pour passer bientôt à celles du pape. Au contraire, Venise sut
maintenir son indépendance contre les Lombards et les Francs; la
suzeraineté nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnaître
fut la condition même de sa fortune. Dotée par eux d'une foule de
privilèges, elle multiplia ses comptoirs sur les côtes de la
Méditerranée et bientôt accapara la plus grande partie du commerce entre
l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les
marchands vénitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation
byzantine. Tout y rappelait la Grèce, le costume, les mœurs, le
cérémonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de
_protospathaire_ dont les parait la cour impériale. C'est à l'Orient que
Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe où à son tour
elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de
dorer les cuirs.

Aussi, pendant plusieurs siècles, les monuments vénitiens rappellent-ils
souvent ceux qu'on élevait à Constantinople. Quand le doge Pierre
Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse église
de Saint-Marc qui ne fut consacrée qu'en 1085, s'adressa-t-il à des
architectes nés en Grèce? Aucun document ne le prouve; mais il est
certain que les constructeurs de ce monument, quel que fût leur lieu
d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa pureté:
il n'est point jusqu'aux matériaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent
en grande partie empruntés à l'Orient. Cependant, même à Venise, les
types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, à Murano, à
Torcello, à Grado, etc., les formes latines reparaissent, à l'époque où
s'élevait Saint-Marc, ou bien, dans les édifices civils comme dans les
églises, les deux styles se combinent, mêlent leurs dispositions et leur
ornementation.

S'agit-il de décorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se
tournent les Vénitiens. Les émaux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en
est de même d'une partie des belles pièces d'orfèvrerie du Trésor. Une
des portes de l'église a dû être exécutée à Constantinople, deux autres
paraissent vénitiennes, mais imitées de ce modèle étranger. Les artistes
grecs établis à Venise formaient au XIe siècle une corporation. Ce
furent eux, tout l'indique, qui commencèrent à exécuter les mosaïques de
Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indigènes formés à cette
école en conservèrent le style. Leur influence ne se renfermait point
dans les murs de la ville. A l'église de Murano, la Vierge qui décore
l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe siècle). Tout près
de là, à Torcello, la plus grande partie des mosaïques leur appartient
encore (XIe et XIIe siècles): à l'abside centrale, la Vierge et
les Apôtres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une
abside latérale, le Christ entouré d'archanges, bien que, dans cette
dernière composition, se retrouve la trace évidente de la collaboration
des Italiens.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Une église à coupoles: Saint-Front de Périgueux.]

En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exercée d'une façon
aussi sensible et aussi durable que dans certaines régions de l'Italie.
D'ailleurs, pendant plusieurs siècles du moyen âge, c'est chez nous que
l'art chrétien d'Occident s'est développé avec le plus de force et de
charme. La France possédait, au XIIe et au XIIIe siècle, une
architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grâce,
qui se répandaient à leur tour dans les pays voisins et jusqu'en
Orient.--Il existe toutefois en France une région où l'architecture
byzantine à coupoles se manifeste dans tout un groupe d'églises.
Saint-Front de Périgueux, de la fin du Xe siècle, en est le type le
plus célèbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de
l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'où viennent ces emprunts si
caractéristiques à la construction byzantine? C'est un fait dont
l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs,
si les églises par leurs formes ne rappellent pas au même degré l'art
grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les
fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, présentent des ressemblances
avec les peintures grecques. Au cloître de Moissac, quelques personnages
sculptés au commencement du XIIe siècle arrivent de Byzance: les
physionomies, les attitudes, les plis des vêtements, tout l'indique.
Pourtant cette influence étrangère ne fut chez nous ni absolue ni de
longue durée. De bonne heure, l'esprit fortement trempé de nos artistes,
s'il fit des emprunts à Byzance, ne se condamna point à d'ingrates
copies. L'art d'Orient a plutôt contribué à éveiller chez eux la
conscience de leurs qualités propres. Dès la fin du XIIe siècle, les
formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des
ornements ont été copiées dans les prés et les bois voisins, et les
personnages des statues et des bas-reliefs sont nés dans le pays où ils
ont été sculptés....

CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothèque de l'enseignement
des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883,
in-8º. _Passim._



CHAPITRE IV

LES ARABES.

     PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation
     arabe._



BIBLIOGRAPHIE.


     Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et
     sur la =civilisation musulmane= au moyen âge, ne sont pas rares.
     Quelques-uns des premiers spécialistes de ce temps ont écrit, pour
     le public, de très belles pages que le public ne connaît guère; et
     les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres
     généraux de MM. L.-A. Sédillot (_Histoire générale des Arabes_,
     Paris, 1877, 2 vol. in-8º, 2e éd.) et G. Le Bon (_La
     civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4º), préférer ceux de sir
     W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London,
     1894, 3e éd.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_,
     London, 1892, in-8º), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des
     Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8º), et de
     A. Müller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887,
     2 vol. in-8º).

     Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies,
     articles de revue et morceaux détachés, qui ont été publiés par MM.
     Dozy, Renan, Wellhausen, Nöldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische
     Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8º), H. Grimme (_Mohammed, I,
     Das Leben_, Munster, 1892, in-8º), S. Guyard (_La civilisation
     musulmane_, Paris, 1884, in-8º), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis
     les origines de l'Islam_ et _Coup d'œil sur l'histoire de la
     Perse_, dans la _Revue politique et littéraire_, 1885, t. Ier),
     C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_,
     1894), etc.

     Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes récemment publiés par M.
     Al. Gayet dans la «Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts»:
     _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8º); _L'art persan_ (Paris, s. d.,
     in-8º).--Sur la légende de Mahomet au moyen âge, E. Renan, dans le
     _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s.



LE KORAN ET LA SONNA.


Le livre qui contient les révélations faites à Mahomet et qui est en
même temps la source, sinon la plus complète, du moins la plus digne de
foi de sa biographie, présente des bizarreries et du désordre. C'est une
collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., placées l'une à
côté de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun
autre.

Mahomet appelait toute révélation formant un ensemble _sourate_ ou
_Koran_. Le premier de ces deux mots est hébreu et veut dire proprement
une série de pierres dans un mur, et, de là, la ligne d'une lettre ou
d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possédons, il a le sens
beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est à proprement
parler un infinitif qui signifie lire, réciter, exposer; cette
dénomination est également empruntée aux Juifs qui emploient le verbe
_karâ_ (lire) dans le sens surtout d'étudier l'Écriture Sainte; mais
Mahomet lui-même entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque
révélation à part, mais aussi la réunion de plusieurs ou même de toutes.

Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection
complète des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient
été moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'être
oublié. Les premiers qui en rassemblèrent les différents passages furent
le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzième ou
la douzième année de l'hégire, le faux prophète Mosaïlima eut été
vaincu, on s'aperçut que beaucoup de personnes qui connaissaient par
cœur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la
bataille qui décida de la lutte; aussi Omar se prit-il à craindre que
les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientôt à disparaître; c'est
pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments
épars.

Après avoir hésité quelque temps, parce que le prophète n'avait pas
donné pouvoir d'entreprendre une œuvre aussi importante, Abou-Bekr
accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zaïd
ibn-Thabit, qui avait été secrétaire de Mahomet. Zaïd n'avait pas trop
envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il eût
été plus facile de déplacer une montagne que d'accomplir cette tâche. Il
finit toutefois par obéir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla
les fragments qui se trouvaient en partie consignés sur des bandelettes
de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des
pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mémoire de
certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorité, car
elle était destinée, non au public, mais à l'usage particulier
d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continuèrent donc à lire le Koran
comme ils voulaient, et, peu à peu, les rédactions vinrent à différer
entre elles. Comme cet état de choses donna lieu à des contestations, le
troisième calife, Othmân, résolut de faire faire du Koran une rédaction
officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rédaction,
due à Zaïd comme la première, est la seule que nous possédions, car
Othmân fit détruire tous les autres exemplaires.

Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le
Koran nous a été transmis sans falsifications dans l'édition de Zaïd, il
est certain que l'économie du livre dans cette édition, sa division en
sourates ou chapitres, est tout à fait arbitraire. On s'est borné à
prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans
même s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la
première, et la dernière est en même temps la plus courte. Il résulte de
cette disposition que les révélations datant des époques les plus
différentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant
mêlées au hasard; il n'y a donc point de livre où règne un pareil chaos,
et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pénible et
si ennuyeuse. Si les sourates avaient été arrangées dans l'ordre
chronologique de leur rédaction, elles se liraient sans doute plus
agréablement. Des efforts ont été faits pour restituer l'ordre
chronologique par des savants modernes et même par des théologiens
musulmans de la bonne époque (les musulmans actuels, qui tiennent
l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrédulité dans
l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque
succès. Il y a dans le style du Koran des particularités qui peuvent
servir de points de repère. C'est ainsi que la langue des morceaux
mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le
langage lourd et prolixe des fragments médinois. Certaines allusions à
des faits historiques permettent aussi de déterminer la date de la
composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on
puisse ranger tout le Koran d'après l'ordre chronologique. «Quand même
tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient
pas à bout.» Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un
meilleur arrangement des sourates que celui qui est reçu dans l'Église
musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte
l'assentiment de tous les hommes compétents.

Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est-à-dire la parole de Dieu,
qui n'a pas été créée, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien
pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est étrange
que le préjugé des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence
qu'on aurait dû s'y attendre. On a très sérieusement pris pour de la
poésie, et admiré en conséquence, la rhétorique pompeuse et cet
entassement, souvent insensé, d'images qui caractérisent les sourates
mecquoises: on a regardé le style du livre entier comme un modèle de
pureté. Or, il est difficile de disputer des goûts, mais je dois dire
que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je
n'en connais pas qui montre autant de mauvais goût et qui soit aussi peu
original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Même aux récits,--et
c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup à redire. Les Arabes
étaient généralement passés maîtres dans l'art de conter; la lecture de
leurs récits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste.
Les légendes, pour la plupart empruntées aux Juifs, que Mahomet a
racontées, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle
histoire d'un autre conteur arabe. C'était l'avis des Mecquois, qui
n'étaient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale,
mais l'originalité n'est pas toujours et sous tous les rapports un
mérite. Le style élevé, chez les Arabes, c'étaient ou les vers ou la
prose rimée. Mais l'art de faire des vers, qu'à cette époque presque
tout le monde possédait, Mahomet ne s'y entendait pas; son goût était
très bizarre; aux plus grands poètes arabes, ses contemporains, il en
préférait de fort médiocres qui savaient revêtir des pensées pieuses de
vers de rhéteurs. Il avait même pour la poésie en général une aversion
marquée. Il fut donc forcé d'employer pour ses révélations la prose
rimée, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet resté assez
fidèle aux règles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie
avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en
écarta et se permit une foule de licences qu'on aurait sévèrement
relevées si elles s'étaient trouvées dans un autre livre que celui qui
est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue
n'était pas châtiée. A la vérité, comme il vécut en un temps où le
dialecte arabe était dans sa fleur, il n'y a point entre sa manière
d'écrire et le style des écrivains classiques cette grande différence
qui sépare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que
la différence est sensible. Le Koran fourmille de mots bâtards,
empruntés à la langue juive, au syriaque et à l'éthiopien; les
commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur,
se sont vainement épuisés à les interpréter. Le Koran renferme, en
outre, plus d'une faute contre les règles de la grammaire, et, si nous
les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces
fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux règles. Ce n'en
sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus à
mesure que l'on secouera mieux les préjugés de la superstition
musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procédés des premiers
philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon
jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils
ne considéraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une
autorité en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer
ouvertement leur opinion à ce sujet.

       *       *       *       *       *

Si le Koran est en première ligne la règle de la foi et de la conduite
des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxième place. Le
Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas
seulement du fondateur d'une religion la solution des questions
religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution
politique et leur droit, et de régler la vie de tous les jours jusque
dans ses moindres détails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive
comment ils doivent se vêtir, comment ils doivent se peigner la barbe,
comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans
le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophète. On peut
admettre que quelques décisions de Mahomet ont été consignées par écrit,
déjà de son vivant; mais généralement elles se sont conservées par
tradition orale; l'habitude de les écrire ne devint générale qu'au
commencement du IIe siècle de l'hégire, et bientôt après on se mit à
rassembler les traditions. Il est à regretter qu'on ne l'ait pas fait
plus tôt. Une collection qu'on aurait formée du temps des Omaïades, fort
indifférents en matière religieuse, serait probablement assez peu
falsifiée; mais les premières collections datent des Abbâssides, qui
s'étaient précisément servis, pour parvenir au trône, de traditions
faussées ou inventées. Rien de plus facile, quand on voulait défendre
quelque système religieux ou politique, que d'invoquer une tradition
qu'on forgeait soi-même. L'extension que prit cet abus nous est connue
par le témoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que
Bokhâri, qui avait parcouru maint pays afin de réunir les traditions,
déclare que de 600 000 récits qu'il avait entendus, il y en avait à
peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-là dans son
grand ouvrage; mais la règle critique qu'il suivait, ainsi que ses
émules, pour juger de l'authenticité ou de la falsification n'était pas
suffisante. Ils s'en tenaient à un signe purement extérieur. Toute
tradition comprend deux parties: l'autorité, c'est-à-dire le relevé des
noms des personnes dont elle émane, puis le texte. Les musulmans
n'accordent d'attention qu'à l'autorité. La tradition émane-t-elle d'un
compagnon du prophète et n'y a-t-il rien à redire à la confiance que
mérite la longue liste des autorités qui se la sont successivement
transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement
rejeter ce critérium; nous aussi, nous devons faire très exactement
attention aux noms et au caractère des autorités, et la critique
européenne a déjà flétri de l'épithète de menteur mainte personne qui,
chez les musulmans, est dûment enregistrée comme digne de foi; mais ce
critérium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir à un signe
extérieur, il faut vérifier la valeur intrinsèque de la tradition,
examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres
rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient
pas jusque-là; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'être
musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la
science.--Cependant aucune autre religion n'a, dès le début du troisième
siècle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose à
un examen critique tel que l'a été celui des musulmans, car on peut le
qualifier de sévère malgré l'insuffisance de son principe; ajoutons que
les théologiens musulmans du IIe siècle et du IIIe ont joui d'une
liberté d'examen qui, dans notre siècle, n'est pas accordée aux
théologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont
travaillé avec sincérité et loyauté, sans aucunement chercher à
représenter Mahomet comme un idéal. Au contraire, ils nous le donnent
tel qu'il était, avec tous ses défauts et ses faiblesses; ils nous font
connaître sans détours ce que ses adversaires pensaient et disaient de
lui; ils ne passent même pas sous silence ces amères railleries qui
contiennent souvent tant de frappantes vérités, par exemple la parole de
cet homme de Taïf: «Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophète,
n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi?» Je m'étonne
toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car
cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne tant
de parties authentiques (d'après les critiques les plus rigoureux, la
moitié de Bokhâri mérite cette qualification), et que, dans ces parties
non falsifiées, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un
croyant sincère.

La tradition, qui nous transporte complètement au milieu de la vie des
anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran;
sous un rapport, toutefois, elle est inférieure à ce livre et elle a
fait par là déchoir l'islamisme. L'islamisme était une religion sans
miracles; il résulte de la façon la plus claire du Koran que Mahomet n'a
jamais prétendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion eût été
un phénomène remarquable dans l'histoire du développement de l'humanité,
un grand pas de fait dans la voie du progrès; et si l'islamisme était
resté confiné dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe
dans toute sa pureté n'aurait nullement été du nombre des choses
impossibles. Mais il sortit bientôt de ces limites, et plus les Arabes
se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des
miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer à ce qui
leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'écouler encore bien
des siècles avant qu'on pût appliquer aux musulmans aussi cette parole
du poète:

    Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind,

et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, été
prodigue de récits miraculeux.

Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en même temps la manière
dont ils se sont produits.

Au début de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait
été dans l'erreur, c'est-à-dire qu'il avait pris part au culte des
idoles; mais il déclarait en même temps que Dieu lui avait ouvert le
cœur. Cette expression figurée fut prise à la lettre et donna lieu au
récit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: «Un jour que j'étais
couché sur le côté près de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le
corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur.
Là-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur
y fut lavé, puis remis à sa place.» D'après cette tradition, qui se
trouve dans Bokhâri et qui est la plus ancienne, la purification du
cœur aurait eu lieu précisément avant l'ascension de Mahomet, dont
nous allons parler tout à l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions
ont trouvé qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification eût
eu lieu avant la vocation de Mahomet à la prophétie. La légende fut donc
remaniée dans ce sens; mais comme il restait toujours fâcheux que
Mahomet eût jamais erré, le temps de la purification fut de plus en plus
reculé: on parla d'abord de sa vingtième année, puis de sa onzième, ce
qui valait mieux, puisque c'est à cet âge que la responsabilité
commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors à cette
dernière époque un récit relatif à l'éducation qu'il aurait reçue à la
campagne dans la tribu bédouine des Beni-Sad; mais ce récit lui-même
paraît bien peu fondé. Voici la légende sous cette dernière forme; c'est
Hâlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle:

«Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de
naître et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, à la Mecque
pour y chercher un nourrisson. C'était une année de sécheresse et il ne
nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une ânesse grise et
une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions
dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais
aussi peu de lait que la chamelle. Espérant toutefois que tout irait
mieux, nous continuâmes notre voyage. Arrivés à la Mecque, nous
cherchâmes des nourrissons; on avait déjà offert à chaque nourrice
l'enfant qui devait être le prophète, mais aucune d'elles n'avait voulu
le prendre, et toutes elles avaient dit: «C'est un orphelin, il n'y a
donc pas beaucoup à gagner.» Il faut savoir que nous espérions que les
pères nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas
grand'chose de la mère d'un enfant qui n'avait plus de père. Toutes les
femmes qui étaient avec nous avaient trouvé des nourrissons, excepté
moi. «Je ne veux pas, dis-je à mon mari, retourner sans nourrisson
auprès de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison,
répondit mon mari; peut-être Allah nous bénira-t-il, si tu y vas».
J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un
autre enfant, et je revins avec l'orphelin à notre caravane. Je le pris
à moi et lui donnai le sein. Il but jusqu'à ce qu'il eût assez et alors
j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put également se rassasier;
ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la première fois depuis
longtemps nous eûmes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite près de
notre chamelle et il trouva que ses pis étaient pleins de lait. Il se
mit à la traire et nous eûmes tous assez à boire. Le lendemain matin,
mon mari me dit: «Assurément, tu as trouvé un enfant béni.» Lors du
retour, mon ânesse galopait avec tant de vivacité que mes amies ne
purent garder la même allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais
une autre bête. Il n'y a point de pays plus aride que celui des
Beni-Sad; mais dès notre retour, nos troupeaux donnèrent toujours
beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi
disaient-ils à leurs bergers: «Menez donc le bétail dans les pâturages
où paît le troupeau de Hâlima.» Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi
que nous avions abondance et richesse. Après deux ans, je sevrai
l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frère de lait. Nous le
ramenâmes à sa mère; mais comme nous aimions à le garder encore à cause
des nombreuses bénédictions qu'il nous avait values, je dis à sa mère:
«Il est préférable de laisser ton fils chez nous jusqu'à ce qu'il ait
toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui
fasse du tort.» Elle nous permit de le reprendre avec nous.

A un mois de là, il se trouvait un jour avec son frère de lait près des
troupeaux qui paissaient derrière nos tentes, quand son frère nous cria:
«Deux hommes vêtus de blanc ont saisi notre Koraïchite, l'ont étendu sur
le sol et lui ont ouvert le corps.» Mon mari et moi nous y courûmes;
nous trouvâmes Mahomet debout, mais pâle, et nous lui demandâmes ce qui
lui était arrivé. Il répondit que deux hommes avaient ouvert son corps
en le coupant et y avaient cherché quelque chose, mais il ne savait
quoi. Nous retournâmes à notre tente et mon mari me dit: «Je crains que
cet enfant n'ait eu une attaque.» Nous le ramenâmes à sa mère et elle
nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connaître auparavant
que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. «Ton fils est grand,
maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je
crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai
ramené.--Ce n'est pas là le vrai motif, répondit la mère; raconte-moi
franchement ce qui s'est passé.» Quand elle m'eût forcée à tout lui
dire, elle s'écria: «Tu crains que le diable ne fasse de lui sa
victime?--Oui, répondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le
diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appelé à de hautes
destinées; ne t'ai-je pas raconté son histoire? Quand j'étais enceinte
de lui, il sortit de moi une lumière si éclatante qu'elle me permettait
de voir les palais de Boçrâ[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il
posa ses petites mains sur le sol et leva la tête au ciel. Laisse-le
donc ici et va-t'en.»

Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec
leurs sujets chrétiens, cette forme même de la légende ne leur suffit
plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que
Jésus et sa mère étaient exempts du péché originel, et c'était pour les
croyants un scandale perpétuel de devoir reconnaître au fondateur du
christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est
pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'âme de Mahomet
avait été créée avant Adam dans un état de pureté complète.

Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophète a été
l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernière
année du séjour de Mahomet à la Mecque, ses adversaires, poussés
probablement par les Juifs, lui dirent: «La patrie des prophètes, c'est
la Syrie; si donc tu es vraiment prophète, vas-y, et, quand tu en seras
revenu, nous croirons en toi.» Mahomet fut persuadé, semble-t-il, que
cette objection était fondée, et, si l'on peut en croire la tradition,
il conçut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte;
mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en épargner la peine. Il
visita Jérusalem d'une façon miraculeuse et il raconta ce fait dans le
Koran (17, ℣ 1) comme suit:

«Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du
temple sacré[22] à cet autre temple plus éloigné[23] dont nous avons
béni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En
vérité, Dieu entend et voit tout.»

Ses adversaires trouvèrent l'idée ridicule; les croyants eux-mêmes
eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le
considérèrent comme un mensonge et apostasièrent. Mahomet se vit forcé,
en conséquence, de faire dire à Dieu (Koran 17, ℣ 62): «La vision que je
t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'éprouver les hommes.»

Ce n'avait donc été qu'un rêve; mais quelques années après, quand la foi
se fut affermie, Mahomet en revint à son idée première et raconta aux
siens des détails nouveaux sur son voyage nocturne. Monté sur le cheval
ailé Borâk, il avait été transporté par Gabriel au temple de Jérusalem;
là il avait été salué par les anciens prophètes, qui s'étaient réunis
pour le recevoir. De Jérusalem il s'était rendu au ciel et était enfin
arrivé en présence du Créateur, qui lui donna l'ordre d'imposer à ses
partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite,
orné ce récit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse
parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'événement
comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage réel
ou corporel.

En général, la biographie du prophète est ornée d'un très grand nombre
de légendes, revêtues maintes fois de tout l'éclat de la poésie. Par là,
sans doute, la vérité historique est devenue méconnaissable dans les
versions les plus récentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de
Mahomet et son séjour à la Mecque. Mais les biographies les plus
anciennes n'ont pas si bien ajouté le merveilleux qu'on ne puisse
d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vérité de la
fiction. Mahomet n'est jamais devenu un être surnaturel ou mythique.

D'après R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad.
du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879,
in-8º, _passim_.



CHAPITRE V

LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS

     PROGRAMME.--_Grégoire le Grand. Monastères et missions en
     Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avènement de
     Pépin le Bref._



BIBLIOGRAPHIE.


     Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'étude de cet article
     du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont déjà été indiqués.

     On a beaucoup écrit sur =l'histoire de l'Église romaine avant le
     VIIIe siècle=. Consulter, en première ligne, les Manuels généraux
     d'histoire ecclésiastique (qui sont énumérés ci-dessous,
     Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen,
     _Geschichte der römischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat
     de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8º;--F. Gregorovius, _Geschichte
     der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889,
     in-8º;--L. Duchesne, _Origines du culte chrétien. Étude sur la
     liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8º.

     La littérature relative aux =monastères= et aux =missions en Occident=
     n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, précité, de la
     _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887,
     in-8º), fait autorité pour la Gaule et la Germanie.--Pour
     l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans
     l'édition illustrée (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII);
     et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883,
     in-8º.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _Études historiques
     bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8º.--Le livre de M. de
     Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol.
     in-8º), a été célèbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir,
     _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4º), est
     encore considérable.--W. Sickel, _Die Verträge der Päpste mit den
     Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift
     für Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895).

     Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbücher
     des fränkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die
     Anfänge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8º;--Th.
     Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8º;--H. Hahn, _741-752_,
     Berlin, 1863, in-8º;--L. Œlsner, _Jahrbücher d. fr. R. unter
     König Pippin_, Leipzig, 1871, in-8º.--L'ouvrage de A.-F. Gérard
     (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8º)
     est arriéré.--Lire l'exposé général de O. Gutsche et W. Schultze,
     dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den
     Karolingern_, précitée.--Résumé clair et vivant, par E. Lavisse,
     dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, I (1893),
     ch. V, p. 204-272.



I.--L'ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ.


Jusqu'à la fin du VIIIe siècle, la condition de l'évêque de Rome fut
dépendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs
d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire
en Occident et l'occupation de la péninsule par les Barbares, Hérules
d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papauté. On ne peut
lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l'humilité des
plus grands papes descend jusqu'à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa
cour aux impératrices en même temps qu'aux empereurs; il les charge de
présenter au maître des doléances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois,
par un artifice de rhétorique, c'est Dieu lui-même qu'il fait parler à
Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce
personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulevé
l'armée du Danube; il est entré dans Constantinople; la populace l'a
acclamé, le patriarche l'a couronné: il a tué Maurice et massacré toute
la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier:
«Gloire, s'écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux!»
Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le
cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme «dont la
générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine».
Il se réjouit que la bonté, la piété, soient assises sur le trône
impérial. Il veut qu'il y ait «fête dans les cieux, allégresse sur la
terre»! En même temps, il présente à la femme du parvenu, Leontia, ses
félicitations: «Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune
âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu,» et il invite
«les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le
Créateur».--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain
à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à
Constantinople pour faire part au prince de son élection. L'ordination
«ne peut être célébrée qu'au su de l'empereur et par son ordre». Le pape
paya même un certain tribut jusqu'au jour où le Βασιλεὑς en eut
fait gracieusement remise à l'Église romaine. Les ordres qui viennent de
la «ville royale» sont appelés «divins» par les papes, qui les
sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments
anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise
Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église; un autre
empereur permet à Honorius d'enlever les tuiles dorées qui recouvraient
le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de
venir s'établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place.
Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle,
voulut quitter Constantinople, où il n'était pas aimé, et qui, plusieurs
fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se
mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue
de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé,
alla au-devant de lui jusqu'à six milles. Il lui fit les honneurs du
sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui
fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi.
Constantin s'aperçut vite que Rome n'était plus une capitale d'empire,
et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à
destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme
un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d'une
nouvelle.

       *       *       *       *       *

Cependant, au cours du VIIe siècle, l'État byzantin est en
décroissance; les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l'Égypte presque
sans coup férir; l'empire est réduit à la péninsule et à une partie de
l'Asie Mineure. Il n'a pas su défendre la chrétienté. Antioche et
Alexandrie, les deux grandes métropoles apostoliques, sont musulmanes.
Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les Églises orientales, qui
étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres,
un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées.
D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papauté en a
conquis deux: la Bretagne et la Germanie.

Un jour, dit la légende, (c'était vers la fin du VIe siècle), un
moine passant dans les rues de Rome, s'arrêta au marché des esclaves. Il
y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une
figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils étaient; on lui
répondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils étaient païens. Le moine
soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au
prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il
apprit que c'étaient des _Angles_: «Des anges, dit-il, c'est bien cela;
ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des
anges au ciel!» Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu'ils
étaient nés dans la province de _Daira_! «Bien, reprit-il, de la colère
(_de irâ_) de Dieu: il faut qu'ils soient délivrés par la miséricorde du
Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_
s'écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume!» Et
le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il
fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus
grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le
pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c'est lui qui
est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des
missionnaires qui les convertirent.

En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d'un monastère
romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de
Kent. Un an s'était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son
exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de
Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il
envoyait des présents, des reliques et d'admirables instructions où il
recommandait à ses envoyés d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les
gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et
même les temples des dieux, en les purifiant. «On ne monte point par
bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas.»
Quand l'œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin
archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui
seraient les suffragants de son siège métropolitain; York devait être la
capitale d'une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête
de l'Angleterre par l'Église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de
sitôt, et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le
paganisme se défendit pendant près d'un siècle dans les royaumes
anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes.
En même temps une lutte s'engageait entre la vieille Église bretonne et
la nouvelle Église, lutte singulière et dont l'objet était de grande
importance: on peut dire que tout l'avenir de la papauté en dépendait.

Entre ces deux Églises, il n'y avait point de dissidence dogmatique,
mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les
Anglo-Saxons, n'étaient pas au courant des progrès de l'Église romaine
ni de certaines modifications qui s'étaient introduites dans le culte et
dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour
le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche
et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu'ils recevaient
étaient dépensés en aumônes; pour églises, ils avaient des chaumières;
ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l'Écriture
mieux que la tradition canonique; l'épiscopat était chez eux une
dignité pastorale, non point un office; leurs évêques, qui étaient en
même temps abbés de grands monastères, n'avaient pas l'idée de cette
hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C'était
là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme
l'hérésie. Aussi, les deux Églises, lorsqu'elles se rencontrèrent en
Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en
ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur
l'Église bretonne comme sur l'Église saxonne, le voulut prendre de haut
avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une
conférence où il les avait appelés; quand ils arrivèrent dans la salle
où il les attendait, l'archevêque ne se leva point; ils reprochèrent à
cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef.
Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion
des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de
prêcher ces Barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur
point ménager l'entrée dans le royaume de Dieu; après l'arrivée des
Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer
le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint
si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les
premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels
deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils célébraient la Pâque à
une autre date que l'Église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure
sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux
au-dessus du front, d'une oreille à l'autre. Les catholiques,--c'est
ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--déclaraient que ces coutumes
étaient «une perdition pour les âmes». Le sujet de ces querelles nous
paraît misérable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir
si la vieille Église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre.
Le nom de l'apôtre revient à tout moment dans les polémiques: «S'il est
vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel,
a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier
dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du
cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mérite
d'être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la
clémence?» La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée
par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne
d'épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de
Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employé contre le
bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne
s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le
salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils
s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils
commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient
avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait
entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de
pénitence.

[Illustration: L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint
Augustin.]

Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons
semblèrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe siècle, la majeure
partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires.
Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris
que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du
nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de
ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l'an 656, un grand
triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux
personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L'objet propre
de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être
célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche
suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour
de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se
recommandait des plus hautes autorités. L'orateur catholique vint à
citer la parole célèbre: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai
mon Église.» Le roi, se tournant aussitôt vers l'évêque breton Colman,
demanda: «Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre
par le Seigneur?--C'est vrai, roi, répondit Colman.--Voyons, reprit le
roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à
Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le
Seigneur?» Ils répondirent: «Oui.» Alors le roi conclut ainsi: «Et moi
je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui
est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à
ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux
portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne
le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir.» A cela, il n'y avait
rien à répondre, et l'assemblée prononça en faveur des catholiques.

Depuis, l'Église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant
ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l'ennemi sa
dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les
monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le
siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore,
accompagné d'un abbé du nom d'Hadrien. Le premier était né à Tarse, en
Cilicie; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En
quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils
détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme.
Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces
ecclésiastiques d'York et de Cantorbéry, établirent l'autorité du
métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d'elles.
Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité,
l'évêque fut le chef de son clergé: nul ne pouvait faire fonction
sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait
quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et
connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de
l'Église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le
clergé, des écoles furent fondées. L'enseignement y était si bien donné
que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur
langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'écriture; de beaux
manuscrits y furent copiés en lettres d'or sur parchemin de couleur[24].
Les Bretons étaient égalés; ailleurs ils étaient dépassés, car les
évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des
églises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours étaient si
hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il
n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, excepté en Italie.

La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues.
Les Anglo-Saxons étudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et
l'Évangile. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les
_versiculi_ où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux
qu'échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des
élèves des rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent
pénétrés jusqu'au fond de la lumière antique, comme le vénérable Bède.
Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels, ils
sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donné ce
bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration
des grands écrivains classiques ont engendré alors en Angleterre un
sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme
romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque
année de nombreux pèlerins se mettent en route pour la ville sainte. Les
évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape, ils se
pénètrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les
usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses
instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux quelque Romain qui
va faire dans l'île une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abbé
Benoît, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit
accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait
le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on
chantait à Rome. L'attraction devint si forte que les rois mêmes y
cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l'intention
de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le
loue d'avoir laissé trône, richesses, famille, royaume, pour voir le
siège de l'apôtre:

    _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum
          Adspexit Petri, mystica dona gerens._

Bientôt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par
Augustin, Paulinus et Théodore, sortirent des hommes qui portèrent en
pays barbare les idées et les sentiments dont ils étaient animés. Des
missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer
ainsi l'œuvre commencée par les Bretons. L'antagonisme des deux
Églises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en
toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se
laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils
ne font pas un pas qui n'ait été permis par lui. Deux fois l'apôtre des
Frisons, Willibrod, s'est rendu à Rome: la première fois, pour demander
l'autorisation de prêcher l'évangile aux païens; la seconde, pour y être
sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine
anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface.
Ce Boniface, un Anglais triste, tourmenté par l'ennui, méthodique,
formaliste, fut un serviteur passionné de l'Église de Rome. Il se
représentait l'Église romaine comme une personne vivante qui ne peut ni
tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des
monastères, d'une mystique affection: «J'ai vécu dans la familiarité,
dans le service du siège apostolique, _in servitio apostolicæ sedis_, et
toujours j'ai confié au pontife toutes mes joies et toutes mes
tristesses.» En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va
s'agenouiller au pied du successeur des apôtres; le pape le loue d'avoir
«cherché la tête de ce corps dont il est membre, de se soumettre au
jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit
sentier. De par l'inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui
permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidèles qui les
ignorent.» Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action,
Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque, et
il prête alors un serment qui le lie étroitement à Rome. C'était le
propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c'est-à-dire
ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l'autorité directe du
pape; mais il a été fait au texte de la formule une modification
importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale;
aussi juraient-ils «de révéler tout complot tramé contre l'État ou
contre notre très pieux empereur». Boniface ne connaît pas l'empereur;
il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du
serment, c'est, «s'il rencontre des prêtres rebelles aux règles
anciennes des saints pères, c'est-à-dire à la tradition canonique
romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur
apostolique». Voilà une variante qui intéresse l'histoire universelle.
Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution.
Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point à compter avec
l'autorité impériale dans cette Bretagne qui a été perdue pour l'empire
dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie que la
Rome païenne n'a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle, et, par
le droit de cette conquête spirituelle qu'a faite sous ses ordres son
légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range
l'Église germanique dans la condition d'une église de la Campagne
romaine; et le légat apostolique, lorsqu'il part précédé d'une lettre où
le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le
peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des
compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_
nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dûs jadis
aux officiers romains.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps-là, l'Italie se détachait de l'empire et la ville
impériale se transformait en ville pontificale.

[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, à Rome.]

Dans Rome ruinée poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques
s'élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle
prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer à son
usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se
sont formés, dont chacun était la circonscription d'un des sept diacres
de l'Église romaine. Quand la population se réunit pour quelque
manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où
Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la
cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des
Saints-Côme-et-Damien; les moines, de la basilique des
Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des
Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des
Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne; les
veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie; les femmes mariées, de la
basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun
était conduit par les prêtres d'une des régions, se dirigèrent, vêtus de
noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes
pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les
fêtes d'autrefois et les triomphes. L'évêque, de qui procède toute la
vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité; son élection en
est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans
la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorité se
répand sur le monde. Dans les grandes journées, c'est lui qui paraît au
premier plan. Il est allé au-devant d'Attila pour le détourner de Rome;
il a traité avec Genséric de la capitulation; il a porté les clefs à
Bélisaire; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur; au besoin
même, il traite avec eux comme s'il était le prince de la ville. Les
produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent
de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se
croit si bien obligé de donner à manger aux Romains qu'ayant appris
qu'un misérable était mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs
jours monter à l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la
construction et l'ornement des églises, et les architectes, maçons,
peintres, sculpteurs, orfèvres sont les clients du pape. Parmi les
travaux revient souvent la mention de la «restauration des murs»: c'est
le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir
les habitants, n'était-ce point faire office d'État? L'évêque, par ces
bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l'autorité qu'il devait
exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la
disparition des vieilles familles, la décadence de l'empire, l'invasion
des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse.

[Illustration: Porche extérieur de Saint-Clément.]

Le pape était donc devenu capable de résister à l'empereur et, comme il
n'arrive guère que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa
avec un grand éclat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de
défendre la foi, et l'empereur Léon l'Isaurien, contre lequel fut
dirigée la révolte, n'avait remis en discussion ni la divinité ni la
nature du Christ. Homme d'État, législateur, capitaine et administrateur
de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de ceux
qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit
ce culte. Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux,
et il signifia par lettres sa désobéissance à l'empereur. Grégoire III
fit davantage. En l'année 731, un concile tenu à Rome déclare «exclu du
corps et du sang de Jésus-Christ et de l'unité de l'Église quiconque
déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images».
C'était, sous forme d'excommunication, une déclaration de guerre à Léon.
Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II «s'était
armé contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi». La
péninsule se met en mouvement; les armées de la Pentapole et de la
Vénétie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications
diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les
messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le
midi de l'Italie, qui lui est demeuré fidèle. A l'anathème il est tout
près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et
définitive.

Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu
pour toujours se détacher de l'empereur. Il était retenu par l'habitude,
par le respect, mais aussi par l'inquiétude que lui donnaient certains
événements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du
désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les
iconoclastes et s'étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II;
ils s'étaient même unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, «comme
à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu'à subir une mort
glorieuse en combattant pour le pontife»; mais ils avaient mis la main
sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi
Liudprand avait la volonté arrêtée d'achever la conquête de l'Italie; il
lui fallait «Rome capitale»; mais le pape était très déterminé à ne pas
souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de
quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de
l'empereur, et il n'avait pas oublié qu'Odoacre et Théodoric avaient
exercé sérieusement leurs droits royaux sur l'évêché de Rome. C'est
pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l'empereur,
empêchait les révoltés d'élire un anticésar, et s'adressait au duc grec
de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le «giron de la
sainte république et dans le service de l'empereur». Ravenne fut
reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se
rendit au-devant de lui, et il «apaisa son âme par une admonition
pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de
se retirer sans faire de mal à personne». Grégoire le mena au tombeau de
saint Pierre «et le mit par ses pieux discours en un tel état de
componction qu'il se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant
le corps de l'apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira». Saint
Pierre avait préservé son successeur de la fondation d'un royaume
d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre
visite, garder ses vêtements et la place. Le pape chercha des alliés
parmi les Lombards eux-mêmes; il encourageait à la rébellion les ducs de
Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l'indépendance. Après que
le duc de Spolète eut été vaincu et se fut réfugié dans Rome, il refusa
de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec
Liudprand.

C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous
ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les
renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un
peu postérieurs à l'événement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de
la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de
l'oppression des Lombards; le continuateur de Frédégaire affirme qu'il
lui promit «de se séparer de l'empereur et de lui donner le consulat
romain». Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et
parmi les présents dont ses légats étaient chargés se trouvaient «les
clefs du vénérable tombeau de l'apôtre». L'ambassade étonna le duc
franc, dont l'âme n'était point du tout sacerdotale. Charles Martel
n'avait aucun sujet d'inimitié contre Liudprand, qui l'avait aidé peu de
temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se
contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire
écrivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage
des biens de l'Église, et il conjurait Charles «de ne pas préférer
l'amitié d'un roi des Lombards à l'amour du prince des apôtres». Aucun
effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l'année d'après, en
740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher
des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'évêque de
Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grégoire
marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle....

D'après E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_,
dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1886,
15 avril 1887.



II.--PÉPIN «LE BREF»


Il semble que la filiation de Pépin [le roi Pépin, Pépin «le Bref»],
fils de Charles Martel, n'ait jamais dû s'oublier. Toutefois il n'y a
parmi nos chansons que les _Lorrains_ où Charles Martel soit désigné
avec exactitude; ses rapports avec l'Église, des biens de laquelle il
s'empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés [dans cette
chanson] avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de
blessures reçues dans un grand combat), son fils «Pépinet», encore tout
jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi.
Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition
authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n'en est pas de même
ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Pépin le
fils d'Anseïs.... Ce nom est, en réalité, celui du bisaïeul de notre
Pépin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, père de Pépin II, «le Moyen», comme
on l'appelle pour le distinguer de son grand-père et de son
petit-fils[25]. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n'a pas
pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de
son grand-père, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel.
Ce qui appuie cette hypothèse, c'est qu'il semble que le fameux surnom
de _Brevis_, aujourd'hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait
originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne
à l'un ou à l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du
XIIe siècle attribuent le surnom de _Brevis_ à Pépin II, le Maire du
palais, paraît très probant: il est en effet naturel que l'on ait fait
passer le surnom d'un grand-père complètement oublié à un petit-fils
beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le
vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anseïs, le père
de Charles Martel.

Je dis «le vrai Pépin le Bref»; mais pour celui-ci même il est fort
possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la
réalité. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce
surnom est intimement lié à l'épisode de son combat contre un lion,
épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été
primitivement donné à Pépin II, c'est lui aussi qui a dû être avant son
petit-fils le héros de l'épisode en question. Mais, dans la tradition
qui nous est parvenue, il n'est attribué qu'au roi Pépin, père de
Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes
différentes.--La plus ancienne est dans le livre célèbre qu'un moine de
Saint-Gall, probablement Notker le bègue, offrit à Charles le Gros en
884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale
l'attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de
Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène,
dans le récit de Notker, n'est pas déterminé: Pépin, sachant que les
principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite
taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé
le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de
la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'épée la tête
des deux animaux féroces; puis, s'adressant aux grands stupéfaits:
«Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N'avez-vous
pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l'immense Goliath,
ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre à ses gigantesques
compagnons?» Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen
âge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe
de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a dû puiser
la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait allusion en la
plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais....

Le récit d'Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker: la scène
est à Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise
la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin
où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas; le
roi s'enfuit avec sa femme, mais Pépin s'empare d'un épieu, marche au
lion et lui enfonce l'épieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt
ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s'est-il borné à
développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à
savoir que Pépin avait tué un lion? La seconde hypothèse serait assez
plausible: la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et
un trait de courage, tout à fait analogue, a été attribué à d'autres
qu'à lui. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous
disant aussi que Pépin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutôt croire
que la scène s'était anciennement localisée dans le palais de Paris, et
dès lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez
Adenet.

Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des
Prés ou d'Outremeuse, au XIVe siècle, raconte l'exploit de Pépin.
Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de
Bavière contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une forêt,
le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer,
«quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la
corant». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s'engage; enfin Pépin
peut tirer son couteau et tue le lion: «Après vint a son cheval, qui
mult estoit navreis, et atachat le lion à la couwe de son cheval et
l'amenat avuec li a l'oust». Rentré en France, «adont fist le petis
Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx forée
de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en
palais à Paris». Nous avons sans doute encore ici un simple
développement, dû à l'auteur de quelqu'un des nombreux poèmes inconnus
de nous qui garnissaient l'extraordinaire «librairie» de Jean
d'Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.--Quoi qu'il
en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à
celui de la petite taille du héros, et l'un et l'autre s'étaient
attachés au père de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste
de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème
perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possédons un abrégé
norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant
cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que
l'était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se présente
rarement dans les textes sans être accompagné de l'épithète «petit».
Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'était même réelle,
dit Jean d'Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses
contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprécier, car, d'après une
légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux XIIIe
et XIVe siècles, Pépin avait élevé dans l'église de Herstal un
crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq
pieds....

Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion
et la légendaire petitesse appartiennent réellement au père et non au
fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de
récits épiques formés autour du fils d'Anseïs. Déjà, du temps de
Charlemagne, Paul Diacre écrivait: «Anschises genuit Pippinum, quo nihil
unquam potuit esse audacius». A la fin du Xe siècle, les _Annales
Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Pépin II une
histoire qui nous représente, dit M. Rajna, une vraie «chanson
d'enfances», comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tué,
en trahison, Anseïs; le jeune Pépin, élevé en lieu sûr, fait tout à coup
irruption dans le palais usurpé par le traître, et, «puerili quidem
manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David
legitur....» La comparaison de Pépin avec le petit David en face de
l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore à faire croire
que c'était bien l'aïeul du roi Pépin qui avait le surnom de «petit» et
le renom d'une hardiesse extraordinaire.

G. PARIS, _La légende de Pépin «le Bref»_, dans les
_Mélanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8º.



III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE.


Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son
influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont
parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque
tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur
de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain
d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hyéronimien,
fut introduit en Gaule et adapté à l'usage du pays.... D'autres livres
ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent à un temps
où l'influence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur
l'Église franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule.

Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à
l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de
douter.... Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les
papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même
en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus
touchants de la messe gallicane, c'est la bénédiction du peuple par
l'évêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut
maintenu, même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les
sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction;
maintenant encore, elles sont en usage dans l'église de Lyon. Or, voici
comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface:

     Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater,
     multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc
     faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis
     damnationem adhibentes.... Regulam catholicæ traditionis
     suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prædica omnesque doce,
     sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti
     ecclesia.

C'est sous l'épiscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus
probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'église de Metz
adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, était, de
toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus
remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de traces dans les livres et
les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'année 760, au roi
Pépin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette même année
760, l'évêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en
ambassade à Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le
sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses
moines «aux modulations de la psalmodie» romaine. Ce personnage ayant
été, peu après, rappelé à Rome, l'évêque envoya ses moines neustriens
terminer leur éducation musicale à Rome, où on les admit dans l'école
des chantres.

Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du
roi Pépin par lequel fut supprimé l'usage gallican. Ce décret est perdu,
mais il se trouve mentionné dans l'_admonitio generalis_ publiée par
Charlemagne en 789....

Cette réforme était devenue nécessaire. L'Église franque, sous les
derniers Mérovingiens, était tombée dans le plus triste état de
corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait
un centre religieux, une métropole, dont les usages mieux réglés, mieux
conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une
réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef
reconnu, le métropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique,
la collection _Hispana_; la liturgie de Tolède était la liturgie de
toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières: il lui
manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape
n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. Chaque
église avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de
règle, mais l'anarchie la plus complète, un désordre qui eût été
irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à
la tradition et à l'autorité de l'église romaine.

L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée,
ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de
leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de l'usage qu'on en
ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis
le Pieux, chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne
se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les
combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon à
conserver. De là naquit une liturgie composite, qui, propagée de la
chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par
trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La
liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins, n'est autre chose
que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les
Hélisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres
romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième
siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste
plus un seul exemplaire.

Il ne paraît pas que la réforme liturgique entreprise par les princes
carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de
l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France; mais cette grande
église, mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne,
sembla pouvoir se passer de réforme. Son usage, du reste, se rapprochait
déjà beaucoup du rite romain. Il était protégé par le nom de saint
Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilité de
Charlemagne envers le rite ambrosien ne méritent aucun crédit.

L. DUCHESNE, _Origines du culte chrétien.
Étude sur la liturgie latine avant
Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889,
in-8º.



CHAPITRE VI

L'EMPIRE FRANC

     PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assemblées, les
     capitulaires; les écoles; l'armée et la guerre; restauration de
     l'Empire._

     _Louis le Pieux. Le traité de Verdun. Démembrement de l'Empire en
     royaumes. Les Normands en Europe._



BIBLIOGRAPHIE.


     Les =annales de l'empire carolingien= ont été dressées avec le plus
     grand soin, dans la collection des _Jahrbücher der deutschen
     Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des fränkischen
     Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e éd.; t.
     II, Leipzig, 1883, in-8º) pour le règne de Charlemagne;--par B.
     Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig,
     1874-1876, 2 vol. in-8º) pour le règne de Louis le Pieux;--par E.
     Dümmler (_Geschichte des ostfränkischen Reichs_, Leipzig,
     1887-1888, 3 vol. in-8º) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et
     jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des
     derniers Carolingiens en France, voir les travaux des élèves de M.
     A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France,
     882-898_, Paris, 1893, in-8º);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens,
     954-991_, Paris, 1891, in-8º).--Pour l'histoire des Carolingiens
     d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII.

     Les excellents ouvrages que nous venons d'énumérer sont d'une
     érudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur
     l'=histoire générale de l'empire carolingien= soient, presque tous,
     vieillis ou médiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire
     des Carolingiens_ de MM. Warnkönig et Gérard (Bruxelles, 1862, 2
     vol. in-8º), ni le _Charlemagne_ de M. Vétault (Tours, 1880, in-4º,
     2e éd.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885,
     in-8º, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E.
     Mühlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publiée à
     Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et
     Louis le Débonnaire_, Paris, 1849, in-8º) et de E. Bourgeois (_Le
     Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. Étude sur l'état et le régime
     politique de la société carolingienne_, Paris, 1885, in-8º) sont
     estimées.

     Les =institutions de l'époque carolingienne= ont été fort étudiées.
     Les traités généraux, en français, sont: celui de J.-H. Lehuërou
     (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8º),
     l'ouvrage posthume, inachevé, de Fustel de Coulanges (_Les
     transformations de la royauté pendant l'époque carolingienne_,
     Paris, 1892, in-8º); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet
     prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
     mérovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel précité (p.
     44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die
     karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche
     Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8º, 3e éd.

     Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la
     =renaissance carolingienne= du IXe siècle, première, et, à
     quelques égards, admirable résurrection de l'antiquité.--On
     recommande d'ordinaire les livres de B. Hauréau (_Charlemagne et sa
     cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of
     Charles the Great or the restoration of education in the ninth
     century_, London, 1877, in-8º), de K. Werner (_Alcuin und sein
     Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste à
     traiter. Toutefois quelques parties en ont été déjà magistralement
     approfondies.--La littérature des temps carolingiens a été étudiée
     par A. Ebert (_Histoire générale de la littérature en Occident_, t.
     II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore,
     par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die
     Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8º). M. L. Traube prépare pour
     le _Handbuch_ d'I. v. Müller une «histoire de la littérature latine
     au moyen âge», symétrique à l'histoire de la littérature byzantine
     de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir:
     F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, München, 1891-1892, 2
     vol. in-4º; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_,
     Bonn, 1892, in-8º; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen
     Malerei_, Berlin, 1894, in-8º.--Sur la réforme de l'écriture et de
     la décoration des manuscrits, il y a des notions élémentaires dans
     les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de paléographie_, Paris, 1892,
     in-8º, 2e éd., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris,
     1892, in-16); mais ce sujet a été en grande partie renouvelé par
     les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les
     premiers siècles du moyen âge_, Nancy, 1893, in-8º), dont les
     résultats n'ont pas encore pénétré dans les livres d'enseignement.

     Pour l'=histoire économique et sociale des temps carolingiens=,
     consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de
     Saint-Germain-des-Prés, rédigé au temps de l'abbé Irminon_,
     Introduction, Paris, 1895, in-8º;--K. Th. v. Inama-Sternegg,
     _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der
     Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8º;--K. Lamprecht, _Étude sur
     l'état économique de la France pendant la première partie du moyen
     âge_, Paris, 1889, in-8º, trad. de l'all.

     La littérature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est
     très abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore
     de bonne histoire générale de ces invasions (on ne se sert plus de
     celle de G.-B. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des
     Normands_, Bruxelles, 1844, in-8º). Parmi les monographies: J.
     Steenstrup, _Études préliminaires pour servir à l'histoire des
     Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8º, trad. du
     danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de
     Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des
     Vikings_, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. du Nord_,
     1878-79;--Prolégomènes à l'édition de Dudon de Saint-Quentin par M.
     J. Lair, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t.
     XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_,
     London, 1891, in-8º.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The
     industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892,
     in-8º.



I.--L'ÉVÉNEMENT DE L'AN 800.


Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas
seulement l'événement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares
événements dont on peut dire que, s'ils n'étaient pas arrivés,
l'histoire du monde n'eût pas été la même.

Pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à
qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de désordre,
d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et
l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre,
l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du
gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain
formaient la base historique et dont le dévouement à une Église visible
et universelle était la plus constante expression. La première de ces
deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la
plus forte; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi
extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une
victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du
héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec
autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir
désormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on
sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des
calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque
système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance
réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera
peut-être la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps,
mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où
l'empire, vers la fin du IXe siècle, commença à se dissoudre; dans
les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur
Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans
l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains
contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque
surhumain.

[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN
VATICANO, E SVO ATRIO

Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista
Falde

Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican.]

[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre.
Restitution.]

Transcrivons, pour connaître les pensées des hommes qui assistèrent en
l'an 800 à la résurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie
austrasienne les récits de trois annalistes contemporains ou presque
contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales
de Lorsch:

«Et à cause que le nom d'empereur n'était plus employé par les Grecs et
que leur empire était possédé par une femme, il sembla alors mêmement au
pape Léon et à tous les saints pères qui assistaient au présent concile,
de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour
empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les
Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres
régions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant
que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait
juste qu'avec l'aide de Dieu et à la prière de tout le peuple chrétien
il eût aussi le nom d'empereur. Auquel désir le roi Charles n'eut pas la
volonté de se refuser; mais se soumettant en toute humilité à Dieu et à
la prière des prêtres et de tout le peuple chrétien, le jour de la
nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il prit le nom d'empereur,
étant consacré par le seigneur pape Léon.»

Le récit de la chronique de Moissac (an 801) est, à fort peu de chose
près, le même:

«Or, comme le roi, le très saint jour de la naissance du Seigneur, se
levait pour entendre la messe, après s'être mis à genoux devant la
châsse du bienheureux apôtre Pierre, le pape Léon, avec le consentement
de tous les évêques et des prêtres, du sénat des Franks et semblablement
de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tête, le peuple
romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de
chanter _Laudes_, il fut adoré par le pape selon la coutume des
empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volonté de Dieu.
Car, tandis que ledit empereur demeurait à Rome, on lui amena diverses
personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cessé d'être en usage
chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, était occupé par une femme
appelée Irène, qui s'était emparée par tromperie de son fils l'empereur,
lui avait arraché les yeux et avait pris l'empire pour elle-même, comme
il est écrit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le
pape Léon et toute l'assemblée des évêques, des prêtres et des abbés,
et le sénat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils
tinrent conseil avec le reste du peuple chrétien afin de nommer empereur
Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'empire,
où les Césars et les empereurs avaient toujours accoutumé de demeurer;
et pour que les païens ne pussent pas se moquer des chrétiens, comme ils
le feraient si le nom d'empereur cessait d'être en usage parmi les
chrétiens.»

[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor
impérial de Vienne.]

Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a été écrite
par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'années
après l'événement. Elle est extraite de la vie de Léon III, dans les
_Vitæ pontificum romanorum_, attribuées au bibliothécaire papal
Anastase:

«Après ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur
Jésus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite
basilique du bienheureux apôtre Pierre; et alors, le gracieux et
vénérable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne
très précieuse. Alors tout le fidèle peuple de Rome, voyant comme il
défendait et comme il chérissait la sainte Église romaine et son
vicaire, se mit, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, le
gardien des clefs du royaume céleste, à crier d'un seul accord et très
haut: «A Charles, le très pieux Auguste, couronné par Dieu, le grand et
pacifique empereur, longue vie et victoire!» Tandis que lui, devant la
sainte châsse du bienheureux apôtre Pierre, il invoquait divers saints,
il fut proclamé trois fois et tous le choisirent comme empereur des
Romains. Là-dessus, le très saint pontife oignit Charles de l'huile
sainte, et semblablement son très excellent fils qui devait être roi, le
jour même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ; et quand la
messe fut finie, alors après la messe le sérénissime seigneur empereur
offrit des présents.»

Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune différence
sérieuse, bien que le prêtre romain, comme il est naturel, rehausse
l'importance du rôle joué par le pape, tandis que les Germains, trop
portés à prêter à l'événement une allure rationnelle, parlent d'un
synode du clergé, d'une consultation du peuple et d'une requête formelle
adressée à Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard à ce sujet
aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de
prendre au pied de la lettre. De même le _Liber pontificalis_ omet
l'adoration rendue par le pape à l'empereur, sur laquelle la plupart des
annales frankes insistent de façon à la mettre hors de doute. Cependant
l'impression que laissent les trois récits est au fond la même. Ils
montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer à
l'événement un caractère de stricte légalité. Le roi frank ne saisit pas
la couronne de son propre chef, mais la reçoit plutôt comme si elle lui
revenait naturellement, comme la conséquence légitime de l'autorité
qu'il exerçait déjà. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit
quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'Église; il est
seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste,
désigné Charles comme la personne la plus propre à défendre et à
diriger la société chrétienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme
formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui
présente. Ce fut justement à cause de l'indétermination où toutes choses
furent ainsi laissées, reposant, non sur des stipulations expresses,
mais plutôt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformité de
croyances et de désirs qui ne prévoyaient aucun mal, que cet événement
prêta avec le temps à tant d'interprétations différentes. Quatre siècles
plus tard, lorsque la Papauté et l'Empire se furent laissé entraîner à
cette lutte mortelle qui décida de leur sort commun, trois théories
distinctes relatives au couronnement de Charles seront défendues par
trois partis différents, toutes trois plausibles, toutes trois à
certains égards trompeuses. Les empereurs souabes regardèrent la
couronne comme une conquête de leur grand prédécesseur et en conclurent
que les citoyens et l'évêque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le
parti patriote parmi les Romains, en appelant à l'histoire des origines
de l'empire, déclara que, sans l'acquiescement du sénat et du peuple,
aucun empereur ne pouvait être fait légalement, puisqu'il n'était que
leur premier magistrat et le dépositaire passager de leur autorité. Les
papes signalèrent le fait indiscutable du couronnement par la main de
Léon et soutinrent qu'en qualité de vicaire de Dieu sur la terre,
c'était alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder à qui
il leur plairait un office dont le titulaire n'avait été créé que pour
être leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prévalut en
définitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fondé que les deux autres. Il
n'y eut, en réalité, ni conquête de Charles, ni don du pape, ni élection
du peuple. De même qu'il était sans précédent, l'acte était illégal; ce
fut une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifiée par la
faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du
monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans
fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir.

C'est une question intéressante et quelque peu embarrassante de savoir
jusqu'à quel point la scène du couronnement, dont les circonstances
furent si imposantes et les résultats si graves, fut préméditée entre
ceux qui y participèrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de
déclarer que, même pour une si grande fête, il ne serait pas entré dans
l'église, le jour de Noël de l'an 800, s'il avait su les intentions du
pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasardé à faire une
démarche aussi importante sans s'être assuré au préalable des
dispositions du roi, et il n'est guère possible qu'un acte auquel
l'assemblée était évidemment préparée ait été gardé secret. Quoi qu'il
en soit, la déclaration de Charles subsiste, et on ne saurait
l'attribuer à un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Léon,
après s'être éclairé sur les vœux du clergé et du peuple romain et
sur ceux des grands personnages franks, résolut de profiter de
l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour réaliser le
plan qu'il méditait depuis si longtemps, et que Charles, entraîné par
l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophète et
l'instrument de la volonté divine, accepta une dignité qu'il eût
peut-être préféré recevoir un peu plus tard ou de quelque autre façon.
Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait être que
Charles, bien qu'il eût donné au projet une adhésion plus ou moins
vague, fut surpris et déconcerté par son exécution subite, qui
interrompait l'ordre soigneusement étudié de ses propres desseins. Et
quoiqu'un événement qui changea l'histoire du monde ne doive être
considéré en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu,
pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y
avait point de préparatifs visibles dans l'église; le roi ne fut pas,
comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au
trône pontifical: tout d'un coup, à l'instant même où il sortait de
l'enfoncement sacré où il s'était agenouillé parmi les lampes toujours
allumées devant la plus sainte des reliques chrétiennes,--le corps du
prince des apôtres,--les mains du représentant de cet apôtre posaient
sur sa tête la couronne de gloire et répandaient sur lui l'huile qui
sanctifie. Ce spectacle était fait pour remplir l'âme des assistants
d'une profonde émotion religieuse, à la pensée que la divinité était
présente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que
cette présence semblait consacrer presque visiblement du nom de «pieux
et pacifique empereur, couronné par Dieu», _Karolo, pio et pacifico
Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Traduit de l'anglais
par A. Domergue.



II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN.

L'APOCRISIAIRE


Saint Adalbert, abbé de Corbie, avait pris soin de composer un livre de
quelque étendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est
perdu; mais nous en possédons, du moins, une analyse faite pour
l'instruction de Carloman par un prélat d'une grande autorité, Hincmar
de Reims. C'est le guide que nous allons suivre.

Le premier officier du palais était l'apocrisiaire ou archi-chapelain.
Sous ses ordres étaient les clercs de la chapelle du roi, et il
présidait aux offices de cette chapelle. Mais c'étaient là ses moindres
soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de
toutes les affaires ecclésiastiques du royaume, et préparait le jugement
de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande
puissance. Cependant cette haute fonction était quelquefois attribuée à
de simples abbés. Ainsi, du temps de Pépin et dans les premières années
du règne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais était l'abbé de
Saint-Denis, nommé Fulrad. Zélé défenseur des droits de la crosse
épiscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abbé ait pu marcher ainsi devant
les évêques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement
fut accordé. Nous avons lieu de croire que Pépin ne le demanda pas. Cet
abbé de Saint-Denis était d'ailleurs un homme considérable. Il avait
même rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville éternelle, et par
ses conseils le pape Zacharie avait déposé le dernier des princes
mérovingiens. Ainsi l'établissement de la dynastie nouvelle était en
partie son ouvrage. Cela méritait bien les plus hautes faveurs, et l'on
ne doit pas s'étonner de voir les premiers évêques passer, à la cour de
Pépin, après un tel abbé. A la mort de Fulrad, Charlemagne conféra son
titre à l'archevêque de Metz, Angilramne. Les évêques observaient alors
assez fidèlement l'obligation de la résidence. Charlemagne fit
comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir à ses côtés un
homme versé dans les affaires ecclésiastiques, et l'archevêque de Metz
obtint, en conséquence, la permission de venir à la cour. Celui-ci fut,
à sa mort, remplacé par Hildebold, évêque de Cologne. Théodulfe, qui lui
devait peut-être quelques services, a célébré la grande bonté
d'Hildebold: «La douceur de ses traits, dit-il, répondait à celle de son
âme.» Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs poètes de la cour.
Dans la vie de Léon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rôle:
c'est lui qui se rend le premier auprès de ce pape, si cruellement
traité par ses clercs en révolte, et c'est lui qui fait arrêter les
coupables....

Veut-on se faire une juste idée d'un grand officier de la couronne sous
le règne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est
Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, datée de 794, désigne comme
«ministre de la chapelle royale»].

Son père, son aïeul, ayant occupé, sous les rois précédents, de hautes
charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour
ami. En montant sur le trône, il le nomma son conseiller _silentiaire_
ou _auriculaire_, c'est-à-dire son confident officiel, le premier de ses
ministres. Angilbert a le goût des lettres profanes; cet autre _Homère_
lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est même un poète
distingué. A ces titres l'Église le réclame, et le voilà prêtre. On lui
destine déjà le pallium; plusieurs villes métropolitaines se disputent
l'honneur de posséder un prélat de si grand renom, quand il séduit et
rend deux fois mère Berthe, une fille du roi....

A quelque temps de là, c'est un duché qu'il possède et non pas une
métropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la
justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et
l'affection morbide qui le travaille menace, il paraît, d'interrompre
le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastère de
Saint-Riquier, célèbre par le nombre de ses religieux et par les
miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fondé. Ce récit émeut
Angilbert, et il ne pense plus qu'à faire sa retraite à Saint-Riquier,
s'il recouvre la santé par l'intercession du puissant patron des pauvres
moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec
Berthe: il est marié. Qu'importe? S'il entre dans un monastère, sa
femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et
l'autre, les écarts de leur conduite. Telles étaient les pensées
qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux
dessein qu'il avait formé, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'à
lui. Les Danois avaient pénétré, par les embouchures de la Seine et de
la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables
navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines,
épouvantées par l'irruption de ces farouches dévastateurs, refluaient
vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre.
Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son âme; et, comme
les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas capables de soutenir
le choc des pirates, il se rend auprès du roi pour lui faire le récit
des périls qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus
pressé que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces
considérables. C'était en l'année 791. A l'approche des Francs, les
Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage.

[Illustration: Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.]

Angilbert se rend alors à Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire
qu'il a si facilement remportée, prend l'habit claustral, et l'impose à
Berthe, qui vient, au mépris des canons, demeurer avec lui dans
l'intérieur du monastère. Bientôt on le nomme abbé. Les suffrages ne se
partagent pas; ils se réunissent tous sur la tête d'un homme aussi
puissant à la cour, aussi vaillant à la guerre. Va-t-il, suivant la
règle, s'assujettir à la résidence et finir dans le recueillement une
vie commencée par les agitations du siècle? La règle n'avait pas été
faite pour les religieux de cette qualité, ou bien on les dispensait
aisément de la suivre. Déjà, étant simple moine, en 792, il avait été
chargé de conduire au delà des monts, devant le pontife Adrien, ce
malheureux évêque d'Urgel, Félix, qui avait osé chercher le sens d'un
grand mystère, et s'était fait condamner comme nestorien. Reparaissant
bientôt à la cour, Angilbert joint au titre d'abbé celui d'apocrisiaire,
et se rend de nouveau dans la Ville éternelle, chargé de transmettre au
pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796.
En 800, il suit Charlemagne allant à Rome châtier les persécuteurs de
Léon et recevoir les insignes de la puissance impériale. En 811, il
réside à la cour, présidant, sous le nom d'Homère, les doctes assemblées
des théologiens et des poètes palatins; et puis il va mourir à
Saint-Riquier, au mois de février de l'année 814, quand Charles, son
maître et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle.

L'apocrisiaire était certainement le plus occupé des fonctionnaires du
palais, mais Charlemagne venait souvent à son aide. Lorsqu'il n'avait
pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait à
apprendre comment se comportait son église, faisait des règlements pour
la discipline et dictait même des articles liturgiques; ou bien encore,
mandant auprès de lui les évêques, les abbés mal notés, il ne leur
épargnait ni les réprimandes, ni même, au besoin, les châtiments. Ainsi,
dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande à ses clercs d'étudier
les Écritures, et de croire fermement au mystère de la Trinité; il leur
enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les
prières, les formules, les oraisons nécessaires pour administrer le
baptême; enfin il leur défend d'avoir plusieurs femmes pour épouses et
de manger dans les cabarets. Jusqu'où ne s'étendait pas alors la
compétence du pouvoir civil en matière de religion? Se présentant un
jour à sa chapelle au moment où l'on allait baptiser quelques enfants,
Charlemagne les interroge et reconnaît qu'il ne savent pas
convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour
employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de
l'évêque, il interrompt la cérémonie, renvoie les enfants dans leurs
familles, et leur interdit de revenir à la fontaine sacrée tant qu'ils
ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il défend aux prêtres de
recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre
à des marchands juifs les vases ou les autres ornements des églises.
Comme il s'estimait, et à bon droit, plus savant en liturgie que les
plus grands prélats de son royaume, il ne manquait pas de faire des
règlements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans
les cérémonies de la messe, dans l'ordre des jours fériés, dans
l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent
dans ses capitulaires. Quelquefois même, remplissant les derniers
offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa
chapelle.

Voici ce que raconte, à ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: «Parmi
les hommes attachés à la chapelle du très docte Charles, personne ne
désignait à chacun les leçons à réciter, personne n'en indiquait la fin,
soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais
tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour
ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait à l'improviste de
dire une leçon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bâton
celui dont c'était le tour de réciter, ou qu'il jugeait à propos de
choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins à ceux qui étaient
placés loin de lui. La fin de la leçon, il la marquait par une espèce de
son guttural. Tous étaient si attentifs quand ce signal se donnait, que,
soit que la phrase fût finie, soit qu'on fût à la moitié de la pause, ou
même à l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais
au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commençait ou finissait ne
parût avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les
lecteurs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne
comprissent pas bien ce qu'ils lisaient.» Ce récit doit être exact. On y
voit si bien tous les personnages désignés remplir leur rôle qu'on les
représenterait aisément sur la toile. Ce serait une curieuse peinture,
et qui saisirait tous les regards par l'énergie de sa couleur locale:
Charlemagne enseignant la psalmodie, un bâton à la main, et touchant de
ce bâton l'épaule des clercs qui doivent entonner les répons....

B. HAURÉAU, _Charlemagne et sa cour_,
Paris, Hachette, 1877, in-12.



III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRÈS LE TRAITÉ DE VERDUN.


Le traité conclu à Verdun en août 843, entre les trois fils de Louis le
Pieux, réglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans.
Il assura l'indépendance absolue de chacun des princes qui y
participèrent et doit être considéré comme la charte constitutive du
royaume de France, tel qu'il subsista jusqu'à la fin du moyen âge.

Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du traité de Verdun ne donnent
sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au
dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, «Louis reçut
pour sa part tout ce qui est au delà du Rhin et, en deçà du fleuve,
Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris
entre l'Escaut et le Rhin jusqu'à la mer, et, de l'autre côté, le
Cambrésis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comtés qui
les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'à la Saône qui se joint au
Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer avec les comtés qui bordent
l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut à
l'affection de son frère Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les
deux princes laissèrent à Charles toutes les autres contrées jusqu'à
l'Espagne.»

Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement
complété par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rédigé en 870.
Cet acte, où sont énumérés avec grand soin les cités et tous les _pagi_
ayant appartenu à ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de
tracer avec une exactitude absolue la limite intérieure des trois États
créés par le traité de Verdun: il complète les renseignements donnés par
Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province
d'outre-Rhin, la Frise, et son étude attentive permet d'établir,
contrairement à l'opinion exprimée en plus d'une carte de la dernière
édition de Sprüner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette région,
aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin.

Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la
Bretagne, où Noménoé se rendit indépendant en cette même année 843, et
nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes,
qu'il enleva bientôt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement
cédés par Charles le Chauve a Érispoé, fils et successeur de Noménoé.

Lors de la conclusion du traité de Verdun, qui attribuait à Charles le
Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Pépin II revendiquait, non sans un
certain succès, ce pays que son père, le roi Pépin, avait gouverné
durant vingt et un ans. Un traité intervint en 845 entre les deux
compétiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine à Pépin en se réservant
Poitiers, Saintes et Angoulème; mais cette scission fut de courte durée,
Pépin ayant été rejeté en 848 par ses sujets.

A. LONGNON, _Atlas historique de la France_,
texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette,
1888, in-8º.



IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS.


Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits
carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnaître
entre les unes et les autres des ressemblances indéniables. Qu'on
rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du
fameux Évangéliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de
Charles le Chauve, on sera frappé de la ressemblance: même abus des
formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points
rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de
couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se
remarquent encore dans l'Évangéliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de
l'école franco-saxonne du nord de la France. Voilà un premier élément
[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine.
Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du
VIe et du VIIe siècle, l'art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit,
grâce à Alcuin et à ses disciples, d'une faveur bien méritée au VIIIe
et au IXe.

[Illustration: Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast.]

[Illustration: La Source de vie.

Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne.]

Mais il a à lutter contre un rival puissant, l'art antique. Déjà, on ne
saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur
l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du
mélange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit.
Comment et pourquoi au IXe siècle l'art antique jouit-il d'une telle
faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits
connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne
peut en douter, ils ont dû voir et imiter de bons modèles. On conserve
à Utrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au VIIIe siècle
probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur
un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitales sur trois
colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute l'artiste a
trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, mais
une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement,
il s'inspirait d'images antiques....

C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procède, à notre
sens, l'art carolingien; les artistes du IXe siècle auront pu
s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le
cas est fort rare, et à mesure que l'on avance dans le siècle, l'art
antique prédomine de plus en plus. Que l'on compare seulement
l'Evangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le
Chauve, et l'on comprendra la portée de notre observation.

Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit
en 781 et présenté par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un
séjour de celui-ci à Rome, il renferme les évangiles de l'année; il est
écrit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre
d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans
des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits
d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant
l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose
d'entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent
le volume; quatre d'entre elles représentent les évangélistes et leurs
symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la
Source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par
huit colonnes et surmonté d'une croix pattée, abrite la fontaine
mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux;
d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent
encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect général est
singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la
composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont
plus d'une fois représenté la source mystique de la vie éternelle.

Le fameux Psautier de Charles le Chauve, écrit vers le milieu du IXe
siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier
écrit en onciale d'or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont
sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page
d'ornement; on y remarque une foule de motifs empruntés à l'art antique,
entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée
probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés
sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la
Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première
représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés: l'un
d'eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain. Dans la seconde
figure le roi Charles, sous un fronton à l'antique, de couleur violette:
le roi est sur un trône d'orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et
porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis
à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes
des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les
manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est
antique.

       *       *       *       *       *

L'École de Tours est une des écoles calligraphiques les plus importantes
des temps carolingiens. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps
florissante et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à
Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l'usage d'une
demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel
que le _g_ qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre
dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école
quelques-uns des plus beaux monuments du IXe siècle; nous n'en
citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d'Alcuin,
au Musée Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'Évangéliaire de
l'empereur Lothaire.

La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des
plus beaux spécimens de l'art carolingien. Les lettres ornées, dont
beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par
contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de
l'ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux
traités assez librement, mais copiés sur d'anciens modèles, et des
mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens,
les autres formés d'entrelacs de couleur....

De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui à
la Bibliothèque nationale), donnée à cette abbaye par le comte Roricon,
gendre de Charlemagne, celle de Zürich, et surtout celle d'Alcuin,
conservée au Musée Britannique. L'attribution à Alcuin de la confection
de ce dernier volume est fondée sur une pièce de vers dans laquelle ce
célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les
ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même
imitation de l'art antique, avec un certain mélange d'ornements
anglo-saxons.

[Illustration: L'empereur Lothaire.]

L'Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince,
et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un
magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe
siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte.
L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins
d'encadrement et des lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces
lignes ou de ces points rouges, affectionnés des scribes d'outre-Manche.
C'est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l'empereur
Lothaire, si souvent reproduit.

Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe
siècle, est l'auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons
seulement le célèbre Sacramentaire d'Autun, exécuté sous l'abbatiat de
Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées
d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des
bustes à l'antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles.
M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes
motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande
Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30].

Une école voisine de Paris, celle d'Orléans, créée et organisée par le
poète-évêque Théodulfe, s'est également illustrée par des travaux de
haute valeur à tous égards. C'est là, semble-t-il, qu'a été achevée la
revision des Livres saints, entreprise par l'école du palais, et nous
avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L'un
est aujourd'hui à Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on
dirait deux exemplaires d'un même ouvrage imprimé, appartient à l'évêché
du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à
Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture
élégante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est
contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier
et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec
colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des évangiles, enfin de
belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux
volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur à la science
et au bon goût des disciples de Théodulfe[31]....

       *       *       *       *       *

[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.]

La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les
volumes liturgiques, étaient à l'origine revêtus de somptueuses
reliures; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit
remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures
consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une
planche épaisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciselées ou sculptées.
Mais ces reliures précieuses ont souvent été refaites; souvent aussi,
dès le IXe siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens,
principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, _a
priori_, de l'âge du volume à celui de l'enveloppe qui le couvre.

L'un des meilleurs exemples à citer est la reliure du Psautier de
Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l'un des plats figure
David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le
centre de la composition est occupé par un ange assis sur un trône; dans
le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints.
L'autre plat, que nous donnons ci-contre, représente l'entrevue du
prophète Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le
choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure même
exécutée pour ce beau manuscrit.

A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892,
in-16. _Passim._



CHAPITRE VII

LA FÉODALITÉ

     PROGRAMME.--_Démembrement de la France en grands fiefs. Avènement
     des Capétiens._

     _Le régime féodal: l'hommage, le fief, le château, le serf; la
     trêve de Dieu.--La Chevalerie._



BIBLIOGRAPHIE.


     Les principaux livres relatifs aux =origines du régime féodal= ont
     été indiqués déjà, à propos des institutions et de l'histoire
     sociale des temps mérovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous
     n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions
     féodales= et de l'évolution historique du régime féodal =depuis le
     Xe jusqu'au XIVe siècle=.

     L'article «Féodalité», publié par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de
     la _Grande Encyclopédie_ (et à part), est une esquisse d'ensemble,
     de même que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, «Le régime
     féodal», dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_,
     précitée, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres.
     Comme les états féodaux ne se sont pas formés de la même façon dans
     toute l'Europe, comme l'organisation féodale eut, au moyen âge,
     suivant les lieux, des formes très diverses, il est naturel que
     l'on ait écrit plutôt sur les formes régionales du régime que sur
     le régime en général.

     Sur les institutions féodales =en France=, on trouvera dans plusieurs
     «Manuels» récents une bonne doctrine et des renseignements
     bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et
     des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8º;--A.
     Luchaire, _Manuel des institutions françaises. Période des
     Capétiens directs_, Paris, 1892, in-8º;--P. Viollet, _Précis de
     l'histoire du droit français_, Paris, 1893, in-8º, 2e éd.; et
     _Histoire des institutions politiques et administratives de la
     France_, I, Paris, 1890, in-8º.--M. J. Flach est l'auteur d'un
     grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le régime
     seigneurial_, Paris, 1886, in-8º; II. _Les origines communales, la
     féodalité et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8º), dont la lecture
     est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique
     de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8º.

     Les institutions féodales variaient, non seulement d'un royaume à
     l'autre, mais de fief à fief. Parmi les monographies locales,
     quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L.
     Delisle, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_, t. X, XI et
     XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of
     England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8º.--Pour la =Bourgogne=: Ch.
     Seignobos, _Le régime féodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris,
     1883, in-8º; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la
     race capétienne_, t. I à V, Paris, 1885-1894, in-8º.--Pour le
     =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire générale de Languedoc_, t.
     VII, Toulouse, 1879, in-8º.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnkönig,
     _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et
     politiques jusqu'à l'année 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol.
     in-8º.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire
     des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol.
     in-8º.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au
     XIIe siècle_, Paris, 1863, in-4º; et A. de la Borderie, _Essai
     sur la géographie féodale de la Bretagne_, Rennes, 1889,
     in-8º.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des
     institutions de la Lorraine et des trois Évêchés_, Paris, 1895,
     in-8º.--Etc.

     Sur le =régime féodal en Allemagne=, en général: G. Waitz, _Deutsche
     Verfassungsgeschichte_, t. V (2e éd., 1893) à VIII;--K.
     Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8º. Cet
     ouvrage de vulgarisation, que l'on paraît tenir en Allemagne pour
     un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a été
     exactement apprécié par G. v. Below dans l'_Historische
     Zeitschrift_, LXXI, 465.

     Pour l'histoire du =régime féodal en Angleterre= voir la
     Bibliographie du ch. XII.

     La =chevalerie=, telle qu'elle était en France, a été étudiée,
     d'après les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_,
     Paris, 1890, in-4º, 2e éd.).--M. P. Guilhiermoz prépare un
     travail nouveau sur l'histoire des institutions
     chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das
     höfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol.
     in-8º, 2e éd.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwürde
     und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8º;--et le livre
     élémentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_,
     Leipzig, 1893, in-8º.

     Les institutions pour la paix (=trêve de Dieu=, etc.) ont été
     étudiées par E. Semichon (_La paix et la trêve de Dieu_, Paris,
     1869, in-8º, 2e éd.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden
     und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die
     Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8º). Voir
     aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift für Savigny-Stiftung_, t.
     XIV.

     Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations
     rurales (ch. X), celle de l'histoire des mœurs en général et
     celle de l'architecture militaire au moyen âge (ch. XIV).



I.--L'AVÈNEMENT DE LA TROISIÈME DYNASTIE.


C'est dans l'histoire du développement territorial et politique de la
maison de Robert le Fort au Xe siècle qu'il faut chercher
l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais
on risquerait de se méprendre singulièrement sur le caractère véritable
de cette révolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on
n'essayait, au préalable, de déterminer la nature exacte du pouvoir que
les princes robertiniens du Xe siècle, rois ou ducs, Eude, Robert,
Raoul, ont réussi à élever contre l'autorité des derniers Carolingiens.

La plupart des historiens se sont attachés à faire ressortir
l'opposition tranchée des deux dynasties qui se disputaient l'influence
souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent à les représenter comme
personnifiant des principes et des systèmes politiques absolument
différents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre,
symbolisent l'idée féodale, l'hérédité des fiefs, le morcellement de la
souveraineté, l'indépendance à l'égard du pouvoir central. Ce sont, de
plus, des Neustriens, les représentants véritables de la nationalité
française et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement
qui tend à briser définitivement l'unité carolingienne en séparant pour
toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au delà du Rhin.
S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils étaient à la
fois princes féodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus
allemands que français, auraient personnifié les idées romaines et
impériales, le principe de la concentration des pouvoirs publics,
l'amour de l'unité, la haine du particularisme et des institutions
féodales. De cette antithèse perpétuelle entre les deux maisons et les
deux principes résulte le puissant intérêt qui s'attache à la lutte
engagée, pendant plus d'un siècle, entre les Robertiniens et les
derniers descendants de Charlemagne.

Une semblable manière de présenter les faits ne donne point le sens
exact de la réalité. On aurait dû remarquer qu'en fait Eude, Robert
Ier et Raoul, seigneurs féodaux élevés à la dignité royale au mépris
des droits carolingiens, ont compris et exercé la royauté absolument de
la même manière que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils
ont manifesté les mêmes prétentions et les mêmes tendances, pratiqué les
mêmes procédés. En changeant de condition et en devenant rois, le
marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les
nécessités attachées à leur situation nouvelle. Ils héritaient des
traditions et de la politique de leurs prédécesseurs, de même qu'ils
revêtaient les mêmes insignes et copiaient dans leurs diplômes les
formules de la chancellerie carolingienne.

Les rois de la maison de Robert le Fort ont essayé, comme les
Carolingiens, d'étendre le plus loin possible les limites de leur
autorité. On les voit tous préoccupés de ramener sous la dépendance du
pouvoir central les différentes parties du pays qui tendaient à s'en
écarter et à conquérir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts
continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obéissance, et
leurs relations suivies avec les évêchés et les monastères des plus
lointaines régions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans
ses diplômes, prend toujours soin de s'intituler «roi des Français, des
Aquitains et des Bourguignons». A ce point de vue, il serait difficile
de trouver une différence appréciable entre la conduite des Robertiniens
et celle des princes légitimes. Les uns et les autres paraissent avoir
été pénétrés de la nécessité de conserver entre la France centrale et le
reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement
féodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une
apparence de cohésion et d'unité politique.

D'autre part, tous les rois du Xe siècle, à quelque famille qu'ils
appartinssent, ont cherché, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir
réel et la nature de leur tempérament, à maintenir, contre le
développement croissant de la féodalité, les prérogatives de la
puissance suprême. Ils n'ont point réussi à empêcher la transmission
héréditaire des fiefs; tous se sont vus obligés de distribuer à leurs
fidèles des bénéfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de
pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu'à cet égard les rois
d'origine féodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au
contraire, s'il est un règne sous lequel le gouvernement royal ait paru
vouloir réagir contre l'usurpation complète des bénéfices et des offices
publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est précisément parce
qu'il ne se montra pas toujours disposé à accepter sans conditions le
principe de l'hérédité des fiefs, c'est parce qu'il essaya de résister
aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'aliéna, vers la fin de son
règne, les mêmes chefs féodaux qui l'avaient élu. Charles le Simple dut
principalement la couronne a ce mécontentement des grands.

La théorie qui consiste à voir partout des oppositions de race ne
saurait être admise davantage quand on veut expliquer la lutte des
Robertiniens et des Carolingiens, le succès des premiers et la chute des
seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus
riches parties de la France centrale a pu contribuer à mettre en vue les
descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de
ceux-ci les représentants exclusifs de la nationalité française, et des
Carolingiens la personnification de l'élément germanique. Depuis la
constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le
Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exercé le pouvoir à l'est
de la Meuse ont été considérés par leurs contemporains comme des rois
tout aussi français et nationaux que les chefs neustriens, leurs
adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement représenté les
aspirations de la race celto-latine et la haine de l'étranger, leurs
relations avec la Germanie auraient été fort différentes. Sur ce terrain
encore, leur politique est exactement la même que celle des
Carolingiens. Ils ont recherché encore plus que leurs rivaux la
protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi
ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie.
Hugue Capet se trouvait même, par sa mère, le proche parent des rois
saxons.

Ainsi ce n'est ni comme rois _féodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les
Robertiniens ont été élevés à la dignité suprême par le clergé et les
seigneurs français du Xe siècle. D'autre part, la monarchie fut, sous
la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle était
quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne.

A quoi donc attribuer la chute de la dynastie légitime et pourquoi le
pouvoir monarchique fut-il définitivement transmis, en 987, à l'héritier
de Robert le Fort?

Les derniers Carolingiens n'ont point succombé par défaut d'activité et
d'énergie. On abandonne aujourd'hui la vieille légende qui, partant
d'une analogie peu fondée entre la décadence mérovingienne et la période
finale de la seconde dynastie, appliquait à tort aux successeurs de
Charles le Simple le titre de rois fainéants. Louis d'Outremer, Lothaire
et même Louis V ont déployé des ressources d'esprit qui leur auraient
assuré le succès, si le succès eût été possible. Mais ils portaient le
poids des fautes commises par leurs ancêtres et de la situation
désespérée qui leur avait été laissée en héritage.... Les Carolingiens,
ruinés, n'ayant plus ni propriétés ni vassaux, avaient en quelque sorte
perdu pied dans le torrent féodal qui emportait tout. Ils furent donc
entraînés par le courant. Au contraire, les héritiers de Robert le Fort,
qui tenaient au sol par de fortes attaches, restèrent debout. C'est
précisément parce que le duc des Francs possédait ce qui faisait défaut
aux héritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la
révolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des
Robertiniens.

Mais si la qualité de grand propriétaire fut la _condition_ nécessaire
de l'élévation au trône du dernier Robertinien, il faut chercher
ailleurs la _cause_ essentielle des événements de 987.

Ce changement dynastique était-il, comme on l'a dit, une conséquence
directe de l'état de choses créé par le triomphe de la féodalité?
[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands
propriétaires de fiefs qui conférèrent la couronne à Hugue se seraient
très bien passés de l'autorité supérieure qu'ils plaçaient ainsi
au-dessus de leur tête.--L'élection du Capétien prouve combien était
encore puissante la tradition romaine d'unité et de centralisation
réalisée par les institutions impériales, reprise et continuée presque
sous la même forme par la royauté à demi ecclésiastique des Mérovingiens
et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace à la fin du Xe
siècle, au moment même du plein épanouissement d'un régime dont les
tendances étaient tout opposées. Sans doute il est légitime de dire que
la puissance de la maison robertinienne et son succès définitif ont été
un des résultats du développement même de la féodalité. L'avènement de
Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, était l'indice
certain de la prépondérance du nouvel ordre social et politique. Mais si
la féodalité a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les
a désignés au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait
nécessaire le renouvellement de la royauté en faveur d'une troisième
dynastie.--C'est à l'Église, dépositaire de la tradition romaine et
monarchique, qu'est due l'élection de Hugue Capet. C'est l'Église,
représentée par trois hautes personnalités gagnées aux intérêts
neustriens, l'archevêque de Reims Adalbéron, son secrétaire et
conseiller Gerbert, et l'évêque d'Orléans Arnoul, qui a tout préparé et
tout conduit.

L'avènement de Hugue Capet a été, avant tout, un fait ecclésiastique. En
prenant définitivement possession de la royauté, les Robertiniens,
princes féodaux, se plaçaient au-dessus et en dehors du régime qui avait
fait leur force. Lorsque l'archevêque Adalbéron dit aux grands réunis à
Senlis: «Il faut chercher quelqu'un qui remplace le défunt roi Louis
dans l'exercice de la royauté, de peur que l'État, privé de son chef, ne
soit ébranlé et ne périclite,» il ne s'agissait point alors de compléter
la hiérarchie féodale. L'État dont il est question ici n'est autre que
l'ancienne monarchie romaine et ecclésiastique, telle que l'a toujours
entendue l'épiscopat. C'est là l'institution politique dont Adalbéron et
tout le clergé désiraient si ardemment le maintien: celle que, par la
volonté de l'Église et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue
Capet et ses successeurs recevaient mission de perpétuer et de
transmettre aux siècles futurs.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Sceau de Henri Ier.]

De ces considérations découle l'idée qu'on doit se faire, à notre sens,
de la royauté de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels,
cette royauté ne fait que continuer celle de l'ère carolingienne. Le duc
des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possédée ses
prédécesseurs, avec les mêmes prérogatives et les mêmes tendances, n'a
en somme rien fondé de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers
Capétiens eux-mêmes envisagèrent leur situation, aussitôt qu'ils eurent
pris possession de la dignité royale. Ils sentaient que leur avènement
ne constituait pas un état de choses nouveau et qu'ils représentaient
simplement, après les Carolingiens, un système politique dont l'origine
remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrés par
l'Église, ils ne cessèrent de se considérer comme les héritiers
légitimes des deux dynasties qui avaient précédé la leur. L'opinion
générale, en somme, n'était point contraire à cette manière de voir,
malgré la lenteur que mirent quelques provinces du Midi à les
reconnaître et les rancunes de certains princes féodaux. L'affirmation
de quelques chroniqueurs très postérieurs à l'avènement de Hugues Capet,
suivant laquelle ce roi, doutant lui-même de son droit, se serait
abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est
inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains
authentiques et notamment les diplômes royaux. On y voit Hugue Capet et
ses successeurs rappeler, à chaque instant, le souvenir de _leurs
prédécesseurs_ carolingiens et mérovingiens, se proclamer les
continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs capitulaires
et de leurs décrets. Le premier Capétien est naturellement le plus
attentif à constater les liens qui unissent son gouvernement à ceux qui
l'ont précédé; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La
diplomatique royale du XIe siècle présente, pour l'expression de ce
fait, les formules les plus précises et les plus variées: «Suivant la
coutume de nos prédécesseurs», dit Hugue Capet dans un diplôme de 987
pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplôme de Henri
Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: «_Regum et
imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._»

A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la
France sous les premiers Capétiens_, t. Ier, Paris.
A. Picard, 1891, 2e éd. _Passim._



II.--LA CHEVALERIE.


La Chevalerie s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe
parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens
nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et
certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a
rappelé, à propos de l'entrée dans la Chevalerie, l'ancienne coutume
germanique, signalée par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise
solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un
guerrier.... Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle
Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de
treize ans (791) et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit
en 838 les «armes viriles» à son fils Charles parvenu à l'âge de seize
ans. Mais ce qui a dû contribuer plus que toute autre chose à la
formation, au développement et à l'organisation de la chevalerie, c'est
la transformation profonde que paraît avoir subie l'organisation
militaire vers le milieu du VIIIe siècle. Jusqu'alors l'infanterie
avait été la force principale des armées germaniques, les cavaliers ne
s'y rencontraient qu'à l'état d'exception; depuis lors la cavalerie
prend un rôle prépondérant qu'elle gardera jusqu'à la fin du moyen âge;
elle devient la force principale sinon unique de l'armée. Dans la langue
de l'époque, le mot latin _miles_ continue à désigner le guerrier à
cheval, mais en français on l'a toujours appelé _chevalier_: au moment
où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval; la
chevalerie a déjà un commencement d'organisation. Pendant la première
période de la féodalité, le chevalier est donc le cavalier en âge de
porter les armes et assez riche pour s'équiper à ses frais, ce qui
implique qu'il appartenait à la noblesse héréditaire ou qu'il avait reçu
un de ces bénéfices militaires devenus des fiefs. Les éperons sont
l'attribut essentiel du chevalier. D'après l'ancien droit scandinave,
qu'il est à propos de rapprocher ici des usages féodaux, quiconque
pouvait entrer dans la caste des privilégiés pourvu qu'il eût un cheval
valant au moins quarante marcs, une armure complète et qu'il justifiât
d'une fortune suffisante pour satisfaire à cette charge. En France même
la chevalerie n'a jamais constitué une caste absolument fermée. Sans
doute, l'aptitude personnelle à être chevalier était caractéristique de
la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait créer un
chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France
particulièrement, on passait assez facilement de la roture à la
chevalerie, et les exemples de vilains armés chevaliers sont assez
nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe siècle, les rois de
France prétendirent défendre à leurs vassaux, et même aux grands
feudataires, de conférer la chevalerie à des non nobles, mais ils n'y
réussirent jamais complètement. Par contre il était d'usage que tous les
nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe siècle
convertirent même cet usage en loi positive et y donnèrent une sanction
en punissant d'amende les écuyers nobles qui n'avaient pas reçu la
chevalerie à vingt-quatre ans accomplis.

[Illustration: Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de
Bayeux.]

Le développement de la féodalité au cours du XIe siècle et
particulièrement l'ensemble des relations féodales contribuèrent à
fixer, à régulariser et à organiser l'institution de la chevalerie. Elle
constitua pendant toute cette période la cavalerie féodale et les
devoirs des chevaliers furent précisément ceux qui résultaient de leur
situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment
particulier de l'honneur que l'on appela par la suite précisément
l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidélité, la loyauté, furent
alors les qualités essentielles du chevalier. Les croisades, où se
rencontrèrent et se mêlèrent les armées féodales de toute l'Europe, y
ajoutèrent bientôt des caractères nouveaux. Par elles, la chevalerie
devint en même temps plus chrétienne et plus universelle; ce fut comme
une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrétienté, ayant
ses règles et ses rites. Aux anciennes obligations d'être fidèle à son
seigneur et de le défendre contre ses ennemis s'en sont ajoutées de
nouvelles qui ont pris bientôt le premier rang: défendre la chrétienté,
protéger l'Église, combattre les infidèles. C'est cette chevalerie que
nous font connaître la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de
Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les héros de l'époque
carolingienne, c'est la société chevaleresque du XIIe siècle qu'elles
nous montrent avec une exactitude et une fidélité que confirment toutes
les sources historiques.

A cette époque, tout fils de gentilhomme se prépare dès l'enfance à
devenir chevalier: à sept ans, au sortir des mains des femmes, il est
envoyé à la cour d'un baron, souvent du suzerain de son père et parfois
du roi, où il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il
remplit en cette qualité des fonctions domestiques, ennoblies par le
rang des personnages qu'il sert, et en même temps reçoit l'instruction
et l'éducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient écuyer
(_armiger_) et à ce titre est attaché au service personnel d'un
chevalier, qu'il accompagne à la chasse, dans les tournois, à la guerre.
Il complète ainsi son éducation militaire jusqu'à ce qu'il soit en âge
d'être fait chevalier. L'âge de la chevalerie a beaucoup varié. Il y a
des exemples d'enfants armés chevaliers à dix ou onze ans; on se
rappelle qu'à douze ans, sous les Carolingiens, on prêtait au souverain
le serment de fidélité. Très fréquemment c'est à quinze ans qu'on
entrait dans la chevalerie; c'était l'âge de la majorité chez les
Germains, et pendant tout le moyen âge, c'est lorsque son fils aîné
atteignait l'âge de quinze ans que le seigneur pouvait requérir l'aide
de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance à reculer jusqu'à vingt et
un ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la majorité, l'âge de l'entrée
dans la chevalerie.

[Illustration: Un adoubement d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe siècle).]

Le plus souvent la date de la cérémonie, de l'_adoubement_ (c'est le
terme technique), était choisie et fixée d'avance; elle coïncidait
d'ordinaire avec une grande fête de l'Église; mais souvent aussi on
créait des chevaliers à l'improviste, sur le champ de bataille, après
des actions d'éclat, ou même avant la bataille, au moment d'engager
l'action.

Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe siècle, la cérémonie est
encore très simple: elle consiste essentiellement dans la remise des
armes au jeune écuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela à un
puissant baron, à son suzerain, au roi; souvent le père tenait à adouber
lui-même son fils; les Espagnols s'armaient eux-mêmes. La scène se
passait le plus souvent sur le perron du château, en présence de la
foule assemblée. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requérait
plusieurs, revêtaient le candidat du haubert et du heaume, lui
ceignaient l'épée, lui chaussaient les éperons dorés, après quoi l'un
d'eux lui donnait la _colée_; il faut entendre par là un formidable coup
de la paume de la main assené sur la nuque. Quand les mœurs
s'adoucirent, on la remplaça par l'_accolade_, un simple attouchement,
quelques coups du plat de l'épée ou même un baiser. En quoi faisant on
adressait au nouveau chevalier quelques paroles très brèves, souvent ces
deux mots seuls: «Sois preux.» Le cheval était tenu en main au bas du
perron; aussitôt armé, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de
l'étrier et courir un _eslai_, c'est-à-dire faire un temps de galop.
Après quoi il lui restait encore à courir une _quintaine_. On appelait
ainsi une sorte de jeu ou plutôt d'épreuve qui consistait à s'escrimer à
cheval contre une espèce de mannequin armé d'un haubert ou d'un heaume.

Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement était, au début, tout
militaire et très simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta
d'abord des cérémonies religieuses, telles que la veillée des armes dans
l'église, la bénédiction de l'épée, une messe solennelle; peu à peu, la
cérémonie devint de plus en plus ecclésiastique: l'ancien adoubement se
transforma en une espèce de sacrement administré par l'évêque; ce fut
l'évêque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'épée, leur donna
l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de
_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conservé tout
le rituel, toute la liturgie de ces cérémonies. Plus tard encore, il s'y
ajouta tout un développement symbolique et mystique très compliqué et
très raffiné, des jeûnes, des veillées, des confessions et des
communions préparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le
néophyte était revêtu de vêtements de couleurs allégoriques. C'est le
rituel du XVe siècle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les
historiens de la chevalerie.

[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée. (Musée
du Mans.)]

Dès la fin du XIIe siècle, en effet, sous l'influence du
développement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de
la Table ronde, l'idéal chevaleresque s'était peu à peu sensiblement
modifié. A l'ancienne cavalerie féodale, encore barbare et violente,
mais singulièrement virile et propre à développer toutes les qualités du
gentilhomme, se substituait peu à peu une chevalerie galante et amollie
où les belles manières remplaçaient les brutalités héroïques, où la
témérité, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du
courage véritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par
ces romans si répandus depuis le XIIIe siècle, dont l'_Orlando_ de
l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et
cruelles parodies. Au lieu des récits épiques des vieilles chansons de
geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant,
à travers des pays merveilleux, à la recherche des aventures, faisant
des vœux extravagants, mettant son point d'honneur à tenir des
serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus
hardis des défis insolents, vainqueur des plus braves grâce à des
talismans, arrêté par des enchantements, délivré par quelque belle
princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne
à de nouvelles aventures et à de nouveaux combats.

Les tournois qui, pendant la première période, avaient été l'image de la
guerre et une rude préparation au métier des armes, devinrent la
principale occupation des chevaliers; mais loin de préparer à la guerre,
ces fêtes brillantes et fastueuses, qui en différaient de plus en plus,
en écartèrent plutôt la noblesse dont elles devinrent l'occupation
principale et qu'elles contribuèrent à ruiner. Le luxe inouï qu'on
déploya dans ces fêtes, les prodigalités auxquelles elles conduisirent
eurent même cette conséquence singulière d'introduire dans la guerre des
idées de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent à combattre pour
faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses rançons. Telle
était la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui
fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la
France. Le XIIe siècle avait marqué l'apogée de l'institution, les
symptômes de décadence s'étaient manifestés au cours du XIIIe siècle,
le XIVe et le XVe siècle marquent le terme de la décadence et de
la décrépitude. Il y eut bien, au XVIe siècle, sous la
personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une
tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence:
les destinées de la chevalerie étaient dès lors accomplies et les formes
qui persistèrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines
survivances.

A. GIRY, «Chevalerie», dans la _Grande Encyclopédie_
(H. Lamirault, éditeur), t. X.



III.--LA FÉODALITÉ EN LANGUEDOC.


La transformation du bénéfice viager en fief irrévocable s'opéra, dans
le Midi, de l'an 900 à l'an 950; passé cette date, la féodalité est
constituée.

En Languedoc, bien des ennemis attaquèrent de bonne heure le régime
féodal: le droit germanique, origine principale de ce régime, est dès le
XIe siècle battu en brèche par le droit romain, droit coutumier des
anciens habitants du pays depuis près de mille ans; l'Église, qui a dû
entrer dans ce cadre étroit de terres et de personnes superposées, finit
par en échapper et se constitue une existence indépendante; enfin, à
partir du XIIe siècle, les bourgeois des villes, enrichis par le
commerce et par l'industrie, réclament des libertés et fondent au milieu
des seigneuries de véritables républiques. Ajoutons encore la royauté
qui, toute-puissante dans le Midi dès la fin du XIIIe siècle,
transforma rapidement ce régime décrépit.

       *       *       *       *       *

On reconnaît généralement dans le nord de la France deux espèces de
propriétés féodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des
services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances
en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait existé
dans le Midi, où le _fief_, dans plus d'un cas, avait à payer des
redevances pécuniaires, tandis que les censitaires n'étaient point
exempts, aussi généralement qu'on le suppose, du service militaire; les
bourgeois, les vilains eux-mêmes y étaient astreints; et dans les villes
neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se réservait spécialement
l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux
villages.

Mais on peut distinguer au moins deux espèces de fiefs: à l'origine le
fief semble être le bénéfice devenu héréditaire; plus tard c'est une
concession à titre onéreux. On donna en fief des terres, des droits
utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce
fut tout un système d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en
Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent
du suzerain, il perçoit ses revenus et veille sur ses intérêts. Nous
voyons encore concéder à titre de fiefs des droits de péage, des salles
basses dans un château, des églises, des revenus ecclésiastiques. Dès le
milieu du XIe siècle, on devient feudataire en recevant du suzerain
une somme d'argent: l'archevêque Guifred de Narbonne fit du vicomte de
Béziers son vassal en lui donnant en fief héréditaire une certaine somme
en deniers ou en denrées.

La possession d'un fief, quel qu'il fût, imposait au feudataire des
devoirs, dont les principaux étaient la prestation de l'hommage et du
serment de fidélité, et le service militaire.

       *       *       *       *       *

I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal à son
seigneur; c'est la même chose que l'ancienne recommandation; le vassal
s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel
ou tel domaine. La forme de l'hommage est, à l'origine, celle de
l'ancienne recommandation; le vassal fléchit le genou, met ses mains
dans celles du suzerain; ils échangent le baiser de paix.

Les plus anciens actes d'hommage sont rédigés en un langage barbare,
mélange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe siècle).
Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine
l'emporta; dès le commencement du XIIe siècle, les hommages prêtés au
vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc
oriental, au contraire, ce fut le provençal qui triompha, et, jusqu'au
commencement du XIIIe siècle, les hommages rendus au seigneur de
Montpellier furent rédigés en langue vulgaire, sauf la date et les noms
des témoins qui furent écrits en latin.

Quand un fief avait été partagé entre plusieurs enfants, à l'origine le
fils aîné devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers,
renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, décida qu'à l'avenir
chacun des copartageants devrait séparément l'hommage. Quand le fief
était entre les mains d'une femme, le mari prêtait l'hommage au nom de
celle-ci. Si le possesseur du fief était un mineur, son tuteur était
astreint à sa place à toutes les obligations du vassal, mais le jeune
feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait
atteint l'âge de chevalier.

Le serment de fidélité se prêtait en même temps que l'hommage, et il
était généralement énoncé dans le même acte. Il se prêtait sur les
saints évangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant
le livre ou devant le reliquaire et récitant la formule la main sur la
poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laïques posant la
main sur l'évangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis
evangeliis_). Mais le serment de fidélité n'était pas toujours une
conséquence directe de la recommandation [, comme l'était la prestation
d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce
serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des
exemples fort anciens de serments prêtés par tous les hommes libres
d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne
jurèrent au vicomte Bernard Aton de lui être fidèles, de ne point le
tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque
essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'Église imposa aussi
l'obligation du serment à tous les fidèles, quand, dans ses conciles
provinciaux, elle eut organisé la _paix de Dieu_.

II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire
était, à tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui
donna à la féodalité son caractère de police guerrière et qui lui permit
de créer un nouvel état social. A l'époque carolingienne, le service
militaire n'était dû qu'au souverain, à celui auquel tous les sujets
avaient prêté le serment de fidélité. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de
son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux
aient pu exiger pour eux-mêmes le service de guerre qu'ils demandaient
aux fidèles de l'empereur pour celui-ci; ils sont restés les seuls
représentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque
tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommandés. En
outre, dans l'état où se trouve le pays, la fidélité due au seigneur
comporte surtout la défense de sa vie, exposée tous les jours dans des
aventures de grande route. Les guerres civiles, dès l'époque de Charles
le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant
s'entoure de gens à lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la
défense. L'obligation pour le vassal de rendre à son seigneur le service
militaire est donc une suite naturelle du serment de fidélité qu'il lui
a prêté, serment qui l'oblige à défendre sa vie, son honneur et ses
biens.

Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre dû à un
particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est représenté comme
condition de l'inféodation de certains châteaux. Il est dû par le
feudataire envers et contre tous, à l'exception du comte d'Urgel,
suzerain supérieur. Cet acte, dont les termes sont les mêmes que ceux
des actes du XIIe siècle, offre déjà l'énumération des différentes
formes du service militaire féodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et
l'obligation de rendre les châteaux forts à la première réquisition.

Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de
différence; le droit de requérir à la fois l'une et l'autre fut possédé
par la plupart des seigneurs méridionaux. Ces deux termes paraissent
seulement désigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou
_ostis_ est la grande expédition régulière, entraînant le siège de
quelque château ennemi; la _cavalcata_ (chevauchée) est plutôt une
promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres
féodales des XIe et XIIe siècles nous fait penser qu'elles
consistèrent surtout en chevauchées.

A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et à ses
frais, le service militaire. On peut même dire que cette obligation est,
avec l'hérédité, la plus grande différence qui existe entre le bénéfice
et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de réquisition du
suzerain ne fut réglementé dans le Midi, ou du moins il ne le fut que
dans certaines seigneuries. Jamais ne s'établit dans le Languedoc une
règle générale comme celle des quarante jours de service du Nord de la
France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux
restèrent à la discrétion du seigneur, qui put les convoquer aussi
souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en
apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables
adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de
nos jours a même pu dire qu'au XIIIe siècle beaucoup de fiefs du
Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il était tombé peu à peu en
désuétude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et
l'inexpérience des armées méridionales pendant la guerre des Albigeois
et la honteuse défaite de Muret.

[Illustration: «Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en
palissades de bois.» D'après l'_Abécédaire d'archéologie_ de H. de
Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.]

Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui
incombe à tout possesseur de forteresse. En principe, tout château est
_rendable à merci_, c'est-à-dire qu'à la première réquisition du
suzerain, «irrité ou apaisé» (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui
remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux
motifs: tantôt il l'exige à titre de simple reconnaissance de sa
suzeraineté (_recognitio dominii_), tantôt par défiance à l'égard du
vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brièvement par
la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du château rendable à
merci, qui paraît dès le milieu du Xe siècle, finit par devenir si
universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il
en sera affranchi.

A l'époque féodale, les guerres privées furent continuelles et les
forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples châteaux
de bois plus ou moins fortifiés au Xe siècle, elles sont de briques
ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayèrent-ils
d'entraver ces constructions qui permettaient à leurs vassaux de leur
résister avec succès. Peu à peu s'introduisit dans les actes d'hommage
une clause portant défense aux vassaux d'augmenter les anciennes
forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte
d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fossés et élever de nouvelles
murailles, le comte de Barcelone le force à remettre le château dans son
premier état. En 1146, à Barcelone, malgré la défense du comte, un de
ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses
prud'hommes, et ceux-ci le décident à concéder le nouveau château en
alleu à ses constructeurs, en ne se réservant que le droit d'en user en
temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la
plupart des monastères durent demander à leurs suzerains, pendant le
XIIe siècle, des permissions analogues: c'était le seul moyen
d'assurer à leurs hommes un peu de sécurité; ils ne les obtinrent
parfois qu'à prix d'argent.

Outre le service d'ost et de chevauchée, nous trouvons encore, dans le
Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire imposée
aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de résider pendant un
certain temps chaque année dans le château du seigneur et d'y tenir
garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125,
le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne,
dont les habitants étaient révoltés depuis trois ans. Sa victoire fut
naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses
hommes, le vainqueur leur distribua les terres des traîtres et créa dans
la ville de Carcassonne un certain nombre de châtellenies. Chaque tour
de la cité avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui
entraîna, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes:
résidence, soit perpétuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre
ou huit mois par an), dans la cité; le feudataire doit amener sa famille
avec lui et prête un serment spécial, relatif à la bonne et fidèle garde
de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le
feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126
nous donne les noms de tous ces châtelains; ils étaient alors au nombre
de seize, dont le plus considérable était un seigneur du Narbonnais,
Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de
Carcassès et notamment à la famille Pelapol, qui joua un grand rôle à
Carcassonne pendant tout le XIIe siècle.....

D'après A. MOLINIER, _Étude sur l'administration féodale
dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire générale
de Languedoc_ (éd. Privat), Toulouse, t. VII (1879),
p. 132.



IV.--LES MŒURS FÉODALES DANS «_RAOUL DE CAMBRAI_».


Le comte Raoul Taillefer, à qui l'empereur de France avait, en
récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa
sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse
d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était
encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons,
donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau
Gibouin, l'un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette
proposition, mais si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put
empêcher le roi de donner au Manceau le Cambrésis.

Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'âge de
quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils
bâtard d'Ybert de Ribemont. Bientôt le jeune Raoul, accompagné d'une
suite nombreuse, se présente à la cour du roi, qui le fait chevalier et
ne tarde pas à le nommer son sénéchal. Après quelques années, Raoul,
excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi.
Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller le Manceau Gibouin qu'il en
a investi. «Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit par droit
revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps
la honte de voir ma terre occupée par un autre.» Et il termine par des
menaces de mort à l'adresse du Manceau. Le roi promet alors à Raoul de
lui accorder la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages
garantissent cette promesse.

Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul met
aussitôt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse
d'abord: le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers, et
il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une
seule. Raoul, irrité, ordonne aux chevaliers qui lui ont été assignés
comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi,
qui se résigne alors à concéder à Raoul la terre de Vermandois, mais
sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui,
appartenant par son père au lignage de Herbert, cherche vainement à
détourner Raoul de son entreprise.

Malgré les prières de Bernier, malgré les sages avertissements de sa
mère, Raoul s'obstine à envahir la terre des fils Herbert. Au cours de
la guerre le moutier d'Origny est incendié, les religieuses qui
l'habitaient périssent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mère
de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une
querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emporté par la colère,
injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronçon de
lance. Bientôt revenu de son emportement, il offre à Bernier une
éclatante réparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se réfugie
auprès de son père, Ybert de Ribemont.

Dès lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de
Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frères rassemblent leurs
hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils
envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas
acceptées. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient
présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eut été disposé à les
accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en détourne. Bernier défie
alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi
par Raoul et les siens. Bientôt le combat s'engage. Dans la mêlée,
Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix.
Raoul lui répond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se
précipitent l'un sur l'autre et Raoul est tué.

Guerri demande une trêve jusqu'à ce que les morts soient enterrés. Elle
lui est accordée, mais, à la vue de son neveu mort, sa colère se
réveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les
débris de sa troupe.

On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa
douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard
Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d'elle: c'est lui qui
héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu,
l'amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle
devait épouser. On enterre Raoul.

Plusieurs années s'écoulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense
à venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un
premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux
fois avec Bernier, et à chaque fois le désarçonne. A son tour Bernier,
qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai.
Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au
jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul
compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est
accompagné de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au
moment où les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'état
de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitôt entre Guerri
et Aliaume. Ce dernier est blessé mortellement; Gautier, un peu moins
grièvement blessé que Bernier, l'assiste à ses derniers moments.
Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excité Aliaume
à se battre, accuse Guerri d'avoir frappé son adversaire en trahison.
Fureur de Guerri qui se précipite sur Bernier et l'aurait tué si Gautier
ne l'avait protégé. Bernier et Gautier retournent, l'un à Saint-Quentin,
l'autre à Cambrai.

Peu après, à la Pentecôte, l'empereur mande ses barons à sa cour. Guerri
et Gautier, Bernier et son père Ybert de Ribemont se trouvent réunis à
la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitôt une
mêlée générale s'engage, et c'est à grand'peine qu'on sépare les barons.
Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se
font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les sépare,
quand tous deux sont hors d'état de combattre. Le roi les fait soigner
dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près l'un de
l'autre, dans la même salle, où ils continuent à s'invectiver.

Cependant dame Aalais arrive aussi à la cour du roi son frère.
Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle
l'eût assommé, si on ne l'en avait empêchée. Bernier sort du lit, se
jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de
Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est
rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en
plaintes amères, l'accusant d'avoir été la cause première de la guerre.
Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il
disposera de la terre de Vermandois. «Mais, répond Ybert, je l'ai donnée
l'autre jour à Bernier.--Comment diable! répond le roi, est-ce qu'un
bâtard doit tenir terre?» La querelle s'envenime, les barons se jettent
sur le roi qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le
feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le
roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont
insulté....

       *       *       *       *       *

Cherchons maintenant dans l'histoire quels événements ont pu être le
point de départ de cette longue suite de récits.

Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est
racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes
suffisamment précis pour qu'il ne soit pas possible de révoquer en doute
le caractère historique d'une portion importante de la première partie
de _Raoul de Cambrai_.

«En l'année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils
l'ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul
de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils
l'attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi
Louis.»

La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde
qu'imparfaitement avec le poème, c'est le nom du père de Raoul. Mais
cette différence est certainement plus apparente que réelle, car, si
Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrésis, nous savons
d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait été «comte»
et selon toute vraisemblance, comte en Cambrésis, puisque Gouy était
situé dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une
région forestière, l'Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le
poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai.

Raoul de Gouy ne doit pas être distingué de ce comte Raoul, qui, en 921,
semble agir en qualité de comte du Cambrésis, lorsque, avec l'appui de
Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que
l'abbaye de Maroilles soit donnée à l'évêque de Cambrai. Quoi qu'il en
soit, Raoul de Gouy prit une part active aux événements qui suivirent la
déchéance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les
vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse
attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rögnvald, roi
des Normands des bouches de la Loire, étaient venus, à l'appel de
Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne
sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté
de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de
France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy
terminait, vers la fin de l'année 926, une carrière qui, malgré sa
brièveté, paraît avoir été celle d'un homme fameux en son temps....

Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi
Louis, qu'il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur
adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'être
invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses
sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple
avec la reine Fréderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de
la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient
été les sujets de son père; d'autre part, en supposant que Raoul de
Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils,
ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943,
aurait eu dix-sept ans environ, âge qui n'est en désaccord ni avec le
texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'époque
carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active
et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple
entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-là même dont
un poème en langage francique et la chanson de Gormond célèbrent la
lutte contre les Normands, Louis III mourut âgé au plus de dix-neuf ans,
un an après avoir battu les pirates du Nord, deux ans après qu'il eût
conduit une expédition en Bourgogne contre le roi Boson.

Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de
Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs siècles dans l'église
cathédrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Géry de la même ville, à
raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'âme de son
malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert,
évêque de Cambrai, rédigée vers 1050, et la chronique rimée vers le
milieu du XIIIe siècle par Philippe Mousket....

Les mœurs féodales dans la première partie du _Raoul_ portent en plus
d'une strophe les marques d'une certaine antiquité; il serait difficile
toutefois de faire ici le départ de ce qui appartient véritablement au
Xe siècle. L'hérédité des fiefs n'y est point encore complètement
établie, mais il faut reconnaître que les remanieurs ne pouvaient guère,
sans nuire à l'économie du poème, introduire sur ce point les coutumes
de leur temps. La réparation à la fois éclatante et bizarre que Raoul
offre à Bernier après l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des
formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait
conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait
combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la
plupart des usages du moyen âge: telle coutume oubliée presque
totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d'une province; elle
a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs
siècles encore à l'étranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous
abstenir de plus amples considérations.

P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai,
chanson de geste_, Paris, 1882, in-8º. Introduction,
_passim_.



CHAPITRE VIII

L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE

     PROGRAMME.--_Les duchés allemands; Henri Ier; les Marches; Otton
     Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._

     _L'empereur et le pape. La réforme de l'Église. Grégoire VII. La
     querelle des investitures. Alexandre III et Frédéric Barberousse._

     _Innocent III, Frédéric II._



BIBLIOGRAPHIE.


     =L'histoire générale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens,
     sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a
     été très souvent écrite.--Dans la collection des _Jahrbücher der
     deutschen Geschichte_ ont été publiées d'excellentes annales pour
     les règnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III,
     d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI,
     d'Otton IV, de Frédéric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht,
     _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol.
     in-8º) est célèbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposés
     généraux, à l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche
     Geschichte_, précitée, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch
     (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8º,
     2e éd.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt
     (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8º), où
     cette période de l'histoire d'Allemagne est esquissée à grands
     traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der
     karolingischen und sächsischen Könige_, Leipzig, 1891, in-8º;--M.
     Manitius, _Deutsche Geschichte unter den sächsischen und salischen
     Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8º;--J. Jastrow, _Deutsche
     Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s.,
     in-8º.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das
     Privilegium Otto I für die römische Kirche vom J. 962_, Innsbrück,
     1883, in-8º;--O. Harnack, _Das Kurfürstencollegium bis zur Mitte
     des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8º.--On a en
     français: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris,
     1890, in-8º;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et
     des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol.
     in-8º (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique.
     Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8º; _L'Empire
     germanique et l'Église au moyen âge_, Paris, 1876, in-8º; _L'Empire
     germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8º; _L'empereur
     Frédéric II et la chute de l'Empire germanique au moyen âge_,
     Paris, 1885, in-8º;--G. Blondel, _Étude sur la politique de
     l'empereur Frédéric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8º.

     =L'histoire de l'église romaine, du XIe au XIIIe siècle=, a été
     aussi fort étudiée. Parmi les ouvrages généraux, consulter, outre
     l'excellent Manuel de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg
     i. Brisgau, 1892, in-8º) et les autres Manuels d'histoire
     ecclésiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les
     narrations de J. Langen (_Geschichte der römischen Kirche_, t. III
     [de Nicolas Ier à Grégoire VII], Bonn, 1892, in-8º, et IV [de
     Grégoire VII à Innocent III], Bonn, 1893, in-8º), et de F. Rocquain
     (_La Cour de Rome et l'esprit de Réforme avant Luther_, t. Ier,
     Paris, 1893, in-8º).--L'opuscule élémentaire de U. Balzani (_The
     popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans
     mérite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grégoire
     VII, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, etc.,
     dont quelques-unes sont très bonnes; les principales sont celles de
     W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2
     vol. in-8º), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und
     der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8º), de F.
     Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8º,
     tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O.
     Delarc (_Saint Grégoire VII et la réforme de l'Église au XIe
     siècle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8º), de J. Felten (_Papst
     Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8º) et de C. Rodenberg,
     _Innocenz IV und das Königreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892,
     in-8º.--Sur Rome pontificale au moyen âge, lire, outre la célèbre
     _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, précitée, le livre
     excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del
     medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8º.--Cf. G. Paris, dans le
     _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577.

     Sur l'=histoire d'Italie=, l'œuvre capitale est celle de J.
     Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_,
     Innsbrück, 1868-1874, 4 vol. in-8º; mais il existe d'autres bons
     livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres
     monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani
     dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--P. Villari, _I primi
     due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8º;--L. v.
     Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien
     bis zum Aussterben des normannischen Königshauses_, I, Leipzig,
     1894, in-8º.



I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN ÂGE


«On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son _Histoire
ecclésiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait à marches forcées sur
Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta à épargner la cité et à ne pas
être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit: «Ce
n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a
quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a
ordonné de détruire Rome.»

Vers la fin du Xe siècle, le Bohémien Woitech, célèbre plus tard dans
la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague
pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de
Sant'Alessio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude
religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et
s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages.
Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa
cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles
reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il
vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son
métropolitain, l'archevêque de Mayence, et les commandements exprès du
pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit
à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne
lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de
la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres, de la Rome enchantée. Au
bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens
païens de la Baltique.

Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric,
François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna: «Ne
penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais
eu et n'aura jamais son égale; qu'un ennemi même a appelée une cité de
rois; sur la population de laquelle il a été écrit: «Grande est la
valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom»; dont la gloire
sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été
célébrés par les divins prophètes; où sont les tombes des apôtres et des
martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?»

C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier,
le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du
moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque
pour l'Islam, la Jérusalem de la chrétienté, la ville qui avait jadis
gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits
incorporels. Car Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre
d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la
châsse du prince des apôtres; l'amoureux des lettres et de la poésie
rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum;
les rois germains venaient avec leurs armées chercher dans l'antique
capitale du monde la source de la puissance temporelle.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Entrée du Forum par la Voie Sacrée.]

Rome ne possédait cependant aucune source de richesse. Sa situation
était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne
fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat
d'un long abandon, en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme
aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée, au milieu du désert
qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait
pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe
bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à
suivre le démagogue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à
l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une
question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop
immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup; il maltraitait
le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule;
c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît
aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous
les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une large part
de la population; le reste était entretenu, pour la plupart dans un
état de demi-mendicité, par une quantité incalculable d'associations
religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la
chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes,
féroces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune
discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs
châteaux dans la contrée avoisinante ou dans les rues mêmes de la cité.
Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles,
celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement
fini par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les
républiques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie
locale, analogue à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la
Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal fit obstacle à cette
tendance et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que
le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était,
non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais le seul
dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel.
Toutefois le règne de chaque pontife était court; il ne disposait
d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son siège. Il
appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et,
à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur
de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le
pontife universel.

Celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient
pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'était
l'empereur. Mais son pouvoir était une pure chimère, importante surtout
en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les
autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en
théorie, étaient matière à controverse. Les papes, dont les
prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants
de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome, en tant que
cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction
temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de
l'empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non
seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses
successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait,
de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre
les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal.
Les papes sentaient alors que leur dignité et leur influence ne
pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu
de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il
leur fût impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du
moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils
étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur
demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de
difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible.
Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impériales à
Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence,
en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans
sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle.

Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est
l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le
chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture
à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville
moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la
Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véies et franchit
le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne
ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une
mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit
aucun indice, sauf le dôme de Saint-Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans
ses murs. Il en était tout autrement au moyen âge. Alors les voyageurs,
quelle que fût leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à
l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite
pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en
approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé
dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte
sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient «la
cité des solennités» s'étendre sous leurs yeux, depuis les énormes
constructions du Latran, bien loin sur le mont Cælius, jusqu'à la
basilique de Saint-Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme
aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons
basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques,
et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus
considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se
dressaient ces deux monuments des Césars païens, ces monuments qui
contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que
leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une
nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle.

[Illustration: L'empereur Otton III, d'après une miniature de
l'Évangéliaire de Bamberg.]

Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons,
descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats
qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants
du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur
nouvellement élu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de
recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes.
Une procession se formait alors: les prêtres et les moines, qui étaient
sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les
devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent,
venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de
chevalerie transalpine. Pénétrant dans la cité, ils s'avançaient jusqu'à
Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand
perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et
lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement,
avec des cérémonies très compliquées[35]. Leur accompagnement le plus
ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'était le son
des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants
allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur
d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des
murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en
excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le
peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à
l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national.
Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui
venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré
cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres
avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évêque universel,
il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui
choisissait le prince universel; et sa mortification était toujours plus
cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses
prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare.
C'est pour cela qu'une sédition était à Rome la conséquence presque
forcée d'un couronnement. Il y eut trois révoltes contre Otton le Grand.
Otton III, en dépit de son affection passionnée pour la cité, y fut en
butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de
désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un
siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes
violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et
les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses
exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les
troupes de Frédéric Barberousse à demeurer hors des murs; mais la
rapidité de leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les
résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité
Léonine[37], Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut
couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'achevait à
peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au
Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent
repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne
s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à
aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître.
Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se
contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les
papes, et de repartir sans insister.

[Illustration: San Bartolommeo in Isola, à Rome.]

Y venant rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est
pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept siècles qui vont
de Charlemagne à Charles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins
nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins
nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées
par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin
l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre
plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du
temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer à Rome sa
résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une
simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a découvert aucun
vestige; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son
ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'île du Tibre.
Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de
l'apôtre Barthélemy[38], elle fut dédiée à ce saint, et est à présent
l'église de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque
beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se
dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'où il domine les
eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.

Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la
crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu
de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle
de son neveu, Grégoire V: elle est très simple et d'un marbre
grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où
il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à
Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes,
à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce
sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses
maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il
est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le
palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro
Incoronati[39], jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux
loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur
tous ses adversaires sont représentés avec un art incomparable. Mais
toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart,
de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Trad. de l'anglais par
A. Domergue.



II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'ÉGLISE.

LA MONARCHIE PONTIFICALE.


Dans les lettres d'Innocent III relatives à l'Église, un fait se révèle
d'abord: le pouvoir énorme de la papauté et l'immense étendue de son
action. Les lettres litigieuses en offrent, à elles seules, un sensible
témoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_causæ
majores_), mais toutes les affaires de l'Église, toutes les
difficultés, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein,
aboutissaient au Saint-Siège. Un très petit nombre de ces affaires
étaient évoquées par le pape; toutes allaient à lui naturellement, par
l'effet d'une institution entrée alors dans les mœurs du clergé: ce
droit d'appel au Saint-Siège, établi jadis avec éclat par Nicolas
Ier, mais qui n'avait pris une entière extension que depuis Grégoire
VII.

Avec la haute idée qu'il se faisait de la mission de la papauté,
Grégoire VII avait jugé que, le Saint-Siège devant à tous une égale
protection, il convenait de rendre accessible à tous le recours à cette
tutelle suprême. Favorisé par les successeurs de Grégoire, cet usage de
l'appel avait pris un développement si rapide et si universel qu'à
l'époque d'Innocent III aucun événement ne se passait dans l'Église où
il n'amenât l'intervention de la papauté. De la part des appelants se
commettaient des abus qui n'échappaient pas à l'attention d'Innocent
III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, établi dans l'intérêt des
faibles, des opprimés, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un
moyen de se dérober à de justes châtiments infligés par les supérieurs
ecclésiastiques. Il essaya de tempérer ces abus. Quand il confiait aux
évêques locaux la connaissance de certaines causes, il déclarait
quelquefois que la sentence prononcée par eux serait définitive et sans
appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement;
s'il eût pris en ce sens quelque mesure générale, c'eût été porter
atteinte à l'autorité du Saint-Siège, en tarissant l'une des sources les
plus sûres de son pouvoir, et à son esprit non moins qu'à son prestige,
en le dépouillant de son caractère de magistrature suprême et toujours
accessible. Loin de vouloir limiter cette faculté d'appel, il était
attentif à la maintenir en son intégrité, et, à l'occasion, savait
rappeler en termes sévères qu'il entendait que personne n'osât apporter
obstacle à l'exercice de ce droit. De là qu'arrivait-il? C'est que les
sentences des évêques, toujours susceptibles d'être modifiées ou cassées
par le Saint-Siège, étaient en outre suspendues dans leurs effets
pendant le temps, souvent très long, que durait l'instance auprès de la
cour de Rome; c'est que, par une autre conséquence, les évêques
perdaient de leur autorité ou de leur crédit aux yeux des fidèles de
leurs diocèses. A mesure que les appels s'étaient multipliés, les
églises locales avaient tendu ainsi à s'amoindrir devant l'Église
romaine; et, à l'époque d'Innocent III, le nombre seul des lettres
litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degré
d'affaiblissement où ces églises étaient tombées.

Les lettres de privilèges fournissent un signe non moins caractéristique
de la situation de l'Église à cette époque et conduisent aux mêmes
conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'étaient autre chose que des
actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient
de la juridiction épiscopale les personnes ou les établissements qui les
avaient obtenues. Assurément ces sortes de lettres ne doivent pas plus
que les lettres litigieuses être attribuées spécialement au temps
d'Innocent III; mais ce qui appartient à cette époque, c'est le nombre
considérable et des unes et des autres. Ces lettres de privilèges,
octroyées à quelques personnages, à des chapitres, mais surtout à des
couvents, aidaient de deux manières à l'ascendant du Saint-Siège, en
diminuant l'autorité des évêques et en créant au pape des serviteurs
dévoués. Ces conséquences ne devaient pas échapper à la prudence
d'Innocent III. Sa prédilection pour les monastères, au détriment du
clergé séculier, est un des traits les plus sensibles de sa
correspondance[40].

Ces amoindrissements de la puissance épiscopale résultaient d'une
situation que sans doute les évêques subissaient malgré eux. Mais on les
voit faire eux-mêmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille
questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de
sujets. Nous possédons, non ces questions elles-mêmes, mais les réponses
du pape. Ces réponses, à la vérité, sont conçues de telle manière qu'il
est aisé de rétablir les questions qui les provoquent. Le pape répond en
effet article par article, reproduisant, à chaque point nouveau,
l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de
paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou
obscure, il en résume ou en éclaircit d'abord des données principales,
et entre ensuite en matière. Les questions adressées au pape étaient si
nombreuses, que, dès la première année de son pontificat, Innocent III
reconnaissait que l'une de ses principales occupations était d'y
répondre. Que si l'on recherche quels étaient les sujets ordinaires de
ces questions multipliées, on constate que la plupart étaient relatives
à des points de droit. Innocent III s'étonne d'être si souvent consulté
sur cette matière. «Vous avez autour de vous des juristes exercés,
écrit-il à l'évêque de Bayeux, et vous êtes vous-même très instruit sur
le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points
dont la clarté n'offre aucune prise au doute?» Toutefois, loin de
repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les
exigeait même; il voulait que tous les doutes fussent soumis au
Saint-Siège. «A celui qui établit le droit, disait-il, il appartient de
discerner le droit.» Dans le décret de Gratien, qui faisait alors
autorité pour toute l'Église, le pape est comparé au Christ, lequel,
soumis en apparence à la loi, était en réalité le maître de la loi. Les
lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette
doctrine; on y voit qu'aux yeux des évêques, et sans doute à ses propres
yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de
l'Église.

Ce n'était pas seulement sur le droit que les évêques demandaient des
éclaircissements au Saint-Siège. Ils le consultaient encore sur les
obscurités du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi;
du moins c'est à lui qu'il appartient d'interpréter les Écritures
(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine où l'on
reconnaît le développement des idées posées par Grégoire VII, tout ce
qui s'écarte de la doctrine du Saint-Siège est ou hérétique ou
schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considère
en quoi consistent les éclaircissements, les avis demandés à tout moment
au pape par les évêques, il semble qu'il représente pour eux la sagesse
universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son
esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulières, les plus
inattendues, les plus simples, lui sont adressées. Un jour, c'est le cas
d'un moine qui a indiqué un remède à une femme malade d'une tumeur à la
gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour,
c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré la nuit dans son
logis. Le sacrement du mariage sert de motif à des consultations qui
tiennent souvent plus de la médecine que du droit canon. D'autres fois,
ce sont des questions purement grammaticales. «Votre fraternité, écrit
Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce qu'on doit
entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on désigne de ce nom le
sol laissé en jachère pendant une année; selon d'autres, cette
appellation n'est applicable qu'aux bois dépouillés de leurs arbres et
mis ensuite en culture. Ces deux interprétations ont également pour
elles l'autorité du droit civil. Quant à nous, nous avons une autre
interprétation puisée à une source différente; et nous croyons que,
lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder à de pieux
établissements un privilège ou quelque permission relative aux terres
ainsi désignées, ils entendaient parler de champs ouverts à la culture,
et qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais été cultivés.»

[Illustration: Sceau de Célestin III, au type des apôtres.]

Ainsi, de la part des évêques, aucun ressort, aucune initiative. C'est
le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingérence du
Saint-Siège ne se faisait pas sentir uniquement à l'égard des évêques.
Quand on lit les lettres dites de _constitution_, où le pape établit
soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des règlements de
discipline, on est surpris des détails qui attirent son attention. Les
moindres particularités du vêtement, la forme et la longueur des
étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir, sont
minutieusement réglées; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont
il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et
dormir dans une chambre particulière au lieu de le faire dans les salles
communes.

Tout cela est caractéristique. Ce pape qui répond à toutes les
questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des
évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui
juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des
bénéfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'Église.
L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé
d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit
contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à
la voix du pontife. Les rares symptômes d'indépendance qu'on parvient à
saisir se manifestent uniquement chez quelques évêques mêlés à la
querelle de l'Empire et aux événements de l'hérésie albigeoise. La
papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui
appartient; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà
les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du
Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, le pape fixe un délai de
quinze jours, d'un mois au plus, passé lequel, si l'on ne s'entend pas
sur un nouveau choix qui puisse être agréé, il menace de pourvoir
lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection; le pape
est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui
convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine
formalité. Les évêques une fois nommés, le pape, à son gré, les
transfère, les suspend ou les dépose. En somme, personne n'est évêque
que «par la grâce du Saint-Siège»; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce
sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne
Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage.

Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées
générales de l'Église. A la place de ces synodes que, presque chaque
année, Grégoire VII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait
vivre, en quelque sorte, l'Église universelle, on ne trouve que le
conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des
conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne
voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les
décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179,
est appelé dans des écrits contemporains «le concile du souverain
pontife». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous
Innocent III en 1215, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de
ceux-ci consista uniquement à entendre et approuver les décrets rédigés
par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'_évêque
universel_, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée
par Grégoire VII dans ses _Dictatus_, devient une réalité. Innocent III
est dès lors l'évêque unique de la chrétienté.

Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait
rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de
l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs
devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action,
les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans
les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à
l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les
privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de
plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41],
les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à
prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant
par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà
par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans
laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour
et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de
«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés
de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en
d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus
que la cour de Rome ou la _Curie romaine_.

Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont
on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus
d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de
faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une
telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation
avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La
lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date,
les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la
succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en
_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme
funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du
XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux
se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à
l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le
pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du
pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une
décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes
d'Avignon.

Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il
s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres
de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses
successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que
l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se
trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses
spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit.

Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle
perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se
plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de
s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque,
les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le
tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois
livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est
interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une
autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte
de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la
multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir
en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de
ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une
indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans
outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus
d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses
cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape,
maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par
ses conseils.

F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris.
Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._



III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE

LE «DENIER DE SAINT-PIERRE»


L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés
foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser
un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la
fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant
de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le
Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard.

Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle
la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre
les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les
vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et
lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut
grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage.

C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une
part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à
former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux
polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents
essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités
de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive.

L'œuvre de Cencius se compose de deux parties:

1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des
débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances;

2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété
et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats
d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.).

De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler
proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine.

       *       *       *       *       *

Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un
registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes
appartenant à une _seigneurie_».

La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du
XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le
_Liber censuum_ de Cencius.

Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre
l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la
société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une
seigneurie.

On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits,
d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la
souveraineté confondues se marquaient par de certains services et
redevances.

Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de
vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la
cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape
s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des
ducs et des comtes.

Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son
caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde
féodal une autre seigneurie d'un genre particulier.

A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui
avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne
furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les
usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale.
C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean
VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de
leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils
«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils
constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts
monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et,
pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles
furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège.

Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que
dans l'ordre spirituel.

D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des
évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la
nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers
toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère
particulier.

La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit
éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il
n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à
ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre
d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.

Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour
les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait
paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire.

L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc
aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la
légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le
droit de lier et de délier toute chose?

C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États
naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire
reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a
érigé des trônes et dispensé des couronnes.

La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable
magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce
droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments,
une forme féodale.

Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible
leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une
redevance annuelle.

Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt
avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait
sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les
rentes de la seigneurie.

Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier,
s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome
par divers États chrétiens.

Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se
traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et
des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance
conservât le caractère d'un simple lien de droit privé.

Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII
réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un
suzerain à son vassal.

[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147.

Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie
pontificale.

_Musée des Archives départementales_, nº 39.]

TRANSCRIPTION

     _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis
     canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem.
     Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata
     persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili
     providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos
     convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi
     viri Acconis episcopi...._

     _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra
     eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et
     beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum.
     Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._

Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans
contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement
triomphé[44].

Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du
Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est
clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_.

Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au
Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux,
il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient
grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les
églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un
symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car
tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in
jus et proprietatem beati Petri consistentes_».

L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une
longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège,
une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue.

P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église
romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º.



IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II.


Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut
une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes
inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du
Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu
souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine
avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était
un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de
l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère,
et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des
couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de
dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et
faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez
la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes,
avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui
du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle
lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les
saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur,
s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes
apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la
montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint
Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples
païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du
sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit
l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé
qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical
Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a
voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non
seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa
domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin,
changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et
les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV
déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des
Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales,
retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse,
les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait
les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre
l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers
rejetons de «cette race de vipères».

Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une
voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le
confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs
de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on
peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la
pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse
de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop
d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du
Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme
Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats
gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile,
Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler
l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux
grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il
sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de
Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les
branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois
fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction
mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre
du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus
qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il
tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa
table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et
les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui
avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les
palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume
Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop
près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des
simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les
péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous
chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à
mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce
qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous
la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir
cette ruine!»

Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des
témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il
faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut
apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le
Saint-Siège et l'Église chrétienne.

Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un
schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des
patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a
point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui,
appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il
invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église
romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de
mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur
repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église
romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion
extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui
suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en
face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il
écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis
lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur
suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes
filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple
romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de
la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En
avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se
réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils
dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de
l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de
l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre
devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos
forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de
l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour
toujours.»

[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
près de Palerme.]

Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de
Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre
que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe,
aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi
rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi
librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en
1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous
irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et
indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège
de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la
question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il
écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le
droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.»
En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint
amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont
avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État,
toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours
présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui
l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats
musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État;
ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société
cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe
et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix
religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce
que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus.

Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par
le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de
l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus
aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome
disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur
diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa
force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat
direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les
membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles.
Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont
engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos
sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni
l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent,
Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que
nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et
surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la
condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout
apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps
conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient
les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la
sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés
au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et
la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les
soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il
accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le
médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le
concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa
mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour
l'honneur de Dieu».

[Illustration: Sceau de Frédéric II.]

       *       *       *       *       *

Grégoire IX dit quelque part de Frédéric II: «Il ment au point
d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu
créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute
qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des
choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable
hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance
politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la
chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut
atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes
les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un
seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur
donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison.

Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes
philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse
profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire
à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances
communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie
philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède,
Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait
apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires
aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_.
En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les
ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie,
d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes
points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur
d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers
1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis
près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne.
Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme»,
et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de
_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un
manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré
l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments?
Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes
préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes
préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est
la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son
immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant
est entre les doigts du miséricordieux?»

[Illustration: Monnaie de Frédéric II.]

Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était
tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie
impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même
de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus
libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son
prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession
du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une
doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la
puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en
s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique,
accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le
lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait
le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les
_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires
ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les
colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de
Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti
tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils
dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent
mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui
pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le
paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe
siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces
indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse,
peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit
Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de
Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a
pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait,
écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs
de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint
vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà
voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.»
On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le
même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles
de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès.
Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II,
Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le
plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont
la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors
de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible
région qu'il méprisera éternellement:

    Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,
    Come avesse l'inferno in gran dispitto.
             (_Inf._, X, 35.)

A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans
la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici,
le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes
pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits
faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui
règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des
forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait
pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature.

C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes,
alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250,
Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de
l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour
et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table
impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les
études médicales, d'après les méthodes de la science arabe,
l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la
recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons,
l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des
empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas
subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de
médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources
chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis
et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les
animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De
arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur
l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient
des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des
hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans
l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le
grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra
Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait
sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se
préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se
scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque
de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable
dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate
et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près
les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie
humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui
semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par
les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait
être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme
contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde
visible.

E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette,
1893, in-16, 2e éd. _Passim._



CHAPITRE IX

LES CROISADES

     PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de
     Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur
     l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._



BIBLIOGRAPHIE.


     Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des
     croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne
     vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig,
     1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois
     Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e
     éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883,
     in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_,
     Leipzig, 1894, in-8º.

     Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont
     innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui
     ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre
     autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des
     Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865,
     in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_,
     Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten
     Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade.
     La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R.
     Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_,
     Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den
     Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A.
     Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe
     siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet
     1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au
     premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º.

     L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine,
     Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux
     considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des
     institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_,
     Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_,
     Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques
     dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie,
     _Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de
     Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire
     des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces
     de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de
     Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd,
     _Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886,
     2 vol. in-8º, trad. de l'all.

     Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal
     des Savants_, 1893.

     =L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est
     esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun,
     dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée,
     t. II (1895), ch. XVI.

     Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant
     un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la
     grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de
     l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_,
     Leyde, 1861, 4 vol. in-8º.



I.--PIERRE L'HERMITE.


On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si
étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de
légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à
son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement
restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à
Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il
n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on
sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que
fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman.

Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa
rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la
vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission
qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont
il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme
précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de
croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme
un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par
des preuves solides.

Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant
1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une
pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans
l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause
déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce
premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été
obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine.
La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt
premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion
fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam
humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde
céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les
véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du
souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit
arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que
dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le
nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu
oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour
faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.

Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II,
soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait
décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les
écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en
France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné
l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en
public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de
Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à
nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint
à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde
vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans
ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et
chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se
levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.»

Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile
de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des
faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant
l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade.
Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à
pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096.
«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua
Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille
troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables
au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part
du prestige personnel de l'Hermite.

D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent,
énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite
taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était
vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni
chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait
les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne
mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait
généreusement les dons qu'il recevait en abondance.

Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut
extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle
vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles
divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de
rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être
honoré de la sorte».

[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.]

Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le
nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les
récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des
pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le
placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent
comme un saint.

L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est
d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa
réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il
trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des
partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il
envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir,
Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il
ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de
l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de
1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son
itinéraire est inconnu.

Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec
une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de
Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie
fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient
décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix
jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez
considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui
s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin,
pour prendre les devants.

L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable
près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent
aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de
Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés
dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard
à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt,
entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte
palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de
Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été,
comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement
recrutés dans la lie des populations occidentales.

En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute,
une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite
était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang
versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes
que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi
de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En
tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut
brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés
pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le
siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir,
apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de
l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la
connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum
multi postea hypocritam esse dicebant._»

[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.]

Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit
convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les
chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de
l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait
gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise
de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les
hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la
décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement
authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade
et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable
qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins
originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers
admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un
monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans
l'église de Neufmoustier.

D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre
l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques
relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles
il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy
Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société
bibliographique.



II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204.


Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise
de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans
égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants,
aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient
rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets
consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces
faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de
Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore
aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la
disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent
le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le
trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des
exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du
dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si
humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes
horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse
ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans
l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente,
dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent
lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape
dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres
d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par
les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les
chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne
paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux
et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès
plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent
s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas
d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être
stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les
dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.

Dans les premiers moments, la rage des conquérants paraît avoir été
extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il
avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il
le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a
sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.»
Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par
conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait
les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en
jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal
si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort
pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la
mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de
ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se
réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès.
Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux
qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux
qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le
butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection
et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un
pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent
cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins
apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais
là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des
reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation
régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois,
plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin
d'Orient.

       *       *       *       *       *

Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des
objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble
que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les
ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les
croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure.

Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix,
depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent
avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur
ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des
τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces
_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les
familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome;
tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins
importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles
princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les
«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues
au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe
en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux
qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de
quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient
censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à
Manuel Comnène.

Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la
Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le
Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint
Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus
d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui
leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est
l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à
posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux
sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les
cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune,
pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de
saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent
redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces
envois.

Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des
églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette
époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité
considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix
processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques,
même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent
le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques,
les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des
manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les
objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser
de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints
que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces
anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour,
les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi
sauvés d'une destruction presque certaine.

[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg.

(Didron, _Annales archéologiques_.)]

       *       *       *       *       *

Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être
détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la
suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il,
avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à
cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon
Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix
Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les
ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est
certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser
qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit
qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des
évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait
remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum
reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous
ces objets sacrés trouvèrent un asile.

Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il
est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance
contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes
prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une
pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna,
après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant
Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de
400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne
parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari.
Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur
le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux,
aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août,
furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la
campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés
entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez
fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et
probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la
ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés
aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et
Francs se les partagèrent entre eux.

[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
Sainte-Chapelle.]

Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et
les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui
disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya
de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de
lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de
Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre
abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées
voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien
partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés
par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la
cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople
adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin
Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le
chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et
d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de
Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et
vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux
personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe
Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son
avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents
considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par
lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue
d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses
croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une
croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur
extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin
Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans
l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de
l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la
croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent
naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est
ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La
Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les
secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa
munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur,
où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps
ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri
Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II
pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines;
malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de
vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée,
jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à
abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la
couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus
précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix,
la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne
solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris,
des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens,
familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient
pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des
reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On
voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs,
s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité
était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le
nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce
que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231,
la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de
spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce
que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade.

[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour
recevoir les reliques du Bucoléon.]

Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage
régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin
détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien
pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté
leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on
croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis
se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y
avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale
le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets
trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes
parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule
de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de
Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la
ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des
renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de
nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de
Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un
mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure
en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons
ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à
combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer
autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits
chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu
obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque)
que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la
Basse-Lorraine[47]?

D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses
enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans
les _Mémoires de la Société des antiquaires de
France_, 4e série, t. VI (1875)[48].



III.--LE KRAK DES CHEVALIERS.

UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.


[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)]

Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent,
vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de
fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à
l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de
Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie,
fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des
emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les
châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose,
par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque
leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de
France: Coucy et Pierrefonds.

Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les
forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les
bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais
ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en
pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur
des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le
donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la
plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie.

Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle
des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre:
leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château
des bords du Rhin transplanté en Syrie.

Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce
qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers
de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux
manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se
sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui
donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a
élevé.

       *       *       *       *       *

Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée
de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le
Qala'at-el-Hosn.

Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par
les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des
Chevaliers_.

Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel
passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette
place était encore merveilleusement située pour servir de base
d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah.

Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du
Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour
(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les
postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de
défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions
des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie
orientale.

Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une
partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses
plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés
arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique,
aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les
villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à
l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux
chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux
fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de
verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn,
la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre.

Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire
des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers
le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez
identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être
qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50].

Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose,
entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous
ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un
passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année
1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom
était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle
Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de
Jérusalem.

Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est
impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut
beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en
1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de
celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près
entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui.

Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à
des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain
en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de
2000 combattants.

Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est
d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés,
l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La
forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli
d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande
tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:
grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté,
d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et
les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne
viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant.

[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.]

Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant
des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie
d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande
partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce
couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets
munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons
apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard
en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au
Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien
antérieure.

Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée
d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici
nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les
constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les
tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches
conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.

Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les
courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches
voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes
archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins
de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe
siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient
déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les
points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les
trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des
escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers
le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.

La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte
est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur.
Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en
jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi
que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les
liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51].

Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont
été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours
d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on
s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces
tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables
que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils
accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli
d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la
protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de
l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat.

On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de
laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver
le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak
en son pouvoir.

     Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

     La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de
     notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste,
     le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant
     favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la
     religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des
     croyants, et cela à la date du jour de mercredi....

Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être
accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du
saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système
d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen
de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle.

Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles
se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la
fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de
projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château,
aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert
le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement
sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une
troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière
porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à
celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne.

Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frappé de l'aspect
imposant, d'une majesté triste, que présente l'intérieur désert de la
forteresse. Un morne silence y a remplacé l'animation et le tumulte des
gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un passé glorieux,
l'œil rencontre partout des décombres.

A droite, en D, se trouve un vestibule voûté communiquant avec la
chapelle, qui paraît dater de la fin du XIIe siècle. C'est une nef
terminée par une abside arrondie percée d'une petite baie ogivale, qui
mesure dans œuvre 21 mètres de long sur 8^m,40 de large; sa voûte en
berceau est divisée en quatre travées par des arcs doubleaux chanfreinés
retombant sur des pilastres engagés. On reconnaît encore ici une
production de l'école d'où sortaient les architectes qui élevèrent les
églises de Cluny, de Vézelay et la cathédrale d'Autun.

De l'autre côté de la cour et presque en face de la chapelle est la
grand'salle, élégante construction paraissant dater du milieu du
XIIIe siècle. Sur toute la longueur règne une galerie en forme de
cloître, composée de six petites travées; quatre sont fermées par des
arcatures à meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux
petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie
sont ornées de riches moulures, retombant de chaque côté sur deux
colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se
voient des restes d'écussons malheureusement mutilés aujourd'hui.

[Illustration: Le Château du Krak. Etat actuel.]

Quant à la salle proprement dite, elle comprend trois grandes travées et
mesure en œuvre 25 mètres de long sur une largeur de 7 mètres. Les
arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornées de feuillages
et de figures fantastiques.--Un étage, maintenant détruit, semble
avoir complété cet édifice et a été remplacé par des maisons arabes
élevées sur les voûtes.--Une grande fenêtre surmontée de roses au nord,
une semblable au sud, ainsi que deux fenêtres s'ouvrant dans la face
orientale de l'édifice, éclairaient l'intérieur de ce vaisseau.

Sur l'un des côtés du contrefort du porche se lisent deux vers, gravés
en beaux caractères du milieu du XIIIe siècle:

    Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur,
    Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.

Cette inscription, placée à l'entrée de la grand'salle où se tenaient
les chapitres de l'Ordre, paraît avoir été destinée à rappeler à tous
ses membres l'humilité et l'obéissance qui leur étaient imposées par
leurs vœux monastiques.

De cette première cour un escalier à pente très douce amène au niveau de
la cour supérieure E, où le visiteur trouve à sa droite une plate-forme
en pierre de taille (F) qui semble avoir été une aire à battre le grain.
A gauche sont des bâtiments (G) paraissant avoir servi de casernement
pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une
galerie crénelée sur laquelle règne le chemin de ronde. Au pied sont des
ruines que je crois avoir été des écuries ou qui du moins présentent une
grande analogie avec celles qui existent encore au château de
Carcassonne. A l'extrémité méridionale de cette esplanade se voient des
tours, les plus élevées de toutes les défenses du château, dont elles
commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs étages de
salles disposées pour servir les unes de magasins, les autres de logis
pour les défenseurs. De leurs plates-formes crénelées les sentinelles
découvraient au loin la présence de l'ennemi. Entre la première et la
seconde tour, un épais massif tient lieu de courtine; il est large de 18
mètres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisément être
installés plusieurs engins....

Le parapet de la muraille occidentale du réduit est dérasé sur presque
toute sa longueur. La tour (O) qui s'élève en arrière de la grand'salle
est le seul ouvrage important de cette face du château. Au pied
s'étendent de gigantesques talus en maçonnerie ayant à la fois pour
objet de prémunir les défenses contre l'effet des tremblements de
terre, et, en cas de siège, d'arrêter les travaux des mineurs.--Vers
l'extrémité nord-est de l'enceinte est placé l'ouvrage P, tour
barlongue, tout à fait analogue à celles qui se voient, en France, au
palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la
salle intérieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de
ronde des remparts, a été transformée en habitation par une famille
d'Ansariés et tellement obstruée par des cloisons en pisé qu'il est
impossible de reconnaître les dispositions primitives.

Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de
profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la
forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les décombres, les
Arabes en tirent l'eau par un trou percé dans la voûte, non loin de la
grand'salle.

...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait résisté au
frère de Saladin, d'où les Hospitaliers avaient dominé pendant plus d'un
siècle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan
d'Égypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans
Ibn-Ferrat:

«Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du château
furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son
armée. Le sultan alla à sa rencontre, mit pied à terre et marcha sous
ses étendards. L'émir Seïf-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin,
chef des Ismaéliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers
jours de redjeb, les machines furent dressées. Le 7 de chaaban, le
bachourieh (ouvrage avancé) fut pris de vive force. On fit une place
pour le sultan, de laquelle il lançait des flèches. Il distribua de
l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut
rompue, les musulmans firent une attaque, montèrent au château et s'en
emparèrent. Les Francs se retirèrent sur le sommet de la colline ou du
château; d'autres Francs et des chrétiens furent amenés en présence du
sultan, qui les mit en liberté par amour pour son fils. On amena les
machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En même
temps, le sultan écrivit une lettre supposée au nom du commandant des
Francs à Tripoli, adressée à ceux qui étaient dans le château et par
laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandèrent alors à
capituler. On accorda la vie sauve à la garnison, sous condition de
retourner en Europe.»

Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidèles durant les dernières
années de la guerre contre les Francs.

D'après G. REY, _Études sur les monuments de l'architecture
militaire des Croisés en Syrie et dans l'île de
Chypre_. Paris, 1871, in-4º (Collection de Documents
inédits).



IV.--QUELQUES RÉSULTATS DES CROISADES.


L'Occident a emprunté à l'Orient, à la suite des Croisades, des produits
naturels dont l'acclimatation dans nos régions a modifié grandement
l'état de la civilisation matérielle.

Ces produits appartiennent en général non à la faune, mais à la flore de
l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent à connaître les animaux
fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reçut des
Mamelucks d'Égypte un éléphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre;
il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants
furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient
surtout la stupéfaction populaire. Mais c'étaient là des curiosités plus
propres à enfanter des contes et des fables qu'à transformer les
conditions matérielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture
européenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout
autre importance. Le sésame, le caroubier, originaires de Syrie, ont
gardé jusqu'à nos jours leurs noms arabes. Le safran avait été importé
dès le Xe siècle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui
en ont répandu la culture dans le reste de la chrétienté; une légende
veut qu'un pèlerin ait rapporté en Angleterre, dans un bâton creux, un
oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne à
sucre, presque abandonnée en Sicile et dans l'Italie du sud, fut
revivifiée par la découverte des plantations florissantes de la Syrie.

Beaucoup de céréales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits
obscurément; les graines d'Orient se propagèrent, transportées par
hasard dans les sacs des pèlerins, d'étape en étape, de jardin en
jardin, de pays à pays. Le maïs n'apparaît en Italie qu'après la
conquête de Constantinople par les Croisés de la quatrième croisade. La
culture du riz ne prit chez nous un grand développement qu'après les
expéditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la
pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte
encore le limon parmi les plantes de la Palestine, étrangères à
l'Europe. L'abricot, appelé souvent au moyen âge prune de Damas ou
_damas_, a été rapporté, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore
aujourd'hui célèbre pour la richesse de ses vergers, et spécialement à
cause des quarante variétés d'abricots qu'on y récolte. Le petit oignon
si connu de nos ménagères, l'échalote, nous est venu d'Ascalon (italien,
_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, resté jusqu'à nos
jours un élément très important de l'alimentation des populations du
sud-ouest de l'Europe, semble avoir été acclimaté pendant l'âge des
Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les
Français le nom arabe de _pastèque_.

Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-là inconnus ou
peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent
familières une foule de procédés industriels et d'objets manufacturés.
_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se
sont répandues des bazars de Syrie sur nos marchés, de même que les
mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot
_baldaquin_ désignait à l'origine une étoffe précieuse tirée de Baldach
ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu précieux, de couleurs variées,
spécialement fabriqué à Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie,
richesse de la Syrie, firent entrer dès lors la soie, jusque-là à peu
près inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des
riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_,
_dibaphus_ et _diaspre_, _diapré_ viennent de Constantinople (δἱβαφος,
διἁσπορον); ils désignaient des étoffes de soie diversement teintes. Les
tapis orientaux furent adoptés pour couvrir les planchers et tendre les
murailles. On commença à en fabriquer en Europe d'après les modèles
exotiques dont on s'appliqua à copier les couleurs et les motifs: lions,
griffons, animaux fabuleux. On fit de même pour les belles broderies
mêlées de fils d'or et de perles dont on décora les nappes d'autel.
Saint Bernard tonnait déjà contre cet usage qui consistait à décorer
avec toutes sortes de bêtes effrayantes les objets d'art destinés au
service divin. Avec combien peu de succès! c'est ce dont témoignent les
parements d'autel du moyen âge qui sont parvenus jusqu'à nous, par
exemple ceux de la cathédrale d'Halberstadt et ceux du trésor de la
cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit en Europe,
pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien avant dans le
XIIIe siècle; le nom de _sarrasinois_ donné aux fabricants de tapis au
temps de Philippe Auguste en est la preuve.

Les Croisades eurent une action très sensible sur les modes et sur les
costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent désormais à leur
disposition de nouvelles étoffes (comme le _camelot_, étoffe en laine de
chameau, fabriquée à Tripoli), mais parce qu'ils imitèrent les commodes
et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il
n'est pas jusqu'à l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs
allemands, qu'on pourrait être tenté de prendre pour un vestige du vieux
costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ à travers
l'italien _giuppa_ et le français _jupe_.--Les modes byzantines et
musulmanes trouvèrent surtout accueil, comme il est naturel, auprès des
nobles dames. De longs vêtements, légers et souples, avec des manches
pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta
toutes sortes d'artifices usités à Byzance. C'est à cette époque qu'il
devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux
Vénitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacèrent les
plaques de métal poli dont on se servait auparavant. Les confortables
pantoufles ou _babouches_ ont passé de la Perse, leur pays d'origine,
chez les Francs par l'intermédiaire de Sarrasins.

[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Château de
Tancrède à Tibériade.]

Les Francs empruntèrent encore aux infidèles nombre de coutumes
relatives à la tenue et à l'hygiène du corps. Se raser passait au
XIIe siècle pour un trait caractéristique des Occidentaux, tandis que
l'Oriental y voyait une honte et en faisait le châtiment des poltrons.
On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahométans se raser la
barbe pour avoir l'air de chrétiens; c'était de leur part une ruse de
guerre. Même dans les miniatures du XIIIe siècle, les musulmans sont
reconnaissables à leurs belles barbes, les chrétiens à leurs faces
glabres. Cependant le port de la barbe se répandit peu à peu, d'abord
parmi les pèlerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les
ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus fréquents, chez
les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la
contagion de l'exemple.

Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup à apprendre des Sarrasins en
ce qui touche l'équipement militaire: les tentes, les hastes en roseau
ornées de banderolles, et les fers de lance damasquinés, le léger
bouclier à main appelé _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le
hoqueton, déjà nommé, qui était un justaucorps de dessous, rembourré de
ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalète. Encore en 1097, les
Croisés ne connaissaient pas l'arbalète et s'enfuyaient devant les Turcs
qui en étaient armés, tandis que, déjà au deuxième concile de Latran
(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrétiens étaient
menacés d'excommunication. L'arbalète ne fut employée par les chrétiens
au XIIe siècle qu'en Palestine, dans les combats contre les
infidèles, à qui on l'avait empruntée. Les ingénieurs francs
s'instruisirent aussi infiniment à l'école de l'Orient en mécanique, en
balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications.

La civilisation du moyen âge doit en outre aux Croisades une institution
célèbre, celle des armoiries héraldiques. Si, avant les Croisades, les
chevaliers avaient déjà l'habitude de faire peindre des ornements sur
leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces
ornements de génération en génération. Le système des armoiries
régulières et héréditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason,
portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gül_, la
rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le
_kouffieh_ arabe, c'est-à-dire des draperies à franges, mises sous le
casque pour préserver la nuque des caresses brûlantes du soleil. Dans la
langue du blason, les pièces d'or s'appellent _bezants_. La croix
héraldique est une croix byzantine. Les animaux héraldiques sont des
animaux d'Orient.

Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prêt à considérer comme
chrétien par excellence, le chapelet, n'a été généralement connu et
adopté par les chrétiens d'Occident qu'à la suite des Croisades. Il
était d'un usage universel chez les ascètes et les dévots de l'Orient
dès la fin du IXe siècle; il leur était venu de l'Inde bouddhiste,
qui avait eu besoin d'une machine pour défiler régulièrement les
interminables prières de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore
aujourd'hui des chapelets suspendus à leur ceinture, comme les religieux
de l'Église catholique. Est-il rien de plus caractéristique des échanges
internationaux qui s'opérèrent à la faveur des expéditions de terre
sainte?

D'après H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin,
1883, in-8º.



V.--LA CONQUÊTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES.


Jacques de Vitry rapporte «qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré
par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme,
un hôpital pour ses compatriotes». C'était vers l'année 1128. Si
l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir comme fit Jacob le
patriarche, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait
vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades,
s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau
grandir auprès de ses aînés, les Templiers et les Hospitaliers, et
s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois,
qu'il ajoute les privilèges aux privilèges, les domaines aux domaines,
et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de
la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les
Teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du
Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin
vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant
un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des
lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour où, comme
énervés par la fortune, ils sont attaqués à la fois par leurs sujets et
par leurs ennemis.

       *       *       *       *       *

Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont détruits, étaient un
peuple de race lithuanienne, mélangé d'éléments finnois; ils habitaient
au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel.

Au début du XIIIe siècle, une tentative fut faite pour convertir les
Prussiens; ils étaient restés jusque-là étrangers à la civilisation
chrétienne. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Oliva,
avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de la terre païenne,
franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut
assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et
Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le
nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à l'évêque,
le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La «folie
de la croix» était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs
reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes
s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les
indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre
les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens,
qu'elles l'avaient été jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frédéric
Barberousse. «Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les
prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense.»
Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne.

Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne
firent que passer, pillant, brûlant, puis livrant aux représailles des
Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les Barbares
massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule
pour aller incendier le monastère d'Oliva, et la Drevenz pour aller
ravager la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les deux fils du
roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la
Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si
terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se
souvint que l'évêque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque,
avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers
le grand maître des Teutoniques pour lui demander son aide.

Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus
habile politique du XIIIe siècle, où il a été mêlé à toutes les
grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la
papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement,
le pape excommuniant l'empereur, l'empereur déposant le pape, l'un et
l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui
aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même
l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent
d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une
part dans les bénéfices: s'il ne cherchait point à grossir cette part, à
quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva
espéraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne
moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans
la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre
à l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disputé
entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir.
Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette
donation et d'y ajouter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa
qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs
l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves,
les bois et la mer _in partibus Prussiæ_. Hermann demande la
confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre
qui appartenait à Dieu; il fait de nouveau prêcher la croisade contre
les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite
et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre
des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les
Teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la
Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera de nouveau aux
Teutoniques, de façon qu'ils la possèdent «librement et en toute
propriété», et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette
possession «de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et
Paul, ses apôtres».

Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre commença. La première fois
que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers
vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils
demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils
venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit: «Ce sont
de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape
pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant
la sainte Eglise.» Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du
seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître
avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le
titre de «maître de Prusse»: «Sois fort et robuste; car c'est toi qui
introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre
promise. Dieu t'accompagnera!» Mais cette terre promise parut triste aux
chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château
situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on
appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est-à-dire le chant des
oiseaux. «Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils
chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la
douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient
entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie
seulement par la terrible guerre.»

[Illustration: Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en
Prusse.]

Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est-à-dire vers
l'année 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre
en était incomparablement moins considérable au XIIIe siècle, surtout
au début de la conquête, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres
disséminés en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de
l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, où les Teutoniques, peu
nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu
sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles
garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la
Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant
déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour
demander à _un_ chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite
vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche,
mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent
avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à
Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales
expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et
l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller à des
exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême
Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de 60 000
hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce
pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Ainsi, c'est un petit
nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par
les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de
la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser 200 000 âmes. La
supériorité de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une
forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification,
les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus
barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès
définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la
longueur de la lutte.

La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse.
Une armée de croisés arrivait-elle: l'Ordre déployait sa bannière. On se
mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement
dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On
occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on
découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des
palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un
village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de
défense: là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient
des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour
aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et
de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait
faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés
partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi;
souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit; puis les
Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les
chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le
messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à
ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des
lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme
donnée, cherchaient un asile, et ces retraites précipitées étaient si
habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et
leurs descendants_ le privilège de vendre à boire dans les lieux de
refuge.

Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans
l'angle formé par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de
l'Ossa, où Thorn et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui
encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans
le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont
tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm,
Marienwerder et Elbing. Dès lors les Teutoniques furent en communication
par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent,
ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie,
voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des
conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc
poméranien Swantepolk fit à l'Ordre en 1241 fut le signal d'une première
révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les
chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires
attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de
Bohême, Ottokar. Pour la première fois, des chrétiens pénètrent alors
dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où
figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom,
le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un
peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais
c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui
faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire,
usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et
poursuivaient sérieusement la conquête. La première révolte à peine
apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du _Haff_
courlandais. Dès l'année 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conquérant de
la Livonie, s'était fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient à
dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà cent milles de la
côte.

Cette lutte fut l'âge héroïque de l'Ordre. Pendant ces années terribles,
les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où
ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils
adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur
l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la
discipline. C'était une dure race. Un chevalier usa sur sa peau
ensanglantée plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints
de grosses ceintures de fer....

Colons et chevaliers ont à la fin du XIIIe siècle terre gagnée. Leurs
châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse,
et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé
d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles
leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient
instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi
élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les
révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en
tuèrent un nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une
province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang
héréditaire, mais d'après leur conduite envers l'Ordre, brisant à la
fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre
garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par
leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des
Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés
était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition
voisine de la servitude.--Un peuple fut supprimé pour faire place à une
colonie allemande.

E. LAVISSE, _Études sur l'histoire de Prusse_,
Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._



CHAPITRE X

LES VILLES

     PROGRAMME.--_Progrès des populations urbaines et rurales en
     Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les métiers, les
     foires._



BIBLIOGRAPHIE.


     M. A. Giry et ses élèves ont renouvelé de nos jours l'=histoire des
     communes françaises= au moyen âge; leurs ouvrages seront préférés à
     ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils
     n'ont publié que des monographies, dont les principales sont: A.
     Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8º;--le
     même, _Les Établissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol.
     in-8º;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8º;--A.
     Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887,
     in-8º;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892,
     in-8º.--Le sujet a été traité d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les
     communes françaises à l'époque des Capétiens directs_, Paris, 1890,
     in-8º) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II,
     Paris, 1893, in-8º).--Excellent résumé, par A. Giry et A. Réville,
     dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, II (1893),
     p. 411-476.

     Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a
     beaucoup de livres considérables, pour la plupart systématiques: G.
     L. v. Maurer, _Geschichte der Städteverfassung in Deutschland_,
     Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8º;--C. Hegel, _Städte und Gilden
     der germanischen Völker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol.
     in-8º;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Städteverfassung_,
     Düsseldorf, 1892, in-8º;--J. E. Kuntze, _Die deutschen
     Städtegründungen oder Römerstädte und deutsche Städte im
     Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8º.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des
     constitutions urbaines au moyen âge_, dans la _Revue historique_,
     LIII (1893) et LVII (1895).

     =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini
     al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--N. F. Faraglia, _Il comune
     nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8º.

     =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol.
     in-8º.

     L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore
     été traitée convenablement d'ensemble. Aux ouvrages généraux de MM.
     Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris,
     1885, in-8º) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrières en
     France_, 1859, 2 vol. in-8º), il faut préférer des monographies
     telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_,
     Paris, 1865, in-4º), G. Fagniez (_Études sur l'industrie et la
     classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle_,
     Paris, 1877, in-8º), L. Delisle (_Mémoire sur les opérations
     financières des Templiers_, Paris, 1889, in-4º). Le livre de C.
     Piton (_Les Lombards en France et à Paris_, Paris, 1891-1892, 2
     vol. in-8º) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A.
     Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im
     Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8º.--=Pour l'Angleterre=: W.
     Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the
     early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8º;--W. Ashley, _An
     introduction to English economic history and theory_, t. Ier,
     London, 1888, in-8º.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce
     du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8º, tr. de
     l'all.

     L'=histoire des populations rurales, en France=, a été l'objet de
     quelques travaux d'ensemble (Bonnemère, Dareste, Doniol), qui n'ont
     plus de valeur. Une monographie locale est célèbre: L. Delisle,
     _Études sur la condition de la classe agricole et sur l'état de
     l'agriculture en Normandie pendant le moyen âge_, Paris, 1851,
     in-8º.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg,
     _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe
     siècle), Leipzig, 1891, in-8º; et K. Lamprecht, _Deutsches
     Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8º.--=En
     Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883,
     in-8º;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and
     prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8º;--le même, _Six
     centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8º;--P. Vinogradoff,
     _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8º.



I.--LES COMMUNES FRANÇAISES A L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS.


Si la science contemporaine a fait faire des progrès à l'histoire du
mouvement communal, c'est précisément parce qu'elle cherche moins à
l'expliquer qu'à le connaître.--La question des origines de cette
révolution, jadis si controversée, on a compris de nos jours qu'elle
était insoluble, en l'absence de documents relatifs à la constitution
municipale des cités et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe
siècle au XIe.

L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est
universel et se produit spontanément chez tous les peuples, dans toutes
les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son
apparition. Les hypothèses des germanistes et des romanistes sont donc
gratuites. La révolution communale est un événement national. La commune
est née, comme les autres formes de l'émancipation populaire, du besoin
qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limitée
et réglée à l'exploitation arbitraire dont ils étaient victimes. Il faut
toujours en revenir à la définition donnée par Guibert de Nogent:
«Commune! nom nouveau, nom détestable! Par elle les censitaires (_capite
censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance
annuelle; par elle ils ne sont condamnés, pour l'infraction aux lois,
qu'à une amende légalement déterminée; par elle, ils cessent d'être
soumis aux autres charges pécuniaires dont les serfs sont accablés.» Sur
certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est
faite à l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le
seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle eût lieu,
une insurrection plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a
eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de
première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit
la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de
ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une
_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie
d'un certain pouvoir judiciaire et politique.

       *       *       *       *       *

Que la commune ait été à l'origine le produit d'une insurrection ou de
la libre concession d'un seigneur, du jour où elle possédait une
certaine part de juridiction et de souveraineté, elle entrait dans la
société féodale. Si l'on considère la provenance et la condition de
chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe
des classes inférieures; envisagée dans son ensemble, en tant que
collectivité exerçant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et
de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins étendus, elle prend place
parmi les États féodaux. Elle est une seigneurie.

La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarnée dans la
personne de son maire et de ses jurés. Cette sorte de seigneurie n'est
pas la seule de son genre qui existe au moyen âge. Le corps du clergé
possède aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les
chapitres. De même que l'esprit, les principes et les usages propres à
la féodalité ont profondément pénétré la société ecclésiastique, au
point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des
rapports établis entre les seigneurs laïques, de même la commune,
organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant.
Elle apparaît comme imprégnée de féodalité: bien mieux, on peut et l'on
doit dire que, toute bourgeoise et roturière qu'elle est par ses
racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux
différentes seigneuries qui s'étagent au-dessus d'elle, la commune est
une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de
la féodalité.

La commune, comme un vassal, prête serment à son seigneur, serment de
foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des
devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son
rang marqué parmi les souverainetés locales qui composent le vasselage
d'un grand baron.

La commune est une seigneurie, un démembrement du fief supérieur. Car,
maîtresse de son sol, elle jouit des prérogatives attachées à la
souveraineté féodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le
pouvoir législatif; ils rendent des ordonnances applicables au
territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possèdent le
pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrête
que devant les justices particulières enclavées dans l'enceinte urbaine.
La municipalité, comme tout seigneur, fixe et prélève les impôts
nécessaires à l'entretien des fortifications et des édifices communaux,
au fonctionnement de ses divers services. Elle perçoit sur les bourgeois
des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas
d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du
reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels
n'était attachée qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une
parcelle de souveraineté. De même, les communes avaient des libertés
plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possède pas la
haute justice; la plupart des droits financiers et le contrôle de
l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que
le partage de la souveraineté qui avait eu lieu forcément entre la
commune et le seigneur, au moment de la création de la commune, s'était
accompli, suivant les régions, dans les conditions les plus variées. Ici
les parts se trouvaient presque égales; le seigneur ne s'était guère
réservé que les privilèges de la suzeraineté; là, au contraire, il avait
su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de
propriétaire.

Mais, dépendante ou non, la commune était toujours en possession de
certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son
caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement
organisée.

D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle
avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir législatif,
administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte
d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, était
de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité
seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau
communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour
s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une
bourse que le maire portait constamment à sa ceinture. A Saint-Omer, on
le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre
clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats.

[Illustration: Sceau de la ville de Compiègne.]

Une étude attentive des sceaux de ville révèle d'intéressantes
particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, émanés des
communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par
certains côtés, le caractère et la vraie nature de ces petites
seigneuries. On y voit d'abord, très nettement accusé, le côté militaire
de l'institution. La féodalité se composant, avant tout, d'une
aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation
principale, la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les
autres. Les sceaux des seigneurs laïques représentent d'ordinaire un
chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop; de même
les sceaux de nos républiques guerrières offrent le plus souvent une
image belliqueuse: un château fort, un homme d'armes, une foule armée.
Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on
le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de
la France méridionale.

Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compiègne
représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout,
tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à
nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une
tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée
par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier
galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux
de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de
Péronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le
cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le
bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le
magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (près
Soissons) offrent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une
multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du
maire en armes, c'est la forteresse, qui est représentée: sur le sceau
de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux
tourelles et à donjon carré.

[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).]

Cette préférence pour les attributs militaires n'était pas simplement
affaire de goût et d'humeur, mais résultat d'une nécessité. Seigneurie
possédant terre et juridiction, la commune du moyen âge était entourée
d'ennemis. Elle se protégeait contre eux par sa milice et aussi par son
enceinte de hautes murailles. On peut la considérer comme une place
forte, analogue au château féodal, dont le donjon s'appelle le
_beffroi_.

[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.]

Le beffroi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour
carrée. Il s'élevait isolé sur l'une des places de la ville et servait
de centre de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se
trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou
d'ardoise: là étaient suspendues les cloches de la commune. Les
_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie régnant au-dessous
du toit et dont les quatre fenêtres regardaient de tous côtés l'horizon.
Ils étaient chargés de sonner pour donner l'éveil quand un danger
menaçait la commune: approche de l'ennemi, incendie, émeute; ils
sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux
assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de
repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas
seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord
n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas
de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt
d'archives, un magasin d'armes.

Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une
porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Cette
particularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des
communes où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial
destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les
suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.

[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).]

Remarquons enfin que le XIIe siècle, qui vit se former la plupart des
républiques bourgeoises, vit aussi, à son déclin, s'élever les grandes
cathédrales du nord de la France. Les plus beaux de ces édifices furent
construits précisément dans les villes où régnaient l'esprit communal le
plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local. Il
est certain que les bourgeois les considéraient comme une sorte de
terrain neutre, où l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses
idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le
service religieux. Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent
nos grandes communes de se bâtir, au XIIIe siècle, ces magnifiques
_hôtels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique,
en Italie.

       *       *       *       *       *

La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indépendants
était un fait anormal, exceptionnel, une dérogation au droit commun; il
fallait avant tout que cette dérogation se justifiât par un titre. Ce
titre, véritable acte de naissance légalisé par le sceau de l'autorité
féodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de
commune_.

On ne possède actuellement qu'un très petit nombre de chartes de commune
en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen âge nous
sont arrivées en fort mauvais état, à cause des pillages et des
incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se
sont fait donner de leurs libertés ont contribué sans doute à la
disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient
presque toujours le texte du privilège primitif, augmenté de
dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver
les concessions postérieures, plus développées et plus explicites, ont
laissé périr les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement
les originaux, mais le texte même du plus ancien privilège accordé à la
plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici
la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la
première, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de
Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen,
etc., pour ne parler que des communes établies dans les centres
importants.

La charte communale était cependant gardée avec soin par ceux qui en
bénéficiaient. Car elle était le signe visible des libertés obtenues.
Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, à Beauvais, à
Abbeville, à Soissons, à Fismes, il est formellement stipulé que la
charte ne pourra être transportée hors de l'enceinte communale, et qu'il
ne sera permis de la consulter que dans la ville même. Les privilèges
communaux étaient, d'ordinaire, enfermés dans un grand coffre ou arche,
dont les autorités municipales seules avaient la clef.

Considérée en elle-même, comme ensemble de dispositions législatives,
la _charte de commune_ est difficile à définir. Les _chartes de
commune_, en effet, diffèrent très sensiblement les unes des autres,
tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantité des
matières qui y sont traitées. A ce point de vue de la quantité, on
remarque tout d'abord qu'il est impossible d'établir un parallèle entre
une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles,
et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont
l'énumération constitue la charte, elles appartiennent à un certain
nombre de catégories très différentes: fixation des limites de la
commune et de sa banlieue, organisation intérieure de la commune,
détermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois
envers le seigneur, exemptions et privilèges de ces mêmes bourgeois,
dispositions de droit criminel et de droit civil, règlement de la
condition des tenanciers féodaux, des serviteurs de la noblesse et du
clergé. La proportion suivant laquelle ces diverses catégories sont
représentées dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut
que toutes figurent à la fois dans le même document; et, d'autre part,
telle série de stipulations qui occupe une large place dans une charte
ne donnera lieu, dans une autre, qu'à une mention de quelques lignes.

Ce que l'on peut dire de plus général, c'est que la charte de commune,
résultat d'une convention passée entre le seigneur et ses bourgeois, est
un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du
lien communal et la création d'un gouvernement libre, fixent certains
points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal
de déterminer la situation de la commune à l'égard du seigneur en ce qui
touche la juridiction et l'impôt. On ne peut dire qu'elle soit
exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution
politique, un privilège d'exemption: elle est un peu tout cela à la
fois. Il faut y voir surtout le signe matériel, la garantie du partage
de la souveraineté, accompli judiciairement et financièrement, entre le
seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considère
sa forme, la charte communale n'est qu'une énumération désordonnée, où
le rédacteur aborde les matières les plus diverses sans jamais les
traiter d'une manière complète; où abondent les obscurités, les
lacunes, parfois même les contradictions. A aucun point de vue la charte
communale n'est une constitution raisonnée et faite de toutes pièces,
mais un contrat disparate, où les parties règlent le plus souvent les
points litigieux, éclaircissent les matières douteuses, consacrent
d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exigées
par les circonstances, les modifications apportées à la coutume par le
temps et le progrès.

Certaines chartes de commune ont eu plus de succès que d'autres; elles
ont été copiées, imitées, exportées même loin de leur pays d'origine.
Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par
suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duché de Bourgogne.
La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de
Normandie, s'est propagée en Poitou, en Saintonge et jusqu'à l'Adour.
Poitiers, Niort, Cognac, Angoulême, Saint-Jean-d'Angély, la Rochelle,
Saintes, les îles d'Oleron, de Ré, et Bayonne ont reçu les
«établissements» de Rouen.

Les causes les plus générales qui ont agi pour la propagation d'une
charte sont d'ordre géographique ou d'ordre politique.--Le centre de
population le plus important d'une région impose souvent sa loi aux
bourgs environnants. D'autre part, il est arrivé que les villes soumises
à une même domination politique ont accepté la même organisation
constitutionnelle. Ainsi les établissements de Rouen ont essaimé jusqu'à
Bayonne, parce que Bayonne était compris, à la fin du XIIe siècle,
comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre
part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intérêt du pouvoir
seigneurial qui prévaut. On a établi que le pacte de Rouen représente le
_minimum_ des droits politiques que pouvait posséder une ville ayant le
titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre,
ducs de Normandie, se sont empressés de propager ce type constitutionnel
dans leurs domaines.

D'ailleurs, le lien établi entre la métropole et la ville affiliée, par
le fait de la communauté de la charte, était souvent simplement nominal.
Cependant, la métropole jouait d'ordinaire à l'égard de la ville
affiliée le rôle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune
sont embarrassés sur la signification ou la portée d'un article de leur
charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les
éclaircissements nécessaires. Amiens était chef de sens par rapport à
Abbeville; Abbeville l'était à son tour pour les petites communes du
Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu
uniquement entre les villes régies par la même charte. De ce qu'une
commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne
pourrait inférer qu'elles avaient une constitution identique. La charte
d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de
difficultés, non seulement à Amiens, leur métropole, mais encore à
Corbie et à Saint-Quentin. De même, Brai-sur-Somme était tenue de
recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec
laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel.

Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de
l'organisation constitutionnelle comme par l'aide réciproque qu'elles se
prêtaient fréquemment, devaient être amenées à conclure de véritables
traités d'alliance offensive et défensive. La confédération politique
leur aurait permis d'opposer à leurs ennemis une plus grande force de
résistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu
rarement, au moins dans la société communale de la France du Nord, et
n'ont jamais été poussées bien loin. Moins heureuses que leurs sœurs
d'Allemagne ou d'Italie, les communes françaises n'ont pas su constituer
entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se
briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la
féodalité locale. Elles sont restées isolées et sans force, sans doute
parce qu'en France le développement précoce et rapide d'un pouvoir
monarchique n'a pas permis la formation des fédérations de cités.
Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux
seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes
pourraient être tentées de former entre elles. Son conseil n'a été que
trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas
médiocrement à précipiter leur décadence et à les faire tomber, dès le
temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la
royauté.

       *       *       *       *       *

La féodalité laïque s'est montrée dans l'ensemble moins défavorable à
l'établissement et au développement du régime communal que la féodalité
ecclésiastique. Il y eut même des barons démagogues qui embrassèrent la
cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais
pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux églises, leurs
rivales.--L'Église, au contraire, a fait une guerre implacable aux
confédérations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une
_conspiration_ illégale et factieuse, tendant à détruire les bases mêmes
de l'ordre social. L'archevêque de Laon, Raoul le Vert, prêcha à Laon,
en 1112, contre les «exécrables communes» par lesquelles les serfs
essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la
domination de leur seigneur: «Serfs, a dit l'apôtre, soyez soumis en
tout temps à vos maîtres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme
prétexte la dureté ou la cupidité de leurs maîtres. Restez soumis, a dit
l'apôtre, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais même à
ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'Église déclarent anathèmes ceux
qui poussent les serfs à ne point obéir, à user de subterfuges, à plus
forte raison ceux qui leur enseignent la résistance ouverte. C'est pour
cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clergé, à la
prêtrise, et même à la vie monastique, celui qui est engagé dans les
liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de
ressaisir leurs serfs, même s'ils sont devenus clercs.» Guibert de
Nogent ajoute «que ce sermon contre les communes n'a pas été prononcé
dans cette seule circonstance; que l'archevêque de Reims a prêché
maintes fois sur ce thème dans les assemblées royales et dans beaucoup
d'autres réunions».--Cent ans après, le cardinal Jacques de Vitry
parlait encore dans le même style; la théorie ecclésiastique sur les
communes n'avait pas changé: «Ne sont-ce pas des cités de confusion, ces
communautés ou plutôt ces conspirations, qui sont comme des fagots
d'épines entrelacées, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur
multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la
violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers à rendre gorge,
comment ne devrait-on pas obliger à la restitution des droits volés ces
communes brutales et empestées qui ne se bornent pas à accabler les
nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'Église,
détruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la liberté
ecclésiastique, au mépris des plus saints canons? Cette détestable race
d'hommes court tout entière à sa perte: nul parmi eux, ou bien peu,
seront sauvés.»

Quant aux rois de France, ils se sont montrés tantôt favorables, tantôt
hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intérêts de rois, de
suzerains et de propriétaires. Les Capétiens furent à la fois fondateurs
et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit
Louis le Gros défendre, contre le mouvement communal ou contre les
prétentions des communes, les évêques de Laon et de Noyon, les abbés de
Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des évêques
de Beauvais, de Châlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevêques de
Reims et de Sens, ceux des abbés de Tournus et de Corbie; Philippe
Auguste soutenir les églises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer à
l'évêque de Laon les communes du Laonnais et de la Fère. Sous saint
Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris
frappa d'énormes amendes, parfois même de suppression provisoire ou
définitive, les bourgeoisies indépendantes que l'Église traduisait à sa
barre.

Ces inconséquences s'expliquent d'abord, de la façon la moins noble, par
l'argent que les Capétiens recevaient du clergé pour détruire les
institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se
faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les
clercs pour abolir. Leur appui fut assuré au dernier enchérisseur. Mais
il faut songer aussi qu'ils étaient, par tradition, les protecteurs
naturels de l'Église, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait
besoin d'eux. Ils se crurent donc obligés de la défendre contre les
empiétements de la bourgeoisie.

Entre la société populaire et la société ecclésiastique, leur situation
était embarrassante; la protection royale devait s'étendre à la fois sur
les deux partis hostiles. Ils se tirèrent de cette difficulté en ne
pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant,
suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs
aux bourgeois.

On peut dire cependant qu'à partir de Philippe Auguste, l'attitude du
gouvernement royal cessa d'être contradictoire. A la politique de
protection ou de demi-hostilité succéda une politique constante
d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la même sous des princes
par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel.
Depuis le XIIIe siècle, l'innombrable armée des agents de la couronne
ne cesse d'être en mouvement pour détruire les juridictions rivales,
supprimer les puissances gênantes, remplacer partout les dominations
particulières par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversité
des libertés locales, elle veut substituer la régularité des
institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif.
De ce mouvement fatal, irrésistible, les communes ont été victimes aussi
bien que la féodalité. Seigneuries indépendantes, elles ne pouvaient que
porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens
du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on
s'efforça de les faire rentrer dans le droit commun, c'est-à-dire dans
la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir
royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en
villes d'obédience, tel est le fait capital qui caractérise la plus
grande partie du XIIIe siècle et le début du XIVe. A l'avènement
de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et
d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres:
en réalité, la liberté aura disparu. Sauf leur étiquette trompeuse,
elles sont devenues, comme toutes les autres, «les bonnes villes du roi»
et ne s'appartiennent plus.

       *       *       *       *       *

La commune a été une institution assez éphémère. En tant que seigneurie
réellement indépendante, elle n'a guère duré plus de deux siècles. Les
excès des communiers, leur mauvaise administration financière, leurs
divisions, l'hostilité de l'Église, la protection onéreuse du haut
suzerain et surtout du roi: telles ont été les causes immédiates de
cette décadence rapide....

Il est difficile d'affirmer que le régime communal ne pouvait s'adapter
aux institutions générales de la France; comment le savoir, en effet,
puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre?
Elle l'a fait disparaître au moment où il commençait à se transformer, à
prendre une direction plus libérale, plus favorable à l'intérêt du plus
grand nombre; au moment où les oligarchies bourgeoises, qui disposaient
des communes, admettaient, de gré ou de force, la population ouvrière à
prendre part à l'élection des magistratures et au gouvernement de la
cité. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et
plus solide, grâce à cette réorganisation démocratique, n'aurait-elle
pas assuré aux villes, malgré les manifestations bruyantes et
l'agitation périodique qui accompagnent forcément l'exercice de la
liberté, de longues années de prospérité et de grandeur? Admettons qu'il
fût impossible à la royauté capétienne de conserver aux villes libres ce
caractère d'États indépendants et de puissance politiquement isolées qui
aurait fait obstacle à la grande œuvre de l'unité nationale; nous
supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains
liens au gouvernement central et aux institutions générales du pays;
mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et
judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie?

Sans doute, le régime communal avait ses défauts et même ses vices, les
vices inhérents à toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il
eût aussi d'excellents côtés. Il faisait du bourgeois un citoyen; il
développait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'énergie que
favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger,
l'habitude de prendre sans hésitation les responsabilités et de les
soutenir avec constance, enfin les sentiments de fierté et de dignité
qu'inspirent à l'homme l'exercice d'un pouvoir indépendant, la
disposition de soi-même, la gestion de ses propres affaires. A ce point
de vue, il faut regretter que les communes françaises n'aient pas
conservé plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes
abusé. Si l'on est convaincu, comme semble l'être Guizot, que ces
républiques n'étaient que des foyers de tyrannie oligarchique,
d'anarchie et de guerres civiles, on conçoit qu'il est logique de leur
préférer l'ordre, même acheté au prix de la liberté. Mais on ne peut
affirmer que nos villes libres aient été placées rigoureusement dans la
triste alternative de périr par leurs propres excès ou de se sauver par
l'assujettissement. La situation n'était pas aussi désespérée: on
pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas
voulu. C'est en quoi l'œuvre de la monarchie a été excessive. Elle
aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans
danger pour son propre pouvoir, et peut-être avec grand profit pour
l'éducation morale et politique de la nation.

D'après A. LUCHAIRE, _Les communes françaises à l'époque
des Capétiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8º.
_Passim._



II.--LES BASTIDES.


Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe siècle, dans le midi de la
France, à désigner des villes bâties d'un seul jet, sur un plan
préconçu, presque toujours uniforme, généralement à la suite d'un
contrat d'association conclu entre les propriétaires du territoire et
les représentants de l'autorité souveraine. Ces contrats portaient le
nom de pariages. Le fait que ces villes étaient toujours fortifiées rend
raison du nom qui leur est attribué.

Dès le XIe siècle, les plus puissantes des abbayes méridionales, pour
peupler leurs domaines, pour en activer le défrichement et la mise en
culture, pour fixer la population flottante qui était très nombreuse
alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginèrent de fonder de
nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement désert ou à peu près,
elles faisaient construire une église, proclamaient l'endroit lieu
d'asile, et divisaient le terrain en lots à attribuer aux nouveaux
habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives à la _paix de
Dieu_, la puissance des abbayes, l'appât de la propriété ainsi que des
garanties de sécurité, quelques privilèges et des franchises ne
tardaient pas à attirer dans ces villages des habitants en assez grand
nombre. Les seigneurs laïques frappés de ces avantages voulurent bientôt
faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'Église seule
était alors assez respectée pour pouvoir garantir la paix et la
sécurité; ils s'adressèrent aux grandes abbayes, leur donnèrent le
territoire sur lequel devait se bâtir le nouveau village, en se
réservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associées
purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localités créées et
peuplées par ce moyen furent nommées dans les textes latins des
_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en français
des _Sauvetés_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France
méridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui
encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dénotent leur origine.
Tous ou presque tous ont été fondés au XIe ou au XIIe siècle par
des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions
seigneuriales à la suite d'un pariage. Il est à peine besoin de dire que
nombre de villages qui ont la même origine ne portent pas cependant de
nom caractéristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que
quelques noms, ont été d'abord des Sauvetés.

Vers le milieu du XIIIe siècle, après l'établissement de
l'administration française dans le Midi qui fut la conséquence de la
croisade des Albigeois, après l'organisation de la domination anglaise
en Guyenne, les rôles se trouvèrent intervertis; ce ne furent plus les
abbayes qui purent assurer à leurs domaines la paix, la sécurité des
privilèges et des franchises; l'autorité laïque, devenue plus puissante
et disposant de moyens d'action plus considérables et mieux appropriés,
fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considérables que
celles que l'Église avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi
pour une de ces créations faisait partie d'un domaine ecclésiastique,
l'Église appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de même des
seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs,
s'associèrent au souverain, dont le représentant se trouva ainsi appelé
à exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laïques
et ecclésiastiques. Ce sont les villes neuves fondées pour la plupart de
1230 à 1350 qui ont proprement reçu le nom de _bastides_.

Il est facile de comprendre quel intérêt le pouvoir royal, en Angleterre
comme en France, trouvait à ces fondations. La guerre des Albigeois
avait bouleversé le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps
cultivées étaient retombées en friches, nombre de villages avaient
disparu dont la population dispersée avait formé des bandes de
vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la
sécurité et la prospérité. L'intérêt politique n'était pas moindre; on a
vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'étendre sur
les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents
du temps nous montrent-ils que les créations de bastides étaient alors
considérées comme de véritables acquisitions. De plus, les emplacements
des bastides bien choisis pouvaient servir à la défense du pays; aussi
peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse
de Poitiers d'autre part, se sont appliqués à entourer leurs possessions
d'une véritable ceinture de bastides.

Il n'y a pas de différences sensibles entre les villes fondées en
Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent
créées par l'administration française, amenée dans le Midi depuis 1229 à
la suite du traité de Paris. Des deux parts, il y eut une activité
égale, un même zèle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les
privilèges concédés pour attirer les nouveaux habitants, les
dispositions matérielles furent partout à peu près les mêmes. En France,
l'un des sénéchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut
un infatigable bâtisseur. Dans les États d'Alphonse, les bastides
n'étaient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles
se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espèce de bailie
spéciale administrée par le lieutenant du sénéchal.

Lorsque l'une de ces fondations avait été décidée, le sénéchal le
faisait publier à son de trompe et annonçait quels privilèges seraient
concédés aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concédées ainsi aux
nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en général assez
semblables à celles dont étaient dotées les villes de bourgeoisie.
L'affranchissement du servage, des exemptions d'impôts, des franchises
commerciales, des garanties de liberté individuelle et de sécurité en
constituaient les dispositions principales. Fréquemment on instituait
aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours
sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice était toujours
réservé aux représentants du souverain ou du moins des coseigneurs.
Naturellement, il arrivait que l'établissement de ces bastides amenait
le dépeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs
qui s'y rendaient n'avaient parfois rien à redouter du droit de suite.
Des plaintes s'élevèrent à plusieurs reprises; des évêques allèrent
jusqu'à excommunier les nouveaux habitants; des règlements intervinrent,
mais qui furent toujours rédigés de manière à affaiblir l'autorité
féodale et à favoriser le peuplement des bastides.

Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mât, le _pal_, signe
visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son
nom à cet usage. Puis les officiers traçaient le plan de la ville
future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'était toujours un
carré ou un rectangle aussi régulier que la nature du terrain le
permettait, entouré de murailles que dominaient des tours élevées de
distance en distance. Vers le centre une grande place carrée au centre
de laquelle s'élevait l'hôtel de ville, dont le rez-de-chaussée servait
de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites,
tracées au cordeau, coupées à angles droits par des rues moins larges,
coupées elles-mêmes perpendiculairement par des ruelles. Au delà des
murs on traçait des jardins, et plus loin s'étendaient des terres à
mettre en culture. A part quelques pâtures, réservées comme propriété
communale, les «padoents», tout le terrain était divisé en lots: places
à bâtir à l'intérieur de la ville, jardins ou cultures à l'extérieur,
que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans
les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de
larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le
plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de
localités l'ont conservé jusqu'à nos jours; on en peut juger par celui
de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'après le relevé
qui en a été fait autrefois par M. F. de Verneilh.

[Illustration: Plan général de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E,
est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du marché; 2. Halle ou Hôtel
de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. Église paroissiale; 6. Maison
dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.]

Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entouré d'une
circonvallation quelquefois double, et percé le plus souvent de quatre
portes se faisant face. Ces portes à pont-levis, précédées de
barbacanes, étaient flanquées ou surmontées de tours. D'autres tours,
placées notamment aux endroits où le mur était en retour d'équerre,
complétaient le système de défense. Parfois, mais assez rarement, un
château ou citadelle, occupé par une garnison royale, était établi à
cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protéger la ville contre
des assaillants ou maîtriser des insurrections. Dans l'intérieur un
emplacement avait été réservé à l'église qui souvent était elle-même
fortifiée et pouvait ainsi servir de réduit.

Beaucoup des villes ainsi créées reçurent des noms caractéristiques: le
plus fréquent est celui même de bastide; des centaines de localités du
Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau,
Villeneuve, indiquaient simplement que la ville était de fondation
récente; d'autres, comme Franqueville, Montségur, Villefranche,
faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient été dotées;
d'autres indiquaient l'influence à la fois royale et française à
laquelle était due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeréal,
Montréal, etc.; quelques noms étaient ceux-là même des officiers royaux
qui les avaient bâties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de
localités avaient reçu le nom de grandes cités espagnoles, italiennes ou
même des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone,
Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup
enfin reçurent des noms pittoresques rappelant la beauté de
l'emplacement ou présageant la splendeur des nouvelles fondations:
Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservèrent
d'anciens noms locaux.

Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un siècle
environ. Au XIVe siècle, la population était déjà trop dense, les
terrains en friche trop rares, la sécurité et la défense assez
affermies, pour que l'occasion de créer de nouvelles bastides se
rencontrât souvent.

A. GIRY, dans la _Grande Encyclopédie_
(H. Lamirault, éditeur), t. V.



III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN ÂGE.


Pour se représenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au
XIVe siècle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses
affaires considérables, ses gros capitaux, son outillage coûteux, ses
nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'était pas imposée, comme
aujourd'hui, par l'étendue des débouchés et par la nécessité d'abaisser
le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant
n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi
dispendieux, d'un approvisionnement aussi considérable. D'ailleurs les
corporations possédaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient
à la disposition de leurs membres. Les étaux de la grande boucherie
appartenaient à la communauté, qui les louait tous les ans. On n'a pas
conservé assez de baux de cette époque pour pouvoir donner même un
aperçu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces
loyers était nécessairement très variable. Ainsi les chapeliers louaient
plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils
compromettaient la solidité des maisons. Les marchandises garantissaient
le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Geneviève ne payait pas
le terme de son étal, qui était de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye
saisissait la viande et la vendait.

Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divisée
horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de
pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants étaient
occupées par des vantaux. Le vantail supérieur se relevait comme une
fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaissait et, dépassant
l'alignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas
obligé d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'était
nécessaire que lorsqu'il avait à traiter une affaire d'importance.
Voilà pourquoi les statuts défendent d'appeler le passant arrêté devant
la boutique d'un confrère, pourquoi les textes donnent souvent aux
boutiques le nom de _fenêtres_. Le public voyait plus clair au dehors
que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos
magasins, n'avaient que des baies étroites pour recevoir le jour. Les
auvents en bois ou en tôle, les étages supérieurs qui surplombaient le
rez-de-chaussée, venaient encore assombrir les intérieurs. Les drapiers,
par exemple, tendaient des serpillières devant et autour de leurs
ouvroirs.

L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les règlements
exigeaient que le travail s'exécutât au rez-de-chaussée sur le devant,
sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur
voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arrivé si l'atelier et la
boutique avaient été deux pièces distinctes. Quant aux dimensions des
étaux et des ateliers, il y avait des étaux de trois pieds, de cinq
pieds, de cinq _quartiers_, des étaux portatifs de cinq pieds. Une
maison du Grand-Pont avait sur sa façade trois ateliers, dont l'un
mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris
la saillie sur la voie publique. Les étaux des halles étaient tirés au
sort entre les maîtres de chaque métier.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Sceau des métiers d'Arles.]

Les matières premières qui entraient à Paris devaient être portées aux
Halles, où elles étaient visitées. Les fabricants ne pouvaient les
acheter lorsqu'elles étaient encore en route et s'approvisionner ainsi
aux dépens de leurs confrères. Les corporations en achetaient en gros
pour les partager ensuite également entre tous les maîtres; déjà sans
doute, afin d'éviter les injustices et les réclamations, les parts
étaient tirées au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment où un
confrère allait conclure, soit par la _paumée_, soit par la remise du
_denier à Dieu_, un marché ayant pour objet des matières premières ou
des marchandises du métier, le témoin pouvait se faire céder, au prix
coûtant, une partie de l'achat. Comme la défense d'aller au-devant des
matières premières, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour
but d'empêcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la
corporation des bonnes occasions. Il était fondé sur cette idée que les
fabricants du même métier n'étaient pas des concurrents avides de
s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de
sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une
part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices. Cette
conception des rapports entre confrères découlait nécessairement de
l'existence même des corporations, comme la concurrence à outrance
résulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit
dont nous venons de parler, il fallait posséder la maîtrise dans sa
plénitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait réclamer sa part dans
le blé acheté par un confrère non haubanier, mais la réciproque n'avait
pas lieu. Les fripiers ambulants n'étaient pas admis à intervenir dans
les marchés conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que
ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pêcheurs
et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix
d'achat du métier pour acquérir ce droit. Lorsque le patron était
empêché, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualité
pour l'exercer à sa place.

La préoccupation d'empêcher une trop grande inégalité dans la
répartition des bénéfices devait rendre les corporations peu favorables
aux sociétés commerciales. L'association, en effet, crée de puissantes
maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs
isolés. Aussi certaines corporations défendaient les sociétés de
commerce. Mais cette prohibition, loin d'être générale, comme on l'a
dit, avait un caractère exceptionnel. Si ces sociétés n'avaient pas été
parfaitement légales, Beaumanoir ne leur aurait pas donné une place dans
son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce
chapitre, des associations les plus différentes, telles que la
communauté entre époux, la société taisible, les sociétés commerciales,
etc. Parmi ces dernières, il distingue celle qui se forme _ipso facto_
par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par
contrat. Celles-ci étaient nécessairement très variées, et, pour donner
une idée de leur variété, Beaumanoir cite la société en commandite, la
société temporaire, la société à vie; puis il énumère les causes de
dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associé fait pour
la société, de la responsabilité de ces actes, de la proportion entre
l'apport et les bénéfices de chaque associé, enfin du cas où un associé
administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont
relatifs à des sociétés en commandite et un troisième à une liquidation
entre associés, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne
connaissait les sociétés commerciales; mais on ne comptait pas à Paris
beaucoup de maisons dirigées par des associés, ni même soutenues par des
commanditaires. Nous n'avons trouvé la raison sociale d'aucune société
française, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de sociétés
italiennes se livrant en France à des opérations de banque et de
commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les
Frescobaldi (Frescombaus), etc.

Certains commerçants exerçaient à la fois plusieurs métiers, ou
joignaient aux profits du métier les gages d'un emploi complètement
étranger au commerce et à l'industrie. On pouvait être en même temps
tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mégissier. Le
tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la
toile après avoir fait un apprentissage, et réciproquement le tisserand
fabriquait des tapis à la même condition. Les statuts des chapeliers de
paon prévoient le cas où un chapelier réunirait à la chapellerie un
autre métier. La profession de tondeur de drap était incompatible avec
une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions
quelconques. Il était permis aux émouleurs de grandes forces de tondre
les draps et de forger; le cumul de tout autre métier leur était
interdit.

L'industrie chômait le dimanche, à la Noël, à l'Épiphanie, à Pâques, à
l'Ascension, à la Pentecôte, à la Fête-Dieu, à la Trinité, aux cinq
fêtes de la Vierge, à la Toussaint, aux fêtes des Apôtres, à la saint
Jean-Baptiste, à la fête patronale de la corporation. Le samedi et la
veille des fêtes, le travail ne durait pas au delà de nones, de vêpres
ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de
vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client était un prince du sang.
Dans un grand nombre de métiers, une ou plusieurs boutiques restaient
ouvertes les jours chômés, et les chefs d'industrie profitaient à tour
de rôle de ce privilège lucratif. Certaines industries connaissaient la
morte-saison. C'est évidemment la morte-saison qui permettait aux
ouvriers tréfiliers, loués à l'année, de se reposer pendant le mois
d'août. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y
arrête jamais complètement, grâce au développement des débouchés et
aussi à cause de la nécessité d'utiliser un outillage coûteux qui se
détériore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions étaient interdites
entre fabricants comme entre ouvriers. D'après Beaumanoir, ceux qui
prennent part à une coalition ayant pour but de faire hausser les
salaires, et accompagnée de menaces et de pénalités, sont passibles de
la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais
d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se
coalisait aussi pour obtenir une réduction des heures de travail. La
justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles étaient
portées à sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves
suffisantes, mais il était bien facile à des fabricants peu nombreux de
s'entendre secrètement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une
coalition formée par les tisserands de Doullens dura pendant six ans
sans donner lieu à des poursuites, et lorsque l'échevinage en fut
informé ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les
coupables et demanda à l'échevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil
cas.

Il semble que le monopole devait enrichir tous les maîtres et que
l'industrie ne conduisait jamais à la ruine et à la misère. Assurément
la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en
avait aussi qui vivaient dans la gêne, qui étaient pauvres en quittant
les affaires, qui tombaient en déconfiture. Les corporations avaient des
caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas
réussi. Nous savons que des patrons cédaient leurs apprentis parce
qu'ils n'étaient plus en état de les entretenir. Il y avait parmi les
fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs,
qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la
permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers établis avaient
dû renoncer à travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des
simples ouvriers. Le prévôt de Paris abaissait quelquefois l'amende
encourue pour contravention aux statuts, à cause de la pauvreté du
contrevenant. Une _linière_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle
était souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que
chez les autres. La fortune ne souriait donc pas à tous, et la situation
des fabricants était plus variée que ne le ferait supposer un régime
économique qui, restreignant leur nombre, imposait à tous les mêmes
conditions d'établissement, les mêmes procédés et les mêmes heures de
travail, leur ménageait autant que possible les mêmes chances
d'approvisionnement et aurait dû, par conséquent, leur assurer le même
débit. C'est que mille inégalités naturelles empêchaient l'uniformité à
laquelle tendaient les règlements.

Pour caractériser, en terminant, le rôle économique du chef
d'industrie, nous dirons que c'était à la fois un capitaliste et un
ouvrier, et que ses bénéfices représentaient en même temps l'intérêt de
son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le
peu d'importance des frais généraux, la rareté des associations, en
faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au
travail une part prépondérante dans la production.

G. FAGNIEZ, _Études sur l'industrie et la classe industrielle
à Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8º (_Bibliothèque
de l'École des Hautes-Études_, 33e fascicule).



CHAPITRE XI

LA ROYAUTÉ FRANÇAISE.

     PROGRAMME.--_Les premiers rois capétiens. Le roi, sa cour, son
     domaine; les grands vassaux._

     _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrès du pouvoir royal;
     extension du domaine._

     _Le règne de saint Louis._



BIBLIOGRAPHIE.


     =L'histoire des premiers rois capétiens= et des institutions
     monarchiques en France au XIe et au XIIe siècle a été faite
     d'une manière définitive par M. A. Luchaire: _Histoire des
     institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens,
     987-1180_, Paris, 1801, 2e éd.--H. Luchaire a poussé l'histoire
     des institutions françaises jusqu'à la fin du XIIIe siècle dans
     son _Manuel des institutions françaises. Période des Capétiens
     directs_, Paris, 1892, in-8º.--Enfin il a publié une courte
     histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16).

     Le règne capital de Philippe Auguste n'a pas encore été l'objet
     d'une monographie définitive, quoique l'histoire en soit
     aujourd'hui facile à faire. Les opuscules de MM. Williston Walker
     (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_,
     Leipzig, 1888, in-8º), R. Davidsohn (_Philip II August von
     Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8º) et A. Cartellieri
     (_L'avènement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_,
     1893 et 1894), sont estimables.

     Sur le règne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _Étude sur la vie
     et le règne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8º.

     L'histoire du =règne de Louis IX= a été écrite par deux historiens
     consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2
     vol. in-8º;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2
     vol. in-8º.--Mais les derniers résultats de la science se trouvent
     dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E.
     Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870,
     in-8º;--A. Molinier, _Étude sur l'administration de Louis IX et
     d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire générale de
     Languedoc_ (éd. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de
     Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8º, extr. de la
     _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von
     Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8º;--P. Fournier,
     _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8º;--É. Berger,
     _Saint Louis et Innocent IV, étude sur les rapports de la France et
     du Saint-Siège_, Paris, 1893, in-8º;--le même, _Histoire de Blanche
     de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8º.

     M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages
     de vulgarisation sur le règne de Louis IX: _Saint Louis, son
     gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8º;--_La France sous
     saint Louis_, Paris [1894], in-8º;--etc.



I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR.

LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER.


Louis VI, dont Suger vante «la belle figure et la prestance élégante»,
tenait de son père sa haute taille et la forte corpulence à laquelle il
doit son surnom de «Gros», déjà populaire au XIIe siècle. Sa tendance
à l'obésité, entretenue par un formidable appétit de chasseur, était
sensible dès 1119, époque où Orderic Vital vit au concile de Reims «ce
grand et gros homme au teint blême, à la parole facile». Un chroniqueur
anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et
Louis, «qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste
de tous. Le père et le fils ont tellement dévoré que la graisse les a
perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu âgé, n'est pas
loin de subir le même sort.» L'obésité devint en effet pour Louis, comme
elle l'avait été pour Philippe, une insupportable maladie. A l'âge de
quarante-six ans, il ne pouvait plus monter à cheval. Les excès de
table contribuèrent peut-être, autant que les chaleurs torrides de l'été
de 1137, à provoquer la dysenterie qui l'emporta.

Il ne voulut se marier qu'à trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses
amis lui adressassent, pour l'amener à changer de vie et à s'engager
dans des liens réguliers, les objurgations les plus pressantes.
L'autorité du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le
décider[55]. Tout en le félicitant d'avoir fixé son choix sur Adélaïde
de Maurienne, le prélat l'invite, avec une certaine insistance, à mettre
son projet à exécution. «Gardez-vous bien, lui dit-il, de différer
encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne
continuent pas de rire d'un dessein si souvent conçu et si souvent
abandonné. Hâtez-vous! qu'il naisse bientôt, celui qui doit rendre
vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête
l'affection changeante de vos sujets.» Louis donna pleine satisfaction à
ce sage conseiller. La reine Adélaïde le rendit en peu de temps père de
six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie était assuré.

Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intérêts de
sa politique au désir de s'en procurer. Son avidité lui fit commettre,
en 1106, alors qu'il n'était que roi désigné, une lourde faute politique
qu'il dut regretter bien amèrement par la suite. Gagné par l'or du roi
anglais, Henri Beauclerc, il le laissa réunir tranquillement le duché de
Normandie à son royaume; grave imprévoyance contre laquelle Philippe
Ier, mieux avisé, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une
fois, sous son règne, on vit l'action de la justice royale suspendue,
les coupables ayant trouvé le moyen de corrompre les palatins et le
souverain lui-même. Mais rien n'égale le cynisme avec lequel, dans
l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, également
sollicité par la commune et par l'évêque, vendit au dernier enchérisseur
l'appui de l'autorité royale. Cette âpreté au gain s'explique peut-être
par la disproportion fâcheuse qui commençait à exister entre les revenus
domaniaux et le chiffre toujours croissant des dépenses d'ordre
administratif et politique. On sait que Louis fut obligé de laisser en
gage pendant dix ans un des plus précieux joyaux de la couronne, vendu
plus tard à l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vénalité de
la curie était un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant
l'éloge à Louis le Gros, n'hésitait point à le condamner sur cet
article. «Excellent à tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait
le tort grave d'accorder sa confiance à des gens de basse condition et
d'une cupidité sordide, ce qui nuisit beaucoup à ses intérêts comme à sa
réputation et causa la perte de maintes personnes.» Le chroniqueur
Geoffroi de Courlon se faisait encore, à la fin du XIIIe siècle,
l'écho de ces bruits défavorables: «La même année, dit-il, mourut le roi
Louis VI, connu pour sa cupidité; il fit une tour à Paris et amassa de
grands trésors.»

Il faut reconnaître néanmoins que, dans les jugements portés sur Louis
par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle
du mal. Ils sont unanimes à vanter sa douceur, son humanité, son
affabilité pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle
qu'ils appellent sa «simplicité». Telle est l'expression dont se
servent, comme par l'effet d'une entente préalable, ceux qui l'ont connu
de plus près, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni.
Suger a même dit quelque part qu'il était «débonnaire au delà de toute
imagination». Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer
quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, à qui les
perfidies et les parjures ne coûtaient rien.

D'ordinaire la bonté va de pair avec la droiture. L'histoire a bien
rarement signalé chez Louis cette tendance, fort commune au moyen âge,
qui consiste à employer la ruse et la perfidie là où la force ouverte
n'a plus chance de réussir. Sa «simplicité» naturelle le portait plutôt
à frapper en face et à dédaigner les petits moyens. Il y avait en lui
une loyauté instinctive qui fut particulièrement mise en lumière dans sa
longue et pénible lutte avec la féodalité de l'Ile-de-France. On doit
remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes
dirigées souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus
noires trahisons, où Louis ne se soit astreint à observer les règles du
droit féodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la «coutume des
Français» ou la «loi salique». Ce représentant du principe et des
intérêts monarchiques, plus respectueux des lois de la féodalité que
certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqué, avant d'entreprendre
une expédition, de sommer à plusieurs reprises, devant la cour de son
père ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les méfaits.
Toutes les guerres de Louis le Gros ont été ainsi précédées d'une action
judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais,
avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait
savoir gré au roi de ne pas oublier les formes.

Lorsque, en l'année 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec
le roi d'Angleterre, envoya un héraut à son rival pour lui reprocher
d'avoir violé le droit et l'inviter à donner la satisfaction exigée par
la coutume, le représentant du roi de France exprima fidèlement la
pensée et les sentiments de son maître, en ajoutant: «Il est honteux,
pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent
leur autorité à la même source.» Louis le Gros eut la conscience d'avoir
conformé ses actes à ses principes dans toutes les circonstances où il
se trouva l'adversaire de la féodalité. Il attachait une telle
importance à cette règle de conduite qu'en 1135, se croyant à la veille
de sa mort, il se contenta de faire à son fils cette double
recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et résumait
pour lui les devoirs multiples de la royauté: _protéger les clercs, les
pauvres et les orphelins, en gardant à chacun son droit; n'arrêter
jamais un accusé dans la cour où on l'a sommé, à moins de flagrant délit
commis en ce lieu même_. Le premier précepte était essentiellement
d'ordre monarchique, la royauté pouvant se définir un sacerdoce de
justice et de paix exercé au profit du faible. Le second était d'ordre
féodal; il restreignait l'action du souverain, au bénéfice du vassal, en
garantissant le baron coupable contre l'atteinte immédiate de la justice
de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement
ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des
contemporains, pour le type même de la loyauté et la vivante image du
droit.

Mais le trait le plus saillant de ce caractère chevaleresque, celui que
Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une préférence évidente
et une singulière vigueur, c'est l'activité infatigable, la valeur
bouillante que rien n'arrête, parfois aussi la folle témérité du soldat.

[Illustration: Monnaie de Louis VI.]

Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rôle
militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour où, la victoire lui ayant
laissé peu de chose à faire et les infirmités le saisissant, il se vit
obligé de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne
cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement
en 1135 qu'il alla brûler son dernier château. Depuis longtemps déjà ses
forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui
interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une énergie incroyable à
vouloir conduire en personne les expéditions les plus fatigantes.
Vainement ses amis l'engageaient à rester tranquille, à faire simplement
son devoir de chef d'État. Il ne pouvait s'y résigner et affrontait, au
grand préjudice de sa santé, des intempéries et des obstacles qui
faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obésité, presque
incapable de se mouvoir, désespéré de ne plus satisfaire au besoin
d'activité qui le dévorait, il disait, en gémissant, à ses intimes: «Ah!
quelle misérable condition que la nôtre; ne pouvoir jamais jouir en même
temps de l'expérience et de la force! Si j'avais su, étant jeune, si je
pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompté bien des
empires.»

[Illustration: Le château de Senlis.]

Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen âge ne
paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de
bataille. Louis le Gros, «athlète incomparable et gladiateur éminent»,
comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur
sûre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-même et y prenait une
part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blâmèrent
plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef
d'armée et le souci de la majesté royale. On le vit, au siège du château
de Mouchi, emporté par l'ardeur de la lutte, pénétrer dans le donjon qui
brûlait, au risque de périr dans le brasier, et en revenir, comme par
miracle, avec une extinction de voix dont il ne guérit que longtemps
après. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui,
le premier, se jeta dans la rivière, où il eut de l'eau jusqu'au casque,
pour donner l'exemple à ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans
les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi,
s'enfonçant dans les rangs de ses adversaires, au mépris de toute
prudence, et se prenant corps à corps avec ceux qui lui tombent sous la
main. Ce hardi batailleur poussa un jour la naïveté jusqu'à proposer au
roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs différends par un combat
singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armées, sur le
pont vermoulu de l'Epte, qui sépare la France de la Normandie. L'Anglais
ne répondit que par une raillerie à cette proposition trop
chevaleresque.

Tel était Louis le Gros, nature généreuse et sympathique, caractère
essentiellement français, bien fait pour donner à la royauté capétienne
le prestige moral qui lui avait fait défaut jusqu'ici. Cette mâle et
vigoureuse figure de soldat se détache avec un relief saisissant à côté
des physionomies indécises, à peine dessinées, des quatre premiers
Capétiens.

       *       *       *       *       *

Au commencement du XIIe siècle, la puissance gouvernementale resta
partagée, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les
conseillers intimes ou palatins et l'assemblée des grands du royaume.
Mais ce dernier organe allait, sous le règne de Louis le Gros, devenir
de moins en moins important. C'est à cette époque, en effet, que
l'autorité de fait, dans le gouvernement, tendit à être dévolue tout
entière aux personnes de l'entourage immédiat du prince, à ses parents,
à la haute domesticité investie des charges de la couronne, au cénacle
obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie
permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le
prince royal pendant sa désignation sont les mêmes qui ont souscrit
pendant bien des années les diplômes émanés de Louis, roi titulaire: son
précepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Châlons, Ferri
de Paris, Barthélemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin
d'Étampes, et, à la fin du règne, Thierri Galeran; des chevaliers:
Nivard de Poissi, Raoul le Délié, Barthélemi de Fourqueux. Mais les plus
influents étaient sans contredit les frères de Garlande.

La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne
royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines
vicissitudes, jusqu'à la fin de ce règne si bien rempli. Elle fut
entière et ne cessa de s'accroître pendant les vingt premières années.
Ce fait s'explique par le caractère du prince, comme par les nécessités
de sa situation. A peine avait-il commencé son règne définitif, qu'il se
trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurés pour sa
perte. Il lui fallut se défendre à la fois contre les membres de sa
propre famille qui aspiraient toujours à le remplacer, contre les
rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des
seigneurs du Puiset, la haine persévérante du comte de Blois; enfin
contre l'inimitié traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu
de ces guerres presque quotidiennes, de ces périls sans cesse
renaissants, la valeur guerrière d'Anseau et de Guillaume de Garlande,
l'intelligence de leur frère Étienne lui rendirent d'inestimables
services. Par intérêt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse,
il leur abandonna la direction suprême de la curie. Anseau conserva le
commandement de l'armée jusqu'au jour où il périt glorieusement pour le
service du roi, au troisième siège du Puiset, en 1118. Ce fut alors son
frère Guillaume qui le remplaça. Il était à la tête des troupes royales,
en 1119, lors de la défaite de Brémule. Quant à Étienne, il avait reçu
la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir à un personnage
ecclésiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau
royal, il était encore le directeur du clergé attaché à la chapelle, et
participait, dans une certaine mesure, à l'exercice de la puissance
judiciaire.

Tout s'abaissa bientôt devant le crédit des Garlande. Les autres
familles de palatins qui avaient partagé la fortune du prince pendant la
période de sa désignation durent céder à cette faveur sans précédents,
quand elles n'eurent pas à en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin,
touchait de fort près à Louis le Gros; un de ses membres épousa même la
fille naturelle de ce roi, nommée Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont
demeura-t-il jusqu'à la fin du règne en possession de l'office de
connétable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuyée, fut moins
heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis
fut remplacé par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq
se trouvèrent alors dévolus en même temps à la même maison, fait unique
dans l'histoire du palais capétien. En 1120, il se passa quelque chose
de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la
vacance du dapiférat. Pour empêcher que cette charge importante ne
sortît de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-même
sénéchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'était jamais vu, ce
qu'on ne revit plus après lui. Un homme d'Église devenu le chef suprême
de l'armée! Cette étrange situation, prolongée pendant sept ans, donna
la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori.

L'ambition et la cupidité d'Étienne de Garlande ne connurent bientôt
plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit
investir d'un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques dans les églises
et les abbayes qui dépendaient immédiatement de la couronne. On le vit,
à la fois, chanoine d'Étampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen
de l'abbaye de Sainte-Geneviève, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit
d'Orléans. Il voulut encore le décanat de l'église cathédrale d'Orléans;
pour le satisfaire, on donna l'évêché de Laon au doyen Hugue. Il essaya
même plusieurs fois d'arriver à l'épiscopat. Le gouvernement capétien
soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les
partisans de la réforme pour lui assurer le siège de Beauvais. Étienne
fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, à la
mort de Geoffroi, évêque de Beauvais, il osa demander qu'on transférât
dans cet évêché l'évêque de Paris, Galon, afin de se faire nommer à sa
place. Encore prétendait-il, une fois investi de la dignité épiscopale,
rester en possession de ses nombreux, bénéfices. Cette fois, la mesure
était comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requête. Étienne
n'en restait pas moins «le second personnage du royaume, celui dont la
volonté régissait la France entière et qui paraissait moins servir le
roi que le gouverner», suivant l'expression décisive du chroniqueur de
Morigni.

Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de
soulever la haine. Étienne s'était fait de nombreux ennemis au palais,
dans l'entourage même du roi, comme au dehors, parmi les évêques et les
abbés que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se
trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner
l'influence sans bornes dont il jouissait auprès de Louis le Gros.
Lorsque le roi eut épousé, en 1115, Adélaïde de Maurienne, le crédit du
chancelier cessa d'être aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant
une rivale. La reine ne tarda pas à prendre sur son mari l'ascendant que
lui assurèrent sa conduite, toujours irréprochable, et son heureuse
fécondité. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avènement de
l'archevêque de Vienne, Gui, au trône pontifical fit d'elle la propre
nièce du pape.

Étienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prévoyance nécessaires
pour se concilier les bonnes grâces d'une personne que sa situation
rendait impossible à écarter. Loin de ménager la reine, il se plut, au
contraire, à l'irriter par des tracasseries multipliées. Les occasions
de conflit entre ces deux puissances rivales durent être nombreuses,
bien que l'histoire soit restée muette sur ces incidents.

L'inimitié d'une partie du clergé rendait sa situation encore plus
difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en
conflit avec l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, membre de cette même
famille de palatins qui avait été une des premières victimes de
l'avènement des Garlande. A cette époque, l'état de guerre tendait à
devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocèses.
Bien que le nom d'Étienne de Garlande ne soit pas mentionné dans les
documents relatifs à la querelle de l'évêque de Paris avec l'archidiacre
Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait joué un
rôle prépondérant dans cette affaire, comme dans toutes les
circonstances où il s'agissait de diminuer l'autorité épiscopale. C'est
lui qui soutint contre l'évêque les prétentions de Galon, le maître des
écoles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant à l'introduction des
principes réformistes dans le diocèse et des chanoines de Saint-Victor
dans la cathédrale, amena la crise aiguë d'où sortirent l'expulsion
d'Étienne de Senlis, l'interdit jeté sur l'évêché de Paris et la menace
d'excommunication lancée contre Louis le Gros. Sous son influence, la
politique ecclésiastique du prince se dessina nettement dans un sens
antiréformiste. Étienne devint le défenseur naturel de tous ceux qui, se
disant opprimés par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire
à la règle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de
Saint-Denis, où ses supérieurs entendaient le retenir contre sa volonté,
il n'eut rien de plus pressé que de s'adresser au roi et à son conseil.
Étienne de Garlande représenta à Suger qu'en essayant de garder malgré
lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait à un scandale, sans aucun
profit pour sa communauté. Une transaction fut conclue en présence du
roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de
sa retraite, mais sous la promesse de rester attaché à Saint-Denis et de
n'appartenir à aucun autre monastère.

L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conçoit, les
malédictions et les colères de tous ceux, évêques et abbés, qui
dirigeaient le mouvement réformiste. Dès l'année 1101, Ives de Chartres,
voulant l'empêcher d'arriver à l'évêché de Beauvais, dépeignait à Pascal
II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc «illettré, joueur,
coureur de femmes, qui n'avait pas même le grade de sous-diacre et qui,
jadis, s'était vu excommunier par l'archevêque de Lyon pour adultère
notoire». Le portrait était sans doute un peu chargé, car Ives lui-même
se crut obligé, quelque temps après, dans une nouvelle lettre au pape,
de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqué. Mais saint
Bernard était plus logique. Son éloquente indignation, qui ne ménageait
ni rois ni papes, dénonça à la chrétienté le spectacle scandaleux donné
par cet archidiacre-sénéchal, antithèse vivante, personnage à double
face, «qui sert à la fois Dieu et le diable, revêt en même temps
l'armure et l'étole, porte les mets à la table du roi et célèbre les
saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au
peuple les ordres de l'évêque». Ce qui révolte surtout l'abbé de
Clairvaux, c'est que ce diacre, «plus chargé d'honneurs ecclésiastiques
que ne le tolèrent les canons, est infiniment moins attaché à ses
fonctions spirituelles qu'à son service de cour, aux choses du ciel
qu'aux choses de la terre». Il se glorifie avant tout de son titre de
sénéchal; «mais ce qui lui plaît dans cette charge, ce n'est pas la
besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de même que ce qui
lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclésiastiques, ce sont
les profits qu'il en retire». Peut-on comprendre que le roi garde ce
clerc efféminé dans la curie, et que l'Église ne rejette pas de son sein
ce soldat qui la déshonore?

Le mécontentement du parti réformiste n'aurait sans doute pas suffi pour
rompre les liens d'amitié et de longue habitude qui unissaient le roi à
son favori. Une grave imprudence d'Étienne de Garlande amena la
révolution de palais que préparait depuis longtemps la reine Adélaïde et
que semblait avoir prévue saint Bernard (1127).

Comme tous les sénéchaux de France, ses prédécesseurs, comme tous les
grands officiers de la couronne, en général, Étienne, qui avait reçu le
dapiférat des mains de ses deux frères, ne songeait qu'à retenir cette
charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-même d'héritier, il donna
sa nièce en mariage à Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'Évreux,
un des barons qui avaient rendu le plus de services à Louis le Gros dans
ses dernières guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier
reçut, avec le château de Rochefort, que lui apportait sa femme,
l'assurance de la future succession au dapiférat. Le roi ne fut
évidemment pas consulté. La situation était des plus graves. Louis VI
pouvait-il admettre qu'on disposât ainsi, sans son assentiment, de la
plus haute dignité de la couronne, et laisserait-il consacrer
bénévolement le principe de la transmission héréditaire des grands
offices? N'était-il pas temps de réagir contre une tendance qui devait
aboutir à rendre la royauté esclave de ses hauts fonctionnaires et à
faire des palatins les maîtres absolus du palais? Inquiet de l'ambition
de son favori, poussé par la reine et par le clergé, Louis le Gros se
décida cette fois à déployer une énergie dont il n'était pas coutumier
quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un véritable coup
d'État.

Dépouillé de ses fonctions de sénéchal et de chancelier, Étienne fut
chassé du palais. On le remplaça presque aussitôt à la chancellerie,
mais non au dapiférat, qui devait rester vacant pendant plusieurs
années. Son frère Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis
rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit
la destruction de toutes les maisons qu'Étienne avait fait bâtir à Paris
avec grand luxe. Ses vignes furent arrachées. On le traitait en ennemi
public.

Cependant, Étienne de Garlande n'était pas homme à tomber en silence,
avec la résignation du sage. Le coup d'État de Louis le Gros eut pour
résultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au
moins trois ans, de 1128 à 1130. Étienne et Amauri de Montfort n'avaient
pas hésité à conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri
Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte
de Vermandois, Raoul, vint assiéger en personne une des forteresses de
la maison de Garlande, Livri en Brie. Grâce à de fréquents assauts et à
la supériorité de ses machines de guerre, il finit par emporter la
place, qu'il détruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire.
Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-même eut la jambe percée
d'un trait d'arbalète, blessure qu'il supporta avec ce courage stoïque
dont il avait déjà tant de fois donné la preuve. La crise que traversait
la royauté était alors d'autant plus grave que, tout en faisant la
guerre à son sénéchal, le roi se trouvait également au plus fort de sa
lutte avec l'évêque de Paris et avec le clergé réformiste. Aussi
jugea-t-il nécessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider
son trône ébranlé par tant de secousses et assurer sa dynastie contre
les dangers qu'il prévoyait encore. Le jour de Pâques 1129, son fils
aîné, Philippe, âgé de treize ans, jeune homme de haute mine et de
grande espérance, fut sacré à Reims et associé à la couronne.

C'était la meilleure réponse que put faire Louis le Gros aux attaques de
toute nature dont son pouvoir était l'objet. Étienne de Garlande ne
tarda pas à perdre l'espoir, dont il s'était flatté, d'intéresser la
nation entière à sa fortune. Il fut obligé de s'humilier, et, pour
rentrer en grâce auprès du souverain, de recourir à l'intervention de
cette même reine qui avait tant contribué à sa chute. Mais il lui fallut
abandonner toute prétention au dapiférat et à la propriété héréditaire
de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus
longtemps la résistance. Lorsque, par l'entremise d'Adélaïde et du
jeune roi Philippe, la réconciliation d'Étienne avec Louis le Gros fut
un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal éteinte
pour la famille de Garlande, montra à l'égard de son ex-ministre une
mansuétude peut-être excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de
sénéchal, il ne craignit pas de le rétablir dans sa fonction de
chancelier (1132) et la lui conserva jusqu'à la fin de son règne. Il est
vrai qu'à partir de cette époque Étienne n'apparaît plus guère dans
l'histoire que comme signataire des diplômes royaux. Son rôle politique
est fini; l'influence et le pouvoir ont passé à d'autres mains. A la
mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlevé pour être donné au
vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu
tête au roi et à l'Église, disparaîtra complètement de la scène, où il
avait occupé la première place.

La révolution de palais qui mit fin à la domination d'Étienne de
Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne.
D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et
les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question
toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal
était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre
manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais
maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des
châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de
la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la
propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille,
c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront
aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera
vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont
joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands
vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions
monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de
ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de
1127 à 1131.

Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au
profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le
personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une
orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du
règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré;
ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi
souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures
qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté
plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les
véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale
et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun
doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du
prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers
et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où
sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de
la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient
jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et
l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en
tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie
politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de
Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des
dernières années de Louis le Gros.

       *       *       *       *       *

Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de
l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le
propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son
dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à
côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion
allemande menaça le territoire français, il accourut avec les
contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et
commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu,
de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était,
par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un
des plus fermes soutiens de la dynastie.

Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons
de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles
que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de
Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à
aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le
comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à
l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du
souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute
aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle,
Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois
sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois
consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps
troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de
Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise
militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois
autant que ceux de la monarchie.

       *       *       *       *       *

Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie
de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois
de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume
pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand
nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges
composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à
écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent
s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie
national.

[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.]

On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une
volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce
petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile,
était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il
avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire
extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les
souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même
temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il
jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les
idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en
servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout
admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante
qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait
parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il
était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le
titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi
«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres,
des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double
rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui
n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions
capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement
qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa
science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de
la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la
plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité,
le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine
vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point
le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui
firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis,
sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une
grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des
choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une
judicieuse modération.

Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée
par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine
Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec
quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du
règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut
donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique.
Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi
les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en
relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce
qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus
intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement
à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas
encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à
dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part
prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors
qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans
doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le
souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres
chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle
politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de
Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans
l'histoire d'Orderic Vital.

Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement
de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye
capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité
d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier
est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain
maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au
concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et
à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur»
de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et
nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt
de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de
prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom
n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des
témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant
les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation
d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait
en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la
première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de
Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter
la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment
dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les
différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre.
Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires
ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu
exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans
cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de
Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de
Saint-Martin-des-Champs.

Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs
eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put
craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les
persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié,
ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant
prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite
repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans
l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard
sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est
le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part
faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la
chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le
rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires
et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction
de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de
Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il
faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis
longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas
seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de
Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité
de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale.
Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique
l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les
doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez
vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il
mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda,
sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que
favorisait l'opinion.

Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché
pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision
sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être
vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du
règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que
la présence continue de Suger au palais est attestée par les
souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène
(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les
circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort
du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par
anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après,
on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une
cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses
recommandations suprêmes.

L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée,
pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le
comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la
dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne
de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le
remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi
de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours
professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et
crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de
Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un
événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à
Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit
d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa
glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal.

Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant
cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des
pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus
influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal
Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du
Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son
ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui
se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour
faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans
secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros,
resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait
plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te
protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me
fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me
rattacherait plus à la royauté ni à la vie.»

Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la
fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du
prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux
institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même
temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au
courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers
toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands
offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité
et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des
éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté
l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut
dire que le gouvernement capétien était fondé.

A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de
son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction,
_passim_.



II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.


I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD.

Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la
faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à
Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard,
près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte
du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de
M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des
circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse,
la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps
l'exécution des projets ambitieux du roi français....

[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).]

De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le
nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une
presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les
Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient
sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite,
Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la
France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors,
se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se
faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche,
investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes
choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve,
entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île
facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les
deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances
aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement
choisie....

Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce
point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières,
du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches
crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un
îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni
de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers
ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la
rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt
remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé
par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette
tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux,
fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui
sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé
de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se
relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté
sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les
saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château,
une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours
de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages
palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur
descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en
amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur
le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île
retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie
de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de
roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux
abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux
bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne
pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.
Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de
promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la
forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.
Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les
escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette
langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;
toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.

Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face
de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur
voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une
forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau
dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée
de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et
suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout
l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc,
sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait
songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par
les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les
deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas
avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était
là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon.
La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne
communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,
des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était
creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de
vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve;
ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par
deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus
de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui
se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir
l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour
plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la
porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée
par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K
et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté
de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on
pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est
une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense
O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule
entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et
flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au
rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied
de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y
destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en
bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à
empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la
faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre
le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la
garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au
moyen des souterrains dont nous avons parlé.

[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).]

Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et
toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille
d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée....

       *       *       *       *       *

Tant que vécut Richard, Philippe Auguste, malgré sa réputation bien
acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siège
du château Gaillard; mais après la mort de ce prince et lorsque la
Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français
résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
Rouen. Le siège de cette place, raconté jusque dans les plus menus
détails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, témoin oculaire,
fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si
Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions
générales et dans les détails de la défense de cette place, Philippe
Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé.

Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
stratégiques de son prédécesseur. Philippe Auguste, en descendant la
Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes
normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le
châtelet de l'île et dans le Petit-Andely, après avoir rompu le pont de
bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face
du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à
Toëni, en réunissant ces deux postes par une ligne de circonvallation
dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire
arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du camp, Philippe
fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et
cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi.

[Illustration: Ruines du château Gaillard. État actuel.]

«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le
long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de
l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et afin que le
courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de
pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
pieux ainsi dresses, le roi fit établir un pont sur des poutres
soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive
droite...; «puis il fit élever sur quatre navires deux tours,
construites avec des troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert,
liés ensemble par du fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en
même temps un point de défense pour le pont et un moyen d'attaque contre
le châtelet. Puis les travaux, dirigés avec habileté sur ces navires,
élevèrent les deux tours à une si grande hauteur que de leur sommet les
chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles
ennemies» (celles du châtelet situé au milieu de l'île).

Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à
cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux
Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
Philippe Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté
dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le
retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant
l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop
tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au
milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes.

«Un certain Galbert, très habile nageur, continue Guillaume le Breton,
ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait
impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps
la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu
de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées, en bois
et en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui
n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
attaque sur ce point.... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de
bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
l'intérieur du châtelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant
combattre les progrès de l'incendie, activé par un vent d'est violent,
dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Après ces désastres, les
habitants du Petit-Andely n'osèrent tenir, et Philippe Auguste s'empara
en même temps et du châtelet et du bourg, dont il fit réparer les
défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe
d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour
que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en
empara au bout d'un mois, et revint au château Gaillard. Mais laissons
encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des
préparatifs de ce siège mémorable sont du plus grand intérêt.

«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la
suite d'un siège, tant à cause de ses remparts que parce qu'elle est
environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de
collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa
position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du
voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets,
afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines
de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de
renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du
rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres
artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine
qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont la Normandie est si
fière.

«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur
les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de
contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne
puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire
ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève
vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[58], et
plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du
château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double
arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté que
chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en
outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la
première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
à la troisième....

«Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux
chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses
troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les sentinelles de
telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station à
l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliquèrent alors,
selon l'usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches
d'arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l'abri de la pluie,
des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces
lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par où l'on pût arriver
vers les murailles (du château), en suivant un sentier tracé obliquement
et qui formait diverses sinuosités[59], le roi voulut qu'une double
garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce
point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors dans le camp, et que
personne n'osât faire ouvrir les portes du château ou en sortir, sans
être aussitôt ou frappé de mort, ou fait prisonnier....»

[Illustration: Ruines du château Gaillard. Étal actuel.]

Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses
lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans
Terre, fut obligé, afin de ménager ses vivres, de chasser les habitants
du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les
remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les
assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les
fossés, au nombre de douze cents.

Au mois de février 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du
château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son
cœur,» se décide à entreprendre un siège en règle. Il réunit la plus
grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre
figure (p. 343). De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol
jusqu'au fossé en avant de la tour A (p. 347)[60]. «Voici donc que du
sommet de la montagne jusqu'au fond de la vallée, et au bord des
premiers fossés, la terre est enlevée à l'aide de petits boyaux et
reçoit l'ordre de se défaire de ses aspérités rocailleuses, afin que
l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin,
suffisamment large et promptement tracé à force de coups de hache, se
forme à l'aide de poutres posées les unes à côté des autres et soutenues
des deux côtés par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour
faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sûreté,
transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
monceau pour travailler à combler le fossé....

«Bientôt s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé
espérer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été
en peu de temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles
des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que
les dards, les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces
murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et
manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposés à
l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les
remparts une palissade de moyenne hauteur, formée de claies et de pieux
unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protégeant les
travailleurs, reçoive les premiers coups et repousse les traits trompés
dans leur direction. D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on
nomme aussi beffrois, à l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout
verts que la doloire n'a point travaillés et dont la hache seule a
grossièrement enlevé les branchages; et ces tours, construites avec les
plus grands efforts, s'élèvent dans les airs à une telle hauteur que la
muraille opposée s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles....

«A l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) était
une tour élevée (la tour A, fig. 2), flanquée des deux côtés par un mur
qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette
muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des
ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage
le moins élevé[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils
virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y
descendirent promptement. Impatientés de tout retard, ils transportèrent
alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessous duquel se
trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles
fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la
tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc,
avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils
pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point
où commençaient les fondations de la tour[62]. Là, tendant les mains à
ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les
appellent à participer à leur entreprise, et employant des moyens qui
leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les
fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et
se mettent ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se
cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé
au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tôt qu'ils
ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se
retirent en un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule
en partie. Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre
le feu à l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les
Français se précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un
certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la
tour à demi renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans
notre plan, date de la construction première; il avait dû, à cause de sa
position enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc
put atteindre le parapet resté debout.

Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage
avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau
siège, «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine
maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en
face du midi[63]. La partie inférieure de cette maison était destinée à
un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[64],
et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la
célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais
en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à
l'étage supérieur et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans
cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la
campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis[65],
ayant avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé,
accompagné de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous
parvinrent à pénétrer par cette ouverture dans le cabinet situé au
rez-de-chaussée. Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes;
l'alarme se répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant
qu'une troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les
défenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter
l'assaillant; mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du
château, Bogis et ses compagnons passent à travers le logis incendié et
vont se réfugier dans les grottes marquées G sur notre plan. Roger de
Lascy et les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingts, sont
obligés de se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «A
peine cependant la fumée a-t-elle un peu diminué que Bogis, sortant de
sa retraite et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses
compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
le pont mobile qui était encore relevé[66], afin d'ouvrir un chemin aux
Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte
et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
venait de se retirer en fuyant devant Bogis.

«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un
pont taillé dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper
autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait
glisser une machine sur ce pont, les nôtres vont, sous sa protection,
creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi travaille aussi à
pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des
traits contre nos mineurs et les force ainsi à se retirer. Les assiégés
cependant n'avaient pas tellement entaillé leur muraille qu'elle fut
menacée d'une chute; mais bientôt une catapulte lance contre elle
d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant résister à ce choc, la muraille se
fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur
s'écroule.» Les Français s'emparent de la brèche, et la garnison, trop
peu nombreuse désormais pour défendre la dernière enceinte, enveloppée,
n'a même pas le temps de se réfugier dans le donjon et de s'y enfermer.
C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara du ce
château, que ses contemporains regardaient comme imprenable.

Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siège
mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence
un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le
château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par
Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles
accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les
empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait
abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés
les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en
emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en
se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en
force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de
nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée
par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent;
mais contre un siège en règle dirigé par un général habile et soutenu
par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à
exécution sans relâche, il devait tomber promptement, du moment que la
première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste
ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître; que
Philippe Auguste armé de toute sa puissance avait dû employer huit mois
pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française,
harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante,
le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
et peut-être eût-elle été obligée de lever le siège du château Gaillard
avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se
fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean
sans Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui
restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
produit par la prise du château Gaillard fut décisif[68].

E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné de l'architecture
française du onzième au seizième
siècle_, t. III, Paris, in-8º, A. Morel, 1859.


II.--LA BATAILLE DE BOUVINES.

...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum
paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait
sous ses ordres immédiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et
fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais
Salisbury commandait à une trentaine de mille hommes. Quant à la
Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle
«avait versé par les larges portes de ses cités» de Gand, d'Ypres, de
Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilière énorme de 40 000
fantassins.

Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les
vassaux de France et leurs communes avaient donné environ 25 000 hommes.
Nous allions combattre un contre trois.

       *       *       *       *       *

Philippe ne marcha pas sur Valenciennes où l'ennemi l'attendait,
couvert par des forêts marécageuses. C'est par l'infanterie surtout que
les coalisés l'emportaient sur le roi, et il savait combien était
redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranchée.
Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. «Que
les Teutons combattent à pied, dit un des poètes qui ont chanté la
bataille; toi, Français, combats toujours à cheval.»

                    _Tu, Gallice, pugna,
    Semper eques..._

Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une
pointe au nord-ouest, jusqu'à Tournai, comme s'il voulait passer
l'Escaut et prendre ainsi les Impériaux à revers. Otton s'ébranle vers
Tournai. Philippe aussitôt bat en retraite sur Péronne, sachant bien ce
qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il
avait résolu de se battre «en plaine à plat, à découvert». L'ennemi le
suit.

Le 27 juillet, l'avant-garde française, composée surtout de milices que
précédait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque.
La journée était belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se
délassait un moment, et mangeait au pied d'un frêne, tout près d'une
église dédiée à saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonçant
à grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engagé l'action
contre l'arrière-garde qui pliait.

Philippe se lève, embrasse à grands bras les chevaliers de sa maison,
Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin,
et Gérard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprès pour combattre
les Allemands. Puis, le roi entre dans l'église. Il n'est pas vrai qu'il
déposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le
roi de France était, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne
lui appartenait pas. Dieu l'avait commise à Hugues de France et à la
race qui sortirait des reins de ce prince jusqu'à la consommation des
siècles.

Aussi bien n'était-ce pas le temps de discourir. Le roi pria
brièvement. Je voudrais bien qu'il eût dit la prière que lui prête un
chantre français de la bataille, car elle est bien jolie: «Seigneur, je
ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder,
sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez
rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout après vous
j'irai....»

Il sort de l'église, «rayonnant de joie, comme si on l'eût invité à une
noce». Il monte à cheval, et, «haut sur son haut destrier,» se précipite
dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrête par son choc. Après quoi, il
retourne vers les siens, qui se mettent en bataille.

Les deux armées s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un
mot:

    L'un ost ne l'autre mot ne sonne....

Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi
est en Dieu, qu'Otton, excommunié par le seigneur pape, ne peut manquer
d'être vaincu: «Nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la
communion et de la paix de Sainte Église... Dieu, malgré nos péchés,
nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres.» Les
chevaliers lui demandent sa bénédiction. Le roi, élevant la main, les
bénit. Las trompes sonnent «à grans alaines et alonges». Le chapelain
placé derrière Philippe entonne avec son clerc le psaume: «Béni soit le
Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat»; puis
le: «Seigneur, le roi se réjouira en votre force». Jusqu'à la fin, «ils
chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux
et les sanglots se mêlaient à leurs chants».

Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui
nous a conté la bataille en prose et en vers. Mais quelles scènes à
tenter les artistes de la commémoration de Bouvines! Quel geste que
celui de la bénédiction par un roi qui est à la fois prêtre et
chevalier, Moïse et Aaron!

       *       *       *       *       *

La bataille dura de midi jusqu'au soleil couché. Elle fut très belle.

Les fronts adverses s'étendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile
gauche française et l'aile droite ennemie vers la Marque, la première
gardant le pont de Bouvines.

A notre aile gauche étaient Dreux et son frère Philippe, évêque de
Beauvais; puis Nivelle et Saint-Waléry. A l'aile droite impériale,
Boulogne et Boves, deux vassaux traîtres au roi de France, puis
Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency,
Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Guérin, l'évêque de Senlis; en
face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton.

Sur tous les points, excepté à notre aile droite et à l'aile gauche
ennemie, où il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie était rangée
devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impériaux
que chez les Français.

Près de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la
vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannière
rouge fleurdelisée. Près d'Otton, sur un char doré, se dressait un pal,
autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont
la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle;
au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or.

Otton apercevait la bannière rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun
obstacle entre les deux armées; elles allaient se heurter poitrine
contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de
bataille désiré; c'était comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit
pour se tuer: _dignus cæde locus_.

La journée fut commandée, non par le roi, mais, comme nous dirions
aujourd'hui, par son chef d'état-major général, Guérin de Montaigu, un
religieux, frère profès de l'Ordre du Temple, évêque de Senlis, une des
meilleures têtes de France et le principal conseiller de la couronne.
Guérin ne tira point l'épée, puisque l'Église défend de verser le sang;
mais il plaça les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur
parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de
l'honneur de la nation.

Guérin était un vrai général, qui trouva un bon plan sur le terrain
même: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que
l'aile droite attaquerait Ferrand, et, après l'avoir défait, se
précipiterait sur le centre ennemi.

Otton, au contraire, cédant à la colère, «qui conseille mal sur le champ
de bataille,» voulait jeter sur le centre français les plus grandes
forces possibles empruntées à toute sa ligne, et s'y porter lui-même
pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: «Si
le roi de France n'existait pas, nous n'aurions à redouter sur terre
aucun ennemi.»

Notre armée était mieux commandée que la sienne et plus mobile. Elle
était formée par sections qui se déplaçaient aisément et combinaient
avec rapidité les troupes à pied et les troupes à cheval. Notre
cavalerie échelonnée allait combattre à tour de rôle, pendant que celle
de l'ennemi donnerait en masse toute la journée. Si peu nombreux que
nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les nôtres enfin
étaient plus adroits dans l'escrime à cheval. Ils avaient le coup
d'œil plus prompt et la résolution plus claire. Pour la bravoure, les
adversaires se valaient.

Sur le fond de la grande mêlée se détachent des épisodes héroïques.

A notre droite, Champagne arrête Flandre par une charge furieuse, au
moment où celui-ci, pour obéir à l'ordre d'Otton, se porte contre le
centre français. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le départ de
Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont
et Melun. Ici, Saint-Pol est le héros de la journée. Il traverse la
chevalerie flamande, à fond de train, ne s'engage pas; arrivé derrière
les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge à revers
sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il
culbute. Puis il se repose et recommence. Après une de ces charges, il
aperçoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se
penche sur son cheval dont il embrasse le cou à deux bras, presse la
bête à grands coups d'éperon, rompt le cercle qui entoure son homme, se
redresse, tire l'épée, frappe, dégage le chevalier et rejoint son poste
de repos, accablé de coups, mais invulnérable sous son armure.

Cependant, au centre, le roi de France est en grand péril. L'énorme
masse des piétons flamands pénètre en coin à travers les milices
françaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprête à
charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient
tête aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers,
traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrière
elle, face à Otton qui la suit. Étrange mêlée! Philippe avait devant lui
les fantassins flamands, au delà Guillaume des Barres, qui lui tournait
le dos et chargeait Otton.

Le roi de France bouscule la piétaille pour rejoindre ses chevaliers,
mais cette foule l'arrête. Avec ses lances, pointues comme une alène ou
armées d'un crochet saillant, elle fait le siège de Philippe,--car un
chevalier était une fortification qui marchait et combattait.

Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni à droite ni à gauche,
frappant, tuant, avançant toujours. Mais le crochet d'une pique a
pénétré sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert.
Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une poussée le fait
tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur
lui. «Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi
étendu sur une place indigne de lui, n'y pût même jouir du repos qu'on
trouve à être couché.»

Heureusement l'étoffe de fer est très solide. Les pointes roturières ne
trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe
fait un effort suprème; Montigny agite la bannière. Tous appellent à la
rescousse Guillaume des Barres par le cri: «Aux Barres! aux Barres!»
Quand Guillaume des Barres «oï tex paroles», il laissa une partie de ses
chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit à revers,
et arriva auprès du roi. Philippe s'était relevé «par la force qui lui
était naturelle»; il se remit en selle. Dès lors, ce fut un immense
massacre de cette infanterie débandée. Jusqu'au soir, Philippe et ses
chevaliers tuèrent et tuèrent ces vilains, qui avaient osé s'attaquer à
la personne sacrée du roi de France.

Guillaume des Barres a regagné son poste devant Otton. Il s'acharne
contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie. Pierre a
saisi la bride du cheval impérial. Gérard la Truie frappe Otton en
pleine poitrine d'un coup qui s'émousse; il redouble, mais le cheval,
qui fait un mouvement de tête, reçoit la pointe dans l'œil, se lève
sur les pieds de derrière, dégage sa bride, tourne et s'emporte.
Guillaume le suit à fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tué par sa
blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume
l'a rejoint. Déjà il avait saisi l'empereur par derrière, enfonçant ses
doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands
frappe au flanc le cheval du Français, qui tombe à terre.

Ainsi fut sauvé des mains du plus redoutable jouteur de la chrétienté
Otton, l'empereur excommunié, mais le péril lui avait fait perdre
l'esprit. «Et s'en alla li empereires en Allemaigne,» dit un
chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrêta qu'à
Valenciennes. Quant à Guillaume, presque seul en arrière des lignes
ennemies, entouré, harcelé, il fait front partout, jusqu'à ce qu'il soit
délivré par une charge du sire de Saint-Waléry.

La fuite d'Otton n'arrêta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et
chevaliers de France s'embrassèrent en étreintes mortelles. Jetés bas
par leurs chevaux éventrés, ils s'empoignaient. C'étaient des corps à
corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'épée.
Un géant parmi les chevaliers de France, Étienne de Longchamp, «homme
aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur à son immensité et
l'audace à sa force,» saisissait les Allemands par le cou ou par les
reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, près
d'expirer, enfonça son fer dans la petite «fenêtre» du heaume d'Étienne.
Ils tombèrent l'un sur l'autre, morts à quelques pas du roi de France
qui les regardait.

Avant la fin de la journée, la plupart des Allemands étaient pris. Au
centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans
espoir.

       *       *       *       *       *

A notre gauche, la journée fut un moment compromise. Le comte de Dreux,
qui était le plus proche du centre, fut assailli par le traître
Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie rangée en cercle une
forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le
recueillait au retour et se refermait, piques baissées.

Plus loin, à notre extrême gauche, Ponthieu avait affaire à Salisbury et
à son infanterie. Là se trouvaient les plus redoutables des fantassins,
les Brabançons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui éventrèrent ses
chevaux. Salisbury le mit alors en tel désordre qu'il eût pu s'emparer
du pont de Bouvines.

C'est sans doute à ce moment que les sergents à masse, gardes du corps
du roi, qui étaient chargés de la défense du pont, promirent à
Notre-Dame de lui bâtir une belle église si elle daignait leur être
secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se défendre contre les
Brabançons «avec ses pieds et avec ses mains», l'épée des chevaliers
démontés ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin délivré
de ces communiers par ses propres communes. Quant à l'Anglais, il se
tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec
Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'évêque de Beauvais voit le
péril du comte son frère.

Ce prélat, à sa façon, observait les lois de Sainte Église. Comme Guérin
de Senlis, il ne portait pas l'épée, qui verse le sang: il tenait une
masse d'armes et son bras était assez fort pour la lever, l'abaisser, la
relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet,
broyant un crâne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui
avait un mètre de portée. Le fort évêque cassa ainsi, selon le mot de
l'Écriture, la tête de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, «qu'il
envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps».

Après cette charge de l'évêque et de ses chevaliers, les Anglais,
affolés, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans
sa tour vivante, d'où partaient ses sorties furieuses.

La victoire enfin se décida, là où les Français avaient pris
l'offensive, à l'aile droite.

Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont exterminé l'extrême aile gauche
impériale, se joignent contre Ferrand à Champagne et à Bourgogne.
Ferrand ne s'était pas reposé, pas une minute! Criblé de coups, blessé,
assailli par trois adversaires, il se rend «hors de souffle, à force
d'avoir combattu». Tous les siens furent tués ou pris, hormis ceux qui
honteusement s'enfuirent.

Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la débandade de l'ennemi.

Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais,
Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents
piétons de Brabant, ferme épave de cette infanterie qui avait pénétré
jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait duré tout le jour.
Chargés par Saint-Waléry, ils sont tués jusqu'au dernier.

Le soleil descendait vers l'Océan. Ses derniers rayons éclairèrent un
spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, «les flancs
découverts par la déroute,» continuait à se battre: c'était Boulogne.
Les Français, oubliant sa trahison, admiraient le héros désespéré «dont
la bravoure innée attestait la naissance française». Le bon chapelain
décrit ce personnage «fantastique», qui se détachait sur ce fond de
soleil couchant: Boulogne, dont l'épée avait été brisée, tenait un frêne
dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine.

Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa
retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientôt détruite. L'escorte
de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ
immense, «bouillonnant de fuyards», le comte ne garde plus auprès de lui
que cinq fidèles. Une idée folle lui passe par la tête. Il pique vers le
roi, résolu à mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse
sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gît sur le
dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se précipitent
pour le prendre; il se débat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlève son
casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de
faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'évêque de Senlis
survient, et Boulogne, qui le reconnaît, se rend à lui. Ce n'est qu'une
feinte: le prisonnier aperçoit un groupe de cavaliers, commandé par
Audenarde, qui s'efforce de pénétrer jusqu'à lui. Pour atteindre son
libérateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses
gardiens l'accablent de coups, le forcent à monter sur un roussin et
l'emmènent, pendant que Gérard la Truie met la main sur Audenarde.

C'était fini, et le soleil pouvait se coucher.

E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Née,
s. d., in-12.


III.--LOUIS IX ET L'ÉGLISE.

On a longtemps attribué à Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une
soi-disant ordonnance, datée du mois de mars 1269, qui aurait prohibé
les collations irrégulières (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit
les tributs onéreux que percevait la cour de Rome sur le clergé du
royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a été fabriqué au XVe siècle,
par des gens qui n'étaient pas au courant des formules en usage dans la
chancellerie des Capétiens directs, en vue de donner à la Pragmatique
Sanction de Charles VII un précédent vénérable. Mais, s'ils ont eu
raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticité,
certains historiens ont eu tort d'y dénoncer, en outre, des
invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse,
car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrégulières et de
la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore à cette date;
elle est fausse, car il y est dit que des diocèses sont misérablement
appauvris par les levées d'argent faites au profit de la cour de Rome,
alors que ces collectes étaient inconnues au XIIIe siècle; elle est
fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur «une vigoureuse
indépendance vis-à-vis du Saint-Siège qui répugne absolument au
caractère de Louis IX».--Nous savons que le caractère de Louis IX
n'était nullement celui que des modernes, mal informés, lui ont prêté,
d'après les hagiographes. Il est très facile de montrer que les autres
arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruinés par les
faits.

C'est, en effet, au XIIIe siècle que se posa clairement en Occident
ce redoutable problème des droits du siège apostolique sur les biens des
églises locales, qui était encore pendant sous Charles VII.--La
propriété des biens ecclésiastiques, dont les églises locales avaient la
jouissance, appartenait-elle au pape, à Dieu, à l'Église universelle,
aux pauvres? La théorie s'était formée à Rome que ces biens faisaient
partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par conséquent,
le droit d'en disposer, d'en imposer les détenteurs. Au synode de
Londres, en 1256, un collecteur pontifical déclara expressément que
«toutes les églises sont au pape, _Omnes ecclesiæ sunt domini papæ_».
Par là se trouvaient lésés à la fois les clercs, menacés de charges
pécuniaires, et les patrons laïques, les seigneurs, les rois, qui, de
leur côté, se considéraient, à titre de représentants des anciens
fondateurs des églises, comme autorisés à profiter de leurs richesses,
en cas de nécessité, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec
plaisir, l'argent des clercs émigrer dans les coffres des Romains.
Clercs, rois et seigneurs avaient laissé cependant s'introduire, depuis
le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe
juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxèrent
d'abord les églises, avec le consentement des princes et des prélats,
pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de
Constantinople; ils les taxèrent ensuite pour les besoins de leur lutte
contre les Hohenstauffen et de leur politique en général. En France, le
clergé s'était d'abord prêté docilement à cette extension des droits du
pape; le cardinal de Palestrina, légat de Grégoire IX, lui avait
extorqué de grosses sommes; Innocent IV, dès son arrivée à Lyon, avait
reçu des abbés de Cîteaux et de Cluny, d'Eudes Clément, abbé de
Saint-Denis, et de l'archevêque de Rouen, des libéralités considérables.
Le pape était dès lors si persuadé de ses droits de réquisition sur
l'Église de France qu'en mai 1247 il avait écrit à l'archevêque de
Narbonne, à l'abbé de Vendôme et sans doute à d'autres prélats, pour
leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui
l'aidassent à repousser les agressions de l'empereur. Le clergé anglais,
traité par Innocent IV de la même manière, protestait vivement. Un très
précieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant à la fin de
sa Chronique, a préservé de la destruction, nous apprend ce que le
gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveautés.

[Illustration: Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de
Cluny.]

Six mois après la publication du manifeste des barons de France contre
le clergé, le 2 mai 1247, les évêques de Soissons et de Troyes, au nom
des prélats, l'archidiacre de Tours et le prévôt de la cathédrale de
Rouen, au nom des chapitres et du clergé inférieur, et le maréchal de
France Ferri Pasté, au nom du roi, exposèrent à Innocent IV, en présence
de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Siège usurpait la juridiction
des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au
détriment des nationaux, de pensions et de bénéfices; ses demandes
d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les églises locales. La
réponse du pape fut vague: il était prêt à révoquer en temps et lieu les
abus commis, s'il y avait eu de la part de l'Église de récentes
usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait
rien aux droits dont il était en possession _vel quasi_. C'était le
temps où Louis IX s'apprêtait à protéger la personne d'Innocent contre
les entreprises de Frédéric II: on a conjecturé (car les archives du
XIIIe siècle sont si mutilées que la chronologie des événements les
plus importants est incertaine), on a conjecturé qu'il profita de cette
circonstance, où le pape était son obligé, pour lui adresser des
représentations sévères. Mécontent de la réponse faite à Ferri Pasté,
il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui,
probablement au mois de juin, réitérèrent en ces termes les plaintes du
mois de mai: «Le roi notre maître, déclarèrent ces officiers, a
longtemps supporté, à grand'peine, le tort qu'on fait à l'Église de
France, et par conséquent à lui-même, à son royaume. De peur que son
exemple ne poussât les autres souverains à prendre contre l'Église
romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrétien et
dévoué...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet,
que chaque jour amène de nouveaux griefs, après en avoir longtemps
délibéré, il nous a envoyés vous exposer ses droits et vous faire part
de ses avis.» Récemment, les barons, «au colloque de Pontoise», ont
reproché au roi de laisser détruire son royaume; «leur émotion a gagné
toute la France, où le dévouement traditionnel à l'Église romaine est
prêt de s'éteindre, et de faire place à la haine. Que se passera-t-il
dans les autres pays, si le Saint-Siège perd l'affection de ce peuple,
naguère fidèle entre tous? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que
par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun
sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet état si
grave tient à ce que le pape donne au monde le spectacle de choses
nouvelles, extraordinaires.»--Ces choses, l'homme du roi les énumère
dans un discours nourri de faits précis, semé de maximes générales et
d'apophtegmes historiques: «Il est inouï de voir le Saint-Siège, chaque
fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer à l'Église de France des
subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel
des églises, même si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relève que du
roi, ne peut être imposé que par lui. Il est inouï d'entendre par le
monde cette parole: «Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....»
L'Église [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicité primitive,
est étouffée par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice,
avec toutes ses conséquences. Ces exactions se commettent aux frais de
l'ordre sacerdotal, qui toujours, même chez les Égyptiens et les anciens
Gaulois, a été exempt de toutes prestations. Ce système a été pour la
première fois mis en pratique par le cardinal-évêque de Préneste, qui,
lors de sa légation en France, a imposé des procurations pécuniaires à
toutes les églises du royaume; il faisait venir un à un les
ecclésiastiques, et, après leur avoir arraché la promesse d'être
discrets, il disait: «Je vous ordonne de payer telle somme à l'ordre du
pape, dans tel délai, à tel endroit, et sachez que faute de cela, vous
serez excommunié». Le roi, qui en fut informé, le manda et lui fit
promettre de renoncer à ces procédés.... Mais, depuis qu'Innocent est
venu habiter Lyon, les abus ont recommencé[69].... Alors que tous les
membres du clergé français rivalisaient de zèle, comme c'était leur
devoir, le pape a envoyé en France un nonce qui s'est mis à imiter en
tout le cardinal de Préneste. Le roi s'est opposé à ces nouvelles
exactions, puis il a engagé son clergé à se soumettre, par pure
générosité, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixième de Terre
Sainte. Depuis lors les envoyés pontificaux sont revenus; le pape a
écrit au clergé de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre
l'Empereur][70].... En ce moment même, les frères Mineurs font, pour
leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont été jusqu'à
convoquer les chapitres des cathédrales et les évêques eux-mêmes, et à
leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pâques, le septième de
tous leurs revenus ecclésiastiques...; ailleurs, c'est le cinquième
qu'on exige.... Le roi ne peut tolérer que l'on dépouille ainsi les
églises de son royaume, fondées par ses ancêtres...; il entend, en
effet, se réserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trésors,
dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].»--Voilà pour
les exactions de Rome. Le mémoire insiste ensuite, avec autant de
véhémence, sur l'avidité personnelle des envoyés pontificaux qui
parcourent le royaume, et sur les collations de bénéfices que le
Saint-Siège se permet: «Les églises sont appauvries par une foule de
provisions et de pensions.... Que le Saint-Siège use de modération! Que
la première de toutes les églises n'abuse pas de sa suprématie pour
dépouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grégoire IX ont
distribué autour d'eux beaucoup de prébendes françaises, mais les
prédécesseurs d'Innocent IV n'ont pas conféré tous ensemble autant de
bénéfices que lui seul pendant les années encore peu nombreuses de son
pontificat. Si le prochain pape suivait la même progression, le clergé
de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre
en fuite. Les choses en sont déjà venues à un tel point que les évêques
ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrés, ni les personnes
honorables de leurs diocèses, et en cela on porte préjudice au roi,
comme à tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis étaient
jusqu'à présent pourvus dans les églises, auxquelles ils apportaient en
retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on préfère des
étrangers, des inconnus, qui ne résident même pas, aux gens du pays. Et
c'est au nom de ces étrangers que les biens des églises sont emportés
hors du royaume, sans qu'on songe à la volonté des fondateurs, d'où ne
résultent pour l'Église romaine que la haine et le scandale.»

[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe
siècle, d'après sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire
de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8º.)]

Le Mémoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticité n'est pas douteuse)
démontre amplement que les abus condamnés par la fausse Pragmatique
florissaient déjà au XIIIe siècle. Toutefois la différence est grande
entre la Pragmatique et le Mémoire: celui-ci, quoiqu'il soit rédigé avec
fermeté, n'est après tout qu'une requête; il se termine par des
protestations d'attachement et de condoléance: «Le roi compatit fort aux
embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit
travailler de tout son pouvoir à conserver intacts le bon état, les
libertés et les coutumes du royaume que Dieu lui a confié»; la
Pragmatique, au contraire, se présente comme une ordonnance royale pour
la réformation de l'Église, faite sans l'approbation de l'Église. Le
Mémoire demande l'atténuation, plutôt que la suppression, des maux qu'il
dénonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin,
si Louis IX avait osé prendre des mesures aussi radicales que celles de
la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacité; pour
le Mémoire, «il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression,
mais l'émotion qu'il causa est restée, jusqu'à présent, sans résultat».

«Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les
levées de subsides pour l'Église romaine ont été continuées en France
après 1247. Quant aux provisions, le pape, après les avoir pratiquées
avec quelque excès jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un
certain temps, mais, à la fin du pontificat, les nominations de clercs
étrangers, dont s'était plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle
persistance[72].» Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe
furent sillonnées, plus que jamais, par les «marchands» et les
banquiers du pape, chargés de recueillir, pour le compte de Rome,
l'argent des centièmes et des dixièmes. Et les plaintes du clergé
s'élevèrent, plus hautes d'année en année. Au mois d'août 1262, un
synode de prélats français refusa d'accorder à Urbain IV le subside que
son mandataire les priait de consentir: «l'Église des Gaules gémissait
depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait versé
des sommes énormes pour la croisade, pour le Saint-Siège; elle ne
pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivés».
Urbain IV passa outre, et en même temps qu'il pressait la levée du
centième pour la Terre Sainte, il imposa, l'année suivante, des décimes
pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred.
«On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la décime pour Charles
d'Anjou et le centième pour la Terre Sainte. L'archevêque de Tyr était
chargé de la levée du centième; Simon, cardinal de Sainte-Cécile, était
le collecteur général de la décime. Bien que ce cardinal fût français de
naissance et eût été chancelier du roi de France, quand il était
trésorier de l'église de Tours, il connaissait parfaitement les usages
de Rome pour ronger et dévorer les bourses, _bene didicerat morem
Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les
exactions et les violences qui furent commises à l'occasion de cette
décime et dans l'intérêt des collecteurs.» En 1265, c'est Clément IV qui
demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les
nécessités de l'Église et le péril de son champion en Italie, Charles
d'Anjou. Les décimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le
produit du centième pour la Terre Sainte eût été détourné de sa
destination, appliqué aux frais des guerres ultramontaines, il fallait
de l'argent encore. Cette fois l'assemblée de la province de Reims
protesta par un manifeste, où, se disant accablée par les tributs
précédemment imposés, elle parlait de sa «servitude», et rappelait que
le schisme de l'Église grecque avait eu pour cause l'avarice et
l'avidité des Romains: «plutôt que d'obtempérer aux ordres du pape, elle
se déclarait prête à braver l'excommunication, car, elle en était
persuadée, la rapacité de la Curie ne cesserait que le jour où
cesseraient l'obéissance et le dévouement du clergé....»

[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre
tombale.]

Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empêché Urbain IV et
Clément IV, papes français, dévoués à sa personne, de continuer, à
l'égard de l'Église gallicane, les procédés d'Innocent. Mais il ne le
voulut pas. La levée de la décime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec
son assentiment, et grâce à son appui, _per compulsionem regis_. Comment
expliquer cette complaisance, après ce qui s'était dit à Lyon en 1247?
On le voit très clairement. En 1247 le roi avait blâmé d'autant plus
sévèrement les exactions pontificales qu'elles étaient alors destinées à
alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et
qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade.
Urbain IV et Clément IV ont prodigué au roi les subsides qu'il sollicita
d'eux en vue de l'expédition d'outre-mer, et leurs exactions étaient
destinées à soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son
frère,--qu'il n'avait pas encouragée, sans doute, mais qu'il ne lui
appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, même en 1247, il n'avait pas
contesté formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les
princes de son temps, il le reconnut tacitement, à condition d'en
surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que
la redoutable question de la propriété des biens d'Église fut, pour la
première fois, discutée et tranchée en principe: elle est au fond du
premier Différend entre Philippe et Boniface.

CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en
préparation (1895).


IV.--LOUIS IX ET LES VILLES.

LES PASTOUREAUX.

Au XIIIe siècle, les «Communes» en décadence n'étaient plus assez
turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne eût à les craindre.
Elles n'ont jamais causé d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est
sous le règne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commença
d'intervenir avec succès dans les affaires des communes. Vers 1256, une
ordonnance royale imposa à toutes les villes de Normandie une
constitution très analogue aux Établissements de Rouen: le maire serait
choisi chaque année par le roi, sur une liste de trois candidats dressée
par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes
furent, en outre, obligées à soumettre, chaque année, en novembre, leurs
comptes à des commissaires du roi; elles furent invitées à ne passer
aucun contrat, à ne consentir aucun don--sauf les «pots de vin»--sans
l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu
postérieure, disposant pour toute la France, généralisa le régime
nouveau de tutelle administrative et financière et d'uniformité: «Tous
les maires de France» seront faits, chaque année, le même jour, le
lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; à l'octave de la
Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont
quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers
communaux), viendront à Paris «pour rendre compte à nos gens de leurs
recettes et de leurs dépenses». On a conservé quelques-uns des comptes
présentés aux gens du roi en exécution de ces règlements. Le rédacteur
de l'Ordonnance se proposait certainement de prévenir les malversations,
les dépenses somptuaires, les désordres qui avaient contribué à amener
la ruine des villes libres, alors surchargées pour la plupart de dettes
excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des
rois étaient aussi pour quelque chose dans la triste situation des
finances communales? Blanche de Castille avait souvent employé les
milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient
pris l'habitude de prêter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le
gouvernement royal avait pris, de son côté, l'habitude de ne pas rendre.
«Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon,
le 7 avril 1260, nous lui donnâmes 1500 livres, et, quand il fut
outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de
deniers, nous lui donnâmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer,
nous lui prêtâmes 600 livres, mais nous n'en recouvrâmes que 100 et nous
lui fîmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi
d'Angleterre, nous lui en donnâmes 1200. Et, chaque année, nous devons
au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de
lui, et nos présents aux allants et venants nous coûtent bien, bon an
mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frère du roi, fut
en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en
envoyâmes dix tonneaux, qui nous coûtèrent 100 livres, avec le
transport. Après, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour
garder son fief; nous lui en envoyâmes cinq cents qui nous coûtèrent au
moins 500 livres. Quand ledit comte fut à Saint-Quentin, il manda la
commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous
coûta bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte
en l'honneur du roi. Après, au départ de l'armée, on nous fit savoir que
le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui
aidions; nous lui prêtâmes 1200 livres, dont nous lui abandonnâmes 300
pour avoir le reçu scellé des 900 autres.»--Ainsi, l'exploitation des
villes, si fidèles, si soumises, par le roi ou en son nom était une des
causes du déficit qui légitima leur mise en tutelle. Et les villes ne
protestèrent pas: les doléances de Noyon sont bien timides; on n'en
connaît pas de plus hardies.

Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et
dans les campagnes, il y avait une immense plèbe obscure, souffrante et
barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle
émerge en pleine lumière historique, bouleversée par un orage, dans un
éclair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croisés en Égypte,
vers Pâques 1251, un grand courant de compassion agita les populations
mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misérables,
hommes, femmes et enfants, errèrent de village en village: elles
allaient délivrer le roi, conquérir Jérusalem. Bientôt, elles se
formèrent en horde. Un chef surgit. Qui était-ce? D'où venait-il? les
contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'était un vieillard, de
soixante ans ou environ, pâle, maigre, avec une longue barbe, qui
parlait d'une manière entraînante en français, en tiois et en latin; on
l'appelait le «maître de Hongrie»; il passait pour tenir, dans son poing
constamment fermé, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confié sa
mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de
«pastoureaux» roula en quelques semaines jusqu'à Paris, grossie en
chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il
faut en croire le franciscain Salimbene, était animé contre l'Église
officielle qui, après avoir recommandé l'expédition d'Égypte,
abandonnait les croisés à leur sort, des sentiments les plus hostiles:
«Les Français, dit Salimbene, blasphémaient en ce temps-là; quand les
frères prêcheurs et les frères mineurs demandaient l'aumône, les gens
grinçaient des dents et, à leur vue, donnaient à d'autres pauvres, en
disant: «Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ».
Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs,
furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de
«saintes gens», les avaient ravitaillés. Dans Paris, ils étaient
soixante mille, avec armes et bannières. «Leur chef, écrivait à ses
frères d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignité
ecclésiastique; il maudit les sacrements; il bénit le peuple, il prêche,
il distribue des croix, il a inventé un nouveau baptême, il fait de faux
miracles, il tue les gens d'église. Lors de son arrivée à Paris, telle a
été l'émotion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a
tué, jeté à l'eau, blessé un grand nombre; un curé qui disait sa messe a
été dépouillé de sa chasuble, on l'a couronné de roses, par
dérision....» Il paraît que le maître de Hongrie, reçu par la reine
Blanche soit à Maubuisson, soit dans une autre des résidences royales
des environs, l'avait si bien «enchantée que la reine et son conseil
tenaient pour bon tout ce qu'il faisait». On dit qu'il monta dans la
chaire de l'église Saint-Eustache et prêcha en costume d'évêque, mitre
en tête. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrés de leur popularité
et de leur force, se divisèrent en plusieurs corps. Les uns allèrent à
Rouen; ils pénétrèrent de force dans la cathédrale et dans la maison
archiépiscopale dont ils expulsèrent les clercs. D'autres, sous la
conduite du Maître, firent leur entrée triomphale à Orléans, le 11 juin;
là, le Maître prêcha encore; il y eut une bagarre où furent assommés des
clercs de l'Université; comme à Paris, comme à Rouen, comme à Amiens,
les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgré les
représentations de l'évêque, ne s'opposèrent point aux excès. A Tours,
les franciscains et les dominicains eurent beaucoup à souffrir de la
fureur des Pastoureaux, qui les traînèrent dans les rues, à moitié nus,
pillèrent leurs églises et coupèrent, dit-on, le nez d'une statue de la
Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on réussit à persuader
la reine de mettre la fin à de tels actes. Les clercs racontaient des
choses terribles sur le compte du Maître de Hongrie: c'était un moine
apostat, un nécromancien, instruit aux écoles de Tolède, qui avait
promis au sultan d'Égypte de lui livrer des chrétiens, les pauvres
diables qu'il entraînait à sa suite; il avait établi la polygamie dans
son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se débarrasser.
C'était facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en
avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du
jour où la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les
Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la
force organisée. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mêmes. A Bourges,
tous les clercs s'étant retirés avant leur arrivée, ils s'attaquèrent
aux Juifs, et même aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traités.
On leur courut sus, et le Maître de Hongrie périt dans un combat, près
de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitôt traqué
avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on
en pendit jusqu'à Aigues-Mortes, jusqu'à Marseille, jusqu'à Bordeaux,
jusqu'en Angleterre. «On dit, écrit le _custos_ des franciscains de
Paris, qu'ils avaient l'intention: 1º de détruire le clergé, 2º de
supprimer les moines, 3º de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles,
afin que cette terre, ainsi privée de tous ses défenseurs, fut mieux
préparée aux erreurs et aux invasions des païens. C'est vraisemblable,
d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vêtus de blanc,
est apparue en Allemagne....» Mathieu de Paris rapporte que, dans les
bagages des Pastoureaux qui furent pris et exécutés en Gascogne, on
trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mémoire des
Pastoureaux fut écrasée sous le poids de ces légendes, vite acceptées
par la crédulité publique.--Comme tous les mouvements du même genre,
assez fréquents au moyen âge, cette jacquerie anti-cléricale fut
absolument stérile.

LE MÊME, _Ibidem_.



CHAPITRE XII

L'ANGLETERRE.

     PROGRAMME.--_Guillaume le Conquérant. Henri II. La Grande Charte.
     Le Parlement._



BIBLIOGRAPHIE.


     Quelques =histoires générales de l'Angleterre= méritent d'être
     recommandées d'abord: la classique _Geschichte von England_ de
     Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de
     J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a été
     traduit en français (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2
     vol. in-8º) est très estimé; il faut se servir de l'édition
     illustrée qui en a été publiée par les soins de Mrs. Green, à
     Londres, de 1892 à 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social
     England. A record of the progress of the people_, t. Ier,
     London, 1893, in-8º; cet ouvrage est un résumé sommaire de
     l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu'à la fin du
     XIIIe siècle; rédigé par plusieurs écrivains, dont quelques-uns
     seulement sont des spécialistes, il est très inégal.

     La =conquête de l'Angleterre par les Normands= a été maintes fois
     racontée. On ne lit plus l'_Histoire de la conquête_ d'Aug.
     Thierry, tout à fait démodée. C'est aujourd'hui le livre de E. A.
     Freeman qui fait autorité, bien qu'il ait des défauts: _History of
     the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol.
     in-8º.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_,
     London, 1887, in-16; le même, _Domesday studies, being the papers
     read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London,
     1888-1894, 2 vol. in-8º;--J. H. Round, _Feudal England, historical
     essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8º.

     Pour l'=histoire générale de l'Angleterre sous les rois normands et
     sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_,
     Oxford, 1882, 2 vol. in-8º;--miss K. Norgate, _England under the
     angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8º;--Hubert Hall, _Court
     life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8º.--Sur le règne
     d'Étienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892,
     in-8º.--Sur le règne de Henri III: Ch. Bémont, _Simon de Montfort,
     comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8º.

     =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires
     générales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische
     Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8º) et W. Stubbs (_The
     constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol.
     in-8º). En français: E. Glasson, _Histoire du droit et des
     institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol.
     in-8º.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English
     constitutional history_, by resident members of the University of
     Oxford, London, 1887, in-8º;--J. Jacobs, _The Jews of angevin
     England_, London, 1893, in-8º.

     M. Ch.-V. Langlois a réuni des renseignements sur ce que l'on
     savait et sur ce que l'on pensait, au moyen âge, en France, des
     Anglais: _Les Anglais du moyen âge, d'après les sources
     françaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893).

     On trouvera des biographies très soignées des principaux
     personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette période dans
     le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et
     Sidney Lee, en cours de publication.

     Nous avons donné (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies
     les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au
     moyen âge.



I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.


M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas
Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers
dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais
lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède
pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui
combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a
pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de
Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de
Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts
emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut
d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé
son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des
événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon
sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que
M. P. Meyer a publié d'abord dans la _Romania_[73]. «C'est, dit
l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du
pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des
premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le
cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de
première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est
constamment favorable au poème.

La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des
douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle,
humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre
dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il
aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin
si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par
plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut
lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le
plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que
Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes.
Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre
certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans
le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que
nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le
roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre
lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son
fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et
émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant
avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui
s'étaient engagés (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le
messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui
fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ
me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean
votre fils!»

    Et cil en suspirant li dist:
    «Sire, si m'ait Jhesu Crit,
    Li premiers qui est ci escriz,
    C'est li quens Johan vostre fiz.»

C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne
littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la
douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre
davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles
inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il
disait_); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie
nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel
degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les
malheureux dont le système nerveux est attaqué.

    Quant li reis Henris entendi
    Que la riens ou plus atendi
    A bien faire e qu'il plus amot
    Le traïsseit, puis ne dist mot
    Fors tant: «Asez en avez dit.»
    Lors s'entorna devers son lit:
    Li cors li frit, li sans li trouble
    Si k'il out la color si troble
    Qu'el fu neire e persie e pale,
    Por sa dolor qui si fut male
    Perdi sa memorie trestote,
    Si qu'il n'oï ne re vit gote.
    En tel peine et en tel dolor
    Fu travalliez tresque al terz jor.
    Il parlout, mais nuls ne saveit
    Prou entendre k[e] il diseit.
    Li sanz li figa sur le cuer,
    Si l'estut venir a tel fuer
    Que la mort, sans plus e sanz mains,
    Li creva le cuer a ses mains.
    Molt le tient a cruel escole,
    E uns brandons de sanc li vole
    Fegié de[l] nés e de la boche.
    Morir estuet kui mort atoche
    Si cruelment com el fist lui.
    A grant perte e a grant annui
    Torna o toz [cels] qui l'amerent
    E a toz cels qui o lui erent.
    Si vos direi a poi de some
    K'onques n'avint a si halt home
    Ce qui avint a son morir,
    Kar l'om ne l'out de quei couvrir,
    Ainz remest si povre e estrange
    K'il n'out sor lui linge ne lange.

La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était
presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le
Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai,
afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans
l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire
à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus
faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail,
mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de
Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit
.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi
miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.»

[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.]

La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à
l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux.
C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la
scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à
l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec
Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était
écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon
haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas,
que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en
lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il
arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le
poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai
pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons
qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu
contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]»,
disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus
avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce
n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le
maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous
guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il
lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce
que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son
service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué
son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais
j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé
tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera
encore, j'en ai la confiance.»

Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers,
«et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y
avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait
dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou
liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux,
puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut
lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par
ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a
probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre.
Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu
tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé:
fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se
rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission
importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil.

[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.]

    Dist li quens: «Mar., beal sire,
    L'autrier me volsistes ocire,
    E mort m'eüssez sans dolance
    Se ge n'eüsse vostre lance
    A mon braz ariere tornée,
    S'i eüst malveise jornée.»
    Il respondit al conte: «Sire,
    Einz n'oi talent de vos ocire
    N'onques a ceo ne mis esfors,
    Quer ge sui unquor assez forz
    A conduire une lance arme[z]
    Enteis que g'ere desarme[z];
    E altresi, se ge volsisse,
    Tot dreit en vostre cors ferisse
    Com ge fis en cel de[l] cheval.
    Se ge l'ocis nel tieng a mal,
    N'encor ne m'en repent ge point.»
    Issi respondi point a point.
    E li quens respondi a dreit
    «Mar., pardoné vos seit,

    Ja envers vos n'en avrai ire.
   --La vostre merci, beal doz sire,»
    Dist sei li Mar. adonkes,
    «Quer vostre mort ne voil ge unkes.»
    Si respondi li Mar.,
    Qui unques ne volt estre fals.
    Li quens dist: «Ge voil de ma part
    Ke vos e Gilebert Pipart
    Augiez tantost en Engleterre.
    Si pernez garde de ma tere
    E de trestost mon autre afaire,
    Si comme il le convient [a] faire,
    K'a bien paiez nos en tenjon,
    Quele ore que nos i venjon.
    E ge m'en vois, si preing en main
    Que matin reve[n]drai demain;
    Si sera enoreement
    Ensepeliz e richement
    Li reis mis peres e a dreit
    Comme si halt hom estre deit.»

Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à
ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de
l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard
et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent
est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard
approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines
du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez
le père un sentiment d'indignation.

P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français
inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882.



II.--LA GRANDE CHARTE.


En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans était en lutte déclarée
avec son clergé et avec le pape, céda devant l'excommunication lancée
contre lui et surtout devant la menace d'une invasion française
sollicitée par Innocent III. Il invita lui-même le nonce du pape
Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproché «d'aimer et
d'ordonner les détestables lois de Guillaume le Bâtard au lieu des lois
excellentes de saint Édouard», à venir en Angleterre; il alla au-devant
de lui à Douvres, et là, le lundi avant l'Ascension, il promit
solennellement «d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour
lesquelles il avait été excommunié»; puis, la veille de l'Ascension, il
résigna sa couronne entre les mains du pape représenté par Pandolfo et
prêta serment d'être fidèle à Dieu, à saint Pierre et à l'Église
romaine. Dans le chapitre de Winchester, où il fut relevé de
l'excommunication fulminée contre lui, il jura, «touchant les saints
Évangiles, d'aimer la sainte Église et de la défendre contre tous ses
adversaires, de rétablir les bonnes lois de ses prédécesseurs et surtout
celles du roi Édouard, de juger tous ses hommes selon la justice et de
rendre à chacun son droit» (20 juillet); puis, «s'humiliant pour Celui
qui s'était humilié pour les hommes jusqu'à la mort», touché par la
grâce du Saint-Esprit, il offrit et concéda au Saint-Siège les royaumes
d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape
auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit
la croix. Il invoquait la protection de l'Église après s'être placé sous
sa dépendance.

Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu à
Saint-Paul de Londres, l'archevêque de Cantorbéry prenant à part un
certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prêté par le roi à
Winchester: «Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du
roi Henri Ier grâce à laquelle, si vous le voulez, vous pouvez
rétablir dans leur ancien état les libertés depuis longtemps perdues.»
Puis, montrant cette charte, il la fit lire en séance publique,
manœuvre habile et qui devait être décisive, car maintenant les
ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils
apparaissaient comme les défenseurs des lois du royaume contre le roi
lui-même.

Un an après, quand, vaincu et déshonoré dans sa campagne de France, Jean
sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et
les barons, assemblés à Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens
secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurèrent
sur l'autel principal «que, si le roi refusait de leur concéder les lois
et libertés promises par cette charte à l'Église et aux grands, ils lui
feraient la guerre et abjureraient leur fidélité». Ils résolurent de
présenter au roi une pétition collective en ce sens après Noël, et
chacun se sépara, prêt à prendre les armes, s'il le fallait. Après Noël,
en effet, ils vinrent à Londres en appareil militaire et ne se
retirèrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il
remplirait ses promesses. «Du jour où fut produite la charte de Henri I,
dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagnés à ses
partisans; c'était le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme
un mur pour la maison du Seigneur, pour la liberté de l'Église et du
royaume.»

Le lundi après l'octave de Pâques (27 avril 1215) les barons
s'assemblèrent en armes à Brackley; ils apportaient une «cédule» ou
pétition, «qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du
royaume» et affirmaient «que, si le roi refusait de les ratifier, ils
prendraient ses châteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient
de force à leur donner satisfaction». Après que cette cédule eut été lue
au roi: «Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas
aussi ma couronne?», sacrant et jurant «qu'à aucun prix il ne se
mettrait dans leur servage». A cette nouvelle, les barons mirent à leur
tête Robert Fils-Gautier, qu'ils appelèrent «le maréchal de l'armée de
Dieu et de la sainte Église». Londres, toujours prête à s'allier aux
ennemis de la royauté, leur ouvrit ses portes; de là, ils invitèrent le
reste de la noblesse à se joindre à eux. La plupart et surtout les
jeunes gens répondirent à cet appel. «Les tribunaux de l'Échiquier et
des shériffs vaquèrent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva
personne qui voulût donner de l'argent au roi, ni en rien lui obéir.»

Réduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant «qu'il ne
tiendrait pas à lui qu'elle ne fût rétablie», et il délivra des
saufs-conduits à tous ceux qui voudraient venir conférer avec lui. En
même temps, fait qui suffirait à lui seul, s'il y avait besoin de
preuves, à prouver la duplicité de son caractère, il fit écrire au pape
(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son différend avec les
barons et où il déclarait que leur hostilité l'empêchait d'accomplir son
vœu de Croisade. L'entrevue à laquelle il avait convié ceux qu'il
dénonçait ainsi au chef spirituel de la chrétienté n'en eut pas moins
lieu. On peut supposer que le roi était d'autant plus disposé à faire
des concessions et à prêter des serments qu'il espérait davantage s'en
faire bientôt relever. Il avait établi son camp entre Windsor et Stanes,
dans un endroit où, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps
anciens, coutume de s'assembler pour délibérer sur les affaires de
l'État, et qui, à cause de cela, portait le nom de «Prairie de la
Conférence» (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons,
accepta la pétition qu'ils lui apportaient l'épée au poing, y fit
apposer son sceau et consentit enfin à jurer la Grande Charte qui fut
revêtue à son tour du grand sceau de la royauté (15 juin).

Après avoir assisté aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux
compte de son caractère. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrachée
par les barons à la royauté; ce sont les antiques libertés de la nation
que le roi s'engage à respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite
qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et préparé. La charte de Henri Ier
compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accordée
bénévolement au début de son règne, et il avait pu se contenter de
promesses générales; en 1215, au contraire, on voulait réparer les
injustices commises sous le régime arbitraire de trois règnes et en
empêcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus précises
que les griefs avaient été plus nombreux et plus évidents.

Toutes les classes qui comptaient alors dans la société avaient,
souffert de la politique angevine; à toutes la Grande Charte offrit des
réparations. Au clergé, elle promettait le maintien de ses privilèges et
surtout la liberté des élections canoniques déjà décrétée par Jean sans
Terre l'année précédente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la
procédure en matière de succession féodale, de garde-noble, de mariage,
de dettes, de présentation aux bénéfices ecclésiastiques. D'autre part
elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs
marchandises, décrétait l'unité des poids et mesures, confirmait les
privilèges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier.
Enfin, elle garantissait la liberté individuelle en décidant que nul ne
pourrait être arrêté ni détenu, lésé dans sa personne ni dans ses biens,
sinon par le jugement de ses pairs et conformément à la loi; elle
promettait à tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins
onéreuse l'administration en réservant les «plaids communs» à une
section permanente de la cour du roi, en réglant la tenue des assises,
en adoucissant le système des amendes, si gros d'abus. En matière
financière, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf
dans trois cas exceptionnels; de même, l'aide royale ou écuage ne
pouvait être exigée que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander
l'assentiment du «commun conseil du royaume», c'est-à-dire de
l'assemblée composée par les archevêques, évêques et abbés et par les
principaux chefs de la noblesse. En matière administrative, elle
promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et
amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les
rivières et interdisait l'extension des forêts royales. Ce dernier
article dut être surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si
maltraités par la rigueur des pratiques forestières depuis le
Conquérant. C'était donc la nation entière, et non telle ou telle classe
privilégiée, qui prenait ses garanties contre la royauté; mais aussi
elle ne faisait pas une révolution, puisqu'elle prétendait seulement
lier le roi aux anciennes lois du royaume.

Cependant les barons croyaient si peu à la sincérité du roi, qu'ils
essayèrent de le mettre hors d'état de se délier de ses promesses.
L'article 61 institua une sorte de comité de surveillance de 25 barons
élus par le «commun conseil» ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis
par leurs collègues, seraient chargés de surveiller les agissements du
roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des
personnes molestées, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils
pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait à
s'abstenir de toute tentative pour faire révoquer ou amoindrir aucune
des concessions et libertés qu'il avait accordées.

[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.]

Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer
l'exécution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du
temps, car Jean attendait la réponse du pape à sa lettre du 29 mai. Elle
arriva enfin. Elle ne pouvait pas être conçue en termes plus favorables
pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 août, en effet,
Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le récit des
faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait été
contraint par la force et par la crainte, «qui peut tomber même sur
l'homme le plus courageux»; il réprouva et condamna le pacte de
Runnymead; il défendit, sous menace de l'anathème, au roi de l'observer,
et aux barons d'en exiger l'observation. En même temps, il rappela aux
barons dans une seconde bulle (25 août) que la suzeraineté de
l'Angleterre appartenait à l'Église romaine, qu'on ne pouvait opérer
dans le royaume aucun changement préjudiciable aux droits de l'Église,
que le traité passé avec le roi «était non seulement vil et honteux,
mais encore illicite et inique»; il les invita donc à «faire de
nécessité vertu», à renoncer à la Grande Charte et à donner au roi
toutes satisfactions légitimes pour les dommages qu'il avait subis.

Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais «qui
persécutaient Jean, roi d'Angleterre, croisé et vassal de l'Église
romaine, en s'efforçant de lui enlever son royaume, fief du
Saint-Siège». Il n'épargna même pas l'archevêque de Cantorbéry, Etienne
de Langton, qui, en réalité dirigeait depuis deux ans l'opposition
parlementaire. Langton se rendit à Rome pour se justifier. Son départ,
en privant les grands de leur chef le plus respecté, désagrégea le
parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus déterminés appelèrent
Louis de France, et de réformateurs devinrent révolutionnaires.

CH. BÉMONT, _Chartes des libertés anglaises_,
Paris, A. Picard, 1892, in-8º. Introduction.



III.--LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE.


Presque immédiatement après la conquête de Guillaume le Bâtard, le
baronnage normand établi en Angleterre apparaît divisé en deux portions
et pour ainsi dire en deux étages: les hauts barons, _barones majores_,
et les petits vassaux immédiats de la couronne, _tenentes in capite_,
que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une
classe nombreuse, indépendante et fière. Remarquez bien qu'ils sont en
dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne
sont pas les égaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonnés, ils ne
leur doivent aucun service, ils ne relèvent que du roi. Les seules
différences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux
catégories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement
plus étendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de
chevalier) et qu'ils sont convoqués individuellement à l'armée et au
conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cités en masse par
l'intermédiaire du shérif. Ce sont des différences de degré, non de
genre. Ces deux moitiés du baronnage ne tarderont pas à se modifier;
l'intervalle s'élargira sensiblement entre elles. Toutefois, même après
que la première sera seule depuis plus d'un siècle en possession de
conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec
les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se
mélanger avec toute la masse des propriétaires libres, l'unité
originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas complètement. Quand
les chevaliers seront appelés au Parlement, leur premier mouvement sera
de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les
accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se sépareront et
que les chevaliers s'en iront siéger avec les représentants des villes,
ils apporteront à leurs nouveaux collègues, avec la fierté, la
hardiesse, la fermeté d'une ancienne classe militaire qui a de longues
traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une
communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage
dont ils se sont écartés plutôt que détachés. Barons et chevaliers
resteront longtemps encore comme la branche aînée et la branche cadette
d'une même famille.

De bonne heure, toutefois, une divergence tend à se produire entre les
habitudes et les goûts des deux baronnages. Les petits vassaux sont
naturellement moins assidus que les grands barons aux assemblées
publiques, moins empressés à suivre le roi dans ses expéditions.
L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels.
Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs
droits de possession à des périls qui ne menacent pas les personnages
puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se dérober. Comme il
est naturel, le roi est moins attentif à exiger la présence de cette
multitude à ses conseils. La convocation des petits vassaux directs
tombe donc rapidement en désuétude. Pendant plus d'un siècle après la
conquête, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais
mentionnés en tête des ordonnances royales. Les grands vassaux, les
évêques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance
qui atteste leur assiduité. Sous les rois normands et angevins, on
aperçoit d'abord autour du trône un corps formé des grands officiers du
Palais, chefs de l'administration générale, et d'un certain nombre de
prélats et de barons que le roi estime particulièrement capables et de
bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent
s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre à déclarer,
subsides extraordinaires à fournir, édits à promulguer,--le reste des
grands vassaux laïques et ecclésiastiques. Ils forment alors le _magnum
concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main à ce qu'ils y
assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser à une
volonté si puissante--décourage toute résistance locale à l'exécution
des mesures, et eux-mêmes sentent qu'ils ont intérêt à être présents
pour discuter et faire réduire les charges dont ils sont menacés.

Ce simple fait a eu des conséquences immenses; le baronnage se divise.
Deux groupes distincts s'y forment par un lent dédoublement:--une haute
classe provinciale sédentaire, qui comprend tous les petits vassaux
directs du prince avec les barons les moins considérables, et une
aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les
conseillers appelés par la couronne. Et l'on voit le point précis où la
division s'opère; c'est la présence et la séance habituelles au conseil
du roi qui distinguent et caractérisent cette aristocratie; c'est le
fait de la convocation individuelle et nominative qui tend à devenir le
signe extérieur et officiel de sa dignité. Circonstance capitale, car la
qualité de noble et les privilèges dévolus alors en tout pays à la
classe la plus haute vont s'arrêter à cette ligne de partage. Attachés
de bonne heure à l'activité supérieure du conseiller public et de
l'homme d'État, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemblée de
dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci,
rejeté par comparaison vers la classe immédiatement inférieure, ne
tardera pas à se confondre et à se niveler avec la masse des hommes
libres.

Un siège ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas
indéfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement
héréditaire par primogéniture. Liée à un office indivisible, elle ne
passe qu'à l'aîné, tête pour tête, et les autres fils n'ont rien qui les
distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre composé de familles
privilégiées, qui tend à s'augmenter de génération en génération par
l'excédent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe
d'individus_ privilégiés qui devait tendre à se réduire, de génération
en génération, par l'extinction des lignées, et qui se serait éteint en
effet sans de nouvelles créations. L'antique «isonomie» anglaise, vantée
par Hallam, est due à cette pairie très peu nombreuse qui, constituée
tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait écluse, a
retenu les inégalités à son niveau, et les a empêchées de se répandre en
s'abaissant et se corrompant sur toute une caste disséminée dans la
nation.

       *       *       *       *       *

Essayons maintenant de rejoindre dans les comtés les petits vassaux
directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les
premières tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se
dessine sont d'un caractère tout féodal. Les fiefs de chevaliers,
inconnus au lendemain de la conquête, s'établissent rapidement. Ce sont
des domaines déterminés auxquels la charge du service militaire est
spécialement attachée au lieu de peser indistinctement sur les terres du
manoir. De là, en Angleterre comme sur le continent, une distinction
très nette entre deux natures de propriété: propriété noble et propriété
ordinaire; la première tenue à condition du service des armes, et
soumise tant à la règle stricte de la primogéniture qu'à des droits
d'aide, de garde et de mariage fort onéreux pour les détenteurs; la
seconde tenue «en libre socage» et affranchie des plus lourdes des
obligations féodales. La tenure militaire a pour conséquence une
première fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux
des seigneurs ou arrière-vassaux qui occupent la terre à ce même titre.
Mais elle semble de nature à séparer profondément les uns et les autres
de la masse des propriétaires fonciers ordinaires, et à constituer les
chevaliers en une classe à part, en une sorte d'ordre équestre hautain
et fermé.

D'autres causes plus puissantes que l'esprit féodal ont écarté le péril.
Premièrement, l'Angleterre du XIIe siècle était l'un des pays de
l'Europe où il y avait le plus d'hommes libres, c'est-à-dire de
propriétaires libres, à côté et en dehors de la chevalerie féodale.
C'étaient, soit des Normands de condition inférieure qui avaient suivi
ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propriétaires saxons qui,
rentrés en grâce après un temps auprès des nouveaux maîtres du sol,
avaient recouvré la liberté et une partie de leurs terres. Plusieurs
documents du XIIe siècle nous montrent ces Saxons en excellents
rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis à eux par
des mariages et de bonne heure s'élevant eux-mêmes au rang baronnial.
La classe des propriétaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui
manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes
de son importance est que c'est elle qui a fourni, dès l'origine, le
principe de la classification des personnes. Bracton, légiste anglais du
XIIIe siècle, ne distingue que deux conditions personnelles: la
liberté et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des
subdivisions sans importance juridique. A peu près à la même époque, le
légiste français Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles,
hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'étaient guère que les
bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine à
ne pas déchoir de leur condition; ils n'échappaient à un changement
d'état qu'en allant demeurer dans les villes.

Ainsi la classe des propriétaires libres non nobles, en Angleterre,
formait un corps puissant, capable d'attirer à lui la classe
immédiatement supérieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de
s'y absorber si les circonstances diminuaient l'écart de l'une à
l'autre.

Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui
étaient d'abord d'une étendue assez considérable, se morcellent
fréquemment dès le XIIe siècle. On les partage principalement pour
l'établissement des filles et des puînés. Cela devient d'un usage si
fréquent que le législateur est forcé d'intervenir. La grande charte
(édition de 1217) défend d'aliéner les fiefs dans une mesure telle que
ce qui reste ne suffise plus pour répondre des charges attachées à la
tenure militaire. C'est encore un symptôme de la division croissante de
la propriété. En 1290, le législateur abolit les sous-inféodations, et,
à cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal
immédiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa propriété, même
sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas,
l'acquéreur devient le vassal du même seigneur que le vendeur. Ces
mesures contribuent à multiplier les petits tenants directs de la
couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains
et diminuant d'importance, la condition sociale des détenteurs tendait à
se rapprocher de celle des propriétaires libres ordinaires, naguère très
au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs égaux par la fortune. Il n'y avait
pas abaissement par la raison que, pendant la même période, la richesse
générale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement
augmenté, en sorte que le revenu d'une moitié ou d'un tiers ne devait
pas être inférieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait
nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief
s'était dispersé en dots ou en autres libéralités fut entraîné dans le
mouvement. La diminution du nombre des baronnies après le règne de Henri
III est un fait incontestable.

Il se trouvait d'ailleurs que pendant le même temps, le genre de vie et
les habitudes des deux classes avaient cessé d'être très différents. Les
chevaliers, par les mêmes raisons qui les décourageaient de se rendre au
conseil du roi, manifestèrent de bonne heure une très vive répugnance
pour la guerre. Les possessions les plus menacées de la couronne étaient
en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser
la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les
chevaliers se montrent préoccupés d'échapper à cette obligation. Lorsque
le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe
d'exonération, ils acceptent avec empressement. C'est l'impôt qu'on a
appelé _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans
leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les
autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et
scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette
forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi
essaye-t-on de se dérober à la chevalerie elle-même, cause ou occasion
de tant de maux; on néglige ou l'on évite de se faire armer chevalier.
Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent
incessamment au cours du XIIIe siècle; cela prouve clairement qu'on
ne s'y prêtai que de mauvaise grâce. Dès 1278, le roi commande aux
shérifs de contraindre à recevoir l'accolade, non pas seulement les
personnes appartenant à la classe des chevaliers, mais tous les hommes
dont le revenu foncier égale vingt livres sterling, de quelque seigneur
et à quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription,
répétée depuis, montre à quel point le cours des temps et la force des
choses avaient mélangé les deux classes, soit en faisant monter dans la
première les propriétaires libres opulents, soit en faisant descendre
dans la seconde les chevaliers qui avaient laissé se diviser leurs
domaines. Il est remarquable que, en moins d'un siècle, le principe de
la primogéniture, déjà appliqué aux tenures en chevalerie, devient, sauf
dans le Kent et dans quelques autres districts, la règle ordinaire pour
les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voilà bien l'indice que la
distinction entre les tenures ne correspondait plus à une distinction
tranchée entre les personnes. C'est en grande partie la même classe qui
possédait la terre à ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas
le même régime successoral. En somme, dès le XIIIe siècle, les
chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorité
les goûts et les mœurs d'une simple classe de propriétaires ruraux.

Pour connaître tous les éléments du Parlement futur, il reste à
considérer les villes. Le développement des agglomérations urbaines a
présenté en Angleterre des caractères exceptionnels. Premièrement la
formation de grands centres paraît avoir été beaucoup plus tardive qu'en
France. Ici, la liberté, un certain bien-être, les chances de s'enrichir
ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le séjour dans les villes
n'était pas la seule voie ouverte aux classes inférieures pour améliorer
leur condition. La vie urbaine exerçait donc une moindre attraction.
D'ailleurs l'Angleterre du moyen âge n'était aucunement un pays
industriel; c'était un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de
la vente de ses laines. La grande majorité des villes avait le caractère
de bourgs ruraux; leur population était identique, pour les occupations
et les mœurs, avec celle du reste du comté. Les grandes villes,
dépendant presque toutes directement du roi, avaient été exemptes de ces
luttes entre le comte, l'évêque et les bourgeois, qui remplissent
l'histoire de nos communes. Elles avaient reçu sans opposition leurs
chartes de royauté. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prévenait
contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se
confiaient à eux sans inquiétude et sans répugnance. Enfin les réunions
avec la noblesse du district étaient devenues familières aux bourgeois;
les règles administratives générales soumettaient en effet les villes
aux autorités du comté pour les inspections de la garde nationale, pour
les élections, et les obligeaient à se faire représenter en cour de
comté lorsque les assises étaient tenues par les juges ambulants.--Il
n'y a rien ici qui rappelle notre tiers état purement bourgeois, classe
isolée, fermée sur elle-même, étrangère à la population rurale, dont
elle ne fait que recueillir les fugitifs, à la fois haineuse et humble à
l'égard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les
habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mêlés
en mille occasions à toutes les autres classes d'habitants de leur
comté; une longue période de vie communale les avait préparés à
s'entendre et à se confondre avec les chevaliers et les propriétaires
libres leurs voisins.

       *       *       *       *       *

Tandis que la classe des chevaliers paraissait déchoir en perdant son
caractère militaire et ses titres féodaux, et se mélangeait avec la
classe immédiatement inférieure, les deux classes se relevaient
ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royauté, qui a
provoqué ce mouvement ascendant et cette rentrée en scène. C'est cet
instrument apparent de centralisation qui a préparé la classe moyenne
rurale à son futur rôle politique.

Déjà les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille
institution anglo-saxonne: la Cour de comté. Cette Cour où étaient tenus
de se réunir les prélats, comtes, barons, propriétaires libres, et en
outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette
physionomie démocratique que présentent beaucoup d'institutions du moyen
âge. Les attributions étaient nombreuses et variées; elle était à la
fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour
d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicité pour les
ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impôt. Ce système, très
puissant en apparence et très concentré, ne tarda pas à montrer ses
insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions
propres, étaient exemptés de paraître aux réunions ordinaires. Les
chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes
ne manquèrent pas de faire inscrire la même immunité dans leurs chartes.
Privée de ses meilleurs éléments, la Cour de comté était en outre
dépeuplée par les abstentions. L'institution des juges ambulants,
régularisée en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands
personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comtés
avec les pouvoirs les plus étendus. Leurs commissions portaient qu'ils
ne devaient se laisser arrêter ni par les immunités des barons ni par
les franchises des villes. Quand ils siégeaient, celles-ci déléguaient
douze bourgeois pour figurer à côté des autres éléments de la Cour de
comté, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par
mandataire. Toute la population locale, noble et roturière, rurale et
urbaine, se trouvait ainsi réunie. Nul doute que cette circonstance
n'ait contribué singulièrement à précipiter la fusion des races et des
classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemblée. Les
juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister
nominalement la Cour de comté, ne tardèrent point à la considérer comme
un simple lieu d'élection pour les commissions de toute nature qui
furent réellement chargées des affaires. De quels éléments étaient
formées ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne
voulaient pas généralement de bien aux barons, ils se défiaient du
shérif, dont l'autorité était, en un certain sens, rivale de la leur.
Étrangers au comté, ils avaient besoin d'une assistance locale, et
n'étaient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sédentaire. Force
était donc de faire appel à la chevalerie du lieu, seule classe assez
indépendante, assez éclairée pour leur prêter un utile secours. On les
voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires,
et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlèvent au shérif ou à la Cour
de comté. Successivement l'assiette et la perception de l'impôt, le
contrôle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir
le serment de paix, l'instruction locale des crimes et délits, le choix
du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe
du jury restreint, sont confiés à des commissions de chevaliers qui
opèrent le plus souvent sous la direction des juges ambulants.

On voit sans peine l'effet de cette révolution. L'activité de la
chevalerie n'est plus concentrée dans la Cour de comté. Cette classe
n'est plus comme par le passé soumise au shérif, elle ne voit plus en
lui le représentant le plus direct d'une royauté puissante. D'autres
fonctionnaires plus élevés, mandataires plus immédiats du souverain,
sont survenus. Ils se sont adressés directement à elle, ont dépossédé
pour elle les anciens pouvoirs, ont réclamé son assistance et suscité un
immense mouvement de progrès dont eux et elle deviendront à la fin les
seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donné
l'éveil à la décentralisation, au _self-government_.

La classe éminemment non féodale des chevaliers de comté est dégagée dès
la fin du XIIIe siècle. Désignée à la reconnaissance du public par la
gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses
être appelée au Parlement. Il n'est pas étonnant qu'elle incline à se
tenir à part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et
turbulent du moyen âge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un
esprit déjà moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle
exerce ses pouvoirs par commission de l'État, selon les termes précis de
la loi statutaire. C'est un élément en avance sur les autres de la
société future. Ainsi s'explique ce fait particulier à l'Angleterre, la
formation d'une seconde Chambre largement recrutée dans une classe,
celle des propriétaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec
la noblesse, et dirigée effectivement par eux. Une institution de ce
genre n'aurait pas pu naître sur le continent, où, au-dessous d'un
pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni
l'assujettir, la noblesse était restée à la fois si féodale et si
militaire, si peu portée à se concevoir comme un organe de l'État et de
la loi, si étrangère à des devoirs civils imposés par un texte, si
fermée sur elle-même et si jalouse de ses privilèges, si peu faite en un
mot pour trouver dans ses rangs des représentants accrédités du reste de
la nation.

Nous voilà en mesure de comprendre comment s'est formé le Parlement
anglais. Le noyau de cette assemblée, le premier cristal auquel les
autres sont venus s'agréger, c'est ce _magnum concilium_ où figuraient
dès l'origine les grands vassaux ecclésiastiques et laïques. Je ne me
mêle pas de déterminer à quel titre les premiers y siégeaient. Était-ce
à raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractère spirituel? Le
fait, bien plus décisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en
grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des
domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mêmes services
et aux mêmes impôts que ceux de leurs collègues laïques, et qu'on les
traitait volontiers de «barons comme les autres» (_sicut barones
cæteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochés par tant de conditions
communes, ont formé à eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au
milieu du XIIIe siècle. La tradition de cette activité conjointe et
prolongée a conjuré le péril d'une séparation tranchée entre les deux
ordres de la noblesse et du clergé, cette même séparation qui paraît en
France avec les États généraux, et qui s'est perpétuée jusqu'en 1789. Là
encore, la constitution précoce d'une aristocratie politique a eu des
résultats d'un prix inestimable.

C'est environ trente ans après l'institution régulière de la justice
ambulante que la classe des chevaliers, relevée par l'importance des
devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend à l'État dans
l'administration locale, secondée et supplée par toute la haute classe
des propriétaires, commence à se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas
elle qui en demande l'entrée. Devenue à ce point nombreuse, compacte,
active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent
négliger de concilier à leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher,
l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit à la
grande charte, le roi commence. Pour la première fois, quatre
chevaliers, choisis dans chaque comté, sont cités à cette fin expresse
de s'entretenir avec le prince des affaires de l'État. En 1215, la
grande charte paraît laisser de côté le principe de l'élection et de la
représentation. Après le roi Jean, il y a une période d'apaisement. On
revient donc à l'ancienne procédure, et le grand conseil reste
relativement aristocratique jusqu'en 1254, époque où la lutte s'aigrit
de nouveau entre la royauté et le baronnage. Chacun des deux partis
commence à sentir le besoin de trouver des alliés dans le reste de la
nation. A cette date, deux chevaliers par comté sont convoqués; ils se
rencontrent avec les procureurs du clergé paroissial, appelé de son côté
pour la première fois à se faire représenter au Parlement. Jusque-là,
les abbayes, les prieurés et les églises cathédrales étaient seuls
appelés avec les prélats. Le rôle de tous ces nouveaux venus est encore
bien humble; ils sont là pour écouter, pour apprendre et rapporter dans
les comtés et dans les paroisses les résolutions prises par le grand
conseil. Il ne paraît pas qu'ils délibèrent: on les congédie au cours de
la session, et l'assemblée des magnats continue à débattre sans eux les
grandes affaires, dont ils n'ont pas à connaître.

Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre
variable, irrégulièrement et à de longs intervalles, dans plusieurs des
Parlements subséquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la
convocation, à raison de deux par comté, est passée en coutume, et, à la
même date, une formule spéciale est adoptée pour la convocation des
représentants du clergé paroissial. Désormais aucun Parlement ne sera
régulier sans cette double citation. Pendant le même temps, un autre
élément a obtenu l'entrée de l'enceinte parlementaire. Les villes
principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont été
convoquées en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans après, en 1295, une
ordonnance royale les invite à se faire représenter par deux de leurs
habitants,--citoyens ou bourgeois,--et, à partir de cette date, une
citation régulière leur est adressée pour chaque Parlement. 1295 est
donc une date capitale. Le commencement du XIVe siècle trouve le
Parlement constitué avec tous les caractères d'une assemblée
véritablement nationale, où figurent, plus complètement même qu'à
l'heure présente (car il y a eu depuis des exclusions et des
déchéances), tous les éléments qui composent le peuple anglais.

Que nous voilà loin de la France, où ni les campagnes ni le clergé
paroissial n'ont été réellement représentés pendant la plus grande
partie du moyen âge! Mais plus considérable encore paraîtra la
différence si nous examinons de quelle manière les éléments signalés
plus haut se répartissent, s'agrègent et se classent au sein du
Parlement. Au commencement, les bourgeois siègent isolément; au
contraire, les chevaliers des comtés se réunissent aux barons; cela est
naturel, puisqu'ils représentent comme eux l'intérêt féodal et rural. Le
clergé vote alors séparément son subside. Cette répartition en trois est
celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en
1308. Elle est identique avec celle des États de France à la même
époque. Mais un autre arrangement ne tarde pas à prévaloir. Les
affinités les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les
barons et les prélats, accoutumés depuis deux siècles à délibérer en
commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et
les autres électifs et concurremment élus ou proclamés dans la cour du
comté, où ils se sont plusieurs fois rencontrés sous la présidence des
juges ambulants. Une distribution conforme à ces tendances prévaut de
plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clergé (sauf en quelques
circonstances rares) restent unis aux seigneurs laïques et forment avec
eux la Chambre des lords. A partir de la même date, la fusion
correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers
et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se séparent
plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus
d'exemple après le XIVe siècle. Quant au dernier élément, le bas
clergé, le clergé paroissial, il fait également partie de la Chambre des
communes, mais il ne tarde pas à devenir moins assidu et à s'écarter. Sa
pauvreté, les devoirs de son ministère, le retiennent au loin. Il se
sent d'ailleurs plus à l'aise dans les propres assemblées du clergé, les
_convocations_ du Cantorbéry et d'York, auxquelles il est cité par les
deux primats et où il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume
s'établit que la part de l'Église dans les subsides soit votée là et non
plus au Parlement. Dès le milieu du XIVe siècle, le bas clergé a donc
déserté la Chambre des communes, où demeurent seuls et maîtres les
éléments séculiers de la représentation rurale et urbaine. Les chefs du
clergé, encore très puissants à la Chambre des lords, où les abbés et
les prieurs doublent et triplent le nombre des évêques, voient avec
indifférence ces humbles curés de paroisse disparaître de cette Chambre
des communes, dont ils ne soupçonnent pas encore les destinées et la
future prépondérance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitué
dans ses éléments en 1295, nous apparaît, cinquante ans après, organisé
et distribué selon trois principes qui le distinguent profondément de
nos États généraux de France: 1º La division en deux Chambres, qui
croise et brouille la division des classes, accentuée au contraire en
France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans
une même Chambre; ils sont mêlés deux par deux; il leur est impossible
de s'isoler dans un esprit de classe étroit et exclusif; 2º La réunion
dans la Chambre basse de l'élément urbain avec un élément rural très
ancien, très puissant, très actif et originairement rattaché au
baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqué à notre tiers
état purement citadin, composé d'hommes nouveaux, tous personnages
civils, magistrats des villes ou légistes, étrangers à la propriété de
la terre et à la profession des armes. Faute d'une classe moyenne
agricole, il n'a jamais pu combler le fossé qui le séparait de la
noblesse; il est demeuré dans son isolement et n'a pas cessé de
traverser ces alternatives de timidité et de violence, qui sont
l'infirmité commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et
sans traditions; 3º Enfin le caractère laïque prédominant de la haute
assemblée, dont une branche ne contient aucune représentation
ecclésiastique, tandis que cette représentation est mélangée dans
l'autre à l'élément séculier, ne siège qu'en vertu d'un titre
séculier,--le fief baronnial attaché aux évêchés et à certaines
abbayes,--et se pénètre ainsi à un très haut degré du sentiment national
et de l'esprit de la société civile.

E. BOUTMY, _Le développement de la constitution
et de la société politique en Angleterre_,
Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._



CHAPITRE XIII

CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE

     PROGRAMME.--_L'Église; les hérésies; les ordres mendiants;
     l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les écoles: l'Université de
     Paris.--[La science au moyen âge.]_



BIBLIOGRAPHIE.


     L'=histoire générale de l'Église chrétienne au moyen âge= est traitée
     dans un grand nombre d'excellents Manuels, rédigés, surtout en
     Allemagne, à l'usage des étudiants en théologie. Sans parler des
     grandes Encyclopédies des sciences religieuses, sous forme de
     Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenröther et
     Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger
     (protestantes), les plus considérables de ces Manuels sont ceux de
     J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2
     vol. in-8º, 12e éd.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten
     Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e éd.);--de W.
     Mœller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br.,
     1889-1894, 5 vol. in-8º);--de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I,
     Freiburg i. Br., 1892, in-8º);--de Ch. Schmidt (_Précis de
     l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge_, Paris, 1885,
     in-8º).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont été
     traduits en français (Funk, _Histoire de l'Église_, tr. Hammer,
     Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'Église_, tr.
     Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8º), ainsi que la grande et classique
     _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_,
     tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8º).

     Il existe en outre des Manuels spéciaux pour l'histoire générale du
     Dogme et de la Liturgie au moyen âge. Il est inutile d'indiquer ici
     en détail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack,
     etc., quelle qu'en soit la réputation. Disons seulement qu'un
     résumé (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad.
     Harnack a été traduit en français (_Précis de l'histoire des
     dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8º).

     Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements
     bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici
     quelques monographies très importantes ou particulièrement
     commodes.

     =Organisation de l'Église=, spécialement en France: P. Fournier, _Les
     officialités au moyen âge_, Paris, 1880, in-8º;--P. Imbart de la
     Tour, _Les élections épiscopales dans l'église de France du IXe
     au XIIe siècle_, Paris, 1891, in-8º;--A. Gottlob, _Die
     päpstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt,
     1892, in-8º.

     =Les hérésies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines
     de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8º;--Ch.
     Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881,
     in-8º et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A
     history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3
     vol. in-8º;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884,
     in-8º;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en
     France_, Paris, 1893, in-8º.--L'ouvrage posthume du célèbre I. v.
     Döllinger, _Beiträge zur Sektengeschichte des Mittelalters_
     (München, 1890, 2 v. in-8º), n'est pas sûr.

     =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer
     kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle,
     1892-1894, 2 vol. in-8º;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes
     cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe
     siècle_, Paris, 1868, in-8º;--P. Sabatier, _Vie de saint François
     d'Assise_, Paris, 1894, in-8º.

     =Les écoles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen
     âge, en Allemagne, a été écrite par F.-A. Specht, _Geschichte des
     Unterrichtswesens in Deutschland von den ältesten Zeiten bis zur
     Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8º.--Pour la
     France, de préférence au livre vieilli de L. Maître (_Les écoles
     épiscopales et monastiques de l'Occident... jusqu'à Philippe
     Auguste_, Paris, 1866, in-8º), consulter sur le XIe et le
     XIIe siècle la monographie de A. Clerval, _Les écoles de
     Chartres au moyen âge_, Paris, 1895, in-8º;--sur le XIIIe, C.
     Douais, _Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des
     Frères Prêcheurs au XIIIe et au XIVe siècle_, Paris-Toulouse,
     1884, in-8º.--L'histoire des Universités, et, en particulier, de
     l'Université de Paris, a été renouvelée par les travaux du P. H.
     Denifle: _Die Universitäten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin,
     1885, in-8º;--cf. le même et E. Chatelain, _Chartularium
     Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4º (avec une
     Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation
     de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A.
     Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890),
     et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of
     Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8º.

     L'=histoire de la pensée ecclésiastique et de la science au moyen
     âge= n'est pas achevée. On lirait avec grand profit le livre trop
     peu connu, puissamment systématique, de H. v. Eicken, _Geschichte
     und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887,
     in-8º;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris,
     1872-1880, 3 vol. in-8º) et les autres ouvrages de M. B.
     Hauréau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religiösen
     Aufklärung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol.
     in-8º;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of
     mediæval thought_, London, 1884, in-8º;--Th. Gottlieb, _Ueber
     mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8º.--Parmi les
     meilleures monographies: E. Renan, _Averroès et l'Averroïsme_,
     Paris, 1861, in-8º;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et
     philosophiques à travers le moyen âge_, Paris, 1888, in-8º;--M.
     Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, Leipzig,
     1880-1892, 2 vol. in-8º;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_,
     München, 1872, in-8º;--M. Berthelot, _La chimie au moyen âge_, I,
     _Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge_,
     Paris, 1893, in-4º.

     Depuis que le pape Léon XIII a recommandé officiellement l'étude de
     =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du
     XIIIe siècle ont été l'objet, dans le monde catholique, d'une
     littérature dont il suffit de dire ici qu'elle est «plus abondante
     que savoureuse». Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s.

     Quelques clercs du moyen âge ont laissé des Mémoires, des lettres,
     des sermons, etc., qui les font très bien connaître. On trouvera,
     dans ce chapitre, les études de MM. Gebhart et Hauréau sur
     Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la
     lecture est aussi très agréable et très instructive. Citons, entre
     autres, celles qui ont été publiées sur Gerbert (J. Havet, _Lettres
     de Gerbert_, Paris, 1889, in-8º, Introduction); sur Raoul Glaber
     (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur
     Guibert de Nogent (E. Duméril, dans les _Mémoires de l'Académie....
     de Toulouse_, 9e série, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R.
     Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX
     (London, 1892, in-8º), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard,
     _Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol.
     in-8º), sur Guyard de Laon (B. Hauréau, dans le _Journal des
     Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois,
     _Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris_, Paris, 1880, in-8º), sur
     Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8º).--Bien
     d'autres personnages ecclésiastiques du moyen âge mériteraient
     d'être présentés au public par des historiens compétents, au
     courant des récentes découvertes. On a beaucoup écrit, depuis trois
     siècles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant,
     aucun ouvrage d'ensemble, facile à lire, sur Abailard. Il n'existe
     pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le
     Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacrées, dans
     l'_Histoire littéraire de la France_, à presque tous les clercs du
     moyen âge qui ont laissé dans leurs œuvres un reflet de leur
     personnalité; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au
     courant de la science.

     Sur les mœurs, le droit, la littérature et les arts
     ecclésiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV.



I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE.


Le dualisme qui, sous la forme du manichéisme, avait eu tant de
partisans dans l'Église des premiers siècles et qui était professé aussi
par les Pauliciens, reparut au moyen âge sous la forme du catharisme ou
de la religion des purs, χαθαροἱ. L'apparente facilité avec
laquelle ce système prétendait résoudre, en théorie et en pratique, le
problème du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur
mythologique, la moralité austère et incontestée de ses chefs, lui
amenèrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Manès.
Né probablement en Macédoine, il s'était répandu dès le XIe siècle
dans diverses contrées de l'Europe occidentale; on avait découvert et
brûlé des cathares, qualifiés de manichéens, en Lombardie, dans le midi
de la France, dans l'Orléanais, en Champagne, en Flandre. La persécution
n'avait pas arrêté les progrès de la secte; vers le milieu du XIIe
siècle elle était établie et fortement organisée dans les pays slaves et
grecs, en Italie et dans la France méridionale. Elle avait des
traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire,
qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs étaient aussi habiles que
ceux du catholicisme.

Le système reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon,
l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'étaient pas
d'accord; les uns croyaient que les deux principes étaient également
éternels; selon les autres, le bon principe est seul éternel, le
mauvais, qui est une de ses créatures, n'est tombé que par orgueil.
Cette différence se retrouve dans la manière de concevoir l'origine du
monde et celle des âmes. D'après le dualisme absolu, c'est le principe
mauvais qui a créé la matière, le bon n'a créé que les esprits; une
partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des
corps; Dieu consent à ce qu'ils y fassent pénitence et qu'ils passent,
de génération en génération, d'un corps à un autre jusqu'à ce qu'ils
arrivent au salut. Le dualisme mitigé admet que Dieu est le créateur de
la matière, mais que le principe mauvais en est le formateur; les âmes
ne sont pas venues sur la terre toutes à la fois; issues d'un premier
couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme.
Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mêmes
doctrines. Le principe mauvais a imposé aux hommes la loi mosaïque, pour
les retenir dans la servitude; d'où il suit qu'il faut rejeter l'Ancien
Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un
esprit supérieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matière, ne
prend que l'apparence d'un corps humain. La matière est la cause et le
siège du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure;
cette doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux.
Le pardon des péchés s'obtient par l'admission dans l'église des
cathares, moyennant le baptême du Saint-Esprit, lequel est symbolisé par
l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il
devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le
recevoir, il fallait avoir donné des gages de fidélité et s'être soumis
à un jeûne de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reçu étaient appelés
les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons
chrétiens par excellence. Ils renonçaient au mariage et à toute
propriété, ne se nourrissaient que de pain, de légumes, de fruits, de
poissons, voyageaient pour visiter les fidèles, avaient entre eux des
signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et
donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mêmes
obligations et les mêmes droits.

Ceux qui n'étaient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils
n'étaient pas astreints au même ascétisme, ils pouvaient se marier,
posséder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de
n'importe quoi, à la seule condition de recevoir le _consolamentum_
avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte,
_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient à se faire
_consoler_ en cas de danger mortel, et à mener la vie des parfaits s'ils
revenaient à la santé. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne
pas perdre la grâce du baptême spirituel une fois reçu, ils se mettaient
en _endura_, c'est-à-dire qu'ils se laissaient mourir de faim.

Le culte cathare, qui excluait tous les éléments matériels, se composait
d'une prédication faite par un ministre, de l'oraison dominicale récitée
par l'assemblée, de la confession des péchés suivie de l'absolution,
enfin de la bénédiction donnée par le ministre et les parfaits. Ces
derniers, quand ils assistaient à un repas, bénissaient le pain, que les
croyants conservaient comme une sorte de talisman.

Le clergé de la secte n'admettait que des évêques et des diacres.
L'église était divisée en évêchés, correspondant d'ordinaire aux
diocèses catholiques; les villes, les châteaux, les bourgs formaient des
diaconats. Les évêques entretenaient entre eux des relations intimes et
fréquentes; il arriva que des députés des pays slaves et de l'Italie
assistèrent à des conciles tenus dans le midi de la France.

En somme, ce système, malgré sa prétention de s'adapter au Nouveau
Testament en l'interprétant par des allégories, était moins une hérésie
chrétienne qu'une religion différente, mêlée de mythes cosmogoniques,
que, dans ce résumé succinct, nous nous abstenons de mentionner.

Pour les autorités de l'Église, les cathares étaient un objet d'horreur,
autant à cause de leur doctrine à moitié païenne qu'à cause de leur
influence sur les peuples; on les traitait d'hérétiques par excellence,
c'est à eux que ce nom était spécialement réservé par les auteurs qui
ont écrit contre les sectes; c'est aussi à leur occasion que furent
décrétées d'abord ces mesures de rigueur qui ont formé la législation
inquisitoriale.

[Illustration: La tour de l'Inquisition, à Carcassonne.]

Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, où Milan était leur
centre. Protégés par les seigneurs, ils siégeaient dans les conseils des
villes, célébraient publiquement leur culte, provoquaient à des disputes
les théologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de
Ferrare, mort en 1269, avait mené une vie si exemplaire, qu'il fut sur
le point d'être canonisé quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un
hérétique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait
le même nom de patarins, par lequel, au XIe siècle, on avait désigné
les adhérents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prêtres. Les
persécutions ordonnées par Innocent III et ses successeurs furent
impuissantes; l'inquisition elle-même, organisée par Grégoire IX,
rencontra pendant longtemps une résistance opiniâtre; en 1252, un
inquisiteur, le frère Pierre de Vérone, fut tué par quelques nobles. Il
fut canonisé sous le nom de saint Pierre-Martyr. Après cet attentat, il
y eut une recrudescence de sévérité; mais quelque vigilant et quelque
implacable qu'on fût, on ne réussit pas encore à extirper la secte, qui
était renforcée au contraire par de nombreux réfugiés albigeois. Elle ne
commence à décliner en Italie que dans le cours du XIVe siècle.

Dans le midi de la France le catharisme était devenu presque la religion
nationale, ayant plusieurs évêchés, de nombreux diaconats et des écoles
florissantes, fréquentées surtout par les enfants des nobles. Après des
efforts stériles, tentés contre les _hérétiques albigeois_ dans la
seconde moitié du XIIe siècle, entre autres par saint Bernard, et au
commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent
III chargea le frère Pierre de Castelnau d'être son légat pour
l'extirpation de l'hérésie. Pierre, ayant excommunié le comte Raymond de
Toulouse, fut assassiné en 1208. Le pape fit prêcher la croisade; une
armée de Français du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit
les provinces méridionales et se signala par le massacre de populations
entières[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la
paix, à des conditions trop humiliantes pour fonder une réconciliation
durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une
indignation dont les derniers poètes provençaux se firent les organes
passionnés; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la
résistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs
continuèrent de les protéger et le peuple de les écouter; leur cause
religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de
Toulouse, exaspéré par l'oppression, reprit les armes; il fut une
seconde fois forcé de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre
inquisiteurs à Avignonet, le comte, soupçonné injustement d'avoir été
l'instigateur de ce crime, fut excommunié par l'archevêque de Narbonne;
il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolérer
les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour témoigner de son
dévouement à l'Église, il assiégea le château fort de Montségur, dernier
refuge des Albigeois. Après plusieurs assauts la place dut se rendre; le
14 mars 1244, près de deux cents parfaits, dont deux évêques, périrent
par le feu. L'hérésie ne se maintint plus que péniblement et en secret;
beaucoup de membres de la secte se réfugièrent en Lombardie. Après la
réunion du comté de Toulouse à la couronne de France, les rois
achevèrent la destruction du catharisme, dont les dernières traces se
perdent en ce pays dans la première moitié du XIVe siècle.

CH. SCHMIDT, _Précis de l'histoire de l'Église
d'Occident pendant le moyen âge_, Paris,
Fischbacher, 1885, in-8º.



II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SIÈCLE

PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER.


Peu de personnages ont joui dans le monde clérical, depuis le XIIe
siècle, d'une popularité égale à celle d'un certain Primat, sur le
compte duquel, avant de très récentes recherches, on ne savait
absolument rien.--Le professeur de rhétorique italien Thomas de Capoue,
qui écrivait au temps du pape Innocent III, après avoir distingué le
style rythmique et le style métrique, ajoute que si Virgile a donné les
plus parfaits modèles de l'un, Primat a excellé dans l'autre. D'autre
part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, vers la fin du
XIIe siècle, une chronique où l'on lit, à la date de 1142: «A cette
époque brillait à Paris un écolier, nommé Hugues, que ses condisciples
avaient surnommé Primat. Il était d'assez bonne condition, mais d'un
extérieur disgracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il
se fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plaisant et
comme littérateur. Son talent d'improvisateur était célèbre. Il y a des
vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans éclater de rire.» Ainsi,
Primat florissait vers 1140, et c'était un joyeux compagnon. Le poète
Mathieu de Vendôme corrobore sur ce point et enrichit encore le
témoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il
avait fait ses études aux écoles d'Orléans, avant 1150, alors que l'une
des chaires de cette ville était occupée par l'illustre Primat:

            _Mihi dulcis alumna,_
    _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_

Primat est d'ailleurs qualifié de «Primat d'Orléans» par une foule
d'écrivains, de copistes et de bibliographes postérieurs à Mathieu de
Vendôme.--De très bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orléans, qui
paraît avoir joint à sa qualité de professeur celle de chanoine, acquit
dans toutes les écoles de l'Occident une réputation d'esprit
légendaire[77]. Il avait sans doute été très habile de son vivant à
aiguiser des épigrammes et à versifier des méchancetés: on lui attribua
tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans
les couvents et dans les universités; on lui rapporta l'honneur des
pièces goliardiques[78] qui avaient le plus de succès; on lui fit un
piédestal du talent et des œuvres d'une légion de clercs ironiques.
Peu à peu, ses épigrammes authentiques ne furent plus distinguées de son
bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux où il avait
vécu.--Le bon franciscain Salimbene, qui écrivit en 1283 des mémoires si
instructifs et si amusants, croit que Primat était chanoine à Cologne en
l'année 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scène se place à
Rome, à Cologne, à Pavie: «C'était, dit-il, un grand truand et un grand
drôle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourné son
cœur à l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les
lettres divines et se serait rendu très utile à l'Église.» Il lui
attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la
littérature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession,
plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement
antérieure de soixante-dix ans à 1232, et postérieure de vingt années
environ à l'époque où Mathieu de Vendôme avait fréquenté le véritable
Primat aux écoles orléanaises.--Au XIVe siècle, Boccace parle encore
d'un rimeur facétieux, _Primasso_, qui égayait jadis les dîners de
l'abbé de Cluny en son hôtel de Paris; c'est de notre Primat qu'il
parle, mais les abbés de Cluny n'ont pas eu d'hôtel à Paris avant 1269!
A l'époque où vivait Boccace, toute notion chronologique s'était perdue
depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine
d'Orléans, ancêtre des goliards presque aussi chimérique que l'évêque
Golias lui-même.

C'est encore une fortune très surprenante que celle de Walter Map,
archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II
Plantagenet. Son compatriote, son ami, Gérald de Barri, le représente
comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre à la fin du XIIe
siècle; c'était un homme très savant, très fin, et qui n'aimait pas les
moines, particulièrement les moines blancs (cisterciens): Girald
rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il
s'écria: «Puisqu'ils renonçaient à leur moinerie, que ne se sont-ils
faits chrétiens!» Map a laissé un livre en prose, _De nugis curialium_,
d'une lecture fort agréable; ce livre ne nous a été conservé que par un
seul manuscrit; il a été imparfaitement édité par Th. Wright, et très
peu de personnes l'ont lu. Il a écrit contre le mariage une déclamation
dont il était très fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on
le sait si peu que des savants éminents persistent, encore aujourd'hui,
à attribuer cette déclamation à saint Jérôme! Par compensation, on a
copié au moyen âge, et imprimé de nos jours, sous le nom de Walter Map,
quantité d'ouvrages auxquels il a toujours été étranger. Les meilleures
pièces goliardiques, que les scribes français ont ornées, pour les
recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais
leur ont imposé celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces
pièces, il y en a de fort grossières, l'élégant et précieux Map a gagné
de la sorte, en Angleterre, un renom détestable et fort peu mérité
d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Gérald de Barri a
composé des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres
supposées, qui l'a fait passer si longtemps, et bien à tort, pour le
plus fécond des goliards, comment dégager ce qui lui appartient? Autant
chercher à retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de
Primat parmi les nouvelles à la main de toute date et de toute
provenance dont le moyen âge a gratifié la mémoire du grand farceur.

La biographie de Serlon de Wilton n'est guère moins incertaine que celle
de Primat, et elle a été, jusqu'à ces derniers temps, encore plus
obscure; car le XIIe siècle a compté jusqu'à quatre clercs du nom de
Serlon qui se sont mêlés d'écrire: un chanoine de Bayeux, un évêque de
Glocester, un abbé de Savigny, un abbé de l'Aumône. C'est ce dernier qui
fut l'émule du fameux chanoine d'Orléans. Originaire de Wilton en
Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus
goûtés des écoles de Paris, aussi connu à cause de ses fredaines qu'à
cause de sa science: «Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, ça me
fait pleurer et je fais des vers comme Primat.»

    _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._

C'est sa conversion, éclatante et subite, qui a assuré à maître Serlon
une popularité durable. Le récit en fut en effet consigné de bonne heure
dans les recueils d'exemples édifiants à l'usage des prédicateurs; il se
trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chériton et dans celle
de Jacques de Vitri; il a été commenté pendant plusieurs siècles dans
toutes les chaires de la chrétienté. Serlon se promenait un jour dans le
pré Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collègues,
récemment décédé, lui apparut revêtu d'une chape en parchemin, couverte
de fines écritures: «Là, dit le défunt, sont reproduits tous les
sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pèse tant à mes
épaules que je porterais plus aisément la tour de
Saint-Germain-des-Prés.» Le lendemain matin, maître Serlon, ce logicien
profond, ce poète mondain et grivois, dont les chansons couraient la
ville, quitta brusquement l'Université de Paris, théâtre de ses
triomphes, et se réfugia dans un monastère très sévère. Pour expliquer
sa retraite précipitée, il laissa seulement deux vers moqueurs, très
souvent cités depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et
de la raison:

    _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_
    _Ad logicam pergo, quæ mortis non timet ergo._

Il fut élu, vers 1171, abbé de l'abbaye cistercienne de l'Aumône, près
de Pontoise, le Petit-Cîteaux. Mais il ne dépouilla pas tout à fait le
vieil homme. Il conserva toujours une singulière verdeur de langage.
Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens).
«J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillité le temps de la mort
si j'étais chien noir que moine noir.» Il ne cessa pas non plus de faire
des vers; seulement, pour racheter les pièces impudiques qu'il avait
rimées dans sa jeunesse, il s'appliqua désormais à de dévotes
compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhumé jusqu'à présent
des vers postérieurs à sa conversion; ils sont graves, quoique la verve
gouailleuse de l'ancien poète profane, et très profane, y bouillonne
encore....

Philippe de Grève n'est pas, comme Primat, un personnage légendaire, et
ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de
Wilton. Néanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire
littéraire de la France_ une notice très brève; on ne savait alors rien
de lui, si ce n'est qu'il avait été chancelier de Notre-Dame de 1218 à
1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du
chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe siècle, le Chancelier
par excellence, a été lentement restaurée, et elle ressort aujourd'hui
comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon,
Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grève est un des
hommes du moyen âge qui doit le plus aux patientes restitutions de
l'érudition moderne.

Non seulement Philippe de Grève a prononcé des sermons (qui, pour le
dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais
il a laissé, avec une relation de la perte et de la découverte du Saint
Clou en 1233, une Somme de théologie où de bons juges ont remarqué une
originalité rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'érudition,
d'indépendance et de véhémence. Comme théologien, il a donc présidé très
dignement pendant près de vingt ans aux destinées de l'Université de
Paris[79]. Ses relations avec les maîtres de cette Université n'ont pas
été cependant, très bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se
montra toujours passionné pour les droits de son église cathédrale,
droits inconciliables avec les prétentions du corps universitaire. En
1219, il comparut à Rome pour répondre devant le pape Honorius
d'accusations portées contre lui par les maîtres de l'Université. En
1222, il était de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur,
accumulé contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son
avidité: il cumulait ouvertement plusieurs bénéfices; chancelier de
Notre-Dame de Paris, il était en même temps archidiacre de Noyon; mais,
à Noyon comme à Paris, il s'était attiré des ennemis; il fut rudement
malmené en 1233, en pleine église, à Saint-Quentin, par le bailli de
Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe siècle, Thomas de Cantimpré,
en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli précieusement l'écho
des médisances et des calomnies que le caractère du Chancelier avait
déchaînées contre lui. Peu de jours après sa mort, s'il faut en croire
Thomas, le chancelier Philippe apparut à son évêque, qui venait de dire
matines, sous l'aspect d'un damné; et comme l'évêque s'étonnait: «C'est
à cause de mon avarice, répondit le fantôme; j'ai soutenu la légitimité
du cumul des bénéfices, et j'ai scandalisé le monde par le désordre
abominable de mes mœurs.»

Philippe de Grève eut peut-être de très mauvaises mœurs, et, qu'il
ait été vertueux ou non, cela ne nous intéresse guère[80]. Mais Thomas
de Cantimpré songeait sans doute, en parlant de ces «désordres
abominables», aux chansons profanes du Chancelier, plus enjouées,
cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si
célèbres, que tous les clercs, au XIIIe siècle, savaient par cœur,
et dont des copies anciennes sont signalées aujourd'hui jusqu'en Suède,
n'ont été révélées aux lettrés que depuis quelques années?--L'attention
fut éveillée pour la première fois, après cinq cents ans d'oubli, par un
passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'éloge de son
compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs
morceaux de «maître Philippe, chancelier de l'Église de Paris», et
notamment six pièces qui commençaient par les mots: _Homo quam sit
pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pièces rythmiques,
quatre se sont retrouvées dans un manuscrit du Musée britannique, parmi
une quarantaine de petits poèmes, précédés de la rubrique commune: «Dits
de maître Philippe, le feu chancelier de Paris». Elles se sont
retrouvées aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, et ailleurs.
Elles assurent à Philippe de Grève une place très honorable parmi les
écrivains lyriques du moyen âge. Tel était, aussi bien, l'avis de maître
Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rimé en langue vulgaire un
curieux éloge funèbre du Chancelier (mort le 25 décembre 1236). L'habile
trouvère Henri d'Andeli représente Philippe de Grève comme «le meilleur
clerc de France» et le plus habile des «jongleurs».--Si Philippe de
Grève, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifié
ordinairement en français (il se l'est quelquefois permis), il serait
placé, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le
rythme qu'il a choisis ont retardé pour lui l'heure de la réputation
posthume....

CH.-V. LANGLOIS, _La littérature goliardique_, dans la
_Revue politique et littéraire_, 24 déc. 1892.



III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SIÈCLE: FRA SALIMBENE.


Ce pauvre franciscain du XIIIe siècle, très bon chrétien d'ailleurs,
n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé
des franciscains qu'à partir du XIVe siècle. Ce n'était point un
grand clerc: il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à
conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre.
Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui
sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de
l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla
nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la
famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone da Todi, et
très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a
rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon
latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes
sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans
l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que
grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus
basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un
évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa
tour, _quod pelli suæ timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il
n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et
juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal
qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur
du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan
les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents
naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut
une étonnante abondance de puces précoces; en 1283, une mortalité sur
les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En
1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent
toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes
de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre.
Tout petit, il était dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa
sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison,
prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la
grâce de Dieu le futur moine. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup
aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra
au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père
eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le
père vint supplier son fils, au nom de sa mère; Salimbene répondit
tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me
dignus_. Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son
frère, continué le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut
qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses
liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de
lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te
Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été,
avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des
puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique
beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les
grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations
plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces
_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs
temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous
trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de
saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la
gaieté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent,
dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais
retournez-le, et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des
écrivains ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des
témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien.

[Illustration: Vue d'Assise.]

Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea
sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant,
il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans
leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant
quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en
couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle.
Il vit face à face Frédéric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il
connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il
entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre
«sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui
avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce
«nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il
a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en
dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres,
«moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en
donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus
convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et
quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble,
le vin du roi, _vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches
cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés
d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamone, des
anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_),
des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement
maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec
résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la
Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais
François avait dit dans sa _Règle_: Mangez de tous les mets qu'on vous
servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi
jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne
qui n'était point pavée. Saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir
dans la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei
dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en
rond autour du roi de France.

Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est
surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile
Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par
le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein
même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe
siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du
christianisme, embrassée par des hommes qui se croyaient sincèrement les
plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus
audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de
Jésus.

Cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers
incidents existait à l'état latent depuis le premier âge du
christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé
entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer
profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le
règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel
du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le
triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antéchrist, la fin des
choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique,
préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la
misère du moyen âge, les scandales de l'Église romaine les avaient
confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean;
Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques
les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles
reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amauri
de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci,
un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais
habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très
libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces
vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de
son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu,
portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes
et écarta le calice. «O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la
coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait
assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia
novi et veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle
de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à
celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle.
Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier
lui semble près de se lever:

«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la
sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a
été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième
sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le
troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second
la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves,
le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a
été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième
sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles,
le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a
été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera
l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième
portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le
troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le
vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la
Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de
Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de
toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le
troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: Là où est
l'Esprit du Seigneur, là est la liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi
Libertas_.»

Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement
dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de
Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le
rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux
_spirituales viri_, le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à
l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande
évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans
les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les
deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette
crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus
tard elle éclaterait en l'an 1260.

Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI,
Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de
l'Antéchrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les
Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint
François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion
nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour
1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric
II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint
Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement
annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se
groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de
San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium Æternum_, résuma
toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une
doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la
Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en
son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard
révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et
s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous
les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme
abdiqua le généralat. Le pauvre Gérard de San Donnino pâtit pour tout le
monde: on l'enferma dans un _in pace_.

Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était
fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de
Digne, le chef de la secte pour la France, un prétendu commentaire de
Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le
jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était
encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand,
vieux et désenchanté, il écrit sa Chronique, il rappelle à dix reprises
et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, _magnus
joachimita_». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église
du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha
tout à fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, à
propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables
fous.--Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais
tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as été
joachimite.--C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la
mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à
fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux
choses que j'aurai vues.»

Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa
jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés de la révélation
de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et
connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde
singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il
voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les
livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric
II. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux
colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des
juges, des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns
de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que
pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la
doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A
Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de San
Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe
facilement en dialogue:

SALIMB.--Si nous disputions de Joachim?

GÉR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)

SALIMB.--Dis-moi quand et où naîtra l'Antéchrist.

GÉR.--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité
s'accomplira.

SALIMB.--Tu le connais?

GÉR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture.

SALIMB.--Quelle Écriture?

GÉR.--La Bible.

SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible.

GÉR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible.
Ils étudient le XVIIIe chap. d'Isaïe, que Gérard applique à un roi
d'Espagne ou de Castille.)

SALIMB.--Et ce roi est l'Antéchrist?

GÉR.--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.

SALIMB. (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé.

(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la
prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)

GÉR.--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de
mauvaises nouvelles.

(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet;
l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)

GÉR.--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.

Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber
introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient
frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu».

L'appréhension de l'Antéchrist fut, en dehors même de la société
joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les
prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric
II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes
les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui
voit, dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe
très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un
après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de
la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tour à
tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric,
c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le
libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_;
poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme
charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire
qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il
donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion[81].

       *       *       *       *       *

La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_,
s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une
rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de
doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le
premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni
le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au
temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la
chrétienté la plus vivante qui fut jamais. Et, je le répète, si nous
mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons
pas affaire à des hérésies. Mais les plus scandaleux de ces chrétiens
d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement,
joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis
ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle
humeur trop inquiétante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de
Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
Doulcine. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits
enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de
saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames
de Marseille. Elle entrait dans toutes églises des frères mineurs, où
elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air
depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais
dit de choses fâcheuses», écrit Salimbene.

Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier était une
douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en général à la
gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie
peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les
mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait
de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il
a connu un frère, Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la
récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe
conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire
enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de
bouillon _miro modo_. Fra Niccolò, appelé, dit une prière sur la soupe
et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend
point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si
fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du
dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une
trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de
Parme en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère
_propter enormem defectum_. On résolut de le rendre à sa mère, pour une
fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccolò
intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe;
puis il le fit passer derrière l'autel et là il lui tira vivement le
nez. Dès lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir,
_sicut ghirus_.

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas
franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un
prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un
pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs
églises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes
a populo obtinerent_. Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très
près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il
prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!

Évidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il
était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en
communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du
salut. Et chacun de tirer de son côté selon son humeur; celui-ci, un
laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des
prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui
tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint
Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête,
une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière,
et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il
prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants
qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou
_Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de
faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un
costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux
quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des
miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds,
_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore
aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils
font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de
longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le
communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes
qui révoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ émut
l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis
Grégoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_,
plus humbles, s'étaient soumis.

Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de
l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les flagellants et les
_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les flagellants apparurent dans
l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits
et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture,
allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés
des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands
ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait
le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes
choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes
vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne
se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au
doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone.
Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes:
il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui
essaieraient de passer; aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_,
autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en
confrérie. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut
évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum
hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne
contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises.
Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils
avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter,
les plus riches couvents d'Italie.

Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_
du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés,
les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent
déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain...[82].

       *       *       *       *       *

Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils
n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux
encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves
idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté
d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre
de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et
sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans
l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre,
telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes,
l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats
témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de
l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal
de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une
vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion
paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec
candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu
l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous
n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas une société religieuse si
l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les
fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la
sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter
l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus
humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on
ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son
couvent.

E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle
Saint-Simon_, 1884[83].



IV.--LES PROPOS DE MAÎTRE ROBERT DE SORBON.


Robert de Sorbon, fondateur du collège appelé de son nom la maison de
Sorbonne, doit toute sa gloire à cette fondation généreuse; il n'en doit
rien à ses écrits. Il s'y trouve pourtant des parties très
intéressantes. Un témoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte
que Robert avait «grant renommée d'être preud'homme»; il nous atteste,
en outre, que, très sûr de posséder un cœur droit et de voir en
conséquence les choses comme elles sont, louables ou blâmables, il était
habituellement très libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien!
tel est-il dans les divers écrits qu'il nous a laissés, dans ses sermons
et même dans ses traités dogmatiques: d'une part, honnête, très honnête,
nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte
observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjoué,
abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous
ne croyons pas qu'on se représente tout à fait ainsi le créateur de la
Sorbonne. On ne connaît guère qu'un côté du personnage. C'est pourquoi
nous voulons montrer ici l'autre côté, celui qu'on ne connaît pas!

Quoique chanoine de Paris, c'est-à-dire grand dignitaire d'une église
opulente et fastueuse, quoique vivant à la cour dans la familiarité des
seigneurs et du roi, quoique devenu riche après avoir été pauvre, il
avait conservé le goût de la simplicité, sans se laisser atteindre par
la contagion des mœurs séculières. C'était une des formes de sa
prud'homie. En cela tous les clercs attachés à la cour ne lui
ressemblaient pas. «Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les
loups.--Non, non, leur répondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais
pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous
mangeront.» Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en
pouvons à la vérité citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est
laissé ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du
reste le ton de ses remontrances, où sont particulièrement maltraités
les riches et les nobles, où les princes eux-mêmes ne sont pas toujours
épargnés.

Chez les riches, par exemple, il condamnait sévèrement le luxe des
habits, et recommandait à tous les confesseurs d'être, sur ce point,
aussi rigides que lui. Au pénitent qui viendra lui faire l'aveu de ses
fautes le confesseur dira: «Mon ami, ne vous êtes-vous pas paré les
jours de fête, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour
plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui,
maître, répondra sans doute le pénitent, mais sans aucune intention de
les provoquer au mal.--Ami, répliquera le confesseur, vous avez
gravement péché. Si l'on suspend une couronne à la porte d'une taverne,
c'est la marque qu'on y vend du vin; de même une chevelure circulaire,
sur la tête un élégant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds
argentés, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacés, et autres
choses de ce genre, voilà des enseignes de libertinage; et pourtant il
n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le
ceinturon de fer le moindre péché de luxure.»

Pour supprimer les habits de fête, Robert eût volontiers supprimé les
fêtes elles-mêmes. C'est là, dit-il, ce qu'avait osé faire un prélat
très vénéré, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard
évêque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs,
n'avait maintenu comme saints à fêter, dans le calendrier réformé de son
diocèse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le félicite
d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir
fait tort à son culte étant le dieu Bacchus. A qui connaît les mœurs
du temps le propos ne semble pas trop dur.

En mainte occasion Robert s'est exprimé plus âprement. Il savait sans
doute qu'il se faut défendre de parler trop et trop haut. «La langue
est, disait-il, dans un cloître, comme un moine, dans un cloître fermé
par un fossé et deux barrières, les dents et les lèvres, et devant ce
fossé, devant ces barrières, il y a trois portiers dont il faut
successivement obtenir la permission de sortir, c'est-à-dire la
permission de parler.» Mais Robert violait souvent la consigne, et quand
les trois portiers murmuraient il était déjà loin. Un jour donc, la cour
était à Corbeil; le voilà prenant par son manteau le sénéchal de
Champagne et l'entraînant malgré lui vers le roi: «Maître Robert, lui
disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une réponse à
cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pré, et si
vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous
pas à blâmer?--Je le serais sans aucun doute.--En conséquence, vous êtes
blâmable de vous vêtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet
habit de vair dont vous faites parade.» Joinville blessé répondit
aussitôt: «Sauf votre grâce, maître Robert, cet habit de vair que je
porte, mon père et ma mère me l'ont laissé; tandis que vous, fils de
vilain et de vilaine, vous avez laissé l'habit de votre père et de votre
mère pour revêtir un camelin plus riche que celui du roi.» Ce débat,
déjà très vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa
d'intervenir et prit la défense de maître Robert; ce dont il fit bientôt
après ses excuses à Joinville, lui disant à part: «Il avait grand besoin
que je l'aidasse, car il était fort ébahi.»

Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle
de Robert en ce qui touche le costume. «Un chevalier courtois se doit,
disait-il, vêtir de telle sorte que les gens d'un âge mûr ne l'accusent
pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu.» C'était là parler
très sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas
toujours lui-même la règle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc
un peu trop négligé sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de
Provence, aurait, suivant Robert, donné dans l'excès opposé.

Voici les termes de ce témoignage: _Humiliter (rex Franciæ) incedit et
gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est
pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une
accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux
hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La
prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticité. Alceste a
beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux
Robert n'était pas toujours poli.

Il paraît que de son temps les femmes portaient des robes très longues,
c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. «Une femme, dit-il, ayant
prié son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achète
assez longue. La femme s'en étant revêtue monte sur un coffre, pour en
mieux juger l'ampleur et la bonne façon. Mais voilà que, l'épreuve
faite, la femme, attristée, dit au mari: «Pourquoi donc m'avez-vous
acheté, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendît
jusqu'à terre.--Mais, répond le mari, je pensais que vous vouliez une
robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si
vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait à votre désir.»

[Illustration: Le sire de Joinville, habillé de ses armoiries, d'après
un manuscrit du XIVe siècle.]

Mais revenons à la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'étonner de
voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme très aimée du saint
roi. On s'étonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi
lui-même comment il la devait corriger de ce grave défaut.
L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait
lui-même l'application aux personnes royales. Voici tout le passage:
«Comment faut-il comprendre ces paroles de l'apôtre disant que l'époux
et l'épouse doivent mutuellement se complaire? Il y a là une difficulté
dont certain prince a montré la solution au roi de France. Ce roi est
d'une grande bonhomie; sa démarche, son port, sont des plus modestes;
mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une
humble tenue, cela déplaisait à sa femme, qui aimait s'affubler des plus
riches ornements, et comme elle blâmait sa pauvre mine et s'en plaignait
même à ses parents, il lui dit: «Madame, il vous plaît donc que je me
pare de vêtements de prix?» Elle répondant que tel était, en effet, son
désir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince
reprit: «Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale étant que
l'homme doit complaire à sa femme, et réciproquement.... Mais cette loi
qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous êtes
tenue d'obéir à ma volonté, comme je le suis d'obéir à la vôtre. En
conséquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller
plus modestement. Vous porterez mes vêtements et je porterai les
vôtres.» A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et dès lors
elle permit au mari de se vêtir selon sa coutume.» Il y a donc lieu de
croire que la reine Marguerite blâmait aussi la grande simplicité du
roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur
bien d'autres points Robert a censuré plus vivement encore les mauvaises
mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des
festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait
beaucoup, et les jurements révoltaient Robert autant que le roi. «Le
roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqué plusieurs
évêques pour faire avec eux une loi sévère contre les blasphémateurs;
mais, ayant trouvé ces évêques peu favorables à son projet, il fut
tellement ému de leur froideur qu'il en eut une fièvre tierce dont il
faillit mourir». En outre, on jouait habituellement après les grands
repas, et de très grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-être
jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagné les clercs
eux-mêmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: «Voici ce qui
vient d'arriver cette semaine à deux lieues de Paris. Un prêtre, ayant
joué dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties
de dés. Malheureux, va jouer maintenant!» On jurait, on jouait, on
appelait ensuite pour se divertir de toute manière des bateleurs, à qui
le maître du logis faisait souvent, par ostentation, des présents
magnifiques.

«Un jour, dit Robert, l'évêque Guillaume (il s'agit du célèbre Guillaume
d'Auvergne) se promenait à cheval avec le roi Louis et son frère le
comte d'Artois.» Il faisait un grand vent qui toujours décoiffait
l'évêque. Le roi lui dit: «Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet
et l'empêcher de tomber?» L'évêque lui répondit: «Sire, je ne réussis
pas à l'attacher si bien que le vent ne me l'enlève. Mais cela ne
m'étonne guère, car on a vu plus d'une fois certain vent dépouiller les
gens même de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, répliqua
l'évêque, n'est-il pas, en effet, arrivé plus d'une fois que, violenté
par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitté sa robe pour la
donner à quelque histrion?»--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce
n'était pas un moindre délit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux
démons. Enfin un autre intermède des festins était la chanson souvent
déshonnête. Combien Robert désirait fermer les oreilles aux galanteries
des ménestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque
Folquet, archevêque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces
chansons qu'il avait composées au temps de sa jeunesse mondaine, il
s'obligeait durant le premier repas du jour, à ne manger que du pain, à
ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le
prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'à
ce farouche persécuteur d'hérétiques, avérés ou imaginaires, nous
voudrions n'avoir à reprocher que des chansons.

Sur quelques vices communs, tant à la ville qu'à la cour, sur
l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: «Une grande
querelle s'étant élevée entre les quadrupèdes et les oiseaux, au jour
fixé pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: «Je n'irai
pas à la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se
portera le mieux, et je passerai de son côté.» Après le combat, les deux
partis comptant beaucoup de morts et de blessés, les quadrupèdes
rencontrent les premiers la chauve-souris. «Arrêtez, s'écrient-ils,
tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur répond-elle. Que
dites-vous? Je suis des vôtres»; et leur montrant ses quatre pattes,
elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite abordée, elle leur
montre ses ailes et s'esquive de même. Combien je connais de gens
semblables! Sont-ils avec des dévots, des religieux, ils disent: «Priez
pour moi;» et font le coq mouillé, contrefont la Madeleine, _faciunt
gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des
mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se
gaussant, pour obtenir leurs bonnes grâces, des religieux et des
béguines.»

Il ne pouvait être plus indulgent à l'égard des libertins. «Une femme,
disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de
semblable. Elle fait certes un mauvais marché et cette femme est très
sotte. Mais les hommes sont, hélas! bien plus sots, car du moins cette
femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur
honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs
prenait à ses gages un voleur qu'il chargerait de le dépouiller, vous
penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui
donne ses écus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner
pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer
pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller?» Sur les
médisants, il s'exprimait ainsi: «Ils ressemblent aux araignées, qui, se
posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient,
par exemple, un homme jeûner: «Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient
d'assister à la mort de son âne;» ou bien encore, «à la mort du
diable,» mais l'honnête homme ressemble à l'abeille, qui, de toute fleur
où elle se pose, recueille du miel.»

Il ne devait pas épargner davantage les prêteurs d'argent, qu'on
appelait alors usuriers. «Je professe, disait-il, que tous les usuriers,
les thésauriseurs, qui détiennent la chose d'autrui, sont des larrons,
et qu'au jour de la mort le prévôt de l'enfer, c'est-à-dire le diable,
les saisira comme des larrons pour les conduire à ses gibets. Ils ont
maintenant les mains si serrées que rien ne s'en échappe; mais, à leur
mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien fermés, pour en
extraire les richesses qui leur étaient chères comme leurs entrailles.
Je les compare à des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande
dépense. Un pourceau coûte beaucoup à celui qui le veut bien nourrir, et
pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la
maison. Mais un pourceau mort est de grand prix!» Or n'omettons pas de
rappeler quelle était alors la définition de l'usure. Usurier est
quiconque prête sous la condition d'un remboursement avec intérêt. Tout
ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prêté. En
outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une
chose à terme au-dessus du cours actuel, ou l'achète au-dessous,
spéculant sur la détresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un
prix supérieur. Il y avait à ce compte, nous n'en doutons guère, un très
grand nombre d'usuriers. Qui même ne l'était pas? Qui ne l'est parmi les
trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les
omettons pas, étant donnée la définition de l'usure? Ainsi que de
larrons, que de butin pour le prévôt de l'enfer! On ne peut être surpris
ensuite d'entendre Robert s'écrier: «Non, pas un homme sur cent n'est en
route pour le paradis. Je regrette d'être obligé de le dire; mais je ne
puis le taire, parce que c'est la vérité».

Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins
véhément, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe,
clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs,
maîtres-régents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des
baguenaudiers, à qui rien ne déplaît autant que d'assister aux offices.
«Un prédicateur étant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans
le cloître pour lui souffler à l'oreille: «Ah! soyez bref! soyez bref!»
C'est pourquoi, dès qu'ils sont réunis au chapitre: «Tout serviteur de
Dieu, s'écrie le prédicateur, écoute les paroles de Dieu. Vous n'êtes
pas les serviteurs de Dieu, si vous n'écoutez pas les paroles de Dieu.
Donc vous êtes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref?» Et cela
dit, il s'en alla.» S'agit-il des clercs séculiers? «Ils chantent si
haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assemblés sur le
clocher de l'église, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au
Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos.» Il
va de soi que Robert désapprouve le cumul des bénéfices. En autorisant,
disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilité des papes
en avait fait naître un autre, non moins grave, l'abus des vicariats.
Que les curés vivent dans leurs églises et qu'on ne les voie pas
ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour
démontrer l'inconvenance, l'irrégularité de leurs trop fréquentes
absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: «Le troupeau est la
matière, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, séparée de la
forme, la matière tend au néant. Si donc le pasteur s'éloigne de son
église, le troupeau, séparé de son pasteur, périt, s'anéantit.--Mais,
répondaient quelques curés, on veut que nous soyons théologiens, et nous
ne pouvons le devenir sans aller aux écoles apprendre la théologie. Il
nous faut donc quitter nos églises et nous y faire remplacer.--Non pas!
répliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession
d'enseigner la théologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le
cours d'une année, ne gagnent pas une âme au Seigneur. D'eux, on peut
dire (avec la chanson):

    Blanche berbis, noire berbis,
    Au tant mest se muers com se vis.

Mais le bon curé, le curé sans tache, sans reproche, qui naïvement
observe la loi de Dieu, voilà le théologien dont les leçons profitent.»

Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait
si mal, c'était Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas,
saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-être un peu, sans se
l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur
reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs
querelles, de faire passer la religion pratique après la théologie
contentieuse. Cet hôte magnifique des pauvres écoliers n'acceptait que
la science strictement limitée. S'il avait pu soupçonner tout ce qu'on
devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne,
assurément il en aurait frémi d'horreur! Il disait: «Les livres sur
lesquels nos docteurs pâlissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de
Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de très beaux
livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut.» Pas même, qu'on le
note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi
Robert plaçait au même rang l'étude du droit canonique et celle du droit
civil. Vaines études! Pouvait-il mieux traiter cette théologie mêlée de
philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clergé?
«Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc?
Non certes, ce n'est pas celui qui, après avoir longtemps veillé devant
sa lampe, s'est fait recevoir à Paris maître ès arts, docteur en décret,
en médecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur.» Il disait
encore: «Un évêque qui se rend à Rome et ne sait pas son chemin,
n'attend pas un roi, un autre évêque pour le leur demander; mais très
volontiers il le demande aux bergers, même aux lépreux qu'il rencontre.
Or, voilà des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de
grands clercs, de grands docteurs. «De quoi vous mêlez-vous, crient-ils,
prédicateur? Où vous a-t-on enseigné la théologie?» Eh bien! je prétends
que ces gens-là ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le
contraire.» Robert était simplement moraliste, et, regardant la morale
comme la seule science positive, il professait pour les médecins, les
grammairiens, les canonistes, le même dédain que pour les
métaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va
sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple:
«Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs.
Quand il avait tant bu qu'il était ivre, il allait trouver un prêtre
qui, fréquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se
confessait à lui. «Mon ami, lui disait ce prêtre, avez-vous tout
payé?--Oui, répondait l'autre.--Bien! répliquait le prêtre, mieux vaut
boire le sien que celui d'autrui.» Il ne les voulait pas non plus trop
sévères, et le déclare en ces termes: «Il faut blâmer certains prêtres
qui sont d'une rigueur excessive.» L'évêque Guillaume disait d'eux: «Ils
ne devraient pas être portiers du paradis, mais ils seraient très
propres à garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer
personne.» Enfin il prescrivait absolument que tous les péchés confessés
fussent oubliés: «J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands
pécheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait été le pécheur qui m'ait
prié de l'entendre, je l'ai toujours aimé cent fois plus après l'avoir
confessé qu'avant.»

[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.]

Il nous plaît de terminer par ce mot touchant. Si maître Robert s'est
souvent exprimé sur le compte d'autrui avec plus de liberté que
d'apparente bienveillance, on n'a de reproches à faire qu'à sa langue;
évidemment son cœur était excellent.

B. HAURÉAU, dans les _Mémoires de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884),
2e partie.



V.--L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE PROCÈS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR,

D'APRÈS RUTEBEUF.


Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en
général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour
eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car
il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Université de
Paris_. C'était à la suite d'une de ces querelles comme il s'en éleva
plusieurs au XIIIe siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218,
l'official de Paris avait dû sévir contre ceux «qui recouraient à la
force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers,
enlevaient des femmes», etc. Les disputes provenaient souvent de la
rivalité des _nations_ entre lesquelles se répartissaient les écoliers,
nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de
France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être
représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la
maîtrise ès arts. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles
se rapporte le _Dit de l'Université de Paris_. Rutebeuf y donne les plus
sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si
on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec
émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur
fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille
folies[84].

[Illustration: Sceau de l'Université de Paris.]

    Le fils d'un pauvre paysan
    Viendra à Paris pour apprendre.
    Tant que son père pourra prendre
    En un arpent ou deus de terre,
    Pour conquérir pris et honneur
    Baillera le tout à son fils;
    Et lui, en reste ruiné.
    Quand il est à Paris venu
    Pour faire à quoi il est tenu
    Et pour mener honnête vie,
    Il retourne la prophétie.
    Gain de soc et de labourage
    Il vous convertit en armure.
    Et par chaque rue il regarde
    Où il verra belle musarde;
    Partout regarde, partout muse.
    Son argent part, sa robe s'use,
    Et c'est tout à recommencer:
    Il ne fait point bon là semer.
    Pendant carême, où l'on doit faire
    Chose qui à Dieu doive plaire,
    Au lieu de haires, hauberts vêtent,
    Et boivent tant que ils s'entêtent.
    En a trois ou quatre qui font
    Quatre cents écoliers se battre,
    Et chômer l'Université;
    N'est-ce point là trop grand malheur?
    Dieu! Il n'est point si bonne vie,
    Quand de bien faire envie on a,
    Que celle de sage écolier:
    Ils ont plus peine que collier,
    Mais s'ils désirent bien aprendre,
    Ils ne peuvent pas s'appliquer
    A demeurer longtemps à table.
    Leur vie est aussi bien mettable
    Que celle des religieus.
    Pourquoi laisser sa région,
    Aller en pays étranger,
    Si l'on y perd toute raison
    Quand on y doit sagesse apprendre?
    On perd son avoir et son temps
    Et l'on fait à ses amis honte
    Mais ils ne savent qu'est honneur.

Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les
dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la
plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre
l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la
rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne
faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des
universités laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers
disputaient le privilège d'enseigner....

A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants, qui
agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du
règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris
d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils
donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du
chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils
cherchèrent à s'y rendre indépendants: ils refusèrent de faire cause
commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés
d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer
contre l'Église et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui
devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la
_Discorde de l'Université et des Jacobins_:

    Rimer me faut une discorde
    Qu'à Paris a semé Envie
    Entre gens qui miséricorde
    Vont prêchant et honnête vie.
    De foi, de pais et de concorde
    Est leur langue toute remplie,
    Mais leur manière me rappèle
    Que dire et faire sont bien deus.

Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils
oublient ce qu'ils doivent à l'Université.

    Chacun d'eus devrait être ami
    De l'Université vraiment,
    Car l'Université a mis
    En eus tout le bon fondement,
    Livres, deniers et pain et gages.
    Maintenant le lui rendent mal,
    Car ceus-là détruit le Démon
    Qui plus l'ont servi longuement.

Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge
et qui veulent chasser ensuite le maître du logis.

    Jacobins sont venus au monde
    Vêtus de robe blanche et noire.
    Toute bonté en eus abonde.
    Le peut quiconque voudra croire.
    Si par l'habit sont nets et purs,
    Vous savez, c'est vérité sûre,
    Si un loup avait chape ronde,
    Bien ressemblerait il à prêtre.

...Car si Renard ceint une corde
    Et revêt une cotte grise,
    N'en est pas sa vie plus pure:
    Rose est bien sur épine assise.

Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien
que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université
est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur
les Jacobins: «Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas
la pelure d'une pomme de leur dette»....

Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs
séculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frères mendiants
aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs,
hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En
chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux
ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il
possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de
mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il
est pauvre. A ses yeux l'_Évangile éternel_ est impie, sacrilège et
dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des _Périls des derniers
temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour
coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna
successivement les deux livres, à une année de distance. Mais
l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV,
celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée
que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas
suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante
bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la
doctrine de l'_Évangile éternel_, il poursuivait avec acharnement
l'auteur des _Périls des derniers temps_....

En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de
l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les
Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre
archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de
Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que
Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la
sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les
religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait
l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des
saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à
Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils
fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome,
Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se
trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté.

Dans le _Dit de maître Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste
contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à
Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au
droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le
roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine
avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le
roi de la vengeance divine.

    Oyez, prélats, princes et rois,
    La déraison et l'injustice
    Qu'on a fait à maître Guillaume:
    On l'a banni de ce royaume!
    Nul si à tort ne fut jugé.
    Qui exile homme sans raison,
    Je dis que Dieu, qui vit et règne,
    Le doit exiler de son règne....
    Prélats, je vous fais assavoir
    Que tous en êtes avilis.

C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome
peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de
seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre,
ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce
n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni
à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte
plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel
cria justice.

Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans
jugement.

    Bien avez appris la discorde
    (Ne faut pas que je la rappèle)
    Qui a duré si longuement,
    Sept ans tout pleins entièrement,
    Entre ceus de Saint-Dominique
    Et ceus qui enseignent logique.
    Beaucoup y eut _pro_ et _contra_,
    L'un l'autre souvent s'encontrèrent
    Allant et venant à la cour.

Les excommunications et les absolutions se succédèrent: celui à qui le
blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer
cette guerre, et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur
laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent
la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître
Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: «Sire,
nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais
si nos adversaires la briseront». Le roi jura: «Au nom de moi! Ils
m'auront pour ennemi s'ils la brisent». Depuis ce jour, depuis sa sortie
du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le
roi l'exile sans le voir!

Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les
princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer
dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir
entendu.

    Et vous tous, qui mes vers oyez,
    Quand Dieu se montrera cloué,
    Le jour du dernier jugement,
    Pour lui demandera justice,
    Et vous, sur ce que je raconte,
    Vous en aurez et peur et honte.
    Quant à moi, bien le puis-je dire,
    Point ne redoute le supplice
    De la mort, d'où qu'elle me vienne,
    Si elle me vient pour telle affaire.

Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout à fait conforme
à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous
ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété,
fit toujours preuve d'une grande fermeté dans ses relations avec le haut
clergé et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi «pour
la rémission de ses péchés» d'expulser Guillaume de Saint-Amour et même
de l'emprisonner. Mais il est permis d'inférer d'un autre bref du pape,
postérieur d'un an au premier, que le roi s'y était refusé; il avait
répondu à Alexandre IV non pas en lui demandant lui-même d'exiler
Guillaume, comme on l'a dit par une interprétation inexacte du texte,
mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu'à défendre à Guillaume,
en vertu de son autorité pontificale, de pénétrer dans le royaume.

C'est seulement après la mort d'Alexandre et de son successeur immédiat,
que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception
triomphale. Quant à son livre sur les _Périls des derniers temps_, tous
les exemplaires n'en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au
XVIe et au XVIIe siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme
au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XIII, qui, par un arrêt
rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre
IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et défendit aux libraires de
le mettre en vente, sous peine de mort.

On peut conjecturer que la persécution dirigée contre Guillaume de
Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle
d'Alexandre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des
_Périls_, mais aussi des «chansons et rythmes inconvenants» composés
contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que
les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se
plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement.
Toutefois, l'existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup
d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIIIe siècle
jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que
la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu.

L. CLÉDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette,
1891, in-16. _Passim._



VI.--LA SCIENCE AU MOYEN ÂGE.


Au IVe siècle, lorsque les ténèbres s'épaississaient déjà dans
l'Occident latin et lorsqu'on songeait à réduire autant que possible le
bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers
les idées pythagoriciennes. Martianus Capella, Boëce, et, à leurs
exemples, les premiers instituteurs des écoles claustrales, adoptèrent
une table des sept arts libéraux, distribués en deux groupes, le
_trivium_ et le _quadrivium_, savoir:

TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhétorique_, la _logique_.

QUADRIVIUM. L'_arithmétique_, la _géométrie_, l'_astronomie_, la
_musique_.

Le _quadrivium_ était l'encyclopédie mathématique, telle qu'un disciple
de Pythagore pouvait la concevoir; c'était le corps de la science ou des
sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu'à l'avènement des
temps modernes, mériter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour
que la culture des sciences soit vraiment féconde, un souffle
vivifiant, un génie d'invention, un instinct qui tient de celui de
l'artiste et du poète. Voilà ce que les Grecs avaient possédé, ce que
les modernes ont retrouvé, ce que la tradition romaine ne pouvait pas
infuser au moyen âge.

Cicéron l'a dit avec sa justesse habituelle: «Les Grecs n'ont rien mis
au-dessus de la géométrie, ce qui fait que la célébrité de leurs
mathématiciens fut incomparable; nous avons au contraire borné cet art à
ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour
prendre des mesures.» Dans la Rome impériale, le nom de _mathématicien_
ne désignait plus guère que les adeptes d'une science obscure à l'aide
de laquelle on faisait des prédictions et l'on tirait des horoscopes. Il
en résulta que, nonobstant l'espèce de renaissance pythagoricienne qui
avait précédé l'éclipse totale des études, la tradition romaine, devenue
la tradition monastique ou cléricale, ne permit pas aux mathématiques de
prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la
civilisation grecque s'était communiquée à l'Occident sans
intermédiaire. L'esprit humain manqua, au moyen âge, de cette discipline
plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non
moins subtile et pénétrante, mais plus substantielle et plus sûre, qui
aurait pu réprimer l'abus ou les écarts d'une autre scolastique.

Le moyen âge n'avança donc nullement la géométrie, telle que les Grecs
l'avaient conçue; à peine en conserva-t-il les premiers éléments; mais
par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une
origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son
commerce avec les Arabes, à savoir l'arithmétique de position, la
trigonométrie, et une algèbre fort différente de la nôtre, quoique la
nôtre en dût sortir. Des moines, des médecins, des marchands, furent les
dépositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde
mécréant, et restés étrangers à l'enseignement jusqu'à une époque tout à
fait moderne.

En fait d'astronomie, le moyen âge avait dans l'_Almageste_ ou dans la
«grande composition» de Ptolémée ce qu'il affectionnait tant, un livre
canonique, un système consacré par l'autorité d'un ancien, d'un grand
législateur scientifique. Là où le gros des hommes ne peut s'attacher ni
à l'autorité dogmatique d'un corps sacerdotal, ni à l'autorité des corps
savants, il faut bien qu'il tienne à l'autorité d'un chef d'école. Or le
moyen âge manquait d'académies, et l'Église avait la sagesse de ne
définir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait
donc qu'on eût l'autorité d'un ancien, et Ptolémée était pour les
chrétiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis à
l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de détail
apportés par ceux-ci à la doctrine du maître ne touchaient pas au fond
du système. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de
l'homme dans le monde, telle qu'elle résultait de l'enseignement des
astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et
les formules populaires de la prédication chrétienne, n'avait rien qui
ne se conciliât très bien avec une théologie savante. Le monde de
Ptolémée ressemblait à une machine, à une horloge de cathédrale; et
l'idée de l'horloge, de son inaltérabilité et de sa justesse parfaite,
cadre à merveille avec l'idée de l'unité et de la personnalité de
l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance
intime, scellée entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme,
écrasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme règne
était, même pour le philosophe et le savant, le centre et le but de
l'architecture du monde.

En dehors de l'encyclopédie mathématique ou du _quadrivium_
pythagoricien, la forme scientifique, à proprement parler, ne trouvait à
quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen âge que chez
leurs ancêtres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas
confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis
et d'observations enregistrées n'est point encore une science, pas plus
qu'un attroupement d'hommes n'est une armée; et si le trésor des
connaissances s'accroît sans cesse avec le temps, il faut attendre
quelquefois pendant des siècles l'illumination d'une idée pour que la
science fasse réellement des progrès. En géographie, par exemple, les
Européens avaient acquis, après Marco Polo, et surtout par suite de
leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerçant que
les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant
de Rome, d'Alexandrie et d'Athènes, de sorte que Ptolémée devait leur
paraître bien plus arriéré en géographie qu'en astronomie; mais de
toutes les parties de l'encyclopédie géographique embrassant l'ensemble
des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du
globe terrestre et des forces qui s'y déploient en grand, il n'y avait
guère que la géographie mathématique qui dût s'appeler une science, et,
depuis Ptolémée, cette science n'avait pas bougé.--De même pour la
physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changèrent pas, au moyen
âge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conçu. On
pouvait trouver les verres de besicles ou même mesurer les pouvoirs
réfringents des corps transparents, sans changer foncièrement la science
de l'optique, sans qu'elle cessât d'être, comme au temps de Ptolémée et
jusqu'au XVIIe siècle, une application de la géométrie plutôt qu'une
branche de la physique comme nous l'entendons maintenant.

       *       *       *       *       *

Traitées à la manière des anciens, la _grammaire_, la _rhétorique_, la
_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopédistes de la
décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique
du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le
rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui
touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage.
D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la
division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des
réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux
rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins
évidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en théorie et par voie
d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation
des idiomes, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés
d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus
humbles écoles. Les petits traités des _Catégories_ ou des
_Prédicaments_ servant d'introduction à la logique d'Aristote, et d'où
toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même
ordre d'idées et peuvent aussi être considérés comme un appendice de la
grammaire.

Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs
alexandrins et latins de la décadence, le traité de logique, l'_Organon_
d'Aristote, était, lors des premiers essais de restauration des études
en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du
Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie.
Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient
communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote,
c'est-à-dire une théorie du syllogisme fondée sur la classification des
catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons,
ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre; elle a des caractères
scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne
comporte pas les développements et les progrès dont une science telle
que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins
comme un îlot qui offre un abri sûr aux esprits ballottés sur la mer
changeante des opinions philosophiques.

Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la
métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre
scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont
porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure
que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus
à la connaissance des chrétiens d'Occident et ont été dans les écoles
l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les
procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était
familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est
appelé la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait
mieux à la dispute et aux exercices de l'école. La scolastique est, si
l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spéculations
qui diffère de la science par des caractères essentiels; son règne n'en
témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès l'origine, tend
à prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation
européenne.

       *       *       *       *       *

Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie
d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universités, la division de la
philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continua de
parler des _sept_ arts libéraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le
tout composait la _Faculté des arts_, qui servait d'introduction commune
à d'autres _Facultés_, à d'autres études plus spécialement dirigées vers
un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, arriver aux
bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie
et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appliquaient les
tribunaux ecclésiastiques et la chancellerie romaine. On voulait
conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de
posséder le droit _civil_, c'est-à dire les compilations justiniennes
remises en honneur, rétablies dans leur autorité juridique, et déjà
retravaillées par une nouvelle légion de glossateurs et d'interprètes,
ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par des princes
allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs
romains,--car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit
coutumier rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la
pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin on voulait être
médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que
s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs
arabes. De là les Facultés de _théologie_, de _droit canonique et
civil_, de _médecine_, pour les trois Facultés réputées libérales par
excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts
libéraux. L'ensemble composait le système des _quatre Facultés_. Ce
n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté
des arts par une Faculté de «philosophie», d'après la distinction que
saint Thomas avait établie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie
ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est
de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en
Faculté des _lettres_ et en Faculté des _sciences_, ce qui est une
manière de revenir à la vieille distinction du _trivium_ et du
_quadrivium_.

Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner
aux sciences le pas sur les lettres: ce mérite ou ce tort remonte
effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge, puisqu'il est
clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du
_trivium_ peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que
l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare,
universellement usité dans les collèges d'artiens, n'avait rien qui se
prêtât à une culture poétique et littéraire. Les musulmans d'Espagne
étaient à la fois plus savants et plus lettrés: plus savants, en ce
qu'ils perfectionnaient la science laissée par les anciens, plus
lettrés, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient
pas quitté, pour une littérature artificielle, la langue et la
littérature nationales.

Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'Église, il
était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses
religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles.
De là les _sommes théologiques_ substituées aux apologies, aux
commentaires des textes sacrés, et à l'éloquence parfois déclamatoire
des premiers siècles chrétiens. L'Église, représentée par les papes et
par les conciles, a bien hésité quelque temps avant d'admettre dans ses
écoles la discipline péripatéticienne. Il devait lui sembler dur de
subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen, ou plutôt d'un pur
naturaliste, étranger à toute foi religieuse, commenté par des
sectateurs du prophète arabe. Mais depuis que les grands travaux des
théologiens du XIIIe siècle eurent donné à la scolastique chrétienne
sa forme définitive, l'Église ne l'a pas abandonnée; elle n'a fait que
l'abréger pour la mettre à la portée de la faiblesse des générations
nouvelles.

Ce qui vient d'être dit de l'enseignement de la théologie peut
s'appliquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant
l'alliance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y
avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil
(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou
gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de
l'État ou du prince, et les théologiens et les canonistes, tous dévoués
à la puissance ecclésiastique.

La médecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de
permanence qui appartiennent à la science proprement dite. Mais, d'un
autre côté, elle ne se prête guère à la sécheresse du formalisme
scholastique; et par les besoins mêmes de leur profession, les médecins
du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer le travail
d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen
âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était
regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient
pour être du domaine de la pratique médicale. D'où vient qu'en anglais
le médecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un
_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont
réputées des branches de la _philosophie naturelle_.

M. COURNOT, _Considérations sur la marche
des idées_, Paris, Hachette, 1872, t. I,
in-8º. _Passim._



VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN ÂGE.

L'AUGUSTINISME.


Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination
exercée sur l'esprit chrétien par une métaphysique absolument étrangère
à son inspiration propre et à ses mobiles. Augustin était chrétien, nul
n'en peut douter; coupable pardonné, il a voulu témoigner sa
reconnaissance à l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment
aimer le Dieu dont il a tracé l'image? Ce Dieu crée dans le but de
manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa
justice et sa charité ne sauraient se déployer dans le même objet. Pour
mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damnés;
l'éternité du mal moral et de la punition du mal forme une condition
indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait
pas digne de Dieu. Pour donner occasion à sa miséricorde, il faut que
parmi les pécheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils
soient nécessairement pécheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu
serait manquée, il faut, dis-je, que parmi les pécheurs, tous également
dignes d'un malheur éternel, il fasse grâce arbitrairement à
quelques-uns et les comble de félicités, sans qu'il y ait en eux aucune
raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie
de saint Augustin, l'Église romaine a reculé devant ces doctrines; mais
les réformateurs et les jansénistes y ont abondé.... Comment accorder
une théologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_?
Comment ne pas voir dans cette idée de la nécessité du mal un reste du
manichéisme auquel saint Augustin s'était rattaché dans sa jeunesse?
Comment ne pas reconnaître les influences néo-platoniciennes dans la
conception métaphysique dont cette théologie est un corollaire: l'idée
que le monde étant l'image de l'être parfait dans l'imperfection
essentielle à tout ce qui n'est pas cet être lui-même, il trouve sa
perfection à réaliser tous les degrés possibles de perfection relative
et par conséquent d'imperfection? Le mal moral nous est présenté comme
un de ces degrés, un effet, une forme du non-être; mais ce caractère
privatif, cette irréalité du mal moral, par laquelle Augustin essaie de
pallier les énormités de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut
imaginer de plus contraire au sentiment chrétien? Quoi, Jésus serait
mort sur la croix pour nous délivrer de quelque chose qui n'est rien!...
Comment haïr ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conçoit comme
répondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence
d'une valeur métaphysique assez douteuse, évidemment inspirée par un
intérêt logique, esthétique, et complètement étrangère à l'ordre moral
où le christianisme est enraciné.

PLATONICIENS.

L'école dont les théories spécieuses avaient ébloui le grand évêque de
Libye, le platonisme interprété par Alexandrie, règne sans partage sur
les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps
barbares. La pensée platonicienne inspire encore les philosophes des
premiers siècles du moyen âge, période longtemps méconnue, où le progrès
des études historiques constate avec quelque surprise une activité
intellectuelle énergique et variée. C'est alors qu'Anselme posa le
problème de la scolastique: «J'estime que, après avoir été confirmés
dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher à comprendre ce
que nous avons cru». En vain Abélard objecta qu'il faudrait d'abord
prouver la vérité des doctrines proposées à la créance; le besoin d'une
telle apologie était peu senti dans un siècle où la foi paraissait
universelle, et la tentative de l'établir aurait eu peu de portée tandis
que les objections n'avaient pas la liberté de se produire. Anselme
joignit l'exemple au précepte dans ses démonstrations de l'existence de
Dieu et dans sa théorie du salut par Jésus-Christ. Plus profondément
qu'Augustin lui-même, il a fait entrer dans la conception générale du
christianisme des éléments antipathiques à ce qui en constitue
l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en
pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la
destinée humaine par la réalisation du bien moral. Suivant une doctrine
où des millions d'âmes ont trouvé la consolation et qui a profondément
scandalisé des millions d'âmes, la justice divine exige des peines
infinies pour une faute quelconque de ses fragiles créatures. La faute
est une dette, la peine un prix, un règlement que notre créancier
réclame; mais, pourvu que le montant lui soit versé, que le _quantum_ de
douleur ait été subi, Dieu est payé, n'importe qui l'a soufferte. C'est
pourquoi, dans sa charité, le Fils est venu souffrir à notre place. Pour
le coup, ce n'est pas à Platon qu'il faut faire remonter cette
conception de la justice, qui a si profondément troublé la conscience
des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du
temps d'Anselme, où la notion de la peine et celle de la dette civile
étaient confondues, tous les délits se rachetant par le payement d'une
somme d'argent déterminée. Jésus a payé notre «composition».

Cette époque vit fleurir l'école mystique de saint Victor de Paris, dont
la psychologie subtile compte et décrit les degrés que parcourt l'âme
fidèle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout
intérieur, où le sacerdoce et les sacrements matériels tiennent peu de
place, et dont la méthode repose sur ce principe que la fidélité du
cœur et de la conduite à la vérité déjà connue est indispensable au
progrès dans la vérité. Ces doctrines de vie intérieure se sont mêlées à
l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des
prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies
tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de
peines, une assurance de bonheur futur indépendante des dispositions
morales du fidèle et qui permet à celui-ci de se décharger sur le prêtre
de toute inquiétude sur son sort à venir, moyennant une obéissance plus
ou moins strictement exigée, suivant les circonstances des temps et des
lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut définitivement arrêtée par
Pierre le Lombard, qui prit une part importante à l'achèvement du dogme,
en complétant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_,
les questions théologiques se disposent dans un ordre méthodique, avec
l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les
conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et
cent fois commenté dans l'école, dont l'enseignement s'est en quelque
sorte constitué sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments
du moyen âge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux
aspirations d'une spiritualité dangereuse, Pierre établit fortement la
valeur et la nécessité des rites matériels, des sacrements, établis de
Dieu lui-même, pour condescendre à notre nature et remplir notre vie,
sans la détourner de son suprême objet. A l'importance des sacrements se
mesurent le rôle et la dignité du prêtre, qui a seul qualité pour les
administrer. La théologie du savant prélat allait tout entière à
l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son
incomparable succès.

Saint Anselme posa le problème à la solution duquel la pensée du moyen
âge devait se consumer; le Lombard arrêta la forme de cette
investigation....

ARISTOTE ET LE THOMISME.

Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses
commentateurs, commencèrent à se répandre, on ne saurait douter que
l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur
les choses de la nature, n'ait été l'une des causes principales du vif
empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert,
fondateur de la scolastique péripatéticienne, reprendre l'étude des
sciences naturelles, avec plus de zèle, il est vrai, que de méthode. Nos
campagnes ont conservé la mémoire de son prodigieux savoir. Cependant,
dès l'origine, les disciples chrétiens du péripatétisme y cherchèrent et
crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu
compromis d'Anselme: comprendre, systématiser, démontrer l'objet de la
foi....

...David de Dinant, l'une des premières victimes de l'unité romaine, en
appelait beaucoup à Aristote. C'est à l'influence d'Aristote que ses
juges attribuèrent l'origine d'un panthéisme qu'il aurait pu tirer plus
directement d'ailleurs. Traduites en latin dès le commencement du
XIIe siècle, par les soins d'un archevêque de Tolède, les œuvres
d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas
moins accueillies avec avidité dans la Faculté des Arts de Paris.
Aristote interprété par Averroès y devint pour un grand nombre de
docteurs l'autorité suprême, irréfragable, le _Philosophe_, identique à
la raison même. Les premiers péripatéticiens français constatèrent
hardiment le désaccord entre le dogme et la pensée du philosophe, ne
craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'Église fourmille d'erreurs.
Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique
et la métaphysique du savant Macédonien. Non moins naturellement
l'interdiction ne fut pas respectée; les meilleurs mêmes cédaient à la
curiosité, et, parmi les conseillers les plus autorisés du Saint-Siège,
Aristote trouva bientôt des défenseurs. Aussi la prohibition primitive
reçut-elle, en 1231 déjà, une forme moins absolue; Grégoire IX maintint
alors et renouvela la défense d'étudier les textes suspects «jusqu'à ce
qu'ils eussent été corrigés et expurgés». Cette opération singulièrement
délicate ne s'exécuta jamais d'une manière officielle. Mais sous
l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au
diocèse de Paris, des dominicains fort attachés au Saint-Siège et
possédant son entière confiance, à Cologne Albert de Bollstaedt, à Rome
son disciple Thomas d'Aquin, continuèrent à commenter assidûment les
textes interdits, qu'ils s'efforçaient d'interpréter dans un sens
orthodoxe partout où la chose était praticable, sans hésiter à les
combattre et à les condamner sur les points où le désaccord ne pouvait
pas être déguisé. Leurs ouvrages, particulièrement ceux de saint Thomas,
qui ont acquis dans l'Église une autorité souveraine, officiellement
consacrée aujourd'hui, peuvent donc être considérés comme l'équivalent
de la correction promise....

Saint Thomas, contesté, combattu, réfuté peut-être jadis par des génies
égaux, sinon supérieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le
représentant de toute l'École. Rappelons en peu de mots les points
principaux de sa philosophie.

Et d'abord, dans la manière dont il conçoit le but de la vie, Thomas est
franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul écrit:
«Quand je connaîtrais tous les mystères de la science de toutes choses,
si je n'ai pas la charité, je ne suis rien». Saint Jean nous enseigne
que Dieu est amour, et Jésus dit à ses disciples: «Soyez mes
imitateurs». La tendance du christianisme est toute pratique; son idéal
est la perfection de sa volonté; il n'y a pour lui rien au delà. Pour
saint Thomas, il y a quelque chose au delà. Ne se résumant pas sur Dieu,
il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-même; il ne le
croit probablement pas, mais la logique l'obligerait à l'avouer, car sa
notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la
connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la théologie
désigne sous le nom de vision béatifique: «_Naturaliter inest omnibus
hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est
igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._»

...Tout en dissertant à loisir sur les attributs divins, Thomas sait
bien que nous ne pouvons pas connaître Dieu d'une manière adéquate, et
cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos pensées et de nos
croyances sur cette idée que nous n'avons pas. De propos délibéré,
Thomas lui cherche un succédané dans un anthropomorphisme qui a rendu sa
philosophie accessible au vulgaire, et par là doit avoir contribué, pour
une grande part, à sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que
dans ses œuvres; dès lors, c'est de la plus parfaite de ses œuvres
qu'il faut nous aider pour nous faire une idée de ses perfections; il
nous faut donc concevoir Dieu d'après l'analogie de l'esprit humain.

Cette conclusion place la théologie de saint Thomas dans la dépendance
de sa psychologie, laquelle, au jugement des panégyristes les plus
jaloux d'établir l'indépendance philosophique de ce docteur, est
foncièrement péripatéticienne. Quels que soient les soins apportés à
corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de
l'Église, la racine de ce système théologique plonge ainsi dans
l'hellénisme païen....

Le Docteur Angélique était sans doute un chrétien; il était pieux, de
cette piété du moyen âge faite d'ascétisme et de contemplation, qui est
bien malgré tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de
l'amour. Rien ne ressemble moins à la vie de Jésus-Christ, telle que les
plus anciens documents nous la représentent, que celle de son disciple
dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira néanmoins l'activité pratique des
chrétiens les plus généreux, parce qu'il est tout pénétré d'un amour
sincère, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un stérile
emploi. Thomas touche à l'_Imitation_ par quelques côtés de sa
théologie, mais l'esprit général en est différent: l'amour n'est pas le
but à ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui
revient à l'intelligence. La pensée de la pensée a fasciné son âme. Le
dernier mot de sa théologie est dicté par le paganisme....

L'Ange de l'École a triomphé par la puissance du péripatétisme, cette
religion des clercs dévots et des clercs incrédules au XIIIe siècle.
Il a été servi par la spécieuse clarté de son anthropomorphisme, par
l'art de son exposition, et par la superficialité de ses analyses. Il a
été servi par ses contradictions mêmes qui permettent aux opinions
divergentes d'alléguer en leur faveur quelques passages de ses écrits.
Sa manière cauteleuse devait mieux plaire à la cour de Rome qu'une
philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il
avait prêté l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Siège vers la
suprématie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome
elle-même ne défend plus l'authenticité. Mais le but est atteint,
l'autorité du saint reste acquise, et Rome a montré sa reconnaissance.
La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la
tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait dès cette époque sur les
ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des
Sentences_ avait acquis l'autorité presque officielle d'un texte
classique parce qu'il grandissait le prêtre. La morale de saint Thomas,
héritier de cette autorité, glorifie le moine: les vertus théologales
telles qu'il les conçoit, la vie contemplative, image de la béatitude
éternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se
pratiquer que dans le cloître. Cette observation de Ritter est
importante. Peut-être faudrait-il la généraliser [et dire]:
«L'intellectualisme est conforme à l'esprit permanent d'une hiérarchie
qui cherche à justifier sa domination en présentant l'unité et la pureté
de la doctrine, qu'elle prétend garantir, comme l'intérêt religieux par
excellence, auquel tout doit être sacrifié....»

La suprême autorité de l'Église ayant recommandé l'étude et la
profession du thomisme comme un remède aux maux dont ce grand corps est
affligé, il convenait d'apprécier avant tout cette doctrine dans ses
rapports avec l'esprit du christianisme. Quant à ceux qu'elle pourrait
soutenir avec la science moderne, il sera permis d'être bref. Il n'y a
pas d'entente possible entre la science et une école qui invoque la
chose jugée et pense trancher une question quelconque par un appel à
l'autorité.

CH. SECRÉTAN, _La restauration du thomisme_, dans la
_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._



VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFÈVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE.


Le traité relatif aux métaux précieux qui se trouve dans le Recueil
intitulé _Mappæ clavicula_ (on en conserve à Schlestadt un manuscrit du
Xe siècle) offre un grand intérêt, parce qu'il présente de frappantes
analogies avec le papyrus égyptien de Leyde, trouvé à Thèbes, ainsi
qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Moïse.
Plusieurs des recettes de la _Mappæ clavicula_ sont non seulement
imitées, mais traduites littéralement de celles du papyrus et de celles
de la collection des alchimistes grecs: identité qui prouve sans
réplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris
celle de la transmutation, depuis l'Égypte jusque chez les artisans de
l'Occident latin. Les théories proprement dites n'ont reparu en Occident
que vers la fin du XIIe siècle, après avoir passé par les Syriens et
par les Arabes. Mais la connaissance des procédés eux-mêmes n'avait
jamais été perdue. Ce fait capital résulte surtout de l'étude des
alliages destinés à imiter et à falsifier l'or, recettes d'ordre
alchimique, car on y trouve aussi la prétention de le fabriquer. Les
titres sont à cet égard caractéristiques: «pour augmenter l'or; pour
faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or;
faire de l'or à l'épreuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or».
Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine.

Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or à bas titre,
par exemple en préparant un alliage d'or et d'argent, teinté au moyen de
cuivre. Mais l'orfèvre cherchait à le faire passer pour de l'or pur.
Cette fraude est d'ailleurs fréquente, même de notre temps, dans les
pays où la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre
prête surtout à des fraudes dangereuses, non seulement à cause de la
dose considérable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme
de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il
remplace. Les bijoux d'or à ce titre fournissent donc double profit au
fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un
même poids il occupe un volume bien plus considérable: ce sont là les
profits de l'orfèvre.

Ces fabrications d'alliages compliqués, qu'on faisait passer pour de
l'or pur, étaient rendues plus faciles par l'intermédiaire du mercure et
des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqués
dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la «Clé de
la peinture».

Il a existé ainsi toute une chimie spéciale, abandonnée aujourd'hui,
mais qui jouait un grand rôle dans les pratiques et dans les prétentions
des alchimistes. De notre temps même, un inventeur a pris un brevet pour
un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centièmes du dernier
métal, et qui offre la plupart des propriétés apparentes de l'or et se
travaille à peu près de la même manière. L'or alchimique appartenait à
une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient
d'ailleurs que certains agents jouaient le rôle de ferments, pour
multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se
faisaient illusion à eux-mêmes. Or, ces idées, cette illusion, se
rencontrent également chez les Grecs et dans la «Clé de la peinture».

Parfois l'artisan se bornait à l'emploi d'une cémentation, ou action
superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent
la surface du cuivre, sans modifier ces métaux dans leur épaisseur.
C'est ce que les orfèvres appellent encore de notre temps «donner la
couleur». Ils se bornaient même à appliquer à la surface du métal un
vernis couleur d'or, préparé avec la bile des animaux, ou bien avec
certaines résines, comme on le fait aussi de nos jours.

De ces colorations, le praticien, guidé par une analogie mystique, a
passé à l'idée de la transmutation; chez le pseudo-Démocrite, aussi bien
que dans la «Clé de la peinture»....

La coïncidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de
recettes secrètes d'orfèvrerie, transmis de main en main par les gens du
métier, depuis l'Égypte jusqu'à l'Occident latin, lesquels ont subsisté
pendant le moyen âge, et dont la «Clé de la peinture» nous a transmis un
exemplaire....

L'ensemble de ces faits mérite d'attirer notre attention, au point de
vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En
effet, c'est par la pratique que les sciences débutent; il s'agit
d'abord de satisfaire aux nécessités de la vie et aux besoins
artistiques, qui s'éveillent de si bonne heure dans les races
civilisables. Mais cette pratique même suscite aussitôt des idées plus
générales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanité sous la forme
mystique. Chez les Égyptiens et les Babyloniens, les mêmes personnages
étaient à la fois prêtres et savants. Aussi les premières industries
chimiques ont-elles été exercées d'abord autour des temples; _le Livre
du Sanctuaire_, _le Livre d'Hermès_, _le Livre de Chymès_, toutes
dénominations synonymes, chez les alchimistes gréco-égyptiens,
représentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs,
comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donné à ces
traités une rédaction dégagée des vieilles formes hiératiques, et qui
ont essayé d'en tirer une théorie rationnelle, capable à son tour, par
une action réciproque, de devancer la pratique et de lui servir de
guide. Le nom de Démocrite, à tort ou à raison, est resté attaché à ces
premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi présidé aux
tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des
Gréco-Égyptiens ne s'est jamais débarrassée, ni des erreurs relatives à
la transmutation,--erreurs entretenues par la théorie de la matière
première,--ni des formules religieuses et magiques, liées autrefois en
Orient à toute opération industrielle.

Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant péri en
Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont
maintenu la pratique impérissable des ateliers avec les progrès acquis
au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsisté; tandis que les
théories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors,
tendaient à disparaître, ou plutôt à faire retour aux anciennes
superstitions. Dans la «Clé de la peinture», comme dans les papyrus
égyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prières
que l'on doit réciter au moment des opérations, et c'est par là que
l'alchimie est restée intimement liée avec la magie, au moyen âge, aussi
bien que dans l'antiquité.

Mais quand la civilisation a commencé à reparaître pendant le moyen âge
latin, vers le XIIIe siècle, au sein d'une organisation nouvelle, nos
races se sont reprises de nouveau au goût des idées générales, et
celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont été ramenées par les
pratiques, ou plutôt elles ont trouvé leur appui dans les problèmes
permanents soulevés par celles-ci. C'est ainsi que les théories
alchimiques se sont réveillées soudain, avec une vigueur et un
développement nouveaux, et leur évolution progressive, en même temps
qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a éliminé peu à peu les
chimères et les superstitions d'autrefois. Voilà comment a été
constituée en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle
établie sur les fondements purement expérimentaux. Ainsi, la science est
née à ses débuts des pratiques industrielles; elle a concouru à leur
développement pendant le règne de la civilisation antique: quand la
science a sombré avec la civilisation, la pratique a subsisté et elle
fournit à la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se
développer de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus
favorables. La connexion historique de la science et de la pratique,
dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a là une
loi générale du développement de l'esprit humain.

M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_,
1er septembre 1892.



CHAPITRE XIV

CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE

(_Suite._)

     PROGRAMME.--_La littérature: trouvères, troubadours. Villehardouin,
     Joinville._

     _Les arts. Un château, une église romane, une église gothique.
     [Mœurs. Civilisation.]_



BIBLIOGRAPHIE.


     L'_Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident_,
     par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º),
     s'arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour
     la suite, à des ouvrages spéciaux.--Pour l'=histoire de la
     littérature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe,
     par A. Gröber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen
     Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155,
     l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la
     direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient
     un bref exposé de l'=histoire des littératures germaniques=
     (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der
     romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Gröber, en
     cours de publication, contiendra un exposé analogue de l'=histoire
     des littératures romanes= (française, provençale, catalane,
     espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la
     littérature française= au moyen âge est présentement[85] celle de M.
     G. Paris: _La littérature française au moyen âge_, Paris, 1890,
     in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[86].--Pour
     l'histoire de la littérature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire
     littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance_,
     Paris, 1895, in-8º.--Pour l'histoire de la littérature =allemande=:
     W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891,
     in-8º, 6e éd.; A. Bossert, _La littérature allemande au moyen
     âge_, Paris, 1894, in-16, 3e éd.--Pour l'histoire de la
     littérature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen
     Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º; A. d'Ancona et O.
     Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892,
     in-12.--Pour l'histoire de la littérature =en grec=, voir plus haut,
     ch. III[87].

     L'=histoire de l'écriture= se rattache, si l'on veut, à celle de la
     littérature. Voir: M. Prou, _Manuel élémentaire de paléographie
     latine et française_, Paris, 1892, 2e éd.;--W. Wattenbach, _Das
     Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8º;--C. Paoli,
     _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2
     vol. in-8º.

            *       *       *       *       *

     Dans les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul, il est traité
     sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen âge. Mais on lira
     volontiers des livres plus développés.

     Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés,
     sur l'histoire de l'art au moyen âge, dont on ne saurait
     recommander la lecture aux commençants, mais qu'il faut connaître,
     pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E.
     Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonné de l'architecture française
     du XIe au XVIe siècle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º;--le
     même, _Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque
     carlovingienne à la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º
     (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux,
     outils, vêtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire
     des arts industriels au moyen âge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e
     éd.;--E. Gélis-Didot et H. Laffillée, _La peinture décorative en
     France du XIe au XIVe siècle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de
     Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'après les monuments
     en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Révoil,
     _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3
     vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux
     XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre_, Paris,
     s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture française au
     moyen âge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v.
     Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I,
     1889-1892, in-8º;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris,
     1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore très
     importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some
     account of domestic architecture in England from the Conquest to
     the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8º);--de R.
     Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_,
     Venezia, 1888, in-8º; tr. fr., Venise, 1890, in-8º);--de C. Enlart
     (_Origines françaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris,
     1894, in-8º);--de W. Vöge, _Die Anfänge des monumentalen Stiles im
     Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8º;--etc.--Principales
     monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die
     deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die
     Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8º;--G. T. Clark, _Mediæval
     military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf.
     ci-dessus, p. 276.

     Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen
     âge: E. Müntz, _La tradition antique au moyen âge_ (d'après le
     livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888.

     Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute
     vulgarisation, qui n'offrent pas, en général, comme quelques-uns
     des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d'être
     systématiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels
     généraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de
     l'art_, Paris, 1886, in-8º;--W. Lübke, _Grundriss der
     Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd.; tr. fr.
     d'après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º;--R. Rosières,
     _L'évolution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), où
     l'histoire de l'art du moyen âge a sa place, consulter: H. Otto,
     _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen
     Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e éd.;--Ch. H. Moore,
     _Development and character of gothic architecture_, London, 1890,
     in-8º;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4º;--J.
     Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4º;--E.
     Molinier, _L'émaillerie_ (Bibliothèque des Merveilles).--Dans la
     «Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts» figurent deux
     volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture
     gothique_), dont les conclusions sont très contestables.--Le livre
     de A. Lecoy de la Marche, _Le treizième siècle artistique_ (Lille,
     1891, in-8º), est superficiel.--L'_Abécédaire d'archéologie_ de M.
     de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps
     classique, et, comme Manuel élémentaire d'archéologie médiévale, il
     n'a pas encore été remplacé.--Il existe un grand nombre de bons
     traités généraux d'=iconographie=. Le plus récent est celui de H.
     Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss
     der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º.--Un
     recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour
     l'enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman,
     _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_,
     Leipzig, 1886.

            *       *       *       *       *

     Les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul contiennent des
     chapitres consacrés à l'=histoire des mœurs et de la
     «civilisation»= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et
     germaniques au moyen âge.--Les études relatives à l'histoire de la
     «civilisation» se sont notablement développées depuis quelques
     années, surtout en Allemagne et en Italie.

     Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure
     est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la
     civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation
     française_, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am
     Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8º,
     2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_,
     précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des
     =histoires générales de la civilisation au moyen âge=. Prématurées,
     elles sont provisoires; il faut s'en servir avec précaution: G. B.
     Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894,
     in-8º;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart,
     1894-1895, 2 vol. in-8º.--Pour l'histoire de la civilisation =en
     France= au moyen âge, sans parler de la célèbre _Histoire de la
     civilisation en France_ de Guizot, écrite à un autre point de vue:
     P. Lacroix, _Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire
     et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge_, Paris,
     1868-1876, 4 vol. in-4º; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de
     succès; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul,
     sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosières, _Histoire de la
     société française au moyen âge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e
     éd. (Original, peu sûr);--=en Allemagne=: Fr. v. Löher,
     _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; München,
     1891-1892, 2 vol. in-8º;--=en Suède=: H. Hildebrand, _Sveriges
     Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894,
     in-8º.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spécial:
     _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10
     u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8º.

     C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons
     qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en
     allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_,
     Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann,
     _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien,
     nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, _Das höfische
     Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A.
     Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino,
     1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla
     satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C.
     Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd.
     (Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, _La société du moyen
     âge d'après les fableaux_, dans la _Revue politique et littéraire_,
     août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire française au
     moyen âge, spécialement au XIIIe siècle_, Paris, 1886, in-8º
     2e éd.;--le même, _La société au XIIIe siècle_, Paris, 1880,
     in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'après la poésie
     nationale_, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, _Thomæ Cantipratensis_
     (Thomas de Cantimpré) _«Bonum universale de apibus» quid
     illustrandis sæc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8º;--G.
     Paris, _Les cours d'amour du moyen âge_ (d'après le livre, en
     danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U.
     Robert, _Les signes d'infamie au moyen âge_, Paris, 1891, in-12.

     L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée.
     Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions
     militaires de la France_, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (_La
     tactique militaire au XIIIe siècle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8º)
     et de M. le général Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der
     Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la
     Bibliographie spéciale de J. Pohler, _Bibliotheca
     historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º.

     L'=histoire du droit privé= est une province particulière de
     l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort
     avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante
     bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour
     l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I,
     Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_,
     Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, _Geschichte des deutschen
     Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour
     l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche
     Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder,
     _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8º,
     2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W.
     Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_,
     Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français=
     (A. Esmein, _Cours élémentaire d'histoire du droit français_,
     Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, _Précis de l'histoire
     du droit français_, Paris, 1893, 2e éd.).



I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE.


Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien
au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces
limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre
langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en
Europe et même au delà de vastes possessions.

[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.]

La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est
l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de
l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens
poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands
avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature
sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante.
J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais
sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou;
ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur
protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des
_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous
trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature
qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine
Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du
roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement,
nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de
saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et
qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est
en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un _Comput_ rimé, a
composé son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète
appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue
histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous
le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la
grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes
historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le
règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en
Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et
d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa
cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la
recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour
de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de
l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire
lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son
influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il
appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai
l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui
sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait,
bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués,
Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien,
venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux,
des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan
Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande
qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité
et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la
Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées,
reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes
intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et
l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été
arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait
sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les
beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les
Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et
le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un
rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une
importance capitale.

Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté
leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient
aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française
retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent
les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard;
l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était
lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui
nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi
en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur
attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de
Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de
livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un
dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en
Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y
détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie
provençale, l'éclosion de la poésie italienne.

Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une
France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en
s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem.
Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans
parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une
admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans
doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient
été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem
en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains
qui aient été écrits en prose française.

Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de
Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop
promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe
siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français
étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du
peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que
cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans
influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise,
évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours.

C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées
où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la
littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle
a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si
on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre
poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que
beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à
leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette
vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est
provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise,
anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de
vous décrire un rayonnement incomparable.

Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française
dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France,
elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi
avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées
dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc,
à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature
étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle
lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit
de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche
littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une
épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares
exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les
troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes
allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans _Ferabras_, ou à
les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe siècle, un
habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire
poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les
chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la
parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des
romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs.

Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence
des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie
épique. Les _cancioneros_ composés aux XIIIe et XIVe siècles dans
les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations
des _cansons_ provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les
_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même
que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers
idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands
romans qui terminent le moyen âge, le _Tiran le Blanc_ catalan et
l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie.
Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la
langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la
langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est
confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches
modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes
eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne
descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le
_Roland amoureux_ du Bojardo, père du _Roland furieux_, n'est autre
chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du
cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et
de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le
français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de
l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et
Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence
à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le
peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes
lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en
la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante,
l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de
se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène
atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille
littérature.

Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi
dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que
pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde;
mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du
XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la
nôtre. Les _Minnesinger_ ont transporté dans leur langue les formes et
l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la
provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout
celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne
ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce
et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été
traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas,
ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que
les historiens de la littérature allemande qualifient de classique:
Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann
d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de
Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres
sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des
Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume,
des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la
littérature française en français, une littérature française en allemand
et une autre en néerlandais.

Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où
étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions
normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne
maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec
zèle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec
surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au
milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et
Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France.
J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique
elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à
connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions
de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les
librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout,
imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent
notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la
littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il
donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa
vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a
lancés de toutes parts!

Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a
suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre
ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et
dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent
et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans
produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe
chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la
souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont
nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu....

G. PARIS, _La poésie du moyen âge_, 2e série, Paris,
Hachette, 1895, in-16.



II.--LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE.


Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux
premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de
l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des
disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors
fort peu différente de celle qui était parlée dans l'Ile-de-France. Ils
en firent même une double version, répondant à deux des textes latins
sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose
écrite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi
l'ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l'aide du grec des
Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut
la popularité de cette antique version normande que, jusqu'à la Réforme,
il ne s'est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en
français.

Cinquante ans après le Psautier, l'Apocalypse était à son tour traduite
en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul
mérite est d'avoir servi de texte à des illustrations admirables, s'est
perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du
XIIIe siècle. En même temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un
homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des
Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.

Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des «pauvres de Lyon», Pierre
Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les
gens simples et ignorants. Il n'était pas le seul qui fût occupé de
cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on
s'appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les
persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont
quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou
de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir.

Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible
française complète. C'est dans l'Université de Paris que fut faite, peu
avant l'an 1250, la version française par excellence des Livres saints.
Je ne veux pas dire que l'Université ait pris une part officielle à
cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires
qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que
la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français.
Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu'il fut dès
lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle
s'était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à
l'intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la
_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en
réalité, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version
parisienne.

Ainsi complétée, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le
XVe siècle, d'un succès sans égal. Il n'est presque pas un château de
grande famille, en France et dans les pays voisins, où n'ait figuré
quelqu'un de ces précieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures
de toute beauté. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides
volumes ait jamais pénétré jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clergé.
Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe,
l'Église cessa-t-elle de s'en émouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen
de la lire.

Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang
royal ont, depuis l'avènement des Valois, porté à la traduction de la
bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à
grands frais une traduction qui promettait d'être excellente. La
bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à
Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imité
l'ancienne Bible française sans l'améliorer. Jusqu'à Charles VIII et à
François Ier, jusqu'à Anne de Bretagne et à Marguerite d'Angoulême,
la traduction de la Bible n'a pas cessé d'être à cœur à la famille
royale; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des
princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété
des simples gens, que jamais peut-être le peuple n'a plus profondément
ignoré la Bible. C'était sans doute uniquement par les vitraux des
églises et par les sermons des moines qu'il apprenait à la connaître.

Il en fut ainsi jusqu'à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d'Étaples
et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible
entre les mains du peuple entier.

S. BERGER, _La Bible française au moyen âge_,
Paris, 1884, p. I[88].



III.--L'OGIVE.


Ogive, d'après l'usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés
dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive,
fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de
porte, de fenêtre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposées
qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que
l'entendaient les anciens?

M. de Verneilh, étudiant le _Traité d'architecture_ de Philibert
Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l'illustre maître de la
Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croisée
d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement
dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de
consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les
trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu'à la fin du siècle
dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu
par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des voûtes du
moyen âge. Pour trouver des _fenêtres ogives_, il faut descendre jusqu'à
Millin, qui lui-même, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas
cependant que d'admettre la définition de ses devanciers, de sorte que
c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît
être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en
même temps que le goût pour les choses du moyen âge.

M. de Verneilh n'avait cependant rien allégué de bien positif pour
l'époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie
de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe
siècle, d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance
avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils
n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen
âge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernière édition du
_Dictionnaire de l'Académie_, publiée en 1814, ne définissait encore
l'ogive que comme «un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une
voûte d'un angle à l'angle opposé», et que c'est seulement dans la
réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première
fois la nouvelle: «Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de
toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre,
se termine en pointe, en angle: voûte ogive, arc ogive, etc.»

Voilà où en est la démonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot
ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l'habitude
est si grande d'appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits
déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de
téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d'autre raison, on aurait
toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et
norma loquendi_. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers
je m'y associerais, si le nouveau sens donné à «ogive» ne constituait
qu'une bévue; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise
introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.

[Illustration: Nef de la cathédrale d'Amiens.]

L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments
gothiques, c'est donner à entendre qu'il existe entre lui et eux un
rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un
rapport de fonction, puisque l'ogive est un support aérien sur lequel
repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour
fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le
rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture
gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules
sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de
l'architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système
d'architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives;
et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les
constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre.

Du moment qu'une impropriété de termes a pour conséquence de nous
conduire d'une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est
qu'il faut se départir d'une habitude vicieuse, revenir à l'usage d'il y
a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes
gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop
longtemps gratifiés du nom d'ogives.

Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d'_ogive_, que
deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de
s'inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu'elles sont
aujourd'hui, ce qu'elles étaient hier.

Après s'être trompé d'une manière si complète sur le sens et sur
l'application du mot «ogive», on a fait de l'ogive, prise pour
équivalent d'arc brisé, le caractère distinctif d'un système
d'architecture. On s'est dit: «Tous les édifices qu'on a appelés
gothiques jusqu'à présent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne
sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la
considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux.
Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que
des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition
à l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a précédée.»

Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du
roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir
que le plein cintre règne dans l'une, tandis que les arcs brisés sont le
partage de l'autre, et vous voilà en état de prononcer sur l'âge des
monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l'arc
brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre
intermédiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au
caractère des deux architectures, n'étant que la transition de l'une à
l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer
le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur
ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd'hui.

[Illustration: Arc brisé et arc en plein cintre.]

On la professe universellement, mais il s'en faut qu'à l'user on la
trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence
par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la
circonscription de l'ancienne Provence, existent des églises d'un aspect
tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine
encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins
du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc brisé à
leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette
catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d'Avignon, de
Cavaillon, de Fréjus; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de
Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n'y a pas à dire que dans
ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les
produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple
la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la
substitution du plein cintre à l'arc brisé. Si, remontant le Rhône, je
me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je
vois se dérouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux
Vosges une autre famille d'églises romanes qui admettent invariablement
la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La
somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il
reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d'Ainay), à Grenoble
(vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à
Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent),
à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la
Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place
entre 1070 et 1130.

En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein
cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs brisés. Ce sont de
tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de
Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent
une antiquité que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la
même province.

En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l'arc brisé
dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle; et à
l'extrémité opposée du pays, sur la frontière de l'Aquitaine, vous
trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de
1100.

Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois,
dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands
arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont
partout des arcs brisés.

En Anjou, accouplement de l'arc brisé et du plein cintre dans des
constructions bien antérieures à l'âge dit de transition. Les plus
anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe
siècle, sont dans ce cas.

Et la nef de la cathédrale du Mans!--Antérieurement à la période
convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés
par-dessus les ruines encore distinctes d'un édifice en plein cintre qui
s'était écroulé.

Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris
(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations
sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de
Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est
impossible de ne pas voir l'ouvrage consacré avec tant de solennité en
1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses
fenêtres sont brisées à l'extérieur, et à l'intérieur, toutes ses
arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la
porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abbé Lebeuf a très
bien reconnu être un morceau rapporté de l'église précédente, rebâtie
tout au commencement du XIIIe siècle?

En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de
l'Oise, on rencontre tant d'édifices du XIe siècle qui offrent ou des
arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d'un cintre brisé, qu'on
peut poser le principe que cette forme d'arc est caractéristique du
roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis,
de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de
Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de
Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale
de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ à Metz, l'église de
Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l'arc brisé employé en
Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe
siècle.

En résumé, l'arc brisé a été employé d'une manière systématique dans une
bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l'autre moitié est
sujette à présenter accidentellement la même forme d'arc.

Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent légitimement
s'appliquer à l'arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc,
quantité d'églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le
sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la
différence qu'il y a entre le roman et le gothique.

Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception
primitive? En d'autres termes, étant reconnu que ogive signifie la
membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la
présence de ce détail de construction la distinction des deux genres
dont il s'agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique
l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne
l'arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d'ogives?
Hélas! non; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d'ogival
pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n'aboutiront à rien
d'efficace. Sans doute c'est un caractère architectonique très
remarquable que celui de la croisée d'ogives; cependant il n'appartient
point exclusivement aux églises gothiques: je citerais au moins un tiers
de nos églises romanes qui le possèdent; de sorte que, s'il y a quantité
de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur voûte repose
sur des croisées d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit
autorisé à appeler _ogivale_, par opposition à une autre architecture
fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du
genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif
_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer
la différence des deux genres.

Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manière si
évidente, il faut bien rendre à l'architecture qu'on a cru caractériser
par cette épithète son ancienne dénomination de _gothique_. Cette
dénomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte,
mais elle a pour elle la consécration du temps; tout le monde sait ce
qu'elle veut dire, par conséquent il est impossible qu'elle donne lieu à
des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions,
puisque les Goths n'ont rien bâti dans un système d'architecture qui
leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie
mensongère, de ne pas saisir les gens d'un prétendu critérium qui les
expose à donner dans les conclusions les plus fausses.

[Illustration: Cloître de Moissac.]

D'après J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie
et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886,
in-8º.



IV.--LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE.


Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l'étude de la
nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c'est ce que
firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Ils
considérèrent l'art hiératique de l'école d'Égine comme un moyen quasi
élémentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection
d'exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle,
ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la
recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée.--Ce phénomène se
reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle.

Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à
l'école des Byzantins, pour apprendre le _métier_; c'est à l'aide des
modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne
s'arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l'exécution;
comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent
en regardant la nature autour d'eux.

Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de
1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent
autant de chantiers et d'écoles pour les architectes, imagiers, peintres
et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade
occidentale de Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe
Auguste, c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de
la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la
pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de
droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures
du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est
une composition complète et l'une des meilleures de cette époque. Les
auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions
byzantines; ils ont étudié la nature; ils ont atteint un idéal qui leur
est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme
celui des belles œuvres grecques. C'est la même sobriété des moyens,
le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans
la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et
choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non
seulement l'expression des têtes est très noble, mais la composition est
excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement
de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme
effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de
l'Ile-de-France--cette Attique du moyen âge--est remarquable d'ailleurs
par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans
les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la
porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damnés,
la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces
voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale
d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient
des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi
atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur.

On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n'avaient su faire
que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d'orgues,
corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à
l'expression ascétique et maladive.--Que les artistes du moyen âge
aient cherché à faire prédominer l'expression, le sentiment moral sur la
forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui
constitue leur originalité; mais ce sentiment moral, empreint sur les
physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les
statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont
très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l'arcature de
la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris,
n'ont aucune raideur archaïque; ils ne sont point grêles; ils peuvent
rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquité.

C'est à rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la
belle école du moyen âge s'est particulièrement attachée. Chaque statue
a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le
souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues
des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales
d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles; et c'est ce
qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive
impression qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles
une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue
de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est
une dame de bonne maison; l'intelligence, l'énergie tempérée par la
finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée.
C'est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la
grâce audacieuse et la netteté du jugement. L'auteur inconnu de cette
statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et
cherchait son idéal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile
praticien--car rien ne surpasse l'exécution des bonnes figures de cette
époque--son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le
plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire
du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises
abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la
Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail
occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres
et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne
de saint Louis, l'école de l'Ile-de-France avait une supériorité
marquée; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de
Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu
d'œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de
Paris était dès lors la capitale de l'art, comme elle était la capitale
politique.

[Illustration: Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.]

Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la
statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les
bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe
monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles
le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais
l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. L'art ne peut aller
au delà.

Et quelle admirable fécondité! La puissance productive de l'art au
XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle,
après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et
XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle,
après l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste
encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en
trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies.

       *       *       *       *       *

Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l'ornementation
sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de
l'antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d'une
manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de
l'église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre; tous les détails,
les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont
redessinés de traits noirs très fins, afin d'accuser la forme. Derrière
les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre,
parfois avec un semis léger d'ornements blancs. Cette méthode ne pouvait
manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient
toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur
des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la
statuaire, que cette statuaire soit placée à l'extérieur ou à
l'intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres
étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or.
Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur
les vêtements; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des
étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la statuaire, à cette
époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des
traits brun rouge.

[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.]

Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et
l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de
Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de
Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les
admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de
l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la
coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de
sa gravité monumentale[89].

D'après E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné
de l'architecture française du XIe au
XVIe siècle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8º,
t. VIII, au mot «Sculpture».



V.--L'ÉMAILLERIE LIMOUSINE.


Dès le milieu du XIIe siècle, l'émaillerie limousine est désignée
dans les textes, aussi bien à l'étranger qu'en France, sous le nom
«d'œuvre de Limoges», _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de
Limogia_, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années.
On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes
irréfutables, qu'il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à
notre tour. Il faut plutôt insister sur l'influence qu'a eue sur la
production limousine cette exportation, cette production exagérée: au
point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu'elle
a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d'un
caractère banal; en effet, il ne pouvait être question, du moment que
l'on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à
la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que
par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que
l'on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par
exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette
production hâtive a eu une autre conséquence: celle de maintenir pendant
très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d'une
façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque
est absolument nécessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude
quelques-uns des monuments de l'émaillerie limousine. Ces produits sont,
à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt
ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France.
Limoges a conservé longtemps le style roman, et l'on est frappé de
rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des
motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C'est à
l'excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que
l'on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu'au peu
d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au
sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord.

Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en
revue les différents objets qu'elle a créés. Une division s'impose tout
d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous
commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.

       *       *       *       *       *

Les crucifix nous arrêteront peu: il y en a dans lesquels la figure du
Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et
rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint
Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont
également en relief et rapportés; ou bien le système de décoration prend
un caractère mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la
croix.... Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou
de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un
pied de croix qui lui-même était émaillé: ces supports (Louvre, église
d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cône reposant sur des pieds
en forme de griffes; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures
de dragons en bronze ciselé rapportés après coup.

[Illustration: Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges.
(Commencement du XIIIe siècle.)]

Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l'on
puisse rattacher à un atelier de Limoges; on ne s'en étonnera pas si
l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques,
toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en
revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre.
Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpaïs], ni
d'une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de
l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très
grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé.
Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d'un
couvercle de pareil galbe, sommé d'une longue tige terminée par une
croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés, supporte une tige très
élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes
à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de
fabrication assez grossière; les ornements (sainte Face, monogramme du
Christ, etc.) sont réservés et gravés et s'enlèvent sur un fond
alternativement bleu ou rouge; ces émaux, d'un ton très cru, n'ont plus
l'harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont
absolument caractéristiques de la décadence de l'art limousin.

[Illustration: Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle.
(Musée du Louvre.)]

De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites boîtes
cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides
et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve
eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu: rinceaux,
médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures
d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les
musées pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup
plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d'une crosse de métal ou
de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pou