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Title: L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843" ***

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L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

Nº 38. Vol. II.-SAMEDI 18 NOVEMBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'Étranger.     --   10         --   20        --   40



SOMMAIRE.

Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et les inondations. _Quatre
Gravures._--Courrier de Paris. _Portrait de madame Pauline
Viardot-Garcia_.--Belisario, trilogie, par Bertal. _Dix-sept
Gravures_.--Académie des Sciences. Compte-rendu des deuxième et
troisième trimestres. I. Sciences médicales.--Accident du 10 novembre
sur le Chemin de fer de Versailles. _Gravure_.--Histoire de la Semaine,
_Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges;
Chambre des Représentants._--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par
André Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. César
Cantù. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.
_Quatorze Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
Gravure_.--Amusement des sciences. _Une Gravure_.--Correspondance.
--Rébus.



Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et le Inondations.

Il y a quelques années, les esprits sérieux se sont vivement préoccupés
d'une immense question qui intéresse au plus haut point l'avenir
agricole et manufacturier de la France. L'inopportunité, le danger même
du défrichement des forêts, sous le rapport climatérique et industriel,
a servi longtemps de texte à des discussions animées. Ces débats, s'ils
n'ont pas dégagé la vérité des nuages qui l'enveloppent encore, ont au
moins appelé l'attention de l'autorité sur cet important sujet, et mis
un frein à ce vandalisme besogneux entre les mains duquel le sol
n'aurait bientôt plus présenté qu'aridité et désolation.

Le dépérissement des forêts en France date déjà de loin. Parmi les
appétits désordonnés qui ont eu tour à tour leur règne dans notre pays,
les uns n'ont affecté que les capitaux particuliers et n'ont laissé de
traces que dans les familles victimes des jeux de bourse effrénés.
D'autres, au contraire, ont écrit leurs ravages en caractères lisibles
pour tous, sur le sol même, et ont exercé une influence incontestable
sur la richesse nationale, sur les produits de la nature et de l'art, et
même sur les phénomènes météorologiques. De ce nombre et au premier rang
nous pouvons placer le défrichement des vieilles forêts qui jadis
couvraient la Gaule. Ce défrichement, impérieusement commandé d'abord
par l'accroissement de la population, par l'extension des lieux habités,
avait trouvé une limite dans les besoins mêmes des habitants. De plus,
ces vastes propriétés, ces héritages de famille, qui se perpétuaient de
race en race, étaient considérés par les anciens seigneurs comme un
dépôt sacré qu'ils n'avaient reçu de leurs ancêtres que pour le
transmettre intact à leurs descendants; et c'était une pensée toute
providentielle qui avait ainsi placé sous la sauvegarde d'un sentiment
religieux, quoique égoïste, cette source immense de richesses et de
prospérité. Mais ce qui était né de la féodalité disparut avec la
féodalité. Après la révolution de 89 tous ces grands fiefs disloqués,
déclarés biens nationaux et vendus à vil prix, devinrent la proie de
spéculateurs avides, et bientôt la hache abattit brutalement des forêts
séculaires, providence de toute une contrée Enfin, après les longues
luttes de l'Empire, luttes pendant lesquelles les bras manquèrent à la
terre, une réaction s'opéra en faveur de l'agriculture. Alors on eût dit
que la terre manquait aux bras. Toute une armée d'agriculteurs se rua
sur ce qui nous restait de forêts, et s'attaqua sans discernement à tout
ce que la spéculation pouvait encore atteindre, et l'on vit des moissons
et des prairies là où naguère croissaient le chêne et le pin, et des
montagnes se montrant pour la première fois, depuis la création, avec un
front chauve et découronné.

Mais qu'advint-il de toutes ces dévastations barbares? On s'aperçut
bientôt que le climat changeait sensiblement, que les orages étaient
plus fréquents et plus dangereux. Le régime des cours d'eau qui servent
de moteur è la plupart des forges françaises devint de plus en plus
variable. On passa sans transition de la sécheresse à des crues subites,
et, d'un autre côté, la rareté du combustible végétal empêcha les
fabricants d'avoir recours aux moteurs à vapeur. Enfin ces crues
causées, soit par la fonte des neiges, soit par les orages, exercèrent
de terribles ravages, et des contrées jadis fertiles et florissantes
virent naître des torrents dévastateurs, menace constamment suspendue
sur leur tête.

Au moment même où nous écrivons, de nouvelles inondations viennent
donner une trop éclatante sanction à nos paroles. Le Rhône, qui pourrait
n'être qu'un fleuve bienfaisant pour la contrée qu'il traverse, est le
plus terrible fléau de la vallée qu'il arrose. La Durance, cette rivière
torrentielle, se précipite comme une avalanche, et enlève en un instant
ponts, maisons et troupeaux.

Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherché à y
remédier, mais peut-être trop tard; toutefois, ce n'est pas sans
intention que nous nous sommes arrêté sur ce tableau historique du
dépérissement des forêts en France et de la fatale influence du
déboisement sur la fortune publique. C'est que là où gît le mal gît
aussi le remède; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du
mal, pour que la pensée saisit ensuite aisément toute la portée du
remède qu'on propose d'y appliquer.

Nulle part peut-être, les résultats désastreux de cette sauvage
destruction n'ont été plus visibles et plus irréparables en apparence
que dans les Hautes-Alpes. Là, ce ne sont pas quelques usines que
l'instabilité des cours d'eau force à chômer de temps en temps, c'est un
pays entier, jadis riche et populeux, sillonné maintenant par une
multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complète.
Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de détresse sont
toujours entendus et souvent apaisés, c'est une population patiente et
résignée dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui
pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore à vivre, qui
voit le fléau gagner sur elle, et dont le courage se résume à abandonner
chaque année quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.

Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle
expectative et l'impuissance absolue où se trouvent les habitants de la
conjurer par leurs propres ressources.

[Illustration: Inondations.--Le pont de Corp enlevé par le courant du
Drac.]

La superficie du département des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares,
dont 166,800, ou à peine le tiers, en terres productives, 296,800 en
rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en
pâturages, bois, rivières et torrents. Le département n'a que 131,462
habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomètre carré, tandis
que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que
pour quelques départements dont la superficie est égale ou même
inférieure à celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardèche, le
Bas-Rhin, le Nord, elle s'élève jusqu'à soixante, soixante-douze, cent
neuf et même cent soixante-onze habitants par kilomètre carré.

Faut-il s'étonner, quand on connaît ce chiffre, si le mal s'accroît tous
les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse,
malheureusement trop réelle, est dans leur affreuse misère et dans
l'insuffisance matérielle la mieux prouvée? Pourtant tous les
fonctionnaires qui se sont succédé dans ce département ont entendu ce
cri de détresse, ont vu de leurs yeux la dévastation s'avancer à pas
rapides, plusieurs même ont fait parvenir l'expression de leurs
déchirantes prévisions jusqu'aux oreilles de l'autorité, et rien ne
s'est encore fait dans l'intérêt de ces malheureux abandonnés. Une
incurie en apparence systématique préside à leurs destinées.

Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succédé
depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de
toute une contrée des mesures conservatrices, aient reculé devant cette
tâche et marqué des milliers de Français du sceau de parias? Ne
serait-ce pas plutôt que jamais on n'a présenté une théorie du mal assez
complète pour qu'on pût préjuger l'effet du remède? Cette supposition
nous paraît la plus probable; car si nous consultons les ouvrages écrits
en faveur de ce malheureux département ou sur le fléau qui le ravage,
depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu'à ceux plus récents de MM.
Héricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il
manquait une théorie des torrent, qui, un faisant connaître leurs
propriétés, édifiât complètement l'esprit sur les moyens que l'on
proposait pour atténuer, prévenir et faire disparaître cette effroyable
calamité.

[Illustration: Torrents.--Plan de la vallée de la Durance.]

Cette lacune a été comblée, il y a près de deux ans, avec beaucoup de
talent, par un jeune ingénieur qui, dans le travail que nous avons sous
les yeux, s'est placé du premier coup au rang des hommes les plus
judicieux et les plus utiles des ponts-et-chaussées(1). Cet ouvrage,
fruit de cinq années d'observations, embrasse toutes les faces de la
question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en
apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent,
depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reçoit le sommet de la
montagne, jusqu'à la trombe chargée de rochers et d'eau, qui court avec
fracas se précipiter dans la plaine.

[Note 1: _Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhône_; par A. SURELL,
ingénieur des ponts-et-chaussées.]

Si _l'Illustration_ ouvre aujourd'hui ses colonnes au résumé du ce
remarquable ouvrage, c'est que des malheurs récents lui donnent une
triste actualité; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargés de
la fortune publique que si, pour un mal sans remède, on peut se borner à
des témoignages de sympathie, quand le remède est indiqué, il y a déni
de justice à ne pas l'appliquer.

M. Surell a divisé son ouvrage en cinq parties. Dans les trois
premières, il fait connaître les propriétés principales des torrents,
les moyens de défense employés contre eux jusqu'à présent, et les
difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts;
dans la quatrième, il décrit les causes qui font naître et alimentent
les torrents; dans la cinquième, il expose le système à suivre pour
remédier à ce fléau envahissant qui menace de changer en vastes
solitudes un département jadis si peuplé et si florissant.

[Illustration: Plan d'un torrent.]

Une observation bien remarquable et tout à fait particulière à ce
département, c'est que toutes les rivières qui le sillonnent sont d'une
nature torrentielle, depuis les rivières à fond mobile et à
_délaissées_, telle que la Durance et ses affluents, et les rivières
torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente énorme,
jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom générique de torrents, et qui
forment une classe à part. C'est à ceux-là que nous allons nous arrêter.

«Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des vallées très-courtes qui
morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois même dans de
simples dépressions. Leur pente excède 6 centimètres par mètre sur la
plus grande longueur de leur cours; elle varie très-vite, et ne
s'abaisse pas au-dessous de 2 centimètres par mètre. Ils ont une
propriété tout à fait spécifique. Ils _affouillent_ dans une partie
déterminée de leur cours, ils _déposent_ dans une autre partie, et
_divaguent_ ensuite par suite de ces dépôts....

«De cette définition même des torrents, il ressort que si l'on observe
leur cours depuis sa source la plus élevée jusqu'à leur débouché dans
les grandes vallées, on y doit distinguer trois régions qui sont
d'ailleurs nettement caractérisées par leur forme, leur position, et
par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...»

D'abord une région dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le
terrain à la naissance du torrent: c'est le _bassin de réception_: puis
une région dans laquelle les eaux déposent les matières provenant de
l'affouillement: c'est le _lit de déjection_; enfin, entre ces deux
régions, une troisième où se fait le passage de l'affouillement à
l'exhaussement: c'est le _canal d'écoulement_.

Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du
torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de
ses déjections, les causes de sa violence, et tout concourra à faire
ressortir l'insuffisance des défenses employées jusqu'à ce jour et
l'efficacité des nouvelles méthodes proposées par M. Surell.

«Le bassin de réception a la forme d'un vaste entonnoir diversement
accidenté et aboutissant à un goulot placé dans le fond. L'effet d'une
pareille configuration est de porter rapidement sur un même point la
masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain.» Les berges en
sont abruptes, minées par le pied, déchirée par un grand nombre de
ravins, et s'élèvent fréquemment jusqu'à 100 mètres de hauteur.

Le canal d'écoulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur
suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris
entre des berges solides et bien dessinées. C'est la partie inoffensive,
mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est là qu'on
cherche à établir les ponts.

Le lit de déjection, où vient s'amonceler tout ce que la violence des
eaux a arraché aux flancs de la montagne, forme un monticule conique à
sa sortie de la gorge.

[Illustration: Coupe en long d'un torrent.]

Les dessins que nous donnons représentent: l'un le plan d'une partie de
la vallée de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de
cette vallée; le _Rioubourdoux, le Réalon, le Brumafan_ et _le Rabioux_,
dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont énergiques;
les autres, le plan d'un torrent où l'on distingue: AABD, le bassin de
réception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge
ou le goulot; BDDD figure le lit de déjection: quant au canal
d'écoulement en D, il n'a pas une longueur appréciable. C'est un torrent
moindre. La coupe est celle du torrent AABD.

C'est en examinant attentivement la nature écologique des déjections
qu'on peut se rendre compte de l'origine même des torrents, des causes
qui les alimentent, et par suite, des moyens de défense à leur opposer.
En effet, s'il est prouvé que toutes les matières que dépose un torrent
proviennent de son bassin de réception, on pourra avec assurance poser
ce principe, que «le champ des défenses doit être transporté dans les
bassins de réception.» Or, les déjections varient de forme et de nature,
depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de
rochers cubant 20, 40 et même 50 mètres cubes. Mais toutes, boues,
graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent
a traversé.

On pourrait s'étonner de la masse énorme des blocs dont nous venons de
parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand
on connaîtra la manière dont souvent se forment les crues. Laissons
parler l'auteur.

«Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un
mugissement sourd dans l'intérieur de la montagne. En même temps un vent
furieux s'échappe de la gorge: ce sont les signes précurseurs. Peu
d'instants après parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau
roulant devant elle un amas de blocs entassés. Cette masse énorme forme
comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que
l'on aperçoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles.
L'ouragan qui précède le torrent est accompagné d'effets plus
surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon
de poussière, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit à sec,
des blocs se mettre en mouvement comme poussés par une force
surnaturelle.»

L'affouillement du bassin de réception étant la cause unique de l'action
destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le
provoquent. Il y en a trois:

1º La nature d'un sol affouillable: c'est la cause géologique;

2° la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanément les
eaux et fournit l'élément de vitesse: c'est la cause topographique;

3º la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des
eaux: c'est la cause météorologique.

La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque
l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu à peu et
sous l'action combinée des eaux et de la nature du terrain, c'est-à-dire
du SOL et du CLIMAT des Hautes-Alpes; et voilà ce qui donne aux torrents
de ce département un caractère distinctif dont les traits ne se
retrouvent à la fois nulle autre part.

Mais il y a plus: la première de ces causes ne serait plus à craindre si
l'on s'attaquait directement au climat, si on le forçait à changer en
une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance;
car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point,
filtraient peu à peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles
traversent, les affouillements disparaîtraient, et avec eux les affreux
ravages des torrents.

Nous voici donc arrivés à lutter corps à corps avec le géant; nous avons
même découvert le défaut de la cuirasse, il ne reste plus qu'à pousser
en avant pour voir bientôt une contrée entière rendue à la vie et à
l'industrie, et un pays riche et productif là où l'oeil affligé
n'aperçoit que montagnes pelées, que steppes arides et déserts.

L'immense défaut des défenses employées jusqu'à ce jour contre les
torrents, c'est qu'en général ce n'est pas à la source même du mal qu'on
s'est attaqué, mais à l'endroit où le mal était déjà irréparable,
c'est-à-dire aux lits de déjection. Les efforts isolés de quelques
propriétaires, un système plus ou moins bien compris de barrages et
d'endiguements, voilà à quoi se sont bornées les défenses. La lutte a
été longue et désespérée, et à l'heure où nous parlons, la lassitude
causée par des défaites inévitables a amené avec elle l'engourdissement
et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il
faut prévenir le mal en en détruisant la cause; en un mot, c'est sur la
montagne qu'il faut lutter avec le ciel.

Nous savons déjà que, rationnellement, c'est dans les bassins de
réception qu'il faut porter le champ des défenses. Une autre observation
va nous donner la clef du genre de défenses à employer.

Partout où il y a des torrents récents il n'y a plus de forêts.

Partout où on a déboisé le sol, des torrents récents se sont formés.

Partout où la végétation a reparu par une cause quelconque, les torrents
ont été éteints.

N'hésitons donc pas à conclure avec M. Surell que, pour prévenir la
formation des torrents nouveaux et éteindre les anciens, il faut
reboiser les parties élevées des montagnes.

Mais comment, dira-t-on, aborder avec la végétation ces croupes
dénudées, ces abîmes toujours béants, où l'oeuvre de destruction se
propage avec tant de persévérance? Comment retenir ces eaux sans cesse
suspendues sur la plaine; ces avalanches où la glace, la neige, le roc,
roulent confondus avec une impétuosité qui brise tous les obstacles?

Voici les mesures que propose M. Surell; elles sont de quatre espèces:

1° Tracer des zones de défense;
2° Boiser ces zones;
3º Planter les berges vives;
4° Construire des barrages en fascines.

Les zones de défense seraient tracées sur les bords du torrent, qu'elles
envelopperaient depuis son embouchure, où elles auraient 30 à 40 mètres
de large, jusqu'à l'entonnoir, où elles auraient une largeur de 5 à 600
mètres; elles embrasseraient les plus petites ramifications de ses
affluents et les plus infimes filets d'eau, qui, dans les temps d'orage,
deviennent eux-mêmes de désastreux torrents. Ces zones seraient plantées
et semées, et bientôt le torrent, ne recevant plus l'eau que goutte à
goutte, perdrait sa force d'érosion, et par suite ses alluvions, et
serait placé dans les mêmes conditions que s'il sortait du sein même
d'une forêt profonde. Pour les berges vives, on les couperait de petits
canaux d'arrosage, tirés du torrent même, et alors une végétation
luxuriante, dont on a déjà sur les lieux mêmes quelques exemples,
remplacerait l'aspect affligeant de ces cols décharnés et stériles, dont
la vue seule indique qu'un grand agent de destruction a passé par là.
Enfin, on empêcherait les affouillements au moyen de barrages en
fascines, dont l'effet salutaire a déjà été reconnu, et qui, par leur
action de retenue, permettraient aux berges de s'asseoir, à la
végétation de prospérer.

Nous n'insistons pas sur l'efficacité de ces moyens, dont l'annonciation
seule nous semble devoir amener avec elle la conviction.

Maintenant, se demandera-t-on, qui, des particuliers ou de l'État doit
supporter les frais de ces immenses travaux? M. Dugied, qui évaluait à
200,000 hectares la superficie susceptible d'être reboisée, voulait que
l'État fît seul les frais de cette opération, qui devait durer soixante
ans et coûter 75,000 francs par an. M. Surell partage cette opinion, aux
chiffres et à quelques détails d'exécution près. Outre l'intérêt général
que l'État doit sauvegarder, il prouve que le gouvernement, dans
l'intérêt de ses routes et de ses ponts, doit encore se charger de ces
travaux. Dans deux chapitres écrits avec la verve et le talent d'un
homme de coeur et de conviction, il démontre que ne pas venir au secours
de ce département serait, de la part de l'État, «une _mauvaise action_,
parce qu'en sacrifiant le sol, on sacrifie aussi les hommes qui y sont
attachés, et un _mauvais calcul_, parce que la société ne fait pas
impunément des mendiants, et que les misères qu'elle n'a pas su prévenir
se retournent tôt ou tard contre elle.»

Et cependant, il y a deux ans que cet ouvrage a été écrit, qu'il a valu
à son auteur les suffrages des hommes les plus éclairés, et les
encouragements du gouvernement, et rien ne s'est fait encore!

N'est-il pas déplorable qu'en France il se trouve une contrée entière
qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni
canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot
profondément vrai à répondre: LA PAUVRETÉ? Oui, il y a là une plaie
affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le
remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hâter, et
puisqu'on a proclamé si haut le règne des intérêts matériels, il ne faut
pas qu'une population entière soit déshéritée des bénéfices qu'elle a le
droit d'en attendre.

Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des
causes de leur formation, de leur impétuosité et des ravages qu'ils
exercent, on concevra facilement quelle influence désastreuse ils ont
sur les crues et les inondations du Rhône. En effet, tous ces torrents
se jettent dans des rivières torrentielles elles-mêmes, qui arrivent
instantanément et précipitent dans le Rhône un volume d'eau
extraordinaire. De là ces débordements, ces courants impétueux qui
ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il
n'abandonne plus. Si donc l'on détruit les torrents, on enlève une des
grandes causes des inondations du Rhône. Il resterait cependant à
combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage,
soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont inévitables, même en
supposant les torrents éteints.

M. Surell a porté, dans l'étude des améliorations du Rhône, la même
sagacité, le même esprit d'analyse que dans ses études sur les torrents
des Hautes-Alpes. Il a rédigé l'année dernière, de concert avec M.
Bouvier, ingénieur-directeur du Rhône, un mémoire remarquable sur cet
objet. Nous allons en donner une idée succincte à nos lecteurs.

Les _vices_ du Rhône consistent dans la _corrosion des rives_ et la
_division du fleuve en différents bras_. Les perfectionnements à
apporter se réduisent donc aux deux opérations suivantes: 1º fixer les
rives; 2° barrer les bras secondaires.

Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un développement de 284
kilomètres? Quelle somme énorme ne faudra-t-il pas affecter à ces
travaux? L'observation du régime du fleuve a conduit à la découverte
d'un principe qui réduit considérablement la dépense à faire. Ce
principe est celui de la _réciprocité des anses_, c'est-à-dire que le
cours du fleuve étant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple,
la rive droite et s'y creuse une _anse_, il y est réfléchi et va à une
distance plus ou moins éloignée frapper la rive gauche et s'y creuser
également une anse, pour de là être réfléchi de nouveau sur la rive
d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses
successives n'est exposé à aucune corrosion et n'a, par conséquent, pas
besoin d'être défendu. Le développement des rives à défendre se réduit
ainsi de plus de moitié.

Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer
directement au courant, qui les aurait promptement affouillés et
emportés, on suit également la loi de la réciprocité des anses, et on
les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve,
l'infléchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.

Telles sont les améliorations proposées dans l'intérêt de la navigation:
l'agriculture réclame d'autres travaux.

Les maux que le Rhône cause aux terres riveraines consistent dans la
_corrosion des rives_, comme pour la navigation et dans _l'inondation
des plaines_.

Il importe, dans le fait de l'inondation, de séparer deux effets fort
distincts, savoir: la _submersion_, proprement dite, et la _formation
des courants_.

La submersion n'a jamais été considérée comme un fléau par les
propriétaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire
un bienfait, car elle dépose sur le sol une couche de limon, qui
augmente, l'épaisseur de la terre végétale, comble les creux et tend à
niveler le terrain. C'est l'inondation _fécondante_; mais les eaux
peuvent, en raison de la forte pente de la vallée, et des accidents
divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inondé; de là les
courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.

La science doit donc s'appliquer à empêcher la formation des courants,
tout en protégeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les
auteurs du mémoire que nous analysons proposent un système de levées
_insubmersibles_, enracinées au pied des montagnes qui limitent la zone
que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la vallée, et se
recourbant ensuite pour suivre une direction parallèle au fleuve. Dans
ce système, les courants sont rompus, sans que les terrains soient
enlevés à la submersion. La vallée se trouverait ainsi divisée en un
certain nombre de bassins, fermés en tête, mais ouverts à l'aval. Cette
disposition a déjà été appliquée par quelques riverains et avec le
succès le plus complet.

Ainsi, en résumé, les ouvrages à exécuter pour améliorer le cours du
Rhône sont de trois espèces:

1º Le revêtement des berges dans les anses;
2º Le barrage des bras secondaires;
3º La division de la vallée en bassins, au moyen de digues
   insubmersibles transversales.

Le devis présenté par les ingénieurs s'élève à 25 millions qu'ils
demandent à dépenser en _dix ans_, c'est-à-dire _deux millions cinq cent
mille francs_ par an. On concevrait difficilement les hésitations du
gouvernement à mettre la main à une oeuvre si urgente, en présence des
désastres épouvantables qui viennent périodiquement affliger la vallée
du Rhône. Quant à nous, nous faisons les voeux les plus ardents pour
qu'on ne retarde pas plus longtemps la présentation aux Chambres d'un
projet de loi qui donne garantie et sécurité à l'avenir. Jamais dépense
ne fut mieux justifiée, et jamais peut-être on n'aura obtenu de si
admirables résultats pour une somme aussi minime.



Courrier de Paris.

Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos
poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui
ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises
n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent.
Il ne fait pas bon lire la _Gazette des Tribunaux_, sous peine de
soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un
fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si
quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de
tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des
nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour
arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à
votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu
chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que
vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour
peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera
bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher
spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal
à chaque porte.

Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé
à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole,
comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on
escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les
voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient
d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains
rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais
pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant
dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble
de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin?
offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne
monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel
aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer
agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en
homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la
petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six
mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises
quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable
voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il
avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en
vous offrant des pastilles à la rose.

Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement
dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant,
plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il
rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour un _lion_ qui
allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du
boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier;
Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.

Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel
raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il
n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été
victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin
d'oeil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille
francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines
recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule
pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre
suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le
lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie;
elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir
qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte;
c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé,
monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse.
J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un
napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste
est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»

Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin
d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le
rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de
Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les
uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités
financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de
la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de
C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la
Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se
consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de
toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le
dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était
veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les
gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi
être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de
constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il
réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine
s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les
souvenirs de la comtesse.

Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je
veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est
retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire
pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps
vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé
ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort
goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit
minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de
morale ambulant!»

Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le
retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais
a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le
décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans
que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se
fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix
mélodieuse est une vraie calamité publique.

Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté
sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras
les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous
côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce
cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur de
_Guillaume Tell_, en mettant le nez, à la fenêtre.

Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on
reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant,
se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la
fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation
directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de
paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit
par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une
occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc
vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des
nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait:
«J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est
l'auteur; nous l'avons intitulée: _la Lithotritie!_» Voilà le cas que
Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce
raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne
rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes
ne sont souvent que de grands ingrats.

On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour
en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée;
_Moniteur_ ne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le
gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large
dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désoeuvré.
Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement
pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du
tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première
représentation du _dom Sébastien_ de M. Donizetti, dont nos artistes
préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi
composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M.
Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de
Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi
de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance
et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité,
cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était
visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de
l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les
espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de
Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit
et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition,
au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des
opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues
jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en
ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au
détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci
fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour
regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un
portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à
l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle
Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux
avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève
leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur
stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est
le meilleur moyen de se conserver.

Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que
ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le
Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre
dernier, par une représentation d'_il Barbiere_; nous en recevons la
nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande
solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle.
Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques
rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et
complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce
Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois,
pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut
de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini.
Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par
cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement,
n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était
l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son
entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est
donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous
n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres
chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne
les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre
jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.

[Illustration: Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.--Madame
Pauline-Viardot.]

Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession
de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de
loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et
attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine
et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout
entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la
Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame
Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre
correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais
cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée;
et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les
fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le
tour du monde.

Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable
bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et
si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois.
Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa
retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le
lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit;
Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.

Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un
si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître?
Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et
malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu de _la Marchande de
Goujons_, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et
sensuelle? Est-ce le Jean-Jean des _Bonnes d'Enfants_ qu'il vous plaît
d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au
regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais,
non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse
figure épanouie! quelle simplicité de coeur! quelle tendresse candide!
comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement
sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien
n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité
ingénue et de candeur ahurie.

Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se
traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa
marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la
reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la
borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh!
mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui
chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche
cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais
ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou
jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias
l'invalide!

Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types
populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus
clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.

Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la
prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque
matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main
d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et
le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus
grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà
ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.

Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès;
il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille
du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant
de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent
comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des
vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y
a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et
les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a
quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine,
l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut
tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse
sérénissime la goutte le lui permet.

Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si
nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes,
d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces
mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants
du désoeuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la
journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la
première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse
espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa
cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de
Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme
brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.

Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de
Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait
transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a
aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente
part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas
pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup
préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir
s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le
plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels
garçons que nous connaissions.



THÉÂTRE ROYAL ITALIEN.

Belisario, opera seriasississimo,
PAR BERTAL (2).

PERSONNAGES.

JUSTINIEN, empereur d'Orient,             MM. MORELLI.
BÉLISAIRE, chef suprême de l'armé,            FORNASARI.
ANTONINE, femme de Bélisaire,            MLLE GRISI.
IRENE, fille de Bélisaire et d'Antonine. MLLE NISSEN.
ALAMIR, prisonnier de Bélisaire.          MM. CORELLI.
EUTROPE, chef de la garde impériale,          DALFIORI.
OTTARIO, chef des Alains et des Bulgares,     BONCONSIGLIO.

Choeurs.--Sénateurs, peuple, vétérans, Alains, Bulgares, suivante»
d'Irène, paysans de l'Hemus.

Comparses.--Garde impériale, prisonniers goths, guerriers grecs,
pasteurs de l'Hemus.

(La scène se passe partie à Byzance et partir dans le voisinage de
l'Hemus. L'époque remonte à l'année 580 de l'ère chrétienne. Extrait du
libretto.)

Acte 1er.--Le triomphe.

Les sénateurs et le peuple célèbrent par leurs chants et leurs voeux la
glorieuse bienvenue de Bélisaire, qui, par son talent et sa bravoure, a
su rendre Byzance rivale de Rome. Irène, sa fille, et Eutrope, son amie,
vont aller sur la rive pour le combler de caresses et de l'amour filial.
Joie du peuple. (Extrait de l'argument.)

[Illustration.]

[Note 2: Voir, pour plus amples renseignements, l'article que
_l'Illustration_ a déjà publié sur cet opera, à la page 119 du volume
II, no. 36.]

La scène ne reste pas longtemps vide. Mademoiselle Grisi, c'est-à-dire
madame Bélisaire, ayant pour petit nom Antonine, vient la remplir. Un
lion, qui remonte à l'an 580 de l'ère chrétienne, s'avance à sa
rencontre; son groom le suit. Ce lion, si élégamment vêtu et décoré,
c'est Eutrope. «Écoute et frémis! lui crie Antonine d'une voix
proportionnée à l'ampleur de sa taille et à la circonférence de sa
bouche.

[Illustration.]

«Mon époux Bélisaire est un parricide, lui dit-elle; je ne puis aimer un
père qui a abandonné son premier-né aux monstres des forêts ou des eaux,
et qui a refusé ses cendres à sa mère. Je t'aime, tu m'aimes,
aimons-nous, et vengeons la mort de mon enfant. Bélisaire mort, je
t'épouse.--Tout est prêt, répond Eutrope; j'ai ajouté un paragraphe un
peu _chouette_ à sa dernière lettre. Mais dissimulons.»

[Illustration.]

En effet des clairons retentissent, et l'empereur Justinien ayant fait
son entrée, va s'asseoir sur son trône pour voir défiler devant lui le
_trionfo di Belisario_.--Aussitôt Bélisaire paraît sur un char
magnifique traîné par le peuple.

[Illustration.]

Il a le front ceint d'une couronne de lauriers; et sous le manteau de
pourpre on entrevoit son armure dorée. Autour du vainqueur se tiennent
les prisonniers goths, parmi lesquels se trouve Alamir; les vétérans
ferment la marche, portant la couronne et le manteau de Vitigas, roi des
Goths. Le Choeur chante. Quand il a suffisamment faussé, Bélisaire
demande à Justinien la liberté des prisonniers. L'empereur n'a rien à
refuser à son général. Il l'embrasse, et tous les assistants se retirent
sauf Bélisaire et Alamir, «qui, dit l'argument, se sentent des
sympathies l'un pour l'autre qu'ils ne peuvent s'expliquer.» Ils
s'adoptent mutuellement pour père et pour fils.

[Illustration.]

Cependant Irène accourt vers son père, qui la prend dans ses bras; mais
Antonine-Grisi lui tourne le dos avec dégoût, en lui donnant pour excuse
qu'il vient de fumer une pipe, et qu'elle déteste l'odeur du tabac.

[Illustration.]

Bélisaire ne sait d'abord que penser d'une pareille conduite; il
commence à y réfléchir sérieusement, quand Eutrope vient l'arrêter avec
quatre hommes et un caporal, et lui ordonne de le suivre devant...
l'empereur. Bélisaire paraît surpris de ce manque d'égards; Eutrope le
lorgne avec l'aisance superbe d'un _imprésario_; mademoiselle
Grisi-Antonine se moque de lui par derrière: sa vengeance commence.

[Illustration.]

Aussitôt pris, aussitôt jugé. Accusé de trahison par Eutrope et
d'infanticide par son épouse, Bélisaire semble frappé de la foudre. Tous
les assistants font un mouvement de surprise et d'horreur. Le sénat
condamne le prévenu. Douleur d'Alamir; douleur d'Irène; joue de
mademoiselle Grisi-Antonine, qui rit à s'en tenir les côtes.

[Illustration.]

Bélisaire est emmené par les gardes, dit le libretto; Irène et Alamir
les suivent désolés. Justinien et les sénateurs paraissent bouleversés
par la douleur.

Acte II.--L'Exil.

[Illustration.]

Le peuple et les vétérans gémissent sur le malheureux sort de Bélisaire.

Quand ils ont suffisamment faussé, ils se retirent, et Alamir s'avance
vers le trou du souffleur.

On vient de lui apprendre que Justinien, imitant l'exemple du prince
Rodolphe, a fait crever les yeux à son prisonnier.

Indigné de la comparaison qu'on pourra faire entre son père adoptif et
cette infâme canaille, connue sous le nom de Maître d'écale, il jure
d'exterminer Byzance.

[Illustration.]

[Illustration.]

Pendant ce temps l'empereur, qui ne se rappelle pas parfaitement bien
les _Mystères de Paris_, fait mettre l'aveugle à la porte de sa maison,
sans lui donner même un Chourineur pour le conduire dans un domicile
quelconque, il ne lui laisse pour toute fortune qu'une vieille tunique,
une canne sans pomme d'or et une guitare. Mais Bélisaire est plus
heureux que le Maître d'école; il possède un chien, et il retrouve sa
fille, qui se charge de doubler son caniche. Joie mutuelle du père, de
la fille et du chien, qui chantent un trio.

[Illustration.]

Acte III.--La Mort.

Bélisaire, toujours aveugle, se promène avec sa fille et son chien sur
les hauteurs de l'Hémus.--Fatigués, ils se reposent; puis entendant du
bruit, ils se cachent dans une anfractuosité du rocher. Du sommet de la
montagne descend une horde d'Alains et de Bulgares conduits par Alamir
et Ottario, et dessiné d'après le procédé Rouillet.

[Illustration.]

Alamir veut que Bélisaire se mette à la tête des troupes qu'il conduit
contre Justinien; Bélisaire refuse. Ils se fâchent d'abord, puis ils
s'expliquent: Alamir est le fils que Bélisaire a jadis abandonné aux
monstres des forêts et des eaux.

                io     i
             Che  fosse oh qual momenti!
                ei     e

[Illustration.]

Ils chantent en se tenant embrassés:

                (figlio )
          Se il (fratel ) stringere.
                (padre)
          Mi e dato al seno
          Pia non desira
                 3
          So liet appieno
                 o
          Tanto del giubilo
          E in me l'ecceso
          Che parmi d'essere
               3
          Rapit in cielo!
               o

[Illustration.]

Il y a, dit l'argument, un mouvement sympathique jusque parmi les
Barbares. Nous renonçons à représenter les effets de leur émotions.
Retournons maintenant chez Justinien, où va se dénouer ce drame
intéressant.

«Justinien, dit l'argument, donne des ordres pour la bataille du
lendemain, lorsque, pâle et échevelée, mademoiselle Grisi-Antonine
paraît, et vient se reconnaître coupable du mal que l'on a fait
injustement à Bélisaire.»

Elle étend les bras, lève les yeux au ciel, crie, pleure et ne s'arrache
pas un seul cheveu. Mais, hélas! à ce moment Bélisaire, «accompagné
d'une lugubre musique,» est apporté sur une civière par deux messagers
parisiens; une flèche ennemie l'a tué.

[Illustration.]

Le pauvre homme rend le dernier soupir sans pouvoir chanter la plus
petite cavatine. Il recommande ses deux enfants à Justinien, qui lui dit
«ami» d'une voix étouffée et en lui serrant la main.

Silence universel. Mademoiselle Grisi-Antonine reste immobile en
regardant le corps de Bélisaire; Justinien et le choeur chantent:

        Abborrita dei mortali
        Condamnata dall' eterno,
        Viva, iniqua, e tutti mali
        Prova in terra dell' Averno...
        Frema il cielo a te d'intorno...
        Nieghi e te la luce il giorno...
        Ogui instante di tua vita
        Cruda morte sia per te.

A ces paroles, mademoiselle Grisi veut s'enfuir comme une insensée; mais
se trouvant auprès du cadavre de Bélisaire, elle pousse un grand cri et
tombe sur le sol.

[Illustration.]

Mouvement universel d'horreur!!!!!



Académie des Sciences.

COMPTE-RENDU DES SÉANCES DES DEUXIÈME ET TROISIÈME TRIMESTRES.

I. Sciences médicales.

_Anatomie et physiologie:_--M. Serres a lu à l'Académie une note sur un
fait très-curieux d'anatomie pathologique observé deux fois seulement,
en 1829 et en 1843. C'est une modification des nerfs de la vie organique
et de la vie animale. Tous les rameaux nerveux de l'économie présentent
dans leur trajet des renflements ganglionnaires ayant la forme et les
caractères physiques du ganglion cervical supérieur et, chose
remarquable, les cordons postérieurs des nerfs rachidiens n'en offrent
pas moins que les cordons antérieurs; la, où n'existent pas de
ganglions, la branche nerveuse parait tout à fait à l'état normal.

Le nombre de ces ganglions est moins grand sur les filets nerveux du
grand sympathique que sur les nerfs de la vie de relation, mais il est
encore assez considérable pour que l'aspect général du réseau nerveux de
la vie organique soit tout à fait changé. Les nerfs du plexus
lombo-sacré, le grand sciatique et le pneumo-gastrique sont ceux qui
présentent cette transformation ganglionnaire au plus haut degré. Les
sciatiques, au sortir du bassin et dans tout leur trajet, ont le volume
de l'humérus; les pneumo-gastriques, au sortir du crâne, le long du cou
et dans le thorax, ont deux fois le volume du grand sciatique à l'état
normal; tous ces nerfs sont parsemés de bosselures formées par les
ganglions.

Sur le sujet de la première observation faite en 1829, on a compté
environ cinq cents du ces ganglions. Celui de 1843 en offrait plus
encore. Dans les deux cas la structure de l'axe cérébro-spinal n'offrait
aucune trace d'altération.

Cet état pathologique si remarquable, et qui n'a pas encore été décrit,
a été observé sur deux jeunes gens de vingt-deux à vingt-trois ans,
morts tous deux de fièvre typhoïde. Le premier vitrier ambulant, courait
encore les rues quelques jours avant son entrée à l'Hôtel-Dieu; le
second n'a offert aucun symptôme nerveux pendant les quelques jours qu'a
duré sa maladie.

M. Serres a promis de communiquer le résultat des recherches anatomiques
et microscopiques qu'il se propose de faire sur la structure de ces
ganglions. Il désigne cette modification des nerfs par le nom de
_névroplastie_, dénomination qui nous semble laisser quelque chose à
désirer comme exactitude; peut-être, quand on saura bien ce que c'est
que ces ganglions, pourra-t-on trouver un terme plus précis.

«De l'Allantoide de l'homme,» tel est le sujet d'un autre, mémoire que
M. Serres a communiqué à l'Académie dans la séance du 12 juin. Des
recherches commencées en 1828 sur des embryons humains de quinze à
vingt-cinq jours ont amené M. Serres à conclure que l'allantoide existe
dans les enveloppes de l'oeuf humain comme dans celui des autres
vertébrés, qu'elle est pyriforme chez l'homme comme chez les rongeurs,
que d'abord indépendante des autres membranes, elle s'unit ensuite avec
le chorion et fait communiquer par anastomose ses vaisseaux avec ceux
des villosités pour donner naissance au placenta; qu'enfin son existence
comme membrane distincte paraît cesser chez l'embryon humain du
quinzième au vingt-cinquième jour de la conception.

Ces propositions ont été très-longtemps un sujet de discussion pour les
anatomistes; mais le fait principal qu'elles expriment n'avait jamais
été avancé d'une manière aussi positive; aussi faudrait-il reconnaître
avec M. Dutrochet que la découverte de ce point fondamental en anatomie
est due à M. Serres, si les pièces présentées à l'appui pouvaient faire
passer dans l'esprit de tout le monde la conviction qu'elles ont amené
chez ces deux habiles anatomistes.

M. Velpeau, à qui d'excellents travaux sur l'embryogénie donnent une
grande autorité en pareille matière, a émis des doutes sur la valeur des
pièces anatomiques examinées par lui dans le laboratoire du Muséum. Ses
objections ont fait naître une discussion qui, portant sur des points
très-délicats et sur des faits observés rarement, ne pouvait avoir un
résultat bien positif. L'un et l'autre académicien parlait _de visu_, et
cependant tous deux restaient fermes dans des opinions diamétralement
opposées. Toutefois M. Velpeau, dans sa réplique, a posé les faits d'une
manière si lucide et si logique, que les affirmations contraires de son
collègue n'ont pu faire cesser le doute.

En discutant ainsi franchement cette question importante, M. Velpeau
nous semble avoir rendu un grand service à la science. Il est dangereux
pour les meilleurs esprits de ne rencontrer jamais d'opposition; on
s'habitue alors à ne pas se discuter soi-même, et l'on se laisse
quelquefois entraîner à prendre l'analogie pour l'identité.

M. Flourens, dans une note fort intéressante, développe les recherches
anatomiques qu'il a faites sur la structure de la peau chez des peuples
diversement colorés. Il a trouvé chez le Maure, l'Arabe, le Kabyle, le
Nègre, sur un insulaire de l'Océanie chez les Indiens rouges de
l'Amérique, la membrane pigmentaire rendue bien évidente par sa
coloration; il l'a vue également, mais décolorée, dans la race blanche,
sauf sur quelques points du corps, comme, par exemple, l'auréole du
mamelon. Ces faits, depuis longtemps acquis à la science, et que
confirment les observations nouvelles de M. Flourens, ont amené ce
physiologiste à conclure que la race humaine était primitivement une. M.
Flourens considère cette proposition comme prouvée par l'étude de la
peau et s'engage à le prouver dans un autre mémoire, par l'étude du
squelette, et surtout par celle du crâne.

La première preuve ne nous semble pas tout à fait concluante. Le
pigmentum existe chez toutes les races d'hommes, comme certains
caractères sont communs à plusieurs races d'animaux distinctes, quoique
faisant partie d'un même ordre; mais jamais on n'a vu le développement,
ou, si l'on veut, la coloration du pigmentum dépasser certaines limites
pour chaque race. Il est douteux que l'étude anatomique et microscopique
démontrât l'identité de coloration pigmentaire entre les métis, quelque
blancs qu'ils soient, et les anciennes familles créoles dont le sang est
resté pur; et pour parler de peuples en expérience depuis longtemps,
l'Arabe et le Portugais, le fellah d'Alexandrie et le Turc sont basanés
à des degrés divers; enfin, à latitude égale, l'Indou du cap Comorin,
l'Américain de la Colombie ne sont pas colorés comme le nègre de Guinée.

La persistance de la forme dans les os de la face chez les différentes
races après un certain degré de modification dû au mélange du sang, nous
paraît devoir rendre plus difficile encore la preuve, par le squelette,
de l'unité essentielle des races humaines. Au reste, cette grande
question des races est douteuse, même pour les meilleurs esprits, et ne
sera probablement jamais résolue. Chez l'homme comme chez quelques
autres mammifères, il est difficile, sinon impossible, de diviser
anatomiquement le genre ou la race proprement dite, bien que l'on n'y
puisse méconnaître des variétés incontestables et sur l'origine
desquelles on reste sans aucune indication positive.

Des expériences très-curieuses et faites avec un soin remarquable sur
les fonctions de la moelle épinière et de ses racines sont l'objet d'un
mémoire de M. Dupré. Ce physiologiste, en amenant à guérison des animaux
sur lesquels il avait coupé les racines antérieures ou postérieures des
nerfs, a pu observer le mouvement conservé dans un membre où la
sensibilité était abolie, et _vice versa_. M. Dupré n'a pu obtenir la
guérison des plaies graves nécessitées par ses expériences, que sur des
grenouilles; il a vu constamment les animaux d'un ordre supérieur, comme
lapins, chats, etc., succomber aux accidents traumatiques. Aux
observations purement physiologiques sont jointes, dans son travail, des
remarques intéressantes sur les effets pathologiques des vivisections.

M. Dumas, l'un des adversaires de M. Liebig dans la question de la
formation des graisses, a fait avec M. Milne-Edwards des recherches sur
la production de la cire des abeilles. Swammerdam, Maraldi, Réaumur,
pensaient que l'abeille, recueillant la cire toute faite dans les
plantes, n'avait plus qu'à l'élaborer et la pétrir pour en former ses
alvéoles. Hunter, et plus tard Huber, avaient dit que la cire suintait
des parois d'un certain nombre de poches glandulaires situées dans
l'abdomen de l'insecte, et s'y amassait sous forme de lamelles. Huber
ayant renfermé des abeilles dans une ruche sans issue, et ne leur
fournissant pour toute nourriture que du miel et du sucre, avait vu les
ouvrières captives continuer à construire des gâteaux. Un homme que le
corps médical s'honore de compter dans ses rangs, M. Bretonneau, avait
vu à Chenonceaux, en 1817, des abeilles mises en expérience avec toute
la précision que ce savant apporte à ses travaux, et nourries avec une
solution aqueuse de sucre blanc, construire des gâteaux d'une cire
très-blanche. Enfin l'expérience d'Huber, répétée dernièrement par M.
Grundlach de Cassel, lui avait donné les mêmes résultats qu'à
l'entomologiste de Genève, et il en avait conclu, comme son illustre
devancier, que l'abeille a la faculté de transformer le sucre en cire.

M. Liebig trouvait dans ces observations, un des arguments les plus
forts en faveur de la production des substances graisseuses par les
animaux.

MM. Humas et Milne-Edwards ont repris l'expérience d'Huber, et pour la
rendre tout à fait précise, ils ont constaté la quantité de graisse
préexistante dans le corps des abeilles soumises au régime saccharin,
l'ont comparée à celle de la cire produite, et ont examiné ensuite si,
durant le cours de l'expérience, les animaux n'avaient pas maigri.

Une première expérience, pendant laquelle les abeilles furent nourries
avec de la cassonade de sucre, donna des résultats douteux. On mit
alors en expérience quatre essaims auxquels on donna pour nourriture du
miel, après s'être I assuré de la quantité de cire contenue dans cette
substance alimentaire. Trois de ces essaims ne produisirent point de
cire; mais la quatrième donna les résultats suivants:

        Le total des matières grasses préexistantes dans le
        corps de chaque abeille, ou fournies à ces insectes
        pendant l'expérience, est, en moyenne, d'environ    0,0022 gr.

        Pendant le cours de l'expérience, chaque ouvrière
        a produit de la cire dans en proportion de          0,0064 gr.
        et après cette production, en contenait encore,
        dans ses divers organes,                            0,0012 gr.

        Total de la cire produite par chaque abeille sous
        l'influence d'une alimentation de miel pur:         0,0106 gr.

MM. Dumas et Milne-Edwards se proposent de répéter cette expérience sur
une plus grande échelle, quand la saison le permettra.

Ce mémoire a provoqué de la part de M. Payen quelques objections qui ne
semblent pas toutes également solides MM. Dumas et Boussingault
n'étaient pas présents. M. Milne-Edwards, après avoir répondu aux
objections de M. Payen, est tombé d'accord avec lui sur ce que la
transformation du miel en cire par les abeilles ne détruit pas le fait
de la nécessité d'une alimentation grasse pour l'engraissement des
animaux et notamment des mammifères. M. Thénard a présenté des
observations conciliatrices. M. Flourens a bien cité le fait de certains
ours du Jardin-des-Plantes qui, depuis deux ans, ne mangent que du pain,
et engraissent beaucoup sous l'influence de ce régime; mais ce n'était
pas entre les physiologistes, qu'il devait y avoir discussion ce
jour-là; d'ailleurs les parties belligérantes n'étaient pas au complet,
et elles sont rentrées pacifiquement dans leurs camps, laissant la noble
arène à d'autres adversaires dont il ne nous appartient pas d'apprécier
ni de reproduire les arguments.

Nous ajouterons, pour compléter l'état actuel de la question, que M.
Léon Dufour, dans la séance du 16 octobre, a rendu compte de recherches
anatomiques faites par lui pour reconnaître les poches glandulaires
indiquées par Hunter comme faisant suinter ou sécrétant la cire chez
l'abeille. M. Léon Dufour a scrupuleusement disséqué trente abeilles sans
rien rencontrer qui ressemble à cet organe admis par Hunter et Huber. Ce
fait négatif d'anatomie est tout à fait digne d'attirer l'attention des
naturalistes; au reste, fut-il confirmé, il en résulterait seulement que
l'organe sécréteur de la cire est encore à trouver, mais cela ne
prouverait rien contre le fait positif de la sécrétion de la cire. Enfin
MM. Bouchardat et Sandras ont présenté et lu à l'Académie, dans les
séances du 26 juin et du 14 août, un travail qui a pour titre:
_Recherches sur la digestion et l'assimilation des corps gras..._
Suivant ces deux habiles observateurs, les huiles et les graisses
seraient absorbées par les vaisseaux chylifères, et fourniraient un
chyle abondant, tandis que la cire, absorbée en très-petite quantité, se
retrouverait presque en totalité dans les excréments.

_(La suite à un prochain numéro.)_



Accident du 10 novembre sur le chemin de fer de Versailles (rive
droite).--Différents systèmes proposés pour prévenir les accidents.

Il y a peu de temps, _l'Illustration_ mettait sous les yeux de ses
lecteurs des relevés statistiques d'accidents arrivés sur les chemins de
fer, tant en France qu'à l'étranger (p. 71, t. II); son but était de
rassurer les esprits timorés, en leur prouvant que les sinistres étaient
moins fréquents dans le nouveau mode de locomotion que dans l'ancien, et
elle signalait notamment que plusieurs morts n'étaient dues qu'à
l'imprudence même des victimes. L'accident arrivé le 10 novembre sur le
chemin de fer de la rive droite a ajouté un nouvel exemple à ceux que
nous avions donnés des funestes effets que peut encore produire la
crainte sur les hommes mêmes les plus exercés à la vie et aux allures
des chemins de fer.

Le 10 novembre, le convoi parti de Paris pour Versailles à huit heures
du matin se trouvait sur un remblai de huit à dix mètres d'élévation
entre Sèvres et Chaville, et à l'entrée d'une courbe, lorsque la
locomotive, animée d'une vitesse ordinaire, sortit des rails, en
traînant après elle son tender, le wagon à bagages, qui, d'après les
prescriptions de l'administration, doit toujours séparer l'appareil
moteur des voitures des voyageurs et le premier wagon de voyageurs. La
locomotive arrivée au bord du remblai se renversa, et sa cheminée
pénétra même de quelques centimètres dans le talus; dans ce moment le
feu se renversa et l'incendie du 8 mai aurait pu avoir un triste
pendant, si en même temps l'eau contenue dans la locomotive n'était
venue l'éteindre. Le tender fut également renversé sur le remblai, et le
wagon à bagages, brisé en mille pièces, vint couvrir de ses débris la
locomotive et le tender.

Le lendemain de l'événement, l'appareil moteur était encore couché sur
le talus, et des ouvriers travaillaient à faire une tranchée pour le
dégager. Tel est le sujet du dessin qui a été pris sur les lieux par un
des dessinateurs de _l'Illustration_, et que nous offrons aujourd'hui à
nos lecteurs.

Le premier wagon de voyageurs qui suivait le wagon à bagages, entraîné,
sortit également des rails, mais heureusement la chaîne d'attache fut
brisée, et le wagon, au lieu de se précipiter en bas du remblai, se
renversa en travers de la voie. Le second wagon fut également déraillé,
mais il resta debout sur le chemin. Quant à la berline et aux trois
wagons qui la suivaient, tous restèrent sur les rails.

Les premières victimes de cet accident devaient être le mécanicien et le
chauffeur: le mécanicien eut en effet, l'épaule démise; mais, par un
hasard providentiel, le chauffeur n'eut que quelques contusions
insignifiantes.

Les employés de l'administration du chemin de fer qui étaient dans le
wagon à bagages eurent également quelques contusions. Quant au
conducteur qui se trouvait sur l'impériale du wagon de voyageurs, en
voyant le convoi dérailler, il se précipita sur la voie, et se fit à la
tête une profonde blessure, à laquelle il succomba le lendemain.

Le seul voyageur qui ait été blesse se trouvait dans le wagon renversé
en travers des rails; il eut le genou broyé et la cuisse grièvement
endommagée. Tous les autres voyageurs sortirent des wagons sains et
saufs.

Maintenant, à quoi attribuer ce déraillement? Les recherches et les
investigations des ingénieurs ont fait découvrir, à 40 mètres environ du
lieu du sinistre, des coussinets brisés et un frottement considérable
sur les rails. Une des roues de devant de la locomotive a une partie de
son bourrelet déchirée et enlevée en quelques endroits. On présume que
ce bourrelet ayant été brisé, la locomotive s'est maintenue sur la voie
tant qu'elle a été en ligne droite, mais qu'au commencement de la
courbe, suivant toujours l'impulsion en ligne droite, la roue aura
marché quelque temps sur le rail, puis sur la terre, jusqu'au bord du
remblai où la machine a été culbutée.

Quant aux causes qui ont pu amener les lésions du bourrelet, elles ne
peuvent provenir, à notre sens, que d'un défaut de fabrication ou
d'incurie dans la surveillance du matériel.

Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas la construction d'une
roue de locomotive, nous pouvons leur en donner une idée succincte.

Une roue se compose de quatre parties distinctes: le moyeu, les rais, la
jante et la frette: le moyen et la jante sont en fonte, les rais et la
frette en fer forgé. On fabrique d'abord les rais, qu'on place, enduits
à chacune de leurs extrémités d'une couche de borax, dans le moule où
l'on doit couler les deux pièces qu'ils relient; on coule alors le moyeu
et la jante à des intervalles différents, pour éviter les effets d'un
refroidissement inégal, et quand la roue sort du moule, les trois parties
font corps ensemble. Quant à la frette, elle est, comme nous l'avons
dit, en fer battu et armée d'un bourrelet conique sur une de ses faces
et vertical sur l'autre; on l'applique à chaud sur la jante; elle se
contracte en refroidissant de manière à serrer fortement l'ensemble de
la roue; on la fixe alors à la jante par des boulons à têtes noyées.

D'après ce qui précède, on voit que la rupture du bourrelet ne peut être
attribuée qu'à un défaut de fabrication, si la roue, était neuve ou si
le défaut était caché; ou, dans le cas contraire, et en supposant le
défaut visible, au manque du surveillance. C'est ce que l'enquête à
laquelle se livrent en ce moment les hommes de l'art fera connaître
avant peu.

Chaque fois qu'un événement comme celui dont nous entretenons nos
lecteurs arrive, on se demande avec effroi quelles sont les précautions
à prendre pour combattre la puissance aveugle qui entraîne après elle
ces masses énormes; on veut savoir si tout a été fait pour prévenir les
accidents, s'il ne serait pas possible de dominer la matière au point de
la rendre, pour ainsi dire, intelligente, et d'éloigner pour toujours
les chances de mort auxquelles s'exposent les voyageurs en empruntant ce
nouveau genre du locomotion. Eh bien! nous devons le dire, dans cette
science, née d'hier, beaucoup d'améliorations sont encore à désirer,
beaucoup de problèmes sont encore à résoudre. D'un autre côté, il
existe, sur certains chemins de fer, des appareils de sûreté qui ne se
retrouvent pas sur d'autres, et dont l'usage devrait cependant être
conseillé et imposé, au besoin, à ces compagnies. Les causes d'accidents
sont de plusieurs espèces; les principales sont les déraillements, les
collisions et les ruptures d'essieu; quant aux explosions de machines
locomotives, elles sont excessivement rares, et n'arrivent, pour ainsi
dire, que par la négligence du mécanicien. En effet, les tôles de la
chaudière, qui n'ont guère que 4 à 5 atmosphères à supporter, sont de
force à résister à 8 ou 10 atmosphères; la production de vapeur suit la
vitesse de marche, puisque c'est le jet de vapeur dans la cheminée de la
locomotive qui active la combustion, et, par suite, la vaporisation de
l'eau; quand la machine est au repos, le foyer est très-peu actif, et la
vapeur formée se rend dans le tender pour échauffer l'eau
d'alimentation.

[Illustration.]

Les collisions entre deux convois ne peuvent être prévenues que par une
bonne administration; le choc est pour ainsi dire inévitable, surtout
quand les deux trains qui s'avancent l'un sur l'autre sont séparés par
des courbes en tranchée, qui les empêchent de se voir. Il faut, en
effet, un temps plus ou moins long pour arrêter un convoi, et ce temps
dépend de la vitesse et de la masse du convoi, et de la puissance de la
locomotive. Ainsi, le calcul démontrera que pour un convoi composé de
vingt-une voitures, dont trois armées de freins et de deux locomotives,
comme était le convoi du 8 mai 1842, sur le chemin de fer de Versailles
(rive gauche), l'espace nécessaire pour arrêter le convoi, en serrant
instantanément tous les freins et en renversant la vapeur, était de 160
mères; mais entre le moment où les convois s'aperçoivent et celui où
tous les moyens d'arrêt sont employés, il y a un certain temps pendant
lequel les convois continuent à se rapprocher. On voit donc que pour
éviter une collision, il faut que les convois s'aperçoivent de
très-loin.

La rupture des essieux est un des accidents les plus graves qui puissent
avoir lieu sur les chemins de fer. La commission créée par le ministre
des travaux publics, après le fatal événement du 8 mai, pour rechercher
les moyens de sûreté applicables aux chemins de fer, s'est entourée de
tous les documents relatifs à cet objet, a entendu une foule
d'industriels et d'inventeurs; mais rien n'a encore transpiré du
résultat de ses délibérations. Toutefois, nous devons dire que prétendre
arriver à fabriquer un essieu qui ne se rompe jamais, nous paraît une
utopie. Ce qu'il faut chercher, ce sont les moyens de sauvetage à
appliquer quand la rupture de l'essieu se manifeste. Ces moyens de
sûreté eux-mêmes ont été l'objet d'une foule de communications à la
commission dont nous venons de parler; nous ne croyons pas exagérer en
portant à _trois cents_ le nombre des inventeurs qui, tous animés, nous
le reconnaissons, d'excellentes intentions, mais montrant une tendresse
bien naturelle pour le fruit de leurs veilles et de leur imagination, se
sont présentés à cette commission avec des moyens _infaillibles_ de
sauvetage reconnus, après examen, impraticables ou dangereux. Le nombre
seul de ces inventions, qui ont trait au même objet, et qui tournent
dans un même cercle assez restreint, est un indice certain de la
difficulté de la matière, et doit rendre extrêmement circonspects les
hommes de l'art dont l'industrie attend le jugement. La commission n'a
donné encore publiquement son approbation qu'à deux systèmes de sûreté:
l'un, de M. Locart, ingénieur du chemin de fer de Saint-Étienne à Lyon;
l'autre, de M. Chaussenot, ingénieur mécanicien à Paris; elle a demandé
l'insertion de leurs mémoires dans les _Annales des ponts-et-chaussées_.

Nous espérons être, avant peu, à même d'offrir à nos lecteurs les
dessins détaillés de ces divers systèmes; disons seulement aujourd'hui
que celui de M. Locart est en usage depuis longtemps déjà sur le chemin
de fer auquel il est attaché comme ingénieur. Il consiste en un appareil
de décrochage qui sépare instantanément la locomotive et son tender du
reste du convoi. On conçoit qu'avec cet appareil le danger du
déraillement est de beaucoup diminué, et l'expérience a prouvé en effet
l'efficacité de ce système, qui maintes fois a prévenu de grands
malheurs sur le chemin de Saint-Étienne. Nous reviendrons avec détail
sur cet ingénieux appareil.

Qu'il nous soit permis, en finissant, de renouveler la recommandation
que nous avons déjà, faite de ne jamais essayer, quel que soit
l'accident qui arrive, de sortir des wagons tant qu'ils sont en marche.
Le corps du voyageur est animé de la même vitesse que le convoi; ainsi,
tout immobile qu'il est sur sa banquette, libre de ses mouvements et ne
ressentant ni élan ni fatigue, il n'en a pas moins une vitesse de 8, 10
ou 12 lieues à l'heure. Il renferme donc une grande puissance accumulée,
ou une grande _force d'inertie_. (La _force d'inertie_ est le travail
qu'il faut dépenser pour animer un corps d'une certaine vitesse, ou bien
le travail qu'il faut enlever à ce corps pour amortir sa vitesse.) Ainsi
un voyageur pesant 80 kilogrammes, dans un convoi qui fait 56 kilomètres
à l'heure ou 10 mètres par seconde, a une force d'inertie représentée,
par 407 kilogrammètres. On entend par kilogrammètre un poids d'un
kilogramme élevé à un mètre. Le _cheval vapeur_, considéré comme unité
dynamique, équivaut à 75 kilogrammètres, ou à 75 kilogrammes élevés à 1
mètre en une seconde. D'où il suit que les 407 kilogrammètres qui
constituent la force d'inertie accumulée dans le corps d'un homme placé
dans les conditions énoncées plus haut, équivalent à une force de 5
chevaux et un tiers. Qu'on juge, d'après cela, du choc épouvantable
qu'occasionne le brusque amortissement de cette force vive, et en effet,
presque aucun de ceux qui se sont ainsi précipités hors des wagons n'ont
échappé à la mort.



Histoire de la Semaine.

La France, cette semaine, nous fera peu parler d'elle. Dans les régions
du pouvoir et de la politique on se repose, pour ne pas dépenser une
activité et une force dont on prévoit qu'on aura besoin quand les
Chambres seront réunies. Les seuls actes que les journaux aient
enregistrés sont des mutations dans nos ambassades depuis longtemps
annoncées. Les ordonnances qui envoient M. le comte Bresson à Madrid, M.
le comte de Salvaudy à Turin, M. le marquis de Dalmatie à Berlin, ont
enfin paru. Le ministère a également pris le parti de donner un
successeur à M. le comte de Ratti-Menton, auquel sa sortie sauvage
contre un autre agent français a donné récemment une fâcheuse célébrité.
C'est M. Lefèvre-Debecourt, dont les services antérieurs à la Plata ont
été fort diversement appréciés, qui va aller occuper notre consulat
général, aujourd'hui si important, de l'Indo-Chine. Enfin, si l'on en
croît la _Gazette d'Augsbourg_, qui sait assez souvent d'avance ce qui
se prépare à l'hôtel de la rue Neuve-des-Capucines, M. Mortier, notre
ministre en Suisse, serait, sur sa demande, mis en disponibilité, et
remplacé par M. de Bourqueney, qui remettrait à un autre chargé
d'affaires l'intérim de M. de Pontois.--Il nous est pénible d'avoir à
mentionner une autre mesure sur laquelle, espérons le, le ministère,
mieux inspiré, reviendra. De pauvres Italiens, fuyant les sévices que le
gouvernement papal, mal conseillé, avait résolu d'exercer contre eux,
étaient venus chercher un refuge dans la Corse, qui leur rendait le
soleil et la langue de leur patrie. Au moment où les feuilles anglaises
et les feuilles allemandes annoncent que si les forces autrichiennes et
piémontaises interviennent dans les légations, ce ne sera qu'à la
condition que le pape prendra l'engagement de réformer bon nombre des
abus administratifs dont ses sujets se plaignent, les réfugiés romains
viennent de recevoir du ministre de l'intérieur l'ordre de quitter la
Corse et d'interner à Châteauroux. Nous n'avons nullement l'intention de
médire du chef-lieu du département de l'Indre; mais, en vérité, pour des
Italiens, y être conduits à l'entrée de l'hiver, c'est être exilés en
Sibérie.--M. le duc et madame la duchesse de Nemours, sur l'invitation
pressante de la reine d'Angleterre, sont allés rendre à cette princesse
la visite qu'elle est venue faire au château d'Eu pendant qu'ils étaient
au camp de Bretagne. La coïncidence du voyage du futur régent avec celui
du prétendant a donné lieu, dans quelques journaux, à beaucoup de gloses
et de commentaires. Tout ce qu'il en faut conclure, c'est qu'en même
temps que l'un voyage pour se distraire, l'autre voyage pour se
consoler; et que l'Angleterre croit, avec raison, faire preuve de bon
goût en se montrant bienveillante et empressée aussi bien envers le
malheur qu'envers la fortune.

Il vient de se former à Birmingham une _Union nationale_, ou
confédération générale de toutes les classes, pour rendre les ministres
de la couronne légalement responsables de la misère du peuple. Son
manifeste, rédigé par un ancien membre de la Chambre des Communes, M.
Thomas Atwood, a été immédiatement couvert de milliers de signatures.
Chaque jour semble amener un embarras nouveau au ministère de sir Robert
Peel. Les échecs et les ennuis se succèdent pour lui sans interruption.
Il voyait, il y a peu de jours, la Cité envoyer au parlement un candidat
autre que le sien; une nouvelle législation sur les céréales lui est
demandée avec une insistance fort incommode, par les journaux mêmes qui,
hier encore, lui semblaient tout dévoués; enfin, aujourd'hui, 16,000
unionistes, rassemblés en quelques heures, disent dans une proclamation
adressée au peuple: «Nous appelons à nous toutes les classes laborieuses
du royaume. Amis, compatriotes et frères, notre plan est placé devant
vous. Les difficultés, les dangers d'accumulent autour de nous... Vous,
électeurs et non électeurs, qui souffrez de l'oppression commune; vous,
marchands, manufacturiers et commerçants, qui travaillez malgré tant de
difficultés; vous, propriétaires et fermiers, qui possédez encore
quelque chose, mais qui voyez votre ruine inévitable; vous, capitalistes
et rentiers, dont les revenus diminuent chaque jour, et dont les
propriétés, mises dans la balance, sont plus légères que la misère et le
mécontentement publics; et vous, honnêtes mais malheureux ouvriers et
laboureurs, l'orgueil, la gloire et la force de notre pays, nous vous
appelons de toutes nos forces, venez à nous et aidez-nous dans la grande
oeuvre de sauver notre pays de la destruction.»--Ce n'est pas en portant
ses yeux sur l'Irlande que le ministère anglais peut les reposer
agréablement. La déclaration de _true bill_ par le premier jury, devant
lequel ont comparu O'Connell et les autres chefs du repeal, n'a pas
produit plus d'effet que nous ne l'avions prévu; et quelque soin qu'on
eût apporté à la composition du jury, on a su que les poursuites avaient
trouvé des contradicteurs dans son sein. Il est évident qu'elles en
trouveront bien davantage dans le jury définitif, dont la liste ne sera
pas dressée sans un examen sévère et une intervention active de la part
des inculpés et de leurs conseils. En ce moment même, on se débat pour
l'accomplissement de ces formalités préliminaires.--Demain dimanche, 19
novembre, aura lieu une épreuve étrangère au procès, mais qui donnera la
mesure de l'intérêt qu'y porte la population irlandaise. Une quête
générale sera faite dans tout ce malheureux royaume pour le tribut
annuel et volontaire payé à O'Connell. Cette souscription lui est
entièrement destinée, et est indépendante de celle qu'on appelle la
_rente, du rappel_, et qui se perçoit hebdomadairement. La souscription
destinée à former la liste civile d'O'Connell date de 1831, et n'est
ouverte qu'une fois l'an:

        En 1831, elle a été de 26,000 liv. st. (environ 660,000 fr.)

        -- 1832,         --    12,535   --     (    --   315,000 --)

        -- 1833,         --    13,903   --     (    --   350,000 --)

        -- 1835,         --    20,189   --     (    --   515,000 --)

[Illustration: Le général Narvaez.]

L'année dernière, elle n'a été que de 10,500 liv. st., (265,000 fr.
environ). En général, le chiffre a suivi le mouvement de l'agitation;
élevé quand elle a été vive, il est redescendu quand la lutte a été
moins engagée, mais jamais le tribut n'a manqué. Tous les ans, après que
les souscriptions ont été recueillies dans les diverses paroisses, le
chiffre en est livré à la publicité.--Les nouvelles d'Espagne sont de
jour en jour plus déplorables: ce n'est plus assez de la guerre civile
et des expédients anticonstitutionnels, les partis y procèdent
maintenant par l'assassinat. L'attention a été détournée de la
soumission de Saragosse, de la sortie d'Avetler de Girone, de la mise en
état de siège de Saint-Jacques-de-Compostelle, de conspirations
découvertes à Cordoue et à Algésiras, de la situation de Barcelone,
autour de laquelle les forces des assiégeants s'accumulent, et où les
insurgés songent, dit-on, à capituler, tout cela a été oublié pour ne
songer qu'à la tentative d'assassinat commise à Madrid sur le général
Narvaez. Le 6, la reine assistait à la représentation que donnait le
théâtre du Cirque; le général s'y rendait. Au moment où sa voiture,
longeait le portail de l'église Porta-Celi, rue de la Lune, de nombreux
coups de fusil ont été tirés par des hommes embusqués et qui attendaient
son passage. Les assassins, tous en manteaux et chapeaux ronds, à
l'andalouse, prirent la fuite dans diverses directions. Le général n'a
point été atteint, mais il a été couvert du sang de son aide-de-camp,
mortellement blessé, et d'un jeune homme qui l'accompagnait également,
et qui a été atteint à la tête d'une légère blessure. Les troupes
furent, par les ordres de Narvaez, immédiatement mises sous les armes,
et le général se rendit ensuite au Cirque dans la loge de la reine, pour
tranquilliser Sa Majesté et se montrer au public. Cet attentat ne
pouvait qu'attirer sur lui de l'intérêt et rendre plus difficile le rôle
de l'opposition. Le lendemain, le général s'est promené par la ville
dans sa voiture criblée de balles, et le 8, les deux Chambres réunies,
ce qu'il est assez difficile d'expliquer constitutionnellement, ont
déclaré la majorité de la reine à une majorité de 193 voix contre une
minorité que cet événement avait réduite à 16 membres. Avant la
tentative criminelle et l'état de réaction produit sur les esprits, M.
Cortina, candidat des progressistes, avait obtenu, pour la présidence
de la Chambre des Députés, 49 voix; M. Olozaga en avait réuni 66, mais
après avoir déclaré qu'il ne comprendrait pas un cabinet qui ne
réunirait pas les chefs des deux opinions.

[Illustration: Le roi des Belges.]

[Illustration: La reine des Belges et le Prince royal.]

En proclamant le résultat du scrutin sur la majorité de la reine, M.
Olozaga a dit:» A dater de ce jour, le régime constitutionnel doit
commencer à être une vérité en Espagne.» Ce mot est un aveu contre le
passé; nous voudrions qu'il fût une garantie pour l'avenir. La reine a
prêté son serment le surlendemain, devant les deux corps législatifs
rassemblés dans la salle du Sénat. Toutefois, ces événements n'ont point
conjuré la crise ministérielle, et M. Lopez persiste dans sa
détermination d'abandonner son portefeuille.--Le général Coletti, ancien
ambassadeur de Grèce à Paris, dont les sentiments patriotiques inspirent
une grande confiance à ses compatriotes, est débarqué le 30 octobre au
Pirée; son arrivée a excité l'enthousiasme des Athéniens, et a donné
lieu à une ovation. Le général n'a pu se rendre qu'avec difficulté, au
travers d'une foule compacte; et dans la joie, du port à sa demeure. Les
élections sont favorables aux constitutionnels. Sur 225 dont se doit
composer l'assemblée, les nappistes ne comptent que 90 voix, les
partisans du mouvement de septembre en ont réuni 135.--On a reçu, par la
voie de l'Angleterre, des nouvelles de Montevideo jusqu'à la date du 21
août. Oribe et le consul de France ont eu une conférence dans laquelle
ils ont arrêté qu'aucun Français ne serait inquiété pour le passé; qu'on
ne pourrait pénétrer dans le domicile d'un Français qu'en vertu d'un
ordre écrit de l'autorité supérieure; qu'enfin, si Montevideo était pris
d'assaut, notre pavillon serait un signe de protection, et qu'on
donnerait des passeports à ceux de nos nationaux qui en demanderaient;
on n'en compte pas moins de 24,000 dans ces parages. Les mouvements des
deux armées ennemies n'avaient encore abouti à aucun résultat.

[Ouverture des Chambres belges, le 14 novembre.]

Le roi Léopold a ouvert, le mardi 14, la session des Chambres belges
pour 1843-44. Le roi s'est rendu au palais accompagné d'un nombreux
état-major; il était revêtu de l'uniforme d'officier-général de la garde
civique. Le corps diplomatique assistait au complet à cette solennité,
qui avait attiré une foule nombreuse et brillante. Dans son discours le
roi n'avait à traiter aucune des questions de politique extérieure qui
ont si longtemps tenu incertaines les destinées de ce royaume. Ces
questions sont toutes tranchées aujourd'hui, et une ère toute
d'industrie et de progrès semble s'ouvrir pour la Belgique. Après avoir
exprimé la satisfaction qu'il avait personnellement ressentie, et
qu'avait partagée la reine d'Angleterre, de l'accueil qui avait été fait
par les populations à cette princesse durant son voyage en Belgique, il
est entré dans l'énumération des projets que son ministère se propose de
présenter aux délibérations des Chambres dans la session ouverte. Il a
fait ressortir l'immense avantage que devait nécessairement retirer cet
État de l'achèvement complet de son réseau des chemins de fer; mais il a
annoncé en même temps que ces voies nouvelles ne détourneraient point
l'attention du gouvernement des travaux d'amélioration à effectuer sur
les voies navigables; les canaux vont être réparés et complétés. Tout en
se félicitant des progrès de l'industrie agricole, le roi a annoncé
également que l'administration regarderait son oeuvre comme inachevée
tant qu'il resterait sur le sol belge des bruyères à défricher. Nous
serions tenté de proposer à notre ministère français d'adopter pour le
discours de la couronne, qui sera prononcé décidément chez nous le 26
décembre, une seconde édition du discours belge en ce qui concerne ces
intérêts si graves. Le roi Léopold a annoncé également que tous les
efforts de son gouvernement tendraient à favoriser les relations et les
entreprises lointaines, et il a engagé l'esprit d'association à seconder
de son côté ces efforts, dont le succès viendrait mettre à l'aise la
population belge, trop nombreuse pour son territoire resserré, et son
industrie, trop productive pour sa consommation intérieure. Il y a là,
nous le répétons, de bien bons conseils et de bien bons exemples pour
nos ministres; et en vérité les Belges se sont montrés assez souvent
contrefacteurs à l'égard de la France, pour que nos gouvernants ne se
fassent aucun scrupule de les contrefaire à leur tour dans cette
circonstance et dans cette direction.

Des nouvelles de Dalmatie, allant jusqu'au 21 octobre, apprennent que
depuis plus d'un mois toutes les villes de cette province sont tenues
dans l'effroi par des détonations souterraines et de continuelles
secousses de tremblement de terre qui ont fait fuir une grande partie
des populations dans la campagne. Le 20, beaucoup de familles se
disposaient à rentrer à Raguse, d'où elles avaient fui précipitamment un
mois auparavant, quand une nouvelle secousse est venue faire renaître
toutes les alarmes. A Slano, à Meleda, les phénomènes et l'épouvante
sont les mêmes.

Depuis quelque temps, nos journaux de départements ont souvent à
annoncer des découvertes archéologiques faites dans leurs contrées par
suite de fouilles entreprises dans ce but, ou, le plus souvent, par
suite de travaux d'agriculture que le hasard rend doublement fructueux.
Des tombeaux gaulois, des armes, des bracelets, des anneaux, des
médailles nombreuses et des monnaies d'or, d'argent et de bronze ont été
de plusieurs côtés déterrés ainsi tout récemment. Si l'on en croit les
feuilles allemandes, on vient de faire, à Aix-la-Chapelle, une autre
découverte, c'est celle des reliques de Charlemagne. On savait qu'en
l'an 1000, Othon III s'était fait ouvrir le caveau de l'empereur, et que
Frédéric Ier (Barberousse) avait, le 29 décembre 1165, levé les
ossements de ce grand prince, après que le pape Pascal III l'avait mis
au nombre des saints. Frédéric fit garder ses dépouilles mortelles dans
un coffret; les vêtements et insignes de l'empereur devinrent les
insignes du couronnement de l'empereur franco-romain; et après qu'en
1792, François II s'en fut revêtu comme roi et empereur élu, ils furent
transposés à Vienne, où ils sont encore conservés. Mais les reliques de
Charlemagne étaient perdues, sauf un bras enchâssé dans un reliquaire;
et quelque peine qu'on se donnât, avec quelque soin qu'on cherchât
dessus et dessous terre, on ne pouvait les découvrir. Il y a quelques
semaines, on aurait, dit-on, retrouvé le précieux coffre dans une pièce
attenante à la sacristie, où il était placé sur une armoire, dans le
plus complet abandon.

Nous donnions dans notre avant-dernier numéro une statistique des
missions en Chine et de leurs résultats. Nous aurons bientôt, à ce qu'il
paraît, à ajouter à ce travail. Il s'est formé à Berlin et à Koenigsberg
des réunions de dames ayant pour but de former et d'envoyer aux Indes
des femmes missionnaires appelées à faire connaître l'Évangile aux
femmes de l'Orient. La _Gazette ecclésiastique_ de cette dernière ville,
qui donne cette nouvelle, l'accompagne de quelques réflexions qui nous
paraissent assez justes, et qui ont pour but de rappeler que la sphère
sainte, mais retirée de la femme, se prête difficilement à des
entreprises intérieures qui appellent son activité hors du domaine que
la nature lui indique et que l'Évangile approuve et
sanctifie.--L'édification n'est pas le caractère de toutes les nouvelles
qui nous viennent d'Allemagne. On écrit de Vienne que le prince Gustave
Wasa fils du feu roi de Suède, Gustave-Adolphe IV, détrôné en 1809 et
remplacé par Bernadotte, vient de former, après treize ans de mariage,
une demande en divorce contre sa femme, la princesse Stéphanie de Bade.
On ne peut attribuer d'autre cause, dans la haute société de Vienne, à
cette démarche, qui paraîtrait autrement inexplicable que la maladie
mentale héréditaire dans la famille du prince. Le consistoire de la
confession d'Augsbourg, à laquelle appartiennent les deux époux, aura
néanmoins à prononcer sur la demande comme si elle avait été formée
raisonnablement.

Le bel hôtel Lambert, situé à la pointe orientale de l'île Saint-Louis,
et qui a fourni à _l'Illustration_ le sujet, d'une notice et de gravures
(t. 1, p. 195), avait été adjugé, il y a quelques mois, à madame la
princesse CZARTORISKA. Il vient d'être restauré avec, un soin
remarquable. Si l'illustre étrangère ne se fût présentée aux enchères,
les amis des arts, les admirateurs de Lesueur et de Lebrun auraient
probablement aujourd'hui à demander compte, au ministère de l'intérieur
et il l'administration de la ville de Paris de la démolition de cet
hôtel et de la destruction de ses richesses artistiques.

Quand tel médecin embaume un défunt, quand tel journal voit mourir un de
ses abonnés, les réclames de l'un ou les nécrologies de l'autre tendent
à nous faire croire aussitôt que la France, a fait une grande perte. Il
y en a pu avoir quelques-unes de ce genre cette semaine; mais l'on
comprendra que nous n'en fassions pas porter le deuil à nos lecteurs.
Nous ne mentionnerons donc que la mort d'un naturaliste-voyageur du
Jardin-des-Plantes, le docteur A. Petit, envoyé en Abyssinie. Il a été
emporté, par un crocodile en traversant une des branches du Nil Bleu,
dans les environs de Gondar.



Une Bouteille de Champagne.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voir t. Il, p. 166.)

Le son du cor de Shinderhannes ne retentissait jamais que pour le
combat.

«Aux armes! cria le bandit. Moïse, barricadez le monastère! Zaghetto,
distribuez les carabines! Qu'on déploie la bannière de Windschoot, le
crane rouge sur champ d'azur! Il faut emporter toute la poudre, toutes
les balles et un confesseur; car j'ignore vraiment ce que va coûter
d'hommes une bouteille de vin de Champagne.»

La jeune femme devint pâle. C'est seulement alors qu'elle comprenait son
pouvoir. Arracher le bandit à l'existence réprouvée du crime ne lui
semblait plus au-dessus des forces humaines, puisque, pour une fantaisie
puérile, Shinderhannes précipitait sa bande entière à une ruine presque
certaine. Elle fut même tentée un moment de revenir sur un ordre dont la
satisfaction, aussi promptement terrible, l'effrayait maintenant:
l'amour-propre lui ferma la bouche, et la mémoire de la pauvre laitière
de Kiedrich fit le reste. Le meurtre de cette victime exigeait du sang.

«Ma chère, dit à Julie le capitaine en se tournant vers la belle
Allemande, quoique la frontière soit pacifiée, Mayence renferme une
forte garnison. Je n'ai pas cent braves dans ma troupe. A défaut de
garnison, d'ailleurs, les gendarmes français, que nous avons tant de
fois détruits, brûlent de nous rendre la pareille. On peut aisément
refermer les portes de la ville derrière moi. Si je suis pris, c'est la
mort.

--Il n'y a que les sots, disait Catherine II, qui soient indécis, lui
répondit froidement Julie Blasius.

--En marche!» cria Shinderhannes.

Et l'on partit.

Qu'une femme est séduisante, qu'elle parait bien la créature favorisée
de Dieu, lorsque, sans autre force que sa grâce et sans autre appui que
son sexe, on la voit dompter l'homme, le plus puissant et le plus
allier, comme s'il s'agissait d'un enfant mutin! Alors tout grandit
autour du triomphe, et celle qui le remporte avec de si faibles moyens
s'élève d'autant plus aux regards de la foule qu'elle semblait à la
veille d'une défaite. Le bruit circula bientôt parmi les bandits que la
captive elle-même conduisait l'attaque. Ou ne s'expliqua pas les causes
de ce singulier caprice, on n'en vit que le résultat chevaleresque.
L'influence d'une femme est quelque chose de si doux au milieu des
dangers, et surtout dans la vie d'exception, que les camarades de
Shinderhannes se sentirent ennoblis à leurs propres yeux. On eût dit que
la volonté de Julie Blasius relevait ces hommes flétris de leur
déconsidération sociale et que le crime solidaire à tant d'imaginations
perverses devenait une vertu par l'unique magie de l'emploi qu'en
faisait une jeune et innocente fille.

Julie, en habit d'amazone, précédait, à cheval l'arrière-garde, où
marchait Picard, qui, par une sorte de vanité militaire, avait demandé
de combattre encore; mais il ne devait pas, mort ou vif, remonter au
monastère. Le vieux soldat suivait d'un oeil morne le cortège triomphal
de Blasius; il devinait toute la passion de Shinderhannes en mesurant la
victoire de la jeune femme, et, si la bouteille de Champagne était prise
rien effectivement ne pouvait être désormais impossible à la faiblesse
du capitaine aussi bien qu'à l'énergie de la prisonnière. Les compagnons
du Belge Shinderhannes n'étaient pas d'ailleurs libertins comme la
plupart de nos brigands de mélodrame et d'opéra-comique. Presque tous
mariés, pères de famille et dévots, ils faisaient de la vie d'exception
un peu par haine de la république française, beaucoup par misère, double
originalité malheureusement inséparable d'une époque de guerres
continuelles et de révolutions générales.

Tout le monde souhaitait donc que le capitaine épousât la jeune femme.
Ce n'était pas, assurément, le caractère le moins curieux de
l'expédition que le contraste de moeurs patriarcales et de goûts
belliqueux entraînés à la conquête ridicule d'un flacon de vin, autant
par la soif du meurtre et du vol que par dévotion pieuse à l'ascendant
du génie de la femme, au lien providentiel du mariage. Quand
l'inspiration morale descend au milieu des existences les plus
dépravées, peu importe l'origine du bienfait, pourvu que le but soit
atteint. Le prestige de la beauté et de la vertu réunies dans Blasius
avait ému Shinderhannes; de l'amour de leur chef était né l'enthousiasme
des bandits du Rhin, et le succès du devoir sur le vice ne dépendait
plus que d'une circonstance assez folle pour que Julie, en couronnant la
passion du proscrit belge, fût certaine de l'arracher en même temps au
crime.

On s'arrêta en route entre Georgenborn et Franenstein, à cette pierre
tombée du ciel qui marque à peu près la moitié du chemin du couvent
d'Eberbach aux remparts de Mayence; on attendait que la nuit fût venue.
Une partie de la troupe se glissa dans la ville, sous un déguisement,
pour s'emparer d'une porte; un autre détachement se rapprocha des murs
pour prêter la main aux camarades qui s'engageaient dans Mayence; enfin
l'arrière-garde se tint cachée, avec Julie et le confesseur, autour de
Franenstein, disposant des renforts, apprêtant des munitions, observant
la plaine, couvrant la route du monastère et se préparant à recevoir les
blessés, les morts et la bouteille de vin de Champagne. Picard
commandait les hommes postés en surveillance le long des remparts. Il
demanda à Julie, en partant, la faveur de lui baiser la main. Le prêtre,
chapelain d'Eberbach, vieux et cassé, parut attendri.

«Comment envoyez-vous tant de braves gens à la mort, madame, lorsque le
capitaine Shinderhannes est votre esclave? dit-il à Julie en tremblant à
la fois de crainte et de pitié.

--Mon père, lui répondit la jeune femme en s'agenouillant,
pardonnez-moi! On n'est l'esclave d'un homme qu'à la condition de n'être
plus maîtresse de sa personne, et Julie Blasius n'a jamais dépendu que
du ciel et de sa mère. Cette entreprise coupable cache de saintes
représailles. La fin justifiera les moyens. Si d'ailleurs une seule vie
est sacrifiée, la mienne aussitôt expiera ce forfait. Pardonnez-moi, mon
père!

--Que Dieu soit avec vous,» murmura le chapelain surpris, mais avec un
sentiment de confiance absolue.

Cependant les plus détermines de la troupe, conduits par Shinderhannes
lui-même avaient pénétré jusqu'au Thiermarckl, grand marché de la ville.
Il y avait là un dépôt de vins français que le bandit connaissait de
longue date, mais sur lequel jamais il n'avait tiré à si courte
échéance. Le marché était désert, tous les habitants se promenaient sur
les remparts; c'était l'heure où, dans les places de guerre, chacun
soupe ou fume à l'écart, en famille, avec une sorte de rêverie, à
l'approche de la nuit qui se ferme et du pont-levis qu'on relève. Les
jeunes filles causent d'amour avec les soldats sur le glacis, les
enfants jouent dans les squarre, et le guetteur, endormi dans le
beffroi, oublie de carillonner la nouvelle sinistre d'un incendie
lointain.

Shinderhannes acheta dans le magasin un panier de vin de champagne.
Quand il fallut payer, le bandit fit d'abord emporter la marchandise par
deux de ses hommes, puis discuta du prix avec le vendeur. Après
d'insignifiantes paroles, il refusa tout d'un coup de payer, sous
prétexte qu'il n'avait pas d'argent et qu'il avait laissé sa bourse à
l'hôtel des Trois-Couronnes. Le vendeur eut des soupçons: il appela un
officier de police.

«Pourquoi ne voulez-vous pas payer dit-il sévèrement au bandit.

--Parce que ce n'est pas notre usage, répliqua Shinderhannes irrité.

--Votre usage?... singulière réponse, mon ami. Et qui êtes-vous donc?

--Nous sommes des voleurs.»

Immense fut la rumeur dans le marché. On sortit en tumulte des maisons
on entoura l'officier de police et le vendeur, stupéfaits. Le bandit
avait habilement calculé tout l'effet de cette première surprise; il eut
le temps de gagner la porte de la ville, où ses hommes réunis forcèrent
la garde et franchirent violemment le rempart. Aussitôt l'alarme se
répandit, le tocsin sonna, la garnison courut aux armes, on ferma les
autres portes de Mayence: mais il était trop tard. Appuyés sur le
détachement qui veillait au dehors des murailles, les bandits firent
leur retraite en bon ordre, et le panier de vin de Champagne, conquis
sans effusion de sang, tout au plus au prix de quelques bourrades
données aux sentinelles, fut lestement porté à Franenstein, où
Shinderhannes, aussi respectueux que brave, le déposa solennellement aux
pieds de Julie Blasius.

Quand la jeune fille apprit que l'expédition n'avait perdu aucun homme
et que la garnison même n'avait à déplorer aucune perte, elle fut
soulagée d'une angoisse bien vive. Cette faveur du hasard donnait plus
de mérite à l'obéissance du capitaine; on pouvait croire qu'il avait
voulu conquérir sans frapper. Mais l'assassinat de la laitière de
Kiedrich n'était pas vengé, et en revenant à Eberbach, la vue du
précipice allait rappeler à Julie les circonstances impunies de son
affreuse mort. Après la preuve d'amour que lui avait donnée
Shinderhannes, comment Blasius devait-elle réveiller encore cruellement
de pareils souvenirs? Le confesseur, qui ne savait rien, attendait avec
anxiété le résultat de ce mystérieux voyage, et Picard, plus jaloux,
plus passionné que jamais, suivait mélancoliquement la trace du
capitaine et de la jeune fille, comme un chien fidèle qu'on néglige
et dont le dévouement n'est pas moins profond.

Au monastère, Shinderhannes fit connaître à sa troupe que le voyage
n'avait eu pour prétexte que la fantaisie de la belle Allemande, et que,
si le butin n'était pas considérable, en revanche Julie Blasius
récompenserait leur chef en l'épousant Les bandits répondirent à ce
discours par des hourras pleins d'ivresse. La jeune fille seule, pâle et
agitée, gardait le silence, Picard la prit à part et lui dit:

«Je comprends votre embarras. Le rôle de Shinderhannes vient de changer:
de maître impérieux qu'il était ce matin, le voici maintenant esclave
docile; il attend son bonheur de votre main, et vous ne pouvez refuser
de le satisfaire, car ce serait perdre le fruit de votre captivité et
l'occasion de changer sa vie comme son rôle. Je suis mieux et il est
jeune; nous vous aimons tous deux: que Shinderhannes vous prouve
désormais son amour en renonçant au crime! Moi, tient le repentir ne
ferait pas le bonheur, je vais vous prouver le mien à ma façon. Que le
sang de la laitière retombe sur ma tête, et que ma mort expie la
sienne!»

A ces mots. Picard se dirigea rapidement vers le précipice, et, avant
qu'on se fut opposé à son acte de désespoir imprévu, le malheureux
aventurier s'était jeté dans le gouffre. Les brigands entendirent le
bruit de son corps qui roulait d'abîme en abîme. Cette scène étrange
avait glacé d'horreur tout le monde, même les plus endurcis.
Shinderhannes, ému, tenant déjà la bouteille d'une main et un verre de
l'autre, sentit que le dénouement d'un semblable épisode appartenait de
droit à la jeune fille. Des regards et du geste, il la supplia de
parler. Les bandits avaient mis un genou à terre.

«Mon père, dit d'abord Julie au chapelain à voix basse, le meurtre d'une
femme exigeait du sang: je comptais lui donner le mien: on m'a prévenue.
Maintenant un sacrifice d'un autre genre m'est réservé, et, s'il ne
s'agit plus de mourir, mon dévouement ne sera ni moins entier ni moins
pénible. Je sauverai ces hommes de la potence; voilà mon oeuvre; je
corrigerai Shinderhannes par l'amour; voilà ma vie. En aurai-je la
force?

--Oui, ma fille, répondit le confesseur les yeux pleins de larmes et en
repassant la porte du monastère; je vous laisse comme Daniel dans la
fosse aux lions; mais vous rongerez leurs ongles, et, au lieu d'être la
proie de leur colère, vous les livrerez eux-mêmes à la paix du
Seigneur.»

Et il disparut. A ce moment Shinderhannes qui avait respecté le secret
de la conversation du prêtre, se rapprocha lentement de Julie. Il tenait
toujours le verre à la main: il venait de le remplir; le vin de
Champagne y pétillait en mousseline au bord du cristal.

«Belle Julie, s'écria le bandit, ne voulez-vous pas boire ce vin à nos
fiançailles prochaines?

--Volontiers, dit Blasius en prenant le verre; mais quand ne serai-je
plus la femme d'un brigand?

--A notre premier enfant, répondit le jeune homme sincère. Il m'est
impossible d'abandonner sur-le-champ mes camarades.

Il y avait sur la physionomie de Shinderhannes comme l'auréole d'une
abnégation complète. Transfiguré par le bonheur, l'amant de Julie
n'était plus le chef redouté du Hundsruck. Avec cet instinct
providentiel, cette pénétration divine qui ne trompe jamais les femmes,
Blasius devina son succès, et elle but le vin, comme elle aurait
communié à l'autel, pleine de foi et de charité.

Mais le sort fut plus barbare que n'avait été sublime son dévouement.
Julie était déjà mère, que Shinderhannes n'avait pas eu encore le temps
de dissoudre l'association des bandits du Rhin. Sur le point de
disparaître de la scène du crime, il fut arrêté à Francfort et
guillotiné à Mayence en novembre 1805. Montez aux tours de Bornhoffen,
le soir, au clair de lune, vous écouterez un chant plaintif qui s'élève
des vignobles et se perd dans la nuit. C'est la voix de Julie; elle
vient apaiser les mânes de Picard et de la laitière.

ANDRÉ DELRIEU.



MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XIX.

FUITE.

Ces mesures prises, Alpinolo se décida à se confier à Buonvicino, et
il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite
cellule, garnie, suivant la règle, d'une paillasse avec un oreiller, de
deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il était assis, la
tête inclinée, les mains croisées sur ses genoux. Aux rides précoces de
son front, à ses joues pâles et amaigries, à ses yeux enfoncés dans leur
orbite, chacun aurait pu dire: «Pour cet homme, penser c'est souffrir;»
mais sa douleur n'était point du découragement, on pouvait y entrevoir
une espérance ou peut-être un souvenir.

Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livrée, sa barbe
et l'altération de ses traits le déguisaient même aux yeux d'un ami de
son enfance. Dès qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hésita point à le
reconnaître. Il l'embrassa à plusieurs reprises, avec toute l'effusion
d'un père qui revoit son fils après de longues années d'absence, et il
lui demanda comment il se trouvait à Milan, malgré la proscription dont
il était frappé.

[Illustration.]

Alpinolo aussitôt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se
ménager lui-même, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il
avait eue au désastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui
révéla toute une série d'iniquités qu'il n'aurait jamais crues possibles.
Mais ce récit n'expliquait point au bon frère la présence d'Alpinolo à
Milan. Il le questionna à ce sujet; le jeune page lui répondit que
c'était un secret qu'il avait juré de ne point trahir. Toutefois il ne
fut pas difficile à Buonvicino de pénétrer ses desseins. Il lui
conseilla, il lui ordonna même de ne pas se laisser entraîner par ses
passions jusqu'à commettre un crime. Alpinolo lui répondit: «Mon père,
vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon
serment. Votre image, gravée dans mon âme, m'a répété, plus éloquemment
encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche
autrefois prodiguait à mon enfance attentive. Ce n'est donc point de
cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous
m'aider dans ce projet?»

Et il lui révéla ses plans, comment il avait, à prix d'or, corrompu le
geôlier de la porte Romaine, et comment, à la faveur de son rôle de
soldat, il espérait mener à bien une tentative d'évasion. Mais ce
n'était pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la
sécurité de ces infortunés, qu'ils eussent des moyens de quitter
immédiatement un pays où tout était pour eux un péril. Il expliqua au
moine comment il lui répugnait de mettre un nouvel étranger, un second
mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait à
redouter d'une pareille confidence pour le succès de son entreprise. Il
lui proposa enfin de se charger lui-même de tout ce qui pourrait
favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le
seuil de la porte Romaine.

Partagé entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une
pareille tentative, et le désir qu'il avait de la voir réussir, hésitant
entre les conseils de la prudence et les élans d'une amitié aussi vive
que dévouée, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait
d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne réussissait pas, de
précipiter vers leur ruine des êtres qu'il eût voulu sauver au péril de
sa vie, et de décider, par une imprudente démarche, leur mort, qui
n'était peut-être point encore arrêtée dans l'esprit de Luchino. Mais le
page lui montra quelle folie il y avait à croire un moment à
l'indulgence de l'amant tout-puissant et dédaigné de Marguerite; qu'ils
n'avaient que la mort à attendre, et que, pour les arracher au dernier
supplice, rien n'était trop téméraire ni trop dangereux. A moitié
persuadé par ces raisons, entraîné surtout par le désir de sauver ses
amis les plus chers, Buonvicino déclara qu'il se prêtait aux vues du
jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, près d'un
noyer appelé le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Breza, le moine
tiendrait trois chevaux tout prêts, afin que Marguerite, Francesco, leur
fils, et le courageux écuyer pussent immédiatement s'éloigner de la
ville, gagner les frontières et braver dans d'autres contrées la fureur
désormais impuissante du tyran.

[Illustration.]

Puis, après avoir demandé à Buonvicino de le bénir, Alpinolo se
précipita hors du la cellule.

Cependant le jour fixé pour l'exécution était arrivé, et tandis
qu'Alpinolo, tourmenté par la terreur ou enivré par l'espérance, se
livrait à toutes les émotions de l'incertitude. Macaruffo de son côté,
assis contre le mur de la prison, dans le corridor où il se tenait
habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait
donnés Alpinolo. «Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante!
Et ils sont à moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais
jamais espèré de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hésitais encore
avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nommé Lasagnone, le lourdaud.
Demain à cette heure, si mes jambes me disent la vérité, j'arrive à la
maison. Quelle surprise pour ma femme!» Et il se frottait les mains, et
il riait si haut que le soldat de faction s'arrêta pour le regarder. Ce
regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'écolier, surpris en
faute, le sourcillement d'un pédagogue en colère. Alors lui apparut le
revers de la médaille; il se voyait surpris, arrêté, pendu. Un moment il
se résolut à trahir le soldat qui l'avait payé et à tout révéler à
Luchino. Mais la poltronnerie l'empêchait autant que la cupidité de
réaliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans
être aperçu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne
serait pas lente à le percer d'un coup de poignard.

D'ailleurs, il n'était plus temps de reculer, l'heure était arrivée.
Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.

«Bravo, Quattradita! lui disait le soldat, tu arrives à temps; c'est à
peine si je peux tenir les yeux ouverts.

--Va, va, Pagamorta, et dors d'un coeur tranquille; quand le temps de ma
faction devrait se prolonger, je ne le gâterai point ton beau petit
sommeil d'or.

--Vive Quattradita! répliquait l'autre en lui serrant rudement la main.
Touche là '. Un peu sombre, un peu querelleur, mais un bon coeur, brave
garçon! Laisse faire, à peine serai-je prince, que je te ferai caporal.»

[Illustration.]

Et avec un sourire qui se termina en un bâillement sourd, il s'en alla.
Ses pas retentirent le long du corridor, s'éloignant de plus en plus.
Alpinolo les comptait, regardant en arrière avec anxiété. Le soldat se
retira dans le corps-de-garde, laissa la porte retomber derrière lui, et
tout rentra dans le silence. Alpinolo fit un tour dans le corridor,
l'oreille et les regards au guet, et, n'entendant plus aucun bruit, il
s'approcha du geôlier, en lui disant: «Eh bien?»

Macaruffo répondit: «Eh bien?» en levant la tête comme s'il eût perdu
tout souvenir de ce qu'il était convenu de faire, et en fixant sur
Alpinolo deux yeux pleins d'une stupidité malicieuse.

Mais une menace d'Alpinolo et un serrement de main qui semblait celui
d'une tenaille, rafraîchirent la mémoire au geôlier, et lui firent
comprendre qu'il n'y avait plus à balancer. Donc, pour tâcher que la
tentative d'évasion réussît le plus complètement possible, il ôta ses
sandales, s'agenouilla, récita une prière, que la seule terreur amenait
sur ses lèvres, et qui n'avait d'autre but que de demander la complicité
du ciel. Alors, s'avançant à pas sourds, il éteignit le lampion qui
éclairait faiblement le corridor, détacha les clefs de sa ceinture, et,
rasant la muraille, il s'avança à tâtons vers la prison de Pusterla.

[Illustration.]

[Illustration.]

En proie à ces terreurs que cause la captivité, lorsqu'il entendit crier
la clef dans la serrure de son cachot, à une heure si inaccoutumée,
Pusterla crut d'abord à un assassinat nocturne; il recommanda son âme à
Dieu, et par cet instinct paternel qui survit dans les moments les plus
terribles et se montre admirable jusque dans ses puérilités, il porta
Venturino dans un coin de la cellule, le couvrit de son manteau, et lui
fit un rempart de tout ce qu'il put trouver dans le cachot; faible
rempart, s'il eût dû protéger l'enfant contre la fureur des assassins,
mais qui servait au moins, dans l'imagination désespérée d'un père, à
calmer un moment les craintes qu'il concevait pour la vie de son fils.
Quelle fut la joie de Pusterla lorsqu'au lieu du bourreau, ce fut un
ami, un ami dévoué qu'il pressa sur son sein, et qui venait lui procurer
les moyens de fuir! Il reprit brusquement Venturino, lui recommanda de
se taire, et ils sortirent tous du cachot de Francesco pour s'acheminer
vers celui de Marguerite.

Bientôt après, les deux époux étaient dans les bras l'un de l'autre.
Minute de ravissement qui vaut des siècles de vie, félicité, extase,
surprise, tout le coeur humain dans le baiser que ces lèvres, depuis si
longtemps séparées, se donnèrent en se réunissant. Mais il fallait
abréger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'était pas le lieu de perdre
le temps, même à être heureux. On remit entre les bras de Marguerite le
jeune Venturino, fardeau sacré, précieuse charge, dont elle était privée
depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de
caresses. Quoiqu'il ne pût voir qu'il était dans les bras de sa mère, et
qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant répondait aux baisers de
l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante
affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur
marche silencieuse, guidés par Macaruffo.

Déjà ils ont passé le premier corridor; ils ont franchi la porte
derrière laquelle dorment les gardes. Après avoir traversé un couloir
obscur, ils entrent dans la cuisine du geôlier qui ferme derrière lui la
porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise.
Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; là, en face, une
poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit fossé, et ils sont sauvés du
péril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle
dormait, étendue sur un petit mur latéral à hauteur d'appui; Macaruffo,
plein d'anxiété, l'indiqua à Alpinolo; mais celui-ci le poussant en
avant, lui lit entendre par signes que ce n'était rien, et que le
sommeil du soldat était profond. Tous étaient sur le seuil, précédés de
Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une
gerbe de rayons sur le front pâle de Marguerite, que Francesco et
Alpinolo regardèrent avec amour, respect et compassion. L'enfant,
lui-même, souleva sa tête d'ange, et de sa petite main écartant les
cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de
tendresse, il reconnut sa mère. Quelle joie! pauvre petit!! «O ma mère!
ma mère!» s'écria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour
du cou. Le froid mortel les saisit tous à ce cri. Marguerite ferma la
bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il était trop tard. La
sentinelle, éveillée, leva la tête, vit plusieurs personnes réunies et
cria: «A l'aide! aux armes!» Elle n'avait pas fini de hurler ces
paroles, qu'Alpinolo lui avait tranché la tête; puis, de son sabre
ensanglanté, il invitait ses compagnons à courir, à fuir, à s'échapper,
pendant qu'il resterait à la porte, pour leur donner le temps de
s'éloigner avant qu'on se mit à leur poursuite. Tout fut inutile;
l'alerte était donnée; de tous côtés les soldats accoururent. Alpinolo
fit des prodiges de valeur; mais il tomba renversé d'un coup de sabre
que Sfolcada Melik lui donna par derrière, et le combat fut bientôt
terminé. Ou arrêta Macaruffo, malgré ses protestations, et bien qu'il
eût espéré, dans la mêlée, dissimuler le rôle qu'il avait joué en se
joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientôt la
certitude que la vérité était connue à Sfolcada, et il se borna à des
supplications qui se perdirent dans les airs.

Cependant Marguerite était dans les bras de son mari, et ils
confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant éclataient sous la
voûte. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'écria
seulement: «Ma bonne Marguerite!» et ces paroles, qui lui étaient chères
dans les jours de la prospérité, résonnèrent si doucement aux oreilles
de l'infortunée, qu'elle y puisa toute la force nécessaire pour
supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les
séparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.

[Illustration.]


CHAPITRE XX.

UN MOINE ET UN PRINCE

Frère Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux
les fugitifs près du noyer, comme il en était convenu avec Alpinolo. La
nuit même où le jeune page tenta, comme nous venons de le voir,
d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les
menaçait, le moine l'avait passée en prières, partagé entre l'espérance
et le désespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du côté des
chaumières voisines, «Ce n'est pas encore pour aujourd'hui,» se dit-il
en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera.
Le jour n'était pas encore parfaitement levé, et les paysans des
bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du
raisin, des légumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles
suspendues à leurs bras; ceux-là, deux jarres en équilibre sur leurs
épaules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns
chassaient devant eux leurs ânes, ou traînaient des chariots; quelques
villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur
leur tête, en parlant entre elles de la tempête de la nuit passée, qui
séparait l'été de l'hiver, de la prospérité ou des ravages de leurs
champs et de leurs jardins, de la famille régnante, de la peste qui les
menaçait, de leurs commères, de leurs amis; et elles comptaient d'avance
les deniers que leur rapporterait la vente de la journée.

[Illustration.]

Arrivés à l'esplanade, située entre San-Calinero et la tour de la porte
Romaine, ils voient je ne sais quoi attaché à une branche; ils
s'approchent: c'est un homme pendu. «Eh! compère, regardez donc: quel
gros fruit cet arbre a produit!

--Oh! oh! qui sera-ce jamais?

--Et que diable a-t-il au cou?

--Une bourse.

--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?»

Et ils montraient le pendu à ceux qui venaient par derrière, et ils
désiraient apprendre la vérité, pour être les premiers à la raconter
dans les maisons, où ils allaient porter la crème, du lait et les
légumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs
paniers sur le marché.

En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des
belles laitières leur apprirent que c'était le geôlier de la porte
Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientôt le bruit s'en répandit par la
ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frère portier,
Angiolgniel de Concovallo, en était déjà instruit. Son premier soin fut
d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le coeur navré, s'informa
aussitôt si quelque soldat n'avait point été tué dans la mêlée. La
renommée avait exagéré les choses, comme à son ordinaire, et on lui
répondit que plusieurs gardes étaient morts.

Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut.
Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais
la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas
moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme,
nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il
espère.

[Illustration.]

En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter
Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence,
de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de
sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence
n'avaient pu tirer des mains du tyran.

[Illustration.]

Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se
levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements
que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui
aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les
railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti,
en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui,
le prince aura le sermon dans sa chambre.»

Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour
avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui
descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou
d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu
sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la
démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à
côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet
Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins
célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si
malheureusement consulté.

Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses,
avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire
l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de
savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et
s'il serait ce maître fortuné.

Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de
cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa
récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards
envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans
la salle de la _Vaine gloire_, afin que les magnificences du lieu lui
lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince
redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout
l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les
modestes vertus de la bienfaisance.

En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son coeur de cette
froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera
jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:

«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»

Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde
passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des
conseils de mansuétude et de clémence?

--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une
soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que
prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que
l'obéissance.

Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit
ouverte à la vérité, si le coeur en repousse les préceptes. O prince! il
court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...

[Illustration.]

--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix,
vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc,
si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de
m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le
punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis
le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas
remis la glaive pour frapper?

--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du
prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières
nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné
vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des
influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux
dont il a été écrit qu'_ils préparent continuellement des flèches pour
en frapper les bons dans les ténèbres?_ Avez-vous considéré que le sang
de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»

Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il
souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O
prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...

--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit
d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose
à coeur?»

Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina
rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de
part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit
dans son coeur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs
passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces
moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus
sérieusement:

«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et
que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille
Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration
tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre
en doute une chose jugée?

--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se
le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le
couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui
monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.

--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino.
Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je
les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui
paraîtra à leur justice.

--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le
manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils
incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur
montrera comme le désir du maître?...»

Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se
soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus
insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission.
«Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges?
Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes
borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté
l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne
puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes
sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon
âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que
par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront
devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et
ils mourront.»

Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce
dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche,
résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup
de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il
vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait
seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire
entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur
volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la
place du droit l'arbitraire et la violence.

[Illustration.]

Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di
Nero. _L'umiliato_ descendit comme aveugle les escaliers du palais,
traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie
le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais
souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du
juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.

[Illustration.]

_(La fin au prochain numéro.)_



Bulletin bibliographique.

_Les Diplomates européens_; par M. CAPEFIGUE (3)--_Galerie des
Contemporains illustre_; par un HOMME DE BIEN(4).--_L'autre Monde_; par
GRANDVILLE (5).

(3) 1 vol. in-8. _Imprimeurs Unis_, 7 fr. 50 c.

(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12
biographies et 12 portraits, _I. René_ 4 fr. le vol.

(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses
gravures sur bois. _Fournier_. 18 fr.

M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres
historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il
inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui
dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement
d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault
et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord
acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur
couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait
cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen
fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait
été outrageusement trompé, et

        Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de
la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la
critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la
fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage
nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première
n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de
l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue
n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec
cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées
partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres
écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition
prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux
auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M.
Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il
s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole.
Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une
histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers
travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre
dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On
raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur de _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous
faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air
triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid
son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publier _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers?»

Cette année, outre la portion ordinaire de l'_Histoire de France_, M.
Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit
volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est
intitule les _Diplomates européens_. Il y a plusieurs années, M.
Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils
ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps
d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et
il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre
cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.

«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés
que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés
sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les
conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les
quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo,
Nesselrode et le duc de Wellington.

Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette
publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne
grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur
d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société,
et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas
été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place
pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les
États, pour ceux dont les oeuvres durent encore et survivent à tous les
déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de
1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de
l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»

M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il
n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII,
nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et
politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices
biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel,
et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M.
Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les
appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre
d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui
semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier
son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après
avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais,
s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:

«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plus
_boudeur_, plus _maussade_, et je dirai même plus _petit_, que Bonaparte
dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il
pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le
lendemain de son _aventure des Cent-Jours_, qui nous avait tant coûté,
_que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourrait_ plus tourmenter
l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de
majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre
bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi
sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire.
Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown! _Après un
si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer_. A
Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa
gloire, et _j'aime à croire_ que ses flatteurs ont tronqué ses paroles
dans les récits sur son exil.»

Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et
de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas,
quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux
compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord
Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en
croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans
les combinaisons de la guerre, mais encore une _tête politique_
sérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins
vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du
duc de Wellington. _La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous
et défigure l'histoire._»

Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement
unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:

«La vie publique, quand on a des _entrailles_ s'use vite. (P. 260.)

«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se
heurtèrent _la tête_. (Page 70.)

«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient
parlons les _pores_... Je le vis à son retour à Paris; quelle
différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui
brise et froisse le _crâne!..._ (Page 189.)

«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la
vie entière, elles s'imprègnent au _crâne_ des hommes pour dominer toute
leur pensée... (Page 120.)

«En Angleterre, ce pays des grandes opinions, la _chute_ d'une noble
espérance _dévore les entrailles_ des hommes d'État. (P. 222.)

«La Prusse, ce long _boyau_ qui a la _tête_ sur le Niemen et les _pieds_
sur la Meuse.» (Page 306.)

M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se
permet pourtant çà et là quelques attaques que nous ne savons comment
qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit à la page
84: «A peine rendu à la vie séculière, M. de Talleyrand eut à subir les
exigences impérieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de
haute moralité, lui imposa l'obligation du mariage, _grande plaie pour
l'homme spirituel et de bon goût..._»

Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel
esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince
de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron
Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de
Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous
resterait maintenant à prouver que cet ouvrage, si noblement pensé et si
purement écrit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un
pareil travail ne saurait trouver place dans _l'Illustration_.
Seulement, pour donner une idée de la _conscience historique_, qu'on
nous permette cette expression, de railleur des _Diplomates européens_,
nous emprunterons encore un court passage à la Notice du prince de
Talleyrand.

«Dès 1812, tout _prestige était effacé sur_ l'Empereur: l'incendie de
Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée,
la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les
négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les
plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon,
plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement
diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les
limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence
de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne
pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand
envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre.
Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale,
le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité
surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution
positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de
zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face
d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des
lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur
l'état des esprits...»

Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il
n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.

M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille
mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.

Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup
d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente
de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement
originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais
je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas
de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de
pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par
lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?

L'auteur de la _Galerie des Contemporains illustres_, qui s'appelle un
HOMME DE BIEN, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé.
Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et
la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son
impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à
l'HOMME DE BIEN, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente
parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en
parcourant la _Galerie des Contemporains illustres_, que M. de L***. n'a
pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes
contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et
consulte avec autant de profit et de plaisir.

Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.

Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul
renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la
plupart encore vivants?

L'HOMME DE BIEN, répondant à certains critiques dans la préface; de son
cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti,
qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant,
disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou
de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration
que celle de sa conscience.»

Mais si divertissants que nous semblent _les diplomates européens_, si
intéressants que soient les _Contemporains illustres_, il est temps de
faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un
autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons
et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps
modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et
agréables; c'est _un autre Monde_, un monde qui n'a jamais existé que
dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous
promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations,
visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations,
pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories,
rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses,
lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.

Si nous ouvrons ce volume _merveilleux_, qu'y voyons-nous, en effet?
D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon,
l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le
capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces
trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face.
Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff.
Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur de _l'autre monde_ va
nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies de _la Folle
du Logis_; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce
ce sont des _instruments_ ou des _végétaux_ qui prennent des formes et
des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici,
des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements
les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin, _aux déguisements
physiologiques_ succède un curieux chapitre intitulé le _Royaume des
Marionnettes_; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de
caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font
place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de
tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et
de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre,
remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale;
nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque
danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans
l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours
d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de
cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au
Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des
monstrueux _doublivores_ qui attire d'abord nos regards, et courons à la
fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous
enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous
connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous
dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des
petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine
céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des
Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la
réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de
gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux
employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous
l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville
n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus
original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour
titre un _Autre Monde_. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront,
je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon
admiration.

An. J.



Modes.

[Illustration.]

Cet hiver on emploie beaucoup de velours pour ornement de robes; nous
donnons une robe garnie, au bas, de deux biais de cette étoffe; le
corsage et les manches ont la même garniture.

Le costume d'enfant, dont le modèle nous a été fourni par madame
Marnedaz, est en étoffe de laine, et les ornements sont également en
velours.

A la première et à la seconde représentation de _Dom Sébastien_, à
l'Opéra, les toilettes étaient très-brillantes: nous avons remarqué,
entre autres, une robe de satin blanc avec un rang de dentelle pose sur
chaque côté de la jupe, de manière à produire l'effet de deux barbes; au
milieu était un petit plissé en ruban de satin, autour duquel tournait
la dentelle. Deux rangs de dentelle pareille, surmontées d'un petit plis
de ruban, ornaient le corsage, et les manches. Une fort belle épingle en
coque de perles, entourée de marcassite, descendait jusqu'à la moitié du
corsage; les coques étaient séparées par un noeud formé de marcassite.
Un bracelet de même genre complétait cette parure riche et du goût le
plus nouveau, puisque les vieux bijoux sont la plus nouvelle mode.

Une autre toilette, dont l'ensemble était encore très-gracieux, se
composait d'une robe de velours d'Afrique rose à plissé de rubans
descendant de chaque côté de la jupe, toujours en tablier, avec torsade
en passementerie lacée en carreau au milieu et diminuant de largeur vers
la ceinture (la même garniture se répétait au corsage); puis d'un petit
bonnet en dentelle avec barbes relevées sur le derrière de la tête, et
dont toute la grâce consistait dans l'arrangement et la pose d'une
fleur, d'un noeud, d'un rien.

On peut affirmer que le blanc, le rose et le gris argenté dominaient
dans ces premières réunions de la saison.

Mais, comme une femme en négligé est encore plus intéressante que sous
tous les costumes de grande parure, la recherche des robes de chambre
est devenue un luxe, une mode, un usage général. Les vastes et longs
plis de soie ou de cachemire conviennent à presque toutes les tailles.
Pour ces robes, le satin imitant le piqué fait de charmantes doublures;
il fait fort bien encore pour leuts revers, mais là doit se borner son
emploi. Pour les robes de ville et les manteaux, il ne doit servir qu'à
doubler; l'utiliser comme ornement extérieur serait un manque de goût.
Toutefois, on peut faire une exception en faveur des pelisses de
cachemire on de soie pour sorties de bal et de théâtre.



Amusements des sciences..

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.

I. La solution de divers problèmes de mécanique dépend de la
connaissance de la nature du _centre de gravité_.

On appelle ainsi dans un corps, le point autour duquel toutes ses
parties se balancent, de manière que s'il était suspendu par là, il
resterait indifféremment dans toutes les situations où on le mettrait
autour de ce point.

Il est aisé de voir que, dans les corps réguliers et homogènes, ce point
ne peut être autre que le centre de figure. C'est ce qui a lieu dans un
globe, dans un sphéroïde, dans un cylindre.

On trouve le centre de gravité entre deux poids ou corps de différente
pesanteur, en divisant la distance de leurs points de suspension en deux
parties qui soient comme leurs poids, en sorte que la plus courte soit
du côté du plus pesant, et la plus longue du côté dit plus léger, c'est
là le principe des balances à bras inégaux, où, avec un même poids, on
pèse plusieurs corps de différentes pesanteurs.

Lorsqu'il y a plusieurs poids on cherche par la règle précédente le
centre de pesanteur de deux; on les suppose ensuite réunis dans ce
point, et l'on cherche le centre de gravité commun avec le troisième
poids et les deux premiers réunis dans le point premièrement trouvé, et
ainsi de suite.

Soient, par exemple, les poids A, B, C, suspendus aux trois points D, E,
F de la ligne ou balance DF, que nous supposons sans pesanteur. Que le
poids A soit de 108 kilog., B de 144 et C de 180; la distance DE de 11
mètres et EF de 9 mètres.

Cherchez d'abord entre les poids B et C le centre commun de gravité; ce
que vous ferez en divisant la distance EF, ou 9 mètres, en deux parties
qui soient comme 144 et 180, ou 4 et 5. Ces deux parties sont 4 et 5
mètres, dont la plus grande doit être placée du côté du plus faible
poids. Ainsi le poids B étant le moindre, on aura EG; de 5 mètres et FG
de 1 mètres; conséquemment DG sera de 16.

Supposez à présent au point G les deux poids B et C réunis en un seul,
qui sera par conséquent de 324 kilog.; divisez la distance DG, ou 16
mètres, dans le rapport de 108 à 324, ou de 1 à 3: l'une de ces parties
sera 12 et l'autre 4. Ainsi le poids A étant moindre, il faut prendre DH
égal à 12 mètres, et le point H sera le centre de gravité commun des
trois poids.

On eût trouvé la même chose si l'un eût commencé à réunir les poids A et
B.

La règle est enfin la même, quel que soit le nombre des poids et qu'elle
que soit leur position dans une même ligne droite un dans un même plan
un non.

[Illustration: C'est cette figure qui a été placée par erreur dans
l'avant-dernier numéro.] La considération du centre de gravité donne
lieu à diverses propositions curieuses. Nous nous bornerons à énoncer
ici un beau principe de mécanique qui en découle. Le voici:

Si plusieurs corps ou poids sont tellement disposés entre eux, qu'en se
communiquant leur mouvement, leur centre de gravité commun reste
immobile ou ne s'écarte point de la ligne horizontale, c'est-à-dire ne
hausse ni ne baisse, alors il y aura équilibre. Ce principe porte
presque sa démonstration avec son énoncé, et nous pourrions nous en
servir pour démontrer toutes les propriétés des machines; mais nous
laissons au lecteur le soin de faire cette application.

II. Voici l'énoncé du problème tel qu'il a été donné dans l'Anthologie
grecque:

        Die, Heliconiadum decus, ô sublime sororum
        Pythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,
        Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?
        Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:
        Dimidia horum pars præclara mathemata discit
        Quarta immortalem naturam nosse laborat
        Septima, sed tacité, sedet atque audita revolvit;
        Tres sunt fæminæi sexus.

Ainsi il s'agit de trouver un nombre dont une moitié, un quart et un
septième, en y ajoutant 3, fassent ce nombre lui-même. Il est aisé de
répondre que ce nombre est 28.

III Ce problème est tiré de l'Anthologie grecque. Voici l'énoncé en vers
latins:

        Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce diei
        Quantum bis gemini exacta de luce trientes.

En divisant la durée du jour, comme faisaient les anciens, en douze
parties, il est question de partager ce nombre en deux parties telles
que les 4/3 de la première soient ensemble égaux à la seconde; ce qui
donne, pour le nombre des heures écoulées, 5-1/6 et conséquemment pour
le reste du jour, 6-5/6 heures.


NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Faire tenir un seau plein d'eau par un bâton dont une moitié ou moins
repose sur le bord d'une table.

II. Une femme a vendu 10 perdrix au marché, une seconde en a vendu 25,
et une troisième en a vendu 30, et toutes au même prix, à chacune de
leurs ventes. En sortant du marché, il se trouve qu'elles emportent
toutes trois la même somme. On demande à quel prix et comment elles ont
vendu.



Correspondance.

_A un abonné de Paris._--Est bien fou du cerveau qui prétend contenter
tout le monde et son père; cependant toute plainte est respectable.

_A. M. I. à Saint-Pétersbourg_.--Vos observations sont justes. Il sera
tenu compte de votre bon avis: nous vous remercions.

M. B. z., de Nantes craint que nos sujets ne s'épuisent. Les mêmes
fêtes, les mêmes cérémonies, dit-il, se reproduisent tous les ans. Que
ferez-vous lorsque vous les aurez toutes représentées? _MM. V, G. et L_
s'étonnent, au contraire, que nous laissions passer, sans les illustrer,
un nombre considérable de sujets nouveaux, qu'offrent chaque jour à
notre cadre, Paris, la France, l'Europe, l'univers entier.

_A M. Gl. S., de Rouen._--Proposition malheureusement tardive.
L'exposition des produits de l'industrie pour 1844 est un sujet trop
important pour que nous ne nous soyons point depuis longtemps mis en
mesure de le traiter avec tous les développements qu'il comporte: nos
dessinateurs sont déjà à l'oeuvre; nos rédacteurs sont prêts.



EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

Maintenant la science a beau démontrer ses beautés, les arts l'emportent
sur elle.


[Illustration: nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843" ***

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