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Title: Les morts commandent
Author: Blasco Ibáñez, Vicente, 1867-1928
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Les morts commandent

_Il a été tiré de cet ouvrage
douze exemplaires sur papier de Hollande
      numérotés de 1 à 12.
et quarante exemplaires sur papier du Marais
     numérotés de 13 à 52._


DU MÊME AUTEUR

_Chez le même éditeur:_

LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).

_Chez d'autres éditeurs:_

TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G.
Hérelle).

L'INTRUS, chez Fasquelle (trad. par Renée Lafont).

LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



V. BLASCO-IBAÑEZ

Les morts
commandent

ROMAN

_Traduit de l'espagnol par Berthe Delaunay_

[Illustration: COLOPHON]

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.

Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.



Les morts commandent



PREMIÈRE PARTIE



I


Jaime Febrer se leva à neuf heures du matin. Mado Antonia[A], qui
l'avait vu naître, servante pleine de respect pour son illustre famille,
se contentait d'aller et de venir depuis une heure dans la chambre, pour
tâcher de l'éveiller. Jugeant insuffisante la lumière qui pénétrait par
l'imposte d'une large fenêtre, elle ouvrit les vantaux de bois vermoulu
où les vitres manquaient. Puis elle tira les rideaux de damas rouge,
galonné d'or, qui, en forme de tente, enveloppaient le vaste lit,
antique et majestueux, où avaient vu le jour, s'étaient reproduites et
éteintes, plusieurs générations de Febrer.

[A] Mado en dialecte majorquin est une abréviation de Madona, et
s'emploie parmi les gens du peuple, comme en français le mot «mère».

La veille, en rentrant du cercle, Jaime avait instamment recommandé à
Mado Antonia de le réveiller de bonne heure, car il était invité à
déjeuner à Valldemosa. Allons, debout!

C'était une splendide matinée de printemps. Dans le jardin, les oiseaux
pépiaient en chœur, sur les branches fleuries, balancées par brise,
qui venait de la mer voisine, par-dessus le mur.

La domestique, voyant que monsieur s'était enfin décidé à quitter le
lit, se dirigea vers la cuisine. Jaime Febrer se mit à circuler dans la
pièce, devant la fenêtre ouverte, que partageait en deux parties une
mince colonnette.

Il s'était endormi tard, inquiet et nerveux, en songeant à l'importance
de la démarche qu'il allait entreprendre le lendemain matin. Pour
secouer la torpeur que laisse un sommeil trop court, il rechercha
avidement la réconfortante caresse de l'eau froide. En se lavant dans sa
pauvre petite cuvette d'étudiant, Febrer jeta sur elle un regard plein
de tristesse. Quelle misère! Il manquait des commodités les plus
rudimentaires, dans cette demeure seigneuriale. La pauvreté se
manifestait à chaque pas dans ces salons, dont l'aspect rappelait à
Jaime les splendides décors qu'il avait vus dans certains théâtres, au
cours de ses voyages à travers l'Europe.

Comme s'il était un étranger, entrant pour la première fois dans sa
chambre à coucher, Febrer admira cette pièce monumentale au plafond
élevé. Ses puissants aïeux avaient construit pour des géants. Chacune
des salles était aussi vaste qu'une maison moderne. Toutes les baies de
l'édifice manquaient de vitres, et l'on était contraint, cet hiver, de
tenir tous les vantaux fermés, ce qui ne permettait à la lumière de
pénétrer que par les impostes, dont les carreaux fendus étaient
obscurcis par le temps. L'absence de tapis laissait à découvert le
carrelage en pierre siliceuse et tendre de Majorque, découpée en fins
rectangles, comme des lames de parquet.

Les plafonds laissaient encore apercevoir l'antique splendeur des
caissons, les uns de bois sombre, ingénieusement assemblés, les autres
de vieil or mat, où se détachaient les armoiries de la famille. Les
murs, très hauts, simplement blanchis à la chaux, disparaissaient dans
certaines pièces, sous des files de tableaux anciens, ou sous les plis
de somptueuses tentures aux vives couleurs, que le temps ne pouvait
effacer.

La chambre à coucher de Jaime était ornée de huit grandes tapisseries,
représentant des jardins, de longues allées bordées d'arbres au
feuillage automnal, aboutissant à des ronds-points, où gambadaient des
biches, où l'eau tombait goutte à goutte dans de triples vasques.
Au-dessus des portes étaient accrochés de vieux tableaux italiens d'une
mièvrerie fade, où des enfants aux chairs ambrées, jouaient avec des
agneaux.

L'arcade qui séparait l'alcôve de la chambre avait grand air, avec ses
colonnes cannelées, soutenant un plein cintre de feuillage sculpté, d'un
or pâle et discret, comme les ornements d'un autel. Sur une table du
XVIIIe siècle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges à
cheval, piétinant les Maures. Plus loin, le lit, vénérable monument de
famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvés, dont le velours
rouge, éraillé et pelé, laissait voir la blancheur de la trame,
voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. «Ah! la
misère!» pensa derechef l'héritier des Febrer, possesseur du majorat. La
demeure ancestrale, avec ses belles fenêtres sans vitres, ses salons,
tendus de haute lice et dépourvus de tapis, ses précieuses antiquités
mêlées aux meubles les plus misérables, lui faisait l'effet d'un prince
ruiné, se parant encore d'un manteau somptueux et d'une couronne
glorieuse, mais n'ayant plus ni linge ni chaussures.

Lui-même n'était-il pas semblable à ce palais, enveloppe imposante et
vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses
aïeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous été navigateurs.
Leurs armes avaient ondulé sous la brise, brodées sur les flammes ou les
pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine
Majorquine, qui allaient vendre l'huile des Baléares à Alexandrie,
embarquaient des épices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles
du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gênes, ou, franchissant les
Colonnes d'Hercule, s'enfonçaient dans les brumeuses mers du Nord, pour
porter dans les Flandres et les Républiques hanséatiques, les faïences
des Morisques valenciens, nommées Maïoliques par les étrangers, parce
qu'elles provenaient de Majorque. Ces perpétuelles randonnées à travers
des mers infestées de pirates, avaient fait de cette famille de riches
marchands, une tribu de vaillants soldats.

Les Febrer avaient parfois livré bataille aux corsaires turcs, grecs et
algériens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escorté leurs
flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates
anglais. Une fois même, ils avaient attaqué, à l'entrée du Bosphore, les
galères génoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.

Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonçant à la
navigation commerciale, avait donné son sang pour défendre des royaumes
chrétiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice
des Chevaliers de Malte.

Du jour où ils recevaient l'eau du baptême, les cadets portaient, cousue
à leurs langes, la croix blanche à huit pointes, qui symbolise les huit
Béatitudes. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils commandaient les
galères de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de
riches Commanderies, où ils contaient leurs prouesses à leurs
petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmités et panser leurs
blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en
dépit de leur vœu de chasteté. Des monarques fameux, passant par
Majorque, avaient quitté l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer
dans leur palais. Quelques-uns avaient été amiraux des flottes royales,
d'autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d'entre eux
dormaient leur éternel sommeil sous les dalles de la cathédrale de La
Valette, près d'autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu
contempler leurs tombes, quand il avait visité Malte.

La Bourse de Palma, élégant édifice gothique, proche de la mer, avait
été, durant plusieurs siècles, un fief de ses aïeux. Toutes les
marchandises déchargées sur le môle voisin étaient pour les Febrer; et,
dans l'immense salle hypostyle de la Bourse, près des colonnes torses
qui se perdaient dans la pénombre des voûtes, les ancêtres de Jaime
recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vêtus de
l'ample culotte plissée, les patrons génois et provençaux au petit
manteau surmonté d'un capuce, et les vaillants capitaines de l'île,
portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vénitiens envoyaient des
meubles d'ébène, ornés de menues incrustations d'ivoire et de
lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux
reflets azurés. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient
des poignées de plumes d'autruche, des défenses d'éléphant, et ces
trésors, avec beaucoup d'autres, allaient enrichir les salles du palais,
parfumées de mystérieuses essences, présents des correspondants
asiatiques.

Durant des siècles, les Febrer avaient été les intermédiaires entre
l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dépôt de produits
exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter çà et là en
Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec
une abondance fabuleuse. Il leur arriva même de prêter à des rois. Et
pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit précédente, après
avoir perdu au cercle les cent dernières pesetas qu'il possédait, n'en
avait pas moins été forcé, pour aller le lendemain à Valldemosa,
d'emprunter de l'argent à Toni Clapès, le contrebandier, un homme
grossier, mais d'une vive intelligence, au demeurant, le plus fidèle et
le plus désintéressé de ses amis.

En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, rayée et
trouble. A trente-six ans, il était assez bien conservé. Il était laid,
mais d'une laideur superbe, suivant le mot d'une femme, qui avait exercé
sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait même
valu quelques succès. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise,
sentimentale, fille du gouverneur d'un archipel océanien, avait
rencontré Jaime dans un hôtel de Munich. Frappée par sa ressemblance
avec Wagner, dont il était le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary
avait fait elle-même les premiers pas. Charmé de ce souvenir, Febrer
souriait en contemplant dans la glace son front bombé, dont le poids
semblait écraser ses yeux, impérieux et moqueurs, ombragés d'épais
sourcils. Son nez, aquilin et mince, était celui de tous les Febrer, ces
oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait,
dédaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant était couvert
d'une barbe clairsemée et soyeuse.

Délicieuse miss Mary! Leurs joyeuses pérégrinations à travers l'Europe
avaient duré près d'un an. Jaime se les rappelait encore avec une
émotion voilée de regret, mais c'était un passé déjà lointain. A quoi
bon le faire revivre dans son imagination d'homme blasé et las? Ah! les
femmes! s'écria-t-il dédaigneusement, en redressant son corps robuste,
au dos un peu voûté, tant sa taille était haute. Les femmes! depuis bien
longtemps, elles avaient cessé de l'intéresser. Et puis, il se sentait
vieillir, en dépit des apparences. Quelques fils d'argent dans sa barbe,
et des rides légères aux coins des yeux révélaient la fatigue d'une vie
«menée à toute vapeur», suivant sa propre expression.

Cependant, tel qu'il était, il plaisait encore, et c'était l'amour qui
allait le sauver.

Sa toilette terminée, Jaime quitta sa chambre à coucher et traversa un
vaste salon, vivement éclairé par le rayon du soleil qui pénétrait par
l'imposte des fenêtres aux volets clos. Le plancher restait encore dans
la pénombre, tandis que les murs, couverts d'immenses tapisseries,
brillaient comme des jardins aux vives couleurs, où se déroulaient des
scènes mythologiques et bibliques.

Febrer, en passant devant ces richesses, héritées des ancêtres, leur
jeta un ironique regard. Aujourd'hui, plus rien de tout cela ne lui
appartenait. Il y avait déjà plus d'un an que toutes les tapisseries
étaient devenues la propriété de certains usuriers de Palma, qui
toutefois avaient consenti à les laisser pour quelque temps encore,
accrochées à leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche
amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter à leur
propriétaire. Jaime n'en était plus que le dépositaire, menacé de la
prison, s'il s'en montrait infidèle gardien.

En arrivant au milieu du salon, il se détourna quelque peu par habitude;
mais il se mit à rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un
mois auparavant, il y avait encore là une table italienne, faite de
divers marbres précieux, rapportée d'une de ses expéditions de corsaire
par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.

Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, là où il voyait
d'ordinaire un énorme brasero d'argent repoussé. Hélas! il l'avait vendu
au poids du métal. L'absence de cet objet précieux le fit souvenir d'une
chaîne d'or, présent de Charles-Quint à l'un de ses ancêtres, chaîne
qu'il avait également vendue à Madrid, quelques années auparavant, au
poids du métal, avec un supplément de deux onces d'or, pour la beauté du
travail. Jaime avait appris que cette chaîne avait été revendue cent
mille francs à Paris...

En se livrant à ces pénibles pensées, il se dirigea vers la vaste
cuisine où se préparaient jadis les banquets célèbres, donnés par les
Febrer aux parasites dont ils étaient entourés. Mado Antonia paraissait
plus petite encore, dans cette immense pièce au plafond élevé. Elle
était assise auprès de la grande cheminée dont l'âtre pouvait contenir
des troncs d'arbre. La glaciale propreté de cette pièce prouvait qu'elle
n'était plus utilisée. Aux murs, de nombreux crochets vides dénonçaient
l'absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orné cette
cuisine, digne d'un couvent. Maintenant, la vieille servante préparait
ses ragoûts sur un tout petit fourneau, placé à côté du pétrin.

D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pénétra dans la petite
salle à manger où les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais là
aussi, la misère avait laissé sa trace. La longue table était recouverte
d'une toile cirée toute fendillée; les dressoirs étaient presque vides;
les anciennes faïences, à mesure qu'elles étaient cassées, avaient été
remplacées par des assiettes et des pots de fabrication grossière.

Au fond, deux fenêtres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d'un
bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Près de ces
fenêtres, quelques palmiers balançaient mollement leurs éventails. A
l'horizon se détachaient les ailes blanches d'une goélette se dirigeant
vers Palma, avec la lenteur d'une mouette fatiguée.

En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de café au
lait, avec une tartine de pain beurrée. Jaime se mit à déjeuner de grand
appétit, cependant il fit la grimace en goûtant son pain:

--Il est bien dur, n'est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne
vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n'est
pas ma faute. Je voulais pétrir la pâte hier, mais je n'avais plus de
farine, et j'attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa
redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!

Et la vieille servante exprima longuement son mépris pour le fermier de
Son Febrer, la dernière terre qui restât à Jaime.

A cette évocation, celui-ci songeait que ce domaine ne lui appartenait
plus, bien qu'il en fût officiellement le propriétaire. Cette terre, la
plus fertile, la plus riche de son héritage, qui portait le nom de sa
famille, il l'avait hypothéquée, et il allait la perdre d'un moment à
l'autre. Le modique revenu qu'il en tirait, conformément aux usages du
pays, lui servait uniquement à payer les intérêts des divers emprunts
qu'il avait contractés, mais en partie seulement, et comme ses dettes ne
faisaient que s'accroître, il ne lui restait plus que les redevances en
nature. A Noël et à Pâques, il recevait une couple d'agneaux avec une
douzaine de volailles; en automne, deux porcs bien engraissés, des
œufs et une certaine quantité de farine, sans compter les fruits de
saison. De ces produits Mado Antonia faisait deux parts: l'une pour la
consommer, l'autre pour la vendre. C'était ainsi que Jaime et sa
servante vivaient dans la solitude du palais, à l'abri de la curiosité
publique, comme deux naufragés dans un îlot.

Mais depuis quelque temps, les redevances se faisaient de plus en plus
attendre. Le fermier, avec cet égoïsme de paysan, qui lui fait
abandonner les malheureux, ne s'empressait guère de tenir ses
engagements. Il savait que l'héritier du majorat n'était plus le
véritable propriétaire de Son Febrer, et maintes fois, en entrant dans
la ville avec ses provisions, il se détournait pour les déposer chez les
créanciers de Jaime, redoutables personnages qu'il tenait à ménager.

Le dernier des Febrer regarda tristement sa servante, qui demeurait
debout devant lui. C'était une paysanne qui avait toujours conservé le
costume de son village: casaquin foncé, garni aux manches d'une double
rangée de boutons, jupe claire à ramages, guimpe blanche sous laquelle
pendait une grosse tresse postiche, très noire, serrée à son extrémité
par un long nœud de ruban de velours.

--Quelle misère, Mado Antonia! dit Jaime en parlant majorquin, lui
aussi. Tout le monde fuit les pauvres, et, un de ces jours, si ce coquin
ne nous apporte pas ce qu'il nous doit, nous en serons réduits à nous
manger, comme des naufragés.

La vieille sourit... Monsieur était toujours gai. A cet égard, il était
bien le vivant portrait de son grand-père, don Horacio, qui, malgré sa
physionomie grave, disait des choses si drôles!...

--Il faut que cela finisse, poursuivit Jaime, et cela finira aujourd'hui
même. Sache-le, avant que la nouvelle coure les rues: je me marie!

La servante joignit les mains pour exprimer son étonnement; puis, levant
les yeux au plafond:

--Sang du Christ! il était temps... il y a beaux jours que Monsieur
aurait dû y penser. La maison serait dans un autre état.

Et, sa curiosité de campagnarde s'éveillant, elle questionna:

--Est-elle riche?

Le signe d'assentiment de son maître ne la surprit point. Seule, une
femme apportant en dot une grosse fortune, pouvait prétendre épouser un
Febrer.

--Elle est jeune, sans doute? affirma la vieille, pour obtenir de plus
amples renseignements.

--Oui, jeune, beaucoup plus jeune que moi, trop jeune. Vingt-deux ans
environ. Je pourrais presque être son père.

Mado fit un geste de protestation. Don Jaime était le plus bel homme de
l'île; elle le proclamait bien haut, elle qui l'admirait, depuis que,
tout enfant, elle le menait par la main en promenade, au bois de pins
voisin du château de Bellver.

--Et elle est de bonne maison? demanda-t-elle encore, pour vaincre le
laconisme de son maître.

Jaime demeura quelques instants perplexe; il pâlit un peu, puis il dit,
d'un ton énergique et rude, destiné à cacher son trouble:

--C'est une _chueta_!

De nouveau, Antonia joignit ses mains en invoquant le sang du Christ, si
vénéré à Palma; mais tout à coup, les rides de son visage brun se
détendirent, et, la réflexion venant, elle se mit à rire.

--Que monsieur était drôle! Comme son grand-père, il disait les choses
les plus stupéfiantes, les plus incroyables, avec une gravité qui
trompait les gens. Et elle, la pauvre sotte, elle avait pris cette farce
au sérieux...

--Mado, c'est bien vrai, je me marie avec une Chueta... la fille de don
Benito Valls: C'est pour cela que je vais aujourd'hui à Valldemosa...

La voix éteinte de Jaime, son accent timide dissipèrent tous les doutes
de la servante. Elle resta bouche béante, les bras tombant, sans trouver
la force de lever les mains et les yeux... une juive...

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Il lui était impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rêvé que
le tonnerre avait ébranlé la vieille maison, qu'un gros nuage venait de
cacher le soleil, que la mer se plombait et qu'elle allait lancer ses
vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n'était
changé, et qu'elle avait été troublée par cette étonnante nouvelle.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!

Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit à courir,
pour se réfugier au plus vite dans la cuisine. Arrivée là, elle eut
peur. Quelqu'un devait marcher là-haut, dans les salons vénérables,
quelqu'un dont elle ne pouvait s'expliquer la nature, mais qui se
réveillait après un sommeil séculaire. Ce vieux palais avait assurément
une âme. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries
s'agiter et bruire, la harpe dorée de l'aïeule de don Jaime vibrer, et
elle n'en éprouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer
avaient toujours été d'honnêtes gens, simples et bons pour les
humbles... Mais maintenant, après une pareille déclaration!... Elle
songeait avec inquiétude aux portraits qui ornaient la salle de
réception. Quelle expression devaient avoir les visages des ancêtres,
s'ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur
descendant!

Mado Antonia finit par se rasséréner, en buvant le reste du café préparé
pour son maître. Elle n'avait plus peur, mais elle ressentait une
tristesse profonde, en songeant à la destinée de don Jaime, comme si
elle l'eût vu en danger de mort.

Un peu de mépris vint dominer momentanément sa vieille tendresse. Quelle
honte éprouverait la tante de Jaime, qui était la dame la plus noble et
la plus pieuse de l'île, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par
ironie ou par respect.

--Au revoir, Mado! Je serai de retour à la tombée de la nuit.

La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le
sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'île, et enfin le grand
saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu'il était
venu prêcher à Majorque. Qu'il en fît un de plus, pour empêcher de se
réaliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu'un énorme quartier de
roche se détachât de la montagne, pour couper la route de Valldemosa!
Que la voiture versât, et que l'on rapportât don Jaime sur un
brancard!... Tout plutôt que cette honte!

Febrer, ayant traversé l'antichambre, commença de descendre les marches
de l'escalier. Comme tous les nobles de l'île, ses pères avaient élevé
des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du
rez-de-chaussée. Une sorte de loggia à l'italienne, formée de cinq
arcades, soutenue par de fines colonnettes, s'étendait en haut de
l'escalier et donnait accès, par deux portes, aux deux ailes de
l'édifice, plus élevées que le corps principal du logis. Au centre de la
balustrade, en face de la porte-cochère, se trouvait l'écusson en pierre
des Febrer, avec une lanterne en fer forgé.

En descendant, Jaime heurtait sa canne contre les marches de pierre, ou
en frappait les hautes amphores vernissées qui ornaient les paliers,
amphores qui, sous le choc, rendaient un son de cloche. La rampe de fer,
oxydée par les ans, s'effritait en écailles rouillées, et tremblait au
bruit des pas, comme si elle allait se desceller.

Arrivé à la cour d'honneur, Febrer s'arrêta. En songeant à la grave
résolution qu'il avait prise, il jeta un long regard sur ce vieux palais
que, d'ordinaire, il considérait avec indifférence. La cour, vaste comme
une place publique, pouvait recevoir plus de douze carrosses et tout un
escadron de cavaliers. Douze colonnes massives, en marbre veiné de
l'île, soutenaient les arcades de pierre simplement taillée, sur
lesquelles reposait un plafond aux poutres noircies par le temps. Le
pavé était formé d'un cailloutage, verdi de mousse. Une fraîcheur de
ruines régnait dans cette cour immense et déserte. Un chat la traversa,
sortant des anciennes écuries par la chatière d'une porte vermoulue, et
disparut bientôt par l'orifice des souterrains abandonnés, où l'on
conservait autrefois les récoltes.

La rue était solitaire. A son extrémité, bordée par le mur du jardin des
Febrer, on apercevait les remparts, percés d'une grande porte, armée au
cintre d'une herse de bois, dont les dents semblaient être d'un poisson
gigantesque. A travers cette ouverture, les eaux de la baie, vertes et
lumineuses, tremblaient de reflets d'or.

Jaime fit quelques pas sur le pavé bleuâtre de la rue, dépourvue de
trottoirs, puis s'arrêta encore, pour contempler sa demeure. Ce n'était
plus qu'un faible reste du passé. L'antique palais des Febrer avait
occupé un vaste espace, mais avec le temps et la gêne de la famille, il
avait peu à peu diminué d'étendue. Une partie de ce palais était devenue
un couvent de religieuses, tandis que d'autres avaient été acquises par
de riches Majorquins, qui, en surchargeant l'édifice de balcons
modernes, en avaient détruit l'unité primitive, visible encore dans la
ligne des auvents et des toits. Quant aux Febrer, ils avaient dû, pour
accroître leurs revenus, se réfugier dans la partie du palais donnant
sur les jardins et sur la mer, tandis qu'ils louaient les
rez-de-chaussée à des boutiquiers et à de petits industriels. Tout à
côté de la grande porte seigneuriale, une vitrine laissait voir des
jeunes filles qui repassaient du linge. Elles saluèrent don Jaime d'un
sourire respectueux. Celui-ci demeurait immobile, et continuait à
contempler la demeure de ses ancêtres.

Elle avait grand air, toute mutilée et vieille qu'elle était! La pierre
du soubassement, effritée et creusée par le frôlement des piétons et le
heurt des voitures, était coupée à ras du sol par de nombreux soupiraux
grillés. A partir de l'entresol, loué à un droguiste, la majesté de la
façade commençait à se déployer. Au niveau de l'arcade, dominant la
porte-cochère, trois fenêtres, divisées par des colonnes géminées,
montraient leurs encadrements de marbre noir, finement travaillé. Des
chardons de pierre montaient le long des colonnes qui soutenaient les
corniches, surmontées de trois grands médaillons. Dans celui du centre,
était sculpté le buste de l'empereur, avec cette inscription: _Dominus
Carolus Imperator 1541_, rappelant le passage de Charles-Quint à
Majorque, lors de la malheureuse expédition d'Alger. Ceux des côtés
figuraient les armes de Febrer, soutenues par des poissons à têtes
d'hommes barbus. Au premier étage, ornant les montants et les corniches
des larges fenêtres, des rinceaux, formés d'ancres et de dauphins,
rappelaient les gloires de cette lignée de navigateurs. A chaque
extrémité s'ouvrait une énorme conque. Dans la partie la plus haute de
la façade, s'alignait une file compacte de fénestrelles gothiques: les
unes murées, d'autres ouvertes, pour donner de l'air et de la lumière
aux mansardes; enfin couronnant le tout, l'auvent monumental, l'auvent
grandiose, comme on n'en voit qu'à Majorque, projetait jusqu'au milieu
de la rue son magnifique assemblage de chevrons sculptés, noircis par le
temps et soutenus par de massives gargouilles.

Jaime parut satisfait de son examen. Le palais de ses ancêtres était
beau encore, malgré les fenêtres sans vitres, malgré la poussière et les
toiles d'araignées amoncelées dans les brèches des murailles. Après son
mariage, lorsque la fortune du vieux Valls aurait passé dans ses mains,
tous s'émerveilleraient de voir la splendide résurrection des Febrer. Et
il y avait des gens qui se scandalisaient de sa résolution! Et lui-même
avait des scrupules!... Allons, courage! En avant!

Il se dirigea vers le Borne, large avenue au centre de Palma, autrefois
lit d'un torrent qui partageait la cité en deux villes ennemies: Can
Amunt et Can Avall. Il y trouverait une voiture pour le conduire à
Valldemosa.

Au moment où il s'engageait dans l'avenue, son attention fut attirée par
un groupe de promeneurs qui, à l'ombre d'arbres touffus, regardaient
trois campagnards en arrêt devant l'étalage d'une boutique. Febrer
reconnut leurs costumes, très différents de ceux des paysans
marjorquins. C'étaient des gens d'Iviça. Le nom de cette île évoquait en
lui le souvenir, déjà lointain, d'une année passée là-bas, pendant son
adolescence. En apercevant ces gens dont la vue amusait les Majorquins,
Jaime se mit à sourire et à considérer avec intérêt leur accoutrement et
leur physionomie.

Sans aucun doute, c'était un père avec son fils et sa fille. Le père
était chaussé d'espadrilles blanches sur lesquelles tombait un ample
pantalon de panne bleue. Sa veste était retenue sur la poitrine par une
agrafe et laissait voir la chemise et la ceinture. Une mante de couleur
foncée était posée comme un châle sur ses épaules, et, pour compléter ce
costume à moitié féminin qui contrastait avec la rudesse de son brun
visage de Maure, il portait sous son chapeau un foulard noué au menton,
dont les pointes retombaient sur le dos. Le fils, d'environ quatorze
ans, était vêtu de la même façon. Il avait un pantalon également large
d'en haut, et rétréci à la jambe, mais il ne portait ni mante ni
foulard. Un ruban rose, noué au cou, flottait sur sa poitrine, en guise
de cravate; il avait un petit bouquet d'herbes posé sur l'oreille, et
son chapeau, orné d'un galon à fleurs, était rejeté en arrière, laissant
en liberté un flot de cheveux frisés, qui tombaient sur son front. Son
visage malicieux, maigre et brun, était animé par l'éclat de deux yeux
africains, d'un noir intense.

Mais c'était la jeune fille qui attirait le plus l'attention. Elle
portait une jupe verte à petits plis, sous laquelle se devinaient
d'autres jupes superposées, le tout formant un ballon, qui faisait
paraître encore plus menus ses pieds fins et mignons, dans leurs
blanches espadrilles. Le relief de sa poitrine se dissimulait sous un
fichu jaunâtre, parsemé de fleurs rouges. Les manches de velours, d'une
couleur autre que celle de son corsage, étaient ornées d'une double
rangée de boutons en filigrane, œuvre des orfèvres juifs. Une triple
chaîne d'or d'où pendait une croix, brillait sur sa poitrine; les
mailles en étaient si grosses que, si elles n'avaient été creuses, elles
auraient accablé la jeune fille de leur poids. Sa chevelure, noire et
brillante, séparée en deux bandeaux sur le front, était cachée sous un
foulard blanc attaché sous son menton, puis reparaissait sur sa nuque en
une longue tresse, ornée de rubans multicolores, qui descendaient
jusqu'au bas de sa jupe.

La jeune fille, un petit panier passé à son bras, demeurait immobile sur
le bord du trottoir, regardant fixement tous les curieux, ou admirant
les hautes maisons et les terrasses des cafés. Blanche et rose, elle
n'avait pas les traits rudes et le teint cuivré des campagnardes. Son
visage rappelait, par sa pâleur nacrée, celui d'une religieuse noble et
élégante, et sous le foulard semblable à une guimpe de nonne, était
éclairé par le reflet lumineux de ses dents et par l'éclat de ses yeux
timides.

Poussé par une curiosité instinctive, Jaime s'approcha des deux hommes
qui, tournant le dos à la jeune fille, étaient en contemplation devant
une vitrine d'armurier. Ils examinaient, une à une, les armes exposées,
avec des yeux ardents et une mine de dévots, comme s'ils adoraient des
idoles. Le jeune homme avançait sa tête de Maure, comme s'il eût voulu
l'enfoncer dans la vitrine.

--Des pistolets!... Père, des pistolets! s'écriait-il avec la surprise
joyeuse de celui qui se trouve inopinément en présence d'un ami.

L'admiration des deux jeunes Ivicins allait surtout aux armes inconnues,
qui leur semblaient de merveilleuses œuvres d'art: fusil à percussion
centrale, carabines à répétition, et surtout ces revolvers qui peuvent
tirer plusieurs coups de suite.

L'image de Febrer, se reflétant dans la vitre, fit retourner vivement le
père:

--Don Jaime! ah! don Jaime!

Sa surprise et sa joie furent si vives que peu s'en fallut qu'en
étreignant les mains de Febrer, il ne se jetât à ses genoux.

--Nous nous amusions, dit-il d'une voix tremblante, à regarder les
magasins, en attendant l'heure de nous présenter chez vous... Avancez,
les enfants! et regardez bien. C'est don Jaime! c'est le maître! Il y a
bien dix ans que je ne l'ai vu, mais je l'aurais tout de même reconnu
entre mille.

Febrer, surpris, ne parvenait pas à coordonner ses souvenirs.

--Vraiment, vous ne me reconnaissez pas, señor? Voyons, Pép Arabi,
d'Iviça...

Ce nom même ne disait pas grand'chose à Febrer; car, à Iviça, il n'y a
que six ou sept noms de famille, et un quart des habitants s'appelle
Arabi. Pour plus de clarté, l'homme ajouta:

--Je suis Pép Arabi, de Can Mallorquí.

Febrer sourit. Ah! Can Mallorquí! il se rappelait ce modeste domaine où
il avait passé une année, dans son enfance. C'était l'unique bien qu'il
eût hérité de sa mère. Mais, depuis douze ans bientôt, Can Mallorquí ne
lui appartenait plus. Il l'avait vendu à Pép, qui en était le fermier,
comme l'avaient été son père et son aïeul. Jaime avait alors quelque
fortune, pourtant, mais à quoi lui servait cette propriété, située dans
une île écartée, où il ne retournerait jamais? Aussi d'un geste généreux
de grand seigneur, l'avait-il cédée à Pép, pour un prix fort peu élevé,
calculé d'après le montant du fermage, en lui accordant de longs délais
pour le paiement. Depuis quelques années déjà, Pép avait fini
d'acquitter sa dette; cependant ces braves gens l'appelaient toujours
«le maître».

Pép Arabi présenta ses enfants: la jeune fille était l'aînée; elle se
nommait Margalida; une véritable petite femme, bien qu'elle n'eût que
dix-sept ans. Le garçon n'en avait que quatorze: il voulait être
cultivateur, comme son père et ses aïeux, mais Pép le destinait au
séminaire d'Iviça, parce qu'il avait une belle écriture. Ses terres
iraient au garçon honnête et travailleur qui épouserait Margalida. Elle
avait déjà plusieurs prétendants; dès son retour, allait commencer la
saison des _festeigs_, ces traditionnelles cours d'amour, et elle
choisirait un mari. Quant à Pépet, il était appelé à de plus hautes
destinées; il serait prêtre, et quand il aurait dit sa première messe,
il deviendrait aumônier militaire, ou il s'embarquerait pour l'Amérique,
comme l'avaient fait d'autres jeunes gens d'Iviça, qui gagnaient
beaucoup d'argent là-bas et en envoyaient à leurs parents pour l'achat
de terres, dans leur île natale. Ah! comme le temps passait! Pép avait
vu don Jaime presque enfant, quand celui-ci était venu à Can Mallorquí
avec sa mère.

C'était Pép qui, le premier, lui avait appris à manier un fusil et à
chasser les oiseaux. Il n'était pas marié, et ses parents vivaient
encore... Puis, ils ne s'étaient revus qu'une fois à Palma, quand don
Jaime lui avait vendu le domaine (grande faveur dont il lui était
toujours reconnaissant)--et aujourd'hui qu'il revenait le voir, il était
presque vieux avec deux enfants presque aussi grands que son maître!

Pép conta ensuite son voyage, en montrant dans un sourire d'une malice
ingénue, sa solide denture de paysan. Ils avaient eu dix heures de
navigation avec une mer magnifique. La fille portait leur dîner dans le
panier. Ils repartiraient le lendemain, au petit jour, mais auparavant,
il devait s'entretenir avec le maître. Il avait à lui parler d'affaires.

Jaime, surpris, prêta plus d'attention aux paroles de Pép. Celui-ci
s'exprimait avec une certaine timidité, et s'embrouillait dans ses
explications: «Les amandiers faisaient la principale richesse de Can
Mallorquí. L'année précédente, la récolte avait été bonne, et cette
année, elle promettait de n'être pas mauvaise. On vendait les amandes un
bon prix aux patrons de barques, qui les transportaient à Palma et à
Barcelone. Il avait planté d'amandiers presque toute sa propriété;
maintenant il songeait à défricher et à épierrer certaines terres
appartenant à don Jaime, pour y faire pousser du blé, ce qu'il fallait
pour sa famille, pas davantage.

Febrer ne cacha point son étonnement. Quelles pouvaient bien être ces
terres-là?... Il possédait donc encore quelque chose à Iviça?...

Pép sourit. Ce n'étaient pas précisément des terres, mais il y avait un
promontoire rocheux, avançant sur la mer, et l'on pouvait fort bien
l'utiliser, du côté opposé, en construisant sur la pente des terrasses
en étage, pour la culture. C'était au sommet de cette falaise que se
trouvait la tour du Pirate. Le señor devait certainement se la
rappeler... Une tour fortifiée, datant de l'époque des corsaires. Tout
gamin, don Jaime y avait grimpé plus d'une fois, proférant des cris de
guerre, et lançant à l'assaut une armée imaginaire.

Febrer qui, un instant, avait cru faire la découverte d'une propriété
oubliée, sourit tristement. Ah! la tour du Pirate! Il s'en souvenait
bien. Elle s'élevait sur un rocher calcaire, une saillie de la côte, où,
dans les interstices de la pierre, poussaient des plantes sauvages. Le
vieux fortin n'était qu'une ruine qui lentement s'émiettait sous
l'action du temps et les assauts des vents marins. Les pierres se
détachaient et tombaient; les créneaux étaient ébréchés.

Lorsqu'on avait rédigé l'acte de vente de Can Mallorquí, la tour n'avait
pas été mentionnée, peut-être par oubli, tant elle ne pouvait servir à
rien. Pép pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne
retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oubliés. Comme le
paysan parlait de l'indemniser, don Jaime l'arrêta d'un geste de grand
seigneur. Puis il se mit à regarder la jeune fille. Elle était vraiment
bien. On eût dit une demoiselle déguisée en paysanne. Là-bas, à Iviça,
tous les jeunes gens devaient en être amoureux. Le père souriait,
satisfait...

--Allons, petite, salue le señor... Comment dit-on?

Il lui parlait comme à une gamine. Elle, les yeux baissés, le sang au
visage, saisit d'une main l'un des coins de son tablier, et murmura
d'une voix tremblante:

--Votre servante, señor!...

Febrer mit un terme à l'entrevue en invitant Pép et ses enfants à se
rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado
Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas
avec elle, à la fortune du pot. Lui les reverrait le soir, à son retour
de Valldemosa.

--Au revoir, Pép! au revoir, mes enfants!

Et de sa canne, il fit signe à un cocher, assis sur le siège d'une de
ces voitures qu'on voit seulement à Majorque, véhicule très léger à
quatre roues, égayé d'un dais de toile blanche.



II


Dès qu'il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps,
Febrer se reprocha la vie qu'il menait. Il y avait un an qu'il n'était
pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du
Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.

Dire qu'il n'avait jamais l'idée de mettre le nez hors de Palma, pour
contempler ces champs d'un vert tendre, où l'on entendait bruire les
canaux d'irrigation; ce ciel d'un bleu si doux où flottaient de blancs
nuages; ces collines d'un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent,
gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui
fermaient l'horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le
nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l'admiration des anciens
navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage
l'aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d'y
passer une partie de l'année, comme le faisaient ses pères, pour y mener
à son tour la vie simple d'un gentilhomme, généreux et respecté!

Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frôlait au passage et
laissait derrière elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de
sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubannés et
ornés de fleurs sauvages; des hommes, vêtus de ce coutil rayé qu'on
nomme toile de Majorque, et coiffés de feutres rejetés en arrière, qui
entouraient comme d'une auréole, noire ou grise, leurs faces rasées.

Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien
qu'il ne fût point passé par la depuis quelques années. Bientôt il
arriva à une bifurcation: un chemin conduisait à Valldemosa, l'autre à
Soller.

Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son
enfance. Chaque année, dans une voiture semblable, la famille de Febrer
allait jadis à Soller, où elle possédait un vieux manoir, «la Casa de la
Luna», ainsi nommé parce que la grande porte d'entrée était surmontée
d'une demi-sphère de pierre, avec des yeux et un nez, qui représentait
la lune.

C'était toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la
voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en
voyant à ses pieds la vallée de Soller, ce jardin des Hespérides. Les
montagnes, couvertes de sombres forêts de pins, et parsemées de
maisonnettes blanches, étaient couronnées d'un turban de brumes. En bas,
entourant la ville et se prolongeant jusqu'au rivage, d'immenses bois
d'orangers parfumaient l'air. De tous les environs accouraient à la fête
de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de
clarinette moresque, invitait la jeunesse à la danse. De main en main
circulaient les verres qu'emplissait la douce eau-de-vie de l'île ou le
vin de Bañalbufar. C'étaient les réjouissances en l'honneur de la paix,
après dix siècles de guerre et de piraterie.

Les pêcheurs, pour commémorer la victoire remportée par leurs ancêtres,
au XVIe siècle, sur les corsaires turcs, se déguisaient en musulmans
ou en guerriers chrétiens, et, tromblons ou épées en mains, simulaient
dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se
poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la côte.

Quand les fêtes de Soller avaient pris fin et que le village avait
recouvré sa tranquillité coutumière, le petit Jaime passait ses journées
à courir par les orangers avec Antonia, aujourd'hui la vieille Mado
Antonia qui alors était une fraîche gaillarde aux dents blanches, à la
poitrine rebondie, à la démarche lourde. Elle accompagnait le petit
Jaime jusqu'au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l'entrée
était rendue presque invisible par les remous des flots entre les
rochers.

Hélas! maintenant la Casa de la Luna n'était plus à lui; et depuis plus
de vingt ans, il n'avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux
souvenirs....

A l'endroit où la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui
conduisait à Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de
ses jeunes années. Il n'avait suivi cette route que deux fois, quand il
avait déjà l'âge d'homme, en allant visiter avec quelques amis, les
cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la
bordaient, les fameux oliviers séculaires aux formes tourmentées et
fantastiques, qui avaient servi de modèles à tant de paysagistes, et il
penchait la tête au dehors pour les mieux voir. A droite et à gauche
s'étendaient les terrains pierreux et desséchés où commençaient les
escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des
massifs d'arbres. Les premiers oliviers défilaient déjà devant les
fenêtres de sa voiture.

Febrer les connaissait, ces oliviers étranges; il en avait souvent
parlé, et pourtant il éprouva la sensation que donne un spectacle
extraordinaire, comme s'il le voyait pour la première fois. C'étaient
des arbres énormes, au feuillage clairsemé, aux troncs noirs, noueux et
crevassés, bossués par de grandes excroissances, si vieux que la sève ne
pouvant monter jusqu'à la ramure, était absorbée par la partie
inférieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l'air d'un
atelier de sculpture abandonné, avec des milliers d'ébauches informes et
monstrueuses, éparpillées sur le sol, au milieu d'un tapis de verdure,
émaillé de pâquerettes et de campanules.

Le calme régnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs
des champs se pressaient jusqu'au pied des troncs vermoulus, et les
fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries
au cœur même des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Doré
avait dessiné ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers
séculaires, et Jaime, en pensant à cet artiste, se rappela bientôt
d'autres personnages plus célèbres qui étaient passés par ce même
chemin, qui avaient vécu et souffert à Valldemosa.

S'il était allé deux fois visiter la Chartreuse, ç'avait été seulement
pour voir de près ces lieux immortalisés par l'amour. Maintes fois, son
grand-père lui avait conté l'histoire de «la française» de Valldemosa et
de son compagnon «le musicien».

Un jour de l'année 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s'étaient
réfugiés dans l'île, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient
vu débarquer un étranger, accompagné d'une femme, d'un petit garçon et
d'une fillette. Lorsqu'on déposa à terre les bagages, les insulaires
admirèrent, stupéfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en
voyait peu alors. Pendant quelques jours, l'instrument dut attendre à la
Douane que les inquiétudes de l'administration fussent calmées, et les
voyageurs allèrent loger dans une auberge qu'ils quittèrent bientôt,
pour louer, tout près de Palma, la villa de _Son Vent_. L'homme
paraissait malade. Il était plus jeune que sa compagne, mais son visage,
amaigri par la souffrance, était pâle et transparent comme une hostie;
ses yeux brillaient de fièvre, et sa poitrine étroite était constamment
déchirée par une toux rauque. Une barbe très fine voilait ses joues; une
chevelure léonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en
boucles épaisses. La femme avait des allures masculines. Elle s'occupait
activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme
si elle avait eu leur âge. Mais on pressentait dans cette famille
errante quelque chose d'irrégulier, une sorte de protestation et de
révolte contre les lois humaines. L'étrangère portait des toilettes
quelque peu fantaisistes, avec un poignard d'argent dans les cheveux,
ornement romantique qui scandalisait les dévotes de Majorque. En outre,
elle n'allait pas à la messe et ne faisait point de visites. Elle ne
quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au
soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants étaient
aussi singuliers que leur mère. La fille était habillée en garçon pour
courir plus à l'aise à travers champs.

Bientôt la curiosité des insulaires découvrit les noms de ces étrangers
suspects. «Elle» était française, femme de lettres, et se nommait Aurore
Dupin, ex-baronne, séparée de son mari. Elle était universellement
célèbre par ses romans qu'elle signait George Sand, pseudonyme formé
d'un prénom masculin et du nom d'un criminel politique. «Lui», était un
musicien polonais, de complexion délicate, qui semblait laisser un
lambeau de sa vie dans chacune de ses œuvres, et, à vingt-neuf ans,
se sentait près de la mort. Il s'appelait Frédéric Chopin. Le petit
garçon et la fillette étaient les enfants de la romancière, qui était
déjà dans sa trente-cinquième année.

La société majorquine, enfermée dans ses préjugés traditionnels,
s'indigna d'un pareil scandale. Ces gens n'étaient pas mariés!... Et la
femme écrivait des romans dont la hardiesse épouvantait les honnêtes
gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais à
Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-père de Jaime, ne
recevait de livres. Il consentit a prêter «Indiana» et «Lelia», qui
circulèrent de main en main sans que personne y comprît grand'chose,
d'ailleurs. En tout cas, celle qui les avait écrits devint un objet
d'horreur; cependant doña Elvira, la grand'mère de Jaime, une Mexicaine
dont il avait tant de fois contemplé le portrait, et qu'il se
représentait toujours, vêtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une
harpe dorée entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de
_Son Vent_; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir
et défendre à sa femme de continuer ses visites.

Le vide se fit autour des étrangers. Tandis que les enfants jouaient
avec leur mère dans la campagne, pareils à de petits sauvages, le
malade, enfermé dans sa chambre, toussait derrière les vitres de sa
fenêtre, ou se montrait à la porte, cherchant un rayon de soleil. La
nuit, à une heure avancée, sa muse mélancolique et maladive venait le
visiter; alors, assis au piano, tout en gémissant et en toussant, il
improvisait ses compositions où respire une triste et amère volupté.

Le propriétaire de _Son Vent_, un bourgeois de la ville, enjoignit
bientôt aux étrangers de déguerpir. Le pianiste était phtisique;
n'allait-il pas contaminer sa villa?... Où aller? Retourner en France
était impossible. On était en plein hiver, et Chopin tremblait comme un
oiseau abandonné, en songeant au froid de Paris. L'île avait beau être
inhospitalière; il l'aimait pour la douceur de son climat. Alors
s'offrit aux réprouvés, comme l'unique refuge, la Chartreuse de
Valldemosa, édifice du moyen âge, sans beauté architecturale, qui n'a de
charme que son antiquité, mais qui, bâti au milieu de montagnes aux
flancs desquelles dévalent des bois de pins, est protégé contre l'ardeur
du soleil par un rideau d'amandiers et de palmiers. C'était un monument
presque en ruine, une sorte de couvent de mélodrame, lugubre et
mystérieux, avec des cloîtres où campaient vagabonds et mendiants. Pour
y pénétrer, il fallait traverser l'ancien cimetière des moines, dont
les fosses étaient envahies par des racines qui rejetaient les ossements
à fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d'un
moine maudit errait à travers les cloîtres, dans ces lieux où jadis il
avait péché, en attendant l'heure de la rédemption.

C'est là que, par une pluvieuse journée d'hiver, les fugitifs allèrent
chercher un asile. Fouettés par la bourrasque, ils suivirent la route
que parcourait maintenant Febrer, mais qui n'avait de chemin que le nom.
Enveloppé dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous
la bâche, tressaillant douloureusement à tous les cahots. Aux endroits
dangereux, la romancière suivait à pied, tenant ses enfants par la
main... Un vrai voyage de vagabonds!

Ils passèrent tout l'hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chaussée
de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en désordre,
faisait courageusement la cuisine, aidée par une toute jeune fille du
pays, qui, pour peu qu'on ne la surveillât point, se hâtait d'engloutir
les mets destinés au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des
pierres aux petits Français qu'ils prenaient pour des «Maures, ennemis
de Dieu»; les femmes volaient leur mère, quand elles lui vendaient des
comestibles, et l'avaient surnommée «la Sorcière». Tous évitaient, en se
signant, ces «gitanos» qui osaient habiter le monastère, près des morts,
en communication constante avec le fantôme du moine, qui se promenait à
travers les cloîtres.

Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancière préparait
le potage, et, de ses mains fines et pâles d'artiste, aidait la
servante à éplucher les légumes. Puis elle courait avec ses enfants,
jusqu'à la côte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, où jadis
le savant Raymond Lulle avait établi son école d'Études orientales.
C'était seulement à l'entrée de la nuit qu'elle commençait vraiment à
vivre. Alors les vastes et sombres cloîtres s'animaient soudain d'une
harmonie mystérieuse, qui semblait venir de très loin, à travers
l'épaisseur des murs. C'était Chopin qui, penché sur le piano, composait
ses nocturnes. George Sand, à la lueur d'une bougie, écrivait
_Spiridion_, l'histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses
croyances. Souvent, alarmée par la fréquence des quintes de toux, elle
interrompait son travail pour courir auprès du musicien, et lui faire de
la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle était tentée par le
frisson du mystère et par la volupté de la peur, et elle allait dans les
cloîtres où la lumière des fenêtres se projetait en taches laiteuses au
milieu des ténèbres. Personne!... Elle s'asseyait dans le cimetière des
moines, attendant en vain que l'apparition du fantôme animât la
monotonie de sa vie par un incident romanesque.

Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des
«Maures». C'étaient des jeunes gens de Palma qui, après avoir parcouru
la ville, déguisés en Berbères, pensèrent à «la française», honteux sans
doute de l'isolement auquel on l'avait condamnée. Ils arrivèrent à
minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme
mystérieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrités dans les ruines.
Dans l'une des cellules, ils exécutèrent des danses espagnoles, que
Chopin suivait attentivement de ses regards fébriles, tandis que la
romancière allait d'un groupe à l'autre, naïvement joyeuse, comme une
bonne bourgeoise, de n'être point tout à fait oubliée.

Ce fut là sa seule nuit de bonheur à Majorque. Puis le printemps revint,
et le «cher malade» se sentant mieux, les étrangers partirent pour
retourner lentement à Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissèrent pas
d'autre trace que le souvenir.

Nombreuses étaient maintenant les familles de Palma, qui allaient en
villégiature à la Chartreuse. Les cellules avaient été transformées en
pièces élégantes, et chacun tenait à ce que sa chambre fût celle de
George Sand. Febrer avait une fois visité le couvent avec un
nonagénaire, qui avait été un des prétendus Maures, venus pour donner
une sérénade à «la française». Mais le vieillard ne se souvenait de
rien; il était même incapable de reconnaître les lieux.

Jaime éprouvait une sorte d'amour rétrospectif pour cette femme
extraordinaire. Il la voyait telle qu'elle est dans ses portraits de
jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux
profonds, énigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre
ornement qu'une rose près de la tempe. George Sand! L'amour avait
toujours eu pour elle la cruauté du sphinx antique; chaque fois qu'elle
tentait de l'interroger, elle le sentait déchirer son cœur,
impitoyablement. Toute l'abnégation, toutes les révoltes de la passion,
elle les avait connues! La volage héroïne des nuits vénitiennes,
l'infidèle compagne de Musset était la même femme que cette garde-malade
qui préparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la
solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de
ce genre, une femme qui résumât en elle l'infinie variété du caractère
féminin, avec tout ce qu'il comporte de douceur et de cruauté!... Être
aimé par une femme supérieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril
ascendant, et qui lui eût en même temps inspiré du respect et de
l'admiration!...

Jaime demeura un instant comme fasciné, regardant le paysage, sans le
voir. Mais bientôt il sourit ironiquement; il songea à l'objet de son
voyage, et se prit en pitié. C'était bien à lui, vraiment, de rêver à
des amours désintéressées, à lui qui allait vendre son nom à une jeune
fille qu'il connaissait à peine, et contracter une union qui
scandaliserait l'île tout entière! Digne fin d'une vie inutile,
étourdiment gaspillée!

Il en voyait nettement le vide, à cette heure, sans se laisser abuser
par la vanité. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en
arrière, comme pour chercher dans son passé une justification de sa
conduite présente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et
cette fois encore, comme sur la route de Soller, il évoquait ses
souvenirs d'enfance.

Il était fils unique. Sa mère, jeune femme au teint pâle, à la beauté
mélancolique, était restée toujours maladive, après l'avoir mis au
monde. Don Horacio, son grand-père, habitait au second étage, avec un
vieux domestique, et vivait comme s'il eût été un hôte de passage, se
mêlant à la famille ou se tenant à l'écart, suivant son caprice. Dans le
vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette
physionomie originale. Jamais il n'avait vu sourire ce visage encadré
de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux
impérieux. On n'avait jamais connu le vieillard autrement qu'en toilette
de ville, d'une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait à
toute heure monter dans sa chambre. Dès le matin, il le trouvait sanglé
dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui,
plusieurs fois enroulée autour du cou, était fixée par une grosse perle.
Même souffrant, il conservait son élégance irréprochable, à l'ancienne
mode. Si la maladie le forçait à garder le lit, il consignait sa porte,
même à son fils.

Jaime passait des heures, assis à ses pieds, écoutant ses récits,
intimidé par la multitude de livres, qui, débordant des bibliothèques,
envahissaient les chaises et les tables. Les éditeurs de Paris
expédiaient à don Horacio d'énormes paquets de volumes, récemment
publiés, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient à
l'adresse cette mention qu'il aimait à montrer d'un air railleur:
«Libraire». Avec une bonté de grand-papa, le vieillard s'efforçait, dans
ses récits, de se faire bien comprendre, quoiqu'il fût d'ordinaire assez
sobre de paroles et peu endurant. Il racontait à Jaime ses voyages à
Paris et à Londres, faits les uns en bateaux à voiles jusqu'à Marseille,
et de là, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer;
il lui décrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il
parlait de la société du temps de Louis-Philippe, des débuts éclatants
du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu élever,
mais, à ce souvenir il avait un sourire énigmatique, et il ne disait pas
que, ce jour-là, était avec lui à la fenêtre une jolie grisette qu'il
tenait par la taille. Son petit-fils était né à la bonne époque, au
meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son
terrible père, et de leurs divergences d'idées, qui l'avaient obligé de
quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait à la
rencontre du roi Ferdinand pour réclamer le retour aux anciens usages,
et bénissait ses fils en leur disant: «Dieu fasse de vous de bons
inquisiteurs!»

Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la
charmante doña Elvira.

--Ta grand'mère, disait-il, était une âme angélique, une artiste! Moi,
j'avais l'air d'un barbare, auprès d'elle... Elle était de notre
famille, mais elle était venue du Mexique pour m'épouser. Son père avait
été marin et était resté là-bas avec les insurgés. Ah! il n'y a jamais
eu dans notre race, une femme qui la valût!

Jaime se souvenait moins de son père que de son aïeul. Il ne retrouvait
dans sa mémoire qu'une figure sympathique et douce, mais un peu effacée.
Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la
sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout
jeune, il avait courtisé sa cousine Juana, cette dame austère, «la
Papesse», qui menait la vie d'une religieuse, et qui, après avoir donné
des sommes énormes au prétendant don Carlos, prodiguait maintenant ses
largesses aux gens d'église. Sa brouille avec le père de Jaime avait
sans doute été la cause de son aversion pour cette branche de la famille
et de la froideur hostile qu'elle témoignait à son neveu.

Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier
de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du
Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s'il
n'avait attendu que l'occasion de donner cette preuve de courage, il
quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de
Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.

Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa
voix glaciale et son air hautain:

--Ta mère était d'une famille de gentilshommes; mais elle n'était point
_butifarra_[B] comme nous!

Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses,
son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne
faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie
fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles
conservateurs, qui l'exécraient, abandonné par tous les personnages de
la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux,
pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux
exigences de son parti, le _butifarra_[B] Ferrer consentit à devenir un
des dignitaires du palais. Sa femme, qu'il pressa de le suivre à Madrid,
ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant
le peu de temps que dura la république, l'ancien député progressiste
revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.

[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.

Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le
connaître. Elle était d'ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle
allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d'importants
virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui
guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu'on ne lui
parlât plus de Febrer, l'ancien marin! Pour elle, qui défendait les
anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût
gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu'un Juif, un
va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son
cousin, était avivée, chez la Papesse, par l'amertume de certaines
déceptions passées, qu'elle ne parvenait pas à oublier.

Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de
la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait
fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour
Minorque afin de visiter l'escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses
relations d'ancien officier, catéchisait ses camarades d'autrefois et
fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise
révolutionnaire l'aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille
audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.

L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès
lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison,
où il n'admit pas d'autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où
il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée:
fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de
changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la
visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:

--Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir
décemment une dame.

Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il
daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes
jusqu'à la dernière heure, tel qu'on l'avait vu durant toute sa vie. Un
après-midi, il appela d'une voix faible son petit-fils qui lisait près
d'une fenêtre un récit de voyage. Il l'invita à se retirer; il avait
besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir
dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à
dérober à des témoins les convulsions de son agonie.

Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de
liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et
d'aventures qu'il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que
par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de
la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et
la plupart de ses ascendants; mais sa mère s'y opposa, prise d'une
terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que
son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d'une vie
périlleuse, et qu'il vécût loin d'elle?... Non! il y avait eu assez de
héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie
paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s'y marier pour
perpétuer le nom qu'il portait.

Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la
moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu'elle ne consentait
pas à ce qu'il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière.
A seize ans, il s'embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu'il fît
son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont
les propriétés étaient grevées d'hypothèques, et la fortune compromise
par de nombreux emprunts.

Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne
pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d'abord à l'université
de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour
la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années,
fit la navette d'une université à l'autre, suivant l'humeur des
professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n'avançait
pas vite. Grâce à d'heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec
laquelle il parlait des choses qu'il ignorait, il réussissait dans
certains examens; mais il échouait dans d'autres. Sa mère acceptait
toutes les explications qu'il lui donnait, à son retour. Elle le
consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail,
et se révoltait contre l'injustice de son temps. Son implacable ennemie,
la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n'était pas faite pour les
gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur
égard toute sorte d'injustices pour les maintenir dans l'isolement.

Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de
Barcelone et de Valence où l'on jouait. On l'avait surnommé «le
Majorquin aux onces d'or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en
onces, et qu'il faisait rouler ces pièces à l'éclat insolent sur tous
les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c'était son
étrange titre de _butifarra_, qui faisait un peu sourire en Espagne,
mais évoquait quand même dans l'imagination de bien des gens, une sorte
d'autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles
lointaines.

Cinq années s'écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l'âge d'homme et
n'avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples
majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des
cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La
bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée
dans son orgueil maternel, en apprenant qu'une jeune femme, bravant le
scandale, l'avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel
esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s'éprit d'une
paysanne, jeune et belle; peu s'en fallut qu'il ne se battit à coups de
fusil avec le paysan qui voulait l'épouser. Ces amourettes champêtres
aidaient Jaime à supporter l'ennui des vacances.

Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de
chasse qu'entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait
quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il
s'exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il
montrait un sac en réserve à l'ombre d'un oranger.

--Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu'à ce que
le sac soit vide, pas de repos.

Mado Antonia n'osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et
les religieuses qui occupaient une partie de l'antique palais, ne
laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt,
effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.

Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les
détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le
soleil faisait craquer l'écorce des arbres, éclater les graines. Les
insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui
filtraient à travers le feuillage.

Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec
un bruit mat; au loin, c'était le murmure des flots, battant les rochers
au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements,
Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il
était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme
dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré.
Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le cœur! Pan! Et il
souriait, satisfait d'avoir touché le point visé. Dire qu'il avait vingt
ans, et ne s'était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire
d'honneur, pour qu'il pût montrer son courage. Excité par les
détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire
l'atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant
qu'il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa
mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il
demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture,
afin de s'exercer «pour le jour où on le blesserait».

Lorsqu'il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables
études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait
du désir d'avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le
prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à
d'injustes provocations, qu'au surplus son aspect en imposait aux plus
insolents, le temps passait, et «l'affaire d'honneur» ne se présentait
pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en
dissipations stupides dont ses compagnons d'études parlaient ensuite
dans l'île avec admiration.

Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était
gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n'y avait
point de bateau en partance. Lorsqu'il débarqua à Palma, sa mère était
morte. De tous les membres de sa famille, qu'il avait connus dans son
enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui
rappeler le passé.

Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des
Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par
le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut
ni réfléchir ni s'enquérir de sa situation. Avide de vivre et de
connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait
assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique.
Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.

Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses
équipées tapageuses, à l'entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais
il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d'or». Le trésor,
soigneusement gardé par sa mère, s'était vite épuisé.

Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à
travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur,
Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du
moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il
y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir
quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s'éprit de cette
svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d'or, admirablement
belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas
à l'aimer follement...

Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l'ombre de la tour où
avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie,
vibrant d'un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les
grandioses reliques du passé.

Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la
question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle,
d'écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans
l'archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait
jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon
sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l'avenir, réglant la
partie financière de la future association avec le sens pratique de sa
race. Peu lui importait que Febrer n'eût qu'une modeste fortune: elle
était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres,
immeubles et actions, avec la précision d'un intendant, sûr de sa
mémoire.

Mais Febrer hésitait... Mary était d'une autre race que la sienne; elle
avait d'autres mœurs, d'autres passions; le charme était rompu.

--Je le regrette, pour ce qu'elle pensera de l'Espagne, se dit-il un
matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!

Et il s'enfuit à Paris, où l'anglaise, il en était sûr, n'irait pas le
relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l'on avait osé
siffler «Tannhauser».

De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de
bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait
avoir aussi, au fond d'un vieux secrétaire, un portrait de la jeune
fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de
voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c'étaient des périodes
de vide et d'ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son
intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l'argent qu'il
attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines
de doléances, où il lui parlait d'intérêts à payer, et de la peine qu'il
avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence,
il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours
à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque
propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de
son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s'arrangerait... Et
comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En
attendant, il voulait vivre...

Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu'au jour où son
intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant,
avec une lettre où il déclarait qu'il ne lui expédierait plus d'argent,
ses comptes en règle et sa démission.

Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où
il vivait _enterré_, suivant sa propre expression,--sans autre
distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne,
devant une table de café, où il retrouvait d'anciens amis, Majorquins
sédentaires, qu'il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et
misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le
menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en
apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant
partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à
Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des
fermages à ses créanciers; même ainsi, il n'arrivait pas à payer la
moitié des intérêts qu'il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer
sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime
songeait froidement qu'il n'y avait qu'un moyen de se tirer de ce
mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c'était de faire le
nécessaire pour qu'on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi
pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu'une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où
l'insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un
ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d'épouser la fille
de Benito Valls, le riche _chueta_ (c'est le nom méprisant qu'on donne à
Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait
beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses
affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa
personne que par respect pour son nom. Malade, il n'avait qu'une
héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile,
quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il
lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s'attendrissait
sur les malheurs de Febrer, lorsqu'on en parlait devant elle.

Jaime recula d'abord devant cette proposition, aussi stupéfait que
devait l'être Mado Antonia. Epouser une _chueta_!... Puis peu à peu ses
répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras
d'argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus
riche héritière de l'île et les questions de race n'ont rien à faire
avec l'argent.

A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux
entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il
allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie
de l'année, pour soulager l'asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l'avait
vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage
agréable. Quand elle serait loin des siens et qu'elle s'habillerait
mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il
jamais l'aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition
indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait
toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu'on
exige d'un compagnon de route: bon caractère et identité de goût.
L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l'amour,
comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège
d'un bien petit nombre. Heureusement l'illusion masquait aux yeux des
hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le
regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient
avoir réellement connu l'amour, alors qu'ils n'avaient eu qu'un instant
de délire sensuel. Oui, l'amour était une fort belle chose, mais il
n'était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour
les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste
du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs
et d'empêcher le contact continuel de la vie commune d'amener le dégoût.
Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n'en demandait
pas davantage.

Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d'une colline
entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de
faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient
le monastère.

Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en
descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les
chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s'asseoir aux
cotés de Febrer.

--Ah, c'est toi, capitaine! s'écria celui-ci, tout étonné.

--Tu ne m'attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je
m'invite. C'est mon frère qui va être surpris!

Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis:
le capitaine Pablo Valls.



III


Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s'asseyait à la terrasse
d'un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle
d'auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de
tonnerre.

--Moi, je suis _chueta_, criait-il! Juif, tout ce qu'il y a de plus
juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la
_Calle_[C]. Au temps où je commandais le «Roger de Lauria», je m'étais
arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard,
après m'avoir regardé, me dit: «Tu peux entrer; tu es des nôtres!»
Alors, je lui tendis la main et je lui dis: «Merci, mon
coreligionnaire!»

[C] Il s'agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée
exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité
de _chueta_, promenait ses regards de tous côtés, comme pour défier les
gens, les maisons, l'âme même de cette île, qui poursuivait sa race
d'une haine absurde, depuis des siècles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et
grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin;
mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et
recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la
pupille qui semblait d'ambre ou d'or, suivant la lumière, avec des
points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux
États-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il
avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les
préjugés traditionnels. Les autres _chuetas_, terrorisés par plusieurs
siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou
cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls,
au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne,
qu'il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à
l'opinion publique.

--Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de
saint Paul et de beaucoup d'autres saints que vous vénérez sur vos
autels. Les _butifarras_ parlent avec orgueil de leurs aïeux, mais leur
noblesse ne date guère que d'hier; moi, je suis de souche plus ancienne:
j'ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!

Puis il s'indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait
agressif:

--En Espagne, disait-il gravement, il n'est pas un chrétien qui puisse
se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de
Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s'arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:

--Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Péninsule on n'a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui
sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se
mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n'y avait pas
de Juifs judaïsants; la dernière synagogue avait disparu depuis des
siècles. Les Juifs s'étaient convertis en masse, et les rebelles avaient
été brûlés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus
fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle
un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer
leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu'on
admît leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les
conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des
capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que
dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu'aucune classe
sociale voulût s'allier à eux.

--Voici quatre cent cinquante ans que notre tête reçoit l'eau du
baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits,
les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les
chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l'un
pour nous, l'autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les
souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:

--Et c'est bien fait! parce qu'ils sont lâches, parce qu'ils aiment trop
leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point
l'abandonner qu'ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs
et s'étaient dispersés dans le monde, comme tant d'autres, ils seraient
peut-être à l'heure présente d'importants personnages, banquiers de
rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les
petites boutiques de la _Calle_.

Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots:
les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les
catholiques, les musulmans qu'il avait connus au cours de ses voyages
sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d'autres moments,
par une sorte d'atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race
dont il parlait avec un respect religieux:

--Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la
poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l'origine, en Asie,
nous n'étions que des meurt-de-faim, parce qu'il n'y avait personne avec
qui faire du commerce, personne à qui prêter de l'argent: mais nous
seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres
dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous.
Un fameux triumvirat, n'est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore,
notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a
deux faces et deux noms: d'un côté, c'est Rothschild, le chef de tous
les capitalistes; de l'autre, Karl Marx, l'apôtre de ceux qui veulent
les dépouiller.

Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l'histoire
de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque
tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des
vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens,
s'associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de
liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les
trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais
quand les haines confessionnelles s'étaient éveillées, les juifs les
plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps,
spontanément, s'étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et
avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux
catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la
persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d'à présent, les
seuls Majorquins d'origine juive connue, étaient les descendants des
derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s'était acharnée
l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la _Calle_, était le
plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu'on avait fait des
révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient
égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu'il arrivait dans la
péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il
demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s'allier
qu'avec ses pareils.

Valls raillait la hiérarchie à laquelle s'étaient pliées, pendant des
siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés
restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux _butifarras_;
au-dessous les gentilshommes; après eux les _mossons_, c'est-à-dire les
gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les
ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient
ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou
plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et
enfin, plus bas que tous ces animaux, l'odieux habitant de la _Calle_,
le chueta, paria de l'île.

Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou
intelligent comme tant d'autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans
la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur
retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour
peu qu'il crût avoir à s'en plaindre, éclatait en injures contre eux et
leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par
la mer, maintenait intacte l'âme des siècles passés.

Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès,
les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d'une foi
ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution
de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils
priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne
l'ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer
à tous qu'ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n'était pas
vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne
trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient
leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas
pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches;
mais c'était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui
consentît à accepter leur main et leurs richesses.

--Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont
travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont
même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il
faut bien qu'ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque
tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui--il n'y avait
pas encore longtemps--affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient
couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s'ils
rencontraient seul un enfant de la _Calle_, le mettaient tout nu pour
s'en assurer.

--Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout
haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à
se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était
arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d'une maison et de
bonnes terres dans un village de l'intérieur. Lorsqu'il était allé
prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages
lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son
domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible!
Jamais, de mémoire d'homme, un chueta n'avait dormi dans le village. Don
Benito ne prêta pas d'attention à ces avis, et voulut passer une nuit
dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants
de la maison s'enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas
du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au
moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la
tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les
habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et
le chueta dut s'échapper par le toit, au milieu des risées de la
population, fière de son travail. Cette farce était en guise
d'avertissement; s'il persistait à, se moquer des coutumes établies, il
s'éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

--C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!...
Une bonne personne!... Un saint!...

Et l'on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère,
sans qu'ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le
bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de
lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu'il
gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s'était-il
arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs
milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait
l'entendre.

--Cela se passe d'ailleurs de même entre chrétiens, s'empressait-il
d'ajouter. Dans la question d'héritage, il n'y a ni race, ni croyance
qui tienne. L'argent n'a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies
par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens
pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se
plaindre des nobles, et qu'ils descendaient en bandes armées contre les
citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du
quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux
qui n'avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de
guerre, un bataillon majorquin recevait l'ordre de partir pour
l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et
mettaient à sac la _Calle_. Quand les réactions succédaient aux
révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant
les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des
feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu'aux
crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d'anciens juifs! c'était à
coup sûr de la contrefaçon!

--Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout
le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme
les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n'ont rien du type
générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche
qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître
les vrais chuetas; et comme d'anciennes familles chrétiennes portaient
ces mêmes noms, c'était seulement le caprice de la tradition qui les
distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui
furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par
la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait
provenir des archives du Saint-Office.

--Le bel avantage d'avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent
rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les
siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l'effroyable
histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de
haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s'étaient
convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans
l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour
justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en
plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent
brûlés, d'autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte
de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la
main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs
biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s'enrichit ainsi. Depuis
lors, les suspects, au moins ceux d'entre eux qui ne pouvaient compter
sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les
dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles,
conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les
affublait d'un manteau pour qu'ils fussent bien reconnaissables, et les
menait ainsi à l'église au milieu des lazzi, des injures et des coups de
pierre que leur lançait la dévote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans
l'avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour,
engendraient d'autres chuetas destinés, eux aussi, à l'opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles
se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d'un
certain Rafael Valls, homme d'une grande énergie et d'une haute culture,
qui les encourageait et les conseillait.

--Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait
le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s'il n'a
pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me
proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où
étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme
de faits récents.

--Hommes, femmes et enfants s'embarquèrent sur un bateau anglais, mais
une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent
arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur
l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et
cela sur un bateau dont l'équipage était protestant!... Ils restèrent en
prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un
million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres
plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions
précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu'ait jamais
possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu'à ce qu'ils
eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars
1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme
il n'en existe pas d'autre sur la terre: le père Garau, un saint
jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de
Monte-Sion, où est installé aujourd'hui le collège,--auteur du livre
intitulé: _La Foi triomphante_, un chef-d'œuvre que je ne vendrais
pas pour tout l'or du monde. Le voici. Il m'accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il
caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

--Brave père Garau! Chargé d'exhorter et d'encourager les condamnés, il
avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de
spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête;
des messes solennelles auxquelles assistaient trente--huit criminels
condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des
alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui
précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de
pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un
scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés,
abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l'âme de ceux qui
croient en Dieu et celle des athées n'étaient pas de la même trempe. Les
prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les
coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au
supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu
soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être
livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de
passage à Majorque avec sa flotte, s'apitoya sur la beauté et la
jeunesse d'une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et
demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du
marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu'on avait chargé d'amener au repentir Rafael
Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un
orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l'avaient condamné à
mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile;
mais, disait le jésuite, ces bravades, œuvres du Maudit, cessent
devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte
le criminel.»

--Ah! c'est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous
allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort
de mon aïeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d'un signet, lisait
lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu'à lui, il demeura
immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se
défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu'à n'en
pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à
l'intérieur, si bien qu'avant que les flammes l'eussent atteint, ses
chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu,
et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. _Crepuit
medius, diffusa sunt omnia viscera ejus._»

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s'assombrissaient, tandis que le
capitaine promenait ses regards de tous côtés d'un air triomphant, en
remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d'un ton
rancunier:

--Toi aussi, tu étais là... c'est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui
portait la bannière verte, comme _alferez major_ du Saint-Office; et les
belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château,
pour assister au brûlis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

--Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd'hui les
choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo,
parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

--Vieilles histoires? Ah! l'âme des Majorquins est encore la même qu'en
ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n'est pas
pour rien qu'ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont
roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l'invitait à conter
ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l'écoutait avec un vif plaisir. Tous deux
avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie
monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues.
L'unique différence entre eux était que Valls, avec l'activité de sa
race, avait toujours su gagner de l'argent, et qu'à ce moment-là,
quoiqu'il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus
largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire.
D'ailleurs, de temps en temps encore, il s'occupait de commerce et
faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports
éloignés.

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de
tempête n'intéressait pas Febrer; il ne sentait s'éveiller sa curiosité
que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu'il
commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des
femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces
orgies de matelots où coule le whisky, et où l'on finit par jouer du
couteau.

--Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures
voulaient t'assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime
était un bon garçon, digne d'un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu'un
défaut, c'était d'être un _butifarra_, un peu trop attaché à ses
préjugés de famille.

Lorsqu'il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de
Valldemosa après avoir donné l'ordre à son cocher de retourner à Palma,
il rejeta en arrière le feutre mou qu'il portait en toute saison, un
chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant,
et baissé sur la nuque.

--Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m'attendais pas? mais je sais
tout. On m'a mis au courant, et puisqu'il y a une fête de famille, il
faut qu'elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans
Valldemosa. Elle s'arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison
de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du
jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui
s'appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la
bienvenue à Febrer d'une voix lente et couverte, en s'arrêtant entre les
mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l'extrême
honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.

--Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je
ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu'il était enchanté, il le répéta même plusieurs
fois, mais on lisait dans ses yeux de l'inquiétude. Son frère lui
inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux
valait pour eux ne pas se voir.

--Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j'ai appris que
Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir.
Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles
étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et
d'atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de
Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l'étage supérieur.
Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient
l'empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa
toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l'examiner longuement pour la première fois. Elle était
grande; elle avait le teint d'un brun mat, des sourcils noirs, des yeux
pareils à deux gouttes d'encre, la lèvre et les tempes ombragées d'un
léger duvet. Son corps était d'une sveltesse juvénile, avec des contours
fermes et pleins, présage de l'embonpoint propre aux femmes de sa race.
Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne
compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu'est
la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se
colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards
furtifs marquaient le respect, la vénération qu'éprouvent les gens
intimidés par la présence de quelqu'un qu'ils regardent comme un être
supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en
prenant cet air jovial de vieux viveur qu'il avait en parlant aux filles
de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la
nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait
depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages;
on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime,
qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa
respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d'un repas, on
entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades,
il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n'en finissaient pas,
tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il
demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s'il allait mourir
asphyxié. Une atmosphère d'inquiétude envahissait la pièce. Febrer le
regardait, alarmé, comme s'il s'attendait à le voir tomber mourant de sa
chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient
plus indifférents.

--C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A
Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l'occasion pour dire d'une voix de petite religieuse
timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d'orientale.

--Oui, ici papa se porte mieux.

--Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais
moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce
soufflet crevé. Heureusement qu'il n'en avait pas pour longtemps. Ce ne
serait qu'un ennui de quelques mois. Sa résolution d'entrer dans la
famille n'était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres
Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.

--J'ai eu l'honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père,
don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était
connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le
respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!...
Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à
l'occasion d'un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter
pour soutenir l'éclat de sa maison en pleine décadence.

--J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito,
encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il
fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n'étais pas
riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l'interrompit en riant. Aujourd'hui son frère était membre
de toutes les confréries de Palma.

--Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime
l'ordre... j'aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux
qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour
elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son cœur en respirant avec angoisse, comme
si son enthousiasme l'étouffait. Il levait au ciel ses yeux de
moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui
avait brûlé ses ancêtres.

--Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir
repris haleine, en s'adressant à Febrer; vous le connaissez; une
mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui
va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

--A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina
prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant
Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté,
quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son
frère était fou. De l'esprit, un cœur d'or, mais une tête à l'envers!
C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les
cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions
contre... et qu'ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides,
évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse _Calle_.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d'avoir cédé à son humeur
agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l'heure, et
mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux,
elle admirait la capacité de son estomac.

--C'est que moi, je sais ce que c'est que la faim! dit le marin avec un
certain orgueil. Oui, j'ai souffert de la faim, de cette faim qui nous
donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes,
il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord
d'un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il
s'obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l'avait embarqué sur
une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce
n'était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs
plats, et le capitaine n'osait pas lui donner d'ordres, ne voyant en lui
que le fils de l'armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait
devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l'énergie tenace de sa
race, il s'était embarqué, à l'insu de son père, sur un trois-mâts qui
faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano.
L'équipage était composé d'individus de divers pays: anglais déserteurs
de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu'il y
avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui
prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l'aller, pas
d'incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi,
calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique,
pendant près d'un mois. Les vivres s'épuisaient rapidement. L'armateur,
un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse,
et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s'appropriant
une partie des sommes destinées aux achats.

--On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers.
Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme
de bonne maison, d'enlever une à une ces petites bêtes; mais, après
cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des
hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

--Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et
repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.

--Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et
j'avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la
nuit... Ah! si j'avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne
nous en distribuait plus qu'un par jour. Quand j'arrivai à Cadix, je dus
être au régime du bouillon, pour me remettre l'estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le
jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à
sa fille d'accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers
exotiques qu'il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce
qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans
le jardin, et finit par s'asseoir dans deux fauteuils d'osier, à l'ombre
d'un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d'une
demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous
la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père
était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le
prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se
rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes
moins riches qu'elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la
taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient
inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n'avait d'amies que
parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de
se mettre bien avec l'ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie
ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l'heure de la sortie,
les chuetas partaient les premières, sur l'invitation des religieuses,
pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue.
Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant
les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans
les écoles de garçons: les chuetas sortaient d'abord pour éviter les
coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».

La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades,
coups sournois d'épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse;
plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l'avaient
suivie hors du pensionnat, remplissant d'amertume tous ses plaisirs de
jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle
n'était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne
recevait d'autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui
faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l'avaient fait sa mère
et sa grand'mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l'adolescence, elle
avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de
chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n'avait voulu
lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le
monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le
noble Febrer se présentait ainsi qu'un prince de conte de fées. Que la
bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la
cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et
silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures
somnolentes de l'après-midi, des chanoines appelés par la cloche du
chœur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec
Jaime à côté d'elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long
du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses
anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son
nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines
aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l'oreille aux paroles de Febrer, comme, à
un doux gazouillement... C'était une musique qui l'enivrait, tandis
qu'elle pensait à l'avenir, s'ouvrant devant elle, avec l'éclat d'un
lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des
grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu'il lui
serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

--Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je
suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n'ai jamais fait
de mal à personne, et pourtant on ne m'aime pas, on me fait toutes
sortes d'ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l'occasion que lui présentait l'adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n'était venu à Valldemosa
que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle...
Toutes ces belles choses qui l'émerveillaient, elle n'avait qu'un mot à
dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla
d'émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia
quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu'elle ne l'avait
jamais été; mais elle pensait qu'une jeune fille bien élevée ne devait
pas répondre tout de suite.

--Moi!... je ne sais vraiment!... c'est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut
dans le jardin, et l'appela à grands cris. Ils devaient retourner à
Palma. Il avait déjà donné au cocher l'ordre d'atteler. Febrer protesta
sourdement. De quel droit ce fâcheux se mêlait-il de ses affaires? Mais
la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage
congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait,
avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait
que les deux frères venaient d'avoir une violente discussion. Don Benito
regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu'ils s'étaient
entendus, sembla se rasséréner.

Accompagné de Catalina, il reconduisit ses hôtes jusqu'à leur voiture.
L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer
pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami
véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son
aide, il n'avait qu'un signe à faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes
relations d'amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le
surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.

--C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard
qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière
laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe
d'adieu, le capitaine Valls lança un bruyant éclat de rire.

--Alors il paraît que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il
ironiquement.

Febrer, qui était déjà furieux de l'intervention de son ami et du rude
sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito,
donna libre cours à sa colère.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses
affaires?

--Tout beau! répliqua le marin, en s'installant à son aise et en portant
la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon
galant! Je me mêle de ça, parce que je suis de la famille. Il s'agit de
ma nièce, n'est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

--Et si je veux en faire ma femme, qu'as-tu à dire? Il se peut que
Catalina accepte; il se peut que son père l'approuve.

--Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et
soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec étonnement.

Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa
nièce?

--Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc
oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l'ami du chueta
Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu'au surplus les
gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de
ma famille!...

Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime
allaient s'indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient
plus indulgents, s'il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse
Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un
sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu'ici tranquille et oubliée,
mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les
humiliations.

--C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m'y oppose.

Febrer regarda le capitaine d'un air hostile:

--Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si
nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se
séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur
une table de l'antichambre une petite lampe dont la lumière faisait
paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et
erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu'au soir; puis
ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y
passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l'aube.
Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir
du bout du monde... La bonne Mado n'exprimait que la moitié de ses
pensées; et, pendant qu'elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à
coucher, elle l'examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage.
Que s'était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch?
Qu'adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en
déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d'un ton
bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il
souperait au cercle.»

A la lueur d'un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à
coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado
l'énorme clef de la grande porte, il s'achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il
aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à
la face joufflue et rasée. Il avait l'air d'un curé de campagne, vêtu en
paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles
blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en
arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d'amitié.
Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel
flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque.
Originaire d'un village de l'intérieur, il était arrivé, à force
d'énergie et de courage, à devenir le chef d'un État mystérieux que tout
le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation
demeurait dans l'ombre. Il avait des centaines de sujets capables de
donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit,
sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de
la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises,
ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait
triste que s'il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque
barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue!
disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il
y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire
quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres
ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et
tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait
saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour
toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce
triomphe. Lorsqu'une épidémie sévissait dans les ports africains, les
autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue
de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de
cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait
sur d'autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux
et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant
des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n'eût
jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les
moments difficiles, l'argent de Toni, qui jamais ne paraissait se
souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

--Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes
nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

--On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage,
autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec
la fille à don Benito Valls.

Febrer n'osa pas nier. «Oui, c'était bien vrai. Et il ne voulait avouer
la chose qu'à Toni seul.»

Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux,
pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif
étonnement.

--Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d'une importance
capitale était en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu'il n'eût osé
en témoigner à aucun autre.

--Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est
encore chez moi ne m'appartient. Si mes créanciers me respectent encore,
c'est uniquement parce qu'ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude
paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait
de cette nouvelle.

--De toutes façons, tu agis mal. Tu dois te tirer d'affaire comme tu
pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t'aiderons. Mais toi,
épouser une chueta!...

Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme
s'il le voyait marcher à la mort.

--Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis
mal, Jaime!



IV


Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans
l'obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni
Clapès.

Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m'y oppose
formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas
cela!» conseillait le contrebandier, d'un air grave.

Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux
et de mauvaise humeur, obsédé qu'il était par le souvenir de cette
double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si étrange, de si
absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage
fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan
sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des
protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut
par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu'un homme de sa
classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on
pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des
filles de millionnaires, dont l'origine était moins avouable que celle
de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le
reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non à
Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours
vivante, l'âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses
préjugés. Les gens y étaient tels qu'avaient été leurs pères, et tout
progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux
idées de l'étranger.

Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il
songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait
peser sur lui, chaîne d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa
misère présente!

C'était en 1514 que sa famille s'était vraiment illustrée, lorsque
Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition
désastreuse, l'aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais
celui qui s'y était le plus couvert de gloire, c'était le cadet, don
Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de
l'Ordre, combattait toujours à l'avant-garde, dispersait et massacrait
les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s'était
traîné jusqu'à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard,
pour montrer jusqu'où il s'était avancé. Ah! ce don Priamo! c'était à la
fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il
représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre,
l'esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui
importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait
une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était
bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu'un moment il avait
été renégat par amour; toujours était-il qu'à Tunis il avait habité un
palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente
de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses vœux,
et s'était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale.
Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un précurseur dont
l'audace dissipait ses hésitations. Qu'y avait-il d'étrange à ce que
lui, son descendant, s'unît à une chueta, pareille après tout aux autres
femmes par ses mœurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus
célèbre d'entre les Febrer, à une époque d'intolérance, avait vécu avec
des filles d'infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant
bientôt dans l'âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu'il
avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi
vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom
de leur père, le nom des Febrer, qui s'étaient toujours maintenus purs
de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui
pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les
mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer
s'associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs
des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que
d'autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose
du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il
y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières
dressées par les mœurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé,
n'éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l'égard de don
Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à
lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s'était révolté
intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue
amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient traité d'égal
à égal avec ces gens-là...

Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pensée se
perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort énergique de volonté,
il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.

«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma
dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs
années que je ne l'ai vue, mais après tout, c'est ma tante... et
légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait...
il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.»

Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se présenter chez
la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de
chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de
souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme
mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il
fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre
dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la
matinée.

Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était
restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception
que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la
combativité de son caractère bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi
sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de
la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à
répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s'était
enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse
de Berry. Elle eût voulu, à l'exemple de ces femmes énergiques qui
défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l'image
du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe
d'amazone. Mais ces désirs n'avaient jamais été chez elle que de vagues
fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en
Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu'elle avait fait
pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui
dévorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse
elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à
la couronne, et que là elle l'avait mis en rapport avec le général
Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que
doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces
on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'étaient là que mensonges. Son
grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes
fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n'avait jamais
aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d'illuminé
que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d'un grand salon, qui
était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d'une
voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle était l'ange
du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses
antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le
gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait
été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa
tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle
était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où
l'on renouvellerait la «sainte entreprise».

Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière
guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie
était simple comme celle d'une paysanne; elle possédait encore dans
l'île d'immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour
faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au
Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour
Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne
lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourût? Cette
distinction n'était conférée jadis qu'aux reines, mais elle avait été
obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique
du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte
pauvreté, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Siège. Avoir la Rose
d'or, et puis mourir!...

Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une
vaste cour d'honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans
herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d'une propreté de
couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une
servante jeune et pâle, vêtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une
cordelière blanche, qui eut l'air tout étonnée en le reconnaissant.

Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme
celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une
souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire
qui venait troubler la paix monastique de la maison.

De longues minutes s'écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas
furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever
doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière
elles on l'épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une
politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.

Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pièce, d'un
luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit
entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir,
avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris
étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait
donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés
de pantoufles d'étoffe, d'où sortaient des bas blancs très épais. Jaime
s'empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c'était la
Papesse.

Doña Juana s'installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les
après-midi, elle présidait avec la majesté d'une reine, le conseil
composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de
personnages bien pensants.

--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brève à son neveu.

Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d'un
monumental brasero d'argent, quoiqu'il fût vide; puis de ses yeux gris
au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime
fixement. Ce regard impérieux s'humanisa peu à peu jusqu'à trembler en
se mouillant d'émotion. Plus de dix années s'étaient écoulées depuis que
doña Juana n'avait vu son neveu.

--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père...
Ah! tu as bien le type de ta famille!

En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous
silence l'unique ressemblance qui l'émût, celle de Jaime avec son père.
Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne
manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude!
le libéral maudit!...

Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec,
plus blême, plus anguleux.

--Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n'est pas pour le
plaisir de me voir que tu viens!...

Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant
d'en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.

--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j'ai gardé toutes les
anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille,
et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue.
J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l'honneur de
notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité,
j'ai retiré deux choses précieuses: l'expérience et le ferme propos de
m'amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux
devenir un autre homme.

Doña Juana approuva d'un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi
avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, après avoir passé
leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de
l'Église.

Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne
parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait
devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever
ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne,
il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait
besoin d'un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque
entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai
désert. Il s'était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du
passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main
miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante,
qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il
espérait qu'elle allait le sauver.

La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana;
ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir,
quel cruel bourreau!

--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse,
d'une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais
encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne
possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire
quelques aumônes.

Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea
inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.

--C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui
me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer
d'embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma
famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui
peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse
extraction. Que dois-je faire?

Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de
la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un
sourire froid sur les lèvres de la Papesse.

--Je le sais, dit-elle. On m'a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie,
à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu
épouses... une chueta.

Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit
quand il passa sur ses lèvres.

Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui
suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la
maison s'était effondrée et que venait de s'éteindre l'écho du dernier
mur écroulé.

--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.

--Fais ce qu'il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que
nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc
continuer à nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie..
Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon
différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.

--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.

--Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se
sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu'ils
feront ne peut me surprendre.

Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de
joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir
commettre par son ennemi, ce qu'elle considérait comme une infamie. Il
en fut irrité.

--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana,
puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?

Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine,
se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui
revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:

--Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais
leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se
mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.

D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que
l'entretien devait se terminer là-dessus.

Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente
protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et,
avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:

--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'éclaire!

--Adieu, ma tante!

Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la
tint derrière son dos.

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait
sur doña Juana. Ce n'était ni par dédain ni par haine qu'elle lui
refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait vœu de ne plus
toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prêtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes
injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:

--Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que
lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation
et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même
tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la
prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de
voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.

Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette
satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation
désespérée, il allait être obligé d'en venir à ce qu'elle considérait
comme le plus grave déshonneur.

Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de
quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant
celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui,
désireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.

Dès qu'il eut terminé son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres
couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin.
Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des
orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait
net l'espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s'étendait
lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les
barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son
épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et
de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse
obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que
dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville
moderne et, plus loin, à l'extrémité du cap, l'antique Puerto Pi, avec
la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l'autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes
flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges,
triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel
ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de
pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par
derrière, l'antique _Alcazar de la Almudaina_ érigeait ses tours fauves,
aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les
vitres des miradors, pareilles à des lames d'acier rougi. Elles
semblaient refléter un incendie.

Insensible à l'éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de
l'atmosphère, à l'allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de
lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mélancolie, d'un immense
découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de
cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa
fonction marquées pour toute l'existence. Il est donc bien inutile
d'essayer de changer de situation ou d'attitude.

Maintes fois, alors qu'il était encore un tout jeune homme, il s'était
senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point
élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de
l'enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d'où
émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de
constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four,
et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien
étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables
masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille...
Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de
distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres
cyprès, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six
cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu'il se promenait
dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes,
avait soudain cessé de plaisanter parce qu'il avait ressenti la même
impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un
cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout
autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s'agitait dans ses
rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les
quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient
invisibles tout près d'eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et
dans toutes les grandes villes qu'il avait visitées. Non, en aucun lieu,
les vivants n'étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts,
qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorité du passé, posaient
lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient
pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient
immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité!
Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre
mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour
nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle
gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c'étaient eux qui l'avaient construite; les religions,
c'étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient,
c'étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la
morale, les usages, les préjugés, l'honneur, tout était leur œuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par
nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis animé
d'autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui
communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'énergie des arbres
séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre
esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre
naissance à l'état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un
jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont
qu'un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs
descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible
camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent
avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu'ils nous
ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr
avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un
troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la
conquête d'un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente
réaction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse,
semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement
d'ailes des papillons, à la paix d'un cimetière endormi sous le soleil.
L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce
qu'ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de
résister à leurs ordres.

Ah! l'homme qui mène l'existence vertigineuse des grandes villes,
ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il
mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte
de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers
d'ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui,
ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit
aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne
sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses
actes émanent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposés par
les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l'histoire de
tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela,
sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne,
sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre
aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme
aussi l'âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de
ses courageux ancêtres. Sa mentalité d'homme moderne gardait même
confusément quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui
tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait
l'invincible répugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact
avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments
étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature!
D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts
commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait
incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant à ces
transactions qui prolongent longtemps une vie d'expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses
créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs
espérances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir
expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et
cette compassion générale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se
sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de
sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l'après-midi, à contempler la mer,
suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le
cap, ou s'évanouissaient à l'horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à
franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oubliée,
qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d'araignée et
de la poussière.

Qu'il y avait longtemps qu'il n'était entré là!... En cette atmosphère
dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d'essences
précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui
lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand
vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre,
la lumière se reflétant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte
table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le
dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d'ancien
velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles
dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d'heures,
aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces
livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et
dolente qui partageait sa vie entre la prière et l'adoration de son
fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait
sans doute appartenu à sa grand'mère, cette américaine de l'époque
romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux
accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le
souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre
sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces
choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela.
Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès.
Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait,
il lui emprunta quelque argent.

--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que
tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!

Clapès lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île;
avec l'aide du capitaine Valls, il tâcherait d'arranger les affaires de
Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec
Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls était
un noble caractère, un ami sûr, qui ne l'abandonnerait jamais.

--Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo,
vous devez être seuls à le savoir...

--Et quand pars-tu?

--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je
possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de
broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'époque des
pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout
un... c'est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et
je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Clapès, se souvenant des conseils qu'il avait donnés à Jaime, la nuit
précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés.
Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'était fini, cette vilaine
histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette
solution inattendue.

--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu,
n'étaient que pure folie!



SECONDE PARTIE



I


Jaime, incliné sur le plat bord d'une petite embarcation, contemplait
machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de
l'eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le _volanti_,
ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la
mer.

Midi était proche. La barque était à l'ombre. Derrière Febrer s'étendait
avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la
côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s'enlevait, imposant et
superbe, à trois cents mètres, d'un seul jet, et par suite de son
aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au
pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d'une
nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la
Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d'or sous le
flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait
irradier du feu.

Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher
dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait
alors l'aspect d'un tranquille fleuve d'eau bleue, troué par des rochers
dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise
fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant
entendre de formidables rugissements; des montagnes d'eau pénétraient,
livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait
alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos
bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.

A la proue de l'embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot
qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et
qui, depuis que Jaime habitait l'île, l'accompagnait chaque fois qu'il
allait en mer.

--J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer
un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c'est
qu'une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur--disait-il à
Febrer, avec fierté.

Sa figure était tannée par le soleil et l'air salin, mais il avait fort
peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut
retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux
encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison
grise, de même couleur que ses cheveux qui s'échappaient d'un béret noir
orné d'un gland pourpre au sommet et d'un large ruban à petits carreaux
rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.

Ses joues s'agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles,
pendaient deux petits anneaux de cuivre.

Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l'ombre du Vedrá, il
oubliait de regarder l'eau et même de surveiller la ligne qu'il tenait à
la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte,
s'élevait majestueusement sur les flots.

Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins
maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de
gros points colorés, comme d'énormes puces rousses ou blanchâtres d'une
constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que
l'isolement avait rendues à l'état sauvage; elles avaient été
abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté,
loin de l'homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles
fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds
prodigieux, dès qu'une barque abordait au pied du pic.

Par les matinées calmes, le bruit de leurs bêlements, décuplé par
l'absolu silence, s'étendait, au loin, sur la surface de la mer.

Tirant d'une brusque secousse sa ligne hors de l'eau, Ventolera s'écria,
avec un grognement de satisfaction:

--Et de huit!...

Accrochée à un hameçon, une espèce de langouste d'un gris sombre
s'abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de
queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pêcheur
l'envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, déjà inertes,
gisaient dans une corbeille, sur des lichens.

--Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd'hui, père Ventolera?

--Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!

Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu'il
éprouvait à entonner les versets de l'office divin, chaque fois qu'il
avait le cœur en gaieté. Depuis qu'il ne faisait plus de voyages au
long cours, son unique distraction était de remplir les fonctions de
chantre, le dimanche à l'église de San José.

Ils demeurèrent longtemps ainsi: Febrer attentif à sa ligne qui
s'obstinait à ne pas faire le plus léger mouvement, tous les poissons
étant pour le vieux, et celui-ci continuant à lancer à pleine voix les
_O salutaris_ et les _Kyrie_. Aussi le señor fut bientôt de méchante
humeur et imposa silence au chanteur:

--Assez pour aujourd'hui, père Ventolera... Vous effrayez les poissons.

--Cela vous a plu, n'est-ce pas? insista l'autre avec candeur. Oh! je
sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer...
une chose arrivée. Voulez-vous que je vous la chante?

Jaime fit un geste de protestation.

--Mais il est midi, grand-père!... Il faut rentrer.

Le vieux regarda le soleil qui dépassait le sommet du Vedrá. Il n'était
pas encore midi, mais peu s'en fallait. Ensuite, il observa la mer...

--Le señor a raison. Maintenant d'ailleurs, les poissons ne mordraient
plus guère... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journée.

De ses bras brunis, il tira la corde qui servait à hisser la petite
voile triangulaire.

La barque pencha sur le côté, se balança de la poupe à la proue, sans
avancer et, bientôt, commença de fendre l'eau, avec un doux clapotis.

Ils sortirent du chenal, laissant derrière eux le Vedrá et suivant la
côte d'Iviça. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant
le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pièces
avec satisfaction.

Ils doublèrent un promontoire et une nouvelle partie de la côte apparut.
Sur un monticule de roches rouges, coupées çà et là par les taches
foncées de buissons très verts, se détachait une tour massive et
jaunâtre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du côté de la mer
qu'une haute fenêtre, trou noir aux contours irréguliers. Au faîte de la
tour, une meurtrière qui avait servi jadis à placer un petit canon, se
découpait sur l'azur du ciel. D'un côté du promontoire coupé à pic sur
la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d'arbustes bas et
touffus, au milieu desquels on découvrait la tache blanche du minuscule
hameau.

L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d'y arriver, dévia vers
une plage voisine, où la coque vint doucement toucher le fond de
gravier.

La voile amenée, le bateau attaché à un petit rocher, Jaime et son
matelot sautèrent sur le sol.

--Reprendrons-nous la mer tantôt, señor? Febrer ayant fait un geste
négatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l'aube
prochaine.

--Je vous réveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'_Introït_ à
l'heure où l'on peut encore distinguer les étoiles au ciel.

Puis il s'éloigna vers l'intérieur des terrés, en portant au bout de
son bras le précieux panier de poissons.

--Donnez ma part à Margalida, père Ventolera, et dites que l'on
m'apporte vivement mon déjeuner.

Le matelot acquiesça d'un mouvement d'épaules, sans tourner la tête, et
Jaime s'achemina vers la tour. Ses pieds chaussés d'espadrilles
s'enfonçaient dans le gravier où venaient se perdre les ultimes
frémissements de la mer.

Bientôt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taillés
dans le rocher, qui conduisaient à son abri solitaire.

Les tamaris dressaient leur feuillage échevelé d'un gris de nickel et
enfonçaient leurs racines dans le roc, comme s'ils s'alimentaient
seulement du sel dissous dans l'atmosphère.

A l'écho de ses pas, un frôlement se fit entendre dans les buissons
épais. C'était comme le bruit d'une fuite apeurée et l'on pouvait
distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils
gris ou fauves terminés par une queue pareille à une houppette blanche.
C'étaient des lapins qui fuyaient, et ils entraînaient dans leur fuite
les beaux lézards couleur d'émeraude, paresseusement allongés sur le
sol.

Dominant ces rumeurs légères, le roulement frêle d'un tambour,
accompagnant une voix d'homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix
chantait une romance d'Iviça. Elle s'arrêtait, de temps en temps, comme
indécise, répétant les mêmes vers, sans se lasser. Puis elle passait à
une autre mélodie, lançant à la fin de chaque strophe, suivant la
coutume du pays, un gloussement étrange ressemblant au cri du paon, une
note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.

Quand Febrer parvint au faîte, il aperçut le chanteur. Il était assis
sur une pierre, derrière la tour et contemplait la mer.

Il portait, appuyé sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orné
de fleurs et d'arabesques dorées. Son bras gauche reposait sur
l'instrument, tandis que la main soutenait sa tête, cachant presque
entièrement sa figure entre les doigts et la paume.

De sa dextre, armée d'une courte baguette, il frappait lentement, en
mesure, l'un des parchemins et sans faire d'autre mouvement, il
demeurait là dans une attitude songeuse, la pensée sans doute concentrée
sur son improvisation, et contemplait l'immense horizon bleu à travers
ses doigts amaigris.

On l'appelait le Cantó comme tous ceux qui, dans l'île, improvisaient
des couplets nouveaux durant les bals et les sérénades.

C'était un jeune garçon, grand, mince, étroit d'épaules, un _atlót_ qui
n'avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux
venait brusquement interrompre son chant. Son cou frêle se gonflait et
son visage, ordinairement d'une pâleur transparente, rougissait soudain
dans l'ardeur de l'improvisation.

Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d'un
rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupières bleuies. En
tout temps, il portait le costume de fête: pantalon de velours bleu,
ceinture et cravate écarlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de
femme, enroulé autour du cou, et dont les pointes brodées pendaient sur
la poitrine.

A chacune de ses oreilles, une rose était posée, et sous son feutre
rejeté en arrière et orné d'un ruban damassé, on voyait flotter, comme
une frange ondulée, les mèches frisées de sa longue chevelure, luisante
de pommade.

Devant cette parure quasi féminine, ces yeux veloutés et ce teint
diaphane, Febrer compara mentalement l'éphèbe à l'une de ces vierges
exsangues qu'idéalise l'art nouveau.

Mais cette vierge-là laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine
excroissance inquiétante. C'était certainement un couteau ou un
pistolet, compagnon inséparable de tout jeune Ivicin.

En apercevant Jaime, le Cantó se leva et laissa pendre son tambourin le
long d'une courroie passée dans son bras gauche, tandis que sa main
droite, qui n'avait pas lâché la baguette, touchait légèrement le bord
de son chapeau.

--_Ayez un bon jour!_

Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait à la férocité des Ivicins;
aussi s'étonnait-il de l'aspect courtois qu'il leur trouvait quand il
les rencontrait sur les chemins. Ils s'entre-tuaient parfois, toujours
pour des rivalités d'amour, mais l'étranger était respecté avec ce
scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l'homme qui vient lui
demander l'hospitalité sous sa tente.

Le Cantó semblait honteux que le _señor_ majorquin l'eût surpris aussi
près de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques
excuses. Il était venu là, parce qu'il aimait à contempler la mer, d'un
point élevé. Il était mieux à l'ombre de la tour. Ici nul ami ne venait
le troubler par sa présence et il pouvait librement composer les vers
d'une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.

Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du
Cantó.

--Ah! ah! tu composes des vers. Et, sûrement, ils sont dédiés à quelque
jeune _atlóta_?

Le jeune homme acquiesça de la tête.

--Et quelle est cette jolie fille?

--_Fleur-d'Amandier_, répondit le poète.

--_Fleur-d'Amandier?_ Le joli nom!

Animé par l'approbation du señor, l'atlót continua ses confidences.
_Fleur-d'Amandier_, c'était Margalida, la fille de Pép de Can Mallorquí.
C'était lui, le Cantó, qui lui avait donné ce joli surnom en la voyant
blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches
noircies par l'hiver, quand les gelées sont finies et que les premiers
souffles tièdes annoncent le printemps.

Tous les garçons du voisinage répétaient maintenant ce nom, et Margalida
n'était jamais désignée autrement.

Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu'il savait découvrir
les pseudonymes et que ceux qu'il donnait aux gens leur restaient pour
toujours.

Febrer s'amusait à écouter les paroles du jeune homme. Où diable la
poésie allait-elle se nicher?

Il lui demanda s'il travaillait. L'atlót répondit négativement. Ses
parents ne voulaient pas qu'il se livrât à une besogne manuelle. Un jour
de marché, il avait été ausculté par un médecin qui avait conseillé à sa
famille de lui éviter toute fatigue. Et lui, satisfait de l'ordonnance,
passait ses journées en plein air, à l'ombre d'un arbre, à écouter
chanter les oiseaux ou à guetter les atlótas quand elles passaient par
les sentiers. Puis, quand il sentait s'élaborer en sa cervelle un chant
nouveau, il s'asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et
le fixer dans sa mémoire docile.

Jaime prit congé du Cantó. Il pouvait continuer tranquillement son
poétique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s'arrêta et tourna la
tête, étonné de ne plus entendre le tambourin.

L'improvisateur s'éloignait en descendant la côte, craignant de molester
le señor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.

Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le
rez-de-chaussée de la tour, était, en réalité, un soubassement massif.
La porte était au même niveau que les fenêtres supérieures.

Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, éviter une surprise des
pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d'une échelle qu'ils
remontaient à l'intérieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait
fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu'il ne
retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, était comme
usée, à l'extérieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de
taille avaient roulé hors de leurs alvéoles et ces trous formaient comme
des degrés dissimulés pour permettre d'escalader la tour.

Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'était une vaste pièce
circulaire sans autres baies que la porte et la fenêtre opposée,
ouvertures semblables à des tunnels, dans l'épaisseur inusitée des murs.

Ceux-ci, à l'intérieur, étaient soigneusement enduits de cette chaux
spéciale à Iviça, qui donne un aspect riant aux plus sordides
chaumières des plus humbles hameaux.

Dans la voûte, coupée par une lucarne révélatrice de l'ancien escalier
qui conduisait à la plate-forme, on voyait encore la suie des flambées
qui avaient été allumées autrefois.

Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la
porte, la fenêtre et la lucarne. Il n'y avait pas une seule vitre. Mais
on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt
indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d'une
installation définitive.

Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y
trouvait la trace de l'habile main de Pép et de la grâce de Margalida.
Ce qui lui plaisait, c'était la blancheur des murs, la propreté des
trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu'entretenait
jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes
s'étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient
accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites
valves marines, qui avaient la transparence de l'écaille, étaient
rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux
énormes coquilles blanches hérissées d'épines aiguës, et dont
l'intérieur était d'un rose humide comme de la chair de femme. Elles
ornaient la table de travail.

Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de
maïs, l'oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger,
chaque après-midi, Margalida et sa mère.

Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où
Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage
ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des
Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.

Le bruit de la mer arrivait jusqu'à lui, de la grande mer berceuse. Une
lumière mystérieuse, où se mêlaient l'or du soleil et l'azur des vagues,
filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des
murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant
la fenêtre avec un léger battement d'ailes, traçaient des ombres rapides
sur le mur opposé.

Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands
ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu
sombre de la nuit où s'allumaient les premières étoiles. Parfois la
splendeur lunaire pénétrait jusqu'à lui par les volets entr'ouverts.

Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une
extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le
sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains.
La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient
l'air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l'on
martyrise...

Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on
dans les cafés du Borne?...

Quand il s'éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de
pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable.
Et dire qu'il avait pu être comme les autres, qu'il avait adoré
l'existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu'il
menait à présent.

Il promenait son regard sur l'intérieur de la tour.

C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du
palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait
pas d'en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici
de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.

Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du
fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs
filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la
mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages
pétrifiés.

Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un
autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d'une sorte de
tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle
était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches,
granulations dues aux siècles accumulés et à l'eau salée.

Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers
ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux
d'orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la
voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le
silence, il avait fini par effacer le masque, œuvre du temps, et
reconstituer le pur visage, tel qu'il était quelques milliers d'années
auparavant.

--Regarde-la, c'est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida.
N'est-ce pas qu'elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à
Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c'est
qu'elle m'était réservée, qu'elle m'aimait quatre mille ans avant ma
naissance et qu'elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle
possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre
et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout
abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de
siècles qu'une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par
Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne
comprends rien à ces choses...

Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond
étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu'il portait au
señor, et s'imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves
et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée
millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire,
tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des
temps anciens, qui n'était plus qu'une tête. Mais enfin puisque don
Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait
était si extraordinaire!...

Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait
énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et
à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent
voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au
palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui
peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.

Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.

--Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens
habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour
toujours.

Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu'il
projetait, tandis que Pép souriait d'un air incrédule. Ruiné!... Tous
les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur
prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.

Pép ne voulut pas accepter l'argent que lui offrit don Jaime. Il allait
cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes
plus tard.

Et voyant que don Jaime s'obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép
s'employa à la rendre habitable. Il donna l'ordre à ses enfants
d'apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas
descendre à Can Mallorquí pour s'asseoir à leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement
extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui
parvint, contenant quelques lignes d'une grosse écriture mal formée.
C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de
bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu'à Palma il n'y avait rien
de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu'il
était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l'avertir!

Malgré cela, Pablo était un bon ami et s'occupait activement à
débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il
était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes
nouvelles.

Après ce brusque rappel du passé, deux mois s'écoulèrent sans qu'il
arrivât d'autre lettre. Qu'importait à Jaime ce qui se passait dans un
monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce
que la destinée lui réservait; il n'y voulait même pas songer. Le hasard
l'avait amené là, il y resterait. Il n'aurait d'autres plaisirs, que la
chasse et la pêche, d'autres pensées et d'autres désirs que ceux d'un
homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté
tout animale. Il se tenait à l'écart, et n'adoptait pas les habitudes
des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s'intéressait aux
mœurs de cette race rude et quelque peu féroce.

Ainsi, quand un atlót avait atteint l'âge de puberté, son père
l'appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille
assemblée, et lui disait solennellement:

--Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier,
l'atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans
recourir à la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagné un peu d'argent, il complétait son équipement
de paladin en faisant l'acquisition d'un pistolet, orné d'incrustations
d'argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers
étaient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa
vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec
accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les
excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur
saint patron et où l'un des principaux divertissements consistait à tuer
un coq d'un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d'amour où
les jeunes gens s'assemblent pour faire la cour à une jeune fille:
coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l'origine de
rixes et de meurtres.

Dans l'île, il n'y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine
campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que
les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s'entre-tuaient jamais
pour des questions d'intérêt. La jouissance du sol était bien répartie;
en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient
ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l'amour
seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et
faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient,
se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi.
Ils ululaient de loin, avant d'en venir aux mains. L'arme moderne qui ne
lance qu'un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la
cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles,
bourrant le tout fortement. Si l'escopette n'éclatait pas dans les mains
de l'agresseur, l'ennemi était infailliblement réduit en miettes.

Les veillées d'amour duraient des mois et souvent des années. Quand un
paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez
lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous
les Ivicins ont des droits égaux.

Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt,
quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait
disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil.
Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou
moins de minutes pour courtiser sa fille.

Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les
chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de
hennissements et de gloussements; d'autres, solitaires, se contentant de
souffler dans le _bimbau_, instrument composé de deux petites lames de
fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la
fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui
mettaient trois heures à l'aller et autant au retour, et cela deux fois
par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au _festeigo_, pour
parler pendant trois minutes à une atlóta.

En été, ils s'asseyaient en rond sous le _porchú_, espèce de vestibule à
l'entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La
jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite
immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges
rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l'air d'une bergère
d'opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus
plis, qu'aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et
maintenue entre des cordes, afin qu'elle gardât ses plis intacts. Sous
cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu'il
était impossible d'imaginer qu'il y eût de la chair sous cet
amoncellement d'étoffes.

Les concurrents délibéraient longtemps sur l'ordre à suivre, et, une
fois tout bien réglé, ils allaient docilement s'asseoir, l'un après
l'autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les
quelques minutes qui lui étaient assignées.

Si, dans le feu de la conversation, l'un d'eux dépassait le temps
marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des
regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si
malgré cela, il persistait, le plus fort d'entre eux le saisissait par
un bras et l'éloignait pendant qu'un autre prenait sa place. Parfois,
quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait,
l'atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges
d'habileté pour ne pas laisser voir de préférence.

Les veillées se succédaient ainsi, jusqu'à ce que la jeune fille eût
fait choix d'un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses
parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment
reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute
souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n'est guère plus
considérée qu'un animal domestique.

Les atlóts évincés se retirent quand ils n'éprouvent pas une grande
passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques
lieues plus loin. Mais, lorsqu'ils sont réellement épris, ils guettent
la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se
battre avec ses anciens rivaux, et c'est miracle quand il arrive au jour
des noces sans avoir reçu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les
bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au
sortir de la métairie de la jeune fille qu'il courtise, il décharge son
arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d'estime et crie
ensuite: _Bona nit!_ Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille,
il fait les choses dans l'ordre inverse, criant d'abord: Bonne nuit! et
tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier
cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu'il
vient d'insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette
déclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s'étaient
perpétuées dans l'île.

Il goûtait le plaisir que l'on éprouve quand on est installé à une place
commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces
pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui
d'agréables compagnons d'existence. Il s'était plu d'abord à les
regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant
l'influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines
d'entre elles.

Il n'avait pas d'ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers
l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne
sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son
installation l'obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son
costume habituel. Mais, insensiblement, il s'accoutuma à ne plus porter
de cravate; puis, ce fut le faux col qu'il abandonna; enfin, il renonça
aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de
panne des paysans. A la pêche, il s'habitua à marcher les pieds nus
dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les
_atlóts_ de San José et se différenciait par quelques détails de ceux
des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour
sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l'étonnement
que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d'un air grave,
éveillaient dans cette âme ingénue.

Ce jour-là, il l'attendait. Elle allait lui apporter son dîner d'un
moment à l'autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu'une colonne de
fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can
Mallorquí.

Jaime voyait, en imagination, la fille de Pép préparant les aliments,
allant et venant, près du foyer, suivie du regard par sa mère, qui
n'osait pas mettre la main aux mets destinés au señor.

Tout à l'heure, il allait voir apparaître la jeune fille, portant au
bras le panier où se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large
chapeau de paille garni de longs rubans qui préservait des rayons
brûlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l'avait à
peine dorée comme un ivoire ancien.

Quelqu'un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'était
Margalida!... Non, ce n'était pas elle. C'était son frère, Pepét, qui
était à la ville d'Iviça depuis un mois, Pepét qui se préparait à être
séminariste et auquel les gens du pays avaient donné, pour ce motif, le
surnom de _Capellanét_.



II


--_Bon diá tanguí!_ Ayez un bon jour!

Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux
assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la
couleur et la transparence du rubis.

Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura
immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de
son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une
expression de chien fidèle et gai.

--Comment, tu n'es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci
tout en commençant son repas.

Le jeune garçon hocha la tête.

--Si, monsieur, j'étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon
père m'avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez
peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d'un lieu de tortures
redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n'était
pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire
qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s'effaçait. Ah! quel mois il
avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant--à l'aide de
son éloquence... et d'une férule--d'initier ce petit paysan aux beautés
des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la
rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille,
le Capellanét avait reçu quelques coups d'étrivière qui avaient mis sa
patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas été un
prêtre!... Il s'était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu'à Can
Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré
plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l'encrier
sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait
accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer;
Margalida et sa mère avaient dû s'interposer entre eux.

Le sourire de l'atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de
la bastonnade reçue «sans qu'on pût lui arracher un cri». C'était son
père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu'il
les aime; mais qu'un autre vînt essayer de le battre!... Il se
condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d'une race
habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres
moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l'adolescent ne
croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n'y retournerait pas, même
si son père voulait l'y conduire, attaché comme un sac au flanc d'un
âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il
vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l'avenir de ses enfants,
avec cette énergie du paysan qui n'admet nul obstacle à sa volonté,
quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la
maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la
famille.

Jaime s'amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il
n'y avait dans toute l'île d'autre centre d'enseignement que le
séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs
fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.

Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d'entre eux, au temps de leurs études,
avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et joué du couteau et
du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous
la soutane, l'arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils
n'étaient pas impies, d'ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur
permettait pas un tel luxe, mais ils n'étaient pas non plus dévots ni
austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient
attirés par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de
leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux
ayant le goût de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne,
finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus
entreprenants, s'embarquaient pour l'Amérique du Sud--aussitôt qu'ils
avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande
ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous,
au bout de peu d'années, avec l'intention de vivre tranquillement dans
leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au
cœur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence
insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes
jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient
leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour
ne plus revenir.

Pép s'indignait de l'entêtement de son fils qui s'obstinait à vouloir
rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route
de perdition. Il comptait les fils d'amis qui étaient partis pour le
Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé
d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire
chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père
cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres,
se refuserait à suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le
tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las
d'avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée
d'un père qui vient d'être obligé de sévir, l'atlót, tout en se frottant
les côtes, avait proposé un arrangement.

Eh bien! c'était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père.
Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux
garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur
compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée
et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulièrement au cœur. C'était
vraiment là ce qu'il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait
cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu'on
voudrait.

--Le couteau du grand-père! implorait l'enfant. Le couteau de
l'_aguelo_!

Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait à être curé et même, s'il
le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumône qu'on voudrait bien
lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au
bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du
Capellanét fulguraient d'admiration; il la décrivait à Febrer en termes
chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguisée et brunie. On
pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle était
dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père
était un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout
de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son
bonhomme de père n'était rien auprès de la vénération dont il entourait
cette glorieuse mémoire.

Bientôt, poussé par son désir, il s'enhardit à solliciter la protection
de don Jaime. Si le señor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il
demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son
père le lui remit à l'instant.

Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.

--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le
donner, moi je t'en achèterai un, la prochaine fois que j'irai à la
ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu'il
fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne
serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île?
Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer.
Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l'avait prié
de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.

--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à
Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être
mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et
gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Après quelques instants de réflexion, il n'était plus du même avis.
Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La
transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait
qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la
réalité.

--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.

Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour.
Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente.
Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore,
y avait-il beaucoup d'atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux,
n'osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l'avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle,
gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait
partout qu'il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait.
Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de
l'autre côté de la mer, sans voir d'autres atlótas que les Indiennes.
Ah! malheur!

Mais l'indignation du Capellanét durait peu. Il s'enthousiasmait à la
pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux
garçons qui allaient courtiser sa sœur. Il se réjouissait en songeant
à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le
traiteraient tous comme un camarade puisqu'il était le frère de
Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son
amour-propre, c'était Pierre, surnommé le _Ferrer_ parce qu'il était
forgeron. C'était un homme d'une trentaine d'années dont on parlait
beaucoup dans la paroisse de San José.

Le Capellanét l'admirait infiniment, parce qu'il le considérait comme un
grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se décidait à travailler, il
fabriquait les plus beaux pistolets que l'on eût jamais vus dans les
campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux.
D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes
maintenant hors d'usage--il est à remarquer que tout ce qui portait les
marques de l'ancienneté inspirait un respect particulier au jeune
atlót--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau,
d'une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très
personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent
incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu'à la
gueule sans qu'il y eût à craindre qu'elle éclatât.

Mais l'admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre
circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton
plein de mystère et de respect, il dit:

--Le Ferrer est un _vérro_.

Un _vérro_? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de
coordonner ses connaissances sur les mœurs de l'île. Un geste
expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme
dont le courage n'a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà
envoyé _ad patres_ un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse
de son tir et la sûreté de sa main.

Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça
après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l'avait
condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié
d'une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu
en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d'un aussi
héroïque exil!

Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les
particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes
d'un héros.

--Il n'est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à
l'oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut
lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un
teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une
petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui
fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l'allume pas tous les
jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne
travaille que lorsqu'il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux
pistolets qui font l'admiration de tous.

Le Capellanét ajoutait d'un ton confidentiel, qu'il désirait voir le
vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir!
Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire
cadeau d'un de ces bijoux si enviés; qu'en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l'ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des
siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre
compagnie que celle d'une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui
tirait le soufflet pendant qu'il battait le fer rouge! Sa maison n'était
qu'un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme
l'arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à
la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère,
un couteau aussi affilé que celui de l'_aguelo_, si Pép continuait
injustement à lui refuser ce glorieux héritage.

Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du
jeune garçon. Il entrevoyait qu'il serait difficile que le maître de Can
Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne
pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme
un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu
en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également
habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la
contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait
pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à
manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une
idée germait, elle s'y enracinait si profondément qu'il n'y avait ni
ouragan, ni cataclysme qui pût l'en arracher. Pepét serait prêtre et
courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui
agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s'inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de
Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à
lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa sœur montrait ses
préférences pour un autre, l'élu aurait maille à partir avec le brave
des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de
grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans
toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île
s'en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit
sauvage qui s'apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une
autorité supérieure à celle de son père, d'autant plus que le respect
qu'il avait pour elle n'était pas basé sur la crainte des coups. C'est
elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait.
La mère marchait à sa suite, comme une servante, n'osant rien faire sans
la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s'arrêtait avant de prendre
une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et
murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l'atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l'obstination
paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une
parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa
voix douce.

--Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l'enfant, convaincu.
J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu'elle l'est: à moi, elle
ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies,
plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le
festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa sœur, énumérant ses
talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de
chanteuse.

--Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de
poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à
l'ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant
des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et
des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien,
celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant
de l'accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec
un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons
de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne
n'égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien
son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux
Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait
brillamment lutter quand, par les soirées d'été, sous la treille de la
métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute
rougissante, elle se décidait à s'asseoir au centre du cercle
d'auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un
foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce
qu'avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes,
montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à
leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le
dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient
critiqués la vanité et l'égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient
ses vers en chœur, et témoignaient de leur enthousiasme par des
gloussements de joie, reconnaissant à l'improvisatrice la gloire de les
avoir vengées.

--Pepét!... Atlót!

Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le
profond silence des premières heures de l'après-midi, silence chargé de
vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix
devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes
prisonnières de ses bras, il se leva d'un bond... C'était Margalida qui
l'appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

--Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu'elle crie.

Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son
visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il
voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une
hardiesse toute familière.

«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au _siño_ Pép... le
couteau de l'_aguelo_?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

--Oui, tu l'auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te
promets que je t'achèterai le plus beau que je trouverai à la ville
d'Iviça.

Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie
sauvage.

--C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta
Jaime, mais défense de t'en servir, hein! Que ce ne soit qu'un ornement;
rien de plus.

Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par
d'énergiques signes de tête.

--Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilèrent d'un doute cruel... Un ornement! Mais si
quelqu'un l'offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

--Pepét!... Pepét... Atlót!...

Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied
même de la tour. Febrer espérait bien l'entendre de plus près et voir
apparaître, d'abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à
la porte d'entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix
maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements
d'impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l'escalier, la
jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus
fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole,
le fin visage se détachait, d'une pâleur rosée, où semblaient trembler
les deux perles noires de ses yeux.

--Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d'une voix mal assurée, mais avec
un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la
jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime
connaissait ce surnom?... Était-il possible qu'un monsieur grave comme
lui, fit attention à de tels enfantillages?

Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les
pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu'éprouve toute fille d'Ève,
qui, pour la première fois, se rend compte qu'elle est femme et s'entend
adresser une déclaration d'amour.



III


Le dimanche suivant, dès le matin, Febrer descendit au village. C'était
l'un des derniers jours de l'été. Les métairies, d'une blancheur
éblouissante, reflétaient, comme des miroirs, le feu d'un soleil
africain. Dans l'air bourdonnaient des essaims d'insectes. Des figuiers
bas et ronds, appuyés sur leurs tuteurs et formant des toits de verdure,
tombaient les figues ouvertes par la chaleur et éclatant sur le sol
comme d'énormes gouttes de sucre pourpre. De chaque côté du chemin, les
nopals érigeaient leurs haies d'épines. Entre leurs racines poudreuses,
des lézards, peureux et ivres de soleil, glissaient, mobiles émeraudes.

A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur
tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg.
Les atlótas marchaient devant. A côté d'elles cheminaient les
prétendants, escorte fidèle et tenace, échangeant des regards hostiles
et se disputant la plus légère marque de préférence, car plusieurs
d'entre eux faisaient à la fois le siège de la même jeune fille. Les
parents fermaient la marche. C'étaient, pour la plupart, des
travailleurs vieillis avant l'âge par les fatigues et les privations de
la vie des champs, humbles bêtes de somme soumises et résignées, pauvres
hères, à la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la
torpeur de leurs pensées, ils ne se souvenaient des années où ils
jouaient un rôle dans les feisteigs que comme d'un printemps lointain.

Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit à l'église.
Autour d'elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie,
l'école et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante,
symbole du lien qui unissait toute la population, éparse par monts et
par vaux, à plusieurs kilomètres à la ronde.

Jaime, après avoir ôté son chapeau, épongé son front moite, se réfugia
sous les arcades d'un petit cloître précédant l'église.

Il demeura longtemps à regarder les paysans arrivant par groupes et se
hâtant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour.
Par la porte entr'ouverte arrivait jusqu'à lui un épais relent de
respirations ardentes, de sueurs et de vêtements d'étoffe grossière. Il
éprouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les
rencontrait séparément, mais, dès qu'ils étaient réunis en foule, ils
lui inspiraient une insurmontable aversion, et il évitait le plus
possible leur contact.

Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir
du monde. En outre le dimanche était pour lui un jour monotone,
fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de
batelier, le père Ventolera chantant l'office, et les campagnes
solitaires avec leurs maisonnettes fermées, lui donnaient l'impression
d'un cimetière.

Avec un regard de curiosité et un léger salut, les familles
retardataires défilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait
dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la
campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais
leur affabilité n'allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de
se rapprocher de lui spontanément. C'était un étranger, et, qui pis est,
un Majorquin. Sa qualité de señor inspirait une mystérieuse défiance à
ces rustres qui ne parvenaient point à s'expliquer pourquoi ce citadin
s'obstinait à rester dans sa tour isolée.

Dans l'église, s'éleva un long murmure, comme si mille respirations,
longtemps contenues, s'exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction.
Puis des pas, des salutations échangées à voix basse, des heurts de
chaises, des grincements de bancs, des traînements de pieds indiquèrent
la fin de l'office. Et la porte fut obstruée parce que tout le monde
voulait sortir à la fois.

Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vêtues de noir; les
jeunes, fières de montrer leurs beaux atours. Les hommes s'arrêtaient un
instant devant la porte, pour remettre sur leur tête tondue, sauf une
couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu'ils portaient
sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l'ancien haïck
arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus
maintenant que dans les circonstances extraordinaires.

Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabriquée de leurs
propres mains, et la remplissaient de tabac de _póla_, herbe à l'odeur
âcre qui se cultive dans l'île. Les jeunes gens, prenant de fières
attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tête haute,
devant les femmes et les atlótas aimées qui feignaient l'indifférence,
tout en les regardant du coin de l'œil.

Peu à peu, la foule se dispersait:

--_Bon día!... Bon día!..._

La famille de Pép vint saluer Febrer qui l'accompagna jusqu'à Can
Mallorquí.

Pepét, le _bimbau_ aux lèvres, ouvrait la marche. L'instrument rythmait
ses pas avec un bourdonnement de grosse mouche. De temps en temps le
jeune homme s'arrêtait pour lancer une pierre aux oiseaux ou aux lézards
qui montraient leur tête fine dans les interstices des pierres.
Margalida marchait auprès de sa mère, muette et distraite, ses immenses
yeux fixés dans le vague, des yeux superbes de ruminant qui se posaient
de tous côtés sans voir et sans refléter la moindre pensée. Elle ne
paraissait pas se douter que le señor, l'hôte respecté de la tour,
cheminait derrière elle. Pép, également absorbé, révélait ses pensées
par des mots brefs qu'il adressait à Jaime, comme s'il éprouvait la
nécessité de lui faire partager ses idées.

Febrer déjeuna à Can Mallorquí afin d'éviter aux enfants de Pép
l'ascension de la tour. On s'assit autour d'une petite table basse,
devant une grande casserole de riz, et bientôt les convives se mirent à
causer gaiement.

Le Capellanét, oubliant tout à fait sa vie de séminariste et osant
affronter les regards sévères de son père, parla du bal qui aurait lieu
l'après-midi. Margalida songeait aux regards langoureux du Cantó et à
l'orgueilleuse attitude qu'avait prise le Ferrer quand elle était passée
devant les atlóts en entrant à l'église. La mère se contentait de
soupirer:

--Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...

Elle n'en disait jamais plus long, d'ailleurs, et accompagnait, de cette
même exclamation, sa pensée confuse, dans la joie comme dans la douleur.

Pép avait souvent caressé la grosse jarre remplie du vin rosé, que lui
fournissait sa treille. Son visage olivâtre prit de la couleur, et il
s'endormit sur un banc, lança des ronflements sonores, tandis que, sans
être effarouchées par le bruit, les mouches et les guêpes voltigeaient
autour de sa bouche.

Febrer regagna sa tour. Margalida et son frère faisaient à peine
attention à son départ. Les premiers, ils avaient quitté la table, afin
de parler plus librement du bal de l'après-midi, avec cette gaieté de la
jeunesse que gêne la présence d'une personne grave.

Arrivé chez lui, Jaime s'étendit sur sa paillasse et s'efforça de
dormir. Il était triste; il se rendait compte de son isolement et en
souffrait. Oh! l'effroyable ennui du dimanche! Où aller? que faire? Tout
en s'abandonnant à ces tristes pensées, il finit par s'endormir. Il ne
se réveilla que lorsque le soleil commençait à descendre lentement
derrière la ligne des îlots, au milieu d'une buée d'or pâle faisant
paraître l'azur de la mer plus intense et plus profond.

Quand il redescendit à Can Mallorquí, il trouva la métairie fermée.
Personne! Les abois du chien familier ne saluèrent même point ses pas,
comme à l'accoutumée. Le vigilant animal avait quitté la place qu'il
occupait d'ordinaire sous le porche, pour accompagner la famille à la
fête.

«Ils sont tous au bal, pensa Febrer. Si je descendais aussi au
village?...»

Il demeura longtemps perplexe. Qu'irait-il faire, là-bas?

Ce genre de distractions ne lui plaisait guère, car sa qualité
d'étranger semblait paralyser la gaieté des paysans et leur imposer une
certaine contrainte.

A la fin, il se décida à gagner le village. Il avait peur de la
solitude. Plutôt que de passer ainsi le reste de la soirée, tout seul,
il préférait supporter la conversation lente et monotone de gens
simples... une conversation _rafraîchissante_, comme il disait, qui ne
le forçait pas à réfléchir et laissait sa pensée dans une quiétude
presque animale.

Arrivé près de San José, il aperçut le drapeau espagnol flottant sur le
toit de la mairie, et bientôt parvinrent à ses oreilles les battements
secs des baguettes sur les tambourins, ainsi que le son pastoral de la
flûte de roseau et le claquement sonore des castagnettes.

Le bal avait lieu en face de l'église. Jeunes filles et jeunes gens,
debout, se groupaient auprès des musiciens qui étaient assis sur des
sièges bas. Jaime alla se placer à côté de Pép, au milieu d'un groupe de
vieux paysans.

Avec un respect silencieux, ceux-ci s'écartèrent pour laisser passer le
señor de la tour, puis, après avoir tiré quelques bouffées de leurs
pipes, bourrées de tabac de _póla_, ils renouèrent leur conversation
interrompue et devisèrent des rigueurs probables du prochain hiver et
de l'espoir que donnait la récolte des amandes.

Le tambourin, la flûte, et les castagnettes continuaient de résonner,
mais nul couple ne s'aventurait au milieu de la place.

Les atlóts semblaient indécis. Ils se consultaient du regard, comme si
chacun d'eux eût redouté d'ouvrir le bal. D'ailleurs, l'arrivée imprévue
du Majorquin intimidait beaucoup les danseuses.

Jaime sentit qu'on lui touchait le bras. C'était le Capellanét qui lui
désignait quelqu'un du doigt et qui, se penchant mystérieusement vers
son oreille, lui disait:

--Celui que vous voyez là-bas... c'est Pierre, dit le Ferrer, le fameux
vérro.

L'homme qu'il montrait était jeune, d'une taille au-dessous de la
moyenne; cependant son attitude était arrogante et prétentieuse. Les
atlóts se groupaient autour du héros.

Le Cantó lui parlait en souriant, et lui, l'écoutait avec une gravité
protectrice, tout en lançant de temps en temps un jet de salive,
satisfait quand ce jet parvenait à une grande distance.

Soudain le Capellanét bondit au milieu de la place en agitant son
chapeau.

«Eh quoi! allait-on passer ainsi tout l'après-midi à écouter la musique
sans danser?»

Il courut vers les jeunes filles, saisit par les mains la plus grande et
l'entraînant:

--Toi!... lui dit-il.

C'était suffisant comme invitation. Plus le geste était rude, plus il
semblait marquer de tendresse et mériter de reconnaissance.

Le hardi garçon resta, d'abord en face de sa compagne, une fille bien
plantée, mais laide, aux mains rudes, aux cheveux huileux, à la peau
noire, qui le dépassait de la tête; puis il alla vers les musiciens et
protesta violemment:

«Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.»

La Longue et la Courte étaient les deux uniques danses du pays. Febrer
n'avait jamais pu parvenir à les distinguer. La différence ne consistait
que dans le rythme, mais l'air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courbé en forme d'anse et l'autre pendant le
long de sa jupe, commença à tourner sur ses espadrilles. Son rôle se
bornait là; elle n'avait pas autre chose à faire. Elle baissait les
yeux, pinçait les lèvres, c'était de rigueur, avec un air de dédain
pudique, comme si elle eût dansé contre son gré. Et elle tournait,
tournait, traçant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c'était le jeune homme. Cette danse traditionnelle,
probablement inventée par les premiers habitants de l'île, rudes pirates
de l'époque héroïque, symbolisait et mimait l'éternelle histoire: la
poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait
avec le détachement, l'indifférence asexuelle d'une vertu inébranlable,
fuyant les sauts et les contorsions de l'homme et lui présentant le dos
avec dédain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer
constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant à sa rencontre,
pour la forcer à le voir et à l'admirer. C'était une suite de mouvements
frénétiques comme dans les danses guerrières des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle
continuait son mouvement giratoire, sans jamais l'accélérer, tandis que
le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure
congestionnée, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au
bout de quelques minutes. Chaque atlóta pouvait ainsi danser sans effort
avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'était le
triomphe de la passivité féminine qui sourit devant la jactance
prétentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu'il finira par s'humilier
devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraîner les autres. En un
instant, tout l'espace resté libre fut envahi. Sous les jupes lourdes
aux plis multiples et rigides, s'agitaient les petits pieds, chaussés de
blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu'ils avaient choisies. «Toi!»
s'écriaient-ils et aussitôt ils les entraînaient violemment. Quelques
atlóts qui s'étaient laissé devancer, demeuraient immobiles, surveillant
leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue,
ils le tiraient rudement par le bras, et l'éloignaient de la danseuse,
en criant: «Laisse-moi là!» Et, sans autre explication, il prenait sa
place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute fraîche, sans
que celle-ci, continuant à pirouetter, les yeux baissés, la lèvre
dédaigneuse, parût remarquer ce brusque changement.

Pour la première fois, Jaime vit Margalida prendre part à la danse.
Jusque-là elle était restée cachée parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il
la comparait à ses amies, hâlées par le soleil et les travaux des
champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et
brillants, sa sveltesse et jusqu'à la finesse satinée de ses mains, la
distinguaient, comme si elle était d'une race différente. En la
contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle eût pu
devenir une adorable créature. Il devinait en elle une infinie
délicatesse qu'elle-même ne soupçonnait pas; mais, hélas! lorsqu'elle
serait mariée, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait
par être semblable à toutes les autres paysannes, noueuses et tordues
comme des troncs d'olivier.

Quelque chose d'extraordinaire vint le distraire de ses pensées. La
flûte, le tambourin et les castagnettes continuaient à résonner, les
danseurs à bondir, les atlótas à tournoyer, mais dans les yeux de tous
on lisait l'inquiétude; les vieux suspendaient leurs conversations, en
regardant du côté où les femmes étaient assises. Le Capellanét courait
d'un couple à l'autre, parlant à l'oreille des danseurs. Ceux-ci
quittaient la danse aussitôt, disparaissaient, puis revenaient au bout
de quelques secondes, reprendre leur place autour des atlótas qui
n'avaient pas cessé de tournoyer.

Pép esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit à
l'oreille de Febrer:

--Ce n'est rien; l'histoire de tous les bals! il y a du danger, et les
atlóts ont été mettre en sûreté leurs _petites affaires_...

Ces _petites affaires_, c'étaient les pistolets et les couteaux que
portaient les jeunes gens pour bien prouver qu'ils étaient citoyens
d'Iviça. Pendant quelques instants, Jaime vit apparaître des armes de
dimensions extraordinaires; c'était merveille qu'elles pussent être
dissimulées sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les
réclamaient, tendant leurs mains osseuses, désireuses de partager les
risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colère et
d'ardeur héroïque: «Dans quels temps d'impiété maudite vivons-nous, se
disaient-elles, pour que l'on moleste ainsi les gens et que l'on
s'attaque à leurs antiques coutumes?» Et elles criaient: «Par ici! par
ici!» Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous
les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes
femmes, de leur côté, se carraient sur leurs sièges, et écartaient les
jambes pour offrir aux armes prohibées une cachette plus spacieuse.
Toutes les femmes se lançaient des regards résolus et belliqueux. Qu'ils
y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pièces plutôt
que de bouger!

Febrer aperçut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait à
l'église. C'étaient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les
tricornes de deux gendarmes. Ils s'approchèrent lentement, convaincus
sans doute qu'ils avaient été flairés de loin et arrivaient trop tard.
Jaime était le seul qui les regardait; tous les autres, la tête baissée
ou les yeux tournés du côté opposé, feignaient de ne pas les voir. Les
musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un à un
quittaient le bal. Les atlótas abandonnaient les jeunes gens pour aller
se joindre au groupe des mamans.

--Bonsoir, messieurs!

A ce salut du plus âgé des deux gendarmes, le tambourin répondit en
s'arrêtant court, tandis que la flûte lançait encore quelques notes
nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans,
quelques-uns à peine répliquèrent sèchement par un mot bref.

Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gêner les deux policiers.

--Allons, continuez à vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons
pas être des trouble-fête.

Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaquèrent un air endiablé;
mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles,
l'air renfrogné, songeant à l'issue que pourrait avoir l'arrivée
soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que
faisaient le tambourin, la flûte et les castagnettes, se mirent à passer
lentement devant les atlóts, et à les examiner:

--Toi, joli garçon, disait avec une autorité paternelle le plus âgé,
haut les mains!

Et celui qu'il désignait obéissait docilement, heureux d'être ainsi
distingué; il levait ses bras, avançait son ventre, et se laissait
fouiller, en regardant fièrement le groupe des jeunes filles.

Jaime s'aperçut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer
la présence du vérro. Pép, s'approchant de Jaime, lui dit à l'oreille:
«Ces gens à tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas
le Ferrer, ils lui font presque une offense.»

La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les
gendarmes se lassèrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda
malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas être
loin de là; mais ces maigres et sèches moricaudes, pouvait-on les forcer
à quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il
faudrait les en arracher de vive force, et après tout, c'étaient des
dames.

--Messieurs, bonsoir!

Remettant leur fusil sur l'épaule, les gendarmes s'en allèrent... Dès
que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cantó s'empara du
tambourin et s'assit dans l'espace libre, précédemment occupé par les
danseurs. Tous les assistants formèrent un demi-cercle autour de lui.
Les respectables commères avancèrent leurs tabourets de sparterie pour
mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu'il
improvisait de toutes pièces; une relation coupée, suivant l'usage du
pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui
se prolongeait tant que le chanteur avait de l'air dans ses poumons.

De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une
gravité mélancolique à son chant monotone et somnolent.

«Comment voulez-vous que je chante, ô mes amis, alors que j'ai le
cœur déchiré?...»

La voix du _Cantó_ sanglotait doucement pour dire qu'une femme demeurait
insensible à ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme à la
transparence de la fleur d'amandier.

A ces mots, tout l'auditoire tourna les yeux vers Margalida qui
demeurait impassible, sans qu'une timidité virginale fît rougir son
visage. Elle était habituée à recevoir ces hommages d'une poésie fruste,
qui étaient comme le prélude de toute déclaration d'amour.

Le Cantó continuait ses lamentations. Ses joues s'empourpraient sous
l'effort qu'il faisait pour pousser un gloussement douloureux à la fin
de chaque strophe. Son étroite poitrine se soulevait; ses pommettes
s'enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d'azur pâle s'y
dessinaient en relief.

Febrer éprouvait une véritable angoisse en écoutant cette voix dolente.
Il lui semblait que la poitrine de l'improvisateur allait se déchirer,
que sa gorge allait éclater... Mais les paysans accoutumés à ce chant,
aussi exténuant que la danse qui l'avait précédé, ne prêtaient nulle
attention à la fatigue du chanteur qu'ils ne se lassaient pas d'écouter.

Plusieurs atlóts, quittant la foule qui entourait le poète, parurent
délibérer un instant et bientôt s'approchèrent du petit groupe composé
d'hommes mûrs. Ils venaient chercher le _siño_ Pép, le maître de Can
Mallorquí, pour lui parler d'une importante affaire. Ils affectaient de
tourner le dos au Cantó, un pauvre diable qui n'était bon qu'à faire des
chansons en l'honneur des jeunes filles.

Le plus hardi s'avança vers Pép.

--Nous voulons vous parler du festeig de Margalida. Rappelez-vous,
_siño_ Pép, que vous nous avez promis d'autoriser, cette année, le
festeigo de votre fille.

Le paysan les considéra un instant l'un après l'autre, comme s'il les
comptait.

--Combien êtes-vous?

Celui qui avait pris la parole sourit:

--Ah! nous sommes nombreux!...

--Serez-vous vingt? demanda-t-il.

Les atlóts ne répondirent pas tout de suite. Ils calculèrent
mentalement en murmurant les noms de quelques amis absents... Vingt?...
Oh! plus que cela. On pouvait compter au moins sur trente.

Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu'il n'avait pas besoin de se reposer,
le soir venu, et croyaient-ils qu'il allait veiller toute la nuit pour
écouter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra à des calculs compliqués,
tandis qu'il répétait d'un air pensif: «Trente! trente!»

Sa décision fut impérieuse.

Il ne pouvait consacrer à la veillée d'amour plus d'une heure et demie.
Puisqu'ils étaient trente, cela donnait droit à trois minutes par tête.
Trois minutes, montre en main, pour parler à Margalida: pas une seconde
de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et
le samedi.

--Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlóts l'écoutaient d'un air humble que démentait certain pli
ironique de la lèvre.

Le traité fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la première veillée à
Can Mallorquí.

Febrer, qui avait écouté cette conversation, regarda le vérro, qui se
tenait à l'écart comme si sa grandeur ne lui permettait point de
descendre jusqu'à discuter les détails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garçons se furent éloignés pour se réunir à leurs
compagnons, et discuter avec eux sur l'ordre dans lequel devraient à la
veillée se succéder les prétendants, le Cantó acheva brusquement son
élégiaque poésie, en lançant un dernier gloussement, d'une voix
douloureuse qui sembla déchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de
ses tempes, et porta les mains à sa poitrine avec une expression
d'angoisse, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur violacée.

Les atlótas, avec la solidarité de leur sexe, félicitaient Margalida,
lui pressaient les mains, la poussaient en lui demandant de chanter à
son tour pour répondre à ce qu'avait imaginé le Cantó sur la fausseté
des femmes.

--Non, non, je ne veux pas! je ne veux pas! protestait Fleur-d'Amandier
se débattant entre les bras de ses compagnes.

Et sa résistance était si évidemment sincère qu'à la fin les mamans
intervinrent et prirent sa défense.

--Laissez-la donc, cette petite! Margalida est venue pour se divertir et
non pour servir d'amusement aux autres. Croyez-vous donc que ce soit si
facile de tirer soudain de sa tête une réponse en vers?

Le tambourinaire avait repris son instrument des mains du Cantó et
frappait dessus avec la baguette. La flûte, en des gammes rapides,
imitait un rire clair de fillettes, avant d'attaquer la mélodie berceuse
au rythme africain...

Allons, que le bal continue!

Les musiciens jouèrent l'air qui leur parut le plus de circonstance. La
foule des curieux recula, et de nouveau, au centre de la place, on vit
bondir les blanches espadrilles et tournoyer les plis raides des jupes
bleues ou vertes.

Poussé par cette irrésistible attraction que provoque une antipathie
spontanée, Jaime ne cessait de regarder le Ferrer. Le vérro demeurait
silencieux et distrait parmi ses admirateurs qui faisaient cercle
autour de lui. Ses yeux durs, fixés sur Margalida, ne semblaient voir
qu'elle, comme s'il voulait la fasciner de ce regard qui effrayait les
hommes.

Jaime sentit se réveiller en lui l'humeur batailleuse du camorriste
qu'il avait été dans sa jeunesse. Il haïssait le vérro; il regardait
comme une vague offense personnelle la terreur respectueuse que ce
fanfaron inspirait à tous. Ne se trouvait-il donc pas un homme capable
de gifler ce repris de justice?

Le Ferrer, pour la première fois de la journée, prenait part à la danse.

Tout de suite ses bonds furent salués par un murmure flatteur. Chacun
lui témoignait son admiration avec cette lâcheté collective de la foule
qui a peur.

Le vérro, se voyant applaudi, exagérait les attitudes imprévues, les
contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l'enveloppant dans le
réseau compliqué de ses mouvements, tandis qu'elle virait, légère et
rapide, les yeux baissés pour éviter de rencontrer le regard de ce
redoutable galant.

L'heure passait et l'étrange danseur ne semblait point se lasser.
Plusieurs couples avaient déjà quitté le bal. Chacune des danseuses
avait plusieurs fois changé de cavalier, et le Ferrer continuait son
violent exercice sans quitter son air impassible et dédaigneux.

Non sans l'envier, Jaime reconnaissait l'étonnante vigueur du terrible
forgeron.

Soudain il l'aperçut occupé à chercher quelque chose dans sa ceinture
et, sans arrêter ses évolutions, pencher une main vers la terre.

Un nuage de fumée se répandit autour de lui. Entre les blancs flocons
on vit briller deux éclairs pâlis par la lumière du soleil, puis
retentirent deux fortes détonations.

Les femmes, prises de peur, se précipitèrent les unes contre les autres
en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indécis,
applaudirent bientôt violemment et firent entendre d'enthousiastes
clameurs d'approbation.

--Bravo!

Le Ferrer avait déchargé son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprême
galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlóta de
l'île devait se montrer fière.

Et Margalida, bien femme déjà, continua son joli pas fuyant et
provocant, sans se montrer le moins du monde effrayée par le bruit de la
poudre, en digne fille d'Iviça. Elle fixa sur le Ferrer un regard de
gratitude pour le récompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de
lancer un défi à l'autorité, car les gendarmes ne devaient pas être
loin.

Jaime était le seul que ne parût point avoir enthousiasmé cette prouesse
galante du vérro.

Maudit forçat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il était
furieux; mais il y avait quelque chose d'inévitable. Ce drôle, c'était
lui qui le frapperait!



VI


L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de
récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille
coupée par des brèches, où s'engagent des chénaux étroits. Les vagues
s'y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement
chargé de nuages.

Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l'air
assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus
haut. Les flots s'engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas
de canonnade. Les chèvres sauvages qui d'ordinaire bondissaient sur ses
hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le
tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par
les branches de genévrier.

Febrer pêchait souvent en compagnie du père Ventolera, malgré le mauvais
temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait
sans danger faire une bonne pêche. D'autres fois, les pluies d'hiver
obligeaient Febrer à rester dans sa tour. Par ces tristes journées, sa
résignation l'abandonnait. Serait-il condamné à toujours végéter ainsi?
N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s'enfermer dans ce
coin perdu? Sans doute, l'île était fort belle; elle lui était apparue
comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil
brillait, que les arbres étaient verts et que les coutumes des Ivicins
exerçaient sur lui la séduction de la nouveauté. Mais la mauvaise saison
était venue, la solitude lui était intolérable et les mœurs des
paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais
où aller?... Comment s'évader?... Il était pauvre. Toute sa fortune
consistait en quelques douzaines de douros apportés de Majorque, capital
qu'il conservait intact, grâce à Pép qui s'obstinait à refuser toute
espèce de rémunération.

Cependant ses longues réflexions l'amenaient à se résigner à son sort.
Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer à rien. En outre,
cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n'abandonne
jamais le cœur de l'homme, lui faisait escompter la possibilité d'une
chance inespérée, d'un hasard extraordinaire qui arriverait à son heure
pour l'arracher à cette situation. En attendant, comme la solitude lui
était lourde!...

Pép et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans
qu'ils s'en rendissent compte et, obéissant peut-être à un instinct
obscur, ils s'éloignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime
se confinait dans sa réclusion et eux l'oubliaient de plus en plus.

Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus à la tour. Elle semblait
éviter tous les prétextes pour s'y rendre, éludant même les autres
occasions de rencontre avec Febrer. Elle était devenue tout autre. On
eût dit qu'elle commençait une nouvelle existence. Le rire joyeux et
confiant de son adolescence s'était mué en un sourire réservé, le
sourire de la femme qui connaît les embûches du chemin et s'avance d'un
pas prudent et mesuré.

Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois
par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait
s'être rendu compte de grands périls qu'elle ne soupçonnait pas
jusque-là.

Cette galante coutume qui semblait fort naturelle aux insulaires, avait
le don d'exaspérer Febrer. Il ne pouvait s'empêcher de la considérer
comme une bravade et une atteinte portée à ses droits. Il regardait
presque comme une insulte à sa personne l'invasion de Can Mallorquí par
ces atlóts bravaches et amoureux. Il avait jusqu'alors considéré un peu
la métairie comme sa propre maison, mais maintenant que tous ces intrus
y étaient bien accueillis, il n'y retournerait que le plus rarement
possible.

Inconsciemment, il était aussi blessé dans son orgueil en constatant
qu'il n'était plus, comme aux premiers jours, l'unique préoccupation de
la famille. Pép et sa femme voyaient, certes, toujours en lui le maître,
le señor. Margalida, ainsi que son frère, le vénérait comme un puissant
personnage venu de pays lointains, parce qu'Iviça est assurément le lieu
le plus agréable du monde, mais cependant ils n'étaient plus, comme
naguère, exclusivement occupés de lui. Les visites de tous ces jeunes
gens et les modifications qu'elles avaient apportées dans les habitudes
de la maison, faisaient que l'on avait moins de prévenances pour Jaime.
Ils étaient tous inquiets de l'avenir. Quel était celui qui mériterait
de devenir le mari de Margalida?...

Durant les nuits d'hiver, Febrer, enfermé dans sa chambre circulaire,
regardait obstinément une petite lumière qui brillait au loin dans la
campagne. C'était la lampe de Can Mallorquí. Même les soirs où il n'y
avait pas de veillée d'amour et où la famille devait être seule auprès
du foyer, il s'obstinait à rester dans son isolement. Non, il ne
descendrait pas.

Où étaient les belles soirées d'été durant lesquelles on se réunissait
sous la treille couvrant le seuil de Can Mallorquí? Jusqu'à une heure
avancée de la nuit, Febrer, assis sur le banc de pierre, en compagnie de
toute la famille à laquelle était venu se joindre Ventolera,
contemplaient avec eux le scintillement des étoiles dans l'obscurité du
ciel.

Margalida chantait de vieux refrains du pays, d'une voix enfantine, plus
fraîche et plus suave aux oreilles de Jaime que la brise qui peuplait de
légers murmures le grand calme nocturne. Pép, avec des airs d'intrépide
explorateur, narrait ses aventures sur la terre ferme durant les années
où, soldat, il avait servi le roi dans ces contrées lointaines, et
presque fantastiques, qu'étaient la Catalogne et la province de Valence.

Le chien blotti à ses pieds semblait écouter les récits du maître, qu'il
contemplait inlassablement de ses larges prunelles d'or. Souvent, le
fidèle animal se redressait lentement, en faisant entendre des
grognements hostiles: c'est que quelqu'un passait non loin de
l'habitation...

Douces veillées! Febrer en avait la nostalgie. Cependant, il n'y
assisterait plus, désormais. Il évitait maintenant de descendre, le
soir, à Can Mallorquí, craignant de troubler, par son insolite présence,
les conversations de la famille sur l'avenir de Margalida.

C'était surtout les soirs de festeig que Jaime sentait plus que jamais
le poids de son isolement. Sans s'expliquer ce qui l'y attirait, il
restait sur le seuil de sa porte et regardait attentivement du côté de
la métairie. La petite lumière brillait toujours du même éclat, l'aspect
des choses n'avait point changé, et pourtant il s'imaginait entendre,
dans le silence vespéral, des bruits nouveaux, l'éclat de chansons, la
voix claire de Margalida. L'odieux Ferrer était là-bas, certainement, et
aussi ce pauvre diable de Cantó ainsi que tous ces rustres atlóts avec
leur costume grotesque. Comment avait-il pu se plaire parmi ces
campagnards?

Le lendemain, quand le Capellanét venait apporter à la tour le repas de
midi, Jaime l'accablait de questions sur ce qui s'était passé au cours
de la soirée précédente.

En écoutant les réponses du gamin, il croyait voir la famille soupant en
hâte afin d'être prête pour le début de la cérémonie. Margalida
décrochait du plafond la lourde jupe de fête et, après s'en être parée,
elle croisait sur sa poitrine, un foulard rouge et vert, en posait un
autre, plus petit, sur ses cheveux et nouait d'un large ruban
l'extrémité de sa longue tresse. Puis, elle passait à son cou les
chaînes d'or que sa mère venait de lui céder et allait s'asseoir sur le
châle d'hiver qui recouvrait de ses plis une des chaises de la cuisine.

Le père bourrait sa pipe de tabac de _póta_; dans un coin, la mère
tressait des corbeilles de jonc, tandis que le Capellanét se tenait à la
porte, sous la treille, où se groupaient en silence les atlóts venus
pour faire leur cour.

Après s'être rapidement mis d'accord sur l'ordre qu'ils devaient suivre,
à tour de rôle, pour converser avec la jeune fille, les rivaux se
dirigeaient vers la cuisine; en hiver, il faisait trop froid pour que la
veillée d'amour eût lieu sous la treille.

L'un d'eux frappait à la porte.

--Qui que vous soyez, entrez! criait gravement Pép, comme s'il recevait
un visiteur inattendu.

Ils entraient comme un troupeau docile et saluaient la famille:

--_Bona nít! Bona nít!_

Puis, ils prenaient place sur des bancs, comme des enfants à l'école, ou
restaient debout, tenant leurs yeux fixés sur l'atlóta. Auprès de
celle-ci se trouvait une chaise vide, où prenait place un des
prétendants qui, à voix basse, parlait à la jeune fille durant trois
minutes, sous les regards hostiles de ses rivaux. S'il prolongeait un
peu l'entretien, ceux-ci lançaient à mi-voix des protestations
menaçantes.

Il se retirait alors et un autre atlót venait prendre sa place.

Le Capellanét se divertissait fort de ces étranges scènes et trouvait
que la ténacité agressive des prétendants constituait un motif d'orgueil
pour Margalida et sa famille; mais ils avaient beau faire, aucun d'eux
n'avait encore pris l'avantage sur les autres. Depuis deux mois,
Margalida avait répondu à chacun avec le même sourire, une égale bonne
humeur. Elle les avait écoutés l'un après l'autre, sans marquer nulle
préférence, et les mots qu'elle leur adressait les troublaient tous
également. Pepét jugeait sa sœur très habile. Le dimanche, pour se
rendre à la messe, Margalida marchait devant ses parents, entourée de
toute sa cour. «Une véritable armée, affirmait Pepét. Don Jaime devait
les avoir rencontrés plusieurs fois.» Les amies de Margalida, en la
voyant ainsi escortée comme une reine, pâlissaient d'envie.

Les soupirants faisaient assaut de prévenances et d'esprit, s'efforçant
de lui arracher un mot, un signe de particulière faveur. Mais elle,
fidèle à sa manière, leur répondait à tous avec une surprenante
discrétion, un tact parfait, tâchant de prévenir ainsi les querelles
meurtrières qui pouvaient éclater soudain parmi ces jeunes gens
belliqueux, armés et peu patients.

--Et le Ferrer? disait don Jaime au Capellanét.

Maudit vérro! Son nom sortait difficilement de ses lèvres, quoiqu'il y
pensât depuis longtemps.

Le garçon secouait la tête négativement. Le Ferrer n'avançait pas plus
que ses rivaux dans l'estime de Margalida, et le Capellanét ne semblait
pas le regretter outre mesure.

Son admiration pour le vérro s'était quelque peu refroidie. D'ordinaire,
l'amour éveille le courage chez les hommes, aussi tous les atlóts qui
courtisaient Margalida avaient-ils soudain cessé de craindre le terrible
vérro depuis qu'il était devenu leur rival. Ils s'enhardissaient même
jusqu'à railler sa redoutable personne.

Un soir, il s'était présenté avec une guitare, se proposant de retenir
l'attention de la jeune fille au détriment des ses autres prétendants.
Quand son tour arriva, il s'assit auprès de Margalida, accorda son
instrument et commença d'entonner des chansons de la terre ferme
apprises au bagne de Valence. Avant de pincer les premiers accords, il
avait tiré de sa ceinture un pistolet à deux coups et l'avait posé, tout
armé, sur sa cuisse, prêt à faire feu sur le premier qui se permettrait
de l'interrompre. Un silence absolu accueillit cette forfanterie et les
visages demeurèrent impassibles.

Le vérro chanta tant qu'il en eut envie, gardant son pistolet à sa
portée, d'un air triomphant. Mais à la sortie, tandis que les atlóts se
dispersaient dans l'obscurité de la campagne endormie, en faisant
entendre les sifflements d'ironiques adieux, deux pierres, lancées d'un
main sûre, étaient venues abattre le fanfaron sur le sol et, durant
plusieurs soirs, il avait cessé de venir faire sa cour, pour ne pas
montrer sa tête entourée de bandages.

Il n'avait même pas cherché à connaître son agresseur. C'est que ses
rivaux étaient nombreux et, à leur nombre, il convenait d'ajouter leurs
pères, leurs oncles, leurs frères, c'est-à-dire un bon quart des
habitants de l'île, toujours prêts, pour l'honneur de la famille, à
prendre part à un acte de vengeance.

--Je me figure, disait Pepét, que le Ferrer n'est pas aussi brave qu'on
le croit. Et vous, qu'en pensez-vous, don Jaime?

Quand la veillée touchait à sa fin et que Margalida avait causé avec
tous les prétendants, le père qui dormait dans un coin, faisait entendre
un bâillement sonore.

--Neuf heures et demie!... Au lit! disait-il. _Bona nit!_

Et sur cette invitation, tous les atlóts quittaient la maison; on
entendait bientôt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.

En parlant de ces réunions aux cours desquelles il se trouvait dans un
milieu de compagnons braves et bien armés, Pepét se reprenait à soupirer
en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime
se déciderait-il à parler au père, pour le persuader de remettre à son
fils ce joyau de la famille?

Puisque le señor tardait tant à faire cette demande, il devait au moins
se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d'un autre couteau.

Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-là? où
pouvait-il se présenter?

--Patience! répondit Febrer. Un de ces jours j'irai à la ville et tu
auras ton couteau.

Un matin, il s'achemina vers la capitale de l'île, désireux d'avoir sous
les yeux un spectacle nouveau, de changer d'air et de varier ses
impressions, après ce séjour parmi des rustres. Iviça lui fit l'effet
d'une grande ville, à lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se
dirigea vers un magasin où il acheta, pour Pepét, le plus grand, le plus
lourd des couteaux à cran d'arrêt; une arme de dimensions extravagantes,
bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-père.

A midi, Febrer, las de ses allées et venues sans objet à travers le
quartier des marins et les petites rues grimpantes de l'antique
forteresse royale, pénétra dans l'unique hôtel de la ville. Il y
rencontra les clients ordinaires. Dans la salle à manger, il aperçut
quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui
tenait garnison dans l'île.

Le seul désir de tous ces officiers, l'unique but de leur existence
était d'obtenir une permission afin d'aller passer quelques jours à
Majorque on sur le continent, loin de cette île vertueuse et hostile, où
les jeunes hommes étrangers n'étaient admis que comme maris.

Le manque de femmes! ces malheureux garçons n'avaient point d'autre
sujet de conversation. Et Febrer, assis à la grande table d'hôte,
approuvait en silence leur colère et leurs lamentations. Il se sentait
comme eux accablé d'ennui et de dégoût; il lui semblait qu'il était
enfermé, lui aussi, dans une prison où il était soumis aux plus cruelles
privations. Maintenant la capitale de l'île lui paraissait une ville
d'une désespérante monotonie, avec ses demoiselles cloîtrées comme des
nonnes, dans une austérité revêche. La campagne valait mieux; il voyait
en elle une terre de liberté, où, dans l'ingénuité de leur âme, les
femmes s'abandonnaient à leur tendresse naturelle, simplement retenues
par l'instinct de défense que leur avaient légué les mœurs
primitives.

Il quitta la ville l'après-midi. Rien ne restait en lui de l'optimisme
du matin. Il s'apercevait que les rues de la marine étaient
nauséabondes; un relent infect s'échappait des maisons. Dans le ruisseau
grouillaient des essaims d'insectes qui s'élançaient hors des flaques
quand résonnaient les pas d'un promeneur.

Le souvenir des collines qui avoisinaient sa tour, parfumées de plantes
sauvages auxquelles se mêlait l'âcre senteur de la mer, avaient pour son
esprit charmé la douceur souriante d'une idylle.

La charrette d'un paysan le ramena jusqu'à San José. Là, il quitta le
fruste véhicule et entreprit, à pied, l'escalade de la montagne, en
passant à travers les bois de pins courbés par les tempêtes. Le ciel
était chargé de nuages, l'atmosphère lourde et brûlante.

Près de la cabane d'un charbonnier, Jaime aperçut deux femmes qui se
hâtaient à travers la pinède. C'était Margalida et sa mère. Elles
revenaient des Cubells, l'ermitage situé sur un sommet de la côte, près
d'une source qui vivifiait ces pentes abruptes et faisait croître en
abondance orangers et palmiers à l'abri des rochers.

Jaime rejoignit les deux femmes et il aperçut alors, surgissant des
buissons, son ami Pepét qui marchait hors du sentier, une pierre à la
main, pourchassant un oiseau de mer dont les cris aigus avaient dénoncé
la présence.

Ils s'acheminèrent ensemble vers Can Mallorquí et bientôt, sans savoir
comment, Febrer et Margalida ayant accéléré le pas, se trouvèrent en
avant, tandis que la fermière les suivait péniblement, appuyée à
l'épaule de son fils.

La pauvre femme était visiblement souffrante, atteinte d'un mal
incertain qui faisait hausser les épaules au médecin, lors de ses rares
visites, mais qui excitait l'imagination des guérisseuses. Elle venait
avec sa fille de faire un vœu à la Vierge de Cubells, et elles
avaient laissé allumés sur l'autel deux cierges achetés à la ville.

Tandis que Margalida parlait des souffrances de sa mère, elle était
animée par l'inconscient égoïsme de sa jeunesse triomphante et robuste.
Dans l'agitation de la marche, ses joues se coloraient et ses yeux
brillants décelaient une sorte d'impatience. C'était en effet jour de
festeig. Il fallait se hâter d'arriver à Can Mallorquí pour préparer le
dîner de la famille.

Febrer, tout en marchant à ses côtés, admirait la jeune fille. Il
s'étonnait du manque de perspicacité dont il avait fait preuve jusque-là
en ne considérant Margalida que comme une insignifiante fillette, comme
un être sans sexe. Elle était femme, et femme accomplie!

Il se rappelait avec dédain ces demoiselles de la ville pour lesquelles
soupiraient les militaires claquemurés dans l'hôtel. Eh quoi! cette
délicieuse créature allait devenir la proie d'un de ces paysans au teint
sombre, qui la contraindrait au dur travail de la terre, comme une bête
de somme?

--Margalida! murmura-t-il, comme s'il allait prononcer des paroles
importantes. Margalida!

Mais il n'en dit pas davantage. En lui, l'ancien viveur se réveillait.
Le parfum de jeunesse et de pureté qu'exhalait cette femme en fleur
faisait renaître ses instincts de libertinage. En fin connaisseur, il
savourait, plus avec l'imagination qu'avec les sens, l'arôme de la chair
virginale et fraîche.

Et cependant, chose étrange, en vérité! il éprouva soudain une
insurmontable timidité qui l'empêchait de parler... Et puis, n'était-il
pas indigne de lui, de son rang social, de parler d'amour à cette fille
des champs qu'il avait connue toute gamine et qui le vénérait comme s'il
était son père?

--Margalida!... Margalida!

Après ces appels qui éveillaient la curiosité de la fillette, tandis
qu'elle levait doucement sur Febrer ses beaux yeux interrogateurs,
celui-ci se décida à parler. Il lui demanda tout d'abord des nouvelles
de ses prétendants. S'était-elle décidée pour l'un d'eux? Quel serait
l'heureux élu? Le Ferrer?... le Cantó?

Elle baissa de nouveau ses paupières aux longs cils et, dans son
trouble, saisit une des pointes de son tablier qu'elle porta à sa
poitrine. Confuse, toute bouleversée, elle répondit d'une voix
chevrotante comme celle d'un enfant. Elle n'avait pas envie de se
marier. Ni avec le Cantó, ni avec le Ferrer, ni avec aucun autre. Elle
avait accepté les veillées d'amour parce que c'était l'usage; qu'il en
était ainsi pour toutes les jeunes filles de son âge. Et puis (et en
disant cela, elle rougit) cette cour lui causait la petite satisfaction
de faire enrager ses amies, qui étaient jalouses en constatant le grand
nombre de ses prétendants. Elle ne pouvait se défendre d'un mouvement de
gratitude envers les atlóts qui venaient la voir, de si loin, à Can
Mallorquí... Mais de là à les aimer, à les épouser...

Elle avait ralenti le pas, en parlant. Sa mère et son frère les
rattrapèrent, puis les devancèrent bientôt et, quand ils se trouvèrent
seuls, dans le sentier, ils s'arrêtèrent, inconsciemment.

--Margalida!... Fleur-d'Amandier!...

Au diable la timidité! Febrer retrouvait maintenant son audace d'homme à
bonnes fortunes. Que signifiaient ses intempestifs scrupules devant une
paysanne, presque une enfant!...

Il reprit son accent résolu et, mettant dans la fixité passionnée de ses
regards une évidente intention de fascination, il approcha sa bouche
tout près de l'oreille de la fillette, comme pour la caresser par le
doux murmure de ses paroles.

Et lui? Que pensait de lui Margalida? S'il se présentait un jour à Pép,
en lui disant qu'il voulait épouser sa fille?...

--Vous? s'exclama la jeune fille, vous, don Jaime? Sans timidité, cette
fois, elle le fixa de ses sombres prunelles... et se mit à rire. Ah! le
señor avait pris l'habitude de se moquer d'elle et de dire
d'invraisemblables plaisanteries. Son père contait toujours que les
Febrer étaient en apparence sérieux comme des juges, mais en réalité
toujours d'humeur plaisante... Don Jaime voulait encore rire à ses
dépens, comme naguère quand il lui parlait de la statue de terre cuite
qu'il conservait là-haut, dans la tour, cette belle fiancée qui l'avait
attendu pendant plus de mille ans.

Mais, en rencontrant le regard de Febrer, en voyant son visage pâli,
crispé par l'émotion... elle pâlit, elle aussi... C'était un autre
homme; elle découvrait en lui un don Jaime qu'elle ne soupçonnait pas.

Appuyée au tronc frêle d'un jeune eucalyptus qui bordait le sentier et
dont les feuilles avaient pris les teintes rouillées de l'automne,
Margalida se tenait sur la défensive. Elle eut assez d'empire sur
elle-même pour sourire cependant d'un sourire un peu forcé, tout en
feignant de croire encore à une plaisanterie.

--Non, Margalida, répliqua Febrer avec énergie. Je parle sérieusement.
Dis-moi, Margalida, si j'étais un de tes prétendants, et si je me
présentais au festeig, que répondrais-tu?

Elle se blottissait contre l'arbuste comme pour échapper aux yeux
ardents qui l'enveloppaient toute. Son instinctif mouvement de recul fit
se courber le tronc flexible, et une pluie de feuilles dorées, pareilles
à des fragments d'ambre, tomba sur elle, s'emmêla à sa tresse,
s'éparpilla sur ses vêtements. Exsangue, les dents serrées, les lèvres
pâles, elle murmurait d'une voix éteinte des mots inarticulés que l'on
entendait à peine, tel un léger soupir.

Ses yeux agrandis, humides, avaient cette expression angoissée des
humbles d'esprit qui pensent beaucoup de choses, mais se sentent
incapables de les exprimer.

Lui!... l'héritier des Febrer!... un grand seigneur... il épouserait une
paysanne?... Était-il fou?

--Non, Margalida, je ne suis point un grand seigneur; je ne suis qu'un
malheureux. Tu es plus riche que moi. Je ne vis que de la générosité de
ton père... Pép désire pour toi un mari qui fasse valoir ses terres...
Veux-tu que ce soit moi, Margalida? Veux-tu m'aimer, Fleur-d'Amandier?

Elle baissait la tête, cherchant à fuir le regard brûlant qui pesait sur
elle. Puis elle essaya de traduire sa pensée en phrases hachées,
incohérentes... Voyons, c'était une folie; cela ne pouvait être. Comment
le señor pouvait-il prononcer de telles paroles?... Il rêvait,
certainement.

Mais elle sentit tout à coup sa main frôlée par une légère caresse.
C'était la main de Febrer qui saisissait doucement la sienne. Elle osa
le regarder une fois encore et tressaillit en lui voyant une physionomie
qu'elle ne lui connaissait pas. Elle eut alors la sensation d'un grand
danger, avec le frisson nerveux qui le signale.

--Est-ce que tu me trouves trop vieux pour toi? murmurait à son oreille
une voix suppliante. Crois-tu ne pouvoir jamais m'aimer?...

La voix se faisait de plus en plus douce et tendre... mais, dans ce
visage pâle, ces yeux qui semblaient la pénétrer, l'effrayaient. Ils
étaient pareils au regard des hommes qui vont commettre un meurtre. Elle
voulut parler, protester contre les dernières paroles qu'il avait
prononcées. D'un mouvement tendre et craintif de ses sombres prunelles,
elle fit comprendre à Jaime qu'il se méprenait. Il lui apparaissait
comme un être d'essence supérieure pareil aux saints dont la beauté
s'accroît avec les années. Voilà ce qu'elle eût voulu dire, mais la
crainte, le trouble l'empêchaient de parler... Violemment émue, elle
arracha sa main à l'étreinte caressante, et poussée par cette force
nerveuse qui tient du prodige, s'enfuit, comme si sa vie était en
danger:

--Jésus!... Jésus!...

Puis elle se mit à courir et disparut à un détour du sentier. Jaime ne
la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible à
tout ce qui l'entourait, pareil à ces héros de légende qui sont
enchaînés par un charme. Bientôt, comme s'il s'éveillait, il passa la
main sur son front, essayant de coordonner ses idées. Il était pris
d'une sorte de remords, quand il songeait à l'audace de son langage, à
l'effroi de Margalida, à la fuite affolée qui avait terminé leur
entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'était le résultat de
sa visite à la ville. Ce retour à la vie civilisée, cette conversation
des jeunes officiers, qui ne pensaient qu'à la femme, avaient bouleversé
son calme de solitaire, en réveillant ses passions d'autrefois... Mais
non! il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Ce qui importait,
c'était que Margalida connût ce qu'il avait vaguement pensé dans
l'isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu'ici donner à ses désirs une
forme précise.

Il continua sa route à pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de
Can Mallorquí. Margalida était allée retrouver les siens. Du haut d'une
colline, Febrer les vit qui suivaient déjà la vallée dans la direction
de la métairie.

Il passa devant sa tour, sans s'arrêter, et marcha vers la mer. Il alla
s'asseoir à l'extrémité d'une roche gigantesque, dont la base avait été
minée par l'assaut incessant des vagues, et qui, presque détachée de la
côte abrupte, surplombait, menaçante, la mer et les écueils. Le
fatalisme qui faisait le fond de son caractère l'avait poussé à choisir
cette place. Plût à Dieu que se produisit à cet instant la catastrophe
attendue, et que son corps, entraîné dans l'effroyable chute, disparût
au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide
d'un Pharaon!...

Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout à coup dans une
déchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des
lueurs d'incendie. Les vapeurs noires de l'horizon se bordèrent
d'écarlate. L'écume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la
côte sembla envahie d'un courant de lave en fusion.

Sous la splendeur de cette lumière, qui annonçait la tempête, Jaime
contemplait à ses pieds le va-et-vient des flots, qui se précipitaient
avec fracas dans les cavités de la roche, et mugissaient en se tordant
furieusement dans les ruelles tortueuses creusées entre les écueils. Au
fond de cette masse verdâtre que l'illumination du couchant semait
d'irisations opalines, on distinguait, accrochée aux rochers, toute une
flore étrange. Des forêts minuscules aux frondaisons visqueuses, où
s'agitaient des bêtes aux formes fantastiques, les unes rampantes et
agiles, les autres engourdies et sédentaires, recouvertes de dures
carapaces, grises ou rougeâtres, hérissées d'armes défensives, de
tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes
s'acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en
faisant briller dans la rapidité de leur fuite, leur transparence de
cristal.

Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne
croyait plus à son importance d'être humain, et il ne se jugeait pas
supérieur à ces petits monstres qui s'agitaient parmi les végétaux de
l'abîme sous-marin...

Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colères,
accablait Jaime, éveillant tout un monde d'idées, peut-être nouvelles
pour lui, mais qu'il accueillait comme de vagues réminiscences d'une vie
antérieure, comme des pensées qu'il aurait eues déjà, il ne savait où ni
quand.

Un sentiment de respect pénétrait tout son être et lui faisait oublier
tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse
admiration devant l'éternelle beauté de la mer. «La mer! Les organismes
mystérieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les
habitants de la terre, soumis à la tyrannie de l'ambiance, se
reproduisant à travers les siècles, comme s'ils étaient éternellement
une même créature. Là aussi les morts commandent. Les forts poursuivent
les faibles et sont, à leur tour, dévorés par d'autres, plus puissants
encore, comme le furent leurs plus anciens prédécesseurs dans les eaux
encore tièdes du globe en formation. Tout est semblable, tout se répète
à travers les âges. L'animal de combat cuirassé de pourpre sombre, armé
de griffes recourbées et de pinces de torture, implacable guerrier des
vertes cavernes sous-marines, n'a jamais pu s'unir au poisson gracieux,
faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d'argent irisé, au
milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dévorer,
d'être vainqueur; mais s'il est désarmé, si ses crocs formidables sont
brisés, il doit s'abandonner à l'infortune sans protester, et mourir.
Mieux vaut la mort que l'obligation de renier ses origines, de ne pas
accepter la lourde fatalité de la naissance. Pour les êtres vraiment
forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu,
pas plus sur terre qu'au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre
grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent
l'existence...»

Tandis que Febrer songeait à ces idées troublantes, le soleil s'était
couché. La mer était devenue presque noire, et le ciel prenait des
teintes plombées. Sur l'horizon brumeux, les éclairs serpentaient en
lignes de feu, telles des couleuvres géantes. Jaime sentit, sur son
visage et sur ses mains, l'humide baiser des premières gouttes de pluie.
Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait éclater.
Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l'extrême
pointe du rocher, pris d'une sourde colère contre la fatalité, et se
révoltant, avec toute la violence de son caractère, contre la tyrannie
du passé.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des ancêtres? Pourquoi les
morts commanderaient-ils? Pourquoi s'obstineraient-ils à assombrir notre
ciel?

Soudain l'orage se déchaîna. Un éclair teinta la mer d'une lueur livide,
tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, répercuté de grotte en
grotte et de sommet en sommet. En même temps il sembla à Febrer qu'une
lumière resplendissante, qu'il voyait pour la première fois, venait tout
à coup de ses rayons éblouissants, dissiper les brouillards qui
jusque-là lui avaient caché la vérité. Jaime, comme si un homme nouveau
était en lui, se moqua des pensées où il se complaisait tout à l'heure.
Sans doute ces bêtes d'une organisation rudimentaire qu'il voyait se
mouvoir entre les rochers, étaient asservies à l'influence du milieu où
elles s'agitaient, faisant exactement ce qu'avaient fait avant eux et ce
que feraient à l'avenir les animaux de leur espèce. Mais l'homme, lui,
n'était pas l'esclave de l'ambiant. Il pouvait le modifier à son gré. Il
avait vaincu la nature, il l'avait soumise. Qu'importait à Jaime le
milieu où il était né? Il s'en créerait un autre, s'il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses réflexions. La tempête
faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dégouttait à flots des
bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s'était faite soudain.
De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il
courait maintenant avec la joie exubérante de celui qui, longtemps
enfermé, sans pouvoir, faute d'espace, donner carrière à son activité,
est enfin délivré! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des
éclairs, un doigt levé, il lançait son bras droit en avant et frappait
de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mépris,
familier aux gens du peuple.

--Je ferai à ma tête! criait-il, se plaisant à entendre sa voix, bien
qu'elle se perdit dans le fracas de la tempête. Ni les morts ni les
vivants ne me commanderont à moi!... Voilà pour mes nobles ancêtres!...
Voilà pour mes idées d'autrefois!... Voilà pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaieté de gavroche.

Tout à coup une lumière rouge l'enveloppa, tandis qu'au-dessus de sa
tête le tonnerre éclatait. Ce fut comme un coup de canon; on eût dit que
la côte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense
cataclysme. «La foudre doit être tombée tout près», dit Jaime. Sa
pensée, absorbée par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le
fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer
aux combats héroïques de ce mécréant, qui se moquait de Dieu comme du
diable, et ne connaissait d'autre loi que sa volonté. Celui-là, Jaime ne
le reniait pas. Il l'adorait. C'était le rebelle, son véritable aïeul,
le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s'enveloppa dans
le burnous de laine grossière qui lui servait pour ses excursions
nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses pensées,
jusqu'au moment où Pepét lui monterait son souper.

L'orage semblait s'être concentré sur l'île. La pluie s'abattait sur les
champs, qu'elle transformait en bourbiers. L'eau se précipitait le long
des sentiers en pente, devenus des ravins d'où elle débordait. A la
lueur rapide des éclairs, on voyait, comme dans un rêve, la mer noirâtre
où bouillonnait l'écume, la campagne submergée, que des poissons de feu
semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le
ruissellement de leur feuillage...

Ce soir-là, dans la cuisine de Can Mallorquí, une foule d'espadrilles
boueuses et de vêtements fumants montraient que, malgré l'orage, les
prétendants étaient à leur poste. La veillée d'amour se prolongeait.
Pép, d'un air paternel, avait permis aux atlóts d'attendre la fin de
l'orage, une fois la séance galante terminée. Il avait pitié de ces
jeunes gens forcés de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait été
prétendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-être l'orage
finirait-il vite; sinon, ils resteraient à la métairie; ils coucheraient
où ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit était
bien vite passée!

Les jeunes gens, enchantés de cette aubaine, contemplaient Margalida,
parée de son costume de fête, assise au centre de la pièce, à côté d'une
chaise vide. Tous y avaient pris place déjà, à tour de rôle.
Quelques-uns, les yeux enflammés de désir, auraient bien voulu
récidiver, mais ils n'osaient.

Le Ferrer, désireux d'éclipser ses rivaux, pinçait de la guitare et
chantait à mi-voix, accompagné par le roulement du tonnerre. Le Cantó,
blotti dans un coin, méditait un nouveau poème. Quelques jeunes gens
saluaient de plaisanteries la lueur des éclairs, filtrant par les fentes
de la porte. Le Capellanét souriait, assis par terre, appuyant son
menton sur ses deux mains.

Pép somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa
femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois
qu'un coup de tonnerre plus violent ébranlait la maison. Elle mêlait à
ses gémissements des fragments d'oraisons murmurées en castillan, pour
qu'elles fussent plus efficaces. «_Santa Barbera bendita, que en el
cielo estás escrita..._»

Margalida, insensible aux regards de ses prétendants, semblait près de
s'endormir sur son siège.

Soudain, deux coups furent frappés à la porte. Le chien qui, peu
d'instants auparavant, s'était dressé, comme s'il avait deviné la
présence d'un étranger dans la cour, s'étira, mais sans aboyer et sa
queue s'agita joyeusement.

Margalida et sa mère se tournèrent vers le seuil avec quelque
inquiétude. Qui était-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui
pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorquí? Pourvu que rien ne
fût arrivé au señor!

Pép, réveillé par l'appel, se leva: «_Avant qui siga!_» dit-il. Il
invitait ainsi l'étranger à pénétrer sous son toit, avec la majesté
antique du _pater familias_, selon l'usage latin, maître absolu dans sa
maison. La porte n'était que poussée. Elle s'ouvrit, laissant passer une
rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la
lueur d'un éclair, se détacha sur le ciel livide une silhouette
encapuchonnée, une espèce de pénitent tout ruisselant, dont le visage
était presque entièrement caché.

D'un pas décidé, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du
chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla
s'asseoir à côté de Margalida, sur la chaise réservée aux prétendants
et, rejetant son capuchon sur ses épaules, fixa ses yeux sur la jeune
fille.

--Ah! gémit-elle en pâlissant, les yeux agrandis par la surprise.

Et son émotion fut telle, son mouvement de recul si brusque, qu'elle
faillit tomber.



TROISIÈME PARTIE



I


Deux jours après, comme Jaime, revenu de la pêche, attendait dans sa
tour qu'on lui apportât son repas, il vit entrer Pép qui disposa sur la
table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennité.

Le paysan tenta de s'excuser pour cette visite insolite. Sa femme et
Margalida s'étaient rendues une fois encore à l'ermitage des Cubells, et
le gamin les avait accompagnées.

Febrer, qui avait passé toute la matinée en mer, se mit à manger de bon
appétit; mais l'air grave de Pép finit par attirer son attention.

--Pép, tu as quelque chose à me dire et tu n'oses pas.

--C'est vrai, maître.

Et Pép, comme tous les timides, qui hésitent et tergiversent avant de
parler, mais qui, après s'y être risqués, vont de l'avant, poussés par
leur timidité même, exposa sa pensée avec une rude franchise.

«Oui, il avait quelque chose à dire; quelque chose de très important. Il
y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se
taire. S'il s'était aujourd'hui chargé d'apporter lui-même le dîner du
señor, c'était pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi
se moquait-il de ceux qui l'aimaient tant?»

--Me moquer de vous? se récria Febrer.

--Hélas! c'est la vérité pourtant, affirmait Pép avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l'orage? Quel caprice avait poussé
le señor à se présenter en plein festeig et à s'asseoir auprès de
Margalida comme s'il eût été l'un de ses prétendants?

--Ah! don Jaime, les veillées d'amour sont choses sérieuses pour
lesquelles des hommes s'entretuent. Je sais bien que les messieurs de la
ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considèrent presque comme
des sauvages les paysans de notre île! Mais il convient de respecter les
usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu'ils
aient d'être joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

--Mais, mon bon Pép, je te jure que je n'ai jamais eu l'intention de me
moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prétends à
la main de ta fille, tout comme le Cantó, comme ce vérro antipathique,
comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour à
Margalida... L'autre soir je me suis présenté au festeig parce que je
suis las de souffrir, parce que j'ai enfin compris la cause des
tristesses qui, depuis longtemps, m'accablent, parce que j'aime
Margalida, enfin, et que je l'épouserai... si elle y consent.

Son accent, sincère et passionné, effaça les derniers doutes du paysan.

--Alors, c'est bien vrai? s'exclama-t-il. L'atlóta m'avait bien laissé
entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l'interrogeai sur le
but de votre visite... Je n'avais pas ajouté foi à ses paroles, tout
d'abord; les filles sont si présomptueuses!... Elles s'imaginent que
tous les hommes sont follement épris d'elles... Ainsi, c'est la vérité?

Cette certitude faisait sourire Pép, comme quelque chose d'inattendu et
de bouffon.

--Voyons, don Jaime, nous sommes assurément très honorés, moi et les
miens, de cette marque d'estime que vous donnez à Can Mallorquí. Il n'y
a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu'elle va
désormais être gonflée d'orgueil; elle s'imaginera qu'elle est digne
d'un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non,
cela ne peut être, señor... vous sentez bien que cela ne peut être...
Vous avez déjà réfléchi, n'est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir
avec moi que votre acte de l'autre soir était une plaisanterie... un
caprice?...

Febrer secoua la tête énergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il
avait conscience de la passion qu'il éprouvait pour elle et il irait
jusqu'au bout. Il se proposait d'aller de l'avant, suivant sa volonté,
en dehors de tous scrupules et préjugés. Il aimait Margalida et se
déclarait un de ses prétendants, usant des mêmes droits que n'importe
quel atlót d'Iviça. Il avait dit.

Pép, scandalisé par ces paroles, froissé dans son respect des
traditions, leva les bras au ciel:

--_Señor Dios!... Señor Dios!..._

Il éprouvait le besoin de prendre le Seigneur à témoin de son émoi et de
son étonnement. Un Febrer voulant donner son nom à une fille de Can
Mallorquí!... Il semblait à Pép que toutes les lois de la nature étaient
bouleversées, comme s'il voyait la mer près d'engloutir l'île; comme si
les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect déposé dans l'âme de ce paysan durant ses longues années
de servitude; la vénération religieuse que lui avaient inculquée ses
parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu'on
nommait «les maîtres», se réveillaient en lui pour protester contre cet
absurde projet, qui lui paraissait un défi à la hiérarchie sociale et à
la volonté divine.

--Voyons, don Jaime. Je recommence à croire que tout ceci n'est qu'un
jeu... mais votre air sérieux m'avait trompé. Don Horacio, se plaisait
aussi à nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant
sa gravité de juge. Non! le descendant d'une famille comme la vôtre, ne
peut s'allier à de pauvres paysans!

--Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis à tes dépens!... Si
tu me chassais, je ne saurais où me réfugier.

--Pauvre! allons donc! Un Febrer n'est jamais pauvre! C'est impossible!
Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renonça à convaincre le fermier. Tant mieux, après tout, s'il le
considérait comme riche. De cette façon, au moins, tous ces atlóts, dont
il était devenu le rival, ne pourraient dire qu'il cherchait à s'allier
à la famille de Pép, pour rentrer en possession de Can Mallorquí.

--Mais enfin, sais-tu si Margalida m'aime ou ne m'aime pas? Es-tu sûr
que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?

Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et
se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire
malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il
manifesta le peu d'importance qu'il attachait à la pensée des femmes...
ces êtres inférieurs, selon l'opinion des paysans.

--Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu'elles pensent, don Jaime?...
Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute
disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes
s'imaginent qu'un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever
dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.

Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:

--Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s'en rendre
bien compte elle-même. Quand on est jeune, le cœur s'enflamme plus
facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l'autre
soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de
blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de
son cœur!

Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci
dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:

--De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas...
Qu'elle pense ce qu'elle voudra! Je m'y oppose formellement, parce que
je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne
faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n'en résulte rien
de bon.

Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait
à partir.

--Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de
rustre, convenons que tout ceci ne fut qu'une plaisanterie et que,
désormais, vous ne tourmenterez plus l'atlóta par vos fantaisies...

--Non, Pép. J'aime Margalida, et j'irai lui faire ma cour du même droit
que n'importe quel jeune homme de l'île.

Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que
cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser
de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient
peut-être jusqu'à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé
d'honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui,
Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San
José et qu'il se joindrait à eux dans le cloître de l'église?
N'allaient-ils pas le qualifier d'ambitieux et dire qu'il voulait faire
de sa fille une demoiselle?... Et il n'y avait pas que cela à redouter.
Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait
s'allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l'autre soir,
quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s'asseoir à côté de
Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur
stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter
contre l'étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre
comme ils sont. Ils se battent, s'entre-tuent sans mêler à leurs
différends les gens du dehors, parce qu'ils les savent étrangers à leur
vie, indifférents à leurs passions. Mais si l'étranger s'immisce dans
leurs affaires, surtout s'il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

--Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous
en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à
cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de
la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de
vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous
attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d'abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta
avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces
craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre
avec tous les atlóts de l'île. Il n'existait pas, dans tout Iviça, un
seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d'amant se
joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps
immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait
d'ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.

Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et
le fusil accroché au mur.

Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de
découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été
ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre
les plus grandes folies!... Inutile d'essayer de convaincre le señor. Il
était têtu et orgueilleux comme tous les siens!

--Que Votre Seigneurie fasse ce qu'elle voudra, don Jaime. Mais
souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous
attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se
diriger vers la ferme d'un pas alourdi, puis disparaître derrière les
buissons de Can Mallorquí.

Febrer allait quitter le seuil où il s'était attardé à le suivre de
l'œil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui,
après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait
l'apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre
à quatre l'escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer,
il se mit à rire de tout son cœur. Depuis le soir où le señor s'était
inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec
lui. Ce n'était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que
Margalida plût au _señor_ et que celui-ci désirât en faire sa femme...

--Tu n'étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.

Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa sœur à
moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son
père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer
de choses sérieuses avec don Jaime et que c'était pour cela qu'il les
avait éloignés tous et s'était chargé de porter le dîner. Depuis deux
jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait
longtemps hésité, retenu par le respect qu'il portait au _maître_ et
aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s'était décidé.

«Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellanét parlait de
lui?»

Le jeune garçon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur
du señor. Sa sœur ne disait rien: tantôt elle souriait, quand on
prononçait le nom de don Jaime, tantôt ses yeux s'emplissaient de larmes
et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en
conseillant au Capellanét de ne point se mêler de cette affaire et de
donner satisfaction à leur père en retournant au séminaire.

--Tout cela s'arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de
l'importance que prenait sa personne, cela s'arrangera, c'est moi qui
vous le dis. Je suis sûr que ma sœur vous aime beaucoup... seulement
elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait espérer que
vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l'air fou: le père
est renfermé et parle tout seul; la mère gémit et appelle la Vierge à
son secours; Margalida pleure...

Pendant que le Capellanét parlait des sentiments de Margalida, il avait
une autre préoccupation.

Il songeait à ses anciens amis, les atlóts qui courtisaient
Fleur-d'Amandier.

--Attention! Ouvrez l'œil!... Je ne sais rien de précis, ils ont
l'air de se méfier de moi et cessent de parler en ma présence. Mais
certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils
paraissaient se détester et se fuyaient. Aujourd'hui, ils sont unis
contre l'étranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu
rassurant. Le seul qui crie et qui s'agite comme un mouton enragé, c'est
le Cantó. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en
jurant, entre deux quintes de toux, qu'il veut tuer le Majorquin.

Ils n'ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils
vous ont vu entrer à la ferme et vous installer à côté de Margalida, ils
sont d'abord demeurés hébétés de surprise. Moi aussi, je n'en ai pas cru
mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma sœur ne
vous était pas indifférente... Vous me parliez trop souvent d'elle, mais
maintenant les prétendants de ma sœur se sont ressaisis, et ils vont
agir. Et ils n'ont pas tort! A-t-on jamais vu un étranger venir à San
José pour enlever la jeune fille qu'ils courtisaient, aux plus vaillants
atlóts de l'île!

Mais n'importe! Vous l'aimez, cela suffit. Pourquoi ma sœur
irait-elle travailler la terre et mener une pénible existence de
fatigues, quand un monsieur comme vous l'a distinguée?... En outre (et
en disant ces mots, l'espiègle souriait avec malice), ce mariage me
plaît à moi. Vous n'allez pas cultiver les champs, n'est-ce pas? Vous
emmènerez Margalida; alors le vieux, n'ayant plus de gendre à qui
laisser _Can Mallorquí_, me permettra d'être fermier, de me marier et...
adieu l'état de curé!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma
sœur. Je suis là, moi, le Capellanét, pour vous soutenir et me battre
avec la moitié du pays, s'il le faut.

Bientôt, et non sans quelque hésitation, il prenait un air de grand
homme modeste qui craint de révéler son importance, et, plongeant sa
main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait
un couteau.

--Hein? disait-il en admirant l'acier qu'il faisait miroiter sous les
yeux de Febrer.

C'était la fameuse _navaja_ que Jaime lui avait offerte peu de jours
auparavant.

--Hein? répéta-t-il en regardant Jaime comme s'il le prenait sous sa
protection.

Et il passait amoureusement l'extrémité de son doigt sur le fil
tranchant, ou l'appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupté
qu'il éprouvait d'en sentir la piqûre. Quel bijou!

Febrer approuva de la tête. Oui, c'était une arme sûre; il l'avait
soigneusement choisie à Iviça pour l'offrir à Pepét.

--Avec une telle amie, poursuivait l'aventureux garçon, nous ne
craignons personne. Le Ferrer? Qu'il y vienne. Le Cantó et tous les
autres?... Nous n'en avons cure. Et Dieu sait si je grille d'envie de
m'en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il
est d'avance condamné à mort!

Avec la tristesse d'un grand homme qui voit le temps s'écouler sans
qu'il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pepét ajouta:

--Quand mon grand-père avait mon âge, on raconte qu'il était déjà vérro
et qu'il était redouté dans toute l'île.

Le Capellanét passa une grande partie de l'après-midi à la tour. Les
ennemis supposés de don Jaime qu'il regardait comme les siens, firent
l'objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en
rêvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la
mort des adversaires, tandis que lui, Pepét, sauvait don Jaime, au prix
d'héroïques efforts.

Celui-ci s'amusait beaucoup de la pétulance du jeune garçon et raillait
son humeur batailleuse.

Le soir venu, Pepét se dirigea vers la ferme afin d'aller quérir le
souper du señor. Il rencontra sous le porche plusieurs prétendants de
sa sœur qui, venus de très loin pour le festeig, attendaient, assis
sur les bancs de pierre, que l'heure d'entrer dans la maison eût sonné.

A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'œil
durci, la figure renfrognée, la main agitée d'un imperceptible
frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges,
prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante
expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules,
il tira son revolver de sa ceinture et l'examina scrupuleusement,
faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches
neuves. Sans l'ombre d'une hésitation, il enverrait les six balles dans
la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu
barbare, implacable, comme l'un de ces Febrer, lions de la mer, qui
abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour
ne pas mourir.

Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient
dans l'obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main
était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant
le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres
debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper
dans la cuisine.

En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la
présence d'autres groupes dans l'attente.

--_Bona nit_, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations
cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces
hommes.

Jaime, le front haut, l'air altier, s'appuya contre un pilier du porche.
Il n'éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable
s'emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l'entouraient,
pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces
frissons qui agitent les amoureux à l'approche de la bien-aimée, quand
ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme
s'ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la
silhouette de Pép apparut.

--En avant, les gars!

Ils entrèrent, l'un après l'autre, saluant gravement le maître de la
maison et sa famille, et s'installèrent sagement sur les bancs et les
chaises de la cuisine.

Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là,
parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple
prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?...
Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules.
Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait
d'ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que
rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand
seigneur. Il ne voulait être qu'un prétendant au même titre que les
atlóts qui l'entouraient.

Pép lui fit place à sa droite, et s'efforça de le distraire par sa
conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de
Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur
son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine
timide l'admiration de ses courtisans.

L'un après l'autre, ils prenaient place auprès d'elle et lui
adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les
garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l'on n'entendait pas,
comme à l'accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils
trompaient l'énervement de l'attente.

On eût dit qu'une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait
leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s'il y avait
un mort dans la pièce voisine.

Seule, la présence de l'étranger, de l'intrus dont la race et les
mœurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah!
maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège
voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu'il avait
été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de
l'entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille,
resta bouche bée, lorsqu'il le vit s'éloigner sans attendre la fin de sa
phrase.

Febrer s'assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant
obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si
tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées
par l'étranger. Mais Pép, devinant l'intention des atlóts, se mit à
causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu'ils
devaient exécuter le jour suivant.

--Margalida! Fleur-d'Amandier!

La voix de Febrer s'était faite douce et caressante.

Il était venu, elle pouvait s'en convaincre, pour lui prouver que son
amour était sincère et que ce n'était pas un caprice passager qui le
poussait vers elle, ainsi qu'elle avait paru le croire. Et lui-même ne
savait comment cette passion avait pris racine en son cœur. Il avait
ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une
vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré
hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin
compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.

Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il
n'était plus très jeune... il était pauvre... mais il l'aimait si
ardemment! Qu'elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la
torturante incertitude dans laquelle il vivait...

...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer
et son souffle ardent, hocha lentement la tête.

--Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j'ai peur
pour vous!

Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les
brûler tous deux de leurs yeux enflammés.

Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de
suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui?
de quoi?

Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous
leurs parents et amis réunis.

--Non, Margalida, je n'ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni
pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c'est de répondre
à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?

La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient
décolorées; ses joues d'une pâleur livide; elle remuait ses paupières
pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était
prête à pleurer.

On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa
gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses
larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en
provoquant l'explosion de toutes les colères sourdes amassées autour
d'elle; mais la contrainte qu'elle s'imposait ne faisait qu'accroître
son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux
et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne
le point voir.

La mère qui, auprès de l'âtre, tressait des corbeilles silencieusement,
devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille.
Pép, de son côté, ému de l'inquiétude qui se lisait dans ses yeux,
intervint à propos.

--Neuf heures et demie! cria-t-il.

Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts.
Voyons, il était tôt encore; l'heure n'avait pas sonné, il s'en fallait
de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec
son entêtement d'homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant,
il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit toute grande. «Neuf heures et
demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui
semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant.
«_Bona nit!..._»

Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu'ils sortaient. Comme
Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par
le bras en lui disant qu'il devrait attendre un instant et que lui-même,
Pép, l'accompagnerait jusqu'à la tour. Il regardait avec inquiétude le
Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement
son départ.

Mais, d'un brusque mouvement, Jaime s'était dégagé, et, sans répondre,
il quitta la maison. Qu'avait-il besoin qu'on l'accompagnât? Il était
exaspéré par le silence de Margalida qu'il interprétait comme une
défaite; par l'attitude hostile des atlóts; enfin par la façon étrange
dont la veillée avait pris fin.

Les jeunes gens se dispersèrent, ce soir-là, sans les cris, les chansons
et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme
s'ils revenaient d'un enterrement. Quelque chose de tragique semblait
flotter dans les ténèbres.

Sans retourner la tête, Febrer continua son chemin. Il avait comme un
vague espoir d'être suivi par quelqu'un et prenait pour les pas d'un
ennemi acharné à sa poursuite les légers froissements des branches de
tamaris agitées par la brise nocturne.

En arrivant au pied de la colline, à l'endroit où les buissons étaient
plus épais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement
éclairé par le rayonnement des étoiles, sa silhouette se détachait
nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait
nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fébrile sur la
détente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l'avait donc
suivi? le fameux vérro n'apparaîtrait-il pas, ou n'importe quel autre de
ses rivaux?

Les minutes s'écoulèrent et nul adversaire ne survint.

Autour de lui, la végétation sauvage, agrandie par l'ombre et le
mystère, semblait railler sa colère; la sérénité de la nature endormie
le gagnait enfin. Il haussa les épaules avec mépris et, toujours le
revolver au poing, continua sa route jusqu'à la tour, où il s'enferma.

Il passa toute la journée suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De
retour chez lui, il trouva son souper déjà froid sur la table. Des croix
et son nom: Febrer, gravés au couteau sur la muraille, lui révélèrent la
visite du Capellanét. Le séminariste ne pouvait laisser passer une
occasion de se servir de son arme, ne fût-ce que pour gratter la pierre.

Le lendemain, Pepét arriva à la tour avec un air mystérieux. Il avait
des choses de la plus haute importance à communiquer à don Jaime.
L'après-midi précédent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de
pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperçu, de loin, sous le
hangar de la forge, le vérro, en grande conversation avec le Cantó.

--Et après? demanda Febrer.

--Comment! cela ne vous fait rien soupçonner? repartit le malicieux
garçon, mais c'est très clair. Le Cantó n'aime pas à gravir les côtes,
car la montée l'essouffle et le fait tousser. Il se promène toujours
dans les vallées où il s'assied sous les amandiers et les figuiers, pour
y composer ses chansons. S'il est monté aujourd'hui jusqu'à la forge,
c'est assurément parce que le Ferrer l'y a convoqué. D'ailleurs ils
s'entretenaient avec la plus grande animation. Le vérro semblait donner
des conseils que l'autre écoutait avec des gestes approbateurs.

--Et après?... répéta Febrer.

Le Capellanét sembla prendre en pitié la naïveté du señor...

--Il faut ouvrir l'œil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens
d'ici. Cette conversation à la forge ne me dit rien qui vaille. C'est
aujourd'hui samedi, jour de festeig. On tramé sûrement quelque chose
contre vous, pour le cas où vous vous présenteriez ce soir à Can
Mallorquí.

Febrer prit un air méprisant. Il descendrait à la ferme malgré tout...

Toute la journée, il fut dans un état de surexcitation nerveuse et ne
rêva que combats. Il avait hâte de voir arriver la nuit. Dans ses
promenades, il évita de s'approcher de Can Mallorquí, se contentant de
contempler de loin la paisible demeure, avec l'espérance d'apercevoir
par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le
porche. Il n'osait pas venir rôder tout près de l'aimée, tant que
brillait la lumière du soleil. Maintenant qu'il était prétendant, il ne
devait plus fréquenter la maison de Pép comme ami. Sa présence pouvait
gêner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se
cachât, si elle le voyait venir.

Dès que le crépuscule vint envelopper la terre et que les premières
étoiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s'achemina
vers la ferme.

En arrivant sous le porche il trouva, réunis, tous les prétendants, qui
semblaient discuter à mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitôt.

--_Bona nit!_ jeta-t-il d'une voix assurée.

Personne ne répondit. On ne l'accueillit même point par le grognement
qui avait salué son arrivée, lors du précédent festeig.

Dès que Pép eût ouvert la porte et que les galants eurent pris place
dans la cuisine, Febrer put constater que le Cantó portait le tambourin
pendu à son bras gauche, tandis que sa main droite était armée de la
légère baguette destinée à frapper le parchemin.

Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non
sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à
l'avance d'un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de
survenir.

D'autres, avaient l'air ennuyé d'honnêtes gens qui redoutent d'assister
à une mauvaise action qu'ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il
demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s'il cherchait
à passer inaperçu.

Quelques-uns des jeunes gens s'étaient déjà entretenus avec Margalida,
quand le Cantó profitant d'un instant où la chaise du prétendant était
inoccupée, s'en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre
son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.

De sa baguette, il frappa lentement la peau de l'instrument, pendant que
dans la salle des _chut!_ impératifs réclamaient le silence. Chaque
samedi, il apportait des vers qu'il avait composés en l'honneur de la
belle atlóta. Ce soir-là c'était un poème nouveau qu'il allait faire
entendre. Cette musique barbare et monotone qu'ils admiraient dès leur
enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie
s'emparait de ces âmes simples.

Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d'un
gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues.
Mais il semblait plus fort que d'habitude; ses yeux brillaient d'un
éclat singulier.

Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine,
accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne
comprenait pas grand'chose.

Quand cette musique discordante et sauvage--souvenir des naïves
cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la
Méditerranée--arrivait à ses oreilles, il s'abandonnait au caprice de sa
pensée vagabonde pour essayer d'attendre patiemment qu'eut prit fin
l'interminable romance.

Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il
pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que
disait donc ce mouton enragé de Cantó?

La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels
gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour
Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance
s'adressait aux jeunes atlótas tentées d'abandonner la vie des champs et
d'épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et
porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant
à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son
auditoire.

L'honnête Pép riait aussi de tout son cœur à ces brocards qui
flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d'homme habitué
à ne voir dans la femme qu'une compagne de fatigue.

--Très bien! très exact! criait-il. Est-il drôle, ce Cantó!

Après les premières strophes, l'improvisateur affecta de ne plus
adresser son chant aux atlótas en générât, mais bien à une seule dont
l'ambition avait étouffé le cœur.

Instinctivement, Febrer regarda Margalida.

Celle-ci conservait une immobilité de statue. Les yeux baissés, les
joues pâles, elle semblait effrayée, non de ce qu'elle entendait, mais
de ce qui, certainement, allait suivre.

Jaime commença de s'agiter sur son siège avec une visible impatience. Il
était un peu fort, vraiment, que ce rustre vînt ainsi molester la jeune
fille... en sa présence! Un nouvel éclat de rire plus strident, plus
insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cantó.
Celui-ci se gaussait de l'atlóta qui, pour devenir une dame, voulait se
marier avec un sans-le-sou, ne possédant ni maison, ni famille; un
étranger qui n'avait même pas de terre à cultiver...

L'effet de ce couplet se produisit instantanément.

Si épaisse que fût son intelligence, Pép comprit. Il se leva
brusquement, étendit les bras d'un geste impérieux et s'écria:

--Assez! assez!

Mais cette intervention avait trop tardé. Entre le fermier et la
lumière, Febrer venait de bondir sur le Cantó. D'un mouvement brusque,
il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tête avec une telle
impétuosité que les deux peaux de l'instrument crevèrent, et que la
caisse bosselée resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglanté du
chanteur.

Sans se rendre un compte exact de ce qu'ils allaient faire, les atlóts
quittèrent tous ensemble leurs sièges et portèrent vivement la main à
leurs ceintures, où étaient dissimulés leurs couteaux. En gémissant,
Margalida alla se réfugier auprès de sa mère et le Capellanét crut enfin
le moment venu de sortir son arme. Avec l'autorité que lui donnait son
âge, le père intervint:

--Hors d'ici! hors d'ici, cria-t-il.

Les jeunes gens obéirent. Ils quittèrent la ferme et allèrent tenir
conseil en pleins champs. Febrer sortit à son tour, malgré la résistance
de Pép.

Les atlóts semblaient en désaccord. Ils discutaient âprement,
quelques-uns protestant contre l'acte de Febrer... Attaquer ainsi le
pauvre Cantó, un malade incapable de se défendre... D'autres hochaient
la tête: cela devait arriver. On ne peut impunément insulter un homme.
Pour eux, ils s'étaient opposés à ce que le Cantó chantât ces couplets
agressifs; ils étaient partisans de ceci: quand on a quelque chose à
reprocher à un individu, on le lui dit en face.

Chacun soutenant sa manière de voir, ils allaient en venir aux mains,
quand le Cantó vint les distraire de leur querelle.

Il s'était délivré du tambourin incrusté sur son crâne, et, tout en
essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui
rêvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur
impuissance.

--M'avoir traité ainsi, moi! moi! gémissait-il, stupéfait de cette
attaque.

Soudain, il se baissa et, ramassant des pierres sur le chemin, il les
lança contre Jaime. Mais ses bras étaient trop faibles; les projectiles
se perdirent dans l'ombre. Les amis du Cantó l'emmenèrent dans la nuit.
Il proférait des menaces, jurant de se venger, de tuer l'insolent... Le
Majorquin ne mourrait que de sa main.

Febrer demeura immobile au milieu de ses ennemis. Il avait honte de son
emportement. Pour étouffer ses remords, il lança à mi-voix d'orgueilleux
défis. C'était un autre qu'il aurait voulu entendre chanter!... Et, des
yeux, il cherchait le Ferrer, prêt à le défier. Mais le redoutable vérro
avait disparu.

Quand, une demi-heure plus tard, tout bruit se fut évanoui, Febrer
reprit le chemin de la tour, le revolver au poing, comme s'il eût craint
une mauvaise rencontre... Personne ne parut.



II


Le lendemain, dès le lever du soleil, le Capellanét courut à la tour.
L'expression de son visage fit comprendre à Jaime qu'il était porteur
d'importantes nouvelles.

A Can Mallorquí, tous avaient passé une mauvaise nuit. Margalida ne
cessait de pleurer. La mère gémissait sans trêve sur les regrettables
événements qui troublaient la maison...

Pép, après avoir soigneusement clos la porte de la maison, s'était
promené de long en large pendant plus d'une heure à travers la cuisine,
tout en maugréant et en serrant les poings.

«Ah! ce don Jaime... Vouloir l'impossible!... Entêté comme tous les
siens!»

Le Capellanét n'avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit
sauvage, défiant et astucieux, il avait senti naître un soupçon qui, peu
à peu, s'était mué en certitude. A peine entré, il en fit part à Jaime.
Le señor savait-il quel était l'auteur de l'injurieuse chanson? il
croyait que c'était le Cantó, n'est-ce pas?... Eh bien! pas du tout...
c'était le Ferrer.

Les vers avaient bien été composés par le Cantó, mais l'idée,
l'intention malfaisante étaient du méchant vérro. C'était lui qui avait
suggéré à l'autre la pensée d'insulter don Jaime, car il était bien
certain que le señor ne laisserait point passer l'injure. Pepét
comprenait bien, maintenant, le mobile des secrètes entrevues du Cantó
et du vérro, qu'il avait surprises et la forge.

Febrer accueillit avec indifférence cette nouvelle à laquelle le jeune
garçon attachait une grande importance.

--Et après? J'ai châtié le chanteur insolent. Quant au vérro, il s'est
éloigné de moi, dès qu'il a vu que je le cherchais, devant la ferme.
C'est un lâche, ton terrible Ferrer!

Pepét hocha la tête en signe d'incrédulité.

--Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlóts, l'astuce
dont ils font preuve pour s'assurer l'impunité dans leurs représailles.
Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait
ce que c'est que le bagne, il fera tout pour n'y point retourner. Ce
qu'il vient de machiner prouve son habileté. D'autres vérros l'ont fait
avant lui...

Jaime s'impatienta:

--Pourquoi tant de mystères?... Parle!

Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:

--Le forgeron peut entreprendre tout ce qu'il voudra contre vous, don
Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la
tour et vous tuer d'un coup de fusil... les soupçons se porteront
immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s'est
passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et
en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute
vitesse sur un point très éloigné d'ici, où tout le monde pourra le
voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.

--Ah! s'écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s'il venait de
comprendre toute l'importance de ces paroles.

Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire
montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus
prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte,
la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le
vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l'obscurité, lancerait des
appels de défi, des cris de provocation.

--Même si l'on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime,
croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l'assurance
d'un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant
invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout
armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête
avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour
la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis
là, moi, Pepét, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui
faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s'assurer
que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime
lui causait une visible déception...

--Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je
suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du
péril! Il faut se méfier. Ce n'est pas pour rien que le Ferrer a
manigancé le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards
inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long
siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les
coquillages.

--Très bien. Il faut charger à balle les deux canons et mettre
par-dessus une bonne poignée de petit plomb.

Puis, Pepét fronçait le sourcil en apercevant le revolver abandonné sur
la table.

--Très imprudent! Les armes courtes sont faites pour être portées sur
soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si
l'on entrait à l'improviste, sans vous donner le temps de chercher votre
revolver?...

Bientôt l'attention du Capellanét se porta sur la tour elle-même qui
jadis avait été si souvent attaquée par les pirates. Il se dirigea vers
la porte qu'il ouvrit avec précaution, comme si un ennemi l'eût guetté
au pied de l'escalier. Dissimulant son corps a l'intérieur, il n'avança
au dehors qu'un œil et un partie de son front. Puis, il hocha la
tête, mécontent:

En s'avançant ainsi, même avec la plus grande prudence, on pouvait être
vu de nuit par un ennemi embusqué au-dessous qui, le bras appuyé sur une
branche ou contre un rocher, viserait tout à son aise et serait sûr de
son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l'escalier, en
découvrant tout son corps. Si obscure que fût la nuit, l'ennemi
pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le
feuillage, une étoile à l'horizon ou n'importe quelle saillie dans la
direction de l'escalier. Et au moment précis où la forme noire de celui
qui descendrait cacherait l'objet visé, feu!... à coup sûr!

Décidément non; cette porte ne plaisait pas au Capellanét, non plus que
cet escalier à l'air libre. Il fallait absolument trouver une autre
sortie. Ses yeux se portèrent alors sur la fenêtre qu'il ouvrit et où il
s'accouda.

Avec une agilité simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis,
s'aidant des pieds et des mains, il s'agrippa aux aspérités du
soubassement, cherchant les trous et, s'en servant comme de degrés
naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut après lui à la
fenêtre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et
l'agitant triomphalement.

Ayant ensuite contourné la construction, l'agile garçon gravit
rapidement l'escalier de bois, sur lequel Febrer entendit résonner ses
pas pressés.

--C'est la chose du monde la plus facile! s'écria-t-il, rouge d'émotion
et d'orgueil, en pénétrant dans la pièce, c'est un escalier pour grandes
dames!

Et comprenant toute l'importance de sa découverte, il prit un air grave
et mystérieux:

--Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot à qui que ce
soit. Voilà une sortie précieuse en cas de danger. C'est un secret que
nous devons garder.

Au fond, le Capellanét enviait le señor. Ah! s'il avait, lui, un ennemi
venant jeter des cris de défi pendant la nuit, au pied d'une tour
solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux
fixés sur l'escalier, il descendrait tranquillement par la fenêtre du
côté opposé et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au
chasseur. Quel coup de maître!...

L'adolescent riait de tout son cœur à cette pensée, découvrant ses
dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lèvres presque trop
rouges, avec une expression quasi féroce, où se retrouvait toute la
sauvagerie de ses aïeux qui, autrefois, considéraient la chasse à
l'homme comme le plus noble des exercices.

La gaieté de Pepét sembla gagner Febrer. S'il s'exerçait, à son tour, a
descendre par la fenêtre!... Il s'assit sur le rebord, les jambes
pendantes à l'extérieur, et, lentement, il tâta le mur avec ses pieds,
jusqu'à ce qu'il rencontrât des trous où il pût les poser. Il descendit
sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin
atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.

Très bien! Après quelques essais successifs, il descendrait aussi
aisément que le Capellanét. Ce dernier qui l'avait suivi avec l'agilité
de son âge, ayant presque les pieds sur la tête de Jaime, sourit avec la
satisfaction d'un maître content de son élève et se mit à répéter ses
conseils. Que don Jaime ne les oubliât pas! Aux premiers cris dans la
nuit, il devait descendre par la fenêtre, et surprendre son ennemi par
derrière.

Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflammé
d'une ardeur belliqueuse, d'un désir de bataille qui l'incitèrent à
contempler longuement son fusil accroché à la muraille.

Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de
Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque à l'eau.

Febrer parut sur le seuil de la tour.

--Merci bien, cria-t-il, je n'irai pas à la pêche aujourd'hui.

Ventolera insista de sa voix chevrotante qui, à distance, était pareille
au vagissement d'un enfant:

--L'après-midi est propice; le vent a changé. Dans les alentours du
Vedrá on va prendre du poisson en abondance.

Febrer haussa les épaules:

--Non, non; grand merci; je suis occupé.

Il avait à peine achevé ces mots que le Capellanét reparut, lui
apportant son repas.

Il semblait triste et courroucé. Son père, furieux de la scène qui avait
eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colère.

Une véritable injustice, don Jaime! Il n'a cessé de crier en arpentant
la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes
petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arrivé à sa
faiblesse de caractère, à sa bonté. Mais il jure qu'il va y mettre un
terme sans tarder. D'abord, il n'autorise plus le festeig ni les
visites. Quant à moi!... «C'est ce mauvais fils--a-t-il
dit--désobéissant et révolté qui est cause de tout.»

--C'est fini!... avait déclaré le fermier à son fils.--Dès lundi
prochain je te ramènerai au séminaire... et si par malheur tu avais
l'intention de me résister et de t'échapper encore, souviens-toi qu'il
vaudrait mieux pour toi t'embarquer tout de suite comme mousse et
oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer à rentrer à
la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre
de fer de la porte!

--Et, ajoutait Pepét, pour se faire la main et donner une preuve de sa
future sévérité, il m'a allongé quelques gifles et force coups de pied,
me faisant ainsi payer à nouveau le désappointement qu'il a éprouvé
lorsque je suis revenu d'Iviça.

Le Capellanét avait plié l'échiné et s'était réfugié dans un coin,
derrière les jupons de sa mère tremblante, afin d'échapper à la fureur
paternelle. Mais à présent qu'il se trouvait en sûreté, à la tour, une
rage s'emparait de lui au souvenir de l'imméritée correction. Il
grinçait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il
serrait les poings.

Ce qui affligeait le pauvre Pepét, plus encore que les coups reçus et sa
dignité humiliée, c'était la perspective du prochain emprisonnement au
séminaire. Il frémissait à la pensée de porter la soutane, pareille aux
jupes des femmes, d'avoir les cheveux coupés ras, ses beaux cheveux dont
les boucles dépassaient si élégamment les bords de son chapeau, sans
compter la tonsure, qui ferait rire les atlótas ou leur inspirerait un
respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours!
Adieu, le couteau chéri!

Bientôt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage à Iviça aurait lieu
avant qu'une semaine fût écoulée. D'autres lui apporteraient désormais
ses repas à la tour...

A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d'espérance. Peut-être
serait-ce Margalida, comme autrefois!

Mais en dépit de sa tristesse, le Capellanét sourit avec malice. Non,
Margalida ne reviendrait plus jamais à la tour. Pép n'y consentirait
pas. Quand la pauvre mère avait voulu défendre son fils, en insinuant
timidement que la présence de Pepét à la ferme était nécessaire pour le
service du señor, Pép s'était remis à vociférer. Dorénavant, lui-même se
chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il
serait empêché, sa femme le remplacerait ou même on prendrait une fille
du pays pour servir ce señor, puisqu'il s'entêtait à vivre auprès d'eux.

Le Capellanét ne rapporta pas tout ce qu'avait dit son père à ce sujet,
mais Febrer devina les imprécations que le paysan avait dû lancer contre
lui.

Le jeune homme revint à la métairie en ruminant des idées de vengeance
et en jurant qu'il ne retournerait pas au séminaire.

Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment
où il le voyait environné de périls!... Était-il possible qu'il allât
s'enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d'hommes vêtus
de robes noires qui parlent une langue étrange, tandis qu'ici, en pleine
campagne, soit à la lumière du jour, soit dans le mystère des nuits, des
hommes allaient s'entr'égorger?...

Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer décrocha son fusil et
l'examina longuement, la porte ouverte. Sa pensée s'en allait au loin,
bien au delà de la portée de son escopette, dont les canons semblaient
viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...

Dès le premier moment où il l'avait vu, il avait éprouvé contre lui un
irrésistible sentiment d'antipathie. Ce sinistre épouvantail de l'île,
nul autre que lui ne le frapperait!

Il avait résolu d'aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!

Enlevant les cartouches dont son arme était chargée,--cartouches de
petit plomb destinées aux bandes d'oiseaux qui, venant d'Afrique,
passaient au-dessus des Baléares,--il prit dans un sac des cartouches à
balles et les introduisit à la place des premières.

Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d'un pas sûr, en
sifflotant comme si la résolution qu'il venait de prendre l'eût rendu
tout joyeux.

Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s'élança vers lui avec
des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le
saluer, comme d'habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant
prendre le chemin de la montagne, l'abandonna comme à regret.

Febrer marchait d'une allure rapide entre les murets destinés à soutenir
les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de
cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d'hiver.
Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces,
succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les
arbres fruitiers, le figuier, l'amandier, étaient remplacés maintenant
par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l'âpre vent de mer. Jaime
montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s'il eût craint
d'arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages
surgirent tout à coup d'un taillis devant lui, avec le froufroutement
d'un éventail que l'on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas
les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne
troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le
murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d'un lointain
tintement de marteau, frappant le fer parvint à l'oreille du promeneur.
Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée
bleue. C'était la forge du Ferrer.

Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place
devant la forge.

L'habitation du vérro se composait d'un seul étage. Construite en
briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d'un
toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s'il allait s'écrouler.
Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l'enclume,
frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un
canon de carabine.

Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au
bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant,
il demeura immobile, le marteau en l'air. Mais ses yeux froids ne
laissaient pas transparaître ses impressions.

Jaime s'avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un
mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu'il eut
traversé la clairière, il s'arrêta au pied de l'un des premiers arbres
qu'il rencontra, et finalement s'assit sur une grosse racine, en ayant
soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa
ceinture et se mit à rouler une cigarette.

Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.

De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos
tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s'il
eût ignoré la présence de l'étranger. Il semblait n'avoir d'autre
préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta
quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n'aurait-il point deviné ses
intentions? L'indifférence de son ennemi l'exaspérait et le flattait un
peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien
qu'il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette
circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.

Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar
et fut tout surpris de n'y plus voir le forgeron. Cette insolite
disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l'autre, irrité de sa
provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son
fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres
étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!

Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se
plaça derrière un épais tronc d'arbre, afin d'effacer son corps le plus
possible. Quelqu'un remua à l'intérieur de l'habitation. Quelque chose
d'informe et de noir s'avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah!
l'adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer
épaula, prêt à faire feu, dès qu'apparaîtrait le canon du fusil ennemi.

Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe
élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de
sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée
d'un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à
la peau tannée, qu'éclairait un œil unique et que couronnaient de
rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la
tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule
compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.

La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses
hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de
colère sur l'intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.

Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait
entendre, furieuse qu'on osât s'en prendre à son neveu, son louveteau
qu'elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute
la passion d'un cœur de mère.

Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d'odieux. Était-ce
bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein
jour jusqu'en sa demeure? La vieille avait raison de l'insulter. En
cette occurrence, ce n'était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de
matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d'illustres
guerriers, lui si fier de ses origines!

La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel
chemin s'enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du
fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les
branches, comme s'il poursuivait quelque oiseau.

Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu'il avait gravie
avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur
homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des
herbes sauvages, non loin d'un groupe de paysans occupés à herser leurs
champs. Au creux d'un sentier, il croisa trois vieillards marchant
lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:

--_Bonas tardes tenguin!_ Ayez bon après-midi!

Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes
détournèrent la tête d'un air contrarié, feignant de ne le point voir;
quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l'examinant
de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l'énigme qu'il
portait en lui.

Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs
rustres entouraient l'un d'entre eux qui contait une nouvelle,
apparemment extraordinaire. A l'approche de Febrer, un mouvement se
produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha
du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres
s'emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.

Jaime n'eut pas de peine à reconnaître l'impétueux Cantó aux bandages
blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif
garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en
tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations
s'échappaient de sa bouche.

Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la
veille.

Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait
contre lui. C'étaient les malédictions dont il l'avait gratifié à Can
Mallorquí. Il jurait qu'il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin
d'y mettre le feu et d'y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.

Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s'arrêter.

Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité
chaque jour plus accentuée. Qu'avait-il fait? Dans quel guêpier
s'était-il fourré!...

Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres
inanimés, s'associait à cette protestation des habitants. Dès qu'il
passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se
cachant pour n'avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient
plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les
pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact.
Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et
sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt
forcés de le tenir aussi à l'écart, s'ils voulaient continuer à vivre en
bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l'avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à
cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d'entre
eux, celui dont l'infortune avait conquis la bienveillante sympathie de
tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour
une passion insensée, pour la conquête d'une fillette dont il pourrait
être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa
jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste,
misérable et désabusé devant l'éclatante aurore de Margalida et la
fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!

Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu'il habitait son
palais à Palma, Margalida avait été l'une des femmes de chambre de sa
mère, il n'eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace
qu'inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude,
dominé pas le plus impérieux des instincts, qu'irrite la privation, il
avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de
ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement
ressortir sa merveilleuse beauté.

Il n'y avait plus qu'à fuir...

A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait
désormais l'y retenir. Margalida l'évitait. Elle se cachait et pleurait
en silence...

Ce n'était d'ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le
maître que le vieux Pép avait jusqu'ici toléré, sans trop murmurer, ce
caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.

--Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!

En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur
l'immense étendue des flots qu'on apercevait entre deux collines. Ce
morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l'espoir d'un
devenir meilleur, l'inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras
mystérieux, aux heures où l'existence se fait cruelle. Tout était
préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.

Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa
dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en
arrivant à la plage, il se dirigea vers l'extrême pointe du promontoire,
à l'endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d'orage, et
où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison
de Margalida. Aujourd'hui, il raillait amèrement son optimisme d'alors
qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts
présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir
posthumes...

Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante
vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent,
tout l'écrasant poids de leur puissance! Qu'avait-il fait, lui, pour
qu'en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme
un intrus?... Les innombrables générations d'humains dont les cendres et
l'âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé
en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l'étranger,
cette répulsion pour tout ce qui vient de l'extérieur?

Les morts commandent, et il est oiseux d'essayer de résister à leur
volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour
rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines.
Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu'il
avait vu représenter à Paris un jour qu'il assistait à une cérémonie
religieuse d'une peuplade de l'Orient. La roue est l'image de la vie.
Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons
progresser, parce que nous allons de l'avant, et, quand la roue a fait
un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la
vie de l'humanité... tout, tout n'est qu'un recommencement. Les peuples
naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis
plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se
créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.

Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les
mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles
s'enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d'un sommeil
millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une
forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une
somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l'endroit précis où,
autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs
vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un
pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d'un édifice qui fut la
tribune où s'édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent
à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château,
l'usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de
siècles d'intervalle, comme se répètent, d'une génération à l'autre, les
mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes
préoccupations, au cours des années. La roue! l'éternel et inévitable
recommencement...

Toutes les créatures de l'immense troupeau humain changent d'étable,
mais de bergers, jamais.

Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les
coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans
la profondeur de ses décevantes réflexions.

Quand il s'arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.

Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu'il ne pouvait vivre que
sur les sommets sociaux, fût-ce avec l'humilité du besogneux. Devant lui
se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu'il
avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive!
Puisque les morts s'opposaient à ce qu'il fût un homme, il deviendrait
un parasite.

Ses regards, en parcourant l'horizon, se fixèrent sur les vapeurs
blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de
nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette
blancheur lumineuse évoquait l'image d'un crâne poli. Des flocons légers
de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse.
L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans
d'autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se
creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d'autres, plus
bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d'une bouche
sans lèvres et sans dents.

C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa
pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l'azur du
ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c'était bien elle! Des nuages
épars au ras de la mer simulaient les plis d'un suaire; d'autres qui
flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d'où s'échappaient
quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une
main, dont l'index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au
loin, une destinée mystérieuse...

Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils
prirent d'autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût
disparu, l'hallucination de Febrer persista.

Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts
commandent; il était leur esclave sans défense.

Il se leva, ramassa son fusil qu'il avait abandonné à terre à côté de
lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le
programme de son départ. Mais il résolut de n'en parler à personne. Il
attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port
d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.

La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus
d'intérêt l'intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu'il venait
d'allumer. Il voyait son ombre qu'agrandissaient les déplacements et les
oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs
blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque
bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se
tenait au haut de l'escalier: c'était Pép.

--Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.

Jaime vit que le paysan n'était pas en humeur de causer, et lui-même n'y
tenait pas.

--_Bona nit!_

Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de
serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son
maître que les mots indispensables.

Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il
n'avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.

Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d'un
rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d'un œil distrait les
arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant
la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut
concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.

Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit
régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l'éther semblait filtrer
à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l'apparence de
bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les
battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le
silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l'amertume de
l'isolement auquel il s'était condamné. Lui serait-il possible de mener
plus longtemps cette existence d'anachorète? A l'extérieur, se devinait
l'ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes
féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des
ennemis à l'affût.

Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité,
tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l'air. C'était
un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les
atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.

Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit
et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque
distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient
choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à
la main... Cela ne lui était pas destiné; il s'informerait le lendemain
de ce qui s'était passé.

Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes
qu'il bondit et jeta sur la table pipe et volume.

_Aououououou!_ Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de
l'escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les
échos.

C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu'à sa porte!... Il
regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la
crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis,
il fit deux pas vers la porte... mais il s'arrêta en haussant les
épaules. Après tout, il n'était pas du pays; il ne connaissait pas ces
mœurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.

Il reprit son livre et se rassit en souriant d'une gaieté forcée.

--Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu
peux t'enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi
bien tranquille.

Mais cette ironique satisfaction n'était qu'apparente... Le hurlement
retentit une fois encore, non plus au bas de l'escalier, mais plus loin,
peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s'était
porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.

Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu'il était
lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait
publiquement qu'il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi
que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.

Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de
hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu'il voudrait...
mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la
quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre
d'un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils
reprochaient outrageusement à l'étranger sa prudence et semblaient le
traiter de lâche.

En vain Febrer tenta de n'y point prêter attention. Ses yeux se
voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans
ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can
Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida
tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants
dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non,
cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans
l'obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d'attaque
qu'il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand
il renonça à s'en munir. C'était une arme moins encombrante qu'il lui
fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au
milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la
porte, et, avec lenteur, l'entr'ouvrit juste assez pour que sa tête pût
passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.

En passant brusquement de l'obscurité de sa chambre à la diffuse clarté
des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la
tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les
sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu'un instant, il ne
put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se
dessinèrent successivement dans l'ombre des fourrés, suivis de deux
détonations qui se confondirent presque.

Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il
pensa d'abord que c'était peut-être une illusion. Cependant, au même
instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose
d'étrange qui eut l'air de le toucher, sans toutefois le toucher
réellement, comme s'il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie
fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il
se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de
bruyères, tout près de l'escalier. C'était là que se cachait l'ennemi;
là!... Il apercevait, dans l'obscurité, l'endroit précis d'où étaient
partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son
tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu'il y eut des
cartouches dans le barillet.

Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un
léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible
du buisson remplirent son âme d'une joie sauvage... Il avait sûrement
atteint l'ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s'assurer
qu'il n'était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de
ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts,
glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent
dans le mur, deux trous en forme d'entonnoir où l'on sentait un reste de
chaleur. Les deux balles l'avaient frôlé avant d'aller s'enfoncer dans
le mur, à une imperceptible distance de sa tête.

Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l'autre?...
Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris
et tâcher de le reconnaître, tandis qu'il agonisait... Soudain le cri
sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur,
triomphal, que Jaime interpréta comme l'annonce d'un prochain retour.

Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait
lugubrement. Dans la campagne, d'autres chiens lui répondaient... Le
hurlement s'éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois
plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la
nuit.



III


Au petit jour, le Capellanét se présentait à la tour. Il avait tout
entendu; mais son père, dont le sommeil était lourd, ne savait rien
encore des événements de la nuit. Le chien pouvait japper désespérément;
on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pép se couchait, après
les durs travaux de la journée, il devenait aussi insensible qu'un mort.
Quant aux autres membres de la famille, ils avaient passé une nuit
d'angoisses.

La mère, après avoir vainement tenté de le réveiller, n'obtenant de lui
que quelques incohérentes paroles, suivies aussitôt de nouveaux
ronflements, s'était, dans son épouvante, mise à prier jusqu'à l'aube,
pour l'âme du señor qu'elle croyait trépassé. De sa chambre, voisine de
celle de Pepét, Margalida avait appelé celui-ci d'une voix craintive,
aux premiers coups de feu:

--Entends-tu, Pepét?...

La pauvre enfant, terrorisée, s'était levée et avait allumé la lampe.
Pâle, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et
pressant sa tête dans sa main, elle criait:

--On a tué don Jaime... on l'a tué! mon cœur me le dit...

A ce moment, l'écho lointain de nouvelles détonations l'avait rejetée
sur son lit, tremblante et bouleversée.

--Ah! ah! ah! continuait le Capellanét, c'était un vrai chapelet de
coups de revolver, qui répondait aux deux premiers. En les entendant,
j'ai été tout de suite rassuré, car ceux-là j'étais bien sûr que
c'étaient les vôtres. Pas vrai? Je l'ai dit tout de suite à Margalida:
«Il n'est pas mort puisqu'il tire sur son meurtrier». Pour cette sorte
de musique, moi, j'ai beaucoup d'oreille.

Et le garçon disait maintenant à Febrer comment sa sœur, désespérée,
s'était vêtue en silence et avait voulu, tout d'abord, courir à la tour.
«Tu m'accompagneras», avait-elle dit à Pepét, puis, subitement prise de
peur, elle avait renoncé à ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils
avaient entendu le hurlement poussé près de la métairie, longtemps après
les coups de feu; puis Margalida, rassurée par son frère, s'était
recouchée. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupiré et prié.

Dès le matin, ils s'étaient tous levés, sauf Pép, qui continuait à
dormir.

Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments,
s'attendaient, en ouvrant la fenêtre, à voir quelque terrifiant
spectacle: la tour démolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de
don Jaime...

Aussi, comme le Capellanét avait ri de bon cœur, en voyant, de loin,
la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don
Jaime lui-même, plongeant son torse nu dans le baquet d'eau de mer qu'il
lui apportait lui-même chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer
des terreurs irraisonnées des femmes. On ne ferait pas aussi facilement
passer de vie à trépas son grand ami. Et cela, il le disait... parce
qu'il se connaissait en hommes.

Quand Febrer lui eut fait le récit détaillé des événements survenus au
courant de la nuit, il examina très attentivement les deux trous creusés
par les balles, puis il dit:

--Et votre tête se trouvait bien ici, où je place la mienne... Quelle
chance!...

Dans son regard se reflétait l'admiration et une sorte d'enthousiasme
pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un véritable miracle.

Febrer, se fiant à la sagacité du jeune homme qui connaissait bien les
gens du pays, lui demanda quel était, selon lui, l'agresseur. Le
Capellanét sourit en prenant un air important.

--J'ai bien écouté le hurlement, fit-il. C'était tout à fait la manière
du Cantó; et pourtant, ce n'était pas lui, j'en suis sûr! Si on
interroge le Cantó, il répondra que c'était lui, pour se faire valoir.
Mais non; l'agresseur, c'est le Ferrer. Il avait beau déguiser sa voix;
Margalida et moi l'avons bien reconnue.

Ensuite, d'un air grave, le Capellanét parla de la ridicule peur des
femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San José, et il
ajouta:

--Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n'est-ce pas que ce serait
absurde? Les gendarmes ne sont bons qu'à défendre les lâches!

Le sourire méprisant et le haussement d'épaules de Jaime lui rendirent
sa gaieté.

--Ah! j'en étais bien sûr! Ce n'est pas l'usage dans l'île... seulement,
comme vous êtes étranger!... Un homme doit se défendre lui-même, et dans
les cas graves, il fait appel à ses amis.

Le Capellanét voulut tirer quelque profit des événements en conseillant
à Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.

--Demandez-le à mon père, don Jaime; il n'osera vous refuser un si petit
service. Il est nécessaire que je reste nuit et jour auprès de vous:
ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre
demande sans retard. Vous savez que mon père est irrité contre moi,
qu'il va certainement me ramener à Iviça, au début de la semaine
prochaine, pour m'enfermer au séminaire. Que ferez-vous quand vous serez
privé du meilleur de vos amis?

Pour démontrer l'utilité de sa présence, le malin garçon censurait les
regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit précédente:

--Quelle idée avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tête à la porte,
alors que votre ennemi vous défiait, de l'abri sûr où il se dissimulait
avec une arme toute prête?

Alors, à quoi a servi la leçon que je vous avais faite? C'est par
miracle que vous n'avez pas été tué. Ne vous souvient-il plus de mes
conseils? Ne vous avais-je pas expressément recommandé de sortir par la
fenêtre, de l'autre côté de la tour, pour surprendre le bandit?

--Tiens, c'est vrai! fit Jaime, réellement confus de son impardonnable
oubli.

Le Capellanét se félicitait orgueilleusement d'avoir donné de si sages
conseils, quand il sursauta soudain en regardant du côté de la porte
ouverte.

--Le père!...

C'était Pép, en effet. Les yeux à terre, l'air préoccupé, il gravissait
lentement la côte, les mains derrière le dos. Le Capellanét s'alarma.
Evidemment le vieux était de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu'il
trouvât là son fils.

Et, répétant une fois encore à Febrer combien il était sage qu'il le
gardât auprès de lui, le gamin enjamba la fenêtre et dégringola avec
l'agilité dont il avait déjà fait preuve en accomplissant ce même
exercice.

Dès qu'il eut pénétré dans la pièce, le paysan parla, sans émotion
apparente, des événements de la nuit, comme s'il s'agissait d'un
incident ordinaire.

Les femmes les lui avaient racontés, car ayant le sommeil lourd, il
n'avait rien entendu...

--En somme, rien de grave, n'est-ce pas?

Les mains jointes, les yeux baissés, il écoutait en silence le bref
récit du señor. Quand il fut terminé, il se dirigea vers la porte afin
d'examiner sur le mur les traces des projectiles.

--Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en liberté par
ici... Il fallait s'y attendre, d'ailleurs... Quand on désire
l'impossible, tout se complique, s'embrouille... et adieu la paix!

Puis, levant la tête, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur
Febrer.

--Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.

Jaime fit un geste négatif.

--Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m'en
charge!

Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa
face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.

--Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que,
d'ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je
suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme
pensait aussi mon pauvre père.

Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l'aider à
se défendre. C'était un devoir d'amitié. Il avait son vieux fusil, chez
lui. Ah! voici bien longtemps qu'il ne s'en servait plus, mais en sa
jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l'ait en sa
gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais
passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne
demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.

Le paysan ne s'étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que
cette proposition parut offenser.

--Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun
chez soi, advienne que pourra!

Pép marqua, par des signes d'approbation, qu'il partageait cette manière
de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de
bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né
dans l'île... Emu par l'admiration que lui inspirait son énergie, il lui
proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de
compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?

Cette fois, Febrer fut tenté d'accepter... Voir Margalida! Mais la
mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l'air
inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.

--Ah! señor, señor!... dit Pép. Le diable est déchaîné, vous dis-je.
Nous n'aurons plus jamais de tranquillité. Et tout cela, parce que vous
n'avez pas voulu me croire, parce que vous n'avez pas respecté les
coutumes établies par des hommes plus sages assurément que ceux
d'aujourd'hui...

Comment tout cela finirait-il?

Febrer s'efforça de tranquilliser le paysan et laissa échapper quelques
mots révélant un projet qu'il désirait tenir caché.

--Tu peux te réjouir, Pép. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas
troubler ton repos et la paix de ta famille.

--Ah! c'est vrai? réellement, vous allez partir?

La joie du fermier était si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne
sut qu'en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les
yeux de Pép, animés par le plaisir que lui causait cette nouvelle
inespérée:

«Ah ça! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s'imagine que mon départ,
si subitement décidé, ne serait qu'une fuite?»

--Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus
tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je
rencontre celui qui me cherche...

Pép, à ces mots, eut un geste de résignation; toute sa joie sembla
soudain disparaître. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait
qu'approuver cette façon d'agir.

Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorquí, Febrer, qui venait
d'apercevoir au loin le Capellanét, se rappela ce que lui avait demandé
le jeune homme.

--Si tu n'y vois pas d'inconvénient, Pép, laisse-moi donc ton fils pour
compagnon.

Le vieux accueillit fort mal cette requête.

--Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis à votre
disposition, moi qui suis un homme. Quant à Pepét, il faut qu'il aille
terminer ses études. La semaine prochaine je conduirai le petit au
séminaire... c'est là mon dernier mot.

Resté seul, Febrer descendit à la plage. Ventolera réparait les joints
de sa barque, qui était à sec, avec de l'étoupe et du goudron. Etendu au
fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices,
et quand il découvrait une fente, il lançait à pleine voix des chants en
latin estropié, pour témoigner sa joie.

L'embarcation ayant remué, il leva les yeux et aperçut Febrer appuyé sur
le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses
cantiques:

--Salut, don Jaime!

Il était au courant de tout. Les femmes de Can Mallorquí lui avaient
conté la nouvelle, qui, à cette heure, faisait le tour du pays.

--Alors, on vous a défié, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de
chez vous? Ah! on me donna aussi pareille sérénade, quand je faisais la
cour entre deux voyages, à ma défunte femme. C'était un de mes anciens
camarades devenu mon rival. Mais l'atlóta fut pour moi parce que j'eus
la main plus preste. Je frappai mon ami d'un coup de couteau en pleine
poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin
ensuite, chaque fois que je descendais à terre, de me tenir sur mes
gardes pour échapper à sa vengeance. Mais les années passèrent: tout
s'oublie; nous finîmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et
Iviça, et le long des côtes de l'Espagne.

Ventolera riait d'un rire puéril, se plaisant à ces histoires de
jeunesse:

--Hélas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon
pour les jeunes gens, cela!

Et l'accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que
jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d'amour et à ces combats,
sans lesquels il n'y avait pas de bonheur.

Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva
chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l'avait
déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de
son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime
examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles.
Maintenant qu'il n'était plus surexcité par l'ivresse du danger et qu'il
appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère
plus violente qu'au moment où, la nuit précédente, il s'était précipité
vers la porte. Que l'on eût visé quelques millimètres plus bas... et il
serait tombé sur le seuil dans l'obscurité, comme une bête frappée par
le chasseur.

--Mordieu! s'écria-t-il, quand je pense qu'un homme de mon rang pouvait
mourir ainsi, victime d'un guet-apens organisé par ces rustres!

Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le
besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d'apparaître,
calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.

Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu'il
avait suivi la veille, dans l'après-midi. Comme il passait près de Can
Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et
sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En
pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d'une voix
entrecoupée par l'émotion:

--Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur
vos gardes.

Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer
avec une admiration mêlée d'inquiétude. Dans l'ingénuité de son âme,
elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses
pensées.

Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout
à l'entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une
anxiété visible...

Tout en marchant, il ruminait des projets d'attaque. Il était résolu à
l'action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil
de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait
ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux
balles n'iraient point s'enfoncer dans un mur.

En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait
disparu, ainsi que la vieille dont l'œil unique lui avait lancé des
regards foudroyants.

Febrer s'assit comme la veille au pied d'un arbre, le fusil tout prêt,
se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude
cacherait quelque piège.

Un assez long temps s'écoula. Les palombes, que ne troublait plus le
ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se
promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour
tâcher d'attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à
tout, ne songeant qu'à la vengeance, restait là patiemment, espérant
toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d'attendre
inutilement sans bouger, il se calma.

Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le
crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi
sur la culpabilité duquel il n'avait, après tout, que de vagues indices?
Peut-être que le forgeron était chez lui et qu'il s'était enfermé en le
voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l'attendre. Il
pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait
qu'à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la
tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le
Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d'avoir à
réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre,
la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son
sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l'obscurité. Son
fusil était posé à côté de lui, son revolver n'avait pas quitté sa
ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de
son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il
crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le
vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux
environs de la tour... Alors c'est que l'ennemi était proche. Peut-être
allait-il s'avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les
fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par
la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre
l'ennemi par derrière.

Les minutes s'écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l'heure, mais sa
tête tomba sur l'oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une
nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.

Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à
travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.

Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui
obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution
qu'il regardait comme de la couardise.

Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de
Ventolera, il pêcha à l'abri des roches du Vedra jusqu'au milieu de
l'après-midi.

En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage
et agitant en l'air quelque chose de blanc.

Avant qu'il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue
dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l'impatience de
celui qui apporte une grande nouvelle:

--Une lettre, don Jaime!

Le Capellanét prodiguait les explications.

Le piéton avait apporté la lettre dans la matinée. Cette lettre faisait
partie du courrier de Palma, que le vapeur avait débarqué la veille à
Iviça. Si le señor voulait y répondre, il devait le faire sans tarder,
car le bateau repartait pour Majorque dès le lendemain. En chemin, Jaime
ouvrit le pli et ses yeux cherchèrent tout de suite la signature: Pablo
Valls!

Dès les premières lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec
son exubérance tapageuse, avec son caractère à la fois agressif et
sympathique.

Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris,
les prunelles couleur d'huile, tachetées de tabac, enfin, le large
feutre bosselé qu'il mettait de travers.

Le début de la lettre était terrible: «Cher sans-vergogne»... et les
premiers paragraphes étaient du même style.

Il mit la lettre dans sa poche, mû par ce sentiment qui nous pousse à
nous réserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta à la tour,
après avoir congédié Pép.

Assis auprès de la fenêtre, il commença de lire attentivement.

Les premières phrases n'étaient qu'un débordement de fureur comique,
d'insultes affectueuses, d'indignation, à cause des oublis dont Jaime
s'était rendu coupable.

Pablo Valls donnait libre cours à sa verve, avec une amusante
incohérence, comme un bavard longtemps condamné au silence, qui a
souffert le martyre de ne pouvoir parler à son aise.

Il reprochait à Febrer son origine et son orgueil qui l'avaient poussé à
fuir sans prendre congé de ses amis: «Ah! tu es bien de la race des
inquisiteurs! Tes ancêtres ont brûlé les miens, ne l'oublie pas. Mais il
faut que les bons se distinguent des méchants. Moi, le réprouvé, le
chueta, l'hérétique abhorré, j'ai répondu à vos mauvais procédés envers
mes pères et à ton manque de confiance envers moi-même en m'occupant de
tes affaires. Tu dois d'ailleurs en avoir été informé par notre ami Toni
Clapès qui l'a écrit plusieurs fois et dont le négoce ne cesse de
prospérer, quoiqu'il ait éprouvé, ces temps derniers, quelques
contrariétés. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, chargées de
tabac.

«Mais ne divaguons pas. Ayons de l'ordre, de la précision et de la
clarté. Du coté de ta chipie de tante, la _Papesse Jeanne_, ne conserve
nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour
flétrir ta conduite indigne, ta _fin misérable_--comme elle se plaît à
dire--et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont
suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la
famille.

«De toutes façons, rejeton d'inquisiteur, ta sainte tante ne t'aidera
jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que
renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose
d'or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui
envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres
qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme
dame pensionnaire, dans un couvent.

«Tu n'as donc rien à espérer d'elle. Or, ici, j'entre en scène,
comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je
vais remplacer auprès de toi la Providence.»

Et le style se faisait soudain concis, d'une netteté toute commerciale.

Il était d'abord question des biens que possédait encore Jaime avant de
quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que
les charges, hypothèques, etc.

Venait ensuite l'interminable liste des créanciers, suivie d'un état
détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une
sorte d'écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s'égarait
la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette
sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s'agit d'affaires,
si confuses soient-elles.

Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il
n'avait pas laissé passer un jour sans s'occuper à mettre de l'ordre
dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de
l'île, insultant les uns, gagnant les autres d'astuce, se servant,
tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l'argent pour
apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette
terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer,
une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement
amoindrie.

Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux
que la vie qu'il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur,
sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?

«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu
passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta
tour du Pirate?

«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n'est pas coûteuse à Majorque,
et comme rien ne t'empêchera de solliciter un emploi de l'État--avec ton
nom et tes relations, tu l'obtiendras facilement,--tu pourras vivre ici,
très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire
du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste
en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.

«Tu sais que j'ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi
donc de revenir, sympathique rejeton d'inquisiteur... je ne t'en dis pas
davantage.»

Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces
nouvelles l'avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de
sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les
cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu'il allait retrouver
tout cela! Le sort en était jeté. Il s'éloignerait sans tarder, bien
résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre
et qui repartait le matin suivant.

Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa
mémoire.

Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables
rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait
vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges
pupilles.

Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle
deviendrait la compagne, la chose, d'un de ces rustres barbares, qui
flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux
champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se
hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains
mignonnes se durciraient, calleuses...

Il s'arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne
l'aimait pas, ne pouvait l'aimer! A ses pressantes déclarations d'amour
elle n'avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de
mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?

La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme.
Bah! personne ne meurt d'amour! Certes, il devrait faire un grand effort
pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur
africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une
amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu'il vivrait loin de ces gens
grossiers et qu'il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui
apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à
rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d'un
fermier de sa famille.

Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la
table d'un café de Palma de Majorque, sous l'éclat des globes
électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n'habiterait
plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour
lui, par suite de l'arrangement qu'avait conclu en son nom l'ami Valls.
Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein»
ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle
Mado Antonia l'entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle
honte ne l'attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de
don Benito Valls et de sa fille, qu'il avait quittés de si incivile
façon!

A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer
mangeait avec l'appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la
pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité
sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit
quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui
aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.

Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça
qu'il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux
que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil
accroché au mur.

Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie,
s'amusa à faire l'inventaire des objets qui remplissaient sa chambre.
Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau,
étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d'herbes
odorantes, les habits de ville qu'il portait lors de son arrivée dans
l'île. Il s'en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi,
au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux
col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il
voulait quitter l'île tel qu'il y avait débarqué. Il comptait donner
tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il
riait d'avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel
cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah!
l'arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des
districts de l'île.

De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la
relire lentement, comme s'il y trouvait chaque fois des nouvelles qu'il
n'avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien!
Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci
était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d'à
propos, Valls le sauvait du danger.

Quelques heures auparavant, alors que la lettre n'était pas encore entre
ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se
sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de
lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le
fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller
provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des
barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu'à la
façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la
civilisation n'existait pas au delà de l'écharpe azurée qui entourait ce
petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de
sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait
plus pour lui qu'une série d'incidents curieux, dont le récit amuserait
sans doute ses amis du Borne...

Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l'avant-veille, il
semblait plus lointain, mais Jaime eut l'impression qu'il avait été
poussé tout près, par quelqu'un, caché parmi les tamaris. C'était le
même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur,
craignant qu'il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains
autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel,
uniquement dans la direction de la tour.

Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les
épaules. Il n'avait pas l'intention de bouger. Que lui importaient ces
coutumes primitives, ces défis de rustres?

Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms
de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou
des scènes grotesques.

Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de
longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et
d'impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de
cette sérénade menaçante?

Il réfléchit que peut-être l'ennemi, caché dans les broussailles, voyait
la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c'était
pour cela qu'il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie
et s'étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se
trouver dans l'obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse.
Ah! il pouvait s'égosiller pendant des heures jusqu'à perdre la voix,
cet animal! Jaime ne bougerait point.

Il s'endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé
la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il
était sûr de ne courir aucun danger.

Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit,
s'arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements
avaient cessé. Ce qui l'avait éveillé, c'était le mystérieux silence,
plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.

Il avança la tête et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la
nuit un léger craquement, comme si un chat montait l'escalier de la
tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.

Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans
sa main. Il commençait à éprouver la colère de l'homme énergique qui
devine la présence d'un ennemi, rôdant à sa porte.

La lente ascension s'arrêta à peu près au milieu de l'escalier; puis
après un long silence, quelqu'un parla a voix basse de façon à n'être
entendu que de Jaime. C'était bien la voix du Ferrer. Il la
reconnaissait. Le vérro l'invitait à sortir, le traitant de lâche, et
vomissant des injures contre les Majorquins et leur île abhorrée.

Cédant à un élan irréfléchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse
craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l'obscurité,
son revolver à la main, il se jugea ridicule et se remit à mépriser son
agresseur.

Pourquoi attacher de l'importance aux cyniques paroles de ce repris de
justice? Mieux valait se recoucher.

Un moment s'écoula sans que le Ferrer redonnât signe de vie, comme si,
ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait
à sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la
voix injurieuse s'éleva de nouveau, bien distincte dans le calme
environnant:

--Lâche! lâche! Sors donc, fils de p...!

Poussé à bout par un tel outrage, Jaime trembla de colère. Sa pauvre
mère, si pure, si pâle, si faible, elle qui avait la douceur d'une
sainte, il fallait que son image fût évoquée devant lui, salie par la
plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misérable
forçat!...

D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, dès les
premiers pas, à la table et aux chaises qu'il avait entassées là.

--Non, pas la porte!...

Un rectangle de lueur bleue, indécise, se dessina sur le mur.

Jaime venait d'ouvrir silencieusement la fenêtre.

Il sauta sur l'appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement
commença de descendre, tâtant du pied pour s'accrocher aux saillies,
tout en évitant de faire choir de petites pierres, ce qui eût dénoncé sa
tactique.

En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baissé,
presque à genoux, s'appuyant d'une main au sol, il contourna la base de
la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mélèze que le vent
avait insensiblement déterrées et qui s'agrippaient au sable comme de
noires couleuvres enlacées. Chaque fois qu'il trébuchait ou se sentait
accroché, ce qui l'obligeait à tirer violemment sur la racine pour se
dégager, chaque fois qu'un caillou roulait sous ses pas ou que les
feuilles froissées faisaient entendre leur bruit de soie, il s'arrêtait,
haletant, la respiration coupée. S'il pouvait tomber à l'improviste sur
ce misérable en train de lancer à mi-voix, près de la porte, ses
mortelles injures!

Sans cesser de se traîner, de ramper comme un reptile, il parvint à
apercevoir les premières marches, puis l'escalier entier, enfin la
porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des
étoiles.

Personne!... l'ennemi avait disparu.

La surprise fit redresser Jaime, qui se mit à examiner avec inquiétude
la sombre et mouvante tache formée par les buissons qui s'étendaient sur
la pente droite du promontoire.

Cet examen fut de courte durée.

Une lueur rouge, qui sillonna l'air, suivie d'une légère fumée et d'une
forte détonation, partit des tamaris, à très peu de distance de Jaime.
Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude
que le coup de feu avait fait sauter jusqu'à lui...

«Ce n'est rien», pensa-t-il.

Mais, au même instant, et sans savoir comment, il se trouva étendu sur
le dos, parmi les fougères.

«Ce n'est rien», s'affirma-t-il encore, mentalement.

Et se retournant instinctivement, il se mit à plat ventre, s'appuya sur
la main gauche et tendit son bras droit armé du revolver. Il se sentait
plein de vigueur et ne voulait pas se croire sérieusement blessé;
cependant son corps, saisi d'une soudaine torpeur, semblait ne plus
obéir à sa volonté. Il avait la pénible impression d'être rivé au sol.

Bientôt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s'ils étaient
remués par un animal prudent et avisé. C'est là qu'était caché l'ennemi.
Celui-ci, n'entendant plus rien bouger, avança d'abord la tête hors de
son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des
branches.

Avec la rapidité de vision d'un moribond, vision en laquelle se
concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entière, Jaime pensa à sa
jeunesse, alors qu'il s'exerçait au tir au pistolet dans son jardin de
Palma, étendu sur le sol et feignant d'être blessé, dans une illusoire
rencontre avec de féroces ennemis acharnés à sa perte. Pour la première
fois, cette capricieuse fantaisie d'adolescent allait lui être utile.

Il distingua nettement une masse noire: c'était le Ferrer, immobile
juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s'avancer
cauteleusement, un couteau à la main, sans doute pour l'achever. Alors,
bien que ses yeux s'obscurcissent de plus en plus, que tout lui apparût
maintenant enveloppé de brouillard, il pressa la détente, une, deux,
trois fois, et crut que l'arme ne fonctionnait pas, car le bruit des
détonations ne parvenait pas à ses oreilles; désespéré, il se disait que
son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans défense.

Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s'interposa entre ses regards
affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent à
bourdonner.

Au moment où il croyait sentir son ennemi près de lui, le nuage se
dissipa, il revit la lumière bleue de la nuit et il aperçut, étendu à
quelques pas de lui, le corps d'un homme qui s'agitait convulsivement,
grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secoué par le
hoquet de la mort.

Jaime ne parvenait point à comprendre ce prodige. Voyons, était-ce lui,
vraiment, qui avait tiré?

Il voulut se lever, mais ses mains en s'appuyant au sol, s'enfoncèrent
dans une flaque bourbeuse et tiède. Il tâta sa poitrine et la sentit
mouillée par un liquide épais et chaud qui coulait en petits filets
continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre à genoux... ses
jambes demeurèrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la
gravité de son état.

De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis
triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifiés,
s'étendant tout au long de la côte et allant se perdre dans la mer.

Sa gorge et ses lèvres furent envahies par une saveur âcre. Il lui
semblait qu'il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice
de son organisme bouleversé, il l'avalait _à l'envers_, comme si ce
breuvage réconfortant arrivait à sa bouche en venant du plus profond de
ses entrailles. La masse noire qui, à quelques mètres de lui, se
convulsait et râlait, lui parut grandir et prendre des proportions
gigantesques. C'était maintenant une bête apocalyptique, un monstre
nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les étoiles.

L'aboi furieux d'un chien et un bruit de voix dissipèrent bientôt toute
cette fantasmagorie enfantée par la solitude et la fièvre. Des lumières
surgirent du sentier:

--Don Jaime! Don Jaime!

Quelle était cette voix de femme? Où donc l'avait-il entendue?

Il aperçut des ombres qui s'agitaient, et se baissaient vers lui, tenant
à la main comme des étoiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand
et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui
soubresautait toujours, l'éclair d'une arme blanche; mais son bras était
retenu par le grand...

Puis il ne vit plus rien. Il eut l'impression que deux mains à la peau
fine et tiède, lui prenaient doucement la tête... Une voix, tremblante
et mouillée de larmes, la voix qui avait prononcé son nom tout à
l'heure, résonna de nouveau à son oreille, avec un frémissement qui lui
sembla se communiquer à tout son corps.

--Don Jaime! don Jaime!

Sur sa bouche, un frôlement tiède et soyeux se fit sentir. Puis, peu à
peu, le contact fut plus appuyé et se changea bientôt en un baiser
ardent, frénétique, sauvage, tout imprégné de passion, de douleur et de
rage...

Avant de perdre la notion de ce qui l'entourait, le blessé sourit
faiblement en reconnaissant, penchés sur son visage, deux grands yeux
humides, ivres d'amour et de souffrance, les yeux de Margalida.



IV


Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché
dans un lit en bois--peut-être le lit de Margalida--il comprit ce qui
s'était passé.

Il avait pu, avec l'aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient
chacun d'un côté, se traîner jusqu'à la ferme, tandis que deux petites
mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se
remémorait tout cela; c'étaient des impressions presque irréelles,
tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l'on conserve des
faits de la veille, après un jour d'ébriété.

Il se souvenait que son front, pris d'une mortelle faiblesse, avait dû
chercher un appui sur l'épaule de Pép, qu'il avait senti ses forces
l'abandonner comme si sa vie s'échappait de lui avec l'écoulement chaud
et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine.
Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements
désespérés, des paroles entrecoupées implorant l'assistance de toutes
les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré
ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait
l'évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour
empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas,
avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien
interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!

Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante
de la lampe, on l'avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus
jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu'à la fin
de ses jours!...

Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme
des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau
d'eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque
vêtement de dessous qu'on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang
jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons
parcouraient tout son corps.

Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant
toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une
expression de folle terreur.

Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s'étonnait de ces
exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s'alarmaient-elles
ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur,
vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres
sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu'inspire le danger.

Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d'une pâleur livide,
s'occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie!
Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de
lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le
tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»

Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques,
et il s'entendait à panser les blessures.

Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à
découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l'un dans la
poitrine, l'autre dans le dos.

--Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile
de l'extraire.

De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s'efforçait de donner
une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans
ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d'où le sang continuait à
couler.

Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime,
s'approcha de son père et le pria de s'écarter en disant:

--Laissez-moi faire, père; je crois que je m'y prendrai mieux.

Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante
encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse
et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille
eut délicatement pansé les plaies.

L'optimisme, qui l'avait soutenu lorsque ses jambes s'étaient dérobées
sous lui et qu'il était tombé au pied de la tour, reparut alors.
Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le
contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se
sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu'il
essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le
paysan l'arrêta d'un geste.

--Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét
est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.

Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts,
Pép se mit à bavarder pour le distraire et l'empêcher de parler.

--J'étais endormi d'un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les
cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m'éveillèrent en
sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une
grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des
coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les
dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du
revolver de don Jaime, s'écria-t-il, il se défend!»

J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand
il n'y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le
raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir.
Nous nous heurtâmes tout d'abord au Ferrer moribond dont la tête trouée
laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un
démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l'accueille en sa
miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe,
sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a
fallu le battre pour l'en empêcher. Mais d'où ce garçon a-t-il sorti
cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin
nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l'escalier de la
tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous
vous avons cru mort... Voyez-vous, c'est dans ces moments-là que l'on se
rend compte de l'affection qui nous attache aux personnes!

Et le brave homme accompagnait ces paroles d'un bon regard de chien,
regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les
deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l'air de vouloir
lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée
d'inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu'on le regardait
ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans
rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l'anéantissement, comme si
sa pensée s'était endormie avant son corps.

Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n'était
plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la
mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l'étroite
fenêtre de la pièce: c'était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle
sensation de froid. Quelqu'un soulevait les couvertures. Des mains
agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair,
insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et
frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l'impérieux
besoin de se plaindre.

De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit
des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col
de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur
tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu'il avait
rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée
ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait
être le médecin de San José qu'il avait si souvent aperçu sur son
cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d'espadrilles, ne différant
des paysans que par son faux col et sa cravate.

Quand l'homme à la blanche moustache eut disparu et qu'il ne sentit plus
ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante.
Il ferma les yeux, mais son ouïe s'affina dans ce grand silence et ces
demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la
cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation.
Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se
félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle
avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un chœur
d'exclamations épouvantées, d'hélas! contenus, puis la même voix se fit
entendre:

--Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le
poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à
redouter.

Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme.
«Ce n'est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans
son assoupissement profond.

A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la
réalité. Il vivait, c'était certain, mais d'une vie d'ombre et
d'inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par
moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps
se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses
prunelles contre la lumière du jour.

Comme il s'éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du
Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui
parler tout bas, afin de ne pas s'attirer la colère du père qui exigeait
un silence absolu:

--On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la
terre. Ah! qu'elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle
sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!

Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que
l'officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et
d'encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages
omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés
jusqu'à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le
terrain et forçant le Capellanét à s'étendre à la place où l'on avait
trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec
l'assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le
corps du Ferrer jusqu'au cimetière de San José. Et le cortège imposant
des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d'interroger le
blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor
dormait et, quand on l'eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des
yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.

--Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces
messieurs, ont alors déclaré qu'ils reprendraient leur interrogatoire
quand vous seriez guéri. Il n'y a rien à craindre. Tous les honnêtes
gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun
a dit la vérité. Le vérro s'était rendu à deux reprises, la nuit, devant
la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s'était défendu.
Certainement, don Jaime n'a rien à craindre. Je l'affirme, moi qui suis
au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime...
Dans toute l'île, on ne parle que de l'événement. Il paraît qu'au casino
et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a
même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu'il soit inséré
dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au
courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l'on ait arrêté
et conduit à la prison d'Iviça, c'est le Cantó, à cause de ses menaces
et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c'était lui qui
était allé vous défier, il faisait l'éloge du vérro qu'il représentait
comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d'un moment à
l'autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses
fourberies.

Parfois, c'était la figure ridée de la femme de Pép qu'apercevait Jaime,
en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès
qu'elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table
surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se
manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les
liquides ordonnés par le médecin.

Quand c'était le doux visage de Margalida qu'apercevait Jaime à son
réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l'aidait à
demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde,
avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui
faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint.
Hésitante, elle s'approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer
ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se
fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les
couvertures qu'avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du
malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes
maternels.

Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y
appuya sa bouche. Margalida n'osa pas retirer sa main, mais elle
détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient
ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut
l'entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»

Mais l'effort qu'il venait de faire l'avait affaibli. Un nuage obscurcit
sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d'incohérentes
hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d'angoisse.
C'était le délire. Parfois, il s'éveillait pendant quelques instants,
assez pour constater qu'il était étendu sur sa couche, que des bras
puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps,
d'où il s'efforçait de s'échapper.

Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse
d'un soupirail dans la noirceur d'un tunnel, il reconnaissait, penchés
autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí.
Souvent aussi, c'était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il
crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d'huile
de son ami Pablo Valls.

Parfois, tandis qu'il demeurait ainsi plongé vivant dans l'irréel, des
phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille:
Pneumonie traumatique! Délire!...

Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et
ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis,
avait bien souvent occupé sa pensée.

Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la
partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l'inférieure
s'enfonçait en d'infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de
chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes
aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre
de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient
irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était
attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient
différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes,
couvertes de guirlandes de laurier, symbole d'héroïsme; d'autres étaient
formés de sceptres d'or, de bâtons de justice; d'autres étaient composés
de rouleaux d'or, d'autres de crosses d'évêque ornées de pierres
précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa
réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers
le ciel...

Le moyeu de la roue était un crâne, poli comme l'ivoire, brillant et
immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en
silence cet inutile mouvement...

La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'êtres
entraînés par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasmés par la
vitesse.

Jaime avait à peine le temps de les apercevoir au sommet, que déjà ils
étaient précipités en bas, la tête en avant; mais eux, dans leur
illusion, croyaient avancer en droite ligne et, à chaque tour, saluaient
l'apparition d'espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues
jusque-là. L'endroit où ils avaient passé quelques instants auparavant
leur paraissait merveilleux. Ignorant l'immobilité de l'axe autour
duquel ils tournaient, ils étaient persuadés qu'ils allaient vers un but
déterminé: «Comme nous courons! Où nous arrêterons-nous?» Et Febrer
plaignait leur ingénuité, en les voyant se féliciter d'aller si vite,
alors qu'ils se retrouvaient toujours à la même place.

Soudain, il se sentit lui-même poussé par une force irrésistible. Le
gigantesque crâne lui disait avec un rire moqueur:

«Et toi aussi!... A quoi bon te révolter contre ton destin!...»

A son tour, il se trouvait entraîné par la roue, confondu avec toute
cette humanité crédule et puérile, sans avoir, comme elle, le réconfort
de l'illusion. Ses compagnons de voyage l'insultaient, le jugeant fou,
puisqu'il doutait de ce qui était visible pour eux.

Bientôt la roue éclatait, peuplant l'immensité des flammes de
l'explosion. Puis c'étaient des cris d'épouvante poussés par des
millions d'êtres, précipités dans l'insondable mystère de l'éternité.

Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des années, des
siècles, jusqu'à ce que son dos vînt tout à coup s'étendre et se
reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.

Margalida était là, le contemplant à la lueur de la lampe, avec une
inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec
angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:

--Don Jaime! vous parliez d'une roue et d'une tête de mort; quel affreux
rêve faisiez-vous donc?

Au contact des mains douces, Febrer se calmait et reprenait possession
de lui-même. Quelle joie d'être ainsi dorloté par la jeune fille qui
s'occupait de lui comme d'un petit enfant. Il sentit le souffle tiède de
son haleine tout près de ses lèvres, qui frémirent sous la caresse,
légère comme un frôlement d'aile.

--Dormez, don Jaime, disait-elle. Il faut dormir.

Toute respectueuse qu'elle fût, sa voix avait un ton de tendre intimité.
Jaime n'était plus le même à ses yeux, maintenant que le malheur les
avait rapprochés.

Cela ne dura qu'un moment; le délire de la fièvre entraîna de nouveau
Jaime dans des mondes chimériques; mais enfin, après des heures
d'angoisse, il lui sembla qu'une main venait de très loin, surgissant de
l'ombre, une main de chair, une main de vivant. Il la tira vers lui, et
peu à peu dans la brume, se dessina la tache pâle d'un visage humain...
Plus il tirait vers lui cette main, plus les traits d'abord vagues du
visage se précisaient; il croyait reconnaître Pablo Valls, penché sur
lui, et remuant les lèvres, comme pour murmurer des paroles affectueuses
qu'il ne parvenait pas à entendre. Encore lui!... Toujours le capitaine
lui apparaissait dans ses accès de délire.

Le malade retomba une fois de plus dans l'inconscience après cette
rapide vision. Maintenant, c'était un assoupissement paisible.
L'horrible soif qui l'avait torturé jusque-là, commença d'être moins
ardente. Dans son délire lui étaient apparus de clairs ruisseaux, des
fleuves immenses dont ses jambes paralysées ne pouvaient s'approcher;
maintenant il contemplait une cataracte écumante, et ses jambes
n'étaient plus engourdies; il pouvait enfin cheminer vers elle; il la
voyait à chaque pas grandir et sentait sur son visage la caresse de la
fraîcheur humide.

Malgré le bruit de l'eau tombant en cascade, il entendait des gens
parler à voix basse. L'un d'eux reparlait de la pneumonie traumatique.
«Plus rien à craindre, disait-il. Le mal est conjuré!» Et une autre voix
ajoutait joyeusement: «Bravo! notre homme est sauvé!» Le malade reconnut
cette voix, «Toujours Pablo Valls qui reparaissait dans son délire!»

Cependant Jaime continuait à marcher vers la cataracte. Il finit par se
mettre juste au-dessous du torrent qui se précipitait avec fracas et
frissonna voluptueusement en le sentant s'abattre sur son dos. Une
exquise sensation de fraîcheur parcourut tout son corps. Il lui sembla
que ses membres se dilataient, que sa poitrine s'élargissait et que
l'oppression dont il souffrait tant peu auparavant, avait disparu. Il
sentit aussi que le brouillard épais qui obscurcissait son cerveau, se
dissipait. Il délirait encore, mais ses visions n'étaient plus que des
rêves paisibles, où son corps s'étirait avec délice, où sa pensée
s'ouvrait à un riant optimisme. Maintenant Jaime contemplait les teintes
irisées de l'eau écumante, le ciel couleur de rose, et, dans une région
fantastique où s'exhalaient de suaves parfums et résonnait une musique
lointaine, une apparition mystérieuse et souriante, la santé, qui venait
à lui...

La chute incessante de l'eau, qui se courbait en s'élançant du haut du
rocher, lui rappela des songes antérieurs. De nouveau il évoqua la roue
immense, image de l'humanité, qui tournait toujours sans jamais changer
de place et repassait invariablement par les mêmes points.

Ranimé par la sensation de fraîcheur qu'il éprouvait, et persuadé que
désormais il pouvait mieux se rendre compte des choses, il regarda plus
attentivement cette roue qui recommençait devant lui son éternelle
révolution, et se mit à douter de ce qu'il avait cru jusque-là.

«Etait-il vrai qu'elle ne changeait point de place? Ne se serait-il pas
trompé, et ces millions d'êtres qui lançaient des cris de joie dans leur
prison roulante, n'avaient-ils pas raison de s'imaginer qu'ils
avançaient à chaque tour? Il serait cruel que la vie se déroulât pendant
des milliers de siècles dans une agitation illusoire. A quoi bon alors
la création? L'humanité n'avait-elle d'autre destinée et d'autre fin que
de s'abuser elle-même? Quelle dérision!»

Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense,
bleuâtre, où se dessinaient des mers et des continents. C'était la
Terre. Elle tournait aussi sur elle-même avec une monotonie
désespérante, mais ce mouvement le plus visible était peu important.
Celui qui avait vraiment de l'importance, c'était le mouvement de
translation par lequel le globe terrestre était entraîné, comme
d'ailleurs le soleil et le chœur des autres planètes, à travers
l'infini, dans un éternel voyage, sans jamais passer par les mêmes
lieux.

Ce n'était pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui était
l'image de la vie, c'était la Terre. De même que sur la terre se
répétaient les jours et les saisons, de même dans l'histoire de
l'humanité se répétaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait
une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui
entraînait la Terre à travers l'infini, figurait le progrès qui
emportait l'humanité en avant... toujours en avant. La théorie qui
proclamait l'éternelle recommencement des choses, était fausse.

Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant,
allait trop vite pour qu'ils réussissent à l'arrêter. Ils avaient beau
se cramponner à sa surface, s'y maintenir même pendant des siècles; il
arrivait un moment où ils devaient lâcher prise et tombaient dans le
néant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrière sans passer deux
fois par le même point.

Jaime ne songea pas à se révolter dans une protestation suprême, au nom
de ses anciennes idées. Maintenant il maudissait le symbole de la roue,
il croyait que des écailles tombaient de ses yeux, que pour lui se
renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il
contemplait une lumière nouvelle. Oui, l'homme était libre et pouvait
échapper à l'emprise des morts, organiser sa vie selon ses désirs et
rompre les liens de servitude qui l'enchaînaient à ces despotes
invisibles.

Il cessa alors de rêver et se replongea dans le néant, avec la joie
profonde et muette du travailleur qui se repose après une journée
d'utile labeur. Quand après de longues heures il rouvrit les yeux, il
rencontra ceux de Pablo Valls, fixés sur lui. Son ami lui tenait les
deux mains et le regardait tendrement.

Jaime ne pouvait plus douter; ce qu'il voyait était bien une réalité. Il
sentit cette odeur de tabac anglais, légèrement parfumée d'opium, qui
semblait toujours flotter autour de Pablo...

Le capitaine se mit à rire, découvrant ses dents jaunies par le tabac.

--Ah! mon vieux! s'exclama-t-il, ça va, hein?... Partie, la maudite
fièvre?... Allons, tout danger est conjuré. Les blessures sont en bonne
voie de guérison. Tu dois sentir à l'intérieur une démangeaison de tous
les diables! comme si l'on t'avait fourré des guêpes sous tes
pansements... Ce n'est rien; c'est la poussée de la chair neuve qui
produit cette cuisson.

Jaime se rendit compte de l'exactitude de ces paroles. Il éprouvait à
l'endroit de ses blessures une rigidité qui tirait les chairs.

Valls devina une prière dans le regard curieux de son ami.

--Ne parle pas, ne te fatigue pas, lui dit-il, tu veux savoir depuis
quand je suis ici? Il y a bien près de deux semaines. J'ai appris ton
aventure par les journaux de Palma et j'ai accouru, sans perdre une
minute. Ton ami le chueta sera toujours le même. Ah! quels mauvais
moments tu nous as fait passer! Une pneumonie, mon cher! Tu ouvrais les
yeux et tu ne me reconnaissais pas. Enfin, tout cela n'est plus. Nous
t'avons bien soigné, va! Regarde qui est ici.

Et il s'effaçait un peu, pour que son ami pût apercevoir Margalida,
cachée derrière lui.

Elle était redevenue timide, depuis que le señor pouvait la regarder
avec des yeux que ne troublait plus la fièvre.

--Ah! Fleur-d'Amandier...

Le regard tendre de Jaime la fit rougir. Elle eut peur que le malade se
souvînt de ce qu'elle avait fait dans les moments critiques, alors
qu'elle le croyait perdu.

--Maintenant, fais-moi le plaisir de te tenir tranquille--ajouta
Valls--je resterai ici, jusqu'à ce que nous puissions repartir ensemble
pour Palma. Je suis au courant de tout... et, tu me connais!
j'arrangerai tout, tu me comprends, n'est-ce pas?

Le chueta clignait de l'œil et riait malicieusement, sachant qu'il
s'entendait à deviner les désirs de ses amis. L'excellent capitaine!
Depuis son arrivée à Can Mallorquí, tout le monde était à ses ordres.
Chacun l'admirait, et son humeur toujours joviale lui gagnait tous les
cœurs.

Margalida devenait toute rouge, en écoutant ses incessantes allusions,
accompagnées de clignements d'yeux significatifs. Elle l'aimait pour le
dévouement et la tendresse qu'il témoignait à son ami. Durant une nuit
d'angoisse, elle l'avait vu pleurer comme un enfant, parce qu'on croyait
venue la dernière heure.

Le Capellanét adorait ce Majorquin, depuis qu'il l'avait vu rire aux
larmes en apprenant que Pép voulait faire de lui un curé.

Quant au fermier et à sa femme, ils lui obéissaient comme des chiens
soumis.

Pendant plusieurs après-midi, Pablo et Jaime parlèrent du passé.

Valls était l'homme des rapides décisions.

--Tu sais que rien ne m'arrête quand il s'agit d'un ami. En débarquant a
Iviça, j'ai vu le juge. Tout se terminera pour le mieux. Tu étais dans
ton droit; tous les témoins le reconnaissent: cas de légitime défense;
quelques formalités ennuyeuses, mais rien à craindre. Quant à ta santé,
la question est résolue également. Qu'y a-t-il encore? Ah, oui, autre
chose! mais je m'en charge!

Et, narquois, il riait bruyamment, en serrant les mains de Febrer, qui,
de son côté, ne voulut pas lui en demander davantage, par crainte d'une
déception.

Un jour, comme Margalida entrait dans la chambre, Valls la prit par le
bras et l'amena près du lit.

--Regarde-la! cria-t-il avec une gravité bouffonne. C'est bien là celle
que tu aimes? On ne te l'a pas changée? Non? Alors, donne-lui la main,
grand niais! Qu'est-ce que tu as à la regarder avec des yeux stupéfaits?

Les deux mains de Febrer étreignirent celles de la jeune fille. Ainsi,
c'était donc vrai?... Il chercha le regard de la bien-aimée, mais elle
baissait obstinément ses paupières ambrées, tandis que l'émotion
pâlissait ses joues et faisait palpiter ses narines.

--Maintenant, embrassez-vous! dit Valls en poussant doucement la jeune
fille vers son ami.

Mais Margalida, comme si elle se sentait en danger, prompte, se dégagea
et s'enfuit.

--Je comprends, murmura le capitaine, vous aimez mieux vous embrasser
quand je ne serai plus là.

Il approuvait ce mariage qu'il jugeait beaucoup plus raisonnable que
l'union projetée de Febrer et de sa nièce. Margalida était une maîtresse
femme, et le capitaine avait la prétention de s'y connaître.

--J'ai arrangé ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami
le juif arrive toujours à ses fins. Il te reste, à Majorque, de quoi
vivre modestement... Ne hoche pas la tête... Je sais que tu désires
travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder
une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une
affaire, tu verras. Si tu préfères quitter Majorque, je te procurerai
une occupation à l'étranger.

Sur la famille de Can Mallorquí, le capitaine exerçait l'autorité d'un
maître. Pép et sa femme n'osaient lui désobéir. Comment discuter avec un
señor qui s'entendait si bien à tout! Puisque don Pablo Valls désirait
que s'accomplît le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa
parole que l'atlóta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur
consentement.

C'était un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'île.
Mais ils aimaient mieux se résigner à cette triste séparation que de
conserver auprès d'eux, comme gendre, leur ancien maître, envers qui ils
professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.

Quant au Capellanét, peu s'en fallait qu'il ne s'agenouillât devant
Valls.

--Et l'on ose dire, à Palma, que les chuetas sont méchants!... On voit
bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-là
sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grâce à
lui, je ne retournerai pas au séminaire... je serai agriculteur, et Can
Mallorquí m'appartiendra.

Dès que Margalida sera mariée, j'irai choisir une fiancée dans le bourg
et j'aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants
compagnons. La race des vérros ne doit pas s'éteindre dans notre île...
Je sens dans mes veines le sang héroïque du grand-père.

Par une matinée ensoleillée, Febrer, appuyé sur Valls et sur Margalida,
s'avança d'un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme.
Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage
qui s'offrait à sa vue:

Au faîte du promontoire, là-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah!
comme il avait rêvé et souffert entre ses murs! comme il l'aimait, en
songeant que là, seul et oublié du monde, il avait nourri cette passion
qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!

Faible encore, il aspirait avec joie l'air tiède de cette matinée
lumineuse, où passaient des coups de vent venus du large.

Margalida, après avoir contemplé Jaime avec des yeux pleins d'amour, où
persistait un peu de timidité, rentra pour préparer le déjeuner.

Longtemps, les deux hommes gardèrent le silence. Valls qui avait tiré sa
pipe de sa poche et l'avait bourrée de tabac anglais, lançait
d'odorantes bouffées. Febrer, les yeux fixés sur le paysage, embrassant
d'un regard ébloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit
à murmurer une sorte de monologue. La vie était belle! il l'affirmait
avec la conviction d'un homme qui a échappé inespérément à la mort.
L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l'oiseau et l'insecte au
sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi
s'immobiliser en supportant les chaînes que d'autres avaient forgées
pour ceux qui devaient venir après eux, disposant ainsi à l'avance de
leur destinée?...

Valls sourit en regardant son ami d'un air narquois. Plusieurs fois il
l'avait entendu, pendant ses accès de délire, parler des morts, en
agitant ses bras, comme s'il se battait avec eux, et tâchant de les
chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il écouta les
explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect
aveugle du passé et l'humble soumission à l'influence des morts avaient
pesé sur la vie de son ami, jusqu'à le forcer à se confiner dans une île
écartée, il resta silencieux et absorbé.

--Crois-tu que les morts commandent? demanda tout à coup Jaime.

Le capitaine haussa les épaules. Pour lui, il n'y avait dans le monde
rien d'absolu. Peut-être l'empire des morts était-il ébranlé et déjà en
décadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c'était
incontestable. Maintenant il était possible que leur autorité ne
s'exerçât que dans certains pays, et que dans d'autres ils eussent perdu
tout espoir de la rétablir. A Majorque, ils gouvernaient encore
tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n'en était
peut-être pas ainsi.

Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et
ses angoisses passées. Oh! les morts! l'humanité ne serait pas heureuse,
tant qu'on n'en aurait pas fini avec eux.

--Pablo, tuons les morts!

Le capitaine jeta sur son ami un coup d'œil inquiet, mais en voyant
la sérénité de son regard, il se rassura et dit en riant:

--Je ne demande pas mieux, qu'on les tue!

Puis il reprit son sérieux, se renversa dans son fauteuil en lançant une
bouffée de fumée et ajouta:

--Tu as raison, tuons les morts! Foulons aux pieds les préjugés, et ne
consultons que nous-mêmes.

Jaime regarda derrière lui comme pour chercher à l'intérieur de la
maison la douce figure de Margalida; puis il résuma toutes ses angoisses
passées et toutes les vérités nouvelles qu'il avait découvertes, en
répétant énergiquement:

--Tuons les morts!

La voix de Pablo le tira de ses réflexions:

--Alors aujourd'hui, tu pourrais épouser ma nièce sans remords ni
crainte?

Febrer hésita avant de répondre...

Oui, il pourrait l'épouser s'il n'y avait pour l'arrêter que les
scrupules qui autrefois l'avaient tant fait souffrir. Mais il manquerait
quelque chose pour que cette union fût possible, quelque chose de plus
fort que la volonté des hommes et de plus puissant qu'eux, quelque chose
qui ne pouvait s'acheter et qui régnait sur le monde, quelque chose
qu'apportait avec elle l'humble Margalida, sans le savoir...

Les angoisses de Febrer étaient terminées. Pour lui commençait une
nouvelle existence.

Non, les morts ne commandent pas.

Qui commande, c'est la vie, et par-dessus la vie, l'Amour.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les morts commandent" ***

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