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Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE



                                PAR

                            J. MICHELET



                 NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE



                           TOME QUINZIÈME



                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1877

         Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



HISTOIRE

DE FRANCE



PRÉFACE


Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu
resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période
énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et
politiques, d'oeuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une
infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé
leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des
choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre
toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes
en exagérant les petites.

Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu.
Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun,
dans ses Mémoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite
importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.

Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps,
les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons
des préjugés de sentiment sur telle oeuvre ou tel acte dont la
première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons
beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous
énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant.
Nous sommes contrariés et désorientés quand _notre_ histoire, _nos_
anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire
depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire
sérieuse. Les _on dit_, par exemple, d'une dame de province, qui voit
bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont
restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y
vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires
de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.

C'est une oeuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres
préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que
les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine
force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines
ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités minimes qui
encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour récompense
de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes causes
vivantes.

Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour
par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du
détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels,
fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail
latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des
révolutions et change le monde.

       *       *       *       *       *

La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos
modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras
diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive
montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion
prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en
son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de
Mazarin et les hardiesses de la Fronde.

La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort déchue et un peu
oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de Vervins
(1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non consulté, au
traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au traité des
Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de
l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours regarde Rome;
tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes
hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le point désiré,
demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup d'État manqué à
la Saint-Barthélemy.

       *       *       *       *       *

La place que la _Révolution_ occupe dans le XVIIIe siècle est remplie
dans le XVIIe par la _Révocation de l'édit de Nantes_, l'émigration
des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le
contre-coup.

Tout le siècle gravite vers la _Révocation_. De proche en proche on
peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine.
Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni
Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en
obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.

La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient
d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit
en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.--La
centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement
d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand
objet.--Encore bien moins les petites querelles intérieures du
Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une
opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La
clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église,
Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à
Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien
qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.

La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde
réalité, matériellement immense (effroyable moralement).

L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien.
Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille
personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La
France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les
travailleurs.

La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie.
La Terreur de la Dragonnade frappa au coeur et dans l'honneur; on
craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas à
cela, et défaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de
la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut l'aspect, étrange et
inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par l'autorité, d'une guerre
en pleine paix contre les femmes et les enfants.

Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité
publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant
plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des moeurs
apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout
à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour
ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est
l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes)
vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.

       *       *       *       *       *

Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous
faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu
de beau et de grand.

Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus
imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de
l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu
là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit
l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement
redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu
nullement les grandes tyrannies militaires.

Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la
société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature
aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la
dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je
resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.

Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon
enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce
n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la
petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie,
au nerveux et puissant XVIe siècle. Mais que voulez-vous? C'est une
harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le
reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a
aussi une grandeur relative.

J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux
Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet.
Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule
chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces
très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur
originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme
exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la
Renaissance.

Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de
Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.

       *       *       *       *       *

On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration
d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu
communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela
est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée
avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est
très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide
superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si
vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une
puissance supérieure et souvent contraire,--le maître même, son
tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette,
brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en
tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au
moment où le ministre organise laborieusement son grand système
commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées
mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que,
«si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de
le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde,
les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (_Négoc.
de la succ. d'Esp._, Mignet, III, 63.)

On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est
point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est
conséquente.

Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un
politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la
facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir
ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.»
Si elle eût réussi, elle commençait la croisade générale d'Angleterre
et d'Europe qu'espérait l'Église de France.

       *       *       *       *       *

La publication de la _Correspondance administrative_ nous a rendu un
grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4º). Les
matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande
affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y
occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M.
Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces
qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes
lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer
derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par
l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande,
certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont
d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort
pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à
rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle
intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter,
pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même que, de temps en
temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles
vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à leur
place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait machine
et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous cette
vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un homme
vivant.

Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets
assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de
Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui
obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre
chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout.
Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et
trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus
saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la
redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV.
Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail,
dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant
gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a
disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en
plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la
surprenante entreprise de _diriger_ la France, homme par homme,
_diriger_ non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de faire
son salut.

Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop
à faire des petits. Les moeurs de telle religieuse, ou telle élection
de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession
d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du
quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans
les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et ses dames
cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fénelon
pour madame de la Maisonfort.

       *       *       *       *       *

Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine
interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais,
généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux,
grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y
trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme,
j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon
son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de
documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on
n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse _et datée
attentivement_ des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre
d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV,
racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.

L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en
croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas
Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était
ossifié et ne changeait plus guère.

Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons
difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de
l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle,
c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du
moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le
positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page,
est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si
scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses
accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de
Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser.
Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa
statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone était
détrônée.

Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis
XIV.

       *       *       *       *       *

Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait
ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire
pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort
tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait
fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea
peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94,
l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre
du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de
personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à
la Bastille.

On savait que le roi _avait les bras longs_ hors de France, et faisait
enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient
contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde.
Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se
contait tout bas, portes fermées, le mystère du Masque de fer. La
fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut
occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque
de Reims.

Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.

J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses
imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur.
Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande
Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler.
Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les
commencements.

Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent?
_Nullement avec les romanciers_, anecdotiers, les Bussy, les Varillas.
_Nullement avec les pamphlétaires_; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé
de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les
lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances
politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut
surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on
peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de
causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une
_cause_, mais à coup sûr ce n'est pas un _effet_. Voilà déjà une
connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu.

       *       *       *       *       *

Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me
semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit
tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour
tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa
création propre, il _achève et finit_ beaucoup de choses, mais _n'en
commence aucune_.

Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde
le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante
ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en
octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies
d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils
fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est
partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal,
dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et
Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le
siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées.
Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient.
Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans
fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe siècle), à pas un n'est
resté: _La Joie!_ La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit à la
Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, qui voyaient
commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. Le plus fort
du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie.

       *       *       *       *       *

Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique.
Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprême effort,
dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.

Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la
spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur
Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne
servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la
Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais
illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.

Le génie protestant, théologico-politique, à travers les hommes et
les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu,
Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute
religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés,
celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de
chercher librement son Dieu.

Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit
par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le
fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.--L'un aboutit à
la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme
et la _mort de la volonté_.--Et l'autre, se posant en face, donne
l'_appel à la volonté_, le dogme du contrat social et la déclaration
des droits.

       *       *       *       *       *

Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils
réclamèrent les États généraux. Les _Lettres_ de Jurieu, les _Soupirs
de la France esclave_, ces livres qui feront toujours vibrer les
coeurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution
épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans
savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit
qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais
de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de
ses destinées.

Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré
royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que
rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le
despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il
n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût
rapporté la délivrance commune.

Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le
faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de
prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg,
et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela
contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution
anglaise.

Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car
ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par
l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et
leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes.
Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six
officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour
où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le
_libre contrat_.

Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique,
les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité
philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès
1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant
la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait,
n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas
imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.

De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de
l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté,
formulent le contrat social.



HISTOIRE

DE FRANCE



CHAPITRE PREMIER

LE ROI ET L'EUROPE--FOUQUET--COLBERT

1661


L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du
ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début
du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la
grande révolution qui devait en marquer la fin.

Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il
fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris
par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres.
Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux,
supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer
contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze,
purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la
maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de
pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24
mars).

Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois
étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui
avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars.
Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait
au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul
riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec
qui il aurait si souvent à négocier!

Le roi, _donné de Dieu_, était fort impatiemment attendu du clergé.
D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de
l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans
son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de
la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait
à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer
les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze
ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient
leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.

Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du
confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un
vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout
des Jansénistes.

L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné.
Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par
son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce,
formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance
prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main,
témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.

Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment
réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel
culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose,
en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle
espérance.

L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et
l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut
autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui
venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans
sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands
emportements, au fond, il ne se livrait guère.

Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité,
une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût
hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe
au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit
rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert,
Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette
sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su
les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la
machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier
à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.

Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait
laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent
devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant.
Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie.

Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui
désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»

Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira,
bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle
charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne
croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son
mortel ennemi, son successeur Colbert.

Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de
marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et
l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de
bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille
(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le
ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un
homme de tant de coeur, qui eût un caractère si fort, mais si violent.

Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert
était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les
mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut
pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de
l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son
calendrier.

Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1º en lui
donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2º
en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et
chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire
qu'il tenait tout.

La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais
faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en
espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et
Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente,
saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des
rois de l'Europe.

Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait
gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il
ne pouvait être jugé que par ses collègues.

Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu
avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des
grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout
d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation.
Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait
se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même.
Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui,
Fouquet, _aiderait à soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils
verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de
Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres.
La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le
premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces
petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à
Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le
mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?

Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous
Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en
se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine
publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la
finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des
rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après
la moisson.

Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour
regarder l'Europe.

Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y
regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse
arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie
singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.

L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient
pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils
veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais
de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant
son grain.»

Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées,
qu'elle entretiendra.

L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de
Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas
repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa
Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli.

Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher
au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir
le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à
l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et
retenir part dans les vols.

Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les
Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et
l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle
profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois,
oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint?
Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.

Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_évêque des évêques_,
c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces
traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan,
Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que
les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent
menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant
l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se
présente qui puisse l'arrêter en ce monde.

L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à
l'heure.

En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui
pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti
français.

Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la
préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui
faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier
d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne
pour un Conti ou un Condé.



CHAPITRE II

MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIÈRE

1661


L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus
charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima
par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre
et soeur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le
30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.

Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à
son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à
Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce
surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient
vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les
moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare,
et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du
Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est
nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus
tard, surtout à celui de Léonor dans l'_École des Maris_, d'Henriette
des _Femmes savantes_, etc.

Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme,
il la regretta.

Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.

La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort
nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui
vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses
courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans
gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout
cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et
beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularité de ces Mazarines,
c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les
charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante
union.

L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un
esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un
moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été
reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle
travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante
d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille
entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie,
que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle
resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier,
pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.

Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs,
qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le
jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se
prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de
Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances,
l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait
le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement
d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder
pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en
faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu
trouver un couple plus pervers.

Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie,
était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle.
La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut
un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui
séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour
briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies.
Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même
pour ses ennemis.

À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet,
elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému;
et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des
Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant
contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la
dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une
larme et du baiser d'adieu.

La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place
assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en
gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas
pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va
rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long
Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les
misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre
est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant
restait au lit, faute de feu.

Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa
mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal:
battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute
la moralité que la petite eut sous les yeux.

Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune
qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni
coeur ni âme, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle
n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que
leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du
sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le
sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse
nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II,
elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la
France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à
Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa
grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante
enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce
qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les
petits os des Saints-Innocents.»

Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa
mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis
XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette
dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent
très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre
politique, le foyer souterrain de la révolution catholique
d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de
Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être
la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis
XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui
l'avait tant aimée.

Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour
régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi
protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se
referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du
mariage projeté de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla
le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis
XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier,
dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui
menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart,
dont on abusait pour la trahison.

La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on
proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la
nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV
soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son
beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la
main.

Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier
de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité
qu'à sa pétulante mère. (_Voy._ le petit portrait, si pâle, de Charles
Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur
sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes
passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et
dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et
l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de
tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.

Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme
Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et
qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la
maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de
fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il
avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison,
dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme
telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette
poupée, sans danger pour leur sexe.

Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le
jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger
pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à
quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon
domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se
trouva avoir une fille pour mari.

Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant.
Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine,
ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade
qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas
avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât
jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop
et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche,
Marsillac et autres.

C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il
fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais
il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant
qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris
voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu
Gaston, la royauté du Languedoc.

La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le
roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle,
chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa
qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa
faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté
de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était
justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait
Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell.
Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère,
au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et
que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences
pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion.
Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois
que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres
pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage
d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race
malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les
enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance
revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul
obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et
trôner là avec ses favoris.

La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de
Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur.
Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet
peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la
nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait
rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute
sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien
les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était,
jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et
positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu
commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche
déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de
l'espèce humaine.

Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée,
c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son
mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout,
l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de
Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit.
Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais
bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus
qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était.
Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le
maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui
pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle
lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en
aucune chose.»

Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV,
conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la
Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie
de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte.

L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et
qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi
de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint
très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon
à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle
de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et
fut frappée de sa maigreur.

Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de
Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si
Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit
surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla
s'amuser.

Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par
l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut
d'elle pour influer sur Charles II.

Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui
donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le
força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis
XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa
vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa
pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on
travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait
chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il
venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église;
un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin,
ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au
roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou
que du moins on le croirait mené par elle.

Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du
bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle,
ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la
Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord
pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi
travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour
le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on
agit sur son coeur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis,
le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi tout
droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte:
le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il devient
lui-même amoureux.

Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet).
En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à
son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six
mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus
tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une
féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute
apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme
Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.

Molière y donna les _Fâcheux_. Fouquet lui-même, par un auteur à lui,
en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la _justice_
du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi,
outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa,
et on sut le distraire par une puissante diversion.

Dans les _Fâcheux_, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie
scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une
chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les
complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux
singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est
qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si
craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une
surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête,
sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17
août).

On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens
pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la
future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout
ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être
son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde
aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable
absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.

Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et
en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire
des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet
le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on
lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il
gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la
vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta.
Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne
pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait
fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit
qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il
eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis
XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il
eût pu l'arrêter partout.

On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui
d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent
Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les
gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments
divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis
Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part,
par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter
des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des
choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an
(somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du
cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète,
tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de
la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien
chez les dames du parti dévot.

On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre
contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de
capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que
c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais
contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il
disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il
aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient
plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi
l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il
levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.

Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en
papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les
rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons
et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une
mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit
honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre
d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle
de Colbert ne le permit pas.

Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits
voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma
à Pignerol jusqu'à sa mort.

Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui
avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils
avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers,
qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à
redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît
craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais
la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche
dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de
Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea
d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables.
La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens
et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à
l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un
mois. _Appel du roi au peuple_ dans toutes les chaires des églises,
pour qu'il dénonce les abus.

La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager,
_rassurer les dénonciateurs_. On frappe en haut, en bas.

Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un
financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que
Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes,
rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.

Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux
qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on
les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les
premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les
réduisant des deux tiers.

Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit
peuple, salua _la Terreur_ de Colbert de ses applaudissements. La
vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en
maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien.
En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les
honorables bourgeois voulaient résister à Colbert; il y eut émeute,
mais contre eux. La _populace_, se choisissant pour chefs des
vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les
_défenseurs des libertés provinciales_; elle prit les armes pour le
roi, qui protégea les notables à grand'peine.



CHAPITRE III

LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRÛLÉ VIF

1662-1663


On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles
années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu
indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda
sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un
moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs
ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et
demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles
d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles
avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient
pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait
sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour,
n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le
roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule,
le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le _Rabat-joie_,
l'_Étrille du Pégase des Jansénistes_, etc.). Mais l'assesseur
d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien
faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère
dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui
dominait Paris.

L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était
dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames
d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de
Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout
s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables,
aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par
exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier
président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames
d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent
bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes
leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne
reculaient devant rien.

Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les
mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non
pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives
orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la _Clélie_,
le _Cyrus_, les longs pèlerinages de _Tendre_, qui faisaient les
délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes
faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions
allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de
Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes
n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des
couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les
mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (_Voir_
madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient
et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à
l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur,
n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle
où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la
controverse.

Pascal venait de mourir, mais les _Provinciales_ vivaient. Les
Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1º Leur
Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait
l'approbation de la Société. 2º Le monde voyait trop que Pascal, par
pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile
tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les
tendresses équivoques de la galanterie religieuse.

Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession
et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent
précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent
l'_illuminisme_, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on
appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui
gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes
dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien
Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la
mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit
aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des
pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres
les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes
approbations.

Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph,
avait dénoncé à Richelieu les _illuminés_ dont les doctrines étaient
celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on
lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en
fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il
arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y
avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié
chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le
langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'_Épouse_ dans les
suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (_V._
lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)

On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute
harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque
instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et
pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et
important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la
reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites
nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances,
effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour,
avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme
sait s'anéantir, _quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus_. «Dieu fait
tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre
moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer
en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui
sont tous sanctifiés.»

Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames
du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose
bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres
âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les
dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la
famille qui rappelle au devoir, au bon sens.

Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement
parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du
temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il
imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides
gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans
ses _Délices de l'esprit_, ce prince des sots spirituels donne
l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous
faire monter.

Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le
jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses
ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662).
Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil
extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé
ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire
marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le
parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le
pouvoir illimité des papes.

Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par
l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient
guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe
très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra
l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas
insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu
leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous
les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques
des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.--Autre chose,
de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à
un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger.
Le commerce dès lors est impossible aux protestants.

Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait
l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par
un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un _exemple_ qui
avertît les _libertins_. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes
couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers.
Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la
cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de
Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne
d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on
reviendrait aux bûchers?

Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal,
faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur
auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer
le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient
procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le
Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main
aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et
glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et
incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti
mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la
victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.

Il faut rendre à chacun selon ses oeuvres. La gloire en est à l'hôtel
de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant Desmarets, le
charmant directeur.

Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui
s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur
le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de
Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en
Dieu, se déifie, donc _devient impeccable_. Dangereuse doctrine. Mais
il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne
l'imposait pas à des filles enfermées, souffrantes, de molle
obéissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il était marié et avait
des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux
dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à
se diriger librement.

Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la
Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande
patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses
pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre
esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers,
un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il
aime?»

De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus
était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez
longtemps pensé à la mort du Christ et à l'_état de grâce_ où cette
mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et
mettre ici l'_état de gloire_, autrement dit, le paradis.

Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et
que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais,
est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en
lui.

Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait
régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement
en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule
intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le moment où
Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en
prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait
subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou
Jean-Baptiste. Cela était humiliant.

Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de
mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à
perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable,
Judas.

Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie.
Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint
Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop folles:
qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi n'était
pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui
l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour Desmarets. Il
vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer les femmes en
son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, dit ce qu'il
désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, _il faudrait qu'il
mourût_, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en voulait pas
plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il a trouvé un
homme qui veut _que le roi meure_, et Morin est un Ravaillac (23 mai
1662).

Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et
bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand
corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable
et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation
était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, absurde et
sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y répondre. Ceux qui
l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne leur dît: «Vous faites
bon marché de la vie du roi.»

Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu
près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses
ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais
desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la
cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il
fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments,
glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité
dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que
le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue
dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se
mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame,
celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa
gloire.

Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était
sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux
rois.

Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en
faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues
arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).

Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta
Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le
perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France
sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait
la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et
nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un
et pour l'autre.

Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi
et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre
du comte de Guiche.

Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le
reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute
passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du
sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment
la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté,
de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les
renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou
vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle
souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la
trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des
rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître
avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez
Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette
situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la
Vallière qui n'osait pas pleurer.

La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout
entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par
madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le
permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit
ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu
d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un
coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau
récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame,
mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le
grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre
crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un
moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du
roi la fureur du parti dévot.

Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée,
minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte
bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours
jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se
décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus
tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit
Monsieur, la honte et l'argent.

Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste,
se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que
le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort
jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours
de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur
ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre
impossible dans l'avenir.

Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la
Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les
jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait
achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque
affreux faux pas.

Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré
ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise.
Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait
tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait
quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la
Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des
folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que
Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.

Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de
roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres
par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait
bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche
assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de
plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au
ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un
fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette
impiété l'amusait.

Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours.
Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille
déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une
diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.

Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de
l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant
la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne
pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins
disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y
voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute
sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif
dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si
futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits.
Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon
sans tête, qui ne fit rien que voltiger.

Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à
la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de
n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame?
comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque
chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La
Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot.
Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée
par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il
court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche
l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.

Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame
craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva
moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes
et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord
leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la
reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la
lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres
personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en
lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à
son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas
que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas,
et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.

Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi.
Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de
faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle.
On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les
promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison
suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de
Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce
qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que
Vardes montra dès ce jour-là.

La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe
pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et
de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait
désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure,
qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une
demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de
désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut
tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache
mal son admiration pour un si charmant scélérat.

Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la
perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la
princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit,
une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes
illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait
aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus
public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.

Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las
par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe
qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le
procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une
autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment
très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette
guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir,
prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un
conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et
donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui
(dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.

Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand
coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui
depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles
parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre
de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés
très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être
condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et
recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus
encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu,
Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin
de se relever par la terreur.

L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé
que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: _Morin
brûlé vif_, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe
flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée _nue_. Choquante
addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des
juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai
pas à Dieu _qu'il détourne de moi ce calice_.» La pauvre Malherbe
appela en vain.

Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y
avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture,
une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de
la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et
autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen
âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à
réunir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la
nature_. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le
grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur
insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie,
l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans
repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et
l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!

Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra
pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher.
Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que
moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs
intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme
douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là
(_Curiosités de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges
était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne
put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas
écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin
répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI:
«Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé
l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).



CHAPITRE IV

MOLIÈRE ET MADAME

1663-1665


Le roi se rétablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagnée
par le parti dévot ne se fût pas arrêtée à la mort de Morin. L'homme
le plus en péril certainement était Molière qui, dans une comédie
récente, l'_École des femmes_, s'était moqué de l'enfer. Cette pièce
avait été jouée le 26 décembre 1662, six jours après la première
condamnation de Morin, mais elle eut un succès immense, et le plus
grand que l'on eût vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas,
la demandait et redemandait avec fureur. Molière ne pouvait l'arrêter,
sans paraître avoir peur et s'accuser lui-même. On la joua des mois
entiers, on la joua en mars pendant l'exécution. Chaque soir, cette
terrible comédie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit être
respecté, famille, morale, décence, religion, revenait irriter les
haines, donner prétexte aux cabales qui poursuivaient Molière, dévots,
précieuses, et savantasses, la fade littérature du temps.

La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les
jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se
portèrent où le vent soufflait, glissèrent à la dévotion. Ils
n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dévots. Mais, comme
transition, ils aidèrent les dévots, et se mirent à déblatérer contre
la pièce impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impiété, mais la
grossièreté, l'indécence. L'élégance de cour affectait le dégoût de
cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie,
bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai génie de Paris, qui prenait sa
revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignèrent. L'esclave
la Feuillade, ce chien qui voulut être enterré comme un chien, aux
pieds du maître, brilla par sa colère. Il crut flatter le roi, et sans
doute aussi les dévots.

Grande surprise: le roi un matin est guéri, et se lève. Il se retrouve
mieux portant que jamais, le même, jeune et fort, gaillard, galant. Il
le prouve à l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse exécution
avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallière est enceinte. Elle
l'avait craint extrêmement. Mais dans ce retour à la vie, le roi mit
de côté les ménagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se
moqua de tout.

Il trouva fort mauvais qu'on osât critiquer une pièce écrite par un
homme de sa maison. Molière avait l'honneur d'être valet de chambre
tapissier du roi. Il lui permit de se défendre. De là la _Critique de
l'École des Femmes_, où les marquis figurent de façon ridicule. Cela
plut fort au roi, qui, justement alors, était excédé des étourdis qui
l'entouraient, allaient sur ses brisées. À ce point qu'une nuit,
allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prévenu et lui
fermait la porte au nez.

Donc, cette année, 1663, il fit une Saint-Barthélemy des marquis, non
sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun à la Bastille, avec ce mot:
«Pour avoir plu aux dames.»

Guiche s'était sauvé en Pologne. La Feuillade, comme on va voir,
partit aussi. Vardes, peu à peu démasqué, commençait à être connu du
maître, et il eût fait une fin tragique, si Madame n'eût été la
clémence même.

Elle reprenait peu à peu près du roi. Et, quoique les femmes maladives
eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admirée, comme tout le
monde, aux bals de l'hiver. Sa danse était une chose surprenante, dit
Cosnac; elle n'était qu'esprit, «et jusqu'aux pieds.» La grossesse de
la Vallière fit de plus en plus ménager Madame chez qui elle était, et
qui (sans le paraître) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la
crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin,
vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystérieuses de ce jardin
permettaient les secours, les visites de médecin, celles du roi
peut-être. Mais cet état touchant de la Vallière et ses souffrances le
reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullité de sa
maîtresse lui faisait apprécier Madame, et il l'admirait de plus en
plus.

Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout,
de se fier à lui, de le prendre pour confident, j'allais dire,
confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort
touché. Il haït d'autant plus ces audacieux, ces étourdis, ces
traîtres. Il ne faut pas s'étonner des attaques de Molière contre les
marquis.

Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destinées de Molière et
de Madame. Les triomphes de l'une furent les libertés de l'autre. Des
dédicaces de Molière, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort
sérieuse, attendrie, et elle est en tête de la pièce bouffonne et
douloureuse où il dit son coeur même, la torture de sa jalousie,
l'_École des Femmes_, dédiée à Madame. C'est son coeur qu'il met à ses
pieds.

Reprenons d'un peu haut, le mystère, sinon honorable, au moins cruel,
de la vie du grand homme.

Les _Fâcheux_, faits pour la fête de Vaux et dont le roi avait,
disait-on, inspiré une scène, montrèrent Molière en grand crédit, et
firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Béjart, était sa
maîtresse. Elle n'était pas jeune. Elle pouvait prévoir qu'un homme
ainsi posé et dans la force du génie, lui échapperait. Elle voulut
l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molière
aimait tendrement et comme un père.

De qui était-elle née? dans le pêle-mêle de la vie de théâtre, la
Béjart, très-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est
sûr, c'est que l'année 1645, où naquit la petite, était celle où
Molière devint un des amants de la mère. En 1661, elle avait seize
ans, Molière quarante. Il l'avait élevée. Que dirait le public de voir
changer les rôles, de voir l'enfant, par lui régentée ou grondée,
devenir tout à coup madame Molière? La Béjart ne s'arrêta pas à cela.
Sa cupidité l'emporta. Molière, dans la vie infernale de travail et
d'affaires qu'il menait à la fois, ne disputait guère avec elle. Il
avait plutôt fait d'obéir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce
violent et terrible métier, lorsque (comme Shakespeare et Molière) on
est en même temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on
sait à peine si l'on veille ou l'on songe. État bizarre qui jette
l'âme aux hasards de la fantaisie.

Dans cette fête de Vaux, fatale à tant de gens, où la Vallière perdit
l'esprit, la féerie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inouïe,
avait mis tout le monde hors du réel, dans le pays des rêves, quand
d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la
naïade, une enfant héroïque, qui dit les vers «Au plus grand roi du
monde.» Beaucoup furent saisis et ravis, et Molière plus qu'un autre,
et il tâcha de croire ce que la Béjart lui disait.

Le théâtre n'est pas sévère, et la cour l'était moins. Les Condés, les
Nevers étaient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi,
beau-frère de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage
étrange de Molière ne pouvait déplaire à Madame. La chose était
hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces pensées, peu morales,
agirent sur la Béjart et sur Molière peut-être qui voulait plaire
pour être fort, libre de tout dire au théâtre, sous la protection de
Madame et du roi.

Ce qui porterait à croire que la Béjart savait Molière père de
l'enfant, c'est qu'elle prétendait faire un mariage nominal, faire sa
fille épouse en titre et héritière, la retenir chez elle, et rester la
vraie femme. Arrangement ridicule que Molière supporta neuf mois, et
qu'il eût supporté toujours. Mais la petite madame de Molière
n'entendait nullement rester à jamais sous sa mère. Elle rompit sa
chaîne, un matin, alla s'établir dans la chambre de son mari, en prit
possession et l'obligea de la prendre au sérieux.

Il en était jaloux, même avant. Il en a versé la douleur dans son
chef-d'oeuvre de l'_École des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle
qui soit sortie de son génie.

La _Critique_, plutôt la défense, qu'il en fit avec l'aveu du roi
(juin 1663) exaspéra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molière,
court à lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses
boutons de diamant, et répétant le mot attaqué de la pièce: «Tarte à
la crème! Molière, tarte à la crème!» Faire cet affront à un homme du
roi dans le palais du roi, c'était risquer beaucoup. La Feuillade fit
comme les autres; il partit comme volontaire dans les armées de
l'Empereur.

Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le
roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clergé
une douleur plus amère encore. _Il défendit les enlèvements
d'enfants._ Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu'on tenait
dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jésuites et
Jansénistes, indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à
la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques
allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c'était une barbarie,
qu'à cet horrible édit de tolérance _ils ne se soumettraient jamais_.

Mais d'où venait le mal? De ce que le roi certainement n'écoutait plus
ses confesseurs. Et d'où venait cela? De ce que son retour à Madame le
brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l'en avertir, lui
inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on
eût procédé hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit,
exclu du monde et rejeté des hommes, eût mangé seul avec ses chiens.
On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais à côté du roi,
sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc.,
déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec
ce valet de chambre comédien. Cela dit haut (et sans doute bas,
l'accusation d'inceste). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la
conscience, il s'arrêta pourtant. Mais Molière fut vengé. Le roi, par
une pension, l'adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez
lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille
qu'on y mettait le soir, en cas qu'il eût faim, et qu'on appelait son
_en cas_.

Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et
elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut
sûr d'elle, et elle eût tout son coeur.

Mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort
tourmenté la Vallière pour une vieille affaire d'un premier amour. De
plus en plus il haït Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce
marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui
avaient aimé, courtisé, admiré Madame qu'il prit par devant elle une
vengeance, la joie d'une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main
de Molière.

Molière, s'il n'eût agi pour la vengeance de son maître, n'eût pas
hasardé le prologue où le marquis dans l'antichambre fait le pied de
grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée: «_Le
marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comédie. Et, comme dans les
comédies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire,
de même maintenant il nous faut _un marquis_.»

Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus
hardi, méprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours après cette
flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre
1663). Elle était reine alors, et serait restée telle, si sa misérable
santé ne l'eût anéantie presque l'année suivante.

La Vallière, avancée alors dans sa grossesse, était pourtant en
baisse. Elle accoucha (19 déc. 1663). Mais, bien loin que le roi
reconnût l'enfant, Colbert le fit prendre secrètement au pavillon
mystérieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom à une petite
église de la rue Saint-Denis.

Fait très-inaperçu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le
roi, réellement, préparait une armée; il avertit le pape qu'on
marcherait sur Rome, si, le 15 février, il n'avait pas cédé. Il
devait, comme amende, rendre Castro à notre allié, le duc de Parme. Il
devait envoyer ses deux frères et deux cardinaux. Il avait fait pendre
des Corses; il dut de plus casser la garde corse, déclarer ce peuple
incapable de servir l'Église, enfin éterniser le souvenir de
l'événement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des
Corses que l'humiliation du Saint-siége.

Le 12 février, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire
pièce au parti dévot, firent à Molière l'honneur d'être parrain,
marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molière?
Le roi eût-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? _Siluit
terra._

Molière préparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Dès que le nonce
et l'ambassade du pape furent à Paris, il eut audience du nonce, et
mit à ses pieds humblement l'ébauche d'une pièce qui s'appelait
_Tartufe_.

Molière avait observé que certaines gens, laïques, sans caractère et
sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de _direction_, chose
impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus,
intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du
temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets
était intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez
elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de démasquer ces
_directeurs laïques_.

Le légat fut édifié, et vit bien qu'on l'avait trompé en disant que
les gens du roi étaient ennemis de l'Église. Muni de son approbation,
Molière eut sans difficulté celle des prélats ultramontains qui se
réglaient sur le légat. La pièce ne pouvait plus avoir pour ennemis
que de mauvais sujets suspects d'_illuminisme_, ou des gallicans
endurcis, des cuistres jansénistes. Molière expressément a fait
Tartufe _illuminé_. Il dit à son valet Laurent: «Priez Dieu que
toujours le ciel vous _illumine_.» C'est dire que, dans les trois
degrés de la vie mystique (_l'ascétisme_, _l'illumination et
l'union_), le valet est encore au second degré, _illuminatif_; mais
son maître est monté à la vie _unitive_; il est _uni_ à Dieu, perdu en
Dieu, ainsi que Desmarets.

Molière, pour se réconcilier les courtisans et faire passer _Tartufe_,
avait fait (ou fait faire) la _Princesse d'Élide_. La princesse _fille
des rois_, dans son intention, était évidemment Madame. Mais, par un
coup désespéré de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance
_Tartufe_ et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux
complots furent tramés, l'un pour relever la Vallière, l'autre pour
perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, acceptée de la
cour, même des gens de la reine mère, est comme intronisée aux fêtes
de Versailles. Pour elle, on joue la _Princesse d'Élide_ (8 mai 1664),
et les premiers actes du _Tartufe_ (12 mai). Là, on obtient du roi ce
qu'on voulait; il ne trouve rien à dire à la pièce, mais la défend
_pour le public jusqu'à ce qu'elle soit achevée_. Le président
Lamoignon, dit-on, travailla fort à cela. Il y avait intérêt, comme
juge de Morin, et allié des dénonciateurs (de Desmarets-Tartufe).

L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le scélérat de
Vardes. Il voyait sur la tête planer la foudre. Il agit en cadence
avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit écrire à
Madame, mais écrire chez lui, Vardes, qui remettrait la lettre. Il la
porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que Madame le
trahissait. Puis, se chargeant du rôle du tentateur Satan, il porta la
lettre à Madame. Elle vit heureusement le piége et refusa la lettre.
Alors il se mit à pleurer, se roula à ses pieds, fit des serments
terribles de sa sincérité, pleurant à chaudes larmes de ce qu'elle
refusait de se mettre la corde au cou.

Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le
chevalier de Lorraine, faisait la cour à une fille de Madame; Vardes
lui dit ce mot cynique: «Pourquoi tant courir la servante? Allez plus
haut, à la maîtresse. Cela sera bien plus aisé.»

Un tel mot, d'un tel homme, avait grande portée. L'affront, enduré de
Madame, l'eût avilie, et auprès du roi même.

Le maître qui se croyait si maître, dépendait fort pourtant du
ridicule, s'éloignait des moqués.

Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant
définitif; «ils allaient être sur le trône.» (La Fayette.)

Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-là épargné ses ennemis,
souffert et abrité la Vallière, leur pauvre instrument.

Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son
grand-père Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.

Elle agit cependant.

Elle obtint que le roi vînt chez elle à Villers-Cotterets. Elle y fit
venir Molière, qui, pour la seconde fois, joua _Tartufe_.

La cabale de la cour, qui était chez Madame avec le roi, forcée de
subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dévote, qui fit une
chose désespérée. On employa la reine mère, fort malade à Paris.

On écrivit au roi qu'elle s'était trouvée très-mal. Il accourut.

La malade lui fit la grâce inattendue de vouloir bien recevoir la
Vallière. Cela coûta beaucoup à la reine mère, elle en eut honte et
remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute
piété et de grande vertu, telles que madame de Montausier, déclarèrent
qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint à bout de
le faire approuver de la jeune reine elle-même.

Le roi ne resta pas près de sa mère ni près de la Vallière. L'attrait
de Madame était grand dans les fêtes d'automne, la saison harmonique
des grâces maladives.

Elle était devenue enceinte l'autre année, 1663, au milieu d'octobre,
et elle avait accouché récemment, en juillet 1664.

Cette fois encore, au même moment, presque à l'anniversaire, au milieu
du même mois d'octobre, elle eut le malheur d'être enceinte, sans être
remise encore, et au grand péril de sa vie.

Grossesse fâcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau être souvent
agitée, maigrir, pâlir, et baisser près du roi.

Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue de Vardes, pour
l'entremetteuse Olympe. L'année nouvelle arrivait menaçante,
incertaine, et la cour doutait.

Molière ne douta pas. Si prudent, il fut intrépide, se déclara et
lança _Don Juan_ (15 février 1665).



CHAPITRE V

MOLIÈRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS

1665


Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il
illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un
peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel
original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand
révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout
regard était un jet de vie.

La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de
loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est
sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru
devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y
songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et
l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas.

Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du
Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de
quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore.
Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et
de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une
figure trop endolorie.

Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore,
la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un
feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin
dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la
maladie.»

C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet
très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et
sans retour. On dit parfois _fixer_ pour _regarder_. Ici, c'est
très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres
profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles,
impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le _Tartufe_.

Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas
vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son
propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie.
Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout
valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce
terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent
de minute en minute, et devinant le lendemain.

Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. Avant les
_Précieuses_, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa
troupe. Après le _Misanthrope_, c'est toujours un très-grand artiste
ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, j'allais
dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des hypocrites.

Revenons au _Festin de Pierre_, à _Don Juan_, au Tartufe d'amour. Ce
qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure
même, c'est l'audace de l'à-propos.

Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce
espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un _Don
Juan_ français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de
cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.

Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise
finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit
l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour
l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à
la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le
visiter.

La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière
persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux
courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux
qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui
dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne
plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé
deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de
leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à nous
brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.

Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête
juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi,
imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en
personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi
de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de
frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur _ses amis_, sur cette
cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué
du roi même?

La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait
gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À
merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui
sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est
l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer
a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.

Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait
pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au
fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa
Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du _Bourgeois
gentilhomme_), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient
indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla
bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne
pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.

Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait
muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à deux
cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe
fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et
d'entremetteuse.

Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt
ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas
tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts
et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant
enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact
de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait
quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le
vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas
malheureux seulement, mais ridicule.»

Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et
historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur
les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes,
nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel
du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et
spéculant sur les procès, etc.

L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les
comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de
tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des
villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin
municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance,
s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri
immense de tous les _honnêtes gens_ de France monta au roi, et des
menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on
pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara
pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années,
diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.

Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard
l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:

_En septembre_ 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et
encore mangé pour deux ans; _aujourd'hui_ (décembre 1662), en seize
mois, il a augmenté de cinquante millions.--_Alors_, le roi payait
vingt millions d'intérêts; _aujourd'hui_, pas un sou.--Alors, le roi,
dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense
extraordinaire; _aujourd'hui_, après son achat de Dunkerque, l'Europe
l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les
places à sa convenance.--_Alors_, point de marine; elle était ruinée;
_aujourd'hui_, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits,
lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le
commerce multiplie ses vaisseaux.--_Alors_, l'art et l'éclat, le luxe,
étaient chez les ministres; _aujourd'hui_, chez le roi. Le roi n'avait
pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il
vient d'y mettre de deux à trois millions.

Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa
du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme
obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que
Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre choses: 1º une
forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par
privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2º les
vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de tout
nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3º les deux
noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale,
s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour
dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à
leur convenance; 4º enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen
de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, donnant
à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bénéfices,
peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle ardent de la
noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine immense de
l'oisiveté.

Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme
des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux
villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la
loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée,
autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les
parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de
même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission
chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut,
trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous;
Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du
parlement qui tiendraient les _Grands jours_ dans les provinces du
centre.

Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était
revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un
joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait
toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de
le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un
autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils,
enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des
serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.

Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la
loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il
peut être de ses oeuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme
tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était
pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait
parfois moitié de la dot.

Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la
justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une
assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.

Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais
quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non
content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit
jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous
trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.

Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre
du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais,
Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les
montagnes du Midi (Vélay, etc.).

Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables
eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.

Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le
peuple s'était fait de ces _Grands jours_ un rêve merveilleux,
fantastique, apocalyptique, un vrai _Jugement dernier_, où les grands
seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de
protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un
seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui
dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux
_Grands jours_.» Le noble le ramassa.

Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles,
beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava
le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des
amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont
se dévouèrent pour cette bonne oeuvre. La scène est jolie dans
Fléchier. Les _chats fourrés_ n'y sont occupés que de galanterie.
Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur
temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus
que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de
roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à
Paris.

«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur
les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de
crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint
lieutenant général des armées du roi.

L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la
noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le
peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du
XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti
des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des
seigneurs. Ils vivaient aux belles _ruelles_, siégeaient peu (encore
en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.

Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent
l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux
publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa
dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous
Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous
Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de
l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission.
L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort
coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie.
Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à
la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et
louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore!
si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui
avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver
un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait.
Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges
d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment,
et Machault le condamne à mort. (_V. S.-Simon_, et le _Journal
d'Ormesson_, dans Chéruel, II, 145.)

Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une
chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne
gagnait guère.

Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits
dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la
judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents
des juges mêmes et des financiers.

Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient
Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs,
les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances
locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les
évêques, c'était d'agir contre les protestants.

Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs
impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce
moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation
subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible
violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il
ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à
acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul
présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le
savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent
plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de
leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger
eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs
généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la
_joie_ qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la
_confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend
pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en
contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des
huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête_ (26
juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera
point de forçats.



CHAPITRE VI

LE MISANTHROPE--LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE

1662-1666


Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de
son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste
onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une
furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le
clergé pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il
pleure les _prêtres condamnés_ aux Grands jours par des laïques,
exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder
son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui
cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé,
qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques
d'intervenir dans les affaires de prêtres, _l'Église juge l'Église_;
cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est
pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable
couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.

Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration
royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus
contre eux depuis dix ans.

En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain
Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations
industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour
Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande
fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits
métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de
Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les
faisaient mourir de faim.

Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point
au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de
le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses
marchands, etc.

Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les
moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut
attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi,
demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scène
cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de
la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au
juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait
désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.

La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une
dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils;
il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il
prendre à coeur cette dernière parole par laquelle elle crut expier
les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il
désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe,
l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion
de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition
naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois
d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.

Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux
hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert,
Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes
sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il
donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants.
Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.

Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la
formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de
Colbert, donne cette année le _Misanthrope_. Une pièce infiniment
hardie (plus que _Tartufe_ peut-être et plus que _Don Juan_). Car, si
Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais
qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par
lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste,
qui donc les fait, sinon le roi?

Le _Misanthrope_ fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour
elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru
qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé
en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait
Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du
roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à
froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit.
Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et
l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne
pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux.
Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand
bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi
fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était
très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée
de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint
enceinte.

Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque
Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où
il a mis son coeur autant que dans l'_École des femmes_. Il y mêle la
cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude
Arsinoé (la vraie soeur de Tartufe) est évidemment de la pieuse
cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur
d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui
amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses
amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y
étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc.,
fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce
pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait
à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à
Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du
héros de ce tout romanesque amour.

Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à
Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais.
Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse
création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard
d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert
se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il
écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain.
Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe
tout.

Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de
cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la
bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir
habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion
visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs,
pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et
grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son
chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des
magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une
large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du
blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger
piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en
haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire
la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.

L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols.
Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris
seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des
_ruelles_ critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune
Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes
sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine).
Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par
les Chaulieu, la société impie du _Temple_.

Le carrousel fameux des Tuileries où le roi brilla à cheval a fermé
les fêtes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commencé en 1664
par une grande féerie de sept jours. Triomphe sans victoire, fête sans
but, donnée, non pour la reine, et non pour la Vallière, une maîtresse
déjà de trois années, mais donnée par le roi au roi. Louis XIV fêtait
Louis XIV, essayait-là ce monde à part, une France royale et dorée,
où il vécut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant
chevauché par les Valois). Là, vu des élus seuls, dieu solitaire de
l'Empirée, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours où il lançait la
foudre.

Colbert était terrifié. Il avait pris le pouvoir à une dangereuse
condition, c'était de dire toujours au roi qu'il faisait tout, créait
tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sûr de sa divinité,
voilà qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux.
Colbert suivrait comme il pourrait.

Le roi, «par grandeur de courage,» avait ouvert son règne en défiant
toutes les puissances. Il méprisait parfaitement les ménagements de
Mazarin. Richelieu même, si fier, n'avait jamais bravé ainsi le monde;
il fut très-attentif à se créer des alliances, et il eut toujours la
moitié de l'Europe pour lui.

Quelle que soit mon estime pour les très-beaux travaux qu'on a faits
sur ce règne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la
politique antérieure. J'y vois une déviation subite, étourdie,
violente. Le talent des agents français, la dextérité de Lyonne,
l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en
rendent pas plus raisonnable ce défi qu'un roi de théâtre lance à
toute l'Europe.--Impunément, ce semble, pour le premier moment, mais
en jetant partout des germes profonds de haine, en se créant d'infinis
obstacles pour l'avenir, en préparant, de bravade en bravade, la
honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un
siècle ne put l'en relever.

La grande proie, visée par Mazarin, était l'Espagne. Mais, en la
poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que fût
sa misère, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait
là la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en
arracher des membres un à un, ou bien agir en bon parent, en héritier,
et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession?
L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prévoir
l'ouverture pour un terme peu éloigné.

Encore une fois, qu'était Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son
ennemi?

Sa conduite, visiblement double, fut extrêmement irritante.

Un an à peine après son mariage avec l'infante, au mépris du traité,
il donne au Portugal une épée, un poignard, contre l'Espagne,
l'excellent général Schomberg et de bons officiers; il solde des
troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son
beau-père. Il l'humilie dans Londres, où il exige la préséance pour
son ambassadeur à main armée. Mazarin avait stipulé l'égalité des deux
couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question
d'étiquette, il menace de rompre. Beau-père et plus âgé, c'est le roi
d'Espagne qui cède; il envoie ses excuses à un gendre de vingt-trois
ans (1662).

Ces procédés si violents n'empêchent pas qu'en même temps Louis XIV ne
veuille obtenir d'amitié l'annulation des renonciations de sa femme à
la couronne d'Espagne. Il se porte pour héritier et roi possible du
peuple qu'il vient d'outrager.

Il négocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle.
D'une part, il détache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande
de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule déjà duc de
Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comté. Que Philippe
IV lui donne la Comté seulement et le fasse héritier (éventuel) de la
monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre,
avec qui il vient de traiter. Étrange politique, double, violente,
indifférente aux principes comme aux amitiés. Il s'offre à tous,
menace ou corrompt tous, et semble avoir à tâche de leur inculquer
bien qu'il n'y a aucun fond à faire sur la parole de la France, et que
son allié le plus intime en pourra craindre tout.

Il en est tout de même pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la
Hollande. Le roi agit à leur égard tout à la fois en ami et en ennemi.
Et ici, chez des peuples libres, le résultat est grave. Dans l'un et
dans l'autre pays, il y avait un parti français. La France, en peu
d'années, à force d'imprudences, va anéantir ce parti.

En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et
Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la
France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins
l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, après la
Hollande, était la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux
couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine
pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait
ajourner. Une lettre violente et menaçante du roi provoqua les
Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la
France et qu'elle eût dû ménager à tout prix.

Même année, autre coup, qui rend l'Angleterre irréconciliable. Le
famélique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662).
Très-importante acquisition, qui assurait notre frontière. Seulement
une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour
mettait tant d'espérance. Les Anglais surent dès lors qu'un Français
(et un catholique) siégeait sur le trône d'Angleterre.

La même politique, inconséquente et violente, tua en Hollande le parti
de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, était Français dans
l'intérêt réel de sa patrie. Il y voyait grandir à l'horizon le jeune
Guillaume d'Orange, le péril futur de la république, l'espoir du parti
militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de
Witt alla loin dans son amitié pour la France, puisqu'elle obtint par
lui que, si elle faisait la guerre à l'Espagne, la Hollande ne
défendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrière
naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse
concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage présent,
très-doux au commerce hollandais, qu'on réduirait, pour ses vaisseaux,
les droits mis par Mazarin sur l'entrée des navires étrangers.

Louis XIV haïssait la Hollande, et Colbert jalousait son énorme
prospérité. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il était important
pour nous de maintenir à la tête du pays de Witt et son gendre Ruyter,
l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit,
combien il importait de tenir divisées les deux puissances maritimes
que la victoire du parti orangiste eût réunies. Si une telle union se
faisait, il était facile à prévoir que la marine de Colbert, que
toutes ses créations, colonies, industrie, commerce, courraient de
grands hasards.

La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans
tout le Nord. En échange, elle nous donnait des draps, des toiles. Le
petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre
maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencèrent par la
saisie des vaisseaux hollandais, gêna fort le commerce de cette
république, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut
très-faiblement. Il lui avait porté le très-sensible coup de frapper
de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pièce de drap!
Arrêt dans la fabrication, chômage, etc. Le 13 juin, une grande
défaite de la flotte hollandaise exaspéra le peuple, fit crier à la
trahison.

Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit éclater la
grandeur de son caractère. Ce politique, ce savant, cet élève de
Descartes, homme jusque-là de cabinet, monte sur la flotte. Mais la
mer est anglaise, elle le repousse à la côte. De Witt ne s'effraye
pas. Il repart après la tempête, entre dans la Tamise, et, sous les
batteries des Anglais, lui-même, hardi pilote, fait tranquillement le
sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion
qui avertissait les Anglais. Ils respectèrent la flotte de Hollande,
n'acceptèrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.

À ce moment, Louis XIV portait les derniers coups à son beau-père,
Philippe IV. Ce prince infortuné, souffrant de maladies cruelles
(paralysie, rétention d'urine, etc.) avait cédé à l'insolence de son
gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au
berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son
abaissement ne lui avait pas profité. Louis XIV ne lui permettait pas
seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en compléter
les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il
renouvelait à Madrid la vieille idée d'une croisade de la France et de
l'Espagne pour la conquête de l'Angleterre,--et cela au moment où le
roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne révélait que trop à
quel point il était Français.

En 1665, ce qu'on avait longuement préparé arrive enfin et s'exécute.
Schomberg, nos officiers français, conduisant l'armée portugaise,
accablent celle d'Espagne à la bataille décisive de Badajoz. Et
Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains
de la veuve, une Allemande, dirigée par son confesseur, le Jésuite
autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne préparent
nulle défense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant
d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'était à lui,
époux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au
frère de sa femme, âgé de deux ans, à son propre neveu, son pupille
naturel, sans défense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son
berceau. À lui, héritier très-probable de cet enfant malade, à lui de
voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple,
déchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur même, qui
l'avait épuisé, dispersé par toute la terre.

Le mourant, en bon Espagnol, n'avait formé qu'un voeu: que, si
l'Espagne devait recevoir un maître étranger, du moins ce fût un
maître faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol.
Voilà pourquoi il avait marié sa seconde fille à son cousin
d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire,
unie à la France, l'Espagne avait à craindre de se perdre. Cette
préférence pour Léopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne
voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement
hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi
d'Angleterre), pour le vieux pape lui-même, l'Espagne ne pouvait
qu'attendre la honte, l'anéantissement.

Le prétexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des
Pays-Bas, il était de droit civil qu'un des époux mourant, la
propriété de tous leurs fiefs passât à leurs enfants; le survivant
n'avait qu'un usufruit. Le but unique était d'empêcher ce survivant de
se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait été étendue aux
autres provinces, jamais elle n'avait eu de portée politique, n'avait
réglé la haute question de la souveraineté des États.

Louis XIV allégua, de plus, qu'il n'avait pas reçu la dot d'argent
promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne
fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer,
chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le
débiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le
fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce
payement, l'égorger.

Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel, à la mort de
Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa
celui-ci, fut plus jésuite que le Jésuite. Il dit: «Le jeune roi est
mon beau-frère. Je le protégerai, lui donnerai toutes les marques
d'amitié, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.»

Dès lors il préparait la guerre, et, par des négociations habiles et
suivies par toute l'Europe, il assurait, complétait l'isolement de
l'orphelin.

Un portrait admirable, gravé de la main de Nanteuil (_Bibl. de
Sainte-Geneviève_), nous donne naïvement le roi d'alors. Il triomphe
de sa fausseté, s'en félicite et s'en admire. Il cligne malicieusement
de l'oeil, semble dire: «Ah! que je suis fin!»

À quoi bon? je ne le vois pas. Il était le seul fort. L'Espagne se
fiait à lui, était comme à ses pieds. Pour un léger secours de recrues
allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur
reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappée de la peste,
de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de
Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernière, gouvernée par de Witt,
par le parti français, écoutait crédulement tout ce qu'il lui plaisait
de dire.

Dès avril 1667, il avait acheté un à un les princes du Rhin pour
qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assuré au Portugal un
subside annuel, énorme, à condition qu'il ne ferait jamais la paix
avec l'orphelin de Madrid.

Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manière dont
il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais
qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant à
eux, il aidera leur amiral Ruyter à forcer la Tamise. Pendant ce
temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommodé les deux rois,
réglé la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles
contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux
Pays-Bas.

Le premier résultat probable, c'était que les Hollandais, livrés par
le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise,
seraient éreintés, écrasés; que les boulets anglais, travaillant pour
Louis XIV, les mettraient hors d'état de se mêler de nos affaires et
d'empêcher notre conquête.

Tout était prêt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empêcher rien.
Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on
lui déclare la guerre (1667).



CHAPITRE VII

LA CONQUÊTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION

1667


La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du règne de
Louis XIV, une amusante fête; c'est presque un tournoi de parade;
comme le fameux carrousel, le bal à cheval, donné devant les
Tuileries. Tous étaient jeunes, tous étaient gais; l'argent roulait
(la Fare). Avec la reine mère étaient partis les vieux. Un horizon
s'ouvrait de conquêtes plutôt que de guerres, seulement de brillants
coups de main, de quoi conter aux dames. Sécurité parfaite sous le
sage Turenne. Les dames aussi partirent bientôt en guerre, par
carrossées, dans les grandes et commodes voitures dorées, salons
roulants, où l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le
roi. Il suivait à cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait à
voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de
cette vie mobile, les dîners, les couchées, avaient aussi leurs
aventures. La conquête de Flandre en entraîna une autre qui changea
toute la cour, et fut hardiment célébrée par Molière dans
l'_Amphytrion_, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmène.

Le digne monument de cette agréable campagne est notre porte
Saint-Martin (quoique datée d'une autre époque). Monument
héroï-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la
grasse matérialité du moment. Cette masse sourit, égayée par la figure
unique du grand acteur qui couvre tout. L'art paraît ici songer moins
à consacrer la gloire du roi que sa beauté et la perfection de ses
formes. Dans sa belle nudité classique, et grandi du cothurne, un
Hercule en perruque écrase la Belgique, qui ne combattit point, et la
Hollande, qui le fit reculer.

Le danger n'était pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur
espagnol, homme de coeur, avait un fort bon général français, Marsin,
mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait
grondé de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles pensées
sur le roi très-chrétien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les
petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas
le temps; on le surprit le marteau à la main.

Cependant Turenne avança avec une prudence excessive. Sa
responsabilité d'avoir là le roi en personne ajoutait encore à sa
circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonné. Il
avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'armée le suivaient
de côté, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre,
de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta là
quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en réalité
pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Français pour
passer? ou bien s'était-il risqué seul?

La marine formée par Cromwell était fort redoutable; elle avait tenu
tête aux Hollandais avec une extrême ténacité. Mais, d'autre part, de
Witt branlait; il avait besoin d'être raffermi par un grand coup. S'il
renonçait à cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise
humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la révolution peut-être.
Ruyter pensa que, puisque le vin était tiré, il fallait le boire, et
il se passa des Français.

Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens.
OEuvre pantagruélique d'un burlesque sublime qui eût enchanté
Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moitié baleine et moitié homme.
Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement
tanné, lancent la vie à flots, une redoutable bonne humeur et la
contagion de la victoire.

C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le
tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a dû
le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaietés royales, quand
son âme joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient,
que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces
grandes fêtes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il
dura trois jours et trois nuits.

En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et
c'est justement cette ponctualité qui surprit les Anglais. Ils
croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chaîne qui
fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brûla des
vaisseaux, détruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers
Londres. Les Anglais consternés eurent tout le temps de voir le
Hollandais se promener, boire sa bière et soigner ses poules; il y
tenait beaucoup et les avait toujours à bord; c'était son amusement.

Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller.
Il restait à attendre pour voir si les Anglais se réveilleraient. Cela
dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait à l'Angleterre
des propositions honorables, étonnantes même. Elle voulait calmer à
tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer
le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs,
égalité. On gardait ce qu'on avait pris des deux côtés. L'Angleterre
accepta (31 juillet 1667). Elle était furieuse, mais contre son roi
qui l'avait laissé humilier. Ce fut encore un coup fatal à notre roi
français de Londres, donc à Louis XIV même.

On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler à son aide
les deux puissances maritimes, s'ouvrir à elles plutôt qu'à son parent
perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le
pays wallon, s'attacha aux frontières de la langue française, s'en
alla à gauche, à Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6
juillet).

Guerre sans guerre, où pourtant les Belges assurent que les troupes de
Louis XIV faisaient beaucoup d'excès. La Hollande intervint, proposa
sa médiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il
voulait, outre la Flandre française, avoir la Franche-Comté et le
Luxembourg. Ce Luxembourg l'eût mené en Hollande.

Il y avait sept grandes semaines que le roi était loin des dames. Il
se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reçus plutôt que
pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, réchauffer ses
nouveaux sujets, qui n'applaudissaient guère et faisaient triste mine.

Pour qui revenait-il? Pour la Vallière alors enceinte? En partant, il
l'avait installée à Versailles et fait duchesse en légitimant ses
enfants. Pour une passion dont l'attrait avait été le mystère, ce
grand éclat n'était pas d'un bon signe.

Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprès fait
venir une jolie demoiselle qui ne réussit pas. Les rieuses (la
Montespan) trouvèrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale.
Le roi n'osa l'aimer.

Avec un air si absolu, il dépendait beaucoup de l'opinion, suivait
celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement
pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.

Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au régiment de
Grammont; ses parents avaient percé par l'insolence. Il n'avait pas
les dons brillants de Vardes, ni aucun mérite solide; nul talent; on
le vit dès qu'il fut dans les hauts emplois. C'était un petit homme
blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air
méchant. Il était hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et
son amour était l'insulte. Il leur plut fort. «Il est extraordinaire
en tout,» dit Mademoiselle avec enthousiasme.

Il avait choisi pour emblème _une fusée_, pour aller au plus haut. Il
déplut; on le mit d'abord à la Bastille. Là, notre homme songea et se
retourna en gascon. Ses amis le trouvèrent désespéré, la barbe longue;
il la laisse pousser et ne la coupera pas que son maître n'ait
pardonné. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comédie lui réussit
et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce méchant
petit dogue qui mordait tout le monde, ne léchait qu'une main,
assaisonnait la bassesse par l'impertinence.

Le roi lui donne d'abord son régiment de dragons, un joujou personnel
qu'il s'amuse à former lui-même. Superbe occasion de dépense. Or,
Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens
trouvaient que la Vallière durait longtemps. Si l'on pouvait donner au
roi une maîtresse, la cour changeait, la pluie des grâces allait se
détourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance.
Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire
attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, où elle fut
brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait épousé Montespan,
homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un
enfant. Elle avait déjà vingt-sept ans. C'était une fort belle
Poitevine, enjouée, grande et grasse. Son portrait (à Fontainebleau)
la représente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette
avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs
touchants, cette plénitude charmante de la seconde jeunesse, qui
éclipse la première, ici ne charment pas du tout. On ne la sent
vraiment pas mère. Pas un enfant n'irait à elle. Elle n'aimait point
les enfants, ni les siens même, ni personne. Avec ce grand luxe de
chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins
certaine bonté physique, une nature ingrate perce pourtant. Le
peintre, en appelant ce portrait-là _la charité_, a l'air de se moquer
de nous.

Elle a dit elle-même qu'elle n'était venue à la cour que dans le ferme
propos de se faire maîtresse du roi. Le roi jusque-là aimait trois
femmes très-bonnes, la reine, Madame et la Vallière. Il craignait les
méchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de
la reine en parlant mal contre la Vallière, puis de la Vallière
elle-même, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait à avoir là cette
rieuse pour le divertir.

Jamais peut-être on n'aurait réussi sans une circonstance. La reine
attendait le roi à Compiègne. Toute la cour y était; madame de
Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants
de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Précieuses,
prudence qui eût fait honneur à une jeune demoiselle, et qui semblait
de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.

Le roi, arrivant à Compiègne, trouva que son appartement, voisin de
celui de la reine, était pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une
cour tellement vouée à l'étiquette, le roi de France ne savait où
coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre,
fort près de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien
entre qu'un petit escalier. Cela était ingénieux, et on irrita encore
la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier;
mais le roi ne l'y laissa pas.

Madame de Montausier était la dernière représentante des temps de
Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des
amours fidèles, patients; elle était elle-même cette fameuse Julie de
Rambouillet que le grave Montausier adora quinze années sans se
presser, et dont la virginité célèbre inspira tant de sonnets et tant
de madrigaux. Grand contraste avec l'âge nouveau, un roi jeune,
absolu, qui pouvait dire partout, comme César: _Veni, vidi, vici._ La
bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce
n'eût pas été la première. On se rappelle que la gouvernante des
filles de la reine fit griller leurs fenêtres et fut disgraciée.
Madame de Montausier eût pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le
maître? Rien ne lui résistait alors, toutes les places se rendaient à
lui.

En réalité, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de
l'aventure, de la surprise, du mystère qu'il fut amoureux. La reine,
précisément, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'éveiller, ni
madame de Montausier. Ce fut la grande séduction de la rusée d'avoir
pris domicile dans le logis de la vertu.

Ce temps et cette cour étaient merveilleusement disciplinés. Personne
ne s'étonna, on trouva naturel que le roi logeât dans ce galetas. Il
s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand
chagrin de la reine, qui s'inquiétait pour sa santé, ne le voyant
venir coucher qu'à quatre heures du matin.

Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu'à La Fère, et lui-même
était en avant, à Guise, avec des troupes. Un bruit étrange se répand
chez la reine: la Vallière va arriver le lendemain. Elle est hors
d'elle-même: ses dames se désolent avec elle; madame de Montausier est
indignée de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit:
«Dieu me garde d'être la maîtresse du roi! si j'avais ce malheur, je
n'aurais pas l'effronterie de paraître devant la reine.»

La Vallière arrive dès le soir. La reine, exaspérée, défend qu'on lui
donne à manger. Elle n'en avait guère besoin; la terrible nouvelle
l'avait frappée à Versailles, et elle avait volé, oubliant tout, la
reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pensée, le rejoindre,
mourir à ses pieds.

Bizarre événement! Rêvait-on? veillait-on? La Vallière audacieuse!...
Pour la connaître, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle
faillit périr pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha
«pendant que Madame était à la messe,» qu'elle ne fit semblant de
rien, veilla jusqu'à minuit la tête découverte, risquant mille fois sa
vie.

Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine
défend à son escorte de laisser partir personne avant elle, pour
parler au roi la première. Mais la Vallière est en avant; d'une
hauteur elle a vu où était l'armée, et elle y va à toutes brides. La
reine voit au loin ce carrosse lancé dans la poussière, et qui va
comme un tourbillon... «Arrêtez-la! arrêtez-la!» dit-elle. Mais elle a
trop d'avance, et elle arrive la première.

Du reste, la pauvre reine eût pu comprendre la vanité de ce débat
entre elle et la Vallière. Le roi leur avait échappé. Tout le jour il
s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, à
chaque couchée, logeait tout à côté de lui.

La Montespan trompait encore la reine par sa dévotion. Elle
l'édifiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la
route, des hospices et des hôpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle
parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les
contrefaisait une à une.

Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van
der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse doré contient toute la
carrossée des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idéal, ce
n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des
laquais de six pieds au moins, des Flamands à genoux. Le roi, bien
plus souvent, était dans le carrosse, à rire avec la Montespan.

Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le siége de Lille,
où Marsin avait concentré tout ce qu'il avait de forces (août), mais
il ne réussit pas à armer, à entraîner les habitants. Le roi, déjà
très-fort, fut fortifié par le retour du corps d'armée d'Allemagne.
Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcèrent Marsin de se rendre
(28 août 1667). Dans sa retraite, toute l'armée tomba sur lui, et
remporta un succès trop facile.

On fut fort étonné de voir le roi vainqueur s'arrêter court. Turenne
tâta Gand, et se retira. Déjà il avait levé le siége de Deudermonde.
Qui faisait donc avorter la conquête, si facile, des Pays-Bas? L'offre
désespérée que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places
en main. La Hollande intervint. Charles II n'était pas le maître de
seconder Louis XIV.

Il y eut un moment d'arrêt. Le roi donna les récompenses de la guerre.
À Lauzun, une charge princière, celle de colonel général des dragons,
et le gouvernement d'une grande province, le Berri. À M. de
Montausier, la place naturelle du plus honnête homme de France, celle
de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous louèrent et sourirent.
Mais madame de Montausier devint dès lors malade, et plus malade
encore d'esprit.

Le mystère de Compiègne n'était plus un mystère. M. de Montespan,
esprit bizarre, loin de se résigner, comme tant de maris patients,
s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Dès lors, il
se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un
carrosse drapé de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches.
Incroyable insolence, que le roi eût punie, si la dame n'eût cru qu'il
valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait élu
domicile chez sa grande amie la Vallière, qui n'osa l'éconduire, et
dès lors ne fut plus chez elle. La rieuse effrontée fut maîtresse de
tout, la Vallière sa servante. Situation cruelle, où les ébats de
l'une étaient assaisonnés des pleurs de l'autre. La Montespan, du
reste, n'était pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le
roi revenait à l'autre et consolait cette pleureuse.

Il manquait une chose à ces plaisirs, c'était d'être étalés, mis sur
la scène. On joua la nuit de Compiègne. Sans un ordre précis, Molière
ne l'eût jamais osé. La chose était barbare, elle navrait la reine et
la Vallière, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres.
Molière n'eût pas fait de lui-même cette cruelle exécution. Il y
déplore sa servitude. Que peut Molière-Sosie? Il sert et servira. Car
il n'a que son maître, et contre lui toute la cour; la vieille cour à
cause de _Tartufe_, et la jeune pour le _Misanthrope_. La ville
bâillait à son théâtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui
justement revenait d'Italie. Il n'était pas sifflé, le roi n'eût pas
souffert qu'on manquât à son domestique. Mais le dédain, un froid de
glace, depuis deux ans frappait ses pièces. Ses propres acteurs
aigrement plaignaient son talent éclipsé. Et sa jolie femme (adorée de
ce sombre génie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui
prodiguait les consolations désolantes de la femme, des amis de Job.

Pour comble, l'autre fée dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'à
la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relâche. Il
s'acharnait à faire jouer _Tartufe_. C'est en vain qu'il avait cousu à
la pièce, complète en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes
qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. Le roi disait bien
qu'on jouât, mais n'en donnait pas l'ordre écrit. Lamoignon, si
docile, ici restait très-ferme. Molière essayait tout, priait les
nouveaux dieux, espérait dans Alcmène. S'il se pouvait qu'aux heures
où Jupiter voit trouble, elle tirât de lui l'émancipation du
_Tartufe_!..

Voilà le secret de Sosie, le salaire espéré de la farce, des coups de
bâton.

Il y a dans cette pièce une verve désespérée. Dans tel mot (du
Prologue même) une crudité cynique que les seuls bouffons italiens
hasardaient jusque-là, et qui, dans la langue française, étonne et
stupéfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le
voit, être joués eux-mêmes. Donc, on eut l'étonnant spectacle, la
prétendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de
Compiègne, Alcmène naïvement contant à son mari les plaisirs qu'en
épouse consciencieuse elle a donnés à Jupiter.

La vengeance de Molière pour la misère où on le fait descendre, c'est
que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi
sa part. Mercure-Lauzun est là à l'état de valet. Tous avilis, la
vertu elle-même, la légende de l'amour pur, la fameuse Julie
(Montausier), qui, là-bas, pâle au fond des loges, regarde, est
regardée. Elle en mourra deux ans après.

Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: «Que vous reste-t-il?
_moi_.» Mais le tragique ici, c'est que ce _moi_, même est en doute.

«Je pense, donc je suis,» disait alors Descartes. Dans le naufrage
restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molière-Sosie dit:
«_Suis-je?_... il me semble que je pense encore?»

Révélation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se
moque de lui-même, pour se croire, se sentir, dans son masque, son
rôle d'emprunt.

Mais tous étaient acteurs, et tous étaient Sosie. La foule dorée des
imbéciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en
elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul _était_
et le reste un néant.

Or, qu'était donc ce masque, et ce roi d'avant-scène? Qu'on aurait
trouvé peu de chose, si l'on eût regardé en lui!

Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le
bâton, lui touche l'âme, et qu'il commence à l'admirer. Misère, misère
profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mépris.



CHAPITRE VIII

GRANDEUR DU ROI--CRÉATIONS DE COLBERT--LE ROI ARRÊTÉ PAR LA HOLLANDE

1668


La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non
moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant
qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le
grand tentateur de l'Europe. Il offre tout à tous, à Charles II le
pouvoir absolu, à son compétiteur Léopold l'Espagne elle-même, dont il
ne veut, dit-il, que les membres extérieurs. Notre envoyé à Vienne
reçoit du maître ce compliment d'être un adroit fripon. Mais toute
cette adresse n'eût rien fait sans l'argent. Naguère on avait acheté
le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Léopold, pour
lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un traître
qu'on eut la Franche-Comté.

Dès novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis
longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se
glorifiait, n'étant point attaquée, de se défendre elle-même. Elle
l'était en réalité par la protection de ses voisins, les Suisses.

Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la
Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de
Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand
Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans
emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire
de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui
tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le
dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La
farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté,
comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on
achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il
avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon
prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat),
avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il
convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de
Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était
chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque
mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut
venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).

Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses
emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on
se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant
par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout
cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui
apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de
tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la
Franche-Comté.

Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce
n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux
innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé
subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre.
Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux
génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui
payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui
s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse.
Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi,
ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y
était que pour la mise en oeuvre.

Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la
pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier
Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrétaire de son génie,
venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se
jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.

En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les
instruments des lois, les choses avec les hommes, administration,
industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher
tout (bien ou mal?), la bureaucratie.

_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a
tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et
l'Ordonnance criminelle.

_Les voies de communication._ Le grand système de nos routes royales
est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par
Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à
province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.

_Nos colonies_ rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits
souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces
compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.

_La marine_ se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments;
en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la
marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette
France obéissante, en 1668, subit le régime _des classes_, où le roi
déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de
quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre
des bâtiments de guerre.

Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'_armée
industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert
donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France
agricole.

Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la
croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les
négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs
observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un
comité de trois négociants et trois fermiers généraux.

De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les
droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais,
anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces
droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits
étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à
l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon
tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des
fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie
aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé
à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais,
exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort,
Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui
la fit jadis, le hareng saur et la morue.

Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient
les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la
France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la
guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent
encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur
l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer
dessus.

Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains
François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut
envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut
conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple,
voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus
fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces,
conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans
qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de
choses immenses et les plus divergentes:

1º _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le
moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;

2º _L'élection d'Allemagne._ Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui
de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure
acheter la voix de la Bavière pour la future élection;

3º _L'empire turc_ se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que
nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le
roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses
îles peut-être, du chemin de Constantinople;

4º Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc,
à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut
d'abord convertir l'_Angleterre_ à main armée ou frapper _la
Hollande_.

Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création
immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à
ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il
se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne
s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant
d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son
emblème, un soleil, on lit: «_Un pour plusieurs_ (royaumes).»

Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand
l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela
la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II
l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre
qui se joignait aux Hollandais.

La Suède, notre fidèle alliée depuis quarante années, nous lâchait
également.

On fut surpris. Tout traité, en Hollande, devait être soumis aux
villes qui en délibéraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans
ce péril, avait risqué sa tête. Il avait hardiment signé (23 janvier
1668).

Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirigée contre
l'Espagne. On la menaçait pour la protéger. La Hollande lui parlait de
sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait
d'humbles demandes, le chapeau à la main. De Witt faisait entendre
qu'il était tout Français, mais qu'il ne pouvait plus arrêter ce
peuple, qu'il lui échappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait
d'abord. Mais il se vit abandonné du Portugal même qu'il venait
d'acheter par un subside énorme. La reine, une Française, y avait fait
une révolution, s'était démariée, remariée, avait pris le trône. Cette
Française elle-même tourne le dos à la France, tend la main à
l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous
craignent, c'est désormais Louis XIV.

Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix à Aix-la-Chapelle, et rend la
Franche-Comté.

Il gardait la Flandre française; la Hollande la gloire.

Elle triompha modestement par une simple médaille, sans phrase, et
vraiment historique: «Les lois sauvées, les rois défendus et
réconciliés, la paix conquise, la liberté des mers.»

Mais le monde malin imagina et répéta qu'une médaille toute autre
avait été frappée,--hostile, hardie, véridique, après tout,--Josué et
le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrêté.



CHAPITRE IX

LA DÉBÂCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DÉPOPULATION DE L'EUROPE MÉRIDIONALE

1668


La guerre est infaillible. On peut prévoir d'ici que cet orgueil
bouffi va crever en tempêtes, que la France, arrêtée dans son effort
pour se renouveler, rentrera dans la voie misérable où sont les États
du Midi.

La guerre naturelle et fatale de la royauté catholique contre la
république protestante, l'essor effréné des dépenses et la furie des
fêtes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avénement de
madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante
soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de
ce temps.

Ces brillantes années, entre les chants de gloire de Molière, Quinault
et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de
cité populeuse, et qui ne conduit qu'au désert.

On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emporté,
eût soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand
résurrectioniste, à force de créer, eût dépassé l'effort, non moins
grand, du roi, pour détruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds
de Colbert, un terrain très-mauvais devait toujours le faire crouler.
Il bâtissait sur quoi? sur les ruines de la moralité publique. Il crée
le travail ici et là par les primes énormes que l'exclusion des
produits étrangers donne à telle industrie. Mais le goût général est à
l'oisiveté et à la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout
regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du
clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n'en sont pas moins
chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus
tard même aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles
connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le
siècle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le
premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont
d'église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld
d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses
qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pompone,
ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'église), tous
éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s'est alliée
en vain à la race non moins énergique, à l'héroïque sang des Colbert.

Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres?
Deux choses les stérilisent:

1º _L'augmentation des dépenses._ Les objets fabriqués quintuplent de
valeur en un siècle; le blé n'enchérit pas; le propriétaire est gêné,
vend mal son blé, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et
cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de
famille.

2º _La fluctuation morale_ d'un siècle intermédiaire qui nage entre
deux âmes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuyé, affadi. Il
ne tient point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l'idée
religieuse va défaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en
abdiquant l'influence morale. Elle ne règne qu'à force d'obéir aux
vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui
l'emporte elle-même.

La France est sur cette pente. Mais, pour voir où elle va, il faut
d'abord bien regarder les États qui l'ont déjà descendue, les deux
empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du
Moyen âge, l'Espagne et la Turquie. Différents dans la vie, ils se
ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une
même chose les caractérise, la dépopulation.

Dès 1619, les Cortès ont dit ce mot funèbre: «On ne se marie plus, ou,
marié, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y
aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et
l'Espagne s'éteint.»

Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus
vaillants, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait
rencontrer des femmes par les villes, sans s'écrier: «Le salut soit
sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre
céleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grâces. Car
vous enfantez des soldats.» (Hammer.)

Dès cette époque, le sérail périssait. Peu de femmes. On n'achetait
que des enfants; l'impôt sur ce commerce fut supprimé vers 1600. Les
quatre _ministres du diable_, vin, café, tabac, opium, donnèrent le
goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées. De la
Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en
France (1669). Avant la fin du siècle, l'ignoble tabagie a pénétré
partout.

L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait là-bas
par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli,
_homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille
supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par
l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruauté des Turcs
redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.

Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge
la Hongrie d'un déluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et
jusqu'en Silésie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt
mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques
en ramassent sur toutes les côtes. L'empire, sous ce vizir lettré,
retourne, par calcul, à ses barbaries primitives, les grandes razzias
d'enfants grecs pour le sérail qui les donne à l'armée. Ahmed en une
fois fait deux mille pages du sultan.

La France, de plus en plus chef de la catholicité, de moins en moins
s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent
à Saint-Gothard, où le Turc, repoussé, n'en impose pas moins la paix à
l'Autriche, et le tribut à la Transylvanie (1664). Même événement en
Candie, où la Feuillade, Noailles, nos vaillants étourdis,
embarrassent les Vénitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe
encore et achève de prendre Candie (1666). Ces succès, et ceux qu'il
aura sur la Pologne, n'empêchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne
croule, par l'énervation de la race et sa stérilité immonde. Les
casuistes turcs et le mufti lui-même (Hammer) donnent l'exemple et le
précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de
sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des
cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli
lui-même délaisse sa réforme; découragé, succombe. En défendant le
vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).

L'Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les
Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L'Espagne, contre le
Portugal qui l'envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La
Castille n'est qu'épines et ronces; dans la Vieille seulement, trois
cents villages abandonnés, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents
autour de Tolède. L'Estramadure est un grand pâturage, habité des
seuls mérinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La
Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir
brigands.

De saignée en saignée, l'Espagne s'est évanouie. Une fois un million
de juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits. Et
l'émigration d'Amérique (au calcul de M. Weiss), coûte trente millions
d'hommes en un siècle!

Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle
tombe à six millions d'âmes, dont un million sont nobles ou prêtres.
Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur
la bruyère; son fils noblement sera moine.

En 1619, les Cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en
1666) la réduction des couvents. Ils croissent, multiplient,
fleurissent de la désolation générale. Les religieuses, surtout,
augmentent au XVIIe siècle.

Le mariage vaut la virginité; il devient infécond. On a vu le progrès
du docteur en stérilité, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses
fêtes du sabbat, avait enrôlé les sauvages populations du nord de
l'Espagne, des montagnes de France. Il est intéressant de voir les
premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique,
l'ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la
génération, sans laquelle tout finit à la fois, l'État et l'Église.
Pour obtenir de l'époux que la famille dure et pour qu'on naisse
encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus
étranges complaisances, y plient l'épouse. En vain. Tout cela n'émeut
guère le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne
gagnera l'Espagne que la stérilité permise, l'autorisation de mourir.

Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'idée de cette
grande révolution des moeurs européennes, loin de faire soupçonner
l'étonnante élasticité avec laquelle la casuistique s'accommoda aux
besoins de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps.

Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus à ce génie fier et
mobile, ce cavalier sans frein, c'était l'éternité du mariage, ses
empêchements, ses servitudes. On le gagna par là. Tantôt doux et
tantôt sévères, les Jésuites, parfois, dispensèrent des vieux
empêchements canoniques pour parenté. Et parfois, au contraire, pour
favoriser les divorces, ils firent valoir ces empêchements, rendirent
aux époux le service de trouver qu'ils étaient parents. Les reines
leur livrèrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jésuite.
De là advint ce qu'on peut appeler le premier démembrement. Les
Cosaques, persécutés par le clergé latin, renièrent la Pologne et se
donnèrent à la Russie.

Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage à trois. La
casuistique, ayant soulagé le mari de tout devoir envers sa femme,
consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus
assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions
étaient publiques; tous trois, confessés et absous, communiaient
ensemble aux grands jours. Elles devinrent légales, furent stipulées
dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un S., en 1840,
montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au
dernier siècle: «La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à
prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit
qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.»

Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d'avoir un
singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme,
qui portait l'éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid.
L'éternel tête-à-tête se passait à bâiller. Mais le mari bâillait
aussi d'avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme,
presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille
eut un enfant, sans plus. L'amour était stérile autant que le mariage.
Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme
en réforme, on fit la plus économique, de supprimer la femme et ne
plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais
déserts, avec quelques pages en guenilles.

Nos Français n'allèrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que
Pascal réforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une
grande réaction morale? Les Jansénistes disent: «Avant Pascal, les
fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante
éditions; après Pascal, une seule.» Vain triomphe, les choses n'en
vont pas moins leur train, et les Jésuites n'ont que faire d'imprimer.
Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dépassés.
Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, éclate dans la
pratique. Mais on n'écrit plus presque rien. Et c'est seulement un
siècle après que la casuistique, dans son code italien, avoue
l'abandon des barrières qui, sous Escobar même, défendaient encore la
nature.

Les moeurs turques, italiennes, adoptées d'Henri III, moquées sous
Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opéra italien (1644), ses
travestissements, les amusements de carnaval, ramènent ces scandales.
Les Condés et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec éclat, ayant
contre sa femme son confesseur, le bon père Zoccoli (1667).

Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs
égoïstes, leur somnolence, n'allèrent jamais aux nôtres. Ils ne
contentaient nullement le besoin de gaieté, de malice, qui est au fond
de ce peuple. La débonnaireté des casuistes alla plus loin que nos
péchés.

La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du
mari trompé, si populaire chez nos aïeux, devient l'histoire
universelle, autorisée d'en haut. Qui donc sera plus sage que le
victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible.
Cette glorieuse apothéose du cocuage par un cocu de génie qui
s'exécutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, goûta
la moralité de la pièce: Tout est divin, venant des dieux.

Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, où l'inférieur, le
pauvre, le vassal, est favorisé de la dame. Le mystère est plus
simple. L'amant, c'est le maître, le roi, celui de qui l'on attend
tout, celui chez qui l'on mange. Comment résister à cela? Vivonne,
frère de la Montespan, montrant ses joues rosées, rendait hommage à la
cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmène, le secret de son coeur fut
le mot de Molière: «Le véritable amphitryon, c'est l'amphitryon où
l'on dîne.»

Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mêlait
point de larmes. Mais la farce n'amuse guère si elle n'en est
assaisonnée. La Montespan eût ennuyé bien vite si elle n'eût possédé
la Vallière, n'eût eu à piquer le souffre-douleur. Elle le sent si
bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet échappe; elle la garde, elle
s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle.
Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien
que le roi lui jette un jour avec risée.

Une autre chose qui amusait la cour, c'étaient les cris, les plaintes
de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme
chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientôt. Le roi,
alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni
avant ni après. Lui-même, de sa main, écrivit le divorce de M. et de
madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Châtelet.

Il ne s'en tint pas là. Il en tira une honteuse vengeance, le flétrit
de l'argent qu'il le força de prendre; il lui paya sa femme, le chassa
de Paris avec cent mille écus.

Partout même spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit
bravement le faible et l'inférieur, qui avale ses larmes, tâche de
rire, et flétrit à son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se
vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe,
de la cour à la ville, de la ville à la France, de la France aux
nations.

Le grand écho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est chargé de
faire rire. Molière était malade, tout en faisant fortune, chargé
d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas réussi. On ne
riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces
rôles de gens battus. Est-ce à dire qu'il n'en sentît rien? _Georges
Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. «Vous n'avez qu'à
considérer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu,
grêle, noir...» Hélas! c'était Molière, et lui-même faisait son
portrait.



CHAPITRE X

MORT DE MADAME

1667-1670


Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux
Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par
elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller près de la forte (quelque
peu lourde) branche de Bourbon? C'était un espoir de Louis XIV. On
croyait bien que l'unique enfant mâle qu'ait eu Madame, le petit duc
de Valois, pourrait être un François Ier. Il mourut au berceau.
Irréparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre années
qu'elle vécut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois
encore enceinte, non sans danger; sa taille était un peu tournée; ce
défaut de conformation devait marquer de plus en plus.

Dans l'été de 1667, elle fit une fausse couche, et reçut en même
temps deux très-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir,
la consoler, avait pris justement à ce moment une maîtresse, et la
plus odieuse, la méchante, la moqueuse, la Montespan. Dès l'hiver,
elle remplit tout de sa grosse personnalité. En même temps, Monsieur,
subjugué et décidément femme, eut un ami en titre, le chevalier de
Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en
jupe, minaudant et fardé.

Désormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombés d'un degré. La
médiocrité du roi, sa matérialité pesante apparaissent sans remède
dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultère s'affiche
hardiment, effacé par la honte d'un frère avili.

Avec ces moeurs grossières, le charme doux et fin de Madame n'avait
plus guère chance d'agir. À vingt-deux ans déjà, elle dut chercher
l'influence par des moyens plus sérieux. Elle avait confiance dans un
certain Gascon, Cosnac, son aumônier, évêque de Valence, qui brûlait
d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux à la
rendre ambitieuse. C'était un homme laid, à mine basse, de beaucoup
d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-être il
y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les
deux époux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus
de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le
rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans
cette idée. À l'entrée de la guerre de Flandre, elle écrivit à Charles
II pour qu'il obtînt du roi que Monsieur commandât l'armée.

Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en
guerre à la remorque du prêtre qui le traîne. Cosnac ne se ménage pas;
il va à la tranchée pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il
n'est pas confessé... À cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en
avant.

Vaines espérances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son
chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus
tirer rien. Il reste dans sa tente à se parer, farder, en quatre
miroirs.

Trois fois par jour, il va admirer le bel ami à la tête des troupes.
Pour comble, celui-ci est blessé. C'est une égratignure, n'importe.
Monsieur en perd l'esprit. De retour à Villers-Cotterets, ne pouvant
parler d'autre chose, il se confie, à qui? à Madame, lui explique les
qualités du chevalier, la fait juge d'un si grand mérite.

Il n'y eut jamais chose plus étrange. Sans honte ni respect humain, le
chevalier s'établit au Palais-Royal, ordonna, régla tout. Il
transforma Monsieur, et le rendit très-violent. Lui-même, depuis trois
ou quatre ans, il était quasi marié avec une fille d'honneur de
Madame. Mais il rompit avec éclat, et la fit chasser par Monsieur, qui
ne daigna pas même en parler à sa femme. Monsieur lui enleva encore
son aumônier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'État montrèrent ce
que pouvait le chevalier, terrifièrent le palais, et Madame fut
abandonnée, même de ses serviteurs personnels. Son écuyer, son
capitaine des gardes, son maître d'hôtel, devinrent les agents
dévoués du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.

Cette histoire d'Héliogabale en plein christianisme et dans ce siècle
lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi
communiait aux grandes fêtes devant la foule, et aurait trouvé fort
mauvais que Monsieur s'abstînt, ou Madame. Son confesseur, à elle,
était un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gênait guère, et dont
la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple
(Montpensier).

Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux père Zoccoli,
basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent,
le valet du favori. Cela révéla le progrès qu'on avait fait en douze
ans depuis les _Provinciales_. Ce qu'eût gêné Escobar n'embarrassa
plus Zoccoli.

Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le
chevalier, à qui Monsieur disait tout, n'eût écrit à sa maîtresse les
dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrêta, ouvrit la
cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit
peur. Madame vit venir le bon Jésuite, qui, les larmes aux yeux,
prêchait la paix, vantait la paix. Il eût voulu escamoter les lettres.
Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sûreté,
dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocèse.

Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait
rien à craindre du roi. Le roi avait toujours trouvé très-bon que
Monsieur fût ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne
reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frère
Charles II.

Celui-ci lui écrit (c'est-à-dire, lui répond), le 8 juillet 1668, que,
«dans toute négociation, elle aura toujours une part qui fera voir
combien il l'aime.» En août, il dit à notre ambassadeur: «Madame
souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme
je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses
prières peuvent sur moi.»

Il avait, même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la
Triple alliance, écrit au roi qu'il était entraîné, agissait malgré
lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin
d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractère même, son enfance
et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu'elle avait épousé)
voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la
petite soeur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son
vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête,
descendre en Angleterre à la tête d'une armée française.

La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu'on croyait si
obstiné, avait changé au XVIe siècle, trompait au XVIIe. Madame ne
croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère, et
celle du pays où elle était née. À l'Angleterre la mer, à la France la
terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l'Espagne
et la Hollande, eût été la reine du monde (si la France l'était de
l'Europe.) Louis XIV disait expressément, contre les idées de
Colbert, «qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les
trois quarts, _qu'il ne voulait que des conquêtes_.» (26 décembre
1668.)

Mais il aurait fallu que la première conquête fût l'Angleterre
elle-même. Il en eût coûté des torrents de sang. Voilà ce que Madame,
avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle
s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mère Marie
Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu
l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main
un écheveau brouillé pour en tirer le fil.

On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance
Louvois disputait l'affaire à Madame. Turenne n'aurait pu, en restant
protestant, mener la nouvelle _Armada_. Il ne perdit pas un moment
pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre écrit à propos
par Bossuet, l'_Exposition de la foi_, ouvrage peu agréable à Rome,
mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière,
jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.

Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc
d'York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la Grâce! Tous
deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si
froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un
arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait
rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et
ses Jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles
II est entraîné si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne
pas être encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui résistât
encore, quoique secrètement papiste, Arlington, dut céder, et il
écrivit à Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre
elle. Il fut décidé qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin
1669).

Le vrai roi du moment était le commis de la guerre, cette rouge figure
de Louvois, qui, occupant le roi de choses à sa portée, des détails du
matériel, le menait comme il voulait. Il ne ménageait rien, ni Condé,
ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si nécessaire! Il avait
adopté le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garçon, autre
Louvois dans le Palais-Royal, tête haute, ne voyait plus personne, ne
saluait plus, ne connaissait plus la maîtresse de la maison.

Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort
malade, secrètement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrête,
ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant à
Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en
mourût en chemin. Le roi aussi était fort irrité de ce retour de
l'exilé. Madame agit finement. Sans agir elle-même ni se servir des
lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que
l'étourdi avait le secret de l'État, jasait et bavardait. Louvois
l'abandonna et le roi le fit arrêter. À ce moment, il était dans la
chambre même de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tiré des
bras de son maître éploré, on le mena au château d'If, prison
très-dure des criminels d'État.

Monsieur donna la comédie à tout le monde. Pleurant et sanglotant
comme Orphée pour son Eurydice aux forêts de la Thrace, il s'en alla
en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut
pitié. Elle n'attendait pas un châtiment si rigoureux. Elle le fit
alléger, obtint qu'il pût envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et
ouater sa cage.

Cependant le traité était fait entre les deux rois. Louis XIV avait
subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave.
C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conquête de la
Hollande, y enverrait un corps considérable, _garderait pour lui les
îles hollandaises_, le vis-à-vis de l'Angleterre, avantage si énorme
pour celle-ci, qu'il eût rendu nationale l'odieuse alliance et
glorifié la trahison.

Deux points seuls restaient à traiter: 1º le décider à commencer la
guerre avant la conversion, chose facile à obtenir; cette conversion
l'effrayait au moment de l'exécuter; 2º ce qui était plus difficile,
c'est de gagner sur lui qu'il envoyât très-peu de troupes, trop peu
pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit
cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, _que sa soeur
fit réduire à quatre_.

C'est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à
Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle le dit elle-même), et
elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître
par l'abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.

Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle
avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié, près du
roi, qu'il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque
esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du
bien-aimé, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus
belle pour qu'on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu'il ne
reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le
désespoir. Ils l'attribuèrent à Madame, et, dès lors, désirèrent sa
mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et
s'effraya tellement, qu'elle eut l'idée de se réfugier en Angleterre
et de n'en jamais revenir.

Dès longtemps son frère l'avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea
ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il
emmena la cour à Lille. Madame dit qu'elle voulait passer à Douvres et
voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu,
en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il
s'échappa, dit un mot menaçant: «Qu'on lui avait toujours prédit qu'il
serait remarié.»

Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n'en connut guère
l'amertume (V. sa lettre à Cosnac). Le roi se fiait à elle, et ne s'y
fiait pas. Montrant grossièrement qu'il doutait de son ascendant, il
lui donna une étrange acolyte qui salit l'ambassade. C'était un don de
roi à roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits
traits, qu'il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la
chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la
petite, l'avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant
par chaque bâtard qu'elle aurait de Charles II.

Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du
pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui,
vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua
contre elle; il lui fallut revenir ici.

Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé,
mais, ce qu'elle n'eût pas attendu, le roi très-froid. Il avait d'elle
ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on
l'avait pensé. La cabale en fut enhardie.

Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l'emmena de
la cour, de son autorité d'époux, ne la laissa pas aller à Versailles.
Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore
plus, se laissa conduire à Saint-Cloud. Elle était seule, et tout
contre elle, sa fille même, enfant de neuf ans; on avait réussi à lui
faire détester sa mère.

Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en
remit très-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea,
dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicorée, la but, et, au
moment même, rougit, pâlit, cria. Elle, toujours si patiente, elle
céda à l'excès de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle
dit qu'elle allait mourir.

On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit,
non pas l'avoir préparée, mais bien _l'avoir fait faire_. Elle en
demanda, en but elle-même, mais cette eau n'avait-elle pas été changée
dans le trajet?

Était-ce un choléra? comme on l'a dit. Les signes indiqués ne se
rapportent nullement à ce genre de maladies. Elle était fort usée,
pouvait mourir sans doute. Mais très-visiblement la chose fut
accélérée (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les
valets de Monsieur, qui étaient bien plus ceux du chevalier de
Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le
besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait près de
Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance où le roi
ferait maison nette chez son frère et les chasserait. Ils
connaissaient la cour et devinèrent que, si elle mourait, on voudrait
cependant maintenir l'alliance et qu'on étoufferait la chose, qu'elle
serait pleurée, non vengée, qu'on respecterait _les faits accomplis_.

Ils s'étaient bien gardés de confier le secret à Monsieur, même ils
avaient cru pouvoir l'éloigner, l'envoyer à Paris; un hasard le
retint. Il fut étonné, dit qu'on lui donnât du contre-poison; mais on
perdit du temps à lui faire prendre de la poudre de vipère. Elle ne
demandait que l'émétique et les médecins le lui refusèrent
obstinément. Chose étrange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux,
ne réussit pas davantage à lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent
à leur opinion. Ils avaient dit _colique_, _choléra_, n'en voulurent
démordre.

Étaient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empêcha de
se démentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu,
de faire très-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de
l'empoisonnement. L'alliance eût été brisée peut-être, les projets du
roi, du clergé, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent été
à vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonné aux médecins. Ils furent
prudents et politiques.

On vit là une chose cruelle, c'est que cette femme aimée de tous
n'était pas fortement aimée. Chacun s'intéressait, allait, venait;
mais personne ne se hasarda, personne n'obéit à sa dernière prière.
Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'émétique. Personne
n'osa lui en donner.

Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne
affligé, Monsieur un peu étonné seulement. Elle la vit sur un petit
lit, échevelée, la chemise dénouée, avec la figure d'une morte. Elle
sentait, voyait, jugeait tout, le progrès surtout de la mort. «Voyez,
dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retiré.» On vit qu'en effet il
était déjà comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela,
on se tenait au mot des médecins: «Ce n'est rien.» On était
tranquille, et quelques-uns rirent même. Mademoiselle en fut indignée,
et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'âme et
lui chercher un confesseur.

Les gens de la maison tenaient à point l'homme du lieu, le curé de
Saint-Cloud, sûrs qu'à cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose;
une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. «Prenez Bossuet,
dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.»

Feuillet fut très-habile, prudent comme les médecins. Il obtint de
Madame qu'elle offrirait sa mort à Dieu, sans accuser personne. Elle
dit en effet au maréchal de Grammont: «On m'a empoisonnée... _mais par
mégarde_.» Elle montra une discrétion admirable et une parfaite
douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion à
l'arrestation outrageuse du chevalier) «qu'elle ne lui avait jamais
manqué.»

L'ambassadeur d'Angleterre étant venu, elle lui parla en anglais, lui
dit de cacher à son frère qu'elle fût empoisonnée. L'abbé Feuillet,
qui ne la quitta point, surprit le mot _poison_, l'arrêta et lui dit:
«Madame, ne songez plus qu'à Dieu.» Bossuet, qui arriva, continua
Feuillet, la confirma dans ces pensées d'abnégation et de discrétion.
De longue date, elle avait songé à Bossuet pour ce grand jour. Elle
dit en anglais qu'on lui donnât après sa mort une bague d'émeraude
qu'elle avait préparée pour lui.

Cependant, peu à peu, elle resta presque seule. Le roi était parti,
fort ému, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'était
écoulée. Mademoiselle, trop touchée, n'osait lui dire adieu. Elle
baissait très-vite, sentit une envie de dormir, s'éveilla brusquement,
appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en
expirant. Il était trois heures du matin, et la première lueur de
l'aube (29 juin 1670).

Le roi, fort affligé, mais craignant que cette affliction n'altérât sa
santé, le jour même prit médecine. Il dit à Mademoiselle, qui vint le
voir: «Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?»
Plaisanterie fort déplacée; Mademoiselle eût pu être la mère de
Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: «Vous êtes le maître.» Il avait
bien d'autres pensées. Le soir même, il parla à son frère de la
princesse de Bavière.

L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister à l'ouverture du corps, et
les médecins ne manquèrent pas de trouver qu'elle était morte du
_choléra-morbus_ (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle était de
longue date gangrenée, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II,
qui, d'abord, indigné, ne voulut pas recevoir la lettre que lui
écrivit Monsieur. Mais c'eût été se brouiller et refuser l'argent de
France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on
donna.

Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frère,
voulut savoir au vrai s'il était un empoisonneur, qu'il fit venir
Furnon, le maître d'hôtel de Madame, et sut de lui que le poison avait
été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à Beauveau, écuyer de
Madame, et à d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur
n'en savait rien. «C'est ce maître d'hôtel qui l'a conté lui-même, dit
Saint Simon, à M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.»

Récit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne
voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les
empoisonneurs eurent un succès complet, que, peu après le crime, le
roi permit au chevalier de Lorraine de servir à l'armée, le nomma
maréchal de camp, le fit revenir à la cour. Comment expliquer cette
chose énorme et outrageuse à la nature?

Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frère cadet pouvait donner,
l'utilité de le tenir très-bas, avaient dirigé jusque-là Louis XIV
(aussi bien que sa mère). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu
avilir Monsieur, le tenir à l'état de femme ridicule et déshonorée.

Il était revenu ici, et il devait être près de Monsieur dans ce grand
auditoire, le jour de l'oraison funèbre, quand Bossuet, pour la
première fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit:
«Madame se meurt! Madame est morte!»--Et encore: «L'eût-elle cru, il y
a six mois?»--Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot,
trop compris: «Madame fut _douce envers la mort_, comme elle l'était
pour tout le monde.»



CHAPITRE XI

PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE

1670-1672


Quatre ans avant que la guerre éclatât (1668), le colérique Louvois
s'était emporté jusqu'à dire: «C'est un plan arrêté; le roi détruira
la religion prétendue réformée partout où ses armes la rencontreront.»
Il parlait devant les envoyés des protestants d'Allemagne.

En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement à peu près la
même chose: «C'est une guerre religieuse.»

Mot grave qu'adoptera l'histoire.

Les longs circuits diplomatiques qui précèdent cette guerre ne peuvent
faire illusion. Que cette guerre ait été politique et commerciale,
cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la
pensée suprême qui les menait, une guerre de vengeance et de
religion.

_Dieu-donné_ naquit pour cela, pour la croisade protestante de
Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intérieure contre nos
protestants de France. Sa mère mourante le lui rappela.--Sauf le court
moment du Tartufe (le second règne de Madame), où le parti dévot
s'attaque aux moeurs du roi, il fut toujours docile à ce parti,
accorda d'année en année toute persécution que lui demanda le clergé.

Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et à tout âge) un catholique
littéral et dépendant des pratiques de l'Église, donc dépendant du
confessionnal. Obligé de donner l'exemple aux grandes fêtes, sans
s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le
parti dévot, la reine-mère, acceptèrent la Vallière, quand le vieux
confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdité
lui fut payée comptant (2 avril 1666) par la déclaration qui permit au
clergé de _réunir tous les arrêts locaux rendus depuis dix ans contre
les protestants_, d'en compiler le futur code de la grande
persécution.

Les Jésuites eurent toujours près du roi un homme bien choisi, sans
éclat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du
Midi de la France. Annat, Ferrier, étaient deux hommes de Rodez, de ce
rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de
forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette
place, il fallait un homme qui cédât, mais non pas trop vite, qui
respectueusement exigeât et obtînt.

La grâce décente de Madame, l'amour touchant de la Vallière,
ennoblirent les premières années. Le maître s'astreignait au mystère
et respectait encore un peu les moeurs publiques. Mais, lorsqu'il ne
cacha plus rien, lorsque, régulier chez la reine, non moins chez la
Vallière, il prit la Montespan et posséda publiquement trois femmes
(quatre peut-être), la besogne était forte pour le nouveau confesseur,
le P. Ferrier. Elles communièrent ensemble à Notre-Dame-de-Liesse, la
reine récemment accouchée, la Vallière grosse de six mois, la
Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit
point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent là.
Dans ce grand essor de conquêtes où on voyait le roi, toutes rêvaient
d'être conquises. La Soubise se présenta, jeune et éblouissante, mais
ménagea la Montespan. Mademoiselle de Sévigné, fine et jolie, parut,
mais elle était trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui
espérait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan,
vainquit par l'amusement et les risées grossières. Ce qu'on en conte
(les coussins de chiens envoyés à l'église, la chaise _de commodité_,
etc.) donne une étrange idée du bon goût de Louis XIV. Quand il
défendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux
contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas
à la sienne, osa se cacher sous son lit, épier, écouter. Et ce qu'il
entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun.

La voir, après cela, trôner à la table royale avec tous les diamants
de la couronne (_Sévigné_) devant la reine en larmes, la voir
communier triomphalement avec le roi, c'était une honte pour
l'autorité ecclésiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir
(pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme
surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifié, la reine ne pleure
plus. Le roi est dans une sécurité admirable de conscience. À ce
moment (1670), il fait écrire, écrit, pour l'instruction du Dauphin,
le _miracle de son règne_; il dit, à chaque ligne, que Dieu agit par
lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si
ses directeurs n'avaient accepté comme expiation de sa vie privée la
ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et
plus que toutes choses, la perfide bonté qui abusa nos protestants,
endormit ceux de l'Europe.

À l'extérieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en
Hollande et en Suède, un protestant, un Janséniste, M. de Ruvigni et
M. de Pomponne. À l'intérieur, il amusa nos réformés par une
déclaration protectrice (février 1669). Elle leur permettait de vivre
et de mourir: _de vivre_, de ne plus être envoyés aux prévôts qui
pendaient d'abord, examinaient ensuite; _de mourir_, sans que le curé
vînt (sinon appelé). On restreignit les enlèvements d'enfants.

Vive indignation des évêques à l'Assemblée de 1670. Mais les Jésuites
savaient bien que penser.

Un homme n'était pas dupe, et il courait le monde pour démasquer Louis
XIV. C'était le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors
la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles campèrent
sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre
autres celui-ci. C'était un homme seul, mais de grande action, et qui
pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Suède, et jeta les
Suédois dans la ligue qui arrêta le roi. En 1669, il était en
Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire
qu'il gagnerait Charles II même. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de
confiance des églises réformées, beau-père de lord Russell (le martyr
de la liberté), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux
succès de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly.
Il l'aurait livré sans scrupule. Mais l'Angleterre a là-dessus des
préjugés gênants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On
le suivait de près. On demanda à Turenne, qui était encore protestant,
de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient
à la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent,
l'attirent dans un coin désert des montagnes, le lient, l'apportent à
Paris.

Le procès fut fait avec soin. On n'y épargna, ni la question la plus
_exquise_, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses
des bons ministres protestants qui l'engageaient à soulager sa
conscience, à ne pas se damner par son obstination. Il répondait à
tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il était
mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice
pour le faire faiblir à sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de
verre qu'il avait trouvé dans son cachot, et se fit une atroce
blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant échapper par
l'hémorrhagie. Sa pâleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un
moment à perdre. Il fut sur-le-champ roué vif. Le roi, averti,
ordonna qu'il y eût un ministre sur l'échafaud, pour qu'on vît qu'il
était roué comme traître, non comme protestant. Du reste, tout saigné
qu'il était, déjà de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le
peuple de Paris, fait aux exécutions et connaisseur aux choses de la
Grève, admira et n'aboya point, et beaucoup ôtèrent leur chapeau.

Un ministre accordé à un protestant qui mourait, ce fut le dernier
ménagement du roi pour le parti. L'assemblée du clergé qui ouvre
(1670) s'obstine à ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des
protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La
persécution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les
enlèvements, et à Paris Lamoignon même cache les enfants volés dans
son hôtel. À Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes
les parents qui se plaignent.

On eût voulu pousser les protestants à une paix fourrée qu'on
méditait, une prétendue réconciliation des deux Églises. Le converti
Turenne et le converti Pélisson, quelques protestants politiques, y
travaillaient. On assurait que quarante-deux évêques donnaient parole
de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le
catholicisme, _pourvu que les protestants se soumissent_. Et, soumis
une fois, ayant perdu leurs garanties, on eût dompté ce vil troupeau.

Pour les rendre dociles à ces douces paroles, on avait pris un moyen
rude; c'était de les enfermer en France, de défendre l'émigration. Les
portes du royaume étaient closes sur eux; quoi qu'on fit désormais,
ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut étonnante. Dans la
destruction de leurs temples (quatre-vingts rasés dans un seul
diocèse!), tout ce qu'ils faisaient, c'était de s'assembler sur les
ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres,
ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'Écriture
sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et
contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispensés
d'y servir.

Tout était prêt. Louis XIV, en quatre années, avait acheté la trahison
dans toute l'Europe. Pomponne réussit en Suède par un traité d'argent.

Pour l'Empereur, on l'avait déjà gagné contre sa famille, contre
l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralité;
on lui maria sa soeur, on gorgea son ministre. Puis, contre
l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Léopold mourant) dut avoir un
morceau d'Autriche; le Dauphin épousait sa fille, et, lui, devait
voter pour le roi à la première élection d'un Empereur.

Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procès
pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils
armèrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les eût
dévorés. L'évêque de Munster, brigand de son métier, loua sa bande au
roi. L'Électeur de Cologne le mit sur le Rhin même, recevant garnison
française dans cette petite Neuss qui jadis arrêta Charles le
Téméraire et déconcerta sa fortune.

Le seul Électeur de Mayence fut loyal, agit fidèlement dans l'intérêt
de l'Allemagne, voulut détourner le danger. Le sultan avait mal reçu
une ambassade hautaine du roi, et celui-ci était fort irrité.
L'Électeur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un
très-beau plan pour conquérir ce qu'il appelait la _Hollande
d'Orient_, l'Égypte. Tout y était prévu; ce vaste et beau génie avait
tout embrassé. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la
connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du
roi, et des motifs intimes, supérieurs, qui dirigeaient tout. Le
moindre courtisan d'ici eût pu dire à Leibnitz combien son idée était
vaine. Cette guerre de Hollande était le fonds du règne même, le drame
naturel où le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien
que la guerre intérieure contre le protestantisme.



CHAPITRE XII

GUERRE DE HOLLANDE

1672


Ce fut plus qu'une guerre étrangère. La Hollande était France. Nos
rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait passé. Nous y
étions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait là-bas. Les
Hollandais parlaient français. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le
long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et
vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,--une France
libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.

Un Français de la Haye trouva, sous les ombrages de son _Bois_
vénérable, le mot de la pensée moderne qui en a commencé tout le
mouvement: «_Je pense, donc je suis._» Nulle raison d'être que la
libre pensée. Un Français d'Amsterdam dit le premier mot de
l'émancipation, ouvrant son livre ainsi: «_Les peuples ont fait les
rois._»

Qui fécondait cette France de Hollande? L'admirable sécurité de ce
pays, la protection généreuse qu'il offrait à toute la terre. Pourquoi
Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine?
Demandez à Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du
foyer béni, où la libre pensée, jouissant d'elle-même, se mirant aux
lueurs de la réflexion concentrée, vit cent choses profondes que ne
voit pas le jour du ciel.

Il semble qu'à ce foyer de Hollande, à sa lumière touchante, la
nature, attendrie, se soit livrée plus volontiers. Elle révèle à
Swammerdam le secret des petites vies et de leurs métamorphoses. Elle
ouvre à Graaf un bien autre infini, le mystère de douleur qui fait la
femme, son charme et son soupir. Quelle poésie se dira poétique en
face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces
enchantements de la vérité?

Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines
merveilles. Il tourne le dos à la fantaisie. Il n'a que faire des
diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon
de lumière, et pas même un rayon, une dernière lueur de l'âtre éteint,
avec cela il prend le coeur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame
écoute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans
le berceau. Mais où donc est le père? Absent. Peut-être aux Indes? Et,
s'il était noyé, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrangé par
deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer
grondent autour, ou peut-être, ce que j'entends, c'est un océan plus
sauvage, l'horreur de l'invasion.

Voilà ce qui me trouble à l'approche de cette guerre, c'est que le
vrai foyer, la maison, l'intérieur, était ici bien plus qu'ailleurs.
Et c'est cela qui va être détruit. La maison nous révèle tout. Les
vastes galetas où l'on campe dans les châteaux du Moyen âge, les
casernes ennuyeuses que le XVIIe siècle fait en France et partout,
disent assez la vie communiste, le pêle-mêle misérable où l'on vivait.
C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina
l'obscur entre-sol et la _mansarde_ sous les toits, mansarde sans
cheminée, où grelotte le domestique, la fille (mal gardée) qui gèle et
coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de là à la bonne maison
hollandaise. Quelle maison? Très-pauvre souvent, toujours très-bonne:
une chaumière avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple
barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui
s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet
(mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible,
par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content
de lui-même qu'il se soucie peu d'arriver.

Quand on se promène à Sardam et aux côtes voisines, qu'on entre dans
ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis,
on sent bien que c'est là le marin naturel, sans orgueil, sans
emphase, l'amphibie véritable. Plusieurs n'ont jamais débarqué. Race
bien supérieure à toutes celles des émigrants qu'ils ont reçus de
partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au
moment de l'invasion.

Les grands fleuves, qui aboutissent à cette dernière langue du
continent européen, l'encombrent sans pitié d'un résidu énorme: sable,
boues, débris enlevés. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content
d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa
route tout ce que l'Allemagne y traîne de fange, et il pousse tout
cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait
enterrée sans un travail énorme de curage. Eh bien, elle ne recevait
pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble
qui, aujourd'hui, noie la vaste Amérique, comment n'aurait-il pas
submergé le petit pays?

La Hollande, si bien gardée par mer, ne voulut jamais vers la terre
faire des digues contre ce déluge d'hommes, la plupart affamés,
malheureux et persécutés. Tout n'était pas propre, pourtant, dans une
telle inondation. Si nos réfugiés y apportèrent des moeurs, un esprit
sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des
tourbes aventurières, soldats à vendre, compagnons paresseux qui,
après avoir traîné partout leur misère, venaient manger à la grande
marmite qui n'excluait personne.

Ce gouvernement économe, dont le chef, M. de Witt, avait une liste
civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres
serviteurs. Il ménageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on fût
heureux.

Ce n'est pas tout. Depuis la tragédie de Barneveldt, que le fanatisme
vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout
contraire, l'excès de la tolérance.

L'émigrant, à la seconde génération, se croyait Hollandais; à la
troisième, il en revendiquait les droits contre ses hôtes et
bienfaiteurs, contre la race héroïque qui avait brisé Philippe II,
conquis les mers, le commerce du monde. De là deux éléments funestes:
1º la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2º la masse encore pauvre des
arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande,
contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce
gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, eût subsisté,
pourtant, si tous ces mauvais éléments n'avaient trouvé leur centre
d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre
ferme et des soldats aventuriers.

Au musée d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van
der Helst, qui vous donne la situation. Après la victoire sur
l'Espagne et le traité de Westphalie, à une grande table où flottent
les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux
partis. On peut dire la _Cène hollandaise_. Les glorieux marins
(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannées) fêtent leurs
douteux associés, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange. À la
place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu
commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la
petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la
retirer. Mais son fâcheux visage dément sa main, et dispense le
peintre de mettre au bas le nom: _Judas_.

Le chaos de la fausse Hollande était parfaitement représenté par
cette famille d'Orange. Elle était de l'Empire; elle avait un pied en
Provence, un autre aux Pays-Bas. Le _Taciturne_, son héros, véritable
grand homme, n'en fut pas moins étrange. On a vu son hésitation, ses
respects simulés pour l'Espagnol qu'il combattait, sa défiance pour
Coligny. Sa foi réelle, intime (sur laquelle il fut taciturne),
c'était que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant à la
maison d'Orange. Ferme _Credo_, que la famille garda, suivit par tous
moyens, celui-ci par la tolérance, en s'appuyant des catholiques; son
fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagérés. Par eux, il
crut tuer la république en tuant Barneveldt, et il en resta exécrable.
Son neveu, qui épouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut
être roi, échoue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la
trahison même incarnée. Elle enfanta cet enfant blême, qu'on voit à
Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille,
l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement
ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a
élevé; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son
vrai père, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpassés par
Guillaume III.

Véritables héros modernes, sans préjugés, sans faiblesse de coeur, qui
ne connurent ni famille, ni amitié, ni services rendus, foulèrent aux
pieds père et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III,
qui est à Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut,
mesquin, jaune, mi-Français par l'habit rubané de Louis XIV,
mi-Anglais de flegme apparent, être à sang-froid, que pousse certaine
fatalité mauvaise. Quelle? Surtout la légende diabolique de Maurice,
sa gloire et son crime.

Xerxès fit Thémistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison
d'Orange, fonda, créa Guillaume III, le héros négatif de la
diplomatie, Thémistocle bâtard des résistances européennes. Contre
l'énorme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et
soutint ce personnage, dont tout le sens est _Non_.

La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos
gentilshommes réfugiés, qui, trouvant en lui un demi-Français, ne
s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince,
ils voulurent un prince, servirent, entourèrent celui-ci, et lui
firent ses succès, lui donnèrent un reflet d'eux-mêmes, parfois un
faux air de héros.

Un mot triste à dire, c'est que M. de Witt désirait, demandait le
licenciement des troupes françaises. Il ne pouvait s'y fier; elles
étaient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'élever, de
minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne
de son coeur. Ce fut, ne pouvant l'arrêter dans ce progrès, de
l'adopter, de le faire l'enfant de l'État, et d'essayer de le grandir
au-dessus de sa misérable ambition princière, en lui faisant
comprendre qu'il était bien plus haut d'être le premier citoyen de la
première cité du monde que de siéger maudit dans un trône usurpé.
Guillaume écouta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux.
De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation était telle: il pouvait
prévoir, non prévenir. C'est tout à fait à tort qu'on lui reproche de
s'être laissé endormir. Il fut très-éveillé. Il vit et fit tout ce
qu'on peut attendre de la prudence humaine.

Chose remarquable: sa pensée sur la situation fut justement la même
que celle de Condé. Consulté sur la guerre, Condé dit que l'intérêt
réel du roi était de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne
pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientôt
lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De
Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas à la
Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui,
pour son fief d'Orange, était dépendant de Louis XIV; que Louis,
d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti
orangiste, et mettrait le jeune traître à la tête de la république. La
première démarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en
Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors
dix-neuf ans, et n'était qu'homme privé, une lettre où il l'assurait
_de son affection particulière_. Honneur insigne, inattendu, qui
encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange
arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait à lui, les rois
l'aideraient à la prendre.

M. de Witt n'oublia pas l'armée, comme on le dit. Il se tourmenta fort
pour en faire une. La difficulté était grande. Le Hollandais était
marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois
entraient dans la cavalerie. La racaille (étrangère) des ports, le
paysan de Gueldres, etc., étaient les instruments grossiers des
orangistes. Donc, la masse du pays étant suspecte, le grand patriote,
pour la sauver, était forcé de chercher au dehors. Nos réfugiés se
ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva là
l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionnés de
Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit.
Ils auraient défendu les places, si le peuple ne les eût forcés de les
rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya
sottement pour argent, se battirent plus tard à merveille, et
justifièrent parfaitement de Witt qui les avait choisis.

En préparant la guerre, il faisait tout pour l'éviter. Craignant moins
l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de
suivre son intérêt réel, celui de la France. Le roi n'entendait rien.
Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Condé. Il vit avec une
froide cruauté ce malheureux qui, de toute façon, était sûr de périr,
accablé par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi
de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu'à le perdre. Mais il ne
sera pas perdu devant l'avenir.

Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lâcheté de Charles
II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour
leurs marins, marchait les yeux fermés à la remorque de la France.
Charles leur fit des demandes énormes, extravagantes, celles que
Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait
demandé que, dans la Manche, ils reconnussent la supériorité du
pavillon anglais _de flotte à flotte_. Et Charles (au comble de la
honte, et valet payé de Louis) demande que la flotte hollandaise,
Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent _toute barque_ anglaise
qui passera! Cela fut accordé. Les Hollandais encore, pour mieux
apaiser Charles II, se précipitèrent sous les pieds de son neveu
Guillaume, ils le firent capitaine général pour un an,--puis capitaine
et amiral à vie. De Witt ne pouvait plus arrêter la débâcle. Voyant
dans de telles mains l'armée qu'il avait préparée, il entreprit, avec
un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non
commandée par le capitaine général. Cette armée fut votée, mais
n'exista que sur le papier.

De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'était de prendre
l'offensive (janvier 1672), de brûler les magasins préparés, de tomber
sur Neuss et Cologne. C'était fermer la porte de l'invasion, rendre
inutile la trahison du Rhin. Les États généraux frémirent de cette
audace. C'était, chose toute contraire à leur désir, d'apaiser
l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir à Guillaume, sujet
français, et neveu de l'Anglais. Ils confièrent leur défense et leur
unique armée au parent de leur ennemi. Ils offrirent à Louis XIV de la
licencier, cette armée, de se fier de leur sûreté à sa magnanimité. Il
refusa avec mépris, voulut qu'ils restassent armés, afin qu'il pût les
battre. Enfin il leur déclare la guerre le 5 avril, sans alléguer
aucun grief. Déjà son homme, Charles II, était tombé sur eux par un
acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte
hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de
combat et elle échappa presque entière.

Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On
pouvait espérer que ces places, qui, dans l'autre siècle, avaient
soutenu des siéges, arrêté les Farnèse, les Spinola, se défendraient
encore. Orange conseillait de détruire les petites pour mieux garder
les grandes; mais il était trop tard; on avait vu, en 1667, dans
quelle panique se trouva la Belgique pour être surprise ainsi en
pleine démolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils
auraient crié à la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre
les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que
des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendît, et menaçaient,
livraient leurs défenseurs.

L'électeur de Cologne, évêque de Liége, nous donnant les passages sur
la Meuse et le Rhin, les premières opérations furent un voyage
d'agrément. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer
l'invasion on tournait le dos à l'Allemagne, qui pouvait s'éveiller,
nous prendre en queue. Condé eût mieux aimé qu'on s'assurât d'abord
solidement de la Meuse, de sa grande place Maëstricht, clef commune
des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument
s'enfoncer en pays ennemi, Condé disait très-bien qu'il fallait une
brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui
enlèverait les États généraux, saisirait les écluses, empêcherait la
Hollande de se réfugier sous l'Océan.

On ne fit ni l'un ni l'autre. Condé ayant été blessé dès la première
affaire, le seul général fut Turenne, le nouveau converti, bien
entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui,
administrait, réglementait tout le long du chemin. Le roi écrivait de
sa main les règlements et les ordres du jour, et croyait diriger la
guerre. Quatre places prises ou livrées en quatre jours, puis le
passage facile du Rhin (fort ridiculement célébré), ouvraient tout le
pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons
nombreuses. Louvois fit décider, contre l'avis de Turenne, qu'on
garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas
les soldats, qu'on les rendrait à tant par tête. Judicieux conseil qui
divisait, dispersait notre armée, rendait la sienne à l'ennemi!

Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre.
C'était un grand jardin, un trésor de richesse et d'art; c'était
l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que
la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite
de ce monstre de guerre, d'une armée de cent vingt mille hommes qui
couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrême terreur et
comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se
sépara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hâte de se
soumettre à leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient
déjà, et offraient des millions.

La Hollande n'avait guère gagné à se faire orangiste. Le prince de
vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire
essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant
jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, siége des
États, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des écluses
auquel tenait la ressource dernière. Il avait peu de force; le
principal usage qu'il aurait dû en faire, c'était de garder les
écluses; sinon, la guerre était finie. Si elle ne le fut pas, c'est à
Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce
grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les libertés du monde.

Le roi Louvois, comme le roi Louis, était galant. Sa Montespan était
la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientôt maréchal. Turenne,
qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans
lui il ne serait pas connétable, ni chef de la croisade anglaise,
Turenne lui fit ce plaisir de donner à son Rochefort la brillante
mission de précéder l'armée et frapper le grand coup.

Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait
au passage de Muyden où sont les écluses, c'était le conseil de Condé
et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop
dégarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux à Rochefort.
Celui-ci, à son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans
rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de
troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'était trop peu pour
faire peur à la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta près
d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent détachés sur la
route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons
n'allèrent pas loin; déjà à Naërden, ils étaient fatigués; quatre
seulement eurent la curiosité d'aller voir la ville aux écluses,
Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont maîtres un moment; mais les
habitants se rassurent, les mettent à la porte, et reçoivent secours
d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop
tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauvée (20 juin 1672).

Dès le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combinées
d'Angleterre et de France et leur ayant livré une terrible bataille,
l'une des plus furieuses du siècle, leur fit éprouver de telles pertes
que, dès lors, il n'y eut plus à songer à une descente. Pendant toute
l'action, Cornélius, le frère de Jean de Witt, représentant des États
généraux, quoique malade, avait bravé le feu; on le voyait, dans son
fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer,
respecté des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne
mourrait point.

Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait
disparu. Sauf la Zélande et deux ou trois villes, la Haye et
Amsterdam, la république n'était plus. Le roi la croyait sienne, et à
ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne
d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des
villes. Quand le parti français, l'humble fils du bon Grotius, vint
lui demander grâce, il n'en rapporta que le désespoir.

D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on déclare que la paix n'est
faisable qu'à trois conditions: 1º Que la Hollande rentre dans ses
marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle
s'est donnée au midi et à l'est, et qui, devenue française, la mettra
en état de siége éternel; 2º que la Hollande tue sa propre industrie,
en recevant les marchandises françaises; 3º qu'elle se mette au coeur
son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le curé catholique, et
même le clergé militaire, l'ordre de Malte, l'épée du moine armé.

Les États généraux acceptaient le premier article, livraient tout
autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait dû se
contenter de cela. Il les eût tenus si serrés, que tôt ou tard, il
aurait eu le reste. Le clergé catholique, assiégeant le pays, l'aurait
miné, pénétré en dessous comme d'une vaste infiltration, ruiné ses
digues morales. Par la complicité des tolérants, des philosophes, des
Grotius et des de Witt, il eût énervé la Hollande, comme il l'a fait
depuis avec succès. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il
voulait un triomphe éclatant et immédiat, qui aurait exalté les
catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre
l'hérésie.

Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'eût rendu modéré. Le
parti français de Hollande qui l'implorait le 22 juin, était en grand
péril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt
avait été assassiné; blessé du moins; on crut l'avoir tué. Les de Witt
étaient sûrs d'avoir le sort de Barneveldt. C'était au roi de voir
s'il avait tant à désirer de donner le pouvoir au neveu du roi
d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer à la mort les anciens amis
de la France.

Les historiens, soit réfugiés, soit hollandais, qui ont écrit plus
tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas
d'affirmer: 1º que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti
républicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie même, _avait été
imprévoyant_; 2º qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_.
Avec ces deux allégations, ils arrivent à faire croire que la Hollande
fut sauvée par ce qui était le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle,
issue d'émigrants, militaires français-allemands, et enfin la racaille
de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, à
les entendre, sauva tout, en se donnant un maître. Et, comme
l'obstacle à cela, était surtout dans les de Witt, il ne faut trop
regretter qu'on les ait tués. Belle circonstance atténuante pour la
part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut à l'horrible
événement.

Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces
magistrats héroïques, qui s'étaient montrés des hommes d'action, que
ces frères qui, aux jours du danger, entrèrent dans la Tamise avec
Ruyter et Tromp, se trouvèrent tout à coup abattus au moment de
l'invasion. Tout périssait. Mais Orange était là. Le contraire est
exact. Ce sont précisément les mêmes historiens qui donnent de quoi
les réfuter. Il faut bien dater seulement. Cela éclaircit tout.

Orange n'eut point l'initiative de la résistance désespérée. Loin de
là, il pria les États généraux _de le laisser négocier avec Louis XIV
dans son intérêt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses
terres (27 juin). C'est en _août_ seulement qu'il afficha et promulgua
les résolutions d'extrême défense.

Mais, _dès la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop,
d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zélande, dit qu'il fallait
rompre les négociations et se défendre, que l'Europe viendrait au
secours, que le torrent français était déjà tari par cette quantité
de garnisons où il s'était disséminé. L'assemblée, c'est-à-dire ces
magistrats qu'on dit si faibles, l'assemblée se leva, jura de résister
jusqu'à la mort.

L'exemple fut donné par la grande Amsterdam. Elle lâcha les écluses
d'eau douce, perça les digues, livra à l'Océan l'admirable campagne
qui l'entoure. Énorme sacrifice. Ce n'était pas là, comme ailleurs,
des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'étaient les villas, les
palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins
exotiques, ces trésors qui déjà faisaient de ce pays l'universel musée
du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un
comptoir, un magasin; chacun a sa chère petite terre et son foyer aimé
(_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On
entasse là tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intérieur, quand il a
couru au Japon, à Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et
enterre là son âme. Voilà ce qu'on donna à la mer.

Au prix de cette amère douleur, la Hollande affranchie se connut, et
sentit que cette âme libre n'était pas enterrée, mais sur l'Océan même
et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer
Amsterdam. Celle-ci se tint prête à combattre, à partir, à laisser
tout, s'il le fallait, se sentant en état de tout refaire, de tout
créer encore; elle eût fait une autre Hollande, et plus grande, à
Batavia.



CHAPITRE XIII

GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA
FRANCE

1672-1673


La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement
dans les gelées, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout
à fait inaccessible partout où pénétra la mer qui ne gèle jamais.
Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se décidait
enfin, s'ébranlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut
emporté. L'électeur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre
Louis XIV. Il négocia d'abord une simple alliance défensive qui sortit
Léopold du coupable équilibre où il croyait rester.

Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait négocier pour son compte
avec le roi de France, apprit (probablement le même jour), que
l'électeur, l'Empereur bientôt l'Empire, armaient pour la Hollande.
Première lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur.
Une petite ville, dont Guillaume était seigneur, commença le
mouvement. Et tout suivit. Était-ce confiance dans les talents d'un
homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'était, avant tout et
surtout, le parent de l'électeur de Brandebourg et du roi
d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux.
C'était une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et
d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3
juillet, les États le proclamèrent stathouder héréditaire. Et le 16
juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur
traité, s'engagent à exiger ce que la Hollande a déjà fait
d'elle-même, lui imposent Guillaume d'Orange.

Ayant pour lui la peur publique et le voeu forcé des États, acclamé
par la populace et demandé par l'ennemi, Guillaume put choisir à son
aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV.
Celui-ci lui offrait la Hollande mutilée, réduite, mais l'Empire lui
disait de la garder entière; son parent l'électeur lui répondait qu'il
serait défendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la
proposition du roi (22 juillet), qui, désoeuvré, retourna à Versailles
(23). Le 24, rassurés sur la guerre étrangère, les Orangistes
commencèrent violemment la guerre intérieure, en arrêtant le frère de
Jean de Witt.

Le parti des deux frères occupait partout la magistrature. Pour l'en
tirer, il fallait qu'ils périssent ou par le fer, ou par la honte.
Guillaume eût mieux aimé qu'ils se déshonorassent. Il proposa
froidement à Jean de Witt de servir le stathoudérat, de défaire
l'oeuvre de sa vie, et de démolir son propre parti, offrant de le
faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra
par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: «Que, s'il
mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le
croire.»

Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser,
ôter aux frères la garantie sacrée que leur prêtait la parenté,
l'amitié du héros national, de Ruyter. Par une calomnie exécrable, on
affirma qu'ils étaient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait
empêché Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'étaient disputés,
battus, que Corneille en restait blessé. La preuve, disait-on, c'est
qu'il est enfermé chez lui. Il y était malade; on soutint qu'il était
blessé. Ruyter, lui-même, en vain jurait le contraire. Mais on ne
voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gré de rester juste
et vrai contre sa sotte fureur.

Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde à
l'absurde, jusqu'au plus atroce délire. Les assassins crièrent qu'on
voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le
prince, que Jean volait le trésor. Notez qu'il n'avait jamais eu un
sou dans les mains, ayant toujours refusé tout maniement des deniers
publics. Ignoble accusation, mais facile à détruire par la moindre
vérification. Jean en appela à Guillaume lui-même, qui pouvait le
sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver
sa réponse. Dans cette réponse ironique qui, ne voulant rien dire,
induisait à tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce
que pourrait faire la justice du peuple.

M. Mignet, quoique généralement favorable à Guillaume et à
l'établissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme
impartialité que le peuple n'alla pas trop aveuglément de lui-même,
mais fut quelque peu dirigé.

On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du
22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, était le fils d'un magistrat. De
plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aidé
Maurice à tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prêchèrent
l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbéciles des vieux livres
bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un
Juge du peuple, un sauveur d'Israël. Le juge, le sauveur, c'était ce
fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.

Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever
Corneille à sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger.
Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat chargé de la
sûreté publique, fit cet enlèvement, un acte de bandit. Après cela la
haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand
les magistrats se furent sauvés, moins trois, ces trois, demi-morts de
peur, ordonnèrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait été dans
le combat naval, un héros de l'antiquité. À ses bourreaux bibliques,
il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: «Le juste,
de ferme volonté, persistera... La colère de la foule, la furie
grimaçante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base,
comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!»

Les juges n'osèrent absoudre; ils auraient péri en sortant. Ils
prononcèrent lâchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir
dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, réunir les deux
frères, on alla dire à Jean que Corneille le demandait. Il se rendit
intrépide à cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vécu ensemble
d'un même coeur, ensemble d'y mourir.

Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi était toute en un
homme. Les États effrayés envoyèrent en hâte à cet homme demander du
secours. Il n'y fallait pas une armée. Un mot de lui, un messager,
sauvait le droit, l'humanité. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume
s'obstina à croire que des troupes étaient nécessaires. Il ne pouvait
en envoyer. Il resta inerte et muet.

Les États gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la
foule en respect. Tout à coup, quelqu'un crie: «Les marins des
villages sont en marche pour piller la ville.» Les magistrats firent
semblant de le croire, envoyèrent la cavalerie aux portes; donc,
livrèrent la prison,--forcée, et les prisonniers,--massacrés, traînés,
tout nus, honteusement mutilés et pendus sous les yeux de Simonsson,
pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut
voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.

Longtemps après, notre Gourville, ce laquais effronté dont nous avons
parlé, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire à
Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrassé de MM. de Witt, il avait dû
naturellement profiter de l'occasion. À cette curiosité cynique, il
répondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laissé de s'en
sentir _un peu soulagé_.

Ce n'était pas _rien faire_, c'était agir beaucoup que d'avoir protégé
le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir répondu sur
le vol de manière qu'on y crût, d'avoir refusé de faire son devoir de
stadthouder pour sauver la prison, d'avoir récompensé les chefs mêmes
des massacres; si bien que celui d'entre eux qui força la prison,
devint bailli de la Haye, le gardien de la ville où siégeaient les
États! Noble garde, belle garantie des libertés de l'Assemblée!

Par la force des choses, le roi se détournait de la Hollande, était
forcé de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au
delà du Rhin. Condé couvrit l'Alsace. Voilà la France, tout à l'heure
conquérante, qui tourne à la défense, défense agressive, il est vrai,
qui allait chercher l'ennemi.

Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur était fort hésitant, tout
occupé de sa Hongrie, les Turcs près de lui, en Pologne. Son général
Montecuculli avait l'ordre de suivre l'électeur de Brandebourg, mais
sans agir, sans attaquer. C'était l'ordre aussi de Turenne. Guillaume,
qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa
les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre
général en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la
Haye, enlever les États. Ce vain chassé-croisé fut stérile pour l'un
et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui
revint à grand'peine. Pour se dédommager, il exécuta à la lettre sur
des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait
faites aux populations résistantes. On commença alors à savoir ce que
c'était que les armées de Louis XIV, qu'on avait crues civilisées. La
fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France.
Le soldat fut un gueux vivant de vol, à jeun, mais toujours gai,
beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut
dix-sept mois de pillage. Les clefs furent défendues, afin que le
soldat put entrer à toute heure de nuit dans les maisons. Outre
d'énormes contributions générales, Luxembourg traita avec chaque
habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brûlés ou inondés.

La retraite des Français ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester
sous l'Océan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti
bâtard qui voulut un maître et le fit, fut l'enterrement de la patrie.
Plus de génies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que
ce pays a d'éclat, il le doit désormais surtout aux étrangers; on voit
en première ligne l'émigration française, Jurieu, Saurin, Bayle, etc.,
les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens,
d'éminents érudits et d'excellents compilateurs, éditeurs, gazetiers,
etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien
après. Trois hommes survécurent, mais pour mourir bientôt: Swammerdam
et Ruysdaël, dont l'oeuvre est si mélancolique, Spinosa semble un
revenant, dernier hôte d'un monde détruit. Il avait fait au siècle sa
vraie philosophie, à son image, sans vie, sans air, sans mouvement,
dans la fixité du destin.

La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour
école, la refait vieux en Allemagne. Il s'établit dans la Westphalie,
et la mange à plaisir. C'est le _père du soldat_; il ne voit nul
excès, et ne veut rien savoir. L'électeur de Brandebourg, désespéré de
cette guerre barbare, accepta un traité d'argent, avantageux,
prodigue, que lui offrait Louis XIV. À ce trait, nombre d'Allemands
sentirent, reconnurent le grand roi, acceptèrent ses subsides. Et ce
roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, après son
échec de Hollande, qu'il démasqua l'idée de succéder à Léopold vivant.
Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censuré et autorisé,
que l'Allemagne appartenait au roi de France.

C'est sur la France même que retombaient ces terribles folies, sur
Colbert qui fut écrasé. Un mot sur la situation de ce grand et
malheureux homme.

C'était, je l'ai dit, un héros plutôt qu'un homme de génie. Il ne
prévit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible
volonté, trop méprisé le temps. Il voulut, en un jour, hériter du long
travail de la Hollande, lui succéder dans l'industrie et le commerce.
Cette Hollande, tant haïe, dont 4,000 vaisseaux par an venaient
chercher nos vins, nous aidait pourtant à payer l'impôt. Colbert, un
matin, lui ferma la porte. Il dit: «Que feront-ils pour occuper leurs
matelots?» Ils firent ce qu'on a vu pendant deux siècles: Hollandais
et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal,
d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frappés.

Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupée,
contrariée, avorta en partie et n'eut pas ses grands résultats. Les
représailles étrangères en arrêtèrent l'essor. Il étouffa dans sa
création commencée. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la
paix, il en vint à souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et
nous rouvrirait le monde à coups de canon. Mais cette guerre
l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver
soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut
anéanti, voulut s'en aller. Cela était impossible; tant de choses
étaient commencées, et tenaient à lui seul! Voilà ce malheureux
esclave traîné la corde au cou, comme lié au cheval fougueux, jeté aux
voies les plus scabreuses. Le voilà relancé aux casse-cou des Fouquet
et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des opérations
de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt;
là, la voie est facile, on va la tête en bas; rien de plus doux, c'est
la gravitation.

Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En réduisant les
conditions offertes à la Hollande, il insistait sur le grand point,
l'établissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clergé,
colonie redoutable qui eût travaillé là pour lui. L'Angleterre finit
par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le
ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'éveilla en
sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de
la France, ce ténia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans
les entrailles du pays.

Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout préjugé, avait imaginé
un plan ingénieux de tolérance, couvrant d'une même protection
l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre
française et catholique. Lui-même (13 novembre 1669) explique à notre
ambassadeur comme il prépare sa trahison, donnant peu à peu le
commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports
aux catholiques déguisés, aux protestants prêts à se convertir, etc.
(Mignet, III. 162.) L'hôtel du duc d'York, repaire de gens mystérieux,
dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences,
marchandait les fidélités. Le ministre Arlington était un bel exemple
des hautes primes de l'hypocrisie.

Ce qui dérangea ce beau plan, ce fut la magnanimité inattendue des
puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolérance qui couvrait
le complot papiste. Ils redemandèrent la persécution, l'exclusion des
charges publiques, l'obscurité, la pauvreté. Rien de plus beau ni de
plus grand.

Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les
traîtres furent frappés en pleine poitrine; c'est le serment du
_Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1º jurer que le roi
(non le pape) est le chef de l'Église; 2º déclarer ne pas croire au
principal des dogmes catholiques.

Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout où le
serment n'est rien, chez les peuples où la parole n'a pas de gravité.
Mais elle fut très-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui
se fût parjuré, n'en eût pas moins été rejeté, de plus, déshonoré. Par
cette déclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple
flottant qui se fût laissé ébranler, mais qui, voyant le papisme
déclaré l'ennemi de la patrie, s'en écarta décidément. La religion de
l'intolérance ne fut plus tolérée (que dans la conscience). L'État lui
ôta l'arme dont elle aurait frappé l'État.

La chose était si nécessaire, que lord Bristol, un catholique, mais,
avant tout, loyal Anglais, déclara que le pays était perdu sans cette
mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et
le dispensa du serment.



CHAPITRE XIV

L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE

1674-1675


En suivant attentivement les négociations de Louis XIV dans les
lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui,
de nos jours, ont pris plaisir à nous expliquer ces oeuvres de ruse,
je suis obligé, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur.
Ils en admirent l'habileté. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est
impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une
étrange ineptie qui travaille contre elle-même.

Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en désaccord avec tous?
Ils ont admiré, en artistes, la dextérité du détail. Moi, je regarde,
en politique, l'inconséquence générale des actes et leurs funestes
résultats.

La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu,
d'abord en Hollande, la partialité obstinée de M. de Witt pour la
France, et la violence barbare par laquelle le roi même ruina le parti
français, créa, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Même spectacle
en Angleterre, et même encore dans l'Empire. Il y détruisit ce qui
pouvait l'appuyer.

Du côté de l'Empereur, les Jésuites avaient rendu à Louis XIV un
service signalé. En janvier 1672, c'est-à-dire au moment même où il
commençait la guerre, ils paralysèrent l'Autriche et la rendirent
incapable d'y prendre une part sérieuse. De l'oppression politique
qu'elle exerçait sur la Hongrie, ils firent une cruelle persécution
religieuse. Jusque-là, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur
des libertés de ce pays, avait procédé par la ruine et l'exécution des
grands. Mais, à ce moment, les Jésuites ouvrirent une croisade contre
le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencèrent
les dragonnades autrichiennes, missions armées où ces Pères, menant
avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des
peuples. Ils surprenaient, enveloppaient à la turque chaque hameau, et
brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses
enfants sous le fusil.

«Qui a raconté les détails de tout cela? leurs ennemis?» Point du
tout. Ils n'ont cédé à personne l'honneur de consacrer le souvenir de
leurs exploits à la postérité. Le chaleureux, mais savant auteur du
_Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources
jésuitiques où il a puisé; grâce aux livres des exécuteurs, grâce aux
lettres de Léopold, nous savons les petits moyens qui opérèrent ces
oeuvres pies. Des ministres brûlés vifs à feu lent, des femmes
empalées au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galères
turques et vénitiennes, voilà ce qui fit ce miracle. Les Hongrois
trouvèrent ces arguments des Jésuites irrésistibles. Tout ce qui ne
s'enfuit pas du pays fut touché et sentit la Grâce.

Les troupes de Léopold étant occupées dans une affaire si louable, le
roi de France devait, à tout prix, éviter de l'en tirer, ne pas
irriter l'Allemagne. S'il était forcé d'y entrer par l'agression du
Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrêmes ménagements; il
devait surtout nourrir son armée. Mais la cruelle destruction de la
Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit
de Colmar et autres villes impériales (1663), terrifièrent les
Allemands; ils coururent à Vienne, accusèrent le ministre, ami de la
France. Les Jésuites le sacrifièrent et restèrent seuls maîtres; s'ils
continuèrent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent
forcés en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la
France. Admirable habileté de celui-ci, qui réussit à jeter dans
l'alliance protestante le gouvernement des Jésuites!

Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favorisé de même, et de
même il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il eût dû le
plus ménager en ce monde, c'était Charles II. Le hasard, l'exil,
Henriette, l'échafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot,
avaient fait un roi exprès, vrai Français, faux protestant, sincère
ami de l'étranger, léger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans
la trahison. Il fallait que le roi de France économisât cet homme si
précieux, n'en abusât pas, ne le déshonorât pas, ne le fît pas trop
connaître. Les grands politiques italiens auraient bien autrement
mûri, caressé le complot.

Le bonheur du roi voulait que Charles II eût d'abord pour ministre
Clarendon (beau-père du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais
le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui révéla Charles
II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse
endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de
nos protestants français, le député général de leurs églises, Ruvigny,
le beau-père de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi,
c'est la loyauté du parti protestant même qui se charge de répondre de
Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle
qu'il détruit tous ses avantages. Tantôt il presse Charles II de se
convertir, tantôt il lui dit d'attendre. Lingard même et les
catholiques en ont haussé les épaules.

En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes
anglaises furent en ligne à côté des nôtres, par deux fois notre
amiral d'Estrées se tint immobile et les laissa écraser. Nos
officiers, désespérés de ce déshonneur de la France, exigèrent une
enquête. Mais il fut prouvé invinciblement que d'Estrées _avait ordre
de trahir_. Les pièces originales existent dans nos archives et sont
tout entières imprimées. (E. Süe, _Marine_, t. III, 43, 65.)

Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la
porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation.
Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec
une Française italienne, une nièce de Mazarin. L'hôtel d'York, dans
Londres même, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues
audacieuses, si peu cachées, que les Jésuites y tinrent leurs
assemblées solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.

Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette série de sottises, de
tyrannies exercées sur son valet Charles II, on peut dire que le roi
de France l'étrangla de ses propres mains. Dès 1673, il est détruit,
ruiné, se remet pieds et poings liés au Parlement, qui fait le procès
des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts
est déjà tout préparé, la révolution semble mûre. Un chef manque. Ayez
patience. Voilà Guillaume d'Orange.

Encore une fois, l'activité de ce gouvernement, le mérite de ses
agents, l'intérêt de leurs dépêches, les apparences judicieuses que
leur aimable parlage donne aux choses les plus insensées ne peuvent
faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement
d'imagination, romanesque et passionné, qui ne prévit rien, ne mesura
pas ses ressources. La guerre a commencé en 1672. Dès l'hiver on n'en
peut plus. On est obligé, pour avoir des troupes, de rappeler peu à
peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'armée
n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voilà, dès le
début de la guerre, dans la pénurie, dans les horreurs qui marquèrent
la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe
reconnaît et frémit.

Le roi recule rapidement. Notons les degrés de la reculade.

Dès avril 1673, il se réduit à ce que les Hollandais offrirent et
qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.

En juin, se croyant relevé parce qu'il a de sa personne (sous la
direction de Vauban) pris l'importante Maëstricht, il croit que l'on
va céder; il veut bien se réduire encore, rendre Nimègue. Les
Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin même, Ruyter
a battu nos flottes, coupé le chemin à l'armée qu'on voulait jeter sur
la côte; le plan de descente est dès lors pour toujours abandonné.

En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant
que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer,
Cambrai. Mais la Hollande défend l'Espagne comme elle-même, ne veut
rien entendre.

En Allemagne, la question est si violemment retournée que, dans cette
guerre que le roi avait lui-même déclarée _religieuse_ et catholique,
ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la
catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jésuite Léopold s'en
va au pèlerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il
prend en main le crucifix, prêche son armée contre la France. La
croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-même.

On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposés, la
suppression des vieilles haines, éteintes par une haine plus forte. Le
général de l'Autriche, Montecuculli, opère sa jonction avec le prince
d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient
général en chef des armées du roi Catholique, défenseur de la
monarchie espagnole. Le voilà maître du Rhin, maître des
communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.

       *       *       *       *       *

Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revînt à
sa première politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine
espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier
revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut
gagner le prince d'Orange. Il va, derrière l'Empire, encourager,
tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des
secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une médaille où il
s'intitule le _Libérateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye
l'opposition du Parlement et les chefs mêmes des puritains contre
Charles II, pour que celui-ci, dans le désespoir, n'ait de ressource
qu'en lui, soit décidément forcé de trahir et d'appeler l'ennemi.

Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse
indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos
ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle
fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux
batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand,
ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils
virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste
meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français
sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits
par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut
trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000
alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira
d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses
prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la
présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient
voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper
eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.

Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore
pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de
Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le
perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est
Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son
art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des
règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre.
Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque
invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes,
coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et
suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées,
prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations
alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y
songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les
remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser
l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves,
éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les
cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés
s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de
se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la
ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un
enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés
ensuite et dévorés par les démons!

Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de
rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la
Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y
perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux
cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les
meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la
Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de
soldats (1675).

Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les
fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les
traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.

Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent.
Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse
patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée
jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles
payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable
taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et
croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement,
est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle
perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).

Elle engraissait, cette belle, à l'instar du _gros crevé_ (sobriquet
de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche
chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde
et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier
mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant
mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore
surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie
(Madame, I, 357).

La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux,
_du peuple maigre_. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de
Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance,
portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin
philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers
1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de
maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier
donnent _moitié_ de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort
qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il
doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres
nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus
que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage,
en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.

Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore
par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin
explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma
tout,--puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus,
roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers
s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se
ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se
fermant l'avenir.

Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux
révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les
Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues
flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne
bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin
d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle
contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme,
Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur
mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le
prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en
exigeant son mariage avec une fille d'York.

La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée
au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la
merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en
échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il
était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en
face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en
nombre. Tout le monde a admiré cette _mathématique sublime_ de la
tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de
remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient
nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef.
L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait
mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative
hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la
guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.

Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive
droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit
soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire
le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le
désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires
qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi
croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de
famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète,
l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV,
qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la
barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette
rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait
extrêmement sa petite armée.

Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le
nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines
durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma
part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce
romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance,
encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma
patrie.

Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de
l'identification absolue du général et de l'armée, l'_homme-légion_!
Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix
y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au
dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre
l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps
barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de
vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement
attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec
elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre.
Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer
pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau
des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27
décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la
plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela
s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en
forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à
Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.

Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour
couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand
coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets
les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne
contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se
révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre
s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante
marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert,
est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose
sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la
Méditerranée.

L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se
donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile
entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes
dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on
n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien,
le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de moeurs,
admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le
mérite de Vivonne était sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se
fit.

Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de
Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de
quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs
très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre
grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il
croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il
faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux,
lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).

L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu
deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent
périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux
soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés
par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance,
l'ineptie de leurs généraux.

Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le
délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait
convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire,
et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de
Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne
et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire
d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le
roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est
rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du
roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première
fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver
les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas
de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va
rentrer en France.»

Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur
nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent
fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent
ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.

Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de
reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela,
renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit
Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes,
Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.

Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre
l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique,
admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet
ordre, pour attaquer le lendemain.

Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un
conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour
et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté
leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente;
c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en
personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui
avaient voulu la bataille.

Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de
l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri,
larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa
les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.

Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit
l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus
majestueux d'attendre.

Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui
étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à
avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était
perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette
maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.

Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle
position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en
attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain
s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et
revint en plein été (4 juillet 1676).



CHAPITRE XV

LE SACRÉ-COEUR--TRAITÉ DE NIMÈGUE

1676-1679


La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la
naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus
majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot,
d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle réfute la fable
trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout,
le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale
victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature.
Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils
ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils
parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au
dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit
par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, désirs de solitude,
etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire,
on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules,
de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté
persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte,
enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.

Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa
belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il
n'eût pu faire deux lieues au galop.»

Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une
maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et,
vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette
rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et
dévot.

Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne,
avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient
et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que
leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert
par son fils (lui ayant donné sa soeur pour maîtresse). Elle faisait
marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux,
elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon
frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se
regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.

Et Vivonne fut mis le huitième.

En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller
ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté
Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il
était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à
obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier
homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance.
C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable.
Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la
mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les
deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676).
Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné
peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore
les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille
resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour
l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée,
l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut
peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de
son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du
reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses
gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on
doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien
plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en
dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le
traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses
nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour
faire l'effort d'écrire son remercîment.

Le roi avait assez du frère et de la soeur, d'une femme insolente,
d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On
guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité
peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée
en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti
dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663,
son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment
dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre
hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie,
fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669,
la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes,
comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage
de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux
qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la
saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.

L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes
de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse
et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la
Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux
jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique,
mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne
sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par
un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence
qu'elle eut sur les enfants.

Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un
fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne
rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on
l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte,
manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de
sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine
prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle
s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec
beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits
saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils
furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de
la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle
des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut
enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans
l'appui du parti dévot.

Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque
jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674,
l'année même où il eut la première humiliation de changer sa
politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la
Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux
Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se
fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000
livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait
supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À
la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.

Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère
prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne
voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux
Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste.
L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive,
autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une
veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680,
prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674,
avait paru à Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuvée des
censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt
éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La
Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout
l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant
plus adorée?

Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le
sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout,
pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée
de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa
grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était
fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la
dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un
acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était
chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas
ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait
rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait,
et se chargèrent de l'exploiter.

Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et
s'intitulaient _Filles du Coeur de Jésus_. Cependant, il ne venait
pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en
Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le
sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse
visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui
permit de baiser les plaies de son coeur sanglant.

Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de
bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine
force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa
pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela,
elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la
félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse,
femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat
de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La
supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit
les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux.
(V. le père Galiffet, etc.)

Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas.
S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils
eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte
matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte
du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du
haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de
lui-même Jésus viendra mêler son coeur au vôtre.

Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans
en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de
l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent
la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le
douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du coeur matériel
et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on
créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Coeur.

Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut
défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré coeur
devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On
l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage
italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur,
le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que,
s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à
l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La
Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.

Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles,
devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât
les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils
n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes
pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits
prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils
prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége
de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué,
faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé.
On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray,
près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son
coeur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût
bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et
y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce
contact brûlant.

C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste
Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel
d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait
convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il
est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands
propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient
entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu
conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre
part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait
éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.

C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord
compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en
France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux
perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés,
vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout
leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta
aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement.
Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui
firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes
enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des
prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation
incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés
qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait
trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au
roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la
main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat
national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.

Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait
souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une
caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y
aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir
gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire.
Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à
la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler,
et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa
le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop
troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait
lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La
scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua
profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où
l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le
fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du
régent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du
Jubilé_.

Un autre enfant de cette année, c'est _Phèdre_, ce chef-d'oeuvre où
Racine a creusé le mystère d'un coeur qui hait et veut le crime,
remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.

Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la
chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse
maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut
indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour
consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne
vissent plus leurs parents à la grille.

La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même
temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles
II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen
aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la
Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures,
son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on
revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi
croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le
Limbourg et Maëstricht.--Refus.--En plein hiver (février 1677), on
envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban
prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent
et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre,
une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite
victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici
mis en avant, bon gré mal gré est un héros.

Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en
effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort
Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré.
Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait
de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les
campagnes se marquent en faisant le désert.

Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de
signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans
l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il
avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux
puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à
tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait
plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.

Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir
venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix,
on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait
découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de
l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et
ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa
duplicité ôtait toute confiance.

La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en
conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec
elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont
d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter.
Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses
troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part,
ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des
exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses
alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui,
non à Nimègue, où se faisaient les conférences.

Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se
liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.--À la grande
surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le
traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince
d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en
ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit,
lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.

Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui
soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne
chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les
protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux
trahisons (6 février 1679):

_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne réclame pas les villes impériales
d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore.
Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de
satisfaire la Suède.

_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit
avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on
promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple
accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter
pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.--La Hongrie fut trahie
de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à
saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du
grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse
à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.

L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le
roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai,
Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa
fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord
posées.--Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui
avaient été son principe au début:

1º _L'intérêt commercial, industriel;_

2º _La croisade religieuse._

Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait
le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et
exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique
York.

Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de
l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout,
pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez
nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave,
c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait _plus de
monopole_, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des
Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former.

Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle
soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a
solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et
de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie.
(V. 1692.)

Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de
Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les
tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.--La France chôme
bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu,
c'est Colbert.



CHAPITRE XVI

LES MOEURS--QUIÉTISME ET POISON--LA BRINVILLIERS--LA VOISIN

1676-1679.


Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par
l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se
rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie
que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à
l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de
Bossuet.

La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière,
est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après
_Phèdre_. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais
Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre
imposant, le _Discours sur l'histoire universelle_ (1681). Sous son
abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va former
avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une
noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et
emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du
tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à l'effet
de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une grande
symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du Dieu
mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui reste
à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances délicates
qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au
contraire, le semblant de la liberté.

Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à
coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres
de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année
même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à
1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.

Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le
lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement
les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés
et manuscrits que possède la Bibliothèque.

Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux
financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de
Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du
Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres
(200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des
États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa
l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à
Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la
majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669),
Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément
riche.

Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des
Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à
la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait
que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie
peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien
de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la
dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des
affaires il gardait pour l'éternité.

Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune
officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire
(réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire,
avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il
écrivait des livres ascétiques, _philosophait_ aussi, c'est-à-dire
cherchait la pierre philosophale.

Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le
marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un
président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et
les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait
cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle
avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était
parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de
l'_Imitation_. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être
de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire,
qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla
d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors
la voie de Molinos.

Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût
obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de
biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et
lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins
tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait
de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui
exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le
faire mettre à la Bastille.

Là, dit-on, Sainte-Croix _philosopha_ avec un autre chercheur du Grand
oeuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La
légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame
Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût
procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.

La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en
sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses.
Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges
et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame
de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose
bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.

Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le
cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il
devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il
envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie
ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses
devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de
chimie où il aurait péri est une fable.

Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray,
belle-soeur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de
la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un
homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur
attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu
que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On
ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation
souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où
il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.

Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à
madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire
(Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de
voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit
fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le
procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame
d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'écrire à la charge de la
Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal
suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles.
La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit
bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.

Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il
avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa
soeur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à qui
revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier
à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut négligée et
écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit 1667, au
lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation eût
semblé le payement.

Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais
l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné
les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.--Il varia sur la
Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.--De
lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur
Penautier. On lui ferma la bouche.

Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins
(_Acte ms. sur son commis Belleguise_.) Il n'en eut pas besoin. Tous
ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par
magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de
change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de
refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa
le champ libre à sa belle-soeur, qui obtint contre elle un arrêt de
mort par contumace.

Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-soeur ne
lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle
édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était
encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans
sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement
insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion
galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et
parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége,
l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était
point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se
démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau.
Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.

Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par
elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce
bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des
crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses
impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et
ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait
sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela
pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est
contre la loi canonique et les commandements de l'Église.

Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre.
Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à son dire. Elle s'adressa à un
archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle
écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces lettres
n'arrivèrent pas, et servirent au procès.

Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait
parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?--Autant
que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je
parlais, _il y a la moitié des gens de la ville_ (et de condition)
_qui en sont_, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le
répéta par deux fois (_interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai
1676_). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes
étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme
vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les
apprivoiser.

Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire
disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait
la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était
très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour
avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il
n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant
une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé,
servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la
mâchoire et lui arracha les morceaux (_Procès-verbal ms. de l'huissier
Maison_, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on
l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites
conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne
comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On
fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers.

L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort
subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu.
La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait
avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus _mille fois_
ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres
aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est
qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que
des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession.
Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre
leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui,
mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux
spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la
prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la
torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de
la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen
restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un
confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais
sensible de coeur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en
larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et
lui dit ce qu'on voulait: _qu'elle n'étendît pas le procès_, ne parlât
que d'elle-même.

Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces
tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la
Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux
bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de
ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à
M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait
empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte,
surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une
lettre pleine d'affection.

On ne voit pas qu'elle se repente fort.--Elle croit que «_sa
prédestination entraînait son arrêt_,» sans doute aussi son crime.
Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre
docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle
pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel
était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce
mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une
jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une
perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de
Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris,
enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard
ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut
se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les
dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La
mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une
perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un
doux repos de l'âme en Dieu.

Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit
avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à
la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et
immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers
sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant
d'ici-bas.

Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle
dit _qu'elle ne le savait pas coupable_ (sans dire qu'elle le sût
innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus
doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient
les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais
dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui
épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire
parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et
demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets
de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres
(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint
elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau.
(V. la note sur le récit du confesseur.)

On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il
n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je
la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut
dans de grands sentiments de piété.

Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence
était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort
justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour
être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la
Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance
ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait.
Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé
avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa
charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait
d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait
seulement: «J'étais pauvre.»

Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater
son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il
préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au
Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta
un saint.

Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des
poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille.
Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée,
impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du
poison.

Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement
et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les
besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive
industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à
celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis
concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier
florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin,
la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la
sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses
ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours,
où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi,
Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure.
Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On
la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les
exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre
princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait
bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au
prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le
secret.

À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom
prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de
Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de
ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et
autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute
l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier
1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où
siégea une commission de gens du Conseil.

Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit
Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger,
elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan.
Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait
Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de Maintenon.

Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui
souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la
jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à
la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe,
le fameux prince Eugène.

Une autre Mancini, la soeur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et
répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges
seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la
France.

Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé,
qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On
avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à
Turenne. On ne frappa que son intendant.

On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en
laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en
scène une _Madame Jobin_, intrigante, mais non scélérate. On la joua
quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la
Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie,
honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.

L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police,
mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès
de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des
requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre
d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.--Monsieur, dit la
Reynie, j'ai mes ordres secrets.»

Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les
seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la
Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg
(quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.

Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable.
Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi
ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice,
le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour
le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement _le
mettre hors d'état d'en faire d'autres_, non le poursuivre et le
punir. (_Correspond. admin._, II, 519.)

L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres,
celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux
procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil
du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus
ténébreux inconnu.

Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais
d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice
d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou
l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était
placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre
disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de
l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses.
Sans travail, sans lumière dans ces ténèbres immondes, il devenait
comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son pain par
un trou.

Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi,
qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la
Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les
prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un
enfer plus profond, le noir _in pace_ de l'Église.

       *       *       *       *       *

Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait
l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour
d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix
générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande,
il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir
menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles
II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un
nouveau roi.

Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677,
s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les
filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution,
l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense
extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était
pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta
bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous
les yeux du public, on employait toutes les séductions de la douceur.
Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les
rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient
éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La pitié, la
terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les _cafés_
(très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures sombres, de
petits groupes conversant à voix basse, discutant, préparant les
moyens de la résistance.

«_Vaine_ panique,» dit-on. Pourquoi _vaine_? On la juge telle, parce
qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un
taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au
hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force
et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.

Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que
le _complot papiste_ fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on
ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses
papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la
duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour
_frapper le plus grand coup_ qu'ait reçu le protestantisme.

Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II,
Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou
même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites,
fut une manufacture de traîtres.

«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.»
L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, _jure aussi en mourant
qu'il a dit vérité_. Qui croirai-je? Je suis habitué, dans les procès
anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses prouvées. Ils
jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques Ier. Il n'en durait
pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le monument de la
trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)

Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne
point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les
catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple
autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet
immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira
le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un
grand peuple, immuablement protestant.



CHAPITRE XVII

CONQUÊTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLÉE DU CLERGÉ

1679-1682


La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année
en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant,
maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la
triomphante paix de Nimègue.

Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les
autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent
millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par
toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du
jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est
consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La
Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la
Fontanges.

Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan?
peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus
brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait
fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était
pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle
n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas
chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel
Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau
mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la
menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le
premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait
pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en
songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.

Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise,
cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles
et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y
placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge,
jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan
en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de
ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du
roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une.
En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais
la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle,
ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment
neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on
n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus
d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride
abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi
estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement:
«Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»

Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à
la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en
homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la
chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer
sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit
page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut
ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus
grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles
avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où
s'étalaient les grossesses de la Montespan.

Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille
écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté
toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus
brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus
dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment
sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas
le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença,
derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où
s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de
gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents
millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).

On pourrait appeler cette époque l'_avénement des pierres_. La France
s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a
commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes
défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France.
OEuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles
barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais
les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à
cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina
de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du
voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis,
sans nourriture, et mouraient à la peine.

Parmi ces violences, ces dépenses, ce _crescendo_ d'enflure et
d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de
Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges.
Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa
décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes.
Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard
par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux
os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et
effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un
cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le
roi lui accorda de bon coeur.

À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut
l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court
moment après la messe, et non plus après son dîner.

Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir,
étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables
conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là,
invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint
un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.

Conversion édifiante. Et cependant, celle qui y avait le plus
travaillé en dessous, la première dévote de France, madame de
Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne
de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protégée Maintenon. Elle se
ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage,
leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientôt.

La cour avait changé d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais
tendu en même temps, contraint, serré. On craignit de marquer et
d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes,
devint plus âpre. Il mangea, but beaucoup (_Journal des médecins_).
Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique à
outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au
pape, sa guerre aux protestants.

Le roi, de plus en plus, est l'_évêque des évêques_. En revanche,
ceux-ci sont des rois.

L'évêque exerce alors des pouvoirs très-divers. On le voit par une
lettre curieuse de l'évêque de Lodève (1673, _Corr. admin._, IV, 101).
Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques,
non-seulement il travaille vigoureusement à la conversion des
huguenots, mais il arrange tous les procès civils. Il encourage,
dit-il, l'industrie, relève la manufacture des draps de Lodève, etc.

Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1º Il nomme
les évêques; 2º il règle leurs assemblées (1674); 3º il se constitue
pour ainsi dire _évêque intérimaire_; dans les vacances, il perçoit
les revenus, nomme aux bénéfices; c'est ce qu'on appelait sa régale,
étendue alors à tout le royaume; les fruits en étaient appliqués à
acheter des âmes protestantes.

Résistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi
nomme aux bénéfices. On lui lâche le Parlement, qui, trop heureux de
sortir du silence, donne arrêt contre _certain libelle qu'on attribue
au pape_ (31 mars).

Le roi n'était pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en
frappant l'hérésie. Il accueillit le conseil des intendants et des
Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les
convertis, et d'en surcharger les obstinés (11 avril 1681). _Premier
essai des dragonnades_. L'effet fut terrible aux familles. Dans les
scènes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait
surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin:
_Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se
convertir._ Mesure dénaturée qu'inspira (chose bizarre) une émotion de
nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi.
Il y consentit à grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser
du cadavre, cette image effrayante de la mobilité du monde, remua sa
conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus
cruellement interprétée, pour ravir les petits enfants.

La réclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame
de Maintenon, flattant les tendances du roi, se déclara contre Colbert
et appuya Louvois. Une ordonnance étrange déclare _qu'on s'est trompé
en croyant que le roi défend de maltraiter les protestants_ (4
juillet).

L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le
nouveau Théodose alla rendre au vieux culte la cathédrale de
Strasbourg. La grande ville luthérienne du Rhin, trahie, vendue,
terrifiée, fut enlevée à l'Empire, et compléta la conquête de
l'Alsace, continuée pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple
arrêt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes
impériales, plus le comté de Montbéliard.

Étrange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la
gagner. Par des traités d'argent, il croyait acheter l'Empire et
s'assurait des électeurs de Bavière, Brandebourg et Saxe, pour la
prochaine élection.

La victoire des victoires eût été de dompter le pape. Par un curieux
renversement des choses, ce pape était soutenu des jansénistes, ne les
haïssait point, et lui-même sentait l'hérésie. Belle prise pour le roi
orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les
Jésuites étaient pour lui et méconnaissaient Rome. Un moment, tout fut
gallican.

Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé. Son discours
éloquent porta, au fond, sur un point où il était sûr de persuader:
Que saint Pierre ne fut que _le premier entre égaux_, que sa chute
n'empêcha pas l'unité de l'Église, qu'elle est surtout dans les
évêques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme
aux bénéfices soient préalablement examinés par eux. L'assemblée est
touchée, et, à son tour, elle cède sur la question d'argent, le laisse
percevoir les revenus des évêchés dans les vacances.

On en fût resté là; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire
démentir au clergé ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les
_quatre articles_ (depuis si longtemps préparés): 1º le pape ne peut
rien sur le temporel; 2º il ne peut rien contre les décisions des
conciles; 3º ni contre les libertés des églises nationales; 4º ses
décisions, non sanctionnées par l'Église, peuvent être réformées.

Système hybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de
discussion à ce que les croyants nomment eux-mêmes la folie de la foi.
Pur expédient politique. Que sert de marchander en pleine poésie? La
rhétorique de Bossuet ne change pas le point de départ. Le
christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son
gouvernement aux âges barbares se posa hardiment comme incarnation
monarchique, l'idolâtrie d'un chef inspiré aux choses de Dieu.

Maintenant où commencent, où finissent les choses de Dieu? La
distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relève de
l'esprit. Rien dans les intérêts civils qui ne soit spirituel, rien
dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les
idées morales et les tendances religieuses. L'État est l'accessoire,
la dépendance de l'Église. Si l'État n'est Église et pape, il est le
serf du pape et ne s'en affranchit que par accès, par petits efforts
ridicules, pour retomber bientôt dans son servage.

Dix ans ne se passèrent pas sans que Bossuet ne se trouvât abandonné
du roi et des évêques. Pour que l'Église de France se soutînt dans
cette fierté contre Rome, il lui eût fallu accepter une réforme dont
elle était incapable. Elle demandait des sévérités contre les
protestants, n'en exerçait pas sur elle-même. Bossuet obtint seulement
qu'une commission serait nommée pour examiner _les principes relâchés
des casuistes_. Ceci semblait menacer les Jésuites. Mais qui pouvait
se dire exempt de tout reproche? qui n'avait été _relâché_ dans les
choses de direction? Bossuet lui-même s'était montré très-faible dans
le jubilé Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec
une violence étrange.

Les Jésuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les
moeurs.

Ce grand homme, qui remplit le siècle de son labeur immense, a
merveilleusement prouvé qu'il vécut dans une sphère haute. Cette
noblesse, cette grandeur soutenue, témoigne assez pour lui. Suivons
ici, pas à pas, M. Floquet, son excellent historien.

Bossuet, lorsqu'il était doyen de Metz, venait parfois à Paris, et
descendait chez un abbé. Il y vit un jour une dame attachée à Madame
(Henriette), qui était venue en visite avec sa nièce, une enfant de
dix ans. Celle-ci était une petite merveille, déjà lettrée et
distinguée. Bossuet s'intéressa aux progrès de la jeune fille, qui, de
bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protégeait les
vers latins.

Mademoiselle Gary (c'était son nom) était fille d'un notaire au
Châtelet, qui lui avait laissé le petit fief de Mauléon (près
Montmorency), d'où elle était appelée mademoiselle de Mauléon. Elle
habitait la maison patrimoniale de sa famille, près des Piliers des
Halles. Elle avait aussi hérité de son père un étal à la Halle aux
poissons. Place lucrative, mais sujette à un litige fatal qui dura
trente années. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands
forains d'apporter et vendre leur poisson à cet étal. Ils niaient ce
droit. À vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procès.
Elle était sur le pied d'une protégée, ou comme d'une fille adoptive
de Bossuet (alors précepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui
donna raison; mais l'autorité rivale, l'Hôtel de Ville, lui donna
tort. Elle ne lâcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida
toute sa vie. Dès 1682, les frais énormes l'obligèrent d'emprunter
quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prêter sous sa
garantie. Il paraît qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une
fois qu'il en payât les intérêts, qu'elle ne pouvait solder. Cette
misérable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour
remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint
et se porta aussi comme créancier pour certaines sommes qu'il lui
avait avancées. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus
public. De Germigny, ils écrivaient ensemble à leur amie, l'abbesse de
Farmoutiers, ne craignant nullement de témoigner, par ces lettres
fréquentes, les long séjours qu'elle faisait dans cette terre auprès
de Bossuet.

En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré
cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend
l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées
sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande
lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne
dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le
dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste;
il est Mauléoniste.»

Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir
ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa
de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de
son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de
son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché
de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.



CHAPITRE XVIII

MADAME DE MAINTENON--EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE
COLBERT.

1683


Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,--veuf,--et soulagé de
Colbert.

Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer
les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années,
il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister
du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea
l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on
pouvait se passer de lui (1671).

À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait
du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.--Il
allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le
roi en dépense 100.--Plus d'espoir désormais, et nul moyen de
s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus
aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé,
dit à son tour: «_On ne peut plus aller._»

Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il
condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels
protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la
Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq
ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les
dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.

L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le
10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance,
décidément, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint?
l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).

Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus
de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et
fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au
retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait
expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la
prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa
chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La
dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya
Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa
grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la
tinrent au lit.

Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant
pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant.
Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à
Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine
s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de
la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de
cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée.

Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les
yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les
satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.

Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de
Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette,
et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé,
devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan
fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la
délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les
misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour)
n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une
complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort
embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de
nature.

Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à
contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que
Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester
deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses
médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand
mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.

Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des
vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que
fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne
se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient
infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée
brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non
sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que
s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un
oeil humilié.

On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de
Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement
datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se
jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce
qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie,
un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?).
Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose,
pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets
s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine?
ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble
dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la
famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.

Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique.
Jeune, on l'appelait la _belle Indienne_, mais elle dut être plutôt
jolie, une miniature créole à petits traits.

Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la
suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable,
sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne
révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il
indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a
de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on
voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout
est double. C'est le portrait de l'Équivoque.

Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants,
plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation
serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un _arrêt de
développement_. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle
n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de
l'oeil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un
docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait
une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la
pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses
dentelles noires, elle était le jubilé même.

Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le
lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des
cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).

Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes
carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de
mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils
conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et
faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une
si grande assemblée, et on les arme.

L'étincelle part du Dauphiné, éclate en Vivarais, en Languedoc. Les
protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des
troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphiné) allaient prier hors de la ville.
Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient déjà comment ces
soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes,
reviennent, reçoivent des coups de feu et les rendent. Voilà ce qu'on
voulait, voilà le sang versé.

Le gouverneur Noailles contenait jusque-là, à grand'peine, et à l'aide
des gentilshommes catholiques, la violence du clergé. Il se décida. Il
comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la
fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la
_désolation_, il obéit par une exécution plus cruelle qu'on ne
demandait (chose avouée dans ses Mémoires, p. 15).--Nombreux
supplices, de Grenoble à Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres
aux Cévennes. Toute une armée dans Nîmes, une si terrible dragonnade,
que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.

Noailles craignit d'avoir été un peu loin. Il écrivit au roi qu'il y
avait bien eu quelque désordre, mais que tout se passerait en _grande
sagesse et discipline_, et qu'il promettait sur sa tête qu'avant le 25
novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.

Ces lettres apportées au conseil n'y trouvèrent plus celui qui, en 81,
avait sauvé les protestants des premières dragonnades. Louvois était
le maître et Colbert se mourait.

Il était mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir
perdu l'espérance. On lui cherchait des querelles ridicules.

Le roi lui reprochait la dépense de Versailles, fait malgré lui. Il
lui citait Louvois, ses travaux de maçonnerie et de tranchées faits
pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un
palais étaient même chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de
la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.

Il mourut détesté, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui
sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des _ponts-neufs_
sur la mort _du tyran_. Mot mal appliqué? non. Ce très-grand homme, en
deux sens à la fois, avait été le tyran de la France.

Tyran par la situation, le temps et la nécessité des choses; tyran par
sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa
volonté.

La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage
immense, sont très-justement accusés. Mais, il y a autre chose encore.
_La situation était tyrannique._ Colbert bâtit sur un terrain ruiné
d'avance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir
l'arrêter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout
l'oisiveté nobiliaire et catholique, après avoir ruiné l'Espagne,
devaient ruiner aussi la France.

D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impôt doublé vers 1648, reporté par
la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea à vendre son
champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs réunis dans une main
oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en
trois ans. Pour nourrir aisément les armées, les manufactures,
lui-même il maintint le blé à vil prix, en défendant presque toujours
l'exportation, donc, en décourageant le travail agricole. De 1600 à
1700, tout objet fabriqué quintuple de valeur. Le blé seul est traité
comme une production naturelle où le travail ne serait pour rien; on
ne fait rien pour lui; il reste au même prix. (V. Clément.)

Le mal d'Espagne, la haine du travail, le goût de la vie noble étaient
de longue date inoculés à ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une
contradiction fatale. Il veut _décourager l'oisif_, dit-il, il frappe
les faux nobles. Par quoi? par l'autorité du roi, du roi des nobles,
qui attirant tout à la cour, _nobilisant_ la nation, la ramène à
l'oisiveté. La vie morte et improductive du courtisan, du prêtre, de
plus en plus amortit tout.

Cet homme du travail est dévoré par trois grands peuples improductifs:
_le peuple noble_, qui de plus en plus vit sur l'État; _le peuple
fonctionnaire_, que le progrès de l'ordre oblige de créer; troisième
peuple, _l'armée permanente_, énormément grossie. Or le roi, tirant
peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clergé,
Colbert, triplement écrasé, est forcé d'inventer un peuple productif,
de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'étranger.
Guerre de douanes, et bientôt guerre d'armées. Lui-même, si intéressé
à la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et
croit hériter d'elle pour la mer et pour l'industrie.

L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa
subite improvisation de la marine. Elle étonne, elle effraye et par
l'énormité matérielle, et par la violence morale. Colbert demanda à la
France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demandé (avant la
conscription). Je parle du régime _des classes_, où toute la
population des côtes, enregistrée, numérotée, reste, dans ses
meilleures années, disponible et prête à partir, pouvant être, d'un
moment à l'autre, enlevée par l'État. L'armement des galères, si
précipité, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procédés de 93, de
Jean-Bon-Saint-André, qui sut en quelques mois faire une immense
flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau
républicain, ces merveilles de la Terreur font penser à Colbert. Et
les résultats du ministre ne furent guère plus durables que ceux de la
Convention.

Même véhémence impatiente dans les règlements de commerce, dans cette
autre improvisation d'une industrie française. Il fut justement
indigné de voir un peuple ingénieux, et très-artiste en bien des
choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts
utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse,
mais aussi une éducation, le développement spécial de telles
facultés, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose
serait bien bas dans l'échelle des peuples. Colbert éveilla, révéla,
dans celui-ci, une adresse ignorée, fit éclater ici un art nouveau,
celui surtout qui met le goût et l'élégance dans tous nos besoins
d'intérieur, qui relève la vie matérielle d'un noble rayon de
l'esprit.

C'était beau, c'était grand en soi. Mais les moyens furent moins
heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la
veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut croître que des libertés
de la vie, il l'enserre et l'étouffe dans les précautions tyranniques.
Presque au début, ses règlements sont des lois de terreur (jusqu'à
mettre au carcan pour une marchandise défectueuse, 1670).

De cette perfection imposée, il espérait autoriser nos produits devant
l'étranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il
empêchait la fabrication inférieure de satisfaire aux besoins moins
exigeants des classes pauvres.

On a dit à merveille la grandeur de cette création industrielle, mais
pas assez sa chute, sa prompte décadence. Elle périt, et par la misère
générale (plus d'acheteurs), et par l'émigration (les producteurs s'en
vont même avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au
détraquement de l'édifice qui bientôt allait s'écrouler.

Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Pesant de
Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de
croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins véridique,
admirable, dans le tableau qu'il fait des misères du pays et des abus
criants qui subsistèrent sous Colbert même. Les trois _Terreurs_ du
fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir
là marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui
lèvent la taille et en répondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par
bandes, de peur d'être assommés. Mais on n'arrache rien à qui n'a
rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le
troupeau du village, puis la personne même de ces notables
collecteurs; ils sont emprisonnés.

Et que de détails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la
mort d'une commune, celle de Fécamp, si intéressante par sa pêche
hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante à six
baleiniers.

Les _aides_! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une
guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et
non à eux. Toute communication est interrompue. «Ce qui vient du Japon
ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici
d'une province à l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre
fois. Le vin d'un sou à Orléans vaut à Rouen vingt-quatre. Le commis,
à lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les
tempêtes, qu'une mer de quatre mille lieues. «La France arrache ses
vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.»

La douane a tué le commerce étranger. Nul marchand n'ose plus se
mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procès, s'il veut, et
n'est jugé que par des juges à lui.

Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restèrent les misérables serfs des
financiers, des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus
puissants que le roi.

Colbert, à son début, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.

En vain. Ils durèrent et fleurirent, et, vers la fin, ils
l'étranglèrent,--bien plus, ils firent maudire son nom.

Sous Mazarin, c'était le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre
relatif.

Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que
leur prête un gouvernement établi.

Sous Mazarin, la France misérable, en guenilles, buvait encore du vin;
mais, sous Colbert, de l'eau.

Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus
données à la faveur, mais à l'encan, au plus offrant, et elles
rapportent davantage. Oui, mais à condition qu'on permette aux
fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.

Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui
échappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait guérir,
travaillée des recors, mangée des garnisaires, expropriée, vendue,
_exécutée_.

L'immense malédiction sous laquelle il mourait, le troubla à son lit
de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:

«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme,
je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»

Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur
de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme
Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le
résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.



CHAPITRE XIX

MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES

1684-1685


Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les
assemblées du clergé; c'est qu'il se dit _persécuté_. Comment? par
qui? je cherche en vain.

Sont-ce les protestants qui le _persécutent_ de leur esprit critique?
Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui,
d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, prêtres
et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tombé
depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, des la
Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne
désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident
même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse
principale, se compose de commerçants, d'industriels,--peuple hier,
aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'économie s'est un peu enrichie sous
Colbert. Sans clientèles que quelques ouvriers, ils se voient comme
perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune.
Serré entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences
qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer,
de _persécuter_ ses tout-puissants ennemis.

Ce mot _persécuter_ reste donc une énigme? non. L'explication est
donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les
gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les moeurs,
ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison
avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.

Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont
on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le
clergé. Il faut envisager l'ensemble.

L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit
commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du
clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant
Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige
des moeurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste sur
les moeurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des curés
de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, dit-il,
d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les
ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord à
l'intendant, plus capable que les évêques, etc.

Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui
aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même,
donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop
grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé,
l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que
Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment
stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante,
opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit,
mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit
pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la
ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit
le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins
dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour
arrêter, retarder la débâcle de l'Église.

En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur
vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des
catholiques en général. Le grand trait des moeurs de ce temps, la
dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de
l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande
France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite,
chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses moeurs,
importunait de son triste regard.

On était loin de la Saint-Barthélemy, et même de la guerre de Trente
ans. Pour qu'il y eut une grande persécution, il fallait que beaucoup
de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intérêt, enfin que
ce fût _une affaire_.

L'industrie était malade. Le traité de Nimègue, qui fut la déroute de
Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volonté, avaient
fort ébranlé son édifice artificiel. Les villes catholiques, Paris,
Lyon, se plaignaient, accusaient Nîmes, les fabriques protestantes,
l'industrie populaire du Midi, et ses produits à bon marché.

La noblesse, comblée par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et
recevant sans cesse, ne se plaignait guère moins. La vie de cour la
ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'eût vu dessous que
l'abîme. Le roi, obligeamment, interdit la publicité des hypothèques,
qui eût mis à jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruinés par le
jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en
volant au jeu, ou par la _poudre de succession_. Les plus hauts
mendiaient, au lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce qui
venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes!
Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprévue,
quelque vaste confiscation.

Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant été
détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,
devaient passer aux _hôpitaux catholiques_. Les Jésuites surveillaient
ces biens, espérant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens à
lui pour chasser, découvrir les débris de ce naufrage, les maisons
clandestines de charité où les protestants continuaient à donner
secours à leurs pauvres. Sa police, là-dessus, en remontrait au
lieutenant du roi, la Reynie (_Corr. adm._, IV, 343). Mais la cour
visait ce morceau. Les Jésuites crurent prudent de demander et faire
décider que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais _au roi_,
autrement dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en
poussant la persécution. Sûr moyen de la rendre efficace, victorieuse,
irrévocable. Car l'appétit vient en mangeant. Après les biens des
temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent à la
proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mêlée où on se jeta pour profiter
du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.

Amènerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription
générale? c'était la question. Quoique peu éclairé, déjà bigot, il
avait des côtés honnêtes, voulait être honnête homme. Mais sa
conversion même, qui lui donnait ces idées sérieuses, semblait aussi
l'avoir attristé et aigri. On pouvait exploiter cet état de mauvaise
humeur. Elle tenait fort à sa santé. La table, qui succéda aux femmes,
l'avait ruiné bien plus vite. Beau encore à Nimègue, rajeuni pour
Fontanges, il est, en peu d'années, l'homme de bois qu'a peint Rigaud
au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentrée,
tirée par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un oeil triste et
aigu, plein de pointes et de petitesses.

Même avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies
digestives, le rendaient colérique, et il n'entendait que Louvois.
C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces cruelles
exécutions qui mirent en cendres les plus belles villes (1682-1684).
La patience de l'Europe ne le fléchissait pas. Partout des bombes,
avec ou sans prétextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie
l'Espagne en prétendant rester au faubourg de Bruxelles, il écrase de
bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de même la noble
Gênes, un musée de l'Europe. Tout son crime était son commerce avec la
Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse exécution. Ce fut le
ministre même du roi, le violent commis Seignelay, très-indigne fils
de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes
sur une ville sans défense, ses charmantes terrasses, ses palais et
ses monuments. Le vieux Duquesne, à qui on fit faire cette barbarie,
tout endurci qu'il fût, en était indigné.

C'était la guerre sans la guerre,--le fort, sans péril, à son aise,
accablant, écrasant le faible. On eut pitié des Barbaresques mêmes,
quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosquées pleines de
familles tremblantes, à travers les voûtes éclatées, emportant des
pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils
volaient des chrétiens, mais nous volions des musulmans. Nous
achetions partout des Turcs pour nos galères. L'exécution d'Alger, qui
se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer à l'Allemagne
quel roi était Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le
faisait Empereur.

Il vit ses armes bénies par le succès. Dieu parut déclaré pour lui.
Son entreprise injuste sur l'Espagne fut légitimée par l'humble traité
que la Hollande négocia pour l'Espagne et l'Empire. Le roi garda ses
usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal qui bride et
l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace à la fois (trêve de
Ratisbonne, 1684).

De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II,
qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intérêt de l'Europe, et pas un pour
l'humanité, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne
viendra pas du moins une prière en aide aux martyrs.

Cette absence de résistance et d'intercession même, cette patience
excessive de tous aurait dû adoucir le roi. Il restait triste, amer.
Quels ennuis le maintenaient tel? Sa santé, et sans doute l'ennui
qu'il trouvait déjà dans son nouvel intérieur.

Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le
foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres
font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement,
tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement
violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à
régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le
grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il
lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se
risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie
subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence
servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au
fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des
Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il
était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la
fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute
qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.

La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile
(dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs
casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont
renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait
sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi
avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa
vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il
progressait dans le péché.

Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant
pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double
adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi,
image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine,
avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se
chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa
monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses
bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et
des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le
fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.

Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus
l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses
bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver
nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus
violents furent employés à cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient.
L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser
encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles,
bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient
les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils
périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du
temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient
morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y
avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne
put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.

Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des
enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs,
avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on
s'adoucît en Saintonge.

C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que
nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à
Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient
croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.

Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement
de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis,
en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui
demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je
crois, exprimèrent un avis.

L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation,
le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les
protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui
nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc.
Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et
au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains
appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes,
qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri
IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour
valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi
pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de
martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être
ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient
jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette
même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort
d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de
Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond
des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et
Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux
bourreaux.

Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance
du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente,
le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de
l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685).
Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La
grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après
cent vingt-sept ans.

Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si
fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu
contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence,
fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable_.

C'est ce qui le flattait le plus, d'entraîner tout par son ascendant
seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Béarn, lui promettait
alors de faire la conversion de ce pays. «Les ministres d'eux-mêmes
parlaient de se convertir.» On lui donna cinq mille volumes de Bossuet
et des dragons. Mais la lecture aurait été trop longue. Tout d'abord,
dans chaque village, les soldats menèrent le peuple à l'église. Mille
outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou
six, serrées de trop près, aimèrent mieux périr, se précipitèrent,
furent noyées, brisées par les gaves.

Des scènes, moins obscènes peut-être, mais tout aussi cruelles, se
passaient en Écosse. Jacques avait lancé les dragons, trop célèbres,
de Claverhouse, contre les puritains. La prière pour le nouveau roi,
exigée d'eux, en était le prétexte. Des femmes, des enfants furent
martyrs. Pour plusieurs, on abrége, on leur casse la tête à coups de
pistolet. Les autres font spectacle. Une fille liée au rocher fut
livrée à la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les
yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grâce (Macaulay).

La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des
puritains, fut, en juin et en juillet, étouffée dans des torrents de
sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir
«exécuté plus de traîtres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume
le Conquérant.»

Un de ces traîtres qu'on pendit était un chirurgien coupable d'avoir
pansé un homme. Des filles de dix ans auraient été exécutées si les
parents n'eussent donné de l'argent à la reine. Une vieille dame qui
avait sauvé un proscrit fut accusée par lui, et (comble d'horreur!)
brûlée vive.

La situation de la France était autre. La question religieuse n'y
était point compliquée de révolte. Nulle injustice, nul outrage ne
réussissait à lasser la patience de nos protestants. Il était
difficile de trouver à la persécution quelque prétexte politique. À
cet effet, un pamphlet clérical, assez habile, fut lancé et troubla
fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps armé
qui eût agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien
ne contribua davantage à le décider. Il croyait faire une oeuvre et
politique et populaire, désirée de la France. De violentes explosions
d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menées par
les curés, avaient détruit des temples, malgré l'autorité. Celle-ci
eût été trop coupable si elle eût plus longtemps contenu ce bon peuple
dévot.

Le roi était parfaitement entouré, et la lumière ne pouvait lui venir.

Ce n'était pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait osé
l'éclairer. Elle eût voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas
parler. Pour une si grande résolution, d'une portée si vaste et si
obscure, où le roi plus tard pouvait varier, elle eût bien mieux aimé
dire modestement qu'elle n'était qu'une femme et ne se mêlait pas de
choses si hautes.

Mais les Jésuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.

Madame, mère du régent, dit expressément qu'elle écrivit _un mémoire
pour conseiller la Révocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique
qu'il en dut être ainsi. Si elle ne leur eût donné un gage décisif,
elle n'eût jamais obtenu le consentement à la chose si difficile, qui
faisait son sort, le mariage.

Sa situation, pendant deux ans, avait été intolérable. Elle n'était
sûre de rien, et elle était la personne la plus dépendante du monde.
Sa garantie unique était l'altération de la santé du roi, qui
peut-être le rendrait fidèle.

Sous ce rapport, la nature la servit.

Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mâchoire se
déclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait
s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les
narines (_Journal ms. des médecins_, 1685). Cette désagréable
infirmité accusait un état morbide plus général qui, peu après, amena
une fistule.

L'épouse devint garde-malade.

Les Jésuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et
eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et
ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent
point, ils le laissèrent faire, se réservant sans doute de pouvoir
dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-même les
avait forcés.

Pour le roi, les deux choses étaient affaires de conscience.

Par la révocation, il expiait le double adultère. Par le mariage, il
s'amendait, légitimait et régularisait la position d'une femme dévouée
qui l'avait guéri de la Montespan.

Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans après la mort
de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,
121) établit la même date.

Pour le jour précis, on l'ignore.

On doit conjecturer qu'il eut lieu après le jour de la Révocation,
déclarée à la fin d'octobre, ce jour où le roi tint parole, accorda
l'acte qu'elle avait consenti, et où elle fut ainsi engagée sans
retour.

Sinistre mariage. En novembre, à l'entrée du terrible hiver des
supplices et des fuites, il se fit la nuit à Versailles, dans le plus
grand mystère.

Ils furent mariés simplement par le curé de la paroisse, Hébert, qu'on
fit évêque pour payer sa discrétion. Il avait laissé des mémoires que
connut la Beaumelle.

Les témoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets
intérieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV édenté et boitant
(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,
dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent à ce moment qui, pour
tant de familles, fut celui de la séparation éternelle.

Déjà, de toutes parts, coulaient les larmes, éclataient les soupirs,
et, si du côté de Paris le vent eût porté cette nuit, on eût entendu
les sanglots.



CHAPITRE XX

SUITE

LES DRAGONNADES

1685-1686


La Révocation, si longtemps préparée, eut pourtant tous les effets
d'une surprise. Les protestants s'efforçaient de douter. Ils avaient
trouvé mille raisons pour se tromper eux-mêmes. L'émigration était
très-difficile; mais son plus grand obstacle était dans l'âme même de
ceux qui avaient à franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se
déraciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et
parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur
foyer de famille, les cimetières où reposaient les leurs. Cette France
cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut
cependant s'en séparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos
protestants, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs
Français de France. C'étaient généralement des gens de travail,
commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple,
agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces
braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient
rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. La seule
idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.
On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, après avoir
enduré contre toutes les persécutions, quand on les traîna dans les
ports pour les jeter en Amérique, désespérèrent, moururent, ne pouvant
quitter la patrie.

On ignorait cela, et on prit toute précaution pour les tromper, les
retenir, les empêcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu
les grandes exécutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il
n'y eut que la petite affaire du Béarn. Le clergé parla bas, avec
modération. Des petits édits vexatoires, qui les blessaient dans le
détail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'idée d'une proscription
générale. On mit partout des troupes, on ferma la frontière (le
dénonciateur de l'émigrant a _moitié de ses biens_). Mais, en même
temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gênes qui entravaient
le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure
quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Révocation, un mois
après (18 octobre), les trouve au gîte immobiles, hésitants, ne
sachant ce qu'ils ont à faire.

Et l'édit même de la Révocation est encore équivoque. Il supprime le
culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent
catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble
s'arrêter au seuil de la conscience, réserver l'intérieur et respecter
la foi muette.

La police, à Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit
brutalement aux gens de métier, aux pauvres, qu'il fallait se
convertir sur-le-champ. Ils furent terrifiés, n'objectèrent rien. Le
roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants à
s'assembler pour faire d'ensemble une déclaration de conversion.

Pour le Midi, Noailles demanda explication à Louvois qui répondit dans
ces termes obscurs: «Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement
avec les derniers qui s'obstineront à lui déplaire.» Noailles enfin
comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.

Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.
C'était l'armée entière qui était rentrée à la paix. En guerre,
nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de
même, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux
dont elle avait accablé l'étranger.

On avait dragonné la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les
tolérances de Turenne pour son misérable soldat. Au défaut de vivres
et de solde, on lui donnait les libertés de la guerre, une joyeuse
royauté de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent
que l'élève, l'ami de Condé, Luxembourg, disait bonnement:
«Amusez-vous, enfants! pillez et violez.» Qu'il l'ait dit, c'est peu
sûr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.

En France, les gaietés du soldat avaient été devancées par le peuple.
La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du
Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonnée et fouaillée
pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renaître.
Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Réconciliée et
baptisée, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prêche, et fut
honorablement remontée au clocher d'une paroisse.

Ces facéties, racontées à Versailles, durent aider à tromper le roi, à
lui faire prendre légèrement les amusements de ses dragons, les tours
d'écoliers qu'ils jouaient à ces orgueilleux endurcis. L'usage de
_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux
prisons, on _bernait_ (parfois à mort), on sautait sur la couverture
celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux colléges, on
_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.
Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collége de Clermont, retomba
hors de la couverture sur le pavé, et se tua.

Tel l'écolier, tel le dragon. C'était le soldat le plus gai, le soldat
à la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave
aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,
au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vînt, une fois
suffisamment dressé, brossé à coups de canne, était un gentilhomme,
un marquis, à l'instar de son colonel général, Lauzun, roi de
l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Rossé par
l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait à mal
faire, et plus mal que les autres; c'était son amour-propre. Il était
ravi d'être craint, criait, cassait, battait, tenait à ce qu'on dît:
Le dragon, c'est le diable à quatre.

Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, à
rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois
aisé, il ne pensait d'abord qu'à faire ripaille, à user largement de
cette abondance inaccoutumée. Il aurait volontiers mangé avec ses
hôtes. Mais ceux-ci, les huguenots, étaient son antipode. Il tombait
là dans une famille triste et sobre, consternée d'ailleurs, qui
obéissait, le servait, mais était à cent lieues de s'entendre avec
lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La
dame, les demoiselles, effarouchées du bruit et des chansons obscènes,
étouffées du tabac dont l'odieuse fumée remplissait la maison, avaient
grand'peine à cacher leur dégoût.

Cela seul eût gâté les choses. «Nous sommes les maîtres après tout.
Tout est à nous ici.» Ils ne se gênaient pas, donnaient carrière à
leur malice, gâtaient, brisaient, détruisaient pour détruire. Ne
criant assez fort, ils se mettaient parfois à battre à la fois de
quatre tambours. Pour crever le coeur à la dame, ils forçaient son
armoire, gâtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme économe,
en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire
litière aux chevaux.

La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus
obstinément, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)
qu'en Languedoc, les gentilshommes sont déjà convertis, qu'ils
s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y réussissent pas. On voit
en 1685 et 1686, qu'à Paris, les femmes obstinément s'assemblent pour
prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persévérance
de certains maris ne tient qu'à celle de leurs femmes; qu'elles
cèdent, ils céderont (IV, 349). Donc, le procureur général les
séparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques
(368).

Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.
Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante.
Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la
jupe étroite du temps de Louis XIII. Même la dame protestante se
reconnaissait tout de suite à je ne sais quoi de serré, de modestement
fier, si on peut dire. Telle elle était d'enfance. Dans une famille
sérieuse et très-fermée, comme sont les familles calvinistes et
israélites, la demoiselle n'est point formée aux grâces mondaines par
la société. Elle ne connaît d'homme que son père. Et ce père, qui lui
lit le livre saint, en réalité est son prêtre. Son seul confesseur est
sa mère. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste
vierge, même après qu'elle est mariée, vierge de coeur et de pudeur,
non sans roideur, peut-être. Elle est austère d'aspect, et plutôt
triste. Qui s'en étonnera, après tant de persécutions? Son père, en
lui lisant la Bible, sombre histoire des fléaux de Dieu, souvent a dû
confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les
massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille émue, c'est
même chose. Et quelle mère, sous Louis XIV, entendit sans frémir
l'histoire d'Hérode, la guerre aux innocents?

L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la
Révocation,--donc, la terreur des mères. Leur vie était tremblante,
leur coeur toujours serré. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la
cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerçant, bien plus
distrait encore, avait les intérêts, l'application de la fabrique, le
mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sédentaire,
solitaire, elle les tenait bien près sous elle. Il eût suffi que le
dimanche l'enfant, mené au temple, passât devant l'église, vît les
cierges et les fleurs, dit: «Que c'est beau!» Il était catholique,
enlevé et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prière était
l'état habituel, et le constant recours à la protection d'en haut. La
moindre idée mondaine, de réunion, de toilette, lui eût semblé un
grand péché. Si, par malheur, elle était belle (de pureté surtout et
de vertu visible), elle l'était avec tremblement, en demandait pardon
à Dieu. Les enfants, de bonne heure, étaient à l'unisson, tout sages,
tout sérieux dès le maillot, très-discrets, point bruyants. On le vit
dans les fuites, dans les cachettes où un rien perdait la famille; ils
ne bougeaient, étaient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.

En décembre 1685, parut l'édit terrible pour enlever les enfants de
cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la
peur même. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrépides
de ne changer jamais.

Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la
faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces
esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la
première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils
n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme
peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé,
piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four,
il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui
agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce
moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La
femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle
ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On
chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait
loin de chez lui (V. le ms. de Metz).

Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit
jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule,
sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit
peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout
les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.
On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les
dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme
délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble
d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde.
Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il
y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient
pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on
prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes
closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient
faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient
plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes.
Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se
relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en
venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent
coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans
casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle
fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un
poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée.
Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet,
comme on souffle un boeuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils
la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents.
(Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)

«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne,
même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de
loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les
gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686
rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de
voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la
porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût
point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant
que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que
Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour.
Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un
grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon
se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»

La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et
la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les
gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non
insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée.
Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché
sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux
tonnèrent. La Commune lui fit son procès.

Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.
Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la
dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons
demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne
pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On
profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la
mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui
pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute
la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait
d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était
trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout
ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais,
dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des
torrents de larmes.

Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis
trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et
très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils
voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la
rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont
l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un
berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau
froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue,
quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison
pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait
toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se
vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.
Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce
moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les
_rebelles_.

Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous
les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le
pavé. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats
pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il
vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et
l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante,
faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand
effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la
nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur
une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des
soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de
risées.

Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant
spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme,
voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution.
D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à
travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer
chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville
prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes
firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver
ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à
ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle
trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se
jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.

Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de
sa fenêtre n'y tint pas, eut le coeur percé, et, la pitié se changeant
en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il
perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu
après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle
fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle
errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les
paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant
ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus
affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua
pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent
réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants?



CHAPITRE XXI

HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES

1686


Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction.
Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé
toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier.
Il subissait de cruels traitements.

Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux d'Hôtel-_Dieu_,
de _Charité_, de _Pitié_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient
personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être
traînés. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de
trois ans en trois ans, rien ne pouvait décider les affamés à aller se
faire nourrir à l'_Hôpital général_. Mais la cour, les puissants
n'aimaient pas à voir errer ces grands troupeaux de misérables,
accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres.
On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi
même des supplices infamants. Obstinément ils fuyaient l'hôpital,
comme la maison de la mort. Elle y était en permanence. Les sains et
les malades couchaient pêle-mêle quatre, six, dans un lit. Cette
promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens
couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un
vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué,
flagellé par les rues (1659). Des femmes mêmes furent traitées ainsi
(1656, 1669).

Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des
ordures et l'infection. L'ancienne France, négligente dans les palais
mêmes, insoucieuse de la propreté, oubliait les soins les plus
simples, les plus nécessaires à la vie. Nul progrès. Au contraire.
François Ier fit faire des latrines à Chambord. Louis XIV n'en fait
point à Versailles ni à ses bâtiments de Fontainebleau. De là, dans
une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien
oublié.

Si les palais furent tels, qu'était-ce des prisons? Les vieux
couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent
à cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de
malpropreté historique, une odeur indéfinissable qui, dès l'entrée,
affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis
XIV, disent que l'air vicié en était le plus grand supplice. Dans
plusieurs, on ne respirait que par d'étroites fentes ouvertes sur des
fossés fiévreux. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y
pullulaient dans les ténèbres. Telles prisons de nos côtes, telles du
côté des Alpes sous les neiges, étaient si mouillées, si moisies et si
froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots
étaient des puits où l'eau montait en certain temps; d'autres le
passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie
où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des
entrailles de bêtes, pourrissaient sous l'homme vivant.

Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les
hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y
envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que
les Jésuites eux-mêmes n'avançaient pas, ils disaient: «Cet homme à
Valence!»

L'évêque de Valence, Cosnac, nous est déjà connu. C'était un homme
d'esprit, né gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu
aumônier de Monsieur pour le mener en guerre, tâcher d'en faire un
homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade
d'Angleterre. Avec un très-réel mérite, il avait une mine basse et
atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil où il crevait
d'ambition, l'envenimait encore. La persécution le lâcha, ôta la bonde
à sa férocité. Il put légalement avoir un enfer à lui, l'hôpital de
Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un
homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit démêlé avec
la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y
arrête. Les protestants n'ont guère connu de lui que ses derniers
exploits. Ses procès, heureusement, qui sont à la Bibliothèque et aux
Archives, nous permettent de donner la complète histoire du héros. On
se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que
soignait le bouffon Zamet.

Notre héros Guichard paraît avoir été le Zamet de Monsieur. Mais ce
prince, dans ses jeux de page, moins dévot qu'Henri III, aimait que le
plaisir fût assaisonné d'athéisme, de chansons contre Dieu. Guichard
l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le
mener en Grève. Un jour, il vole dans un couvent de filles les
ornements d'église, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose
dire quoi. Il monta vite. Au funèbre moment où la ligue se fit contre
madame Henriette et prépara sa mort, un mois avant, Guichard devient,
de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.

Les choses changèrent lorsque le roi (déc. 1671) fit épouser à son
frère une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, énergique,
fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi
n'avait d'enfant mâle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mère.
La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orléans.
Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants
(entre autres le régent). Guichard perdit son prince et fut comme
déporté dans la charge des bâtiments. Il eût voulu alors diriger
l'Opéra. Mais le roi avait donné cette direction au charmant musicien
Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molière):
«Lulli crèvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une
prise de tabac.»

Pour donner cette prise, il s'adressa à un certain Aubry, officier de
police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se
rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami,
exercé et adroit. Tout était prêt déjà, arsenic et tabac. Mais une
soeur d'Aubry eut pitié de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir
Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informât contre
son Guichard. Celui-ci, nullement décontenancé, jeta tout sur Aubry.
Il se croyait très-fort, étant protégé des évêques qui avaient été
aumôniers de Monsieur, les évêques du Mans, de Valence. Le Parlement,
influencé, frappa à côté du coupable sur le complice. Aubry fut chassé
du royaume, et Guichard eut seulement à donner quelque argent. Aubry
appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des évêques, d'avoir
fait rendre cette étrange sentence. Tout cela en 1675, entre les
procès de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des
poisons. On se disait tout bas que le même Guichard avait expédié son
beau-père. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.

En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le
couvrit, le prit à Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'était plus
Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hérapine. Au grand hôpital
général, il déploya un vrai génie. Il s'enquit des cachots les plus
cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des
aggravations inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait des malades
contre les prisonniers, faisait endosser à ceux-ci les chemises des
premiers, sales, infectes, sanglantes, tachées d'ulcères. Ils
devenaient malades eux-mêmes d'horreur et de dégoût, se sentant
pénétrés de ces émanations et gagnés de la pourriture.

Cette maison avait deux mérites. On n'y languissait pas. Puis, chose
qui dut plaire en cour, il y avait de la décence. Les femmes y avaient
des femmes pour bourreaux. D'Hérapine avait remarqué que l'homme le
plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup,
tremble un peu de la main, parfois frappe à côté. Il avait pris de
rudes femmes du Rhône, qui, à la vue du sang, s'irritent au contraire,
deviennent aussi folles à frapper qu'un taureau qui a vu du rouge.
(Lettre de Blanche Gamond à M. Murrat, insérée dans Jurieu, t. II, XV,
356.)

Personne n'est parfait. L'excellent d'Hérapine avait un défaut,
l'avarice. Cela lui fit du tort. Il espérait nourrir tout son monde de
coups de bâton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients
lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouvé qui, de faim et de
fureur, s'était mangé deux doigts. Il lui venait aussi à l'Hôpital des
enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils étaient morts,
il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les représenter même
morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour
la seconde fois, l'honnête homme prit peur et partit, emportant la
caisse de l'hôpital. On supposa qu'il s'était souvenu de sa profession
originaire, qu'il vendait les petits enfants.

D'autres maisons venaient après Valence, par certaines spécialités de
supplices. Aigues-Mortes était célèbre par ses fièvres et ses tours
sans toit. Bordeaux avait à faire valoir son _enfer_ du château
Trompette, loges de pierre en forme de cornue, où on était debout ou
roulé sur soi, sans repos. L'hôpital des forçats de Marseille n'était
point hôpital; on n'y guérissait pas, on bâtonnait; c'était la porte
des galères, l'entrée à l'enfer éternel.

Jamais on ne sortit des galères de Louis le Grand. Les condamnés à
temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux
registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en
vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouvé quelques-uns.
Hélas! l'article de chacun, une destinée d'homme! n'y prend que quatre
lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de
quinze ans, et un même de douze, condamné par Basville à être forçat
pour toujours; très-coupable, il a suivi son père au prêche. (_Bull.
d'hist. prot._, I, 59.)

La _Correspondance administrative_ (citée plus haut) montre la
facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens _non condamnés_
(1662), un même, malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse
(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à son
extrême fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose
publier en Europe quelques détails; les légendes d'abord des saints
forçats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les âmes pieuses et comme
livres de dévotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau
réel des galères. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le
roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intéresse moins; un siècle
nouveau est lancé, et les protestants mêmes semblent penser plutôt
aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour
notre compte, ces chers et précieux témoignages, reliques vénérables
des martyrs de la conscience.

Ces livres, très-rares, sont: 1º celui de Jean Bion, un prêtre
charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur brisé,
s'enfuit et se fit protestant; 2º celui de Jean Marteilhe, de
Bergerac, qui fut douze années aux galères. Ce dernier est un livre de
premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur,
écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime-t-on pas?

Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocenté
par les juges de Lille, mais condamné par un ordre du roi. Il nous a
donné l'intérieur de la Tournelle de Paris, d'où la chaîne partait
pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme
notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la
Tournelle, dépôt des galériens. Là (barbarie très-inutile), ils
étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir
s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient
des averses effroyables de nerfs de boeuf, donnés au hasard des
ténèbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'être enchaîné
que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chaîne,
qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les forts pour
éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Donc, au 17
décembre, la chaîne où était Marteilhe se trouvant déjà à Charenton,
par une gelée à pierre fendre, on les dépouille tous pour fouiller
leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête
aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis
et gelés; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent
dans la nuit, dix-huit en tout. Voilà la chaîne plus légère, et le
chef s'en va plus content. C'était l'usage. De cinquante qu'on emmena
de Metz, cinq étaient morts au premier jour de route. D'autres à
chaque étape. Le capitaine en était quitte pour avertir l'église,
prendre attestation des curés.

Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de
Joseph Vernet, nos galères de Toulon, se doutent peu de la réalité. Il
n'y eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La cale
était un petit trou où l'on mettait les vivres et où l'on jetait les
malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutôt ne couchait
pas; faute de place, on restait assis. À un bout, une table sur quatre
piques, où siégeait, mangeait le comite, l'âme de la galère. Courant
près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur
provençale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible
sifflement du nerf de boeuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt
se relevait sanglant. Par moments, épuisé de sa course effrénée, il
allait se rasseoir sur son trône de fer. Ses bourreaux en second lui
succédaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un
moment, le capitaine, de son château de poupe, l'eût vu, eût menacé de
les jeter à l'eau. C'était toujours un cadet de famille, un chevalier
de Malte, élevé dans la férocité de l'ordre, durci aux guerres des
Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de
soldat-moine, blasphémant tout le jour, n'invoquant que le diable,
sans Dieu, ni foi, ni pitié, ni famille. N'ayant pour héritiers que
Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient
chère exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affamés.

Rien de plus gai qu'une galère. Tout s'y faisait rhythmiquement au
concert parfait de la rame. Si l'on s'arrêtait quelque peu, les marins
provençaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du
tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages,
trépignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux
genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchaînés sur leurs
bancs.

Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fiévreuses, sont restés
immobiles, serrés, gênés, par exemple, comme on l'était jadis dans les
voitures publiques (j'y ai été une fois cent heures de suite), ceux-là
peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'était pas de
recevoir des coups, ce n'était pas d'être, par tous les temps, nu
jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être toujours mouillé (la mer
lavant toujours le pont très-bas). Non, ce n'était pas tout cela qui
désespérait le forçat. Non pas encore la chétive nourriture, qui le
laissait sans force. Le désespoir, c'était d'être scellé pour toujours
à la même place, de coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou sous
les étoiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y
trembler la fièvre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné
et scellé.

La cale, où quelquefois on mettait le mourant, qui eût gêné trop la
manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y était si
terrible, qu'on défaillait en y entrant. On y était mangé des poux.
«Quand j'étais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, j'étais à
l'instant suffoqué et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans
l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si
étroit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un
autre qui déjà avait expiré.»

Charité rare! les aumôniers, presque tous, étaient des Lazaristes fort
durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicité
apparente, leur rudesse, leur malpropreté (Marteilhe, 277), avaient
dupé les rois et les Jésuites même. Ils avaient fait une énorme
fortune, desservaient les chapelles royales, étaient aumôniers de
l'armée, de la flotte; ils avaient même part à la nomination des curés
de village. Ils furent les très-cruels persécuteurs des forçats
protestants, épiant, entravant leurs communications, les empêchant de
recevoir les charités de leurs frères, secours si nécessaires sans
lesquels ils mouraient de faim. Quiconque était surpris distribuant
cet argent devait mourir sous le bâton. Bion, Marteilhe et autres,
racontent, avec terreur encore, ce que c'était que ce supplice. Le
patient, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps
nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour
bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-même, pendant
l'exécution, était frappé derrière par le comite, qui l'éreintait,
s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à noeud, véritable
assommoir. La vue du corps supplicié était telle, dès les premiers
coups, que des galériens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en
détournaient les yeux (Bion).

C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage héroïque,
qui aima mieux mourir que de révéler le nom du banquier qui lui
transmettait l'argent pour ses frères. Quand la peau et la chair
furent détachées des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon
l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il
survécut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il
n'était ni vivant ni mort.

Les Lazaristes traitèrent presque de même des protestants qui ne
pliaient pas le genou à la messe. Cette barbarie (que le roi
désapprouva, dès qu'il l'apprit) fut exercée dans six galères. On
porta les patients évanouis et déchirés dans l'horreur de la cale.
Bion, hors de lui-même, noyé de larmes, y descendit, les trouva à peu
près sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent
étonnés et touchés de ses larmes, le consolèrent. C'était trop, son
coeur échappa. «Leur sang prêchait, dit-il, et je me sentis
protestant.»

Ce qui est curieux, c'est que le comite même, bourreau patenté des
galères, parfois endurci trente années à déchirer la chair humaine,
finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait étrange. Blessé par
la mitraille d'une frégate anglaise, ne pouvant presque remuer le
bras, guéri à peine, il retourne à la rame. Le comite arrive d'un air
féroce: «Que fais-tu là, chien d'hérétique, _giffe_ (_propre à rien_,
en provençal)? De quoi te mêles-tu, de ramer? Va-t'en donc au
_paillot_ (c'était la chambre des vivres).»--La nuit, il le fait
venir, lui dit: «J'ai peur de l'aumônier. Je voudrais ménager vos
frères; s'ils sont damnés dans l'autre monde, ils seront bien assez
punis.»

Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si
douce, d'une patience si inaltérable, troublait les tigres de pitié.
Si le comite était vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dévouèrent
aux derniers périls pour aider, guider la fuite des persécutés. On put
souvent voir à la chaîne avec le protestant, le catholique charitable
qui avait voulu le sauver. Avec le forçat de la foi ramait le forçat
de la charité. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au péril de sa
vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frères chrétiens, se
dévouait à leur chercher à terre les aumônes de leurs amis. Ces hommes
admirables avaient si bien l'élan et l'ivresse de la charité, que,
quand ils obtenaient ce périlleux bonheur, ils remerciaient Dieu à
genoux.

Oh! noble société que celle des galères. Il semblait que toute vertu
s'y fût réfugiée. Obscur ailleurs, là, Dieu était visible. C'est là
qu'il eût fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget.
Ses atlas de Toulon, pris évidemment sur le vif, vont tellement au
coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont été saints.

Ce monument sacré, que vous voyez au Louvre, semble une halte de
rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes,
mais élément: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles.
Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tournés, dans une
adorable douceur.

L'un, jeune encore, naïf, oppressé de souffrances, touchant ses reins
endoloris, n'en a pas moins son âme en haut. Il espère dans la mort et
l'immortalité, il a aux lèvres un souffle faible, mais il voit quelque
chose, une lumière... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la
foi.

L'autre, d'âge plus mûr, si aimable (qui ne l'eût aimé? qui n'eût
voulu un tel ami?) est une nature crédule, tout imaginative. Il a
oublié la douleur, est absent du présent. La main enfoncée dans sa
joue, il jette l'ancre dans son passé. Il a débarqué heureusement au
paradis de sa jeunesse. Il voit là des choses charmantes. J'en suis
sûr, c'est sa mère, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux
foyer!... Que je crains qu'il ne s'éveille tout à l'heure et plus
amèrement ne pleure son bonheur écoulé!



CHAPITRE XXII

PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES
CATHOLIQUES

1686


Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excès de zèle,
plusieurs par vraie bonté, avaient sollicité d'être geôlières. Quand
on songe qu'en France, jusqu'à nous (1840), les femmes étaient gardées
par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dévouement de ces dames.
Les hôtels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient
être, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se
trouva inexécutable. Les curés, qui régnaient absolument chez ces
dévotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux
prisonnières. Dans ces maisons à eux, sans surveillance, ils se
livraient à d'étranges fureurs. Dès le lendemain de la Révocation (7
décembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent,
s'inquiètent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils
écrivent «que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'être
pas livrés aux dévots, aux zélés.» La Reynie mande et admoneste «un
_bon_ curé, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les
fenestres.»

Le zèle de ces pasteurs allait fort loin. L'évêque de Lodève (prélat
austère, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison épiscopale, une
jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver
et la catéchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il réussissait peu, des
arguments il passait aux injures et même aux voies de fait, aux coups
de poing; il la rouait de coups (E. Benoît).

Les couvents étaient, sans doute, des prisons plus convenables. On
remit aux religieuses nombre de femmes mariées qu'on séparait de leurs
maris. L'inconvénient, c'est que d'abord, dans leur excessive
ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnières, ne les
distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu
que Luther et Calvin. Les supérieures, faites à la tyrannie,
s'exaspéraient aux plus humbles résistances. Les nonnes, vraies
enfants, traitées comme des petites filles et soumises à toute
humiliation, trouvaient naturel de traiter de même une dame, qui
généralement, par son austérité, sa supériorité d'esprit et de
culture, eût dû inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec
leurs grilles et leurs clôtures, l'homme était maître cependant;
l'aumônier obsédait la prisonnière dans sa cellule, réglait les
pénitences, ordonnait les sévérités. C'est de lui, de lui seul,
qu'elle dépendait entièrement.

Celles qui furent plongées aux noirs cachots des citadelles avaient du
moins plus de tranquillité. Le geôlier militaire (par pitié ou argent)
les ménageait et parfois même leur permettait de se réunir et de
chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de
Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient
devenus ainsi de petites églises.

De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands
troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau
et qu'on jetait sur une plage d'Amérique. Un Français, des Cévennes,
se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le
pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le
visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont
des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui
était malade à la mort. Elles étaient justement ses cousines. Il
descendit et trouva là, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur
des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient
que le souffle. Déjà dix-huit étaient morts depuis le départ de
Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent
que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient
beaucoup de courage. Il fut mis à l'épreuve; le malheureux vaisseau
se brisa à la côte; on n'en sauva pas la moitié. Sauvées? mais le
furent-elles ces infortunées sans protection, dans la vie hasardeuse
et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).

La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on
gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles
repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit
d'homme, on faisait semblant de croire que c'étaient des coureuses
(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont
l'atroce discipline était moins désolante encore que la hideuse
société.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre
allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hôpital général,
ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à
7,000 âmes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le
désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des
maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants?
Je frémis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: «Je lui donne
trois mois; puis, _elle ira à l'Hôpital_.» (_Corr. adm._) Cela veut
dire: «Jetée aux bêtes.» Mais, sut-il bien la portée de ce mot?
Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientôt la délivrait: la
mort.

Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des
couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernière fosse,
l'Hôpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette
mère? Elle avait deux pensées: l'une qui la relevait, c'était Dieu;
l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille,
seule désormais, livrée à toute chance de péché et de honte,
cheminant par les précipices, hélas! sans que sa mère pût lui donner
la main.

En décembre 85, avait paru le terrible décret: «_De cinq ans_ à seize
ans, tout enfant sera enlevé dans huit jours.»

Un enfant de cinq ans!... À un âge si tendre l'enfant fait partie de
la mère. Arrachez-lui plutôt un membre, à celle-ci. Tuez l'enfant. Il
ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la
vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait
pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de désespoir pour
une petite fille enlevée (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel
changement pour l'enfant même! Combien dur, combien brusque, terrible,
pour une si jeune tête, imaginative et peureuse, comme elles sont à
cet âge. Tout perdu à la fois. Le petit lit si doux entouré d'une
mère, le jardin, la grande cheminée où elle avait sa petite chaise,
plus rien de tout cela! La voilà seule, parmi des étrangères, dans un
grand dortoir froid, à grands corridors froids, vastes cours glaciales
qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller à la
chapelle. Là, l'agenouillement sur la pierre, les longues prières
incomprises, l'immobilité morfondue. La nourriture maigre, indigeste,
pauvre pour un enfant qui croît. Des classes interminables, les petits
pieds dix heures fixés aux dalles. Les alternatives violentes d'une
maîtresse passionnée qui a des favorites et des souffre-douleurs, en
change, varie, baise ou châtie, au hasard du tempérament et du moment,
qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le
fouet.

On croyait que l'enfant faiblirait aisément, qu'il oublierait le peu
qu'on avait pu déjà lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent
une ténacité singulière. Même celui qui avait un père et une mère de
religion différente, s'attachait invariablement à la religion
persécutée. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa
mère catholique, garde huit ans le ferme désir de retourner chez son
père protestant. Une autre de neuf ans reste fidèle à sa mère
protestante; enlevée plusieurs fois, elle résiste toujours. Telle est
la noblesse instinctive, la générosité innée de l'âme humaine.
L'enfant, constitué juge dans la famille par l'autorité insensée,
jugeait que le vrai devait être là où il voyait le martyre.

Quelles étaient les souffrances de ces petits dans ces longues
résistances? Qui l'a su? Dès sept ans, on les traitait en hommes, et
c'est tout dire. La sage loi ecclésiastique dit: qu'à sept ans
_l'homme est en état de connaissance_, donc, s'il résiste, pervers,
malicieux. De vieilles filles, aigres et colériques, les menaient
violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut
être brisé. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restèrent
épileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la
comtesse de Marsan livra pour jouet à ses domestiques, et qui, battu,
mis au fond des latrines, tourné en rond des heures entières,
constamment éveillé à coups de coude, finit par ne s'éveiller plus.
(_Bull._, 1858, 435.)

Il y eut des résistances terribles et indomptables, des enfants lions.
Les petites Mirat, orphelines de huit à dix ans, résistèrent douze
années de suite. Enlevées de chez leur grand'mère, par les magistrats
de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se
blessent, veulent s'élancer par la portière. Il faut les soldats pour
les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des
parents, qui les conduisent, à qui? au président de Lamoignon, qui les
avait fait enlever. Il les met à Charonne, dans un couvent dont elles
sautent les murs. (Élie B., 883.) Reprises et ramenées chez lui, il
les retient sous clef dans son hôtel. Mais là, leur fureur et leurs
cris, la violence de leur résistance font tant de bruit, que le roi
même les rend à leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'étaient alors
de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'évêque de Meaux,
Bossuet, longtemps s'acharne à les persécuter, obtient leur
emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article
_Frotté_.) Élie Benoît les a crues hors de France. Nous les voyons à
Meaux sous la très-dure main de Bossuet.

La spéculation se mêlait à tout cela. Les couvents enlevaient de
préférence les jeunes filles adroites qui avaient des talents
d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (Élie B.,
III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait même
celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353).
L'évêque de Montauban en enlève une de quatorze ans, la met au couvent
de Bordeaux: «car elle aura cent mille écus.»

Quatorze ans! âge fragile, moment délicat et sacré. C'est là surtout
qu'il faut la mère, ses tendresses, son embrassement. Comment les
traitait-on, ces grandes filles, de sensibilité si vive, qui ont tant
besoin de ménagement? J'en vois une privée de sa mère, qu'un père et
un frère catholiques enferment, battent, jusqu'à plus de vingt ans;
puis, enlevée par des soldats, jetée aux couvents de Toulouse,
profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de
Nouvelles catholiques, qui se créèrent partout en France, la
discipline était le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les
religieuses exaspérées en vinrent à l'idée diabolique de les châtier
devant témoins. Celles d'Uzès avaient huit rebelles. Elles avertirent
l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzès et le major du
régiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,
dévoilèrent les huit demoiselles (elles avaient de seize à vingt ans),
et les fouettèrent avec des lanières armées de plomb. (V. le récit
dans Jurieu et dans Élie Benoît, 893.) Leurs cris épouvantables
s'entendaient de la rue.

Que restait-il après des excès si énormes? Les isoler sans doute et
les accabler une à une. Une pauvre fille en lutte contre toute une
communauté, le coeur toujours serré, sentant partout la haine, nourrie
du froid régime, bien calculé, qui énerve et pâlit, abreuvée
d'humiliations, plongée parfois dans un vilain trou noir où elle a
peur, doit sans doute à la longue défaillir ou mourir. Mais la mort,
c'était sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,
on essayait tout à coup autre chose. La rebelle, par un brusque
changement, était mise dans un régime de grande douceur. On l'ôtait à
ces aigres nonnes, rudes béguines de province, et on la déposait dans
les bras, les pieuses tendresses de dames séduisantes qui eussent
apprivoisé l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la
plupart des couvents de la capitale, élégante et humanisée, était
relativement un paradis. La pauvre fille brisée ne pouvait faire, dans
un si grand changement, qu'elle ne donnât un peu à la nature, ne
respirât, ne détendît son coeur. L'aumônier était Fénelon.

Le quartier du Palais-Royal, où était cette maison, couvert alors de
grands hôtels, de couvents, et de leurs jardins, était tout autre
qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais même,
double alors d'étendue, avec le mystérieux pavillon où accoucha la
Vallière; celui des Jacobins, c'est maintenant le marché; celui des
Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la
butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce
quartier, une oasis de silence et de solitude. Là se trouvait le
couvent des Nouvelles catholiques.

L'autorité n'était pas une femme. Le supérieur (c'est le vrai titre de
Fénelon) était cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y
fut nommé en 1678. Ce choix hardi fut un coup de génie de l'archevêque
Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant
d'austérité, on eût pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.
Harlay se moqua des censeurs, voulut des résultats; le spirituel
prélat, peu scrupuleux, crut que la Grâce ne serait efficace près de
ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,
pieux, mais très-habile aussi, qui les ferait déraisonner.

À cet âge il était prodigieusement affiné, noble visiblement et de
rare distinction, faible, un peu vieux dès sa naissance. Il était en
effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son père, un grand
seigneur, M. Fénelon de Salignac, veuf, et âgé, ayant de grands
enfants, avait épousé, malgré eux, une demoiselle noble et pauvre.
L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reçu de ses frères,
quoique, destiné à l'Église, il ne pût leur faire tort. Cette
situation pénible ne contribua pas peu à lui donner la grâce et la
douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.
De ses ancêtres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose
d'onduleux et d'insinuant. De sa mère, qui, plus jeune, eut plus de
part à sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces
heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une
énigme; humble et plein du désir de plaire, vif et subtil, et contenu;
le génie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.

Écoutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande
position d'archevêque-prince de Cambrai: «Il avait du docteur, de
l'évêque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de
le regarder.» Mais les portraits qui restent (à Versailles et
ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'usé,
d'effacé, de trop raffiné, et je ne sais quelle obliquité, un
mouvement fuyant de l'épaule, une allure serpentine, comme d'un
ingénieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure
assez. On sent que ce génie complexe dont le propre est l'ondulation,
n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que
dis-je? pour se tromper lui-même.

Élevé près de sa mère par un très-savant précepteur dans l'étude de
l'antiquité et surtout dans les lettres grecques, il fit sa théologie
aux Jésuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit
qu'on exploitait trop sa brillante facilité. Il risqua de l'éteindre
pour le fortifier, et le mit à Saint-Sulpice. Cette congrégation,
alliée, amie des Jésuites, moins compromise et plus modeste, s'en
tenait (comme Saint-Lazare) à l'arrêt du pape, qui, dès 1604, avait
défendu d'agiter les grandes questions de la théologie, la vitale
question de la Grâce. L'Église devait aller les yeux fermés,
s'interdisant surtout de se comprendre elle-même. Pour la plupart,
ceci réalisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: «Abêtissez-vous.»
Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au
coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a
appelé le _Quiétisme_.

Fénelon n'en était pas là encore à Saint-Sulpice. Il lisait les Pères
grecs, et ne rêvait que missions du Levant, apostolat d'Athènes,
délivrance de la Grèce. On le retint ici, et on lui imposa cette
charge de supérieur des Nouvelles catholiques.

Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient
là, à peine arrachées de leurs mères, et tout en pleurs. D'autres
ayant déjà passé par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose
dire, languissantes, pâlies. Et cependant, tout intéressantes qu'elles
fussent, de leur sérieuse éducation elles restaient militantes. À
mesure qu'elles revenaient à elles par la douceur de cette maison,
elles se défendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait,
selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de
famille, si mêlé à sa vie d'enfance et à ses meilleurs souvenirs.
Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptées qui se
ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,
avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrès à espérer, si on
voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme à un
dogme, c'était presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans
l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'était
la seule voie sûre. Fénelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup
les mystiques. Ce n'est pas tout à coup, après son entrevue avec
madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet
approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces années
obscures où il en eut le temps, l'occasion, la nécessité.

Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit
traité de l'_Éducation des filles_ (1687), livre calculé, hors de
toute théorie, manuel, judicieux, pratique et terre à terre, écrit
pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui réussit si bien en
cour et qui le fit précepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de
mysticité, dit trop tôt, l'eût perdu près de ses maîtres de
Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout à Versailles. Un
trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,
c'est que ses intimes amis l'ignorèrent toujours, et que chaque pas où
il se révéla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les
étonna, et quand ils le virent précepteur, et quand ils le virent
quiétiste, enfin quand la publication du _Télémaque_ montra en lui le
romancier sentimental et l'utopiste politique.

Le Quiétisme florissait à Paris depuis longtemps. Dès 1670, madame
Guyon l'y prêchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois
nullement que Fénelon, qui y vint alors étudier et vécut dix-huit ans
à Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles
n'allaient que trop à son âme tendre et subtile, de sensibilité
contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplanté de ce sol ingrat dans le
charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles à
la seule source qu'offrît l'aridité du temps. Le Quiétisme, à son
premier degré élémentaire (obéissance, passivité, renoncement à
soi-même et abandon à Dieu), c'était l'enseignement naturel de la
situation. Dans la mesure prudente où un homme si fin put administrer
ce calmant, il devait engourdir à merveille des âmes endolories, dont
tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce
loto, le pauvre coeur n'eût oublié.

Oublier! Mot pénible à dire. Cette maison ruinée, ce père en fuite,
cette mère prisonnière, tout cela revenant dans les songes, avec tel
air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en
étaient rougis le matin. À la longue ces ombres austères s'en allaient
pâlissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!
qu'on eût craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de
grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,
tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez
d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu
qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fénelon,
généreusement, accorde la communion fréquente, et même quotidienne.
État prodigieux, si émouvant pour une enfant à cet âge de crise, de se
sentir toujours son jeune sein habité de Dieu!

Ainsi, très-haut, très-bas, entre une vie de miracles et une vie déjà
semi-mondaine, entre Versailles et le dixième ciel, l'âme flottait. À
ces brusques passages on s'affaiblit bientôt. Elle perdait surtout de
son activité, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le
meilleur directeur qui constamment dirige, nous ôte l'habitude de
faire un seul pas de nous-mêmes. Mollement soutenu à la lisière, on
n'aime plus à appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus
facile de suivre et laisser faire, «d'attendre en attendant,» ce que
dira la voix aimée d'une autorité douce, qui, par moment, sévère, est
encore aimée d'autant plus.

L'âme ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours
son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obéissantes,
les charmantes et les empressées, bien connues et triées par madame de
Maintenon, passeraient à sa maison, sous l'oeil et la spéciale
protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agréable uniforme,
noble, sérieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne dérobe nul avantage
de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures
de Lavallée), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit là
l'attrait de la Grâce. Celle du roi était assurée à cette maison. Les
demoiselles qui l'amusèrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvèrent
faveur et fortune, et de beaux établissements.

Du reste, Fénelon lui-même, dans son _Avis à une dame de qualité sur
l'éducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il
faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, être avec lui
comme avec son intime, lui dire tout sans cérémonies. Mais en même
temps il est capital pour la jeune fille de se mettre à portée de
trouver un sage mari, _propre à réussir dans les emplois_.

Tel est cet habile homme, et tel l'étonnement qu'il donne toujours de
le trouver visant si haut dans la dévotion, et pourtant si pratique
dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile à concilier? La
préoccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les libertés de la
vraie vie religieuse? Qu'eût dit le Moyen âge de ces deux ambitions,
et de ce mot si fort, qu'il dit légèrement, sans en mesurer la portée:
Être l'intime ami de Dieu!



CHAPITRE XXIII

LA FUITE--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE

1686


Dans les révolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mêmes
frontières ont vu l'émigration. Bien des fois les forêts des Ardennes,
les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genève, nos côtes d'Océan, leurs
anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,
sous mille déguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,
entre proscrits et proscrits, grande est la différence. Le protestant
pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dît un mot,
et il gardait ses biens et sa patrie, s'épargnait des dangers
terribles. L'émigré de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait
garder sa conscience.

La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyauté
et de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la
parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre
d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifié, passé de la
richesse à la mendicité, hasardé leur vie, leur famille, dans les
aventures d'une fuite si difficile. On a vu là des sectaires obstinés;
j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montré ce
qu'était l'élite de la France. La stoïque devise que les libres
penseurs ont popularisée, c'est justement le fait de l'émigration
protestante, bravant la mort et les galères, pour rester digne et
véridique: _Vitam impendere vero._ La vie même pour la vérité!

Voilà pourquoi les chemins du passage, ces défilés, ces forêts, ces
montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrés de leur souvenir. Que
de larmes y furent versées! Il était rare que l'on partît ensemble. La
famille se séparait parfois pour émigrer par des lieux différents, ou
bien par l'impossibilité de faire fuir des malades, des faibles, des
femmes enceintes qui traînaient de petits enfants. On se quittait, le
plus souvent, pour des destinées bien diverses. Tel périssait, telle
était prise, enfermée, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au
ciel.

Le terrible danger d'une séparation éternelle, des lois féroces,
aggravées coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. «Celui qui fuit,
aux galères pour toujours. Son dénonciateur aura la moitié de ses
biens (août 1685).»--«Celui qui aide ou guide le fugitif, est de même
pour toujours galérien (7 mai 1686).» Et ce n'est pas assez; on ajoute
_la mort_.

Nul roman comparable pour l'intérêt des aventures et le pathétique
des situations à ces histoires trop vraies. Un comique terrible, à
tout moment, vient s'y mêler à la tragédie. Il n'est sorte de ruses,
de bizarres déguisements, qu'on n'emploie pour échapper. Les femmes,
spécialement, y furent héroïques, admirables, ne reculèrent devant nul
danger, nulle souffrance. Plusieurs même se défigurèrent pour être
moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout à coup
intrépides et aventureuses, à quinze ans, à seize ans, se hasardaient
dans les bois, les déserts, à la merci d'hommes de mine affreuse et
affamés d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dépouiller la pauvre
brebis sans défense, au lieu de faire pour elle un pénible voyage, qui
pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habillées en
homme, allaient échapper en plein hiver par la forêt des Ardennes,
faire trente lieues sous les arbres chargés de givre, par des voies
défoncées, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son
cachot. Elles étaient de son pays et de sa ville. Elles furent si
heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se
défiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette société charmante, et
protégea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mêmes, leur
obtint un cachot à part.

Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se
jetaient à fond de cale dans les bâtiments qui partaient, sous des
tonneaux de vin, même dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de
charbon. Une famille restait là parfois quinze jours dans les
ténèbres, dans des gênes extrêmes, pour attendre le vent favorable.
On allait jusqu'à prendre une simple barque. On se jetait au premier
pêcheur pour passer l'Océan. Le comte de Marancé passa ainsi, avec sa
femme et quarante personnes, dans une barque, malgré la plus rude
saison. Il y avait là des femmes grosses, d'autres qui allaitaient.
Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer;
on resta des jours et des nuits sous la brume glacée. Les nourrices,
épuisées, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants.
Tous étaient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin
à l'horizon.

Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme
normand, fut attaqué cruellement, et séparé des siens, au moment de
s'embarquer. Nous avons ce récit de sa main même. Il confesse avec
grand chagrin, dans une mâle pudeur de soldat, qu'il avait eu le
malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes,
mère, soeurs, filles et belles-filles, nièces, enfants et sa femme
enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et
qu'il avait faibli. Mais la désolation de cette chute était si grande
dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mère de quatre-vingts
ans, des petits enfants, etc., on résolut de se remettre à Dieu, de
laisser tout, terres et maisons, et de fuir à tout prix. Cette lourde
et nombreuse couvée que traînait Bostaguet, ces pauvres femelles
tremblantes, qui avançaient lentement vers la mer, tout cela fut
rejoint bien vite par les soldats, les garde-côtes. Bostaguet et ses
gendres, ses domestiques, se défendirent à coups de pistolet; il y eut
des hommes tués, mais lui-même fut blessé. Cependant le troupeau de
femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible,
car à cette heure le flux montait. Bostaguet eut le déchirement de
sentir qu'on allait les prendre, les lui ôter sans doute pour
toujours. Il s'enfuit, fut caché par des paysans catholiques, même par
des curés charitables, mais mal pansé, martyrisé. Enfin, il échappa,
entra dans l'armée de Guillaume. Longues années après, il put faire
revenir ce qui restait de sa famille.

Tels ne revinrent jamais. Capturés par les Barbaresques, ils furent
vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides
et furent assassinés. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les
gardes, faire évader un riche, les endormaient en leur livrant des
pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche,
prenaient des fugitifs à bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient
ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.

On a réimprimé un beau et terrible récit: _Les larmes de Chambrun_,
pasteur d'Orange. C'était un homme énergique, éloquent, né pour
soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il était alité dans
ce moment dans un cruel accès de goutte, à qui une fracture de la
cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait
au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs,
proportionnée à la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le
comte de Tessé, un officier féroce et railleur, fut envoyé là.

Le logement ne fut pas plutôt fait qu'on entendit mille gémissements.
On ne voyait dans les rues que visages inondés de larmes. La femme
criait au secours du mari lié, roué de coups, pendu au feu, menacé du
poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait
fait avorter. Des cris d'enfants: «On tue mon père! on abîme ma mère!
on veut mettre à la broche mon petit frère!...» Quarante-deux dragons
s'établirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils
allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de
serviettes, fument à son nez pour le faire étouffer. Ils boivent tant
que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les
éveillent à coups de canne.

Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramène à Tessé. Le rieur
dit cruellement: «Eh bien, tu serviras à toi seule tout le régiment.»
Elle se roula à ses pieds, désespérée. Elle était perdue, si un
religieux à qui Chambrun avait rendu service ne l'eût cautionnée. Sans
la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: «Elle a fait son
devoir.»

Rejointe à son mari, elle avisa à le faire emporter. Au moindre
mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir
sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les
protestants. Les dragons mêmes étaient émus, et, dit-il, changeaient
de couleur.

Le martyre du malade s'aggrava à Valence. Un cousin de madame de
Sévigné, La Trousse, y commandait. Il lui ôta sa courageuse femme, qui
seule faisait sa fermeté, et le malheureux abjura. Plus tard, guéri à
Lyon, la frontière étant moins gardée, il trouva le moyen d'échapper
déguisé en officier général, avec grand bruit, grand train, une
voiture à quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine,
fuyant de son côté avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles
avaient payés eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne.
C'était l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles
restèrent neuf jours sur la neige, chassées dans le Cerdon, traquées
le long du Rhône. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de
faim, voulaient revenir à Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du
coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur
montrer enfin des hauteurs les tours de Genève, le salut et la
liberté.

L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je
crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine.
Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut,
logea, nourrit quatre mille fugitifs. Énorme effort, excessive
dépense, et soutenue avec une persévérance admirable. Augmenter
sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce
qu'aucune ville n'aurait supporté. Si Paris a un million d'âmes,
représentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus,
de deux cent cinquante mille âmes. Ajoutez que, de ce côté, venait la
partie la plus pauvre de l'émigration. Nos braves paysans du Jura,
avec des dangers incroyables, par les sapins, les précipices, en plein
hiver, par les sentiers des chèvres, les faisaient passer un à un,
mais dénués et sans bagages. Comme des naufragés ou comme l'enfant qui
vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur
corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé. Toujours de nouveaux
arrivants. Ils s'écoulaient, d'autres venaient. C'était un torrent de
fantômes; on eût dit la marche des morts vers la vallée de Josaphat.

Les maisons de Genève ne sont pas grandes. La famille d'alors était
serrée et close, d'une certaine raideur pour l'étranger et d'un
_aparté_ puritain. Tout cela disparut. La pitié et la charité
changèrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent
grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre.
Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changées,
complet bouleversement. La dame génevoise, concentrée jusque-là, un
peu prude et méticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des
saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes à
leur taille, se dépouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande
table et petite chère. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle
impose aux siens une sobriété rigoureuse. Elle vide les greniers et
les caves. Elle prend l'eau pour elle et réserve le vin pour ces
malheureux épuisés.

Nos Français du Midi, sous la bise de Genève, au souffle du mont
Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhône, que l'Arve, ces
furieux torrents, amènent là de toutes parts, supportaient avec peine
le cruel hiver de 1686. Leurs hôtes, non contents de manger avec eux
tout ce qu'ils avaient, s'endettèrent généreusement. De leur crédit
chez les marchands, ils enlevèrent du drap, du linge, des chaussures,
habillèrent tout ce peuple. Nos Français discrètement, pour ménager le
bois de la maison et soulager leurs hôtes, les laisser respirer un
moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente
abritée que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine
le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent
tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charité génevoise
glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacré.

Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on
chassât les réfugiés. La petite ville, sans armes, avec ses vieux
mauvais remparts, n'eut garde de désobéir. On ordonna à son de trompe
leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais,
à minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que
les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville
en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur
et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genève, en ce péril, décida
que ceux qui viendraient désormais seraient conduits à Berne. Mais
rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reçus. Elle en
garda trois mille. Berne et Zurich la rassurèrent en lui offrant au
besoin une armée de trente mille hommes. (V. l'intéressant mémoire de
M. Gaberel, tiré des actes.)

Au reste, de quoi s'étonner? quoi de plus français que Genève, ce lac
sacré, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux
qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations étrangères,
d'autres langues, de moeurs opposées, qui nous ouvrirent les bras
noblement, généreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingénieuse
hospitalité, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit
exprès des villes pour vivre ensemble où on ne parla que leur langue.
Ils eurent leurs tribunaux et se jugèrent eux-mêmes. L'Angleterre,
magnifiquement, dépensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle
donna l'argent; et un de nos réfugiés, Schomberg, lui porta la
victoire.

Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de
la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce déluge. Peuple froid de
parole, mais chaud en acte, solide en amitié, avare pour être
généreux. Au jour de la Révocation tous donnèrent largement, tous,
juifs, luthériens, anabaptistes, catholiques même. Mais, ce qui valait
mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charité, les
Hollandais créèrent de nombreux établissements de refuge, et surtout
pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent
reçues, là les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles.
Tout cela, par une noble attention, dirigé par des Françaises. Vivres,
pensions, propriétés, rien ne manqua à ces établissements. Amsterdam
bâtit mille maisons pour les nôtres. La Frise et toutes les provinces
leur donnaient des terres et des exemptions d'impôts. Ce n'est pas
tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la
Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'émigrés et de
fugitifs, et prièrent qu'on leur en cédât.

Racontons le meilleur. Dans ce grand élan de pitié, quand les
complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le
plus touché, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'était la belle et
bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intérieur, de famille
et de doux ménage, elle sentit à fond cette terrible révolution de la
famille, tant d'époux séparés, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait
ceux-ci, accueillait ceux-là. Souvent, en donnant tout, elle voulait
davantage et se donnait elle-même. Les dames les plus riches
ambitionnèrent et recherchèrent la main des plus pauvres de ces
exilés. C'était le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, santé,
famille, enfants, celui qui arrivait le plus frappé de Dieu, à qui
leur coeur allait de préférence. Qu'on me permette ici de m'arrêter,
de rappeler un fait plus ancien qui précède la Révocation, mais qui
s'est renouvelé souvent dans ce siècle.

L'antique église des vallées vaudoises des Alpes, image trop fidèle du
christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'était que plus
haïe des papistes et très-spécialement des Jésuites du Piémont.
Tout-puissants à la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent
lâcher les soldats. Dans la persécution de 1655, tout le petit pays
étant couvert de troupes, écrasé, sauf les hauts sommets neigeux,
inhabitables, l'intrépide pasteur Léger s'y maintint, résolu à ne pas
quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les
antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient à grand
risque, toujours il échappa à la poursuite des dragons. Mais il
n'échappait pas à la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la
tourmente l'enleva, le jeta demi-brisé dans les torrents. Plus d'une
fois, sur des pentes rapides, il fut roulé par l'avalanche. Souvent,
couvert de givre, la barbe et les cheveux hérissés de glaçons, il
perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie
impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la
neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut
donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que
sa Bible, dévasté, ruiné, une ombre d'homme, hélas! une ombre
douloureuse, ne faisant un pas sans gémir. Il était dans son lit quand
une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette
dame, fort riche, lui écrivait que, s'il n'était malade, elle n'eût
pas osé s'offrir à lui, mais que, dans cet état, elle croyait pouvoir
le prier d'accepter sa main. Cette charmante bonté eut l'effet d'un
miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une
bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison,
un nid chaud, partout tapissé. La dame qu'à sa lettre il croyait
vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir à
genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude,
son amour, le refont. Le voilà un autre homme plus vivant qu'il ne fut
jamais, plus chaleureux. On le sent à son livre, à cette oeuvre
admirable, la brûlante histoire des martyrs.



CHAPITRE XXIV

MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLÉES DU DÉSERT

1686


«Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et
disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630
Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: «_Vous avez
affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel,
conservez le roi de la terre!_» Voilà ce que nos pères ont admiré.
Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs
faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et
_heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.»

Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant
leurs enfants! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une
fois dès 1684). Bossuet l'a oublié. Il semble croire ce que le roi
écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). «Qu'il n'y a
_point de persécution_, que les protestants émigrent _par caprice
d'une imagination blessée_,» etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)

Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est étonnant et qui
effraye. Dans son chant de triomphe, se mêle un sinistre gémissement:
«Qu'elle est forte cette Église et que redoutable est le glaive que le
Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les
superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle
est fille du Tout-Puissant; mais son père, qui la soutient au dedans,
l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ,
elle est obligée de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'avez-vous délaissée? Son époux est le plus puissant comme
le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais
elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et
désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite
avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est
élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse
désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle
délaissée est dans sa bouche.»

Cherchons qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès
longtemps. Dès 1681, il désigne les esprits forts, les _libertins_,
prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de
Hollande vient de créer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquiétude
générale semble annoncer une révolution religieuse. Le protestantisme
branle, mais le catholicisme est-il solide?

Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait
éclore un christianisme sans dogme?

Longtemps, dans un repli des Alpes, avait existé une telle église,
nue, naïve, innocente et sans théologie. Depuis un siècle à peine,
elle avait, de confiance, adopté des ministres de Genève, mais n'en
restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse
impuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre petite église, la
plus antique de l'Europe, par sa simplicité, elle allait se trouver
aussi la plus moderne, et la plus près de nous. N'était-ce pas, à
l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'épouseraient dans la
liberté?

Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait
poursuivi les Vaudois. Elle en semblait troublée plus que de la
savante et disputeuse Genève. Toujours, elle avait eu à Turin un nonce
ardent, prêt à saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le
politique et rusé Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'où
soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors
faisait ce qu'il voulait. La propagande organisée de longue date à
Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jésuite Possevino et le doux
saint François de Sales, procédait par l'argent, l'intrigue, surtout
les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystérieux
conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le
clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse
en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans
un bain de sang.

Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux
Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la
tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires,
l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple
n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutôt.
En y portant la dragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla
l'été de 1685. On fit comprendre au roi que tous les émigrants iraient
à cet asile, et, dès le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima
à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il
insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était
pas pour lui résister.

Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus.
Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire qu'à se
soumettre et souffrir tout. Cela était-il possible? On accepte le
martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses
enfants? Comment livrer les faibles à l'infamie, l'innocence aux
souillures? Résister, ne résister pas, c'était même chose; la
confiance de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Vaudois
savaient bien que, pour les dévots savoyards, pour l'idolâtrie
piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre
maudite, où l'on pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime.
D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces
terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement
facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit
n'empêche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour
l'ennemi, ils ne le répètent à l'aveugle, n'aboient tous à ce mot,
comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était _barbets_. Les
ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_
les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis.
«Des hommes? non, ce sont des _barbets_.»

Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent
l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et
impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier.
Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût
fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe
était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à
l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant
ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait
l'Empire et voulait la moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en
France, qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un
mot,--c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on
l'a vu, priait que Dieu attendrît le coeur du roi. Les réfugiés, dans
des vers datés de 1686, prient «ce grand prince, en qui on admire tant
de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un
piége pour l'empêcher d'être élu empereur.» Au 1er janvier, l'éloquent
Saurin, prêchant à la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour
la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV: «Et toi,
prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer
de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner à ceux qui
nous les font souffrir.»

Tel est le vrai christianisme, ennemi de la résistance. Quand il est
conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la
résignation sous Tibère, l'oubli de la patrie pour la patrie céleste,
un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici
parlent aussi bien que les évêques. Basnage ou Saurin valent Bossuet.
En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empêchèrent d'armer. Il
ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.

Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne
voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes
soumises et de faibles gémissements, mélodie du triomphe, douce au
triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier.
C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de
sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures
étincelantes. La monstrueuse enflure des Borées qui soufflent la
gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des
inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre,
terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela
naturel, ne fit aucune objection.

Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre à Versailles,
chez le roi, on le mit à Paris sur la place publique. Les nations
vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze,
comme au pilori de l'histoire. Un Cerbère sous le pied du roi
figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. À ce
roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait
eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait,
mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le
roi, au risque de déplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de
la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle à la place des
Victoires. À la façon des madones italiennes, le dieu devait avoir
sous lui une lampe toujours allumée, en faveur des fidèles qui
viendraient y faire des prières ou suspendre des _ex-voto_. Ce
luminaire fut ajourné, pour ne pas déplaire à l'Église. La Feuillade
attendit. À sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un
souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait
de placer, sous le maître le fidèle esclave.

Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue. Il quittait peu
Versailles. Son sang s'était aigri. La violente politique de ces
dernières années, la violente alimentation qui le surexcitait, les
furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout
faisait fermenter en lui une humeur âcre. Les plus légères
contradictions, dans cet état de colérique orgueil, deviennent
horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux
contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait osé,--mais la nature
osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus
qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie, cette effrontée
nature lui disait: «Tu es homme.» Elle se permettait de le prendre à
l'endroit par où tous sont humiliés. Il avait eu des tumeurs au genou
et avait patienté. Elle lui en mit une à l'anus. Nul remède, que
chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui
ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un
triomphe, une éternelle fanfare, pour glorifier l'opérateur hardi. Il
allait devenir, comme cet homme de Molière, _un illustre malade_, une
victime renommée, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais
il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette
attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant l'éclat de
cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et
s'enhardirait par le rire.

Dans un gouvernement tellement personnel, la chose était très-grave.
Un prince si cruellement contrarié au plus haut du triomphe même,
pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Louvois régna seul
(jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de
ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de
démolir les maisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le
prince de Condé, des fenêtres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses
vassaux, c'est-à-dire lui-même. Dans la banlieue même de Paris, au
village de Villiers-le-Bel (Élie Benoît, 903), deux cents charretées
de meubles furent enlevées, vendues par les dragons et par les faux
dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.

Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce au loin, dans
les vallées vaudoises? À l'armée de Savoie, Louvois en joignit une de
quatre mille hommes. C'étaient huit ou dix mille soldats contre deux
mille paysans. Visiblement, on voulait écraser. Pour comble, au moment
même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement
leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas,
voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se
croyaient gardés par leur innocence. À la vallée de Saint-Germain,
violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour
pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit
sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en
les piquant derrière de la pointe de l'épée.

Dans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient
amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.
Ailleurs, les généraux, le Français Catinat, et le Savoyard Gabriel,
oncle du duc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les
hommes, les envoient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les
vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que
faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla
méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On
prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la
boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir
les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres
assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route
aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours.
Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc); mais
la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la
tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour
qu'il fît le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria,
martyrisées, ayant épuisé leurs assauts, furent de la même paille qui
servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises
dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour
qu'on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des
bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut violé dans la mare de
sang.

_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire
leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les
égoïstes, diront: «Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands
traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs.» À
quoi nous répondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée
sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide,
c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux.--Souffre et
souviens-toi: _Memento._

Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles
furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger, qui
représentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profité du crime,
on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparaître.--Je n'ai pas
de gravures, mais je mets à la place ces tableaux véridiques des
martyres de 1686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin
lui ont été ouvertes, et l'on voit en tête de son chapitre XV les
preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire
semblant de douter.

Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne
s'éleva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne.
Tous étaient plus effrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le
succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million
d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi
l'unité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en
pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les
prendre. Elle ne les eût pas refusés, quand elle ne refusait pas l'âme
et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance
défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et
Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible,
éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût
repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique
(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu
avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire
du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la
Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On
en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment
même pour réduire sa marine, voulant en employer l'argent à amener
dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut
jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent
l'oeil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares
promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité
des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour
les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à
des peuples entiers l'élément de la vie, de la fécondité, a coûté
moins que ce joujou.

De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que présentait
la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir
arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion
nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades
sérieusement pour en venir là. Les curés étaient furieux. À
grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller à
l'église, où, sur des listes écrites, on les passait en revue. À la
conversion du Béarn, on fit une procession générale où on les fit
marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, décharges de
mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait à la fête. Ni la comédie
désolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que
vifs. On les mettait à genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,
quand il était question de les faire communier, les lèvres
contractées, les dents serrées, se refusaient; à peine on leur
fourrait l'hostie. Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne
pas se relever. Une femme, menée à la communion par les dragons, ne
parvint jamais à avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle eût
été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évader. Elle le fut en
effigie devant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. II, XIII,
387.)

Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étranges choses. De
résistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,
la douleur s'exaltait et les têtes malades semblaient dans un pénible
enfantement. État contagieux. Même les catholiques étaient troublés.
Dès que les temples furent interdits ou détruits, vers 1685, les
oreilles tintèrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers
minuit ou deux heures, ils éclataient. Et cela, non pas seulement dans
les montagnes des Cévennes où l'on eût pu y voir l'écho des chants
lointains de secrètes assemblées, mais à Orthez en plaine découverte,
en Champagne à Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y goûtait
une vague mélodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait,
pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les
certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)

On défendit sous peine de mille livres d'amende d'aller écouter ces
chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,
repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et
il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de
douleur planant par toute la contrée.

Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le
ciel, à la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux
d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-même et prêtre, commence
d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait;
son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant
parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait à
mi-voix, craignant l'écho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car
la montagne émue eût chanté elle-même, au rhythme des forêts de
châtaigniers battus des vents.

Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces
lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève.
Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait
rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opération immense et
difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le
fils de Lamoignon, Basville, fit dire à l'homme principal, un garçon
de vingt ans, le Cévenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il émigrait,
il emmènerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui
donna des guides qui le menèrent en Espagne aux pas les plus affreux
des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne
demandait qu'à partir, fut refoulé sur lui-même, sur les dragons, sur
les supplices. L'exaltation doubla. Bientôt les femmes tombèrent dans
des extases. Les enfants eurent des visions.

Qui aurait gardé sa raison dans ces extrémités terribles? L'un des
esprits les plus sévères du siècle, le fort lutteur contre Bossuet,
Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui, à cette entrée de la Hollande,
voyait, sans fin, arriver le naufrage, frappé profondément, parut
délirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur
Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les
épaules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la risée des siens.
Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbécile, firent frapper à sa
gloire la médaille ironique, où sa maigre figure, sous un chapeau de
quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait
dire: «Il est devenu fou.»

Voilà un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de dérision:
«L'Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance prochaine de
l'Église.» Il paraît le 16 mars 1686, précisément cinq mois après la
Révocation. Un de ses caractères singuliers, c'est qu'il frappe à la
fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de
Hollande. Trois signes ont annoncé que Dieu va se créer un peuple,
absolument nouveau: 1º la Renaissance, la subite éruption des
sciences; 2º l'imbécillité catholique, qui, tout en croyant que
l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le délire du roi de
France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et
se crée par toute la terre de furieux ennemis; 3º le fait étonnant,
inouï, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorité des
protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle
très-contraire à celui de l'Église primitive, où les persévérants
furent innombrables. Donc, Dieu veut abîmer ce peuple, s'en faire un,
renouveler la face du monde.

Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour
bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va
expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant
les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le
premier coup sera frappé en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689,
fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume
d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le
centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit
tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à
réaliser l'événement à la date indiquée.

Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner.
Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y
aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce
qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans
l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.



CHAPITRE XXV

TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPÉRÉ--LA DÉTENTE--LES
SUSPECTS

1686-1687


Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa
santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène
une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat
pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est
une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue
sur les biens.

Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les
chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À
la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement
qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,
plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive
allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi
à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le
haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une
grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, soeur du duc
de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de
Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait
ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se
lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande
chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi
l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de
Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire
élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas
Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs
et des Hongrois, n'y pouvait rien.

Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation
que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec
vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes
les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort.
Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour
se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène
violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on
signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À
Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À
Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier,
meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux
d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta
pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.

À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours
durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des
Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme
Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les
personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte
de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert,
qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels
enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le
plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la
nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des
hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit.
Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un
supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné
à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le
frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.

Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même.
L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut
faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais
de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des
bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y
consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant
retrouver les dragons chez lui.

L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération,
et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la
persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas
si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans
leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente
des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge
de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie
irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce
supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le
roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de
mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation
révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées
devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait
la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du
bourreau (Corresp. admin., IV, 373).

On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi
le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon
soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien
qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le
paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier
lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,
pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi
des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu
ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.

On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle était bien
tentée. Le roi, fort affaibli, était entouré d'une foule frémissante
dont les mains démangeaient. Le père la Chaise, tout désintéressé,
était moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une
feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bénéfices_, le maniement
complet de l'Église de France, la nomination aux évêchés, abbayes,
cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre
milliards.

Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des
fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait à vil prix. Pour les
non-émigrants, on pouvait par le zèle des dénonciations en faire des
émigrants, les dépouiller. Si quelques catholiques s'honorèrent en
sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément, dans
ce moment où tout était permis, se firent héritiers d'hommes vivants,
nièrent même les dépôts confiés. Un exemple, illustre en ce genre, est
celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,
en partant, avait laissé sa fortune, se fit scrupule d'être en
contravention avec les défenses du roi, se dénonça, et, ce bien
confisqué, il le reçut du roi en don.

Cela est beau, rare, héroïque. Mais sans s'élever à ces hautes vertus,
beaucoup s'enrichissaient par des spéculations fort simples. Madame de
Maintenon, personne de conscience, et peu intéressée, ne voit nulle
indélicatesse à acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans
une lettre souvent citée, elle engage son frère à s'établir grandement
en achetant de ces terres; elle prévoit, espère «que la désolation des
huguenots en fera encore vendre.»

Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commença à
réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et
d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les
personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait
libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutôt par
esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre
les frontières. Beaucoup sont embarqués pour l'Amérique, la plupart
conduits par des gardes aux portes du royaume, où on leur lit leur
bannissement, la confiscation de leurs biens.

Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens,
dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler
des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.
Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.
Déjà, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geôliers, les
soldats. Élie Benoît a religieusement consigné, dans son histoire, les
faits qui témoignent de la bonté que témoignèrent quelques dragons, et
d'autres gens de condition différente. À Metz, M. de Boufflers avait
d'abord montré quelque indulgence, mais il en fut réprimandé (E. B.,
909, 981).

Je dois à l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le départ
des Huber, devenu plus tard une gloire de Genève. Qui ne connaît les
trois, de père en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des
abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur ancêtre, dans son journal, fait
le récit suivant: «Nous arrivâmes, un soir, dans un petit bourg,
enchaînés, ma femme et mes enfants, pêle-mêle avec quatorze galériens.
Les prêtres vinrent nous proposer la délivrance moyennant
l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Après
eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue.
Je fis mettre tout mon monde à genoux, et nous prononçâmes la prière
que tous les fugitifs répétaient: «Bon Dieu, qui vois les injures où
nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter et de
les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux.» Ils
s'étaient attendus à des injures, à des cris; nos paroles les
étonnèrent. Nous achevâmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce
entendant, les femmes se mirent à pleurer. Elles lavèrent la boue dont
le visage de nos enfants était couvert, obtinrent qu'on nous mît dans
une grange séparément des galériens. Ce qui fut fait.»

Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruiné! Voilà ce que la
clémence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent.
Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se précipite à
la frontière. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une
barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les
femmes plus fidèles à leur foi. Elles restent enfermées aux couvents
ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie, à jamais
séparées de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris,
c'est pour porter leur épée au prince d'Orange. Le roi regrette alors
d'avoir été si bon; il referme les frontières, occupe les routes et
les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son armée à
garder ses sujets.

Du reste, la plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas
même le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent
mille qui partent, ce sont des gens aisés, pour la plupart. Les sept
ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.

Grand peuple infortuné, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le
Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le
Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient
dérobées à la pitié de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois
de fer qui ont pesé sur lui, lois imprimées, réimprimées aux temps de
Louis XV, et réunies alors dans un terrible Code qu'on n'eût qu'à
copier pour avoir les lois de 93.

De temps à autre, des lettres de ministres, d'autres actes
administratifs, nous montrent l'autorité civile réprimant faiblement
les aggravations arbitraires que le clergé ajoutait à ces lois. Il
sentait trop qu'il n'arrivait à rien, n'atteignait pas à l'âme. De là
une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses,
contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur
disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevés.
Si on les leur laissait, on les forçait de recevoir un enseignement
que la mère désolée croyait idolâtrique et de damnation. Il fallait
que l'enfant apprît et désapprît, eût deux dogmes et sût deux
langages.

On voyait aux églises, dans un coin réservé, sur des bancs séparés,
ces malheureuses familles forcées d'assister là, toujours sous le
regard. On les tannait d'offices indéfinis, de fêtes qu'il leur
fallait fêter. Malgré les défenses du roi, on en faisait, sur listes,
des appels continuels. Malgré le roi, encore, on exigeait sans cesse
qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduité à
faire des sacriléges.

La difficulté et l'angoisse étaient extrêmes aux grands moments de la
vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme,
étaient des crises d'inquiétude. On pleurait d'être mère. On avait
peur de naître. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment?
En alerte toujours et l'oreille dressée, comme le lièvre au sillon.
Cela dura cent ans, jusqu'aux premières lueurs de la Révolution.
Pendant tout un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes eut
plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_.



CHAPITRE XXVI

LES PETITS PROPHÈTES

1688


Le XVIIe siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï,
qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas après. C'est que tout un
grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur,
frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants,
sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient
des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.

Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est
victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu,
non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa
dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par
l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; l'enfant y
tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle
effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous
l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau!

Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants,
naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par
l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu
une condition de race. De là cette précocité étonnante de prédication.
Quant aux prophéties mêmes, elles étaient généralement vagues.
Seulement pour les circonstances présentes, le péril du moment,
l'arrivée des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en
avaient connaissance et en donnaient, presque toujours à temps, des
avis fort précis.

Fléchier et les autres peuvent rire de ce désolant phénomène, en faire
de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et
appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aisée à trouver,
c'est celle même dont ils sont coupables. Le désespoir fit ce miracle
affreux.

Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapporté cet
esprit de Genève, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint
école de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens
qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne
l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Fléchier et
ceux qui répètent ce conte, se démentent, étant obligés d'avouer que
la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les
chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce
populaire. À Londres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatiques y
auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anglais
charitable, n'avait écrit pour eux son _Théâtre sacré des Cévennes_
(1707).

Une difficulté plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment
l'inquisition d'Espagne, si cruellement persécutrice, n'amena pas chez
ses _Nouveaux chrétiens_ ce renversement de la vie nerveuse
qu'éprouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cévennes. Elle brûla par
milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui
désespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec la grossière
milice de ses familiers, atteignit de moins près l'existence
intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderne,
l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police à
laquelle rien n'échappe.

Le clergé du Languedoc eut à ses ordres l'administration habile des
élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville,
second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme
d'énergie peu commune, servit les prêtres mieux que s'il les eût
aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation;
d'autant plus cruellement, en pratique, il l'exécuta pour rester en
faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de
la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le
laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes
les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux
curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même.

Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village
avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de
biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre.
Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de
protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de
leurs surveillants ecclésiastiques.

Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne
pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que
les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le
catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble,
un supplice que l'on voulait lui infliger.

Cet ordre avait le privilége de mener les suppliciés à l'échafaud, de
persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des
martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur
batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du
Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi
âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron! c'était un dur
contraste. La terre même était indignée. On doit quelque respect à de
tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de
volcans éteints, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne
sais combien de fleuves, la bénédiction de la France, l'Hérault au
sud, l'Ardèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le
Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont
faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les
parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de
M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments
imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont que trop
aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont
frappés!

Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement
étaient des tribus pastorales, de moeurs très-pures, d'un caractère
fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique,
les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries
amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la
Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel
peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y
est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver
dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour
écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien
Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.

Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute
tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si
fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux
fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les
livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui
dire seulement: «Repens-toi!» (_Théâtre sacré des Cévennes._)

La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa
dispersion, encouragea à faire sur lui de cruelles expériences. Le
chef des missions, archiprêtre des Cévennes, le violent du Chayla, en
usa, abusa, longtemps à son plaisir. Il avait vécu en Orient dans les
pays d'esclaves, il avait amené à Versailles l'ambassade du roi de
Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. Né de noble
famille, il était de haute taille, de grande mine et guerrière,
insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrôle chez ces pauvres
sauvages, qu'il regardait comme un bétail, il ne se gêna guère. Il fut
tout à la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui
eût osé se plaindre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son
crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs maisonnettes,
dispersées par étages dans les hautes prairies, n'avaient ni défense,
ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) était la capitale
de ce terrible prêtre, d'où l'été il portait son quartier général dans
les terres supérieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorités.
Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves étaient fournies
de prisonniers et prisonnières qu'il dragonnait lui-même.

Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autorisés par
cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun, dans la gorge profonde,
gardé par ses torrents, faisait ce qu'il voulait. À la seconde année
(88), comble fut la mesure, le désespoir extrême, l'étincelle jaillit
de partout.

On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent
entendues du ciel. Elles résonnent encore, mais intérieures. Les
jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mêmes, ce mot
mystérieux: «Mon enfant!»

Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur,
voix de tendre pitié, en présence de si grands malheurs! Mais nulle
idée de résistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.

Cela éclate tout à coup sur une ligne de cent lieues, dans le
Bas-Languedoc, dans les monts du Vélay, et sur la Drôme en Dauphiné.
Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent
le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et défaillent,
tombent dans un sommeil extatique. Les yeux fermés, à travers les
soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppressé deux voix
diverses, un dialogue ardent. Tantôt la voix du ciel (_Mon enfant, je
te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantôt répond le peuple et
l'immense douleur: «Grâce! grâce! miséricorde!» Beaucoup de passages
bibliques, et le tout en français. Chose toute simple, la Bible
n'étant pas traduite dans nos langues du Midi.

La plus célèbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intéressante,
que Fléchier même, qui essaye de tourner en risée ces choses
douloureuses, ne peut s'empêcher d'en être touché. C'était une enfant
dauphinoise. À dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la
quitta plus. Le premier sang versé (près de Bordeaux), une grande
scène d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie
chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrépide
arrêtant court trois régiments, et défendant son peuple dans le
temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brûlant, peuple et
temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette
grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait
toujours. Son père, cardeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la
nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille,
chez la femme de son parrain. Ces gens étaient très-fiers de
l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté
héroïque. À peine elle eut quinze ans, que son coeur s'échappa; le don
fatal lui vint, l'extase, l'éloquence du rêve. Elle versa ses larmes
en prophéties.

On venait la voir de très-loin. Un avocat vint exprès de Grenoble,
l'observa et en fut ravi. Il a laissé une relation authentique.
C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliers, de
forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand
l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle
gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant
l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands
transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein.
Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait
d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et
languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la
lamentation de l'Église, torturée, exilée, aux galères, aux cachots.
Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait
à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait
angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait,
abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots
coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa
parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée,
qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté
merveilleuse. Tous criaient: «C'est l'ange de Dieu.»

Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on
l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point et lui dit
doucement: «Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront
bien mieux.» Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la
pénitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les
inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle
demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église? mais cette
délivrance, on pouvait l'obtenir de la bonté du roi. Le seul danger
était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea
sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout
le monde. Elle fut mise à l'hôpital; chacun la visita et on vit une
petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait
nullement de tels dons.

On ne peut trop le dire, à ce début, le point où s'accordaient Genève
et les Cévennes, les ministres et les inspirés, les raisonneurs et les
prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre
Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui
plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale
de 1683, et constamment il en adressa d'autres, très-touchantes, dans
l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il
une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin
par nos réfugiés de Suisse, il n'agit près de l'électeur que pour un
pacte défensif qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix.

Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée
agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance,
c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet.

Les effrontés apologistes de la Révocation, Maimbourg, Bruéys,
Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté.
Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de persécuter.

«L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les
princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui
soumettre les rebelles.» Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve
parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à
l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens,
pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce _droit_ de forcer la
conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athlètes
par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre
semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à
publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres
pastorales_, redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les
principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les
actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'échappe aux prises de Jurieu
qu'en s'enfonçant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la
nature, la pitié, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais,
pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès de
Guillaume, la révolution d'Angleterre et le grand changement de
l'Europe, coupent la voix au prélat altier.

Avocat de la force, la force vous échappe. Dieu la transfère ailleurs.
Rendez hommage au jugement de Dieu.

Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine,
arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les
arguments et les récits. On y lisait avidement les nouvelles de
France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des
galères, les saints confesseurs de la foi traînés au bagne, mourant
sous le bâton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait être
invincible. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaires, les
psaumes qu'on entendit chantés au ciel, les touchantes assemblées du
désert, les révélations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu,
allait au coeur des exilés, les exaltait au sacrifice.

Ils donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le
peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille,
ils le jetèrent dans cette loterie.

De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiés, si pauvres, donnent le
tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous
les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments
invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnèrent surtout,
c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa
flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en
passant le détroit, sentait de son côté bien autre chose que l'appel
de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple
immolé des Cévennes aux vallées vaudoises, et des Alpes au Palatinat.



CHAPITRE XXVII

RÉVOLUTION D'ANGLETERRE

1688


Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'étaient prêtes pour l'événement.
C'est ce qui ressort invinciblement du très-beau récit de Macaulay. On
y sent à merveille le changement qui s'était fait en Angleterre de 78
à 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 était fort
attiédie. C'était déjà un grand peuple éclairé, calme, occupé
d'affaires, surtout de la grande affaire qui était de profiter de la
décadence de la Hollande. Jacques, papiste obstiné, et, comme tel,
exclu du trône, n'en avait pas moins été bien reçu par l'Église
anglicane. Celle-ci enseignait l'obéissance à tout prince, «fût-il
Néron même.» On était bien loin du temps de Milton. Sidney, si récent,
était oublié. L'affaire de Monmouth et sa cruelle répression nuisit à
Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies,
pour le roi la victoire.

Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant
jasé dans les cafés de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir.
Tous les partis étaient blasés. Ce peuple très-avancé et qui avait
passé par tant d'événements et de discussions, qui avait un trésor
d'expériences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, était
très-fatigué quant aux forces de la volonté. Il savait et voyait, mais
voulait peu, agissait peu.

Loin de se défier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait voté un
gros revenu permanent, et lui avait arrangé à souhait les corporations
électorales. À chaque pas qu'il fit contre les libertés publiques, il
lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, où se
ralliaient tous les tièdes, les douteurs qui se croyaient des esprits
forts, c'était le beau mot: _Tolérance_, suppression des lois
restrictives, l'indulgence et la liberté.

_Indulgence_ pour remplir l'armée, la flotte, de catholiques dévoués au
pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus
du droit divin, pour qui le roi est la loi même.--_Indulgence_ pour
appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_
pour mettre les Jésuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour
un centième du peuple, _liberté_ d'opprimer le reste.

Les catholiques étant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les
appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il
dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon
le rite anglican. Mais l'Église établie ne fut pas dupe de ces
avances. Il dut se chercher des alliés ailleurs, s'adressa aux
puritains, et parvint en effet à s'en concilier quelques-uns, tant
les haines étaient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du
Jésuite Pètre, ignorant et ambitieux, à faire le pas hardi. En Écosse
d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre
les catholiques et les dissidents modérés. De même en Angleterre (mars
87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutôt: «Sauf la décision des
chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.»

Pour soutenir cela, il remplissait l'armée de catholiques et même
d'Irlandais. Il fit des catholiques évêques. Il osa même, pour
terrifier l'Église anglicane, ressusciter la commission ecclésiastique
d'Élisabeth, qui devait s'enquérir de la conduite des évêques et faire
au besoin leur procès. Acte agressif qui leur donna le courage de la
résistance. Ils refusèrent de lire aux églises la Déclaration
d'indulgence, furent arrêtés, mais absous par le jury, avec
applaudissement général. La nation était fort aigrie, quand une
grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prévu, donna
la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant supposé.
Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer l'Angleterre, à chasser son
beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin
1688).

Ces sept hommes étaient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle
était mécontente, mais cela allait-il à faire une révolution? il n'y
avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du
reste, il n'y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans
une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du
pays était telle, qu'une seule ville pouvait arrêter tout. Cette
ville n'eût été rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait
d'appui pour la république contre la royauté possible de Guillaume que
l'alliance de la France.

Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti
français. Au premier moment furieux de la Révocation, on avait saisi,
dragonné, même des étrangers, des Hollandais. Réclamation de la
Hollande. Le roi répond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas
naturalisés, mais gardera ceux qui ont pris qualité de Français.
C'étaient des gens attirés par Colbert pour ses manufactures. Ils
n'avaient guère prévu que toutes ces caresses aboutiraient à la
dragonnade.

Autre grief. Pour décourager l'émigration, l'ambassadeur d'Avaux se
fit une police à la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des
réfugiés leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui
devaient leur venir de France. Un certain Tillières s'était fait
l'hôte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient
dénués, il les plaçait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il
savait tout, mandait tout à Paris. L'émigrant, parti pour Bruxelles,
s'en allait tout droit à Toulon. On surveilla Tillières, on surprit
ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se
laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'échafaud.

Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand
pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il
irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par là en
grève soixante mille pêcheurs. Nos réfugiés profitèrent de
l'irritation populaire. En longue file, habillés de deuil, ils
allèrent prier les états généraux d'intercéder pour leurs familles,
restées en France à la discrétion des dragons. Ce fut une grande
scène, ils se mirent à genoux, pleurèrent abondamment. Cette
supplication publique, continuée de rue en rue, de maison en maison,
entraînait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'émotion devint
une violente fureur quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes,
établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui
livrât. L'honneur national en frémit, tout le monde demanda la guerre.

D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les préparatifs que commençait
Guillaume, écrit au roi qu'il doit faire marcher son armée sur
Maëstricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage.
Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par
d'Avaux aux états généraux qu'il regardera tout mouvement contre
Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa
protection le cardinal de Furstemberg, son électeur de Cologne.
Défense à la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou
sur le Rhin.

L'orgueil de Jacques fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il
s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans
apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un maître, que
ses bons amis les Français, une fois débarqués en Angleterre, ne s'en
iraient pas aisément. Le roi eût dû ne pas s'arrêter à cela, le
protéger malgré lui, du moins par une flotte qui barrât le détroit et
arrêtât Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, éloigna
cette idée, reporta le roi vers l'armée, et l'amusa à l'idée de la
conquête du Rhin. Le Dauphin, général en chef, et sous lui le duc du
Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voilà le projet qui
charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller à
Maëstricht, où le bâtard n'eût pu briller.

Le roi n'avait désormais en Europe d'autre allié que Jacques. Il avait
contre lui et protestants et catholiques, spécialement le pape. Les
évêques, les Jésuites même, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le
roi contre lui. Défensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive.
Il était tout entier à cette vieille petite question de Rome. Elle ne
pesait guère, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne
comptait plus. Louis XIV eût pu le laisser vieillir doucement et
marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son Église française
lui porta à la tête. La gloire d'avoir martyrisé un million d'hommes
le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur
l'orthodoxie même, faisant faire par l'avocat général Talon un
réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du
Jansénisme, et comme soutien de Molinos. Il n'était que trop vrai que
ce grand docteur en dépravation avait été approuvé en 1674, sous
Clément XI, par le maître du sacré palais (le censeur personnel des
papes), que, de plus, il avait été toléré par Innocent XI pendant dix
ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans
Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et
espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent,
honnête, mais borné, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un
bon prêtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour
qu'en 85 le pape se décida enfin à le faire arrêter. Le procès fut
étrange. On brûla des disciples, et on emprisonna le maître. Sa
lâcheté, l'aveu qu'il fit de ses saletés personnelles, lui
conservèrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en
robe jaune et pour être enfermé. On n'enferma pas sa doctrine,
répandue partout désormais avec la honte de Rome, qui l'avait si
longtemps acceptée, honorée.

Le pape le plus austère du siècle fut atteint de ce coup. D'autant
plus fière était l'Église gallicane, d'autant plus durement le roi
traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne à Furstemberg. On lui
prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Le roi se fit maître chez
lui. Une ambassade armée y entra solennellement pour maintenir le
droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur hôtel, et
qu'Innocent, très-raisonnablement, eût voulu supprimer.

Voilà la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en
Allemagne, un archevêque malgré le pape. Son armée, en quarante jours,
a les succès les plus rapides. Les deux frères, le Dauphin et le petit
duc du Maine, bien menés par Vauban, assiégent et prennent
Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg,
qui est mise à contribution. À la gauche du Rhin, Boufflers prend
Worms, Mayence et Trêves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son
électorat. Tous ces succès arrivent coup sur coup. Le jour de la
Toussaint, la cour était à la chapelle. Vif émoi: «Philippsbourg est
pris.» Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis ému,
le coeur paternel gonflé de la gloire de ses fils, il se jette à
genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.

On eût eu lieu de pleurer autrement. Guillaume était parti. Cela
s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se
cache pas. Lui-même, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
Louvois s'obstinait à croire que tout cela était une feinte, qu'il
descendrait en Normandie. Il fit même démolir les travaux que Vauban
venait de faire à Cherbourg, de peur qu'on ne s'en emparât.

Guillaume débarqua à Torbay (15 nov. 88), et fut bientôt en possession
d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un
froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut à Exeter, personne ne vint
à lui. Son manifeste, combiné pour plaire à l'Église anglicane, aux
tories, aux vieux royalistes, avait ajouté de la glace à celle qui
déjà était dans le pays. Il venait, disait-il, défendre le
protestantisme, mais pas un mot pour le parti avancé du
protestantisme, presbytérien ou puritain. Les anglicans, auxquels il
s'adressait, quoique fort mécontents de Jacques, penchaient plutôt
pour lui, lui revenaient, gagnés par ses concessions, et ils lui
restèrent jusqu'au bout.

Heureusement, l'armée de Guillaume était ferme. Elle était précisément
forte par cet élément calviniste qu'il répudiait en Angleterre, je
veux dire par nos huguenots, les frères des puritains. Je m'étonne que
M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois
nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son
aînesse dans la liberté, n'avoue pas noblement la part que nos
Français eurent à sa délivrance.

Dans l'énumération homérique que l'historien fait des compagnons de
Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Suédois,
Suisses, avec le détail pittoresque des armes, des uniformes, tout,
jusqu'à trois cents nègres à turbans et plumes blanches que de riches
Anglais ou Hollandais ont derrière eux. Il ne voit pas les nôtres.
Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas
honneur à Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite,
poudreux, usé, troué.

Tels quels, présentons-les ici. Les chefs du génie et de l'artillerie
sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi
des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux
cent cinquante hommes, sont Français, très-redoutable troupe, pleine
de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui,
dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un
escadron français de cavalerie.

Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres.
Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment
d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir
les noms dans Weiss).

Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la
place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois
plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés,
les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait
attendre dix jours, vingt jours ou davantage.

Macaulay ne cache pas l'extrême indécision de l'Angleterre. Il avoue
que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui
l'armée navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moitié des Lords,
le tiers des Communes_.

Ce tiers se serait augmenté, car l'Église anglicane était pour lui, le
pressait de rester. Guillaume eut tout à craindre. Le sens de la
famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, détrôné
par son gendre, sa fille aînée, trahi de la cadette, trahi du frère de
sa maîtresse, Churchill, malmené dans sa fuite et houspillé par les
marins, cela touchait beaucoup.

Quand il rentra à Londres, si misérable, on le reçut encore en roi et
on sonna les cloches. S'il n'eût pris peur, n'eût fui encore, il eût
pu donner ce spectacle d'une assemblée partagée par moitié, d'une
nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les
rejetant tous les deux.

Il est fort curieux de voir avec combien de difficultés, de façons, de
grimaces, le Parlement avala la dure pilule que présentaient les
whigs, avec combien de peine il fut traîné à l'acte glorieux qui
fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la liberté publique.

On ne sait pas vraiment si l'opération se fût faite, sans une
maladresse insigne de Jacques, qui, de France, écrivit à l'Assemblée
de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux
traîtres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. «Il annonçait à
ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rétablissaient, il
n'en pendrait que quelques-uns.»

Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient encore.
Ils votèrent _à l'unanimité_: Plus de roi papiste;--_à la majorité de
deux voix_: Point de régence (c'eût été un moyen indirect de continuer
Jacques et le droit divin). Enfin, _à la majorité de neuf voix_, ils
votèrent la grande hérésie, déjà votée par les Communes, reconnurent
qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_.

Ce contrat (idéal? historique? il n'importe guère pour la vérité
éternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit très-bien:

«Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne
de succession. Nul remède n'eût été trouvé (les préjugés étant si
forts) contre l'éternelle conspiration du pouvoir.»

Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand traître depuis un
siècle était la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire
catholique, les succès de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de
Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coupé, et avec lui le droit divin,
le dogme de l'hérédité.

Si la monarchie se refit dans la quasi-hérédité que voulaient les
Anglais, ce fut cependant sur la base posée par Sidney et Jurieu,
l'élection primitive et le contrat social.

Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai
que pour rassurer la dévotion politique des Anglais, inquiète de tant
d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espèce
de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique
cérémonial, toutes les comédies surannées et les mascarades gothiques.
La jeune liberté naquit sous un masque de vieille.



CHAPITRE XXVIII

ESTHER--LE PALATINAT--LES CÉVENNES--APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX

1689-1690


Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par
jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande
distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho
affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux
dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait
les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser
par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.

Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à
Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi
l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa
majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre
le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des
rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint
bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques
Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation
permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques
courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour,
sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un
million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.

On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions.
On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la
France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de
Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux
attendrissement d'_Esther_, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent
le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute
de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce
de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de
coeur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la
Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon
et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur
innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le
premier éveil des jeunes coeurs. Cent choses fines ou passionnées,
passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi,
gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque
pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les
plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez
les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot
émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au
tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir
qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.

Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que
nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour
la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques,
d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il
demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes.
C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce.
Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la
Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise
de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des
peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès
février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de
l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi,
pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême
épuisement.

Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille
hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs
qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout
l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes.
Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la
férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des
dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75,
qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on
fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait
avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres,
vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la
neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein
champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées
qui se sauvaient sans savoir où.

On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer
la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper
Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur
(autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.

Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du
désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties
avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la
mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit
pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il
prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en
le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois soeurs, avertis
par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction
paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles
était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller,
prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au
père, qui bénit Dieu.

Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée,
descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un
capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait
tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les
soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les
brûler, leur fait grâce et chante un cantique.

Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec
un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les
gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez
un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils
repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est
tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le
supplice.

Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche
du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de
paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante
blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à
Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les
montagnes.

Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs
catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre
peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu
dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres.
Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante
les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne
connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et
appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils
fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant
quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»--«Nous ne pouvons
mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de
chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait
les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le
beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en
tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes,
qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup,
d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du
château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les
femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de
fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et
jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs,
assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force,
et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes
sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts
restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui
soulevait le coeur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups
de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les
entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur.
Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet
affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans
Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)

Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les
dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non
sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où
le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres
dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup
mortel.

En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages,
les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la
polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet,
dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes
à l'Église, à la royauté. Son livre des _Variations_ a paru en 88; il
y ajoute en 89 celui des _Avertissements_. OEuvres superbes
d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si
l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines
plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du
Rhin, le râle des mourants des Cévennes.

Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du
coeur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie
puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par
Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir
du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et
fécond.

Regardons-les aux prises.

Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient
l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers
chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que
le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a
beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours,
disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église,
modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de
nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit
vraiment procède par évolutions successives.

En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le
christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances
injustes, exige le silence et la résignation,--bref, damne la liberté.
Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est
évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond
même du dogme. _Le salut par un seul_, c'est le dogme chrétien, et
c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont
repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides,
irréfutables, de Bossuet.

Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour
l'homme, _mais non pour le chrétien_, lié par l'Évangile. Milton ne
reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien
Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si
net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la
liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non
héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et
tempérée des trois pouvoirs.

Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit.
Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des
siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien
plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux
Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour
supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service
d'énerver l'élan des Cévennes.

Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers
chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop.
Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils
l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs,
qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et
il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il
pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui
prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que
même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit
sur nos enfants, que même le pouvoir _absolu_ (qui parfois sort des
circonstances) n'est nullement _sans bornes_. La conquête ne fait pas
droit. Le peuple ne peut qu'_engager_ la souveraineté, mais elle lui
retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il
leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le
détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.

La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la
_paternité royale_ et de l'_État famille_, les sophismes usés de
Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens.
Il croit l'embarrasser en lui demandant _où et quand_ le contrat s'est
fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près
celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés
du triangle _qu'autant qu'il aurait vu des corps_ triangulaires. Que
de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à
l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle.
En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne
tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à
l'antiquité de ce fait.

Si les Anglais ont dit très-justement: _Notre glorieuse Constitution_,
ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le
tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut
posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit
invariable qui toujours avait existé.

Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon
sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire,
l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble
rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est
le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont
religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.

C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et
décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec
l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon
le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser
d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait
plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus
Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes
une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même?
(_Lettres_, III, 377.)

Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale,
économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La
liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe
et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la
pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque,
croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la
foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient
subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants,
humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs
femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent
conserver la foi.

Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution
protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa
Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte
Liberté politique en sa déclaration des droits.

L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation
a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du
continent le livre de Jurieu: _Les Soupirs de la France esclave_, qui
paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet
1690.

Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien
devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour
tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la
terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même
oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux.

Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par
l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les moeurs
du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux.
À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.

Que de choses aussi il ignore. Que de _soupirs_ étouffés, contenus,
eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu
mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout
est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on
traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de
bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les
bourgeois enlevés, et forcés de _gâcher_ pour les maçons, de porter la
hotte et de faire le mortier.

Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant
étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en
est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent
de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche
est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon,
savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels
accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner
la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé,
mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on
eût abusé.

À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle
est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et
prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du
langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et
la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête
l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans
un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel
Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son
livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé
par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne
suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés
par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) _protégés_,
ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille
enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il
tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et
consomption.

Qu'il faudrait ajouter encore au livre des _Soupirs_, si l'on parlait
encore des autres classes, des parlementaires, par exemple.
Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même
au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des
nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais
sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous
l'hermine? La justice est évanouie!

Où aura-t-il écho, ce livre des _Soupirs_, dans la servitude
envieillie?

Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les
expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des
successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires
héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (_lisez_
filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours,
voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la
liberté.

À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des
millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa
vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait
des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de
Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur
ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.

La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne
revenait au bon sens.

Le candide Vauban, bon coeur, vrai patriote, qui (hors son positif
terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer
tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait
fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs
temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite
cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de
l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la
misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.

Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des
fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop
dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se
constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition.
C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve
«qu'on fait son devoir de la religion catholique.»

Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les
plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid
orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu
l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre,
un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle
guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se
rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies.
Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe,
c'était toujours aux dépens de la France.

Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un
modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée
(août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible,
malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait
incroyable est: _La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et
pasteur des Vallées._ Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine.
Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur
faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup
sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une
poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt
mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.

Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne
rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États
généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse,
ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un
cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de
fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre
avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en
France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il
déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit
David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il
pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix
mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui
la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous,
excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre,
des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?

Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt
dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant
nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de
laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.

Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis
sous les yeux de Schomberg.

La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient
devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur
donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en
France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre
qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de
l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.

Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin
de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent
pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?

La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par
l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est
la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais
d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la
rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première
charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués.
Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire
et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser
dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.

La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la
capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient
inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais
en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides
énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions,
sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de
Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces
ressources immenses ne furent pas employées avec génie.

On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le coeur.

Ce politique, de coeur haineux, ingrat, étendait à la France la haine
qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il
eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement
combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez
nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les
tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion
par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu.
Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan
avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il
trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains
anglais.

Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan,
touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant
que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve,
de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus
en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour
le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la
constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à
affermir les pesantes aristocraties locales.

Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans
une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises
n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il,
du vasselage normand des vieilles lois. Votre _Habeas corpus_ garde
mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et
de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation
était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean _sans
terre_ se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait
l'empire du monde.

Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande
sympathie pour la démocratie calviniste.

À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils
souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français
à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos
officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume,
versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.

Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu,
dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un
foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande,
les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints
pour convoquer en Languedoc les États généraux.

Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste
moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne
secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent
tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie.

Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de
gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande soeur, émancipée,
aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de
Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus
tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?

Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage,
insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les
yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément
sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à
se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre
abandon la fit telle.

En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une
guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté,
on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés.
Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur
des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la
baïonnette meurtrière.

On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste
en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne
reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces.
Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.

Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour
eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse,
obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens
tués pour lui.

Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix
d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur
indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.

Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils
avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté
la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne,
l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur
voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par
Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de
la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin
porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze
millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et
Waterloo).

On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies
vers la patrie.

De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des
puritains qui a fait l'empire d'Amérique.

De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur
l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel
triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration,
s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux _arbres de la
Révocation_, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque
année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et
pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS


NOTE I.--LA COUR, MADAME. 1661-1670.

Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la
Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui
témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et
au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait
avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances
atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine
plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême
délicatesse. Tout y est, rien pour l'oeil grossier. Quand on lit et
relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles
d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre
de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu
grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande
Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les
résultats, plus nettement que dans mon récit:

1º _Madame n'avait point de confesseur_ (Montpensier, année 1670).
Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin
d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle
barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était
pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle
n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha
la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une
vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la
tristesse (Cosnac).--2º La Vallière, fort simple d'esprit, née pour
l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les
jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade,
etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de
la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et
Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame,
alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus
hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes?
Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les
dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière,
comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne
luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu
dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de
Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle
que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient
hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame,
se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À
ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux
dévots le service d'attaquer la pièce de l'_École des femmes_; les
marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut
que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.

En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même.
Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi
amoureux de sa soeur (belle-soeur, c'est la même chose au point de vue
canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question
obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme
et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel
père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent
jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait
s'y tromper. C'étaient les moeurs du temps, et même chez les plus
grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en
citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses
contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame
Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de
complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824).
Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins
Molière, et Tartufe restera Tartufe.

Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière
électrique qui éclaire, de part en part, _le D. Juan quinze jours
avant l'arrestation de Vardes_, et la révolution de cour qui chassa
les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier
enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre)
dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou
avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient
l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le
coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se
remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le
triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5
octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes
le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville).
Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le
9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là,
une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une
grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.

Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent,
intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu,
aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et
donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait
inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance,
fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères
morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes
plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire:
Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle,
n'eût risqué Tartufe;--Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque,
Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de
Madame;--enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus
vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent
fidèles, comme les amants de son esprit.


NOTE II--POLITIQUE

La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des
grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si
justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur
l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci
sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de
Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces
écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient
tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement.
Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert
voulut, mais _ce qui se fit réellement_, ne pas donner seulement les
mesures générales, mais _les innombrables mesures exceptionnelles_ qui
les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands
établissements de Colbert _ne durèrent pas_, croulèrent avant sa mort.
La _Correspondance administrative_ (éditée par M. Depping) dément à
chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est
mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on
a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de
celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque
toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire
n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit
périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine
n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire,
souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (_Louis XIV et le
Démembrement de la Belgique_, Bruxelles, 1850). On ne peut que
respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.--La
politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'_Histoire
secrète du cabinet autrichien_, par M. Alfred Michiels (1859). Je
l'avais citée inexactement dans ma _Fronde_, ne la connaissant encore
que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il
doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos
jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le
système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et
mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et
le sera en toute langue.

Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la
prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de
Pélisson, intitulé: _Mémoires de Louis XIV._ Le roi certainement en
endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite _de sa
main_. Mais on sait que _sa main_, c'était le bonhomme Rose, son
faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du
roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident
d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine lire
et écrire_» (_Mag. de librairie_, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il
avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher
intrépidement dans les grandes choses,--de l'intérieur contre
Colbert,--et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni
Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en
était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante
sécurité.--Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique,
qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué
parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais,
dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et
les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe;
je parle des prêtres et des maîtresses.--On a dit à tort que les
femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des
ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour
madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit
manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de
Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère
Vivonne, le _Gros Crevé_, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame
de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si
elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en
Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.--La critique n'a pas
commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est
de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi
n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête
de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux
fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien
du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà
de 1666 _les belles années_ de ce règne. Voir Bonnemère, _Histoire des
paysans_.--Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en
1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de
soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en
préparant de l'argent pour ces voleurs. _Archives de France._
_Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers_, L, 387.


NOTE III.--JANSÉNISME.--COUVENTS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
LOUVIERS.

On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers
temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question
fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être
exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de
voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la
France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le
cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et
pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au
commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare
indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal,
les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer,
et _auraient soutenu_ la Grâce (le christianisme même) _contre le
Saint-siége_. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la
vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et
c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête,
dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent,
moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là
leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que
leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier
parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au
profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve
marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité
de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.--Avec tout
cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une
impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le
jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change
sur les moeurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme
Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière
et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le
siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc.
Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph
nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement
par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la
triste lumière éclate partout.

Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des moeurs de ce siècle
peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:

1º _La femme est sacrifiée au mari_ par la casuistique, qui, d'après
une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la
génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au
plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle,
l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du
père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.

2º _La fille est sacrifiée._ On crée pour elle d'abord des ordres
assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines,
Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient
plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la
distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze
parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue,
pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse.
Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné).
La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille
devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche,
brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du
directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le
célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les
saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie
cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère
leur martyre, le disaient à leurs soeurs, à leur confesseur, à la
Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On
lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une
religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte
Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie,
_Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était
âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur
laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de
scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût
son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent
russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres,
le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient
pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes,
croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être
pur purifie. Le peuple les appelait en riant les _sanctifiées_
(Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V.
le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions
triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la
figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de
Louviers, en trente ans, le premier, David, est _illuminé_ et
molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit _par le diable_
et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'_ange_. Rien
de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire
naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une
circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à
bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph
pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital:
Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son
interrogatoire, etc., 1652, in-4º, Rouen (Bibl. impériale, Z anc.
1016).--La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle
il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien,
ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa
dictée l'histoire de sa vie.

Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on
la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des
vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres
breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au
diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un
monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une
dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie.
La dame voulait que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle
consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea
la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui
l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique
origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre
bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le
_Fouet des paillards_ (V. Floquet, _Parl. de Norm._, t. V, 636).
Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la
pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son
innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de
Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à
l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à
seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son
âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire
dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait
plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait
à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine
intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller
l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil,
tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les
pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur
dépravation (p. 41 et _passim_). Elle s'en éloigna, resta à part,
dehors, obtint de devenir tourière.

Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui
parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle
était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant
croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il
l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade
lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et
il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en
eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime.
Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux
plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit
enceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient.
Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son
activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts,
avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On
a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités
de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser
l'une l'autre.

Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au
rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon coeur,
disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après
ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»

Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur
laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus
tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou
avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.
13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
devinrent les nouveau-nés.

Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il
exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il
mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au
jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu
essayait alors une réforme des cloîtres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres
surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on
chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin
furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel
fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la
mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des
deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.

L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable.
Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de
la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.

Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son
diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un
éternel _in pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle
attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune
chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun,
vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort
clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention
persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept
jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation
qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la
ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur
Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La
mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les
torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets
qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une
des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.»
On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le
magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la
soeur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre
sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir)
qu'elle allait jeter dans le trou.

Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent
couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença
une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il
y en avait six _possédées_ qui eussent mérité correction. Dix-sept
autres, les _charmées_, étaient des victimes, un troupeau de filles
agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont
réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques
surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La
première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une
verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le
caractère surnaturel des possédées. _Elles prédisent_, d'accord, mais
ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent
pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut dire le départ de la Vierge).
_Elles savent le grec_ devant le peuple de Louviers, mais ne le
parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles font des sauts, des
tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait
un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est
vraiment _contre nature_, c'est de dire des choses sales qu'un homme
ne dirait jamais.

Ce que Madeleine dit des moeurs immondes et de la vie contre nature
des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable
quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie
constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur
ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes,
on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur
lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la
mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la
terreur ecclésiastique.

C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine.
Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans
la langue: _la reine est si bonne_.» Cette bonté donnait au clergé une
chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu,
évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du
magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix
gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais
celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux
pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait
pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un
titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à
Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts,
ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et
son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver
que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art
humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui
étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier,
ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une
brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le
clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces
choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine,
il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil,
distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
réplique qui constatait leur infamie.

Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son
ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'_in pace_ épiscopal de
cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la
cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les
ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait
crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de
linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était
troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux
prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de
tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le
pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au
trou de l'_in pace_, menacer, commander, et la confesser malgré elle,
lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne
mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'_in
pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum
d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.--La lumière entrevue,
un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir.
L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au
coeur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées,
vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En
vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper
la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça
le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna,
saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour
comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coeur
n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore,
une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui,
malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse,
venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un
ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des
rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave
l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le
retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il
ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle,
les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du
suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats
du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un
démon?), qui la réservait pour le crime.

Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de
lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes
qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât?
Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait
encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en
prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).
Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.
Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.
Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel
signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle
avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements
restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le
replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la
misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre
qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui
avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à
Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut
appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point
d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer,
d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps,
des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la
confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses
persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il
advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi
liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes
exercistes, a chanté ce triomphe dans sa _Piété affligée_, burlesque
monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il
croit défendre. Dans mon volume de la _Fronde_, à propos de Loudun,
j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des
anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.

La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction
morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisit la Sodome de
Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;
2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois
par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses,
pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il
fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à
brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable
à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il
fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son
cadavre, resta aux prisons de Rouen.

       *       *       *       *       *

J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes
n'éclatassent plus. Le principe de l'_impunité ecclésiastique_ (sauf
le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est
non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les moeurs
suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la
séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la
Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet,
dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procès, ayant
été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de
France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en
possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même
originales. On y trouve: 1º aux manuscrits, un volume d'actes, de
fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la
relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (_Supplément
français_, 194, 250); 2º aux imprimés, les principaux mémoires publiés
pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284).

Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des
poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_,
comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de
Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers,
qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils
se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences
des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce
n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin
encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit,
nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En
1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre
cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche
déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome,
éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle,
à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685);
vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce
succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux
besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de
son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La
paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes
théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des
moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement,
immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son
fatalisme politique, a pétrifié l'État.--Spinoza, Hobbes et Molinos,
la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel
lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans
s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.


NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.

Les documents protestants de la Révocation méritent-ils confiance?
N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause?
Non. Ces documents sont hautement confirmés par la meilleure autorité,
celle de leurs ennemis. Les persécutions successives dont les
protestants sont l'objet de 61 à 83 (sauf un court intervalle) sont:--1º
_constatées par l'exigence des Assemblées du clergé_, qui n'accordait
au roi de l'argent qu'à ce prix.--2º Elles sont _établies par la série
des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont
pas là de ces lois simplement écrites, comme on en voit tant sous ce
règne. Ici, l'exécution est sérieuse, était surveillée dans chaque
localité par un corps très-puissant, dont la noblesse dépend pour avoir
part aux bénéfices, et dont la populace oisive reçoit chaque matin la
charité et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement exécutées,
mais aggravées en fait.--3º Les récits protestants, _loin d'être
exagérés, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons
d'ailleurs; ils épargnent souvent aux victimes, qui avaient survécu et
qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des détails
trop amers, de désespérants souvenirs.--4º Avec une modération
véritablement admirable, _ils fournissent des circonstances atténuantes
pour Louis XIV_. Ils établissent très-bien qu'il fut trompé, et
qu'indépendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait
dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantôt on lui
fit croire que le protestantisme n'était plus rien, qu'au premier mot
les protestants quitteraient «cette religion de dupes,» qui leur fermait
les places et tout avenir. Tantôt on lui fit croire, au contraire, que
les protestants étaient encore très-fanatiques, qu'ils enlevaient les
enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti armé,
etc. Il se laissait duper des récits les plus ridicules. Parfois on
émouvait sa sensibilité pour lui faire faire des choses cruelles. Par
exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y eût plus de sages-femmes
protestantes, on lui dit que, dans les accouchements où la mère était en
péril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mère; la petite âme, sans
baptême, partant, était damnée. Les protestants disent encore, en faveur
de leur persécuteur, que, sauf certains retours de cruauté dévote qu'on
provoqua chez lui par d'adroites piqûres (_Corr. adm._, IV, 295, 460),
sa tendance générale fut de modérer les fureurs ecclésiastiques. Ils
relèvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques
charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats même,
pour faire échapper les protestants, ou diminuer les sévices qu'exerçait
sur eux le clergé.

Voilà les quatre choses, très-graves, qui garantissent l'authenticité
de leurs récits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pièces insérées
dans Jurieu, employées dans Élie Benoît, ne sont nullement
littéraires, mais de simples procès-verbaux, des exposés naïfs,
trempés de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud
et sanglant, qui tombe là, qui saisit et qui trouble. J'ai cité dans
mon texte les terribles livres du forçat _Marteilhe_, de _Jean Bion_,
l'aumônier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_.
J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_,
avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller
du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la
_lettre de Marolles à sa femme_, insérée dans Jurieu (étonnantes joies
de la conscience! le paradis sur le banc des forçats!). Il y a aussi
une sérénité merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les
pieux galériens écrivent à des dames qui leur envoyaient des aumônes.
Nombre de détails intéressants se trouvent dispersés dans la _France
protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscité un
monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin
d'histoire protestante_, créé par l'honorable M. Read. Je regrette de
n'avoir pu louer autant que j'aurais dû le livre très-éloquent et
très-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du désert_. Ceux de MM. Coquerel et
Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mérite, me viendront
au XVIIIe siècle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie
essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les
dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intéressant.

Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit
de M. Dumont de Bostaquet; il appartient à un de ses descendants, qui
est aujourd'hui un dignitaire de l'Église anglicane, et qui l'a
communiqué à MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans
le _Lien_ un extrait dont j'ai profité. Rien de plus important pour
faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie,
chez des populations réfléchies, intéressées, prudentes. Grande
opposition avec le Midi et l'exaltation des Cévennes.

Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de
réimprimer, est le récit d'un notaire, M. Olry. La scène se passe à
Metz, sous M. de Boufflers, l'honnête homme et le modéré, qui fut
accusé d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les
angoisses d'une famille respectable et intéressante, le père, la mère,
une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord
l'attente de la catastrophe, l'indécision, l'abattement. On perd du
temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on
ne peut. Tout à coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on
craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les
protestants terrifiés sont mandés devant Boufflers et l'intendant, qui
ne daignent même montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_,
pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot.
On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille
signent tremblantes. Mais elles restent désespérées. La famille ne
peut se décider à aller à la messe. Les Jésuites disent qu'elle
conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le père chez les
rôtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes
dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent
des chansons effroyables. Les dames ont tout à craindre. Mais un
secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se
passe. Puis, un officier, qu'elles ont logé l'autre année, a pitié
d'elles, emmène les dragons dans une autre pièce, et les enivre tout à
fait. Mais, avant, ils ont dit qu'après souper ils reviendraient
fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les
tables, toute la famille s'enfuit; le père chez un ami qui n'ose le
garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une
autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus à
craindre. Éperdues, la mère et la fille allèrent presque sous l'eau
passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunées
trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des
décombres. De là elles voyaient la chasse que l'on faisait aux
fugitifs, attrapés dans les champs, chargés de grosses chaînes de fer,
pour être expédiés à Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles
revinrent comme la bête qui se réfugie entre les chasseurs mêmes,
elles rentrèrent en ville. Un juif eut la charité de leur ouvrir la
synagogue, où elles passèrent une troisième nuit sur des dalles
humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptées, brisées aussi
du bonheur imprévu de retrouver le père, ne résistent plus, elles se
laissent mener chez un curé. Elles reçoivent de lui, en larmes, avec
horreur, «la marque maudite» qui seule pourra faire sortir les
dragons. Elles y rentrent. La maison présente un aspect désolant; tout
saccagé, brisé. Le lendemain la famille est forcée d'aller aux
églises, d'y entendre le catéchisme. Ce martyre ne sert à rien. Les
délations des Jésuites triomphent, le père est déporté. Sur la route,
en France et aux îles, il trouve de la compassion. Il se sauve aux
îles danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et
chère femme est perdue à jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un
couvent de Besançon.

Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvés,
il faut joindre les _registres et dossiers de la chaîne_ qui
généralement partait de Paris, et que possèdent les _Archives de la
Préfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que
bénédictine, et que le coeur seul peut inspirer, a exploré l'énorme
collection du Séquestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit
trois à quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait
par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analysés. Ce qu'il m'en
communique pour les années 1687-1690, est curieux. Nombre de bons
parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans
parenté, sans causes ni prétexte. Exemple, le cocher de Madame demande
le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc.
À Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicidé (V. Lemontey).--C'est
la curée. Et cela fait penser à une affreuse cour de Versailles, qui
existe encore, et où l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse
distribution des lambeaux aux chiens affamés. Petite, très-petite
cour, qui devait être un abîme de sang, comme un puits de carnage. Un
léger balcon intérieur permettait aux belles dames de regarder à
l'aise et d'en aspirer le parfum.


FIN DU TOME QUINZIÈME



TABLE DES MATIÈRES

                                                      Pages.

PRÉFACE

  MÉTHODE ET CRITIQUE                                      1


CHAPITRE PREMIER

  LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661           21


CHAPITRE II

  CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIÈRE.--LA TERREUR
  DE COLBERT                                              29


CHAPITRE III

  LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DÉVOT PRÉVAUT CONTRE
  ELLE.--MORIN BRÛLÉ. 1662-63                             45


CHAPITRE IV

  MADAME ET MOLIÈRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65.     63


CHAPITRE V

  MOLIÈRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665  76


CHAPITRE VI

  LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSÉCUTIONS,
  ENLÈVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666                        88


CHAPITRE VII

  CONQUÊTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667     103


CHAPITRE VIII

  GRANDEUR DU ROI.--CRÉATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRÊTÉ
  PAR LA HOLLANDE. 1668                                  117


CHAPITRE IX

  LA DÉBÂCLE DES MOEURS.--DÉPOPULATION DE L'EUROPE
  MÉRIDIONALE                                            125


CHAPITRE X

  MORT DE MADAME. 1667-1670                              136


CHAPITRE XI

  PRÉLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72             151


CHAPITRE XII

  GUERRE DE HOLLANDE. 1672                               159


CHAPITRE XIII

  GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET
  L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE. 1672-73                 176


CHAPITRE XIV

  L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DÉFENDENT LES PROTESTANTS.--MORT
  DE TURENNE. 1674-75                                    187


CHAPITRE XV

  LE SACRÉ COEUR. MADEMOISELLE ALACOQUE.--MOLINOS ET
  MADAME GUYON.--TRAITÉ DE NIMÈGUE. 1675-79              204


CHAPITRE XVI

  LES MOEURS.--QUIÉTISME ET POISONS.--LA BRINVILLIERS.--LA
  VOISIN. 1676-1679                                      219


CHAPITRE XVII

  CONQUÊTES EN PLEINE PAIX.--FONTANGES.--ASSEMBLÉE DU
  CLERGÉ.--PREMIÈRES DRAGONNADES.--BOSSUET. 1679-82      237


CHAPITRE XVIII

  MORT DE COLBERT.--MADAME DE MAINTENON.--EXÉCUTION
  MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS. 1683                    248


CHAPITRE XIX

  INFIRMITÉS ET MARIAGE DU ROI.--RÉVOCATION DE L'ÉDIT
  DE NANTES. 1684-85                                     261


CHAPITRE XX

  LES DRAGONNADES.--CONSTANCE ET FERMETÉ DES FEMMES.
  1685-86                                                276


CHAPITRE XXI

  HÔPITAUX.--PRISONS.--CACHOTS.--GALÈRES.--LES FORÇATS
  DE LA FOI.--LES FORÇATS DE LA CHARITÉ                  289


CHAPITRE XXII

  PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS.--LES REPENTIES.--LES
  NOUVELLES CATHOLIQUES.--FÉNELON                        303


CHAPITRE XXIII

  LA FUITE.--L'HOSPITALITÉ DE L'EUROPE                   318


CHAPITRE XXIV

  MALADIE DU ROI.--MASSACRE DES VAUDOIS.--ASSEMBLÉES
  DU DÉSERT.--PROPHÉTIE DE JURIEU. 1686                  330


CHAPITRE XXV

  TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION.--LES MORTS TRAÎNÉS
  SUR LA CLAIE.--LE ROI OPÉRÉ.--LES SUSPECTS. 1686-87    348


CHAPITRE XXVI

  LES PETITS PROPHÈTES.--LES CÉVENNES.--LA BELLE
  YSABEAU.--JURIEU CONTRE BOSSUET. 1688                  355


CHAPITRE XXVII

  RÉVOLUTION D'ANGLETERRE.--GUILLAUME ET NOS RÉFUGIÉS.--LA
  DÉCLARATION DES DROITS. 1688                           367


CHAPITRE XXVIII

  ESTHER.--PALATINAT.--CÉVENNES.--LES SOUPIRS DE LA
  FRANCE ESCLAVE, ET L'APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX.
  1689-1690                                              379


NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

  NOTE  I. LA COUR.--MADAME                              401

   --  II. LA POLITIQUE                                  403

   -- III. MOEURS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
           LOUVIERS                                      406

   --  IV. HISTORIENS PROTESTANTS                        417


Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





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