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Title: La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI (Volume 1 / 2)
Author: Beauchesne, Alcide de
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI (Volume 1 / 2)" ***

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(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)



LA VIE

DE

MADAME ÉLISABETH

SOEUR DE LOUIS XVI


Par M. A. de BEAUCHESNE


OUVRAGE

ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE

SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT

PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU

DE FAC-SIMILÉ D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS


ET PRÉCÉDÉ D'UNE

LETTRE DE Mgr DUPANLOUP

ÉVÊQUE D'ORLÉANS.


TOME PREMIER


PARIS

HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE GARANCIÈRE, 10

MDCCCLXIX

_Tous droits réservés._



MONSIEUR ET BIEN EXCELLENT AMI,


Vous venez de donner à votre beau livre de _Louis XVII_ une suite
digne de lui, en publiant l'histoire de Madame Élisabeth.

Madame Élisabeth, cette sainte, cette noble et douce figure, la plus
touchante peut-être de toutes les victimes de la Révolution, n'avait
pas été jusqu'ici assez étudiée ni connue. Son rôle secondaire, la
réserve modeste où elle se renferma toujours, le dévouement qui
enveloppa toute sa vie, l'avaient trop laissée dans l'ombre: on
n'avait pas vu d'assez près, ni dans le détail, ce qu'était cette
nature, ce coeur, cette âme, cette vie. L'ouvrage que vous nous
donnez, et que vous avez écrit avec cette sûreté de recherches qui
caractérise tous vos travaux historiques, sera sur cette Princesse une
véritable révélation.

Sans doute cette révélation ne jettera point sur sa mémoire
l'extraordinaire éclat que Marie-Antoinette reçut tout à coup de la
découverte de ses lettres authentiques. La fille de Marie-Thérèse
était d'une nature plus brillante, plus rare, on peut le dire, plus
royale, que la soeur de Louis XVI; car, quel qu'ait pu être, dans sa
première jeunesse, son goût pour les fêtes de la cour, rien n'était
moins frivole au fond que cette Reine: et quand elle fut touchée par
le malheur, on la vit s'élever tout à coup aux plus hautes sublimités
de l'héroïsme, et trouver tout naturellement, dans son coeur et sur
ses lèvres, de ces mots où l'on sent tout à coup l'accent d'une grande
âme.

Madame Élisabeth était d'autre trempe. Esprit moins élevé, moins étendu,
moins pénétrant peut-être, mais d'un très-grand et très-vif bon sens;
nature impétueuse, mais dominée et domptée par la piété; si innocente et
si pure, que la calomnie n'osa jamais s'y attaquer: la piété s'empara
d'elle, si je puis ainsi dire, et fut l'inspiration, la grande force de
sa vie. Et dès lors Madame Élisabeth devint une sainte, et c'est la
sainteté qui éleva son âme à des hauteurs où la nature seule n'eût jamais
pu la faire monter. L'amitié, où, après Dieu, elle se réfugia et se
concentra tout entière, suffit à son coeur. Ses lettres témoignent à quel
point elle fut tendre et fidèle à ses amies. Et quand vinrent pour sa
famille les grandes épreuves, son affection pour le Roi son frère, pour
la Reine, pour son neveu, pour sa nièce, devint ce dévouement qui fera à
jamais la plus belle gloire de cette Princesse. Quoique placée en dehors
des événements, et nullement mêlée à la politique, elle vit d'un coup
d'oeil étonnamment sûr la marche des choses, et ne se fit aucune illusion
sur le sort qui l'attendait elle-même, si elle restait auprès de son
frère; et elle y resta: rien ne l'en put séparer. Et dans toutes ces
terribles catastrophes, par lesquelles passa l'infortunée famille de
Louis XVI, elle fut toujours là, admirable de courage, et quelquefois
d'une incomparable grandeur. Dans l'affreuse journée du 20 juin, quand
mille piques étaient là menaçantes et qu'un canon était braqué dans
l'appartement du Roi, lorsque la foule, qui avait envahi les Tuileries,
réclamait à grands cris la Reine: «C'est moi!» s'écria Madame Élisabeth,
s'offrant aux coups elle-même à la place de Marie-Antoinette.--«Non; la
Reine, c'est moi!» s'écria Marie-Antoinette. Quelle lutte entre ces deux
femmes! Je ne connais rien non plus qui soit plus grand que la réponse de
Madame Élisabeth au président du tribunal révolutionnaire, à cette
question: «Qui êtes-vous?--Je me nomme Élisabeth de France,
répondit-elle, tante de votre Roi.» Voilà jusqu'où la sainteté avait su
élever cette nature. Son supplice fut tout ce qu'on peut imaginer de plus
odieux. Louis XVI eut des juges, Marie-Antoinette eut un procès; Madame
Élisabeth n'en eut pas: il n'y eut pour elle ni défenseur, ni témoins, ni
jugement. Elle fut traînée à l'échafaud avec vingt-trois autres victimes,
et exécutée la dernière. On fit tomber sous ses yeux ces vingt-trois
têtes; mais toutes les victimes en passant allaient s'incliner devant
elle, et les femmes lui baisaient la main. On dit, les contemporains
l'affirment, qu'au moment où cette angélique créature mourut, il se
répandit, comme il arrive quelquefois à la mort des saints, un parfum sur
toute la place Louis XV: c'est qu'en effet le plus pur encens venait de
monter vers Dieu pour l'expiation des crimes qui châtiaient alors la
France.

Telle fut celle dont vous venez de nous raconter la vie, avec ces
précieux détails, et ce style noble, grave et ému, qui donnent à vos
récits tant de prix.

L'histoire de Louis XVII a fait répandre à ceux qui l'ont lue bien des
larmes; l'histoire de Madame Élisabeth va en rouvrir la source.

Agréez, Monsieur et bien excellent ami, tous mes fidèles et dévoués
hommages.

                                          + FÉLIX, _évêque d'Orléans_.

Orléans, 23 décembre 1868.



AU LECTEUR.


J'ai raconté la vie d'un enfant à qui l'on a donné un numéro d'ordre
dans la série de nos Rois, mais auquel la captivité, la souffrance,
l'agonie et la mort ont seules constitué un règne dans nos annales.
J'ai dit les désastres de sa famille groupés autour de son berceau,
désastres plus tristes, plus profonds, plus complets que ceux des
victimes de la fatalité antique.

Aujourd'hui je continue la tâche que j'ai commencée: je pénètre plus
avant dans le sein de cette famille. J'y rencontre une existence qui
ne ressemble à aucune autre, une destinée à part dans les fastes de la
Révolution française, aussi bien que dans les malheurs de la maison
royale. Cette figure, placée au second plan, a été à peine aperçue par
les historiens de la Révolution, qui n'ont vu dans Madame Élisabeth
qu'une princesse recommandable par sa charité et son courage, et
forcément enveloppée dans les proscriptions de sa race. Mais sa
destinée pieuse et discrète, qui fuyait le bruit et cherchait l'ombre,
n'a été ni sondée ni étudiée par les investigateurs de cette époque,
occupés la plupart à exagérer la valeur des innovations politiques et
à dissimuler l'étendue des sacrifices par lesquels il a fallu les
payer.

J'ai essayé de montrer que Madame Élisabeth était d'abord une soeur,
la plus tendre des soeurs, la plus dévouée, la plus simplement
dévouée; mais comme ce rôle tout naturel n'implique que l'idée d'une
vertu facile, j'ai cru devoir la représenter aussi comme une
belle-soeur admirable, portant l'abnégation jusqu'à l'oubli
d'elle-même et le dévouement jusqu'à l'héroïsme.

J'ai eu aussi à la peindre comme une tante douée d'une vigilance
maternelle, éprouvant pour les enfants de son frère la tendresse et
l'affection d'une véritable mère, car, à l'instar d'Isabelle de
France, soeur de saint Louis, la vierge royale ne se maria pas, elle
ne voulut pas se marier, afin de rester près de son frère.

Elle ne vécut que pour Dieu, maître de son amour et de son âme;

Pour son malheureux frère, qu'elle voulut consoler;

Pour la femme de ce frère, plus infortunée encore, et dont elle
partagea les angoisses;

Pour leur pauvre fils, cette petite fleur flétrie dans le cachot du
Temple par l'haleine homicide de la Révolution;

Pour leur fille, qui seule devait sortir vivante de la tour du Temple,
et par conséquent recevoir d'elle ses dernières leçons[1].

[Note 1: Un contemporain de Madame Élisabeth, un témoin oculaire de
ses vertus, l'abbé Proyart, qui, dans les plus mauvais jours de la
Révolution, s'était retiré à Bruxelles, eut le sentiment de la haute
mission réservée par la Providence à Madame Élisabeth. En lui
adressant la _Vie de Madame Louise de France_, la pieuse carmélite,
livre qui allait chercher la pieuse captive dans la tour du Temple
après la mort du Roi et de la Reine, il lui écrivait la lettre
suivante, où éclatent d'une manière vraiment sublime le respect,
l'admiration, la vénération sans égale qu'inspirait Madame Élisabeth
au plus vertueux de ses contemporains.


«_À Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI._

»MADAME,

»Un ordre de la Providence, dont vous nous apprenez si bien à adorer
les justes rigueurs, ne me permet pas de m'honorer de votre agrément
en vous faisant hommage de la vie de Madame Louise. Mais tout me
répond, Madame, de l'accueil que recevra l'ouvrage, quelle que soit la
main officieuse qui se charge de l'introduire dans la solitude que
vous habitez. L'histoire d'une princesse chrétienne de la France,
d'une âme courageuse qui étonna son siècle par la générosité de son
sacrifice, et qui, déjà connue dans le monde par l'éclat de ses
vertus, devint plus célèbre encore dans la demeure obscure où l'esprit
de Dieu l'avait conduite, voilà, Madame, ce qui prête des
rapprochements qui, pour échapper aux yeux de la piété modeste, n'en
seront pas moins saisis avec l'intérêt le plus touchant par tous les
coeurs français. Vivez donc, ange de la France, digne émule de l'ange
du Carmel, vivez. Vivez pour vous, vivez pour la patrie; vivez pour
les têtes précieuses que le bon Louis vous recommandait en mourant.
Remplissez la tâche glorieuse que le Ciel vous impose, de perpétuer
les vertus héroïques dans la maison de saint Louis.

»Je suis avec le plus profond respect,

»De Madame Élisabeth

»Le très-humble et très-obéissant serviteur.

                                                    »L'abbé PROYART.»]

       *       *       *       *       *

Est-ce tout? Non, elle vécut encore pour ses amies, car elle en eut de
tendres et de dévouées. Nous ne la connaissons même complétement que
par sa correspondance intime, constante, familière avec les amies de
son enfance, qui demeurèrent les amies de sa vie entière.

Immobile au milieu de la transformation de la société, étrangère à la
politique, son royaume à elle fut celui de la charité. Cependant elle
devait être à son tour immolée par la politique... Je me trompe: dans
la progression fatale de violences et de crimes qui poussait une
époque en démence à surpasser l'attentat de la veille par le forfait
du jour, elle fut jetée sur l'échafaud par une démagogie en délire.
Elle fut la victime la plus innocente, la plus inattendue de la
Révolution. De tous les meurtres de ce temps, le plus inexplicable
comme le plus incompréhensible fut le meurtre de Madame Élisabeth. Les
événements qu'elle avait prévus l'émurent sans la surprendre. Elle
les jugea avec calme, elle les raconte et les explique avec sagacité à
mesure qu'ils se succèdent; elle en prévit les dernières et fatales
conséquences, elle les attendit avec une fermeté d'âme inébranlable.

Ma respectueuse et ineffable pitié pour d'augustes et innocentes
victimes ne m'empêchera pas de juger de sang-froid ceux qui les ont
immolées, et l'époque où se sont passées ces terribles tragédies. La
justice est un devoir, même envers le crime.

En étudiant de près les hommes de la Révolution, j'ai été frappé de
l'espèce de démence à la fois passionnée et raisonneuse sous l'empire
de laquelle ils agissaient: le plus souvent ils passèrent par
l'absurde pour arriver à l'horrible.

Il ne faut pas comprendre dans l'anathème porté contre les coupables
la génération tout entière. Les contemporains de ces catastrophes
inouïes eussent été disposés à se faire une idée fausse de notre
nation, si les prodiges de patriotisme et de vertu militaire accomplis
par l'épée de la France au delà des frontières n'eussent mis un
contre-poids moral aux sanglants holocaustes de la Révolution.

Les proscriptions, les incendies, les meurtres, les prisons gorgées de
victimes, les échafauds ruisselants de sang, nous eussent fait
regarder comme un peuple impie et cruel, si l'Europe ne nous eût vus
de plus près sur les champs de bataille. Ce jugement eût été injuste.
Il n'est point de nation, quelque civilisée qu'elle soit, qui ayant,
comme nous, vu briser en un moment tous les éléments qui l'avaient
constituée, s'étant séparée de toutes les traditions qui avaient
alimenté sa vie, ayant vu périr toute règle morale et tomber tout
frein religieux, condamnée par la désorganisation complète de la
puissance sociale, en face des factions organisées, à assister à
l'assassinat juridique de ses chefs légitimes renversés, mis à mort et
remplacés par les flatteurs de la populace et par les hideux
courtisans des clubs, il n'est pas de nation, dis-je, qui, placée dans
une telle condition, n'eût pas subi un excès aussi odieux.

L'Anglais, réputé plus sage, plus grave et moins inconstant que
d'autres peuples, avait avant nous donné au monde le funeste et
scandaleux exemple de la subversion d'un empire et du supplice d'un
roi mis à mort judiciairement. Il ne faut donc pas être surpris de
voir se reproduire cet acte d'iniquité dans l'histoire d'une nation
vive, inquiète et ardente, séduite et entraînée vers l'abîme par des
hommes dont quelques-uns à la perversité du coeur unissaient de rares
talents. Ce qui plutôt doit être aujourd'hui comme alors un sujet
d'étonnement, c'est de rencontrer dans un peuple si longtemps
encouragé à la mollesse et au vice par les indulgents sourires de la
philosophie, un fonds si grand et si inépuisable de courage et de
dévouement; c'est de trouver dans une société qui passait pour être
dégénérée, corrompue et athée, un ferment si puissant de vertu, de foi
et d'héroïsme. Tant il est vrai que si la Révolution de 1789 devait
étonner le monde par l'excès de ses crimes, la génération de cette
époque devait souvent l'étonner encore plus par l'exemple de ses
vertus. Au milieu des scènes les plus sanglantes apparaissent les
actions les plus généreuses accomplies simplement, et n'ayant souvent
pour témoins, avec Dieu, que le geôlier et le bourreau.

Que de traits de vertu héroïque, de dévouement et d'abnégation, à
opposer à tant d'actes d'ignominie et de cruauté!

Des filles séparées de leurs parents ont été vues aux genoux des
membres des comités révolutionnaires jusqu'à ce que la même prison les
eût reçues. En vain des commissaires émus de pitié pour leur jeune
âge, ou peut-être séduits par leur beauté, leur ménagèrent des moyens
de se soustraire à l'action homicide des lois. La piété filiale
réclamait la communauté de la cause, du jugement et du supplice.

Des serviteurs fidèles se sacrifiaient pour le salut de leurs maîtres.

Des grandes dames, comme madame de Tourzel, osaient affirmer leur
dévouement à la Reine jusque dans la cour de la Force, au milieu des
massacres de septembre.

À Nantes, madame de la Biliais, pendant la terreur qu'y faisait régner
Carrier, marchait à l'échafaud entre ses deux filles, dont la plus
jeune n'avait pas encore seize ans. L'aînée mourut courageusement sans
un soupir jeté vers la terre; mais la seconde, ce n'était encore qu'un
enfant, se prit à pleurer comme la captive d'André Chénier, et, se
retournant vers sa mère, elle lui dit en songeant à sa jeunesse: «Ô
maman, il faut donc mourir?» Madame de la Biliais se redressa à ces
mots comme la mère des Machabées. «Mon enfant, répondit-elle, regarde
ce beau ciel où nous allons tous être réunis.» Alors l'enfant gravit
d'un pas ferme les marches de l'échafaud, et elle mourut avec courage,
comme était morte sa soeur, comme allait mourir sa mère, la plus
malheureuse des trois, puisqu'elle mourut la dernière.

La vicomtesse de Noailles, conduite au supplice avec la maréchale de
Noailles, son aïeule, et la duchesse d'Ayen, sa mère, exhortait à la
résignation un jeune homme qui, dans sa rage contre les proscripteurs,
n'avait cessé de proférer des blasphèmes pendant le fatal trajet; le
pied déjà sur le sanglant escalier, cette touchante chrétienne se
tournait encore vers cet homme exaspéré pour lui demander le sacrifice
dont elle lui donnait l'exemple, en lui disant d'un ton et avec des
regards suppliants: «En grâce, dites pardon!»

Tandis que le christianisme produisait son immortelle moisson de
vertus, le stoïcisme antique se réveillait et jetait de beaux éclairs.
Madame Roland, ferme et intrépide sur la charrette, sereine et presque
souriante sur la guillotine, exhortait aussi, à son heure dernière,
son compagnon qui ne savait pas mourir. «Courage, monsieur!» lui
disait cette illustre païenne. Il n'y a que le christianisme qui nous
apprenne à dire: «Pardon!»

Des jeunes filles, comme Marie Gattey, entendant condamner à mort
leurs fiancés, criaient _Vive le Roi!_ afin de mourir avec eux.

Des pères, comme Loizerolles, donnaient leur vie pour leur fils[2].

[Note 2: La substitution de Loizerolles père à son fils n'est restée
un doute pour personne; Fouquier, dans son procès, fut obligé d'en
convenir, et il rejeta la faute sur son substitut Lieudon.

«La déclaration de Loizerolles fils sur le dévouement de son père,
rapporte M. Berriat-Saint-Prix, fut extrêmement touchante. Longtemps
il avait ignoré ce sublime sacrifice. Mis en liberté avec sa mère le 6
brumaire an III (27 octobre 1794), quelques jours après, il l'apprit
d'un ancien curé de Champigny, le sieur Pranville, d'abord enfermé à
Saint-Lazare, puis à la Conciergerie, et que le 9 thermidor avait
sauvé. «Embrassez-moi, dit Pranville au fils Loizerolles, nous sommes
deux malheureux échappés du naufrage. Savez-vous qui vous a sauvé la
vie? C'est votre père, et voici ses dernières paroles: _Ces gens-là
sont si bêtes, ils vont si vite en besogne, qu'ils n'ont pas le temps
de regarder derrière eux. Il ne leur faut que des têtes; peu leur
importe lesquelles, pourvu qu'ils aient leur nombre; au surplus, je ne
fais pas de tort à mon fils, tout le bien est à sa mère. Si, au milieu
de ces orages, il arrive un jour serein, mon fils est jeune, il en
profitera; je persiste dans ma résolution._»

»Loizerolles fils avait peine à comprendre un pareil dévouement. Le
lendemain il en eut la preuve. Traversant le pont de l'Hôtel-Dieu, il
vit son arrêt de mort affiché parmi plusieurs autres; cet extrait
était conforme au jugement du tribunal; le père condamné, c'était le
fils qui était resté dans cet acte. Avec la permission d'une
patrouille, Loizerolles arracha ce papier, et ce fut la première pièce
qui motiva sa pétition et celle de sa mère, qui furent accueillies par
la Convention. Devant le tribunal, la déposition de Loizerolles fut si
intéressante, si pathétique, que l'auditoire fondit en larmes, et que
le président se hâta de fermer le débat sur ce douloureux incident.»

  (_La Justice révolutionnaire._ Paris, Cosse et Marchal, place
  Dauphine, 1861, page 125.)

On sait aussi que Sallier père, président à la cour des aides, fut
condamné par erreur à la place de son fils, conseiller au parlement de
Paris, alors absent depuis deux ans. Une autre fois, ce fut un fils
qui fut immolé à la place de son père. M. et madame de Saint-Pern
figuraient bien sur la liste d'accusation sous la désignation de
Saint-Pern et sa femme, ex-marquis et ex-nobles, gendre et fille de
Magon de la Balue. Néanmoins, leur fils, encore presque enfant (il
avait dix-sept ans), fut, par ordre de Fouquier, extrait de la prison,
placé parmi les accusés déjà sur les bancs, et condamné le jour même,
sans avoir reçu d'acte d'accusation.]

D'autres, n'ignorant pas que les biens des condamnés pour crime
d'opinion étaient confisqués par la République, reculaient jusqu'aux
dévouements du paganisme antique, que la morale stoïcienne admirait,
que la morale plus sévère du christianisme réprouve, et n'attendaient
point leur jugement; comme l'infortuné Caubert[3], ils se donnaient la
mort dans leur prison, voulant conserver du pain à leurs enfants.

[Note 3: Ce trait de tendresse paternelle est rapporté dans les
_Mémoires de Lombard_, de Langres (tome Ier, page 120. Ladvocat,
1823). Non-seulement il n'a pas été contesté, mais la Convention, qui
en fut instruite, craignit que cet acte d'héroïsme ne trouvât des
imitateurs, et, par un décret du 29 brumaire, prononça la confiscation
contre tout prévenu qui se donnerait la mort.]

Des femmes, comme madame Davaux[4], comme Victoire Regnier, femme
Lavergne[5], Lucile Duplessis[6], réclamaient avidement pour elles
l'échafaud de leurs maris.

[Note 4: M. Davaux, ancien lieutenant général du présidial de Riom,
avait été arrêté dans cette ville, et devait être transféré à la
Conciergerie. Sachant le péril qui le menace, madame Davaux, qui n'a
contre elle aucun mandat d'amener, s'élance sur la voiture qui le
conduit à Paris avec d'autres prisonniers des départements. À leur
arrivée, elle obtient d'être enfermée avec eux, et elle partage le
sort de son époux.]

[Note 5: «Victoire Regnier, femme Lavergne, âgée d'environ vingt-six
ans, dit le _Dictionnaire des condamnés à mort pendant la Révolution_,
condamnée à mort le 11 germinal an II (31 mars 1794) par le tribunal
révolutionnaire de Paris comme contre-révolutionnaire, ayant crié
_Vive le Roi!_ dans l'une des salles qui précèdent celle de l'audience
du tribunal où elle venait d'assister au jugement de mort rendu contre
son mari, et afin de terminer ses jours avec lui.» (L. PRUDHOMME, t.
II, p. 316.)]

[Note 6: Veuve de Camille Desmoulins, âgée de vingt-trois ans, née et
domiciliée à Paris, «condamnée à mort le 24 germinal an II (13 avril
1794) par le tribunal révolutionnaire de Paris, comme convaincue
d'être auteur ou complice d'une conspiration tendant à troubler l'État
par une guerre civile, dissoudre la représentation nationale,
assassiner ses membres, détruire le gouvernement républicain,
s'emparer de la souveraineté du peuple et rétablir la monarchie.»]

Des prêtres s'oubliaient dans les cachots pour ne s'occuper que de
leurs compagnons d'infortune, apaiser leurs regrets, ranimer leur
courage et obtenir d'eux de marcher ensemble à la mort en chantant en
choeur des hymnes en faveur de leurs meurtriers.

Nous ne saurions compter le nombre des victimes innocentes et pures
qui s'offrirent à Dieu en expiation de tant d'erreurs et de crimes.
Parmi elles il en est une, la plus sainte et la plus pieuse de toutes,
c'est celle dont je me suis proposé d'écrire l'histoire.

J'ai souvenance que lorsque j'étais encore presque enfant, j'entendais
souvent les vieillards parler avec un pieux enthousiasme de Madame
Élisabeth. Au nom de cette femme angélique était attaché pour eux le
souvenir d'une perfection idéale. Je serais heureux si le simple récit
de son passage sur la terre était accepté comme un témoignage qui
confirme la juste appréciation de ces vieillards.

Depuis lors, dans toutes les circonstances de ma vie où j'étais
conduit vers les souvenirs de la Révolution, ma pensée ne cessait
d'évoquer avec un charme mélancolique cette douce figure qui
m'attristait tout ensemble et me consolait. Je souscris volontiers aux
admirations si légitimes qu'excite Marie-Antoinette, et je suis
disposé à croire que par son caractère aussi bien que par ses
souffrances et par sa mort, cette magnanime princesse demeurera une
des grandes figures de notre histoire; mais Madame Élisabeth, sans
parler autant que la Reine à mon imagination, m'inspire peut-être un
sentiment plus paisible de vénération et de recueillement. Les
contemporains de ces deux femmes éprouvaient pour elles, comme nous,
des sentiments différents.

L'esprit dénigrant de l'époque s'ingéniait à trouver à
Marie-Antoinette des goûts, des passions ou des travers qui la
rapprochassent des femmes ordinaires: c'est ainsi que l'envie, qui la
regardait d'en bas, se consolait de ne pouvoir nier sa beauté et sa
grandeur.

La personne de Madame Élisabeth n'apparaissait qu'au second plan, et
dégagée de cet éblouissant éclat qui environnait la reine de France.
Le dépit n'eut pas à lui supposer des faiblesses pour se venger de son
rang. Et nous-même, pour arriver à elle et pour la voir telle qu'elle
est, nous n'avons pas eu besoin d'écarter l'auréole de la puissance,
puis les nuages de la calomnie qui nous dérobent la fille de
Marie-Thérèse.

Louis XVI, la Reine et Madame Élisabeth ont eu à souffrir d'immenses
douleurs; mais ces douleurs eurent de même un caractère différent. Le
Roi a été méconnu, abandonné, trahi, insulté: sa mémoire a de nos
jours encore des accusateurs, des bourreaux même, car des feuilles
publiques se sont trouvées pour présenter l'apologie du crime du 21
janvier en glorifiant ses auteurs.

Marie-Antoinette a été en butte aux traits de la haine la plus
déloyale: elle fut à la fois attaquée dans ce qu'il y a de plus
frivole, l'amour de la toilette, du luxe et des fêtes; dans ce qu'il y
a de plus sacré, son honneur d'épouse; dans ce qu'il y a de plus pur,
dans son coeur de mère. La calomnie l'a poursuivie avec une fureur
persévérante qui ne s'est point arrêtée devant l'auréole même du
martyre.

Madame Élisabeth n'eut point à subir personnellement de tels outrages;
mais elle en fut témoin d'assez près pour en gémir. Tous les coups que
reçurent le Roi, la Reine, la Royauté dans leur puissance, dans leur
honneur, dans leur prestige, Madame Élisabeth les reçut dans son
coeur. Quant à elle, elle a été respectée par la plupart de ceux-là
même qui ne respectaient personne.

Il y eut aussi une différence entre les procès du Roi, de la Reine et
de leur soeur. Celui du Roi, qui depuis le 11 décembre 1792, jour de
sa première comparution à la barre de l'assemblée conventionnelle,
jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, avait duré quarante et
un jours, avait présenté le formidable spectacle d'un monarque vaincu,
déchu et prisonnier, en présence d'un tribunal de sept cent cinquante
juges, dont un grand nombre avaient d'avance résolu sa mort: procès
étrange, inique, où, en violant les règles de la justice, on en avait
parodié les formes.

Le procès de la Reine avait donné lieu à vingt heures de débats, et à
l'audition d'une multitude de témoins dont les dépositions, quelque
insignifiantes ou quelque odieusement absurdes qu'elles fussent,
accompagnées d'un amas confus de pièces non moins insignifiantes
qu'absurdes, avaient offert le simulacre d'un procès régulier.

Le procès de Madame Élisabeth ne présenta rien de semblable. Le
lecteur aura l'occasion de remarquer qu'on ne mit sous ses yeux aucune
pièce accusatrice; aucun témoin ne fut appelé à déposer contre elle.
Devant sa dignité, qui déconcerta ses juges, s'incline déjà la
postérité: la Révolution qui l'immola a rougi elle-même de l'avoir
frappée[7].

[Note 7: On sait que Robespierre lui-même, redoutant l'effet que
produirait la condamnation de Madame Élisabeth, s'y était vivement
opposé. Le soir même de l'exécution, passant avec Barère devant la
boutique de Maret, libraire au Palais-Royal, il y entra, comme il
faisait souvent, et tout en feuilletant quelques brochures nouvelles,
il demanda ce qu'on disait dans le public. Maret, connu par sa
bonhomie et sa franchise, lui répondit: «On murmure; on crie contre
vous; on demande ce que vous avait fait Madame Élisabeth, quels
étaient ses crimes, pourquoi vous avez envoyé à l'échafaud cette
innocente et vertueuse personne?--Eh bien, dit Robespierre en
s'adressant à Barère, vous l'entendez, c'est toujours moi..... Je vous
atteste, mon cher Maret, que loin d'être l'auteur de la mort de Madame
Élisabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce scélérat de Collot d'Herbois
qui me l'a arrachée.»

Déjà dans la séance du 1er frimaire (21 novembre 1793), aux Jacobins,
Robespierre avait fait rejeter une proposition d'Hébert tendant à
faire juger _la race de Capet_. Le mois précédent, le 7 brumaire (28
octobre 1793), ce même Hébert avait demandé, en pressant le jugement
des Girondins, que l'on traduisît aussi Madame Élisabeth au tribunal.
«On jugea Capet et sa femme, s'écria-t-il, et leurs nombreux complices
restent impunis. J'ai vu sur la soeur de Capet des traits qui peignent
sans réplique cette femme atroce; c'est elle qui accompagna son frère
à la revue des assassins du peuple, dans sa fuite et dans toutes ses
démarches contre-révolutionnaires; qui lui en souffla un grand nombre;
on sait qu'elle se défit de ses diamants pour les envoyer à l'homme
qui avait provoqué sur nous le fer et le feu; il est mille traits
d'elle qui devraient déjà l'avoir conduite à l'échafaud; on n'en parle
pas non plus, et sans doute on veut ainsi la soustraire à la justice,
à la vengeance du peuple.»

  (_Moniteur_ du 10 brumaire an II [31 octobre 1793], p. 162.)]

Ceux qui eurent à exprimer sur elle une opinion, quand sa destinée fut
accomplie, ne doutèrent pas que ses vertus ne fussent entrées dans les
conseils miséricordieux de la prescience divine en faveur de notre
pays. Ceux qui la virent dans la fleur de son jeune âge eurent une
intuition de sa sainteté. Lorsqu'un motif de piété la conduisait au
Carmel de Saint-Denis, où s'était retirée et où vivait, sous le nom de
Thérèse de Saint-Augustin, Madame Louise de France, sa vénérée tante,
c'était elle-même souvent qui y portait l'édification qu'elle y allait
chercher. Une religieuse de cette communauté, établie à Paris en 1807,
transférée à Autun en 1838, a écrit la vie de la Révérende Mère
Thérèse de Saint-Augustin, où nous trouvons ce paragraphe relatif à
Madame Élisabeth, sa nièce:

«Non contente, dit-elle, de venir souvent s'édifier des vertus de sa
tante, la jeune princesse aimait encore à participer à ses pieux
exercices et aux humbles fonctions de la vie du cloître. Étant arrivée
un jour d'assez bonne heure au monastère, elle témoigna le désir de
servir le dîner à la communauté; notre vénérée mère lui inspira la
pensée de remplir cet emploi dans les formes religieuses, ce qui fut
fort de son goût. S'étant donc rendue au réfectoire, au moment
indiqué, elle mit un tablier, et, après avoir baisé la terre, elle se
présenta à la porte de service: on lui remit une planche sur laquelle
étaient les portions des soeurs. Elle les distribuait adroitement,
lorsque tout à coup la planche s'incline et une portion tombe à terre.
Son embarras fut au comble. Pour l'en tirer, l'auguste prieure lui
dit: «Ma nièce, après une telle gaucherie, la coupable doit baiser la
terre.» Aussitôt Madame Élisabeth se prosterna, puis elle continua le
service sans aucun autre contre-temps.

»C'était une vraie jouissance pour notre vénérée mère de voir les
vertus de son auguste famille reproduites dans cette jeune princesse.»

Telle était cette vie si simple et cette destinée si mystérieuse, que
Joseph de Maistre a dit, en parlant _de la réversibilité des douleurs
de l'innocence au profit des coupables_:

«Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens firent dériver
l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et
qu'ils jugeaient utiles non-seulement aux vivants, mais encore aux
morts..... Les dévouements, si fameux dans l'antiquité, tenaient
encore au même dogme. Décius avait la _foi_ que le sacrifice de sa vie
serait accepté par la divinité, et qu'il pouvait faire équilibre à
tous les maux qui menaçaient sa patrie.

»Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment
naturel, quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par le raisonnement.

»Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de
la céleste Élisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de
sauver la France[8].»

[Note 8: _Soirées de Saint-Pétersbourg_, Lyon, Pélagaud, Jesne et
Crozet, grande rue Mercière, 36. Tome II, p. 146 et 147, IXe
entretien.]

Voici une autorité plus haute encore que celle de Joseph de Maistre.
L'auguste Pie VII était venu à Paris en 1804 pour sacrer l'empereur
Napoléon. L'abbé Proyart, l'auteur de la lettre à la Prisonnière du
Temple, que j'ai citée plus haut, vint mettre aux pieds du Souverain
Pontife cette même _Vie de Madame Louise de France_ qu'il avait offerte à
la soeur de Louis XVI. Le Pape occupait aux Tuileries le pavillon de
Flore, où avait résidé autrefois Madame Élisabeth.--«J'habite ici
l'appartement d'une autre sainte,» lui dit Pie VII en recevant de la main
de l'abbé Proyart la Vie de la grande carmélite; et il semble avoir ainsi
béatifié d'un mot ces deux Filles de France; l'une, morte sur les
hauteurs du Carmel; l'autre, sur les hauteurs de l'échafaud dont sa
vertu fit un Calvaire.

                                                               B.



INTRODUCTION.

DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XV.

23 MAI 1764--10 MAI 1774.

     Le Dauphin et la Dauphine, père et mère de Madame Élisabeth.
     -- Leurs nombreux enfants. -- Maladie du Dauphin, soins que
     lui prodigue la Dauphine. -- La reine Marie Leckzinska. --
     Lettre du roi Stanislas. -- Mot de la Dauphine, réponse du
     Dauphin. -- Celui-ci admis au Conseil d'État. -- Intérieur
     du Dauphin et de la Dauphine au palais de Versailles. --
     Chasse dans la plaine de Villepreux; M. de Chambors blessé à
     mort; le Dauphin, inconsolable, comble de bienfaits sa veuve
     et ses enfants. -- Il refait ses études, se livre à celle de
     l'histoire. -- Paroles du Prince à ce sujet. -- Son
     attachement pour le maréchal du Muy, pour M. de Lamotte,
     évêque d'Amiens. -- Séjour de la cour à Compiègne;
     conversation entre la Reine, l'évêque d'Amiens et le
     Dauphin. -- Les six soeurs du Dauphin encore vivantes. -- Il
     est question d'en envoyer cinq à Fontevrault; supercherie de
     la jeune Adélaïde pour ne point y aller. -- Retour des
     jeunes princesses après leur éducation. -- Leur célibat. --
     Le Ciel semble bénir l'union du Dauphin et de la Dauphine.
     -- Cinq fils et trois filles. -- Mort du duc de Bourgogne,
     l'aîné d'entre eux. -- Son Oraison funèbre. -- Le Dauphin
     s'occupe de l'éducation de ses autres enfants. -- M. de
     Choiseul, antagoniste du Dauphin. -- Leçon de morale donnée
     par celui-ci à ses enfants. -- Le Dauphin et la Dauphine
     viennent à Notre-Dame remercier Dieu de la naissance de
     Madame Élisabeth. -- Changement opéré dans la physionomie du
     Dauphin. -- Ce prince au camp de Compiègne, puis à
     Fontainebleau. -- Sa mort. -- Le duc de Berry, nouveau
     Dauphin. -- Prétendues causes de la mort du Dauphin. --
     Funérailles de ce prince. -- Effroi qu'il avait de régner.
     -- Louis XV dans son conseil, dans les affaires d'État et
     dans sa famille. -- La Dauphine s'occupe de ses enfants, et
     fait pour le jeune Dauphin un plan d'études qu'elle soumet
     au Roi. -- Mort prématurée de la Dauphine; regrets que cause
     sa perte. -- Elle est inhumée dans la cathédrale de Sens, à
     côté de son époux. -- Bruits auxquels sa mort a donné lieu.
     -- Présentation à la cour de madame du Barry. Les ducs de
     Choiseul et de Richelieu. -- Mariage du jeune Dauphin et de
     Marie-Antoinette d'Autriche. -- Fêtes de Versailles; malheur
     arrivé dans celles de Paris. -- Le Dauphin et la Dauphine
     inconsolables. -- Susceptibilité d'amour-propre;
     l'inexorable étiquette. Intervention de la noblesse. --
     Mariage de quatre princes de la famille royale. -- Louis XV
     au milieu de cette cour _printanière_. -- Aspect de la
     France. -- Opinion publique. -- Le clergé. -- Remontrances
     faites au Roi du haut de la chaire. -- Maladie de Louis XV;
     voeux pour sa guérison. -- Billet du Dauphin à l'abbé
     Terray. -- Mort du Roi. -- Ses funérailles. -- L'opinion
     publique.


Avant d'entrer dans la vie de Madame Élisabeth, il convient de
présenter le tableau de l'époque où Dieu la fit naître: sans cette
étude préalable, on ne comprendrait pas le temps où elle était
destinée à vivre et à mourir. Une appréciation de la situation de la
société française en 1764,--des détails sur l'intérieur de la famille
royale, et en particulier sur le père et la mère de Madame Élisabeth,
tels sont les éléments nécessaires de cette étude préliminaire.

Louis, Dauphin de France, fils de Louis XV, né à Versailles en 1729,
était doué des plus heureuses dispositions et d'une âme naturellement
portée à la vertu. Il avait montré dès l'enfance tant d'ardeur et une
assiduité si rare au travail, qu'il avait eu à cet égard autant besoin
de frein que les autres ont besoin d'aiguillon. Sa douceur, son
affabilité, l'élévation de ses sentiments, son asservissement au
devoir, en avaient fait un prince accompli. La Reine, sa mère, disait:
«Le Ciel ne m'a accordé qu'un fils, mais il me l'a donné tel que
j'aurais pu le souhaiter.» En 1745, ce prince, qui n'avait pas atteint
sa seizième année, accompagna à l'armée de Flandre le Roi son père et
eut la gloire de prendre une part, sous ses yeux, à la bataille de
Fontenoy. Des boulets avaient sillonné la terre à deux pas de lui.
«Monsieur le Dauphin, lui cria le Roi, renvoyez-les à l'ennemi, je ne
veux rien avoir à lui.» Le prince n'avait pas le temps de répondre, il
se battait. Marié peu de mois avant cette campagne à l'infante
Marie-Thérèse-Antoinette Raphaelle, fille de Philippe V, roi
d'Espagne, il perdit, au milieu de l'année suivante, cet objet de ses
plus tendres affections. Ce malheur le jeta dans un profond chagrin.
Enfermé dans son appartement, il se déroba à toute consolation et
s'isola de toute société. Mais la raison d'État, mais la prévoyance
dynastique ne pouvaient permettre au fils unique du Roi de pleurer à
loisir: elles avaient décidé que, malgré ses justes et douloureux
regrets, M. le Dauphin passerait à de secondes noces; et sans plus le
consulter on arrangea son mariage avec la fille de l'Électeur de Saxe,
roi de Pologne[9].

[Note 9: «Jeudi 9 février 1747, jour du mariage de M. le Dauphin, le
corps de ville de Paris a donné pour fête au peuple de Paris cinq
chars peints et dorés qui, depuis dix heures du matin jusqu'au soir,
ont fait le tour des différents quartiers de Paris.

«Le premier représentoit le dieu Mars avec des guerriers; le second
étoit rempli de musiciens; le tr. (_sic_) représentoit un vaisseau,
qui sont les armes de la ville; le quatrièm., Bacchus sur un tonneau;
et le cinquième, la déesse Cérès. Ils étoient tous attelés de huit
chevaux assez bien ornés, avec des gens à pied qui les conduisoient.
Tous les habillements, dans chaque char, étoient de différentes
couleurs, et en galons d'or ou d'argent. Le tout faisoit un coup
d'oeil assez réjouissant et assez magnifique, quoique tout en
clinquant; mais les figures dans les chars étoient très-mal exécutées.
Dans certaines places, ceux qui étoient dans les chars jetoient au
peuple des morceaux de cervelas, du pain, des biscuits et des oranges.
Il y avoit dans ces places des tonneaux de vin pour le peuple, et le
soir toute la ville a été illuminée.» (E. J. F. BARBIER, _Journal
hist. du règne de Louis XV_, t. III, p. 5.)]

Cette jeune princesse avait de la religion, du savoir, un caractère
très-distingué. Elle savait le latin et plusieurs langues vivantes.
Elle donna dès son arrivée à la Cour des preuves de l'élévation de son
esprit et de son coeur. Quand le Dauphin, la première nuit de ses
noces, entra dans son appartement, toute sa douleur se réveilla à la
vue de quelques meubles qui avaient été à l'usage de sa première
femme. La Dauphine s'étant aperçue des efforts qu'il faisait pour se
contenir, lui dit avec tendresse: «Laissez, monsieur, librement couler
vos larmes et ne craignez pas que je m'en offense; elles présagent au
contraire que je serai la femme la plus heureuse si j'ai le bonheur de
vous plaire, et c'est là l'unique objet de mon ambition.»

Cette alliance avait uni par des liens étroits deux familles qui
paraissaient irréconciliables. Sous le toit du même palais habitaient
en effet deux princesses de Pologne, filles de deux rois rivaux, et la
Reine pouvait dire à la Dauphine: Votre père a détrôné le mien. La
religion avait surmonté ces motifs de rancune et d'amertume. La fille
de Stanislas témoigna les meilleurs sentiments à la fille de
Frédéric-Auguste, et le roi détrôné une affection toute paternelle à
la fille de celui qui l'avait dépouillé de ses États. De son côté, la
jeune Dauphine triompha sans effort des situations délicates que
l'étrangeté de sa position pouvait faire naître. L'étiquette exigeait
que le troisième jour après ses noces elle portât en bracelet le
portrait du Roi son père. Le sentiment de la piété filiale, qui était
très-vif chez la Reine, aurait pu s'émouvoir à la vue du portrait de
Frédéric-Auguste, porté sous ses yeux comme une sorte de trophée. La
religion fut encore en cette occasion une excellente conseillère. Une
partie de la journée était déjà passée, et pas une personne de la Cour
n'avait osé adresser à la Dauphine un compliment sur la beauté du
bracelet. La Reine fut la première qui lui en parla. «Voilà donc, ma
fille, lui dit-elle, le portrait du Roi votre père?--Oui, maman,
répondit la princesse en lui présentant son bras, voyez comme il est
ressemblant!» C'était celui de Stanislas. La Reine fut touchée de ce
trait, elle en témoigna sa satisfaction à sa belle-fille, qu'elle aima
chaque jour davantage.

Le temps réalisa aussi le souhait que, dès le premier jour de son
mariage, la Dauphine avait formé dans la candeur de son âme: peu à peu
s'étaient adoucis les regrets de son royal époux, et leur union devint
aussi heureuse que féconde. Ils eurent d'abord, en 1750, une princesse
(Marie-Zéphirine), puis en 1751, un prince qui reçut le nom de duc de
Bourgogne.

La joie publique que causa cet événement fut suivie l'année d'après
d'une inquiétude tout aussi vive.

Le mardi soir, 1er août, le Dauphin fut attaqué d'un mal de tête et
d'une fièvre qui causèrent tout d'abord les plus vives alarmes. Bien
que la petite vérole ne fût point déclarée, les médecins soupçonnèrent
sa présence, et saignèrent le prince par deux fois. La petite vérole
se montra, mais sortit mal. Le Roi, qui était à Compiègne, arriva en
poste le 3. «Le Dauphin étoit comme en léthargie et à l'extrémité,
dit l'annaliste du règne de Louis XV; il y eut grande consultation.
Tout le monde sait qu'on ne saigne plus quand la petite vérole a paru.
Cependant M. Dumoulin fut d'avis d'une seconde saignée au pied; il dit
qu'il étoit vrai que M. le Dauphin pouvoit mourir dans la saignée et
qu'il n'en répondoit pas; mais aussi, que si on ne le saignoit pas, il
seroit mort dans une heure; que s'il supportoit la saignée il pourroit
en revenir. Cela fut dit sur de bonnes raisons: il y avoit là une
chance redoutable à courir. On demanda l'avis du Roi, qui dit: Si cela
est ainsi, qu'on le saigne.» M. le Dauphin fut donc saigné au pied, à
onze heures du soir, après quoi l'éruption se fit comme on le
souhaitoit. La Reine n'arriva qu'après ce moment critique: M. le
Dauphin alloit mieux, elle embrassa Dumoulin avant tout le monde. M.
Dumoulin, qui étoit transporté de sa réussite, et qui est gai avec
tout son esprit, quoique fort âgé, dit tout haut en riant: «Messieurs,
je vous prends à témoin que la Reine me prend de force[10].»

[Note 10: E. J. F. BARBIER, _Journal hist. du règne de Louis XV_,
Paris, 1851, in-8º, t. III, p. 398.]

Au milieu des soins les plus empressés que l'on prodiguait au prince, la
Dauphine s'oubliait elle-même, elle lui présentait tout ce qu'il prenait,
ne laissait à nul autre les offices les plus rebutants: sa tendresse les
estimait doux et faciles[11]. «Tout le monde, rapporte le Journal de M.
Barbier, est charmé de Madame la Dauphine, qui n'a pas quitté un instant.
M. le Dauphin ne prend ni bouillon ni autre chose que de sa main. Quand
on lui représenta d'abord le danger où elle s'exposoit, elle répondit
qu'on ne manqueroit pas de Dauphines, mais qu'il n'y avoit qu'un Dauphin.
Elle a banni toute cérémonie à son égard, et elle dit aux médecins et
autres qui sont là: «Ne prenez pas garde à moi; je ne suis plus Dauphine,
je ne suis que garde-malade[12].»

[Note 11: Mandement de l'évêque de Valence (Alexandre Milon), 29 sept.
1752.]

[Note 12: T. III, p. 399.]

Souvent même, pour que rien ne la gênât dans les soins que son coeur
lui dictait, elle était en robe de chambre et en tablier blanc. Les
médecins de la Cour, craignant, en s'en rapportant à leurs seules
lumières sur la maladie du Dauphin, d'être responsables envers la
nation d'une tête si chère, avaient appelé en consultation quelques
membres célèbres de la faculté de médecine de Paris, entre autres M.
Pousse, homme d'un grand mérite, mais ignorant les formes du monde et
n'ayant jamais mis le pied à la Cour. Frappé de la sollicitude
touchante que montrait au malade la femme qui le servait, il dit en se
retirant: «Cette garde est précieuse; ne vous défaites pas de ses
services.» Dès qu'il fut sorti: «Savez-vous bien, dit la Dauphine, que
je n'ai jamais été si fière: ce compliment du docteur m'honore, et je
ne veux pas cesser de le mériter. Décidément la faculté me flatte
depuis que vous êtes souffrant, car Sénac a dit l'autre jour qu'il
m'avait prise pour une soeur de charité.»

La position du prince s'améliora insensiblement et le quatorzième jour
il entra en convalescence. La famille royale retrouva le repos, et
l'union du Dauphin et de la Dauphine fut désormais d'autant plus vive
qu'elle avait été éprouvée. Leur appartement au château de Versailles
était situé au bas du grand escalier de marbre. L'appartement de la
Dauphine était de plain-pied avec celui du Dauphin, et venait en
retour dans l'aile gauche du palais qui est au midi[13]. Pour aller de
leur appartement dans le parc, ils passaient par la petite cour de
marbre et le vestibule qui est au milieu. Ils dînaient habituellement
ensemble et ils soupaient chez Madame Adélaïde, qui, se trouvant
l'aînée de leurs soeurs par la mort de Madame Henriette[14], était
devenue leur confidente et leur plus intime amie. Ils aimaient la
musique, et donnaient chez eux des concerts assez fréquents. Le
Dauphin y chantait quelquefois un psaume ou une hymne sacrée. La
solennelle gravité des chants religieux convenait à son esprit, et
cette préférence lui avait attiré plus d'un quolibet. Il était évident
que, sous le règne de Voltaire, le prince qui préférait un motet de
Haendel à une ariette de Philidor ne pouvait être qu'un esprit faible
et un imbécile.

[Note 13: PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de Versailles_.]

[Note 14: Morte à Versailles le 10 février 1752, portée à Saint-Denis
le 16 et inhumée le 24.]

La pieuse Reine de France, Marie Leckzinska, était souvent l'âme de
ces petites réunions sans apparat. «Je suis persuadé, lui écrivait le
roi Stanislas lors des fêtes bruyantes données à Fontainebleau, que la
quantité de monde vous ennuie, et que vous voudriez estre dans votre
sollitude de Versailles; mais songez donc que si le grand monde ne
vous plaist pas, vous plaisez à tout l'univers.»

La Reine ne se trouvait nulle part aussi bien que dans la société de
son fils. De son côté, ce fils si cher avait pour sa mère la plus vive
affection et le plus touchant respect. Il était sa joie dans le
commerce habituel de la vie, son conseil dans quelques affaires, sa
consolation dans tous ses soucis: elle ne manquait aucune occasion de
le dire elle-même. Elle avait l'habitude de se faire lire chaque matin
l'histoire du saint du jour. Le 11 juin, comme elle écoutait la
lecture de la vie de saint Barnabé, le Dauphin entra chez elle.--«Bon!
dit la Reine, voilà mon Barnabé!--Et pourquoi donc, maman, me
baptisez-vous de ce nom?--C'est que Barnabé, reprend la Reine,
signifie _enfant de consolation_.--Alors, que Barnabé soit mon nom,
continua le prince, il m'est doux de le prendre avec ses charges.»

À vingt et un ans, le Dauphin fut admis au conseil des dépêches, et à
vingt-huit, dans les autres sections du conseil d'État.

Jeune encore, il y fit admirer une haute instruction. Quoique la
position qui lui était faite dans une cour dépravée, et sous la
dépendance directe de son père, fût extrêmement délicate et difficile,
et ne lui permît guère de montrer ni les rares qualités dont il était
doué, ni les talents réels qu'il avait acquis, néanmoins la fermeté de
ses principes, son exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs,
l'étendue de ses connaissances théoriques dans l'art du gouvernement,
et par-dessus tout la simplicité de ses moeurs antiques, formaient
avec tout ce qui l'environnait un contraste accueilli comme une
espérance par la masse des Français, qui sentaient le besoin d'un
règne réparateur.

Mais quelque succès que pussent attirer au Dauphin l'élévation de ses
vues dans une assemblée politique, ou les grâces de son esprit dans la
société des gens du monde, il craignait de se produire; il aimait la
simplicité dans l'habillement et dans les manières; il préférait à
tout la vie de famille; il passait une partie de la journée dans le
cabinet de la Dauphine, lisant et écrivant, tandis que de son côté
elle s'occupait à sa musique ou à quelque ouvrage de broderie. Les
sentiments de confiance et d'affection qui régnaient dans cet
harmonieux intérieur du rez-de-chaussée de Versailles faisaient
l'étonnement des personnes qui habitaient les autres appartements du
château, en même temps qu'ils avaient la valeur d'une critique. Cette
intimité conjugale ne craignait pas de se montrer au dehors, et il
n'était pas rare de voir le Dauphin se promener avec la Dauphine en
lui donnant le bras, sur la terrasse et dans les allées du jardin de
Versailles. Tous deux se plaisaient dans cette résidence, berceau de
tous leurs enfants, et c'était plus par devoir que par goût qu'ils
accompagnaient le Roi et la Reine à Compiègne et à Fontainebleau, où
grand nombre d'invités se rendaient aux fêtes de l'été et aux chasses
de l'automne.

Ce seul mot de chasse d'ailleurs ravivait dans le coeur du prince le
souvenir d'un malheur qui fut un des tourments de sa vie. Le 16 août
1755, pendant que la cour se trouvait à Compiègne, il chassait au tiré
avec quelques officiers de sa maison dans la plaine de Villepreux, à
deux lieues de Versailles. À la fin de cet exercice, il voulut
décharger son fusil sur une compagnie de perdrix que les rabatteurs
venaient de faire lever: le coup porta dans l'épaule de son écuyer, M.
de Chambors, qu'une haie intermédiaire dérobait à son regard. Le cri
de douleur qui répondit à ce coup annonçait qu'un homme était blessé.
Le prince jette son arme et accourt vers l'endroit d'où part ce cri:
il voit un homme se roulant dans la poussière, il reconnaît M. de
Chambors, il le presse, il l'embrasse, il le conjure en pleurant de
lui pardonner. «Ce ne sera rien, Monseigneur», murmura M. de Chambors
pour rassurer le prince; mais celui-ci plein d'inquiétude avait déjà
mandé sa voiture: il fit immédiatement conduire son écuyer à
Versailles et appeler près de lui les chirurgiens les plus renommés.
Le Dauphin, en veste de chasse, la tête nue, les cheveux en désordre,
paraissait plus souffrant et plus défait que le blessé lui-même. Pour
l'arracher à son accablement, quelques personnes de la cour essayèrent
de dire à leur tour: «Monseigneur, ce ne sera rien; la blessure n'est
pas mortelle.» Mais ces mots, inspirés d'abord par le dévouement,
n'étaient répétés que par la complaisance: le prince le comprit. «Eh
quoi! s'écria-t-il, faudra-t-il donc que j'aie tué un homme pour être
dans la douleur!» Le Dauphin ne s'occupa que du blessé, et bien que sa
vue seule, comme il le disait lui-même, lui perçât le coeur, il allait
chaque jour voir son malheureux écuyer, s'assurer si tous les soins
lui étaient prodigués. Sa mort le jeta dans le désespoir. «Ô mon Dieu!
s'écria-t-il, il est donc vrai que j'ai tué un homme!» Et comme on
lui représentait qu'il n'était que la cause innocente de ce malheur:
«Vous direz ce que vous voudrez, répondait-il, mais ce pauvre Chambors
est toujours mort, et mort d'un coup parti de ma main: non, je ne me
le pardonnerai jamais.» Dès ce moment il renonça sans retour à la
chasse, quoique ce genre d'exercice fût nécessaire à sa santé.
Longtemps après, il disait encore: «J'ai toujours devant les yeux le
corps sanglant de ce malheureux Chambors.» Il combla de bienfaits sa
veuve et ses enfants, et les recommanda au Roi dans son testament[15].

[Note 15: Voir à la fin du volume les lettres du Dauphin et de la
Dauphine adressées à madame de Chambors, nº I.]

Plus que jamais recueilli en lui-même, il s'étonna de se trouver si
insuffisant en présence du fardeau de la couronne; il s'effraya des
lacunes qu'avaient laissées dans son instruction la faiblesse de
l'enfance, la dissipation de la jeunesse; il résolut de refaire ses
études, _de les reprendre en sous-oeuvre_, selon les paroles qu'il
adressa à l'évêque de Senlis. Il demanda particulièrement à l'histoire
ces graves leçons qui lui apprenaient à connaître les hommes et le
préparaient à les gouverner. «L'histoire, disait-il un jour à l'abbé
de Marbeuf, est la ressource des peuples contre les erreurs des
princes. Elle donne aux enfants les leçons qu'elle n'osait faire aux
pères: elle craint moins un roi dans le tombeau qu'un paysan dans sa
chaumière.» Aussi appliquait-il souvent à la position dans laquelle il
devait se trouver un jour les enseignements qu'il puisait dans ses
lectures. Au nombre de ses maximes, nous devons citer celle-ci: «Il
faut qu'un Dauphin paraisse inutile et qu'un Roi s'efforce d'être un
homme universel.»

Il apportait dans le choix de ses amis le même discernement que dans
le choix de ses études: il avait un tendre attachement pour M. le
comte du Muy, un des hommes les plus vertueux de cette époque. Un
jour, ayant trouvé sous sa main le livre d'heures de ce brave homme,
il y écrivit cette prière: «Mon Dieu, protégez votre serviteur du Muy,
afin que si vous m'obligez jamais à porter le pesant fardeau de la
couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leçons et ses
exemples.»

Le même sentiment d'estime l'entraînait vers Mgr d'Orléans de la
Motte, évêque d'Amiens, et lui rendait agréable le séjour de
Compiègne, où il avait l'occasion de le rencontrer.

C'était un des rares évêques, dans ce temps, qui devaient leur
élévation à la réputation de leurs vertus et à leurs travaux
apostoliques. Témoin de la peste de Marseille, il avait pris de Mgr de
Belzunce l'exemple qu'il eût lui-même dignement donné plus tard. Il
n'était jamais venu à Paris et n'avait jamais paru à la cour, quand il
fut nommé évêque d'Amiens en 1733.--Arrivé dans cette ville, il
signala son début dans la carrière épiscopale par une visite générale
de son diocèse, examinant avec attention les abus à réformer comme les
améliorations à introduire dans chaque paroisse, causant avec les
paysans et interrogeant aussi les enfants; il pourvut à l'instruction
de ceux-ci, en favorisant l'établissement des missions. Il retrancha
une grande partie de son bien-être personnel, afin de l'employer au
soulagement des indigents. Ennemi du faste et de la représentation, il
fit dans la sphère de l'Église ce que, quelques années plus tard,
Turgot essaya dans la sphère de l'État. Son esprit était aussi aimable
que sa raison était solide, et les jeunes philosophes étaient disposés
à lui pardonner sa foi vive en écoutant sa conversation enjouée.

Tous les ans, dès que la famille royale était installée au château de
Compiègne, la Reine y conviait l'évêque d'Amiens; mais le prélat
essayait quelquefois de se dispenser d'obéir, tantôt prétextant qu'il
n'avait pas d'habit court et que les tailleurs d'Amiens n'avaient
point appris à en faire à l'usage des évêques; tantôt invoquant les
rigueurs de l'âge, qui ne le rendaient propre qu'à figurer dans une
collection d'antiques. «Je crois, mon vénérable, lui dit un jour la
Reine, que vous devez voir dans notre cour une foule d'abus qui
échappent à nos yeux profanes.--Il en est un qui me frappe, répondit
l'évêque, c'est de m'y voir moi-même goûtant la consolation auprès de
Votre Majesté, au lieu d'être à la répandre parmi mes pauvres
diocésains.--Et l'habit court, reprit le Dauphin, croyez-vous que M.
d'Amiens ne l'ait pas sur le coeur?--Il est vrai, Monseigneur,
continua le prélat, que j'ai sur le coeur et que je trouve bien
indigeste qu'on veuille nous faire déposer ici _de par le Roi_ l'habit
que nous portons _de par Dieu_.» Heureux de trouver dans l'évêque un
complice et un défenseur de ses sentiments personnels, le Dauphin
dirigea l'entretien sur la répartition souvent injuste et partant
dangereuse des biens ecclésiastiques.

«Ce danger est plus grave qu'on ne pense, dit alors M. de la Motte; la
déconsidération de l'État entraîne celle de l'Église, quand le favori
du trône devient le scandale du sanctuaire.--En vérité, mon vénérable,
reprit la Reine, quand vous vous trouvez avec mon fils vous ne savez
plus que médire, et je commence à craindre qu'après avoir énuméré les
erreurs des rois, les fautes des gens d'Église, vous n'en veniez à
passer en revue les torts des reines.--Madame, répondit le prélat, le
plus grand tort que les reines puissent avoir sera toujours de ne pas
prendre en tout Votre Majesté pour modèle.--Oh! voyez donc, s'écria la
Reine, ce que c'est que respirer l'air des cours! Ne voilà-t-il pas
que l'évêque d'Amiens parle le langage des courtisans les plus
corrompus!»

«Ne pensez-vous pas, lui dit une autre fois la Reine, que les évêques
qui font des prières publiques pour écarter les fléaux qui affligent
leurs diocèses, devraient bien en ordonner aussi pour obtenir la
cessation du scandale occasionné par le déluge d'écrits licencieux qui
inondent la France?--Madame, répondit le saint évêque, si nous ne nous
adressons pas à Dieu pour lui demander cette grâce, c'est parce que
Dieu a chargé le conseil de Versailles de nous en faire jouir.--Voilà
parler en évêque, répondit le Dauphin: eh bien! demandez donc à Dieu
notre conversion.--Je me garderai bien, Monseigneur, de lui demander
la vôtre.--Il est vrai que sur ce chapitre, reprit le Dauphin, je sais
assez à quoi m'en tenir; mais combien d'autres points sur lesquels
j'aurais besoin de conversion! Aussi ne craignez pas de prier pour moi
plus que pour personne, quoi que vous en dise la Reine, qui ne demande
que pour elle, ajouta malicieusement le Dauphin.» Et la conversation
durait longtemps avec ce même abandon[16].--M. d'Orléans de la Motte
avait cinquante et un ans lorsqu'il fut nommé évêque. Quelqu'un
s'étonnant devant lui que cette dignité, conférée souvent dans ce
temps-là à de jeunes ecclésiastiques, lui arrivât aussi tard: «C'est
que, répondit-il, quand le Roi a une faute à faire, il la fait le plus
tard qu'il peut[17].»

[Note 16: Vie du Dauphin, d'après l'abbé Proyart et le Père Griffet,
par Henri de l'Épinois, p. 121.]

[Note 17: Louis-François-Gabriel d'Orléans de la Motte, né à
Carpentras en 1683, sacré évêque d'Amiens le 4 juillet 1734, mourut en
son diocèse, dans sa quatre-vingt-douzième année.]

Le Dauphin avait eu huit soeurs: six étaient encore vivantes. Deux
jumelles nées avant lui, Louise-Élisabeth, qui avait épousé don
Philippe, infant d'Espagne, duc de Parme; et Henriette, morte à
Versailles le 10 février 1752; quatre venues au monde après lui,
Adélaïde en 1732, Victoire en 1733, Sophie en 1734, et Louise en 1737.

Le cardinal de Fleury, effrayé des dépenses que devait causer au
trésor royal l'éducation de tant de filles de France, conseilla au
Roi, au mois d'avril 1738, d'en envoyer cinq à l'abbaye de Fontevrault
et d'en donner la surintendance à madame de Mortemart, abbesse de
cette maison. Louis XV, qui aimait tendrement ses filles, hésitait à
prendre ce parti: cependant il s'y résigna. Il en coûtait aussi
beaucoup à la Reine de voir ses filles s'éloigner d'elle. Adélaïde,
qui n'avait guère que six ans, manifestait de son côté un grand regret
de partir. On lui indiqua, dit-on, un moyen de rester à Versailles.
Chaque jour ses deux soeurs aînées allaient voir le Roi au sortir de
la messe. Elle se mit une fois à leur suite, se glissa devant son
père, lui baisa la main et se jeta à ses pieds en pleurant. Le Roi,
qui ne savait pas résister à un témoignage de tendresse, se mit à
pleurer lui-même: Adélaïde ne partit pas.

Les princesses demeurèrent à Fontevrault jusqu'à l'âge de quatorze à
quinze ans. Madame Victoire en revint au mois d'avril 1748[18];
Mesdames Sophie et Louise ensemble, en octobre 1750[19]. À cette
dernière date la Cour se trouvait à Fontainebleau, qui sembla
s'embellir et s'égayer de la présence de ces jeunes visages, dont
Barbier nous donne l'esquisse dans son Journal:

[Note 18: «Madame la maréchale de Duras et autres dames ont été la
chercher. Elles ont trouvé en chemin un détachement de la Maison, et
le 24 du mois, le Roi et M. le Dauphin ont été au-devant d'elle la
recevoir à l'étang du Plessis-Piquet; de là, ils l'ont conduite à
Versailles.» (BARBIER, _Journal du règne de Louis XV_, t. III, p. 32,
in-8º, 1851.)]

[Note 19: «Le Roi les a embrassées l'une et l'autre, pendant un quart
d'heure même, en pleurant comme un bon père de famille, bourgeois de
Paris.» (ID., _ibid._, t. III, p. 176.)]

«Madame Victoire est assez grande, formée, assez puissante, plus jolie
qu'autrement, les yeux beaux, plus brune que blanche, et fort
enjouée[20];

[Note 20: IDEM, _ibid._, t. III, p. 32.]

Madame Sophie est grande, belle princesse, ressemble au Roi et est
assez sérieuse; Madame Louise est plus petite, moins blanche, fort
jolie néanmoins, gaie, de l'esprit; c'est elle qui porte toujours la
parole[21].»

[Note 21: _Journal de Barbier_, t. III, p. 180.]

Ces princesses, qui faisaient l'ornement du trône de France,
semblaient prédestinées à lui créer au dehors de puissantes alliances.
Il n'en fut rien: on s'était étonné de voir l'aînée d'entre elles
s'allier modestement au troisième infant d'Espagne: on fut bien
autrement surpris de voir ses nombreuses soeurs atteindre, dans le
palais où elles étaient nées, l'âge au delà duquel on ne songe plus
ordinairement à contracter les liens du mariage, sans paraître
attristées de leur célibat, sans exprimer aucun regret en voyant
s'évanouir une à une toutes les chances qu'elles semblaient avoir à
être appelées à porter une couronne. Tenues à l'écart des affaires
politiques, heureuses de ne quitter ni leur père ni leur patrie, elles
voyaient s'écouler sans tristesse des jours uniformément remplis par
des affections de famille, des actes de piété et des cérémonies de
cour réglées par une étiquette invariable. N'y aurait-il pas quelque
chose de plus dans ce renoncement au mariage, dans cette vie de
recueillement presque claustral? N'est-on pas autorisé à y voir une
protestation virginale contre les souillures de l'époque? Dans la
conduite austère de ces princesses, filles d'un père dissolu, ne
pourrait-on pas voir une intention de réparation envers la religion et
la morale publique offensées, comme une satisfaction faite à la
société et une expiation offerte à Dieu?

Le Ciel semblait bénir la si parfaite union du Dauphin et de la
Dauphine. Après Marie-Zéphirine et le duc de Bourgogne, ils eurent
quatre autres fils et deux filles:

En 1753, le duc d'Aquitaine, qui vécut à peine trois mois et demi;

En 1754, le duc de Berry, qui fut Louis XVI;

En 1755, le comte de Provence, qui fut Louis XVIII;

En 1757, le comte d'Artois, qui fut Charles X;

En 1759, Marie-Clotilde, qui fut reine de Sardaigne;

Et enfin, en 1764, notre Élisabeth.

La naissance successive de ces enfants avait resserré de plus en plus
les liens du Dauphin et de la Dauphine. L'étude même que ces deux
nobles coeurs avaient faite l'un de l'autre avait donné quelque chose
de plus profond à leur affection: leurs sentiments, leurs goûts,
étaient devenus les mêmes, et l'on peut dire qu'ils vivaient de la
même vie. La perte qu'ils firent, au mois de mars 1761, du duc de
Bourgogne, l'aîné de leurs quatre fils et l'héritier présomptif de la
couronne après le Dauphin, avait sanctifié par les larmes une union
déjà éprouvée par le temps. Ce jeune prince, d'un naturel violent et
hautain, mais que l'éducation avait dompté, annonçait des qualités
extraordinaires, un caractère et une instruction tels qu'on n'en avait
jamais vu dans un enfant de cet âge: il succomba aux souffrances les
plus douloureuses, supportées avec le courage le plus magnanime. La
France s'associa aux regrets de sa famille, et Le Franc de Pompignan
fit l'oraison funèbre du royal enfant, en disant que «dans un âge
aussi tendre il avait rempli sa carrière en homme; que sans être
parvenu au trône, il s'était montré digne de régner; que sans avoir
fait de grandes choses, il avait été un grand prince; qu'il avait
souffert en héros et qu'il était mort comme un saint.»

Plus que jamais retenu dans sa demeure par le chagrin, le Dauphin
s'occupa de l'éducation de ses enfants. Les devoirs d'un père envers
ses enfants avaient à ses yeux un caractère sacré, et il les
remplissait avec un zèle infatigable. «Si l'obscur citoyen, disait-il,
doit rendre compte à son pays de la conduite de ses enfants, combien
davantage doit satisfaire à cette dette celui dont les fils
gouverneront un jour l'État! Il faut que j'en fasse des hommes, pour
que plus tard ils deviennent des princes; toute négligence de ma part
à cet égard serait un crime, comme au contraire chaque vertu que je
leur inspirerai sera un bienfait pour la patrie, puisque je suis
responsable envers la postérité de tout le mal qu'ils pourront faire
et de tout le bien qu'ils ne feront pas.» On comprend avec quelle
ardeur scrupuleuse un prince guidé par de pareils principes s'occupait
de l'éducation de ses enfants. Il tenait surtout à leur infiltrer dans
le coeur cette bonté compatissante qui honore et distingue les princes
généreux et cléments. Il recommandait à leur gouverneur et à leurs
précepteurs de les conduire souvent dans la demeure du pauvre.
«Montrez-leur, disait-il, ce qui peut les attendrir; qu'ils voient le
pain noir dont se nourrit le malheureux; qu'ils touchent de leurs
mains la paille sur laquelle il couche; qu'ils apprennent à pleurer.
Un prince qui n'a jamais versé de larmes ne peut être bon.»

Un mémoire imprimé en 1778, et attribué à un célèbre ministre d'État,
détracteur et ennemi déclaré du Dauphin, présente sur ce prince une
étrange critique, en lui reprochant d'avoir un _caractère polonais_.
Quand il est question d'apprécier sérieusement les qualités et les
vices des hommes et particulièrement des princes, on devrait, ce
semble, au lieu de prendre pour règles les coutumes et les préjugés
des cours, s'élever aux grands principes de morale et d'honneur qui
sont les immortels flambeaux de la conscience humaine. Ce _caractère
polonais_, que le Dauphin tenait de sa noble mère Marie Leckzinska,
n'était au fond que l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il eût
été à souhaiter pour la France et la monarchie que toute la Cour de
Louis XV eût imité le prince qu'on insultait d'en bas, faute de
pouvoir s'élever jusqu'à lui. Il n'est ni dans mon sujet ni dans mes
intentions de chercher à diminuer le mérite de M. de Choiseul ou à
surfaire le mérite du Dauphin; mais il me sera permis de dire que tous
les hommes sensés n'hésiteront pas à préférer à cette légèreté d'un
esprit sceptique avec laquelle le ministre se vantait d'être fort
novice en examen de conscience, la gravité pleine de sagesse du prince
qui, désireux de donner à ses fils une leçon d'humanité et d'égalité
chrétienne, faisait apporter au palais de Versailles le registre de la
paroisse où ils avaient été baptisés, et l'ouvrant en leur présence,
leur disait: «Voyez, mes enfants, vos noms inscrits à la suite de
celui du pauvre et de l'indigent. La religion et la nature ont fait
les hommes égaux; la vertu seule établit une différence entre eux.
Peut-être même que le malheureux qui vous précède dans cette liste
sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux
des peuples.»

Parmi les enfants qui écoutaient ces paroles, il n'y avait guère que
le duc de Berry qui fût en âge de les comprendre. Élisabeth, qui
devait un jour pratiquer cette morale, n'en reçut pas l'initiation des
lèvres paternelles. Venue, nous l'avons dit, la dernière de la lignée,
elle ne devait point connaître celui qu'elle était appelée à imiter.

Peu de temps après sa naissance, le Dauphin et la Dauphine vinrent à
Paris, en l'église de Notre-Dame, remercier Dieu de leur avoir accordé
une seconde fille. Fort empressés, à cette époque, à se porter sur les
pas de la famille royale, les Parisiens remarquèrent que le prince,
qui était naguère d'un embonpoint plus qu'ordinaire, avait maigri
d'une façon surprenante, et que le coloris de son teint s'était tout à
fait effacé. Le mal dont ce changement était le symptôme ne tarda pas
à se révéler. Cependant, malgré sa langueur, il voulut se rendre à un
camp de plaisance établi à Compiègne, puis il suivit la cour à
Fontainebleau. Là devait s'arrêter sa course. Étendu sur un lit de
souffrance dont il ne se releva plus, il retrouva près de lui sa
fidèle compagne, cette garde angélique qu'il tenait de Dieu. «Quelle
digne femme! s'écria-t-il; après avoir fait le bonheur de ma vie, elle
m'aide encore à mourir!» Lorsque son confesseur entra dans sa chambre
et approcha de son lit, le Dauphin voyant son air triste, lui dit le
premier: «Ne vous affligez pas; je n'ai, grâce à Dieu, aucune attache
à la vie. Je n'ai jamais été ébloui de l'éclat du trône auquel j'étais
appelé par ma naissance; je ne l'envisageais que par les redoutables
devoirs qui l'accompagnent et les périls qui l'environnent.»

Le Dauphin demanda au cardinal de Luynes s'il y avait des caves de
sépulture dans le choeur de sa cathédrale. «Monseigneur, lui répondit
le cardinal, il n'y en a qu'une sous l'autel pour les archevêques.--Il
faudra donc, reprit le prince, en faire une autre; car je dois faire
un voyage à Sens.»

Ces mots se trouvèrent bientôt expliqués.

Au dehors du château et dans toute la France des voeux se faisaient
pour la conservation de ce prince, tandis que de son côté le prince
faisait cette suprême prière: «Mon Dieu, je vous en conjure, protégez
à jamais ce royaume, comblez-le de vos grâces et de vos bénédictions
les plus abondantes.» Dieu ne voulut exaucer ni les prières de la
France ni les prières du prince: le Dauphin mourut le vendredi 20
novembre 1765, à huit heures du matin, âgé de trente-six ans et trois
mois et demi.

Louis XV, qui n'avait point voulu quitter Fontainebleau pendant la
maladie de ce fils tendrement aimé, fut vivement ému de sa mort, et
surtout de la manière dont il l'apprit. Les jeunes princes, fils du
Dauphin, avaient connu avant le Roi le malheur qui venait de les
frapper. L'aîné d'entre eux, le jeune duc de Berry, s'en montrait
inconsolable et refusait de quitter sa chambre. Son gouverneur, le duc
de la Vauguyon, lui fit comprendre qu'il était de son devoir de le
conduire auprès de son royal aïeul. Arrivé aux appartements du Roi, le
duc de la Vauguyon donna l'ordre d'annoncer _Monsieur le Dauphin_. À
ce nom qu'on lui donnait pour la première fois, l'enfant fondit en
larmes et s'évanouit. «Pauvre France! s'écria Louis XV en sanglotant,
un Roi âgé de cinquante-cinq ans et un Dauphin de onze!»

Dans cette dramatique scène, on dirait que Louis XV, en prenant le
deuil de son fils, porte celui de la monarchie. Il semble qu'on voit
apparaître les misères du présent, et que par une rapide échappée on
aperçoit les nuages sombres et chargés de tempêtes qui montent à
l'horizon de l'avenir.

Le présent, en effet, offrait tant de scandales et l'avenir tant de
périls, que le prince qui venait de mourir dans la force de l'âge
n'avait pu jusqu'à sa dernière heure en détourner ses tristes pensées.
Il s'éteignait comme accablé sous le poids des terribles obligations
qui le menaçaient.--«Ce qui rend, disait-il un jour en soupirant, la
réforme de l'État si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons règnes
de suite, l'un pour extirper les abus, l'autre pour les empêcher de
renaître.» Et remarquant que ce déclin du sens moral, qui avait déjà
frappé Leibnitz, était dû surtout au déréglement effréné de la plume
et de la parole: «Vous le voyez, s'écriait-il, il ne paraît presque
point de livres où la religion ne soit traitée de superstition et de
chimère, où les rois ne soient représentés comme des tyrans, et leur
autorité comme un despotisme intolérable. Les uns le disent
ouvertement et avec audace, les autres se contentent de l'insinuer
adroitement.»

Le respect que le Dauphin professait pour son père ne lui permettait
pas d'ajouter que les vices étalés dans une haute sphère autorisaient
ces attaques contre le trône, et que pendant qu'au dehors on battait
en brèche les remparts de la monarchie, ils étaient ébranlés au
dedans par ceux qui avaient mission de les défendre. Les licences du
règne fournissaient des armes aux licences de la presse. Le cri
d'alarme prophétique que jetait le Dauphin sur l'avenir était donc
doublement motivé. On a écrit que celui qui jugeait ainsi son époque
succomba à une maladie dont il portait le germe depuis plusieurs
années. Je n'ai vu nulle part que la science ait constaté ce fait. On
a dit que l'abolition de la Compagnie de Jésus, dont il croyait
l'existence nécessaire à l'éducation chrétienne de la jeunesse dans
les provinces du royaume[22], lui avait causé un chagrin qui avait
altéré sa santé. La chose n'est pas impossible, car le Dauphin sentait
profondément toute atteinte portée à la religion, qui était à ses yeux
le premier fondement des empires.

[Note 22: Cerutti, qui avait eu la gloire de voir un de ses ouvrages
attribué à J. J. Rousseau, et la satisfaction de voir son _Apologie de
l'Institut des Jésuites_ obtenir le suffrage particulier du Dauphin,
raconte qu'à l'époque où il entreprit ce dernier ouvrage, il avait eu
avec ce prince «une conversation où son auguste interlocuteur, mettant
à l'écart les petits intérêts monastiques, lui développa des vues
dignes de l'héritier d'un grand royaume.»]

On est allé plus loin. On a insinué que M. de Choiseul avait voulu se
débarrasser par le poison d'un concurrent dangereux[23], capable
autant que digne de gagner la confiance du Roi son père. Je ne puis me
résoudre à croire à une pareille infamie.

[Note 23: C'est ce qui résulterait d'un document publié par Soulavie
dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_,
tome I, page 295:

     «_Opinion et témoignage du maréchal de Richelieu consigné
     dans une note de lui, remise à Mirabeau, auteur de l'ouvrage
     intitulé Mémoires du duc d'Aiguillon, sur la mort de M. le
     Dauphin, père de Louis XVI._

»M. le Dauphin, ce digne prince, si peu connu pendant trente-cinq ans
de sa vie, et qui aurait tant mérité de l'être; cet excellent fils, si
bon père, avait vécu fort retiré dans les temps des troubles causés
par l'empire des maîtresses, empire qu'il blâmait en silence, mais que
son respect pour son roi ne lui permettait pas d'examiner.

»Depuis la mort de madame de Pompadour, voyant son père entièrement
livré à ses enfants, et passant sa vie avec eux, il avait cru pouvoir
développer davantage les sentiments dont son coeur était rempli.

»Le camp de Compiègne parut lui donner une nouvelle existence. Ce
prince, aussi affable que vertueux, visitait les soldats, les
secourait, _leur présentait sa femme_, les appelait _mes camarades et
mes amis_, et causait parmi eux une ivresse universelle qui allait
jusqu'au délire.

»Mais comme ce n'était ni l'intention ni l'intérêt du ministre
prépondérant que le crédit de M. le Dauphin augmentât à un tel point
que le Roi ne pût lui refuser le degré de confiance qu'il méritait,
c'est-à-dire sa confiance tout entière, M. de Choiseul ne fut pas
longtemps à se débarrasser d'un tel concurrent. On sait quelle fut la
maladie et la mort du meilleur des princes. Vingt fois il m'a dit
qu'il savait bien ce qui la lui causait, les profonds calculs de son
ennemi M. le duc de Choiseul. Mais il est inutile de s'appesantir ici
sur des détails qui ne doivent point entrer dans le sujet que je
traite.»

Soulavie dit ailleurs: «Plusieurs mémoires, des notes et des billets
que Louis XVI avait réunis et cachetés de son petit sceau, accusent de
ce forfait le duc de Choiseul. Le duc de la Vauguyon, ennemi
particulier de ce ministre, placé par le Dauphin à la tête de
l'éducation des Enfants de France et de celle de leur aîné le duc de
Berry, ne cessa de l'attribuer au duc de Choiseul, etc.» (T. I, p.
42.)]

Ceux qui, sans amnistier complétement M. de Choiseul, assignent à la
mort du Dauphin une cause naturelle, se bornent à soutenir que les
amertumes dont l'avaient abreuvé madame de Pompadour et M. de
Choiseul, aussi bien que le profond chagrin qu'il avait ressenti de la
perte de son fils aîné, avaient précipité le terme de ses jours. Je
suis disposé à le croire.

Enfin, ceux qui ne voient que le côté matériel des choses humaines ont
prétendu que le prince était mort des fatigues qu'il s'était données
au camp de Compiègne. Ceci ne me paraît point vraisemblable.

La véritable cause de sa mort, nous persistons à le croire, ce fut le
spectacle qu'il avait sous les yeux, le sentiment réfléchi des périls
de sa maison, de la catastrophe qui menaçait sa patrie, et de sa
propre impuissance à la prévenir. Il y avait là une torture qui était
autre chose que la fatigue occasionnée par des parades militaires et
des manoeuvres d'artillerie. C'était moins à l'aspect d'un simulacre
de bataille que les forces lui manquaient qu'à l'aspect de ce royal
édifice qui penchait déjà sur sa race, et dont, malgré son grand
coeur, il ne se sentait pas capable d'empêcher la chute.

Ses funérailles eurent lieu avec tous les honneurs dus à son rang. La
_Gazette de France_ du vendredi 3 janvier 1766 en donne le récit
officiel:

«Après la mort de Mgr le Dauphin, son corps est demeuré exposé dans le
château de Fontainebleau. Le Roi a ordonné que le duc d'Orléans y
resteroit pour commander les détachements de sa maison militaire et
domestique qui devoient faire le service, et pour donner tous les
ordres convenables relativement aux obsèques et au transport du corps
de Fontainebleau à Sens, où feu Mgr le Dauphin a désiré d'être
enterré. Le samedi 28 du mois dernier, tout étant prêt pour le départ
du convoi, l'archevêque de Reims, grand aumônier, fit à onze heures du
matin la cérémonie de lever le corps, qui fut placé dans le char
destiné à le porter à l'église métropolitaine de Sens. Le convoi se
mit en marche peu après dans l'ordre suivant: Deux gardes du corps,
soixante pauvres portant des flambeaux, plusieurs carrosses des
personnes qui composoient le deuil, cinquante mousquetaires de la
seconde compagnie, cinquante de la première, cinquante chevau-légers,
deux carrosses du Roi occupés par les menins, un autre carrosse du Roi
dans lequel étoient le duc d'Orléans, le duc de Tresmes, le duc de
Fronsac et le marquis de Chauvelin, un quatrième dans lequel étoient
l'archevêque de Reims, un aumônier du Roi, le confesseur de feu Mgr le
Dauphin et le curé de l'église paroissiale de Fontainebleau, les pages
de Madame la Dauphine, les pages de la Reine, vingt-quatre pages du
Roi et plusieurs écuyers de Leurs Majestés, quatre trompettes des
écuries, les hérauts d'armes, le maître des cérémonies, le marquis de
Dreux, grand maître des cérémonies, quatre chevau-légers, le char
funèbre, aux deux côtés duquel marchoient les Cent-Suisses de la garde
du Roi, et qui étoit entouré d'un grand nombre de valets de pied de Sa
Majesté. Quatre aumôniers du Roi portoient les quatre coins du poêle;
les commandants des gendarmes, des chevau-légers et des mousquetaires
marchoient près des roues. Le sieur de Saint-Sauveur, lieutenant des
gardes du corps, suivoit le char à la tête de son détachement, qui
précédoit cinquante gendarmes. Toutes les troupes de Sa Majesté, ainsi
que les pages et les valets de pied, portoient des flambeaux. La
marche étoit fermée par des carrosses des personnes qui composoient le
deuil.

»Vers les sept heures du soir, le convoi arriva à Sens. Le cardinal de
Luynes, archevêque de cette ville, reçut le corps de Mgr le Dauphin à
la porte de l'église; l'archevêque de Reims le présenta au cardinal;
le cercueil fut porté dans le choeur; on chanta les prières
ordinaires; après quoi le duc d'Orléans et toutes les personnes qui
avoient accompagné le convoi se retirèrent. Le corps de Mgr le Dauphin
a été exposé dans le choeur de l'église pendant la nuit, et le
lendemain 29, on a fait un service solennel, qui a été célébré par le
cardinal de Luynes, et auquel le duc d'Orléans et toutes les personnes
nommées ci-dessus ont assisté. Après le service, le corps de Mgr le
Dauphin a été inhumé dans le caveau qui avoit été construit pour l'y
déposer.»

Telles furent les funérailles du Dauphin de France, père des rois
Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, ces trois frères qui se
succédèrent dans la lignée des Bourbons, comme celle des Valois avait
été close par trois frères. Un mausolée lui fut élevé dans la
métropole de Sens, des historiens écrivirent sa vie, des orateurs
prononcèrent son éloge; la douleur du peuple fut sa plus belle oraison
funèbre. Encore un quart de siècle, et ces cérémonies des royales
obsèques ne se seraient pas déroulées à la mort du fils de Louis XV.
C'est pour cela que j'ai cru devoir m'arrêter un instant devant le
cercueil de ce prince, avant de toucher à l'histoire de Madame
Élisabeth, sa fille. Son cercueil, en effet, est comme une borne
milliaire entre les choses d'autrefois et les choses nouvelles, entre
le repos et les orages, entre la monarchie et la révolution. Il nous
servira à constater la marche que nous aurons faite sur le terrain
brûlant des réformes sociales et des essais politiques. Ce fils de
Louis XV avait assez vécu pour voir l'esprit orgueilleux des libres
penseurs prévaloir sur l'esprit de l'Évangile. Il savait que Voltaire
dominait le siècle, et que la raillerie ou la révolte ne laisserait
debout aucune autorité consacrée par le temps. Aussi, avant de mourir,
il demanda pour ses restes une sépulture moins royale que celle de ses
aïeux. Il semble que ce n'était pas assez pour lui de fuir le Louvre,
il voulut s'éloigner de Saint-Denis, que la révolution devait aussi
visiter dans ses fureurs.

L'orphelin de onze ans que nous avons vu apparaître dans l'appartement
de Louis XV au moment où la vie du Dauphin venait de s'éteindre, était
sous quelques rapports digne d'un père si justement regretté. Sa jeune
âme s'ouvrait à tous les sentiments vertueux, son esprit à toutes les
sciences utiles. Il est permis de croire que si son père eût occupé le
trône pendant quinze à vingt ans, et que ce jeune prince, avant d'y
monter à son tour, eût été formé à l'école paternelle, la France
aurait eu ces deux bons règnes que le Dauphin jugeait nécessaires pour
sauver la monarchie.

Malheureusement son héritier ne fut point préparé par une intelligente
et mâle éducation aux luttes qu'il devait rencontrer. Ses études
subissaient l'influence de ce temps d'imprévoyance et d'erreur. Les
instituteurs des princes leur enseignaient à modérer leur pouvoir
beaucoup mieux qu'à le maintenir, et de leur côté les princes,
désireux de complaire à l'opinion, dépouillaient le trône de son
prestige et mettaient de l'orgueil à montrer qu'ils n'étaient plus à
craindre.

Louis XV toutefois, malgré ses défauts, n'était pas un prince sans
clairvoyance et sans fermeté. Apportant un grand esprit de modération
dans son conseil, il laissait volontiers, dans les matières
ordinaires, passer la décision à la majorité, alors même qu'elle était
contraire à son avis; mais il savait, dans les affaires d'État,
imposer son opinion. Aucun prince ne sut mieux écouter ni observer
plus mûrement avant de prendre un parti. On sait combien il fut lent à
se décider dans les deux actes les plus importants de son règne,
l'expulsion des jésuites et le changement des parlements. Mais
lorsqu'il n'était question que des prérogatives et affaires des
princes de sa maison, il ne consultait même point son conseil, se
regardant comme le seul législateur des droits de sa famille. Voici
une loi qui fait également l'éloge de son esprit et de son coeur.
Sollicité de régler le cérémonial entre Madame la Dauphine et l'aîné
de ses fils (Louis XVI): «Il n'y a que la couronne, dit-il, qui puisse
décider absolument du rang. Le droit naturel le donne aux mères: ainsi
Madame la Dauphine l'aura sur son fils jusqu'à ce qu'il soit roi.»

       *       *       *       *       *

Pénétrée des devoirs sacrés que lui imposait la perte qu'elle venait
de faire, Madame la Dauphine essaya de surmonter sa douleur pour se
dévouer à l'éducation de ses enfants. Élisabeth, qui n'avait que
dix-huit mois, et dont le tempérament était toujours extrêmement
délicat, occupait particulièrement sa vigilante sollicitude. Chaque
jour la chétive existence de cette enfant était en péril, et ce ne fut
qu'à force de soins et de tendresse qu'elle fut disputée à la mort:
elle dut donc deux fois la vie à sa mère.

Un peu rassurée sur la santé de sa dernière-née, dont le pâle visage
se colorait de jour en jour d'un rayon de vie, la Dauphine songea à se
tracer pour l'instruction de ses enfants un plan de conduite et
d'étude, et en chercha les éléments dans une liasse de papiers laissés
par leur père avec cette suscription: «_Écrits pour l'éducation de mon
fils de Berry._» L'examen de ces documents, qu'avec un sentiment pieux
elle appelait _son trésor_, ne se terminait jamais sans larmes. Avec
le concours d'une personne éclairée et discrète, elle en tira des
notes, des observations, des conseils qu'elle fondit dans un plan
d'étude suivi, dont elle médita longuement chaque article. Ce labeur
occupa sa première année de deuil, et elle s'y était appliquée avec
tant d'attention qu'elle avait appris par coeur quelques préceptes
touchants afin de les enseigner à ses fils. Ce plan d'étude achevé,
elle le soumit à l'approbation du Roi[24].

[Note 24: Nous avons recherché ce document intéressant et peu connu,
que le lecteur trouvera à la fin du volume, nº II.]

Qui dira l'influence qu'auraient pu exercer sur les destinées de la
France les leçons de cette royale institutrice, inspirée par
l'élévation de son esprit et l'énergie de son caractère, aussi bien
que par l'amour maternel? Qui sait si, sous cette forte main, le jeune
duc de Berry, qui fut plus tard Louis XVI, n'eût pas senti germer dans
son coeur, à côté des instincts droits qui font l'honnête homme, la
décision d'esprit et la fermeté de caractère qui font le roi? Mais
tour à tour les guides éclairés, les tuteurs habiles devaient manquer
à cette pléiade de princes éclose à une heure difficile. Dieu, qui
avait décidé que la grande monarchie française serait anéantie, voulut
que la veuve inconsolée allât rejoindre son époux dans le tombeau. Ce
malheur arriva à Versailles le vendredi 13 mars 1767.

Les bruits qui avaient circulé sur la cause de la mort du Dauphin se
renouvelèrent au sujet de la mort de la Dauphine. Plus d'un historien
a voulu encore charger de ce crime la politique du duc de
Choiseul[25], mais ces assertions ont rencontré peu de crédit.

[Note 25: Soulavie prétend que «le gouverneur des Enfants de France
(le duc de la Vauguyon) ne cessa d'entretenir dans la suite l'aîné des
princes (Louis XVI) de cette opinion. «Il ne cessa, ajoute-t-il, de
travailler son imagination tendre, timide et faible, et parvint à
aliéner le duc de Choiseul de l'esprit de son élève, et à persuader au
jeune prince que le même valet avait accéléré la mort de son père, et
peu de temps après celle de sa mère. Le Roi ne put jamais dans la
suite effacer cette impression.» (_Mémoires historiques et
politiques_, t. I, p. 43.)]

Le Dauphin, on l'a vu, avait demandé de reposer dans la cathédrale de
Sens. Les restes de sa digne compagne y furent réunis aux siens.
Guillaume Coustou fut chargé de l'exécution du mausolée, qui leur fut
commun. On peut dire, sans être taxé d'exagération, que dans ce simple
monument, qui représente deux urnes enlacées de guirlandes
d'immortelles et les attributs symboliques des vertus chrétiennes,
venaient de descendre l'espérance et le bonheur de la France[26].

[Note 26: Le 15 prairial an II (3 juin 1794), une députation de la
commune de Sens annonça à la Convention nationale que «les corps des
père et mère de Louis XVI avaient été exhumes du temple où ils avaient
été déposés, et rappelés, après leur mort, à une égalité qu'ils
n'avaient pu connaître pendant leur vie.»]

La mort de la Dauphine fut en effet le prélude des calamités qui
devaient affliger le royaume. Élisabeth était à peine âgée de trois
ans quand elle devint orpheline. Elle vit des larmes sur le visage de
toutes les personnes qui l'entouraient; mais elle ne comprit pas, à un
âge si tendre, l'étendue de la perte qu'elle venait de faire, et que
rien ne pouvait réparer pour elle.

Vers la fin de l'année 1768, il fut question de la présentation de
madame du Barry à la cour. Le duc de Choiseul s'opposa le plus qu'il
put au nouvel amour du Roi. Dévoué à la cour d'Autriche, il
travaillait à amener le mariage du Roi avec une archiduchesse, dans la
pensée que cette combinaison assurerait le maintien de sa politique.
Le parti du duc de Choiseul paria que madame du Barry ne serait point
présentée. Le parti du duc d'Aiguillon tint la gageure; triste
gageure, qui peint l'époque, et qui devait être gagnée contre la
fortune de la France! Le duc de Richelieu, habile dans ce genre
d'affaires, présenta madame du Barry. La favorite reçut les hommages
des princes de Condé et de Conti; mesdames de Château-Renaud, de
l'Hospital, d'Aiguillon, de Mirepoix, la fréquentèrent; elle ne manqua
ni de courtisans ni d'adorateurs. Le duc de Choiseul, vaincu dans
cette intrigue, ne renonça point pour cela à l'alliance autrichienne;
seulement il négocia pour le Dauphin le mariage qu'il avait projeté
pour Louis XV. La jeune archiduchesse arriva le 14 mai 1770 à
Compiègne, où elle fut reçue par le Roi et le Dauphin; le 15 elle
soupa à la Muette avec la famille royale, y coucha, ainsi que ses
femmes, et alla le lendemain à Versailles se réunir à la cour et
recevoir la bénédiction nuptiale. Les témoins des fêtes données à
Versailles à ce sujet ont attesté qu'aucune description n'en saurait
donner une idée, et qu'elles dépassaient en magnificence les fêtes les
plus célèbres du règne de Louis XIV. On a prétendu que la somme énorme
de vingt millions fut dépensée à cette cérémonie; mais il est probable
que le chiffre en a été exagéré par l'opposition philosophique, qui,
justement irritée des profusions de la cour, regardait les abus avec
un verre grossissant, afin de s'en faire un argument pour décrier le
pouvoir. L'élégance splendide des toilettes étalées à cette occasion,
la beauté des parures ruisselantes de diamants, l'illumination du
jardin, éclairé en une seconde et comme par enchantement de plusieurs
millions de lampions, offraient un coup d'oeil magique. Le bouquet du
feu d'artifice fit éclore ensemble trente mille fusées, qui
embrasèrent l'espace et remplacèrent la nuit par l'éclat du jour.
Quatorze jours après, un effroyable accident consterna la France. La
ville de Paris voulut aussi avoir son feu d'artifice. Les présages
funestes qui avaient troublé les fêtes dans le palais de Louis XIV se
renouvelèrent à Paris autour de la statue de Louis XV. Si le 16 mai,
au moment même de la cérémonie nuptiale, un violent orage avait éclaté
sur Versailles, si le tonnerre avait grondé, si les éclairs avaient
brillé, si des torrents de pluie avaient inondé la ville, à Paris il y
eut quelque chose de plus que des présages fâcheux: ce furent des
désastres réels qui marquèrent d'un deuil ineffaçable la soirée du 30
mai. À qui peut-on attribuer la responsabilité de ce malheur public?
L'incurie de l'autorité et les calculs coupables de la malveillance
doivent partager cette responsabilité. La rue Royale-Saint-Honoré, que
l'on rebâtissait à cette époque, présentait l'aspect d'un terrain
entrecoupé de décombres, d'échafaudages, de monceaux de pierres, de
gravois qui en rendaient le passage difficile. Des mesures mal prises,
la négligence qu'on eut de ne pas débarrasser les issues de la place
Louis XV, où se tirait le feu d'artifice, un rassemblement de filous
faisant presse afin de voler plus facilement, l'absence de la police
et de la force armée, toutes ces circonstances concoururent à amener
une confusion inextricable et un engorgement dans lequel trois cents
personnes restèrent étouffées sur place. Un grand nombre d'autres
demeurèrent pendant des heures renversées, abattues, foulées aux
pieds, écrasées, et moururent des suites de leurs blessures[27].
Quelques historiens portent à plus de douze cents le nombre des
victimes de cette catastrophe, qui jeta le deuil dans tant de
familles.

[Note 27: Nous avons connu un vieillard (M. Lherbette, ancien notaire
à Paris et père du député de l'Aisne sous Louis-Philippe) qui, couché
pendant des heures sous un tas de personnes estropiées, mutilées ou
mortes, avait gardé de ce souvenir une telle impression, qu'il ne
pouvait plus supporter une position horizontale; et depuis le 30 mai
1770 jusqu'au 8 octobre 1836, où il mourut à quatre-vingt-six ans, il
ne s'est jamais reposé autrement que dans un fauteuil.]

Après avoir dit les funestes événements qui vinrent assombrir ces
fêtes, il faut ajouter, sans pouvoir préciser un chiffre, qu'elles
furent très-dispendieuses. Il reste à ce sujet un mot historique de
l'abbé Terray qui peint tout ensemble le cynisme de son esprit et la
dureté de son âme. Louis XV lui ayant demandé comment il avait trouvé
ces fêtes: «_Ah! Sire, impayables,_» répondit-il en déridant son front
nébuleux. En effet, il ne se pressa pas de payer les fournisseurs.

Le Dauphin et la Dauphine furent inconsolables de ce malheur; ils
essayèrent d'en effacer la trace, ou du moins d'en adoucir les
souvenirs par des largesses et des témoignages de bonté.

Les fêtes de la cour aussi eurent leurs contre-temps: elles
soulevèrent en effet des conflits d'amour-propre et des prétentions de
préséance. L'Impératrice avait témoigné le désir que Mademoiselle de
Lorraine et le prince de Lambesc, ses parents, y prissent rang
immédiatement après les princes du sang. Cette demande avait provoqué
une vive opposition de la part de la noblesse française, et comme la
Dauphine, qui ne comprenait pas cette susceptibilité, en exprimait sa
surprise aux duchesses de Noailles et de Bouillon, ces dames, tout en
protestant de leur respectueuse déférence pour la princesse,
répondirent que l'_inexorable étiquette_ ne leur permettait pas de
faire le sacrifice de droits et de priviléges consacrés par le temps.
La jeune Dauphine, dit-on, se prit à sourire, et ce sourire causa un
tel scandale que la noblesse du royaume se crut obligée d'intervenir
en corps dans le débat. Un mémoire fut rédigé en son nom et remis au
Roi par l'évêque de Noyon[28]. Marie-Antoinette se soumit de bonne
grâce, mais elle conçut pour l'étiquette _inexorable_ un dégoût
qu'elle ne put surmonter et qui lui attira des ennemis plus
inexorables encore que l'étiquette.

[Note 28: Voir aux pièces justificatives le discours du prélat et le
Mémoire de la noblesse, nº III.]

Ce mémoire, dont quelques considérants étaient parfaitement
applicables à la vieille noblesse guerrière, et qui par cela même
avait le tort de se tromper un peu de date à la fin du dix-huitième
siècle, quand la noblesse comptait tant d'anoblis, éveilla une foule
de susceptibilités qu'on n'avait pas prévues. Il occupa aussi les
causeries railleuses de l'ancienne bourgeoisie, qui commençait à
compter dans la société française, et qui déjà, dans son impatience
envieuse, sentait que son règne était proche. N'apercevant pas dans ce
rapport le côté national qui aurait dû trouver grâce à ses yeux, la
ville fit comme Marie-Antoinette, elle se mit à rire de prétentions
qui irritaient sa jalousie tout autant qu'elles avaient blessé la
naïve fierté de la Dauphine. Quant au Roi, il se tira de cette
méchante affaire par un moyen terme, qui semblait offrir une
satisfaction à l'Impératrice sans porter atteinte aux priviléges de la
noblesse du royaume[29].

[Note 29: Voir la réponse du Roi à la fin du volume, nº IV.]

L'entrée publique du Dauphin et de la Dauphine dans la capitale fut
saluée par les plus chaleureuses acclamations. Pour répondre à
l'empressement du peuple parisien, le prince et la princesse se
promenèrent longtemps dans le jardin des Tuileries, au milieu d'une
foule compacte de spectateurs. Ce fut comme un témoignage incessant de
sympathie et d'affection échangé entre ce jeune couple destiné au
trône, et ce bon peuple, alors si dévoué encore à ses princes en ce
temps-là.

De nombreux mariages, conclus presque à la même époque, avaient pour
ainsi dire renouvelé l'aspect de la cour de France, devenue déjà si
brillante par le mariage de l'héritier du trône avec une archiduchesse
d'Autriche. Les deux frères du Dauphin avaient épousé[30] deux
princesses de Savoie, soeurs elles-mêmes. Le duc de Chartres s'était
marié[31] à la fille du duc de Penthièvre; le duc de Bourbon à une
princesse d'Orléans[32]; et la princesse de Lamballe essayait de
cacher sous son voile de veuve l'éclat d'une jeunesse en fleur. Le roi
Louis XV se trouvait ainsi au milieu d'une cour toute _printanière_,
comme disait madame du Deffand. Dans de pareilles circonstances, Louis
XIV vieillissant s'était fait le centre de la société brillante formée
par les générations nouvelles des princes de sa maison; entouré de ses
petits-fils, de leurs femmes, de leurs cours, il s'informait d'eux, de
leurs intérêts, de leurs habitudes; il s'occupait de leurs plaisirs;
sa sollicitude inspirait une respectueuse affection. Aussi, aïeul,
enfants, petits-enfants, se rencontraient-ils volontiers, certains de
n'avoir point à subir un ennui ou à redouter un blâme. Mais Louis XV
n'était ni père ni roi dans son palais: il n'aimait ni la gravité du
cérémonial qui impose une gêne, ni la sévérité de l'étiquette qui se
fait gardienne de la décence. Arraché aux sentiments de la famille par
des passions devenues plus déplorables avec l'âge, il se renfermait
pour s'épargner l'ennui d'un contrôle ou la honte d'un scandale.

[Note 30: Monsieur, comte de Provence, le 14 mai 1771, et le comte
d'Artois, le 16 novembre 1773.]

[Note 31: Le 5 avril 1769.]

[Note 32: Le 24 avril 1770.]

D'après les bruits qui coururent à cette époque, mais qui n'ont que la
valeur d'hypothèses accueillies par la malignité publique, il aurait
eu un trésor particulier qu'il n'aurait pas dédaigné de grossir, comme
aurait pu le faire un simple agioteur, par le jeu des actions et des
effets royaux; spéculateur d'autant plus habile qu'instruit de l'état
exact et du mouvement des fonds publics, il aurait pu diriger ses
opérations selon le thermomètre de son intérêt. Il aurait étendu même
ses trafics sur le commerce des blés. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les souffrances rancuneuses du peuple lui attribuèrent plusieurs
fois la disette. Si le caractère d'un prince doux, patient et qu'on
disait ami de son peuple, ne mérite pas une telle flétrissure, il faut
dire toutefois que son insouciance et son incurie autorisaient de
graves accusations. Louis XV ne croyait pas à la probité: cette triste
incrédulité était-elle le reflet d'une mauvaise conscience ou le
résultat de l'expérience qu'il avait faite des hommes? Je ne sais;
mais il avait un grand dégoût pour les affaires comme un grand mépris
pour l'humanité. Le bien qu'il ne se sentait pas la force de faire, il
n'imaginait pas qu'un autre pût le tenter. Il regardait comme chose
étrangère ce qui ne lui était point personnel, et les plaisirs mêmes
qu'il recherchait cessaient de lui plaire dès que l'uniformité s'y
mêlait.

Cependant, le gouvernement qui s'accommodait de la dépravation des
moeurs commençait à s'inquiéter du déréglement effréné des écrits.
Pendant son séjour à Fontainebleau, au mois d'octobre 1771, M. de
Maupeou appela l'attention du Roi sur cette question. Ce n'était point
sa sollicitude pour l'intérêt public qui le portait à agir ainsi,
encore moins la pensée de rendre hommage à la mémoire du Dauphin; il
obéissait exclusivement à un intérêt de préservation personnelle. Mais
aucun moyen ne fut encore proposé pour arrêter ce fléau contagieux des
libelles licencieux qui avait envahi les provinces[33].

[Note 33: M. de Maupeou écrivait le «5 mars 1772» à M. de Sivry, P{r}
de la C. S. de Nancy:

«Monsieur, au mois d'octobre dernier vous me promîtes, à
Fontainebleau, de m'envoyer des mémoires contenant les moyens
d'empêcher l'impression et la distribution des mauvais livres dans la
Lorraine et dans les Trois-Évêchés. Je ne vous laissai pas ignorer
pour lors combien le Roi étoit occupé de cet objet; cependant je n'ai
point encore reçu de vos nouvelles à ce sujet. Vous voudrez bien ne
pas différer plus longtemps de me mettre à portée d'en rendre compte à
Sa Majesté.

»Je suis, Monsieur, votre affectionné serviteur,

                                                        »DE MAUPEOU.»]

Une question aussi grave occupait moins la société française qu'un
vers de Voltaire ou un bon mot de mademoiselle Arnould. Le billet
d'enterrement du duc de la Vauguyon attira l'attention publique cent
fois plus que n'avait fait l'annonce de sa mort.

Marie-Antoinette, qui imputait à cet ancien gouverneur du Dauphin et
des princes ses frères tout ce qui lui paraissait défectueux dans
leurs habitudes et dans leurs goûts, n'avait aucune sorte de sympathie
pour lui, et ne témoigna aucun regret de sa mort. Comme une de ses
femmes accourut tout émue lui raconter les actes de piété, de repentir
et de charité qui avaient honoré ses derniers instants, disant qu'il
avait fait venir ses gens près de son lit pour leur demander pardon...
«Pardon de quoi? reprit la Dauphine avec vivacité: il a placé tous ses
valets, il les a tous enrichis; c'était au Dauphin et à ses frères que
le saint homme que vous pleurez avait à demander pardon pour avoir
donné si peu de soins à l'éducation des princes dont dépendent les
destinées et le bonheur de vingt-cinq millions d'hommes. Heureusement
que leur bon naturel et leur aptitude personnelle n'ont point cessé de
travailler à racheter la coupable incurie de leur gouverneur.»

Le billet d'enterrement de ce vieillard, oeuvre d'une composition
réfléchie et laborieuse, avait été envoyé, selon l'usage, aux portes
de tous les hôtels de Versailles; il n'en devint pas moins bientôt,
par sa singularité, un effet de bibliothèque, d'autant plus recherché,
qu'une émulation de curiosité le rendit de jour en jour plus rare. En
voici la teneur:

«Vous êtes prié d'assister au convoi, service et enterrement de
Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quelen, chef des noms et armes des
anciens seigneurs de la châtellenie de Quelen, en haute Bretagne,
juveigneur[34] des comtes de Porhoët, substitué aux noms et armes de
Stuer de Caulsade, duc de la Vauguyon, pair de France, prince de
Carency, comte de Quélen et du Boulay, marquis de Saint-Mégrin, de
Callonge et d'Archiac; vicomte de Calvaignac; baron des anciennes et
hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et
Picornet; seigneur de Larnagol et Talcoimur; vidame, chevalier et
avoué de Sarlac, haut baron de Guyenne, second baron de Quercy,
lieutenant général des armées du Roi, chevalier de ses ordres, menin
de feu monseigneur le Dauphin, premier gentilhomme de la chambre de
monseigneur le Dauphin, grand maître de sa garde-robe, ci-devant
gouverneur de sa personne et de celle de monseigneur le comte de
Provence, gouverneur de la personne de monseigneur le comte d'Artois,
premier gentilhomme de sa chambre, grand maître de sa garde-robe et
surintendant de sa maison, qui se feront jeudi 6 février 1772, à dix
heures du matin, en l'église royale et paroissiale de Notre-Dame de
Versailles, où son corps sera inhumé.

                                                     »_De profundis._»

[Note 34: On appelait ainsi autrefois un cadet apanagé. Le duc
d'Orléans était juveigneur de la maison de France.]

Grimm, après avoir transcrit cette lettre d'invitation dans sa
_Correspondance_, ajoutait plaisamment: «Il seroit à propos de fonder
et d'ériger une chaire dont le professeur ne feroit autre chose, toute
l'année, que d'expliquer à la jeunesse le billet d'enterrement de M.
le duc de la Vauguyon, sans quoi il est à craindre que l'érudition
nécessaire pour le bien entendre ne se perde insensiblement, et que ce
billet ne devienne, avec le temps, le désespoir des critiques.»

Madame Élisabeth en fit justice à sa manière. Comme l'on revenait sans
cesse sur ce billet incroyable: «Combien M. de Saint-Mégrin, dit-elle,
doit regretter d'avoir donné prétexte à tant de bruit sur la tombe de
son père!»

La France présentait un singulier spectacle: rien ne bougeait dans la
politique, et les esprits étaient agités. La légèreté de la nation,
son insouciance naturelle s'accommodaient trop bien de la douceur du
gouvernement intérieur pour attacher de l'importance aux événements
qui se préparaient au delà de l'horizon.

Le choix des distractions, la poursuite des plaisirs étaient les seuls
mobiles qui imprimassent une impulsion à la société endormie dans une
douce quiétude. Le mouvement n'était pas dans les faits, il était dans
les idées. Aussi les nouveautés de tout genre étaient-elles
accueillies avec faveur. Les discussions du jansénisme et du
molinisme, qui avaient passionné la génération précédente, ne
rencontraient qu'une profonde indifférence chez l'insouciante oisiveté
des gens du monde. Un opéra nouveau, une séance de l'Académie
française, les Mémoires de Beaumarchais, quelques lignes de
l'_Encyclopédie_, dont chaque livraison était annoncée à son de trompe
par la _Gazette de France_, voilà quels étaient les principaux
éléments des passions du jour.

Une question de musique enflammait les esprits bien autrement que le
démembrement de la Pologne ou l'indépendance de l'Amérique. Les noms
de Gluck et de Piccini étaient les cris de ralliement; la salle de
l'Opéra était le théâtre de la guerre, guerre puérile et pourtant de
longue durée, guerre de chansons, d'épigrammes et de pamphlets,
prélude étrange des divisions politiques qui allaient déchirer la
France. Le sujet des querelles était sans doute médiocre et puéril,
mais l'esprit de lutte et d'antagonisme se révélait déjà. Un
enthousiasme extraordinaire accueillait aussi les découvertes
merveilleuses qui étaient signalées dans le domaine des sciences
physiques.

La société peu instruite, que ces révélations étonnaient et
ravissaient, y puisait je ne sais quel idéal chimérique qu'elle
allait bientôt poursuivre à travers tous les obstacles. Les bornes de
l'impossible semblaient au moment d'être franchies par le génie de
l'homme. Les systèmes les plus extravagants et les chimères les plus
insensées trouvaient des prôneurs.

La _Gazette de France_ annonçait tous les deux mois comme une nouvelle
importante l'apparition d'un nouveau volume de l'_Encyclopédie_; tous
les jours elle enregistrait la collation faite par le Roi d'abbayes et
de prébendes à des ecclésiastiques moins nourris de leur bréviaire et
de l'histoire de l'Église que de l'étude des romans de Voltaire ou de
Restif de la Bretonne. La plupart de ces bénéfices étant à la
nomination et présentation des princes et seigneurs, l'autorité royale
se bornait à les sanctionner aveuglément comme autant de faveurs
accordées au népotisme ou arrachées par l'importunité. Et pourtant le
sentiment public attribuait forcément au Roi lui-même toute la
responsabilité des désordres enfantés par ces abus. Le mal que faisait
une partie du haut clergé au sommet de l'édifice social par sa
corruption, une partie du bas clergé le continuait dans les degrés
inférieurs par son ignorance. Le prêtre du dix-huitième siècle était
ainsi, aux deux extrêmes degrés de l'échelle, bien loin de ressembler
au prêtre tel que le neuvième siècle en concevait l'idéal.

«Le docteur ecclésiastique, déclarait le concile d'Aix-la-Chapelle en
836, doit briller par la science comme par la piété de la vie, car la
science sans la piété le rend arrogant, la piété sans la science le
rend inutile.»

En convenant que le défaut de piété est plus criminel, nous ferons
remarquer que le défaut de science est plus irréparable: un mouvement
de la grâce peut changer les moeurs d'un mauvais prêtre et le ramener
à Dieu; mais pour acquérir la science il faut de grands efforts et des
années. Si, dans chaque état, il est besoin d'une instruction
spéciale pour en remplir dignement les fonctions; si, faute de cette
instruction spéciale, le négociant se ruine, le capitaine se fait
battre, le juge commet des injustices, le médecin tue ses malades, que
dirons-nous donc si le ministère des âmes, cet art des arts, comme
l'appelle saint Grégoire, c'est-à-dire le ministère le plus important
de tous, est confié à des prêtres dépourvus des lumières qu'ils
doivent enseigner, et par conséquent défenseurs inhabiles des dogmes
qu'on attaque, et gardiens impuissants de la morale qu'on altère?
L'hérésie du seizième siècle avait dû presque tous ses succès à
l'ignorance du clergé. Ce malheur devait se reproduire dans le dernier
siècle, avec des chances d'autant plus fatales que l'esprit de la
philosophie était plein d'audace et maniait avec un rare talent l'arme
de la raillerie.

Cependant il ne faut pas croire que le clergé français tout entier fût
atteint de l'aveuglement de l'ignorance ou de la gangrène de la
corruption. S'il en avait été ainsi, la Révolution, quand elle
descendit menaçante dans l'arène, n'aurait pas trouvé tant de prêtres
prêts à renouveler les merveilles du christianisme héroïque, et à
protester par le martyre contre la profanation des choses saintes et
l'usurpation des droits de l'Église. À l'époque même où se
manifestaient dans la sphère ecclésiastique les abus que nous avons
signalés, on voyait monter dans la chaire des prêtres qui, usant de la
liberté de la parole presque égale à la licence des moeurs,
dévoilaient et combattaient ces abus. Les voix du clergé français les
plus écoutées s'élevaient contre la dépravation de la morale, et
faisaient remarquer, dans les progrès de l'irréligion, le présage de
la décadence de l'État. Un archidiacre de l'Église de Montpellier,
nourri de l'étude de Bossuet et de Bourdaloue et qui s'était acquis
une certaine renommée par le panégyrique de saint Louis, prononcé en
présence de l'Académie française, avait été choisi en 1757 pour
prêcher devant le Roi de France. L'abbé de Cambacérès (c'était son
nom[35]) avait l'amour du bien, un grand zèle pour le service de
l'Église et de l'humanité; dénué de toute ambition personnelle et peu
soucieux des faveurs du prince, il étala devant Louis XV le tableau de
la société et du gouvernement avec des paroles si vraies qu'elles
étonnèrent le monarque et firent trembler les courtisans.

[Note 35: Mort en 1802. C'était l'oncle du prince archichancelier de
l'empire et du cardinal-archevêque de Rouen.]

Ces avertissements descendirent encore de la chaire avec plus de
précision. L'abbé de Beauvais, qui dut à ses vertus sacerdotales
encore plus qu'à son éloquence son élévation à l'épiscopat[36],
prononça, dans les premiers mois de 1774, un sermon dont nous
extrayons ce passage: «Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de
vérité m'ordonne de vous dire que vos peuples sont malheureux, que
vous en êtes la cause, et qu'on vous le laisse ignorer.» Ajoutons que
l'orateur avait pris pour texte de son discours ces paroles de Jonas:
«_Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur._ Encore quarante
jours, et Ninive sera renversée.» Ces paroles doublement prophétiques
ne retentirent pas en vain. Quarante jours après, le roi Louis XV
mourut.

[Note 36: Jean-Baptiste-Charles-Marie de Beauvais, évêque de Sénez,
démissionnaire en 1783, nommé en 1789 député de la vicomté de Paris
aux états généraux, mort le 4 avril 1790.]

Le mercredi 27 avril 1774, ce prince, étant à Trianon, eut un frisson
suivi de fièvre, de mal de tête et de douleurs dans les reins. Il se
détermina à revenir à Versailles.

Le vendredi 29, il fut saigné deux fois, et dans la soirée la petite
vérole parut. Cette atteinte n'offrit d'abord aucun signe alarmant.

La _Gazette de France_ du lundi 9 mai donnait les nouvelles
suivantes:

                                        «De Versailles, le 8 mai 1774.

»Le 5 de ce mois, la petite vérole de Sa Majesté a fait beaucoup de
progrès pendant la journée; le redoublement de la nuit a été plus fort
que les précédents; il y a eu beaucoup de chaleur et même quelques
moments de délire. Néanmoins la journée du 6 s'est passée fort
tranquillement.... La nuit suivante, le redoublement a été plus
modéré, et quoiqu'il eût été moins long que dans la nuit précédente,
Sa Majesté fit appeler de son propre mouvement l'abbé Maudeux, son
confesseur, et demanda sur les sept heures du matin à recevoir le
saint viatique, qui lui fut apporté par le cardinal de la Roche-Aymon,
grand aumônier de France. La famille royale, les princes et princesses
du sang, les grands officiers de la couronne, les ministres
secrétaires d'État, etc., accompagnèrent le saint sacrement jusqu'aux
appartements du Roi et le reconduisirent à la chapelle dans le même
ordre. Les gardes françoises et suisses étoient sous les armes dans la
grande cour du château et battoient aux champs. Sa Majesté a montré
dans cette maladie beaucoup de force, de fermeté, de constance et de
courage, et principalement dans cette occasion des sentiments de piété
et de religion dignes d'un roi très-chrétien.... La journée du 7 a été
fort calme.... Ce matin, vers les cinq heures et demie, le
redoublement est devenu très-fort, et Sa Majesté a eu quelques moments
de délire. Ces accidents ont été bientôt calmés par des efforts pour
vomir qui sont survenus naturellement. La suppuration se soutient, et
la plus grande partie des boutons du visage et du col sont déjà
desséchés.»

Ce bulletin, fait pour rassurer sur les suites de la maladie, ne
laissait pas que de causer une grande émotion. La consternation est
dans Versailles. On annonce que l'air du château est infecté:
cinquante personnes gagnent la petite vérole pour avoir traversé
seulement la galerie; dix en meurent.

«Le Roi est à toute extrémité: outre la petite vérole, il a le
pourpre; on ne peut entrer sans danger dans sa chambre. M. de
Létorière est mort pour avoir entr'ouvert sa porte afin de le regarder
deux minutes. Les médecins eux-mêmes prennent toutes sortes de
précautions pour se préserver de la contagion de ce mal affreux, et
Mesdames, qui n'ont jamais eu la petite vérole, qui ne sont plus
jeunes, et dont la santé est naturellement mauvaise, sont toutes trois
dans la chambre, assises près de son lit et sous ses rideaux; elles
passent là le jour et la nuit. Tout le monde leur a fait à ce sujet
les plus fortes représentations; on leur a dit que c'étoit plus que
d'exposer leur vie, que c'étoit la sacrifier: rien n'a pu les empêcher
de remplir ce pieux devoir[37].»

[Note 37: _Souvenirs de Félicie._]

La conduite de Mesdames inspira à Madame la Dauphine un sentiment
d'estime et d'attachement dont elle se plut à leur donner de nombreux
témoignages lorsqu'elle fut Reine. Madame Élisabeth, que son âge avait
empêchée d'être initiée à ces détails, en apprit plus tard le récit,
qui la pénétra aussi de respect pour ses tantes.

La seule pensée de la mort du Roi suffisait dans ce temps-là pour
agiter profondément les esprits. De toutes parts s'élevaient des
prières; les villes, les confréries, les abbayes, les communautés
religieuses et les corps militaires faisaient célébrer des messes pour
le rétablissement de la santé du Roi. La ville de Strasbourg disputait
aux plus vieilles cités de la monarchie le droit de montrer en cette
occasion des sentiments français. Dès qu'elle apprit la maladie du
prince, elle ordonna des prières publiques; elle fit une procession
générale, où derrière le saint sacrement marchèrent le maréchal de
Contades et tous les corps du clergé, de la magistrature et de la
noblesse. Pendant la grand'messe, les magistrats en corps se
présentèrent à l'offrande, et firent lire par l'un des avocats
généraux de la ville l'acte d'un voeu solennel, qui fut déposé sur
l'autel.

«Dieu tout-puissant, arbitre des destinées, vous donnez aux peuples
dans votre miséricorde les rois selon votre coeur. Les jours de notre
auguste monarque Louis _le Bien-Aimé_ sont menacés. Voyez le magistrat
et le peuple prosternés aux pieds de vos autels. Ils viennent vous
supplier de prolonger, pour la gloire de votre nom et pour notre
bonheur, les jours précieux de notre monarque et notre père. En
reconnoissance de ce bienfait, nous faisons le voeu public et
solennel, au nom de cette ville, de renouveler annuellement nos
actions de grâces par le sacrifice de la messe, que nous ferons
célébrer à cet effet; et comme votre miséricorde entend de préférence
la voix des pauvres, nous promettons de doter en mariage quatre
personnes indigentes nées de cette ville, pour en jouir autant qu'il
plaira à votre divine bonté de conserver la vie de notre Roi, pour
laquelle nous offrons mille fois les nôtres.»

Ce voeu, que nous citons à cause de la manière dont il est énoncé,
devait rester inexécuté. Dans la soirée du 8, l'état du Roi empira.

Dès qu'il connut la nature de son mal, Louis XV désespéra de sa
guérison. «Je n'entends pas, dit-il, qu'on renouvelle ici la scène de
Metz.» C'était ordonner le renvoi de madame du Barry. Elle se retira à
Ruel chez le duc d'Aiguillon. Quelques personnes de la cour, au nombre
de quinze, dit-on, crurent devoir l'y visiter. Leurs livrées furent
remarquées. Une sorte de défaveur rejaillit sur ces personnes.
Longtemps après, pour désigner l'une d'elles, on disait dans le cercle
de la famille royale: «C'était une des quinze voitures de Ruel.»

M. le Dauphin, menacé d'être roi, demandait instamment à Dieu
d'éloigner de lui ce malheur. Dans la matinée du 9 mai, il écrivit à
l'abbé Terray ce billet, que l'histoire doit conserver: «Monsieur le
contrôleur général, je vous prie de faire distribuer sur-le-champ deux
cent mille francs aux pauvres de Paris, pour prier Dieu pour le Roi;
et si vous trouvez que c'est trop cher, retenez-les sur nos pensions à
Madame la Dauphine et à moi.»

Louis XV, sentant le danger où il se trouvait, demanda
l'extrême-onction, qui lui fut administrée le 9, à neuf heures du
soir, par l'évêque de Senlis, son premier aumônier. Il reçut ce
sacrement avec une piété édifiante, et, malgré ses souffrances, ne
cessa de joindre ses prières à celles qu'on faisait pour lui. «Le
prêtre qui lui administra les derniers sacrements, rapporte
Anquetil[38], demanda publiquement, par son ordre et en son nom,
pardon des scandales qu'il avait donnés.» Dans la nuit du 9 au 10, ses
souffrances devinrent atroces; dans la matinée du 10, elles se
calmèrent un peu, et à trois heures de l'après-midi, elles cessèrent
tout à fait. Louis XV était âgé de soixante-quatre ans trois mois et
cinq jours.

[Note 38: _Histoire de France_, an XIII (1805), t. XIII, p. 196 à
203.]

Un symptôme infaillible annonçait de minute en minute la fin de plus
en plus prochaine du monarque. Une foule considérable encombrait les
abords du palais, et l'OEil-de-boeuf se remplissait de courtisans.

Le Dauphin avait résolu de quitter Versailles avec sa famille au
moment même de la mort du Roi. Dans une telle circonstance, il eût été
peu convenable de transmettre de bouche en bouche des ordres positifs
de départ. La bienséance inventa un moyen de correspondance entre le
château et l'écurie: une bougie placée sur une fenêtre de
l'appartement royal devait être éteinte aussitôt que le Roi aurait
fermé les yeux. Les écuyers tenaient l'oeil fixé sur cette petite
lumière, avec laquelle allait finir un règne.

Au bout d'une demi-heure, la fenêtre s'ouvre et la lumière est
éteinte. Les carrosses de la cour sont attelés, les gardes du corps,
les écuyers, les pages montent à cheval. Cependant un bruit terrible
et ressemblant, dit la chronique, à celui du tonnerre, se faisait
entendre dans l'appartement de Louis XV: c'était la foule des
courtisans désertant l'antichambre du Roi mort et se précipitant dans
l'antichambre du nouveau Roi. C'est ce bruit étrange et sinistre qui
annonça à Louis XVI et à Marie-Antoinette que leur règne commençait.
Tous deux, par un mouvement spontané, tombèrent à genoux, les yeux
pleins de larmes, et en s'écriant: «Mon Dieu! guidez-nous,
protégez-nous; nous régnons trop jeunes.» À ce moment, madame la
comtesse de Noailles entre, et la première salue Madame la Dauphine
comme reine de France; elle prie Leurs Majestés de vouloir bien
quitter les cabinets intérieurs pour venir dans la chambre recevoir
les hommages de la famille royale et des grands officiers de la
couronne. Appuyée au bras de son époux, un mouchoir sur les yeux, la
jeune Reine, dans l'attitude la plus touchante, reçoit ces premières
visites. Les carrosses sont avancés, l'escorte est à cheval; l'horloge
du palais marque quatre heures; toute la cour part pour Choisy:
Mesdames, tantes du Roi, dans leur voiture particulière, Madame
Clotilde et Madame Élisabeth avec madame la comtesse de Marsan et
leurs sous-gouvernantes; le Roi, la Reine, Monsieur, frère du Roi,
Madame, le comte et la comtesse d'Artois réunis dans une même voiture.

Le château de Versailles est désert. Courtisans, serviteurs, laquais
se hâtent de fuir l'atmosphère pestilentielle que désormais aucun
intérêt ne donne le courage d'affronter. En quittant la chambre
mortuaire, le duc de Villequier enjoint à M. Andouillé, premier
chirurgien du Roi, d'ouvrir le corps et de l'embaumer. «Je dois
nécessairement en mourir, répondit Andouillé, mais je suis prêt;
seulement, pendant que j'opérerai, vous tiendrez la tête: votre charge
vous en fait un devoir.» M. de Villequier se retira, n'insistant plus
pour que l'opération fût faite; aussi ne le fut-elle pas. Il devint
urgent de procéder le plus tôt possible à l'ensevelissement. Le
cercueil fut apporté, les chirurgiens y firent verser une quantité
d'esprit-de-vin. Quelques pauvres ouvriers, grassement rémunérés,
mirent dans le linceul et couchèrent dans la bière celui qui peu
d'heures auparavant était le roi de France.

Cependant le carrosse du nouveau Roi et de sa famille cheminait vers
Choisy. La scène solennelle dont ils venaient d'être témoins, celle
qui s'ouvrait devant eux, les disposaient naturellement à des pensées
tristes et graves; mais à moitié route, un mot plaisamment estropié
par madame la comtesse d'Artois fit éclater un rire électrique; les
larmes furent essuyées, et les trois couples royaux reprirent le
caractère de leur âge.

La _Gazette de France_ du 13 mai contenait le panégyrique du feu Roi,
rappelant les hauts faits accomplis sous son règne: la Lorraine
acquise à la France, l'érection d'un grand nombre de monuments
publics, l'établissement de l'École militaire, la protection accordée
aux arts, les grandes voies ouvertes pour la facilité du commerce;
puis la _Gazette_ énumérait les qualités d'esprit et de coeur qui
avaient conquis à ce prince l'affection populaire[39]. Les éloges
décernés au royal défunt par un journal ne trouvèrent point d'écho
dans les sentiments publics. On était loin du temps où la France en
larmes avait prodigué à Louis XV des témoignages d'affection. Sans
doute quelques pages militaires avaient honoré ce long règne; il
léguait au pays des créations utiles et des acquisitions glorieuses.
Mais lorsqu'on en pesait d'une main impartiale les torts et les
mérites, c'était le plateau des torts qui emportait la balance. Le
niveau de la France était descendu en Europe, et le niveau de la
royauté était descendu en France. Louis XV, qui avait gaspillé le
présent, laissait à son héritier un menaçant avenir. Le peuple
apprenait que son Roi avait vaillamment supporté cette maladie
purulente dont le dégoût augmente les douleurs; mais il avait vu dans
les souffrances du prince le châtiment même de ses désordres.

[Note 39: La plupart des princes de l'Europe avaient une respectueuse
sympathie pour Louis XV. Informée de la mort de ce monarque,
Marie-Thérèse écrivait de Luxembourg, le 18 mai 1774, à la jeune Reine
de France: «Je regretterai toute ma vie ce prince et cet ami, votre
bon et tendre beau-père. J'admire en même temps la grâce de Dieu
d'avoir donné le moment au Roi de recourir à sa divine miséricorde, et
les paroles du grand aumônier prononcées de la part du Roi ne peuvent
se lire sans fondre en larmes et espérer son salut. Nous avons d'abord
interdit tout spectacle ici; nous ne verrons personne avant le 24, où
on mettra le grand deuil, et je le porterai tout le reste de mes
jours. Je ne vous fais point de compliments sur votre dignité, qui est
achetée bien chèrement, mais qui le deviendra encore plus si vous ne
pouvez mener la même vie tranquille et innocente que vous avez menée
pendant ces trois années, par les bontés et complaisances du bon père,
et qui vous a attiré l'approbation et l'amour de vos peuples, grand
avantage pour votre situation présente; mais il faut la savoir
conserver et l'employer au bien du Roi et de l'État. Vous êtes tous
deux bien jeunes, le fardeau est grand; j'en suis en peine et vraiment
en peine. Sans que votre adorable père dans le cas pareil m'auroit
soutenue, jamais je n'aurois pu en sortir, et j'étois plus âgée que
vous deux. Tout ce que je puis vous souhaiter, c'est que vous ne
précipitiez rien: voyez par vos propres yeux, ne changez rien, laissez
tout continuer de même; le chaos et les intrigues deviendroient
insurmontables, et vous seriez, mes chers enfants, si troublés que
vous ne pourriez vous en tirer. Je puis vous en parler d'expérience.
Quel autre intérêt pourrois-je avoir de vous conseiller d'écouter
surtout les conseils de Mercy? Il connoît la cour et la ville; il est
prudent et vous est entièrement attaché. Dans ce moment-ci regardez-le
autant comme un ministre de vous que le mien, quoique cela combine
très-bien. L'intérêt de nos deux États exige que nous nous tenions
aussi étroitement liés d'intérêt comme de famille. Votre gloire, votre
bien-être m'est autant à coeur que le nôtre. Ces malheureux temps de
jalousie n'existent plus entre nos États et intérêts; mais notre
sainte religion, le bien de nos États exigent que nous restions unis
de coeur et d'intérêt, et que le monde soit convaincu de la solidité
de ce lien.... Mes vieux jours ne peuvent couler tranquillement qu'en
vous voyant tous deux, mes chers enfants, heureux. J'en prie et ferai
prier instamment à ce sujet. En vous donnant ma bénédiction, je suis
toujours......»]

Les Feuillants du monastère royal de Saint-Bernard, près des
Tuileries, dont la mission est de prier au lit de mort des princes de
la maison royale, avaient été, dès le soir du 10 mai, mandés par le
grand aumônier pour remplir leur office. Leur charité et leur
dévouement furent vaincus par l'insupportable odeur d'un cadavre en
dissolution. Dès le 12, il devint indispensable de procéder à la levée
du corps. À sept heures du soir, le convoi funèbre sortit du château,
sans cérémonie, _selon l'usage pratiqué pour les princes qui meurent
de la petite vérole_[40]. Le clergé des deux paroisses et les
Récollets de Versailles suivirent le cercueil jusqu'à la place
d'Armes; l'évêque de Senlis, premier aumônier de Sa Majesté,
l'accompagna jusqu'à Saint-Denis. Le peuple, parsemé sur la route, se
montra insensible à ces tristes funérailles, et plus d'une fois même
il chargea d'imprécations la mémoire de ce prince qu'il avait surnommé
_le Bien-Aimé_.

[Note 40: _Gazette de France_ du lundi 16 mai 1774.]

Toutefois les prières publiques se multiplièrent de toutes parts: il y
avait au fond des coeurs pieux comme un besoin de demander à Dieu le
repos de cette âme royale, et les églises[41] n'attendaient pas à cet
égard l'exemple ou le signal des évêques. Tous les corps civils et
militaires de l'État, les villes, les tribunaux, les chapitres, les
ordres religieux, toutes les communautés, toutes les confréries,
toutes les classes de citoyens manifestèrent par des prières publiques
des sentiments au fond desquels peut-être il eût été facile de trouver
moins de regret pour le prince qui n'était plus, que de voeux pour le
couple royal qui, sans force et sans expérience, venait d'être chargé
de veiller sur la fortune publique.

[Note 41: Voir la note V à la fin du volume.]



MADAME ÉLISABETH.

LIVRE PREMIER.

ÉDUCATION DE MADAME ÉLISABETH.--MARIAGE DE MADAME CLOTILDE.

13 MARS 1764--28 AOÛT 1777.

                 _Mulierem fortem quis inveniet? procul, et de ultimis
                 finibus pretium ejus._

                                                      PROVERBES, XXXI.

     Naissance de Madame Élisabeth. -- Sa complexion délicate. --
     Madame Clotilde et Madame Élisabeth élevées par madame de
     Marsan. -- Différence d'humeur et de caractère des deux
     soeurs. -- Élisabeth malade soignée par Clotilde. --
     Première communion de Clotilde. -- Madame de Mackau nommée
     sous-gouvernante des Enfants de France. -- Amélioration qui
     se produit progressivement dans l'éducation d'Élisabeth. --
     Mademoiselle de Mackau devient l'amie de Madame Élisabeth.
     -- Cercle des jeunes princesses. -- Compiègne et
     Fontainebleau. -- M. Leblond. -- Plutarque expurgé par
     madame de la Ferté-Imbault et apprécié par Dumouriez. --
     Opinion de madame de Genlis sur les livres qu'il convient de
     mettre dans les mains des jeunes personnes. -- L'abbé de
     Montégut enseigne l'Évangile à Madame Élisabeth et développe
     en elle le sentiment religieux. -- Madame de Marsan la
     conduit à Saint-Cyr; intérêt et charme qu'elle y rencontre.
     Sentiment de la Reine pour les jeunes filles élevées dans
     cette maison. -- Deux cent mille livres remises par ordre de
     Louis XVI aux curés de Paris pour être distribuées aux
     pauvres. -- M. Machault d'Arnouville, M. de Choiseul, M. de
     Maurepas. -- Lettre du jeune Roi à celui-ci. -- Maurepas
     jugé par Marmontel. -- Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie
     atteintes de la maladie du feu Roi, leur père. -- La jeune
     famille royale quitte aussitôt Choisy et se rend à la
     Muette. -- La foule, dès le lever du jour, encombre les
     grilles du château. -- Enthousiasme populaire. -- Tabatières
     de deuil: _la consolation dans le chagrin_; les _quesaco_;
     les _poufs au sentiment_. -- Les _bonnets à grands
     papillons_. -- Une plaisanterie d'une des dames de la Reine
     est cause que cette princesse est mal jugée par les vieilles
     douairières qui viennent faire les révérences de deuil. --
     Inondations et désastres à l'avénement du Roi comme à son
     mariage. -- Troubles à Weimar; émeute; incendie. -- Premier
     conseil des dépêches tenu par le roi Louis XVI au château de
     la Muette. -- Madame Élisabeth, avec la famille royale, dans
     l'église des Carmélites de Saint-Denis. -- Le jeudi 2 juin,
     jour de la Fête-Dieu, la jeune princesse avec toute la Cour
     accompagne à pied le saint sacrement à l'église paroissiale
     de Passy. -- Le premier acte de l'autorité royale est de
     faire remise du droit de joyeux avénement. -- Les du Barry
     s'éloignent. -- La comtesse se retire dans l'abbaye du
     Pont-aux-Dames. -- Le duc d'Aiguillon; le comte du Muy; le
     comte de Vergennes. -- Le parlement; la chambre des comptes;
     la cour des monnaies. -- Gresset, directeur de l'Académie
     française, harangue le Roi et la Reine. -- Durosoy. --
     Retour à Versailles. -- L'abbé de Vermond. -- Soufflot. --
     Archevêques et évêques. -- Inoculation, à Marly, du Roi, du
     comte et de la comtesse de Provence, du comte et de la
     comtesse d'Artois. -- Le parti du progrès: Turgot. -- Le
     prince Louis de Rohan. -- Buffon. -- Delille. -- Madame
     Clotilde et Madame Élisabeth à la Muette. -- La Cour quitte
     Marly et se rend à Compiègne, où elle emmène les deux jeunes
     princesses. -- Réception faite au Roi. -- Arrivée de
     Mesdames. -- Fête de l'Assomption; voeu de Louis XIII;
     procession religieuse où figurent Clotilde et Élisabeth. --
     Arrivée en France de l'archiduc Maximilien-François. --
     Audience donnée par Louis XVI au comte de Viry, ambassadeur
     de Sardaigne, et au comte de Vergennes, ministre des
     affaires étrangères: déclaration du mariage de Madame
     Clotilde avec le prince de Piémont.


Pour initier le lecteur à la connaissance de l'époque qui précéda
immédiatement celle qui sert de cadre à la vie que nous avons
entrepris de raconter, nous avons dû esquisser à grands traits le
mouvement des idées et des faits des dix dernières années du règne de
Louis XV. Le berceau et la première enfance de Madame Élisabeth
tinrent si peu de place dans ces dix années, que nous avons eu à peine
l'occasion de la nommer dans cette introduction. Au moment d'ouvrir le
récit de sa vie, nous devons grouper dans leur ordre chronologique le
petit nombre de faits relatifs à cette princesse qui précédèrent
l'avénement de son frère le roi Louis XVI.

Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, fille de Louis, Dauphin,
et de Marie-Joséphine de Saxe, était née à Versailles le jeudi 3 mai
1764, à deux heures du matin. Dans la journée, le duc de Berry, le
comte de Provence, le comte d'Artois, se rendirent à la chapelle du
château, immédiatement après la messe du Roi, pour la cérémonie du
baptême de la princesse nouvellement née. Le Roi et la Reine, Monsieur
le Dauphin, Madame Adélaïde, Mesdames Victoire, Sophie et Louise, le
duc d'Orléans, le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de
Conty, la princesse de Conty, la comtesse de la Marche, le comte de
Clermont, le comte d'Eu, le duc de Penthièvre et le prince de
Lamballe, assistèrent à cette cérémonie. La petite princesse fut tenue
sur les fonts par le jeune duc de Berry, au nom de l'infant don
Philippe, et par Madame Adélaïde, au nom de la reine d'Espagne
douairière. Le baptême fut administré par l'archevêque de Reims, grand
aumônier du Roi, en présence de M. Allant, curé de la paroisse du
château. Plusieurs dignitaires de la cour assistaient à la cérémonie,
ainsi que les ambassadeurs d'Espagne et de Naples.

Madame Élisabeth, en venant au jour, était d'une complexion si
délicate que son existence, pendant les premiers mois, donna lieu à
des inquiétudes continuelles. Ceux qui se plaisent à tirer l'horoscope
des princes, disaient que cette princesse était trop faible pour
saisir les belles destinées qui s'offraient à elle: ils ne se
doutaient pas qu'au contraire ses destinées seraient terribles,
qu'elle aurait la force de les supporter, et qu'il viendrait des temps
mauvais où les maîtres de la France trouveraient trop longue et
abrégeraient cette vie qu'on appréhendait alors de voir s'éteindre
trop tôt.

La petite orpheline, après la mort de Madame la Dauphine, fut
entièrement livrée aux soins de madame la comtesse de Marsan[42],
gouvernante des Enfants de France, qui déjà voyait croître sous sa
direction une autre princesse, la jeune Clotilde, destinée au trône de
Sardaigne, dont elle devait être l'amour et l'édification. Il y avait
entre l'âge des deux soeurs un intervalle de quatre ans et huit mois.
La différence d'humeur et de caractère était encore plus grande:
Clotilde était née avec les plus heureuses dispositions, il suffisait
de les suivre et de les aider; chez Élisabeth, au contraire, il
fallait souvent contrarier la nature, toujours la diriger. Fière,
inflexible, emportée, il y avait chez elle à dompter des défauts
très-regrettables dans un rang inférieur, intolérables dans une
princesse de sang royal. Madame de Marsan avait rempli la première
moitié de sa tâche avec zèle et bonheur, mais aussi sans difficulté:
la jeune Clotilde était douée des qualités les plus aimables: la
crainte d'affliger celle qui prenait soin de son enfance la rendait
attentive aux paroles de madame de Marsan et docile à ses leçons; elle
cherchait à deviner dans ses regards le moindre de ses désirs, et ce
désir lui devenait un devoir. L'application qu'elle apportait à ses
travaux attestait le goût qu'elle y prenait, et promettait d'avance le
succès qui couronna cette éducation donnée avec tant d'intelligence et
reçue avec une docilité si empressée. La bonté de son coeur répondait
à l'élévation de son esprit, et elle se faisait aimer sans efforts de
tous ceux qui l'approchaient.

[Note 42: Marie de Rohan-Soubise, née en 1721, seule fille du prince
de Soubise, mariée en juin 1736 à Gaston-Jean-Baptiste-Charles de
Lorraine, comte de Marsan, brigadier des armées du Roi, né comme elle
en 1721, et mort à Strasbourg en 1743 (1er mai), dans sa
vingt-troisième année.]

La seconde partie de la tâche de madame de Marsan était autrement
difficile. L'opiniâtreté de Madame Élisabeth rappelait celle du duc de
Bourgogne, l'aîné de ses frères, avant que l'éducation l'eût
assouplie; fière de sa naissance, elle exigeait auprès d'elle des
instruments souples de sa volonté; elle disait qu'elle n'avait pas
besoin d'apprendre et de se fatiguer inutilement, puisqu'il y avait
toujours près des princes des hommes qui étaient chargés de penser
pour eux. Elle trépignait de colère quand une de ses femmes ne lui
apportait pas immédiatement l'objet qu'elle avait réclamé. La
différence qui existait entre les caractères des deux soeurs en avait
fait naître une dans les sentiments que leur gouvernante éprouvait
pour chacune d'elles, et la préférence que, involontairement
peut-être, elle montrait à l'aînée, ne put échapper à la cadette. La
jalousie vint encore accroître en celle-ci l'âpreté du caractère; et
un jour que madame de Marsan lui refusait une chose qu'elle désirait:
«Si ma soeur Clotilde, lui répondit-elle froidement, vous l'eût
demandée, elle l'aurait obtenue.»

Élisabeth tomba malade. Clotilde demanda avec instance qu'on la
laissât auprès d'elle, et elle obtint que son lit fût momentanément
apporté auprès du sien. Alors âgée de dix ans, elle prodigua à sa
jeune soeur tous les soins d'une infirmière. Elle voulait la veiller
la nuit, et elle éprouva un vif chagrin de se voir enlever cette
consolation. Mais madame de Marsan craignant, d'après l'avis du
médecin, que le mal ne se communiquât, jugea prudent de les séparer.

La maladie d'Élisabeth avait développé dans sa soeur les sentiments de
la plus tendre amitié. Clotilde ne se borna plus à lui montrer de
l'intérêt pour sa santé, elle se fit un plaisir de lui montrer
l'alphabet et la manière d'épeler et de former les mots; elle lui
donna de petits conseils qui aidèrent à améliorer son caractère, et à
lui inculquer les premières notions de cette religion dont elle avait
déjà elle-même nourri son âme.

Le moment approchait où cette jeune princesse, douée des sentiments
les plus purs et de la plus douce piété, allait faire sa première
communion. Les dispositions angéliques qu'elle apportait à cet acte
lui faisaient désirer ardemment de voir arriver ce grand jour. Ce fut
le troisième mardi d'après Pâques de l'année 1770, le dix-septième
jour d'avril, qu'elle eut ce bonheur, dont le souvenir ne s'effaça
jamais de sa mémoire. Ce jour-là, selon l'étiquette de la cour, elle
quitta les simples habits de l'enfance pour revêtir la parure d'une
jeune princesse. Sa modestie inquiète se rappela toujours avec
tristesse, j'ai presque dit avec remords, qu'elle avait revêtu une
parure mondaine pour aller recevoir le Dieu des pauvres et des
affligés, et elle n'en parla jamais qu'avec le sentiment de la plus
sincère humilité.

Madame de Marsan avait senti qu'elle avait besoin d'aide pour la
seconder dans la réforme qu'elle avait à coeur d'opérer: elle jeta
les yeux sur madame la baronne de Mackau, dont le mari avait été
ministre du Roi à Ratisbonne. Mademoiselle Marie-Angélique de Fitte de
Soucy (madame de Mackau) avait été élevée à Saint-Cyr. Cette maison
conservait avec soin non-seulement des notes sur le caractère et le
mérite de ses élèves, mais elle aimait à les suivre dans le monde,
pour lequel elle les avait formées. Ce fut d'après les renseignements
puisés à cette source que madame de Marsan demanda au Roi de nommer
sous-gouvernante madame de Mackau, qui vivait retirée en Alsace. Ce
choix semblait offrir toutes les conditions requises pour obtenir
d'heureux changements dans le caractère d'un enfant volontaire et
hautain: madame de Mackau, en effet, possédait la fermeté qui fait
ployer la résistance et la bienveillance affectueuse qui sait attirer
l'attachement. Armée d'une puissance presque maternelle, elle éleva
les enfants du trône comme elle eût élevé ses enfants, ne leur passant
aucun défaut, sachant au besoin se faire craindre d'eux, tout en leur
faisant aimer la vertu, dont les leçons, dans sa bouche, avaient cette
autorité que l'exemple rend forte et sacrée. Elle joignait à un esprit
supérieur une dignité de ton et de manières qui inspirait le respect.
Quand son élève s'abandonnait à un de ces mouvements d'humeur hautaine
auxquels elle était sujette, madame de Mackau, après quelques
observations sévères, laissait paraître sur sa physionomie une gravité
morne, comme pour lui rappeler que les princes, aussi bien que toutes
les autres personnes, ne peuvent être aimés que pour leurs vertus et
leurs qualités. Affligée, déconcertée de ce changement subit et
inattendu, Élisabeth, ne sachant ni feindre ni cacher ce qui se
passait en son âme, donnait un grand avantage à sa gouvernante, habile
à profiter de la connaissance qu'elle avait de ce qui se passait dans
l'âme de son élève pour diriger son éducation.

La vive expression du regret de ses fautes, la promesse de s'amender,
amenaient un changement dans les manières de madame de Mackau. Aussi
arrivait-il souvent que, malgré ses cris et ses lamentations,
Élisabeth cédait aux douces instances de l'amitié. Peu à peu on vit
s'effacer en elle les défauts qui retardaient ses progrès et
l'empêchaient de profiter d'une instruction si propre à son
développement moral. Ses sages directrices ne négligeaient rien pour
former sa raison, l'habituer à discuter sur toutes les questions avec
facilité et sans pédantisme, à bien poser un argument, à l'examiner
avec discernement, et à résoudre une question avec logique. Comme tout
progrès ne s'accomplit que par degrés, la jeune princesse, pendant
quelque temps encore, commettait des fautes. En ces occasions,
devenues rares toutefois, elle rencontrait un regard sévère, un
accueil sec, et ce seul témoignage de mécontentement lui devenait une
punition efficace.

Outre les progrès rapides qu'elle fit dans ses études élémentaires,
l'amélioration qui s'était produite dans son naturel prouvait
l'excellence de la méthode qu'on avait employée. Ce caractère si
hautain et si violent se changea peu à peu en une fermeté de
principes, une noblesse et une énergie de sentiments qui plus tard la
rendirent supérieure à toutes les épreuves qui traversèrent sa vie.
C'est ainsi que Madame Élisabeth s'était sentie dominée par un
ascendant irrésistible; c'est ainsi que sous cette sage et forte
discipline, ses défauts naturels se changèrent peu à peu en vertus.
C'est ainsi qu'elle reconnut que sous cet extérieur froid et imposant
il y avait un coeur qui l'aimait pour elle-même, et que dès lors
disposée à aimer son institutrice, à son tour, elle chercha à lui
plaire.

Désormais humble et soumise, elle écoute avec plaisir les
avertissements qu'on lui donne, elle les met en pratique avec
empressement: à la simplicité de l'enfance déjà elle joint la
prudence et le discernement de l'âge mûr. À mesure que ses
connaissances augmentent, elle cherche à régler ses actions et à les
diriger vers Dieu; à mesure aussi qu'elle témoigne à sa gouvernante
plus de déférence et d'affection, elle reçoit d'elle, en retour, des
témoignages plus marqués de dévouement maternel. Elle sent alors
douloureusement la perte qu'elle a faite de ses parents: privée de
leurs caresses et du plus doux sentiment de la nature, son coeur
s'ouvre à l'amour fraternel, qui devient sa passion dominante. Elle
chérit tendrement ses trois frères, mais une sorte de prédilection
l'entraîne vers le duc de Berry, devenu Dauphin. Serait-ce qu'elle
prévoit qu'il sera malheureux, puisqu'il est déjà menacé d'être roi?
Cette tendresse de coeur, qui a servi à corriger tous les défauts
d'Élisabeth, doit être dans le cours de sa vie la source de ses
consolations, de son courage, de ses chagrins et de son dévouement.

Madame de Mackau lui présenta sa fille, qui fut associée à ses études
aussi bien qu'à ses récréations. Tenant par l'âge le milieu entre
Clotilde et Élisabeth, ayant deux ans de plus que celle-ci et deux ans
de moins que la première, elle était comme un trait d'union entre les
deux soeurs.

«Lorsque je fus présentée à Madame Élisabeth, a rapporté madame de
Bombelles (mademoiselle de Mackau), j'étois, malgré mes deux ans de
plus, aussi portée qu'elle à m'amuser. Les jeux furent bientôt établis
entre nous, et la connoissance bientôt faite. Madame Élisabeth
demandoit sans cesse à me voir: j'étois la récompense ou de son
application ou de sa docilité.»

Vers cette époque, à certains jours, après les études sérieuses,
plusieurs dames de mérite, aussi recommandables par leurs principes
religieux que par leur instruction, étaient aussi admises dans
l'intimité des deux petites princesses. C'était un cercle qu'on leur
créait afin d'utiliser leurs loisirs tout en les amusant, de les
former à l'habitude du monde, de leur apprendre à énoncer leurs idées
avec grâce et concision, à juger les choses avec justesse, à exprimer
leurs jugements avec clarté. Ces réunions, qu'elles voyaient toujours
revenir avec joie, avaient le précieux avantage de s'offrir à elles
sous la forme de récréations; mais ces fécondes récréations, sous leur
gaieté apparente et sous leur parfaite modestie, les initiaient, sans
qu'elles s'en doutassent, à ce tact pour ainsi dire divinatoire, à
cette science du monde si nécessaire et si difficile à acquérir, qui
consiste à discerner à première vue le mérite des individus, à
apprécier le caractère, l'esprit dominant de chaque société, sous
quelque forme qu'il se présente: finesse et sagacité qui devinrent par
la suite si exquises chez Élisabeth, que rarement elle se trompait
dans l'opinion qu'elle se formait du caractère des personnes aussi
bien que de l'esprit des réunions où elle se trouvait. «Jamais, dit M.
Ferrand, Madame Élisabeth n'a pu s'intéresser à une conversation dans
laquelle il n'y avait rien à gagner; jamais elle n'a su s'amuser d'un
entretien frivole. Le temps était précieux pour elle: elle savait
qu'on n'en jouit que par le sage emploi qu'on en fait; qu'il se hâte
toujours sans jamais nous attendre; que c'est à nous à nous hâter avec
lui: elle ne concevait pas l'existence de ces êtres qui gémissent
perpétuellement accablés du poids d'une heure: elle regrettait ces
moments qu'un monde léger consomme à des riens, pour se délivrer de
l'embarras de les employer utilement, et le temps ne la surprenait
jamais sans trouver la vertu dans ses actions ou dans ses
projets[43].»

[Note 43: _Éloge historique de Madame Élisabeth_, p. 15 et 16.]

C'était surtout durant la saison que la Cour passait aux châteaux de
Compiègne et de Fontainebleau qu'avaient lieu les instructives
récréations dont nous venons de parler. Madame de Marsan avait composé
quelques petits proverbes pour être joués par ses royales élèves et
les personnes de leur société. Le dénoûment de ces humbles pièces,
faites d'ailleurs sans prétention, contenait toujours une moralité
utile, et finissait d'ordinaire par une de ces maximes sentimentales à
la mode de ce temps-là.

C'est aussi pendant leur séjour dans ces deux résidences royales que
l'étude de la botanique occupait particulièrement les loisirs des deux
princesses. Souvent M. Lemonnier, célèbre médecin dont l'instruction
était si étendue et si variée, les accompagnait avec leur gouvernante
dans les jardins ou dans la forêt, et expliquait devant elles les
propriétés de chaque fleur, de chaque plante, de chaque arbuste, leur
origine et l'époque de leur acclimatation en France. Tout est
intéressant dans la nature quand on s'applique à en découvrir les
arcanes. Ces promenades avaient laissé dans l'esprit de Madame
Clotilde et de Madame Élisabeth un souvenir qu'elles aimèrent toujours
à se rappeler.

Ce fut M. Leblond qui leur donna les premières leçons d'histoire et de
géographie. Sur la demande de leur gouvernante, madame de la
Ferté-Imbault avait _arrangé_ pour elles quelques extraits de la _Vie
des hommes illustres_ de Plutarque. Le lecteur pourra s'étonner du
choix que l'on faisait pour l'instruction des deux jeunes soeurs du
roi de France, d'un livre où madame Roland raconte, en ses Mémoires,
avoir puisé son enthousiasme pour la république, et que, vers la fin
de l'année 1792, au plus fort de la tourmente révolutionnaire,
Dumouriez appréciait ainsi dans une lettre adressée au général Biron:
«Lisez Plutarque, pour apprendre à devenir républicain.» Certes, dans
ce merveilleux ouvrage de Plutarque, tout est vivant: ce ne sont pas
des pages d'histoire qu'on donne à lire à la jeunesse, ce sont des
héros qu'on lui montre: ce sont des rois, des législateurs, des
capitaines qui lui apparaissent comme des amis imposants, révélateurs
de la vérité et confirmant la vérité par leur exemple. Mais nous
remarquons que madame de Genlis n'a point fait figurer les hommes de
Plutarque dans son Traité d'éducation des jeunes personnes, et qu'elle
dit dans ce traité: «Il n'est aucun ouvrage que les enfants de sept à
quinze ans puissent lire seuls avec fruit pour la première fois; donc
tous leur sont également dangereux.» C'est pour cela sans doute que
madame de la Ferté-Imbault était chargée d'_arranger_ l'historien de
l'antiquité.

Laissons là ces puérils détails: les injustices souffertes par les
grands hommes d'Athènes et de Rome auraient sans doute appris à Madame
Élisabeth à supporter avec courage les humiliations et la mort; mais
soyons vrais: Dieu devait placer sur sa route deux guides bien
autrement sûrs pour la soutenir dans cette terrible lutte: cette foi
si vive qui arrache ceux qui en sont animés à toutes les craintes,
puisqu'elle les arrache à tous les doutes, et cette invincible
espérance qui éclaire les ombres du présent du rayonnement de
l'immortalité.

L'abbé de Montégut, chanoine de Chartres, qui avait été nommé, dans
les premiers jours de mai 1774, instituteur en survivance des Enfants
de France, d'après la démission de l'abbé de Lusinnes, contribua à
développer en Madame Élisabeth ce sentiment religieux qui ne la quitta
plus pendant sa vie[44]. Il lui expliqua les merveilles de cet
Évangile qui est tout ensemble l'école du devoir et la source des
consolations. Elle s'appliqua à cette étude avec une sagacité et une
pénétration au-dessus de son âge. On eût dit qu'une secrète
inspiration l'avertissait que c'était là la meilleure et la première
des sciences. À mesure que son intelligence se développa, ces
préceptes s'enracinèrent profondément en elle. La religion lui apparut
comme une chaîne de devoirs et de consolations, dont le premier
anneau, attaché au Ciel, attire sans cesse l'humanité vers son origine
et sa fin. Elle ne chercha pas, comme les esprits de son temps, à
pénétrer les mystères impénétrables, elle se soumit fermement à la loi
de l'Église, sachant combien est infinie la grandeur de Dieu et
combien notre propre nature est limitée. La révélation suppléait
suffisamment pour elle à l'infirmité de notre intelligence, car c'est
à sa lumière que nous marchons dans la charité qui est notre voie, et
vers le ciel qui est notre but. Aussi les traits de piété et
d'abnégation que son instituteur mettait sous ses yeux étaient-ils
reçus par elle avec cet empressement facile qu'elle devait mettre un
jour à en offrir elle-même des exemples.

[Note 44: L'abbé de Montégut est mort à Chartres en 1794.]

De son côté, madame de Marsan la conduisait souvent à Saint-Cyr, où
elle aimait à s'entretenir avec les dames qui avaient porté au plus
haut point de perfection l'éducation des jeunes personnes confiées à
leurs soins. Celles de ces dernières qui par leur application et leur
conduite avaient mérité une récompense, étaient introduites près de la
princesse. D'ordinaire on disait le salut à son arrivée. La jeune
Élisabeth avait du goût pour ce royal asile, où tout était simple,
noble et grand; souvent elle entrait dans les classes, dont les
travaux l'intéressaient, souvent aussi dans le réfectoire, où le menu
du souper aussi bien que l'âge et le nombre des convives occupaient
son attention.

Ce royal établissement, qui portait l'empreinte d'une sainte et
majestueuse pensée, avait éveillé toutes les sympathies de notre jeune
visiteuse, qui ne le quittait jamais sans se promettre d'y revenir. La
Reine elle-même, sans montrer une affection particulière pour
Saint-Cyr, avait pris en estime les dames et les élèves de cette
maison: elle avait parmi ses femmes quelques jeunes filles de
Saint-Louis, et «elle leur interdisait le spectacle lorsque les pièces
ne lui paraissaient pas d'une moralité convenable, se regardant avec
raison comme chargée de veiller aux moeurs et à la conduite de ces
jeunes personnes[45].»

[Note 45: _Mémoires de Madame Campan_, t. I, p. 104.]

Le moment est venu de reprendre notre récit à l'endroit où nous
l'avions suspendu, c'est-à-dire à la fin du règne de Louis XV et à
l'avénement de son successeur. Nous parcourrons rapidement ces années,
pendant lesquelles, selon un écrivain optimiste (M. Droz), la
Révolution aurait pu être évitée, et nous chercherons surtout, au
milieu des faits généraux, la trace des premiers pas de Madame
Élisabeth. Nous avons laissé à Choisy la jeune royauté environnée de
la sympathie publique. Il convient de rappeler ici ses débuts. Avant
de quitter Versailles, Louis XVI avait ordonné à l'abbé Terray,
contrôleur général des finances, de remettre deux cent mille livres
aux curés des paroisses de Paris pour être distribuées aux pauvres. À
peine descendu à Choisy, le prince se recueille; il jette des regards
inquiets autour de lui; il cherche un appui pour sa faiblesse, un ami
pour son coeur. Il croit l'apercevoir parmi les victimes de la
disgrâce d'un pouvoir qui n'avait su inspirer ni estime ni crainte. Sa
raison lui désigne Machault d'Arnouville; le secret désir de la Reine
indique Choiseul. Un conseil de famille (j'allais dire une intrigue
que dirige Madame Adélaïde) fait pencher la balance en faveur de M. de
Maurepas.

On prétendit à l'époque où l'événement se passa que la famille ne
combattit point d'abord le choix du Roi, et que la lettre qui mandait
Machault était déjà remise au courrier; mais que celui-ci ayant tardé
deux minutes à enfourcher son cheval, auquel manquait une sangle ou
une gourmette, la lettre lui fut redemandée et mise à l'adresse de
Maurepas. À quoi tiennent les destinées d'un empire! Elles tiennent,
croyez-le bien, beaucoup plus à la volonté de ceux qui gouvernent qu'à
une sangle et une gourmette. La timidité de Louis XVI, qui devait lui
être si fatale, l'empêcha de prendre tout d'abord la résolution que
son coeur lui dictait, et qui était la meilleure. Il fit donc partir
la lettre dont voici la copie:

                                   »_À Monsieur le comte de Maurepas._

«Choisy, le 11 mai 1774.

»Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec tout le
royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi, et ce nom
renferme toutes mes obligations; mais je n'ai que vingt ans, et je
n'ai pas toutes les connoissances qui me sont nécessaires; de plus, je
ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le Roi dans sa dernière
maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre
connoissance profonde des affaires m'engage à vous prier de m'aider de
vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible, et vous
me ferez grand plaisir.

                                                              »LOUIS.»

       *       *       *       *       *

Marmontel me semble avoir apprécié justement la résolution de Louis
XVI: «S'il n'avoit fallu, dit-il, qu'instruire un jeune roi à manier
légèrement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des
choses et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût
été sans aucune comparaison l'homme qu'on auroit dû choisir. Peut-être
avoit-on espéré que l'âge et le malheur auroient donné à son caractère
plus de solidité, de constance et d'énergie; mais naturellement
foible, indolent, personnel, aimant ses aises et son repos, voulant
que sa vieillesse fût honorée mais tranquille, évitant tout ce qui
pouvoit attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil, croyant à
peine aux vertus pénibles et regardant le pur amour du bien public
comme une duperie ou comme une jactance, peu jaloux de donner de
l'éclat à son ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à
tout mener sans bruit, en consultant toujours les considérations
plutôt que les principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il
avoit été dans ses jeunes années, un homme aimable, occupé de
lui-même, et un ministre courtisan.»

Placé près d'un roi de vingt ans, un tel ministre ne pouvait, ce me
semble, qu'intimider sa jeunesse sans guider son inexpérience.

Quatre jours après leur arrivée à Choisy, Mesdames Adélaïde, Victoire
et Sophie furent atteintes du mal dont leur dévouement avait gagné le
germe près du lit du Roi leur père, pendant son affreuse maladie.
L'état de Madame Adélaïde inspirait particulièrement quelque crainte.
Marie-Antoinette écrivait à sa mère le 14 avril: «On vient de me
défendre d'aller chez ma tante Adélaïde, qui a beaucoup de fièvre et
maux de reins: on craint la petite vérole. Je frémis et n'ose pas
penser aux suites; il est déjà bien affreux pour elle de payer si vite
le sacrifice qu'elle a fait[46].»

[Note 46: _Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, publié par Alfred von
Arneth, 1 vol. in-8º, Vienne et Paris.]

Les médecins ordonnèrent de faire sur-le-champ partir de Choisy la
jeune famille royale. Elle se rendit au château de la Muette. La
proximité de Paris attira aux environs de cette résidence une
affluence de monde telle, que dès le lever du jour la foule était déjà
établie aux grilles du château.

La défaveur jetée sur le déclin du dernier règne, l'espérance que le
nouveau règne faisait naître, concouraient à exciter des
démonstrations d'allégresse et d'affection qui, dès le matin jusqu'au
coucher du soleil, se traduisaient par les cris de _Vive le Roi!_
Marie-Antoinette tressaillait de joie à ces démonstrations, qui
semblaient dire que le jeune Roi avait le coeur de ses peuples[47].
Elle mandait à l'Impératrice-reine que depuis la mort de son aïeul,
Louis XVI «ne cessoit de travailler et de répondre de sa main aux
ministres qu'il ne pouvoit pas encore voir, et à beaucoup d'autres
lettres. Ce qu'il y a de sûr, ajoutait-elle, c'est qu'il a le goût de
l'économie et le plus grand désir de rendre ses peuples heureux. En
tout il a autant d'envie que de besoin de s'instruire; j'espère que
Dieu bénira sa bonne volonté[48].»

[Note 47: Déjà l'année précédente, quelques jours après son entrée à
Paris, le 8 juin 1773, avec M. le Dauphin, Marie-Antoinette mandait à
l'Impératrice, sa mère:

«Je n'oublierai de ma vie la fête que nous avons eue mardi: nous avons
fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous
ceux qu'on a pu imaginer; mais tout cela, quoique fort bien, n'est pas
ce qui m'a touchée le plus, mais c'est la tendresse et l'empressement
de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, étoit
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener
aux Tuileries, il y avoit une si grande foule que nous avons été trois
quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et
moi avons recommandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne,
ce qui a fait bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journée
que, malgré le monde énorme, il n'y a eu personne blessé. Au retour de
la promenade, nous sommes montés sur une terrasse découverte et y
sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman,
les transports de joie, d'affection qu'on a témoignés dans ce moment.
Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple. Qu'on
est heureux de gagner son amitié à si bon marché! Il n'y a pourtant
rien de si précieux; je l'ai bien senti et je ne l'oublierai jamais.»
(Lettre de Versailles, le 14 juin 1773.)]

[Note 48: IDEM, _ibid._ Lettre du 14 juin 1774.]

Jamais règne ne s'inaugura par des témoignages d'enthousiasme plus
unanimes. Les poëtes à l'envi célébraient le jeune Roi; la toilette de
la jeune Reine devenait un type sur lequel toutes les modes se
réglaient. Un joaillier s'enrichissait en vendant des tabatières de
deuil, portant dans leur boîte faite de chagrin le portrait de
Marie-Antoinette; ce qui amena ce jeu de mots: _La consolation dans le
chagrin._

Le deuil du feu Roi avait arrêté une nouvelle mode assez étrange, qui
avait succédé aux _quesaco_, et qu'on appelait les _poufs au
sentiment_. C'était une coiffure élevée dans laquelle on ménageait une
place à l'image des personnes ou des choses de sa prédilection, comme
le portrait de son père, de sa fille, celui de son chien, de son chat,
ou même de son sapajou, tout cela garni des cheveux d'un époux ou d'un
ami de coeur; mode incroyable, où l'extravagance le disputait au
ridicule.

Le Roi décida que le deuil serait de sept mois, dont un en grandes
pleureuses et un en petites[49]. Toutes les dames présentées à la
cour, les plus âgées comme les plus jeunes, regardèrent comme un
devoir de venir rendre hommage à leurs nouveaux souverains. Un jour
fut indiqué pour la réception générale des révérences de deuil.
Laissons parler un témoin oculaire[50]: «Les petits bonnets noirs à
grands papillons, les vieilles têtes chancelantes, les révérences
profondes et répondant aux mouvements de la tête, rendirent à la
vérité quelques vénérables douairières un peu grotesques; mais la
Reine, qui avait beaucoup de dignité et de respect pour les
convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien
qu'elle devait observer. Une plaisanterie indiscrète d'une des dames
du palais lui en donna cependant le tort apparent. Madame la marquise
de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance, et
forcée par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrière la
Reine, trouva plus commode de s'asseoir à terre sur le parquet, en se
cachant derrière l'espèce de muraille que formaient les paniers de la
Reine et des dames du palais. Là, voulant fixer l'attention et
contrefaire la gaieté, elle tirait les jupes de ces dames et faisait
mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux
de la représentation qui régnait dans toute la chambre de la Reine,
déconcerta Sa Majesté. Plusieurs fois elle porta son éventail devant
son visage pour cacher un sourire involontaire, et l'aréopage sévère
des vieilles dames, prononçant son arrêt en dernier ressort, déclara
que la jeune Reine s'était moquée de toutes les personnes respectables
qui s'étaient empressées de lui rendre leurs devoirs; qu'elle n'aimait
que la jeunesse; qu'elle avait manqué à toutes les bienséances, et
qu'aucune d'elles ne se présenterait plus à la cour. Le titre de
moqueuse lui fut généralement donné, et il n'en est point qui soit
plus défavorablement accueilli dans le monde.... Les fautes des
grands, ou celles que la méchanceté leur attribue, circulent avec la
plus grande rapidité et se transmettent comme une sorte de tradition
historique que le provincial le plus obscur aime à répéter. Plus de
quinze ans après cet événement, j'entendais raconter à de vieilles
dames, au fond de l'Auvergne, tous les détails du jour des révérences
pour le deuil du feu Roi, où, disait-on, la Reine avait indécemment
éclaté de rire au nez des duchesses et des princesses sexagénaires qui
avaient cru devoir paraître pour cette cérémonie.»

[Note 49: _Gazette de France_ du lundi 23 mai 1774.]

[Note 50: Madame Campan.]

Le 18 mai, il n'était bruit que de désastres causés par l'orage dans
les journées du 14 et du 15. On racontait que dans le village de
Lieux[51], à une heure de Pontoise, les eaux s'étaient accrues si
instantanément qu'on avait été obligé d'abattre des murailles pour
secourir des enfants qui surnageaient dans leurs berceaux. L'eau était
entrée avec tant d'impétuosité dans l'église, que la population, qui
chantait vêpres en ce moment, n'eut que le temps de se sauver;
plusieurs maisons furent entraînées, les fruits naissants détruits, et
tout espoir de moisson anéanti. De l'autre côté de Paris, même
désastre: la vallée d'Yères était couverte d'eau. Le petit ruisseau
qui baigne à peine le pied du château de Romaine, près de Lésigny en
Brie, avait grossi jusqu'à la hauteur de vingt pieds, renversant les
ponts, les murs de clôture, étouffant les bestiaux et atteignant déjà
les hommes réfugiés dans les étages supérieurs du château, qui
menaçait de céder lui-même.

[Note 51: Aujourd'hui Vauréal.]

On racontait aussi plusieurs incendies qui avaient causé de grands
malheurs en Normandie et en Picardie, notamment au bourg de Tricot,
près de Montdidier. Ainsi les désastres qui avaient marqué le mariage
de Louis XVI se reproduisaient à son avénement.

Le public dut être frappé de la corrélation qui se manifestait entre
les deux grandes époques de la vie de ce prince, et quelques-uns de
ces esprits qui, sans croire être fatalistes ou superstitieux,
cherchent à préjuger la destinée des rois par les faits mêmes qui
accompagnent leur début, prédirent que le règne inauguré ainsi serait
témoin de bouleversements qui changeraient la face du monde.

La nouvelle de ces désastres apportait aux habitants de la Muette un
nouveau sujet de tristesse; mais ils avaient l'esprit trop élevé pour
voir dans ces fâcheux accidents des signes qui dussent assombrir pour
eux l'horizon de l'avenir. Cependant la Reine apprit en même temps les
troubles qui venaient d'agiter le petit État de Weimar. La régence que
la duchesse Anne-Amélie avait exercée pendant la minorité de son fils
touchait à son terme, et l'impatience de quelques novateurs avait
fomenté ces mouvements qui précèdent d'ordinaire la fin d'un règne et
le commencement d'une autorité nouvelle. La lettre qui contenait ces
détails racontait qu'une émeute ayant éclaté à propos d'une taxe
établie de temps immémorial à Weimar, la régente avait fait arrêter
deux des plus mutins, puis, les ayant relâchés, ils avaient été portés
chez eux en triomphe. (Ici la Reine, qui lisait ces détails, s'arrêta,
et Monsieur fit cette réflexion: «Il ne fallait pas les arrêter s'ils
n'étaient pas coupables.--Ni les relâcher s'ils l'étaient,» répondit
Marie-Antoinette. Puis elle continua la lecture de cette lettre,
rapportant que l'émotion de ces scènes avait altéré la santé de la
duchesse, et que depuis quelques jours elle gardait le lit, lorsqu'un
incendie éclata dans son palais[52]).

[Note 52: Ces lettres, adressées à la Reine, n'imputaient pas ce
malheur à la malveillance. Et pourtant la duchesse de Weimar avait été
la première à s'apercevoir de l'incendie, arrivé en plein midi, et
elle n'avait eu que le temps de se sauver. Le palais, entouré de
fossés et composé de deux ailes unies par un centre commun, n'était
abordable que d'un côté et par un seul pont. Les difficultés de
secours étaient grandes. Le feu ayant pris à une extrémité du château,
on transporta dans l'autre les meubles et les objets précieux; mais
l'incendie courut presque aussi vite, le service des pompes ne put se
faire avec promptitude, et rien n'échappa à la fureur des flammes. Une
caisse renfermant quatre-vingt mille thalers fut perdue, ainsi qu'une
vaisselle de deux cent quarante couverts et un mobilier immense; mais
des pertes bien autrement irréparables furent à regretter: une galerie
de tableaux précieux, une bibliothèque de livres rares, et les
archives de la maison de Saxe, qui contenaient les titres originaux de
quelques pactes et conventions entre la branche Électorale et la ligne
Ernestine. Ce ne fut pas tout: le feu fit des progrès si violents
qu'il pénétra jusque dans les caveaux où reposaient les restes des
princes de Saxe-Weimar et détruisit tout ce qui s'y trouvait.]

On s'occupa au château de la Muette de ce sinistre événement, sans se
douter qu'il était le prélude des agitations bien autrement
redoutables qui allaient tourmenter l'Europe et surtout la France.
Veuve, mère et régente, la duchesse de Weimar avait plus d'un titre à
l'intérêt de la Reine; mais le malheur dont Marie-Antoinette prenait
pitié, et le courage dont elle faisait l'éloge, n'étaient rien auprès
de ce que Dieu réservait à la Reine et à sa belle-soeur Élisabeth, en
ce moment auprès d'elle, et qui n'avait encore que dix ans: un malheur
au-dessus de toute pitié, un courage au-dessus de tout éloge.

L'âge si tendre de Madame Élisabeth m'a obligé jusqu'ici à ne point
distinguer sa vie de celle du Roi son frère et de celle de la Reine sa
soeur, qui se séparaient le moins possible de cette jeune princesse.
Le courant des grandeurs royales emportait ce petit flot, qui n'avait
encore ni bruit ni mouvement qui lui fussent propres. Bientôt
Élisabeth sortira de cette ombre propice qui environna ses premières
années. On verra l'aurore de son esprit se lever, son coeur se former,
et puis, une fois armée pour le combat, elle viendra librement
demander sa part des épreuves et des adversités royales; mais
n'anticipons pas sur les événements, et n'ouvrons pas à la Révolution
avant qu'elle frappe à la porte de l'histoire.

Le 21 mai, le Roi tient son premier conseil des dépêches, auquel le
comte de Maurepas est appelé.

Le dimanche 22, jour de la Pentecôte, et le lundi 23, Madame Élisabeth
avec toute la famille royale assiste le matin à l'office et
l'après-midi aux vêpres, dans l'église des Minimes de Chaillot. Le
mardi 24, dans l'après-midi, Madame Élisabeth accompagne encore sa
famille à Saint-Denis, où elle va voir Madame Louise et entendre les
vêpres et le salut dans l'église des Religieuses Carmélites. Le peuple
se porte en foule sur leur passage et leur témoigne ses sentiments par
de vives acclamations.

Le jeudi 2 juin, jour de la Fête-Dieu, un acte de piété publique (que
ne comprennent plus les philosophes du jour) leur attire les
bénédictions des mères chrétiennes: le Roi et la Reine, entourés de
leur famille, accompagnent à pied le saint sacrement à la procession
de l'église paroissiale de Passy. Cette cérémonie religieuse avait
attiré un concours prodigieux de population. Informé qu'un des
boulangers du lieu avait profité de cette occasion pour vendre son
pain au-dessus de la taxe, le Roi manda lui-même cet artisan enrichi,
le réprimanda vivement, et le condamna à une amende de six cents
livres pour les pauvres.

Le lendemain 3 juin, paraît un édit qui gagne davantage aux jeunes
souverains les sympathies populaires. Le premier acte de l'autorité
royale est tout ensemble un acte de justice et de bonté: il rassure la
nation sur le payement des dettes de l'État, sur l'acquittement des
intérêts promis, et il fait remise du droit de joyeux avénement[53].

[Note 53: Voici cet acte:

«Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons
que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens
qui pourront rendre nos peuples heureux; c'est notre premier désir. Et
connoissant que cette félicité dépend principalement d'une sage
administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un des
rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est
vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et
notre première étude. Nous étant fait rendre compte de l'état actuel
des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avoit
des fonds certains pour le payement exact des arrérages et intérêts
promis et des remboursements annoncés; et considérant ces engagements
comme une dette de l'État, et les créances qui les représentent comme
une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre
protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le
payement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de
l'État et consacré les principes de justice qui feront la base de
notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids
des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et
l'économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage
d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction
de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous
n'aurions pas assuré la stabilité. Il est des dépenses nécessaires
qu'il faut concilier avec l'ordre et la sûreté de nos États; il en est
qui dérivent de libéralités, susceptibles peut-être de modération,
mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice par une
longue possession, et qui dès lors ne présentent que des économies
graduelles. Il est enfin des dépenses qui tiennent à notre personne et
au faste de notre cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus
promptement les mouvements de notre coeur, et nous nous occupons déjà
des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices
ne nous coûteront rien dès qu'ils pourront tourner au soulagement de
nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous
pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de
nos travaux. Voulant que cet édit, le premier émané de notre autorité,
porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos
intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui
nous est dû à cause de notre avénement à la couronne. C'est assez pour
eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté, éclairé par
l'expérience d'un long règne, respecté dans l'Europe par sa
modération, son amour pour la paix et sa fidélité dans les traités.»]

L'atmosphère de la loyauté s'épure: les du Barry s'éloignent; la
comtesse se retire dans l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux, M.
de Monteil remplace le marquis du Barry comme capitaine colonel des
Suisses de la garde du comte d'Artois, et la comtesse de Polignac
remplace la marquise du Barry, dame pour accompagner la comtesse
d'Artois. Le duc d'Aiguillon remet aussi au Roi la démission de sa
charge de secrétaire d'État: le Roi appelle le comte du Muy au
ministère de la guerre, et le comte de Vergennes (qui était
ambassadeur en Suède) au ministère des affaires étrangères.

Le 5 juin, le Parlement (dont la députation se composait du premier
président, de deux présidents à mortier, de quatre conseillers de la
grand'chambre et des gens du Roi) se rend à la Muette pour présenter
ses premiers hommages aux nouveaux souverains. La chambre des comptes
et la cour des monnaies suivent de près le Parlement. Puis l'Académie
française est introduite par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, et présentée au Roi et à la Reine par le duc de la
Vrillière, ministre secrétaire d'État de la maison. Gresset, revenu de
sa ville d'Amiens, d'où il ne sortait que dans de grandes
circonstances, harangua les jeunes souverains au nom de l'Académie
française, dont il était directeur. «Sire, dit-il au Roi en finissant,
les brillantes destinées dont ce grand prince (Louis XV) fut privé,
vont être remplies par le règne fortuné de Votre Majesté sur la plus
noble des monarchies, sur cette nation généreuse, franche, sensible,
si distinguée par son amour pour ses maîtres, pour laquelle cet amour
est un besoin, une gloire, un bonheur, nation si digne par ses
sentiments de l'amour de son Roi[54].»

[Note 54: Voir, note VI, le discours de Gresset _in extenso_ à la fin
du volume.]

Quelles pénibles réflexions ces éloges donnés à la nation ne font-ils
pas naître, quand notre mémoire se reporte sur les humiliations, les
outrages et la mort que _la nation généreuse_ laissa infliger à ce
malheureux prince!

Et quelles douloureuses pensées ne fait-il pas naître, cet autre
discours adressé à la Reine, que nos lecteurs peut-être trouveront
trop louangeur, mais auquel les contemporains applaudissaient comme à
un hommage mérité, quand Gresset s'exprimait ainsi:

«MADAME,

»Il ne restoit plus à la nation qu'un sentiment dont elle peut offrir
l'hommage à Votre Majesté, celui du plus profond respect qui nous
amène au pied du trône; le tribut des autres sentiments vous avoit été
offert d'une voix unanime dès que votre présence auguste et chérie a
paré nos climats.

»Tous les titres faits pour commander, réussir et plaire, titres
héréditaires dans votre auguste maison; la bienfaisance, la
sensibilité pour l'infortune, l'esprit aimable et la vertu embellie de
toutes les grâces qui la font adorer, avoient commencé votre empire
sur tous les coeurs françois.

»Dans ces enchantements universels, au milieu de ces acclamations
attendrissantes qui précèdent, accompagnent et suivent vos traces,
daignez, Madame, en recevant avec bonté le premier hommage de
l'Académie françoise, daignez lui permettre d'espérer que Votre
Majesté voudra bien honorer quelquefois ses travaux d'un regard.

»Les lettres, les beaux-arts et le génie sont les organes et les
dépositaires de la gloire des empires. Quelle époque plus brillante
pourroit les animer et les inspirer que le règne fortuné qui commence?
En écrivant, Madame, pour le plus puissant et le plus aimable des
rois, en écrivant pour Votre Majesté, l'histoire, l'éloquence et la
poésie n'auront que des succès à célébrer, des vertus à peindre et la
vérité à exprimer.»

       *       *       *       *       *

Ces paroles émurent le Roi et la Reine. Ils y répondirent par quelques
mots pleins de bonté. Ils avaient tous deux une véritable sympathie
pour Gresset, qui avait éprouvé quelque disgrâce sous le règne
précédent; puis ils connaissaient le poëme de _Vert-Vert_, ce
spirituel badinage[55] qui a surnagé, aussi bien que _le Lutrin_, sur
ce fleuve du temps où tant de gros livres s'enfoncent et
disparaissent.

[Note 55: Voir la note VII à la fin du volume.]

La justice du nouveau Roi dédommagea Gresset des rigueurs de Louis XV.
L'auteur du _Méchant_ reçut le cordon de l'ordre de Saint-Michel et
des lettres de noblesse rédigées dans les termes les plus honorables.

Durosoi, qui avait été mis à la Bastille en 1770 pour un mauvais
ouvrage, ne craignit pas de venir aussi à la Muette complimenter le
Roi et la Reine par un pitoyable poëme intitulé _le Joyeux Avénement_.
Il ne faut pas dire qu'un mauvais écrit suppose toujours de l'esprit;
«car, dit la Harpe, ceux de M. Durosoi supposent le contraire.»
Palissot, en accolant dans un vers Durosoi à Blin de Sainmore,
prévient par une note explicative que «Blin est à Rosoi ce que
l'honnête aisance est à la mendicité.» Mais le temps viendra où le
poëte sans verve prouvera qu'il n'est pas un homme sans coeur: s'il a
le tort d'apporter de misérables vers au Roi en 1774, il aura le
courage de mourir pour lui en 1792.

Le 6 juin, le Roi, la Reine et la famille royale se rendent à
Versailles, où ils sont accueillis par les témoignages d'une joie vive
et franche. Le Roi assiste à la levée des scellés qui avaient été
apposés sur les effets du feu Roi, son grand-père, par le duc de la
Vrillière.

La cour va dîner au petit Trianon, château que Louis XVI vient de
donner à la Reine, et dont la Reine pour la première fois fait les
honneurs à sa famille.

Le Roi avait déjà signé quelques nominations dans la maison de la
Reine, à qui il avait donné l'évêque de Chartres pour grand aumônier,
l'évêque de Nancy pour premier aumônier, et le marquis de Paulmy
d'Argenson pour chancelier. Il n'était pas question de M. de Vermond.
Louis XVI, dont l'âme droite et pure devinait comme par instinct les
intrigants, n'avait aucune sympathie pour cet abbé de cour, créature
de Choiseul et ami des encyclopédistes. Avant son avénement à la
couronne, il ne lui avait jamais adressé la parole, et souvent il ne
lui avait répondu que par un haussement d'épaules. Vermond, voyant
fort bien que le Roi n'était pas disposé à lui faire oublier les
procédés du Dauphin, sentit que la meilleure chance de conserver sa
position était de savoir la hasarder. Il alla donc au-devant de la
difficulté, et écrivit au Roi que, «tenant uniquement de la confiance
du feu Roi l'honneur d'être admis dans l'intérieur le plus intime chez
la Reine, il ne pouvait continuer de rester auprès d'elle sans en
avoir obtenu le consentement de son auguste époux.» Louis XVI lui
renvoya sa lettre, après y avoir écrit ces mots: «Je consens à ce que
l'abbé de Vermond continue ses fonctions auprès de la Reine.» Ainsi se
révélaient déjà la bonté de coeur et la faiblesse de caractère du
jeune Roi. «Je plains mon successeur,» avait dit Louis XV quelques
jours avant sa mort. La prévision de ce prince à son déclin frappa les
esprits quand on vit que le désir d'être agréable à Marie-Antoinette
venait de dicter à Louis XVI un acte qui ne pouvait que porter
préjudice à la Reine: toute marque de faveur accordée à un intrigant
décrédite l'autorité.

Revenu au château de la Muette, le Roi y distribue quelques nouvelles
grâces[56]. Dans l'après-midi du 17, après y avoir reçu le serment
d'un grand nombre d'évêques et d'archevêques, Louis XVI se transporte
avec sa famille à Marly, où le lendemain matin il devait avec la
Reine, Monsieur et Madame, se livrer à l'inoculation[56-A], suivant
en cela l'exemple de Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire, qui
s'étaient précédemment soumises à cette opération, dont le succès
avait été complet.

[Note 56: Le 12, Soufflot, contrôleur général des bâtiments de la
couronne, chargé depuis 1757 de la construction de la nouvelle église
de Sainte-Geneviève, vient mettre sous les yeux de la cour les dessins
et les modèles de ce gigantesque monument, exposés dans un pavillon
des jardins de ce château. Le Roi et la Reine en examinent avec
attention tous les détails et en témoignent leur satisfaction à
l'auteur: «Monsieur, lui dit la Reine, Paris était jaloux de
l'Hôtel-Dieu de Lyon[56-B]; mais les choses vont reprendre leur place,
et Lyon redevenir jaloux de Paris.»

Le 16, un autre objet excita aussi la curiosité et l'intérêt de Leurs
Majestés: c'était le grand télescope catoptrique qu'elles allèrent
voir dans l'hôtel du cabinet de physique et d'optique du Roi. Le
mécanisme et le mérite de cet instrument, et de tous ceux qui
faisaient partie de cette précieuse collection, leur furent expliqués
par le savant Dom Noël, qui en connaissait tous les secrets.

Le journal qui donne ces détails ajoute:

«La matière variolique a été prise d'un enfant de deux ans, dont la
petite vérole étoit discrète et de la meilleure espèce. La santé de
l'enfant, ainsi que celle du père et de la mère, a été constatée avec le
plus grand soin par l'examen des médecins et par les informations les
plus exactes du magistrat. Il en a été dressé un procès-verbal[56-C].»

Pendant tout le reste du mois, les gazettes entretiennent
journellement le public de toutes les phases de l'inoculation.

_Bulletin du Roi_: «L'éruption est au second jour. Il y a très-peu de
boutons, mais ils sont bien caractérisés,» etc.

_Bulletin de Monsieur_: «L'éruption est commencée.»

_Bulletin de Mgr le comte d'Artois_: «L'éruption continue...»

_Bulletin de Madame la comtesse d'Artois_: «La fièvre est diminuée;
l'éruption commence.»

Le lendemain, les bulletins disent: «Les boutons suppurent;» puis plus
tard: «les boutons se dessèchent.»

Ce traitement nouveau alors occupait tellement l'attention, que de
pareils détails, par l'effroi qu'ils inspiraient, se sauvèrent de
l'étrange et du ridicule. Le peuple était si convaincu des dangers de
la _vaccine_, qu'il ne fallait rien moins que l'exemple de la famille
royale pour l'amener à accepter cette innovation. Des voeux se
faisaient de toutes parts pour que la santé du Roi ne fût point
compromise par cette épreuve. Madame de Parabère, abbesse de
Notre-Dame-lez-Saintes, prenait l'engagement de «recevoir gratis, dès
que le Roi seroit rétabli, deux demoiselles de condition, d'en élever
deux autres et de nourrir et entretenir deux pauvres jusqu'à ce qu'ils
eussent appris un métier[56-D].» Madame de Quélen, prieure du
monastère royal de Poissy, fondait à perpétuité une messe solennelle
pour la conservation des jours précieux de Leurs Majestés et de la
famille royale[56-E]. Marie-Thérèse écrivait à Marie-Antoinette, de
Schönbrunn, le 1er juin 1774: «Je ne vous dis rien d'ici; ma tête
n'est remplie, autant que mon coeur, que d'inoculation. J'ai recours
aux pauvres qui prient Dieu bien instamment chez les bons Capucins et
au couvent de la Reine, où je compte bien tenir un _Te Deum_, si le
bon Dieu nous accorde le rétablissement _unseres werthen Königs_;
quelque peu d'allemand, pour que vous ne l'oubliiez. Je vous
embrasse.»

Dès que l'Impératrice-reine apprit le succès de l'inoculation de Sa
Majesté Très-Chrétienne, elle se rendit à l'église des Religieuses
Clarisses de Vienne et y assista à un office solennel, qu'elle fit
célébrer en action de grâces.

On écrivait de Vienne, le 13 juillet: «Sa Majesté Impériale a choisi
cette église parce qu'elle a été fondée par Élisabeth d'Autriche,
reine de France, qui avoit épousé Charles IX, et qui se retira à
Vienne après la mort de ce monarque. Cette princesse, qui ne parut
qu'un instant à la cour de France, s'y étoit concilié tous les coeurs.
On disoit d'elle alors ce que les historiens de nos jours pourront
attester à la postérité, en parlant d'une princesse de la même maison
qui fait le bonheur et l'admiration de la France, que dans la plus
grande jeunesse elle avoit toutes les vertus de l'ancien temps:
_Prisci moris vel juvenili ætate femina._»]

[Note 56-B: Ouvrage qui avait mis le sceau à la réputation de
Soufflot.]

[Note 56-C: _Gazette de France_ du lundi 20 juin 1774.]

[Note 56-D: _Gazette de France_, nº 57, lundi 18 juillet 1774.]

[Note 56-E: _Gazette de France_, nº 64, vendredi 12 août 1774.]

À cette époque, le parti philosophique eut un jour de triomphe.
Longtemps comprimé par l'administration vigoureuse de Maupeou et de
Terray, le parti qui prenait le nom de _parti du progrès_ s'était
senti renaître à l'avénement du jeune Roi, et il appelait de ses voeux
Turgot au ministère. Tous les esprits qui charmaient alors les salons
par leur conversation ou dirigeaient l'opinion par leurs livres, les
Thomas et les Morellet, les Condillac et les Bailly, les d'Alembert et
les Condorcet, les Marmontel et les la Harpe, toute cette pléiade
qu'illuminait le dernier rayon du vieil astre de Ferney, proclamait
l'intendant de Limoges comme le seul homme capable d'opérer les
réformes désirées. Turgot fut présenté le mardi 19 juillet à Louis XVI
et à la famille royale, et le vendredi 22 il prêta serment entre les
mains du Roi comme secrétaire d'État de la marine.

Le comte de Vergennes avait prêté serment la veille comme secrétaire
d'État des affaires étrangères.

La vue des honnêtes gens arrivant aux affaires devait inquiéter les
mauvais. Le prince Louis de Rohan ayant le 6 juillet quitté Vienne, où
il avait laissé son abbé Georgel, était à Paris depuis le milieu du
même mois, et s'était empressé de solliciter l'honneur de faire sa
cour au Roi et à la Reine. La Reine le connaissait de réputation
depuis longtemps. «Sa mauvaise conduite, écrivait-elle en 1773, me
fait peine de toute manière; c'est un point encore plus fâcheux dans
ce pays-ci, qu'il déshonore, que pour Vienne qu'il scandalise[57].»
Aussi la Reine, sans consentir à le recevoir, lui fit-elle demander
une lettre que l'Impératrice, sa mère, lui avait remise pour elle. Le
Roi, plus débonnaire, lui accorda une audience à Marly; mais il ne
l'écouta que quelques minutes, et lui dit brusquement: «Je vous ferai
bientôt savoir mes volontés.»

[Note 57: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,
1770--1780, publiée par M. Alfred d'Arneth, Paris et Vienne, 1865.]

Le diplomate ecclésiastique ne put dès lors douter des sentiments peu
favorables du Roi et de la Reine; mais le crédit qui entourait en
France le nom de Rohan était tel que la pensée d'une disgrâce ne vint
à personne en dehors du château. Et à l'occasion de cette glaciale
réception, faite par un prince honnête homme à un évêque libertin que
la cour d'Autriche repoussait avec dégoût et que la Reine de France
refusait de voir, la _Gazette de France_ écrivait avec assurance[58]:

                                        «De Marly, le 21 juillet 1774.

»Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évêché de Strasbourg et
ambassadeur extraordinaire à la cour de Vienne, a eu l'honneur de
rendre ses respects à Leurs Majestés et à la famille royale.»

[Note 58: Numéro du vendredi 22 juillet 1774.]

Cette feuille, dont l'origine remontait à l'année 1631, et qui était
regardée sous Louis XVI comme l'instrument de publicité le mieux
informé, était cette fois, je ne veux pas dire complice, mais dupe
d'influences qui faussaient la vérité. Non, le 21 juillet 1774, la
Reine ne reçut point cet audacieux prélat[59]; mais peu de temps
auparavant elle avait fait ouvrir sa porte à Buffon. Elle avait traité
avec toute la distinction qu'il méritait l'illustre intendant du
jardin royal des Plantes, qui venait lui faire hommage du nouveau
volume récemment publié par lui, et servant d'introduction à
l'_Histoire des minéraux_.

[Note 59: Peu de jours après, il pria le Roi de le dispenser de
retourner à Vienne, où il était moins estimé encore qu'à Versailles.
Le baron de Breteuil le remplaça comme ambassadeur extraordinaire à la
cour d'Autriche.]

Le 17 du même mois, elle avait, ainsi que le Roi, accueilli l'abbé
Delille, admis à leur présenter son discours de réception à l'Académie
française, où il avait remplacé M. de la Condamine. Marie-Antoinette le
complimenta au sujet des beaux vers _sur le luxe_, par la lecture
desquels s'était terminée cette fête littéraire. Quelques esprits
méchants s'étaient permis, à l'Académie, d'appliquer à Marie-Antoinette
plus d'un passage de cette satire; pensée injurieuse contre laquelle
protestait le caractère du poëte, tout autant que sa respectueuse
admiration pour la Reine.

Madame Élisabeth passa avec sa soeur Clotilde une partie de l'été au
château de la Muette, où la famille royale venait les voir de temps à
autre. Ainsi, le dimanche 24 juillet, Mesdames Adélaïde, Victoire et
Sophie, étant allées rendre visite à Saint-Denis à Madame Louise,
vinrent souper à la Muette avec les deux petites princesses.

Le lendemain 25, le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, le comte et
la comtesse d'Artois, ayant été aussi à Saint-Denis, puis à Paris,
passèrent la soirée à la Muette avec leurs jeunes soeurs, et soupèrent
avec elles avant de retourner à Marly.

Le mercredi 27, on célébra dans l'abbaye royale de Saint-Denis le
service solennel pour le repos de l'âme du feu Roi[60].

[Note 60: On trouvera à la fin du volume, nº VIII, le récit officiel
de cette cérémonie, la dernière de ce genre dans les annales du
dix-huitième siècle. On y trouvera aussi la description du mausolée
érigé en l'abbaye de Saint-Denis pour les obsèques du feu Roi.]

Le 1er août, la cour quitte Marly. Madame Clotilde et Madame Élisabeth
se rendent de la Muette au monastère des Religieuses Carmélites de
Saint-Denis, où le Roi et la Reine, accompagnés de leurs frères et
belles-soeurs, les prennent à leur passage et les emmènent à
Compiègne. Leurs Majestés y firent leur entrée vers les neuf heures et
demie du soir, escortées de leur garde ordinaire et de leurs quatre
compagnies rouges, selon l'usage observé aux grands voyages. Le clergé
séculier et régulier, et tous les corps de la ville, se trouvaient à
leur arrivée. Le vicomte de Laval, gouverneur des ville et château de
Compiègne, les reçut à la tête du corps de ville. Le maire, M.
Decrouy, les harangua un genou en terre. M. de Laval remit au Roi les
clefs de la ville et lui présenta les officiers du bailliage; le
lieutenant général de cette juridiction lui adressa aussi un discours,
un genou en terre. Mais ces hommages officiels s'effacèrent, aux yeux
de la famille royale, devant les acclamations enthousiastes du peuple
accouru de tous les points de la contrée pour saluer les jeunes
souverains.

Le lendemain 2, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie arrivèrent au
château de Compiègne. Le dimanche 7, l'abbé Terray, ordonnateur
général des bâtiments du Roi, vint présenter à Louis XVI et à
Marie-Antoinette les nouvelles pièces d'or frappées à l'effigie du
Roi. Le même jour, Leurs Majestés et leur famille assistèrent à la
grand'messe et aux vêpres dans l'église royale et paroissiale de
Saint-Jacques. Le soir, pour la première fois, Louis XVI tint son
grand couvert chez la Reine.

Le lundi 15 août, fête de l'Assomption de la sainte Vierge, le Roi, la
Reine, accompagnés des membres de leur famille, parmi lesquels on
remarquait leurs deux jeunes soeurs, se rendirent encore à l'église de
Saint-Jacques pour entendre la messe, à laquelle l'évêque de Soissons
officia pontificalement; et l'après-midi, ils assistèrent aux vêpres
dans l'église de Saint-Corneille, où ils furent complimentés par Dom
Lourdel, prieur de la congrégation de Saint-Maur, à la tête des
religieux. Ils suivirent ensuite la procession, qui se faisait à
pareil jour dans tout le royaume, pour l'accomplissement du voeu de
Louis XIII. La présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait un
éclat inaccoutumé à cette fête religieuse, au milieu de laquelle les
deux petites soeurs du Roi, marchant côte à côte, vêtues de robes
blanches et ornées de rubans bleus, rappelaient ces figures d'anges
adorateurs qui se couvrent de leurs ailes devant le Saint des saints.

Le duc de Gesvres marchait à la tête de l'état-major de la ville, qui
suivait la procession.

Le même jour, la musique des gardes françaises et suisses célébra par
des aubades la fête de la Reine, de Madame, de Madame la comtesse
d'Artois, de Madame Clotilde et de Madame Adélaïde.

Le séjour de la cour dans cette résidence se prolongea jusqu'au jeudi
1er septembre. La vie des jeunes princesses y était réglée comme à
Versailles. Tous les dimanches elles entendaient la messe à l'église
de Saint-Jacques avec la famille royale. Leurs études, en changeant de
lieu, n'avaient point changé d'objet. Leurs plaisirs étaient aussi
toujours les mêmes: la lecture, des promenades à pied dans le parc,
en voiture dans la forêt, étaient comme ailleurs leurs principales
récréations.

Tout était encore calme et serein autour d'elles, et cependant un mal
secret agitait les âmes, un trouble profond tourmentait les esprits;
la passion de l'égalité, l'amour de la nouveauté s'emparaient des
classes bourgeoises, et dans l'atelier de son père, graveur sur étuis,
la jeune fille qui devait s'appeler madame Roland s'enivrait des
théories républicaines et commençait à perdre la foi religieuse,
tandis que ces deux filles du trône étudiaient tranquillement leur
catéchisme et les préceptes de l'Évangile, et, pareilles à deux lis
blancs croissant sous un beau ciel, embaumaient l'atmosphère de leur
parfum printanier.

Le mardi 7 février 1775, l'archiduc Maximilien-François, frère de
l'Empereur, arriva au château de la Muette, où la Reine alla le
recevoir. Ce prince, âgé de dix-huit ans, voyageait sous le nom de M.
de Burgau et dans le plus strict incognito. Le lendemain, il se rendit
à Versailles et fut présenté à Leurs Majestés et à la famille royale
par le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Les diplomates
cherchèrent un but politique au voyage de l'archiduc, qui, déjà voué
au sacerdoce[61], n'avait d'autre motif en visitant la France que le
désir de s'instruire et de revoir la Reine, sa soeur. Les courtisans,
qui se piquaient de perspicacité, voulaient croire que M. de Burgau
venait tout simplement demander la main de Madame Clotilde. Cinq jours
n'étaient pas écoulés, qu'un démenti officiel était donné aux faux
prophètes.

[Note 61: Il fut nommé, le 15 avril 1784, électeur archevêque de
Cologne et évêque prince de Munster. Il était grand maître de l'ordre
Teutonique.]

Le dimanche 12 février, le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne,
eut une audience particulière du Roi, à laquelle assista seul le
comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères; et le Roi, après
cette audience, déclara le mariage de Madame Clotilde avec
Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Piémont, fils aîné du roi de
Sardaigne[62].

[Note 62: Le même jour et à la même heure, même déclaration était
faite par le roi de Sardaigne. Une lettre, datée de Turin le 15
février, contenait ce qui suit:

«Dimanche 12 de ce mois, le Roi déclara à la cour le mariage arrêté
entre le prince de Piémont, son fils, et Madame Clotilde de France. Le
maître des cérémonies avoit invité, la veille, les ministres étrangers
à se rendre le lendemain à onze heures et demie du matin dans la
grande salle des audiences. Dès qu'ils y furent arrivés, il les
conduisit à celle de Sa Majesté, auprès de laquelle ils trouvèrent les
princes de la famille royale et les princes du sang. Les chevaliers de
l'Annonciade, les ministres d'État et toutes les personnes qui par
leurs charges ont les entrées de la chambre, y furent aussi appelés.
Le Roi, après leur avoir annoncé dans les termes les plus touchants un
événement si cher à son coeur, passa dans l'appartement de la Reine,
pour se rendre ensuite à la messe, et notifia de même ce mariage aux
chefs du sénat et du corps municipal, ainsi qu'au reste de la
noblesse, qui s'étoit rassemblée en foule dans les antichambres. Le
lundi 13, le Roi, la Reine et le prince de Piémont reçurent
successivement les compliments des ministres étrangers, qui furent
conduits à ces audiences par le maître des cérémonies. L'ambassadeur
de France porta la parole. Le prince de Piémont reçut dans
l'après-midi les compliments de toute la noblesse. Ces deux jours et
le jour suivant, il y a eu grand gala à la cour. La ville et le
théâtre ont été illuminés, et les représentations de l'opéra terminées
par des chants analogues à cette heureuse circonstance. Les chiffres
de la maison de Savoye et de la maison de France, ceux du prince de
Piémont et de Madame Clotilde brilloient partout dans des décorations
superbes. Des feux d'artifice ont encore ajouté à l'éclat de ces
fêtes. Tous les spectateurs se sont empressés de marquer par des
applaudissements multipliés combien ils partageoient la joie de leurs
maîtres, qui, de leur côté, ont daigné y répondre par les témoignages
de la plus vive sensibilité. Il y a ce soir bal à la cour.»]

Cette princesse s'était fait apprécier par une foule de traits qui
révélaient sa bonté d'âme. Je n'en citerai qu'un, qui montre que les
piqûres d'amour-propre, si vives d'ordinaire chez les femmes, ne
pouvaient arriver jusqu'à son coeur. Son embonpoint, un peu épais pour
son âge et pour sa taille, lui avait fait donner par les courtisans le
sobriquet de _Gros-Madame_. Un jour, il advint qu'une dame de son jeu
se permit de se servir de cette expression en présence de Madame
Clotilde elle-même. Madame la comtesse de Marsan fit aussitôt justice
d'une telle inconvenance, et déclara à la personne qui s'en était
rendue coupable qu'elle n'eût plus à reparaître devant cette
princesse. Celle-ci l'envoya chercher le lendemain et lui dit: «Ma
gouvernante a fait son devoir hier, je vais faire à présent le mien.
Je vous invite à revenir et à oublier une étourderie que je vous
pardonne de bon coeur.»

Personne à cette époque ne mettait en doute les excellentes qualités
de cette jeune princesse; mais l'esprit philosophique, qui avait aussi
envahi la cour, prétendait que madame de Marsan lui avait enseigné
l'histoire de l'Église mieux que celle du monde, et l'avait élevée
pour le cloître plus que pour le trône. La fermeté d'âme que la reine
de Sardaigne montra dans l'adversité fit voir au monde que le courage
qui surmonte les périls s'allie parfaitement avec la foi qui les
accepte.

Si la raison de Madame Élisabeth, âgée de dix à onze ans, pouvait déjà
comprendre la nécessité d'une séparation, son coeur ne s'en affligea
pas moins. Sa chère Clotilde, qui lui était non-seulement une
compagne, mais une confidente sûre et un guide éclairé, allait bientôt
lui manquer. Cette triste perspective rendait leur union plus étroite
et le besoin de se voir plus nécessaire. Le 1er mai (1775), Clotilde
alla faire ses adieux à la maison de Saint-Cyr; on devine que Madame
Élisabeth était près d'elle. Toutes deux, accompagnées de leurs
gouvernantes, furent reçues par la supérieure (madame de Mornay), à la
tête de sa communauté. Madame Clotilde, voulant laisser à cette maison
un témoignage de ses sympathies, remit à la supérieure son portrait,
qui fut reçu avec toutes les marques du respect et de l'affection. De
son côté, madame de Mornay offrit à Son Altesse un écran brodé par les
doigts les plus habiles de la maison, et représentant la supérieure
elle-même remettant le plan de Saint-Cyr à la princesse.

Les cent cinquante jeunes personnes élevées en ce lieu par la
munificence royale s'étant alors avancées, l'une d'elles, mademoiselle
Durfort de la Roque, sortit de leurs rangs, et lut au nom de ses
compagnes des vers composés par Ducis et exprimant les regrets que le
départ prochain de la soeur du Roi pour la cour de Turin allait
laisser dans tous les coeurs.

Le vendredi 12 mai, nous retrouvons ces deux soeurs angéliques
assistant avec le Roi, la Reine et la famille royale au service
solennel que faisaient célébrer les curés et marguilliers de l'église
paroissiale de Notre-Dame de Versailles pour l'anniversaire de la mort
de Louis XV.

Le 27 mai, Sidi-Abderrahman-Bediri-Aga, envoyé du pacha et de la
régence de Tripoli de Barbarie, fut reçu en audience par le Roi. Cet
envoyé prononça un discours rempli de toutes les fleurs de la poésie
orientale[63].

[Note 63: On trouvera ce discours parmi les documents placés à la fin
du volume.]

Le lendemain, l'envoyé barbaresque fut admis à faire ses révérences à
la Reine dans la galerie du château. L'aspect de cet étranger qui
n'était pas chrétien inspira aux deux jeunes princesses un mouvement
de curiosité, maîtrisé presque aussitôt par un naïf sentiment de
pitié. La petite Élisabeth le contemplant d'un regard attendri: «À
quoi pensez-vous? lui dit Clotilde.--Je pense à son âme.--Oh! ma
soeur, la miséricorde de Dieu est infinie; ce n'est pas à notre pensée
à lui poser des limites. Prions pour lui, cela vaut bien mieux.--Vous
avez raison, ma soeur; c'est aux chrétiens à prier pour ceux qui ne le
sont pas, comme c'est aux riches à donner aux pauvres.»

Le 30 mai, les deux princesses se font une joie d'accompagner
ensemble la Reine et Madame dans la plaine de Marly, où le Roi, suivi
de ses deux frères, passait en revue les mousquetaires, les
chevau-légers et les gendarmes de sa garde. Lorsque, après avoir reçu
dans leurs rangs l'inspection du Roi et des princes, les troupes,
défilant en colonne par escadrons et par quatre, passèrent devant la
Reine, entourée des princesses et d'un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour, Élisabeth dit à Clotilde: «Ma soeur, y a-t-il
d'aussi beaux soldats à Turin?--Je ne sais pas, ma soeur,» répondit
tristement la jeune fiancée.

Il avait été décidé depuis longtemps que le mariage de cette princesse
n'aurait lieu qu'après le sacre du Roi, dont l'époque avait été fixée
au dimanche 11 juin.

L'approche de cette époque remplissait le coeur d'Élisabeth de
tristesse et d'effroi. «Elle montre, mandait la Reine à sa mère (à la
date du 14 juillet 1775), elle montre à l'occasion du départ de sa
soeur et de plusieurs autres circonstances une honnêteté et
sensibilité charmantes. Quand on sent si bien à onze ans, cela est
bien précieux. Je la verrai davantage à présent qu'elle sera entre les
mains de madame de Guéménée. La pauvre petite partira peut-être dans
deux années. Je suis fâchée qu'elle aille si loin que le Portugal; ce
sera un bonheur pour elle de partir si jeune: elle en sentira moins la
différence des deux pays. Dieu veuille que la sensibilité ne la rende
pas malheureuse[64]!»

[Note 64: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,
publiée par M. Alfred d'Arneth. Paris et Vienne, 1865.]

Le 5 de ce mois, Louis XVI quitta Versailles, accompagné de la Reine,
de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à
Compiègne, où ils arrivèrent vers les dix heures du soir. Madame
Clotilde et Madame Élisabeth les avaient devancés dans cette
résidence.

Le 8, le Roi couche à Fismes.

Le 9, il s'achemine vers Reims, dans ses voitures de cérémonie,
accompagné de ses deux frères et du duc d'Orléans, du duc de Chartres
et du prince de Condé.

«Après avoir reçu les clefs de la ville par les mains du duc de
Bourbon, gouverneur de Champagne, Sa Majesté y fit son entrée,
escortée des troupes de sa maison et à travers les flots empressés
d'un peuple enivré de joie et signalant des transports qui, loin de
s'épuiser, ont semblé redoubler dans tout le cours de cette cérémonie.
Sa Majesté descendit à l'église métropolitaine, où ayant été reçue par
l'archevêque duc de Reims à la tête de son chapitre, elle entendit le
_Te Deum_. Après la bénédiction, le Roi se retira à l'archevêché, où
Sa Majesté reçut les compliments de tous les corps de la ville. Le
lendemain, le Roi entendit les premières vêpres dans la cathédrale, et
le dimanche 11 du mois, Sa Majesté se rendit vers les sept heures,
dans la plus grande pompe, à la même église, et elle y fut sacrée dans
les formes d'usage. Le prince de Lambesc avait été nommé par Sa
Majesté pour porter la queue du manteau royal à la cérémonie.

»La Reine, arrivée ici accompagnée de Madame, et que l'_incognito_
qu'elle gardoit n'empêcha point de jouir des plus vives expressions de
l'amour que la nation françoise lui a voué, fut présente à toutes les
augustes cérémonies de cette fête sacrée, dans une tribune préparée
pour elle, et dans laquelle Madame Clotilde et Madame Élisabeth furent
aussi placées.

»Le lendemain du sacre de Sa Majesté, lundi 12 juin 1775, le Roi
entendit la messe dans la chapelle du château archiépiscopal, après
laquelle les dames de la cour eurent l'honneur de lui rendre leurs
respects. L'après-midi, la Reine et Madame allèrent à quelque distance
de la ville, où elles virent manoeuvrer le régiment de hussards du
comte d'Esterhazy. Monsieur et Mgr le comte d'Artois, en uniforme de
dragons, firent une charge à la tête des escadrons; le duc de
Chartres, le prince de Condé et le duc de Bourbon, aussi en uniforme,
se mêlèrent à ces attaques. La duchesse de Bourbon et beaucoup de
dames et de seigneurs de la cour assistèrent à ce spectacle guerrier.

»Le 13, le Roi admit le clergé à le complimenter. Il fut conduit à
l'audience de Sa Majesté par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, et par le sieur de Nantouillet, maître des cérémonies. Le
duc de la Vrillière, ministre et secrétaire d'État, le présenta, et le
cardinal de Luynes porta la parole. Sa Majesté fut ensuite entendre la
messe à l'abbaye de Saint-Nicaise, et en revenant elle posa la
première pierre du collége de l'université de cette ville.
L'après-midi de ce jour, les chevaliers, commandeurs et officiers de
l'ordre du Saint-Esprit s'étant assemblés chez le Roi, en conséquence
de ses ordres, Sa Majesté se rendit, dans la marche ordinaire et avec
la plus grande pompe, à l'église métropolitaine, où, après avoir
entendu les vêpres, elle fut reçue grand maître souverain de son
ordre. À son retour, Sa Majesté tint chapitre, dans lequel elle a
nommé chevaliers de ses ordres l'ancien évêque de Limoges,
l'archevêque de Narbonne, le vicomte de la Rochefoucauld, le comte de
Talleyrand, le marquis de Rochechouart et le marquis de la
Roche-Aymon, qu'elle avoit nommés pour otages de la sainte ampoule, et
le vicomte de Talaru, qu'elle avoit aussi nommé pour porter la queue
de son manteau le jour de sa réception de grand maître souverain de
l'ordre.

»Le surlendemain 14, le Roi fut en cavalcade à l'abbaye de Saint-Remi.
Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr le comte d'Artois, du duc
d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de Condé, du duc de Bourbon
et d'un grand nombre de seigneurs et de grands officiers, entendit la
messe dans cette abbaye, où elle fit ses dévotions par les mains du
cardinal de la Roche-Aymon. Elle toucha ensuite deux mille quatre
cents malades des écrouelles, dans le parc de l'abbaye, et leur fit
distribuer des aumônes. L'après-midi, le Roi fut se promener au cours
et alla de là au camp de ses gardes françoises et gardes suisses. Le
peuple, qui étoit en foule sur les pas de Sa Majesté, témoigna partout
les transports de joie que lui inspiroit la présence auguste et chérie
de son maître.

»Le jour de la Fête-Dieu, le Roi, accompagné de Monsieur, de Mgr le
comte d'Artois, ainsi que des princes du sang, suivit la procession et
assista à la grand'messe et au salut dans l'église métropolitaine. La
Reine, Madame et Madame Clotilde, assistèrent à l'un et à l'autre,
ainsi que la duchesse de Bourbon et un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour. Madame Élisabeth assista à la grand'messe et au
salut.

»Sa Majesté repartit le lendemain 16, avec Monsieur, Mgr le comte
d'Artois et les autres princes qui l'avaient accompagnée. Elle arriva
à Compiègne, pour y rester jusqu'au lundi 19, qu'elle retourna à
Versailles. Madame Clotilde et Madame Élisabeth s'y étoient rendues le
matin, et la Reine, accompagnée de Madame et des dames de la cour, y
arriva le soir de ce même jour[65].»

[Note 65: _Gazette de France._]

Peu de jours après le retour de la cour à Versailles, il y eut encore,
le 29 juin, à la plaine de Marly, une revue à laquelle furent
présentes Madame Clotilde et Madame Élisabeth. Cette fois c'étaient
les quatre compagnies des gardes du corps et les grenadiers à cheval
qui paradaient devant le Roi. Quand on lit le récit de ces dernières
pompes militaires de la monarchie, quand on voit de quels respects
extérieurs la royauté était encore entourée, on se demande comment peu
d'années après cette barrière de respect tomba. Mais lorsqu'on scrute
l'intérieur même de cette société, qu'on surprend le travail des
idées, le mouvement des passions, et qu'en se baissant pour écouter le
bruit des générations qui montent, on reçoit en plein visage le
souffle de nouveauté hardie qui se lève, on est moins étonné des
tragédies de l'âge suivant.

Le comte de Viry, ambassadeur extraordinaire du roi de Sardaigne
en la cour de France, ayant reçu les pleins pouvoirs nécessaires
pour faire, au nom du Roi son maître, la demande de Madame
Marie-Adélaïde-Clotilde-Xavière de France, soeur du Roi, en mariage
pour le prince de Piémont, se rendit à Versailles le mardi 8 août,
jour fixé par le Roi pour cette cérémonie. Le prince de Marsan,
prince de la maison de Lorraine, le sieur de Tolozan, introducteur
des ambassadeurs, et le sieur de Sequeville, secrétaire ordinaire du
Roi à la conduite des ambassadeurs, allèrent dans les carrosses du
Roi et de la Reine le prendre à son hôtel[66], pour le conduire au
château de Versailles, à la première audience publique de Sa
Majesté. Le récit officiel du temps nous donne les détails de cette
cérémonie, dont la marche se fit dans l'ordre suivant:

«Le carrosse de l'introducteur, le carrosse du prince de Marsan, le
carrosse du Roi, précédé des deux Suisses de l'ambassadeur, à cheval,
et de sa livrée, qui étoit très-nombreuse, de ses officiers et valets
de chambre, à cheval, de son écuyer et de ses pages, aussi à cheval;
le carrosse de la Reine, dans lequel étoit le sieur de Sequeville,
secrétaire ordinaire du Roi à la conduite des ambassadeurs; l'abbé
Chevrier, secrétaire de l'ambassadeur extraordinaire, et une partie
des seigneurs piémontois qui faisoient cortége au comte de Viry. Les
trois carrosses de l'ambassadeur fermoient la marche et étoient
remplis des autres gentilshommes piémontois de sa suite.

»À son passage, l'ambassadeur trouva dans l'avant-cour du château les
compagnies des gardes françoises et suisses sous les armes et les
officiers saluant du chapeau, les tambours appelant, dans la cour, les
gardes de la prévôté de l'hôtel en haie et sous les armes, à leurs
postes ordinaires. Il descendit à la salle des ambassadeurs, où il se
reposa jusqu'à l'heure de l'audience de Sa Majesté. Lorsqu'il y alla,
précédé de tout son cortége, les gardes de la porte étoient en haie
depuis la salle des ambassadeurs jusqu'à la grille, au dedans de
laquelle il fut reçu par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, par le sieur l'Allemand de Nantouillet, maître des
cérémonies, et par le sieur de Watronville, aide des cérémonies; les
Cent-Suisses de la garde du Roi la hallebarde à la main, les tambours
la baguette haute, étoient en haie depuis l'entrée du vestibule
jusqu'au haut de l'escalier, le lieutenant à la porte en dedans de la
grille, et un exempt; le drapeau sur le palier, au milieu de
l'escalier, et d'autres officiers au haut de l'escalier.

»L'ambassadeur fut reçu en dedans de la salle des gardes du corps par
le duc de Villeroy, capitaine en quartier d'une des compagnies des
gardes du corps qui étoient en haie et sous les armes.

»Lorsque l'ambassadeur commença à parler, le Roi se couvrit et lui fit
signe de se couvrir; après avoir complimenté Sa Majesté, il fit, au
nom du roi de Sardaigne, la demande de Madame Clotilde pour le prince
de Piémont, et le Roi la lui accorda dans les termes les plus
obligeants et les plus expressifs de l'amitié qui subsiste entre les
deux cours, et avec des témoignages de la plus grande satisfaction. Il
présenta ensuite à Sa Majesté le baron de Perrière, son fils, et
l'abbé Chevrier, son secrétaire d'ambassade extraordinaire. Le comte
de Viry fut ensuite conduit à l'audience publique de la Reine, de
Monsieur, de Madame, de Mgr le comte d'Artois[67], de Madame Clotilde,
de Madame Élisabeth, de Madame Adélaïde, de Madame Victoire et de
Madame Sophie, et, après avoir été traité à dîner par les officiers du
Roi, il fut reconduit à son hôtel, à Paris, dans les carrosses de
Leurs Majestés, et avec les mêmes cérémonies qu'il en étoit venu le
matin.

[Note 66: Rue du Cherche-Midi, au coin de la rue du Regard, à Paris.]

[Note 67: Il ne peut être question ici de Madame la comtesse d'Artois,
accouchée deux jours auparavant d'un prince que le Roi nomma duc
d'Angoulême.]

»L'ambassadeur n'avoit rien oublié dans cette occasion pour que le bon
goût, la richesse et la magnificence de ses carrosses, des
habillements de ses pages, des officiers de sa maison et de sa livrée
répondissent aux intentions du roi de Sardaigne et à la commission
brillante dont il étoit chargé.»

Le dimanche suivant (13 août), une cérémonie dépourvue d'éclat mais
bien autrement touchante avait lieu dans la chapelle du château de
Versailles: Madame Élisabeth allait faire sa première communion.
Ainsi, dans la même semaine, deux cérémonies différentes devaient
émouvoir la famille royale et faire apparaître dans un nouveau jour
ces âmes fraternelles que deux sacrements allaient séparer sans les
désunir. Élisabeth, qui, le jeudi précédent après vêpres, en présence
du Roi et de toute sa famille, avait déjà été par la confirmation
préparée à l'acte solennel qu'elle allait accomplir, se présenta à
l'autel entre madame de Marsan et madame de Guéménée, ses
gouvernantes, et là, tombée à deux genoux, elle se donna avec ferveur
au Dieu qui se donnait à elle.

Le journal de la cour dit que «le même jour, le Roi et la Reine
reçurent les révérences des princes et princesses du sang et des
seigneurs et dames de la cour, à l'occasion du mariage de Madame
Clotilde. Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame Clotilde et
Madame Élisabeth reçurent les mêmes révérences que Leurs Majestés.

»Le 16 août, jour fixé par le Roi pour la signature du contrat de
mariage de Madame Clotilde, le prince de Marsan, prince de la maison
de Lorraine, et le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs,
allèrent prendre dans les carrosses du Roi et de la Reine le comte de
Viry pour l'amener ici. L'ambassadeur étoit accompagné du même cortége
qu'il avoit eu le jour de l'audience publique que lui avoit donnée Sa
Majesté; il reçut les mêmes honneurs que ce jour-là; il fut traité par
les officiers du Roi à une table dont le sieur Boutet d'Egvilly,
maître d'hôtel du Roi, faisoit les honneurs.

»Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi pour les fiançailles, le
comte de Viry, précédé de son cortége et suivi de plusieurs seigneurs
piémontois, sortit de la salle des ambassadeurs pour se rendre chez
Monsieur, qui devoit dans la cérémonie du mariage représenter le
prince de Piémont, et auquel le comte de Viry avoit remis la
procuration de ce prince, autorisée de Leurs Majestés Sardes.
L'ambassadeur, qui avoit le prince de Marsan à sa droite et
l'introducteur des ambassadeurs à sa gauche, pria Monsieur, après lui
avoir fait un compliment, de venir chez le Roi pour les fiançailles.
En allant chez le Roi, Monsieur, comme représentant le prince de
Piémont, marchoit à la droite de l'ambassadeur; le prince de Marsan
étoit à leur droite et l'introducteur à la gauche. Depuis le grand
escalier, Monsieur et l'ambassadeur furent précédés par le grand
maître des cérémonies, par le maître et l'aide des cérémonies; et
lorsqu'ils furent entrés dans le cabinet où le Roi étoit avec les
princes, Monsieur alla se placer à son rang et près du Roi, qui étoit
au bout d'une table mise dans le fond de ce cabinet.

»L'ambassadeur, après s'être approché de Sa Majesté, la complimenta.
La Reine, ayant été avertie par le grand maître des cérémonies que le
Roi étoit dans son cabinet, sortit de son appartement pour s'y
rendre. Elle étoit conduite par le comte de Tavannes, son chevalier
d'honneur, et par le comte de Tessé, son premier écuyer, et
accompagnée par Madame, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame
Sophie, suivies de leurs chevaliers d'honneur et premiers écuyers.
Madame Clotilde, qui en venant de son appartement chez la Reine avoit
été accompagnée par les princesses et par un grand nombre de dames de
la cour, marchoit après. Madame, Madame Élisabeth, Madame Adélaïde,
Madame Victoire et Madame Sophie marchoient ensuite. Mgr le comte
d'Artois donnoit la main à Madame Clotilde, et Madame Élisabeth
portoit la queue de sa mante, qui étoit de gaze d'or. La comtesse de
Marsan, gouvernante des Enfants de France, et la princesse de
Guéménée, aussi gouvernante des Enfants de France en survivance,
étoient auprès de Madame Clotilde et de Madame Élisabeth. La Reine
étoit suivie de princesses, ainsi que de la maréchale de Mouchy, sa
dame d'honneur, la princesse de Chimay, sa dame d'atour, les dames du
palais, les dames pour accompagner les princesses, et un grand nombre
de dames de la cour. La Reine se plaça à la gauche du Roi, à l'autre
bout de la table; Monsieur et Mgr le comte d'Artois se placèrent du
côté du Roi; Madame, Madame Clotilde, Madame Élisabeth, Madame
Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie se placèrent du côté de la
Reine, et le comte de Viry étoit placé seul, vis-à-vis la table, entre
la double ligne des princes et des princesses. Lorsque les princes et
princesses eurent pris leurs places et que les seigneurs et dames de
la cour se furent rangés des deux côtés du cabinet, le comte de
Vergennes, ministre et secrétaire d'État ayant le département des
affaires étrangères, s'avança près de la table, du côté du Roi; le
sieur de Lamoignon de Malesherbes, aussi ministre et secrétaire
d'État, se mit à l'autre bout. Le comte de Vergennes lut le
commencement du contrat, qui fut signé par le Roi, par la Reine, par
Monsieur, par Madame, par Mgr le comte d'Artois, par Madame Clotilde,
par Madame Élisabeth, par Madame Adélaïde, par Madame Victoire et par
Madame Sophie, la plume leur ayant été présentée par le comte de
Vergennes. Les princes et les princesses signèrent le contrat dans la
même colonne que le Roi; l'ambassadeur signa seul dans la seconde
colonne, vis-à-vis du duc d'Orléans. Dès que le contrat fut signé, le
cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier de France, en rochet et
camail, accompagné de deux aumôniers du Roi et de quelques
ecclésiastiques de sa chapelle, entra dans le cabinet et se plaça
devant la table. Madame Clotilde et Monsieur s'étant mis à sa droite,
le cardinal de la Roche-Aymon fit les fiançailles. Après cette
cérémonie, Monsieur fut reconduit à son appartement par l'ambassadeur,
de la même manière qu'il en avoit été amené chez le Roi, et le comte
de Viry fut ensuite reconduit avec le même cérémonial qui s'étoit
observé à son arrivée à Versailles.»

Le mardi 20, le comte de Viry se rendit à Versailles pour présenter à
Madame Clotilde, au nom du roi son maître et du prince de Piémont, une
parure complète et très-riche de diamants; les bracelets qu'il avait
présentés le 8 (jour de la demande publique) à cette princesse, à l'un
desquels était le portrait du prince de Piémont, faisaient partie de
cette parure.

Le 21 eut lieu le mariage. Le sieur de Sequeville, secrétaire
ordinaire du Roi à la conduite des ambassadeurs, alla prendre dans le
carrosse du Roi le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs;
ils se rendirent ensemble chez le prince de Marsan, qu'ils
accompagnèrent chez le comte de Viry. Celui-ci monta dans le carrosse
du Roi avec le prince de Marsan, le sieur de Tolozan, le baron de
Perreire et quelques seigneurs piémontais; le sieur de Sequeville
monta dans le carrosse de la Reine avec l'abbé Chevrier et une partie
des seigneurs piémontais faisant cortége au comte de Viry. On partit
pour Versailles, où étant arrivé, la marche eut lieu avec le même
cérémonial qui avait été observé à l'audience publique du 8 août.
Puis, «lorsque l'ambassadeur eut complimenté le Roi, il se rendit à
une heure à la chapelle, précédé de tout son cortége, et fut placé sur
une forme, à la droite du prie-Dieu du Roi et près de l'autel, pour
être témoin du mariage de Madame Clotilde.»

Quelques instants après, le Roi, précédé de Monsieur, se rendit dans
la chapelle du château. «Sa Majesté, devant laquelle deux huissiers de
la chambre portoient leurs masses, étoit aussi accompagnée de ses
principaux officiers; le grand maître, le maître et l'aide des
cérémonies marchoient devant elle à la tête du cortége. La Reine
suivoit, accompagnée de ses dames d'honneur et d'atour et des dames de
son palais. Madame la princesse de Piémont, à laquelle Mgr le comte
d'Artois donnoit la main, étoit suivie de la comtesse de Marsan,
gouvernante des Enfants de France, et marchoit après la Reine. Madame,
Madame Élisabeth, suivie de la princesse de Guéménée, aussi
gouvernante des enfants de France en survivance, Madame Adélaïde,
Madame Victoire et Madame Sophie, aussi accompagnées de leurs dames
d'honneur et d'atour et des dames qui doivent les accompagner,
suivoient la Reine. Mademoiselle et madame la princesse de Lamballe
marchoient aussi à la suite de la Reine. En arrivant à la chapelle,
Leurs Majestés s'étant avancées jusqu'au prie-Dieu, Monsieur et Madame
la princesse de Piémont se mirent à genoux sur deux carreaux placés
sur les marches qui montent au sanctuaire. Mgr le comte d'Artois,
Madame Élisabeth, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie
allèrent se placer aux deux côtés de Leurs Majestés, dans leur rang
ordinaire.

»Le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier, sortit de la sacristie
au moment où Leurs Majestés arrivèrent à la chapelle, et alla
présenter de l'eau bénite au Roi et à la Reine. Il monta ensuite à
l'autel et prononça un discours relatif à la cérémonie. Leurs
Majestés, ainsi que la famille royale, s'approchèrent de l'autel. Le
comte de Viry, placé entre le prince de Marsan et le sieur de Tolozan,
introducteur des ambassadeurs, s'approcha aussi de l'autel pour être
témoin du mariage.

»Le cardinal de la Roche-Aymon en commença la cérémonie par la
bénédiction de treize pièces d'or et d'un anneau d'or; il les présenta
ensuite à Monsieur, qui mit l'anneau au quatrième doigt de Madame la
princesse de Piémont, et lui donna les treize pièces d'or en foi de
mariage.

»Le cardinal ayant demandé à Monsieur si, comme procureur du prince de
Piémont, il prenoit Madame Clotilde pour femme et légitime épouse, ce
prince, avant de répondre, se tourna du côté du Roi et lui fit une
profonde révérence. La princesse ne fit aussi la même réponse qu'après
en avoir demandé la permission à Leurs Majestés, ainsi que cela
s'étoit pratiqué le jour des fiançailles.

»Les cérémonies du mariage ayant été achevées, Madame la princesse de
Piémont et Monsieur ayant reçu la bénédiction nuptiale, Leurs Majestés
revinrent à leur prie-Dieu, et le cardinal de la Roche-Aymon commença
la messe, pendant laquelle la musique du Roi exécuta un motet de la
composition du sieur Mathieu, maître de musique de la chapelle du Roi
en semestre.

»Après l'offertoire, Madame la princesse de Piémont alla à l'offrande,
ainsi que Monsieur. À la fin du _Pater_, l'ancien évêque de Limoges,
premier aumônier de Monsieur, et l'abbé de Beaumont, aumônier de
quartier du Roi, étendirent et soutinrent au-dessus de la tête de
Madame la princesse de Piémont et de Monsieur un poêle de brocart
d'argent, et ils ne l'ôtèrent qu'après que le cardinal de la
Roche-Aymon eut achevé les prières ordinaires.

»Après la messe, le cardinal de la Roche-Aymon s'approcha du prie-Dieu
de Leurs Majestés et leur présenta les registres ordinaires des
mariages de la paroisse, qui avoient été approuvés par le sieur
Allard, curé de la paroisse du château, qui avoit assisté à la
cérémonie du mariage, ainsi qu'à celle des fiançailles. Le Roi, la
Reine, Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame la princesse de
Piémont, Madame Élisabeth, Madame Adélaïde, Madame Victoire, Madame
Sophie et le prince de Condé signèrent sur les registres; après quoi
Leurs Majestés, accompagnées comme elles l'avoient été en allant à la
chapelle, retournèrent à leurs appartements avec le même ordre qui
avoit été observé en y allant.

»Vers les six heures du soir, Leurs Majestés, accompagnées de la
famille royale et des princes et princesses qui avoient assisté à la
cérémonie du mariage, passèrent dans la grande galerie, où elles
tinrent appartement et jouèrent à différents jeux.

»Leurs Majestés se rendirent ensuite dans le salon qui avoit été
préparé à la salle de spectacle, pour le festin royal, et y soupèrent
à leur grand couvert avec la famille royale. Mademoiselle et la
princesse de Lamballe eurent aussi l'honneur de souper avec Leurs
Majestés.

»La musique du Roi exécuta pendant le festin royal plusieurs morceaux
de symphonie, sous la conduite du sieur d'Auvergne, surintendant de la
musique de Sa Majesté.

»Le lendemain (22 août), Madame la princesse de Piémont reçut les
hommages des ambassadeurs, ainsi que ceux du corps de ville de Paris,
qui lui fut présenté par M. de Malesherbes, ministre et secrétaire
d'État ayant le département de Paris.

»Vers les six heures et demie du soir, Leurs Majestés, accompagnées
comme la veille de la famille royale, du prince de Condé, de
Mademoiselle et de la princesse de Lamballe, se rendirent dans le
salon qui avoit été préparé pour le bal paré, sur le théâtre de la
salle du spectacle, qui, d'après les ordres du maréchal duc de Duras,
premier gentilhomme de la chambre du Roi en exercice, avoit été décoré
avec la plus grande magnificence. La cour fut très-nombreuse et
très-brillante; Monsieur et la Reine ouvrirent le bal; et Mgr le comte
d'Artois dansa le second menuet avec Madame la princesse de
Piémont[68].

[Note 68: «Le 23 août, le comte de Viry donna dans les salles du
nouveau boulevard, près la barrière de Vaugirard, à l'occasion du
mariage de Madame la princesse de Piémont, un souper de trois cents
couverts auquel furent invités les ambassadeurs et ministres
étrangers, les ministres et secrétaires d'État, les grands officiers
de Leurs Majestés et ceux de la maison de Monsieur et de Mgr le comte
d'Artois, les dames d'honneur et d'atour de Madame et de Madame la
comtesse d'Artois, les seigneurs et dames de la cour, ainsi que les
étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris. Ce souper,
accompagné d'un concert, fut de la plus grande magnificence.

»Le sieur de Sequeville, secrétaire ordinaire du Roi à la conduite des
ambassadeurs, se rendit le lendemain 24 chez le comte de Viry pour la
réception du corps de ville de Paris.

»À une heure, les gardes de la ville, le colonel et les autres
officiers à leur tête, entrèrent tambour battant, au bruit des
cimbales et trompettes, dans la cour de l'hôtel de l'ambassadeur,
suivis du corps de ville.

»Les pages de Son Excellence, suivis de ses officiers, descendirent
dans la cour et reçurent le prévôt des marchands et les échevins à sa
descente de son carrosse; les huissiers de la ville, revêtus de leur
robe, étant suivis du premier huissier et du colonel de la ville,
portaient les présents.

»Le sieur de la Michodière, prévôt des marchands, précédé du sieur
Taitbout, greffier en chef de la ville, et les échevins en robes de
velours cramoisi, furent reçus et conduits vers l'ambassadeur par le
sieur de Sequeville.

»Le comte de Viry ayant rempli vis-à-vis du prévôt des marchands et
des échevins le cérémonial usité en pareil cas, on passa dans la pièce
du dais, où le prévôt des marchands lui offrit le présent de la ville,
qui consistoit en quatre douzaines de flambeaux de cire blanche
musquée et quatre douzaines de boîtes de confitures, le tout noué de
rubans de différentes couleurs et dans des corbeilles. Le comte de
Viry reconduisit ensuite le prévôt des marchands et les échevins
jusqu'à son perron, et rentra dans son appartement.»]

»Le vendredi 25 août, le Roi, la Reine et la famille royale
honorèrent de leur présence le bal masqué que l'ambassadeur de
Sardaigne donna dans les salles du nouveau boulevard, près de la
barrière de Vaugirard, qu'il avoit fait disposer à cet effet avec
autant de goût que de magnificence. Sa Majesté y parut en domino et
sans masque. Il s'y trouva six mille personnes. Ce bal, qui fut
précédé d'un feu d'artifice et d'une grande symphonie qui s'exécuta à
l'arrivée de la Reine, de Madame la princesse de Piémont et de la
famille royale, dura jusqu'à neuf heures du matin. Madame la princesse
de Piémont, en arrivant dans la salle, fit présent à la comtesse de
Viry de deux très-riches bracelets, l'un avec le portrait du Roi, son
frère, et l'autre avec le sien. Dans la même nuit, la ville fut
éclairée par une illumination générale.»

Le lendemain, Leurs Majestés, accompagnées de la famille royale et de
toute leur cour, assistèrent dans la grande salle du château à la
représentation du _Connétable de Bourbon_, tragédie du sieur Guibert,
auquel Leurs Majestés témoignèrent leur satisfaction. La musique
guerrière des entr'actes et celle qui tient à cette pièce sont de la
composition du sieur Berton, maître de la musique du Roi, chargé de la
conduite de ce spectacle.

Le 27, Madame la princesse de Piémont prit congé du Roi et de la
Reine. Avec Madame Élisabeth, la comtesse de Marsan, la comtesse de
Breugnon, sous-gouvernante, et les marquises de Sorans et de Bonnac,
désignées par le Roi pour l'accompagner dans son voyage, elle partit
pour Choisy, escortée d'un détachement des gardes du corps du Roi et
des officiers de sa maison, qui devaient la servir jusqu'au moment où
elle aurait joint ses propres officiers. Toute l'avenue du château
était remplie de personnes de toutes les classes, qui voulaient jouir
une dernière fois du bonheur de la voir. La voiture allait au pas.
Madame Clotilde aperçut quelques dames de ses amies: «Adieu, leur
dit-elle avec attendrissement; je vous quitte à regret, et c'est pour
ne plus vous revoir.»

Quelques instants après, le Roi se rendit lui-même à Choisy, où il
passa la nuit. Le lendemain, de bonne heure, il dit adieu à sa soeur
Clotilde, que lui-même il ne devait plus revoir, et dans
l'après-dînée, il retourna à Versailles par la route de Sceaux.

Aucune sensation douloureuse n'avait encore affecté le coeur de Madame
Élisabeth: le départ de sa soeur fut son premier chagrin. Quand
l'heure de la séparation arriva, elle pressait contre son sein sa
chère Clotilde, et ne pouvait s'en détacher; il fallut l'arracher de
ses bras.

«Ma soeur Élisabeth, écrivait la Reine quelques jours après, est une
charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère et beaucoup de grâce;
elle a montré au départ de sa soeur une sensibilité charmante et bien
au-dessus de son âge. Cette pauvre petite a été au désespoir, et ayant
une santé très-délicate, elle s'est trouvée mal et a eu une attaque de
nerfs très-forte. J'avoue à ma chère maman que je crains de m'y trop
attacher, sentant, pour son bonheur et par l'exemple de mes tantes,
combien il est essentiel de ne pas rester vieille fille dans ce
pays-ci.»

Après s'être arrêtée successivement à Nemours, à Briare, à Nevers, à
Moulins et à Roanne, pour y passer la nuit, Madame la princesse de
Piémont arriva le 2 septembre, à trois heures et demie, à un quart de
lieue de Lyon, où les carrosses du Roi l'attendaient; elle y monta, se
mit en marche, et fit son entrée en la seconde ville du royaume dans
l'ordre suivant: Un carrosse de la comtesse de Marsan, dans lequel
étaient ses écuyers; le carrosse des sieurs Marie et Gérard de
Rayneval, second et troisième commissaires du Roi; le carrosse du
comte de Tonnerre, commissaire plénipotentiaire; un carrosse du Roi,
dans lequel était le sieur de Saint-Souplet, écuyer de Sa Majesté; un
autre carrosse du Roi, dans lequel étaient Madame la princesse de
Piémont, la comtesse de Marsan, les comtesses de Breugnon, de Bonnac
et de Sorans. Ces voitures étaient escortées d'une nombreuse compagnie
de jeunes gens, à cheval et en uniforme, et de plusieurs brigades de
maréchaussée.

C'est dans cet ordre que la jeune fiancée arriva, à cinq heures du
soir, aux portes de la ville, où le sieur de Bellescizes, prévôt des
marchands, eut l'honneur de la complimenter à la tête de ses échevins.
Son Altesse Royale traversa la ville aux acclamations d'un peuple
immense, que ne pouvaient étouffer le son des cloches et les décharges
d'artillerie. La compagnie franche du régiment lyonnais, celle de
l'arquebuse, celle du guet, et quatre mille hommes de la milice
bourgeoise, bordaient la haie depuis la porte de la ville jusqu'au
palais archiépiscopal, où la royale voyageuse mit pied à terre. Le
sieur de Flesselles, qui avait précédé de quelques instants son
arrivée à l'archevêché, se trouva à son carrosse lorsqu'elle
descendit. Mesdames de Flesselles et de Bellescizes s'y étaient
rendues également pour recevoir Son Altesse Royale. À neuf heures, le
consulat[69] fit exécuter un feu d'artifice disposé sur un obélisque
élevé au milieu de la Saône, en face du palais archiépiscopal, et orné
de devises et d'emblèmes. Chaque soir, pendant le séjour de la jeune
princesse, la ville fut illuminée. Le 3, à onze heures, la princesse
de Piémont entendit dans l'église primatiale la grand'messe, célébrée
solennellement par l'abbé de Saligny, qui eut l'honneur de
complimenter Son Altesse à la porte de l'église, à la tête du
chapitre. Après la messe, elle reçut les salutations des comtes de
Lyon, du bureau des finances, du présidial, de l'élection et de
l'académie. L'après-midi, elle assista aux vêpres et au salut à
l'église primatiale, et honora le soir le spectacle de sa présence.

[Note 69: On nommait ainsi le corps des conseillers municipaux.]

Le 4, elle entendit la messe dans la chapelle du palais
archiépiscopal. L'abbé de Beaumont, aumônier du Roi, y donna la
bénédiction nuptiale à huit jeunes filles dotées par la ville de huit
cents livres, et auxquelles, à la prière de la princesse, on venait
d'accorder en outre une maîtrise au choix des époux. Son Altesse
Royale embrassa les huit nouvelles mariées et donna sa main à baiser à
leurs maris. Dans l'après-midi, vers les quatre heures, elle se rendit
à l'hôtel de ville, où, après avoir examiné les produits des
différents ateliers de Lyon, elle demanda qu'on lui présentât six
déserteurs dont elle avait obtenu la grâce de la clémence royale; elle
leur en remit elle-même le brevet. Ces pauvres jeunes gens, émus
jusqu'au fond de l'âme, tombèrent à ses pieds qu'ils inondèrent de
leurs larmes. Enfin, partout où la jeune soeur du Roi parut en public,
le peuple l'environna des démonstrations de la plus vive sympathie. Le
5, elle quitta Lyon, après avoir entendu la messe et fait ses
dévotions à la chapelle du palais de l'archevêque. Toujours
accompagnée de la comtesse de Marsan et des personnes qui composaient
sa suite, elle arriva le 5 septembre, à quatre heures de l'après-midi,
au Pont-de-Beauvoisin; elle était précédée par le comte de Tonnerre et
escortée par un détachement des gardes du corps, commandé par le sieur
de Fraguier, chef de brigade, et par deux exempts. Ce détachement
avait été précédé, dès le 4, par ceux des Cent-Suisses, des gardes de
la porte et des gardes de la prévôté de l'hôtel.

À un quart de lieue du Pont, la princesse a trouvé sur sa route un
détachement de la maréchaussée, commandé par le prévôt général, et un
autre de cent dragons de la légion de Lorraine, ayant à sa tête le
comte de Viomesnil, son colonel. À l'entrée du faubourg se trouvèrent
le marquis de Pusignieu, lieutenant général, le comte de Blot,
maréchal de camp, tous deux employés en Dauphiné, et le sieur de la
Tour, commandant du Pont; le régiment d'Anjou, sous les ordres du
vicomte de Mailly, son colonel, bordait la haie jusqu'au palais
destiné à la princesse. Au moment où Son Altesse Royale mit pied à
terre, elle fut saluée par six pièces de canon, servies par une
compagnie du régiment de Toul du corps royal de l'artillerie. Le sieur
Pajot de Marcheval, intendant de Grenoble, ainsi que l'évêque de cette
ville et celui de Belley, eurent l'honneur d'être présentés à la
princesse au pied de l'escalier construit pour la recevoir.

Les différents corps militaires lui furent présentés dans son
appartement vers les sept heures du soir; Madame de Marcheval et la
comtesse de Lesseville, sa fille, eurent l'honneur de lui être nommées
par la comtesse de Marsan, ainsi qu'un grand nombre de dames venues de
différents points de la province dans l'espoir de rendre leurs
respects à Son Altesse Royale.

Vers les huit heures du soir commencèrent les visites des dames de la
cour de Turin désignées pour composer la nouvelle suite de la
princesse de Piémont. Après leur avoir adressé quelques bienveillantes
paroles, Son Altesse Royale les invita à venir voir avec elle le feu
d'artifice que M. de Marcheval allait faire tirer sur la place du
Pont, en face des fenêtres du palais. À neuf heures environ eut lieu
le souper. La princesse se mit à table en public avec les dames qui
composaient sa suite en France et celles qui allaient les remplacer en
Piémont.

Le 6, à huit heures du matin, les troupes prirent les armes et
occupèrent sur le territoire français les postes qui leur étaient
assignés. À neuf heures et demie, la princesse entendit la messe dans
son appartement, pendant laquelle les troupes sardes et la nouvelle
suite de Son Altesse Royale occupèrent les postes qui leur étaient
destinés pour la cérémonie de la remise, qui eut lieu à l'issue de la
messe.

Le comte de Viry, commissaire plénipotentiaire du Roi de Sardaigne,
ayant reçu la princesse des mains du comte de Tonnerre, la conduisit
dans une pièce qui avait été disposée pour sa toilette, où elle fut
servie par sa cour piémontaise. Quelques moments après, le prince de
Piémont est venu lui rendre visite, et la première entrevue des deux
augustes époux s'étant faite, le prince est remonté dans ses
équipages, escorté d'un détachement des gardes du corps du Roi de
Sardaigne, devant lequel marchait une compagnie de dragons bourgeois
commandée par le baron de Marette.

À onze heures, la princesse, précédée du comte de Viry et escortée de
cinquante gardes du corps piémontais, se disposa à partir, laissant
mille regrets à la France et portant la joie à la cour de Piémont. En
traversant le pont, ses regards s'arrêtèrent sur cette petite rivière
de Guiers qui allait la séparer de sa première patrie, et ses yeux se
mouillèrent malgré elle. Elle arriva bientôt aux Échelles, première
ville de Savoie, où le roi Victor-Amédée s'était rendu de Chambéry
pour la recevoir et lui donner à dîner.

Le 20 septembre, sur le théâtre royal de Chambéry, on donna devant la
cour la tragédie de _Roméo et Juliette_, dont l'auteur, François
Ducis[70], secrétaire de Monsieur, se trouvant à cette époque dans
cette ville, dirigeait lui-même la représentation. Le poëte avait eu
l'attention d'insérer dans la scène II du quatrième acte le portrait
d'un roi chéri _qui prête au diadème un charme inexprimable_. Les
regards de tous les spectateurs, ne pouvant se méprendre à la
ressemblance, se dirigèrent vers la loge royale; les acclamations
furent si vives que le Roi en fut attendri. Il prit des mains de
Madame la princesse de Piémont l'exemplaire de la pièce qu'elle
tenait, pour s'assurer si les vers qu'il venait d'entendre faisaient
partie du texte. Il les y trouva; mais _Monsieur_[71], qui était à
côté de lui, lui fit remarquer qu'une nouvelle feuille imprimée avait
été collée sur l'ancienne.

[Note 70: Le père de Ducis était sujet du Roi de Sardaigne; aussi
l'origine de François Ducis, ses talents, sa position près de
Monsieur, aussi bien que son caractère, le recommandaient-ils à la
sympathie de la cour de Sardaigne. Le 3 du même mois, il avait été
présenté au Roi, au prince de Piémont, aux deux princesses de Savoie,
soeurs de Sa Majesté, au duc et à la duchesse de Chablais, et leur
avait fait hommage d'un poëme de sa composition sur le mariage de M.
le prince de Piémont avec Madame Clotilde de France. Cet ouvrage avait
attiré à l'auteur les compliments les plus chaleureux et les plus
flatteurs.]

[Note 71: Partis le 2 septembre de Versailles, _Monsieur_ et _Madame_
avaient suivi l'itinéraire de la princesse de Piémont, et étaient
arrivés deux jours après elle à la cour de Savoie.]

La famille royale ne fit son entrée à Turin que le 30 septembre. Le
roi Victor-Amédée, la reine Marie-Antoinette-Ferdinande, le prince et
la princesse de Piémont, étaient dans le même carrosse; celui du duc
et de la duchesse de Chablais, frère et belle-soeur du Roi, et des
princesses Éléonore-Marie-Thérèse et Marie-Félicité, soeurs du Roi,
suivait immédiatement. Dans douze autres voitures étaient les dames du
palais, les premiers écuyers et les autres personnes attachées à la
cour; les seconds écuyers, les gardes du corps et les pages
accompagnaient à cheval. À quelque distance de Turin, les compagnies
bourgeoises étaient rangées en bataille, ainsi que quatre régiments de
dragons; toutes ces troupes se joignirent au cortége et entrèrent dans
la capitale, dont les rues étaient bordées par douze bataillons. À la
porte attendaient le gouverneur et l'état-major de la place; ils
s'approchèrent du carrosse royal pour complimenter Sa Majesté et lui
remettre les clefs de la ville. Le Roi leur ordonna de les offrir à la
princesse de Piémont. Il était six heures lorsque la cour descendit au
palais; toutes les dames qui s'y étaient rendues furent admises à
l'honneur de baiser la main de la Reine, celle de la princesse de
Piémont et des autres princesses. Dans la soirée, on tira devant le
palais un très-beau feu d'artifice, et toutes les rues de la ville
furent illuminées. Le lendemain de son arrivée à Turin, dimanche 1er
octobre, la famille royale se rendit à la métropole, où elle assista à
un _Te Deum_ chanté en musique. Le soir, après le cercle, toute la
cour parcourut en carrosse les rues de la ville, dont chaque maison
était illuminée selon l'ordre de son architecture. La joie publique
était vive, et aux acclamations qui saluaient la princesse de Piémont,
Son Altesse Royale (dit une lettre de l'époque) dut croire qu'elle se
trouvait encore au milieu des Français.

Le lundi 2, la famille royale assista à la représentation de l'opéra
de _Tithon et l'Aurore_.

Le 5, il y eut un grand appartement auquel furent invités les familles
distinguées et les étrangers de marque résidant à Turin. La famille
royale soupa ensuite avec les dames du palais, les femmes des
chevaliers de l'ordre de l'Annonciade et des grands officiers de la
cour.

Le 6 eut lieu un concert magnifique dans la galerie.

Le 7, un grand bal paré dans le salon des Cent-Suisses, où Madame la
princesse de Piémont dansa.

Toutes les fêtes à l'occasion de son mariage se terminèrent par celle
que donna, le 16, le baron de Choiseul, ambassadeur de Sa Majesté
Très-Chrétienne. La façade de son hôtel, raconte la gazette du temps,
était magnifiquement illuminée; des inscriptions, des chiffres, des
emblèmes relatifs à l'objet de cette fête, remplissaient les dessus
des portes et les entablements des croisées. Le bal commença à dix
heures du soir, à l'issue de l'Opéra, et ne finit que le surlendemain
à cinq heures du matin; on y distribua pendant plus de trente heures
des rafraîchissements de toute espèce, servis avec autant d'ordre que
d'abondance, dans quinze pièces richement décorées, et dont plusieurs
avaient été construites pour cette fête. Ce bal, le plus long dont on
se souvienne à Turin, n'a fini que par l'impossibilité de remplacer
les musiciens fatigués.

Enfin, pour clore cette série de fêtes par une cérémonie religieuse,
on exposa, le dimanche 15 octobre, à la dévotion populaire, le saint
suaire, religieusement gardé dans la chapelle de la cour. Depuis le 31
mai 1750, jour du mariage du roi Victor-Amédée, cette précieuse
relique n'avait pas été montrée au peuple. Le cardinal des Lances,
ancien archevêque de Turin, avait quitté sa résidence de Rome pour
venir remplir les fonctions usitées dans cette circonstance, où se
déploie une pompe particulière. Tous les princes, grands-croix de
l'ordre des Saints Maurice et Lazare, suivaient la châsse, vêtus de
leur habit de cérémonie, ainsi que les chevaliers de l'ordre de
l'Annonciade, les grands officiers de la couronne et les ministres
d'État. La Reine, les princesses et toutes les personnes de leur cour
portaient des cierges. On avait, sur les places et dans quelques
larges rues par où devait passer la procession, dressé des
amphithéâtres dans l'intérêt des fidèles, attirés de toutes les
provinces par l'exposition de cette relique vénérée.

On me pardonnera si mon récit s'est attardé au milieu de ces détails.
L'historien qui raconte les derniers beaux jours de la royauté
française voudrait arrêter ce soleil sans pareil (_nec pluribus
impar_) que Louis XIV aux jours de sa grandeur avait pris pour emblème
de sa maison, afin de l'empêcher de se coucher dans cet amas de
sombres nuages assemblés à l'horizon, et au milieu desquels il va
disparaître.

Dans les derniers mois de 1775, quelques changements eurent lieu dans
le personnel qui environnait d'ordinaire les princesses. La marquise
de Causans fut nommée dame pour accompagner Madame Élisabeth; la
maréchale de Mouchy ayant obtenu de la Reine la permission de se
démettre de la place de sa dame d'honneur, Sa Majesté en pourvut
madame la princesse de Chimay, sa dame d'atour, et nomma à la place de
dame d'atour la marquise de Mailly, une de ses dames; et l'abbé
Brocquevielle, missionnaire, nommé avec l'agrément du Roi pour
remplacer l'abbé Allard dans la cure paroissiale de Notre-Dame, eut
l'honneur d'être présenté à Sa Majesté et à la famille royale par le
Père Jacquier, supérieur général de la congrégation de la Mission.

Le 1er janvier 1776, les princes et princesses, seigneurs et dames de
la cour, rendirent au Roi et à la Reine les respects habituels qu'ils
avaient l'honneur de leur offrir à l'occasion du nouvel an. Le corps
de ville de Paris, ayant à sa tête le duc de Cossé, gouverneur de la
ville, s'acquitta du même devoir, les hautbois de la chambre du Roi
exécutant pendant le lever de Sa Majesté plusieurs morceaux de
musique.

Les chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre du Saint-Esprit
étant assemblés dans le cabinet du Roi, vers les onze heures du matin,
Sa Majesté reçut chevaliers de l'ordre de Saint-Michel le marquis de
Rochechouart, le marquis de la Roche-Aymon, le comte de Talleyrand, le
marquis de la Rochefoucauld et le vicomte de Talaru. Le Roi sortit de
son appartement pour se rendre à la chapelle, précédé de Monsieur, du
comte d'Artois, du duc d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de
Condé, du duc de Bourbon, du comte de la Marche, du duc de Penthièvre
et des chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre; les cinq
nouveaux chevaliers, en habits de novices, marchaient entre les
chevaliers et les officiers. Le Roi, devant qui les deux huissiers de
la chambre portaient leurs masses, était revêtu du manteau de l'ordre,
dont il avait le collier, ainsi que celui de la Toison d'or,
par-dessus son manteau. Avant la messe, qui fut chantée par la musique
du Roi et célébrée par l'ancien évêque de Limoges, Sa Majesté monta
sur son trône, reçut prélats commandeurs de l'ordre du Saint-Esprit
l'archevêque de Narbonne, l'ancien évêque de Limoges, et chevaliers du
même ordre le marquis de Rochechouart et les quatre autres que nous
avons nommés plus haut.

Leurs Majestés soupèrent le même jour à leur grand couvert.

Le temps marche. Le 10 avril 1776, nous rencontrons Madame Élisabeth
se rendant en cérémonie en l'église paroissiale de Notre-Dame, et y
communiant par les mains de l'évêque de Senlis, premier aumônier du
Roi, la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France, et
mademoiselle de Rohan tenant la nappe.

Le 9 mai, le Roi, accompagné de Monsieur, se rendit à trois heures et
demie à la plaine des Sablons, où il passa en revue les deux régiments
des gardes françaises et suisses. Le comte d'Artois, colonel de ce
dernier corps, était à sa tête. Après l'exercice, les troupes
défilèrent devant Sa Majesté et devant la Reine, accompagnée de Madame
et des dames de la cour. Madame Élisabeth assistait aussi à cette
revue, accompagnée dans sa voiture par la princesse de Guéménée, sa
gouvernante, et par ses dames de compagnie. Le lendemain 10, nous la
retrouvons accompagnant Leurs Majestés, Madame, la comtesse d'Artois,
Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, à l'église royale et
paroissiale de Notre-Dame, pour assister au service solennel célébré
pour l'anniversaire de la mort de Louis XV, par le sieur
Brocquevielle, curé.

Le 12 mai, Turgot et Malesherbes quittèrent le ministère. Comme
Malesherbes suppliait le Roi de vouloir bien accepter sa démission:
«Que vous êtes heureux! s'écria Louis XVI; que ne puis-je m'en aller
aussi!»

Il serait trop long d'entrer dans le détail des causes qui amenaient
la retraite de ces deux ministres, et d'ailleurs cet événement n'a
pas de lien étroit avec la vie de Madame Élisabeth. Il suffira donc
d'indiquer sommairement les difficultés contre lesquelles les efforts
de Turgot et de Malesherbes, comme ceux de Louis XVI, se brisèrent. La
première partie du règne du jeune successeur de Louis XV avait été une
suite de tentatives de réformes. On se plaignait des abus, il voulut
les détruire; on réclamait des progrès, il voulut en réaliser. C'est
ainsi qu'avec l'agrément de M. de Maurepas, qui, s'il ne provoquait
pas les mesures de ce genre, acceptait à titre d'essais, avec une
indifférence sceptique, toutes celles que proposaient des
intelligences plus hardies, il appela à lui, d'une part Turgot et
Malesherbes, de l'autre le comte de Saint-Germain. Turgot et
Malesherbes appartenaient à ce qu'on appelait la secte des
économistes; c'étaient des esprits élevés et honnêtes, mais qui,
pleins de confiance dans leurs théories, ne tenaient pas assez compte
des circonstances et ne préparaient pas assez les intelligences, et
surtout les intérêts, aux réformes qu'ils voulaient opérer.

Ainsi, quoique la récolte de 1774 eût été mauvaise, Turgot fit établir
par un arrêt du conseil la libre circulation des grains. Cette mesure,
excellente en elle-même, avait le tort de venir mal à propos. Il y eut
des troubles populaires quand on vit les marchés vides, et il fallut
envoyer des troupes pour disperser les rassemblements. Ce premier
échec jeta du discrédit sur Turgot et ses théories. Les parlements,
qui connaissaient son opposition à leur système, lui firent une guerre
acharnée. Il fallut un lit de justice pour briser cette résistance,
quand le Roi voulut faire enregistrer les édits qui supprimaient les
corvées et ceux qui abolissaient les maîtrises et les corporations. En
passant ainsi instantanément du régime du privilége au régime de la
libre concurrence, on blessait de nombreux intérêts et on détruisait
l'organisation ancienne sans la remplacer par une organisation
nouvelle. Quoiqu'on parlât beaucoup de la réforme des abus, en
principe, ceux qui en profitaient, tout en ne les blâmant pas moins
haut que les autres, réagissaient contre le gouvernement quand ils se
sentaient atteints. Il se formait donc une ligue des intérêts lésés
qui résistaient au pouvoir, et ces intérêts trouvaient un point
d'appui dans le Parlement, toujours disposé à intervenir dans la
politique. Les encyclopédistes, qui étaient restés dans la théorie,
trouvaient que Turgot, depuis qu'il avait mis le pied dans la
politique, était devenu d'une timidité extrême et n'allait pas assez
vite; ceux au détriment desquels s'exécutaient ces réformes
l'accusaient, au contraire, d'aller trop brusquement au but, de sorte
que la force d'opinion qui l'avait poussé aux affaires se retirait de
lui, sans qu'il eût acquis une autre force parmi les hommes pratiques.
Maurepas, qui aimait avant tout le repos et qui voyait grandir
l'orage, qui en outre désirait vivre en paix avec les parlements,
avait depuis longtemps sacrifié Turgot dans son coeur quand celui-ci
succomba. Louis XVI fut le dernier qui le soutint. On l'entendit
répéter plusieurs fois: «Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimons le
peuple.»

Ainsi la première tentative de Louis XVI échouait; échec d'autant plus
malheureux que Turgot avait compris qu'en réformant les abus il
fallait maintenir intacte l'autorité royale, qui devait être
l'instrument de toutes les réformes, vérité capitale que nul
n'apercevait dans ce temps.

On savait désormais qu'on pouvait résister au jeune Roi et lui imposer
un avis qui n'était pas le sien, on ne l'oublia plus.

J'ai dit le mauvais succès des tentatives du comte de Saint-Germain et
de son auxiliaire M. de Guibert, pour introduire des réformes dans
l'armée, qu'on voulait discipliner à l'allemande, et décapiter, pour
ainsi dire, en licenciant une grande partie de la maison du Roi. On
avait mécontenté la troupe et indisposé les officiers, dans des
circonstances où il eût été si nécessaire de pouvoir compter sur la
fidélité inébranlable de l'armée.

Rien de ce qu'on avait tenté n'avait donc réussi, et Louis XVI entrait
dans la seconde partie de son règne avec des illusions évanouies et
des craintes sur l'avenir.

M. Taboureau remplaça Turgot, et on lui adjoignit d'abord en qualité
de conseiller des finances et de secrétaire général du trésor, Necker,
qui devait bientôt le remplacer. Les prôneurs de Necker lui prêtèrent
du génie en finances, ses adversaires lui refusèrent toute capacité;
deux exagérations et deux erreurs. Necker, qui avait des qualités
réelles, eut le défaut des hommes de son temps: il visa avant tout à
la popularité. Il eut une idée vraie quand il pensa qu'on fonde le
crédit d'une nation en mettant de la clarté et de la régularité dans
ses finances; mais il fit une fausse application de cette idée vraie,
lorsque dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, il
déchira tous les voiles qui dissimulaient la fâcheuse situation de nos
affaires financières. Ce qui importait, c'était de guérir la plaie et
non de la sonder en public; il la sonda sans la guérir. Les paniques
sont aussi dangereuses sur le terrain des intérêts que sur un champ de
bataille. Un esprit moins avide de popularité et moins infatué de
lui-même eût attendu pour parler du péril que le péril eût été
conjuré; mais M. Necker tenait avant tout à faire connaître à tout le
monde la profondeur du gouffre, pour faire dire ensuite qu'il était
seul capable de le combler. Il fallait agir, il voulut paraître.

À cette époque, le Roi, dans l'intention d'encourager les arts,
autorisa le comte d'Angiviller, directeur et ordonnateur général de
ses bâtiments, à faire exécuter chaque année un certain nombre de
tableaux et de statues par les peintres et les sculpteurs de son
académie. Désireux surtout de rendre les arts utiles en les rappelant
à leur antique destination, il voulait que les actions et les images
de ceux qui ont illustré la France fussent reproduites par le pinceau
et le ciseau. M. d'Angiviller disant un jour à Madame Élisabeth que
les statues de l'Hôpital, de Sully, de Fénelon et de Descartes étaient
commencées: «J'espère, monsieur, lui dit-elle, que vous n'oublierez
pas celle de Bossuet[72].»

[Note 72: Louis XVI voulant aussi assurer à la nation la jouissance
des chefs-d'oeuvre qui ont illustré son école, chargea M. d'Angiviller
d'acquérir les tableaux dont Le Sueur avait enrichi l'hôtel Lambert.
Instruits des motifs qui avaient déterminé le Roi à cette acquisition,
les RR. PP. Chartreux de Paris conçurent un grand acte d'abnégation et
de dévouement: ils arrêtèrent dans une assemblée capitulaire de faire
au Roi l'hommage des tableaux précieux qu'Eustache Le Sueur avait
peints dans leur petit cloître. Le 25 juillet 1776, Dom Hilarion
Robinet, prieur de cette maison, et Dom Félix de Nonan, procureur
général de l'ordre, conduits par le comte d'Angiviller, furent reçus
en audience par Sa Majesté, qu'ils supplièrent, au nom de leur
communauté, de réunir cette suite de tableaux à sa magnifique
collection. Le Roi, en acceptant cette offre, chargea ces députés
d'exprimer à leur communauté la satisfaction que lui causaient le zèle
de ces religieux aussi bien que leur amour pour le bien public. Le
mois suivant, Louis XVI fit l'acquisition du cabinet des médailles
rassemblées par les soins de M. Pellerin, ancien commissaire général
de la marine. Cette collection, qui renfermait une grande quantité de
médailles inconnues et propres à répandre un nouveau jour sur
l'histoire ancienne, passait pour une des plus précieuses qui
existassent, et fit du cabinet du Roi, déjà célèbre dans le monde
savant, le dépôt le plus riche et le plus utile qu'on pût former pour
le progrès des lettres.]

Au commencement de l'année 1777, Suleïman-Aga, envoyé du bey de Tunis,
eut une audience du Roi à Versailles. Après avoir remis au prince ses
lettres de créance, cet envoyé s'exprima ainsi: «Sire, le bey de
Tunis, mon maître, m'a commandé de me rendre auprès de Votre Majesté
Impériale pour la féliciter sur son avénement au trône de ses
ancêtres. Jaloux de remplir tous les devoirs que lui prescrit son
attachement inviolable pour l'auguste maison de France, ce prince
auroit depuis longtemps fait passer un envoyé dans votre cour
impériale pour lui présenter l'hommage de ses sentiments, ses regrets
sur la mort de son illustre et grand allié et ami l'Empereur de
France Louis XV, de glorieuse mémoire, et son compliment sur le
bonheur que la Providence a préparé aux Français en appelant à leur
tête un jeune monarque qui réunit au plus haut degré les vertus et les
qualités les plus éminentes, si les circonstances où mon maître s'est
trouvé depuis cette époque à jamais mémorable lui avaient permis de
faire ce que son coeur lui inspirait. Chargé aujourd'hui de ses ordres
suprêmes, j'apporte aux pieds de Votre Majesté Impériale les voeux les
plus ardents pour la prospérité de votre empire, les marques les plus
sincères de son respect et de son entier dévouement pour votre
personne sacrée. Daignez, Sire, agréer comme une preuve du désir que
mon maître aura toujours de mériter la haute bienveillance d'un aussi
grand Empereur, les esclaves et les autres présents que j'ai remis en
son nom aux officiers de Votre Majesté Impériale. Le plus beau moment
de ma vie est celui où j'envisage la gloire de votre trône impérial.
Je serai heureux s'il en émane sur moi un regard favorable.»

La cour et la ville s'étonnèrent de trouver chez l'envoyé d'une
puissance barbaresque la langue de la diplomatie européenne et les
formes du monde civilisé.

L'empereur du Maroc, vers cette même époque, envoya son neveu en
France en qualité d'ambassadeur. Il venait offrir au Roi de riches
présents. La cour s'extasiait devant ces présents, ne sachant auquel
attribuer le plus de valeur. «Je sais, moi, dit la jeune Madame
Élisabeth, quel est le plus magnifique, je sais quel est celui qui
aura le plus de prix aux yeux du Roi: ce sont vingt marins français
qui ont fait naufrage sur les côtes du Maroc, et que le roi de ce
pays renvoie à mon frère.»



LIVRE DEUXIÈME.

LETTRES DE MADAME DE BOMBELLES.

1777--1782.

     Voyage de l'Empereur en France. -- L'éducation de Madame
     Élisabeth terminée. -- Mot de la jeune princesse. --
     Question de son mariage. -- Lettre de M. de Vergennes au
     Roi. -- Mesdames de Bombelles, de Raigecourt et des
     Moutiers. -- Récit de madame de Bombelles. -- Tableau de la
     cour à cette époque. -- Louis XVI. -- Le comte de Provence.
     -- Le comte d'Artois. -- Madame Élisabeth étrangère aux
     intrigues. -- Sa sagesse et sa raison. -- Dames qu'elle
     choisit pour sa société. -- Esquisse de son portrait. -- Son
     appartement à Versailles. -- Naissance de Madame Royale. --
     Récit de la _Gazette_. -- Baptême de
     Marie-Thérèse-Charlotte. -- Observation de Monsieur. -- Mort
     de Marie-Thérèse. -- Les seuls mots que Louis XVI ait dits à
     l'abbé de Vermond. -- Le linceul de l'Impératrice-Reine. --
     Ses obsèques. -- Lettre de l'Empereur au prince de Kaunitz;
     remarque de la Reine. -- Dispositions testamentaires de
     Marie-Thérèse. -- Frédéric II à d'Alembert. -- Piété filiale
     de Marie-Antoinette. -- Lettres de madame de Bombelles. --
     Naissance du premier Dauphin: récit de Louis XVI; récit de
     madame Campan. -- Les corporations des arts et métiers de
     Paris se rendent à Versailles; parmi eux les fossoyeurs. --
     Les dames de la halle, vêtues de robes noires, complimentent
     la Reine. Elles dînent au château de Versailles. -- Bal
     offert à la Reine par les gardes du corps. -- Dauphins en
     or; coiffures _à l'enfant_; catogans. -- Nouvelle toilette
     des enfants. -- Fête donnée au Roi et à la Reine par la
     ville de Paris, à l'occasion de la naissance du Dauphin. --
     Tendresse de Madame Élisabeth pour les enfants du Roi. --
     Madame d'Aumale. -- Réserve de Madame Élisabeth; sa
     perspicacité; son dévouement pour ses amies. -- Acquisition
     par le Roi de la propriété de madame de Guéménée à
     Montreuil. -- La Reine y conduit Madame Élisabeth: _Vous
     êtes chez vous._ -- Description de la maison, du parc. --
     Madame de Mackau. -- Le Monnier. -- Vie de Madame Élisabeth
     à Montreuil; ses bonnes oeuvres. -- Le comte de Provence. --
     Le comte d'Artois. -- Mesdames. -- Le vieux Jacob. --
     Catherine Vassent. -- Mort de Madame Sophie. -- Lettre de
     madame de Bombelles. -- Le duc de Penthièvre et madame de
     Lamballe. -- Humbles funérailles de Madame Sophie. -- Voyage
     du comte et de la comtesse du Nord. -- Réformes opérées par
     Louis XVI. -- Guerre d'Amérique; son caractère. -- Le
     capitaine Molli. -- Deane et Franklin. -- Lettre de Louis
     XVI au roi d'Espagne. -- M. Gérard, ministre
     plénipotentiaire du Roi aux États-Unis. -- M. de Bouillé. --
     M. de la Pérouse. -- Indépendance des États-Unis. --
     Réflexions.


L'Empereur, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein, sans
suite, sans éclat, arriva à Paris le vendredi 18 avril 1777, vers les
quatre heures du soir, et par une autre barrière que celle où il était
attendu. Il descendit chez le comte de Mercy, son ambassadeur, bien
qu'il eût fait retenir pour le recevoir l'hôtel de Tréville, rue de
Tournon.

Le samedi 19, il se rendit au château de Versailles et se fit annoncer
chez la Reine. La Reine le conduisit chez le Roi et les Filles de
France; ensuite les Fils de France vinrent le voir chez la Reine. Le
20, le duc d'Orléans et le duc de Penthièvre allèrent s'inscrire chez
le comte de Falkenstein, les princesses en firent autant; mais il ne
reçut ni les uns ni les autres.

Le lundi 21, il y eut vers sept heures du soir, chez la Reine en
particulier, un concert auquel les dames étaient invitées à se rendre
en _robes de chambre_[73]. Marie-Antoinette présenta à l'Empereur les
personnes qui ne l'avaient point encore vu, notamment le duc de
Chartres. Le duc de Penthièvre n'arriva qu'à la fin du concert. La
Reine lui amena le comte de Falkenstein, en lui disant: «Je vous
présente mon frère.» Quoique résolu à un incognito absolu, et ayant
abandonné toutes les marques extérieures de la royauté, l'Empereur ne
put échapper aux hommages que les princes se croyaient obligés de lui
rendre.

[Note 73: J'ai conservé cette dénomination, qui est celle de l'époque.
On dirait aujourd'hui: en _toilette de ville_.]

«Le lundi 5 mai suivant, raconte le duc de Penthièvre, on a représenté
l'opéra de _Castor et Pollux_ sur le grand Opéra de Versailles, pour
l'Empereur. Le Roi a été dans sa loge et non dans son fauteuil. Les
dames, dans les loges, étoient en robes de chambre[74]; celles dans
l'amphithéâtre, partie étoient en robes de chambre et partie en grand
habit. Les loges des princesses étoient à droite et à gauche de celle
du Roi, après les portes d'entrée, parce que la principale porte étoit
occupée, comme à l'ordinaire, par la loge que l'on y établit en
pareille circonstance pour la famille royale, laquelle ne trouveroit
point de place dans la loge du Roi, à cause de sa petitesse. Il n'y
avoit point de princes. Les ambassadeurs étoient dans les loges.

[Note 74: Il y a en note: «Les mantilles sur les robes de chambre ne
sont plus d'usage.»]

»Le 9 du même mois, l'Empereur a été à la chasse avec le Roi. Sa
Majesté avoit fait faire un habit de son équipage pour l'Empereur. M.
de Penthièvre a ignoré cette chasse et ne s'y est point trouvé; il
avoit été à une précédente, croyant que Sa Majesté Impériale y seroit,
et elle n'y alla point.

»Le lundi d'après, 12 du mois, madame la princesse de Conti, madame de
Lamballe et M. de Penthièvre ont été se faire inscrire à la porte de
Sa Majesté Impériale, chez son ambassadeur, comme pour prendre congé
d'elle. M. le duc de Chartres y avoit été, avant de partir pour la
Hollande où il fit alors un voyage, prendre congé de l'Empereur, et
lui demander s'il n'avoit rien à faire dire au prince Charles, à
Bruxelles. M. de Chartres avoit réglé que sa femme iroit. L'Empereur
étoit revenu, depuis l'envoi de ses cartes, chez mesdames de Chartres,
de Conti et de Lamballe (et plus d'une fois chez madame de Chartres),
et les avait trouvées. M. de Penthièvre lui avoit fait demander s'il
ne verroit pas les jardins de Sceaux; l'Empereur lui avoit fait
répondre avec honnêteté sur le désir qu'il avoit de les voir.

»Le jeudi 22 du même mois de mai, l'Empereur est venu à Sceaux. M. de
Penthièvre lui a rendu tous les hommages possibles. Sa Majesté
Impériale vit les jardins, dans lesquels on fit jouer les eaux, comme
de raison; elle alla à pied, suivie de M. de Penthièvre; les voitures
que l'on avoit fait avancer furent inutiles. En rentrant de la
promenade, l'Empereur s'assit sur une chaise; M. le duc d'Orléans, qui
se trouva à Sceaux, et M. de Penthièvre prirent des chaises. M. le
nonce, qui étoit présent, resta debout[75], circonstance qui détermina
M. de Penthièvre à se lever. M. de Penthièvre avoit d'abord pris un
tabouret, parce que ce fut le seul siége qui se trouvât auprès de lui;
il prit ensuite une chaise. Lorsque l'Empereur s'en alla, il ne voulut
pas que M. de Penthièvre le reconduisît; il le suivit néanmoins
jusqu'à la dernière porte de la pièce, avant celle où Sa Majesté
Impériale s'étoit assise, en disant toujours: _J'obéis._

[Note 75: Dans un renvoi à la marge, on lit:

«Ainsi que tous les hommes qui étoient dans la chambre; il n'y avoit
que les dames d'assises.--M. de Penthièvre nomma madame d'Aubeterre à
M. le comte de Falkenstein, M. d'Aubeterre l'ayant désiré. M. le comte
de Falkenstein fit beaucoup de politesses à cette dame; il ne la salua
point.»]

»L'Empereur gardoit tellement l'incognito qu'il appela M. le duc
d'Orléans et M. de Penthièvre _monseigneur_. Pendant la promenade, Sa
Majesté Impériale mit son chapeau, en faisant une honnêteté à M. de
Penthièvre, et le fit mettre à tout le monde. Madame la duchesse de
Chartres, madame la princesse de Conti et madame de Lamballe étoient à
Sceaux; elles ne furent point de la promenade, parce qu'on alla à
pied. On joua au cavagnol, l'Empereur causant debout dans un coin du
salon avec M. l'évêque de Rennes, M. l'abbé de Montauban et M. de
Penthièvre.

»Le surlendemain, samedi 24, M. de Penthièvre retourna se faire
écrire[76] à la porte de l'Empereur, chez M. le comte de Mercy.

[Note 76: Dans un renvoi à la marge, on lit:

«Madame la princesse de Conti s'est fait inscrire aussi une troisième
fois à la porte de l'Empereur, chez M. de Mercy, la veille ou
l'avant-veille de son départ, parce que Sa Majesté Impériale étoit
revenue une troisième fois à la maison de madame la princesse de
Conti, à Paris.»]

»Le lundi 26, l'Empereur a été à la chasse avec le Roi, dans la forêt
de Rambouillet; M. de Penthièvre s'y est trouvé. M. de Penthièvre
croit que l'Empereur étoit venu dans le carrosse du Roi, où la Reine
étoit, de Versailles à Saint-Hubert, petite maison de plaisance du
Roi, où Sa Majesté a coutume de déjeuner quand elle chasse à
Rambouillet; il croit aussi que Sa Majesté Impériale a été plusieurs
autres fois avec la Reine, malgré son absolu incognito. L'Empereur
s'est toujours mis sur le devant du carrosse du Roi; on dit qu'il a
monté en voiture en même temps que Sa Majesté par une portière
différente.

»L'Empereur est reparti le 31 mai 1777, pour aller parcourir le
royaume. Il étoit venu quelques jours auparavant en personne à la
porte de M. de Penthièvre; son ambassadeur étoit avec lui. M. de
Penthièvre a trouvé sur sa liste M. le comte de Falkenstein et M.
l'ambassadeur de l'Empereur et de l'Impératrice. M. de Penthièvre
n'ayant pu aller à Versailles dans ce moment, pria madame de Lamballe
de faire parvenir à la Reine qu'il étoit bien fâché de ne pouvoir pas
aller lui faire sa cour[77].»

[Note 77: _Archives de l'Empire_, K, 161, nº 11.]

À cette époque, madame la princesse de Guéménée avait terminé sa tâche
près de Madame Élisabeth. Plus heureuse que sa devancière, elle
n'avait eu dans ces dernières années qu'à modérer le zèle et les
progrès d'une élève pour qui l'oisiveté était regardée comme un danger
et comme un ennui. La jeune princesse croissait en savoir et en
vertus. La trempe forte de son âme ne lui inspirait aucun goût pour
les arts de pur agrément; la fermeté précoce de son jugement lui
faisait prendre en pitié toute conversation oiseuse, aussi bien que
toute action inutile. Sa journée était un labeur continuel. Quand son
esprit se reposait de l'étude de l'histoire ou des mathématiques,
quand son coeur quittait la méditation et la prière, ses mains
s'occupaient de ces simples travaux de l'aiguille que les jeunes
filles de notre temps négligent et dédaignent, et elle y excellait
tellement qu'elle aurait pu se faire un renom parmi les ouvrières les
plus renommées. On sait que quelques années plus tard, une de ses
dames regardant avec complaisance une admirable broderie que la
princesse venait de terminer, lui dit: «C'est vraiment dommage que
Madame soit si habile.--Pourquoi donc? demanda la princesse.--Cela
conviendroit si bien à des filles pauvres! ce talent leur suffiroit
pour gagner leur pain et celui de leur famille.--C'est peut-être pour
cela que Dieu me l'a donné, répondit Madame Élisabeth. Et qui sait? un
jour peut-être j'en ferai usage pour me nourrir moi et les miens.»

Le 17 mai 1778, la cour partit pour Marly.

Le même jour, Madame Élisabeth, accompagnée de madame la princesse de
Guéménée, gouvernante des Enfants de France, des sous-gouvernantes et
des dames qui l'accompagnent, se rendit chez le Roi. Madame de
Guéménée fit la remise de Madame Élisabeth à Sa Majesté, qui ordonna
qu'on fît entrer madame la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur
de cette princesse, et madame la marquise de Sérent, sa dame d'atour,
entre les mains desquelles le Roi remit Madame Élisabeth.

Dès ce moment, il fut question de son mariage. On parut d'abord
destiner sa main à l'infant de Portugal, prince du Brésil, qui était
de son âge, et qui dans l'avenir lui aurait apporté le titre de reine.
Tout en comprenant les convenances de cette alliance, Madame Élisabeth
était loin de la désirer, et quoiqu'elle n'y mît personnellement aucun
obstacle, elle se sentit soulagée en apprenant que les négociations
ouvertes à ce sujet avaient été rompues.

Peu de temps après, deux autres princes briguèrent l'honneur d'obtenir
sa main. L'un était le duc d'Aoste, qui n'avait que cinq ans de plus
qu'elle et qui lui offrait, dans une cour voisine et amie de la
France, une place sur les degrés du trône, à côté de sa soeur
Clotilde; mais dans sa fierté politique, le gouvernement prétendit que
la seconde place à la cour de Sardaigne ne convenait pas à une Fille
de France. L'autre était l'Empereur Joseph II, qui l'année précédente,
lors de son voyage en France, avait été, disait-on, frappé de la
vivacité de son esprit et de l'aménité de son caractère[78]. Aussi
prétendit-on que le désir de la revoir n'était pas le moindre motif
qui le ramenât à Versailles en 1783. Quatre ans avaient suffi pour
transformer la jeune princesse, dont le front, rayonnant de tout
l'éclat des grâces printanières, semblait destiné par l'opinion
publique à recevoir le bandeau impérial. Le parti antiautrichien qui
dominait à la cour, et qui déjà avait semé à l'entour de la Reine des
défiances et des haines, s'inquiéta d'une alliance qui devait être
contraire à son ascendant et mit tout en oeuvre pour l'empêcher.
L'intrigue réussit. On a dit sans raison que Madame Élisabeth en
conçut quelque regret; l'Empereur n'avait point encore laissé
apercevoir dans la politique les excentricités de son esprit, et il
venait de perdre une femme dont la jeunesse, les vertus et la piété
avaient emporté l'amour et la bénédiction de tout un peuple. Madame
Élisabeth, bien qu'elle possédât assurément tout ce qu'il fallait pour
recueillir un tel héritage, ne parut pas attacher plus de prix à cette
union qu'aux autres alliances que la convenance avait indiquées, mais
auxquelles la politique avait trouvé des obstacles. Ou peut-être Celui
qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, comme
dit Bossuet, Celui dont l'oeil voyait déjà s'ouvrir dans l'avenir la
prison du Temple et se dresser l'échafaud du 21 janvier, n'avait-il
pas voulu enlever toute consolation à la maison royale.

[Note 78: Le lecteur ne lira pas sans intérêt la lettre politique que
M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, écrivit au Roi en
cette circonstance. Voir, à la fin du volume, Pièces justificatives,
nº X.]

Madame Élisabeth de jour en jour se fortifia contre les écueils de son
caractère, de son âge et de la cour; de jour en jour elle sentit
davantage ce qui lui manquait. Ses efforts s'accroissaient de sa
défiance d'elle-même, et plus elle acquérait de qualités, moins elle
se croyait capable de la perfection à laquelle elle devait atteindre.
Ce sentiment de son humilité donnait à sa parole une mesure exquise, à
ses actions une prudente réserve, à sa charité une discrétion
angélique.

Toutes les jeunes personnes qui s'étaient trouvées en contact avec
Madame Élisabeth et qui grandissaient sous ses yeux, participant
parfois à ses plaisirs, lui avaient voué une vive et sincère amitié.
Il en est trois que le coeur d'Élisabeth avait distinguées tout
d'abord et auxquelles elle fit une plus grande part d'affection, payée
du plus fidèle et du plus tendre dévouement: l'une était mademoiselle
de Mackau, qui par son mariage devint madame de Bombelles; l'autre
mademoiselle de Causans, qui épousa M. de Raigecourt; la troisième
était mademoiselle de la Briffe, qu'elle avait connue presque enfant.
C'était une jeune personne d'un esprit charmant et d'une vivacité
d'humeur pleine d'à-propos et d'entraînement. Elle venait d'épouser le
marquis des Moutiers de Mérinville. Madame Élisabeth environnait d'une
tendre sollicitude cette jeune tête, parée de dons trop précieux pour
ne pas être très-remarquée, et ne lui épargnait pas les conseils d'une
affection presque maternelle.

La vie entière de la marquise des Moutiers, aussi bien que celle de
mesdames de Bombelles et de Raigecourt, s'écoula sous le souvenir de
la haute influence qui avait dominé sa première jeunesse. La vertu de
Madame Élisabeth était comme ce sachet d'ambre gris dont parlent les
poëtes de l'Asie: son parfum se communiquait et demeurait à tout ce
qu'elle avait touché. Nous aurons souvent l'occasion de trouver ces
trois noms mêlés aux confidences, aux lettres, aux événements de la
vie que nous avons entrepris d'écrire: Bombelles, Raigecourt et des
Moutiers, noms aimés qui devaient donner tant de consolation à Madame
Élisabeth et emprunter tant de gloire à son amitié!

Une note écrite par madame de Bombelles, et remise par elle à M.
Ferrand en 1795, fait connaître sa première entrevue avec la jeune
princesse et la manière dont elle devint sa compagne: «Madame
Élisabeth, dit-elle, avoit sept ans lorsque ma mère, désignée par les
dames de Saint-Cyr à madame de Marsan comme propre à seconder ses vues
et ses soins dans l'éducation de Mesdames, arriva de Strasbourg pour
remplir les fonctions de sous-gouvernante. Madame de Marsan, prévenue
en sa faveur, la reçut comme si elle eût dû la remercier d'avoir
accepté le pénible emploi qu'elle lui avoit confié. Elle voulut voir
ma soeur et moi, et nous présenta à Mesdames. Madame Élisabeth me
considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue d'un autre
enfant de son âge. Je n'avois que deux ans de plus qu'elle, et étant
aussi portée qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre
nous et la connoissance bientôt faite. Ma mère n'ayant point de
fortune, pria madame de Marsan de solliciter pour moi une place à
Saint-Cyr. Elle l'obtint, et je m'attendois à être incessamment
conduite dans une maison pour laquelle j'avois déjà un véritable
attachement. Cependant Madame Élisabeth demandoit sans cesse à me
voir; j'étois la récompense de son application et de sa docilité; et
madame de Marsan s'apercevant que ce moyen avoit un grand succès,
proposa au Roi que je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec
l'assurance que lorsqu'il en seroit temps, il voudroit bien me marier.
Sa Majesté y consentit. Dès ce moment, je partageai tous les soins
qu'on prenoit de l'éducation et de l'instruction de Madame Élisabeth.
Cette infortunée et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi
de tous les sentiments qui remplissoient son coeur, trouvoit dans le
mien une reconnoissance, un attachement qui, à ses yeux, me tinrent
lieu des qualités de l'esprit et de l'amabilité; elle m'a conservé
sans altération des bontés et une tendresse qui m'ont valu autant de
bonheur que j'éprouve aujourd'hui de douleur et d'amertume. Je fus
mariée à M. de Bombelles. Le Roi voulut bien, sur la demande de sa
soeur, me donner une dot de cent mille francs, une pension de mille
écus et une place de dame pour accompagner Madame Élisabeth. Cet
événement lui causa le plus sensible plaisir. Jamais je n'oublierai
l'accent avec lequel elle me dit: «Enfin, voici donc mes voeux
remplis: tu es à moi! Qu'il m'est doux de penser que c'est un lien de
plus entre nous, et d'espérer que rien ne pourra le rompre!»

Ce bonheur intérieur que commençait à goûter Madame Élisabeth semblait
régner dans le palais de Versailles. Jamais la cour de France n'avait
offert un tel spectacle: une jeune Reine y vivait en parfaite harmonie
avec deux belles-soeurs de son âge, et un jeune Roi aimait à s'appuyer
sur l'amitié de ses deux frères. «La plus grande intimité, dit madame
Campan, s'établit entre les trois ménages. Ils firent réunir leurs
repas et ne mangèrent séparément que les jours où leurs dîners étaient
publics. Cette manière de vivre en famille exista jusqu'au moment où
la Reine se permit d'aller dîner quelquefois chez la duchesse de
Polignac, lorsqu'elle fut gouvernante; mais la réunion du soir pour le
souper ne fut jamais interrompue et avait lieu chez madame la comtesse
de Provence. Madame Élisabeth y prit place lorsqu'elle eut terminé son
éducation, et quelquefois Mesdames, tantes du Roi, y étaient invitées.
Cette intimité, qui n'avait point eu d'exemple à la cour, fut
l'ouvrage de Marie-Antoinette, et elle l'entretint avec la plus grande
persévérance.»

Les jeux et les plaisirs dont se montre avide la jeune cour laissent
cependant place à des intrigues qui doivent parfois diviser les
membres de la famille royale. Le Roi et ses frères ont chacun un
caractère différent. Louis XVI, qui possède les vertus d'un homme de
bien, est loin d'avoir toutes celles qui conviennent à un roi. Sa
défiance de lui-même est extrême. À l'époque où il n'était encore que
Dauphin, on agitait une question difficile à résoudre: «Il faut,
dit-il, demander cela à mon frère de Provence.» Confiant envers les
autres, il se livre aisément; mais il entre dans des emportements
fâcheux quand il s'aperçoit qu'on le trompe. Il n'a ni fermeté dans le
caractère ni grâces dans les manières. Comme certains fruits
excellents dont l'écorce est amère, il a l'extérieur rude et le coeur
parfait. Sévère pour lui seul, il observe rigoureusement les lois de
l'Église, jeûne et fait maigre pendant les quarante jours de carême,
et trouve bon que la Reine ne l'imite point. Sincèrement pieux, mais
formé à la tolérance par l'influence du siècle qu'il subit sans s'en
rendre compte, il est disposé, trop disposé peut-être à sacrifier les
prérogatives du trône toutes les fois qu'on allègue les intérêts de
son peuple; car un des premiers intérêts d'une nation est le maintien
d'un pouvoir fort et incontesté. Une royauté affaiblie est impuissante
à la fois pour le bien et contre le mal.

Il y a en lui quelque chose d'honnête qui n'accepte pas la solidarité
complète du règne précédent; mais, héritier d'un régime dont il porte
le poids, il est mal à l'aise entre un passé qui soulève des
répugnances et un avenir non point menaçant encore, mais rempli de
doutes et de mystères.

Simple, économe, aimant la lecture et l'étude, cherchant l'oubli du
trône dans l'exercice de la chasse ou d'un travail manuel, détestant
les femmes sans moeurs et les hommes sans conscience, il semble
étranger dans une cour dont les moeurs sont légères et les consciences
faciles. Un jeune prince plein de modération, au faîte de la puissance
et fidèle au devoir, se regardant comme le père de tous les Français
et se sentant attiré de préférence vers ceux de ses enfants qui sont
les plus faibles, ne peut être apprécié de ses courtisans, gens pour
la plupart frivoles ou endettés, corrupteurs ou corrompus, regardant
les innovations comme un danger et les réformes comme un crime.

Le comte de Provence, dont l'esprit est égal à l'instruction, cache
sous une dignité prudente le regret de n'être point au premier rang.
Versé dans la culture des lettres, servi par une mémoire prodigieuse,
il se regarde, sous le rapport littéraire, comme bien supérieur au Roi
son frère. Ce sentiment est né chez lui dès l'enfance. Un jour, jouant
avec ses frères, le duc de Berry lâcha le mot: _Il pleuva._ «Ah, quel
barbarisme! s'écria le comte de Provence; mon frère, cela n'est pas
beau: un prince doit savoir sa langue.--Et vous, mon frère, reprit
l'aîné, vous devriez retenir la vôtre.» Monsieur se plaît dans la
société des gens de lettres, cherche à se rendre compte du souffle des
idées qui se lève à l'horizon, se prépare aux événements pour n'en
être pas surpris, ménage les partis sans les embrasser, vit avec ses
frères sans division et sans confiance, caresse froidement l'opinion;
et quand viendra le jour où des combinaisons malencontreuses feront
échouer le départ du Roi son frère, il saura avec habileté s'éloigner
du péril et se réserver pour l'avenir.

Le comte d'Artois est le type du Français d'autrefois: il en a
l'humeur insouciante, l'esprit enjoué, les grâces chevaleresques. Bien
fait, recherché dans sa toilette, adroit dans les exercices du corps,
il n'apprécie la grandeur que pour les avantages qu'elle donne, la
fortune que pour les plaisirs qu'elle procure. La coutume qu'il a de
regarder les femmes le suit jusque dans le sanctuaire. «Monseigneur,
lui dit un jour Mgr du Coëtlosquet, évêque de Limoges, j'ai une grâce
à demander à Votre Altesse Royale, c'est de ne pas aller à la messe.»

Né dans une cour légère et voluptueuse, il en a pris naturellement les
habitudes; mais son coeur généreux n'y doit pas périr, et survivra à
l'exil, au trône et au malheur.

On comprend qu'autour de ces trois princes, dont nous venons
d'esquisser rapidement le caractère, doivent se grouper des hommes de
moeurs et d'idées différentes. Les honnêtes sont près de Louis XVI,
les politiques près de Monsieur, les frivoles près du comte d'Artois.
C'est ainsi que les amis du Roi sont rares, ceux de Monsieur nombreux,
ceux du comte d'Artois innombrables. Ceux-ci ont la prétention de se
croire plus directement placés sous le patronage de la Reine, qui,
jeune, vive et brillante, cherche les plaisirs de son âge et se plaît
dans la société du comte d'Artois, dont les goûts se rapprochent des
siens. L'esprit pervers de cette époque s'essaye à faire un crime à
Marie-Antoinette de trouver son beau-frère aimable; mais il ne
parviendra pas, aux yeux de l'histoire, à envenimer des parties de
plaisir qui ont toute la cour pour témoin, sans compter la comtesse
d'Artois, qui aime tendrement son mari. On devine cependant le parti
que cherche à tirer de cette amitié fraternelle la malignité d'un
essaim d'étourdis, incapables de supposer le bien et toujours prêts à
croire le mal qu'ils ont inventé.

Madame la comtesse de Provence, d'une figure peu sympathique, mais
ornée de deux beaux yeux qui lui ont attiré les seuls compliments
qu'elle ait mérités, inspira, dit-on, dès la première entrevue une
spirituelle repartie à son fiancé. «Monsieur le comte de Provence, lui
dit le lendemain le comte d'Artois, toujours disposé à plaisanter,
vous aviez la voix bien forte hier; vous avez crié bien fort votre
_Oui_.--C'est, repartit l'époux passionné, que j'aurois voulu qu'il
pût se faire entendre jusqu'à Turin.» Cette princesse se montra
très-neuve sur l'étiquette, et le cérémonial l'embarrassait beaucoup.
Le lendemain de son mariage, comme madame de Valentinois, sa dame
d'atour, voulait lui mettre du rouge: «Fi donc! s'écria-t-elle,
madame; prenez-vous ma figure pour une tête à perruque?--Madame, lui
dit le comte de Provence, conformez-vous à l'usage de la cour, et je
vous trouverai infiniment mieux.--Allons, madame de Valentinois,
dit-elle, mettez-moi du rouge, et beaucoup, puisque j'en plairai
davantage à mon mari.»

Madame juge sévèrement son prochain; elle a une instruction variée, un
esprit mordant; elle n'est pas exempte d'ambition. Peu aimée de son
mari, quoi qu'en ait dit le comte d'Artois, jalouse de ses soeurs qui
ont des enfants, elle affecte en public une gravité que l'observateur
clairvoyant considère comme la critique de la vivacité et de la grâce
enjouée de la Reine. En 1787, elle eut une conversation très-vive avec
Marie-Antoinette, qu'elle exhorta à faire plus de cas du peuple, à se
rendre digne des _vive la Reine!_ qu'on lui prodiguait précédemment.
La princesse ne trouvant pas que ses sages représentations fissent
grand effet sur l'esprit de Sa Majesté, elle s'échauffa davantage et
s'écria avec chaleur: «Si vous dédaignez mes avis, Madame, vous ne
serez que la reine de France, vous ne serez pas la reine des
Français.» On est disposé à croire que, sans encourager ni
l'opposition qui luttait contre le Roi, ni la calomnie qui s'attachait
aux pas de la Reine, Madame se réjouissait de ces deux injustices,
dont l'une donnait plus de faveur à l'ambition de son mari et l'autre
plus de relief à sa propre dignité.

La comtesse d'Artois est toute petite, d'une carnation remarquablement
blanche et rose, mais son visage est porteur d'un nez très-long, qui
donne à sa physionomie délicate et gracieuse quelque chose
d'agressif. Bienveillante et charitable, elle est fort aimée, et le
privilége qu'elle a d'avoir seule encore donné des héritiers à la
couronne lui assure naturellement quelque crédit.

Le banquet qui avait eu lieu à l'occasion de son mariage était demeuré
inscrit dans les fastes des fêtes royales, à cause d'un surtout
merveilleux de l'invention du sieur Arnoux, célèbre machiniste du
temps. Au milieu était une rivière claire et limpide qui coula pendant
tout le repas avec une abondance intarissable. Son cours était orné de
petits bateaux, de chaumières de pêcheurs, d'arbres, de prairies, et
de tout ce qui peut rendre agréables les bords d'un fleuve.

On a aussi retenu de cette époque un mot qui fit quelque peu rire par
sa naïveté. La ville de Paris, à l'occasion de ce mariage, dota des
filles. Une d'elles (mademoiselle Lise) se présenta pour se faire
inscrire. On lui demanda le nom de son amoureux, et où il était. «Je
n'en ai point, dit-elle; je croyais que la ville fournissait de tout.»
Les officiers municipaux allèrent lui choisir un mari.

Nous avons dit quel était l'intérieur du palais de Versailles dans les
années qui précédèrent la révolution. Les princes et les princesses du
sang n'y faisaient que de rares apparitions; ils avaient des goûts
différents, des habitudes différentes.

«Des trois branches de la maison de Bourbon, disait un jour le vieux
maréchal de Richelieu, chacune a un goût dominant et prononcé: l'aînée
aime la chasse, les d'Orléans aiment les tableaux, les Condé aiment la
guerre.--Et le roi Louis XVI, lui demanda-t-on, qu'aime-t-il?--Ah!
c'est différent, il aime le peuple.»

Les princes du sang ne se montraient donc à la cour que dans les jours
marqués par l'étiquette. J'en excepte, on le comprend, la princesse de
Lamballe, que ses fonctions de surintendante de la maison de la Reine
y retenaient, aussi bien que son affection. Les princes du sang, que
les querelles du Parlement avaient jetés dans l'opposition, oubliaient
que tout leur éclat n'était qu'un reflet du trône, et trouvaient
commode de joindre aux priviléges que leur conférait leur naissance
les avantages de la popularité que leur attirait la prétendue
indépendance de leur opinion. Le temps venait où cette grande maison
de Bourbon allait s'affaiblir et se condamner à l'impuissance en
divisant ses faisceaux.

Madame Élisabeth avait senti tout ce qu'il y avait de regrettable et
de dangereux dans les habitudes de la cour, aussi bien que dans les
tendances qui se manifestaient au dehors. Cette action incessante de
rivalité et de dénigrement, d'envie et de mensonge, effarouchait la
délicatesse et la droiture de son coeur; elle se prenait à regarder le
palais de Versailles comme un séjour redoutable. Étrangère à toutes
les intrigues, elle n'avait de parti que celui de ses frères, et,
quoique décidée à conserver en toute occasion d'amicales relations
avec ses belles-soeurs, elle leur mesurait un peu son affection sur le
bonheur qu'elles procuraient à ceux qui lui étaient unis par les liens
du sang.

La transformation complète du caractère d'Élisabeth, son esprit
enjoué, son coeur excellent, l'avaient rendue chère à toute la famille
royale et particulièrement au Roi son frère. Heureux de voir que chez
elle la sagesse et la raison avaient devancé l'âge, Louis XVI pensa
qu'il pouvait pour elle devancer l'époque où l'on formait
habituellement la maison d'une fille de France. Une circonstance
semblait favoriser son intention. La Reine était au moment de donner
le jour au premier gage d'une alliance formée depuis huit ans, et il
fut convenu que les personnes chargées de l'éducation de Madame
Élisabeth passeraient à celle de l'enfant royal si ardemment
désiré[79].

[Note 79: Nous lisons dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée le
5 mai 1778 à Marie-Thérèse: «Ma santé et mes espérances continuent
toujours à être bonnes, et on les croit si sûres que l'on commence à
nommer la maison d'Élisabeth, dont l'éducation ne pourroit se
continuer avec celle de mes enfants.»]

Madame Élisabeth va donc se trouver maîtresse de toutes ses actions,
et elle n'a pas quinze ans! Elle va être entourée de toutes les
splendeurs de la fortune, appelée par tous les plaisirs, observée par
tous les regards. Elle n'a pas quinze ans, et elle est libre!
Qu'est-ce que la liberté à cet âge, si ce n'est la cessation des
études, les amusements, la toilette, la parure et les fêtes? Ce n'est
pas là le programme que se trace la jeune soeur du Roi. Son changement
d'état lui inspire le plus grand effroi, mais il n'en inspire qu'à
elle; elle a pris dans sa conscience la volonté d'exercer sur
elle-même la surveillance et le contrôle que ses institutrices
n'exerceront plus. Elle s'est dit: «Mon éducation n'est pas terminée,
je la continuerai selon les règles établies. Je conserverai tous mes
maîtres, j'écouterai les conseils avec plus d'attention, je suivrai
leur exemple avec plus de docilité; je ne verrai que les dames qui
m'ont élevée ou qui sont attachées à ma personne. Ce n'est pas contre
moi que je me prémunis, c'est contre la méchanceté du siècle, si
ingénieuse à saisir l'occasion de calomnier. Comme par le passé, je
visiterai mes respectables tantes, les dames de Saint-Cyr, les
Carmélites de Saint-Denis; les mêmes heures seront consacrées à la
religion, à l'étude des langues et des belles-lettres, aux
conversations instructives, à mes promenades à pied et à cheval.» Tout
ce qu'elle se promettait, elle le tint. Aussi plus tard, lorsqu'elle
allait voir ou qu'elle recevait chez elle ses anciennes institutrices,
elle put leur dire plus d'une fois, avec une douce et naïve fierté:
«Je veux que vous me trouviez toujours digne de votre sourire et de
votre approbation.»

Maintenant que l'heure de la jeunesse a sonné pour Madame Élisabeth,
dois-je essayer de crayonner ici son portrait, quand elle-même avait
une invincible répugnance à permettre la reproduction de ses traits?
Dirai-je que sa taille n'était pas élevée, que son port était privé de
cette majesté qu'on admirait dans la Reine, et que son nez avait la
forme qui caractérisait la physionomie bourbonienne? Je le veux bien;
mais j'ajouterai, pour être juste, que son front, dont les lignes
pleines de pureté imprimaient à sa physionomie un cachet de noblesse
et de candeur, ses yeux bleus avec leur douceur pénétrante, sa bouche,
dont le sourire laissait apercevoir des dents d'ivoire, et enfin
l'expression d'esprit et de bonté répandue sur toute sa personne,
formaient un ensemble charmant et sympathique.

«La vigilance de son ange gardien, dit M. de Falloux dans son beau
livre de _Louis XVI_, ne la surprit jamais sans trouver le zèle de la
religion dans ses actions ou dans ses pensées. Pleine d'attraits
devant Dieu, elle était parée aussi de tous les dons qui séduisent le
monde..... Le reflet de l'âme brillait dans ses yeux comme dans ses
paroles; intime complément de son frère, dont elle vécut et mourut
inséparable, elle était la bonne grâce de toutes ses vertus.»

Telle était Madame Élisabeth à quinze ans lorsque, sortie des mains de
mesdames de Guéménée et de Mackau, elle prit à la cour son rang de
fille de France et de soeur du Roi.

Son appartement dans le palais de Versailles était situé à l'extrémité
de la façade de l'aile du midi, ayant vue sur la pièce d'eau des
Suisses. Le gouvernement de Juillet a fait disparaître les cloisons
qui formaient les différentes chambres de cet appartement, et en a
formé une seule et même salle destinée à recevoir les tableaux
représentant les événements de 1830, et qui fait suite à la galerie
des Batailles. Le visiteur qui s'arrête devant les scènes de la
révolution de juillet ne se doute pas que le lieu où il les contemple
a été sanctifié par la plus innocente victime d'une autre révolution.

Le samedi 19 décembre, vers minuit et demi, Marie-Antoinette ayant
ressenti les premières douleurs de l'enfantement, la princesse de
Chimay, sa dame d'honneur, alla avertir le Roi, qui se rendit chez la
Reine. Toute la famille royale fut également avertie et se trouva
bientôt réunie dans le grand cabinet de Sa Majesté, où arrivèrent
aussi le garde des sceaux de France, les ministres et secrétaires
d'État, tous les officiers et dames de la cour. Les douleurs de la
Reine durèrent toute la nuit. Avertis dès six heures du matin par
l'arrivée d'un page du duc de Cossé, gouverneur de la capitale, le
prévôt des marchands et échevins, procureur du Roi, greffier et
receveur, composant le bureau de la ville de Paris, s'étaient rendus
sur-le-champ à l'hôtel de ville. À une heure, le marquis de Béon,
sous-lieutenant des gardes du corps, y arriva et annonça de la part du
Roi que la Reine était accouchée d'une princesse à onze heures
trente-cinq minutes du matin.

«Cette nouvelle, dit la _Gazette de France_ du mardi 22 décembre 1778,
fut annoncée sur-le-champ au peuple par une décharge de l'artillerie
de la ville, dont le bureau députa les deux premiers échevins, qui se
transportèrent dans les prisons et firent sortir tous les prisonniers
qui y étoient détenus pour mois de nourrice, après les avoir acquittés
à cet égard.--Le soir, il fut allumé sur la place, devant l'hôtel de
ville, un feu en cérémonie par le gouverneur et le prévôt des
marchands et échevins, procureur du Roi, greffier et receveur; il y a
eu distribution de pain et de vin à deux buffets, dans la même place,
et à côté de chacun de ces buffets étoit un orchestre garni de
musiciens; il fut aussi tiré des fusées volantes.--L'hôtel de ville,
les hôtels et maisons des gouverneur, prévôt des marchands et
échevins, procureur du Roi, greffier et receveur, furent
illuminés.--On apprend par le bulletin du 20 de ce mois, signé
Lassonne, que l'état de la Reine est aussi satisfaisant qu'on peut le
désirer.»

La princesse qui venait de naître fut nommée Marie-Thérèse-Charlotte
et titrée Madame, fille du Roi. Elle fut baptisée le même jour par le
cardinal prince Louis de Rohan-Guéménée, grand aumônier de France, en
présence du sieur Broquevielle, curé de la paroisse Notre-Dame, et
tenue sur les fonts de baptême par _Monsieur_[80], au nom du roi
d'Espagne, et par _Madame_, au nom de l'Impératrice-Reine, le Roi
étant présent, ainsi que tous les princes et princesses du sang.

[Note 80: «On a remarqué une observation de Monsieur au baptême de
Madame, fille du Roi. On sait que ce prince tenait l'enfant sur les
fonts pour le roi d'Espagne. Le grand aumônier lui a demandé quel nom
il voulait lui donner. Monsieur a répondu: «Mais ce n'est pas par où
l'on commence; la première chose est de savoir quels sont les père et
mère; c'est ce que prescrit le rituel.» Le prélat a répliqué que cette
demande devait avoir lieu lorsqu'on ne connaissait pas d'où venait
l'enfant, qu'ici ce n'était pas le cas, et que personne n'ignorait que
Madame était née de la Reine et du Roi. Son Altesse Royale, non
contente, s'est retournée vers le curé de Notre-Dame, présent à la
cérémonie, a voulu son avis, lui a demandé si lui curé, plus au fait
de baptiser que le cardinal, ne trouvait pas son objection juste. Le
curé a répliqué avec beaucoup de respect qu'elle était vraie en
général, mais que dans ce cas-ci il ne se serait pas conduit autrement
que le grand aumônier: et les courtisans malins de rire. Tout ce qu'on
peut inférer de là, c'est que Monsieur a beaucoup de goût pour les
cérémonies de l'Église, est fort instruit de la liturgie, et se pique
de connaissances en tout genre.»]

La correspondance de madame de Bombelles avec son mari, ministre du
Roi près de la diète germanique, que nous aurons souvent l'occasion de
citer, nous apprend, à la date du 20 mars 1779, que Madame Élisabeth
se trouva fort incommodée l'avant-veille. «Elle eut, dit-elle, une
très-forte fièvre pendant la nuit, et hier à trois heures et demie la
rougeole a paru. Tu imagines bien que je ne l'ai pas quittée. Cette
nuit a été très-bonne; elle a peu de fièvre ce soir, et les médecins
assurent qu'il n'y a pas la plus petite inquiétude à avoir. Tu ne
peux pas imaginer le chagrin que j'avois. Je suis parfaitement
tranquille actuellement.»

C'est vers cette époque que la Reine commença à apprécier sa
belle-soeur. Madame de Bombelles écrivait le 22 avril: «Madame
Élisabeth est venue nous voir aujourd'hui; elle est revenue hier de
Trianon. La Reine en est enchantée; elle dit à tout le monde qu'il n'y
a rien de si aimable, qu'elle ne la connoissoit pas encore bien, mais
qu'elle en avoit fait son amie, et que ce seroit pour toute sa vie.»

Madame Élisabeth n'avait point encore été vaccinée. Elle regarda comme
un devoir de suivre l'exemple que ses tantes et ses frères avaient
donné[81]. Elle se rendit le 23 octobre à Choisy, où devait avoir lieu
l'inoculation[82]. Elle demanda que douze enfants pauvres du pays y
fussent associés et reçussent les mêmes soins qu'elle-même. Son voeu
fut écouté. Ce fut encore M. Goetz qui fit l'opération, et sur les
sept filles et les cinq garçons que l'habile chirurgien y avait
préparés, aucune n'eut à regretter d'avoir couru les mêmes chances que
la soeur du Roi et d'avoir montré la même confiance qu'elle. Le succès
fut complet[83], et plus d'une de ces jeunes filles lui demeura
reconnaissante. C'était par son exemple en effet qu'elles avaient été
encouragées à se soumettre à l'inoculation, et ce fut ainsi qu'elles
furent placées à l'abri d'un fléau qui, lorsqu'il ne prend pas la vie,
altère ou détruit la santé.

[Note 81: «C'est elle-même qui s'y est décidée et l'a désiré.» (Lettre
de la Reine à Marie-Thérèse, du 14 octobre 1779.)]

[Note 82: Journal de Louis XVI.]

[Note 83: Madame de Bombelles écrivait de Choisy:

«Madame Élisabeth a été inoculée en arrivant; elle a subi cette petite
opération avec beaucoup de sang-froid: elle est charmée d'être
pestiférée, et attend la petite vérole avec la plus grande
impatience.» Et le 16 novembre suivant, Marie-Antoinette mandait de
Versailles à l'Impératrice, sa mère: «Ma soeur Élisabeth est depuis un
mois à Choisy pour son inoculation, qui a fort bien réussi. Elle
reviendra ici le 23 de ce mois.» Voir, pour la marche de
l'inoculation, la note XI à la fin du volume.]

L'année suivante, un grand malheur atteignit la Reine et par
contre-coup toute la famille royale.

Dans la soirée du mercredi 6 décembre 1780, on apprit à Versailles la
nouvelle de la mort de l'Impératrice-Reine.

Louis XVI, par l'entremise de M. de Chamilly, son premier valet de
chambre, chargea l'abbé de Vermond d'apprendre avec ménagement ce
triste événement à la Reine, le lendemain matin, et de l'avertir du
moment où il entrerait chez elle, ayant l'intention de s'y rendre
lui-même un quart d'heure après. Louis XVI s'y présenta à l'heure
indiquée; on l'annonça; l'abbé sortit, et comme il se rangeait sur le
passage du Roi, celui-ci lui dit ces mots, les seuls que pendant
l'espace de dix-neuf ans il lui ait adressés de vive voix: «Je vous
remercie, monsieur l'abbé, du service que vous venez de me rendre.»

La douleur de la Reine fut telle que Louis XVI avait pu la prévoir et
la redouter. La cour prit spontanément, le jeudi 7, le deuil de
respect, n'attendant pas que le Roi eût fixé le jour auquel le grand
deuil de cour serait pris. Marie-Antoinette demeura enfermée pendant
plusieurs jours dans ses cabinets, où elle ne laissa accès qu'aux
membres de la famille royale, à la princesse de Lamballe et à madame
de Polignac.

L'Impératrice-Reine de Hongrie et de Bohême avait cessé de vivre le 29
novembre, à l'âge de soixante-trois ans. Les détails qui arrivèrent
bientôt de Vienne augmentèrent encore l'émotion qu'avait causée la
première nouvelle de sa mort. Marie-Thérèse avait voulu connaître au
juste le moment de sa fin. L'Empereur, son fils, s'évanouit en
entendant l'arrêt prononcé par le premier médecin. L'Impératrice, avec
une fermeté héroïque, le soutint, lui prodigua ses consolations, ses
conseils, et lui dicta même des lettres destinées à tout régler dans
l'Empire et à faciliter les débuts d'un règne. «Je meurs, dit-elle,
avec le regret de n'avoir pu faire à mes peuples tout le bien que
j'aurais désiré et de n'avoir pu détourner tout le mal qu'on leur a
fait à mon insu[84].» Au milieu des événements divers qui avaient
illustré son règne, cette grande princesse n'avait jamais abandonné
les sentiments de l'humilité chrétienne. Le linceul et les vêtements
qui devaient servir à l'ensevelir, faits entièrement de sa royale
main, attendaient dans l'armoire d'un de ses cabinets cette heure
inévitable, qu'elle avait toujours envisagée avec un esprit calme et
résigné.

[Note 84: Le _Martyrologe belgique_, l'an de fer 1790, page 6.]

Ses obsèques eurent lieu à Vienne le dimanche 3 décembre. Son
cercueil, après les cérémonies funèbres accomplies avec une pompe
solennelle, fut descendu dans l'église des Capucins, auprès de celui
de feu l'Empereur François Ier, en présence du grand maître de la cour
impériale. Son coeur, renfermé dans une urne, fut déposé au couvent
des Augustins déchaussés de Vienne[85]; ses entrailles furent déposées
dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne[86].

[Note 85: Voici l'inscription que porte cette urne:

              HAC THECA
        TEGITUR COR AUGUSTUM
            MARIÆ-THERESIÆ
    ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEM.
                REG.
      PIÆ, CLEMENTIS, JUSTÆ;
                QUOD
    DUM VIXIT, TOTUM CONSECRAVIT
                DEO,
              SUBDITIS,
            SALUTI PUBLICÆ.
      MIRE LIBERALIS IN EGENOS,
        VIDUAS ET ORPHANOS;
      IN ADVERSIS SUPRA SEXUM
            MAGNANIMA.
  NATA EST ANNO 1717, DIE 13 MAII,
  OBIIT AN. 1780, DIE 20 NOVEMBRIS.

«Dans cette urne est renfermé le coeur auguste de Marie-Thérèse,
Impératrice des Romains, Reine de Hongrie et de Bohême, pieuse,
clémente et juste; lequel coeur, tant qu'elle vécut, elle consacra
tout entier à Dieu, à ses sujets et au salut public. Sa libéralité
s'étendit sur les pauvres, les veuves et les orphelins; sa grandeur
d'âme dans l'adversité l'éleva au-dessus de son sexe. Née le 13 mai
1717, elle mourut le 29 novembre 1780.»]

[Note 86: L'urne qui les renferme porte également une inscription
latine. La voici:

        HIC SITA SUNT
            VISCERA
        MARIÆ-THERESIÆ
  ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEMIÆ
              REG.
          ARCHID. AUST.
        ERAT DONEC VIXIT
        MATER REIPUBLICÆ,
        SUBDITORUM AMOR,
        STIRPIS SUÆ GLORIA
      AUGUSTI THRONI FULCRUM
          ET ORNAMENTUM.
    NATA AN. 1717, DIE 13 MAII.
  OBIT AN. 1780, DIE 29 NOVEMBRIS.

«Ici sont déposées les entrailles de Marie-Thérèse, Impératrice des
Romains, Reine de Hongrie et de Bohême, archiduchesse d'Autriche. Elle
était, tant qu'elle vécut, la mère de l'État, l'amour de ses sujets,
la gloire de sa race, l'appui et l'ornement d'un trône auguste. Née en
1717, le 13 mai, elle est morte le 29 novembre 1780.»]

La coutume en Allemagne est de prier pour les morts le lendemain de
leurs funérailles, et devant un catafalque d'où leur dépouille est
absente.

Le lundi 4 décembre, un superbe cénotaphe fut élevé par la piété
filiale à l'auguste défunte et environné des hommages de tout un
peuple. La postérité qui commençait pour Marie-Thérèse lui décernait
le titre glorieux de mère de la patrie.

Deux jours après, l'Empereur écrivait à son premier ministre le prince
de Kaunitz:

«Jusqu'à présent je n'ai su qu'être fils obéissant, et voilà à peu
près tout ce que je savois. Par le coup le plus mortel, je me trouve à
la tête de mes États et chargé d'un fardeau que je reconnois être
beaucoup au-dessus de mes forces. Ce qui me rassure, c'est la
persuasion, mon prince, qu'en me continuant vos sages conseils et vos
bons avis, je me trouverai essentiellement soulagé dans cette tâche
difficile et importante; c'est pour vous en requérir de mon mieux que
je vous adresse cette lettre.

  »À Vienne, le 6 décembre 1780.»

       *       *       *       *       *

La Reine ayant reçu de Vienne communication de cette lettre, dit au
Roi: «En vérité, mon frère en agit avec le prince de Kaunitz
absolument comme vous en avez agi envers M. de Maurepas. Sans doute il
est bon que les souverains demandent le concours des hommes dévoués et
capables, mais il ne faut pas qu'ils se défient entièrement
d'eux-mêmes.»

Marie-Thérèse, par testament fait conjointement avec feu l'Empereur
son époux, avait légué à chacun de ses enfants un revenu annuel de
quarante mille florins. Indépendamment de ce legs, le grand-duc de
Toscane avait la seigneurie de Golsing et Holitsch, et le coadjuteur
de Cologne et de Munster, le château de Schlofshoff et la jouissance
de trois seigneuries qui devaient retourner à la couronne dès que
l'archiduc serait parvenu à la dignité d'électeur de Cologne. Une
clause de ce testament assignait par forme de legs un mois
d'appointements à tous les militaires, depuis le feld-maréchal
jusqu'au dernier soldat.

L'Empereur voulut que ces legs ne coûtassent rien au trésor de l'État;
il les acquitta lui-même, «ne pouvant, disait-il, mieux employer un
argent qui m'appartient personnellement et qui provient de la
succession de mon père». Puis, pour honorer encore la mémoire de sa
glorieuse mère, il ordonna qu'une des deux nouvelles forteresses qu'on
élevait en Bohême, près de Leutmeritz, porterait le nom de
Theresienstadt.

La perte de cette illustre princesse était partout ressentie.
Frédéric II écrivait à d'Alembert: «J'ai donné des larmes bien
sincères à sa mort; elle a fait honneur à son sexe et au trône. Je lui
ai fait la guerre, et je n'ai jamais été son ennemi.»

S'il est beau de voir les grandes âmes toujours bien jugées par les
grands hommes, il est touchant aussi de voir les vertus des mères
passer comme un héritage aux enfants et devenir leur entretien le plus
aimé. Marie-Antoinette se plaisait à parler de la bonté de sa mère (la
bonté, dont Bossuet a dit que c'était le trait qui rapprochait le plus
les souverains de Dieu), à citer des actes de charité dont elle avait
été elle-même témoin. «Combien ma mère valait mieux que nous! dit-elle
un jour; ma mère, qui trouvait que le spectacle d'un seul pauvre
suffisait pour déshonorer son règne!» Une autre fois, s'étant attardée
au lit plus longtemps que de coutume, elle s'écria: «Et ma mère qui se
reprochait le temps qu'elle donnait au sommeil, disant que c'était
autant de dérobé à ses peuples!»

Le dimanche 22 avril 1781, après avoir assisté aux vêpres et au salut
dans la chapelle du château, la cour avait quitté Versailles à sept
heures pour aller souper et coucher à Marly. Elle demeura dans cette
résidence jusqu'au 20 mai.

Madame Élisabeth, accompagnée de la comtesse Diane, vint à Versailles
le 14, conduite surtout par le désir de voir madame de Bombelles.
Celle-ci, prévenue de l'arrivée de sa princesse, vole aussitôt vers
elle. Je vais laisser la parole à cette charmante femme. Comme
personne ne connut mieux Madame Élisabeth, personne ne l'aima plus,
personne ne sut mieux en parler. Qu'est-ce que le récit du passé,
toujours un peu froid dans la bouche de l'historien, auprès de cette
correspondance qui fait reparaître le passé lui-même avec les fraîches
couleurs de la vie? Quelle femme, quelle mère, quelle amie que madame
de Bombelles! Sa plume, tour à tour enjouée, attendrie, spirituelle,
sérieuse, va évoquer pour nous la société des dernières années du
dix-huitième siècle, société qui ne fut point sans reproche sans
doute, mais qu'on a calomniée en généralisant le blâme porté sur ses
idées et sur ses moeurs, ce qui est un déni de justice à tant de
femmes aussi vertueuses que charmantes, en tête desquelles je placerai
les amies de Madame Élisabeth.

Voici les lettres de madame de Bombelles à son mari:--«J'ai été,
écrit-elle, le 15 mai, la trouver dans son appartement. Elle m'a dit
que la Reine vouloit absolument que j'allasse demain à Marly, où il y
auroit un grand déjeuner et une partie de barres. Je voudrois bien y
aller, parce que ce seroit un moyen d'y faire ma cour; mais la visite
du comte d'Esterhazy pourroit bien m'en empêcher. Je me préparerai
pour partir; si le comte vient me voir de bonne heure, j'irai; s'il
arrive tard, je n'irai pas, et j'ai prié Madame Élisabeth de dire dans
ce cas à la Reine que je ne pense pas y aller, que mon fils étoit
malade (j'espère que cela ne lui portera pas malheur, à ce pauvre
petit chou!)»

Madame de Bombelles put aller à Marly, et après avoir exprimé à son
mari, dans une lettre datée du 17, tout le regret qu'elle eut de
quitter son fils, toutes les inquiétudes qui assiégèrent son esprit
pendant cette courte absence, tout le bonheur qu'elle eut en le
trouvant au retour calme et endormi, elle ajoute: «Tu te fais une idée
de ma joie: j'étois transportée et fort aise d'avoir été à Marly,
parce que j'y ai été reçue à merveille. La Reine n'a pas cessé d'être
occupée de moi, de me parler de mon fils, combien elle l'avoit trouvé
beau, de me plaisanter sur la peur que j'avois eue d'entrer dans le
salon; enfin elle m'a traitée comme si elle m'aimoit beaucoup. Elle a
été hier matin à la petite maison et a dit à madame de Guéménée et à
ma soeur qu'elle étoit fort aise de mon retour, qu'elle m'avoit
trouvée blanchie, parlant beaucoup mieux, et un maintien charmant.»
Eh bien, si flatteurs que fussent ces succès, madame de Bombelles
préférait à la vie de cour la vie tranquille et retirée qu'elle avait
menée à Ratisbonne. Les succès de son fils bien-aimé, de _Bombon_,
comme elle l'appelait, la flattaient infiniment plus que les siens.
Cette humble et simple femme était une orgueilleuse mère; elle
comptait bien, quand les roses de la santé auraient refleuri sur les
joues de son enfant, le montrer dans tout l'éclat de sa beauté. En
attendant, elle jouissait délicieusement de l'intérêt que Madame
Élisabeth témoignait à _Bombon_ d'abord, à elle ensuite. «Madame
Élisabeth, continue-t-elle, a eu la bonté de m'envoyer tout à l'heure
un courrier pour avoir de ses nouvelles. Mon Dieu, qu'elle est
aimable! d'honneur, je l'aime à la folie. Si tu avois vu combien elle
étoit contente de mes petits succès d'avant-hier, comme elle est venue
tout doucement m'arranger mon fichu, afin qu'il eût meilleure grâce,
me dire la manière dont il falloit que je remerciasse la Reine de ce
qu'elle m'avoit invitée à cette partie, réellement j'étois attendrie
de son intérêt pour moi, et je voudrois avoir mille manières de lui
montrer ma reconnoissance.»

Le 29 mai, de Villiers, habitation d'été de M. et madame de Travanet,
ses beau-frère et belle-soeur, madame de Bombelles écrivait à son
mari: «... Conçois-tu qu'il n'y ait que vingt jours que nous sommes
séparés? Il me semble, en vérité, qu'il y a vingt mois. Comment
ferai-je pour être un an sans le voir? Mon Dieu, que cela m'ennuie!
Mais il faut du courage: je vais bien m'occuper de tes affaires, de
mon petit _Bombon_, et le temps se passera, car enfin tout passe. Je
regarde cette année-ci comme un temps de pénitence, et celle où je te
verrai, je serai aussi heureuse que je le suis peu actuellement. Il
faut avouer que j'ai bien des dédommagements par Madame Élisabeth,
qui me comble de bontés. J'en sens tout le prix, mais j'en jouirai
davantage lorsque tu seras avec moi. J'ai toujours oublié de te dire
qu'elle m'a priée d'aller voir M. d'Harvelay et de l'engager à lui
prêter deux mille louis pour pouvoir se liquider vis-à-vis de M. de
Travanet, de la comtesse Diane à qui elle doit cinq cents louis, des
marchands; enfin, avec cette somme, elle ne devra plus rien. J'ai cru
ne pas devoir lui refuser ce service, et j'irai pour cette raison à
Paris jeudi; pourvu que M. d'Harvelay n'aille pas imaginer que cet
argent soit pour nous, comme avoit fait M. de Travanet; j'espère que
non, et qu'il ne refusera pas cette somme à Madame Élisabeth. Je
t'avouerai que j'aimerois autant n'être pas chargée de cette
commission; mais comment faire? Madame Élisabeth m'auroit su fort
mauvais gré de mon peu de complaisance, et j'aurois manqué à la
reconnoissance et à l'attachement que je lui dois.....»

       *       *       *       *       *

                                        «À Versailles, ce 7 juin 1781.

»Je quitte Madame Élisabeth pour te dire un petit mot. Elle ne vouloit
pas me laisser aller; mais lorsque je lui ai dit que j'avois envie de
t'écrire parce que le courrier partoit demain de Paris, et que sans
cela tu serois cinq jours sans avoir de mes nouvelles, elle m'a
répondu: «Va-t'en, dis-lui bien des choses de ma part, et, quoiqu'il
me prive ce soir de toi, que je l'aime de tout mon coeur.» Elle a
toujours pour moi des bontés charmantes; il n'y a sortes d'amitiés
qu'elle ne me témoigne, et je lui suis réellement bien tendrement
attachée.....

»J'ai dîné aujourd'hui chez maman, et nous nous sommes amusées
ensemble comme des reines; nous avons causé... nous avons joué avec
_Bombon_, qui entend la plaisanterie à merveille, et qui a d'autant
bien teté. De là nous avons été chez Madame Élisabeth, où j'ai passé
trois quarts d'heure. Madame de Canillac y étoit, avec laquelle je
suis fort honnêtement, et je suis revenue te souhaiter le bonsoir
avant d'endormir _Bombon_. Huit heures sonnent: je te quitte pour ce
petit marmot; sa nuit commence tous les jours à cette heure-ci.....»

       *       *       *       *       *

                                       «À Versailles, ce 10 juin 1781.

»...... M. de Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra avant-hier. Un
moment après qu'il en étoit sorti, la toile s'est allumée par un
lampion: le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec
une si grande promptitude, qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte
est tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'opéra étoit
fini..... Cependant neuf personnes ont été brûlées. Le feu dure
encore. On a bien vite coupé toute communication; de sorte que tout ce
qui environne l'Opéra n'est pas endommagé. Le feu étoit si fort que
mes gens l'ont vu d'ici en soupant: on pouvoit lire sur le pont de
Sèvres; ainsi tu peux juger de la clarté que cela donnoit à tout
Paris. On frémit quand on pense que si le feu avoit pris un peu plus
tôt, il y auroit eu des milliers de personnes brûlées.....»

       *       *       *       *       *

Sans cesse le nom, les bontés charmantes de Madame Élisabeth
reviennent sous la plume de madame de Bombelles, heureuse de devoir à
son amie le vif intérêt de la Reine et ces prévenances qui ont tant de
prix quand elles descendent de si haut. La lettre suivante est datée
de

                                         «Versailles, le 13 juin 1781.

»..... J'ai été avant-hier au soir au concert de la Reine avec Madame
Élisabeth. La Reine m'a demandé comment je me portois ainsi que mon
enfant, et si cela ne le dérangeoit pas que je vinsse au concert. Je
lui ai dit qu'il venoit de teter. Elle a repris: «Mais, si vous
vouliez, on pourroit l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses
bontés, et lui ai répondu que je craindrois d'en abuser; qu'il
attendroit fort bien mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait
de mal. Je suis rentrée à neuf heures chez moi; il a teté et s'est
endormi tout de suite. Il s'endort ordinairement à huit heures, huit
heures et demie; mais ce petit retard ne lui a rien fait. Ce pauvre
petit chat ne me gêne pas du tout: il boit et mange parfaitement, et
se passeroit fort bien de teter toute la journée; mais aussi il ne
peut pas, la nuit, se passer de moi. Il est accoutumé à s'endormir, le
soir, à mon sein, à teter toutes les fois qu'il se réveille, et ce
régime lui réussit si bien et me gêne si peu, que je ne suis pas
pressée de le sevrer.....»

       *       *       *       *       *

Tous les incidents, tous les événements, les rumeurs même de chaque
jour viennent retentir dans cette correspondance, sorte de journal par
lequel madame de Bombelles tient son mari au courant de tout ce qui
peut l'intéresser.

                                       «Versailles, ce 14 juin 1781.

  ..................................................................

»On vient de me dire que l'Empereur étoit arrivé hier soir à Paris. Je
suis étonnée qu'il ne soit pas tout de suite venu à Versailles.
J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience.

»La procession du Saint-Sacrement, qui s'est faite ce matin, étoit
superbe: il faisoit le plus beau temps du monde. J'ai été la voir
passer d'une fenêtre: Madame Élisabeth m'a dispensée de l'accompagner,
ce qui m'a fait grand plaisir, car par la chaleur qu'il faisoit
j'aurois fait du mal à mon lait.....

»Le feu de l'Opéra dure toujours. Madame la duchesse de Chartres
a quitté prudemment le Palais-Royal, et s'est établie à
Saint-Cloud.....»

       *       *       *       *       *

                                       «À Versailles, ce 17 juin 1781.

  ....................................................................

»Madame de Clermont est dans le chagrin, de son côté, parce que son
fils va entrer au service et qu'elle n'a pas de quoi l'y soutenir. M.
de Castries ne veut rien faire pour elle. Madame Élisabeth m'a promis
de lui parler en sa faveur. Cette pauvre femme est presque dans le
désespoir, et sera obligée de quitter Versailles si elle n'obtient
rien, parce qu'elle n'y peut plus vivre. Cela me fait réellement de la
peine: je trouve qu'il est impossible de ne pas être malheureux
soi-même de l'infortune des autres, et le tableau continuel des maux
de l'humanité seroit bien fait pour détacher de la vie.....

»L'Empereur n'étoit pas à Paris: je t'avois mandé une fausse nouvelle;
mais il viendra bientôt, passera quelques jours ici dans le plus grand
incognito, et ne verra personne.....»

       *       *       *       *       *

Dans ces lettres de madame de Bombelles, on peut saisir pour ainsi
dire jour par jour la vie de Madame Élisabeth, car ces deux
inséparables amies ne se quittent guère, et la Reine prend soin
elle-même de les rapprocher. Les lettres suivantes furent écrites à
Versailles: les gloires de ce règne, qui compte tant de malheurs, y
jettent un reflet.

       *       *       *       *       *

                                      «À Versailles, ce 23 juin 1781.

  ...................................................................

»Madame Élisabeth va s'établir après-demain à Trianon avec la Reine.
Elles y resteront six jours. La Reine a dit à Madame Élisabeth qu'il
falloit que je l'allasse voir tous les matins; qu'elle étoit désolée
de ne pouvoir m'offrir à dîner et à souper; mais que, comme elle
n'avoit pas de dames de palais avec elle, qu'il n'y auroit que la
duchesse de Polignac, elle craignoit que cela ne causât trop de
jalousie.--J'aurois trouvé fort simple que la Reine ne pensât pas à
moi; ainsi je ne suis pas choquée qu'elle ne veuille pas me donner à
dîner, mais très-sensible à la permission qu'elle veut bien me donner
d'aller le matin à Trianon, permission que personne n'a: j'ai prié
Madame Élisabeth de lui en faire ce soir mes remercîments.....»

       *       *       *       *       *

                                       «À Versailles, ce 27 juin 1781.

»J'ai été à Trianon ce matin voir Madame Élisabeth avec quelque
curiosité, parce que tout Paris disoit que l'Empereur y étoit et qu'il
alloit l'épouser. Il n'en est pas un mot; il est toujours à Bruxelles,
et il n'est pas même certain qu'il vienne ici. Ainsi ma tête a bien
trotté inutilement.....

»J'allois oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est venu
annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
Rodney et M. de Grasse. L'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à
fond, deux autres mis en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans
le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu fort peu de monde. Mon
regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela auroit mis le
comble à ses exploits. Je voudrois bien que quelques affaires de ce
genre forçassent les Anglois à faire la paix.....

»Ce mariage de Madame Élisabeth m'a bien occupée. Car enfin, si elle
étoit heureuse, quel bonheur ce seroit pour moi de la savoir contente,
et de ne plus te quitter! Quant à ta fortune, elle pourroit y aider
encore davantage étant impératrice; et ne plus te quitter, ne
comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu! cela n'arrivera jamais, ma
destinée est de ne te pas voir la moitié de ma vie: cela est affreux;
cette perspective me cause un chagrin que je ne puis te rendre. Il y
a des moments où la maladie du pays me prend, où je pleure, je me
désespère, où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis
espérer, pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnoissance que je
dois à Madame Élisabeth, me font revenir de cette espèce de délire;
mais la raison empêche de faire des sottises, et ne rend pas plus
heureux pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit
sur moi; je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
le bon Dieu et toi ne m'avoient donné _Bombon_, je t'assure que je ne
resterois pas ici.»

       *       *       *       *       *

              «À Versailles, ce 2 juillet 1781, à neuf heures du soir.

»Je me suis bien amusée ce soir: j'ai été avec ma petite belle-soeur
et madame de Clermont à la Comédie, où Madame Élisabeth étoit avec la
Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'épreuve_. Madame
Saint-Huberti, une fameuse de l'Opéra, a fait les deux principaux
rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde pièce
endormir mon petit _Bombon_, qui est actuellement paisiblement endormi
dans son berceau. J'avoue que si la crainte que _Bombon_ n'eût trop
envie de dormir ne m'avoit distraite du plaisir que j'avois au
spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le
commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connois pas, m'a
paru charmant; mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit
enfant qui étoit fort content de mon retour.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 14 juillet 1781.

  ....................................................................

»Sais-tu les grandes nouvelles? On dit que M. de Grasse a repris
Sainte-Lucie; qu'il a coulé à fond deux vaisseaux de l'escadre de
Hodges, et qu'il en a pris deux. Cela est si beau que je ne le croirai
que lorsque nous le saurons par M. de Grasse lui-même. Jusqu'à présent
nous ne le croyons que sur le rapport de papiers anglois, qui
s'amusent peut-être à écrire de mauvaises nouvelles pour eux afin de
nous causer de fausses joies.....

»C'est demain soir que la Reine et Madame Élisabeth partent pour
Trianon.....»

       *       *       *       *       *

Les lettres qui suivent sont animées par le sentiment si touchant et
si vrai de l'amour maternel, qui de génération en génération
recommence son doux et immortel poëme auprès de tous les berceaux; en
même temps, on y voit s'éclipser l'espoir d'un mariage de Madame
Élisabeth avec l'Empereur, qui avait un moment lui aux regards de son
incomparable amie.

       *       *       *       *       *

                                   «De Versailles, ce 28 juillet 1781.

»C'est demain le grand jour, celui où vont commencer mes inquiétudes.
L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas tranquille. Je
crains que d'être sevré ne le rende malade, et si j'eusse été
absolument maîtresse, je ne m'y serois pas encore résolue; mais maman
le désire si fort, craint tant que cela n'attaque ma santé, que je
n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je donnerois pour ne pas le
sevrer, et quand une fois ce temps-là sera passé, je serai bien
contente.....»

       *       *       *       *       *

                                        «À Versailles, ce 4 août 1781.

»_Bombon_ se porte à merveille, il a parfaitement bien dormi l'autre
nuit et celle-ci; mais celle d'auparavant, qui étoit la seconde après
notre séparation, ce pauvre petit avoit bien du chagrin. Il vouloit
absolument teter; il pleuroit, il appeloit: Maman! maman! me cherchoit
partout, et ensuite faisoit de grands soupirs et se remettoit à
pleurer. Cela n'est-il pas touchant au possible? À présent, il n'a
plus de chagrin; mais, malgré cela, il parle de moi toute la journée,
me cherche et fait signe avec son petit doigt qu'il faut aller à la
porte du jardin, que j'y suis. J'ai pleuré d'attendrissement lorsqu'on
m'a donné ces détails. J'adore cet enfant, et les marques
d'attachement qu'il m'a montrées dans cette occasion ne s'effaceront
jamais de mon coeur ni de ma mémoire. J'irai aujourd'hui à Montreuil:
le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon bijou, mais il ne me verra
pas, il est trop occupé de moi; cela renouvelleroit tous ses chagrins,
et je l'aime trop pour désirer des jouissances aux dépens de sa
tranquillité. Ainsi j'attendrai encore quelques jours pour
l'embrasser. Je te réponds bien que, cette besogne faite, rien dans ce
monde ne pourra plus m'en séparer que le moment où tu t'en
empareras......

»... Je n'espère plus que Madame Élisabeth épouse l'Empereur. Il part
aujourd'hui, et si on avoit eu quelques idées, on auroit cherché à les
faire causer, à les rapprocher. Au lieu de cela, la Reine a paru peu
occupée de Madame Élisabeth pendant le séjour de son frère ici, et ne
lui a jamais rien dit qui eût le moindre rapport à ce sujet. Ainsi
cela sûrement ne sera pas.

»Madame Élisabeth m'a témoigné tout plein de bontés depuis que j'ai
sevré _Bombon_. Elle est venue me voir tous les jours, ainsi que
madame de Sérent, qui me témoigne infiniment d'amitiés.....»

       *       *       *       *       *

                                        «À Versailles, ce 6 août 1781.

  ....................................................................

»Nous avons des raisons pour avoir actuellement la certitude que
l'Empereur n'épousera pas Madame Élisabeth. J'en suis bien aise et
fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne l'est pas tant
pour moi, puisque j'aurois toujours été avec toi si ce mariage s'étoit
fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'auroit été impossible de
jouir tranquillement de ma liberté, si cela n'avoit pas fait son
bonheur.....»

Les prévenances et les bontés de Madame Élisabeth pour madame de
Bombelles continuent. Celle-ci envoie-t-elle à son mari une bourse
brodée de ses mains, la princesse trouve bon que les coulants qu'elle
a donnés à son amie complètent ce présent.

Puis voici le nom des Polignac, qui paraît dans ces lettres comme un
point noir à l'horizon. Les calomnies commencent. Quand on veut
détruire l'effet qu'elles peuvent produire sur l'esprit de Madame
Élisabeth, c'est à madame de Bombelles qu'on s'adresse, comme pour
obtenir une grâce de la princesse.

       *       *       *       *       *

                                       «À Versailles, ce 12 août 1781.

  ....................................................................

»Je t'enverrai [prochainement] cette certaine bourse que je t'ai mandé
que je faisois. Je me flatte que tu seras content des coulants; ils
sont des plus à la mode, et ils te seront encore plus précieux lorsque
tu sauras que c'est Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle
trouve très-bien que je te les envoye.....

»Tu auras été désolé d'apprendre la mort de l'abbé de Breteuil. Le
baron ne peut s'en consoler, et je crois que de sa vie il n'a éprouvé
une peine aussi forte. Cette mort-là m'a fait faire bien des
réflexions: cet abbé a vécu comme s'il n'eût dû jamais mourir; ses
plaisirs sont passés; le voilà mort: Dieu seul sait à quoi il étoit
réservé, et ce qu'il est devenu. En vérité, quand on calcule bien la
courte durée de cette vie et la longueur de l'éternité, on apprécie
bien à sa juste valeur les objets de son ambition, et on prend une
grande indifférence pour tous les événements de ce monde.....

»J'ai soupé hier soir chez madame la princesse de Lamballe. La Reine y
est venue avec Madame Élisabeth, et m'a fort bien traitée.....»

       *       *       *       *       *

                                            «À Paris, ce 24 août 1781.

  ....................................................................

»Je te dirai que j'ai été hier à Passy voir la comtesse Diane; la
conversation s'est tournée sur la santé. Elle m'a dit que malgré
l'extrême besoin qu'elle auroit eu d'aller aux eaux, les propos
infâmes qu'on avoit tenus sur son compte l'en avoient empêchée, et
qu'elle auroit mieux aimé mourir que de faire aucune démarche qui eût
donné la moindre vraisemblance aux torts qu'on lui prêtoit; que tous
ces propos lui avoient causé la peine la plus sensible. Je lui ai
répondu qu'ils étoient si dénués de bon sens que je trouvois qu'elle
avoit tort d'y attacher un si grand prix, que toutes les personnes
honnêtes n'avoient pas douté un instant de leur fausseté. «Je me
flatte, a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sus.» Je
crois qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle les savoit déjà à mon
arrivée à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend
trop de justice pour jamais les croire si on les lui apprenoit.

»Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse.
«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge;
elle ne pouvoit faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
beaucoup, me le disoit encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela que
je savois bien ce qu'elle avoit eu la bonté de lui dire de moi ce
jour-là, et que j'en étois extrêmement reconnoissante (c'est le comte
d'Esterhazy, qui y étoit, qui me l'a dit). Ensuite, elle m'a dit que
pendant mon absence Madame Élisabeth l'avoit traitée avec un froid qui
l'avoit fort affligée. Alors mon embarras a commencé: je ne savois
plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savois pas les raisons. Je
lui ai répondu que je croyois qu'on avoit fait dire à Madame
Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avoit jamais pensé,
qu'elle ne s'étoit jamais plainte d'elle, et qu'il m'avoit paru au
contraire qu'elle rendoit justice dans toutes les occasions à ses
procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement madame de
Clermont est arrivée et nous a interrompues. J'en ai été enchantée. La
comtesse D. m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes
nouvelles, de celles de _Bombon_, et m'a répété plusieurs fois à quel
point elle étoit sensible à ma visite.....»

       *       *       *       *       *

                                          «À Viarmes, ce 27 août 1781.

  ....................................................................

»En arrivant ici, j'ai trouvé une lettre charmante de Madame
Élisabeth. Cela n'est-il pas fort aimable à elle? Le surlendemain,
j'en ai reçu une autre qui étoit une réponse à celle que je lui avois
écrite. Elle me mande qu'elle l'avoit reçue à la comédie, et que,
comme elle avoit été longtemps à la lire, la Reine lui avoit demandé
avec le plus grand intérêt s'il ne m'étoit arrivé aucun accident, et
qu'elle lui avoit répondu qu'elle étoit trop bonne, que je me portois
fort bien. «J'ai été bien fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit
passé à la comédie; car, sans cela, le moment eût été bien favorable
pour lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la
première occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.» J'ai été
d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a marqué que
je ne lui avois pas dit un mot d'affaires, car j'aurois été trop
affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivois que par
intérêt.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À la Muette, le 8 septembre 1781.

  ....................................................................

»J'ai quitté hier mon petit _Bombon_ à une heure de l'après-dînée; il
dormoit paisiblement. Je n'ai pu m'empêcher de verser quelques larmes
au moment de notre séparation. C'est bête, mais je ne puis te rendre
ce qui s'est passé en moi: j'étois oppressée, et, malgré tous les
efforts que je faisois pour être gaie, je ne pouvois en venir à bout.
Madame Élisabeth m'avoit fait chercher pour pêcher, de sorte que j'ai
été obligée de le quitter une heure plus tôt que je ne devois. J'avoue
que cela m'a contrariée à mort; il faisoit à cette triste pêche un
vent et un soleil terribles; nous y sommes restées jusqu'à deux heures
trois quarts, et j'étois transie jusqu'aux os. Nous ne sommes sorties
de table qu'à quatre heures. J'ai vitement été chez moi, espérant
revoir encore un petit moment mon pauvre enfant; point du tout: il
étoit déjà parti pour Montreuil. Tu avoueras que j'ai dû être bien
contrariée toute la journée. Je suis revenue chez Madame Élisabeth, où
je n'ai pas voulu être maussade, de façon que je m'efforçois de rire
de tout ce qu'on disoit, ce qui me donnoit sûrement un air fort
spirituel. Nous sommes parties à cinq heures, arrivées ici à six
heures et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues au salon à
huit heures et demie. Là, j'ai été fort bien traitée par tout le
monde. Le Roi m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper, et
a beaucoup causé avec moi pendant ce temps-là, m'a questionnée sur
Ratisbonne, sur toi, etc. J'ai fait après souper une partie de truc
avec Madame Élisabeth, le chevalier de Crussol et M. de Chabrillant.
Le baron de Breteuil étoit dans le salon; il m'a demandé de tes
nouvelles. Le comte d'Esterhazy n'est pas ici, ce qui me désespère;
mais je pense qu'il y viendra ces jours-ci, car la seule chose qui
m'ait consolée de ce voyage est l'espoir de l'y voir à mon aise; je
serois bien piquée que cela ne fût pas, mais je ne doute pas qu'il n'y
vienne. La Reine est fort occupée de la duchesse de Polignac. On
attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa Majesté ira y dîner
tous les jours et y passera la journée; elle ne sera ici que pour
l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval, j'y monterai avec
elle; ce sera pour la troisième fois depuis que j'ai sevré _Bombon_;
cela m'amuse assez.....»

       *       *       *       *       *

                                                                «Ce 9.

».... Je suis fort contente de mon séjour ici: j'y suis fort bien
traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras, qui étoit à
côté du Roi, a fait mon éloge; le Roi a dit: J'en pense beaucoup de
bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain, je vais avec Madame Élisabeth et
la Reine dîner à Bellevue, et de là à Saint-Cloud. Je ne m'en suis pas
souciée d'abord, parce que cela me coûtera dix louis; mais Madame
Élisabeth m'y a déterminée, en disant que dans ce moment-ci plus elle
me verroit, et mieux elle seroit. J'ai trouvé qu'elle avoit raison. Je
suis fâchée de n'être pas plus aimable, car je l'intéresserois
davantage.....

»M. de Montesquiou m'a priée plusieurs fois de parler à Madame
Élisabeth pour que sa fille, madame de Lastic, soit surnuméraire. J'y
ai engagé ma princesse, parce que j'ai imaginé que tu serois bien aise
qu'il m'eût quelque obligation. Madame Élisabeth ne s'en soucioit pas
beaucoup; mais comme je lui ai dit que cela te feroit sûrement
plaisir, cela l'a ébranlée, et elle m'a dit qu'elle y feroit ce
qu'elle pourroit.....»

       *       *       *       *       *

Nous quittons ici à regret les lettres de madame de Bombelles, mais
nous rencontrerons encore, et plus d'une fois, cette charmante amie de
Madame Élisabeth. Le temps marche, il nous entraîne: nous sommes
obligé de le suivre.

Louis XVI avait fait des réformes utiles dans l'administration
intérieure du royaume. Il avait aboli les corvées, en les
convertissant en impôts pécuniaires; il avait créé pour Paris le
_Mont-de-Piété_ et la _Caisse d'escompte_, et calmé les craintes
d'une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l'hôtel de
ville. Le premier événement politique de son règne fut la guerre
d'Amérique. Des écrivains politiques ont prétendu que la division
entre la Grande-Bretagne et ses colonies était l'oeuvre du duc de
Choiseul, qui, pour se rendre nécessaire, n'avait cessé de troubler
par ses sourdes manoeuvres la bonne intelligence entre les puissances,
et que c'était pour cela, disaient-ils, que l'impératrice de Russie
l'appelait le _cocher de l'Europe_. Quoi qu'il en soit, la guerre
d'Amérique ne fut pas seulement occasionnée par le droit mis sur le
papier timbré, ni par l'impôt de trois deniers sterling par livre de
thé. Des raisons plus élevées forcèrent les Anglo-Américains à prendre
les armes.

Dans un acte récemment publié, le Parlement avait déclaré _avoir le
droit de faire obéir les colonies à toutes ses lois et dans tous les
cas_. Ce fut cet acte, dont l'exécution aurait emporté jusqu'à l'ombre
de la liberté, qui produisit la révolution américaine.

Lorsque la Grande-Bretagne essaya d'établir dans ses colonies une taxe
sur le thé, les femmes de Boston s'engagèrent par une convention à ne
point faire usage de cette boisson tant que l'insurrection aurait les
armes à la main contre la métropole. Les Bostoniens traînèrent par les
rues de leur ville la prétendue effigie de l'auteur de cette taxe,
avec son nom écrit en gros caractères; cette effigie fut chargée des
imprécations populaires, puis pendue à un gibet et brûlée.

Peu de jours après cette manifestation, les représentants des
États-Unis s'assemblaient, et, par un acte solennel, déclaraient tous
les habitants des colonies libres et indépendants, et défendaient
toute relation avec l'Angleterre. Le congrès appela la religion au
secours de la liberté naissante, et plaça l'Amérique septentrionale
sous la protection immédiate de la Providence. Cette dédicace auguste
se fit avec un grand appareil: une couronne consacrée à Dieu fut posée
sur la Bible; cette couronne fut ensuite divisée en treize parties
pour les députés des treize provinces, et des médailles furent
frappées pour perpétuer cet événement.

Voulant justifier sa conduite aux yeux des nations, le congrès publia
un manifeste: «Nous déclarons, y est-il dit, ne vouloir pas laisser à
nos enfants une indigne servitude. Notre cause est juste, nos
ressources sont grandes; nous déclarons, à la face du ciel et de la
terre, que nous emploierons avec une constance inébranlable les armes
que nos ennemis nous ont forcés de prendre, résolus de mourir libres
plutôt que de vivre esclaves. Nous ne combattons point pour faire des
conquêtes; nous montrons au monde le triste spectacle d'un peuple
outragé sans aucun prétexte par des adversaires qu'il n'avait jamais
provoqués. Ils se vantent, ces ennemis orgueilleux, d'être humains et
civilisés, et ils nous offrent la servitude ou la mort!.....»

Le peuple de New-York, dès que l'acte d'indépendance fut publié,
courut en masse à la place publique, abattit la statue de bronze de
Georges III, la mutila, et demanda qu'elle fût convertie en
instruments de guerre. Toutes les femmes, et à leur tête la femme de
Washington[87], se firent remarquer par leur zèle patriotique, se
dépouillant de leurs bijoux pour en faire hommage à leur pays. Des
traits d'un héroïsme antique signalèrent cette guerre mémorable. Il en
est un que je ne puis passer sous silence, car sa lecture arracha des
larmes d'admiration à Madame Élisabeth. À la bataille de Monmouth,
livrée le 28 juin 1778, avant que l'action générale fût engagée, deux
batteries avancées échangeaient entre elles un feu très-vif. La
chaleur était excessive. La femme d'un canonnier, du nom de Molli,
courait sans relâche à une fontaine voisine pour y puiser de l'eau
qu'elle apportait aux combattants. Comme elle se disposait à passer au
poste de son mari, elle le voit tomber; elle précipite sa marche pour
le secourir, il était mort. «Qu'on ôte ce canon de sa place, dit
aussitôt l'officier, car je ne puis remplacer le brave qui vient
d'être tué.--Non, s'écrie la femme intrépide du canonnier gisant à
terre, le canon ne sera point ôté faute de quelqu'un pour le servir.
Puisque mon brave mari ne vit plus, je ferai tout ce qui dépendra de
moi pour le venger.» Elle se met à l'oeuvre, et, pendant toute
l'action, elle remplit l'office de canonnier avec tant d'activité et
de courage, qu'elle s'attira l'attention et l'éloge de tous ceux qui
en furent témoins. Le général Washington lui donna le grade de
lieutenant-capitaine et lui en assura la demi-paye sa vie durant. Elle
portait l'épaulette, et tout le monde l'appelait _capitaine Molli_.

[Note 87: Voir à la fin du volume, nº XII, la lettre de madame
Washington.]

En 1776, trois commissaires américains, Benjamin Franklin, Arthur
Lee[88] et Silas Deane étaient arrivés en France pour solliciter
l'assistance du cabinet de Versailles. Leur situation au début fut
difficile: le gouvernement français, en effet, n'étant pas prêt à
rompre avec l'Angleterre, ne pouvait les reconnaître officiellement.
Ce fut dans cette circonstance qu'un ami de M. de Choiseul, M. le Ray
de Chaumont, ancien conseiller du roi Louis XV dans ses conseils,
grand maître des eaux et forêts et intendant honoraire des Invalides,
leur fit offrir de leur prêter sans aucune rétribution une maison
située au bout de son parc de Passy[89]: ce parc occupait tout le
terrain où s'élève maintenant le quartier Singer, et il y a peu
d'années on voyait encore le mur qui en marquait la limite. L'hôtel,
qui était une des résidences d'été de M. le Ray de Chaumont, était
construit entre la Seine et l'emplacement où l'on a bâti le magnifique
établissement des Frères de la Doctrine chrétienne. La maison
qu'habitaient les trois commissaires était située, nous l'avons dit, à
l'autre bout du parc, du côté de Beau-séjour; elle n'existe plus
aujourd'hui. Ce fut là que furent écrites les lettres de Franklin
datées de Passy. M. le Ray de Chaumont, qui avait des rapports
fréquents avec les ministres de Louis XVI, se trouva ainsi, au début
de la mission des commissaires américains, l'intermédiaire naturel
entre eux et le gouvernement français, et il les servit d'autant plus
chaleureusement qu'il pensait qu'en agissant ainsi il servait les
intérêts de la France en créant de sérieux embarras à l'Angleterre.

[Note 88: Aïeul de ce général Lee qui commandait l'armée sudiste dans
la dernière lutte entre le Sud et le Nord des États-Unis d'Amérique.]

[Note 89: Nous avons sous les yeux une lettre de John Adams, plus tard
président des États-Unis, et qui était, en 1778, à Passy avec
Franklin. En remerciant M. le Ray de Chaumont de ses généreux
procédés, il ajoute: «It is not reasonable that the United-States
should be under so great obligation to a private gentleman, as that
two of their representatives should occupy so elegant a seat with so
much furnish, without any compensation.»]

Les trois envoyés américains vivaient à Passy dans une grande
retraite, et s'occupaient exclusivement des intérêts de leur pays.
Très-fêté par les savants ses confrères, comme aussi par les personnes
qui pouvaient le posséder, Franklin se montrait difficile à nouer des
relations et se tenait dans une réserve qu'on disait prescrite par son
gouvernement, et qui, dans tous les cas, était conseillée par la
politique. Le premier qui aida efficacement les États-Unis fut l'hôte
des commissaires américains, Silas Deane et Franklin. Arthur Lee
n'avait pas tardé à retourner en Amérique, et avant 1778 John Adams
était venu le remplacer à Passy. La preuve du concours prêté par M. le
Ray de Chaumont à la cause de l'indépendance américaine se trouve dans
une lettre écrite par le docteur Franklin, et appuyant en 1789 les
démarches faites par le fils de son hôte pour rentrer dans des avances
considérables faites aux États-Unis[90]. Un peu plus tard, la cour de
Versailles, ardemment sollicitée, sembla prendre intérêt à la cause
des insurgents américains. Beaumarchais, qui avait l'oreille de M. de
Maurepas, fut autorisé secrètement à faire des armements de commerce
avec les colonies anglaises. Ce fut à l'activité comme au crédit de
cet agent qu'elles durent l'avantage des approvisionnements
indispensables pour leurs premières campagnes. Mais on a dit que
Beaumarchais leur vendit fort cher son zèle et ses services.
Cependant, sans la participation de son collègue, M. Deane, fatigué
des hésitations apparentes de M. de Sartine, ministre de la marine, le
pria par écrit de se décider sous quarante-huit heures à faire signer
le traité d'union entre la France et l'Amérique septentrionale;
qu'autrement il s'arrangerait avec l'Angleterre. Dès que Franklin
reçut la confidence: «Vous avez, lui dit-il avec terreur, offensé la
cour de France et ruiné l'Amérique.--Tranquillisez-vous jusqu'à ce que
nous ayons une réponse, répondit le négociateur.--Une réponse! Nous
allons être mis à la Bastille.--C'est ce que nous verrons.»

[Note 90: La lettre de Franklin était datée de Philadelphie, 3 juin
1789, et adressée au Président. On y lit la phrase suivante: «M. le
Ray de Chaumont was the first in France, who gave us credit, and
before the court showed us any countenance, trusted us with 2,000
barrils of gun powder,» etc.]

Peu de temps après parut le premier secrétaire de M. de Sartine:
«Messieurs, leur dit-il, vous êtes priés de vous tenir prêts pour une
entrevue à minuit; on viendra vous chercher.--À minuit! s'écrie le
docteur Franklin dès que le secrétaire fut sorti; vous le voyez, ma
prédiction est vérifiée. Monsieur Deane, vous avez tout perdu!»

À minuit, on vint les prendre; ils montèrent dans une voiture qui les
conduisit à cinq lieues de Paris, en une maison de campagne où ils
furent introduits près de M. de Sartine: «Messieurs, leur dit-il, j'ai
préféré vous recevoir ici, afin de mieux couvrir cette démarche d'un
voile mystérieux; asseyez-vous: nous allons signer notre traité.»

Franklin, Deane et Arthur Lee furent présentés au Roi, en qualité de
députés des États-Unis d'Amérique, par M. de Vergennes, ministre des
affaires étrangères. «Ils reçurent, dit une chronique du temps, tous
les honneurs usités à l'égard des ministres des puissances de premier
ordre; la garde battit aux champs, et les officiers saluèrent de la
pique et du drapeau. Le docteur Franklin se dispensa de l'étiquette de
porter l'épée, et ce grand homme, suffisamment paré de son propre
mérite, avoit un habit de velours noir et uni.»

Le cabinet de Versailles espérait que, dans cette circonstance,
l'Espagne trouverait son intérêt à s'unir à la France contre
l'Angleterre. Déjà, dès le commencement de 1778, Louis XVI avait
confié au roi d'Espagne son désir de traiter avec les États-Unis[91].
Deux mois après, il mandait au même prince que ce désir était réalisé:

                                        «À Versailles, le 9 mars 1778.

»Monsieur mon frère et oncle, l'étroite amitié, l'union intime et la
confiance réciproque qui règnent si heureusement entre nos maisons,
m'engagent à lui faire part moi-même de la résolution que j'ai prise.
Votre Majesté n'ignore pas les raisons prépondérantes qui m'ont engagé
à faire un traité d'amitié et de commerce avec les États-Unis de
l'Amérique, étant dans l'intime persuasion de l'avantage qui nous en
reviendroit en affoiblissant l'Angleterre d'une partie considérable de
ses forces, sachant d'ailleurs qu'elle travailloit à se raccommoder
avec ses colonies. Ce que j'avois prévu vient d'arriver. L'Angleterre
a mis au jour ses projets pour se réconcilier avec l'Amérique, la
nation y applaudit, et il ne manque que le consentement de la dernière
pour la réunion, qui, sous quelque forme que ce soit, ne peut que nous
être nuisible. J'espère que les mesures que j'ai prises traverseront
les mesures de l'Angleterre; mais si, d'une part, la coalition avec
les États-Unis est utile, il ne l'est pas moins de soutenir la dignité
et l'honneur de la couronne. C'est ce qui m'a engagé à faire faire à
Londres la déclaration que mon ambassadeur a ordre de communiquer à
Votre Majesté. Elle ne peut que soutenir le courage de l'Amérique et
réprimer l'audace de l'Angleterre, qui ne cache pas ses vues hostiles
et prochaines. Ces raisons majeures et le secret qui commence à
s'échapper, m'ont fait penser qu'il n'y avoit pas à différer de se
montrer avec la dignité et la force qui conviennent. J'aurois bien
désiré d'avoir l'avis de Votre Majesté, qui m'est bien précieux dans
mes déterminations, mais les circonstances ne m'ont pas permis de
l'attendre. J'ai fait informer du tout le comte d'Aranda et le
chevalier d'Escarano pour leur instruction, et j'ai ordonné au comte
de Montmorin de communiquer à Votre Majesté plus en détail les raisons
qui m'ont déterminé et les mesures que j'ai prises en conséquence; je
désire qu'elles aient son approbation, qui leur ajoutera un nouveau
poids. Votre Majesté connoît la vive et sincère amitié avec laquelle
je suis,

»Monsieur mon frère et oncle,

»De Votre Majesté,

»Bon frère et neveu,

                                                          »LOUIS[92].»

[Note 91:

                                       «Versailles, le 8 janvier 1778.

»Monsieur mon frère et oncle, le désir sincère que j'ai de maintenir
la véritable harmonie, la concordance et l'unité de système qui doit
toujours en imposer à nos ennemis, m'engage à exposer à Votre Majesté
ma façon de penser sur la situation présente des affaires.
L'Angleterre, notre ennemie commune et invétérée, est engagée depuis
trois ans dans une guerre avec ses colonies d'Amérique; nous sommes
convenus de concert de ne pas nous en mêler, et regardant toujours les
deux partis _sous le nom d'Anglois_, nous avons rendu le commerce de
nos États libre à celle qui y trouvoit le mieux son compte. De cette
manière, l'Amérique s'est pourvue d'armes et de munitions, dont elle
manquoit. Je ne parle pas des secours d'argent et autres que nous leur
avons donnés, le tout étant passé sur le compte du commerce.
L'Angleterre a pris de l'humeur de ces secours, et ne nous a pas
laissé ignorer qu'elle s'en vengeroit tôt ou tard; elle a même déjà
saisi indûment plusieurs de nos bâtiments de commerce dont nous
sollicitons en vain la restitution. Nous n'avons pas perdu de temps de
notre côté: nous avons fortifié nos colonies les plus exposées et mis
sur un pied respectable nos marines, ce qui a contribué à augmenter la
mauvaise humeur de l'Angleterre. C'étoit là où en étoient les affaires
au mois de novembre dernier. La destruction de l'armée de Burgoyne et
l'état très-resserré où est celle de Howe ont changé totalement leur
face. L'Amérique est triomphante et l'Angleterre abattue, mais
pourtant avec une grande force en marine qui est encore entière et
avec l'espérance de s'allier utilement avec leurs colonies,
l'impossibilité étant démontrée de les subjuguer par la force. Tous
les partis en conviennent. Lord North lui-même a promis en plein
parlement un plan de pacification pour la première session, et ils y
travaillent fortement de tous côtés. Ainsi il nous est égal que ce
ministère-ci soit en place ou un autre. Par des moyens différents ils
s'unissent à s'allier avec l'Amérique, et n'oublient pas nos mauvais
offices. Ils tomberont avec autant de force sur nous que si la guerre
civile n'avoit pas existé. Cela posé, et les griefs que nous avons
contre l'Angleterre étant notoires, après avoir pris l'avis de mon
conseil, et notamment du marquis d'Ossun, j'ai pensé qu'il étoit juste
et nécessaire, ayant avisé aux propositions que font les insurgents,
de commencer à traiter avec eux pour empêcher leur réunion à la
métropole. J'expose ma façon de penser à Votre Majesté. J'ai ordonné
qu'on lui communiquât un mémoire où les raisons sont plus détaillées.
Je désire bien vivement qu'elles ayent son approbation, connoissant le
poids de son expérience et de sa droiture.

»Votre Majesté ne doute pas de la vive et sincère amitié avec laquelle
je suis, Monsieur mon frère et oncle, etc.

                                                             »LOUIS.»]

[Note 92: Le roi d'Espagne répondit:

«Monsieur mon frère et neveu, Votre Majesté a la complaisance de me
confier, par sa lettre du 10 de ce mois, les motifs qui l'ont engagé à
ordonner que son ambassadeur à Londres fît au plus tôt une déclaration
solennelle sur le traité conclu avec les députés des colonies. Je suis
bien sensible à cette nouvelle marque d'amitié dont Votre Majesté
m'honore; s'agissant d'une déclaration prise non-seulement par Votre
Majesté comme convenable à la dignité de sa couronne après un mûr
examen, mais aussi exécutée vraisemblablement avant la réception de sa
lettre, je crois devoir m'abstenir sans fixer une opinion. Je ne doute
nullement que la prévoyance de Votre Majesté n'ait pris toutes les
mesures nécessaires dans des circonstances si critiques, d'autant plus
que la moindre omission pourroit produire les conséquences les plus
funestes. Les instructions données au chevalier d'Escarano étoient
absolument nécessaires, elles m'ont paru très-sages. Je remercie donc
bien sincèrement Votre Majesté de cette attention, et surtout pour la
pleine liberté d'agir dans laquelle elle me laisse, et que je ne suis
pas à même d'accepter, vu la situation où je me trouve. Au reste, je
prendrai toujours le plus vif intérêt à la gloire et à la prospérité
de Votre Majesté, et serai toujours le plus empressé à lui témoigner
la parfaite et sincère amitié avec laquelle je suis, etc.

                                         »Au Pardo, ce 22 mars 1778.»]

Le 11 juillet 1778, M. Gérard, ministre plénipotentiaire du Roi de
France, arriva à Philadelphie. Le 6 août suivant fut un grand jour
pour les États-Unis: les représentants de ces États donnaient une
audience solennelle à l'envoyé du plus puissant roi de l'Europe. MM.
Richard Lee et Samuel Adams, l'un député de la Virginie, l'autre de
Massachussets, allèrent prendre dans un carrosse à six chevaux M.
Gérard, qu'ils conduisirent à la maison d'État de Philadelphie, où,
marchant à sa gauche, ils le menèrent dans la salle du congrès, au
fauteuil qui lui était préparé en face de celui du président. Le
ministre plénipotentiaire s'étant assis, remit des lettres de créance
à son secrétaire, qui les donna au président.

M. Gérard prononça ensuite un discours; cette phrase y fut
très-remarquée. «Il n'a pas dépendu de Sa Majesté que ses engagements
envers vous n'assurent votre indépendance sans effusion ultérieure de
sang et sans aggraver les maux de l'humanité, dont toute son ambition
est d'assurer le bonheur.»

La réponse que fit le président au discours du ministre de France
commençait ainsi: «Les traités conclus entre Sa Majesté
Très-Chrétienne et les États-Unis d'Amérique sont une preuve éclatante
de sa sagesse et de sa magnanimité respectables à toutes les nations.
Les vertueux citoyens de l'Amérique, en particulier, n'oublieront
jamais l'attention bienfaisante qu'elle a donnée à la violation de
leurs droits; jamais ils ne méconnoîtront la main protectrice de la
Providence qui a daigné les élever jusqu'à un ami aussi puissant et
aussi illustre.».....

Dans le courant de mai 1779, l'Espagne déclara que dans cette guerre
elle ferait cause commune avec la France. Louis XVI, au reçu de cette
nouvelle, écrivit au roi:

                                          «Versailles, le 29 mai 1779.

»Monsieur mon frère et oncle, j'ai appris avec le plus grand plaisir
par le retour du dernier courrier que Votre Majesté est décidée à
joindre ses forces aux miennes pour combattre l'ennemi commun.
J'espère qu'elle ne doute point de la satisfaction que je ressens en
voyant la justice de ma cause soutenue par un allié et un parent qui
me sont attachés par des liens si chers. J'espère que Dieu daignera
bénir le succès de nos armes, et que dans peu nous pourrons rendre
glorieusement à nos sujets le bienfait précieux de la paix.

»Votre Majesté connoît la vive et sincère amitié avec laquelle je
suis, monsieur mon frère et oncle,

»De Votre Majesté,

»Bon frère et neveu,

                                                              »LOUIS.»

       *       *       *       *       *

Nous n'entrerons pas dans les détails des grands événements qui
suivirent: notre sujet ne le comporte pas. Nous fûmes heureux dans
cette guerre comme auxiliaires: l'Amérique brisa le joug des Anglais
et affermit son indépendance; mais notre marine et celle de l'Espagne,
notre alliée, furent cruellement éprouvées[93].

[Note 93: Voir à la fin du volume la pièce cotée nº XIII.]

Cette guerre, bien qu'elle fût, comme toutes les guerres, contraire
aux sentiments d'humanité de Madame Élisabeth, avait cependant un côté
qui flattait son amour-propre national, et lui rendait moins pénibles
des sacrifices qui tournaient à la gloire de son frère et de son pays.
Mais ce qu'elle remarquait surtout avec une vive satisfaction dans
cette lutte, c'était le sentiment généreux qui la dominait, et parfois
en atténuait les malheurs. Ainsi, elle voyait dans un rapport adressé
le 26 novembre 1781 au ministre de la marine par le marquis de
Bouillé, gouverneur général de la Martinique, que les troupes
françaises qui venaient, sous ses ordres, de s'emparer de l'île de
Saint-Eustache, avaient montré dans cette circonstance un esprit de
justice et de loyauté égal à leur patience et à leur courage[94].

[Note 94: Voir aux pièces justificatives la lettre de M. de Bouillé,
nº XIV.]

«J'ai trouvé chez le gouverneur, rapporte M. de Bouillé, la somme d'un
million qui étoit en séquestre jusqu'à la décision de la cour de
Londres; elle appartenoit à des Hollandois, et je la leur ai fait
remettre d'après les preuves authentiques de leur propriété.»

Le rapport de M. de Bouillé est suivi de la déclaration suivante:

«Le lieutenant-colonel Cockburn, du 35e régiment, qui commandoit à
Saint-Eustache lorsque cette île a été enlevée par les François, a
déclaré que, sur l'argent déposé dans cette colonie par l'amiral
Rodney et le général Waughan, il se trouvoit une somme de 264,000
livres qui lui appartenoit, et il l'a réclamée. Le marquis de Bouillé
ayant rassemblé les officiers supérieurs du corps pour leur faire part
de la réclamation du lieutenant-colonel Cockburn, ils ont tous été
d'avis de rendre cet argent au gouverneur anglois, ce qui a été
effectué.»

M. de la Pérouse, capitaine de vaisseau, commandant une division du
Roi, après avoir rendu compte à M. le marquis de Castries, ministre de
la marine, de ses opérations conduites avec autant de sagesse que
d'habileté, terminait ainsi sa lettre, écrite à bord du _Sceptre_,
dans le détroit d'Hudson, le 6 septembre 1782:

«J'ai eu l'attention, en brûlant le fort d'York, de laisser subsister
un magasin assez considérable dans un lieu éloigné du feu, et dans
lequel j'ai fait déposer des vivres, de la poudre, du plomb, des
fusils et une certaine quantité de marchandises d'Europe, les plus
propres aux échanges avec les sauvages, afin que quelques Anglois que
je sais s'être réfugiés dans les bois, lorsqu'ils reviendront sur leur
ancien établissement, trouvent dans ce magasin de quoi pourvoir à leur
subsistance jusqu'à ce que l'Angleterre ait pu être instruite de leur
situation. Je suis assuré que le Roi approuvera ma conduite à cet
égard, et qu'en m'occupant du sort de ces malheureux, je n'ai fait que
prévenir les intentions bienfaisantes de Sa Majesté.»

Louis XVI venait d'acquérir à la reconnaissance du peuple américain
des droits que le malheur devait rendre plus sacrés, et en effet il
n'est pas de contrée où le meurtre juridique du 21 janvier ait causé
plus de réprobation, de deuil et de regrets que dans les États de
l'Union; mais l'idée républicaine que nous étions allés défendre au
delà des mers devait se tourner peu de temps après contre la France:
la fièvre contagieuse de la liberté et de l'égalité qui régnait sur le
sol américain, communiquée à nos officiers, se répandit par eux à leur
retour sur le vieux continent.

Benjamin Franklin, dont la bonhomie apparente cachait un esprit fin et
délié, avait plu à la cour et à la ville par sa simplicité même, et
tout Paris raffolait de ce sage, qui, dans un siècle où l'on parlait
tant de la nature, semblait avoir apporté les habitudes primitives du
planteur américain. Sa tête grave et spirituelle à la fois, le tour
pittoresque de sa conversation, sa familiarité qui n'excluait pas la
dignité, sa naïveté apparente dans laquelle il entrait beaucoup de
calcul, son léger accent, tout enfin, jusqu'à son air d'étrangeté, le
rendait l'objet d'un empressement et d'un respect curieux: on
l'estimait, on l'honorait. L'ambassadeur accrédité près du Roi
accréditait sans le savoir la république en France.

La France, tout affectionnée encore à cette époque à la maison royale,
semblait attendre impatiemment les nouvelles couches de la Reine. Un
fait singulier qui eut lieu la veille de ce grand événement
(c'est-à-dire le dimanche 21 octobre 1781) occupa l'attention
publique.

Une espèce de pèlerin, grand, bien fait, vêtu de blanc, la tête
couverte d'un voile, ayant les jambes entrelacées de rubans de la même
couleur au lieu de bas, et des sandales au lieu de souliers, après
s'être rendu à Sainte-Geneviève, entra dans Notre-Dame pendant la
messe, se dirigea vers la chapelle de la Vierge, où il alluma un grand
cierge qu'il tira du fond d'une croix énorme qu'il portait à la main.
Ce spectacle attira l'attention des chanoines, dont quelques-uns,
traitant la chose gravement, opinaient déjà pour le faire arrêter
comme un objet de scandale, car on se doute du brouhaha qu'avait causé
une pareille mascarade. Cependant l'avis plus convenable fut de lui
envoyer le suisse pour lui demander qui il était, ce qu'il voulait,
etc. Il ne donna pour toute réponse qu'un passe-port de M. le
lieutenant général de police, qui disait en substance: _Laissez passer
le porteur du présent billet._ Il remit en même temps quelque argent à
ce suisse afin de le distribuer aux pauvres, et ajouta qu'il se
transportait de là au Calvaire, où l'on dit qu'après avoir fait sa
prière, il a quitté son accoutrement bizarre et est monté dans un
carrosse qui l'attendait[95].

[Note 95: Un fait moins mystérieux et plus digne de louange se passa
le jour de la naissance de M. le Dauphin: MM. de Boissy, trésoriers de
la Compagnie de l'assistance des prisonniers, reçurent une lettre d'un
inconnu leur annonçant son intention de consacrer quinze mille livres
à la délivrance des prisonniers pour dettes de mois de nourrices, dont
il leur déférait le choix. Le lendemain 23, l'argent leur fut apporté,
et les mit à même de procurer la liberté à cent quatre-vingt-quatorze
personnes.]

Enfin, le Dauphin vint au monde le 22 octobre 1781.

Louis XVI, dans son Journal, a donné des détails très-circonstanciés
sur ce grand événement.

«La Reine, dit-il, avoit très-bien passé la nuit du 21 au 22 octobre.
Elle sentit quelques petites douleurs en s'éveillant qui ne l'empêchèrent
pas de se baigner. Elle en sortit à dix heures et demie. Les douleurs
continuoient à être médiocres; je ne donnai contre-ordre pour le tiré que
je devois faire à Saclé qu'à midy. Entre midy et midy et demi, les
douleurs augmentèrent....., et à une heure un quart juste à ma montre
elle est accouchée très-heureusement d'un garçon..... Il n'y avoit dans
la chambre que madame de Lamballe, Monsieur, le comte d'Artois, mes
tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame d'Ossun, madame de
Tavannes et madame de Guéménée, qui alloient alternativement dans le
salon de la Paix qu'on avoit laissé vuide. Dans le grand cabinet, il y
avoit ma maison, celle de la Reine, et les grandes entrées et les
sous-gouvernantes, qui entrèrent tous..... et se tinrent dans le fond de
la chambre sans intercepter l'air. De tous les princes que madame de
Lamballe avoit avertis à midy, il n'y eut que M. le duc d'Orléans qui
arriva..... (il étoit à la chasse à Fausse-Repose), et il se tint dans la
chambre ou le salon de la Paix. M. le prince de Condé, M. de Penthièvre,
M. le duc de Chartres, madame la duchesse de Chartres, madame la
princesse de Conty et mademoiselle de Condé arrivèrent que la Reine étoit
accouchée, M. le duc de Bourbon le soir, et M. le prince de Conty le
lendemain. La Reine a vu tous ces princes le lendemain les uns après les
autres. Après que la Reine a esté accouchée, on a porté mon fils dans le
grand cabinet, où je l'ai vu laver et habiller, et je l'ai remis entre
les mains de madame de Guéménée, gouvernante. Après que la Reine a esté
délivrée, je lui ai annoncé que c'étoit un garçon, et on lui a porté sur
son lit. Après qu'elle l'a eu vu quelque temps, chacun a esté chez soi.
J'ai signé les lettres de part de ma main pour l'Empereur, le roi
d'Espagne et la princesse de Piémont, et j'ai ordonné qu'on fasse partir
les autres que j'avois déjà signées. À trois heures, j'ai esté à la
chapelle, où mon fils a été baptisé par le cardinal de Rohan et tenu sur
les fonts de baptême par l'Empereur et la princesse de Piémont,
représentés par Monsieur et par ma soeur Élisabeth. Il a esté nommé
Louis-Joseph-Xavier-François. Mes frères, mes soeurs, mes tantes, M. le
duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, M. le prince de Condé et M. de
Penthièvre ont signé l'acte, les princesses n'ayant pas eu le temps
d'estre habillées. Après le baptesme, j'ai entendu en bas le _Te Deum_
chanté par la musique. Le soir, pendant que je voiois tirer le feu
d'artifice dans la place d'Armes, le premier président de la chambre des
comptes est venu me complimenter; les autres, qui n'estoient pas à Paris,
sont venus les jours d'après. Le lendemain à mon lever les ambassadeurs
sont venus me faire leur cour, et le nonce à la teste m'a fait un
compliment sans cérémonie. À six heures, j'ai reçu les révérences de cent
vingt-cinq femmes, mes frères, soeurs, tantes et princesses étant dans le
cabinet. Le vendredy 26, je suis parti à quatre heures un quart; étoient
dans ma voiture Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Orléans, le duc de
Chartres et le prince de Condé. Outre la voiture de service, il y avoit
deux voitures de suitte dont les personnes avoient esté invitées par le
premier écuyer. Au Cours, j'ai changé de voiture et ai esté dans le grand
cérémonial ordinaire à Notre-Dame, où le _Te Deum_ a esté chanté. Toutes
les cours y assistoient, et l'archevesque officiant qui m'avoit
complimenté à la porte de l'église où s'étoient trouvés les trois autres
princes.--Je suis revenu à Versailles dans le mesme ordre. Le dimanche
28, j'ai reçu les compliments d'usage des différentes cours, qui ont esté
aussi chez mon fils. Le dimanche 4 novembre, le chapitre Notre-Dame est
venu me complimenter dans la chambre, les six corps, les juges consuls à
la porte de la chambre, ainsi que les dames de la halle, la compagnie
d'arquebuses dans la galerie. Pendant neuf jours tous les métiers et
professions sont venus sur la cour de marbre avec des violons et ce
qu'ils ont pu imaginer pour témoigner leur joie; je leur ai fait
distribuer environ douze mille livres. Après le baptesme de mon fils, M.
de Vergennes, grand trésorier du Saint-Esprit, lui a porté le cordon
bleu, et M. de Ségur la croix de Saint-Louis.

»Aussitôt après l'accouchement de la Reine, M. de Croismare,
lieutenant des gardes du corps de service auprès d'elle, est parti
pour aller l'annoncer au corps de ville, qui estoit assemblé.....
Quand mon fils est sorti de chez la Reine, M. de Tingry l'a conduit
chez lui, et y a établi une sentinelle des gardes, un lieutenant et un
sous-lieutenant. Il y a eu des _Te Deum_ partout, entr'autres un à la
chappelle le 29, où je n'ai pas esté. La Reine, qui a toujours
continué de bien aller, a vu ses dames le 29, les princes et
princesses le 30, les grandes entrées le 2 novembre, s'est levée sur
sa chaise longue le 7, a vu ma maison le 7, et le reste
successivement. Le dimanche 4 de novembre, il y a eu _Te Deum_ à la
paroisse à Versailles, et pendant le salut au chasteau. Illumination
dans toute la ville.»

Complétons le récit du Roi par quelques détails empruntés aux Mémoires
de madame Campan.

«Il régna, dit-elle, un si grand silence dans la chambre au moment où
l'enfant vint au monde, que la Reine crut n'avoir encore qu'une fille;
mais après que le garde des sceaux eut constaté le sexe du nouveau-né,
le Roi s'approcha du lit de la Reine et lui dit: «Madame, vous avez
comblé mes voeux et ceux de la France; vous êtes mère d'un Dauphin.»
La joie du Roi étoit extrême, des pleurs couloient de ses yeux: il
présentoit indistinctement sa main à tout le monde, et son bonheur
l'avoit entièrement fait sortir de son caractère habituel. Gai,
affable, il renouveloit sans cesse les occasions de placer les mots
_mon fils_ ou _le Dauphin_. La Reine, une fois dans son lit, voulut
contempler cet enfant si désiré. Madame la princesse de Guéménée le
lui apporta. La Reine lui dit qu'elle n'avoit pas besoin de lui
recommander ce dépôt précieux, mais que, pour lui faciliter les moyens
de lui donner plus librement ses soins, elle partageroit avec elle
ceux qu'exigeoit l'éducation de sa fille. Le Dauphin, établi dans son
appartement, reçut dans son berceau les hommages et les visites
d'usage. Le duc d'Angoulême rencontrant son père à la sortie de
l'appartement du Dauphin, lui dit: «Mon Dieu! papa, qu'il est petit,
mon cousin!--Il viendra un jour où vous le trouverez bien assez grand,
mon fils,» lui répondit presque involontairement le prince.»

Le soir même du jour de la naissance du Dauphin, madame Belloni, dans
un costume de fée, chanta sur la scène italienne ce couplet de M.
Imbert, qui eut un grand succès:

  Je suis Fée, et veux vous conter
      Une grande nouvelle:
  Un fils de roi vient d'enchanter
      Tout un peuple fidèle.
  Ce Dauphin que l'on va fêter,
      Au trône doit prétendre;
  Qu'il soit tardif pour y monter,
      Tardif pour en descendre.

Madame de Bombelles s'était empressée d'écrire à son mari:

                                                  «Ce 22 octobre 1781.

»C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette bonne nouvelle-là à
Madame Élisabeth: tu imagines le plaisir que cela lui a fait. Elle ne
pouvoit se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût un Dauphin.
Enfin, tant de personnes l'ont assurée qu'il a bien fallu qu'à la fin
elle se livrât à toute sa joie. Cette pauvre petite princesse s'est
presque trouvée mal: elle pleuroit, rioit; il est impossible d'être
plus intéressante qu'elle ne l'étoit. C'est elle qui a tenu l'enfant
au nom de madame la princesse de Piémont avec Monsieur; mais ce qui
m'a touchée au dernier point, c'est le contentement du Roi pendant le
baptême: il ne cessoit pas de regarder son fils et de lui sourire. Les
cris du peuple qui étoit en dehors de la chapelle au moment que
l'enfant y est entré, la joie répandue sur tous les visages, m'ont
attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher de pleurer. Jusqu'à ce que
toutes les cérémonies fussent faites, que nous eussions dîné, il étoit
cinq heures et demie, et l'heure de la poste passée. Pour réparer
cela, j'enverrai Lentz demain matin à Paris mettre ma lettre à la
grande poste; c'est un bon jour, de sorte qu'elle arrivera le plus tôt
possible. Ce qu'il y a de bien piquant, c'est que le baron de Breteuil
est parti ce matin; cela n'est-il pas guignonnant? Il n'étoit pas à
Saint-Denis que la Reine, je suis sûre, souffroit déjà. Il sera chez
toi ou bien près d'y arriver quand tu recevras la nouvelle. Je suis si
contente, que ma tête n'est pas assez froide pour te dire tout plein
de choses que j'avois projet de te mander; ce sera pour après-demain.
En attendant, je t'embrasse, et suis bien impatientée d'imaginer que
tu seras encore huit jours sans savoir le bonheur de la France.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 24 octobre 1781.

»La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira
après-demain à Notre-Dame de Paris avec tous les princes rendre grâces
à Dieu d'un aussi heureux dénoûment. Madame s'est conduite à
merveille: elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien
qu'elle ne l'éprouve pas, mais il est fort honnête et fort prudent à
elle d'avoir caché son jeu. Quant à madame de Balbi, je la crois
folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir une humeur
de chien, tout le monde le remarque; on ne manquera pas de le dire à
la Reine. Cela la fera détester plus que jamais, et je ne conçois pas
sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle madame Poitrine;
elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un lait excellent, à
ce que disent les médecins. C'est une franche paysanne, femme d'un
jardinier de Sceaux; elle a le ton d'un grenadier, jure avec une
grande facilité; tout cela n'y fait rien, c'est fort heureux même,
parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de rien, que par conséquent
son lait s'altérera difficilement. Les dentelles, le linge qu'on lui a
donnés ne l'ont pas surprise; elle a trouvé cela tout simple, et a
seulement demandé qu'on ne lui fît pas mettre de poudre, parce qu'elle
ne s'en étoit jamais servie, et vouloit mettre son bonnet de six cents
francs sur ses cheveux comme les autres cornettes. Son ton amuse tout
le monde, parce qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes.

».....Je t'ai assez parlé du Dauphin de la nation; il faut que je te
parle du nôtre. Je te dirai donc que _Bombon_ a deux dents depuis
hier, qui sont venues sans que nous nous en doutions; cela fait
six..., etc.....»

       *       *       *       *       *

                                    »À Versailles, ce 27 octobre 1781.

  ....................................................................

»Le Roi a été hier à Paris; les illuminations étoient superbes.
J'avois bien envie de les aller voir, mais Madame Élisabeth m'en a
empêchée.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 29 octobre 1781.

  ....................................................................

»J'ai vu ce matin notre petit Dauphin. Il se porte à merveille. Il
est beau comme un ange, et les folies du peuple sont toujours les
mêmes. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses;
je trouve cela touchant, et je ne connois pas en vérité de nation plus
aimable que la nôtre.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 5 novembre 1781.

  ....................................................................

»Comme Madame Élisabeth m'a marqué l'intérêt le plus vif à mes peines,
j'ai profité de l'occasion, et lui ai écrit avant-hier pour la prier
de parler à M. de Vergennes. Tu verras par la lettre que je
t'envoie[96] ce qu'elle a dit et ce qu'il a répondu. J'en suis fort
contente.....

[Note 96: Voir au tome II cette lettre, à la date du 5 novembre 1781.]

»J'irai dans quelques jours à Montreuil, pour ne pas laisser le petit
dans le mauvais air, et à la fin du mois nous irons à Chantilly, où
mademoiselle de Condé a eu la bonté de m'inviter à venir avec mon
enfant les derniers quinze jours de mon exil. Je jouerai quelques
petits rôles. Je l'ai accepté d'autant plus volontiers, que j'ai
imaginé que lorsque tu serois ici, tu ne serois pas fâché d'avoir une
occasion de renouveler connoissance avec M. le prince de Condé.

»Madame de Sorans et sa fille seront à Chantilly, ainsi que madame de
la Roche-Lambert.....»

                                    «À Versailles, ce 7 novembre 1781.

  ....................................................................

»Nous avons de grandes grâces à rendre à Dieu [qui a protégé notre
enfant], et à Goëtz qui l'a soigné avec un attachement que je
n'oublierai de ma vie. Mon fidèle Lentz m'a tenu avant-hier un propos
qui m'a touchée à un point que je ne te puis rendre. Il jouoit avec
_Bombon_, et je lui dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu! que je
suis heureuse que ce pauvre petit ait échappé à un aussi grand
danger! Si j'avois eu le malheur de le perdre, je crois qu'il
m'auroit fallu enterrer avec lui.» Il me répondit du fond du coeur:
«Ah! madame, il auroit fallu tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai
été si attendrie que dans ce moment-là. Si j'avois osé, je l'aurois
embrassé de bon coeur. Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout
quand ils sont sûrs, honnêtes comme mon pauvre Lentz! Vraiment je
l'aime de tout mon coeur, et je préfère cent fois mieux sa tournure
franche et un peu gauche à celle de ces laquais élégants qui sont tous
de mauvais sujets. Madame de Travanet a été dans le désespoir de ne
pouvoir venir garder _Bombon_; mais son mari s'y est opposé
absolument. Madame Élisabeth a eu la bonté de lui écrire dès que la
petite vérole de _Bombon_ s'est déclarée, pour l'engager à venir
auprès de moi; elle lui a répondu les raisons qui l'en empêchoient.
Madame Élisabeth, piquée du refus de son mari, lui a répondu des
choses un peu sèches pour lui. La pauvre petite Travanet a été si
agitée de l'inquiétude de l'état de _Bombon_, de la crainte d'avoir
déplu à Madame Élisabeth, de l'impatience, de la fermeté de son mari à
l'empêcher de me venir voir, qu'elle a été malade. J'ai été désolée de
tout cela. J'ai ignoré absolument la démarche de Madame Élisabeth,
car, sans cela, je l'aurois empêchée, sachant la frayeur de M. de
Travanet que sa femme puisse gagner encore la petite vérole. Si
j'étois d'elle, je me ferois inoculer par Goëtz, afin d'en avoir le
coeur net.....

»J'ai reçu hier une lettre de ta belle-soeur, extrêmement tendre et
honnête sur la maladie de _Bombon_. En général, tout le monde a pris
de l'intérêt à mes inquiétudes. Le Roi en a demandé des nouvelles à
maman, ainsi que la Reine, et cette dernière, le jour qu'il étoit fort
mal, a envoyé chez Madame Élisabeth pour savoir comment il alloit.
Madame de Guéménée, madame de Sérent, ont envoyé tous les jours chez
moi.....»

       *       *       *       *       *

                                   «À Versailles, ce 10 novembre 1781.

  ....................................................................

»Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort quand tu
recevras ma lettre? Il a la goutte dans la poitrine. On lui a mis des
vésicatoires qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant ce matin un
moment de mieux.....; mais, malgré cela, les médecins ne croient pas
que cela aille loin. J'en suis fâchée, il nous a toujours voulu du
bien, et nous en a fait quand il a pu. Si la révolution que causera sa
mort ne porte pas dans quelque temps d'ici le baron de Breteuil au
ministère, nous ne devons plus espérer qu'il y arrive jamais. Il est
guignonnant qu'il ne soit pas ici à présent, car les absents ont
presque toujours tort. On dit, mais je n'en sais rien, que M. de
Nivernois succédera à M. de Maurepas.

»J'ai vu ce matin ce pauvre M. d'Hautpoul, qui m'a chargée de te
remercier de tes bontés pour son fils, de t'en demander la
continuation. Il n'a fait que pleurer tout le temps qu'il étoit chez
moi; cela m'a fait une peine horrible. Il est cependant aussi content
que la perte qu'il vient de faire peut lui permettre, parce que Madame
Élisabeth se charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit
chevalier à l'École militaire.....»

       *       *       *       *       *

                                   «À Versailles, ce 19 novembre 1781.

»Il y a de grandes nouvelles. Premièrement, M. de Maurepas a reçu les
sacrements ce matin; il est à toute extrémité, et n'a plus que
quelques heures à vivre. Il paroît à peu près certain que M. de
Nivernois le remplacera. Ensuite, M. de Lauzun vient d'arriver, et il
a appris la nouvelle que nous avions eu un grand combat dans lequel
nous avions pris dix-huit cents matelots, tué beaucoup d'Anglois, et
qu'en tout ils avoient perdu six mille hommes, et que nous n'avons pas
eu un seul homme de mort; cela me paroît si beau que j'ai peine à le
croire. C'est cependant Madame Élisabeth qui vient de me le faire dire
dans l'instant.....»

       *       *       *       *       *

                                   «À Versailles, ce 21 novembre 1781.

»J'ai reçu ce matin ta lettre du 13, je l'attendois avec une
impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en la
lisant. Que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est
touchante! Que _Bombon_ ne peut-il déjà jouir du bonheur d'avoir un
père tel que toi! Que tu es aimable! Oui, tu peux t'en fier à toute ma
vérité, ton fils se porte à merveille, ainsi que moi. À chaque instant
je jouis davantage du bonheur d'être ta femme. Ta lettre m'a causé
tant de plaisir que je l'ai fait lire tout de suite à M. de Soucy, à
madame de Brassens, qui étoient chez moi; je l'ai envoyée à Madame
Élisabeth, qui l'a trouvée (comme tu le verras dans son petit billet)
charmante. Tu étois bien digne que le ciel fît en ta faveur presque un
miracle en te conservant ton fils. Je prie Dieu de tout mon coeur
qu'il mette le comble à ses bontés en donnant à cet enfant toutes les
vertus et surtout un coeur semblable au tien..... J'ai été à confesse
cette après-dînée, et ferai demain mes dévotions; ce sera de tout
coeur que je rendrai des actions de grâces à Dieu de tous les biens
qu'il m'a faits.....

»On m'avoit promis la relation de la prise d'York; mais comme elle
n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse et de Rochambeau, avant de
l'assiéger, ont dissipé la flotte qui devoit défendre le port, et ont
fait couler à fond un vaisseau de guerre; que M. de Rochambeau a
attaqué York par terre et M. de Grasse par mer, et que Cornwallis, qui
étoit à York, s'est rendu prisonnier avec six mille Anglois. Ce qu'il
y a de bien extraordinaire, c'est qu'on dit qu'ils avoient encore des
vivres pour trois semaines. Ils se sont rendus le 18 d'octobre. M. de
Lauzun est parti le 24, et il est arrivé, comme tu sais, avant-hier;
c'est assurément bien aller. MM. de la Fayette, de Noailles, des
Deux-Ponts, viennent passer l'hiver ici, et retourneront là-bas le
printemps prochain..... Madame Élisabeth m'envoie à l'instant le
journal des opérations du corps françois; il te coûtera un peu cher de
port, mais comme personne n'a encore ces détails que la famille
royale, cela t'intéressera.....»

       *       *       *       *       *

Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans
cette lettre:

«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre de ton
mari; il est impossible d'être plus tendre et plus aimable: tu l'es
bien aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il dit est bien vrai, et
après une connoissance si parfaite de toi, je lui saurois bien mauvais
gré de ne pas t'aimer; mais là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer.
Tu dois être revenue de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon
bras va bien, je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse; à
demain. Je me recommande à tes bonnes prières.»

       *       *       *       *       *

                                    «À Chantilly, ce 27 novembre 1781.

»Je suis arrivée ici avec mon petit _Bombon_ avant-hier à cinq heures.
Le petit a été charmant pendant tout le voyage; il n'a fait que rire
et jouer, surtout lorsque nous avons pris la poste; tu ne peux
t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups de fouet
des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque toute la
journée. Il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit froid, et
il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit.

»Tu es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue. À merveille.
J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle, et lui ai
fait dire que j'étois là; elle y est venue tout de suite, et m'a
comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après, M. le prince de
Condé y est arrivé, en me disant qu'il avoit imaginé que j'aimerois
mieux faire connoissance avec lui chez sa fille que dans le salon, m'a
fait beaucoup de remercîments de ma complaisance, enfin beaucoup de
choses honnêtes. Depuis que je suis ici, tout le monde m'a comblée
d'attentions, et je serois la plus grande dame de la France que je ne
serois pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, M. le prince de
Condé m'a dit que tu avois joué la comédie avec lui, mais que tu avois
bien peur; je lui ai répondu que tu avois acquis beaucoup de talent
depuis ce temps-là, que tu jouois très-bien actuellement, que tu avois
construit chez toi un petit théâtre fort joli. Il m'a fait des
questions sur ta maison, sur la manière dont tu étois là-bas. Je lui
ai dit d'un air modeste qu'il étoit difficile de répandre plus
d'agréments dans la société que tu ne faisois, et je n'ai pu me
refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a demandé
quand tu reviendrois, et il m'a paru qu'il seroit bien aise de te
revoir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse Magie_,
dans laquelle je fais Madame de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on a
trouvé ma voix jolie. Je sais parfaitement mes airs, de sorte que
j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de
plaire aux femmes qui sont chez elle. Madame de Monaco n'est pas ici,
ni madame de Courtebonne non plus; cette dernière est mise de côté
tout à fait, mais madame de Monaco est plus que jamais en grande
faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris une heure après mon
arrivée, pour la seconde fois depuis huit jours, afin de déterminer
madame de Monaco à revenir ici. Cette dernière fait la cruelle à cause
du petit séjour de madame de Courtebonne ici; elle a imposé, pour
première condition de son raccommodement, le renvoi de madame de
Courtebonne, qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée. Je
sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise
parente de madame de Monaco. Il se marie lundi, et madame de Monaco
doit venir ici après le mariage, si M. le prince de Condé est bien
sage. C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point
par une femme.

»Mon départ de Versailles a été réellement une chose touchante. Madame
Élisabeth ne pouvoit pas me quitter; moi, je pleurois de tout mon
coeur. De là, j'ai été faire mes adieux à ma tante; elle, ses enfants,
ma soeur, étoient au désespoir de me quitter. Maman, qui étoit à
Paris, a eu la charmante attention de venir avec mon frère et sa femme
à Saint-Denis, où nous avons passé une heure ensemble. Il semble que
les affreuses inquiétudes que m'avoit données la petite vérole de
_Bombon_ aient réveillé pour moi le sentiment de toutes les personnes
qui doivent m'aimer un peu. Cela me fait plaisir, je l'avoue, et j'ose
dire que je suis en quelque manière digne de l'amitié qu'on a pour moi
par le prix infini que j'y attache.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Chantilly, le 29 novembre 1781.

»J'ai reçu ta lettre du 14, et ce soir celle du 16. Je ne me suis pas
mise à table, et, sous le prétexte de la fatigue, je suis rentrée de
bonne heure pour avoir le plaisir de t'écrire bien à mon aise. Je te
dirai d'abord que _Bombon_ est d'une joie, d'un bonheur d'être ici,
que tu ne peux imaginer, parce qu'il est toute la journée dehors. Nous
n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
très-froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez; mais les
répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps de
rien faire. On répète le matin _l'Amant jaloux_, qu'on jouera le
dimanche en huit, et le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
prochain. J'ai eu les plus grands succès dans mon rôle de _Madame de
Saint-Clair_; on a trouvé que je le jouois très-bien et que j'étois
très-bonne musicienne. M. le prince de Condé disoit ce soir: «C'est
une bien bonne acquisition que nous avons faite là.» Mademoiselle me
comble d'amitiés, et, excepté par toi, je n'ai jamais été gâtée comme
je le suis depuis que je suis ici.....

»Madame Élisabeth m'a déjà écrit depuis que je suis ici. Cette
charmante princesse me donne tous les jours plus de marques de bonté
et d'amitié; aussi l'aimé-je de tout mon coeur: je ne sais ce que je
ne donnerois pas s'il s'agissoit de son bonheur.....»

       *       *       *       *       *

                                     «À Chantilly, ce 3 décembre 1781.

»C'est hier que j'ai débuté. Le spectacle a été charmant; tout le
monde a bien joué; je me suis fort bien acquittée de mon rôle de
_Madame de Saint-Clair_ dans _la Fausse Magie_. Je n'ai pas trop eu
peur, et j'ai été fort applaudie. On a joué avant _la Métromanie_ dans
la plus grande perfection. M. le prince de Condé faisoit _Francaleu_,
et le comte François de Jaucourt _le Métromane_. Tout le monde a
prétendu qu'il l'avoit mieux joué que Molé. En un mot, cela a été à
merveille, et j'aurois donné tout au monde pour que tu fusses avec
nous; cela t'auroit certainement amusé.....»

       *       *       *       *       *

                                     «À Chantilly, ce 7 décembre 1781.

  ....................................................................

»Madame de la Roche-Lambert est arrivée hier. On donne dimanche
_l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_. Je joue le
principal rôle dans la première pièce; il est d'une difficulté
horrible; je ne le jouerai pas bien: cependant cela ne sera pas
ridicule. Madame de la Roche-Lambert fait _Éléonore_ dans _l'Amant
jaloux_, Mademoiselle, _Jacinthe_, et moi, _Isabelle_; M. le prince
de Condé, _Lopez_, M. d'Auteuil, _Don Alonze_, et le comte Louis
d'Hautefeuille, _Florival_. Le trio des trois femmes va à merveille et
fait un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort
bien mon rôle, et si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre au
moins de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié la
plus grande. Je l'aime à la folie; elle a dans les manières beaucoup
d'analogie avec Madame Élisabeth. Madame de Monaco est arrivée
avant-hier au soir; cela m'a bien divertie, je mourois d'envie de la
voir. Elle a l'air pédant au souverain degré, prêche morale toute la
journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle.
À peine ose-t-il parler à une femme, parce qu'elle est d'une jalousie
excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit ce
moment pour jaser avec sa fille et avec moi. Il rit des folies que
nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais à peine
rentrée dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est
une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer
auprès de madame de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle,
parce que je ne saurois trop marquer que ce n'est que pour elle que je
suis venue ici; de plus, que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas
souffrir madame de Monaco; celle-ci le lui rend bien. Tout cela
m'amuse; je l'avoue, cela ne produit pas le même effet sur tout le
monde.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Chantilly, ce 10 décembre 1781.

»J'ai eu hier de véritables succès: j'avois dans la nouvelle pièce un
rôle de la plus grande difficulté, et je l'ai fort bien rendu. J'ai
ensuite joué _Isabelle_: le _trio_ des trois femmes a fait le plus
grand effet. Madame de la Roche-Lambert, qui faisoit _Éléonore_, a
chanté et joué comme un ange; mademoiselle de Condé a assez bien fait
_Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'alloit ni à sa voix ni à sa
figure: le spectacle, en tout, a été charmant. M. d'Auteuil, que tu
connois, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière des perfections; M.
le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas beaucoup de voix, a
rendu à merveille le rôle de _Lopez_; il y a mis toute la gaieté et
toute la finesse que le rôle exige.

»On joue dimanche prochain _le Prince lutin_, pièce nouvelle de M. de
Saint-Alphonse; la musique est de M. de Laborde, son beau-frère. Elle
est dans le goût ancien et très-difficile à apprendre. Je partirai le
lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me fait
pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame
Élisabeth de revenir le 17, et ne veux pas manquer à ma parole. Je n'y
aurai pas un grand mérite, car quoique je m'amuse fort ici et que j'y
sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable satisfaction à
revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce moment avec
impatience. _Bombon_ se porte toujours à merveille.....

»Adieu; imagine que dès ce matin nous recommençons les répétitions: je
suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier, et nullement en
train ce matin de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
Laborde me déplaît.....»

       *       *       *       *       *

                                     «Versailles, ce 12 décembre 1781.

».....Tu sauras donc une chose intéressante: c'est que M. de Maurepas
est entièrement hors d'affaire. Il a déjà travaillé avec les
ministres, et le voilà heureusement encore retiré des portes du
tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à M. de Nivernois;
mais cela me paroît dénué de bon sens, car M. de Maurepas n'ayant pas
de département ni le titre de premier ministre, il ne peut avoir de
survivancier. Madame, fille du Roi, n'aura pas non plus la petite
vérole, mais on l'a bien craint. Elle a eu trois fièvres. On avoit
déjà préparé un autre appartement pour M. le Dauphin, qui devoit être
sous la garde des trois anciennes sous-gouvernantes, et madame de
Guéménée restoit à garder avec ma soeur et madame de Villefort. La
Reine et Madame Élisabeth devoient s'enfermer avec la petite princesse
pour la soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la
bonne santé de Madame, qui se porte ce matin à merveille.»

       *       *       *       *       *

                                    «À Chantilly, ce 15 décembre 1781.

  ....................................................................

»M. le prince de Condé nous a menées en calèche hier, madame de Sorans
et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne connoît rien
quand on n'a pas vu un si beau lieu! Nous avons passé au milieu des
écuries: mon Dieu, la belle chose! Il n'y a que l'intérieur du hameau
et de l'Isle d'Amour qu'il n'a pas voulu que nous vissions; il veut ne
nous les faire connoître que ce printemps. On n'est pas plus aimable,
plus honnête pour les femmes que ce prince; il fait les honneurs de
chez lui comme s'il étoit un particulier. Il est surtout charmant
quand la grande princesse n'est pas ici. Elle est à Paris depuis trois
jours, à cause de madame de Ginestous, qui est tombée malade le
lendemain de son mariage; mais elle va bien. Mademoiselle est ce qui
m'attache le plus ici; elle est réellement charmante. Je pars
après-demain matin. J'ai reçu pendant mon séjour ici des lettres
charmantes de Madame Élisabeth; elle a la bonté de m'attendre avec
impatience, j'en ai une bien grande de l'aller rejoindre, ainsi que
toute ma famille....»

       *       *       *       *       *

                                   «À Versailles, ce 18 décembre 1781.

»Je suis arrivée hier au soir, me portant à merveille, ainsi que
_Bombon_, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques regrets à
Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène, tout y est
charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avoient attachée à elle: elle
m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je lui avois
inspiré de la confiance: elle ne me cachoit pas les petits dégoûts que
lui donnoit madame de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvoit faire sur
toutes les personnes qui l'entouroient; enfin tout cela a fait que
j'ai été très-touchée de me séparer d'elle.

»Le plaisir extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a
fait oublier ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly;
mais croirois-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple, a
pensé me faire des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant
comme la gale, en a fait des gorges-chaudes, a prétendu que j'allois
être la complaisante de madame de Monaco, mille bêtises à peu près
pareilles; madame de Guéménée, par bonté et par une confiance aveugle
en ce fat, a dit à maman presque des injures sur mon voyage là-bas.
Maman lui a répondu qu'il falloit être bien méchant pour trouver
d'autres raisons à mon séjour à Chantilly que celle de l'amitié que
Mademoiselle avoit depuis longtemps pour moi; qu'ayant appris que mon
fils avoit eu la petite vérole, elle m'avoit proposé d'aller lui faire
prendre l'air à Chantilly; qu'il étoit impossible que je me refusasse
à cette marque de bonté, et qu'il n'y avoit assurément rien que de
fort honnête dans toute ma conduite. Madame de Guéménée lui a répondu
qu'effectivement, à la manière dont elle présentoit la chose, elle
paroissoit toute simple, qu'elle la trouvoit telle et le diroit bien à
toutes les personnes qui lui en parleroient; mais comme maman sait
qu'elle ment et qu'elle leur diroit peut-être des choses qui ne
seroient pas, elle n'étoit pas tranquille, et en conséquence a fait
chercher le comte d'Esterhazy, à qui elle a dit ses inquiétudes. Il
lui a dit qu'elle pouvoit être sûre qu'il arrangeroit cela près de la
Reine, au cas qu'elle ne le trouveroit pas bon. Il faut
qu'effectivement il lui en ait parlé, car il y a trois jours que M.
le comte d'Artois, avec un air goguenard, a demandé à Madame Élisabeth
ce que j'avois été faire à Chantilly; la Reine a pris la parole et a
dit que Mademoiselle, me connoissant, m'avoit engagée à y venir, et
qu'elle trouvoit cela fort simple. Il est heureux que cela ait tourné
comme cela et que le comte d'Esterhazy ait été ici, car, d'un voyage
qui étoit assurément fort honnête, on se seroit servi pour dire
beaucoup de mal de moi. Juge quel malheur si la Reine l'avoit cru? En
tout, cette fameuse société est composée de personnes bien méchantes
et montée sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se
croient faits pour juger tout le reste de la terre..... Ils ont si
peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur, qu'ils ne font
guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant
voir tout cela et ne rien dire, c'est impatientant! La belle-fille de
M. de Vergennes a eu des convulsions; elle est grosse de six mois et
on est fort inquiet de son état. Je compte faire une visite à madame
de Vergennes: je ne sais si elle me recevra. J'espère au moins voir
Monsieur, car je veux le remercier de ce qu'il a dit à Madame
Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit et même il paroît décidé que
c'est l'archevêque de Toulouse qui sera archevêque de Paris. Il n'a
pas tout à fait la dévotion du défunt, mais cela vaut bien mieux.
C'est un esprit fort, protégé de la société: ainsi cela ira bien.....»

       *       *       *       *       *

                                      «À Versailles, 19 décembre 1781.

  ....................................................................

»Il faut que tu saches mes folies: imagine-toi que dimanche, nous
avons, comme tu sais, joué la comédie; j'ai eu assez de succès. Après
le spectacle, on a soupé; vers minuit, on a commencé à danser; nous
avons dansé jusqu'à sept heures du matin, et nous n'avons fini que
parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude. Mademoiselle,
après m'avoir fait des adieux très-tendres, a été se coucher; moi,
j'ai été me déshabiller, ai fait une petite toilette, arrangé mes
affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf heures et
demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis arrivée à cinq
heures du soir à Versailles, _Bombon_ m'ayant amusée comme une reine
pendant la route par ses petites manières. J'ai trouvé en arrivant un
valet de pied de Madame Élisabeth qui m'a priée, de sa part, de venir
tout de suite. J'y ai couru, comme tu t'imagines bien. Notre entrevue
a été très-tendre: j'étois dans le ravissement de revoir cette petite
princesse; nous avons eu bien des choses à nous dire; on m'a fait bien
des questions. De là, j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme
Madame Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper
chez maman; mais sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvois
m'a fait tomber dans une ivresse incroyable: je tombois de sommeil et
je parlois toujours malgré cela, je disois des choses dépourvues de
bon sens.... J'ai pris le parti le plus sage, qui étoit celui de
m'aller coucher.....»

       *       *       *       *       *

                                   «À Versailles, ce 22 décembre 1781.

»J'ai eu un grand plaisir depuis que je t'ai écrit, bien moins causé
par la chose en elle-même que par les grâces qui l'ont accompagnée.
Imagine-toi que, pour les fêtes qui vont se donner, Madame Élisabeth
m'a fait faire un habit superbe. Il est arrivé avant-hier: il y avoit
déjà plusieurs jours qu'elle m'avoit dit que bientôt je saurois un
secret qui l'occupoit beaucoup. Effectivement, jeudi, elle m'a remis
un gros paquet qu'elle m'a dit arrivé de Chantilly. Je l'ai ouvert,
j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce qui me
confirmoit dans l'idée que ce secret étoit une plaisanterie; enfin,
après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé une petite
lettre; sur le dessus étoit écrit de la main de Madame Élisabeth: «_À
ma tendre amie_»; et dedans il y avoit: «_Reçois avec bonté, mon cher
petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié._» Au même instant
le grand habit a paru; je suis restée confondue, la joie la plus vive
a succédé au premier moment d'étonnement; je me suis mise à pleurer,
me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth; elle étoit dans
l'enchantement de ma joie, de mon bonheur: la seule chose qui l'ait
altéré, ce bonheur, lorsque j'ai examiné mon habit, c'est de le
trouver trop beau: il est brodé en or et en argent, de toutes les
couleurs; enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs,
ainsi tu peux en juger. Quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le payeroit
quand elle voudroit, cela la gênera cependant un jour, et cette idée
m'afflige. J'aimerois cent fois mieux que l'habit fût de cinquante
louis. Enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie; la
petite lettre m'a charmée: j'ai trouvé cette tournure-là pleine
d'amabilité; mais ce n'est pas tout, elle m'a dit de lui donner ma
garniture de martre et qu'elle se chargeoit de la faire arranger pour
le jour du bal que donnent les gardes du corps, parce qu'il faut être
en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, il n'y a pas
eu moyen, et réellement je me trouve en ce moment-ci accablée de ses
bienfaits. D'un côté, j'en jouis, et de l'autre, je les trouve trop
considérables; mais elle y met tant de grâce et tant de bonté qu'elle
me force presque à croire que ces dons ne l'embarrasseront pas. Madame
de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés de Madame
Élisabeth; elle étoit dans le secret. Il est impossible de donner plus
de marques d'amitié qu'elle m'en donne. Sa tête va fort bien à
présent, et je l'aime réellement de tout mon coeur. Madame Élisabeth
est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu n'apprendras ce
fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas mandé tout de
suite, parce que, d'après les informations que j'ai prises à la poste
sur les jours où je devois t'écrire, tu n'en aurois pas eu la nouvelle
plus tôt.....»

       *       *       *       *       *

La naissance du Dauphin semblait avoir comblé les voeux du pays: les
campagnes comme les villes en exprimaient leur joie. «Le peuple, les
grands, écrivait madame Campan, tout parut à cet égard ne faire qu'une
même famille..... Les fêtes furent aussi brillantes qu'ingénieuses:
les arts et métiers de Paris dépensèrent des sommes considérables pour
se rendre à Versailles en corps avec leurs différents attributs; des
vêtements frais et élégants formaient le plus agréable coup d'oeil;
presque tous avoient de la musique à la tête de leurs troupes. Arrivés
dans la cour royale, ils se la distribuèrent avec intelligence et
donnèrent le spectacle du tableau mouvant le plus curieux. Des
ramoneurs, aussi bien vêtus que ceux qui paroissent sur le théâtre,
portoient une cheminée très-décorée, au haut de laquelle étoit juché
un des plus petits de leurs compagnons; les porteurs de chaises en
avoient une très-dorée, dans laquelle on voyoit une belle nourrice et
un petit Dauphin; les bouchers paroissoient avec leur boeuf gras; les
pâtissiers, les maçons, les serruriers, tous les métiers étoient en
mouvement: les serruriers frappoient sur une enclume; les cordonniers
achevoient une petite paire de bottes pour le Dauphin; les tailleurs
un petit uniforme de son régiment, etc. Le Roi resta longtemps sur son
balcon pour jouir de ce spectacle, qui intéressa toute la cour.
L'enthousiasme fut si général, que, la police ayant mal surveillé
l'ensemble de cette réunion, les fossoyeurs eurent l'impudence
d'envoyer aussi leur députation et les signes représentatifs de leur
sinistre profession. Ils furent rencontrés par la princesse Sophie,
tante du Roi, qui en fut saisie d'effroi et vint demander au Roi que
ces insolents fussent à l'instant chassés de la marche des corps et
métiers qui défiloient sur la terrasse.»

Hélas, non! ce n'étaient point des insolents. C'étaient de pauvres
gens qui, oublieux des pensées de deuil qu'éveillait la nature de
leurs fonctions, avaient naïvement voulu prendre part à l'allégresse
publique. Mais il est impossible de ne pas remarquer ce qu'il y avait
de tragique dans cette apparition des fossoyeurs au milieu de ces
joies. Le sinistre avenir semblait projeter son ombre fatale sur les
réjouissances mêmes du présent. Ajoutons que dans toutes les fêtes
auxquelles donnait lieu un événement favorable dans la vie de
Marie-Antoinette, un symptôme de malheur apparaissait toujours comme
un funèbre avertissement.

«Les dames de la Halle, continue madame Campan, vinrent complimenter
la Reine et furent reçues avec le cérémonial que l'on accordoit à
cette classe de marchandes; elles se présentèrent au nombre de
cinquante, vêtues de robes de soie noire, ce qui jadis étoit la grande
parure des femmes de leur état; presque toutes avoient des diamants.
La princesse de Chimay fut à la porte de la chambre de la Reine
recevoir trois de ces femmes qui furent introduites jusqu'auprès du
lit; l'une d'elles harangua Sa Majesté: son discours avoit été fait
par M. de la Harpe et étoit écrit dans un éventail, sur lequel elle
jeta plusieurs fois les yeux, mais sans aucun embarras; elle étoit
jolie et avoit un très-bel organe. Elle dit entre autres choses à la
Reine: «Il y a longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire;
nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la
permission de vous l'exprimer.»

»Elle dit au Roi: «Sire, le ciel devoit un fils à un Roi qui regarde
son peuple comme sa famille; nos prières et nos voeux le demandoient
depuis longtemps. Ils sont enfin exaucés. Nous voilà sûres que nos
enfants seront aussi heureux que nous, car cet enfant doit vous
ressembler. Vous lui apprendrez, Sire, à être bon et juste comme
vous. Nous nous chargeons d'apprendre aux nôtres comment il faut aimer
et respecter son Roi.»

»Enfin elles dirent au Dauphin: «Vous ne pouvez entendre encore les
voeux que nous faisons autour de votre berceau: on vous les expliquera
quelque jour; ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de
qui vous tenez la vie.»

Les poissardes chantèrent plusieurs couplets: le Roi et la Reine
remarquèrent celui-ci:

  Ne craignez pas, cher papa,
  D'voir augmenter vot'famille,
  Le bon Dieu z'y pourvoira:
  Fait's-en tant qu'Versaille en fourmille;
  Y eût-il cent Bourbons cheu nous,
  Y a du pain, du laurier pour tous.

Leurs Majestés furent touchées de ces discours et de ces chansons.

La Reine y répondit avec affabilité. Louis XVI voulut qu'un grand
repas fût donné à toutes ces femmes; selon l'usage suivi en pareille
circonstance, un maître d'hôtel de Sa Majesté, le chapeau sur la tête,
faisait seul les honneurs de cette table. Les portes restèrent
ouvertes, et une multitude de gens eurent la curiosité d'aller voir ce
spectacle.

Doublement heureux de la joie qu'avait éveillée au sein de la nation
la naissance de leur fils[97], le Roi et la Reine résolurent d'aller
en l'église de Notre-Dame de Paris remercier Dieu de la grâce qu'ils
avaient reçue de lui. La ville de Paris leur avait offert une fête à
cette occasion. De leur côté, les gardes du corps avaient obtenu du
Roi la permission de donner à la Reine un bal paré dans la grande
salle de l'Opéra de Versailles. Une grave maladie de madame la
comtesse d'Artois vint suspendre les préparatifs de ces réjouissances.
Madame de Bombelles écrivait à son mari:

                                   «À Versailles, le 27 décembre 1781.

»Adieu toutes les fêtes, madame la comtesse d'Artois est au plus mal
d'une fièvre qui d'abord avoit si peu inquiété que je ne t'en avois
pas parlé, mais qui est devenue des plus graves, puisque les médecins
disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi que le sang ne soit
gangrené: elle a des cloches, qu'on appelle des phlyctènes, qui
l'annoncent. Elle a été administrée hier à minuit. Cette pauvre petite
princesse, dans les moments où elle a sa tête, dit qu'elle sent bien
qu'elle va mourir; tout le monde en est persuadé et très-affligé,
parce que c'étoit la bonté même; tout ce qui l'entoure se désespère:
M. le comte d'Artois ne la quitte pas; Madame, apprenant hier après
dîner que sa soeur alloit plus mal, et craignant qu'on ne l'empêchât
de la voir davantage, s'est mise à courir de toutes ses forces pour
aller chez elle; elle est tombée en montant l'escalier, s'est
évanouie, et il lui a pris des convulsions affreuses qui ont duré deux
grandes heures (il n'est pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une
fausse couche). Pendant ce temps-là, madame la comtesse d'Artois ne
voyant pas venir Madame, s'est mise à faire des cris, des hurlements
affreux, disant qu'elle avoit quelque chose à lui dire, qu'elle
vouloit la voir absolument. On a été chercher Monsieur, qui est arrivé
chez elle et a été obligé de lui dire que Madame avoit fait une
chute, qu'elle alloit être saignée et qu'elle ne pouvoit pas sortir de
son lit. Madame Élisabeth est si affligée de l'état de madame la
comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu la quitter hier de la journée;
elle a été avec la Reine chez Madame pendant son évanouissement et ses
convulsions. La Reine s'est conduite parfaitement: elle lui a donné
tous les soins, toutes les marques d'amitié qu'elle lui devoit; si
cette catastrophe pouvoit les raccommoder ensemble, ce seroit au moins
un dédommagement. J'espère encore que madame la comtesse d'Artois n'en
mourra pas. Elle est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain, que
les médecins doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de
là. Il est certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais
signe, c'est qu'elle tire ses draps avec ses mains; elle a toujours
l'air de chercher quelque chose: tous les gens qui sont à la mort ont
la même manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il falloit que
cette pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle; mais
aussi n'est-ce qu'en bien. Le regret est général, et si elle pouvoit
revenir, l'alarme qu'elle auroit donnée feroit qu'on l'aimeroit
beaucoup.....»

[Note 97: Les provinces fêtaient, chacune à sa manière, le grand
événement qui avait donné au trône un héritier direct.

Le 1er janvier 1782, le prince de Condé, gouverneur et lieutenant
général en Bourgogne, accompagné de M. Amelot, secrétaire d'État ayant
ce département, présentèrent au Roi et à la Reine, au nom des états de
cette province, une délibération de ses élus généraux sur les fêtes
qu'ils avaient ordonnées à cette occasion, ainsi qu'une médaille d'or,
portant, d'un côté, les bustes du Roi et de la Reine et les noms de
Leurs Majestés; de l'autre, les armes de Bourgogne, avec ces mots
distribués en lignes circulaires et concentriques: _Mariages de douze
filles dotées par les états de Bourgogne, à la naissance de
Monseigneur le Dauphin, 1781._]

                                   «À Versailles, ce 29 décembre 1781.

»Madame la comtesse d'Artois est, Dieu merci, hors de tout danger.....
Madame Élisabeth a tant de bontés pour moi, me traite avec tant
d'amitié, que la vie que je mène près d'elle est infiniment douce et
agréable; et il n'est personne qui n'éprouve par quelque endroit de
petits désagréments. Je t'avouerai encore que ce qui me fait de la
peine est qu'il me paroît que la Reine me traite moins bien depuis que
j'ai été à Chantilly: elle qui, pendant la maladie de _Bombon_, avoit
paru y prendre le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un
mot..... Madame Élisabeth me dit que je radote; cela me rassure un
peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est fort possible
que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, connoissant
l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde. Je ne lui en parle plus,
dans la crainte de l'ennuyer, mais je n'en pense pas moins, et cela
m'attriste; enfin, nous verrons comment tout cela tournera. À la garde
de Dieu! Je ferai tout ce que je croirai devoir faire et puis je me
tiendrai tranquille; car, dans le fait, quand votre conduite est
parfaitement honnête, les propos ne peuvent jamais être bien
longs.....»

La convalescence de madame la comtesse d'Artois, dont la maladie avait
interrompu toutes les joies, rendit l'essor au plaisir, et la ville de
Paris donna à la Reine la fête annoncée depuis longtemps. La date est
faite pour éveiller dans l'âme tout un monde de pensées: cette fête
eut lieu le _lundi 21 janvier_. En voici la relation officielle, que
la _Gazette_ s'empressa de publier dans un supplément:


SUPPLÉMENT À LA _GAZETTE_ DU MARDI 29 JANVIER 1782.

     _Relation de la fête que la ville de Paris a donnée à Leurs
     Majestés le Roi et la Reine, les 21 et 23 de ce mois, à
     l'occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin._

«Le 21 janvier 1782, la Reine, partie de la Muette à neuf heures et
demie, a pris ses voitures de cérémonie au rond du cours: Sa Majesté,
ayant cent gardes du corps du Roi, étoit accompagnée dans sa voiture
de Madame Élisabeth de France, de Madame Adélaïde de France, de la
princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, de la princesse de
Lamballe et de la princesse de Chimay.

»La Reine, depuis l'endroit où elle a pris ses voitures de cérémonie,
a été au pas d'abord à Notre-Dame, et ensuite à Sainte-Geneviève, pour
y rendre grâces à Dieu de la naissance heureuse de Monseigneur le
Dauphin. À une heure un quart, Sa Majesté, que les acclamations
publiques avoient suivie partout, est arrivée à l'hôtel de ville, où
elle a été reçue au bas de l'escalier suivant l'usage. En entrant dans
la grande salle de l'hôtel de ville, la Reine y a trouvé les princes,
seigneurs et dames invités, qui l'avoient précédée pour la recevoir et
pour y attendre l'arrivée du Roi: tout ce noble cortége étoit vêtu
avec la magnificence digne d'une fête aussi éclatante.

»Le Roi, parti du château de la Muette à midi trois quarts, a pris ses
carrosses de cérémonie au même endroit où la Reine avoit pris les
siens; Sa Majesté étoit escortée de cent cinquante de ses gardes, des
chevau-légers, des gendarmes de sa garde ordinaire, et du vol du
cabinet; tous ces corps marchant à leur rang ordinaire et fixé pour
les cérémonies: le Roi étoit accompagné dans sa voiture de Monsieur,
de monseigneur comte d'Artois, du prince de Lambesc, grand écuyer de
France; du duc de Coigny, premier écuyer, et du duc d'Ayen, capitaine
des gardes. La foule étoit si grande sur toute la route du Roi qu'elle
offroit le plus brillant coup d'oeil. Sa Majesté trouva la même
affluence sur toute sa route jusqu'à l'hôtel de ville, où elle arriva
et où elle fut reçue, selon l'usage, au bas de l'escalier de cet
hôtel.

»Avant de se mettre à table pour dîner, Leurs Majestés eurent la bonté
de se montrer plusieurs fois sur le balcon, d'où elles devoient voir
le feu d'artifice; et cette faveur du Roi et de la Reine fut sentie et
exprimée de la manière la plus vive par les cris de joie du peuple
immense qui étoit rassemblé dans la place.

»À deux heures trois quarts, Leurs Majestés se mirent à table, et le
repas somptueux qui leur fut servi dura deux heures moins un quart. Le
Roi et la Reine étoient placés au haut de la table; Monsieur étoit à
la droite de Sa Majesté, et monseigneur comte d'Artois à la gauche de
la Reine; Madame Élisabeth se trouvoit immédiatement après Monsieur,
Madame Adélaïde de France après monseigneur comte d'Artois, la jeune
princesse de Bourbon-Condé après Madame Élisabeth, la princesse de
Lamballe après Madame Adélaïde, et toutes les autres dames, au nombre
de soixante-dix, comme elles se sont trouvées, la table étant composée
de soixante-dix-huit couverts.

»Le Roi a été servi par le sieur de Caumartin, prévôt des marchands,
qui lui a présenté la serviette avant de se mettre à table, et la
Reine par la dame de la Porte, nièce du sieur de Caumartin, qui lui a
présenté la serviette; les princes et princesses de France par les
échevins, le procureur du Roi et le receveur de la ville: le dîner
avoit été préparé par les officiers du Roi et donné par la ville;
pendant le dîner, il y eut de la musique. Après le service de la table
de Leurs Majestés, on servit d'autres tables dans des salles préparées
pour les seigneurs et pour les personnes de la suite du Roi et de la
Reine.

»Après le dîner, Leurs Majestés ont passé dans la grande salle, où
elles ont tenu appartement et jeu pendant une heure et demie,
c'est-à-dire depuis cinq heures jusqu'à six heures et demie.

»Alors Leurs Majestés se sont rendues avec les princes, princesses et
tous les seigneurs et dames de la cour, dans la salle où elles avoient
dîné et d'où elles ont vu le feu d'artifice, après lequel la cour est
revenue dans la pièce où s'étoit tenu le jeu.

»À sept heures et un quart, le Roi, reconduit au bas de l'escalier de
l'hôtel de ville comme il y avoit été reçu, est reparti de la même
manière qu'il étoit venu; et la Reine, également reconduite au bas de
l'escalier de l'hôtel de ville, est partie à huit heures moins un
quart de la manière dont elle étoit arrivée: Leurs Majestés retrouvant
partout la même affluence de peuple et les mêmes transports.

»Leurs Majestés, en s'en retournant, ont vu plusieurs des
illuminations qui se trouvoient sur leur route, et notamment celle de
la place Vendôme, dont Leurs Majestés ont fait le tour. Elles virent
aussi en passant la brillante illumination de la place Louis XV, ayant
pour regard le palais de Bourbon, dont l'illumination avoit le plus
grand éclat.

»Les officiers des gardes du corps qui entouroient les carrosses du
Roi et de la Reine ont jeté de l'argent en plusieurs endroits.

»Leurs Majestés, pendant toute cette journée, si précieuse aux
Parisiens, ont témoigné partout la satisfaction la plus grande, et ont
fait les compliments les plus honorables et les plus flatteurs au
prévôt des marchands et à toutes les personnes qui ont eu la direction
de cette fête.

»On ne peut se dispenser de donner ici une esquisse légère des
constructions élégantes et pittoresques, des embellissements et
ornements exécutés sous la direction du sieur Moreau, architecte du
Roi, maître général, contrôleur-inspecteur des bâtiments de la ville.

»Le feu d'artifice étoit disposé sur le nouveau quai, au moyen duquel
la place se trouvoit agrandie. Il représentoit le temple de l'Hymen
formé par un portique de colonnes, surmonté d'un fronton et couronné
d'un attique..... Sur un autel élevé au centre brûloient, pour la
prospérité de la famille royale et celle de monseigneur le Dauphin,
les offrandes de la nation. Devant le portique du temple, on voyait la
France recevant des mains de l'Hymen l'enfant auguste et précieux qui
vient de naître. L'édifice étoit surmonté par des enfants et des
aigles qui ornoient le temple de guirlandes, etc., etc.

»L'hôtel de ville étant d'une étendue médiocre pour une si grande
occasion, et le feu d'artifice étant placé sur le quai, les croisées
de l'hôtel ne se trouvoient plus en face ni disposées pour jouir du
spectacle de cet ensemble.

»Le besoin d'augmenter le local pour recevoir et placer plus
convenablement Leurs Majestés et la cour avoit déterminé le sieur
Moreau, dont les talents et le goût sont connus, à construire une
galerie en retour du bâtiment de l'hôtel de ville et en face du feu
d'artifice.

»En couvrant la cour de l'hôtel de ville, on en avoit formé une
très-grande salle pour le festin et pour le bal. Les deux étages
d'arcades dont elle est décorée formoient des tribunes ornées de tout
ce que l'art peut offrir de plus riche, de plus varié et de plus
commode.

»Dans la pièce appelée la grande salle, Leurs Majestés ont tenu
appartement et jeu. Une des extrémités étoit ornée d'un dais
magnifique sous lequel étoit placé le portrait du Roi en pied, ainsi
que les bustes du Roi et de la Reine sur des piédestaux. Deux
fauteuils étoient placés sur une estrade élevée au milieu par deux
gradins. À l'autre bout étoit une cheminée ornée d'emblèmes et
enrichie d'or et de marbre précieux. Tous les meubles répondoient à
cette magnificence, ainsi que ceux d'un appartement préparé pour la
Reine à un des coins de cette salle; au côté opposé se trouvoit
l'entrée pratiquée pour la grande galerie qui avoit été construite, et
dont on a parlé.

»Cette pièce avoit quarante-huit pieds de large sur cent trente-deux
de long et vingt-huit de hauteur. Elle a servi pour le dîner de Leurs
Majestés, leurs loges et celles de la cour pour voir le feu; même
richesse, même goût d'ornements et de meubles: dans les deux
extrémités on avoit placé des musiciens qui, pendant le dîner, ont
exécuté, d'un côté, des symphonies du meilleur choix, et, de l'autre,
les morceaux de chant les plus agréables.

»Le dehors de cette galerie, qui a eu le plus grand succès, étoit
décoré par un frontispice de douze colonnes corinthiennes peintes en
marbre, cannelées, surmontées de leur entablement et balustrade,
portées sur un soubassement. L'édifice étoit couronné par un attique
divisé en pilastres et bas-reliefs, au milieu duquel s'élevoit un
fronton chargé de cartels et d'écussons aux armes de France.

»La loge de Leurs Majestés, pour voir le feu d'artifice, occupoit les
trois entre-colonnements du milieu, qui formoient un avant-corps et
rotonde avec coupole portés par huit supports..... À l'aplomb de
chaque support étoit placé un vase d'or, d'où partoit un lis. Le
dessus de la loge étoit en calotte, couvert d'une étoffe cramoisie
avec nervures et compartiments, surmonté d'un dauphin.

»Le 23, la place de l'hôtel de ville, l'édifice du feu d'artifice et
la galerie ont été illuminés le soir pour le bal qui devoit terminer
cette fête. Le Roi et la Reine ont honoré ce bal de leur présence;
mais l'affluence étonnante des masques, cet empressement irrésistible
qui porte les sujets à s'approcher toujours le plus qu'ils peuvent de
leurs maîtres, n'a pas permis à Leurs Majestés d'y rester plus d'une
heure[98].

[Note 98: L'affluence était extrême. Les cris de _Vive le Roi!_ se
répétaient de toutes parts avec enthousiasme. Ce fut dans un de ces
moments où la foule, en criant _Vive le Roi!_ l'entourait au point
qu'il était pressé de partout et ne pouvait plus avancer, que Louis
XVI dit avec une gaieté vive et franche: «_Mais si vous voulez qu'il
vive, ne l'étouffez donc pas._»]

»Dans l'une et l'autre des fêtes, l'ordre essentiel pour la sûreté
publique, la liberté des débouchés et la circulation, a été
parfaitement établi, et l'on ne peut que féliciter infiniment toutes
les personnes qui ont concouru si heureusement à ce qu'aucun désordre,
aucun accident n'aient troublé dans ces deux occasions la joie et
l'allégresse publiques.

»Sa Majesté, ayant gratifié du cordon de l'ordre de Saint-Michel les
sieurs Richer et de Bordenave, premier et deuxième échevins; le sieur
Buffault, receveur général de la ville, et le sieur Moreau, maître
général des bâtiments de la même ville, a permis qu'à commencer du
premier jour de la fête ils se décorassent des marques de cet ordre,
quoiqu'ils ne fussent pas encore reçus chevaliers.»

       *       *       *       *       *

Madame de Bombelles ne put prendre part à cette fête, dont son
imagination s'était fait un grand plaisir. Elle écrit à son mari:

                                    «À Versailles, ce 21 janvier 1782.

»Eh bien, mes craintes n'ont été que trop fondées; tout le monde est à
Paris, et moi j'ai été obligée de revenir hier au soir ici: j'ai
décidément la jaunisse; j'ai vu ce matin Lemonnier et Loustoneau, qui
sont venus me voir et qui m'ont dit que ce ne seroit rien du tout, que
mon état ne demandoit que du ménagement et de la diète; je me porte
beaucoup mieux qu'auparavant à présent que je suis bien jaune: il y a
plus de quinze jours que j'avois des maux de coeur et des tristesses
qui me donnoient presque des vapeurs; aujourd'hui je me sens gaie, je
ne souffre pas du tout, je n'ai qu'un peu mal au coeur, et je suis
persuadée que d'ici à cinq ou six jours je serai guérie. Quand je suis
arrivée hier, Madame Élisabeth n'étoit pas partie, je l'ai été voir
tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle bonté elle m'a
traitée; elle a chargé Loustoneau, sans que je le susse, de lui donner
tous les jours de mes nouvelles; elle m'a fait mille caresses pour me
consoler de n'être pas à l'entrée, enfin elle a été charmante.....»

       *       *       *       *       *

La fête donnée ensuite par les gardes du corps eut lieu le 30 janvier
dans la grande salle de spectacle du palais de Versailles; elle
commença par un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine
ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde nommé
par le corps, et auquel le Roi accorda le bâton d'exempt.

Madame de Bombelles fut dédommagée de n'avoir point assisté à la fête
de l'hôtel de ville de Paris.

                                    «À Versailles, ce 26 janvier 1782.

  ....................................................................

»Madame Élisabeth m'est venue voir cette après-dînée; elle a fait
venir _Bombon_, qui a été charmant; elle ne l'avoit pas encore vu
marcher absolument seul, et pour le faire briller dans tout son éclat,
je me suis mise à jouer un petit air sur le clavecin; il a pris son
petit fourreau de chaque côté, s'est mis à danser et à tourner tout
autour de la chambre, ce qui a fort amusé Madame Élisabeth. En le
faisant danser, je pensois à toi, et je me disois: S'il étoit ici, il
deviendroit fou de cet enfant! Véritablement tu l'aimerois à la folie,
car il est impossible pour son âge d'être plus aimable et de marquer
plus d'intelligence dans tout ce qu'il fait. Attends-toi à le trouver
bien laid, parce qu'il l'est; mais cela ne t'empêchera pas, au bout de
quelques jours, de le trouver charmant par ses manières.....»

       *       *       *       *       *

                                     »À Versailles, ce 3 février 1782.

»Ma jaunisse a été assez aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal
paré, et cela m'a fait un grand plaisir, car c'étoit la plus superbe
chose qu'on ait jamais vue; on prétend qu'il s'en falloit bien que les
bals qu'on y a donnés pour le mariage des princes approchassent de la
magnificence de celui-ci, parce qu'il y avoit un tiers de bougies de
plus au dernier; toutes les loges étoient remplies de femmes
extrêmement parées; la cour étoit de la plus grande magnificence;
enfin c'étoit superbe, et j'étois au désespoir que tu ne fusses pas
ici..... Ma robe a joué son rôle, elle est superbe; le bal a commencé
à six heures et a fini à neuf: à minuit, Madame Élisabeth a été avec
mademoiselle de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal
masqué; elle m'a proposé d'y venir, et comme je croyois qu'elle n'y
passeroit qu'une demi-heure, j'ai accepté; point du tout, elle s'y est
amusée comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie,
de manière qu'il en étoit quatre lorsque je me suis mise au lit.....
La Reine m'a traitée à merveille le jour du bal; elle m'a demandé
comment je me portois, s'il étoit bien prudent de sortir déjà; elle
m'a dit à demi-voix:--Irez-vous au bal masqué?--Je lui ai répondu en
souriant que je n'en savois rien.--Oh! l'enfant! véritablement on ne
mérite pas l'honneur d'être chaperon quand on va au bal venant d'avoir
la jaunisse.--Comme ma petite belle-soeur étoit avec moi et étoit
entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignois d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur
chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisoit rien et qu'elle étoit
ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se fût passé ainsi, car je
craignois vraiment d'avoir fait quelque chose de très-mal. Le Roi m'a
aussi parlé au bal; il m'a demandé si je trouvois le bal fort beau, je
lui répondis que c'étoit superbe. Ensuite il m'a demandé des nouvelles
de ma soeur, de maman, de ma tante; il m'a dit:--C'est une épidémie,
toutes les sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: Oui, Sire,
il ne reste que madame d'Aumale.--Il m'a répondu en riant: Oh! c'est
un beau renfort!»

       *       *       *       *       *

C'est à ce bal que fut inaugurée la mode de porter des dauphins en or
ornés de brillants, comme on portait des jeannettes. À la suite de ses
couches, les cheveux de la Reine sont tombés; elle a adopté alors une
coiffure dite à l'enfant. Cette coiffure basse a été prise
successivement par la cour et par la ville[99].

[Note 99: _Mémoires de la baronne d'Oberkirch._]

La Reine et avec elle madame la duchesse de Bourbon avaient adopté
une mode jusqu'alors réservée aux hommes et que les femmes du grand
monde s'empressèrent toutes de prendre: je veux parler des catogans,
qui retroussaient les cheveux et les attachaient près de la tête. Ces
noeuds de ruban, quand on y joignait les cadenettes, le petit chapeau
et le plumet, donnaient à un jeune visage quelque chose de piquant et
de cavalier. La simplicité de Madame Élisabeth n'acceptait pas cette
parure; le Roi s'en moquait et souvent en parlait avec une sorte
d'aigreur. Un jour, il entra chez la Reine avec un chignon.
Marie-Antoinette se prit à rire. «Vous devriez, lui dit-il, trouver
cela tout simple; ne faut-il pas nous distinguer des femmes, qui ont
pris nos modes?» La leçon ne tomba point à terre: les costumes
masculins disparurent.

C'est aussi à cette époque qu'il faut placer la révolution qui s'opéra
dans la toilette des enfants. Défigurés depuis la Régence avec des
boucles, des rouleaux pommadés et saupoudrés à blanc, affublés d'une
bourse, d'un chapeau sous le bras, d'une épée au côté, ces pauvres
petits êtres retrouvèrent leur chevelure première, bien taillée en
rond, brillante et nette, seule parure d'une tête enfantine; puis ils
portèrent des habits simples et commodes qui laissaient en liberté les
mouvements capricieux de leur âge.

La naissance de Madame Royale, suivie (trois ans plus tard) de celle
du premier Dauphin, avait fait vibrer une nouvelle fibre au coeur de
Madame Élisabeth. Si le divin Maître voyait avec bonheur venir les
petits enfants vers lui, c'était aussi avec bonheur que Madame
Élisabeth allait vers les petits enfants. Elle se sentait attirée près
d'eux par le double charme de la faiblesse et de l'innocence. Elle
montrait surtout le plus tendre intérêt à la petite nièce que le Roi
lui avait donnée. Elle fut heureuse du premier sourire que ses
caresses firent éclore sur ses lèvres, heureuse de la première lueur
de raison qu'elle vit poindre dans son intelligence. Elle en suivit
les progrès avec un tendre intérêt, invinciblement ramenée chaque jour
vers cette petite tête qui semblait l'initier aux préoccupations, aux
soins et aux angoisses maternelles.

Ce fut là comme un nouveau lien qui attacha Madame Élisabeth à
Versailles et qui devait la retenir près du trône. Elle fut pour ainsi
dire la première institutrice de la jeune Marie-Thérèse, lui inspirant
l'idée du bon et du juste, cherchant à lui former un jugement solide,
et tournant vers Dieu les naissants mouvements de son coeur. La nièce
répondait par la plus entière confiance à l'affection de la tante et
par la plus vive attention aux leçons qu'elle en recevait. Elle se
prit à l'aimer comme une amie et comme une mère. Madame Élisabeth
joignait à une haute raison une jeunesse de caractère et de coeur qui
rapprochait la distance entre un enfant de cinq ans et une jeune fille
de dix-huit. La pureté est le niveau des âmes: les anges n'ont point
d'âge.

À cette époque, la Reine fit un choix qui fut un sujet de joie pour
Madame Élisabeth: la vicomtesse d'Aumale, son amie, fut détachée de
l'éducation des Enfants de France et spécialement chargée de celle de
Madame Royale. Malheureusement cette faveur confiante de la Reine
excita quelque jalousie ombrageuse dans son entourage, qui parvint à
lui persuader qu'en mettant sa fille entre les mains de madame
d'Aumale, elle l'avait placée sous la tutelle de Madame Élisabeth. Ce
prétexte suffit pour écarter madame d'Aumale; mais il était impuissant
à séparer Marie-Thérèse et Élisabeth. Elles ne se revirent plus aussi
assidûment; mais leurs coeurs s'étaient compris, et les liens qui les
attachaient l'une à l'autre devaient être resserrés par les disgrâces
de la cour, comme ils le furent plus tard par le malheur.

Madame Élisabeth était née pour l'intimité: autant elle était vive,
confiante et expansive dans son cercle familier de Montreuil, autant
elle laissait voir de timidité, de réserve, je dirai même d'embarras,
non pas seulement quand elle se trouvait en représentation dans les
salons de la Reine, mais dans son propre intérieur, alors qu'elle y
était entourée de la plupart de ses dames. Elle semblait craindre que
ses paroles, ses regards même ne montrassent une préférence à une
d'elles. Les saillies de son esprit étaient comprimées par les
sollicitudes de son coeur, et ses discours, son maintien même se
ressentaient de cette gêne. Du reste, un merveilleux instinct lui
faisait reconnaître les personnes, si peu nombreuses, hélas! dignes
d'être admises à sa familiarité. La duchesse de Duras, la vicomtesse
d'Aumale étaient de ces personnes qui, par les grâces de leur esprit,
la droiture de leur raison aussi bien que par l'élévation de leur âme,
avaient gagné son amitié et sa confiance. Difficile dans ses choix,
Madame Élisabeth était dévouée dans ses affections. Ses amies étaient
des soeurs pour elle; les intérêts de leur famille, les soucis de
leurs affaires devenaient ses soucis et ses intérêts. Si une d'elles
était souffrante, elle s'empressait de l'aller voir, elle lui tenait
compagnie. Elle leur prodiguait dans leur disgrâce les mêmes soins et
les mêmes égards que dans leur faveur. Elle n'avait pas cessé de voir
madame d'Aumale depuis son éloignement de Madame Royale; et malgré
l'opposition que la triste affaire du collier avait soulevée contre
tous les membres de la maison de Rohan, elle ne crut pas devoir
refuser à madame de Marsan les marques habituelles de ses bons
sentiments pour elle; avec cette déférence et ces respects affectueux
qu'elle gardait toujours vis-à-vis de la Reine, elle la pria de ne pas
s'étonner de lui voir rendre à son ancienne institutrice ce qu'elle
devait à son âge et à ses vertus.

Dans cette heureuse année de 1781, le Roi fit l'acquisition de la
propriété que la princesse de Guéménée avait à Montreuil et que les
désastres de sa fortune ne lui avaient plus permis de conserver[100]. Il
pria la Reine, qu'il avait mise dans la confidence de ses projets,
d'emmener, dans une de ses promenades, Élisabeth à Montreuil, et de
descendre avec elle dans cette habitation qu'il savait lui être agréable.
Heureuse de la surprise qu'elle va causer à sa belle-soeur,
Marie-Antoinette l'engage à l'accompagner: «Si vous voulez, lui dit-elle,
nous nous arrêterons à cette maison de Montreuil où vous alliez
volontiers quand vous étiez enfant?--Cela me fera grand plaisir, répond
Élisabeth, car j'y ai passé des heures très-agréables.» On arrive à
Montreuil, où tout est disposé pour recevoir de telles visiteuses, et dès
qu'elles y sont entrées: «Ma soeur, dit la Reine, vous êtes chez vous. Ce
sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a
laissé celui de vous le dire.»

[Note 100: On s'occupa beaucoup en France de la faillite du prince de
Guéménée. «C'était la chose la plus douloureuse du monde; on se
demandait comment un Rohan avait pu se laisser amener à une position
semblable, et à finir ainsi. Il y avait clameur de haro dans le
peuple; les gens les plus atteints étaient des domestiques, de petits
marchands, des portiers, qui portaient leurs épargnes au prince. Il
avait tout reçu, tout demandé, même des sommes folles, et il a tout
dissipé, tout perdu. Parmi les gens du cardinal-archevêque, il s'en
trouvait plusieurs de complétement ruinés. Le prince Louis leur a
rendu sur-le-champ ce qu'un prince de sa maison leur enlevait. Il a
été en cela très-noble et très-généreux. Tout sera payé ou presque
tout, les usures exceptées. Les Rohan se sont réunis pour cela. Madame
de Guéménée a été sublime, elle a donné sur-le-champ sa fortune tout
entière et ses diamants. La princesse de Marsan (qui était une
Rohan-Soubise) voulait se mettre au couvent, et consacrer sa fortune à
sauver l'honneur des Rohan. Madame la princesse de Guéménée a rendu sa
charge de gouvernante des Enfants de France, dont sa volonté seule
pouvait la dépouiller, puisque c'était une des grandes charges de la
Couronne.» _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, t. II, p. 1, Paris,
Charpentier, 1853.]

Les inspirations fraternelles de Louis XVI ne l'avaient pas trompé. Ce
don devait être pour Madame Élisabeth une source de jouissances
intimes; car, de ce moment, elle put associer ses amies à son
existence de chaque jour et se dérober aux pompes de la cour quand son
devoir n'y marquait pas sa place. Le parc dont elle prenait possession
est situé à droite de la barrière lorsque l'on entre à Versailles: il
longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue de Bon-Conseil à la rue
Saint-Jules; son entrée est au nº 2 de la rue de Bon-Conseil, le seul
de cette rue. Cette entrée est telle qu'elle était avant la
Révolution, telle qu'elle a toujours été. Ce parc, amoindri par la
Révolution, a recouvré, sous le propriétaire actuel, ses anciennes
limites. Les modifications qu'il a reçues ont dû en changer un peu
l'aspect; les arbres, en grandissant, lui ont sans doute donné aussi
un caractère plus tranquille et plus mélancolique. Ce parc n'a pas
moins de huit hectares, sur lesquels aurait pu se déployer tout un
quartier de villas et d'agréables chalets; mais, jaloux d'y conserver
les traditions du passé, l'honorable propriétaire de ce royal domaine
a su le défendre contre les calculs de la spéculation et de l'intérêt
personnel.

Au milieu d'une pelouse ornée de bouquets d'arbres et de massifs de
fleurs s'élève la maison, dont quatre colonnes de marbre soutiennent
le péristyle. La partie du bâtiment central, figurée par une teinte
plus noire sur le plan ci-joint, est telle qu'elle était du temps de
Madame Élisabeth; les deux ailes qui l'encadrent, abattues dans les
mauvais jours de la Révolution, ont été rebâties vers le commencement
de ce siècle sur leurs anciens fondements.

[Illustration: Plan de la Propriété de Madame Élisabeth, à
Montreuil-Versailles (1787.)]

À gauche, on aperçoit la ferme où Madame Élisabeth établit bientôt sa
laiterie, qui devait être un des instruments les plus actifs de sa
bienfaisance. Une allée d'arbres arrondis en berceau forme une
ceinture de verdure et d'ombrage le long de l'avenue de Paris. Un des
premiers actes de la propriétaire fut de détacher de son domaine une
petite maison située rue Champ-la-Garde[101], et de la donner à
madame de Mackau. Il lui semblait qu'elle ne pouvait mieux inaugurer
sa première possession qu'en priant son ancienne institutrice de la
partager avec elle. «La petite maison de ma mère, a écrit madame de
Bombelles, avoit une porte qui communiquoit dans le jardin de Madame
Élisabeth. M. de Bombelles y eut une maladie qui lui causa des
douleurs horribles: la princesse, qui avoit pour lui des bontés
extrêmes, venoit le voir journellement, l'encourageoit, le consoloit
et partageoit les peines que me causoit cet état, comme auroit pu
faire la soeur la plus tendre.» Madame Élisabeth retrouvait aussi de
précieux souvenirs à Montreuil. C'était dans ce village, et à quelques
pas de sa demeure, que s'élevait le pavillon et que s'étendait le
parc[102] qui avaient appartenu à madame de Marsan, et qui lui
rappelaient les heures les plus heureuses de son enfance, celles
qu'elle avait passées avec sa chère Clotilde. C'était là que le
premier médecin du Roi lui avait donné des leçons de botanique, au
milieu des plus beaux arbres de l'Amérique, importés en France par M.
de la Galissonnière, ancien gouverneur du Canada. Après la mort de
madame de Marsan, ces arbres au feuillage varié, plantés de la main
même de M. Lemonnier, ce jardin dessiné sur ses plans, ce pavillon
distribué et orné d'après ses avis, étaient devenus sa propriété et
son séjour habituel. Madame Élisabeth était heureuse d'un voisinage
qui lui permettait de voir souvent ce digne homme, chez lequel elle se
plaisait à honorer tout ensemble l'âge, le talent, la science et la
vertu. Entre eux s'établit un échange continuel de services et une
touchante communauté de plaisirs: le savant professeur associait la
princesse à ses études de botanique dans son jardin, à ses expériences
de physique dans son cabinet; et Madame Élisabeth, en revanche,
l'associait à sa charité, en le faisant le distributeur de ses aumônes
dans le village.

[Note 101: Nommée ainsi en souvenir du dernier bailli de Versailles,
M. Froment de Champ-la-Garde. Cette maison porte aujourd'hui le nº 4.]

[Note 102: Aujourd'hui rue Champ-la-Garde, nº 11.]

Le Roi avait décidé que Madame Élisabeth ne coucherait à Montreuil que
lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année; mais dès qu'elle
fut en possession de son cher petit domaine, elle ne passait plus à
Versailles que la soirée et la nuit, et même, pendant l'été, elle n'y
passait guère que la nuit. Dès le matin elle entendait la messe dans
la chapelle du château, et immédiatement après elle montait en voiture
avec quelques-unes de ses dames pour aller à Montreuil. Quelquefois
même elle s'y rendait à pied. La vie qu'elle y menait était uniforme
et pareille à celle que la famille la plus unie passe dans un château
à cent lieues de Paris. Heures de travail, de promenade, de lecture;
vie isolée ou en commun, tout y était réglé avec méthode. L'heure du
dîner réunissait la princesse et ses dames autour de la même table.

Plus tard, avant de revenir à la cour, on s'agenouillait dans le
salon, et, conformément à l'usage conservé dans quelques familles, on
faisait en commun la prière du soir. Puis on se remettait en route
vers ce palais soucieux dont on était si près tout à la fois et si
loin, et l'on rentrait dans son domicile officiel avec le souvenir
d'une douce journée remplie par le travail, égayée par l'amitié et
sanctifiée par la prière.

Madame Élisabeth s'attachait de plus en plus à sa maison de campagne
par le bien qu'elle y faisait. Elle se tenait au courant de toutes les
humbles misères du village et des environs. Y avait-il un malade? un
médecin était envoyé chez lui, et quelques pièces d'argent y
arrivaient aussitôt, afin de faire face aux nécessités du traitement.
Quand on pense que pour toute fortune Madame Élisabeth n'avait que la
pension dont elle jouissait comme soeur du Roi, on demeure étonné du
nombre prodigieux de bonnes oeuvres auxquelles ses ressources
pouvaient suffire! C'est qu'elle avait déjà appris à économiser sur sa
parure, afin de pouvoir suivre l'élan de son coeur. Sa première femme
de chambre lui rendait compte chaque mois de l'emploi de son petit
budget, et lorsque la dépense en avait dépassé le chiffre, Madame
Élisabeth, afin de rétablir l'équilibre, retranchait, sur les
prévisions du mois suivant, un objet de sa propre toilette. Ainsi,
c'était toujours un sacrifice personnel qui comblait le déficit causé
par la charité.

Les dépenses considérables pour les choses de luxe lui apparaissaient
comme un vol fait à la bienfaisance. Un jour, on lui propose un bijou
qu'on savait être de son goût: «C'est fort joli, dit-elle, mais avec
ce que cela me coûterait, nous soutiendrons quelques malheureux de
plus.» Un marchand de bric-à-brac vint un autre jour lui offrir pour
son salon de Montreuil un ornement de cheminée d'une sculpture
remarquable, et qui était de mode toute nouvelle: «Quel en est le
prix? demande la princesse.--Quatre cents livres.--Ce n'est
certainement pas trop cher, répond-elle; mais je ne puis.--Je ne
demande point d'argent comptant, dit le marchand; j'attendrai tant que
Madame voudra.--Je vous remercie, et ne m'en voulez pas de vous
refuser: avec quatre cents livres, je puis monter deux petits
ménages.» C'est ainsi que, sans autre luxe que celui commandé par son
état, sans aucun goût de dépense personnelle, Madame Élisabeth était
pour elle-même aussi économe qu'elle était prodigue pour les
indigents.

Elle devait à sa nouvelle manière de vivre un avantage précieux: elle
voyait ses frères plus souvent. Monsieur venait passer avec elle des
heures qu'il savait lui rendre courtes par le charme de sa
conversation. «Mon frère le comte de Provence, disait-elle un jour,
est tout ensemble le conseiller le plus éclairé et le conteur le plus
charmant. Son jugement sur les hommes et sur les choses le trompe
rarement, et sa prodigieuse mémoire lui fournit en toutes
circonstances une source intarissable d'anecdotes intéressantes.»

Monsieur menait une vie sédentaire, protégeant et cultivant les
lettres, et passant habituellement plusieurs heures de la matinée à
étudier ou à lire dans son cabinet. Il se plaisait à faire des vers;
on a même prétendu qu'il avait composé plus d'un ouvrage de longue
haleine sur l'histoire et la physique. On connaît le quatrain qu'il
fit un jour pour la Reine: ayant cassé un éventail appartenant à cette
princesse, il lui en envoya un autre auquel étaient attachés les vers
que voici:

      Au milieu des chaleurs extrêmes,
      Heureux d'amuser vos loisirs,
  J'aurai soin près de vous d'attirer les Zéphirs;
      Les Amours y viendront d'eux-mêmes.

Si la société du comte d'Artois n'offrait pas à Madame Élisabeth les
mêmes ressources que celle de Monsieur, elle lui présentait des
agréments d'un autre genre. Il était vif, léger, aimable, passionné,
plein de grâce et de loyauté. À peine sorti de l'adolescence, il
prétendait qu'il serait roi. On racontait de lui trente espiègleries
qui révélaient la vivacité de son esprit. Il paria un jour contre ses
frères qu'il paraîtrait couvert devant le Roi, son aïeul, sans que ce
prince le trouvât mauvais. La gageure fut acceptée. Le comte d'Artois
entra dans la chambre de Louis XV le chapeau sur la tête: «Grand-papa,
lui dit-il, n'est-il pas vrai que ce chapeau me va bien? Mes frères
prétendent le contraire et me plaisantent. Comment Votre Majesté me
trouve-t-elle?--Fort bien, mon fils.--Sire, ayez donc la bonté de le
leur dire, car ils ne me croiront pas.»

Madame Élisabeth, plus raisonnable que son frère, se permettait
souvent de le sermonner; au commencement, c'était toujours en riant
qu'il accueillait ses conseils. En avançant dans la vie, il se mit à
aimer sa soeur avec une tendresse mêlée de vénération, et se trouvait
fier d'appartenir de si près à une princesse douée de tant de vertus.
Ce sentiment s'accrut et se fortifia dans le malheur. Lorsque, sorti
de France, il recevait une de ses lettres, on le devinait à l'émotion
de bonheur qui s'imprimait sur ses traits; il ouvrait la lettre avec
trouble, et suivait, à travers ses larmes, cette main chérie dans
chaque ligne qu'elle avait tracée. Jamais tendresse réciproque de
frère et de soeur ne fut plus vive, plus vraie et plus expansive.

Madame Élisabeth se plaisait aussi infiniment dans la société de ses
tantes, surtout de Madame Adélaïde, qui avait toujours eu une
affection particulière pour Louis XVI et s'était occupée de lui dès
ses premières années, alors que la cour semblait négliger le petit duc
de Berry, encore éloigné du trône. Élisabeth partageait les sentiments
de gratitude que son royal frère avait voués à celle de ses tantes qui
lui avait montré le plus d'attachement. Mesdames, du reste, étaient
d'un commerce extrêmement agréable, et prouvaient que les exercices de
la piété ne sont pas incompatibles avec les charmes de l'esprit.

Élisabeth ne négligeait pas non plus celle de ses tantes qui avait
échangé la soie et les dentelles contre la bure et le cilice. Ses
goûts et ses sentiments se trouvaient à l'aise dans le cloître des
Carmélites, où elle rencontrait tout ensemble des leçons d'abnégation
et des témoignages d'attachement. Le Roi s'inquiéta un moment de la
fréquence de ses visites à Saint-Denis: «Je ne demande pas mieux, lui
dit-il un jour, que vous alliez voir votre tante, à la condition que
vous ne l'imiterez pas: Élisabeth, j'ai besoin de vous.» Le coeur
d'Élisabeth le lui avait dit avant le Roi, et c'était souvent la
pensée même de son frère qui la ramenait près de Madame Louise, se
plaisant à unir ses prières à celles de la pieuse carmélite, pour
demander à Dieu de répandre ses grâces sur le membre de leur famille
qui en avait le plus besoin, puisqu'il portait le poids de la fortune
publique. Les voeux de ces deux saintes femmes demandant à genoux le
bonheur de Louis XVI ne devaient pas se réaliser dans ce monde.

Ce n'était point assez de se faire la bienfaitrice de ceux qui
l'entouraient, elle se tenait au courant de toutes les bonnes oeuvres
qui étaient à sa portée, afin de s'y associer; elle épiait les
malheurs qui se passaient dans des régions où son bras ne pouvait
atteindre, afin d'y intéresser le Roi lui-même.

Dans l'automne de 1785, elle apprend par M. Perrenay de Grosbois,
premier président de la cour des comptes, à Besançon, qu'il existait à
Montfleur, bailliage d'Orgelet, dans le Jura, un vieillard du nom de
Jacob (Jean), né à Sarsie le 10 novembre 1669, et par conséquent âgé
de cent seize ans, n'ayant pour subsister que le faible produit du
travail de sa fille, déjà fort âgée elle-même. Madame Élisabeth en
informe M. de Calonne, le contrôleur général des finances, qui,
éclairé sur la vérité de ces faits par l'intendant de Franche-Comté,
les porte à la connaissance du Roi. Le centenaire reçut peu de temps
après une gratification extraordinaire de douze cents livres et une
pension viagère de deux cents livres; mais il ne sut jamais à quelle
initiative ce don royal était dû. Ce vénérable vieillard eut l'honneur
d'être présenté au Roi et à la famille royale le 11 octobre 1789, et
le 23 à l'Assemblée nationale. Il avait alors, comme on le voit, cent
vingt ans. Son portrait, par F. Garnerey, fut accepté par l'Assemblée
et déposé dans ses archives le 3 décembre suivant.

Plus tard (c'était en 1788), notre princesse apprit par l'évêque de
Noyon que dans cette ville, le dernier jour du mois de mai, quatre
hommes étaient tombés dans une fosse, où, déjà asphyxiés par une odeur
pestilentielle, ils n'ont dû la vie qu'à une jeune fille nommée
Catherine Vassent, qui s'est offerte elle-même à la mort pour les
sauver. Quand la relation de ce drame[103], imprimée à Noyon, parvint
à Madame Élisabeth, elle venait d'user les dernières ressources du
mois, et ne pouvait rien offrir à cette jeune héroïne, qui était aussi
pauvre que courageuse. Elle va trouver Louis XVI, et lui fait
elle-même, d'une voix émue, la lecture de ce récit. Quand elle eut
fini: «Ma soeur, lui dit le Roi, je vous remercie de m'avoir donné
communication d'un acte aussi honorable et aussi touchant; priez M. de
Grimaldi[104] d'annoncer à Catherine Vassent que je lui ferai remettre
deux mille quatre cents livres lors de son mariage.»

[Note 103: Voir cette relation aux documents placés à la fin du
volume, nº XV.]

[Note 104: Évêque de Noyon.]

       *       *       *       *       *

Reprenons le cours chronologique de notre récit. Au mois de février
1782, l'état de Madame, fille du Roi, causa d'assez vives inquiétudes:
cette petite princesse eut des convulsions, la fièvre avec des
redoublements et un gros rhume. Sa guérison heureusement fut presque
aussi prompte que l'attaque de la maladie avait été vive. Mais un
autre souci occupa la famille royale: Madame Sophie, déjà souffrante
depuis quelque temps, tomba gravement malade. Le 21, elle exprima le
désir de recevoir ses sacrements; le Roi, la Reine et presque tous les
membres de leur famille furent témoins de cet acte religieux.

Madame _Sophie_-Philippine-Élisabeth-Justine de France, tante du Roi,
mourut le 3 mars, dans sa quarante-huitième année. Une lettre écrite
le lendemain par madame de Bombelles à son mari, donne les détails
suivants: «Madame Sophie est morte à une heure et demie du matin; elle
a tourné à la mort le 2. Au matin, on croyoit que ses souffrances
venoient de l'effet des remèdes, et on étoit si persuadé qu'elle ne
mourroit pas encore, que, le soir même, il y a eu spectacle au
château. En en sortant, on est allé prévenir le Roi et la Reine que
Madame Sophie étoit très-mal. Ils y ont été, ainsi que Monsieur, M. le
comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont restés jusqu'à son
dernier moment. Cette pauvre princesse a eu toute sa connaissance
jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est son hydropisie, qui a
remonté dans la poitrine, et s'est jetée sur le coeur, qui l'a tuée.
Elle est morte étouffée de la même mort à peu près que l'Impératrice.
Elle est partie ce soir à six heures pour Saint-Denis; elle a demandé
en mourant de n'être pas ouverte, et d'être enterrée sans aucune
cérémonie. Madame Élisabeth est extrêmement affligée et frappée de
l'horrible spectacle de la mort de Madame, sa tante. Je ne l'ai
presque pas quittée depuis ce moment-là, et je t'écris de chez elle;
elle a beaucoup pleuré hier; aujourd'hui elle est plus calme..... Sa
santé est bonne, quoiqu'elle soit très-triste: elle veut absolument
faire son testament, elle n'est occupée que de la mort. Il n'est pas
étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit aussi frappée; mais
j'espère que d'ici à quelques jours son esprit se tranquillisera, et
qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant qu'elle nous est nécessaire
pour bien vivre. Mesdames sont dans un état affreux; elles sont
véritablement bien à plaindre. Madame de Montmorin est au désespoir,
ainsi que toutes les femmes qui appartenoient à cette pauvre
princesse, et dont elle étoit adorée.»

Le jour même de son décès, cette lettre patente fut expédiée:

«_De par le Roi_:

»_Chers et bien amés, Dieu ayant disposé de notre très-chère tante
Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine, notre intention est que son
corps soit inhumé dans l'église royale de Saint-Denis, en France, par
le sieur évêque de Chartres, son premier aumônier, et nous vous
mandons et ordonnons de le recevoir avec toute la décence et l'honneur
qui lui est dû, le jour et ainsi que le maître des cérémonies vous
dira de notre part, et d'ouvrir le tombeau où reposent les princes de
notre sang et de la branche de Bourbon. Si n'y faites faute, car telle
est notre volonté. Donné à Versailles, le 3 mars 1782._»

Le 4, la cour prit le deuil pour trois semaines. Cette mort et la
cérémonie funèbre à laquelle elle devait donner lieu réveillèrent de
vieux souvenirs d'infractions faites, en semblable circonstance, aux
règles de l'étiquette: le duc de Penthièvre et la princesse de
Lamballe, qui craignaient de voir se renouveler de telles omissions,
adressèrent au Roi la supplique suivante:

«M. de Penthièvre et madame de Lamballe sont obligés de recourir aux
bontés de Votre Majesté dans la triste circonstance présente, pour la
supplier de vouloir bien ne pas permettre que madame de Lamballe soit
éloignée, comme elle l'a été lors du funeste événement de la mort de
Madame la Dauphine, d'une cérémonie où elle est appelée par le rang
que l'autorité royale lui a réglé. M. le comte d'Eu et M. de
Penthièvre réclamèrent contre ce qui eut lieu à la mort de Madame la
Dauphine, et le Roi voulut bien leur dire qu'il maintiendroit le rang
qu'il leur avoit accordé; les papiers joints à ces très-humbles
représentations instruiront Votre Majesté de ce qui se passa dans ce
temps. Il doit y avoir trois princesses à la conduite du corps de
Madame Sophie, et une à celle du coeur qui ne soit point du nombre des
princesses averties pour la conduite du corps; du moins l'usage et ce
qui s'est pratiqué à la mort de Madame Henriette, en 1752, le
requièrent ainsi. M. de Penthièvre et madame de Lamballe supplient
Votre Majesté de vouloir bien ordonner que madame de Lamballe soit
avertie pour l'une ou l'autre de ces cérémonies, s'il ne se trouve
point quatre princesses passant avant elle qui puissent en remplir les
fonctions: ils ne demandent en cela que le maintien de ce qui est
porté dans les brevets d'honneur dont Votre Majesté les fait jouir, et
par conséquent l'exécution de sa volonté.

»Madame de Lamballe étoit dans son grand deuil de veuve, et ne
paroissoit point à la cour dans le temps de la mort de la Reine; ces
circonstances n'étoient pas le moment de supplier le Roi de vouloir
bien porter remède à ce qui s'étoit passé lors de la mort de Madame la
Dauphine.»

Les papiers joints à ces _très-humbles représentations_ ne furent pas
remis au Roi. Le testament de Madame Sophie venait, par sa touchante
simplicité, de rendre inutile toute réclamation de ce genre. La
princesse demandait «que son corps ne fût point ouvert après sa mort;
qu'il fût gardé pendant vingt-quatre heures par les filles de la
Charité et par des prêtres, et qu'ensuite il fût porté à Saint-Denis
sans aucunes pompes ni cérémonies quelconques, pour y être réuni à
ceux de ses père et mère, comme une marque de son respectueux
attachement à leurs personnes[105].»

[Note 105: Testament de Madame Sophie. Voir Pièces justificatives, nº
XVI.]

Pendant la journée du 3, le corps de Madame Sophie, à visage
découvert, fut exposé dans son appartement; dans la matinée du 4, des
messes furent dites auprès de sa bière, et dans la soirée du même
jour, cette bière fut portée à Saint-Denis sans aucun appareil. Mais
nous tenions à constater que, même dans ces tristes circonstances,
_l'inexorable étiquette_ avait encore essayé de faire prévaloir ses
prétentions. L'idée que l'on se fait du caractère de Madame Élisabeth
dispose à croire qu'elle ne comprenait guère ces petites questions de
prérogatives élevées en présence d'un cercueil.

Du reste, la mort de cette fille de France, qui fuyait les pompes du
monde, trouva dans plus d'une église les solennités du deuil et de la
prière: le 6 mars, madame de Narbonne, abbesse de l'abbaye royale de
Vernon, fit célébrer pour le repos de son âme un service solennel. Les
mêmes honneurs lui étaient simultanément rendus le 12 et à l'abbaye
royale de Fontevrault, qui ne pouvait oublier que l'enfance de Madame
Sophie s'était écoulée dans sa maison, et à l'abbaye royale de
Royal-Lieu, dont l'abbesse (madame de Soulange) avait été une des
quatre religieuses chargées de l'éducation de Mesdames à Fontevrault.
Un service solennel était célébré à la même intention, le 13 mars,
dans l'abbaye royale d'Origny-Sainte-Benoîte, et, le 20 du même mois,
dans l'église des Capucins de Meudon, qui y avaient convié les
officiers des châteaux de Bellevue et de Meudon.

Le grand-duc Paul Petrowitsch, duc de Holstein-Gottorp, et la
grande-duchesse Marie Fedorowna de Wittemberg, son épouse, héritiers
présomptifs du trône de Russie, arrivèrent à Paris le 18 mai 1782,
entre sept et huit heures du soir, voyageant incognito sous le nom de
comte et comtesse du Nord. Ils descendirent à l'hôtel de l'ambassade
de Russie, rue de Gramont, au coin du boulevard. Le lendemain,
dimanche de la Pentecôte, ils se rendirent à Versailles, non pour
offrir, comme il était d'usage, leurs félicitations au Roi et à la
Reine, mais pour assister à la procession des chevaliers de l'ordre du
Saint-Esprit. Leurs Altesses Impériales étant _incognito_, furent,
sans cérémonie aucune, placées dans la chapelle. Le 20, ils furent
présentés à Leurs Majestés et à la famille royale. L'appartement du
prince de Condé avait été préparé pour les recevoir. Le comte du Nord
alla immédiatement rendre visite au Roi, accompagné des officiers
chargés de la conduite des princes étrangers et ambassadeurs; tandis
qu'une chaise à porteurs de la Reine, entourée de la livrée de Sa
Majesté, allait prendre madame la comtesse du Nord pour la conduire
chez la Reine, où elle entra accompagnée de madame de Vergennes, femme
du ministre des affaires étrangères. Le comte et la comtesse du Nord
virent ensuite toute la famille royale, et dînèrent avec elle dans la
pièce qui précédait la chambre de la Reine, et où Leurs Majestés
avaient coutume de manger le dimanche. À six heures, ils retournèrent
chez la Reine pour entendre le concert: toute la cour était dans le
salon de la Paix; l'orchestre était placé sur des gradins élevés dans
la galerie; toutes les personnes de la cour qui n'avaient point reçu
d'invitation personnelle de la Reine s'assirent sur des pliants qui
leur étaient réservés. Le concert dura trois heures; la galerie fut
illuminée comme elle l'était d'ordinaire les jours de grand
appartement; c'est-à-dire, des girandoles étincelaient sur toutes les
consoles, et une rangée de lustres au plafond. Dès que le concert fut
fini, le théâtre dressé pour les musiciens fut enlevé; le comte et la
comtesse du Nord traversèrent la galerie pour retourner chez eux, au
milieu des applaudissements d'une assemblée aussi brillante que
nombreuse.

Le vendredi, 24 mai, mesdames les bouquetières du pont Neuf, fidèles à
l'usage immémorial où elles sont de fêter et complimenter les princes
et princesses, même les têtes couronnées, allèrent en corps présenter
au comte et à la comtesse du Nord d'élégants bouquets avec une
corbeille de fleurs artistement arrangée. Ces dames se retirèrent de
leur présence également heureuses des remercîments et compliments qui
satisfaisaient leur amour-propre, et des effets d'une générosité qui
comblait leurs souhaits.

Le même jour, les princes moscovites allèrent visiter les nouvelles
prisons civiles établies à l'ancien hôtel de la Force, rue des
Ballets. Cette maison, terminée depuis peu, et déjà presque remplie,
comprenait huit cours et six départements; le premier destiné au
logement des employés, le second aux prisonniers pour mois de
nourrice, le troisième aux autres débiteurs civils de toute espèce, le
quatrième aux prisonniers de police; le cinquième réunissait toutes
les femmes détenues, et le sixième servait de dépôt aux mendiants. Le
comte et la comtesse du Nord remarquèrent particulièrement les deux
chapelles placées dans cette prison, et disposées de manière que
chaque espèce de prisonniers pouvait assister régulièrement aux
offices, sans qu'ils pussent se voir ni avoir entre eux la moindre
communication. Les nobles visiteurs laissèrent dans cet établissement
un nouveau témoignage de leur bienfaisance; ils remirent de larges
aumônes aux mendiants, et on a prétendu qu'en sortant ils firent
délivrer dix mille francs aux prisonniers détenus pour dettes[106].

[Note 106: Le chevalier DU COUDRAY, _Le Comte et la Comtesse du Nord,
anecdote russe_. Paris, Belin, 1782.]

Le lendemain (samedi 25 mai), les illustres voyageurs visitèrent
l'église de Notre-Dame. Le chanoine qui leur en fit les honneurs les
conduisit ensuite à l'Hôtel-Dieu, dont ils parcoururent les
différentes salles, même celle des _agonisants_. Comme le chanoine et
les soeurs elles-mêmes de l'hospice s'extasiaient sur le courage dont
Leurs Altesses faisaient preuve, en restant si longtemps au milieu des
malades et des moribonds: «Faits pour commander un jour aux hommes,
dirent les héritiers du trône de Russie, nous ne saurions trop nous
approcher de l'humanité, ni examiner de trop près les maux qui
l'affligent, afin de trouver les moyens de les soulager
promptement[107].»

[Note 107: On trouvera à la fin du volume des Notes sur le voyage du
comte et de la comtesse du Nord, recueillies par M. le duc de
Penthièvre, nº XVII.]

Le 6 juin, la Reine donna au comte et à la comtesse du Nord la comédie
à Trianon. Le spectacle se composait du nouvel opéra de _Zémire et
Azor_, dont Grétry avait fait la musique, et du ballet de _la Jeune
Françoise_, dessiné par Gardel aîné, maître des ballets de la Reine.
Madame la baronne d'Oberkirch, qui y assistait, nous donne de cette
fête quelques détails qui ne sont point étrangers à notre sujet[108]:
«La cour, dit-elle, était radieuse. Madame la comtesse du Nord avait
sur la tête un petit oiseau de pierreries qu'on ne pouvait pas
regarder tant il était brillant. Il se balançait par un ressort, en
battant des ailes, au-dessus d'une rose, au moindre de ses mouvements.
La Reine le trouva si joli qu'elle en voulut un pareil.

[Note 108: _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, t. Ier, p. 273.
Paris, Charpentier, 1853.]

»Il y eut ensuite un souper de trois tables, à cent couverts par
table. J'eus l'honneur d'être placée près de Madame Élisabeth, et de
regarder bien à mon aise cette sainte princesse. Elle était dans tout
l'éclat de la jeunesse et de la beauté, et refusait tous les partis
pour rester dans sa famille.--Je ne puis épouser que le fils d'un roi,
disait-elle, et le fils d'un roi doit régner sur les États de son
père. Je ne serais plus Française; je ne veux pas cesser de l'être.
Mieux vaut rester ici, au pied du trône de mon frère, que de monter
sur un autre.»



LIVRE TROISIÈME

1783--1786.

     Désastres en Italie, à Rome, à Messine. -- La marquise de
     Spadara. -- Madame de Causans. -- Madame de Raigecourt. --
     Baptême du duc d'Angoulême et du duc de Berry. --
     Inoculation du Dauphin, des ducs d'Angoulême et de Berry. --
     Mort de la reine de Sardaigne. -- La cour se rend à
     Fontainebleau. -- Filet d'or envoyé par Monsieur à
     Sainte-Assise. -- Madame de Raigecourt. -- Le chirurgien
     Loustonneau. -- Lettre de Madame Élisabeth. -- Mort du duc
     d'Orléans; caractère de ce prince; sa bienfaisance; madame
     de Montesson ne drape pas. -- Maladie de madame de Causans.
     -- Huit lettres de Madame Élisabeth. -- Le paysan Pêcher. --
     Lettre de Madame Élisabeth. -- Mariage de mademoiselle
     Necker avec le baron de Staël-Holstein. -- Présentation de
     madame de Staël. -- Cinq lettres de Madame Élisabeth à Marie
     de Causans. -- Arbres et légumes menacés par les insectes.
     -- Voyage du Roi à Cherbourg; heureux effet de ce voyage. --
     Esprit de dénigrement et de défiance. -- Ouverture du
     tombeau du comte de Vermandois. -- Couches de la Reine;
     naissance de Madame Sophie. -- Madame Élisabeth à Saint-Cyr;
     anniversaire séculaire de la fondation de cette maison. --
     Vie tranquille de Montreuil. -- Discours de l'évêque d'Alais
     à Madame Élisabeth. -- L'abbé Binos lui dédie son _Voyage au
     mont Liban et en Palestine_. -- Mot de Madame Élisabeth.


Pendant les premiers mois de l'année 1783, de terribles fléaux
désolèrent l'Italie. Une pluie torrentielle, telle que de mémoire
d'homme on n'en avait vu à Rome, inonda cette ville; le Tibre, sorti
de son lit, causa d'affreux ravages. Un tremblement de terre engloutit
une partie de Messine. Parmi tant de tristes détails qu'apportaient
les récits des désastres de cette ville, on lisait à Montreuil, dans
le petit cercle de Madame Élisabeth, la nouvelle de la mort de la
marquise de Spadara, fille de M. de Pierrefeu, gentilhomme de
Provence.

Au moment du tremblement de terre, madame de Spadara s'était évanouie.
Son mari l'avait prise dans ses bras, et était parvenu à l'emporter
jusqu'au port. Tandis qu'il dispose tout pour s'embarquer, sa femme,
revenue à elle-même, s'aperçoit que son fils n'est point près d'elle;
elle s'échappe, elle vole vers sa maison qui est en flammes, mais
encore debout; elle y entre résolument: à peine a-t-elle atteint le
haut de l'escalier que les marches s'écroulent derrière elle; elle
arrive au berceau, s'empare de l'enfant, fuit de chambre en chambre,
poursuivie par des éboulements successifs, se montre à un balcon et
s'y attache comme à son seul asile; elle implore des secours en
montrant son fils; mais quel secours attendre! la terreur publique
paralyse tout sentiment de pitié: la mort est présente pour tous, et
chacun ne cherche qu'à la fuir. Le feu s'empare de ce qui reste de la
maison, et bientôt la pauvre victime de l'amour maternel, tenant dans
ses bras l'objet de sa tendresse, tombe écrasée au milieu des débris
et des flammes.

«Quel triste événement! dit Madame Élisabeth en s'essuyant les yeux;
mais cette pauvre mère a eu du moins la consolation de mourir avec son
fils. Songez quelle existence empoisonnée eût été la sienne, si elle
eût survécu à son enfant sans avoir tout tenté pour le sauver!» Puis
après un moment de silence, elle ajouta: «Cette malheureuse Sicile a,
comme son tyran de Syracuse, un glaive de feu toujours suspendu sur sa
tête. Elle vit en permanence au milieu des menaces et des périls. Sans
doute les nouvelles d'aujourd'hui sont affreuses, et pourtant elles ne
sont pas comparables aux désastres qui ont affligé la Sicile il y aura
bientôt un siècle[109].»

[Note 109: Les recherches que nous avons faites nous autorisent à
croire que Madame Élisabeth faisait ici allusion au tremblement de
terre arrivé en Sicile en 1693, et dont une médaille a consacré le
souvenir. Cette médaille représente une femme levant les mains au ciel
et tenant un enfant la tête en bas.--On aperçoit au second plan l'Etna
fumant, la mer grossie par les cadavres humains et les décombres des
maisons. L'exergue porte: SICILIA AFFLICTA. Autour se trouve cette
légende: PUTATIS ILLOS SUP. QUOS CECID. TURR. IN SILOË PRÆTER OMN.
HOM. PECCAVISSE. _Luc. XIII._ Le revers porte l'inscription suivante:

           MEMOR,
          SICILIÆ,
      D. 9 ET 11 JANU.
        A. MDCXCIII,
      HORR. TERRÆ MOTU
    CONVULS. SYRAC. AUGUST.
  CATAN. MESSIN. XIV. URBIB.
  MAJ. CORRUENTIBUS XVI. MIN.
      PROSTRATIS IN OMNES,
        MAR. INFLUENT.
          RUPT. MONT.
        STRAGE 100,000
            HOM.]

L'émotion que causait cet événement avait distrait Madame Élisabeth de
la pensée pénible qui l'occupait depuis quelque temps. Son amie,
mademoiselle de Causans, étant chanoinesse de Metz, devait sous peu de
jours partir pour cette ville. Les règles de son ordre l'obligeaient à
passer huit mois de l'année à son chapitre. Comment se faire à l'idée
d'une si longue séparation! La princesse ne pouvait s'y résigner, et
elle travailla en silence à empêcher le départ de son amie. Celle-ci
reçut un jour une lettre portant sur l'enveloppe ces mots: _À
mademoiselle de Causans, dame de Madame Élisabeth._ Cette lettre est
de la princesse elle-même, qui, dans les termes les plus affectueux,
lui témoigne la joie de la garder, et la prie de venir dès le
lendemain recevoir l'explication de cette énigme. Le lendemain, madame
de Causans se présente avec sa fille chez Madame Élisabeth; celle-ci
vole à leur rencontre et se jette au cou de son amie: «Je suis touchée
comme je dois l'être, dit madame de Causans, de la bienveillance de
Madame et des témoignages d'affection qu'elle daigne donner à ma
fille; je regrette de me trouver dans la nécessité de les refuser;
mais une maxime établie depuis longtemps dans ma famille dit qu'aucune
de nos filles ne peut accepter une position à la cour avant d'être
mariée.»

Madame Élisabeth ne pouvait combattre chez une mère comme madame de
Causans ce qu'elle respectait le plus au monde, la sévérité des
principes s'appuyant sur les droits sacrés de l'autorité maternelle.
«Votre façon de penser, lui dit-elle, ne peut être contraire à mon
bonheur, puisqu'elle a pour but celui de votre fille: eh bien, je la
marierai, et nous ne serons pas désunies.»

En effet, plusieurs partis ne tardèrent pas à se présenter. M. de
Raigecourt fut agréé par mesdames de Causans.

Madame Élisabeth chercha plusieurs jours dans sa tête et dans son
coeur le moyen d'assurer le bien-être du futur ménage. Enfin elle
croit l'avoir trouvé. Il dépend du Roi. S'adressera-t-elle à lui pour
l'obtenir? C'est la route la plus courte et peut-être la plus facile.
Eh bien, non! il lui semble de bon goût de mettre la Reine dans sa
confidence; sa délicatesse se réjouit de la rendre complice du bien
qu'elle veut faire, et peut-être aussi espère-t-elle l'intéresser
davantage à un bonheur qui sera en partie son oeuvre. Un matin donc,
elle entre chez Marie-Antoinette, et lui dit: «J'ai à vous demander
une faveur, mais une faveur qui n'admet pas la possibilité d'un
refus.--Elle est donc accordée d'avance? lui dit la Reine.--Non; mais
promettez-moi qu'elle le sera.--Je n'en ferai vraiment rien...»

Après une lutte de plaisanteries, on en vient au sérieux, et Madame
Élisabeth expose le plan qu'elle a conçu: «Causans va se marier; je
veux lui donner cinquante mille écus pour sa dot. Le Roi me donne
annuellement trente mille francs d'étrennes; obtenez de lui qu'il me
les avance pour cinq ans.»

La Reine se fit avec plaisir l'interprète d'une cause dont le succès
était certain, et le Roi saisit avec empressement l'occasion de donner
à sa soeur une nouvelle preuve d'affection. Le contrat de mariage du
marquis de Raigecourt et de mademoiselle de Causans fut signé par le
Roi, la Reine et la famille royale le 27 juin 1784. La joie que
ressentait Madame Élisabeth, quand elle eut la certitude de conserver
son amie, fut aussi durable que vive. Le jour de l'an arriva sans lui
apporter de cadeaux, et quatre autres fois il revint distribuant dans
le château de Versailles ses largesses à tout le monde, et n'ayant
rien à offrir à Madame Élisabeth. À ce sujet, elle disait avec un
enjouement exempt de tout regret: «Moi, je n'ai pas encore d'étrennes,
mais j'ai ma Raigecourt.»

C'est surtout dans les lettres de Madame Élisabeth qu'on rencontre ces
doux épanchements d'une âme qui se livre tout entière à ses amies.
Ainsi elle écrivait le 3 septembre 1784 à madame de Causans pour lui
raconter la prise d'habit de madame de Brébeuf, et on retrouve dans sa
lettre la vive impression que lui laissaient toujours les événements
de ce genre. «Le moment que j'aime le mieux, dit-elle, c'est celui où
l'on donne le baiser de paix. Il me fait toujours un effet que je ne
puis rendre.» Puis ce sont des paroles où éclatent l'estime profonde
qu'elle avait pour le caractère et l'esprit de madame de Causans, le
prix qu'elle attachait à l'affection de cette vertueuse femme, et le
vif intérêt qu'elle prenait à sa famille.

Si Madame Élisabeth aimait ainsi ses amies, elle obtenait d'elles le
plus tendre retour, comme on peut le voir dans les lettres suivantes,
écrites par madame de Bombelles à son mari:

                                      «À Paris, ce 1er septembre 1784.

  ....................................................................

»J'ai été hier à Trianon, où est Madame Élisabeth, qui m'avoit fait
chercher en chaise pour monter à cheval avec elle; j'ai vu la Reine,
qui m'a traitée avec toutes sortes de bontés; après la course de
cheval, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la
comtesse Diane m'a emmenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner.
Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt.....

»Sais-tu qu'il y a un cône de Cherbourg renversé par un coup de vent?
C'est cent mille écus jetés dans l'eau. M. de Castries est parti tout
de suite, et je crois que cet incident ralentira un peu l'enthousiasme
que causait la création de ce port.....»

       *       *       *       *       *

                                  «À Versailles, ce 17 septembre 1784.

  ....................................................................

»Je suis si souffrante depuis trois jours que je n'ai pas eu le
courage de t'écrire. Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi
dernier, galopant à la chasse, est tombée de cheval; son corps a roulé
sous les pieds du cheval de M. de Menou, et j'ai vu le moment où cette
bête, en faisant le moindre mouvement, lui fracassoit la tête ou
quelque membre. Heureusement j'en ai été quitte pour la peur, et elle
ne s'est pas fait le moindre mal; tu penses bien que j'ai eu
subitement sauté à bas de mon cheval et volé à son secours.
Lorsqu'elle a vu ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en
m'assurant qu'elle n'éprouvoit pas la plus petite douleur; nous
l'avons remise sur son cheval, j'ai remonté le mien, et nous avons
couru le reste de la chasse comme si de rien n'étoit. L'effort que
j'ai fait pour surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes,
m'a tellement bouleversée que depuis ce moment-là j'ai souffert des
entrailles, de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de
souffrir. Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque
de nerfs très-forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me
reste ce soir qu'une si grande lassitude, qu'après t'avoir écrit, je
me coucherai. J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré
toutes mes douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant
mieux fait que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la
Reine, et conséquemment par le reste des personnes qui y étoient; j'y
ai perdu mon argent, selon ma louable coutume. J'y étois très-bien
mise, et je me serois consolée des frais de ma parure s'ils avoient pu
exciter ton admiration; car, étant uniquement occupée du désir que tu
m'aimes bien, je voudrois ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne
fût-ce que d'une ligne, ton intérêt pour moi. J'y ai vu M. d'Adhémar,
qui m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avoit eu à
te recevoir à Londres.....»

       *       *       *       *       *

Je citerai encore quelques lettres de madame de Bombelles à son mari;
on y trouve un écho fidèle de tout ce qui intéressait la cour, et
surtout un témoignage irrécusable du discernement avec lequel Madame
Élisabeth choisissait ses amies.

                                  «À Versailles, ce 21 septembre 1784.

  ....................................................................

»J'ai encore été à Trianon samedi dernier. Si je ne connoissois ton
goût pour les agréments que tu pourrois procurer en un certain genre,
je te dirois que le Roi a joué au loto à côté de moi, et m'a traitée
avec la plus grande distinction; mais craignant de t'affliger, je ne
me suis pas conduite de manière à alimenter son sentiment, de sorte
qu'il y a toute apparence qu'un aussi beau début n'aura pas de suites:
c'est vraiment dommage; mais tu ne le veux pas, il faut bien obéir.
L'opéra de _Dardanus_, qu'on y a joué, est superbe, et j'espère que
nous chanterons ensemble tout l'opéra; cela ne sera pas sans nous
quereller, mais malgré cela tu t'amuseras.....»

       *       *       *       *       *

                                   À Versailles, ce 30 septembre 1784.

  ....................................................................

«Pour te donner de la bonne humeur, je te dirai que, dimanche
dernier, la Reine est venue à moi, m'a dit qu'elle étoit charmée que
nos affaires avançassent, et qu'elle désireroit bien qu'elles fussent
déjà terminées, et que je devois savoir qu'elle y prenoit le plus
grand intérêt. J'ai répondu à cela qu'elle m'avoit donné trop de
preuves de bonté pour que je pusse en douter, et que ce seroit à elle
seule à qui je devrois le bonheur de ma vie.....

»La duchesse de Polignac a été bien malade d'une fièvre dyssentérique;
elle va mieux aujourd'hui. On a fait le conte dans le monde que
c'étoit la diminution de sa faveur qui l'avoit mise dans cet
état-là.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Saint-Cloud, ce 8 octobre 1784.

  ....................................................................

»La duchesse de Polignac se porte très-bien; sa faveur, Dieu merci,
est plus brillante que jamais. Le Roi y a soupé deux fois depuis huit
jours; le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux soupers, et il l'y a
traité avec toutes sortes de bontés: cela n'empêche pas qu'il n'ait
bien des ennemis.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 16 octobre 1784.

  ....................................................................

»La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter Saint-Cloud; la Reine en
est dans la plus grande joie. C'est le baron de Breteuil qui a négocié
le marché, et il paroît qu'on lui en sait grand gré, excepté M. de
Calonne, qui sera obligé de donner six millions, et à qui cela ne fait
pas le moindre plaisir; aisément cela se conçoit. Les enfants iront y
passer l'été; cela m'arrange fort, parce que nos visites au Mail nous
rapprocheront fort de maman lorsqu'elle y sera. On dit depuis hier que
nous n'aurons pas la guerre avec l'Empereur pour les Hollandois,
qu'eux-mêmes ne la feront pas; il s'étoit d'abord établi qu'elle étoit
indispensable, mais tout est changé, et j'en suis charmée, car j'aime
la paix et la tranquillité.....

»À propos, Madame Élisabeth m'a dit qu'elle ne pouvoit pas spécifier
le nombre de chaque chose qu'elle te prioit de lui apporter. Elle
désire simplement qu'il ne soit pas considérable, et te prie de
ménager ses finances. Elle veut de plus que je te dise bien des choses
de sa part; juge si tu es heureux!.....»

       *       *       *       *       *

                                    «À Versailles, ce 4 novembre 1784.

  ....................................................................

»Le baron de Breteuil a écrit, au nom du Roi, une lettre à tous les
évêques, par laquelle il leur enjoint, de la part de Sa Majesté, de
rester dans leur diocèse, et de n'en pas sortir sans une permission
particulière. Tu n'imagines pas à quel point un ordre aussi sage fait
crier à Paris; il n'y a sorte de mauvaises plaisanteries qu'on ne
fasse sur la manière dont la lettre est écrite; on prétend que c'est
un abus d'autorité; enfin que sais-je, on jette la pierre au baron, et
on dit qu'il n'a eu d'autres motifs que celui de faire parler de
lui..... Tu sais sûrement que les Hollandois vont avoir la guerre avec
l'Empereur, que nous serons neutres; cependant on va envoyer chaque
ministre à son poste: M. de Maulevrier va partir, et j'imagine que M.
de Vérac partira aussi.....»

       *       *       *       *       *

Le dimanche 28 août 1785, Madame Élisabeth assista au baptême du duc
d'Angoulême, âgé de dix ans, et du duc de Berry, qui en avait sept et
demi[110]. «Le Roi (dit une note manuscrite où se reflète l'étiquette
de l'époque) a entendu vespres et le salut dans sa tribune, et a
rejoint la Reine, après le salut, dans le salon d'Hercule, où les
princes et princesses se sont rendus pour se mettre à la suite de
Leurs Majestés. Aucun prince n'avoit le cordon bleu sur l'habit, hors
M. de Penthièvre, qui avoit cru qu'on devoit l'avoir. La parure étoit
simple.

[Note 110: Le registre des baptêmes de l'église royale et paroissiale
de Notre-Dame de Versailles nous apprend que ces deux jeunes princes,
dont l'un était né le 6 août 1775 et l'autre le 24 janvier 1778,
avaient été ondoyés (le jour de leur naissance) par Mgr
Joseph-Dominique de Cheylus, évêque de Cahors.]

»Le Roi et la Reine sont descendus à l'autel sans s'arrêter à leur
prie-Dieu. Le Roi et la Reine ont été parrain et marraine de M. le duc
d'Angoulême, et Monsieur et Madame, au nom du roi d'Espagne et de la
reine de Sardaigne, de M. le duc de Berry. Ces petits princes étoient
en blanc, dans l'ancien habillement françois. La plume a été présentée
par un aumônier à M. le duc d'Angoulême, à M. le duc de Berry et aux
princes et princesses; M. l'évêque de Senlis ne l'a présentée qu'à
Leurs Majestés et au rang d'Enfants de France. Tous les princes et
princesses ont signé les actes de baptême; ils avoient été invités à
la cérémonie par le maître des cérémonies (le grand maître ne faisant
pas encore de fonctions à cause de sa jeunesse), de la part du Roi.
Les Cent-Suisses étoient en habit de cérémonie. Les princes ont
reconduit le Roi à son appartement, et sans doute les princesses ont
reconduit la Reine dans le sien. Les princes n'ont été, ni avant ni
après la cérémonie, chez M. le comte et madame la comtesse d'Artois,
ni chez les enfants baptisés.»

Le 29, la Reine se rend, avec l'aîné de ses fils, sa fille et Madame
Élisabeth, au château de Saint-Cloud, où le Dauphin devait être
inoculé le 1er du mois suivant.

Le 30, le Roi les y rejoint.

Le 31, la comtesse d'Artois se transporte aussi dans cette résidence
avec ses deux fils, les ducs d'Angoulême et de Berry, qui doivent être
inoculés dans la maison de M. Chalus, fermier général, située à
Saint-Cloud.

       *       *       *       *       *

Le 27 septembre, le comte de Scarnafis, ambassadeur de Sardaigne, se
rendit en long manteau de deuil à l'audience particulière du Roi,
pour lui remettre une lettre de notification de la mort de la reine de
Sardaigne, décédée le 19 du mois, à sept heures du soir, au palais de
Moncaglieri. Bien que Madame Élisabeth fût informée que depuis
plusieurs mois la vie de cette princesse était en péril, elle n'en
apprit pas la fin avec moins de peine, surtout en songeant au chagrin
que sa chère Clotilde devait en ressentir. Toutefois elle éprouva une
grande consolation en lisant dans les lettres et dans les gazettes de
Piémont que les restes de la Reine, transportés au château royal de
Turin et exposés dans une chapelle ardente, avaient été l'objet des
larmes et des prières de tout un peuple, avant d'être enfouis dans les
caveaux de Superga. Elle essayait d'en conclure que les nations
n'avaient point perdu tout respect filial pour leurs chefs, et qu'un
événement qui mettrait en péril la vie du Roi raviverait profondément
la fibre patriotique de cette France, si émue naguère à la nouvelle de
la ruine de quelques vaisseaux.

Le 10 octobre, la cour quitta Saint-Cloud pour aller habiter
Fontainebleau. La Reine, voulant se rendre par eau dans cette
résidence, s'embarqua à Paris, au pont Royal, dans un yacht
extrêmement élégant, riche et commode, qui avait coûté soixante mille
livres. Le matin du départ de Marie-Antoinette, le duc d'Orléans[111]
reçut à Sainte-Assise une caisse portant son adresse, mais dont
l'origine restait inconnue. Excité par la curiosité, il fit ouvrir
devant lui la caisse mystérieuse: elle contenait un filet tissu d'or
et d'argent avec un talent merveilleux, qui avait, d'après les récits
qu'on en fit alors, cent quatre-vingts aunes d'étendue. Outre ce
filet, on trouva dans la caisse le madrigal suivant:

  À vous, savante enchanteresse,
  Ô Montesson, l'envoi s'adresse.
  Docile à mon avis follet,
  Avec confiance osez tendre
  Sur-le-champ ce galant filet,
  Et quelque Grâce va s'y prendre.

[Note 111: Veuf, le 9 février 1759, de Louise-Henriette de
Bourbon-Conti, le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, avait épousé en
secret madame de Montesson. On sait que par un édit de Louis XIII il
était défendu à tous les prélats de France de marier un prince du sang
sans l'autorisation écrite de la propre main du Roi. Celle de Louis XV
est remarquable par sa brièveté: «Monsieur l'archevêque, vous croirez
ce que vous dira mon cousin le duc d'Orléans, et vous passerez outre.»
Voir la _Corresp. de Grimm_, IIIe part., t. III, p. 459.]

Ni le duc d'Orléans, ni madame de Montesson, ni personne de leur cour
ne devina l'usage qu'il convenait de faire d'un tel cadeau. Le prince
ordonna de replacer filet et vers dans la caisse, et de l'adresser de
sa part à M. de Crosne, lieutenant de police, en le priant d'en
chercher l'auteur et de la lui rendre. Or, pour l'intelligence de
cette énigme, il suffisait, ce semble, de savoir que le duc d'Orléans
et madame de Montesson, instruits de l'intention de la Reine de se
rendre par eau à Fontainebleau, et par conséquent de passer sous les
fenêtres de leur château, avaient fait tout au monde pour obtenir de
Sa Majesté de s'y reposer; leurs efforts avaient été vains. Le comte
de Provence, qui avait du goût pour les plaisanteries ingénieuses et
galantes, comme on disait dans ce temps-là, avait inventé ce filet,
dont le spectacle, selon lui, devait frapper la Reine: il y voyait un
moyen adroit pour l'arrêter respectueusement et lui fournir un
prétexte de descendre à terre; mais, comme on le voit, personne à
Sainte-Assise ne comprit la pensée de Monsieur. Piqué de la mauvaise
chance de son présent, il s'écria dans son premier mouvement de dépit:
«Avec tout leur esprit, qu'ils sont bêtes à Sainte-Assise!»

Le 15 octobre, Mesdames Adélaïde et Victoire se rendirent à
Fontainebleau, où la cour se trouvait depuis dix jours.

Le 1er novembre, jour de la Toussaint, Madame Élisabeth venait
d'assister avec la Reine, dans la chapelle du château, à la
grand'messe célébrée par l'évêque de Rodez et chantée par la musique
du Roi, et rentrait à peine dans son appartement, lorsqu'elle apprit
que madame de Raigecourt, fatiguée d'une grossesse pénible, était
demeurée quelques minutes sans connaissance. Madame Élisabeth vole
chez son amie. Celle-ci, qui était tout à fait remise et n'avait gardé
nul souvenir de son évanouissement, s'étonne de voir la princesse à
l'heure où a lieu le dîner de la Reine, et auquel, pendant leur
éloignement de Versailles, elle prend toujours part les jours de fête.
«Je t'ai crue souffrante, lui dit Élisabeth, et je me suis
excusée.--Je ne souffre pas, lui dit son amie, et je ne me suis permis
de dire à personne d'avertir Madame.--Si tu ne l'as pas fait, mon
coeur, j'espère bien que tu auras toujours à ton service quelqu'un
qui, sans tes ordres, saura que je t'aime assez pour être avertie
quand tu souffres.»

Le 17 novembre, la cour retourna à Versailles, et Madame Élisabeth fut
obligée de partir avec elle. Toutefois elle avait au préalable obtenu
pour M. Loustonneau, chirurgien du Dauphin et des Enfants de France,
d'un vrai mérite et d'un grand dévouement[112], la permission de
rester à Fontainebleau; puis elle avait prié une de ses dames de
venir tenir compagnie à son amie et de l'entourer des soins les plus
tendres. Malgré ces précautions, Madame Élisabeth n'avait pu
s'éloigner d'elle sans un serrement de coeur.

[Note 112: Loustonneau était chéri à Versailles. Dévoué aux
malheureux, il versait tous les ans une trentaine de mille livres dans
la caisse des pauvres, qu'il soignait gratuitement. L'extrême réserve
dont il entourait ses libéralités ne parvint pas à les empêcher d'être
connues. Nommé à la survivance de M. Andouillé, premier chirurgien du
Roi, il alla remercier la Reine, qui n'était point étrangère à sa
nomination. «Vous êtes content, monsieur, lui dit Marie-Antoinette;
mais moi je le suis bien peu des habitants de Versailles. À la
nouvelle de la grâce que le Roi vient de vous accorder, la ville
aurait dû être illuminée.--Et pourquoi cela, Madame? répondit
Loustonneau avec un étonnement mêlé d'inquiétude.--Ah! reprit la Reine
avec émotion, si tous les indigents que vous secourez depuis vingt ans
eussent seulement allumé une chandelle sur leur fenêtre, on n'aurait
jamais vu de plus brillante illumination.»]

Ses regrets s'accrurent encore en apprenant, à son arrivée à
Versailles, que madame de Causans était dangereusement malade à Paris.
Dans cette position, les angoisses de la princesse étaient vives, mais
ses inquiétudes ne se traduisaient pour ses chères malades qu'en
témoignages d'intérêt et d'affection. Elle fit organiser un service de
courriers sur la route de Paris et sur celle de Fontainebleau. Elle
envoya son médecin près de _sa Raigecourt_ pour avoir des
renseignements plus positifs sur l'état de sa santé. Madame de
Raigecourt donna le jour à un garçon qui ne vécut que peu d'instants.
Aussitôt que cette fâcheuse nouvelle arriva à Madame Élisabeth, elle
écrivit à madame de Causans pour lui témoigner toute la part qu'elle
prenait à cet événement. Dans cette lettre, on voit qu'elle cherche à
rassurer son amie sur l'état de madame de Raigecourt: il n'y a plus
d'inquiétude à avoir. Quant à l'enfant, qui est mort après avoir reçu
le baptême, Madame Élisabeth, avec sa foi profonde, ne peut le
plaindre, c'est un ange de plus dans le ciel.

Le jour même où Madame Élisabeth traçait ces lignes, la cour prenait
le deuil à l'occasion de la mort du duc d'Orléans, mort à
Sainte-Assise le 18 novembre, à l'âge de soixante ans et demi.

Ce prince, qui aimait à varier ses amusements, avait fait construire,
dans sa maison de campagne de Bagnolet, un théâtre sur lequel il joua
lui-même la comédie avec les personnes admises dans son intimité. Ce
fut pour cette petite scène que Collé avait fait, en 1766, _la Partie
de chasse de Henri IV_; le duc d'Orléans, qui jouait toujours de
préférence les rôles de financier ou de paysan, eut un certain succès
dans le rôle du meunier Michau. Mais un souvenir plus élevé
recommande la mémoire de ce prince: la passion du plaisir n'avait
point refroidi en lui le goût de la charité, dont il avait hérité de
son père.

Il se plaisait même à cacher avec tant de soin le bien qu'il faisait,
qu'on ne connut qu'après sa mort les droits qu'il avait à la
reconnaissance des malheureux. Un particulier investi de sa confiance
descendait de sa part, mais non en son nom, dans les plus profonds
cachots, montait dans les plus sales greniers, pénétrait enfin dans
les plus tristes réduits de la misère, payait les dettes des pères de
famille détenus dans les liens, pensionnait des veuves, sauvait des
jeunes filles de la tentation de chercher dans l'opprobre des
ressources pour leurs besoins, arrachait enfin à l'indigence de braves
défenseurs de l'État chargés d'ans et de blessures, et contraints de
cacher leur croix de Saint-Louis. La reconnaissance aime à pouvoir
nommer le bienfaiteur dans ses prières: «Dites-nous donc, s'écriaient
ces infortunés, à qui devons-nous tant de bienfaits?--Ce n'est pas à
moi, répondait l'envoyé discret, j'agis pour un autre. La personne
voisine, que je charge de veiller à vos besoins, attestera seulement
de sa main: Il a été donné la somme de tant au nom de Luc.» Or,
c'était sous ce nom inconnu de Luc que se voilait le premier prince du
sang.

Lorsqu'il était à la tête des armées, le bien-être du soldat
l'occupait sans cesse. Que de fois, dans ses campements, il acheta la
récolte de plusieurs jardins chargés de légumes et de fruits! «Allez,
mes enfants! disait-il à sa troupe, allez! ces fruits et ces végétaux,
ces jardins sont à vous. Ne touchez pas aux propriétés étrangères:
vous connaissez nos lois; un châtiment sévère punirait vos rapines;
mais ces plates-bandes cultivées avec soin et couvertes des meilleures
productions de la nature deviennent, par le don que je vous en fais,
vos propriétés personnelles; usez-en à discrétion, vous n'offenserez
personne et vous ferez plaisir à un général qui vous aime.»

L'incendie qui avait consumé en 1773 une partie du château du Raincy,
appartenant à ce prince, avait atteint le garde-meuble, où se trouvait
entassée une multitude d'effets précieux; on se mit en devoir d'y
porter secours et d'en sauver du moins une partie: le duc d'Orléans ne
permit pas qu'on y entrât. «On peut aisément réparer une perte,
dit-il, et je serais inconsolable si quelqu'un y périssait.» Le
fermier d'un village voisin avait envoyé au secours tous les gens de
sa ferme. Dès que le prince en fut informé, il alla lui-même remercier
ce digne homme, qui s'étonna de recevoir la visite du premier prince
du sang.

À l'occasion du premier incendie de la salle du Palais-Royal, il avait
montré le même amour de l'humanité et le même désintéressement. On
était venu lui annoncer à la campagne que cette salle avait été
réduite en cendres avec une partie du Palais-Royal. «Quelqu'un a-t-il
péri? demanda vivement ce prince.--Non, monseigneur, personne n'a été
victime de l'incendie.--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il d'un air
serein, ce n'est que de l'argent perdu.»

Louis XVI aimait beaucoup ce prince; lors de sa dernière maladie, il
envoyait régulièrement trois fois par jour savoir de ses nouvelles. Le
duc de Bourbon, séparé de sa femme et brouillé avec son beau-père,
s'étant présenté devant le Roi dans cet intervalle, Sa Majesté, en lui
montrant le bulletin de la maladie du duc d'Orléans, lui dit: «Je ne
sais pas, monsieur, pourquoi je vous donne ces nouvelles, car c'est
par vous que j'aurais dû les apprendre.» Le duc de Bourbon se reprocha
son indifférence, et se rendit à Sainte-Assise pour offrir à son
beau-père une consolation à laquelle ce prince ne s'attendait plus.
«Monsieur, lui dit le mourant, je suis reconnaissant de votre visite;
mais je le serais bien davantage si vous me la faisiez avec votre
femme.» Pendant sa maladie, le duc d'Orléans fut entouré des soins des
abbés de Saint-Albin et de Saint-Phar[113], et de madame de Lambert,
leur soeur. Il montra à ses derniers moments les sentiments de la plus
douce piété. Après sa mort, la duchesse de Chartres et la duchesse de
Bourbon, se conformant au désir exprimé par leur père, ramenèrent
madame de Montesson à Paris, tandis que, de son côté, le duc de
Chartres, suivant l'étiquette, alla lui-même informer le Roi de ce
triste événement; et Sa Majesté, suivant le même protocole, lui ayant
répondu: «Monsieur le duc d'Orléans, je suis très-fâché de la mort du
prince votre père», ce prince en prit aussitôt le nom, et le duc de
Valois, son fils aîné, prit celui de duc de Chartres.

[Note 113: L'abbé de Saint-Albin, l'abbé de Saint-Phar et madame
Lambert étaient enfants naturels du duc d'Orléans et de mademoiselle
Marquise, comédienne, depuis madame de Villemonble. Le prince leur
avait assuré une large existence.]

Le prince qui venait de mourir fut regretté comme homme; comme prince,
il occupa peu l'attention: étranger aux intrigues politiques, il
n'avait recherché que les jouissances de la vie privée. Cependant on
est porté à croire que sa perte fut un malheur public: dévoué de coeur
au monarque chef de sa famille, peut-être eût-il, quelques années plus
tard, contenu les entraînements de son fils vers une révolution qui
devait le dévorer à son tour.

Le 20 février de l'année suivante, l'oraison funèbre du duc
d'Orléans[114] fut prononcée dans l'église de Saint-Eustache par
l'abbé Fauchet, prédicateur du Roi, esprit plus ardent que sage, chez
lequel l'imagination gâtait souvent le savoir, et qui, quelques années
plus tard, tout en prêchant l'Évangile, rédigeait le journal _la
Bouche de fer_.

[Note 114: Son éloge fut prononcé aussi par l'abbé Maury en l'église
de Notre-Dame de Paris, et par l'abbé Rozier à Orléans, le 10 mars
1786.]

La mort du duc d'Orléans remit encore sur le tapis une grave question
d'étiquette: il s'agissait de savoir si madame de Montesson, qui
passait pour avoir épousé secrètement le feu prince, était apte à
draper. Cette affaire fort embarrassante fut remise à la décision du
Roi. Sa Majesté déclara que madame de Montesson pourrait dans son
intérieur porter le deuil comme bon lui semblerait, mais nullement en
public. Madame de Montesson se retira au couvent de l'Assomption et y
passa l'année de son veuvage. La décision de Louis XVI peut paraître
sévère aujourd'hui; mais si elle eût été autre, elle aurait scandalisé
et indigné tous les amis des vieilles coutumes de la monarchie.

Madame de Maintenon n'avait point drapé; elle avait habillé les gens
de sa maison couleur de feuilles mortes, et s'était retirée à
Saint-Cyr. Il n'était point possible d'accorder à la veuve
morganatique d'un prince du sang ce que n'avait pas cru devoir se
permettre la veuve morganatique du grand Roi.

J'ai hâte de revenir à Madame Élisabeth, à qui un deuil de famille ne
peut faire oublier la position presque désespérée de madame de
Causans; elle ne se la dissimulait pas à elle-même, et, tout en
éloignant l'imminence du danger de la pensée de ses amies, elle
essayait cependant de les y préparer. Vers la fin de novembre, madame
de Causans reçut les derniers sacrements; madame de Raigecourt était
elle-même extrêmement malade des suites de ses couches. Les lettres de
Madame Élisabeth à madame Marie de Causans qui se rapportent à ces
tristes circonstances sont remplies de tout ce que peut dicter
l'amitié la plus tendre, jointe à la raison la plus sûre et à la foi
la plus éclairée et la plus vive. Elle ne veut pas lui ôter toute
espérance, et cependant elle ne veut pas non plus lui donner une
fausse sécurité. Prier, espérer, mais avec un coeur soumis d'avance à
la volonté de Dieu, voilà le résumé de cette douce et sainte lettre.
Dans un seul passage on voit percer une pointe de cet esprit
primesautier et plein d'enjouement qui était un des attraits de Madame
Élisabeth. «M. le prince de Lambesc, qui loge au-dessus de moi,
m'impatiente (écrit-elle); je crois qu'il marche avec des bottes
fortes, et je le prends toujours pour des nouvelles.»

L'état de madame de Raigecourt, qui, dangereusement malade à
Fontainebleau, avait demandé les sacrements, commence à s'améliorer;
mais celui de sa mère s'aggrave. Le médecin qui la soigne, M. Séguy, a
presque prononcé son arrêt. Madame Élisabeth, dans sa lettre du 8
décembre 1785, prépare madame Marie de Causans au coup qui la menace,
et c'est toujours en lui parlant de Dieu. En même temps, son amitié
pour la chère malade qu'elle craint de perdre lui inspire ces
touchantes expressions: «Si vous ne craignez pas d'attendrir votre
mère, dites-lui combien je partage ses douleurs, que je voudrois les
prendre toutes, que je suis bien affligée de ne pouvoir lui rendre les
soins que ma tendre amitié pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien
depuis trois semaines d'être princesse: c'est souvent une terrible
charge; mais jamais elle ne m'est plus désagréable que lorsqu'elle
empêche le coeur d'agir.»

Les lettres de la princesse se succèdent avec quelques alternatives
d'espérance, qui font bientôt place à des craintes plus graves. Madame
Élisabeth, avec son affectueuse sollicitude, s'occupe de tout: son
coeur a toutes les prévoyances. Madame de Raigecourt est mieux; mais
est-elle assez bien pour voir sans danger sa mère souffrante? Si le
mieux est assez prononcé, il y aurait de la cruauté à la priver de
cette chère vue; mais il ne faut pas commettre d'imprudence. Combien
la princesse elle-même souhaiterait de voir encore une fois sa
vénérable amie et d'aller s'édifier au spectacle de la souffrance si
saintement supportée! Si celle-ci en exprimait le désir, il faudrait
le faire tout à l'instant même. Madame Élisabeth n'ose venir sans
être demandée, dans la crainte de retrancher quelques instants d'une
vie si précieuse, en faisant éprouver à la chère malade une trop vive
émotion. Puis viennent ces touchantes lignes qui ferment la lettre du
14 décembre 1785, et présentent au coeur de madame Marie de Causans la
seule consolation que puisse goûter sa tendresse filiale: «Vous êtes
moins à plaindre que vos soeurs; vous jouissez au moins des derniers
moments où vous pouvez voir, entendre votre mère, et lui rendre tous
les soins que votre coeur vous dicte, au lieu qu'elles joindront au
malheur de ne la plus voir celui de ne l'avoir pas vue jusqu'au
dernier moment.»

Tant que madame de Causans vécut, Madame Élisabeth ne cessa
d'entretenir avec madame Marie de Causans une correspondance presque
quotidienne. Elle se reprenait de temps à autre à espérer, et puis la
funeste réalité lui apparaissait, et alors, suivant l'âme de sa
vénérable amie vers le ciel, elle était à la fois édifiée et attendrie
de la ferveur avec laquelle cette belle âme aspirait à se réunir à son
Dieu. C'est à peine si elle osait prier pour une personne qu'elle
regardait presque comme une sainte. Elle communia cependant à son
intention, sur la demande de sa fille.

Il n'y eut sorte de précautions que Madame Élisabeth ne prît pour que
madame de Raigecourt ignorât ou n'apprît que peu à peu le dangereux
état de sa mère. Enfin, les longues souffrances de madame de Causans
eurent un terme. Marie-Françoise-Madeleine de Louvel-Glizy (veuve de
J. T. de Vincens-Mauléon, seigneur marquis de Causans, comte
d'Ampuries, maréchal des camps et armées du Roi), dame pour
accompagner Madame Élisabeth de France, mourut à Paris le 4 janvier
1786, dans la cinquante-cinquième année de son âge.

Ayant reçu la nouvelle de cette mort digne d'une telle vie, Madame
Élisabeth voulut épancher encore une fois son coeur dans celui de
madame Marie de Causans. Je détacherai seulement de cette lettre
quelques lignes où l'on trouve le secret du courage et de la
résignation que Madame Élisabeth devait déployer dans ses épreuves:
«Il faut mettre, à l'exemple de votre mère, nos craintes et nos désirs
au pied du crucifix; lui seul peut nous apprendre à supporter les
épreuves que le ciel nous destine. C'est le livre des livres; lui seul
élève et console l'âme affligée.»

Dès que la santé de madame de Raigecourt lui permit de revenir à
Versailles, Madame Élisabeth s'empressa de faire disposer des relais
et des stations de repos pour adoucir les fatigues du voyage. Elle
recommanda de ne point lui apprendre la perte qu'elle avait faite
avant son arrivée à Versailles, voulant se trouver auprès d'elle dans
les premiers moments de sa douleur. Elle n'eut pas le courage de lui
dire elle-même que sa mère n'était plus; mais dès que le premier coup
eut été porté, elle accourut, la serra dans ses bras et l'entoura de
toutes les consolations.

Dans les premiers jours du mois de février, un bon paysan de
Montreuil, que Madame Élisabeth occupait presque chaque jour, fut pris
d'un mal subit dans le jardin où il travaillait. Elle le fait
immédiatement porter chez lui, et elle s'y rend elle-même. Médecin et
curé sont appelés et arrivent en même temps. La présence de ce dernier
est d'autant plus nécessaire que les secours du premier demeurent
impuissants. Le mal était foudroyant, la lutte fut courte, l'agonie
prompte; mais jusqu'au dernier soupir, le malade, demeuré calme et
plein de foi, souriait à la mort entre le prêtre qui lui montrait le
ciel et cette princesse de sang royal dont l'ardente prière devançait
l'âme du moribond, prête à paraître devant Dieu. Quand tout fut fini,
et au moment où Madame Élisabeth quittait la chétive demeure du
trépassé, le curé lui dit: «Madame donne ici un grand exemple.--Ah!
monsieur, répond-elle, j'en reçois un bien plus grand et que je
n'oublierai jamais.»

Les traces de l'émotion profonde laissée par cette scène au coeur de
Madame Élisabeth se retrouvent dans une lettre qu'elle écrivit
quelques jours après à madame Marie de Causans, lettre où l'esprit
naturellement enjoué de la princesse se reflète au milieu des
souvenirs pénibles et des préoccupations inquiètes.

Le 6 janvier, Madame Élisabeth signa, ainsi que le Roi et tous les
membres de la famille royale, le contrat de mariage de mademoiselle
Necker avec le baron de Staël-Holstein, ambassadeur extraordinaire du
roi de Suède à la cour de France; le 31 du même mois, la baronne de
Staël fut présentée au Roi et à la Reine, et le même jour,
l'ambassadrice de Suède dîna au palais de Versailles, à une table de
quatre-vingts couverts tenue par le marquis de Talaru, premier maître
de l'hôtel de la Reine, et dont la princesse de Chimay, dame d'honneur
de Sa Majesté, faisait les honneurs.

Quoique prisant peu M. Necker, Madame Élisabeth ne put voir sans
intérêt cette jeune femme, déjà citée pour son esprit, s'unir à
l'ambassadeur d'un roi ami dévoué de la maison royale de France.

Mais notre princesse recherchait de préférence toutes les émotions qui
fortifient l'âme. Elle ne cessait de trouver dans un exemple de piété,
de quelque part qu'il vînt, un sujet d'édification pour elle-même.
L'humeur facile et gaie s'alliait toujours chez elle à un sentiment
élevé du devoir envers le monde, envers ses amies, envers elle-même et
envers Dieu. Sa haute raison et son coeur aimant lui dictent toujours
les paroles qui, selon les circonstances, doivent être des
consolations, des conseils, des encouragements. Quoi de plus amical,
de plus noble, de plus touchant, de plus tendrement religieux que les
épanchements de cette âme qui cherchait les âmes souffrantes pour les
relever, pour leur sourire et les entraîner vers Dieu!

On comprend dès lors que la mort de madame de Causans, loin de
relâcher les liens d'affection qui existaient entre les deux filles de
cette vertueuse dame et la princesse, les avait resserrés. Aussi la
correspondance ne languit-elle pas. Nous possédons neuf lettres
écrites par Madame Élisabeth dans les premiers mois de 1786, avec une
effusion de coeur et une supériorité d'esprit également remarquables.
Le ton en est presque maternel. Il semble que la princesse éprouve le
besoin de rendre aux deux soeurs la mère qu'elles ont perdue, en leur
donnant les conseils que celle-ci leur eût donnés, et en leur
prodiguant ces marques d'affection qui pansent les plaies du coeur, si
elles ne les ferment pas. Il est impossible de ne pas être frappé du
caractère de haute spiritualité qui règne dans cette correspondance.
On dirait que la princesse sent le besoin de s'armer d'avance pour des
épreuves qu'elle pressent vaguement, tant elle insiste sur la
nécessité de mettre son bonheur sur la terre dans une conformité
parfaite de la volonté humaine avec la volonté divine, dans une
défiance de soi-même qui se concilie avec une confiance absolue dans
la Providence. La dévotion que Madame Élisabeth recommande à ses amies
n'a rien d'étroit et de mesquin, c'est la dévotion des âmes généreuses
qui doutent d'elles-mêmes, sans jamais douter de la bonté infinie de
Dieu. «N'allez pas vous troubler le coeur, écrit-elle le 1er mars
1786, en cherchant à découvrir ce que Dieu exige de vous.....
Soumettez-vous, allez au jour le jour; dites-vous le matin tout ce que
vous devez faire dans la journée et pourquoi vous devez le faire.
N'anticipez pas sur le lendemain, et ne changez jamais une résolution
bien prise sans des raisons très-fortes. Quelque temps de fermeté sur
vous-même remettra le calme dans votre coeur; et, sur toute autre
chose, chassez le scrupule, car rien ne trouble et ne jette dans la
mauvaise voie comme le scrupule. Le scrupuleux ne peut ni parler, ni
se taire, ni agir, ni rester, sans croire avoir offensé Dieu.»

Madame Élisabeth, trop sincèrement vertueuse pour être scrupuleuse,
continue ainsi ce qu'elle appelle ses sermons. Ce sont les directions
données par une âme à la fois clair-voyante et tendre qui connaît ses
jeunes amies, qui voit les obstacles qu'elles ont à surmonter sur le
chemin de la perfection, et les leur signale avec une aimable
franchise.

À madame Marie de Causans, qui se destine à la vie religieuse, elle
rappelle sans cesse les dangers du monde, les séductions qu'il exerce
sur les esprits, qui, une fois qu'ils se sont laissé emporter dans ce
tourbillon, ont de la peine (elle en a elle-même fait l'épreuve) à se
plaire dans la solitude et le silence.

Au milieu de ces réflexions si solides et si vraies, le souvenir de
madame de Causans revient toujours avec un charme infini: «J'ai fait
mes pâques ce matin, écrit-elle le 10 avril; je me suis rappelé une
certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. Que nous
étions heureuses! Jamais je n'en passerai de pareilles. Elle m'assura
que je persévérerois; elle en sera la cause: ses exemples, cette
dernière parole, la lettre qu'elle m'a écrite, tout me donne de la
confiance. Vous lui avez dit de me mettre au nombre de ses enfants:
ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aime bien tendrement.»

Je rencontre dans ces lettres des remarques qui témoignent de
l'excellent jugement de Madame Élisabeth, celle-ci par exemple:
«Quoique notre siècle se pique de beaucoup de sensibilité, elle est
plus dans les discours que dans le coeur.» Madame Élisabeth, cette
princesse de tant de bonté, blâme la sensibilité qui énerve l'âme;
elle reproche même à madame Marie de Causans de trop se repaître du
chagrin profond que lui a laissé la perte de sa mère: «Vous vous
enfoncez trop, lui écrit-elle, dans les regrets justes que vous
avez.» Cette tristesse, qui conduit au dégoût de toute chose, finit
par devenir une tentation.

Tel est l'esprit de cette correspondance, qui remplit une grande
partie de l'année 1786.

Au commencement de cette même année, deux symptômes d'un désastre
champêtre effrayèrent les jardiniers de Montreuil: d'une part,
lorsqu'ils remuaient profondément la terre, des milliers de maons ou
mans, ces hannetons de l'avenir, se rencontraient sous leur bêche; de
l'autre, ils avaient remarqué qu'une multitude de petits vers connus
sous le nom de turcs avaient été, par l'extrême sécheresse de l'année,
engendrés entre l'écorce et le corps des arbres, dont ils suçaient la
séve. De là, grande inquiétude pour le sort des fleurs, des légumes,
des fruits, et même pour le sort de cette douce verdure, le plus bel
ornement de Montreuil. Le coeur gros de tristesse, ils allèrent
annoncer à la propriétaire l'apparition pour le printemps de ces
voraces scarabées. «Eh bien, dit-elle, puisque vous nous signalez
l'approche de l'ennemi, préparons-nous à le bien recevoir. Prévenons
nos voisins; prévenons notre magistrat, afin que par le tambour il
exhorte les cultivateurs, les officiers de justice, les curés, à
veiller et à concourir à la destruction de l'ennemi commun.» La pensée
de Madame Élisabeth fut entendue: l'autorité se chargea de la
propager; un appel public fut fait au zèle de tous, afin de combattre
le coléoptère sous sa double forme de man et de hanneton. Un nombre
prodigieux de ces insectes demeurèrent sur le champ de bataille, et le
fléau redouté en fut d'autant amoindri.

Ce fut à cette époque que Louis XVI prit la résolution de visiter les
côtes de la Manche. Nous ne raconterons pas ici ce voyage de Cherbourg
qui fut peut-être dans la vie du monarque l'événement qui lui offrit
le plus de satisfaction et de bonheur; toutefois, nous ne pouvions le
passer sous silence, à cause des douces émotions dont il devint la
source pour Madame Élisabeth. Le pays aussi, le pays tout entier
s'intéressa aux détails d'une circonstance qui avait montré aux
populations de la Normandie le Roi dans l'abandon de l'affabilité et
de la bienveillance la plus aimable. Mais déjà un mauvais vouloir
marqué se manifestait contre le trône. Aussi les heureux effets de ce
voyage furent-ils presque aussitôt balancés par l'esprit de
dénigrement et de méfiance qui accueillait déjà tous les actes du
gouvernement. On révoquait en doute jusqu'aux faits enregistrés par
l'histoire, pour accepter les rumeurs les plus absurdes quand elles
étaient malveillantes. Les sceptiques, toujours friands de
controverses, et préférant souvent la chimère à la réalité,
prétendaient à cette époque que le comte de Vermandois, ce fils
légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, qu'on disait
être mort à Courtray d'une fièvre maligne le 18 novembre 1683, n'était
autre que le personnage mystérieux connu sous le nom de Masque de fer,
mort à la Bastille le 19 novembre 1703, sur les dix heures du soir, et
enterré le lendemain, à quatre heures de l'après-midi, dans le
cimetière de l'église Saint-Paul. On en concluait que la cérémonie
funèbre qui avait eu lieu dans la cathédrale d'Arras en novembre
1683[115] n'avait été qu'une vaine parade, et que le monument qui
portait l'épitaphe du comte de Vermandois n'était qu'un cercueil vide
et menteur. Ces bruits impressionnaient tellement les salons et la rue
que le pouvoir se crut obligé d'ordonner l'ouverture du tombeau du
jeune prince. Elle se fit le 16 décembre[116], et rendit évidente
l'absurdité des bruits qu'une malveillance systématique s'était plu à
propager.

[Note 115: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XVIII.]

[Note 116: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XIX.]

La Reine, qui, dans la matinée du 9 juillet, avait ressenti quelques
douleurs, accoucha très-heureusement, à sept heures et demie du soir,
d'une princesse très-bien portante, que le Roi nomma _Madame Sophie_.

À huit heures et demie du soir, la princesse nouveau-née reçut de plus
les noms d'Hélène-Béatrix au baptême, qui lui fut administré par
l'évêque de Metz, grand aumônier de France, en présence du sieur
Jacob, curé de la paroisse Notre-Dame. Elle fut tenue sur les fonts
par Monsieur, au nom de l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie autrichienne, et par Madame Élisabeth de France, en présence
du Roi et de la famille royale, ainsi que des ducs d'Orléans, de
Bourbon, du prince de Conti et du duc de Penthièvre.

À cette date se rattache une union formée sous les auspices de la
famille royale. Ce fut le 9 juillet que le Roi et les princes et
princesses de sa famille signèrent le contrat de mariage de M. le
comte de Chambors et de mademoiselle Gabrielle de Polignac.

La maison royale de Saint-Cyr, fondée en 1686, et dont les premières
élèves nommées par le Roi avaient pris possession le 1er août de cette
même année, se préparait à fêter, le 1er août 1786, la fête séculaire
de sa fondation. Cette fête dura huit jours: il y eut donc place pour
le devoir et pour le plaisir. Aussi rien n'y fut oublié. Cent prêtres
de Saint-Lazare célébrèrent les offices; les paroisses voisines y
vinrent en procession; on pria pour le Roi et pour le royaume, pour le
Pape et pour l'Église, pour tous les peuples chrétiens, afin qu'ils
demeurent dans la foi, et pour ceux qui ne le sont pas, afin qu'ils le
deviennent; on pria pour la perpétuité de cet établissement public et
national, dont un siècle d'existence avait prouvé l'importance et
l'utilité[117]; on pria pour ses fondateurs, et, pour la première fois
dans un lieu public, un hommage d'une respectueuse gratitude fut
rendu à la mémoire de madame de Maintenon[118]. Festin et jeux, feux
de joie, feux d'artifice, brillant et nombreux concours de monde
animèrent la fête: toutes les anciennes élèves y avaient été conviées,
tous les vieux amis de Saint-Cyr s'y étaient rendus. M. d'Ormesson,
conseiller d'État et chef du conseil institué par le Roi pour la
direction du temporel de cette maison, ainsi que tous les membres de
ce conseil, étaient présents à cette cérémonie. Madame Élisabeth ne
pouvait manquer de s'y trouver. Elle y arriva le premier jour et
entendit la grand'messe en musique, de la composition de l'abbé Dugué,
maître de musique du chapitre de Notre-Dame de Paris. L'archevêque de
Paris officia, et l'abbé Lenfant, prédicateur du Roi, prononça un
discours analogue à cette circonstance. Madame Élisabeth assista aussi
au _Te Deum_, dont la musique, composée par M. Asselin, de Versailles,
fut chantée avec un grand succès par les élèves de la maison. La fête
se termina par un feu d'artifice. La princesse fut invitée à se rendre
sur le balcon d'une fenêtre faisant face au parterre du jardin
intérieur. Le sieur de Monville, architecte de la maison, avait, pour
la circonstance, construit sur ce parterre un temple dédié à
l'Immortalité (emblème de la maison de Saint-Cyr), orné d'un péristyle
d'ordre dorique. À l'heure dite et au signal convenu, le temple
s'illumina de feux chinois, toutes les lignes d'architecture se
dessinèrent en jets de flamme, et le monument se couronna du chiffre
du Roi et de la Reine, que dominait la devise de Louis XIV, le soleil
éclairant le monde, avec ces mots: _Nec pluribus impar._

[Note 117: Environ trois mille demoiselles y avaient été élevées.]

[Note 118: Le deuxième jour de la fête séculaire, son éloge fut
prononcé en chaire par M. François, prêtre de la Mission. Hérissant,
1787, in-8º.]

Madame Élisabeth s'était ce soir-là entretenue quelques instants avec
une des religieuses de Saint-Cyr qui avait été élève de la maison du
temps de madame de Maintenon. En retournant à Versailles, elle se mit
à parler du passé et à deviser avec ses dames sur les hautes pensées
du grand Roi, qui, occupé avec un égal intérêt et de l'enfance qui
cherche sa route et du vieux soldat qui finit la sienne, signait avec
la même plume la fondation de la maison de Saint-Cyr et celle de
l'hôtel des Invalides. «Ce n'est pas sans raison, disait Madame
Élisabeth, que Louis XIV a placé cet institut à l'ombre de son palais
et sous sa propre tutelle: l'influence de la femme est grande en
France sur les moeurs; combien dès lors est importante l'éducation des
jeunes filles appelées à tenir un rang dans la société! Quel air
excellent on respire en ce lieu! C'est là que j'ai appris à aimer les
champs et la solitude: j'y vais toujours avec plaisir, parce qu'il me
semble que j'en reviens meilleure. Toutes ces jeunes têtes sont si
intéressantes! j'y deviendrais volontiers la soeur de l'indigente et
la mère de l'orpheline.»

On rappela aussi dans cet entretien ce mot de madame de Maintenon à
ses chères filles: «Votre maison ne peut manquer tant qu'il y aura un
roi en France.»

Madame de Raigecourt, de qui nous tenons ces détails, ajoutait
tristement: «Le passé que nous exaltions ce soir-là, c'était un adieu
que, quelques années encore, nous lui faisions.» Madame, en effet, en
parlant de Louis XIV avec une fierté filiale, ne se doutait pas que
bientôt la statue du grand Roi serait renversée; que le pontife qui,
ce jour-là, dans la chapelle de Saint-Cyr, célébrait les saints
mystères, serait proscrit; que l'orateur qui y prêchait le pardon des
injures, la paix et la charité, serait massacré par le peuple; que
cette maison centenaire dont on demandait à Dieu la perpétuité verrait
bientôt ses portes fermées, et qu'enfin la tête auguste devant
laquelle tout le monde s'inclinait à cette fête serait touchée par le
bourreau.

Élisabeth rentra le soir à Versailles, et le lendemain matin dans son
cher Montreuil, dont le calme lui paraissait toujours plus précieux
après quelques heures passées au milieu de la foule. À l'exception des
rares occasions qui la retenaient au château de Versailles (comme le
23 et le 25[119] août, jour de naissance et jour de fête du Roi son
frère), elle vit s'écouler presque toutes les journées de ce mois
paisibles et heureuses dans sa résidence favorite, et elle donna tout
son temps à ses oeuvres de charité, à ses études, à sa correspondance,
à son petit cercle d'amies.

[Note 119: Ce jour-là, Madame Élisabeth assista, dans la chapelle du
château, à la grand'messe, chantée par la musique du Roi et célébrée
par l'abbé de Ganderatz, chapelain. Dans cette tribune se trouvaient
la Reine, Monsieur, Madame et la comtesse d'Artois. Le Roi, après la
réception des grands-croix et commandeurs de l'ordre de Saint-Louis,
s'était rendu à la chapelle, portant les insignes de cet ordre,
précédé du comte d'Artois et des princes de son sang, chevaliers de
Saint-Louis, ainsi que des grands-croix et commandeurs, marchant
suivant leur grade et leur ancienneté dans le service, en conséquence
de l'édit du mois de janvier 1779.]

Cette vie simple et tranquille qu'elle avait menée dès son adolescence
et qui jetait comme un reflet des moeurs cénobitiques au sein de la
cour même, ce centre de l'agitation, de l'éclat et du bruit, cette vie
qui cherchait la régularité et qui aspirait à l'ombre et au silence,
offrait trop de contraste avec l'esprit léger, le ton bruyant et les
habitudes évaporées de la cour, pour ne pas être remarquée. Nous
ignorons si quelque railleur obscur osa jamais en médire, mais nous
savons que les vertus de la soeur de Louis XVI, bien qu'elles
craignissent la lumière et le bruit, n'avaient pu se cacher aux
regards de la France catholique. Le mardi 29 août 1786, en sortant de
l'audience du Roi, Louis-François de Bausset, évêque d'Alais, à la
tête d'une députation des états de Languedoc, demanda à offrir ses
hommages à Madame Élisabeth, et lui adressa le discours suivant:

«Madame, si la vertu descendoit du ciel sur la terre, si elle se
montroit jalouse d'assurer son empire sur tous les coeurs, elle
emprunteroit sans doute tous les traits qui pourroient lui concilier
le respect et l'amour des mortels. Son nom annonceroit l'éclat de son
origine et ses augustes destinées; elle se placeroit sur les degrés du
trône; elle porteroit sur son front l'innocence et la candeur de son
âme; la douce et tendre sensibilité seroit peinte dans ses regards;
les grâces touchantes de son jeune âge prêteroient un nouveau charme à
ses actions et à ses discours; ses jours purs et sereins comme son
coeur s'écouleroient au sein du calme et de la paix que la vertu seule
peut promettre et donner: indifférente aux honneurs et aux plaisirs
qui environnent les enfants des rois, elle en connoîtroit toute la
vanité, elle n'y placeroit pas son bonheur; elle en trouveroit un plus
réel dans les douceurs et les consolations de l'amitié; elle épureroit
au feu sacré de la religion ce que tant de qualités précieuses
auroient pu conserver de profane: sa seule ambition seroit de rendre
son crédit utile à l'indigence et au malheur; sa seule inquiétude, de
ne pouvoir dérober le secret de sa vie à l'admiration publique; et
dans le moment même où sa modestie ne lui permet pas de fixer ses
regards sur sa propre image, elle ajoute sans le savoir un nouveau
trait de ressemblance entre le tableau et le modèle.»

Confuse d'un tel éloge, Madame Élisabeth dit en rougissant à l'évêque
qu'il la jugeait beaucoup trop favorablement. «Madame, répondit le
prélat, je ne suis pas même au niveau de mon sujet.--Vous avez raison,
lui dit-elle, car vous êtes bien au-dessus.»

Dans le courant de cette même année, l'abbé Binos[120] demandait à
Madame Élisabeth la permission de lui dédier un ouvrage de sa
composition ayant pour titre: _Voyage par l'Italie en Égypte, au mont
Liban et en Palestine._ Le titre seul de ce livre indique l'intérêt
que sa lecture devait offrir à la princesse. «Vous m'avez fait
entrevoir la terre promise, dit-elle avec mélancolie à l'auteur
quelque temps après[121]; mais serai-je de ces Israélites à qui Dieu
doit donner la grâce d'y arriver?»

[Note 120: Né à Saint-Bertrand de Comminges, vers 1730, d'une ancienne
famille du comté de Foix, l'abbé Binos avait été de bonne heure pourvu
d'un canonicat de la cathédrale de Comminges. Il partit de sa petite
ville natale, le 26 octobre 1776, pour visiter l'Italie et la
Palestine. L'esprit rempli des souvenirs de Rome, de Florence, de
Venise, de Damiette, de Sidon, du mont Liban, et enfin des lieux où
s'étaient accomplis les mystères de notre foi, il était revenu à son
point de départ en pèlerin qui a bien observé et qui sent le besoin
d'associer ses concitoyens à ses souvenirs, à ses émotions. De là
l'ouvrage qu'il dédia à Madame Élisabeth: _Voyage par l'Italie en
Égypte, au mont Liban et en Palestine_, Paris, 1786, 2 vol. in-12,
fig.; traduit en allemand l'année suivante, Breslau, 1787, in-8º. Élu
en 1791 curé constitutionnel de Saint-Bertrand, l'abbé Binos eut le
tort de prêter un serment condamné par l'Église. S'il ne nous
appartient pas d'absoudre ce qu'elle a condamné, il nous sera permis
au moins de dire qu'il fut un des rares ecclésiastiques qui, dans
cette fâcheuse et fausse position, montrèrent une charité évangélique,
une bonté constante et un zèle infatigable. B.]

[Note 121: Le 7 janvier 1787, en sortant de l'audience dans laquelle
il avait eu l'honneur de présenter son ouvrage au Roi et à la Reine.]



LIVRE QUATRIÈME

JANVIER 1787.--SEPTEMBRE 1789.

     Montreuil annexé à Versailles. -- Convocation des notables.
     -- Mort de Vergennes. -- Necker remplacé par Calonne. --
     Concours stérile de l'assemblée des notables. --
     Mécontentement; besoin d'innovations. -- Lettre de Madame
     Élisabeth. -- Idées politiques de cette princesse; son
     caractère; justice qui lui est rendue, même à la cour. --
     Ses rapports avec le Roi et la Reine. -- Le fils du roi de
     la Cochinchine à Versailles. -- Protection que le Roi lui
     accorde. -- Calonne et Hue de Miromesnil quittent le
     ministère. -- M. de Loménie de Brienne. -- Le Dauphin est
     remis au duc d'Harcourt. -- Mort de Madame Sophie, fille du
     Roi, âgée de onze mois et six jours. -- Lettre de Madame
     Élisabeth. -- Buisson, garçon servant. -- Réformes. --
     Difficultés de la situation; lettre de Madame Élisabeth. --
     Le sultan de Mysore à Versailles. -- Retraite de Brienne et
     de Lamoignon. -- Necker, surintendant des finances. -- Le
     Parlement rappelé s'unit aux pairs pour faire au Roi de
     respectueuses supplications. -- Les princesses lui adressent
     un mémoire. -- Indécision du Roi. -- Demande d'une double
     représentation pour le Tiers. -- Lettre des pairs du
     royaume. -- Disette et misère. -- Charité de Madame
     Élisabeth. -- Lettre adressée par elle à madame Marie de
     Causans. -- Maison Réveillon incendiée. -- Ouverture des
     États généraux. -- Montreuil; la basse-cour et l'étable;
     Jacques Bosson et Marie Magnin. -- Leur mariage. -- La
     romance du _Pauvre Jacques_. -- Mort du premier Dauphin;
     cérémonies funèbres; récit officiel. -- Meurtre de
     Flesselles, de Foulon, de Berthier. -- Lettre de Madame
     Élisabeth à madame de Bombelles; lettre à madame de
     Raigecourt. -- Prière.


Par un édit du Roi du mois d'août 1786, il avait été décidé que la
commune de Montreuil serait réunie à la ville de Versailles le 1er
janvier 1787. En effet, à dater de ce jour, les limites de Versailles
furent reculées jusqu'aux extrémités de Montreuil, dont le territoire
se trouva ainsi tout entier annexé à la cité de Louis XIV.

Le désordre des finances, les ferments de trouble et de discorde qui
se manifestaient de toutes parts engagèrent le Roi à réunir
l'assemblée des notables. La convocation en fut faite à Versailles
pour le 29 janvier 1787. La maladie de M. de Vergennes[122] la fit
remettre au 22 février. Le Roi, entouré de sa famille, fit ce jour-là
l'ouverture de l'Assemblée. Il annonça, le 9 mars 1787, qu'il était
dans l'intention de faire des retranchements de dépenses tant dans sa
maison que dans celles de sa famille; que ceux faits dans sa propre
maison seraient ceux qui coûteraient le moins à son coeur; qu'enfin il
espérait faire monter les économies à une somme de quarante millions.
Il ajouta qu'il prendrait les mesures les plus efficaces pour que le
déficit ne se renouvelât pas dans l'avenir.

[Note 122: Charles Gravier, comte de Vergennes, commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit, conseiller d'État ordinaire, chef du conseil général
des finances et secrétaire d'État ayant le département des affaires
étrangères, mourut à Versailles, le mardi 13 février, à trois heures
du matin, dans la soixante-huitième année de son âge.]

Il restait encore cent millions de déficit. M. de Calonne, qui venait
de remplacer Necker aux finances, présentait plusieurs propositions
par l'adoption desquelles il eût été facilement couvert; mais le
clergé et la magistrature se montrèrent résolus à repousser ces
propositions.

Louis XVI ne put trouver dans cette réunion des hommes de France les
plus recommandables par leur position et leurs lumières l'énergique
appui que devait attendre un prince jaloux d'obvier aux abus et de
réparer les désastres. L'esprit d'égalité, né dans les classes
intermédiaires de la haine envieuse des supériorités sociales, et qui
avait emprunté, pour se faire bien venir de Louis XVI, quelque chose
du sentiment religieux, gagna encore dans son esprit par cette
résistance des notables aux projets de réformes. Se regardant comme le
père de tous les Français, le Roi trouvait naturel qu'ils fussent
égaux devant les lois comme ils l'étaient dans ses affections.
Marie-Antoinette, qui n'avait pas eu à se louer de la noblesse, et
dont les goûts de simplicité s'arrangeaient peu de l'étiquette, espéra
peut-être un instant trouver dans cet esprit d'égalité un auxiliaire
utile pour les projets de la royauté contrariés par les ordres
privilégiés. Ces deux illusions ne durèrent pas longtemps. La France,
possédée d'un besoin indéfinissable d'innovations, s'était prise de
dégoût pour tout ce qu'elle connaissait, et se flattait de trouver
dans l'inconnu une félicité parfaite. Arrêté dans ses projets, M. de
Calonne fit circuler dans Paris et dans les principales villes du
royaume un _Avis au peuple_, dans lequel il se prononçait violemment
contre le clergé et la noblesse. Le gouvernement se fit ainsi complice
de la destruction, espérant conserver par la popularité un pouvoir que
les idées nouvelles brisaient dans ses mains. Le sens élevé et
pénétrant de Madame Élisabeth jugeait tout autrement la position
difficile de l'État.

«Cette fameuse assemblée (écrivait-elle le 15 mars 1787) est réunie;
que fera-t-elle? Rien, que faire connoître au peuple la situation
critique où nous sommes. Le Roi est de bonne foi dans les conseils
qu'il leur demande: le seront-ils autant dans ceux qu'ils lui
donneront?.... La Reine est très-pensive; quelquefois nous sommes des
heures seules sans qu'elle profère un mot: elle semble me craindre.
Eh! qui peut cependant prendre un intérêt plus vif que moi au bonheur
de mon frère? Nos opinions diffèrent; elle est Autrichienne, et moi je
suis Bourbon... Le comte d'Artois ne comprend rien à la nécessité de
ces grandes réformes; il croit qu'on augmente le déficit pour avoir le
droit de se plaindre et de demander les états généraux... Monsieur
s'occupe beaucoup de son bureau; il est plus grave de moitié, et vous
savez qu'il l'étoit déjà assez. J'ai un pressentiment que tout cela
tournera à mal. Pour moi, les intrigues me fatiguent.... J'aime la
paix et le repos. Mais ce n'est pas quand le Roi est malheureux que je
me séparerai de lui...»

Cette lettre, qui nous laisse entrevoir les idées politiques de Madame
Élisabeth, contient aussi son appréciation de l'attitude de
l'assemblée des notables, et témoigne du peu de fond que faisait la
princesse sur les services que cette assemblée pouvait rendre; elle
nous initie en outre aux opinions des principaux membres de la famille
royale, et nous montre à nu le caractère et le coeur de notre
admirable princesse. Quelles qualités, quelles vertus n'avait-elle
pas? Elle aimait son Dieu de toute son âme; elle aimait le Roi son
frère avec un dévouement absolu, et dans cet amour elle faisait entrer
l'amour de sa patrie; elle aimait ses soeurs, elle aimait les princes
ses frères avec tendresse; elle aimait les malheureux d'une affection
miséricordieuse; elle aimait ses amies d'une ardeur sainte et
éclairée: sévère pour elle-même, elle était pour ses compagnes d'une
tolérance parfaite, les reprenant toujours avec une douceur et une
raison admirables. Un jour, la vicomtesse de Mérinville allait à
l'Opéra: la jeune marquise des Moutiers, sa belle-fille, lui exprima
le plus grand désir de l'accompagner. Madame de Mérinville ne le jugea
pas convenable, et partit sans l'emmener. La jeune femme éprouva une
vive humeur de ce refus, et s'en vengea en tenant les plus durs propos
contre sa belle-mère. Cette rancune durait depuis plusieurs jours.
«Mon cher démon, lui dit Madame Élisabeth, sais-tu que tu commets là
un très-gros péché? Je vais ce soir à l'Opéra, et je te propose, moi,
de t'emmener; car, après tout, si tu fais mal en allant au théâtre, tu
fais cent fois pis en déblatérant contre ta mère.»

Ajoutons que Madame Élisabeth chérissait les enfants de ses amies
comme elle eût chéri les siens, et il n'en est pas un, ne fût-il âgé
que de trois ou quatre ans, qui ne se soit souvenu plus tard de Madame
Élisabeth, de sa bonté et de ses caresses.

Mais quel que fût son abandon avec ses amies, jamais un mot de
médisance ne trouvait place dans leur causerie. Dans cette pure
atmosphère n'entrait jamais le récit des nouvelles galantes, des
anecdotes hasardées dont la malignité publique amusait à cette époque
la cour et la ville. Madame Élisabeth avait si bien montré tout
d'abord le profond éloignement qu'elle éprouvait pour toute
conversation relative à de tels sujets, que plusieurs de ses dames qui
n'étaient pas mêlées aux intrigues de la cour n'apprirent que plus
tard, et en pays étrangers, les mille et une aventures dont le bruit
avait couru à Paris et à Versailles.

Rendons aussi cet hommage à Madame Élisabeth, que la renommée de sa
perfection était telle à la cour, que, dès qu'elle y paraissait, toute
conversation de ce genre tombait aussitôt, et le respect qu'elle
inspirait venait se poser comme un sceau sur les bouches les moins
timides.

Ses relations avec la Reine, bien qu'exemptes de cette intimité, que
ne comportaient ni la différence des âges ni celle des positions, non
plus que la dissemblance des occupations journalières, n'en étaient
pas moins sur un pied de convenance parfaite et d'attachement
véritable. Soumise au Roi avec une respectueuse tendresse, elle ne se
permettait jamais de blâmer un acte de son gouvernement, alors même
qu'il blessait sa raison ou ses sentiments. Cette retenue était
peut-être encore plus mesurée et plus attentive pour tout ce qui se
rapportait à la Reine, craignant non-seulement d'apporter un avis dans
la région où se mouvait son autorité, mais encore de laisser échapper
un geste ou une parole qui pussent être présentés comme une
improbation dans la sphère de ses amusements ou de ses fantaisies.
Quelques personnes du cercle habituel de la Reine qui connaissaient le
mérite de Madame Élisabeth et qui redoutaient son influence sur
l'esprit du Roi, n'avaient pas manqué de chercher à faire naître un
sentiment jaloux dans le coeur de Marie-Antoinette; mais la réserve de
notre princesse fut plus habile avec sa droiture et sa sagesse que la
cour avec toutes ses intrigues; la Reine, que la politique étrangère
et l'adulation intéressée de son entourage sollicitaient également à
gouverner sous le nom de son mari, s'était rassurée aisément devant
l'attitude de sa belle-soeur, la réserve de son caractère et la
simplicité de ses goûts. Elle eut pour elle une estime confiante, qui
plus tard, dans le malheur, devint une tendre amitié.

Éloignée des affaires par ses propres penchants aussi bien que par les
principes de son éducation, Madame Élisabeth n'intervenait jamais pour
le succès d'une démarche que lorsqu'elle y était portée par les
penchants de son coeur et par un sentiment de justice. Le Roi et la
Reine savaient que ses recommandations étaient rares, mais qu'elles
étaient sérieuses; que son estime ne s'accordait pas à la légère, et
que le suffrage de Madame Élisabeth était déjà une prévention
favorable qui témoignait pour le solliciteur.

Les dissipations de la cour n'avaient aucun attrait pour Madame
Élisabeth; obligée d'y paraître quand les priviléges de son rang, les
règles de l'étiquette ou une invitation personnelle du Roi ou de la
Reine l'exigeaient, elle ne le faisait qu'à regret et par obéissance,
et toujours avec une grande circonspection. Les regards de la cour,
les acclamations de la foule ne lui rendaient que plus chers le calme
de la solitude et le cercle étroit de l'intimité.

Elle voyait avec peine et avec inquiétude que la Reine se montrait
trop facilement, qu'elle allait à Paris sans aucun cérémonial, et que,
dans les belles soirées d'été, elle se laissait entourer par la foule
des promeneurs sur la terrasse du jardin de Versailles. Madame
Élisabeth était persuadée que les succès conquis par la femme
enlevaient quelque chose au prestige de la Reine, et que l'accès
laissé à la familiarité deviendrait un amoindrissement du respect.
Quand les rois demeuraient invisibles, l'imagination des peuples en
faisait des êtres surnaturels, et leur enthousiasme éclatait le jour
où ces représentants de Dieu, majestueux et inviolables, daignaient
leur apparaître un moment. Il était à craindre que, si les souverains
descendaient souvent vers le peuple, le peuple ne s'approchât lui-même
assez près d'eux pour voir que la Reine n'était qu'une jolie femme, et
ne tardât pas à conclure que le Roi n'était que le premier des
fonctionnaires. N'osant pas toutefois se faire auprès de
Marie-Antoinette l'organe d'une telle pensée, Madame Élisabeth en fit
part à Madame Adélaïde, qui essaya de faire comprendre à la Reine que
l'étiquette, en s'abdiquant elle-même, ouvrait la porte à la
révolution.

Les observations de cette nature ne pouvaient s'appliquer à Trianon:
dans cette résidence, la royauté n'était pas en présence des regards
publics; c'était au contraire pour être loin de la foule et de la cour
elle-même que Marie-Antoinette s'y rendait; c'est pour cela aussi que
Madame Élisabeth l'y rencontrait avec plus de plaisir que dans l'éclat
des grandeurs souveraines. Tout était simple à Trianon. La royale
châtelaine voulait qu'on y trouvât les usages de la vie de château:
elle entrait dans le salon sans que les dames quittassent leur
tapisserie ou leur clavecin, sans que les hommes suspendissent une
partie d'échecs ou de billard; la maîtresse de la maison l'avait réglé
ainsi. L'exiguïté du logement ne permettait à aucune dame du palais de
s'y établir. Madame Élisabeth seule y accompagnait d'ordinaire la
Reine: une robe de percale blanche, un chapeau de paille, un fichu de
gaze, telle était la parure habituelle des princesses. Sur
l'invitation de la Reine, on arrivait de Versailles à l'heure du
dîner. Louis XVI et ses frères y venaient souvent souper. Le plaisir
qu'éprouvait la Reine à parcourir avec sa soeur Élisabeth les petites
fabriques de son hameau, à pêcher dans son petit lac, à voir traire
ses vaches, lui faisait prendre en dégoût la pompeuse résidence de
Marly, avec sa multitude de visiteurs, ses jeux et ses fêtes magiques.

Lorsque, dans son charmant asile de Trianon, dégagé de toute
représentation, il lui vint à l'idée de jouer la comédie, usage adopté
dans presque tous les châteaux pendant la belle saison, elle associa
sa jeune belle-soeur à ce divertissement. Ainsi, dans _la Gageure
imprévue_, Madame Élisabeth jouait le rôle de la jeune personne, la
Reine celui de Gotte, la comtesse Diane de Polignac celui de madame de
Clairville.

Cette distraction n'était pas précisément un amusement pour Madame
Élisabeth; mais, comme le travail, elle la sauvait de l'ennui. Jamais
son front ouvert n'apparut chargé d'un nuage. Elle avait pour principe
de faire céder en toute occasion son goût personnel aux obligations et
aux égards indiqués par la convenance, et ce sacrifice ne semblait
rien lui coûter.

Les cabinets de l'Europe ne pouvaient plus guère ignorer les
difficultés qu'éprouvait le gouvernement de France; mais l'autorité du
Roi avait conservé au delà des mers tout son prestige, et les
souverains étrangers les plus éloignés de la France briguaient son
alliance, et, dans leurs revers, imploraient sa protection. Un enfant
de neuf à dix ans, héritier du roi de la Cochinchine, conduit par un
missionnaire évêque et accompagné par deux de ses parents, arriva
ainsi à Versailles vers ce temps-là, le trône et la vie de son père
étant menacés par un ennemi redoutable, ancien intendant des douanes
et impôts perçus dans le royaume. Au mois de mars 1787, le maréchal de
Castries présenta ce jeune étranger au Roi dans le salon d'Hercule.
L'enfant, selon l'étiquette de son pays, se prosterna devant le
souverain, qui s'empressa de le relever avec bonté. Ses parents et
quelques pages qui formaient sa suite se prosternèrent aussi le front
contre terre, tandis que le prélat, compagnon de leur long voyage,
restait debout à leur côté. Le jeune prince avait pour vêtement une
robe de mousseline qu'enveloppait une espèce de manteau broché de soie
et d'or. Il fut aussi présenté à Marie-Antoinette et à la famille
royale, pour qui son âge et sa situation aussi bien que sa gentillesse
le rendaient fort intéressant. Il fut admis plus d'une fois à jouer
avec le premier Dauphin, moins âgé que lui de trois à quatre ans.
Madame Élisabeth essaya un jour d'établir une petite conversation avec
lui, mais il ne savait que quelques mots de français, qu'il tenait de
son gouverneur ecclésiastique ou qu'il avait appris pendant la
traversée.

Louis XVI fut ému des larmes d'un enfant qui avait traversé les mers
pour venir chercher du secours pour son père,--réfugié sur le point le
plus éloigné de ses provinces maritimes, et luttant seul avec ses
derniers défenseurs contre la félonie et la rébellion. Des nouvelles
envoyées de Cochinchine depuis le départ de cette mission faisaient un
tableau affreux de ce malheureux pays: dans les églises, dans les
pagodes s'étaient installés les mandarins rebelles; les éléphants
habitaient les maisons des riches égorgés ou en fuite. Depuis treize
ans jusqu'à soixante-cinq, tout le monde était armé; toute habitation
prise était pillée. Il fallait se presser. Louis XVI accorda huit
cents hommes, sous la conduite de M. de Clermont, militaire d'un vrai
mérite; puis deux frégates, _la Méduse_ et _la Dryade_, sous le
commandement de M. de Kersaint, officier de marine expérimenté.
L'apparition de ces huit cents Français ranima le courage de la partie
saine de la nation annamite et donna l'élan à une armée de soixante
mille Indiens: l'armée révolutionnaire fut culbutée, tandis que les
frégates jetaient l'épouvante sur toute la côte habitée par les
rebelles. La France eut ainsi la consolation et la gloire d'avoir mis
fin aux calamités d'un peuple.

Le crédit de M. de Calonne, quoique soutenu par la Reine et madame de
Polignac, croula bientôt. Immoral, prodigue et frivole, il s'était
donné les dehors d'une honnêteté rigide. «La probité de Calonne,
disait Rivarol, est composée de deux substances: friponnerie et
dissipation.» Le 20 avril, il quitta le ministère, et alla dans sa
terre de Lorraine méditer sur la fragilité des choses humaines aussi
bien que sur l'inflexible éloquence des chiffres. Louis XVI, qui
accordait facilement sa confiance, mais qui entrait en fureur dès
qu'il croyait voir qu'elle n'était pas justifiée, lui ordonna de ne
plus porter les marques de l'ordre du Saint-Esprit.

M. Hue de Miromesnil, garde des sceaux, partagea la disgrâce de M. de
Calonne. Tout en l'assurant de son estime et du désir de lui offrir
des témoignages de sa bienveillance, le Roi lui écrivit que son grand
âge ne lui permettant pas de tenir sa place dans des circonstances si
difficiles, il l'engageait à donner sa démission[123].

[Note 123: M. Hue de Miromesnil quitta dignement le fauteuil de
d'Aguesseau. Il ne voulut point accepter les quarante mille livres de
rente qu'on accordait d'ordinaire aux ministres disgraciés, quelle
qu'eût été leur gestion; puis il répondit au Roi:

«SIRE,

»Ce n'étoit point l'intérêt de ma fortune, mais celui de mon amour et
de mon attachement respectueux pour Votre Majesté, qui m'enchaînoit à
sa personne. J'ai tout perdu quand elle me retire ses bontés; l'état
de ses finances ne me permet pas de rien demander; j'ai toujours su
vivre de peu; j'étois pauvre quand je suis entré au ministère, et j'ai
le bonheur d'en sortir de même; je me bornerai à faire des voeux pour
la gloire et la prospérité du règne de Votre Majesté; je la prie
seulement de permettre que je mette à ses pieds l'intérêt de mes
enfants.»]

M. de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, qui convoitait
depuis longtemps le ministère des finances, fut nommé chef du conseil
royal des finances le 1er mai 1787. M. Bouvart de Fourqueux,
conseiller d'État au conseil royal du commerce, donna sa démission; M.
de Villedeuil le remplaça le 12 mai. «J'ai trouvé l'anagramme de ce
nom, dit Madame Élisabeth à M. Lemonnier; c'est «_Dieu le veille!_» M.
de Brienne, pour masquer d'un titre pompeux la faiblesse de ses
moyens, se fit donner par le Roi la qualification imposante de
principal ministre d'État, et obtint de lui l'archevêché de Sens et
l'abbaye de Corbie.

L'homme qui acceptait ainsi avec empressement les abus qui lui
profitaient paraissait disposé à la suppression de ceux qui ne
profitaient qu'aux autres. Pour se faire bienvenir de certaines gens
qui n'apprécient guère les réformes que lorsqu'elles atteignent les
sommités de l'édifice social, il sollicita, peu de temps après, deux
édits sur lesquels il comptait pour populariser son administration:
l'un, registré en parlement le 14 mars, ordonnait la démolition ou la
vente des châteaux de la Muette, de Madrid, de Vincennes et de Blois,
ainsi que l'aliénation de celles des maisons dont Sa Majesté était
propriétaire à Paris, et qui n'étaient pas comprises dans les plans et
projets définitivement arrêtés pour l'isolement du palais du Louvre;
l'autre, registré en la chambre des comptes le 25 du même mois,
portait suppression de diverses charges de la maison de la Reine. Le
nombre des charges supprimées était de cent soixante-treize, et le
total de leurs finances formait un objet de 1,206,600 livres.

Ces mesures étaient facilement prises sur le papier; elles l'étaient
moins dans la pratique. Des milliers de familles se seraient trouvées
réduites à la misère par l'exécution immédiate de ces réformes.

À l'époque où M. de Brienne inaugura son administration, le Dauphin
ayant atteint l'âge de cinq ans et sept mois, le Roi se détermina à le
remettre entre les mains des hommes. Une note du temps rapporte cet
acte en ces termes: «Le duc de Harcourt, gouverneur du Dauphin, ses
deux sous-gouverneurs et les autres personnes choisies par Sa Majesté
pour être employées à une éducation aussi importante, se rendirent, le
1er mai 1787, vers les onze heures du matin, dans le grand cabinet du
Roi. La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France,
accompagnée de la comtesse de Soucy et de la marquise de Villefort,
sous-gouvernantes, ainsi que du service du berceau, y amena Mgr le
Dauphin; et, après qu'il eut été rendu compte au Roi de l'état de la
santé du prince, duquel il avoit été, le même jour, à huit heures du
matin, dressé procès-verbal par la Faculté, le Roi reçut Mgr le
Dauphin des mains de la duchesse de Polignac, à laquelle Sa Majesté
témoigna sa satisfaction des soins qu'elle avoit pris de ce prince, et
le remit au duc de Harcourt, qui, après avoir conduit Mgr le Dauphin
chez la Reine, l'accompagna à l'appartement qui lui avoit été
réservé.»

Le vendredi 15 juin, la jeune fille du Roi (Sophie-Hélène-Béatrix),
qui n'avait que onze mois et six jours, fut atteinte d'un malaise qui
causa quelque inquiétude. Le Roi, qui devait chasser, ne sortit pas,
non plus que les jours suivants. Madame Élisabeth oublia son cher
Montreuil, retenue au château de Versailles par les soins qu'elle
pouvait donner à sa pauvre petite nièce; elle ne la quitta que dans de
courts intervalles. L'enfant mourut le mardi 19, à trois heures[124].

[Note 124: Journal de Louis XVI.]

La notification de son décès fut expédiée le jour même à l'abbaye de
Saint-Denis[125]. Cette perte, qui affectait vivement la famille
royale, resserra encore les liens de la Reine et de Madame Élisabeth.
On se promit de se voir ou de s'écrire plus souvent que jamais.--Le 22
juin, Madame Élisabeth reçut ce billet: «Madame de Polignac a été fort
indisposée tout de bon hier et ce matin, et m'a donné de
l'inquiétude; voilà pourquoi, mon cher coeur, vous n'avez pas vu de
mon écriture, que vous attendiez dans votre petit Trianon. Je veux
absolument faire avec vous, ma chère Élisabeth, une visite au mien.
Mettons, si vous le voulez, cela au 24 juin. Est-ce arrangé? Le Roi
promet d'y venir: nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite
ange.

[Note 125:

De par le Roi,

Chers et bien amés, nous avons ordonné que le corps de notre
très-chère et très-amée fille, Sophie-Hélène-Béatrix, dont Dieu a
disposé, soit porté à l'abbaye royale de Saint-Denis, pour y être
inhumé dans le caveau des princes de la branche de Bourbon, par notre
très-cher et bien amé cousin le sieur de Montmorency-Laval, évêque de
Metz, grand aumônier de France, commandeur de notre ordre du
Saint-Esprit, et nous vous mandons de le recevoir avec la décence
nécessaire le jour et ainsi que le grand maître ou le maître des
cérémonies vous le dira de notre part. Si n'y faites faute. Car tel
est notre plaisir. Donné à Versailles, le 19 juin 1787.

                                                                LOUIS.

  _Et plus bas_: LE BARON DE BRETEUIL.

_À nos chers et bien amés les Prieur et Religieux de l'abbaye royale de
Saint-Denis._]

»Adieu, mon cher coeur, vous savez combien je vous aime, et j'ai
besoin de tout votre coeur pour consoler le mien.

                                                   »MARIE-ANTOINETTE.»

»Ce 22 juin 1787.»

       *       *       *       *       *

La princesse se rendit à cette touchante invitation, et, le 25, elle
écrivait à madame de Bombelles une longue lettre où éclataient à la
fois son amitié pour la Reine, sa tendresse pour les enfants de sa
belle-soeur, sa prédilection pour la jeune Marie-Thérèse, appelée à
devenir son élève et la compagne des derniers temps de sa vie, et je
ne sais quel pressentiment confus de l'avenir qui lui faisait envier
le sort de la petite Sophie, «bien heureuse, disait-elle, d'avoir
échappé à tous les périls». Elle ajoutait: «Ma paresse se seroit
très-bien trouvée de partager plus jeune son sort..... Je l'ai bien
soignée, espérant qu'elle prieroit pour moi.» Puis venaient ces
paroles sur la fille aînée du Roi, Marie-Thérèse de France: «Ma nièce
a été charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son
âge et qui étoit bien naturelle.»

Le lendemain (26 juin), Madame Élisabeth accompagna Louis XVI à
Rambouillet, d'où, après le déjeuner, ils allèrent courir le cerf à
Batouceaux. La Reine les rejoignit dans la soirée, et ils soupèrent
ensemble à Rambouillet.

Le 1er août, la Reine s'installa à Trianon et y demeura jusqu'au 25,
jour de la fête du Roi. Madame Élisabeth y avait suivi la Reine. Louis
XVI y venait dîner ou souper presque tous les jours. On éprouvait de
plus en plus de part et d'autre le besoin de se voir, comme si l'on
sentait qu'il faudrait bientôt se séparer.

Les améliorations financières imaginées par M. de Brienne pour
soulager le trésor public n'étaient point faciles à réaliser.

Ce n'est point par des suppressions de pensions accordées à d'anciens
serviteurs ou d'aumônes faites à des familles nécessiteuses que Madame
Élisabeth cherchait à opérer des réformes.

Ces réformes se trouvaient faites naturellement par la simplicité de
ses goûts, par le train modeste de sa maison, qui plus d'une fois
eurent l'honneur d'être critiqués par les _magnifiques_ et les
_prodigues_ de la cour.

«J'ai appris, disait-elle un jour, qu'on se moque un peu au château de
la simplicité de mon entourage: eh bien, je suis fâchée de le dire, le
Roi n'a peut-être pas beaucoup de gens qui aimassent mieux se faire
casser la tête à son service que de briser sa porcelaine! C'est
pourtant ce qui est arrivé à mon pauvre Buisson, qui portoit le
dessert de mon dîner. Le pied lui a glissé sur l'escalier, et toute la
porcelaine que contenoit sa barquette[126] eût été infailliblement
cassée si ce brave garçon ne l'eût soutenue horizontalement en portant
sa tête contre le mur. La commotion qu'il en a reçue a été si violente
qu'il s'est évanoui dès que sa barquette intacte a été posée à terre.»

[Note 126: Nom donné à une espèce d'étuve en forme de chaise à
porteurs, qui contenait les plats des princes et princesses, et dont
on se servait aussi pour porter le dessert.]

Madame Élisabeth avait raison: le Roi avait peu de ministres qui
protégeassent ainsi la porcelaine de l'État. Mais ce qu'elle ne
raconte point, c'est qu'elle avait fait porter immédiatement à
l'infirmerie ce dévoué serviteur, qu'elle recommanda aux meilleurs
soins et qu'elle chercha à dédommager par une récompense. Il n'en
jouit pas longtemps. Au bout de six semaines, alors même qu'il
paraissait remis des suites de cet accident, il mourut subitement,
laissant une femme et six enfants dans la misère. Madame Élisabeth
supplia le grand maître de donner à cette malheureuse femme la pension
des veuves, bien que le nom de son mari ne fût point porté sur le
contrôle des gens de la maison royale. Le prince de Condé invoqua les
règlements pour légitimer son refus. Mais Madame Élisabeth peignit
avec tant d'émotion la position affreuse de cette nombreuse famille
mourant de froid et de faim, que le grand maître fit céder
l'inflexibilité de la règle aux exigences de la charité. La femme de
Buisson reçut la pension des veuves, de vingt sols par jour. Madame
Élisabeth en ajouta autant sur sa cassette, et cette double petite
rente suffit à l'entretien de cette pauvre famille.

Madame Élisabeth sentait chaque jour ses devoirs grandir avec les
périls, car déjà elle apercevait à l'horizon plus d'un point noir qui
annonçait des orages prochains. Elle cherchait un remède à tous les
maux qu'elle entrevoyait. Le dérangement des finances avait forcé
l'État et la cour elle-même à songer à des projets de réforme. Madame
Élisabeth entre tout d'abord dans ce complot: avec sa modestie
habituelle, elle fait appeler le premier écuyer du Roi: «Monsieur, lui
dit-elle, des réformes, je le sais, sont indispensables. Le Roi veut,
avant tous, donner l'exemple dans sa maison: je vous demande que les
premiers chevaux supprimés dans son écurie soient les miens. J'ai
encore un autre service à attendre de vous: le Roi est si bon, qu'il
pourrait croire que la privation de mon exercice favori peut être
nuisible à ma santé. Promettez-moi que vous me garderez le secret de
cette affaire.»

L'écuyer prit cet engagement, et je n'ai pas besoin de dire qu'il y
fut fidèle; mais Madame Élisabeth, après avoir offert avec sa
générosité naturelle sa part de sacrifices pour alléger le poids des
charges publiques, convenait plus tard avec une naïveté charmante,
dans une lettre écrite le 25 juin 1787 à madame de Bombelles, qu'elle
avait été bien aise que ce sacrifice n'eût point paru nécessaire: «On
n'a point accepté le sacrifice que j'avois proposé de faire de mes
chevaux, lui dit-elle; je ne puis te dissimuler que cela m'a fait un
vrai plaisir, et j'en jouis d'autant plus que je vais demain à la
chasse à Rambouillet avec la duchesse de Duras.»

L'hiver de 1788 à 1789 devait inaugurer pour la France l'ère des
afflictions et des désastres. La disette et la misère, qu'un froid
rigoureux rendait encore plus terribles, avaient éveillé dans tout le
royaume un sentiment public de généreuse commisération: le Roi, la
Reine, l'archevêque de Paris donnèrent un exemple qui fut suivi par
tous les châteaux, aujourd'hui ouverts à la charité, et quelques mois
plus tard voués à l'incendie. Madame Élisabeth économisa sur toutes
choses dans son intérieur, afin de porter au dehors non pas de son
superflu, mais de son nécessaire.

Quelquefois, pour suppléer à l'insuffisance de ses ressources, elle
faisait vendre quelque boîte précieuse, une montre, un bracelet ou
autres bijoux qui lui appartenaient, et auxquels ne s'attachait pour
elle aucun souvenir d'amitié. Un jour qu'on lui en rapportait le prix:
«Ce n'est pas seulement de l'argent, dit-elle, c'est aussi du temps
gagné; car _tels_ pauvres n'auront pas si longtemps à souffrir.» Pour
avancer à ceux qui ne pouvaient attendre, elle n'hésitait pas même à
faire des dettes que les privations personnelles devaient acquitter
plus tard.

C'est à cette époque que madame Marie de Causans se disposait à entrer
au couvent. L'idée de ce grand acte préoccupait vivement Madame
Élisabeth. Dans une admirable lettre où se déployaient la prudence et
la pénétration de son esprit et la droiture de son noble coeur, la
princesse, avec sa piété éclairée, conseillait à la fille de son amie
de ne pas s'engager dans la vie religieuse sans s'être bien étudiée
elle-même, et de ne pas prendre pour une vocation durable et
définitive un attrait passager qui pouvait n'être qu'une tentation
déguisée. Les mortifications physiques n'étaient rien, l'habitude
suffisait pour s'y faire; mais l'abdication de la volonté, les
renoncements, tout ce qui constituait la vie religieuse, voilà à quoi
il fallait être sérieusement préparé; et puis, avant de céder au
penchant qui l'entraînait vers la retraite, madame Marie de Causans ne
devait-elle pas considérer que sa mère mourante lui avait confié une
mission envers sa jeune soeur? L'abandonnerait-elle à dix-huit ans aux
dangers du monde, et la priverait-elle d'un appui, d'un guide qui lui
était peut-être nécessaire? Ne servirait-elle pas plus sûrement Dieu
en remplissant ce devoir, qu'en se laissant aller à la pente qui la
conduisait vers le cloître? Voilà les considérations que Madame
Élisabeth adjurait Marie de Causans de peser, et sur lesquelles elle
l'invitait à consulter des personnes consommées dans le discernement
des vocations et la conduite des âmes.

Madame Élisabeth avait bien d'autres soucis encore. Le Parlement,
devenu depuis quelque temps populaire par son opposition au
gouvernement, puisait dans sa disgrâce même un nouveau titre aux
sympathies publiques. Notre princesse n'ignorait pas que, par un
enchaînement successif de circonstances, cette grande magistrature
était devenue, dès 1592, une espèce de puissance d'antagonisme au
moyen de la formalité de l'enregistrement et du droit de remontrances.
Admirable, au temps de la Ligue, par sa fidélité au principe de la
tradition monarchique, remuant sous la régence de Marie de Médicis,
rebelle pendant la Fronde, le Parlement, traité avec douceur par Henri
IV, avec rudesse par Richelieu, avec hauteur par Louis XIV, avait
reconquis avec ses droits un sentiment de prépondérance sous la
régence du duc d'Orléans, obligé de recourir à cette autorité
judiciaire pour faire casser le testament du grand Roi[127]. Après
lui, Louis XV et Louis XVI avaient compris qu'ils n'avaient point à
compter sur la docilité d'un corps délibérant armé par le Régent de
prérogatives considérables. Les deux rois avaient eu le tort d'agir
avec le Parlement tour à tour avec une douceur qui fut prise pour une
condescendance, et avec une rigueur qui fut regardée comme une
injustice. Louis XVI, qui savait résister héroïquement à la force, ne
sut jamais l'employer ni avec discernement ni avec persévérance. Avec
quelle admirable sagacité Madame Élisabeth jugeait, dans une de ses
lettres, datée du 6 juin 1788, l'humeur irrésolue de son frère, le
caractère de la Reine, ainsi que les difficultés d'une situation dont
elle prévoyait les conséquences prochaines!

[Note 127: Philippe d'Orléans connaissait assez quelques-uns de ses
membres pour être certain qu'ils ne failliraient point à leur devoir.
Il savait que d'Aguesseau, sans juger le fond de la doctrine condamnée
par la bulle _Unigenitus_, ayant senti du doigt, dans quelques-unes de
ses dispositions, une atteinte au droit national, avait osé défendre
la monarchie contre le monarque lui-même. La noble compagne de ce
grand magistrat pensait comme lui. En le voyant partir pour
Versailles, elle lui dit: «Allez, oubliez devant le Roi femme et
enfants; perdez tout, hors l'honneur.» Par sa résistance à
l'enregistrement de cette bulle, d'Aguesseau s'exposa résolûment à une
disgrâce absolue. Le nonce Quirini étant venu le visiter dans sa
résidence de Fresne, et lui ayant dit: «C'est ici que l'on forge des
armes contre Rome?--Non, monsieur, reprit vivement d'Aguesseau, ce ne
sont point des armes, ce sont des boucliers.»]

Le Parlement venait de refuser d'enregistrer l'édit du timbre et de
l'impôt territorial, et avait été exilé. Avec son bon sens ordinaire,
Madame Élisabeth discernait bien que ce refus d'enregistrement n'avait
pas pour motif réel les intérêts du peuple, que cette double taxe ne
lésait en rien. Elle reconnaissait aussi qu'en exilant le Parlement
pour vaincre une résistance peu motivée, le Roi n'avait fait que
suivre la tradition monarchique; mais elle faisait observer qu'il
faut compter avec les situations qui comportent ou ne comportent pas
telle mesure, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre. Or il y
avait péril à ébranler une des maîtresses pièces de l'ancienne
monarchie dans une époque où l'esprit démocratique se levait contre
toutes les autorités. Mieux eût valu ramener le Parlement que le
frapper. Ce parti de la douceur et de la modération eût été d'autant
plus politique qu'il n'était pas dans le caractère du Roi de soutenir
une mesure de fermeté et de rigueur. La Reine le poussait aux mesures
de ce genre, mais Louis XVI n'était pas capable d'y mettre la tenue
nécessaire. Son âme scrupuleuse s'alarmait; il craignait d'avoir eu
tort; il revenait sur ses pas, et perdait ainsi le fruit d'un coup
d'autorité mal soutenu, sans recueillir le fruit de sa bonté, qu'on
prenait pour de la faiblesse. «Il me semble, ajoutait avec un grand
sens Madame Élisabeth, qu'il en est du gouvernement comme de
l'éducation; il ne faut dire: _Je le veux_, que lorsqu'on est sûr
d'avoir raison; mais lorsqu'on l'a dit, on ne doit jamais se relâcher
de ce que l'on a prescrit.»

Madame Élisabeth, après avoir apprécié avec sagacité les dangers qui
résultaient de l'inquiétude des esprits, du contraste du caractère du
Roi avec celui de la Reine, du mécontentement de Paris qui se faisait
sentir par l'accueil peu sympathique que la population faisait à
Marie-Antoinette, concluait en prédisant que six mois ne se
passeraient pas sans que le Parlement fût rappelé, et que les états
généraux seraient convoqués dans des circonstances funestes pour la
monarchie.

En s'acheminant vers cette situation pleine de périls, on traversait
des fêtes: Madame Élisabeth assista à celles dont l'arrivée d'une
ambassade indienne fut l'occasion. Nous nous attardons à dessein dans
les détails d'une époque qui vit luire les derniers beaux jours de
Madame Élisabeth, comme si nous hésitions à entrer dans cette phase
de sa vie où elle va grandir, mais au prix de quelles épreuves et de
quelles douleurs!

Le nabab Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, depuis longtemps
inquiété par les Anglais, avait résolu d'expulser de l'Inde ces
étrangers avides de ses richesses. Il avait envoyé des ambassadeurs
pour s'assurer de la protection et des secours de la France. Embarqués
à Pondichéry le 22 juillet 1787, ces ambassadeurs avaient
successivement relâché à l'île de France, où ils avaient fait un
séjour de trois mois, pendant lequel ils avaient célébré leur fête du
Moéram; puis au cap de Bonne-Espérance, à l'île de Gorée et à Malaga.
Arrivés dans la rade de Toulon le 9 juillet 1788, ils débarquèrent
dans ce port le lendemain, et après un repos de dix jours, ils se
mirent en route pour Paris, en passant par Marseille, Aix, Lyon et
Fontainebleau, éveillant partout la plus vive curiosité, et alimentant
pendant des mois les conversations et les gazettes.

Ces ambassadeurs étaient au nombre de trois: Mouhammed-Derviche-Khan,
Akbar-Aly-Khan et Mouhammed-Osman-Khan. Après s'être reposés quelques
jours à Paris, ils allèrent, le 9 août, coucher au château du grand
Trianon, afin de se trouver le lendemain à l'audience publique du Roi.

Le dimanche 10 août, ils partirent de Trianon à onze heures du matin,
entrèrent dans Versailles par la rue de la Paroisse, traversèrent la
place et la rue Dauphine, la place d'Armes, et entrèrent, dit la
_Gazette de France_, «par la grande grille dans la cour des ministres,
où la garde montante et la garde descendante des régiments des gardes
françaises et des gardes suisses étaient sous les armes, les tambours
battant l'appel. Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes,
garnie d'un détachement de gardes de la prévôté de l'hôtel, le sieur
Delaunay, commissaire général de la marine, les a conduits par
l'escalier des Princes et la salle des Cent-Suisses, qui étoient en
haie, la hallebarde à la main, dans un appartement particulier, pour y
attendre le moment où le Roi serait prêt à les recevoir.

»Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr comte d'Artois, de S. A.
R. Mgr le duc d'Angoulême, du prince de Condé, du duc de Bourbon, du
duc d'Enghien et du prince de Conti, s'est rendue dans le salon
d'Hercule, que l'on avoit décoré et disposé pour la cérémonie.

»Le trône étoit placé sur une estrade élevée de huit marches et
adossée à la cheminée. L'on avoit construit deux tribunes dans
l'embrasure des portes: le reste du salon étoit garni de gradins pour
les seigneurs et les dames de la cour. La Reine avoit précédé le Roi,
et s'étoit placée avec Mgr le duc de Normandie et Madame, fille du
Roi, dans la tribune à gauche; celle à droite étoit occupée par
Madame, madame la comtesse d'Artois et Madame Élisabeth de France. Aux
deux côtés du trône étoient Monsieur et Mgr comte d'Artois; en avant,
à droite et à gauche, les princes; derrière le trône les grands
officiers de Sa Majesté; et, sur le repos, entre les cinq premières
marches et les trois dernières de l'estrade, les ministres et
secrétaires d'État.

»Le Roi, étant monté sur son trône, a donné ordre aux officiers des
cérémonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens, lesquels ont
traversé, dans l'ordre suivant, la grande salle des Gardes du corps du
Roi, qui étaient en haie et sous les armes, l'appartement de la Reine,
la galerie et les grands appartements remplis de spectateurs, et leur
cortége n'en a pas été embarrassé.

»Les ambassadeurs marchoient sur la même ligne, ayant à leur droite le
sieur de Nantouillet, maître des cérémonies; à leur gauche le sieur de
Watrouville, aide des cérémonies. Ils étoient précédés par le sieur
Delaunay, le sieur Ruffin, secrétaire-interprète du Roi; le sieur
Pivron de Morlate, chargé de les accompagner; le sieur Dubois,
commandant du guet de Paris, et suivis par leurs domestiques.

»Arrivés à la porte du salon d'Hercule, le sieur Delaunay, chargé de
leur lettre de créance, l'a remise au chef de l'ambassade, qui l'a
portée sur ses mains jusqu'au pied du trône. Avant d'y parvenir, il a
fait, ainsi que ses collègues, trois révérences, l'une à l'entrée du
salon, l'autre au milieu, et la troisième au bas de l'estrade. Le Roi
s'est découvert à cette dernière révérence. Les ambassadeurs se sont
avancés ensemble vers le trône, accompagnés du sieur de Nantouillet et
du sieur Ruffin. Alors Mouhammed-Derviche-Khan a remis au Roi leur
lettre de créance, et tous les trois ont présenté à Sa Majesté, sur
des mouchoirs, vingt et une pièces d'or, ce qui est, dans les usages
de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Sa Majesté a accepté
une de ces pièces de chacun d'eux. Ensuite Mouhammed-Derviche-Khan a
prononcé une harangue qui a été traduite et répétée par le sieur
Ruffin. Cette harangue finie, le sieur de la Luzerne, ministre et
secrétaire d'État, ayant le département de la marine, s'est approché
du trône, et a reçu des mains du Roi la lettre de créance, qu'il a
déposée sur une petite table couverte de drap d'or, et placée à cet
effet sur l'estrade. Après quoi Sa Majesté a fait sa réponse aux
ambassadeurs, qui en ont reçu l'explication par le sieur Ruffin.

»Les ambassadeurs, soutenus par les sieurs Delaunay, Pivron et Dubois,
sont descendus en arrière jusqu'au dernier degré de l'estrade, où ils
ont fait une révérence; après avoir fait quelques pas de la même
manière, ils en ont fait une seconde. Arrivés à la porte du salon, ils
se sont arrêtés, et ont fait demander au Roi la permission de jouir un
instant du spectacle brillant et majestueux qu'offroit le salon
d'Hercule. Après avoir satisfait leur curiosité, ils ont fait un
dernier salut et ont de nouveau traversé les appartements, en
observant le même ordre qu'ils avoient suivi en se rendant à
l'audience du Roi.»

Ils passèrent de nouveau devant la foule qui remplissait la place
d'Armes, et se rendirent à Paris, où des fêtes de toutes sortes leur
étaient préparées. En rendant compte de la séance de l'Académie
française qui eut lieu quelques jours après, Grimm raconte que «les
ambassadeurs de Tippoo-Saheb ont assisté à cette séance, mais ils
n'ont pas eu la patience de rester jusqu'à la fin; est-ce parce qu'ils
n'entendoient pas ou parce qu'ils entendoient trop bien? C'est au
sortir de cette séance qu'on leur apprit la chute du grand vizir
(l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, que Necker venait de
remplacer au ministère des finances). Ils demandèrent avec beaucoup
d'empressement s'ils ne pourroient pas voir sa tête: _Oh! non_,
répondit quelqu'un, _car il n'en avoit pas_. Quel est l'événement de
notre histoire qui ne soit marqué par quelque calembour plus ou moins
ridicule, plus ou moins plaisant?»

Au mois d'août, l'archevêque de Sens quitta le ministère, où M. Necker
fut appelé pour le remplacer. Le Roi déclara qu'il fixait la tenue des
états généraux au mois de mai 1789. M. de Brienne partit pour Rome,
afin de recevoir des mains du Pape le chapeau de cardinal demandé au
Saint-Père par Louis XVI. Dans une gravure qui parut à cette époque,
la France était représentée sous la figure d'une femme dans le sein de
laquelle la main d'un prêtre enfonçait un poignard, et le sang qui en
jaillissait formait à ce prêtre un chapeau de cardinal. Une émeute
populaire brûla, sur la place Dauphine, un mannequin décoré des
insignes de l'épiscopat.

Le 14 septembre, M. de Lamoignon quitte le ministère de la justice, se
retire dans sa terre, meurt subitement, et la rumeur publique prétend
qu'il s'est brûlé la cervelle.

Le Roi rappelle les membres du Parlement. Il donne à M. Necker le
titre de surintendant des finances. Le 23 septembre, par une
déclaration royale, le Parlement de Paris et les autres cours du
royaume sont rétablis dans leurs droits, usages et prérogatives.

Le 5 décembre, le Parlement de Paris s'assemble avec les pairs; il
arrête qu'il sera fait au Roi des supplications respectueuses pour que
la forme des états généraux soit semblable à celle de 1614. On sait
que cette forme était le vote par ordre et non par tête, ce qui
donnait la prépondérance aux deux ordres privilégiés.

Le Roi répond, le 9, qu'il n'a rien à dire à son Parlement; que la
nation une fois assemblée, il se concertera avec elle pour améliorer
le sort de l'État et faire le bonheur de son peuple.....

Le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc
d'Enghien et le prince de Conti, alarmés des dangers que courait
l'État, se réunirent pour adresser en commun un mémoire au Roi. Nous
croyons devoir en donner un extrait, comme un élément de la lutte
engagée désormais entre le principe de la vieille monarchie et la
logique libérale de la philosophie moderne.

«Une révolution se prépare dans les principes du gouvernement; elle
est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées
sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant tant de
siècles, sont converties en questions problématiques..... Le style des
différentes demandes des provinces, villes et corps, annonce et prouve
un système d'insubordination raisonnée et le mépris des lois de
l'État..... Tout auteur s'érige en législateur..... L'éloquence ou
l'art d'écrire, même dépourvus d'études, de connaissances et
d'expérience, semblent des titres suffisants pour régler la
constitution des empires..... Quiconque avance une proposition hardie,
quiconque propose de changer les lois de l'État est sûr d'avoir des
lecteurs et des sectateurs..... Les opinions dont s'indignent les gens
de bien passeront dans quelque temps pour être régulières et
légitimes..... Les droits du trône ont été mis en question;
l'inégalité des fortunes sera bientôt présentée comme un objet de
réforme..... Il a été observé à Votre Majesté combien il est important
de conserver dans la formation des états généraux la distinction des
ordres, le droit de délibérer séparément..... Sans cela, qui peut
douter qu'on ne vît un grand nombre de gentilshommes attaquer la
légalité des états généraux, faire des protestations, les faire
enregistrer dans les parlements, les signifier même à l'assemblée des
états!..... Dès lors, aux yeux d'une partie de la nation, ce qui
seroit arrêté dans cette assemblée n'auroit plus la force d'un voeu
national; et quelle confiance n'obtiendroient pas dans l'esprit des
peuples des protestations qui tendroient à les dispenser du payement
des impôts consentis dans les états!.....»

On s'étonna de ne point trouver le nom de Monsieur parmi les
signataires de ce mémoire; on se demanda même pourquoi le duc
d'Orléans ne s'était point réuni aux princes de son sang. Ceux qui
faisaient ces questions n'étaient pas au courant des tendances
politiques auxquelles cédaient les princes dont il s'agissait. Les
premiers auraient dû savoir que Monsieur, sans combattre les principes
anciens, souriait aux idées nouvelles; les seconds ne devaient point
ignorer que le duc d'Orléans pactisait déjà avec la révolution.

Partout s'agitait la question de savoir comment serait organisée
l'assemblée nationale. Louis XVI invita tous les hommes éclairés à
indiquer leurs idées à ce sujet. C'était mettre le gouvernement au
concours. Le Roi, par cet appel imprudent, se plaçait dans la position
d'un pilote qui consulterait l'équipage sur la direction à donner au
navire. Guillotin, né avec une âme ardente que surexcitait encore
l'exaltation de l'époque, se rendit l'interprète des habitants de
Paris en publiant un écrit ayant pour titre: _Pétition des citoyens
domiciliés à Paris_, etc., et réclamant la double représentation pour
le tiers état. Le Parlement, effrayé d'une opinion aussi avancée,
manda Guillotin à sa barre; mais l'issue de cette affaire fut
favorable à l'accusé, et le peuple le ramena chez lui en triomphe.

Dès ce moment les pairs du royaume, comprenant le crédit que prenait
le troisième ordre, adressèrent au Roi la lettre suivante:

«SIRE,

»Les pairs de votre royaume s'empressent de donner à Votre Majesté et
à la nation des preuves de leur zèle pour la prospérité de l'État, et
de leur désir de cimenter l'union entre tous les ordres, en suppliant
Votre Majesté de recevoir le voeu solennel qu'ils portent aux pieds du
trône, de supporter tous les impôts et charges publiques dans la juste
proportion de leur fortune, sans exemption pécuniaire quelconque; ils
ne doutent pas que ces sentiments ne fussent unanimement adoptés par
tous les autres gentilshommes de votre royaume, s'ils se trouvoient
réunis pour en déposer l'hommage aux pieds de Votre Majesté.»

       *       *       *       *       *

Dans un conseil tenu par le Roi le 27 décembre, il fut décidé que le
nombre des députés aux états généraux sera de douze cents, savoir: six
cents pour représenter l'ordre du clergé et celui de la noblesse, et
six cents pour représenter le tiers état. Cette décision fut
particulièrement attribuée à l'influence d'un rapport éloquent de M.
Necker. On a dit, on a écrit que Louis XVI, en rentrant du conseil
dans son appartement, trouva dans son cabinet le portrait de Charles
Stuart à la place de celui de Louis XV; que ce changement lui causa
un moment une certaine émotion; mais que l'ayant maîtrisée presque
aussitôt, il dit d'un ton résolu: «Ils ont beau faire, le tiers état
aura double représentation; c'est irrévocablement décidé.»

Cette concession du Roi ne pouvait que surexciter l'émancipation des
esprits; la populace des provinces se laissa entraîner à des désordres
audacieux; les incendies des châteaux se multiplièrent; à Paris, une
révolte d'ouvriers contre leur patron, M. Réveillon, marchand de
papiers peints, inaugura, le 28 avril, les débuts de la révolution au
faubourg Saint-Antoine. La manufacture de ce fabricant fut pillée par
la populace. La garde de Paris, requise pour s'opposer au désordre,
fut assaillie de pierres.

Les troubles qui se multipliaient sur différents points de l'empire
faisaient plus vivement encore désirer la réunion des états généraux.

Le jour de leur ouverture approchait. D'heure en heure, de toutes les
provinces, les députés des trois ordres arrivaient à Versailles. Le
dimanche 3 mai, Louis XVI reçut les députations, ainsi que M. de
Flesselles, nommé prévôt des marchands, qui prêta serment entre ses
mains. Bien que l'élection des députés de Paris ne fût point terminée,
la procession générale du saint Sacrement, qui devait précéder
l'ouverture des états, fut annoncée pour le lendemain. «Dès le matin
de ce jour, les députés, en habit de cérémonie, se rendirent dans
l'église de Notre-Dame, d'où la procession devait partir pour se
rendre à la paroisse Saint-Louis. À dix heures, le Roi, revêtu du
manteau royal, sortit de ses appartements, entouré des princes de sa
famille, tous couverts du manteau des ordres. Il monta dans sa
voiture, dans laquelle se placèrent _Monsieur_ à sa gauche, le comte
d'Artois sur le devant, et aux portières le duc d'Angoulême, le duc de
Berry et le duc de Bourbon. La Reine, les princesses et les princes du
sang venoient ensuite, entourés de tout le cortége des rois de France
dans les grandes cérémonies. Après une courte prière à Notre-Dame, la
procession commença à se former. Les bannières des deux paroisses
ouvroient la marche, celle de Notre-Dame en avant; puis venoient les
Récollets, suivis du clergé des deux paroisses de Versailles. De
chaque côté du clergé marchoient les gardes de la prévôté de l'hôtel.
Après le clergé s'avançoient sur deux lignes parallèles les députés du
tiers état, vêtus de noir, avec un petit manteau de soie, cravate de
mousseline blanche, cheveux flottants et chapeau retroussé des trois
côtés, sans ganses ni boutons, portant un cierge à la main, ainsi que
tous ceux qui faisoient partie de la procession; ensuite marchoit la
noblesse, en noir, le manteau à parements d'or, le chapeau retroussé à
la Henri IV, avec plumes blanches; et enfin les députés du clergé,
séparés en deux par la musique du Roi, le bas clergé en avant et les
évêques près du saint Sacrement. Au milieu du clergé et en avant du
dais se trouvoient les gardes du corps, les Cent-Suisses et la musique
vocale du Roi.--Venoit ensuite le dais, porté par les grands officiers
et les gentilshommes d'honneur des princes frères du Roi; les cordons
étoient tenus, ceux de devant par les ducs d'Angoulême et de Berry, et
ceux de derrière par Monsieur et le comte d'Artois. Le saint Sacrement
étoit porté par l'archevêque de Paris. Le Roi marchoit immédiatement
derrière, ayant à sa droite les princes du sang, les ducs et pairs et
les autres seigneurs de sa cour, et à sa gauche la Reine, Madame
Élisabeth, la duchesse d'Orléans et la princesse de Lamballe.

»La procession suivit la rue Dauphine, la place d'Armes, la Rampe, la
rue Satory, la rue de l'Orangerie et la rue de la Paroisse Saint-Louis
(de la cathédrale). Les rues qu'elle devoit traverser étoient ornées
de riches tentures et des tapisseries de la couronne. Les gardes
françaises et suisses formoient la haie depuis Notre-Dame jusqu'à
Saint-Louis. Un peuple immense, accouru de tous côtés, remplissant les
places et les rues de la ville, toutes les croisées garnies de
spectateurs et une belle journée de printemps concoururent à la
magnificence de ce spectacle.

»Les jeunes princes, que leur âge empêchoit de faire partie de la
cérémonie, voulurent au moins jouir de son coup d'oeil. Le Dauphin
étoit à la Grande-Écurie, le duc de Normandie et Madame, fille du Roi,
aux fenêtres d'une maison de la rue de la Paroisse Saint-Louis, en
face du pavillon Beauregard. La princesse Louise de Condé étoit à la
Petite-Écurie.

»Après la messe, célébrée par l'archevêque de Paris, et le sermon,
prononcé par l'évêque de Nancy, le Roi retourna au château dans le
même ordre[128].»

[Note 128: J. A. LE ROI, _Histoire des rues de Versailles, et de ses
places et avenues_, 2e édit., 1861, p. 132.]

Le 5 se fit l'ouverture des états généraux dans la salle des
Menus-Plaisirs. Cette salle, déjà inaugurée par l'assemblée des
notables, avait été décorée sur les dessins de Pâris, dessinateur du
cabinet du Roi. Grimm, qui assistait à cette séance du 5 mai, nous en
a donné des détails intéressants. «C'est, dit-il, une grande et belle
salle de cent vingt pieds de longueur sur cinquante-sept de largeur,
en dedans des colonnes: ces colonnes sont cannelées, d'ordre ionique,
sans piédestaux, à la manière grecque; l'entablement est enrichi
d'oves, et au-dessus s'élève un plafond percé en ovale dans le milieu.
Le jour principal qui vient par cet ovale étoit adouci par une espèce
de tente en taffetas blanc. Dans les deux extrémités de la salle, on a
ménagé deux jours pareils, qui suivent la direction de l'entablement
et la courbe du plafond. Cette manière d'éclairer la salle y répandoit
partout une lumière douce et parfaitement égale qui faisoit distinguer
jusqu'aux moindres objets, en donnant aux yeux le moins de fatigue
possible. Dans les bas-côtés, on avoit disposé pour les spectateurs
des gradins, et à une certaine hauteur des travées ornées de
balustrades. L'extrémité de la salle destinée à former l'estrade pour
le Roi et pour la cour étoit surmontée d'un magnifique dais, dont les
retroussis étoient attachés aux colonnes. Cette enceinte, élevée de
quelques pieds en forme de demi-cercle, étoit tapissée tout entière de
velours violet semé de fleurs de lis d'or. Au fond, sous un superbe
baldaquin garni de longues franges d'or, étoit placé le trône. Au côté
gauche du trône, un grand fauteuil pour la Reine et des tabourets pour
les princesses; au côté droit, des pliants pour les princes; au pied
du trône, à gauche, une chaise à bras pour le garde des sceaux; à
droite, un pliant pour le grand chambellan. Au bas de l'estrade étoit
adossé un banc pour les secrétaires d'État, et devant eux une grande
table couverte d'un tapis de velours violet; à droite et à gauche de
cette table, il y avoit des banquettes recouvertes de velours violet
semé de fleurs de lis d'or. Celles de la droite étoient destinées aux
quinze conseillers d'État et aux vingt maîtres des requêtes invités à
la séance; celles de la gauche aux gouverneurs et lieutenants généraux
des provinces. Dans la longueur de la salle, à droite, étoient
d'autres banquettes pour les députés du clergé; à gauche, pour ceux de
la noblesse, et dans le fond, en face du trône, pour ceux des
communes. Tous les planchers de la salle étoient couverts des plus
beaux tapis de la Savonnerie.

»Dès le matin, avant neuf heures, il n'y avoit plus de gradins, plus
de tribunes qui ne fussent occupés. On ne croit pas se tromper
beaucoup en estimant que ces places pouvoient contenir plus de deux
mille spectateurs. Excepté l'entre-colonne, réservé aux ministres
étrangers, tous les bancs de devant avoient été gardés pour les dames,
et cette attention ne contribuoit pas peu à augmenter la pompe du
spectacle par l'élégance et la richesse de leurs parures. C'est dans
cette salle qu'entre neuf et dix heures M. le marquis de Brézé et deux
maîtres des cérémonies commencèrent à placer les députations suivant
l'ordre de leurs bailliages: chacun des membres fut conduit à sa place
par un des officiers des cérémonies; cet arrangement employa plus de
deux heures. En attendant, les conseillers d'État, les gouverneurs,
les lieutenants généraux des provinces, les ministres et secrétaires
d'État vinrent prendre aussi leurs places au milieu de l'enceinte du
parquet. Lorsque M. Necker parut, il fut vivement applaudi; M. le duc
d'Orléans le fut deux fois, et lorsqu'on le vit arriver avec les
députés de Crépy en Valois, et lorsqu'il insista pour faire passer
devant lui le curé de sa députation. On applaudit aussi d'une manière
très-distinguée les députés du Dauphiné. Quelques mains se disposaient
à rendre le même hommage à la députation de Provence; mais elles
furent arrêtées par un murmure désapprobateur, dont l'application
personnelle ne put échapper à la sagacité de M. le comte de Mirabeau.

»Les nobles étoient en manteau noir relevé d'un parement d'étoffe
d'or, la veste analogue au parement, les bas blancs, la cravate de
dentelle, et le chapeau à plumes blanches retroussé à la Henri IV; les
cardinaux en chapeau rouge; les archevêques et évêques, placés sur la
première banquette du clergé, en rochet, camail, soutane violette et
bonnet carré; les députés du tiers état en habit noir, manteau court,
cravate de mousseline, chapeau retroussé de trois côtés, sans ganses
ni bouton. Les ministres d'épée avoient le même habit que les députés
de la noblesse; les ministres de robe leur costume ordinaire. M.
Necker étoit le seul acteur de ce grand spectacle qui fût en habit de
ville ordinaire, pluie d'or, sur un fond cannelle, avec une riche
broderie en paillettes.

»Le roi d'armes avec quatre hérauts revêtus de leurs cottes d'armes
se tinrent debout à l'entrée de la salle pendant toute la cérémonie.
Il y avoit un garde du corps, l'arme au bras, dans chaque tribune et
dans chaque entre-colonne.

»Après que tout le monde fut placé, on alla avertir le Roi et la
Reine, qui arrivèrent aussitôt, précédés et suivis des princes et
princesses de leur cortége. Le Roi se plaça sur son trône, la Reine à
sa gauche; les princes et princesses formèrent un demi-cercle autour
de Sa Majesté; les dames de la cour occupoient en grande parure les
gradins placés en amphithéâtre aux deux côtés de l'estrade. Au moment
où le Roi entra, toute l'assemblée se leva, la salle retentit
d'applaudissements, de battements de mains, de cris de _Vive le Roi!_
marqués par l'effusion de coeur la plus touchante et l'attendrissement
le plus respectueux. À cette bruyante explosion succéda le plus
profond silence, et ce silence auguste et majestueux dura tant que le
Roi se tint debout pour donner à la cour le temps de se placer. Le
Roi, revêtu du grand manteau royal, couvert d'un chapeau à plumes dont
la ganse étoit enrichie de diamants et dont le bouton étoit _le Pitt_,
ne tarda pas à remplir l'attente qui, dans ce moment, tenoit tous les
regards, tous les esprits en suspens et pour ainsi dire immobiles.
Après avoir levé son chapeau et s'être recouvert, il lut avec beaucoup
de dignité un discours également sage et paternel; ce discours fut
interrompu à deux ou trois reprises par des acclamations qui
sembloient involontaires, et dont une émotion tendre et respectueuse
faisoit oublier l'inconvenance; l'accent avec lequel Sa Majesté en
prononça les dernières phrases prouve qu'elle partageoit elle-même le
sentiment dont l'expression de ses bontés venoit de remplir tous les
coeurs. Il me semble que si les mânes de Louis XIV avoient été témoins
de ce touchant et magnifique spectacle, cette âme si grande et si
fière eût senti dans ce moment qu'il y avoit une manière d'être roi
dont tout le faste, toute la pompe d'une cour idolâtre ne peut égaler
la gloire et le bonheur.

»Sa Majesté termina son discours en annonçant que son garde des sceaux
alloit expliquer plus amplement ses intentions, et qu'elle avoit
ordonné au directeur général des finances d'en exposer l'état à
l'assemblée. M. le garde des sceaux s'étant approché du trône et ayant
pris les ordres du Roi, revint à sa place et dit à haute voix: «Le Roi
permet qu'on s'asseye et qu'on se couvre.» Les trois ordres s'assirent
et se couvrirent. Le nuage de plumes blanches qui parut s'élever dans
ce moment sur une grande partie de la salle offrit un coup d'oeil
assez extraordinaire pour ne pas être oublié.

»Le discours de M. le garde des sceaux, qui malheureusement ne put
être entendu que du petit nombre des auditeurs placés près de lui,
rappelle avec intérêt tous les sacrifices que Sa Majesté a faits et
qu'elle est encore disposée à faire pour établir la félicité générale
sur la base sacrée de la liberté publique.

»Le rapport de M. le directeur général des finances a tenu près de
trois heures. Il n'en a pu lire lui-même que la première partie;
sentant que sa voix ne pouvoit plus se faire entendre, il a demandé au
Roi la permission d'en faire achever la lecture, et c'est M.
Broussonnet, secrétaire de la Société royale d'agriculture, qui s'en
est acquitté avec un organe très-sonore. Je ne pense pas que jamais
discours aussi long, et, par la nature même des objets qui devoient y
être traités, aussi ennuyeux, du moins pour une grande partie des
auditeurs, ait été cependant écouté avec une attention plus vive et
plus soutenue.

»Après la lecture de ce discours, le Roi s'est levé et s'est tenu
debout pendant quelques minutes; ensuite Sa Majesté est sortie, suivie
et précédée de la cour, de son cortége, aux acclamations de toute
l'assemblée. Les cris de _Vive la Reine!_ se sont mêlés aux cris de
_Vive le Roi!_ et les applaudissements d'une foule immense ont
accompagné Leurs Majestés jusqu'au château.

»Il étoit impossible d'assister à ce grand spectacle, à cette scène
sublime, dont les suites vont peut-être décider à jamais du sort de la
France, sans éprouver les plus vives émotions de crainte, d'espérance
et de respect. Si les détails que nous nous sommes permis de rappeler
avec une attention si scrupuleuse n'ont pas tous le même intérêt, on
voudra bien nous le pardonner; tout frappe, tout paroît remarquable
dans une circonstance où l'âme est vivement émue.»

Il avait été décidé que chaque ordre aurait une chambre spéciale pour
ses séances; le tiers, au lieu de se retirer dans la sienne après les
discours du Roi, du garde des sceaux et du ministre des finances (M.
Necker), resta dans la salle commune. Ce fait, peu important en
apparence, avait cependant sa signification: en demeurant dans le
local des assemblées générales, le tiers prenait l'attitude de celui
qui reçoit et admet, et cet acte pouvait être considéré comme un signe
de possession et même de prééminence.

C'était là en effet le but du tiers état. La vérification des pouvoirs
donnés par les provinces à leurs députés amena une vive discussion. Le
clergé et la noblesse demandaient que chaque ordre vérifiât ceux de
ses membres, comme les connaissant mieux. Mirabeau, affilié au tiers
ordre de sa province, prétendit que la vérification devait se faire en
commun. Les négociations ouvertes pour concilier les prétentions
respectives n'ayant pu aboutir, malgré les sollicitations du Roi, qui,
chagrin de ces délais, exhortait le clergé et la noblesse à céder, le
tiers brusqua l'affaire, désigna, le 3 juin, pour son président
Sylvain Bailly, membre des trois académies française, des
belles-lettres et des sciences, et fit ensuite appeler par bailliages
indistinctement les députés des trois ordres devant les commissaires
nommés pour vérifier les pouvoirs.

Une nouvelle fête suspendit un jour cette opération: le 11 juin était
le jour de la Fête-Dieu: fête religieuse et populaire dans laquelle,
depuis 1681[129], se déployaient chaque année les magnificences de la
cour, et qui empruntait cette fois un intérêt nouveau par la présence
des députations qui devaient y représenter les états généraux. Selon
l'usage établi, le Roi se rendit à la paroisse Notre-Dame dans un
grand carrosse fait exprès pour cette fête, et attelé de deux énormes
chevaux blancs qui ne servaient que dans cette occasion. Toute la
famille royale prit place dans ce carrosse avec le Roi. Les pages du
Roi avaient le privilége de monter derrière, sur les marches de chaque
côté des portières, sur le siége, partout enfin où ils pouvaient
tenir. Au départ du château, la maison militaire marchait devant et
derrière la voiture. Les gardes du corps, les Cent-Suisses et les
officiers de la chambre étaient placés, comme à la chapelle du palais,
dans l'église, resplendissante de lumières et de fleurs. Douze membres
du clergé, douze de la noblesse et vingt-quatre du tiers état, le
président Bailly en tête, observèrent le même ordre qu'à la procession
des états généraux qui avait eu lieu le 4 mai: le tiers en avant, la
noblesse ensuite, et le clergé le plus près du saint Sacrement. Le
Roi, entouré de sa famille et de toute la cour, suivit à pied la
procession, qui prit la rue Dauphine (aujourd'hui rue Hoche) jusqu'au
reposoir, traversa la place d'Armes, la cour du château, et s'arrêta à
la chapelle du château; puis revint à l'église Notre-Dame par le même
chemin, décoré des magnifiques tapisseries des Gobelins. À la
grand'messe de la paroisse, après la procession, le clergé était placé
au bas de la stalle du Roi, la noblesse en face du clergé, du côté de
l'évangile, et le tiers état sur des banquettes derrière les chantres,
entre le lutrin et la grille du choeur.

[Note 129: Le jeudi 5 juin 1681, dans la nouvelle église Saint-Julien,
alors patron de la ville, eut lieu, pour la première fois à
Versailles, la procession de la Fête-Dieu. Louis XIV y assista,
entouré d'une cour nombreuse et magnifique.]

Ce fut la dernière cérémonie de la Fête-Dieu à laquelle assista la
cour.

Le même jour, 11 juin, trois curés du Poitou donnèrent au clergé le
signal d'une défection qui fut bientôt imitée par beaucoup d'autres;
et le 17, les députés, ainsi vérifiés, se déclarèrent de leur autorité
Assemblée nationale.

À cette époque, pendant une visite à Marly, un pair d'Angleterre se
trouvait à table chez la duchesse de Polignac, qui lui fit cette
question: «Avez-vous vu, milord, les états généraux? Êtes-vous entré
dans les trois chambres?--Oui, madame.--Dites-moi donc ce que vous en
pensez.» L'Anglais hésitait à se prononcer. «Expliquez-vous
franchement, lui dit la duchesse.--Eh bien, madame, répondit-il, je
pense que toute la noblesse de France réside dans la chambre du tiers
état.»

Le flair britannique n'était pas en défaut. Pour tous les esprits
sérieux, il devenait évident qu'avec sa double représentation et la
sympathie unanime du peuple, le tiers devait exercer une influence
sans égale sur les destinées du pays. Le 20 juin, Bailly, son
président, se présente aux portes de l'Assemblée: une sentinelle lui
en refuse l'entrée. Il insiste, et obtient la permission d'entrer seul
pour y prendre quelques papiers. Il y dresse un procès-verbal du refus
qui lui a été fait, et se retire. Bientôt plusieurs députés se
présentent: même refus. Réunis en groupe, ils vont aux Récollets et
demandent leur église pour y tenir séance; ces religieux, qui doivent
leur existence aux bontés du Roi, répondent qu'ils ne peuvent disposer
de leur église sans sa permission. On se transporte à l'église
Saint-Louis; le curé fait une réponse semblable. Les députés du tiers,
arrivant de minute en minute de tous les quartiers de la ville, se
réunirent sur la place d'Armes.

«Faisons, dit l'un d'eux, apporter ici une table et des chaises:
partout où nous serons en nombre, là sera l'Assemblée nationale.»
Cette proposition parut d'abord acceptable, mais l'affluence des
spectateurs la rendit impossible. Les députés se présentèrent alors au
jeu de paume, dont la porte s'ouvrit devant eux. La salle était peu
aérée, mais vaste; ils s'y installèrent. Ce fut là que, échauffés par
la résistance, ils jurèrent de ne se séparer qu'après avoir donné une
nouvelle constitution à la France. Dès que la séance fut close, le
comte d'Artois fit ordonner au propriétaire de la salle[130] de ne
point l'ouvrir le lendemain, ayant l'intention d'y faire lui-même une
partie de paume. Le propriétaire répondit qu'il n'était plus le maître
de son local, et le lendemain 21, les députés s'y assemblèrent de
nouveau.

[Note 130: Il s'appelait Lataille.]

Le 22, la réunion eut lieu dans l'église Saint-Louis. Cent cinquante
membres du clergé se joignirent au tiers état.

Le 23 se tint cette fameuse séance royale dans laquelle Louis XVI, par
l'organe de son garde des sceaux, M. de Barentin, déclara entre autres
choses que le décret du 17 juin, portant constitution de l'ordre du
tiers état en assemblée nationale, était supprimé; que tous les actes
émanés de cette assemblée étaient abolis comme inconstitutionnels,
puisque les deux premiers ordres n'avaient pas concouru à la
délibération; que les séances des états ne seraient pas publiques; que
le Roi, voulant conserver la distinction des ordres, commandait aux
états généraux assemblés de se séparer à l'instant, et à chaque ordre
de se rendre dans la salle qui lui était destinée.

Le Roi sortit au milieu d'un morne silence. La noblesse et le clergé
obéirent à ses ordres; le tiers état resta en séance, tandis que des
ouvriers s'occupèrent à démonter et à emporter le meuble qui avait
servi à l'appareil de la royauté.

Quelques troupes et quelques canons gardaient les abords de la salle
des états, autour de laquelle se pressait une foule innombrable,
attendant avidement le résultat de la séance. Le Roi étant rentré au
château, le grand maître des cérémonies revint à l'assemblée et s'y
présenta la tête couverte. Le cri de _chapeau bas!_ se fit entendre.
M. de Brézé, se découvrant, dit qu'il venait de la part de Sa Majesté
ordonner aux députés de se retirer dans le local destiné à chaque
ordre. «Allez dire au Roi, répondit le président Bailly, que, quand la
nation est assemblée, elle n'a point d'ordres à recevoir.....» En ce
moment se présente le marquis d'Agoult, officier des gardes du corps,
qui appuie l'ordre apporté par M. de Brézé. On connaît la réponse
hardie de Mirabeau, un peu arrangée pour l'histoire: «Nous sommes ici
par la volonté du peuple, nous ne quitterons nos places que par la
puissance des baïonnettes.»

Les deux organes de l'autorité royale se retirent. M. d'Agoult va
rendre compte au Roi de l'insuccès de sa mission. Peu de temps après,
la troupe qui cernait la salle des états généraux reçoit l'ordre de se
retirer. L'Assemblée nationale protesta alors contre le règlement
présenté par ordre du Roi, et considérant la séance royale comme un
lit de justice, déclara par un arrêté la personne de chaque député
inviolable, et traître à la patrie tout auteur ou exécuteur d'ordres
qui attenteraient à la liberté de chacun d'eux. C'est ainsi que les
futurs constituants commencèrent par s'attribuer la première condition
de la souveraineté, l'inviolabilité. On ne leur opposait que des
paroles, ils répondaient par des actes. Le 25, ils écrivent à M.
Necker pour le féliciter d'avoir pris auprès du Roi la défense des
états généraux contre la séance du 23 juin, à laquelle il n'avait pas
assisté, considérant son but comme contraire au bien public. Ce
jour-là, quarante-sept membres de la noblesse se réunirent à
l'Assemblée nationale; on remarquait parmi eux le duc d'Orléans. La
minorité donnait pour raison à sa démarche son dévouement pour le Roi,
dont les jours étaient menacés par la résistance qu'on imputait à sa
personne. Cette minorité se trompait: quand Louis XVI cédait, il
cédait tout à fait, et dans cette circonstance il cédait de plein
coeur. Il manda le président de la noblesse, et le pria instamment de
se réunir aux deux autres ordres. «Sire, répondit le duc de
Luxembourg, ce ne sont pas les intérêts de la noblesse, ce sont ceux
de la monarchie, ce sont ceux de votre trône que nous défendons: notre
abstention frappera de nullité les actes de l'Assemblée nationale, et
cette assemblée même demeurera incomplète lorsqu'un tiers de ses
membres aura été livré à la fureur de la populace et au fer des
assassins.--Je ne veux pas, reprit le Roi, qu'il périsse un seul homme
pour ma querelle. Si ce n'est pas assez d'inviter la noblesse à se
réunir aux deux ordres, je le lui ordonne; comme Roi, je le veux. Si
un de ses membres se croit lié par son mandat, son serment, son
honneur, à rester dans la chambre, qu'on vienne me le dire, j'irai
m'asseoir à ses côtés, et je mourrai avec lui, s'il le faut.»

La noblesse se rend aux états. Les membres du clergé non encore
ralliés s'y rendent également, et les trois ordres se trouvent réunis
et confondus dans cette même salle où, peu de jours auparavant, ils
avaient été sommés de se séparer.

À partir de ce jour, le principe de la révolution était posé, et les
conséquences ne pouvaient que suivre. Le tiers, démentant le mot de
Sieyès, était tout; le clergé et la noblesse n'étaient rien, et la
royauté était peu de chose.

L'Assemblée était entrée dans la carrière de l'audace, la royauté dans
celle des concessions. À mesure que l'une montait, l'autre devait
descendre.

Revenons à Montreuil, où ces événements publics avaient un douloureux
retentissement. Après s'être faite bourgeoise, la princesse se fit
fermière. Les soins ruraux, qui n'étaient d'abord qu'une distraction,
devinrent un calcul de la bienfaisance. Si la basse-cour se peupla
d'oiseaux domestiques, si l'étable se remplit de vaches aux fortes
mamelles, c'était pour que les enfants de Montreuil qui avaient perdu
leur mère fussent assurés de ne manquer ni de lait ni d'oeufs frais.
Madame Élisabeth s'étonna du nombre prodigieux d'orphelins que son
industrie lui amenait. Aussi se hâta-t-elle de donner à son
exploitation des bases plus étendues. Elle fit venir de Suisse de
nouvelles vaches, et témoigna le désir d'avoir, pour les garder et en
prendre soin, un vacher de leur pays, sur la fidélité duquel elle
pourrait se reposer, car elle était avare d'un lait qui appartenait
aux enfants pauvres. Madame de Diesbach, femme d'un officier suisse,
indiqua comme pouvant remplir parfaitement les vues de la princesse
Jacques Bosson, de la petite ville de Bulle, à cinq lieues au sud de
Fribourg. Ce jeune homme avait un père et une mère dont il était
tendrement aimé. Madame Élisabeth, ne voulant pas les séparer, leur
fit dire de venir tous les trois. Jacques fut investi du gouvernement
des bêtes à cornes. Les vaches eurent un bon gîte très-proprement
tenu, une nourriture convenable et choisie, et leur lait devint
abondant. «Vous vous rappellerez, lui dit Madame Élisabeth dès son
début, que ce lait appartient à mes petits enfants: moi-même je ne me
permettrai d'y goûter que lorsque la distribution en aura été faite à
tous.»

Jacques et ses parents, témoins chaque jour de la bienfaisance de leur
royale maîtresse, conçurent pour elle une tendre et pieuse
vénération. «Quelle bonne princesse! disait souvent Jacques à madame
de Bombelles; la Suisse entière ne connaît rien d'aussi parfait!»

Non, mais la Suisse possédait un objet qui empêchait Jacques de jouir
en paix de son élévation à la royauté de l'étable de Montreuil. Le
sentiment d'exaltation avec lequel il s'exprimait sur Madame Élisabeth
le ramenait, on le voit, malgré lui-même, vers son cher pays. C'est
que toutes ses pensées étaient tournées vers ces coteaux de Bulle et
ces rives de la Sarine où il avait laissé la plus tendre partie de son
coeur. L'image de Marie, sa cousine, et que depuis plusieurs années il
lui avait été permis de regarder comme sa fiancée, remplissait son âme
d'un indicible regret. Toutefois le travail journalier n'en souffrait
pas, au contraire; car le soin de bien faire, le désir de complaire à
sa bienfaitrice étaient sa seule consolation. Sa mélancolie fut
remarquée. Madame Élisabeth fit prier madame de Diesbach de s'informer
si le jeune vacher qu'elle lui avait procuré était content de sa
position, et s'il ne regrettait pas la Suisse. Elle apprit bientôt la
cause réelle de la tristesse de ce bon serviteur: Jacques regrettait
Marie et Marie regrettait Jacques. Marie craignait que l'absence et
les nouvelles grandeurs de Jacques ne lui fissent perdre le souvenir
de ses promesses, tandis que Jacques, de son côté, s'épouvantait de la
double impossibilité de la revoir et de l'oublier. Le récit de cette
idylle émut Madame Élisabeth: «J'ai donc fait deux malheureux sans le
savoir? dit-elle. Je veux réparer ma faute. Il faut que Marie vienne
ici; elle épousera Jacques, et elle sera la laitière de Montreuil.»

La jeune Suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite immédiatement
à Versailles, elle fut présentée à celle qu'elle regardait déjà comme
sa bienfaitrice. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être
publiés en l'église de Saint-Symphorien de Montreuil et en celle de
Notre-Dame de Versailles, en même temps qu'ils l'étaient en l'église
de Saint-Pierre aux Liens, paroisse de Bulle, diocèse de Bâle. Jacques
avait retrouvé toute sa gaieté: il lui semblait que Marie avait avec
elle apporté à Montreuil la Suisse tout entière; le Ranz des vaches,
cette musique écoutée avidement par le voyageur, plus douce encore à
l'oreille de l'exilé, retentissait dans son coeur avec le murmure de
la Sarine, avec la brise du Molézon.

Le mardi 26 mai 1789, quelques jours après l'ouverture des états
généraux, la bénédiction nuptiale fut donnée à Jacques Bosson et à
Marie Magnin dans l'église de Montreuil par le curé de la paroisse.
Dans cet acte, si important pour nos héros, et dans lequel Jacques est
qualifié de _régisseur chez Madame Élisabeth de France_, figurent
comme témoins, du côté de l'époux, Charles Ducroizé, maître d'hôtel de
M. le marquis de Raigecourt, et Pierre Hubert, Suisse de Madame
Élisabeth de France; du côté de l'épouse, Joseph Bosson, Cent-Suisse
de la garde du Roi, rue Montbauron, et Antoine-Joseph Senevey, ancien
garde de la porte de Monsieur, à Paris[131]. Dès le lendemain, Jacques
et Marie avaient pris possession d'un logement que leur maîtresse leur
avait fait préparer dans le bâtiment attenant à la laiterie, et tous
les rêves de bonheur de ces deux enfants de la Suisse étaient enfin
réalisés.

[Note 131: Le lecteur trouvera à la fin du volume, Pièces
justificatives, nº XX, l'extrait de cet acte, ainsi que le contrat de
mariage de Jacques et de Marie.]

Cette fraîche et poétique idylle occupa pendant quelques jours la cour
et la ville. Chacun s'intéressait à cette jeune fille qui avait
retrouvé son fiancé qu'elle avait cru à toujours perdu pour elle; on
n'ignorait pas qu'elle se plaisait, comme le Tityre de Virgile, à
faire remonter sa gratitude à une divinité tutélaire; et le nom de
cette divinité qui cherchait l'ombre et fuyait le bruit était l'objet
de la louange publique. Une femme distinguée de ce temps, madame la
marquise de Travanet, née de Bombelles, qui avait été pendant quelque
temps dame de Madame Élisabeth, composa à cette occasion trois
couplets pleins d'une douce mélancolie qui furent bientôt dans toutes
les bouches. Voici les paroles, aujourd'hui oubliées, de cette romance
populaire, et dont nos grand'mères ont si souvent fredonné l'air près
du berceau de leurs petits-enfants:

  Pauvre Jacques, quand j'étois près de toi,
    Je ne sentois pas ma misère;
  Mais à présent que tu vis loin de moi,
    Je manque de tout sur la terre.

  Quand tu venois partager mes travaux,
    Je trouvois ma tâche légère;
  T'en souvient-il? Tous les jours étoient beaux:
    Qui me rendra ce temps prospère?

  Quand le soleil brille sur nos guérets,
    Je ne puis souffrir la lumière:
  Et quand je suis à l'ombre des forêts,
    J'accuse la nature entière[132].

[Note 132: Nous donnons à la fin du volume la musique de cette
romance, nº XXI.]

Les heureux que faisait Madame Élisabeth ne pouvaient la distraire du
chagrin de coeur qui menaçait sa famille et en particulier le Roi et
la Reine. Leur fils aîné était dangereusement malade au château de
Meudon. Ni l'air salubre de cette résidence, où le Dauphin était
établi depuis le 16 avril, ni les soins éclairés dont il était
l'objet, n'avaient pu conjurer la maladie. Le jeune prince mourut dans
la nuit du 4 au 5 juin. Le duc d'Harcourt, son gouverneur, vint à
Versailles et entra chez le Roi à son réveil pour lui annoncer ce
triste événement. Louis XVI, bien que préparé à cette fatale nouvelle,
en fut inconsolable. Ce malheureux père, dans le journal sommaire de
sa vie, a marqué cette date néfaste: «_Jeudi 4, mort de mon fils, à
une heure du matin. La messe en particulier à huit heures trois
quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes à l'ordre._»

Le 5, le corps du Dauphin fut exposé au château de Meudon, à visage
découvert, sur un lit de parade, assisté des Feuillants, des prêtres
de la paroisse de Meudon et des Capucins du même lieu.

Dans la journée du 6, il fut placé dans un cercueil sur un lit de
parade, couvert du poêle de la couronne.

Les journées du 6 et du 7 furent employées à préparer la chambre
ardente, destinée à rendre à Mgr le Dauphin les honneurs funèbres.

Le 8, les princes se rendirent au château de Meudon pour jeter de
l'eau bénite sur le cercueil. Monsieur y alla à dix heures, M. le
comte d'Artois à onze, le duc d'Angoulême et le duc de Berry ensemble
vers midi. Ces princes furent conduits successivement à la chapelle
ardente par le marquis de Brézé, grand maître, le comte de
Nantouillet, maître, et le sieur de Watrouville, aide des cérémonies
de France, précédés du roi d'armes et des hérauts, depuis la salle des
Cent-Suisses. Les princes du sang, réunis ensuite, furent reçus et
conduits à la chapelle ardente par les officiers des cérémonies,
précédés du roi d'armes et des hérauts depuis l'antichambre.

Les députations des trois ordres se présentèrent le même jour; celle
du clergé était composée de douze archevêques ou évêques, et d'un
nombre égal d'ecclésiastiques du second ordre; celle de la noblesse,
de douze gentilshommes, et celle du tiers état de vingt-huit députés
de cet ordre. Ces députations furent conduites séparément à la
chapelle ardente par le grand maître, le maître et l'aide des
cérémonies, précédés du roi d'armes de France et des hérauts.

En sortant du château de Meudon, les députés du tiers, Bailly à leur
tête, se présentèrent aux portes de l'appartement du Roi. Louis XVI
leur fit exprimer sa gratitude pour le témoignage d'intérêt qu'ils
venaient lui offrir, et ses regrets de ne pouvoir les recevoir dans
ces premiers moments de douleur. Comme ils insistaient pour obtenir
audience: «Il n'y a donc pas de pères dans l'assemblée du tiers?»
s'écria le Roi avec un serrement de coeur indicible.

Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le grand
conseil, la cour des monnaies, le Châtelet, le corps de ville de
Paris, allèrent aussi rendre les derniers devoirs au Dauphin dans les
journées du 9 et du 10.

Dans celle du 12, le coeur de ce prince fut transporté sans cérémonie
à l'abbaye royale du Val-de-Grâce; le cardinal de Montmorency, grand
aumônier de France, le présenta à l'abbesse. Le duc de Chartres,
accompagné du duc de Fitz-James, assista avec le duc d'Harcourt,
gouverneur des Enfants de France, à cette cérémonie, à laquelle se
trouvaient le marquis de Brézé, le comte de Nantouillet et le sieur de
Watrouville.

Le 13, le cardinal de Montmorency fit la levée du corps de M. le
Dauphin, qui fut transporté sans cérémonie à l'abbaye royale de
Saint-Denis, accompagné du duc d'Harcourt et de toute la maison du
prince. Il fut inhumé le même jour, en présence du prince de Condé et
du duc de Laval, dans le caveau des princes de la maison royale.

L'orage qui grondait depuis quelques années sur la France éclata à
Paris dans la soirée du dimanche 12 juillet 1789. L'émeute envahit la
place de Grève; un conflit d'autorités municipales se forme à l'hôtel
de ville. Flesselles, le prévôt des marchands, ne croit qu'à une
révolte passagère, et c'est une révolution qui commence; il ne
s'attend qu'à une disgrâce de la part du pouvoir, et c'est sa tête
qu'on doit lui prendre de la part du peuple. Le mardi 14, le meurtre
de ce premier magistrat de la cité est le signal d'une insurrection
générale. La Bastille est assiégée et prise. Les haines aveugles de la
populace vont chercher, au château de Viry, Foulon, à qui la retraite
de Necker a remis le portefeuille de contrôleur général. On répand
dans les rues des propos attribués à ce financier par des ennemis qui
ont conspiré sa perte. On prétend qu'à Louis XVI, effrayé de la
situation du trésor public, il aurait dit que la banqueroute était le
véritable moyen de rétablir le crédit national; et qu'à des
philanthropes qui lui parlaient de la misère du peuple et des
violences auxquelles il se portait, il avait fait cette réponse: «Eh
bien, si la canaille n'a pas de pain, elle mangera du foin.»--Ces
propos ont, pour les chefs de l'agitation, le double mérite d'irriter
contre Foulon la classe nombreuse et craintive des créanciers de
l'État, aussi bien que la grande masse du peuple, éprouvé par une
longue et affreuse disette. N'ignorant pas les dispositions
malveillantes du public, Foulon s'est caché dans son château, où il se
fait passer pour mort. Ses gens ont pris le deuil; mais l'esprit
révolutionnaire de Paris a trouvé un écho dans les campagnes. Des
paysans découvrent Foulon, dont le déguisement et le rôle de
mort-vivant leur semblent dénoncer la culpabilité; ils se saisissent
de sa personne, lui attachent à la boutonnière de son habit une
poignée d'orties en forme de bouquet, et derrière le dos une botte de
foin avec cet écriteau en grosses lettres: «Si la canaille n'a pas de
pain, elle mangera du foin.»

C'est dans cet état qu'il est livré aux émissaires parisiens, et qu'à
travers les huées et les avanies il est conduit à l'hôtel de ville.
Là, d'acerbes accusations s'élèvent contre lui. La Fayette, espérant
prévenir un assassinat, ordonne qu'on le conduise en prison et qu'on
lui fasse son procès, ainsi qu'à ses complices. Les paroles du général
sont d'abord appuyées par des applaudissements, et l'accusé se croyant
sauvé applaudit lui-même. Cette imprudence lui devient fatale. Des
murmures s'élèvent aussitôt, auxquels répondent les cris impatients de
la populace qui remplit la place de Grève. Dès qu'il paraît sur
l'escalier de l'hôtel de ville, cette exclamation s'élève de toutes
parts: «Qu'on nous le livre! qu'on nous le livre! et que justice soit
faite!» Les gardes peu nombreux qui l'escortent ne peuvent résister
aux mille bras qui les pressent: la populace saisit sa proie, elle
l'étreint, elle l'entraîne, s'arrête sous une lanterne, dont la corde,
aussitôt descendue, enlace le cou du patient et l'enlève dans l'air au
milieu des cris de triomphe d'une multitude en délire.

Dès la veille, on avait arrêté à Compiègne M. Berthier, intendant de
Paris et gendre de Foulon. On l'amenait à Paris, et il était arrivé à
la rue Saint-Denis: déjà reconnu dans sa voiture, dont les stores
étaient baissés, il était en butte aux outrages de la populace,
lorsqu'un cortége considérable semble venir à sa rencontre: ce sont
les auteurs et les témoins du meurtre du contrôleur général, qui,
ayant décroché son cadavre et lui ayant coupé le cou, viennent
présenter à Berthier la tête de son beau-père, dégouttante de sang et
la bouche remplie de foin. Cette abominable escorte l'accompagne
jusqu'à la place de Grève, où sa course doit s'arrêter. Là, arraché
des mains de ses gardes, il tombe percé de coups de baïonnette; son
corps est aussitôt mis en pièces, et sa tête et son coeur, placés au
bout des piques, vont montrer aux carrefours de la ville les jeux
horribles de la révolution qui commence.

Madame Élisabeth n'était point encore informée de tous ces massacres
lorsqu'elle écrivait à madame de Bombelles une touchante lettre où les
préoccupations de la chose publique se nuancent de la plus tendre
sollicitude pour son amie. Dans cette lettre, écrite le jour même de
la prise de la Bastille, on voit percer l'incertitude qui régnait à
Versailles, où l'on n'avait pas encore mesuré les conséquences de cet
événement. Le Roi sortira-t-il de cette ville? Madame Élisabeth n'en
sait rien. Mais elle engage vivement madame de Bombelles à ne pas
venir; la santé de la jeune mère et le lait de la nourrice pourraient
en souffrir. Ainsi, au milieu des débris de l'ancienne société qui
s'écroule, cette excellente princesse trouve le temps de songer à ses
amies. Les nouvelles de la veille, si menaçantes et si affreuses,
n'ont pu lui arracher une larme; mais un témoignage d'intérêt et
d'affection la fait pleurer. Son âme reste intrépide en face du péril,
mais son coeur s'émeut devant une marque d'amitié.

Les jours se faisaient sombres pour Madame Élisabeth. D'une part,
éclairée par son sens profond, elle partageait l'inquiétude générale
qui s'emparait des meilleurs esprits; de l'autre, elle voyait partir
ses amis les plus chers. Le marquis de Bombelles, qui était d'une
société extrêmement agréable, bon musicien, causeur aimable, jouant la
comédie dans la perfection, était retenu à Ratisbonne par ses
fonctions de ministre du Roi. Sa femme devait l'y rejoindre, et ce
double départ enlevait un grand charme au cercle habituel de
Montreuil. Le dévouement de madame de Bombelles se refusait à une
séparation aussi pénible pour elle-même; mais l'affection
désintéressée de la princesse mit sur le second plan ses propres
jouissances et fit passer avant tout la paix et le bonheur de celle
qu'elle chérissait si tendrement. Le dernier jour qu'elle la posséda
près d'elle, elle l'entoura de tous les témoignages de l'amitié,
s'occupant des détails de son départ, des intérêts de sa famille, de
la sûreté de son voyage: elle lui indiqua les étapes d'où elle devait
lui donner de ses nouvelles. L'entretien se prolongea pendant la nuit.
L'heure des adieux sonna enfin:

«Nous nous séparons pour un temps, dit Madame Élisabeth; il le faut.
Mais nous demeurerons toujours unies par une communauté d'intentions,
de pensées et de prières.» L'entretien se termina dans les larmes; et
cependant, quelque sombre que parût l'avenir, on était loin de se le
représenter tel qu'il pouvait être. «Cet adieu, disait quelques années
plus tard madame de Bombelles à M. Ferrand, qui nous a raconté cette
scène, cet adieu devait être éternel. Ce moment, si j'avais pu le
prévoir, eût été le dernier de ma vie: je serais morte à ses pieds.»

Quelques jours après, madame de Raigecourt dut s'éloigner de nouveau.
Cette séparation fut également pénible: elle devait aussi être
éternelle. Madame Élisabeth s'isolait, afin que le malheur qu'elle
voyait venir n'atteignît personne autour d'elle. Avant de dire adieu à
sa dernière amie, elle lui remit un paquet cacheté avec son sceau, en
lui disant: «Quand je ne serai plus, tu le remettras à sa
destination.»

C'est aussi dans cette suprême entrevue qu'elle donna à madame de
Raigecourt une prière composée par elle dans un de ces moments
d'affliction qui, de jour en jour, devaient revenir plus souvent:

     PRIÈRE AU SACRÉ COEUR DE JÉSUS.

     Coeur adorable de Jésus, sanctuaire de cet amour qui a porté
     un Dieu à se faire homme, à sacrifier sa vie pour notre
     salut et à faire de son corps la nourriture de nos âmes, en
     reconnoissance de cette charité infinie, je vous donne mon
     coeur et avec lui tout ce que je possède au monde, tout ce
     que je suis, tout ce que je ferai, tout ce que je
     souffrirai. Mais enfin, mon Dieu, que ce coeur, je vous en
     supplie, ne soit plus indigne de vous; rendez-le semblable à
     vous-même, entourez-le de vos épines pour en fermer l'entrée
     à toutes les affections déréglées; établissez-y votre croix;
     qu'il en sente le prix, qu'il en prenne le goût; embrasez-le
     de vos divines flammes. Qu'il se consume pour votre gloire,
     qu'il soit à vous après que vous avez voulu être tout à lui.
     Vous êtes sa consolation dans ses peines, le remède à ses
     maux, sa force et son refuge dans les tentations, son
     espérance pendant la vie, son asile à la mort. Je vous
     demande, ô coeur tout aimable, cette grâce pour mes
     associés. Ainsi soit-il.


     ASPIRATION.

     Ô divin coeur de Jésus, je vous aime, je vous adore et je
     vous invoque avec tous mes associés, pour tous les jours de
     ma vie, et particulièrement à l'heure de ma mort. Ainsi
     soit-il.

     _O vere adorator et unice amator Dei, miserere nobis.
     Amen[133]._

[Note 133: Le manuscrit autographe de Madame Élisabeth est à la
Bibliothèque impériale.]

La vie de Madame Élisabeth s'écoulait ainsi, toujours pure, mais déjà
moins paisible et moins heureuse, au sein de l'intimité, du travail,
de la prière et des oeuvres de la charité. Sa répugnance innée pour
toute ostentation lui avait fait fuir ces actions d'éclat qui font les
réputations brillantes, mais qui ne vivifient pas l'âme et demeurent
stériles aux yeux de Dieu, et tout ce que le ciel avait déposé de
richesse dans son humble coeur devait être employé pour la gloire du
ciel. Dévouée par nature et par devoir, elle avait accepté, avec un
courage qui ne se démentit pas un seul jour, le soin de secourir ce
qui souffrait autour d'elle, et de partager les soucis, les tourments,
les périls et les défaillances d'une royauté dont elle ne cherchait
pour elle ni le prestige, ni la puissance, ni la gloire. Je ne dirai
pas qu'elle se priva des jouissances de la vie, mais je dois dire en
vérité qu'elle les ignora. Occupée sans relâche de l'examen de son
âme, elle mettait un soin constant à la rendre digne d'être offerte à
son Créateur. C'était là toute son ambition; c'était là la seule
grandeur qu'elle eût en haute estime. C'est ainsi que cette jeune
femme simple et douce, qui aimait à se dérober aux regards, devint la
femme forte que l'Esprit divin nous montre dans l'Écriture sainte.



LIVRE CINQUIÈME.

     Les suites du 14 juillet. -- Banquet des gardes du corps. --
     Journées des 5 et 6 octobre. -- Conseils de fermeté donnés
     inutilement par Madame Élisabeth. -- Récit de madame de
     Tourzel sur le départ du Roi, son voyage à Paris, son
     arrivée à l'hôtel de ville. -- Ces événements appréciés par
     Rivarol. -- MM. de Lally-Tolendal, Mounier et Bergasse
     donnent leur démission de députés. -- Adieu de Madame
     Élisabeth à Montreuil. -- Installation de la famille royale
     aux Tuileries. -- Demeure délabrée. -- Appartement de Madame
     Élisabeth. -- Le peuple se rassemble sous les fenêtres de la
     cour des Princes. -- Le Roi et la Reine, comme s'ils étaient
     dans la plénitude de leur autorité, conservent les usages de
     l'étiquette. -- Nouvelle disposition des appartements. --
     _La sainte Geneviève des Tuileries._ -- L'Assemblée tient
     ses séances au Manège. -- La Reine et Madame Élisabeth
     entreprennent ensemble un grand travail de tapisserie. --
     MM. Miomandre et Bernard. -- Bonne grâce de la Reine et de
     Madame Élisabeth. -- Timidité du Roi. -- Affaire de Favras.
     -- Son jugement inique. -- Son calme devant ses juges; son
     héroïsme devant la mort. -- Pension accordée à sa veuve. --
     Pensée de Madame Élisabeth à ce sujet. -- Madame de Favras
     et son fils, vêtus de noir, se présentent au dîner public de
     la famille royale. -- Pénibles réflexions de la Reine. --
     Vente des biens ecclésiastiques. -- Mot de Montlosier. --
     Mot de l'abbé Maury. -- La porte des couvents ouverte. --
     Anxiété; vertige. -- Ambassade du genre humain; Anacharsis
     Cloots. -- Le marquis de Biencourt. -- M. de
     Boulainvilliers. -- Voeu de Madame Élisabeth. -- La marquise
     des Montiers; amitié que Madame Élisabeth lui témoigne;
     conseils qu'elle lui donne. -- Lettre de la princesse à
     madame de Raigecourt. -- Lettre de la Reine à madame de
     Polignac. -- Correspondance de Madame Élisabeth avec ses
     amies. -- Elle revoit Saint-Cyr pour la dernière fois. -- La
     révolution dans l'institut de Saint-Louis. -- La Fête-Dieu
     -- Division causée par la constitution civile du clergé. --
     Sentiments de Grégoire; du curé de Sainte-Marguerite; de
     l'évêque d'Agen; des curés de Puy-Miclau et de la Cambe. --
     L'évêque de Poitiers. -- Agitation générale en France. --
     Départ de Mesdames. -- La populace installée dans leur
     demeure. -- Leur arrestation à Moret, puis à Arnay-le-Duc.
     -- Huées qui les accompagnent jusqu'à la frontière. --
     Sympathies qui les accueillent au delà, à Chambéry, à Turin,
     à Parme, à Rome. -- Bonté affectueuse du Pape: lettre que
     lui écrivait Louis XVI. -- Ce qu'on mandait de Rome à Paris.
     -- L'abbé Edgeworth remplace près de Madame Élisabeth l'abbé
     Madier, parti avec Mesdames. -- Récit de ce saint prêtre sur
     ses premières relations avec Madame Élisabeth. --
     Installation de l'évêque constitutionnel de Paris. --
     Émeutes. -- Mort de Mirabeau; honneurs rendus au grand
     orateur. -- Projet de voyage de la famille royale à
     Saint-Cloud. -- La populace et la garde nationale y mettent
     obstacle. -- La Fayette, dont l'autorité est méconnue, donne
     sa démission. -- Supplié par la garde nationale, il reprend
     son poste. -- La Reine et Madame Élisabeth jugent
     différemment la politique de l'Autriche. -- La solitude se
     fait autour de Madame Élisabeth. -- _Domine salvam fac
     reginam._ -- Situation devenue intolérable.


Dans les jours de détresse et de misère, Élisabeth avait donné
l'exemple de l'économie et de la charité; elle donna celui de la
patience et du courage aux heures de l'insulte et du péril. L'orage
qui grondait depuis quelques années sur tout le royaume se concentra
sur le château de Versailles. L'explosion du 14 juillet 1789 fut un
réveil pour Louis XVI; elle fut une révélation pour Madame Élisabeth.
Les catastrophes publiques troublent les esprits faibles; elles
éclairent les fortes intelligences. De ce jour la lumière se fit pour
Madame Élisabeth: elle comprit jusqu'où les agitateurs étaient
capables de mener le Roi et d'entraîner la nation. Forcée de quitter
la retraite où se plaisaient la simplicité de ses goûts, sa piété et
ses tranquilles affections, elle entra résolûment dans la sphère des
tempêtes, jugeant d'un oeil sûr les événements qui se déroulaient
devant elle et les conséquences qu'il fallait en tirer. Rivée par sa
tendresse et son dévouement à la destinée du Roi son frère, elle se
leva près de lui comme une vedette placée en observation, regardant de
haut venir l'émeute, non pas pour jeter le cri d'alarme, mais pour
donner des avertissements marqués au coin de la sagesse et de la
fermeté, et pour réclamer sa place au péril.

Dans la journée du jeudi 1er octobre, elle avait été informée que les
gardes du corps du Roi devaient offrir, dans la salle de spectacle du
château, un banquet aux officiers du régiment de Flandre qui, en vertu
d'une délégation de la municipalité de Versailles, provoquée par le
commandant de la garde nationale, inquiet des bruits de désordre, venait
fortifier la garnison à Versailles. Elle n'avait vu d'abord dans ce
projet (consacré par les habitudes militaires) qu'un acte de fraternité
fait pour réchauffer en faveur du Roi le dévouement héréditaire de
l'armée, et elle ne pouvait que s'en réjouir. Dans la matinée du
lendemain, elle apprend quelques détails. Pendant le festin, une dame du
palais, lui dit-on, est accourue chez la Reine, lui vantant la gaieté de
la fête et lui demandant d'y envoyer le Dauphin, que ce spectacle
divertirait. La Reine hésite; le Roi, qui venait de chasser dans le parc
de Meudon, rentre en ce moment au château. Marie-Antoinette lui propose
de l'accompagner, et tous deux sont entraînés avec l'héritier du trône
dans la salle du banquet. Leur arrivée inattendue excite des transports
d'allégresse. Marie-Antoinette prend son fils dans ses bras et fait le
tour de la table au milieu d'un tonnerre de vivat et d'applaudissements.
Après ce vif et court triomphe, la famille royale se retire; mais cette
mère auguste et charmante, ce Roi déjà discuté chaque jour, ce petit
prince paré de toutes les grâces de l'enfance, laissent derrière eux un
intérêt et un enthousiasme qui se traduisent par des chants et des
libations; l'orchestre exécute quelques morceaux de musique qui, comme la
_Marche des Houlans_ (d'_Iphigénie_) et l'air de _Ô Richard, ô mon roi,
l'univers t'abandonne!_ échauffent jusqu'au délire l'imagination des
convives. Le pressentiment des périls dont la famille royale est menacée
surexcite les âmes, et dans ces cris mille fois répétés de _Vive le Roi!_
dans ce serment de mourir pour lui, ceux qui ne veulent plus qu'on meure
pour le Roi, parce que déjà dans leur coeur la royauté est condamnée à
mourir, pourront voir une menace ou un défi. Il importe de ne pas
l'oublier: c'était la municipalité de Versailles qui avait provoqué la
venue du régiment de Flandre, et le motif qui l'avait décidée était la
conviction que la ville où résidait le Roi et où siégeait l'Assemblée
nationale était menacée d'un coup de main par les perturbateurs de Paris.

Madame Élisabeth se rend chez la Reine pour la féliciter, et pourtant
elle n'est point certaine de l'heureux effet de la scène qu'on vient
de lui raconter; et comme quelques courtisans exaltaient devant Sa
Majesté les vivat reçus par elle dans cette fête, vivat si bruyants,
disaient-ils, qu'ils avaient dû être entendus de Paris: «Pourvu, dit à
son retour Madame Élisabeth à madame de Cimery, que la populace de
Paris n'y réponde point par des injures.» Cette crainte était une
prédiction. Les folliculaires avaient déjà transformé cette réunion de
militaires restés fidèles en une orgie où l'on avait insulté
l'Assemblée nationale et foulé aux pieds la cocarde tricolore. Ce
double outrage, qui était imputé à la Reine, prépara l'attentat des 5
et 6 octobre.

Je passe sous silence les actes de violence et de cruauté, si souvent
décrits, qui ensanglantèrent ces deux journées. Madame Élisabeth était
à sa maison de Montreuil lorsque le peuple de Paris vint envahir
Versailles. De la terrasse de son jardin, dès qu'elle aperçoit les
premières troupes s'avançant dans l'avenue de Paris, elle pense qu'une
répression vigoureuse et immédiate peut épargner bien des malheurs. Il
lui semble évident que quelques coups de canon, en repoussant
l'avant-garde de l'anarchie, iraient jeter la confusion dans les
bataillons qui suivent, et, en imposant à la partie hostile de
l'Assemblée d'utiles réflexions, relèveraient le moral de tous les
amis de l'ordre effrayés de la pusillanimité du gouvernement. Madame
Élisabeth accourt au palais; elle développe son idée avec cette
fermeté de raison et cette éloquence du coeur que Dieu lui avait
départie. Elle est convaincue, d'une part, qu'on peut par une leçon
sérieuse et motivée comprimer les démonstrations de la populace, et,
de l'autre, qu'on peut justifier le départ de la famille royale pour
une ville plus éloignée de Paris que Versailles, en alléguant la
tyrannie que les factions prétendent exercer sur le Roi, et l'attitude
équivoque de l'Assemblée nationale, maîtrisée elle-même par
l'anarchie.

Les paroles d'Élisabeth sont un instant écoutées, et c'est sans doute
à l'effet qu'elles produisent sur l'esprit du Roi qu'il faut attribuer
l'acquiescement momentané qu'il donna dans le conseil à l'avis de M.
de Saint-Priest, ministre de l'intérieur, avis complétement conforme à
celui de Madame Élisabeth; mais ces résolutions de fermeté ne tinrent
pas devant l'observation faite par M. Necker, que si l'on tirait
l'épée contre l'insurrection, on donnait le signal de la guerre
civile; et l'on s'arrêta au parti de traiter de puissance à puissance
avec l'émeute.

Vaincue dans sa tentative, Madame Élisabeth se retire chez la Reine et
ne la quitte qu'à deux heures du matin, sur l'affirmation que vient
apporter M. de la Fayette que tout est tranquille par la ville et
qu'il répond de la sûreté du château. Louis XVI, inquiet dès l'aurore
de ne point voir sa soeur, la fait chercher dans le palais, où le
danger a dû l'appeler. Elle se rend chez le Roi, apprend bientôt
combien étaient vaines les assurances données par le chef de la milice
nationale; elle demeure présente à la lutte et au péril; elle
encourage les gardes du corps par la fermeté de son attitude, et en
arrache quelques-uns, par sa présence d'esprit, à la rage des
factieux. Elle a des paroles qui apaisent les ardeurs de la haine et
qui modèrent les emportements du courage; mais l'affliction que lui
fait éprouver l'effusion du sang n'ôte rien à la clairvoyance de son
esprit et à la fermeté de son caractère.

Inspirée par des chefs qui ne perdaient pas de vue le but de leur
entreprise, la populace demandait à grands cris que Louis XVI vînt
fixer sa résidence à Paris, et M. de la Fayette envoyait avis sur avis
pour l'y déterminer. Madame Élisabeth émettait une opinion contraire:
«Ce n'est point à Paris, Sire, qu'il faut aller; des bataillons encore
dévoués, des gardes fidèles vont protéger votre retraite; mais, je
vous en supplie, mon frère, n'allez pas à Paris.»

Le Roi, tiraillé entre des avis contraires, hésita longtemps; le
moment de la résistance fut bientôt passé. La veille, on avait fait
partir huit cents gardes du corps pour Rambouillet. Le régiment de
Flandre, indigné de s'être vu enlever ses canons et d'avoir été
pendant la nuit enfermé dans les écuries, n'avait plus la même ardeur
ni la même résolution; une grande partie de cette troupe avait même
fait défection. Louis XVI déféra au voeu de la multitude, et malgré sa
répugnance à s'établir dans la ville des émeutes, il donna sa parole
de partir. «Cette promesse, raconte un des principaux témoins de ces
tristes scènes[134], cette promesse lui attira les acclamations
populaires, et bientôt les coups de canon et les feux roulants de la
mousqueterie y répondirent. Le Roi parut une seconde fois sur le
balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse de cette multitude fut
à son comble. On s'empara des gardes du corps qu'on avait arrachés à
la mort, et on leur fit prendre des bonnets de grenadier. Ces braves
gens consentirent à se mêler à eux pour servir d'escorte à la
malheureuse famille royale, et j'en remarquai plusieurs suivant à pied
la voiture du Roi, plus touchés des malheurs de ce prince que de leur
triste situation.

[Note 134: Madame la marquise de Tourzel, gouvernante des Enfants de
France.]

»Les poissardes étoient toujours en grand nombre dans les cours du
château, chantant, dansant, et faisant éclater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indécente. La cour de marbre, sur
laquelle donnoient les fenêtres de l'appartement du Roi, étoit remplie
de ces femmes, qui, enivrées de leurs succès, demandèrent à voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main M. le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude la regardant avec fureur
s'écria: «_Faites retirer les enfants!_» La Reine les fit rentrer et
se montra seule. Cet air de grandeur et de courage héroïque à la vue
d'un danger qui faisoit tressaillir tout le monde, imposa tellement à
cette multitude qu'elle abandonna à l'instant ses sinistres projets,
et que, pénétrée d'admiration, elle s'écria unanimement: _Vive la
Reine!_ On remarqua, comme chose singulière, que toutes ces poissardes
avoient le teint blanc, de belles dents, et portaient un linge plus
fin qu'elles n'ont coutume d'en porter, ce qui prouvoit évidemment
qu'il y avoit parmi elles beaucoup de personnes payées pour jouer un
rôle dans cette horrible journée.

»Le Roi (c'est toujours madame de Tourzel qui parle) monta en voiture
à une heure et demie..... Il étoit dans le fond de la voiture avec la
Reine et Madame, sa fille. J'étois sur le devant, tenant sur mes
genoux M. le Dauphin, et Madame étoit à côté de ce prince. Monsieur et
Madame Élisabeth étoient aux portières. M. de la Fayette, commandant
la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing celle de Versailles.....,
étoient tous deux à cheval aux portières de la voiture.....

»Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaillés par
les meneurs de la révolution, en avoient adopté les principes, et
quoiqu'ils eussent tout à perdre à l'établissement du Roi à Paris, ils
éprouvèrent la plus grande joie de son départ. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit la voiture du Roi.....

»Mirabeau, qui s'étoit opposé à la motion d'envoyer des députés auprès
du Roi dans le moment du danger, fit décréter que cent députés
accompagneroient ce prince à Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement quand il passa devant
l'Assemblée nationale.

»Le cortége de ce malheureux prince étoit digne de cette effroyable
journée. On vit défiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portoit un pain au bout de sa baïonnette. Elles étoient
accompagnées d'une populace effrénée portant sur des piques les têtes
des malheureux gardes du corps qu'elle avoit massacrés, suivie de
charrettes remplies de sacs de farine et de poissardes décorées de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain à la main. Toute cette
multitude ne cessait de répéter ce cri de _Vive la nation!_ prélude de
toutes les horreurs qui se sont commises pendant la révolution. Les
gardes nationales, parmi lesquelles s'étoient mêlés les fidèles gardes
du corps, entouroient la voiture du Roi, qui alloit au pas.

»Le Roi et la Reine parloient avec leur bonté ordinaire à ceux qui
entouroient leur voiture, et leur représentoient combien on les
égaroit sur leurs véritables sentiments. «Le Roi, leur disoit cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire.....»

»On jeta à Sèvres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux. «Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, nous
l'ouvrirons en arrivant.» Il tomba dans la voiture: je n'ai jamais su
ce qu'il contenoit.....

»Le régiment de Flandre formoit une haie sur le chemin d'Auteuil à
Paris. Il partageoit alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats crioient avec elle: _Vive la nation! À bas les calotins!_
refrain continuel de cette multitude qui remplissoit les chemins; tous
ces gens-là, à moitié ivres, tiroient continuellement des coups de
fusil, et ce fut un grand bonheur qu'il n'en soit résulté aucun
accident.

»M. le duc d'Orléans étoit sur le chemin de Passy, et ses enfants avec
madame de Genlis sur le balcon de la maison qu'il y avoit louée. Elle
les y avoit placés pour jouir à son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla tristement à madame la duchesse d'Orléans, qui soupira
sans pouvoir rien répondre. Cette excellente princesse étoit bien loin
de partager les sentiments du duc son époux. Elle s'aveugloit encore
sur son compte, et fut complétement malheureuse quand, l'illusion
cessant, elle ne put s'empêcher d'apercevoir la part active qu'il
prenoit à la révolution.

»En arrivant à la grille de Chaillot, on aperçut M. Bailly, maire de
Paris, qui venoit présenter au Roi les clefs de cette ville et
haranguer Sa Majesté et sa famille.....

»Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque M. Bailly le
supplia de vouloir bien descendre à l'hôtel de ville, où toute la
commune étoit rassemblée, et de l'honorer de sa présence. Le Roi s'y
refusa, disant que sa famille et lui avoient trop grand besoin de
repos pour prolonger les fatigues d'une telle journée; il insista, et
M. de la Fayette l'en pressa tellement à plusieurs reprises, que le
Roi, malgré sa répugnance, fut obligé de s'y laisser conduire.

»Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
portière de la voiture, assurant Sa Majesté qu'elle seroit contente de
la manière dont elle seroit reçue dans sa capitale. Les rues étoient
illuminées, et les cris continuels de _Vive le Roi!_ accompagnèrent le
prince depuis son entrée dans la rue Saint-Honoré jusqu'à l'hôtel de
ville. Ces cris étoient plus bruyants que touchants, et avoient
quelque chose de violent et de pénible à entendre.

»Arrivé à la place de Grève, la foule étoit si considérable, que le
Roi, pour éviter quelque malheur, descendit de la voiture, ainsi que
la famille royale, et on eut beaucoup de peine à écarter la foule pour
lui faire un passage jusqu'à l'hôtel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il répondit..... J'étois si occupée de M. le
Dauphin, excédé de fatigue et endormi entre mes bras, que je
n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt, qui
accompagnoit le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se déclarer
inséparable de l'Assemblée nationale; ce malheureux prince, qui étoit
dans la triste position de ne pouvoir rien refuser, acquiesça à cette
demande, et les cris répétés de _Vive le Roi!_ terminèrent enfin cette
séance.»

Ce simple récit, tout exact et touchant qu'il soit, ne suffit pas
cependant pour faire apprécier toute l'horreur de ces événements. «Ô
nuit d'octobre, s'écriait Rivarol, nuit affreuse, à laquelle il est
plus aisé de donner des larmes qu'un véritable nom! où M. de la
Fayette ignore ce qu'il sait, traite de ouï-dire ce qu'il entend et de
vision ce qu'il voit; où il trompe le Roi, une partie de l'Assemblée
et tout le château, laisse les postes dégarnis, et, pour se donner un
air d'innocence, va consacrer au sommeil cette nuit qui fut la
dernière pour la monarchie.»

Atterré des excès dont il est témoin, M. de Lally-Tolendal voulut dès
ce jour-là, comme Mounier et Bergasse, renoncer à siéger dans
l'Assemblée nationale. «Ni cette ville coupable, écrit-il sous
l'impression du 6 octobre, ni cette Assemblée encore plus coupable, ne
méritent que je les justifie..... Mes fonctions me sont devenues
impossibles; il est au-dessus de mes forces de supporter plus
longtemps l'horreur qu'elles me causent. Ce sang, ces têtes, cette
Reine presque égorgée, ce Roi emmené esclave en triomphe à Paris, au
milieu des assassins, et précédé des têtes de ses malheureux gardes du
corps; ces perfides janissaires, ces femmes cannibales, ces cris de
_Tous les évêques à la lanterne!_ dans le moment où le Roi est entré
dans la capitale avec deux archevêques de son conseil dans sa voiture
de suite; un coup de fusil que j'ai vu tirer dans une des voitures de
la Reine; M. Bailly appelant cela _un beau jour_; l'Assemblée ayant
déclaré froidement le matin qu'il n'étoit pas de sa dignité d'aller
tout entière environner le Roi; M. le comte de Mirabeau disant
impunément dans cette Assemblée nationale que le vaisseau de l'État,
loin d'être arrêté dans sa marche, s'élançoit avec plus de rapidité
que jamais vers la régénération; M. Barnave riant avec lui quand des
flots de sang couloient autour de nous; le vertueux Mounier échappant
par miracle à dix-neuf assassins qui vouloient faire de sa tête un
trophée de plus: voilà ce qui m'a fait jurer de ne plus mettre les
pieds dans cette caverne d'anthropophages, où je n'avois plus la force
d'élever ma voix, où, depuis six semaines, je l'avois élevée en
vain[135].» Ces fortes paroles, malgré l'emphase ordinaire de celui
qui les a écrites, n'exagèrent point la vérité; elles ne font que
l'exprimer. Le Roi aurait pu résister à Versailles: la révolution
était allée l'y chercher pour l'amener dans la capitale, ce champ de
bataille où elle savait qu'elle était irrésistible.

[Note 135: _Journal de l'anarchie, de la terreur et du despotisme_,
IIe partie, p. 812. Paris, Delaunay, 1821.]

En venant à Paris avec sa famille, Madame Élisabeth avait le
pressentiment qu'elle ne retournerait pas à Versailles. Comme le
carrosse royal touchait la grille de l'avenue de Paris, elle s'était
penchée pour voir la tête des arbres de son petit domaine. Témoin de
ce mouvement, Louis XVI lui avait dit: «Ma soeur, vous saluez
Montreuil?--Sire, avait-elle répondu doucement, je lui dis adieu.»
Pendant ce pénible trajet, qui avait duré sept heures, et dont nous
sommes heureux d'avoir pu donner à nos lecteurs une narration exacte
et inédite, la contenance assurée de Madame Élisabeth, au milieu de
cette escorte avinée et hurlante, ne s'était pas démentie un instant.
Occupée plus particulièrement de son neveu et de sa nièce, elle avait
caché sous un air calme et presque indifférent la profonde émotion que
lui causaient l'humiliation du trône et le trouble de ces deux
enfants, plus surpris encore qu'effrayés du spectacle qui se déroulait
sous leurs yeux.

Il était environ dix heures et demie du soir quand Louis XVI et sa
famille arrivèrent aux Tuileries: ce palais, inhabité presque sans
interruption depuis 1655, leur parut plus sombre par le contraste que
faisait sa façade noire avec les illuminations des rues qu'ils
venaient de traverser. Ils y retrouvèrent leurs fidèles serviteurs,
qu'une si longue attente avait jetés dans une vive anxiété, et qui
n'avaient pu se procurer ce qui était nécessaire pour disposer
convenablement les appartements. Madame de Tourzel (c'est elle qui
nous a raconté ces détails) fut installée avec le Dauphin dans un
appartement ouvert de tous côtés et dont les portes pouvaient à peine
se fermer. Elle s'y barricada avec le peu de meubles qu'elle y trouva,
s'assit auprès du lit du royal enfant, et passa la nuit dans les plus
sombres réflexions.

Madame Élisabeth, on le comprend, n'était pas mieux logée que
l'héritier du trône: l'aspect de son appartement, situé au
rez-de-chaussée et donnant sur la cour, empruntait à cette double
circonstance un caractère de tristesse aggravé par son aspect
intérieur: ses voussures sculptées avec art, mais endommagées par les
doigts humides du temps; ses tapisseries riches, mais flétries et
délabrées; la vétusté de l'ameublement, qui datait de Louis XIV et qui
n'en révélait l'époque que par les lignes et nullement par les
couleurs; cet ensemble de choses brillantes et moisies imposait tout à
la fois le souvenir de la grandeur de la royauté et le sentiment
profond de sa décadence.

La situation de cet appartement rapprochait ceux qui l'habitaient du
regard des curieux: aussi ce fut sous ses fenêtres que, dans la
matinée du 7 octobre, les cris de la foule vinrent solliciter par des
vivat la présence des augustes hôtes conquis la veille. Les cris de
_la Reine! la Reine!_ dominèrent un moment tous les autres.
Marie-Antoinette parut bientôt à la fenêtre; mais comme son chapeau
lui couvrait une partie du visage, on la pria de le lever, parce qu'on
ne la voyait pas, ce qu'elle fit. Toutes les personnes de la famille
royale, portant la cocarde nationale, espèce de sceau dont la
révolution marquait ses captifs, s'y montrèrent au peuple à plusieurs
reprises.

Les cours supérieures, qui étaient dans l'usage de complimenter le
Roi dans les différentes occasions, se trouvaient presque toutes en
vacance à cette époque; elles ne purent donc remplir ce devoir qu'à
des jours différents. Le Parlement fut admis à l'audience royale le
vendredi 9 octobre. Le Roi, suivant l'immuable étiquette, le reçut
assis dans son fauteuil, placé dans la chambre du lit. Cependant une
infraction fut faite aux usages établis: les gardes nationales prirent
les armes dans leur salle. Le Parlement n'avait pas droit à cet
honneur; mais l'officier supérieur de service sachant que la commune
de Paris, qui devait ensuite avoir audience, exigerait certainement
qu'on le lui rendît, en parla aux officiers des cérémonies, qui, sans
rien décider, répondirent qu'ils ne pensaient pas qu'il y eût
d'inconvénient à faire pour le Parlement ce qu'on devait faire pour la
ville. La garde nationale rendit donc les honneurs militaires quand le
Parlement passa devant elle. Les Cent-Suisses suivirent l'ancienne
coutume et ne prirent pas les armes.

Le Roi et la Reine reçurent ensuite les représentants de la commune de
Paris, et dans les jours qui suivirent, ils donnèrent successivement
audience aux représentants des districts, à la cour des aides, à
l'université, au grand conseil, à la chambre des comptes, à la cour
des monnaies, au conseil d'État, à la juridiction consulaire et aux
six corps des marchands, et enfin, pour couronner ces cérémonies, à
l'Assemblée nationale elle-même.

On le voit, la royauté, qui venait de perdre son pouvoir, cherchait à
conserver encore quelques lambeaux de son prestige et à sauver dans
son naufrage les épaves de son ancienne étiquette pour en voiler la
défaillance de son autorité. Les serviteurs mêmes de la couronne
demeuraient dans le passé, parlaient de l'_OEil-de-boeuf_ comme sous
Louis XIV, et ne paraissaient pas comprendre que la révolution avait
fait marcher l'aiguille sur l'horloge du temps. Le Roi ne régnait
plus: l'étiquette, dans ses idées, régnait encore[136].

[Note 136: Voir, à la fin du volume, le nº XXII.]

La multitude, pendant plusieurs jours, ne cessa d'encombrer la _cour
des Princes_, et son indiscrétion fut poussée à un tel point, que
plusieurs femmes de la halle se permirent de sauter dans l'appartement
de Madame Élisabeth. La princesse prit ce logement en grande aversion,
et supplia le Roi de lui en donner un autre. Un nouvel arrangement eut
lieu pour les appartements: la Reine occupa le rez-de-chaussée ayant
vue sur la terrasse des Tuileries, et donna à sa fille les petits
entre-sols au-dessus de la chambre du Roi; Louis XVI céda une partie
de son appartement au Dauphin, et donna à Madame Élisabeth celui que
le jeune prince avait occupé à son arrivée, au premier étage du
pavillon de Flore. Les serrures en avaient été refaites, et, bien
qu'il ne fût ni élégant ni commode, Élisabeth s'y sentit à l'aise, à
l'abri des regards importuns et de l'invasion des poissardes.

Toutefois, il faut le dire, les dames de la halle, malgré leur
familiarité indiscrète, leur grossièreté proverbiale et la fâcheuse
influence que les passions politiques du temps avaient exercée sur
elles, conservaient pour Madame Élisabeth un culte particulier qui
survivait à leurs anciens sentiments pour la famille royale: elles
l'appelaient _la sainte Geneviève des Tuileries_.

La cour essaya de reprendre un peu de vie. La princesse de Lamballe
songea à réunir quelques personnes chez elle; mais la Reine ne parut
pas longtemps à ces assemblées, d'où la confiance et la franchise
étaient bannies.

Le lendemain de l'audience, l'Assemblée nationale continua ses travaux
et vota, le jour même, la loi martiale contre les attroupements.

J'ai oublié de dire que lors de sa première séance dans une des
salles de l'archevêché, un amphithéâtre construit provisoirement pour
les spectateurs s'était écroulé; que plusieurs personnes avaient été
blessées, et qu'une voix s'était écriée: _Le début est fatal._
L'Assemblée, le 9 novembre, alla tenir ses séances dans la salle du
Manége, et continua, sous le bruit incessant des passions grondant à
ses portes, à préparer une constitution.

Lorsque la famille royale eut été convenablement établie aux
Tuileries, la Reine reprit ses habitudes ordinaires: elle employa ses
matinées à veiller à l'éducation de sa fille, et elle entreprit, de
concert avec Madame Élisabeth, un grand ouvrage de tapisserie. Leur
esprit était trop préoccupé des événements qui se succédaient, des
périls du présent et des menaces de l'avenir, pour qu'elles pussent se
livrer à la lecture: le travail de l'aiguille devenait leur seule
distraction. Mademoiselle Dubuquois, qui tenait un magasin de
tapisseries, a longtemps conservé et montré chez elle un tapis de pied
fait par ces deux princesses pour la grande pièce de l'appartement de
la Reine, au rez-de-chaussée des Tuileries. On rapporte que
l'impératrice Joséphine ayant vu et admiré ce tapis, avait donné
l'ordre de le conserver, dans l'espoir de le faire un jour parvenir à
Madame, fille et nièce de ces deux royales ouvrières.

MM. Miomandre et Bernard, tous deux anciens gardes du corps, blessés
le 6 octobre, le premier à la porte de la Reine, le second dans une
autre partie du château, après avoir été soignés ensemble et guéris à
l'infirmerie de Versailles, se trouvaient à Paris, où ils avaient été
reconnus et insultés. Leur séjour dans la capitale mettait leur vie en
péril, car la fidélité et le dévouement étaient devenus un titre de
proscription. «La Reine, raconte madame Campan, me dit d'écrire à M.
Miomandre de Sainte-Marie de se rendre chez moi à huit heures du soir,
et de lui communiquer le désir qu'elle avoit de le voir en sûreté, et
m'ordonna, quand il seroit décidé à partir, de lui ouvrir sa cassette,
et de lui dire en son nom que l'or ne payoit point un service tel que
celui qu'il avoit rendu; qu'elle espéroit bien être un jour assez
heureuse pour l'en récompenser comme elle le devoit; mais qu'une soeur
offroit de l'argent à un frère qui se trouvoit dans la situation où il
étoit dans ce moment, et qu'elle le prioit de prendre tout ce qui
étoit nécessaire pour acquitter ses dettes à Paris et payer les frais
de son voyage. Elle me dit aussi de lui mander d'amener avec lui son
ami Bernard, et de lui faire la même offre qu'à M. Miomandre. Les deux
gardes arrivèrent à l'heure prescrite et acceptèrent chacun cent ou
deux cents louis. Un moment après, la Reine ouvrit ma porte; elle
étoit accompagnée du Roi et de Madame Élisabeth; le Roi se tint
debout, le dos contre la cheminée; la Reine s'assit dans une bergère,
Madame Élisabeth assez près d'elle; je me plaçai derrière la Reine, et
les deux gardes restèrent en face du Roi. La Reine leur dit que le Roi
avoit voulu voir avant leur départ deux des braves qui lui avoient
donné les plus grandes preuves de courage et d'attachement. Miomandre
prit la parole et dit tout ce que ces mots touchants et honorables
pour les gardes devoient lui inspirer. Madame Élisabeth parla de la
sensibilité du Roi; la Reine reprit de nouveau la parole pour insister
sur la nécessité de leur prompt départ. Le Roi garda le silence: son
émotion pourtant étoit visible, et des larmes d'attendrissement
remplissoient ses yeux. La Reine se leva, le Roi sortit, Madame
Élisabeth le suivit; la Reine avoit ralenti sa marche, et, dans
l'embrasure d'une fenêtre, elle me dit: «Si le Roi eût dit à ces
braves gens le quart de ce qu'il pense de bien pour eux, ils auroient
été ravis; mais il ne peut vaincre sa timidité.»

Depuis plusieurs mois, des meurtres commis par la multitude avaient
effrayé Paris et la France; mais on n'avait point encore vu
d'assassinats juridiques: l'Assemblée nationale en créant les crimes
de lèse-nation, et en attribuant la connaissance de ces crimes au
Châtelet, donnait à craindre que cette loi nouvelle ne devînt
l'occasion de quelque arrêt scandaleux. Il y avait encore en France un
très-grand nombre d'honnêtes gens disposés à croire que cette
juridiction, si importante par l'immense étendue de son ressort et par
la grandeur de ses priviléges, ne se prêterait pas aux iniquités
qu'une assemblée politique osait lui demander. Ces honnêtes gens se
faisaient illusion: ce tribunal antique et naguère encore justement
respecté jugea dans le sens de l'Assemblée et de la rue. «Le nom de
_Tribunal révolutionnaire_, dit à ce sujet M. Ferrand, peut n'avoir
été imaginé que depuis, mais la première séance de ce tribunal a été
celle du jugement de Favras[137].» L'accusé demeura calme au milieu du
débordement de la rage populaire[138]. Il embarrassa ses juges par la
netteté, par la justesse de ses réponses; il détruisit successivement
toutes les charges accumulées contre lui, et prouva la fausseté des
arguments qu'on lui opposait. Ce fut en vain. «Votre vie, lui dit le
rapporteur (M. Quatremère) en lui notifiant son arrêt de mort, votre
vie est un sacrifice que vous devez à la tranquillité et à la liberté
publiques.» Un jugement ainsi motivé indique, dans la société où il a
été rendu, qu'il n'y a plus ni magistrature, ni justice, ni
gouvernement.

[Note 137: _Éloge historique de Madame Élisabeth._]

[Note 138: Le sens public était tellement perverti, que pendant qu'on
discutait cette malheureuse affaire de Favras, on arrêta un
particulier, bien vêtu, qui tenait des propos séditieux. Conduit
devant le commissaire Grandin, il parut étonné de se voir arrêté, et
se plaignit vivement, et de la meilleure foi du monde, de cette
méprise. «Apprenez, messieurs, disait-il, que je suis un très-bon
citoyen. C'est moi qui ai coupé la tête à Foulon et à Launey, qui leur
ai arraché le coeur et les entrailles. Voilà, continua-t-il en tirant
un couteau de sa poche, l'instrument dont je me suis servi pour cela.»
Sur l'observation qu'on lui fit que ce couteau était un peu petit pour
une telle besogne: «J'ai été boucher et cuisinier, répondit-il, et je
me connais en amputation.»]

Ce fut le 19 février 1790 que Favras fut exécuté en place de Grève, à
la lueur des flambeaux; on le suspendit à un gibet très-élevé et avec
le plus grand appareil, afin de complaire à la populace, qui, excitée
d'une manière indigne contre le condamné, semblait craindre que sa
proie ne lui échappât, et voulut demeurer témoin d'un supplice dont
elle avait douté jusqu'au dernier moment.

La mort, je veux dire le meurtre de M. de Favras, causait le plus vif
chagrin à la famille royale. L'Assemblée ayant séparé la nation et le
Roi et élevé au-dessus de l'une et de l'autre une froide et impassible
souveraineté, celle de la loi, Louis XVI pouvait d'autant moins faire
intervenir son ancien droit de grâce que le crime reproché au condamné
était un complot formé pour sauver le Roi lui-même.

Et d'ailleurs, le despotisme de l'opinion publique à cette époque
était tel, que Louis XVI aurait infailliblement suscité la guerre
civile si, persistant à user de sa prérogative, il avait gracié
l'infortuné Favras. Cette prérogative lui était, dans ce moment même,
vivement contestée comme un abus tenant à l'ancien régime qu'on
voulait détruire[139].

[Note 139: Un décret du 5 juin de l'année suivante déclare que le Roi
n'aura pas le droit de faire grâce aux condamnés.]

L'arrêt de mort accepté avec douceur par M. de Favras, et subi par lui
avec une fermeté héroïque, avait attiré sur sa mémoire les plus
honorables regrets, et sur sa veuve, réduite à la misère, les plus
légitimes sympathies. La conscience du Roi accorda à madame de Favras
une pension annuelle de quatre mille livres[140]. Mais cette mesure,
par le mystère dont on l'enveloppait, avait toujours paru à Madame
Élisabeth une offense plutôt qu'une réparation. Son coeur loyal
s'inquiétait bien plus de ce sang versé injustement que des périls
qu'aurait pu entraîner un acte de la clémence royale. Le 20 février,
c'est-à-dire le lendemain de l'exécution de cette courageuse victime,
elle prend la plume pour écrire à son amie; mais elle ne lui écrit
qu'un mot: «J'ai le coeur et la tête trop pleins de ce qui s'est
passé hier..... Je souhaite que son sang ne retombe pas sur ses
juges.» Et le soir, pendant la prière dite en commun dans son triste
appartement du pavillon de Flore, son coeur, trop plein, comme elle le
dit, épanche ses pieuses doléances, implorant la clémence divine pour
la victime moins encore que pour les bourreaux.

[Note 140: Ce fait, nié par quelques historiens ou amplifié par
d'autres (le _Mémorial ou Journal historique, impartial et anecdotique
de la révolution de France_, par C. Lecomte, porte le chiffre de cette
pension à douze mille livres), ne sera plus contesté. Nous avons
retrouvé les documents suivants qui en font foi:--«Vous savez,
Monsieur, que le Roi a accordé à madame de Favras un secours ou
pension de quatre mille livres par an. Elle a touché il y a peu de
temps l'année échue le 2 septembre. Il y aura un quartier échu le 2 du
mois prochain; mais madame de Favras part sous peu de jours pour aller
se fixer à Cologne, et elle désirerait toucher avant son départ les
mille livres du quartier.

Je vous serai obligé de lui en faire l'avance. Vous vous souvenez que
nous sommes convenus qu'il ne seroit plus pour cet objet expédié
dorénavant, et que vous vous ferez décharger par le Roi des payements
que vous ferez faire à madame de Favras. Vous pourrez porter les mille
livres que je vous prie de lui faire compter aujourd'hui dans votre
bordereau de dimanche prochain, et je vais en prévenir le Roi.

J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur, les assurances de mon
service et attachement.

                                                          DE LA PORTE.

       *       *       *       *       *

Mercredi 15 novembre [1791].

_À Monsieur de Septeuil._

J'ai reçu de Monsieur de Septeuil la somme de mille livres pour le
quartier qui échairas le deux du mois prochain de la pention que le
Roi veut bien me faire.

       *       *       *       *       *

À Paris, ce 15 novembre 1791.

LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Je charge, Monsieur, un de mes amis, le chevalier de Favryer, de
recevoir pour moi pendant mon absence; c'est un homme sûr et discret,
attaché au Roi, et qui pendant mon malheur m'a donné les marques du
plus vif intérêt et s'est chargé d'avoir l'honneur de vous voir et de
vous remettre ma quittance de mille livres pour un quartier de la
pension que le Roi veut bien me faire, et qui échaira le 2 mars
prochain. Permettez, Monsieur, que je vous renouvelle tous les
sentiments de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être
votre très-humble et très-obéissante servante.

                        _Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

       *       *       *       *       *

À ......, ce février 1792.

_À Monsieur de Septeuil, trésorier de la liste civile._

Cette lettre vous sera remise, Monsieur, par M. Desfavier, qui est
chargé de la quittance de madame de Favras. Je pense que vous ne ferez
pas de difficulté de lui faire payer les mille livres du quartier qui
lui est dû de la gratification annuelle ou pension que le Roi lui a
accordée.

J'ai l'honneur d'être, avec un sincère attachement, Monsieur, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.

                                       _Signé_ LAPORTE (avec paraphe).

       *       *       *       *       *

Ce 12 mars.

Je reconnois d'avoir reçu de monsieur de Septeuil la somme de mille
livres pour un quartier de la pension que le Roi veut bien faire et
qui échaira le 2 mars. À ....., ce 26 février 1792.

                        _Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Au dos est écrit:

J'ai reçu de Monsieur de Septeuil pour madame de Favras le montant de
la quittance d'autre part.

Paris, ce 12 mars mil sept cent quatre-vingt-douze.

                                      _Signé_ Le chevalier DE FAVRYER.

Bon pour quittance de la somme de mille livres pour le quartier de ma
pension échéante le 2 juin du présent mois. À ....., ce 1er juin 1792.

                            MARQUISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Reçu les mille livres montant de la quittance ci-dessus.

                                                     _Signé_ FAVRYER.]

«On a égorgé Favras, disait-elle, parce qu'il avoit voulu sauver son
Roi, et les journées des 5 et 6 octobre restent impunies. Ah! si le
Roi vouloit être roi, comme tout changeroit!»

Le dimanche qui suivit l'exécution, madame de Favras et son fils, tous
deux en habits de deuil, et conduits par M. de la Villeurnoy, maître
des requêtes[141], se présenta au dîner public du Roi et de la Reine.
On devine l'impression douloureuse que leur apparition dut produire
sur le coeur de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, et la
contrainte cruelle à laquelle cette démarche condamnait la Reine, en
présence de tout un public et sous le regard de Santerre[142], debout
derrière son fauteuil. Dès que le dîner fut fini, elle frappa, tout
émue, à la porte de l'appartement de madame Campan, situé près du
sien, et lui demanda si elle était seule. Rassurée sur ce point: «Je
viens, lui dit-elle en se jetant sur un fauteuil, pleurer tout à mon
aise avec vous sur l'ineptie des exagérés du parti du Roi. Il faut
périr quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les
talents à tous les crimes et défendu par des gens fort estimables,
mais qui n'ont aucune idée juste de notre position. Ils m'ont
compromise vis-à-vis des deux partis en me présentant la veuve et le
fils de Favras. Libre dans mes actions, je devois prendre l'enfant
d'un homme qui vient de se sacrifier pour nous et le placer à table
entre le Roi et moi; mais, environnée des bourreaux qui viennent de
faire périr son père, je n'ai pas même osé jeter les yeux sur lui. Les
royalistes me blâmeront de n'avoir pas paru occupée de ce pauvre
enfant; les révolutionnaires seront courroucés en songeant qu'on a cru
me plaire en me le présentant.»

[Note 141: Déporté à Sinnamary après le 18 fructidor, il y mourut.]

[Note 142: Santerre, à cette époque chef de bataillon de la garde
nationale parisienne, se trouvait ce jour-là commandant de la garde
des Tuileries, et, à ce titre, accompagnait le Roi et la Reine.]

Le mois de mars amena la révision des affaires ecclésiastiques,
destinées à subir de grands changements. Un décret du 17 déclara que
les biens du clergé seraient vendus au profit de la nation, qui se
chargerait du traitement de ses ministres. Ce décret enlevait au haut
clergé la fortune considérable dont il jouissait; mais du moment où le
clergé régulier, c'est-à-dire les ordres religieux avaient été
supprimés, il était évident que les membres du clergé séculier
seraient assimilés aux fonctionnaires publics et recevraient un
traitement relatif à leur état. Quoique l'Assemblée nationale
témoignât de son attachement à la religion catholique romaine et de
son désir de rester en parfaite union avec le chef suprême de
l'Église, il était à craindre que les modifications importantes qui
s'opéraient dans la constitution du clergé n'amenassent des divisions
déplorables entre ses membres.

C'était en effet une entreprise bien hardie à une assemblée politique
de changer, par sa propre initiative et sans consulter le Saint-Siége,
toute l'organisation ecclésiastique, et de toucher à des questions
étroitement liées au culte, telles que la nomination des curés et même
celle des évêques; enfin de réformer les canons disciplinaires sans
l'acquiescement du souverain Pontife. Deux esprits, l'esprit sceptique
et l'esprit janséniste, se rencontrèrent dans cette oeuvre, qui allait
trouver une invincible résistance non-seulement dans l'intérêt des
prêtres dignes de ce nom, mais dans leur conscience. Cette imprudente
mesure devait avoir deux inconvénients: ranger contre le régime
nouveau tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques honnêtes, le livrer à
toute la partie gangrenée du clergé, à celle qui mettait ses intérêts
avant ses devoirs, à des hommes dont plusieurs devaient terminer un
peu plus tard, par une apostasie complète, une défection commencée par
une sorte de schisme.

Dans l'ardente discussion de la constitution du clergé, quelques mots
éloquents honorèrent la tribune de l'Assemblée. Le jeune Montlosier,
descendu des montagnes de l'Auvergne, avait pris la défense des
évêques proscrits par le nouveau principe de l'élection populaire
appliqué au choix des évêques. «Vous les chassez de leur palais,
s'écria-t-il, ils se retireront sous le chaume du pauvre qu'ils ont
nourri; vous leur ôtez leur croix d'or, ils en porteront une de bois:
c'est une croix de bois qui a sauvé le monde.»

L'abbé Maury, en soutenant avec courage la doctrine de l'Église et le
droit ecclésiastique, s'était attiré les ressentiments de
l'opposition. Assailli un jour, au sortir de l'Assemblée, par une
foule innombrable, il est accueilli par des menaces et les cris _À la
lanterne!_ Il se retourne vers le peuple avec un sang-froid
imperturbable: «Eh bien, dit-il, quand vous me lanterneriez, en
verriez-vous plus clair?»

On vit se renouveler en France ce qui était arrivé à Genève du temps
de Calvin. Les philosophes ouvrirent la porte des couvents, et les
religieuses furent autorisées à rentrer dans le monde. Toutes, à
quelques exceptions bien rares, déclarèrent qu'elles voulaient rester
dans leur cloître. On les en chassa violemment, au nom de la liberté,
et on voulut les obliger à vivre contre leur inclination et leur
conscience. Les unes se retirèrent au sein de leurs familles; celles
qui n'en avaient plus, celles qui avaient perdu leurs parents sur
l'échafaud et leurs biens par la confiscation, vécurent du travail de
leurs mains; quelques-unes moururent de misère ou de chagrin;
d'autres, plus heureuses, périrent par la guillotine.

Madame Élisabeth était consternée des attaques dont l'Église était
l'objet: elle comprenait l'intérêt puissant que mettait la révolution
à s'en prendre d'abord au catholicisme. Le catholicisme est la grande
école du respect et de la discipline. Sa doctrine immuable est un abri
pour les âmes fatiguées du doute et de la déception de toute chose.
L'unité majestueuse de cette doctrine, la certitude de ses dogmes,
appuyés sur une révélation surnaturelle, maintenus par un enseignement
infaillible et permanent, contrastent avec le vague des systèmes,
l'instabilité des idées que les philosophes proposent à l'intelligence
humaine sans pouvoir les lui imposer, et qui disparaissent
successivement dans le creuset d'une analyse incessante et téméraire.

Madame Élisabeth regardait non-seulement sans étonnement et sans
haine, mais encore avec une profonde commisération les actes insensés
de ces hommes qui, à l'autorité de la religion chrétienne, opposaient
leur seule opinion, et qui dans la liberté de penser prétendaient
trouver pour eux la liberté de tout faire. Les malheureux, se
disait-elle, ils veulent que la loi soit athée et qu'il n'y ait plus
de sacrilége, comme si le sacrilége le plus grand n'était pas la loi
même qui le méconnaît! Elle avait remarqué que si, au milieu des
désordres où les nations sont jetées, un grand agitateur se lève,
exagérant les idées du jour, portant toutes les passions à l'extrême,
on se groupe autour de lui. S'il ne commande point l'estime, il étonne
et subjugue, parce qu'il sort du niveau commun. Quand on charge
d'opprobre les grandeurs de la naissance et celles de la vertu, quand
le talent lui-même devient suspect, il ne reste plus que la
supériorité du crime. Alors les sociétés sont punies par leurs vices
mêmes; mais, avec son sens profond, Madame Élisabeth n'en demeurait
pas moins convaincue que cette fermentation morale, cette inquiétude
et cette anxiété qui soulèvent les nations, cette faiblesse
inexplicable des chefs de l'État qui les compromet, ces révoltes
érigées en devoir, ces constitutions sorties des rêves des utopistes
et des improvisations des tribuns, cette soif immodérée des
changements, sont les symptômes du malaise profond d'une société qui
cherche ses voies vers l'avenir sans réussir à les trouver.

L'Assemblée nationale, placée sous l'influence de cette situation
complexe, et à la fois pressée par des nécessités réelles et enfiévrée
de l'esprit de chimère, mêlait à ses discussions sérieuses des scènes
grotesques et ridicules: on en peut juger par le singulier spectacle
que la séance du 19 avril offrit à la badauderie des Parisiens. Le
président annonça gravement qu'une députation composée d'Anglais, de
Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, de Suisses, d'Italiens,
de Brabançons, d'Espagnols, de Chaldéens, d'Arabes, de Turcs,
d'Africains, d'Indiens, demandait à présenter ses hommages à
l'Assemblée. Cette députation, qui avait à sa tête Jean-Baptiste du
Val-de-Grâce Cloots, qui avait quitté sa qualité de baron allemand
pour prendre le prénom du Grec Anacharsis et s'arroger le titre
d'orateur du genre humain, fut aussitôt introduite à la barre. M. de
Menou, qui présidait l'Assemblée, répondit à la harangue démagogique
de l'ambassade de l'univers, «qu'on lui permettoit d'assister à la
fédération de la France armée, mais à une condition, c'est que,
lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous raconterez à vos
concitoyens ce que vous avez vu.» Jamais parade plus étrange n'avait
été jouée sur les tréteaux de la politique. L'ambassade du genre
humain était un ramas de vagabonds et de domestiques étrangers payés à
douze livres par tête. Le secret de cette mystification fut révélé par
une faute d'orthographe. Un des comparses de la députation universelle
se présenta le lendemain chez M. le marquis de Biencourt, membre de
l'Assemblée nationale, réclamant le payement de ses douze livres.
«Qu'est-ce que c'est donc que vos douze livres? lui dit M. de
Biencourt; je ne vous connois pas: comment pourrois-je vous devoir
quelque chose?--Monsieur, c'est que c'est moi qui faisois le Chaldéen
hier à l'Assemblée; on nous a engagés pour douze livres, et on m'a
adressé à vous pour être payé.--Eh bien, monsieur le Chaldéen, on vous
a très-mal adressé. Je n'ai aucune connoissance de l'engagement dont
vous me parlez, et je ne me mêle en rien de cette affaire.» L'anecdote
s'ébruita. On prétendit qu'une L mal faite ou prise pour un B avait
causé l'erreur du pauvre Chaldéen, et le duc de Liancourt fut
légèrement soupçonné d'être le trésorier de l'ambassade; mais il s'en
est défendu avec persistance.

M. de Saint-Pardoux raconta le lendemain à Madame Élisabeth un autre
petit fait qui jetait d'assez vives lumières sur la manière dont on
avait recruté l'ambassade du genre humain. M. de Boulainvilliers,
présent à l'Assemblée lors de la présentation, reconnut dans la
députation le nègre d'un de ses amis. «Ah! te voilà, Azor, lui dit-il,
que diable viens-tu donc faire ici?--Monsieur, je fais l'Africain,»
répondit le nègre.

Au mois de juillet 1790, Madame Élisabeth écrivit la formule d'un voeu
au coeur immaculé de Marie pour obtenir la conservation de la religion
dans le royaume. À ce voeu s'associèrent avec empressement mesdames de
Raigecourt, de Bombelles, d'Albert de Luynes, de Lastic; madame de
Saisseval, sa belle-soeur, et un grand nombre d'autres. La première
disposition de ce voeu avait pour objet de consacrer chaque année une
somme d'argent proportionnée à l'état de fortune de chaque associée
pour être employée à la bonne oeuvre qui paraîtrait devoir être la
plus agréable à Dieu. La désignation de cette oeuvre ne devait être
faite qu'à la fin de décembre 1791. La seconde promesse du voeu était
d'élever gratuitement un garçon et une fille pauvres. Ce n'était pas
tout. Dans une petite prière récitée par les membres de l'association,
on s'engageait à ériger un autel au coeur immaculé de Marie, et à
offrir un salut mensuel en reconnaissance de la grâce obtenue[143].
Les sommes partielles réunies à la fin de 1791 s'élevèrent à soixante
mille francs. L'emploi en fut facilement trouvé: les prêtres demeurés
fidèles aux vieux statuts de l'Église étaient livrés à la persécution;
grâce aux secours qui leur furent distribués, un grand nombre d'entre
eux, dont la tête un peu plus tard eût été mise à prix, purent
s'éloigner et gagner une terre plus clémente que leur patrie.

[Note 143: À cette même intention, un coeur de Jésus joint au coeur de
Marie, fait de l'or le plus pur, fut offert à cette époque à la
cathédrale de Chartres, où on le voit encore aujourd'hui à la statue
de Notre-Dame.]

Dans l'été de 1790, madame la marquise des Montiers s'éloigna de
Paris; mais la sollicitude et l'affection de la princesse la
suivirent dans son voyage. Aussi se fit-elle un devoir de lui envoyer
le compte rendu de ses actions, de ses pensées, de ses sentiments.
Madame Élisabeth, on le sait, ne laissait jamais sans réponse les
lettres des personnes qu'elle aimait. Elle écrivit donc (le 29 août
1790) à madame des Montiers pour donner une pleine et entière
approbation au projet de son mari, qui voulait lui faire passer
l'hiver en pays étranger. L'époque des couches de cette jeune femme
approchait, et la princesse, qui connaissait la vivacité de son
imagination, appréhendait pour elle l'influence de son séjour dans un
pays où tout était précaire et où une journée tranquille pouvait avoir
un lendemain troublé. Mais, non moins attachée à l'honneur de ses
amies qu'à leur bien-être, elle profita de cette circonstance pour lui
donner les plus sages conseils sur la conduite qu'elle dut tenir
envers son mari, envers sa belle-mère, envers le monde, sur la force
qu'elle trouverait dans la religion pour remplir tous ses devoirs.
Elle prévoit tout, devine ce qu'elle ne sait pas, et semble guider par
la main cette jeune femme dans la vie nouvelle où elle va entrer.

À la même date, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt une
lettre dans laquelle viennent se réfléchir comme dans un miroir la
situation de la princesse à cette époque, la vie qu'elle menait, toute
l'étendue de ses craintes mêlées de fugitives espérances auxquelles
elle n'osait pas se livrer. On voit par cette lettre que Madame
Élisabeth était avec toute la famille royale à Saint-Cloud. Heureuse
d'abord de ne plus être à Paris et de n'avoir plus l'oreille assaillie
par les vociférations, les injures des crieurs qui parcouraient le
jardin des Tuileries, elle exprime d'une manière détournée l'espoir
que le Roi se déterminera enfin à s'éloigner de cette turbulente
capitale.

Elle ne sait si, après avoir été tant de fois déçue, elle ne le sera
pas encore cette fois. Les tristes nouvelles qui arrivent de Nancy,
où une révolte militaire a éclaté et où les officiers, emprisonnés par
les soldats, sont en danger de mort, jettent un nuage sombre sur cette
lettre, dont le début est éclairé par un rayon de soleil. M. de
Bouillé arrivera-t-il à temps?

La captivité de la famille royale dans le château des Tuileries
devenait chaque jour plus étroite, son existence plus sombre et plus
menacée. Les rares témoignages d'affection qu'on y recevait du dehors,
en rappelant les beaux jours écoulés, lui faisaient comprendre
davantage l'horreur de sa situation. La Reine ayant eu des nouvelles
directes de madame de Polignac, lui répondait le 14 septembre 1790:

                                              «Ce 14 septembre [1790].

«J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher coeur, en lisant votre
lettre. Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite
dans mon coeur en traits ineffaçables; elle est ma consolation avec
mes enfants que je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de
l'appui de ces souvenirs et de tout mon courage, mais je me
soutiendrai pour mon fils et je pousserai jusqu'au bout ma pénible
carrière; c'est dans le malheur surtout qu'on sent tout ce qu'on est:
le sang qui coule dans mes veines ne peut mentir. Je suis bien occupée
de vous et des vôtres, ma tendre amie; c'est le moyen d'oublier les
trahisons dont je suis entourée: nous périrons plutôt par la foiblesse
et les fautes de nos amis que par les combinaisons des méchants. Nos
amis ne s'entendent pas entre eux et prêtent le flanc aux mauvais
esprits; et d'un autre côté, les chefs de la révolution, quand ils
veulent parler d'ordre et de modération, ne sont pas écoutés.
Plaignez-moi, mon cher coeur, et surtout aimez-moi, vous et les
vôtres, je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous embrasse
de toute mon âme.

                                                   »MARIE-ANTOINETTE.»

Nous sommes entrés dans ces années agitées et violentes de la
révolution qui précédèrent les dernières catastrophes. Naturellement
la correspondance de Madame Élisabeth, dans laquelle elle épanche son
âme, va prendre un intérêt de plus en plus vif. Il arrive encore, il
est vrai, qu'elle ne s'occupe dans sa lettre que de l'amie à qui elle
écrit. Ainsi, la lettre du 27 septembre 1790 à la marquise des
Montiers, dont elle venait de recevoir de bonnes nouvelles, est
remplie de ces tendres exhortations, de ces avis éclairés et touchants
qu'elle prodigue aux jeunes femmes qui ont le bonheur d'avoir part à
son affection. Se plier au caractère de son mari, éviter à tout prix
ce qui peut mettre du froid dans le ménage, ne se lier qu'avec des
femmes non-seulement d'une vertu sincère, mais d'une réputation
inattaquable, voilà le fond de cette lettre, dont la forme est si
affectueuse et si tendre que l'on comprend qu'elle dut aller au coeur
de son cher _Démon_; c'est ainsi que Madame Élisabeth appelait la
marquise des Montiers. «J'aime Démon de tout mon coeur; je désire la
voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir remplissant bien
tous ses devoirs.»

Ces lettres, où il n'est question que d'affaires privées, deviennent
peu à peu l'exception, comme on va le voir par l'analyse rapide de la
correspondance de Madame Élisabeth avec madame de Raigecourt, qui
recommence au milieu du mois d'octobre 1790 et se continue pendant les
deux années suivantes. Il était impossible que les angoisses et les
agitations que presque chaque journée apportait ne se reflétassent pas
dans cette correspondance. Il n'avait pas moins fallu que la volonté
absolue de la princesse, formellement exprimée, pour déterminer cette
fidèle amie à quitter la France dans un pareil moment. Mais madame de
Raigecourt était enceinte, et Madame Élisabeth lui avait fait un
devoir de conscience de ne pas s'exposer à des émotions trop vives
qui auraient pu devenir fatales à l'enfant qu'elle portait dans son
sein. Les événements s'étant aggravés depuis cette séparation, madame
de Raigecourt se livrait à une sorte de désespoir et suppliait la
princesse de lui permettre de venir reprendre son poste auprès d'elle.
À ces tendres instances, Madame Élisabeth opposait d'immuables refus.
«Dieu t'ayant remis en dépôt le salut de ton enfant, écrivait-elle à
son amie, aucune considération humaine ne doit t'empêcher de prendre
tous les moyens possibles pour lui faire recevoir le baptême.» Dans
cette lettre même, Madame Élisabeth exprime à mots couverts son
opinion sur la situation du Roi son frère. Une expression
caractéristique lui échappe: «_Tout est à la désespérade._» On voit
clairement que son avis serait que le Roi quittât Paris, où la
tyrannie de la révolution pèse sur lui et lui ôte toute liberté; mais
on ne peut le décider. «Le malade, dit-elle, a de l'engourdissement
dans les jambes; elle craint que bientôt cela ne gagne les jointures
et qu'il n'y ait plus de remède.» C'est ainsi que la fuite est devenue
impossible.

Sa lettre du 3 novembre est écrite dans le même ordre de sentiments et
d'idées. Rien ne peut décider le Roi, quoique ses ennemis le
persécutent de toute manière; on lui présente des plans qu'il
repousse. Tout ceci est plus indiqué qu'exprimé: Madame Élisabeth se
sert d'un style métaphorique qui insinue ce qu'elle ne dit pas.
Cependant elle ajoute qu'on tient des propos indignes contre la Reine.
«Les ministres vont, dit-on, se retirer; M. de la Luzerne l'est déjà,
sans l'ombre d'un regret, et on assure que c'est Mirabeau qui
conseille le Roi.» Presque aussitôt après, Madame Élisabeth parle de
son testament, qu'elle a déposé dans les mains de madame de
Raigecourt. Elle ne se fait aucune illusion sur la situation: elle
comprend que la vie même des princes de la famille royale est en
péril, mais elle se soumet d'avance à la volonté de Dieu.

Le 27 novembre 1790, l'Assemblée obligea les membres du clergé à un
serment pour le maintien de la constitution civile du clergé. Cette
constitution, qui violait les droits de l'Église et qui était
formellement condamnée par le Saint-Siége, rencontrait naturellement
une vive opposition dans les consciences catholiques.

Madame Élisabeth, dont l'âme délicate s'inquiétait de ce qui portait
atteinte à l'orthodoxie religieuse et à l'honneur sacerdotal, s'émut à
la pensée qu'un prêtre qu'elle avait protégé pouvait se trouver engagé
dans la même voie. C'eût été à la fois pour elle une affliction et une
responsabilité. Elle écrivit donc à l'abbé de Lubersac de voir
immédiatement ce prêtre: «J'espère, disait-elle, que ses principes
sont à l'épreuve de tout; mais j'ai besoin d'en avoir la certitude,
ayant contribué à son avancement.»

Tout en éprouvant des craintes, Madame Élisabeth cherchait à prévenir
celles de son amie madame de Raigecourt, dont l'état réclamait
beaucoup de calme et de tranquillité, et elle prenait avec elle un ton
enjoué: «Et voilà Raigecourt aux champs, tout en disant: _Mon Dieu, je
vous l'offre!_ Ayez la bonté, mademoiselle, de ne pas tant vous
tourmenter. M. de Condorcet a décidé qu'il ne falloit pas persécuter
l'Église, pour ne pas rendre le clergé intéressant, parce que, dit-il,
cela nuiroit considérablement à la constitution. Ainsi, mon coeur,
point de martyre: Dieu merci; car je t'avoue que je n'ai pas de goût
pour ce genre de mort.»

Ce mot n'a-t-il pas quelque chose de navrant quand on vient à se
souvenir comment mourut Madame Élisabeth?

Depuis le mois d'octobre 1789, Madame Élisabeth n'avait pu visiter
Saint-Cyr. «Je n'ose y aller, mandait-elle à madame de Bombelles; le
village est si mauvais pour ces dames que le lendemain on feroit une
descente chez elles en disant que j'ai apporté une contre-révolution.»
Ce mot, qui peint l'esprit démagogique aussi bien que la crédulité
publique de ce temps, n'avait rien d'exagéré. Un jour vint cependant
où elle se laissa persuader qu'elle pouvait sans imprudence retourner
dans ce lieu qui lui était cher. «J'ai été ce matin à Saint-Cyr,
écrit-elle le 10 décembre 1790; j'ai passé par le haut du parc de
Versailles: il faut convenir que c'est un beau lieu, et que, malgré la
crotte indigne qu'il y a, il serait bien heureux de pouvoir y être
encore.»

Avec quel respect affectueux, avec quelle touchante sympathie elle fut
reçue à Saint-Cyr après une si longue absence, après tant d'angoisses,
à la veille de tant de périls! Jamais on ne lui montra plus de
dévouement. Maîtresses et élèves sentaient que c'était la soeur de
leur Roi malheureux qu'elles recevaient, et Madame Élisabeth, de son
côté, comprit la pensée de leur coeur. «Elles étoient toutes rangées,
raconte-t-elle; là il a fallu que la princesse parlât; elle avoit le
coeur serré. Ces demoiselles pleuroient, et cependant elles avoient
l'air content. Ces pauvres dames l'étoient aussi. Pour moi, je l'étois
dans le fond de l'âme; mais je ne crois pas que mon visage l'exprimât
bien: plusieurs sentiments m'occupoient.»

Un de ces sentiments n'était autre peut-être que celui de la vie
heureuse et paisible qu'elle eût pu goûter dans cet asile, et la
pensée des malheurs et des périls au-devant desquels elle se faisait
un devoir de retourner. Peut-être aussi la joie de cette suprême
visite se nuançait-elle de cette teinte de tristesse attachée aux
adieux. Elle ne devait plus revoir Saint-Cyr.

L'institut de Saint-Louis se trouvait menacé et par le décret du 9
novembre 1789, qui mettait à la disposition de la nation les biens
ecclésiastiques, et par le décret du 13 février de l'année suivante,
qui supprimait les ordres religieux et abolissait les voeux
monastiques. Le Roi, malgré ses cruelles préoccupations, avait songé à
préserver, s'il était possible, _cette relique de Louis XIV_ (ainsi
que la nomme un novateur de l'époque), en appropriant ses statuts aux
idées nouvelles. Il avait donné, à la date du 26 mars 1790, sous forme
d'arrêt du conseil, une ordonnance qui abolissait et révoquait les
règlements exigeant des preuves de noblesse pour l'entrée à Saint-Cyr,
entrée qui dorénavant serait ouverte à tous les enfants des officiers
de terre et de mer, sans distinction de naissance. De ce moment,
l'institut royal ne fut plus qu'un établissement national d'éducation,
et les _dames_ et les _demoiselles_ quittèrent ces dénominations
féodales pour prendre les noms d'_institutrices_ et d'_élèves_. Toutes
ces concessions ne pouvaient fléchir la révolution. La plupart des
curés des paroisses de l'arrondissement de Versailles, et parmi eux le
sieur Lameule, curé de la paroisse de Saint-Cyr, avaient, conformément
au décret du 26 décembre 1790, prêté serment à la constitution civile
du clergé. «Le jour de la Fête-Dieu, raconte M. Th. Lavallée dans son
intéressante histoire de la maison royale de Saint-Cyr[144], le curé
Lameule ayant voulu conduire, selon la coutume, la procession dans la
maison et l'église de Saint-Louis, trouva les portes fermées et les
missionnaires qui lui refusèrent l'entrée avec des paroles
injurieuses. Il revint furieux dans le village, et quelques heures
après un soulèvement éclata: les paysans envahirent la cour du dehors
avec des bâtons, des faux, des fusils, et entrèrent avec des cris de
mort dans le bâtiment des missionnaires. Ces prêtres se sauvèrent en
tremblant par les derrières dans la ferme voisine, et de là gagnèrent
la campagne et Versailles, abandonnant à la dévastation leur logis et
leurs meubles. Pendant ce tumulte, les dames s'étaient renfermées et
comme barricadées dans l'intérieur de la maison: les mains levées au
ciel et tout en larmes, entourées, pressées par leurs élèves qui
jetaient des cris de frayeur, elles se croyaient arrivées à leur
dernier jour. Le curé et les officiers municipaux forcèrent la porte
de clôture et sommèrent les dames de renvoyer les missionnaires _et de
consentir aux mesures prises par les autorités pour assurer le service
divin_[145]. Ces mesures consistaient principalement à n'avoir plus
d'autre chapelain que le curé lui-même. Les dames répondirent par un
refus formel. Les municipaux s'emparèrent de l'église et les sommèrent
d'y conduire les demoiselles. Les dames refusèrent; puis, à une
deuxième sommation, elles y vinrent avec leurs élèves; mais pendant
que le curé de Saint-Cyr célébrait la messe, elles gardèrent le plus
profond silence, et l'on n'entendit dans l'église que des pleurs et
des gémissements.»

[Note 144: Page 261.]

[Note 145: Archives de la préfecture de Versailles.]

Ces gémissements et ces pleurs étaient la protestation des âmes contre
la violence faite à la conscience religieuse par la présence de ce
prêtre assermenté que l'autorité civile imposait à des chrétiennes
fidèles aux lois de l'Église. Madame Élisabeth fut informée de ces
faits; comme les dames de Saint-Cyr, elle ne pouvait que gémir
elle-même. Sa consolation après la prière était de s'occuper de ses
amies. Pendant le mois de décembre, elle entretient madame de
Raigecourt des faits qui se passent. C'est le maire de Paris qui a
fait venir les curés et leur a déclaré qu'il n'avait rien à leur
donner pour les pauvres; or, toutes les dotations charitables
instituées pour venir au secours des indigents avaient été
confisquées, et c'étaient les municipalités qui étaient chargées d'y
suppléer. C'est M. de Mirabeau qui demande un congé d'un mois. C'est
le comte d'Artois auquel l'Assemblée a refusé de quoi payer ses
dettes, tandis qu'elle a assuré un million pendant vingt ans au duc
d'Orléans pour satisfaire ses créanciers.

Cette affaire de la constitution civile du clergé divisait les
esprits. Non-seulement la plupart des prêtres refusaient de le prêter,
mais ils se servaient de leur empire toujours puissant sur les
consciences pour discréditer l'Assemblée nationale. On parla de
schisme; on cria anathème aux législateurs! Des pasteurs furent
contraints d'abandonner leur troupeau. Des âmes pieuses les
recueillirent, les cachèrent, leur firent une chapelle dans leur
grenier. L'autorité s'inquiéta de ces résistances, qu'elle aurait dû
prévoir, car on ne touche pas impunément aux droits de la conscience;
elle y vit une atteinte portée à la tranquillité publique. Une grande
scission s'opéra entre les membres du clergé: les uns se soumirent à
la loi nouvelle, les autres subirent la persécution. Ceux-ci sont
désignés sous le nom de _réfractaires_, les autres sont appelés
_jureurs_, _sermentés_ ou _intrus_. On a dit qu'un schisme s'établit.
Une grande désunion du moins sépara les deux clergés. Le Roi ne
sanctionna ce décret que le 26 décembre. «Si j'ai autant tardé,
dit-il, à y donner mon acceptation, c'est qu'il étoit dans mon coeur
de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par la
douceur; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai
dû croire que l'exécution de ce décret s'effectueroit avec un accord
qui ne seroit pas moins agréable à l'Assemblée nationale qu'à moi.»
Ajoutons que Louis XVI, pour donner son adhésion à ce décret,
attendait une réponse du Saint-Père. L'abbé Grégoire avoue dans une de
ses brochures que «lui-même avoit engagé M. le garde des sceaux à ne
pas presser la sanction du Roi, afin de tranquilliser ceux qui
croyoient que la constitution civile du clergé heurtoit la religion,
et pour éviter un choc funeste entre le sacerdoce et l'empire.»

Cinquante-huit ecclésiastiques députés prêtèrent serment au sein de
l'Assemblée dans la séance du 27 décembre. L'abbé Grégoire s'exprima
ainsi: «Nous ne voyons dans cette constitution, dont nous serons les
missionnaires, et dont nous serions, s'il le falloit, les martyrs,
rien qui blesse les vérités saintes que nous sommes appelés à
enseigner. Ce seroit calomnier la sagesse de l'Assemblée nationale que
de prétendre qu'elle ait voulu attaquer les dogmes de notre sainte
religion, tandis qu'elle la consolide à jamais en l'unissant aux
destins de l'État, etc.»

Madame Élisabeth ne partageait pas l'opinion du curé d'Embermesnil.
Son dévouement profond pour l'Église, son affection si sincère et si
vive pour le Roi son frère devaient la rendre extrêmement sensible à
la sanction donnée à la constitution civile du clergé. Cette
affliction vient s'exprimer de la manière la plus énergique dans sa
lettre du 30 décembre à madame de Raigecourt: «Dieu afflige tant les
gens qu'il aime, lui écrit-elle, que je commence à croire à la fin du
monde: il n'y auroit pas grand mal. Je vois d'ici la persécution,
étant dans une douleur mortelle de l'acceptation que le Roi vient de
donner.» Elle voit la persécution, elle appréhende le schisme; tout
contribue à la contrister. On assure qu'il y a sept curés de Paris qui
ont prêté serment. On attend la réponse du Pape qui n'est pas encore
arrivée. Avec quel sentiment de consolation elle cite la belle réponse
du curé de Sainte-Marguerite, à qui un membre de la commune demandait
le serment, en lui disant que son caractère était si estimé que son
exemple entraînerait tout le monde: «C'est par les raisons que vous
venez de me donner, répliqua le curé, que je ne prêterai pas le
serment et que je n'agirai pas contre ma conscience.»

Dès le commencement de l'année 1791, des symptômes de dissolution
sociale apparurent de tous côtés. Des sociétés, sous le nom d'_Amis de
la Constitution_, se formaient dans les provinces, établissant entre
elles une correspondance suivie, tout en conservant à Paris leur point
central et dirigeant qu'on nommait la _société mère_. Leur seul but
était d'abord de surveiller la marche du gouvernement, les actes des
autorités qui leur semblaient opposés à la souveraineté du peuple;
mais peu à peu elles s'attribuèrent à elles-mêmes l'autorité et
prétendirent faire la loi à toutes les administrations et au
gouvernement lui-même. Ces sociétés se multiplièrent sous le nom de
sociétés populaires, de clubs de Jacobins, etc.; le parti monarchique
essaya de les combattre en formant le club des Feuillants. Mais que
peut l'action qui cherche à tempérer, à ralentir, quand elle s'exerce
sur une pente où tout roule et se précipite sous l'impulsion d'une
action contraire que tout favorise?

Cependant, le mardi 4 janvier 1791, le clergé reprit à l'Assemblée
nationale une attitude digne de lui. Répondant à l'appel qui lui est
fait, Jean-Louis d'Usson de Bonnac, évêque d'Agen, répète l'article 4
et l'article 5 du décret, et termine ainsi sa courte déclaration: «Je
ne donne aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune; j'en
donnerois à la perte de votre estime que je veux mériter. Je vous prie
donc d'agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir
prêter le serment.»

M. Fornetz, curé de Puy-Miclan et collègue de l'évêque d'Agen, ayant
été appelé ensuite, a dit qu'il se faisait gloire d'adhérer aux
sentiments de son évêque, qu'il suivrait partout, comme Laurent suivit
le pape Sixte au supplice. M. Le Clerc, curé de la Cambe, député
d'Alençon, déclara qu'enfant de l'Église catholique et romaine, il ne
prêterait pas le serment demandé.

Des clameurs et des huées se mêlaient à ces refus. Le président ne
permit plus que ces deux formules: _Je jure_ ou _je refuse_. «C'est
une tyrannie! s'est écrié M. Foucault. Les empereurs qui persécutoient
les martyrs leur permettoient de prononcer le nom de Dieu et de
proférer des témoignages de leur fidélité à la religion.»

Dans cette séance, l'évêque de Poitiers (Martial-Louis Beaupoil de
Saint-Aulaire) s'exprima ainsi: «J'ai soixante-dix ans, et j'en ai
passé trente-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je
pouvois faire. Accablé d'années et d'infirmités, je ne veux pas
déshonorer ma vieillesse; je ne veux pas prêter le serment; je
prendrai mon sort en patience.»

Le vénérable vieillard, descendu de la tribune, reçut des témoignages
de respect des membres du côté droit, et fut accueilli par les huées
des démagogues qui encombraient les galeries. Les autres
ecclésiastiques ayant persisté dans leur refus, l'Assemblée nationale
chargea son président de se retirer devers le Roi, de lui remettre les
extraits des procès-verbaux des séances depuis le 26 décembre, et de
le prier de donner des ordres pour la prompte et entière exécution du
décret du 27 novembre[146].

[Note 146: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XXIII.]

Si la défaillance d'un certain nombre de membres du clergé avait si
profondément attristé Madame Élisabeth, il est facile de comprendre
quelle joie lui inspira la noble conduite de presque tous les évêques
et de l'immense majorité des curés membres de l'Assemblée nationale.
Cette joie éclate dans sa lettre du 7 janvier 1791 à madame de
Raigecourt: «La religion s'est rendue maîtresse de la peur,
s'écrie-t-elle; Dieu a parlé au coeur des évêques et des curés.» Puis
elle ajoute: «Je n'ai pas de goût pour le martyre; mais je sens que je
serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que
d'abandonner le moindre article de ma foi.»

Les lettres qui suivent sont pleines de détails sur les désordres
provoqués dans Paris par la mise à exécution de la constitution civile
du clergé. Il y a eu de véritables bacchanales à Saint-Sulpice, dont
le vénérable curé, M. de Pancemont, est en fuite; à Saint-Roch,
partout. «Les provinces se montrent plus revêches que Paris.»

On était entré dans l'année 1791. Chaque jour le déchaînement des
passions devenait plus violent et la position de la famille royale
plus difficile et plus fâcheuse. Madame Élisabeth ne comptait plus sur
les moyens humains, et plus que jamais elle se jetait et jetait ses
amies dans les bras de la Providence. «La pauvre Bombelles va être
réduite à bien peu de chose, dit-elle dans une lettre du 24 janvier,
adressée à madame de Raigecourt; je ne comprends pas comment elle fera
avec ses quatre enfants: la Providence en aura soin.» Puis, dans une
lettre écrite quatre jours après, elle ajoutait: «Tu as raison de
mettre toute ta confiance en Dieu, lui seul peut nous sauver. On
commence une neuvaine au sacré coeur de Jésus-Christ.» C'est, on le
sait, la dévotion à laquelle l'Église a donné récemment une suprême et
solennelle sanction, en béatifiant la religieuse de la Visitation
Marguerite-Marie, qui en prit l'initiative.

Les nouvelles qui touchent à la politique sont sommaires et données
avec prudence. Elle écrit le 28 janvier: «Nous avons eu hier du bruit
dans plusieurs quartiers de la capitale;» le 5 février: «Nous n'avons
pas eu de tapage depuis huit jours.»

Au milieu des émotions que lui causait le cours impétueux des
événements, Madame Élisabeth ne perdait de vue aucune de ses amies et
trouvait le temps de répondre à leurs lettres. La marquise des
Montiers lui ayant annoncé qu'elle était pour la seconde fois mère, la
princesse lui écrivit aussitôt pour la questionner sur sa santé, sur
celle de son enfant. L'aime-t-elle déjà? Son frère Stani n'en est-il
pas un peu jaloux? Elle entre dans tous les détails avec sa jeune
amie, lui donne les meilleurs conseils pour calmer la tendresse un peu
ombrageuse de son mari, jaloux de l'amitié que la jeune femme porte à
ses parents; lui dicte les plus sages avis sur la manière de gagner
le coeur de M. des Montiers en méritant son estime. Elle veut avant
tout que son amie soit une bonne chrétienne: «Les malheurs publics et
un peu les épreuves particulières doivent vous déterminer à prendre ce
parti, qui est le meilleur et le plus sûr de tous.»

Le 12 février 1791, Madame Élisabeth annonce à madame de Raigecourt le
départ de Mesdames, ses tantes: «Malgré toutes les motions faites au
club des Jacobins et au Palais-Royal, elles se mettront en route dans
huit jours.» L'abbé Madier les suivra la semaine d'après: c'est une
véritable perte pour Madame Élisabeth, qui, depuis son enfance,
l'avait eu pour confesseur. Dans une autre lettre du 15 février, elle
donne à son amie des nouvelles du vénérable curé de Saint-Sulpice,
l'abbé de Pancemont, qui a reparu dans son église; la communauté de
Saint-Sulpice ne l'a pas quitté un moment tant qu'il a été dans le
sanctuaire ou la sacristie. Un moine a proposé au curé de faire le
prône pour empêcher les prêtres de courir des risques: «Quand on me
tueroit, ajoutait-il, il n'y auroit pas grand mal à cela.» Chose
admirable! c'est la princesse qui, placée au milieu du tumulte des
événements et pour ainsi dire dans la fournaise révolutionnaire,
calme, console son amie et lui prêche la soumission aux volontés de
Dieu, quoiqu'elle ne se fasse elle-même aucune illusion sur l'avenir:
«Calmez-vous, mon coeur; soumettez-vous, adorez en paix les décrets de
la Providence, sans vous permettre de porter vos regards sur un avenir
affreux pour quiconque ne voit qu'avec des yeux humains.» Puis
viennent quelques mots pour repousser les insinuations malveillantes
qu'avaient fait naître contre la Reine les visites fréquentes que deux
députés de la gauche, ramenés à de meilleurs principes par l'excès du
mal, avaient faites aux Tuileries. L'injustice contre la Reine était
partout, au delà comme en deçà des frontières.

Ici nous devons interrompre un instant la correspondance de Madame
Élisabeth, afin de raconter le départ de Mesdames, tantes du Roi, pour
l'Italie.

Dès le 1er février 1791 il en avait été question: les papiers publics
avaient annoncé même que leur passe-port était délivré. Le projet de
Mesdames était quelque peu contrarié par le club des Jacobins, excité
par les vives réclamations de la municipalité de Sèvres et de quelques
sections de Paris qui prétendaient que ces dames emportaient avec
elles douze millions en or. En outre, on avait essayé de persuader au
peuple qu'elles avaient des dettes considérables, ce qui était
également faux. On constate qu'elles avaient chargé leur trésorier
général non-seulement de tout payer, mais de continuer leurs oeuvres
habituelles de charité. L'abbé de Lubersac, qui leur était fort
attaché, ainsi qu'à Madame Élisabeth, leur avait promis de veiller à
l'observation de leur volonté, nettement exprimée à cet égard.

Le 11 février, Mesdames vinrent aux Tuileries _incognito_, averties de
la part du Roi qu'il y avait un projet formé pour aller le lendemain,
à la pointe du jour, les chercher à Bellevue et les conduire à Paris.
Elles étaient si déterminées à partir, surtout Madame Adélaïde,
qu'elles dirent que si elles étaient arrêtées et ramenées à Paris,
elles en repartiraient aussitôt, et que les obstacles multipliés
qu'elles rencontreraient ne serviraient qu'à faire connaître à
l'Europe le degré de liberté dont on jouissait en France. Trente-deux
sections de Paris en appelèrent à l'Assemblée nationale pour empêcher,
malgré l'agrément du Roi, Mesdames de quitter la France. Le voyage,
déjà entravé par tant d'obstacles, le fut encore par une adresse que
la municipalité de Paris envoya au Roi pour le supplier de s'y
opposer. Le Roi répondit en rappelant la déclaration des droits de
l'homme sanctionnée par lui, la liberté qu'elle laissait à chaque
particulier de vivre où il lui plaisait; il en concluait qu'il était
impossible de s'opposer au voyage de ses tantes en Italie. Pour des
gens de sens rassis, la réponse était péremptoire; dans l'état de
fermentation où étaient les opinions, elle causa une vive irritation.
Les esprits s'échauffaient, la diversité des clubs, leur antagonisme
ardent, la multitude des factions y entretenaient une sorte de fièvre
que la moindre inquiétude, la moindre alarme suffisait pour
surexciter. À côté de la prudence, qui cherchait les moyens de
s'éloigner du théâtre des périls, se rencontrait la peur, qui
déguisait ses sentiments pour se faire amnistier, et s'agitait
l'audace, décidée à arriver à ses fins par toutes les routes: c'était
évidemment aux audacieux que devait demeurer la victoire.

Il fut décidé que Mesdames partiraient dans la nuit du 20 au 21
février. Le peuple, dont elles redoutaient l'opposition, fut informé
de leur dessein, et avant le jour, des poissardes en grand nombre se
mirent en marche vers Bellevue. Un page fut expédié pour prévenir les
princesses de la visite populaire qui les menaçait: ce jeune homme
alla en poste, traversant la foule qui cheminait, courut quelques
risques, eut son cheval frappé d'un coup de sabre, et pourtant arriva
à temps pour hâter le départ. Averti de son côté des obstacles que
pouvait rencontrer le projet de Mesdames, le département de Versailles
avait pris un arrêté qui ordonnait à la municipalité de cette ville
d'envoyer un détachement de force armée suffisant pour protéger leur
liberté. Un commissaire du département se rendit à Bellevue: Alexandre
Berthier, commandant de la garde nationale de Versailles, était à la
tête de la troupe. Mesdames avaient délogé, et leurs voitures étaient
déjà loin quand la populace tumultueuse entra dans le château[147].
Cette multitude, déçue dans son attente, et dont les projets se
trouvaient déjoués, ne voulut pas être venue pour rien: on retint les
équipages et les femmes de chambre qui n'étaient pas encore partis; on
s'établit dans les appartements conquis; quelques-unes de mesdames de
la halle se couchèrent dans les lits des princesses; les autres
s'allongèrent sur les canapés ou s'étendirent dans les fauteuils. Les
caves envahies fournirent des consolations, dont l'abondance
transforma bientôt cette retraite royale en une taverne de la
Courtille.

[Note 147: Le départ de Mesdames fut apprécié ainsi par un journal
écrit sous l'influence du parti constitutionnel. Cet article donnera
une idée de la licence du temps, surtout si l'on se rappelle que le
journal qui s'exprimait ainsi n'était pas l'organe des idées
démagogiques:

«Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se
trouvent tout à coup possédées de la manie de voyager et de courir le
monde... C'est singulier, mais c'est possible.

»Elles vont, dit-on, baiser la mule du Pape... C'est drôle, mais c'est
édifiant.

»Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles
et Rome... C'est tout simple.

»Mesdames, et surtout Madame Adélaïde, veulent user des droits de
l'homme... C'est naturel.

»Elles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposées à la
révolution... C'est possible, mais c'est difficile.

»Ces belles voyageuses traînent à leur suite quatre-vingts
personnes... C'est beau, mais elles emportent douze millions... c'est
fort laid.

»Elles ont besoin de changer d'air... C'est l'usage. Mais ce
déplacement inquiète leurs créanciers... C'est aussi l'usage.

»Elles brûlent de voyager (désir de fille est un feu qui dévore)...
C'est l'usage. On brûle de les retenir; c'est aussi l'usage.

»Mesdames soutiennent qu'elles sont libres d'aller où bon leur
semble... C'est juste.»--_Chronique de Paris._]

Le lendemain, le Roi, par un message, donna avis à l'Assemblée
nationale du voyage de Mesdames; et dans cette séance, Camus fit la
motion de les priver de ce que le Roi leur donnait sur sa liste
civile. Les philosophes de l'Assemblée s'inquiétaient qu'on pût croire
qu'elles quittaient la France par l'horreur du schisme décrété par
eux[148].

[Note 148: La malignité publique s'amusait de leur départ, prétendant
que, mécontentes de la nouvelle constitution, elles ne quittaient la
France que pour y ramener l'ancien régime. «Elles allaient en Italie,
dit insolemment l'auteur des _Sabbats jacobites_[148-A], essayer le
pouvoir de leurs larmes ou de leurs charmes sur tous les princes de
cette contrée. Déjà le grand maître de Malte a fait dire à Madame
Adélaïde qu'il lui donnerait et son coeur et sa main dès qu'elle
serait hors de France, et qu'elle pouvait compter sur le secours de
trois galères et de quarante-huit de ses chevaliers, jeunes ou vieux.
Notre saint-père le Pape se charge d'épouser Madame Victoire, et lui
promet en dot son armée de trente cents hommes pour opérer une
contre-révolution.»]

[Note 148-A: Tome I, page 28.]

Mesdames ne rencontrèrent pas d'abord de grands obstacles sur leur
route. Aussi Madame Élisabeth s'empressa-t-elle d'écrire à l'abbé de
Lubersac pour le rassurer sur leur sort:

«Soyez tranquille, monsieur, mes tantes ont passé à Sens avec la plus
grande tranquillité. À Moret, on a voulu les arrêter; mais au bout
d'une demi-heure, on les a laissées aller sans autre inconvénient que
celui d'avoir attendu une demi-heure. Je suis bien persuadée que le
reste de leur voyage sera aussi heureux.»

Il n'en fut pas ainsi. Mesdames, il est vrai, arrivèrent à Sens sans
encombre. En descendant en cette ville, elles n'avaient d'autre but
que d'aller au tombeau de leur frère, le vertueux Dauphin, père du Roi
régnant. Elles s'y agenouillèrent quelque temps en pleurant, et en se
relevant elles s'aperçurent, avec un attendrissement mêlé de bonheur,
que les yeux de tous ceux qui les entouraient étaient comme les leurs
remplis de larmes. Elles distribuèrent, au sortir de l'église, de
larges aumônes, et reprirent leur route au milieu des bénédictions.

Mais elles furent de nouveau arrêtées à Arnay-le-Duc. M. de Narbonne
en apporta la nouvelle, et M. de Montmorin en fit part à l'Assemblée.
Celle-ci renvoya au pouvoir exécutif le soin d'examiner cette question
et de la résoudre, et le Roi déclara que ni lui ni l'Assemblée
n'avaient le droit de s'opposer au voyage des deux princesses. Le
peuple, qui venait d'entendre annoncer dans les rues l'arrestation de
Mesdames, parut fort mécontent de la déclaration du Roi.

Plusieurs jours s'étaient écoulés sans que Madame Élisabeth eût écrit
à sa chère Raigecourt. Elle s'en accuse elle-même; puis elle raconte à
son amie que ses tantes sont parties précipitamment parce que les
femmes du peuple qui étaient venues chercher la famille royale à
Versailles, dans les journées des 5 et 6 octobre, devaient se rendre
chez Mesdames, qui, en précipitant leur départ, ont évité cette visite
révolutionnaire. Elle croit d'abord, et elle s'en réjouit, qu'elles
passeront facilement la frontière; elle apprend bientôt qu'elles ont
été arrêtées à Arnay-le-Duc, et elle s'en afflige. Cet incident a
amené à Paris des troubles dont Madame Élisabeth entretient son amie.
On a su que le château était menacé: la populace commençait à affluer;
des gentilshommes d'un côté, des gardes nationaux de l'autre, se sont
portés à la défense du Roi. Malheureusement les gentilshommes ont
parlé avec trop de légèreté; ils n'ont pas assez ménagé la garde
nationale, qui, dans son mécontentement et sa défiance, a exigé qu'ils
fussent désarmés. La princesse déplore cette maladresse des serviteurs
du Roi, qui, d'une excellente occasion qui se présentait d'opérer un
rapprochement entre la garde nationale et les gentilshommes, fait
sortir une dissidence, un choc. Elle a un autre sujet d'inquiétude et
de tristesse qu'elle exprime à mots couverts, car il s'agit d'une
question délicate. M. le comte d'Artois s'était rapproché de M. de
Calonne, qui était allé le rejoindre à Turin. Or, M. de Calonne avait
été disgracié par le Roi et la Reine, qui ne pouvaient voir d'un bon
oeil ce rapprochement. Madame Élisabeth sentait que le peu de force
qui restait à la famille royale se perdait dans ces froissements
intimes. Si la famille royale elle-même n'était pas unie, à quoi
réussirait-on? Elle invite donc son amie à faire donner au comte
d'Artois un salutaire avis pour qu'il ôte cette pierre d'achoppement
d'une route où il y avait déjà tant d'obstacles. Elle termine sa
lettre par ces mots: «Mes tantes sont toujours arrêtées à
Arnay-le-Duc: je ne sais quand cette plaisanterie finira.»

De leur côté, les princesses écrivaient d'Arnay-le-Duc qu'elles
jouaient au trictrac, au piquet, avec le respectable curé de
l'endroit, et que la nuit, pendant qu'elles dormaient, on faisait
blanchir leur chemise, ayant à peine de quoi en changer.--On racontait
à Paris que M. de Narbonne était en prison dans cette petite ville et
qu'il avait failli y être pendu, soupçonné qu'il était, à son retour
de Paris, de rapporter à Mesdames une fausse permission de sortie du
royaume.

Mesdames écrivirent ou plutôt (dit l'abbé l'Enfant) signèrent, sans la
lire, une lettre au président de l'Assemblée, qui se terminait par
l'assurance de leur respect, formule qui parut extraordinaire, malgré
le décret du 19 juin.

Elles passèrent à Lyon, et n'eurent qu'à se louer de l'accueil
qu'elles y reçurent. De Lyon jusqu'aux frontières de la Sardaigne,
elles furent l'objet de démonstrations inconvenantes et grossières. Ce
n'est pas tout. Au moment où leur voiture atteignit le pont de
Beauvoisin, dont une partie est France et l'autre Savoie, des huées et
des imprécations partirent comme adieu de la rive qu'elles quittaient,
et sur l'autre rive, elles furent immédiatement saluées par des
acclamations, par des salves d'artillerie; puis, escortées d'une garde
brillante, elles se mirent en route vers Chambéry, où elles
rencontrèrent tous les égards dus à des filles de roi. Ce fut ainsi
que se termina cette laborieuse campagne, qui fut regardée comme une
victoire remportée sur le club des Jacobins. Les tantes du Roi de
France redevinrent princesses à l'étranger, après avoir été traitées
en étrangères suspectes dans le royaume de leurs aïeux. Ce contraste
fit une poignante impression sur leur âme: elles fondirent en larmes.
Le gracieux et touchant accueil de la famille royale, les témoignages
d'affection du comte d'Artois et du prince et de la princesse de
Piémont, leurs neveux, ne pouvaient leur faire oublier les périls et
les angoisses qu'elles avaient laissés derrière elles, et qui
enveloppaient comme d'un réseau funèbre leur famille et leur patrie:
elles passèrent deux semaines à Turin. Madame Victoire ne cessait de
verser des larmes; Madame Adélaïde ne pleurait pas, mais elle avait
presque perdu l'usage de la parole.

De Turin elles se rendirent à Parme.....

Enfin elles arrivèrent à Rome. Le Pape envoya sa nièce, la princesse
Eraschi, pour les accompagner au Vatican; le Saint-Père les reçut dans
son cabinet, où elles lui remirent une lettre du Roi[149]. Pendant
trois quarts d'heure il les entretint avec une bonté affectueuse. Le
lendemain il leur adressa des présents consistant en magnifiques
corbeilles d'argent, remplies de fruits et de confitures. Dans la même
journée, par une distinction réservée aux rois, il alla rendre à
Mesdames une visite qui se prolongea comme celle de la veille. Le roi
et la reine de Naples, se trouvant en ce moment dans la Ville
éternelle, crurent aussi devoir rendre visite à Mesdames. Quelques
jours auparavant, les deux princesses étaient allées à la basilique
de Saint-Pierre, où le Pape célébra lui-même la messe et les communia
à l'autel de Saint-Pierre, où personne avant elles n'avait reçu cette
pieuse faveur.

[Note 149: Voici la lettre de Louis XVI:

                                                      18 février 1791.

TRÈS-SAINT PÈRE,

Mesdames ont manifesté le désir de visiter les États de Votre
Sainteté, et de voir cette Rome antique où les vertus et le vrai
mérite sont assis sur la chaire de saint Pierre. Mes tantes, plus
heureuses que moi, sont allées chercher un instant de bonheur et de
repos, qu'elles sont dignes de trouver près de Votre Sainteté. Vous
daignerez, Très-saint Père, adoucir par vos bontés l'exil volontaire
auquel les condamnent les troubles politiques qui agitent la France.
Mesdames témoigneront à Votre Sainteté leur vive gratitude: pour moi,
je désire particulièrement, Très-saint Père, vous démontrer dans
toutes les circonstances la vénération profonde que je me fais gloire
d'avoir pour vous.]

Invitées aux fêtes qui eurent lieu à l'occasion du séjour à Rome du
roi et de la reine des Deux-Siciles, elles s'excusèrent de n'y pouvoir
assister, les tristes circonstances où se trouvaient leur patrie et
leur famille ne leur permettant point de prendre part à des
réjouissances publiques.

À Paris, on cria dans les rues la feuille des nouvelles qui venaient
d'arriver de Rome, contenant un tragique événement dont voici
l'analyse: «Une fête donnée à Mesdames par le cardinal de Bernis, le
23 avril, fête honorée de la présence du Saint-Père[150]; le duc et la
duchesse de Polignac s'y trouvent[151]; les plaisirs s'y prolongent
jusque dans la nuit[152]; le Pape y confère avec le chef de trois
cents Français sur les moyens d'enlever le Roi de France; ce chef des
conjurés y apparaît sous le nom de Jarry, fils d'un négociant de Lyon,
qui, après s'être fait passer pour noble, afin d'entrer plus
facilement dans la confiance de madame de Polignac, en obtient la
confidence d'un complot contre-révolutionnaire;--puis tout à coup
changeant de rôle, trahit la duchesse, se déclare le vengeur du peuple
français, fait feu sur tous les convives, tue les gardes du Pape, et
ne laisse échapper du massacre que le Saint-Père, qui prend la fuite à
pied, et par une porte détournée, loin des murs de Rome. Ce n'est pas
tout: on se saisit du cardinal, on le promène pendant trois jours sur
un âne; on met M. et madame de Polignac dans un sac qu'on fait coudre
et qu'on jette dans le Tibre.»

[Note 150: C'était le samedi saint!]

[Note 151: Ils étaient alors à Venise!]

[Note 152: C'était la nuit de Pâques!]

Ce rêve de quelque cerveau malade, et qui surpasse en absurdité les
contes bleus dont on berce les enfants, est un échantillon sérieux des
nouvelles étrangères dont Paris était alors inondé, et l'esprit de la
populace, ouvert à toutes les fables et qui croit surtout à
l'impossible, accueillait volontiers ces folies.

Cependant Madame Élisabeth n'interrompait pas sa correspondance avec
ses amies. Elle tenait, autant qu'elle le pouvait, madame de
Raigecourt au courant de ce qui se passait en France, et celle-ci la
tenait au courant de ce qui se passait en Allemagne, où était le grand
centre de l'émigration, de sorte qu'on voit se refléter dans ces
lettres les deux mouvements qui, se disputant la direction des
intérêts royalistes, se gênaient réciproquement. Madame Élisabeth se
montre souvent affligée de la ligne suivie par son frère, M. le comte
d'Artois, pour lequel elle avait une vive tendresse. Ce n'étaient pas
les conseils les plus sages que suivait ce prince, et le peu
d'ensemble qu'elle voyait entre des personnes qui auraient dû être
unies par un lien indissoluble la faisait frémir. Le seul recours de
la princesse, c'était la religion.

Privée des conseils de son directeur, l'abbé Madier, parti avec
Mesdames Adélaïde et Victoire, elle s'était adressée au supérieur des
Missions étrangères pour le prier de lui indiquer un ecclésiastique.
Celui-ci désigna l'abbé Edgeworth de Firmont, aussi distingué par ses
lumières que par ses vertus. Ce choix ayant reçu l'approbation de
l'archevêque de Paris, fut agréé avec empressement par Madame
Élisabeth. Une lettre de l'abbé Edgeworth parle ainsi de ses premières
relations avec la soeur de Louis XVI:

«Quoique étranger et que je fusse bien peu digne d'approcher de cette
princesse, je devins bientôt son ami, et elle m'accorda une confiance
sans bornes; mais je n'étois connu ni du Roi ni de la Reine.--Cependant
ils m'entendoient souvent nommer, et, dans les derniers temps de leur
règne, ils avoient exprimé plusieurs fois leur surprise sur la facilité
avec laquelle on me laissoit aller et venir dans leur palais, lorsque
autour d'eux on ne voyoit que surveillance et terreur. Il est de fait que
je n'ai jamais vu le danger tel qu'il étoit; et tandis qu'aucun
ecclésiastique n'osoit paroître à la cour sans être complétement déguisé,
j'y allois en plein jour, deux ou trois fois par semaine, sans avoir une
seule fois changé d'habits. En vérité, lorsque je me reporte à ces temps
d'horreur, je suis surpris de mon courage; mais je suppose que la
Providence m'aveugloit à dessein.--Et quoique ma présence excitât
quelques murmures parmi les gardes, je n'en ai jamais reçu la moindre
insulte. Je continuai ainsi jusqu'au jour fatal de l'arrestation de la
famille royale. C'étoit le 9 août 1792; je m'en souviens très-bien.
Madame Élisabeth désira me voir, et je passai dans son cabinet une grande
partie de la matinée, sans me douter de la scène d'horreur qui se
préparoit pour le lendemain.»

Madame Élisabeth trouvait dans ce saint prêtre, réservé par Dieu à une
grande mission encore cachée dans les ténèbres de l'avenir, ce guide
sûr qu'elle avait demandé à Dieu et qui lui était si nécessaire dans
des temps si difficiles. Elle attendait avec anxiété la décision du
Pape sur les affaires de l'Église: «Quand nous saurons ce que nous
aurons à faire, ajoutait-elle, il n'y aura de ménagements à garder
avec personne.» Puis songeant au Roi, qui avait besoin de tout son
courage pour résister sur ce point à la révolution, elle disait à son
amie: «Demande à Dieu d'éclairer les gens qui me sont chers.» Cette
lettre du 21 mars 1791, toute remplie de tristes appréhensions,
finissait par quelques paroles plus encourageantes. Madame Élisabeth
ménageait son amie, alors dans une grossesse avancée: «Je voudrois,
mon coeur, que vous pussiez mettre un peu d'opium dans votre sang pour
qu'il pût ne pas se bouleverser avec autant de facilité sur tous les
événements que l'on peut prévoir à présent, puisqu'il y a si longtemps
que nous sommes accoutumés aux mouvements populaires.»

Parmi les préoccupations de Madame Élisabeth, les préoccupations
religieuses tenaient toujours la première place. Elle voit venir le
schisme: l'évêque intrus de Paris est installé. Peut-être avant quinze
jours la religion sera-t-elle bannie de France! Cette pensée lui met
la mort dans le coeur. Dieu pourrait sauver la France en faisant un
miracle; mais ce miracle, le mérite-t-on?

Tel est l'ordre d'idées et de sentiments que l'on trouve développé
dans toute la correspondance de Madame Élisabeth pendant le mois de
mars 1791. Elle se montre toujours alarmée de l'exaltation qui règne
parmi les émigrés; elle supplie son amie madame de Raigecourt de se
prémunir contre cette exaltation: on juge mal en jugeant ainsi à
distance. Il est impossible d'écrire les choses comme elles sont;
c'est donc sur le rapport de quelque nouvel arrivant qui a mal vu ou
mal apprécié qu'on s'échauffe ainsi la tête.

La fin de mars et le commencement d'avril furent marqués par des
émeutes. Le peuple se porta en masse au club _monarchique_, pénétra
dans l'intérieur et en chassa les membres.

Le 1er avril, une poignée d'agitateurs envahit le couvent des _Soeurs
grises_, les insulta, et poussa l'impudence jusqu'à les fustiger.

Le 2, Mirabeau termine sa carrière. Sa mort cause une vive sensation.
On répand qu'elle est l'oeuvre d'un crime: son corps est ouvert par
les hommes de l'art, qui affirment le contraire. Le deuil est public:
les spectacles sont fermés. Un décret ordonne que le corps du grand
orateur restera sur un lit de parade pendant trois jours, et qu'il
sera ensuite déposé avec pompe dans l'église de Sainte-Geneviève,
monument qui prend le titre de _Panthéon_ par un décret du 4 avril,
et est destiné à recevoir les restes des hommes qui se seront
illustrés par de grands talents et des services importants rendus à la
patrie[153]. La célébration de cette cérémonie funèbre, à laquelle les
autorités du jour et les sympathies publiques donnèrent des
proportions énormes, mais dont le sentiment religieux paraissait
absent, pouvait arracher Madame Élisabeth à son calme intérieur, mais
non à ses préoccupations constantes sur le sort de ses amies.
L'intronisation des nouveaux évêques, l'envahissement des paroisses
par des curés sortis de l'élection populaire, lui causaient aussi un
trouble qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. C'est toujours le sujet
qu'elle traite avec le plus de chaleur dans sa correspondance avec
madame de Raigecourt. Elle lui annonce, le 3 avril, que les curés
intrus sont établis dans les églises. En revanche, la persécution qui
commence produit son effet ordinaire sur beaucoup d'esprits qui
s'étaient éloignés de la religion et qui s'en rapprochent. Madame
Élisabeth s'en réjouit et en nomme plusieurs à son amie. Au milieu de
toutes ses épreuves, elle n'oublie pas que bientôt madame de
Raigecourt sera mère. Elle consent bien volontiers à être la marraine
de sa fille, car elle ne doute pas qu'elle n'ait une fille. Pourquoi
la filleule ne viendrait-elle pas au jour comme sa marraine, le 3 mai,
à une heure du matin? Mais presque aussitôt une triste réflexion
traverse l'esprit de Madame Élisabeth: «Cela seroit très-bien, pourvu
pourtant que cela lui promette un avenir plus heureux que le mien et
qu'elle n'entende jamais parler d'états généraux et de schisme.»
Presque aussitôt viennent quelques réflexions sur Mirabeau, qui vient
de mourir; quelques personnes honorables le regrettent, parce qu'elles
pensent que ses talents auraient pu sauver la monarchie. Ce n'est pas
l'opinion de Madame Élisabeth: son avis est conforme à celui que
Chateaubriand a plus tard formulé dans cette phrase: «La vie de
Mirabeau montra sa puissance dans le mal: l'opportunité de sa mort
empêcha qu'on ne vît son impuissance dans le bien.»

[Note 153: Le cinquième jour complémentaire de l'an III, son corps fut
retiré du Panthéon, comme indigne d'être placé parmi les grands
hommes. Le rapport fait à ce sujet prétendait qu'il n'avait pas servi
loyalement la cause du peuple, et le désignait comme l'agent principal
d'un parti tendant à conserver la monarchie en France.]

Dans une lettre adressée à peu de temps de là à la marquise des
Montiers (7 avril 1791), la princesse revient encore sur la mort de
Mirabeau: «On a rendu à ce grand homme tous les honneurs possibles,
dit-elle non sans quelque ironie, je souhaite qu'ils aient soulagé sa
pauvre âme, qui me fait grand'pitié.»

Le 12 avril, conformément à un jugement rendu par le tribunal du
district de Versailles, l'ordonnance de l'archevêque de Paris (M. de
Juigné), par laquelle il défend de reconnaître en aucune manière les
prêtres qui ont prêté le serment, est brûlée par l'exécuteur des
jugements criminels.

Le lundi 18 avril, Louis XVI avait formé le projet d'aller à
Saint-Cloud pour y faire ses pâques. À onze heures et demie, le Roi et
la famille royale descendirent dans la cour des Tuileries et montèrent
en voiture. Une masse de peuple entretenu dans une suspicion
continuelle sur les projets de la cour s'imaginait que le Roi voulait
fuir la capitale, ainsi que, peu de jours avant, avaient fait ses
premiers aumôniers, les évêques de Metz et de Senlis, prélats _non
sermentés_. La multitude s'oppose par ses clameurs au dessein du Roi
et se jette devant les chevaux de sa voiture pour lui barrer le
passage. La Fayette veut protéger la liberté du prince; la troupe
refuse d'obéir au général. Une grande heure se passe en vains débats,
en luttes stériles. Ennuyé d'un tel scandale et voulant épargner
l'effusion du sang, Louis descend de voiture et rentre dans son
palais, je veux dire dans sa prison. Madame Élisabeth traçait ces
lignes le lendemain:

«[154]19 avril 1791.

«Nous avons eu une petite scène hier, mon coeur: le Roi vouloit partir
pour Saint-Cloud, mais la garde nationale s'y est opposée, et si bien
opposée que nous n'avons pu passer la porte de la cour. On veut forcer
le Roi à renvoyer les prêtres de sa chapelle ou à leur faire faire le
serment, et à faire ses pâques à la paroisse. Voilà la raison de
l'insurrection d'hier: le voyage de Saint-Cloud en a été à peu près le
prétexte.»

[Note 154: C'est par erreur que cette lettre a été reproduite à la
date du 17 par M. Ferrand, et par M. Cordier, qui s'est approprié son
oeuvre.]

       *       *       *       *       *

Indigné de n'avoir point été obéi, la Fayette donna sa démission de
commandant général de la garde parisienne. Les bataillons de cette
garde lui envoyèrent aussitôt des députations pour le prier, au nom de
la patrie, de demeurer à son poste. Il y consentit. Le 25, la
compagnie des grenadiers du bataillon de l'Oratoire, qui avait
particulièrement marqué dans la révolte, fut licenciée. Madame
Élisabeth, occupée d'un intérêt plus élevé, semblait ces jours-là
oublier les orages de la terre.

Elle s'était vue obligée de renoncer à communier le jeudi saint et le
jour de Pâques, dans la crainte d'être cause d'un mouvement dans le
château. Les nouvelles les plus étranges circulaient: on prétendait
que le dimanche suivant le Roi assisterait à la messe de la paroisse,
dite par un prêtre assermenté. Madame Élisabeth repoussait bien loin
cette idée. Toutes les personnes attachées à sa maison partaient
successivement pour Bruxelles, et ces départs ne contribuaient pas à
lui faire voir les choses couleur de rose. Cependant, toujours
généreuse, elle continuait à se féliciter de l'absence de son amie:
«Non, mon coeur, lui disait-elle, ce ne seroit pas une consolation
pour moi que tu fusses ici: j'aime mieux te savoir en sûreté. Tu ne
vivrois pas vingt-quatre heures avec la vivacité dont le ciel t'a
douée.»

Madame Élisabeth (toutes ses lettres des mois d'avril et de mai le
témoignent) comptait peu sur la politique des cabinets européens:
l'ignorance où ils laissaient le Roi sur ce qu'ils voulaient faire
paraissait à la princesse un fâcheux symptôme. La situation de la
famille royale à Paris était vraiment intolérable. La fureur des
révolutionnaires contre les catholiques qui refusaient d'assister à la
messe des prêtres assermentés se portait aux dernières violences. La
populace avait fustigé publiquement les prêtres et les femmes qui se
rendaient dans une chapelle particulière pour entendre la messe de M.
de Pancemont, ancien curé de Saint-Sulpice. C'était ce qu'on appelait
la liberté. Madame Élisabeth revient sans cesse dans ses lettres sur
cette situation déplorable; mais elle trouve dans sa foi si profonde
et dans sa confiance en Dieu la force nécessaire pour se résigner à sa
position. Elle se félicite de l'assistance spirituelle qu'elle trouve
dans son excellent guide l'abbé de Firmont, et au milieu de ses
angoisses, elle remercie Dieu qui proportionne les courages aux
périls.

J'ai fait remarquer que Madame Élisabeth appréciait sévèrement dans sa
correspondance la politique des cabinets de l'Europe. Aussi était-elle
loin d'approuver les avis officieux, les insinuations cauteleuses qui
s'ouvraient un chemin jusqu'à la Reine: ayant une profonde aversion
pour tout ce qui ne lui paraissait pas droit, juste et net, elle était
convaincue que les menées secrètes de M. le comte de Mercy seraient
funestes; mais sans force pour combattre cette influence, elle ne
pouvait que plaindre Marie-Antoinette de la subir et de prêter
l'oreille à des conseils qui, sans servir le bien public,
compromettaient la stabilité du trône. Pour être juste, il faut
remarquer que Madame Élisabeth avait été élevée, comme toutes les
princesses de la maison de France, dans la défiance de l'Autriche; on
ne pouvait attendre les mêmes sentiments de la fille de Marie-Thérèse.
L'équitable histoire dira que jamais Marie-Antoinette ne songea à
sacrifier sa nouvelle patrie à son pays natal; seulement elle avait
espéré que l'alliance de la maison d'Autriche, dont son mariage était
le gage, pouvait servir les intérêts des deux peuples et devenir un
appui pour la monarchie française, ébranlée jusque dans ses
fondements.

Quand viennent les grandes crises politiques, il n'y a de salut que
dans les mesures promptes et exceptionnelles qui frappent tout à coup,
étonnent et changent quelquefois l'esprit public, en lui montrant que
l'initiative, la décision, la fermeté, sont du côté de l'autorité. Le
caractère du Roi rendait ce moyen impossible. Le salut de tous, et
Madame Élisabeth le sentait, ne pouvait venir non plus d'une assemblée
qui, ennemie de la royauté, lui imposait, par une lâche dérision, la
responsabilité de la puissance, après lui en avoir ôté l'exercice.
Cette assemblée demeurait indifférente à l'appel du prince qui,
désarmé par elle, dénonçait à sa barre la violation des lois, les
meurtres et les incendies qui désolaient l'empire; et pourtant cette
même assemblée, dans son orgueilleuse omnipotence, s'était proclamée
nationale! Force, impulsion, droits, prestige, tout était passé de son
côté. Madame Élisabeth constatait avec effroi un état de choses qui,
rompant tous les ressorts du gouvernement, rendait toute volonté du
Roi impuissante et toute répression impossible. Ce sentiment apparaît
dans les moindres détails de sa vie. Une de ses dames regardait un
jour attentivement, au mois de mai 1791, ce qui se passait dans le
jardin des Tuileries. «Qui vous tient ainsi à cette fenêtre, lui dit
la princesse, et fixe votre attention?» Et comme sa demande n'avait
pas été entendue, elle la renouvelle une seconde fois: «Madame, je
regarde notre bon maître qui se promène.--Notre maître! ah! pour notre
malheur, il ne l'est plus!»

La Reine éprouvait les inquiétudes que la faiblesse du Roi inspirait à
Madame Élisabeth; mais elle avait une espérance que Madame Élisabeth
ne partageait pas. Ces deux belles-soeurs vivaient dans une atmosphère
et sous des impressions bien différentes: la Reine était persuadée que
le salut de la maison royale et de la monarchie de France serait dû à
l'Autriche, et qu'un secours efficace, sans qu'elle y fît appel, lui
viendrait de ce côté. C'était attribuer au cabinet de Vienne une
générosité qu'il était loin d'avoir, et avouer une espérance qui
pouvait être imputée à crime par ses ennemis. De son côté, Madame
Élisabeth était frappée de l'idée que la Reine serait victime de la
révolution, et ce pressentiment lui inspirait pour sa belle-soeur la
plus tendre commisération et le plus affectueux dévouement. Il était
utile de marquer cette différence d'impressions qui existait entre la
Reine et sa belle-soeur. Hâtons-nous maintenant de revenir à la
correspondance de Madame Élisabeth. Elle venait de recevoir des
nouvelles de l'abbé de Lubersac, qui était parvenu, non sans danger, à
passer la frontière. Elle lui répondit une lettre dans laquelle l'on
ne sait ce qu'il faut le plus admirer, l'élévation et la sagesse des
conseils ou l'humilité avec laquelle ils sont donnés. M. l'abbé de
Lubersac ne surmontait qu'avec peine la tristesse profonde que lui
inspirait la situation où les événements de la révolution l'avaient
jeté. Madame Élisabeth, souvent exhortée par lui, l'exhorte à son
tour, et son esprit s'élevant avec le sujet qu'elle traite, elle
trouve au courant de la plume ces belles considérations: «Il falloit
pour votre perfection que Dieu vous détachât tout à fait des biens de
ce monde, même des plus simples. Vous savez plus que tout autre
combien Dieu donne de force pour supporter les maux de ce monde;
tâchez donc de ne vous y point laisser aller: ne vous persuadez pas
que l'air ne vous vaut rien; ménagez-vous, mais distrayez-vous par les
beautés dont la ville que vous habitez est remplie. Après avoir admiré
la main sublime qui forma ces immenses rochers et ces torrents qui ont
pensé vous entraîner dans leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a
donnée à l'homme, et comment il peut, grâce à cette industrie, tirer
des chefs-d'oeuvre des choses les plus brutes.»

Après avoir écrit à l'abbé de Lubersac cette grave lettre, Madame
Élisabeth reprend avec son amie madame de Raigecourt ses tendres
épanchements. Les lettres qu'elle lui adresse pendant le mois de mai
sont pleines de détails d'intimité et d'allusions aux circonstances
politiques, allusions voilées et difficiles à pénétrer aujourd'hui. Le
flot de l'émigration devient un torrent qui emporte tout; presque
toutes les dames de Madame Élisabeth l'ont quittée, avec les
meilleures raisons du monde; elle est la première à le dire; elle ne
les aime pas moins, mais elle est presque seule. Elle résiste
néanmoins aux instances de son amie qui la supplie de quitter un pays
où il n'existe plus aucune sécurité et que tout le monde fuit comme
une terre pestiférée, et où un présent sombre et triste est le
précurseur d'un avenir plus menaçant encore. Madame Élisabeth a dit le
secret de son invincible résistance dans une lettre précédente: «Elle
doit persister à suivre la route par laquelle la Providence l'a menée
jusqu'alors»; c'est-à-dire qu'elle doit rester auprès du Roi son
frère. C'est là sa place. Aujourd'hui que Madame Élisabeth a reçu sa
récompense, on peut lui appliquer ces paroles, qu'au temps de sa vie
mortelle son humilité n'aurait pas acceptées: Quand Dieu permet qu'un
juste soit livré aux grandes épreuves, il envoie un de ses anges
auprès de lui.

C'est pour cela qu'elle écrit à madame de Raigecourt, dans sa lettre
du 29 mai 1791: «Plus votre amie avance, moins elle croit devoir
suivre vos désirs: les raisons qu'elle vous a mandées, mille
réflexions qui s'y mêlent, la persuasion d'une vraie tranquillité,
tout est contre vous.» Pour expliquer ces derniers mots, il faut
ajouter que madame de Raigecourt avait enfin donné le jour à cette
Hélène si longtemps attendue. Madame Élisabeth se disait tranquille
pour que son amie le fût: «Aimez-moi toujours, continuait Madame
Élisabeth, et donnez-m'en la preuve en ne vous tourmentant point et en
soignant votre petite avec le calme que donne la grande confiance en
Dieu et l'abandon que tout bon chrétien doit à la Providence.»

Le dimanche 29 mai, il se passa dans la chapelle des Tuileries un
petit événement qui devint bientôt l'entretien de la ville. La
chapelle était pleine de monde pour les vêpres et le salut, auxquels
le Roi et la Reine assistaient.

«Au moment où le père Feuillant étoit prêt à donner la bénédiction, on
chanta le verset ordinaire: _Domine salvum fac regem_; une voix
très-forte ajouta par trois fois: _et reginam_. Cette addition frappa
tout le monde, et la Reine s'évanouit, se croyant menacée de quelque
danger. C'était uniquement le zèle inconsidéré d'un grenadier, homme
remarquable par sa taille. On le fit sortir de l'église, et on lui
demanda à quel dessein il avoit causé ce trouble dans l'assemblée;
alors il se contenta de montrer son coeur et de dire: «C'est de là
qu'est partie cette exclamation.» Un des bons papiers qui racontent
cette anecdote dit qu'il est fâcheux de ne pouvoir pas approuver ce
qu'on admire; et apostrophant ensuite ce grenadier, il lui dit:
«Généreux grenadier, vous êtes vraiment Français, et le cri de votre
coeur a retenti jusqu'au fond des nôtres[155].»

[Note 155: _Mémoires et correspondance secrète du Père Lenfant_, t.
II, p. 103.]

Le 2 juin, Madame Élisabeth écrivait à la marquise des Montiers, qui
lui annonçait son retour, une de ces lettres mi-sérieuses, mi-badines,
dans laquelle elle lui donnait les plus sages conseils sur la conduite
qu'elle devait tenir dans son intérieur.

Puis viennent encore, au commencement de juin, deux lettres à madame
de Raigecourt, où la bonté du coeur de la princesse se révèle tout
entière. Elle avait écrit quelques jours avant à son amie, sous le
coup de la contrariété que lui faisait éprouver le départ successif de
toutes ses dames, et elle lui avait dit que si madame de Raigecourt
n'était pas nourrice dans ce moment, elle l'aurait priée de revenir
auprès d'elle. Là-dessus madame de Raigecourt, avec son coeur plein
d'imagination et son imagination pleine de coeur, a pris feu. Elle a
écrit à sa princesse qu'elle voulait partir, qu'elle nourrirait sa
fille à Paris aussi bien qu'ailleurs, et que, coûte que coûte, elle
voulait reprendre son poste. À ce sujet, comme Madame Élisabeth traite
son amie! comme elle repousse ses offres généreuses, mais imprudentes!
«Cette occasion vient à propos, mon coeur, pour que je vous gronde
bien à mon aise. Je m'étois déjà bien reproché ce que je t'ai mandé,
mais je m'en repens bien plus depuis que cela t'a fait venir l'idée la
plus folle qu'une personne sensée puisse avoir. Quoi! parce que je te
marquois que si tu ne nourrissois pas je te prierois de venir, tu en
conclus qu'il faut que tu hasardes ta fille et toi dans ce triste
pays! Mais, mon coeur, comment pouvois-tu imaginer que je puisse
souffrir une telle folie?» Puis elle la rassure: les deux dames qui
voulaient la quitter en même temps se sont arrangées; l'une attendra
le retour de l'autre. Des allusions détournées au comte d'Artois, pour
lequel Madame Élisabeth éprouvait la plus vive amitié, reparaissent de
temps en temps dans sa correspondance. Elle s'inquiète du rôle qu'il
pourra être appelé à jouer. On voit du reste qu'elle fait des progrès
dans la vie spirituelle sous la forte discipline de l'abbé de
Firmont, car il lui arrive plus d'une fois de bénir les épreuves qui
ont tiré son âme d'un engourdissement funeste. Apprendre à connaître
les dangers de la prospérité et l'utilité du malheur, n'est-ce point
là par excellence la science d'une religion qui adore un Dieu
crucifié?

On arrivait à une époque où la révolution marchait le front levé et
jetait le masque. Les complots se tramaient en plein jour; les crimes
étaient publiquement cotés et marchandés. On désignait les chefs, on
nommait leurs agents, on indiquait les victimes. Les intentions
révolutionnaires étaient si peu voilées qu'elles laissaient à
découvert leurs filtres et leurs poisons. L'heure était venue où,
fatigué de sa captivité, en butte aux motions les plus acerbes des
clubs comme aux insultes les plus outrageantes de la rue, Louis XVI
s'émut enfin et résolut de quitter Paris. La pensée du danger qu'il
courait personnellement n'entrait pour rien dans sa détermination;
mais sa tendresse et sa conscience même de père et d'époux
s'indignaient de la situation impossible que les événements avaient
faite à sa femme et à ses enfants.



LIVRE SIXIÈME.

FUITE DE LA FAMILLE ROYALE.

20--26 JUIN 1791.

                     «Vous êtes venus après moi comme après un voleur,
                     avec des épées et des bâtons pour me prendre.»

                                            S. MARC, chap. XIV, v. 48.

     Le Roi dépouillé du droit de grâce. -- Fuite de la famille
     royale. -- Déguisement. -- Détails divers sur le voyage. --
     Long silence de Madame Élisabeth. -- Retour de Varennes. --
     Halte à Châlons; à Épernay. -- Mademoiselle Vallée. --
     Cazotte fils. -- Rencontre des commissaires de l'Assemblée
     nationale; leur attitude; celle du Roi, de la Reine, de
     Madame Élisabeth. -- Celle-ci prenant la parole, retrace à
     Barnave pendant plus d'une heure et demie les différentes
     phases de la révolution. -- Récit de Pétion. -- Arrivée à
     Paris. -- Arrestation des gardes du corps. -- La Fayette
     chargé de la garde du Roi. -- Madame de Tourzel, gardée à
     vue, fait demander à Madame Élisabeth un livre intitulé:
     _Pensées sur la mort._ -- Portrait, de Pétion. -- Le Roi et
     la Reine ne pouvant sans escorte prendre l'air au jardin, ne
     quittent pas leur appartement, et Madame Élisabeth ne veut
     point pour elle d'une liberté qu'ils n'ont plus.


Le décret du 5 juin, qui avait enlevé à Louis XVI le droit de faire
grâce aux condamnés, l'avait profondément humilié et affligé. «On a
ôté depuis longtemps la liberté au Roi, disait à ce sujet Madame
Élisabeth, et voilà qu'on lui interdit la clémence.» Déjà le 10 juin,
indigné du réseau de servitude dans lequel on l'avait enveloppé, il
avait protesté, mais secrètement, contre les décrets qu'il avait
sanctionnés, et d'avance contre les décrets qui seraient présentés à
son acceptation. Mais, hélas! c'était hautement, c'était à la face de
la France et de l'Europe qu'il aurait fallu agir ainsi. Il est douteux
qu'on eût réussi, mais on aurait du moins mis la révolution en demeure
de se produire au grand jour, dans un temps où elle avait encore
intérêt à se cacher: on lui aurait ainsi arraché le masque qu'elle
jetait maintenant.

À l'heure où le Roi se décidait à partir, il ne lui restait qu'à se
dérober par la fuite à une situation intolérable qui, en lui enlevant
l'exercice du pouvoir, lui en laissait toute la responsabilité.

Mon intention n'est point de refaire ici le récit du voyage de
Varennes, dont j'ai étudié avec soin les détails dans les dernières
éditions que j'ai données de l'Histoire de Louis XVII. Je crois devoir
revenir seulement sur quelques points qui concernent plus
particulièrement Madame Élisabeth.

Le voyage de Varennes a deux phases: l'allée et le retour, une comédie
et un drame. Dans la comédie, mêlée d'alertes et d'inquiétudes et trop
mal combinée pour arriver à un heureux dénoûment, madame de Tourzel
joue le rôle de mère sous le nom de _baronne de Korff_; le Dauphin et
Madame Royale sont ses filles, sous les noms d'_Aglaé_ et d'_Amélie_;
Marie-Antoinette, sous le nom de _madame Rochet_, est gouvernante des
deux enfants; Louis XVI est valet de chambre sous le nom de _Durand_,
et Madame Élisabeth bonne des enfants sous le nom de _Rosalie_. La
comédie finit à Sainte-Menehould, le drame commence à Varennes. Là
chacun redevient lui-même. Placée sur le second plan, Madame Élisabeth
attire peu les regards et n'occupe pas l'attention: elle assiste en
silence aux scènes pénibles qu'amènent successivement l'arrestation du
Roi, sa descente chez le procureur de la commune de Varennes,
l'arrivée de MM. de Choiseul et Goguelat, de MM. de Damas et d'Eslon,
puis celle de Romeuf, aide de camp de la Fayette, porteur du décret de
l'Assemblée, et celle enfin de Bayon, envoyé de Bailly. Agitée tour à
tour par le sentiment de la délivrance et l'imminence du péril
qu'éveille l'apparition de ces hommes accourus d'horizons si
différents et avec des buts si opposés, elle voit s'éteindre d'heure
en heure et de minute en minute les dernières lueurs de l'espérance,
et, muette, elle assiste à ce départ fatal qui va ramener le Roi à ses
ennemis. Les cris des populations qui bordent la route, la halte faite
à Sainte-Menehould, où quelques paroles politiques s'échangent entre
Louis XVI et le maire de la ville; l'affluence de la multitude devenue
encore plus compacte et plus hostile à la famille royale; le meurtre
de M. de Dampierre assassiné presque sous ses yeux; l'aspect de Drouet
et de Guillaume, ce valet d'auberge, qui dépassent au galop la voiture
du Roi, à Orbeval, allant comme l'éclair annoncer leur triomphe à
Paris; quelques témoignages d'intérêt offerts à Châlons au Roi et à la
Reine, la messe entendue le lendemain matin (jour de la Fête-Dieu) et
violemment interrompue par l'ordre du départ;--ces incidents, ces
tableaux, ces scènes avaient dû causer bien des émotions à Madame
Élisabeth, mais rien n'avait altéré son sang-froid, rien ne lui avait
encore arraché une parole. Elle n'avait rien à dire en effet, elle
n'avait rien à répondre à des hommes dont les sentiments et les idées
étaient depuis longtemps faussés par la presse, aigris par les
événements, et, dans cette dernière circonstance, surexcités jusqu'au
délire par la passion politique. Ce fut à Épernay que sa langue se
délia. La populace, qui remplissait les abords de la cour de l'hôtel
de Rohan, où le Roi était attendu pour dîner, obligea les voitures à
s'arrêter à la porte de cette cour. Le jeune Cazotte, commandant de la
garde nationale du village de Pierry, situé à une lieue d'Épernay,
était chargé de protéger la descente des augustes voyageurs; mais sa
troupe fidèle n'offre qu'une digue impuissante au flot populaire qui
fait irruption dans la cour et y entraîne confusément la famille
royale. Cazotte se débat pour arriver à elle. Madame Élisabeth, qui le
connaissait, s'étonne de le voir au milieu de l'émeute, et ne peut
s'empêcher de lui dire: «Et vous aussi, Cazotte!--Je ne suis ici,
répond-il, que pour vous servir, et il est essentiel que vous n'ayez
pas l'air de me connoître.» Élisabeth lui jette un regard d'adhésion,
qu'elle porte aussitôt vers la Reine, comme pour indiquer au
protecteur inattendu qui se révèle la personne qui plus que toutes les
autres a besoin de protection. En effet, mille cris injurieux étaient
poussés en ce moment contre Marie-Antoinette: «Méprisez cette fureur,
dit en allemand Cazotte, dont les yeux rencontrent ceux de la Reine,
Dieu est au-dessus de tout! _Verachten sie das, Gott ist über
alles!_»--«La Reine, raconte Cazotte, me regarda attentivement et se
mit en marche, suivie de Madame Royale, de Madame Élisabeth et de
madame de Tourzel, mais pêle-mêle avec le peuple... Le Dauphin, porté
par un garde du corps, cessant d'apercevoir sa mère, la demandoit avec
larmes, et ce fut à moi qu'il s'adressa en passant les bras à mon cou;
mes joues furent mouillées de ses pleurs. Nous le portâmes dans la
chambre où la Reine avoit été introduite. Elle me demanda si je
pouvois lui procurer une ouvrière, afin de rajuster une partie de ses
vêtements, sur lesquels la foule avoit marché. Dans la maison même se
trouvoit la fille de l'hôte[156], personne de la plus jolie figure. Je
la conduisis à la Reine, et son respect, ses yeux rouges de pleurs
offrirent à Sa Majesté un touchant contraste avec le spectacle qu'elle
venoit d'avoir sous les yeux[157].»

[Note 156: M. Vallée.]

[Note 157: _Témoignage d'un royaliste_, par Cazotte.]

Après cette halte courte et vive, le convoi se remit en route, et
Madame Élisabeth reprit son attitude calme et silencieuse. Une heure
après eut lieu la rencontre des commissaires de l'Assemblée nationale
(Barnave, Pétion et Latour-Maubourg), chargés de s'assurer de la
personne du Roi. L'installation des deux premiers dans la voiture de
la famille royale ne troubla pas un moment la sérénité d'Élisabeth,
qui n'ouvrit la bouche que pour adjurer, avec la Reine, Pétion et
Barnave d'empêcher qu'on attentât aux jours des serviteurs qui les
accompagnaient. Après ce premier épanchement de douleur et
d'inquiétude, un long silence se fit. On s'observa de part et d'autre.
Les commissaires eurent le temps d'examiner l'attitude du Roi, de la
Reine, de leurs enfants. La simplicité naturelle de leurs manières les
surprit, toucha profondément Barnave, étonna Pétion lui-même, qui ne
put s'en taire, et qui fut aussi frappé de la mesquinerie, c'est son
expression, du costume des voyageurs. Le Roi, la Reine, Madame
Élisabeth remarquèrent aussi de leur côté les manières et la parole de
Barnave, qui contrastaient avec la parole et les manières de Pétion.
Louis XVI entama la conversation et s'expliqua sur le but de son
voyage. Le jeune orateur de Grenoble répondit respectueusement au Roi,
combattant avec déférence une opinion qu'il ne partageait pas, et avec
émotion des sentiments qui le gagnaient malgré lui. La Reine fut
touchée de son trouble comme de la bienséance de son langage, et elle
se mêla bientôt à l'entretien. Un nouveau jour éclaira Barnave: les
traits sous lesquels on peignait chaque jour la famille royale
ressemblaient si peu à ce qu'il lui était donné de voir[158]!

[Note 158: _Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort_, 1861, gr. in-8º,
t. I, p. 109.]

Madame Élisabeth, depuis deux jours absorbée par le spectacle inouï
qui s'offrait à elle et par les terribles réflexions qu'elle en
tirait, prit enfin la parole, et s'adressant à Barnave, elle lui
retraça avec une fermeté admirable les diverses époques de la
révolution: mettant en opposition, avec un tact merveilleux, la
conduite de Louis XVI et celle de l'Assemblée nationale, elle rappela
successivement les décrets de l'Assemblée, contraires à la religion, à
l'autorité royale, à l'ordre et à la tranquillité du royaume. Madame
de Tourzel nous a conservé une partie de cette allocution, qui dura
plus d'une heure et demie:

«Je suis bien aise, monsieur Barnave, que vous me mettiez à portée de
vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la révolution.
Vous avez trop d'esprit pour n'avoir point connu sur-le-champ l'amour
du Roi pour les François et son désir de les rendre heureux. Égaré par
un amour excessif de la liberté, vous n'avez calculé que ses avantages
sans penser aux désordres qui pouvoient l'accompagner. Vos premiers
succès vous ont enivré et vous ont fait aller bien au delà du but que
vous vous étiez proposé. La résistance que vous avez éprouvée vous a
roidi contre les difficultés et vous a fait briser sans réflexion tout
ce qui mettoit obstacle à vos projets. Vous avez oublié que le bien
s'opère lentement, et qu'en voulant arriver trop promptement au but on
court le risque de s'égarer. Vous vous êtes persuadé qu'en détruisant
tout ce qui existoit, bon ou mauvais, vous construiriez un ouvrage
parfait, et que vous rétabliriez ce qui étoit utile à conserver.
Séduit par cette idée, vous avez attaqué tous les fondements de la
royauté et abreuvé d'outrages et d'amertume le meilleur des rois. Tous
ses efforts et ses sacrifices pour vous ramener à des idées plus
saines ont été inutiles, et vous n'avez cessé de calomnier ses
intentions et de l'avilir aux yeux de son peuple en ôtant à la royauté
toutes les prérogatives.

«Arraché de son palais et conduit à Paris de la manière la plus
indécente, sa bonté ne s'est pas démentie. Il tendoit les bras à ses
enfants égarés, et cherchoit à s'entendre avec eux pour opérer le bien
de cette France qu'il chérissoit malgré ses erreurs. Vous l'avez forcé
de signer une constitution point achevée, quoiqu'il vous représentât
qu'il étoit plus convenable de ne donner sa sanction qu'à un ouvrage
terminé, et vous l'avez obligé de la présenter ainsi au peuple dans
une fédération dont l'objet étoit de vous attacher les départements en
isolant le Roi de la nation.--Ah! madame, reprit vivement Barnave, ne
vous plaignez pas de cette fédération: nous étions perdus si vous en
eussiez su profiter!»

»La famille royale soupira, et Madame Élisabeth continua la
conversation:

«Le Roi, dit-elle, malgré les diverses insultes qu'il a éprouvées de
nouveau depuis cette époque, ne pouvoit encore se résoudre au parti
qu'il vient de prendre; mais, attaqué dans ses principes, dans sa
famille, dans sa propre personne, profondément affligé des crimes qui
se commettent dans toute la France, et voyant une désorganisation
générale dans toutes les parties du gouvernement et les maux qui en
résultent, il s'est déterminé à quitter Paris pour aller dans une
ville du royaume où, libre de ses actions, il pût engager l'Assemblée
à reviser ses décrets et faire, de concert avec elle, une constitution
qui, classant les divers pouvoirs et les remettant à leur place, pût
faire le bonheur de la France.

»Je ne parle pas de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne
doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement: je ne
quitterai jamais sa personne, à moins que vos décrets n'achevant
d'ôter toute liberté de pratiquer la religion, je ne sois forcée de
l'abandonner pour aller dans un pays où la liberté de conscience me
donne les moyens de pratiquer ma religion, à laquelle je tiens plus
qu'à ma propre vie.--Gardez-vous-en bien, répliqua Barnave, vos
exemples et votre présence sont trop utiles à votre pays.--Je n'y
penserai jamais sans cela; il m'en coûteroit trop de quitter mon frère
quand il est aussi malheureux; mais un pareil motif ne peut faire
impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et qui
n'avez peut-être même aucune religion!»

»Barnave s'en défendit en assurant qu'on l'avoit plus d'une fois
calomnié en lui prêtant des propos bien éloignés de ses sentiments,
et nommément, dit-il, cet infâme propos après la mort de MM. Foulon et
Berthier: _Ce sang est-il donc si pur?_[159]»

[Note 159: Mémoires inédits.]

Pétion a laissé du retour de Varennes un récit que nous croyons devoir
donner ici, en en retranchant toutefois quelques traits cyniques que
notre plume ne saurait se permettre de reproduire:

«Je fus nommé avec Maubourg et Barnave pour aller au-devant du Roi et
des personnes qui l'accompagnoient.

»Cette nomination avoit été faite sur la présentation des comités de
constitution et militaire réunis.

»Je ne fis d'abord aucune attention à la manière dont cette ambassade
étoit composée; depuis longtemps je n'avois aucune liaison avec
Barnave; je n'avois jamais fréquenté Maubourg.

»Maubourg connoissoit beaucoup madame de Tourzel, et on ne peut se
dissimuler que Barnave avoit déjà conçu des projets. Ils crurent
très-politique de se mettre sous l'abri d'un homme qui étoit connu
pour l'ennemi de toute intrigue et l'ami des bonnes moeurs et de la
vertu. Deux heures après ma nomination, je me rendis chez M. Maubourg,
lieu du rendez-vous.

»À peine y fus-je entré que Duport arriva, que la Fayette arriva; je
ne fus pas peu surpris de voir Duport et la Fayette causer ensemble
familièrement, amicalement. Je savois qu'ils se détestoient, et leur
coalition n'étoit pas encore publique. Arriva aussi un homme que j'ai
toujours estimé, M. Tracy.

»On s'entretint beaucoup des partis qu'on prendroit envers le Roi:
chacun disoit que «ce gros cochon-là étoit fort embarrassant.
L'enfermera-t-on? disoit l'un; régnera-t-il? disoit l'autre; lui
donnera-t-on un conseil?»

»La Fayette faisoit des plaisanteries, ricanoit; Duport s'expliquoit
peu; au milieu d'une espèce d'abandon, j'apercevois clairement
beaucoup de contrainte. Je ne me laissai point aller avec des gens qui
visiblement jouoient _serré_ et qui déjà sans doute s'étoient fait un
plan de conduite.

»Barnave se fit attendre très-longtemps. Nous ne partîmes qu'à quatre
heures du matin. Nous éprouvâmes à la barrière un petit retard, parce
qu'on ne laissoit passer personne, et je vis le moment où nous serions
obligés de rétrograder.

»M. Dumas étoit avec nous. Nous fûmes le prendre chez lui.
L'Assemblée, également sur la présentation des comités, lui avoit
confié le commandement général de toutes les forces que nous jugerions
utile et nécessaire de requérir. Cette nomination n'est pas
indifférente. M. Dumas étoit la créature des Lameth.

»Nous voilà donc partis par un très-bon temps. Les postillons, qui
savoient l'objet de notre voyage, nous conduisoient avec la plus
grande rapidité. Dans les villages, dans les bourgs, dans les villes,
partout sur notre passage on nous donnoit des témoignages de joie,
d'amitié et de respect.

»Dans tout le cours de la route, nous n'arrêtâmes que le temps nécessaire
pour manger promptement un morceau. À la Ferté-sous-Jouarre, une
procession ralentit un instant notre marche: nous mîmes pied à terre,
nous gagnâmes une auberge pour déjeuner. Les officiers municipaux vinrent
nous y joindre; un grand nombre de citoyens nous entourèrent; nous ne
couchâmes point.

»Arrivés à Dormans, où nous nous disposions à dîner, des courriers
vinrent nous dire que le Roi étoit parti le matin de Châlons et qu'il
devoit être près d'Épernay; d'autres assurèrent qu'il avoit été suivi
dans sa marche par les troupes de Bouillé et qu'il alloit d'un instant
à l'autre être enlevé. Plusieurs, pour confirmer ce fait, soutinrent
avoir vu de la cavalerie _traverser dans les bois_.

»Rien ne nous paroissoit plus naturel que cette nouvelle tentative de
M. de Bouillé; avec son caractère connu, il voudra, disions-nous,
plutôt périr que de l'abandonner.

»Cependant le Roi avançoit dans l'intérieur; il laissoit déjà derrière
lui Châlons, et il nous paroissoit difficile de tenter un coup de main
et surtout de réussir, de sorte qu'en combinant toutes les
circonstances nous penchions davantage à croire que M. de Bouillé
n'hasarderoit pas une housarderie semblable, qui pouvoit d'ailleurs
compromettre la personne du Roi.

»Nous ne nous donnâmes que le temps de manger debout un morceau, de
boire un coup, et nous nous mîmes en marche.

»Mes compagnons de voyage avoient usé envers moi, dans tout le cours
du voyage, de beaucoup de discrétion et de réserve; nous avions parlé
de choses indifférentes. Il n'y avoit eu qu'un seul instant qui avoit
éveillé en moi quelques soupçons. On avoit remis sur le tapis la
question de savoir ce qu'on feroit du Roi; Maubourg avoit dit: «Il est
bien difficile de prononcer: c'est une bête qui s'est laissé
entraîner; il est bien malheureux, en vérité il fait pitié.» Barnave
observoit qu'en effet on pouvoit le regarder comme un imbécile. «Qu'en
pensez-vous, me dit-il, Pétion?» Et dans le même moment il fit un
signe à Maubourg, mais de ces signes d'intelligence pour celui à qui
on les fait et de défiance pour celui de qui on ne veut pas être vu;
cependant il étoit possible que, connoissant l'austérité et
l'inflexibilité de mes principes, il ne vouloit dire autre chose
sinon: Pétion va condamner avec toute la rigueur de la loi et comme si
c'étoit un simple citoyen.

»Je répondis néanmoins que je ne m'écartois pas de l'idée de le
traiter comme un imbécile, incapable d'occuper le trône, qui avoit
besoin d'un tuteur, que ce tuteur pouvoit être un conseil national.
Là-dessus des objections, des réponses, des répliques; nous parlâmes
de la régence, de la difficulté du choix du régent.

»M. Dumas n'étoit pas dans la même voiture que nous. Sortant de
Dormans, M. Dumas examinoit tous les endroits comme un général
d'armée. «Si M. de Bouillé arrive, disoit-il, il ne peut prendre que
par là; on peut l'arrêter à cette hauteur et ce défilé; sa cavalerie
ne peut plus manoeuvrer.» Il fit même une disposition militaire. Il
donna ordre à la garde nationale d'un bourg de prendre tel et tel
poste.

»Ces précautions paroissoient non-seulement inutiles, mais ridicules.
Nous nous en divertîmes, et je dois dire que M. Dumas lui-même s'en
amusoit. Il n'en paroissoit pas moins sérieux avec les habitants des
campagnes, qui s'attendoient sérieusement à combattre. Le zèle qui
animoit ces bonnes gens étoit vraiment admirable; ils accouroient de
toutes parts, vieillards, femmes et enfants: les uns avec des broches,
avec des faux; les autres avec des bâtons, des sabres, de mauvais
fusils; ils alloient comme à la noce; des maris embrassoient leurs
femmes, leur disant: «Eh bien, s'il le faut, nous irons à la frontière
tuer ces gueux, ces j... f...-là! Ah! nous l'aurons, ils ont beau
faire.»--Ils couroient aussi vite que la voiture; ils applaudissoient;
ils crioient: Vive la nation! J'étois émerveillé, attendri de ce
sublime spectacle.

»Les courriers se multiplioient, se pressoient, nous disoient: Le Roi
approche. À une lieue, une lieue et demie d'Épernay, sur une
très-belle route, nous apercevons de loin un nuage de poussière, nous
entendons un grand bruit; plusieurs personnes approchent de notre
voiture et nous crient: Voilà le Roi! Nous faisons ralentir le pas des
chevaux; nous avançons, nous apercevons un groupe immense; nous
mettons pied à terre. La voiture du Roi s'arrête, nous allons
au-devant; l'huissier nous précède, et le cérémonial s'observe d'une
manière imposante. Aussitôt qu'on nous aperçoit, on s'écrie: Voilà les
députés de l'Assemblée nationale! On s'empresse de nous faire place
partout; on donne des _signals_ d'ordre et de silence. Le cortége
étoit superbe: des gardes nationales à cheval, à pied, avec uniforme,
sans uniforme, des armes de toute espèce; le soleil, sur son déclin,
réfléchissoit sa lumière sur ce bel ensemble, au milieu d'une paisible
campagne; la grande circonstance, je ne sais, tout cela étoit imposant
et faisoit naître des idées qui ne se calculent pas; _mais que le
sentiment étoit diversifié et exagéré!_ Je ne puis peindre le respect
dont nous étions environnés. Quel ascendant puissant, me disois-je, a
cette assemblée, quel mouvement elle a imprimé, que ne peut-elle pas
faire! Comme elle seroit coupable de ne pas répondre à cette confiance
sans bornes, à cet amour si touchant!

»Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes, des applaudissements
de la foule que l'empressement attiroit, que la crainte de nous
presser éloignoit, nous arrivâmes à la portière de la voiture. Elle
s'ouvrit sur-le-champ. Des bruits confus en sortoient. La Reine,
Madame Élisabeth paroissoient vivement émues, éplorées: «Messieurs,
dirent-elles avec précipitation, les larmes aux yeux, messieurs! Ah!
monsieur Maubourg, en lui prenant la main en grâce; ah! monsieur,
prenant aussi la main à Barnave; ah! monsieur, Madame Élisabeth
appuyant seulement la main sur la mienne, qu'aucun malheur n'arrive,
que les gens qui nous ont accompagnés ne soient pas victimes, qu'on
n'attente pas à leurs jours; le Roi n'a pas voulu sortir de
France!--Non, messieurs, dit le Roi en parlant avec volubilité, je ne
sortois pas; je l'ai déclaré, cela est vrai.»

»Cette scène fut vive, ne dura qu'une minute; mais comme cette minute
me frappa! Maubourg répondit; je répondis par des ah! par des mots
insignifiants et quelques signes de dignité sans dureté, de douceur
sans afféterie, et brisant ce colloque, prenant le caractère de notre
mission, je l'annonçai au Roi en peu de mots, et je lui lus le décret
dont j'étois porteur. Le plus grand silence régnoit dans cet instant.

»Passant de l'autre côté de la voiture, je demandai du silence, je
l'obtins, et je donnai aux citoyens lecture de ce décret; il fut
applaudi. M. Dumas prit à l'instant le commandement de toutes les
gardes qui jusqu'à ce moment avoient accompagné le Roi. Il y eut de la
part de ces gardes une soumission admirable. C'étoit avec joie
qu'elles reconnoissoient le chef militaire qui se plaçoit à leur tête:
l'Assemblée l'avoit désigné; il sembloit que c'étoit pour eux un objet
sacré.

»Nous dîmes au Roi qu'il étoit dans les convenances que nous prissions
place dans sa voiture. Barnave et moi nous y entrâmes. À peine _y
eurent-nous mis_ le premier pied que nous dîmes au Roi: «Mais, Sire,
nous allons vous gêner, vous incommoder; il est impossible que nous
trouvions place ici.» Le Roi répondit: «Je désire qu'aucune des
personnes qui m'ont accompagné ne sorte. Je vous prie de vous asseoir,
nous allons nous presser, vous trouverez place.»

»Le Roi, la Reine, le Prince royal étoient sur le derrière; Madame
Élisabeth, madame de Tourzel et Madame étoient sur le devant. La Reine
prit le prince sur ses genoux. Barnave se plaça entre le Roi et la
Reine. Madame de Tourzel mit Madame entre ses jambes, et je me plaçai
entre Madame Élisabeth et madame de Tourzel.

»Nous n'avions pas fait dix pas qu'on nous renouvelle les
protestations que le Roi ne vouloit pas sortir du royaume, et qu'on
nous témoigne les plus vives inquiétudes sur le sort des trois gardes
du corps qui étoient sur le siége de la voiture. Les paroles se
pressoient, se croisoient; chacun disoit la même chose; il sembloit
que c'étoit le mot du _gué_; mais il n'y avoit aucune mesure, aucune
dignité dans cette conversation, et je n'aperçus surtout sur aucune
des figures cette grandeur souvent _très-imprimante_ que donne le
malheur à des âmes élevées.

»Le premier caquetage passé, j'aperçus un air de simplicité et de
famille qui me plut; il n'y avoit plus là de représentation royale, il
existoit une aisance et une _bonne hommie domestique_: la Reine
appeloit Madame Élisabeth ma petite soeur; Madame Élisabeth lui
répondoit de même. Madame Élisabeth appeloit le Roi mon frère; la
Reine faisoit danser le Prince sur ses genoux. Madame, quoique plus
réservée, jouoit avec son frère: le Roi regardoit tout cela avec un
air assez satisfait, quoique peu ému et peu sensible.

»J'aperçus, en levant les yeux au ciel de la voiture, un chapeau
galonné dans le filet; c'étoit, je n'en doute pas, celui que le Roi
avoit dans son déguisement, et j'avoue que je fus révolté qu'on eût
laissé subsister cette trace qui rappeloit une action dont on devoit
être empressé et jaloux d'anéantir jusqu'au plus léger souvenir.
Involontairement je portois de temps à autre mes regards sur le
chapeau: j'ignore si on s'en aperçut.

»J'examinai aussi le costume des voyageurs. Il étoit impossible qu'il
fût plus mesquin. Le Roi avoit un habit brun peluché, du linge fort
sale; les femmes avoient de petites robes très-communes et du matin.

»Le Roi parla d'un accident qui venoit d'arriver à un seigneur qui
venoit d'être égorgé, et il en paroissoit très-affecté. La Reine
répétoit que c'étoit abominable, qu'il faisoit beaucoup de bien dans
sa paroisse, et que c'étoient ses propres habitants qui l'avoient
assassiné.

»Un autre fait l'affectoit beaucoup: elle se plaignoit amèrement des
soupçons qu'on avoit manifestés dans la route contre elle.
«Pourriez-vous le croire, nous disoit-elle, je vais pour donner une
cuisse de volaille à un garde national qui paroissoit nous suivre avec
quelque attachement; eh bien, on crie au garde national: _Ne mangez
pas, défiez-vous!_ en faisant entendre que cette volaille pouvoit être
empoisonnée. Oh! j'avoue que j'ai été indignée de ce soupçon, et à
l'instant j'ai distribué de cette volaille à mes enfants; j'en ai
mangé moi-même.»

»Cette histoire à peine finie: «Messieurs, nous dit-elle, nous avons
été ce matin à la messe à Châlons, mais une messe constitutionnelle.»
Madame Élisabeth appuya, le Roi ne dit un mot. Je ne pus pas
m'empêcher de répondre que cela étoit bien, que ces messes étoient les
seules que le Roi dût entendre; mais j'avoue que je fus très-mécontent
de ce genre de persiflage et dans les circonstances où le Roi se
trouvoit.

»La Reine et Madame Élisabeth revenoient sans cesse aux gardes du
corps qui étoient sur le siége de la voiture, et témoignoient les plus
vives inquiétudes.

«Quant à moi, dit madame de Tourzel, qui avoit gardé jusqu'alors le
silence, mais avec un ton résolu et très-sec, j'ai fait mon devoir en
accompagnant le Roi et en ne quittant pas les enfants qui m'ont été
confiés. On fera de moi tout ce qu'on voudra, mais je ne me reproche
rien. Si c'étoit à recommencer, je recommencerois encore.»

»Le Roi parloit très-peu, et la conversation devint plus particulière;
la Reine _parlat_ à Barnave et Madame Élisabeth me _parlat_, mais
comme si on se fût distribué les rôles en se disant: Chargez-vous de
votre voisin, je vais me charger du mien.

»Madame Élisabeth me fixoit avec des yeux attendris, avec cet air de
langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt.....

»Nous allions lentement: un peuple nombreux nous accompagnoit. Madame
Élisabeth m'entretenoit des gardes du corps qui les avoient
accompagnés; elle m'en parloit avec un intérêt tendre; sa voix avoit
je ne sais quoi de flatteur. Elle entrecoupoit quelquefois _ces_ mots
de manière à me troubler. Je lui répondois avec une égale douceur,
mais cependant sans foiblesse, avec un genre d'austérité qui n'avoit
rien de farouche; je me gardois bien de compromettre mon caractère; je
donnois tout ce qu'il falloit à la position dans laquelle je croyois
la voir, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle pût penser,
même soupçonner, que _rien altérât_ jamais mon opinion, et je pense
qu'elle le sentit à merveille, qu'elle vit que les tentations les plus
séduisantes seroient inutiles, car je remarquois un certain
refroidissement, une certaine sévérité qui tient souvent chez les
femmes à l'amour-propre irrité.

»Nous arrivions insensiblement à Dormans. J'observai plusieurs fois
Barnave, et quoique la _demie_ clarté qui régnoit ne me permît pas de
distinguer avec une grande précision, son maintien avec la Reine me
paroissoit honnête, réservé, et la conversation ne me sembloit pas
mystérieuse.

»Nous entrâmes à Dormans entre minuit et une heure; nous descendîmes
dans l'auberge où nous avions mangé un morceau (en venant), et cette
auberge, quoique très-passable pour un petit endroit, n'était guère
propre à recevoir la famille royale.

»J'avoue cependant que je n'étois pas fâché que la cour connût ce que
c'étoit qu'une auberge ordinaire.

»Le Roi descendit de voiture, et nous descendîmes successivement; il
n'y eut aucun cri de Vive le Roi! et on criait toujours: Vive la
nation! Vive l'Assemblée nationale! quelquefois: Vive Barnave! Vive
Pétion! Cela eut lieu pendant toute la route.

»Nous montâmes dans les chambres hautes; des sentinelles furent posées
à l'instant à toutes les portes. Le Roi, la Reine, Madame Élisabeth,
le Prince, Madame, madame de Tourzel soupèrent ensemble; MM. Maubourg,
Barnave, Dumas et moi, nous soupâmes dans un autre appartement; nous
fîmes nos dépêches pour l'Assemblée nationale; je me mis dans un lit à
trois heures du matin; Barnave vint coucher dans le même lit. Déjà
j'étois endormi; nous nous levâmes à cinq heures.

»Le Roi étoit seul dans une chambre où il y avoit un mauvais lit
d'auberge. Il passa la nuit dans un fauteuil.

»Il étoit difficile de dormir dans l'auberge, car les gardes
nationales et tous les habitants des environs _étoit_ autour à
chanter, à boire et danser des rondes.

»Avant de partir, MM. Dumas, Barnave, Maubourg et moi, nous passâmes
en revue les gardes nationales; nous fûmes très-bien accueillis.

»Nous montâmes en voiture entre cinq et six heures, et je me plaçai
cette fois entre le Roi et la Reine. Nous étions fort mal à l'aise. Le
jeune Prince venoit sur mes genoux, jouoit avec moi; il étoit fort gai
et surtout fort remuant.

»Le Roi cherchoit à causer. Il me fit d'abord de ces questions
oiseuses pour entrer ensuite en matière. Il me demanda si j'étois
marié, je lui dis que oui; il me demanda si j'avois des enfants, je
lui dis que j'en avois un qui étoit plus âgé que son fils. Je lui
disois de temps en temps: «Regardez ces paysages, comme ils sont
beaux!» Nous étions en effet sur des coteaux admirables, où la vue
étoit variée, étendue: la Marne couloit à nos pieds. «Quel beau pays,
m'écriai-je, que la France! il n'est pas dans le monde de royaume qui
puisse lui être comparé.» Je lâchois ces idées à dessein; j'examinois
quelle impression elles faisoient sur la physionomie du Roi; mais sa
figure est toujours froide, inanimée, d'une manière vraiment
désolante, et, à vrai dire, cette masse de chair est insensible.

»Il voulut me parler des Anglois, de leur industrie, du génie
commercial de cette nation. Il articula une ou deux phrases. Ensuite
il s'embarrassa, s'en aperçut et rougit. Cette difficulté à s'exprimer
lui donne une timidité dont je m'aperçus plusieurs fois. Ceux qui ne
le connoissent pas seroient tentés de prendre cette timidité pour de
la stupidité; mais on se tromperoit: il est très-rare qu'il lui
échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas entendu dire une
sottise.

»Il s'appliquoit beaucoup à parcourir des cartes géographiques qu'il
avoit, et il disoit: Nous sommes dans tel département, dans tel
district, dans tel endroit.

»La Reine causa aussi avec moi d'une manière _unie_ et familière; elle
me parla aussi de l'éducation de ses enfants. Elle en parla en mère de
famille et en femme assez instruite. Elle exposa des principes
très-justes en éducation. Elle dit qu'il falloit éloigner de l'oreille
des princes toute flatterie, qu'il ne falloit jamais leur dire que la
vérité. Mais j'ai su depuis que c'étoit le jargon de mode dans toutes
les cours de l'Europe. Une femme très-éclairée me rapportoit qu'elle
avoit vu et assez familièrement cinq ou six princesses qui toutes lui
avoient tenu le même langage, sans pour cela s'occuper une minute de
l'éducation de leurs enfants.

»Au surplus, je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que tout ce
qu'elle me disoit étoit extrêmement superficiel, et il ne lui
échappoit aucune idée forte ni de caractère; elle n'avoit dans aucun
sens ni l'air ni l'attitude de sa position.

»Je vis bien cependant qu'elle désiroit qu'on lui crût du caractère;
elle répétoit assez souvent qu'il falloit en avoir, et il se présenta
une circonstance où elle me fit voir qu'elle le faisoit consister en
si peu de chose que je demeurai convaincu qu'elle n'en avoit pas.

»Les glaces étoient toujours baissées; nous étions cuits par le soleil
et étouffés par la poussière; mais le peuple des campagnes, les gardes
nationales nous suivant processionnellement, il étoit impossible de
faire autrement, parce qu'on vouloit voir le Roi.

»Cependant la Reine saisit un moment pour baisser le _sthort_. Elle
mangeoit alors une cuisse de pigeon. Le peuple murmure; Madame
Élisabeth fut pour le lever, la Reine s'y oppose en disant: «Non, il
faut du caractère.» Elle saisit l'instant mathématique où le peuple ne
se plaignoit plus pour lever elle-même le _sthort_ et pour faire
croire qu'elle ne le levoit pas parce qu'on l'avoit demandé; elle jeta
par la portière l'os de la cuisse de pigeon, et elle répéta ces
propres expressions: «Il faut avoir du caractère jusqu'au bout.»

»Cette circonstance est minutieuse, mais je ne puis pas dire combien
elle m'a frappé.

»À l'entrée de la Ferté-sous-Jouarre, nous trouvâmes un grand concours
de citoyens qui crioient: Vive la nation! Vive l'Assemblée nationale!
Vive Barnave! Vive Pétion! J'apercevois que ces cris faisoient une
impression désagréable à la Reine, surtout à Madame Élisabeth. Le Roi
y paroissoit insensible, et l'embarras qui régnoit sur leurs figures
m'embarrassoit moi-même.

»Le maire de la Ferté-sous-Jouarre nous avoit fait prévenir qu'il
recevroit le Roi, et le Roi avoit accepté cette offre. La maison du
maire est extrêmement jolie; la Marne en baigne les murs. Le jardin
qui accompagne cette maison est bien distribué, bien soigné, et la
terrasse qui est sur le bord de la rivière est agréable.

»Je me promenai avec Madame Élisabeth sur cette terrasse avant le
dîner, et là je lui parlai avec toute la franchise et la véracité de
mon caractère; je lui représentai combien le Roi étoit mal entouré,
mal conseillé; je lui parlai de tous les intrigants, de toutes les
manoeuvres de la cour avec la dignité d'un homme libre et le dédain
d'un homme sage. Je mis de la force, de la persuasion dans
l'expression de mes sentiments, et l'indignation de la vertu lui
rendit sensible et attachant le langage de la raison; elle parut
attentive à ce que je lui disois: elle en parut touchée; elle se
plaisoit à mon entretien, et je me plaisois à l'entretenir. Je serois
bien surpris si elle n'avoit pas une belle et bonne âme, quoique
très-imbue des préjugés de naissance et gâtée par les vices d'une
éducation de cour.»

C'est ainsi que ce ridicule pédagogue, prenant pour des qualifications
méritées les sobriquets que lui adressait la foule, s'imaginait que
Madame Élisabeth était frappée d'admiration pour le _vertueux_ Pétion.
Mais laissons-le poursuivre son récit.

«Barnave, dit-il, causa un instant avec la Reine, mais, à ce qu'il me
parut, d'une manière assez indifférente.

»Le Roi vint lui-même sur la terrasse nous engager à dîner avec lui.
Nous conférâmes, MM. Maubourg, Barnave et moi, pour savoir si nous
accepterions. «Cette familiarité, dit l'un, pourroit paroître
suspecte.--Comme ce n'est pas l'étiquette, dit l'autre, on pourroit
croire que c'est à l'occasion de la situation malheureuse qu'il nous a
invités.» Nous convînmes de refuser, et nous fûmes lui dire que nous
avions besoin de nous retirer pour notre correspondance, ce qui nous
empêchoit de répondre à l'honneur qu'il nous faisoit.

»On servit le Roi ainsi que sa famille dans une salle séparée; on nous
servit dans une autre. Les repas furent splendides. Nous nous mîmes à
cinq heures en marche. En sortant de la Ferté, il y eut du mouvement
et du bruit autour de la voiture. Les citoyens forçoient la garde
nationale, la garde nationale vouloit empêcher d'approcher. Je vis un
de nos députés, Kervelegan, qui perçoit la foule, qui s'échauffoit
avec les gardes nationaux qui cherchoient à l'écarter, et qui approcha
de la portière en jurant, en disant: «Pour une brute comme celle-là,
voilà bien du train.» J'avançai ma tête hors de la portière pour lui
parler; il étoit très-échauffé, il me dit: «Sont-ils tous là? prenez
garde, car on parle encore de les enlever; vous êtes là environnés de
gens bien insolents!» Il se retira, et la Reine me dit d'un air
très-piqué et un peu effrayé: «Voilà un homme bien malhonnête!» Je lui
répondis qu'il se fâchoit contre la garde qui avoit agi brusquement à
son égard. Elle me parut craindre, et le jeune prince jeta deux ou
trois cris de frayeur.

»Cependant nous cheminions tranquillement. La Reine, à côté de qui
j'étois, m'adressa fréquemment la parole, et j'eus occasion de lui
dire avec toute franchise ce que l'on pensoit de la cour, ce que l'on
disoit de tous les intrigants qui fréquentoient le château. Nous
parlâmes de l'Assemblée nationale, du côté droit, du côté gauche, de
Malouet, de Maury, de Cazalès, mais avec cette aisance que l'on met
avec ses amis. Je ne me gênai en aucune manière; je lui rapportai
plusieurs propos qu'on ne cessoit de tenir à la cour, qui devenoient
publics et qui indisposoient beaucoup le peuple; je lui citai les
journaux que lisoit le Roi. Le Roi, qui entendoit très-bien toute
cette conversation, me dit: «Je vous assure que je ne lis pas plus
_l'Ami du Roi_ que Marat.»

»La Reine paroissoit prendre le plus vif intérêt à cette discussion;
elle l'excitoit, elle l'animoit, elle faisoit des réflexions assez
fines, assez méchantes.

«Tout cela est fort bon, me dit-elle; on blâme beaucoup le Roi, mais
on ne sait pas assez dans quelle position il se trouve; on lui fait à
chaque instant des récits qui se contredisent, il ne sait que croire;
on lui donne successivement des conseils qui se croisent et se
détruisent, il ne sait que faire: comme on le rend malheureux, sa
position n'est pas tenable; on ne l'entretient en même temps que de
malheurs particuliers, que de meurtres; c'est tout cela qui l'a
déterminé à quitter la capitale. La couronne, m'ajouta-t-elle, est en
suspens sur sa tête. Vous n'ignorez pas qu'il y a un parti qui ne veut
pas de roi, que ce parti grossit de jour en jour.»

À travers les mailles grossières de ce compte rendu burlesque, comme
sous la couche de plâtre qui, appliquée par un maçon, déshonore les
sculptures d'un monument, on entrevoit la force et la finesse des
raisons de la Reine. Elle alléguait la multiplicité des rapports
contraires que recevait le Roi, les avis contradictoires dont il était
assiégé, les malheurs de tout genre dont on le rendait responsable,
l'impossibilité où il était de les prévenir ou de les réparer, parce
que la réalité de la puissance lui manquait; les progrès de plus en
plus marqués de la situation vers la république à l'ombre de la
fiction royale que l'on maintenait: voilà les véritables causes qui
l'avaient décidé à s'éloigner de Paris. Ce n'était pas un roi qui
avait quitté le pouvoir, c'était un captif qui avait rompu sa chaîne.
Écoutons la réponse de Pétion:

«Je crus très-distinctement apercevoir l'intention de la Reine en
laissant échapper ces derniers mots: pour mieux dire, je ne pus pas me
méprendre sur l'application qu'elle vouloit en faire.

«Eh bien, lui dis-je, madame, je vais vous parler avec toute
franchise, et je pense que je ne vous serai pas suspect. Je suis un de
ceux que l'on désigne sous le titre de républicains, et, si vous le
voulez, un des chefs de ce parti. Par principe, par sentiment, je
préfère le gouvernement républicain à tout autre. Il seroit trop long
de développer ici mon idée, car il est telle et telle république que
j'aimerois moins que le despotisme d'un seul. Mais il n'est que trop
vrai, je ne demande pas que vous en conveniez, mais il n'est que trop
vrai que presque partout les rois ont fait le malheur des hommes;
qu'ils ont regardé leurs semblables comme leur propriété; qu'entourés
de courtisans, de flatteurs, ils échappent rarement aux vices de leur
éducation première. Mais, madame, est-il exact de dire qu'il existe
maintenant un parti républicain qui veuille renverser la constitution
actuelle pour en élever une autre sur ses ruines? On se plaît à le
répandre pour avoir le prétexte de former également un autre parti
hors la constitution, un parti royaliste non constitutionnel, pour
exciter des troubles intérieurs. Le piége est trop grossier. On ne
peut pas, de bonne foi, se persuader que le parti appelé républicain
soit redoutable; il est composé d'hommes sages, d'hommes à principes
d'honneur qui savent calculer et qui ne hasarderoient pas un
bouleversement général qui pourroit conduire plus facilement au
despotisme qu'à la liberté.

»Ah! madame, que le Roi eût été bien conduit s'il eût favorisé
sincèrement la révolution! Les troubles qui nous agitent
n'existeroient pas, et déjà la constitution marcheroit, les ennemis du
dehors nous respecteroient; le peuple n'est que trop porté à chérir et
idolâtrer ses rois.»

»Je ne puis dire avec quelle énergie, avec quelle abondance _d'âme_ je
lui parlai; j'étois animé par les circonstances et surtout par l'idée
que les germes de vérité que je jetois pourroient fructifier; que la
Reine se souviendroit de ce moment d'entretien.»

On le voit, il ne suffisait pas à Pétion d'avoir fasciné Madame
Élisabeth, il fallait qu'il fascinât encore la Reine. C'est ainsi que,
sous sa plume, le retour de Varennes devient l'apothéose de Pétion.

Il continue en ces termes:

«Je m'expliquai enfin très-clairement sur l'évasion du Roi. La Reine,
Madame Élisabeth répétoient souvent que le Roi avoit été libre de
voyager dans le Royaume, que son intention n'avoit jamais été d'en
sortir.

»Permettez-moi, disois-je à la Reine, de ne pas pénétrer dans cette
intention. Je suppose que le Roi se fût arrêté d'abord sur la
frontière, il se seroit mis dans une position à passer d'un instant à
l'autre chez l'étranger; il se seroit peut-être trouvé forcé de le
faire, et puis d'ailleurs le Roi n'a pas pu se dissimuler que son
absence pouvoit occasionner les plus grands désordres. Le moindre
inconvénient de son éloignement de l'Assemblée nationale étoit
d'arrêter tout court la marche des affaires.»

»Je ne me permis pas néanmoins une seule fois de laisser entrevoir mon
avis sur le genre de peine que je croirois applicable à un délit de
cette nature.

»À mon tour je mis quelque affectation à rappeler le beau calme qui
avoit existé dans Paris à la nouvelle du départ du Roi. Ni la Reine ni
Madame Élisabeth ne répondirent jamais un mot sur cela. Elles ne
dirent pas que rien n'étoit plus heureux; je crus même apercevoir
qu'elles en étoient très-piquées; elles eurent au moins la bonne foi
de ne pas paroître contentes.

»Nous arrivâmes à Meaux de bonne heure. Le Roi, sa famille et nous,
nous descendîmes à l'évêché. L'évêque étoit constitutionnel, ce qui ne
dut pas beaucoup plaire au Roi; mais il ne donna aucun signe de
mécontentement. Des sentinelles furent posées à toutes les issues.

»Le Roi soupa très-peu, se retira de bonne heure dans son appartement.
Comme il n'avoit pas de linge, il emprunta une chemise à l'huissier
qui nous accompagnoit.

»Nous nous fîmes servir dans nos chambres; nous mangeâmes à la hâte un
morceau et nous fîmes nos dépêches. Nous partîmes de Meaux à six
heures du matin.

»Je repris ma place première, entre Madame Élisabeth et madame de
Tourzel, et Barnave se plaça entre le Roi et la Reine. Jamais journée
ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur fut extrême, et des
tourbillons de poussière nous enveloppoient. Le Roi m'offrit et me
versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes douze heures entières en
voiture sans descendre un moment..... Une chose que je remarquai,
c'est que Mademoiselle se mit constamment sur mes genoux sans en
sortir, tandis qu'auparavant elle s'étoit placée tantôt sur madame de
Tourzel, tantôt sur Madame Élisabeth. Je pensai que cet arrangement
étoit concerté; qu'étant sur moi on la regardoit comme dans un asile
sûr et sacré que le peuple, en cas de mouvement, respecteroit.»

Pétion, toujours Pétion; tout à l'heure sa voix était un oracle,
maintenant ses genoux sont un lieu d'asile.

«Nous marchâmes tranquillement, poursuit-il, jusqu'à Pantin. La
cavalerie qui nous avoit accompagnés depuis Meaux et un détachement de
celle de Paris nous servoient d'escorte et environnoient la voiture.

»Lorsque la garde nationale à pied nous eut _joint_, un peu au-dessus
de Pantin, il y eut un mouvement qui menaçoit d'avoir des suites. Les
grenadiers faisoient reculer les chevaux, les cavaliers résistoient;
les chasseurs se réunissoient aux grenadiers pour éloigner la
cavalerie. La mêlée devint vive; on lâcha de gros mots, on alloit en
venir aux mains; les baïonnettes rouloient autour de la voiture, dont
les glaces étoient baissées. Il étoit très-possible qu'au milieu de ce
tumulte des gens malintentionnés portassent quelques coups à la Reine.
J'apercevois des soldats qui paroissoient très-irrités, qui la
regardoient de fort mauvais oeil. Bientôt elle fut apostrophée (des
qualifications les plus outrageantes et les plus odieuses). Le Roi
entendit très-distinctement ces propos. Le jeune Prince, effrayé du
bruit, du cliquetis des armes, jeta quelques cris d'effroi; la Reine
le retint, les larmes lui rouloient dans les yeux.

«Barnave et moi voyant que la chose pouvoit devenir sérieuse, nous
mîmes la tête aux portières; nous haranguâmes, on nous témoigna de la
confiance. Les grenadiers nous dirent: «Ne craignez rien, il
n'arrivera aucun mal, nous en répondons; mais le poste d'honneur nous
appartient.» C'étoit en effet une querelle de prééminence, mais qui
pouvoit s'envenimer et qui auroit pu conduire à des excès.

»Lorsque ces postes furent une fois remplis par les grenadiers, il n'y
eut plus de dispute; nous marchions sans obstacles, à la vérité
très-lentement. Au lieu d'entrer dans Paris par la porte Saint-Denis,
nous fîmes le tour des murs et nous passâmes par la porte de la
Conférence.

»Le concours du peuple étoit immense, et il sembloit que tout Paris et
ses environs étoient réunis dans les Champs-Élysées. Jamais un
spectacle plus imposant ne s'est présenté aux regards des hommes. Les
toits des maisons étoient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants;
les barrières en étoient hérissées, les arbres en étoient remplis;
tout le monde avoit le chapeau sur la tête, le silence le plus
majestueux régnoit; la garde nationale portoit le fusil la crosse en
haut. Ce calme énergique étoit quelquefois interrompu par les cris:
Vive la nation! Le nom de Barnave et le mien étoient quelquefois mêlés
à ces cris, ce qui faisoit l'impression la plus douloureuse à Madame
Élisabeth surtout. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que nulle part
je n'entendis proférer une parole désobligeante contre le Roi: on se
contentoit de crier: Vive la nation!

»Nous passâmes sur le pont tournant, qui fut fermé aussitôt, ce qui
coupa le passage; il y avoit néanmoins beaucoup de monde dans les
Tuileries, des gardes nationaux surtout. Une partie des députés sortit
de la salle pour être témoin du spectacle. On remarqua M. d'Orléans,
ce qui parut au moins inconsidéré. Arrivés en face de la grille
d'entrée du château et au pied de la première terrasse, je crus qu'il
alloit se passer une scène sanglante. Les gardes nationaux se
pressoient autour de la voiture, sans ordre et sans vouloir rien
entendre. Les gardes du corps qui étoient sur le siége excitoient
l'indignation, la rage des spectateurs. On leur présentoit des
baïonnettes avec les menaces et les imprécations les plus terribles.
Je vis le moment où ils alloient être immolés sous nos yeux. Je
m'élance de tout mon corps hors de la portière; j'invoque la loi; je
m'élève contre l'attentat affreux qui va déshonorer les citoyens; je
leur dis qu'ils peuvent descendre; je le leur commande avec un empire
qui en impose; on s'en empare assez brusquement, mais on les protége,
et il ne leur est fait aucun mal.

»Des députés fendent la foule, arrivent, nous secondent, exhortent,
parlent au nom de la loi.

»M. de la Fayette, dans le même moment, paroît à cheval au milieu des
baïonnettes, s'exprime avec chaleur; le calme ne se rétablit pas, mais
il est facile de voir qu'il n'existe aucune intention malfaisante.

»On ouvre les portières; le Roi sort, on garde le silence; la Reine
sort, on murmure avec assez de violence; les enfants sont reçus avec
bonté, même avec attendrissement; je laisse passer tout le monde, les
députés accompagnoient, je clos la marche. Déjà la grille étoit
fermée; je suis très-froissé avant de pouvoir entrer. Un garde me
prend au collet et alloit me donner une bourrade, ne me connoissant
pas, lorsqu'il est arrêté tout à coup; on décline mon nom, il me fait
mille excuses. Je monte dans les appartements. Le Roi et sa famille
étoient là, dans la pièce qui précède la chambre à coucher du Roi,
comme de simples voyageurs fatigués, assez mal en ordre, appuyés sur
des meubles.

»Une scène très-originale et très-piquante, c'est que
_Corollaire_[160], s'approchant du Roi et prenant le ton doctoral,
mitigé cependant par un peu de bonté, le réprimandoit comme un
écolier. «N'avez-vous pas fait là, lui disoit-il, une belle équipée!
Ce que c'est que d'être mal environné! Vous êtes bon, vous êtes aimé;
voyez quelle affaire vous avez là!» Et puis il s'attendrissoit; on ne
peut se faire une idée de cette bizarre mercuriale, il faut _l'avoir
vue pour la croire_.

[Note 160: Louis-Jacques-Hippolyte Coroller du Moustoir, conseiller du
Roi, son procureur au bailliage d'Hennebon en Bretagne, député du même
bailliage à l'Assemblée nationale, âgé de quarante-cinq ans, demeurant
ordinairement à Hennebon, et logé à Paris, quai de la Ferraille, nº 8.

Il était dépourvu de tout talent oratoire, mais il affectait de se
faire remarquer par la rude franchise de son caractère.

Dans l'instruction poursuivie au Châtelet de Paris, à l'occasion des
affaires des 5 et 6 octobre 1789, Coroller fut appelé comme témoin à
déposer de ce qu'il savait touchant ces événements. Il répondit qu'_il
ne savait rien_ (223e témoin).

Là-dessus une brochure dans le sens royaliste parut sous le titre de
_Tableau des témoins et recueil des faits les plus intéressants
contenus dans les dépositions de la procédure_, etc., et relevant avec
soin les dépositions qui tendent à accuser Mirabeau, les ducs
d'Orléans et d'Aiguillon; en arrivant à la déposition de _Coroller_,
que l'auteur de la brochure appelle _Corolaire_, député, il dit:
«_Corolaire_, député, dit qu'il ne sait rien... Ah! monsieur
Corolaire!»

Pour comprendre cette exclamation, il faut savoir que Coroller avait
été un instant accusé d'être l'un des promoteurs des journées
d'octobre. Ses principes révolutionnaires étaient bien connus, et il
demeura au club des Jacobins, lorsque la plupart de ses collègues
l'eurent quitté.

En novembre 1792, il fut nommé un des commissaires que la Convention
voulut envoyer aux îles du Vent; mais cette mission n'eut pas lieu.]

»Quelques minutes écoulées, nous passâmes, Maubourg, Barnave et moi,
dans l'appartement du Roi; la Reine, Madame Élisabeth y passèrent
également. Déjà tous les valets y étoient rendus dans leur costume
d'usage. Il sembloit que le Roi revenoit d'une partie de chasse; on
lui fit la toilette. En voyant le Roi, en le contemplant, jamais on
n'auroit pu deviner tout ce qui venoit de se passer; il étoit tout
aussi _flegme_, tout aussi tranquille que _si rien eût été_. Il se mit
sur-le-champ en représentation; tous ceux qui l'entouroient ne
paroissoient pas seulement penser qu'il fût survenu des événements qui
avoient éloigné le Roi pendant plusieurs jours et qui le ramenoient.
J'étois confondu de ce que je voyois.

»Nous dîmes au Roi qu'il étoit nécessaire qu'il nous donnât les noms
des trois gardes du corps, ce qu'il fit.

»Comme j'étois excédé de fatigue et que je haletois de soif, je priai
Madame Élisabeth de vouloir bien me faire donner des rafraîchissements,
ce qui fut fait à l'instant. Nous n'eûmes que le temps de boire deux ou
trois verres de bière. Nous nous rendîmes ensuite auprès des gardes du
corps, que nous mîmes dans un état d'arrestation. Nous donnâmes l'ordre à
M. de la Fayette de faire garder à vue madame de Tourzel; nous confiâmes
à sa garde la personne du Roi. Il nous dit qu'il ne pouvoit répondre de
rien s'il ne pouvoit mettre des sentinelles jusque dans sa chambre. Il
nous fit sentir la nécessité que l'Assemblée s'expliquât clairement,
positivement à ce sujet. Nous le quittâmes en lui disant que c'étoit
juste, et nous fûmes sur-le-champ à l'Assemblée pour lui rendre un compte
succinct de notre mission.»

       *       *       *       *       *

Si ce récit, copié sur le manuscrit original, dont nous avons conservé
jusqu'aux fautes de langage et aux fautes d'orthographe, ne montre pas
avec leurs traits réels et dans un jour convenable le Roi, la Reine et
Madame Élisabeth, il a du moins le rare avantage de donner une idée
exacte de ce type prodigieux de l'outrecuidance révolutionnaire et de
la fatuité personnelle qu'on appelle Pétion. Doué d'une certaine
faconde et d'un extérieur assez avenant, cet avocat de Chartres,
regardé par les jeunes stagiaires au présidial de cette ville comme un
argumentateur redoutable, et par les coureurs de ruelles de la société
bourgeoise comme un concurrent dangereux, avait, au barreau et dans le
boudoir, obtenu quelques succès faciles qui avaient donné à ses
prétentions un épanouissement ridicule. Nommé en 1789 député aux états
généraux, il s'y fit remarquer tout d'abord par l'assurance de son
attitude, sa figure agréable, l'emphase de sa parole, toujours
satisfaite d'elle-même et intarissable en lieux communs politiques.
Objet de l'idolâtrie populaire pendant quelque temps, il eut le
fâcheux honneur d'être associé à Robespierre par la pensée de la
multitude, qui décerna à l'un le titre de _vertueux_ et à l'autre
celui d'_incorruptible_. Pétion se croyait fait pour charmer et
régénérer le monde: jamais fat, dans sa vanité à faces diverses, ne
s'arrogea plus complaisamment l'austérité du philosophe, le génie du
politique et l'ascendant irrésistible du séducteur. Mais j'oublie que
je n'ai pas à le faire connaître: il s'est peint trait pour trait dans
la narration que nous avons mise sous les yeux du lecteur.

Dès que la famille royale se fut retirée dans ses appartements, madame
de Tourzel fit demander par M. Hue à Madame Élisabeth un livre que
cette princesse avait promis de lui prêter; ce livre était intitulé:
_Pensées sur la mort._ Quelques instants après, M. de la Fayette,
investi par l'Assemblée nationale du gouvernement du château et de la
garde du Roi, faisait placer dans l'intérieur des appartements douze
officiers choisis par lui, ainsi que vingt-quatre autres dans la garde
nationale, et qui devaient se relever par tiers de vingt-quatre heures
en vingt-quatre heures. Ainsi, ce fatal voyage, qui devait rompre les
liens du monarque, les resserrait davantage. Sa famille, comme lui,
subissait l'humiliation la plus profonde. Le moindre de leurs
mouvements était observé. La Reine, qui logeait au rez-de-chaussée, ne
pouvait monter chez son fils, par un escalier intérieur, sans être
accompagnée de quatre officiers, et toujours elle trouvait la porte
close. Un de ces officiers frappait en disant: «La Reine!» Les deux
officiers de garde chez madame de Tourzel ouvraient alors. La famille
royale aurait été suivie, disons plus juste, surveillée, par la même
escorte, si elle avait tenté de faire une promenade dans le jardin;
aussi, ne voulant pas s'exposer comme prisonniers aux regards de la
garde nationale et aux insultes du peuple, le Roi et la Reine ne
quittèrent plus leurs appartements, et Madame Élisabeth, par respect
et par tendresse pour eux, refusa de sortir de l'enceinte du château,
ne voulant point pour elle d'une liberté qu'ils n'avaient pas.

Cependant le pape Pie VI, qui avait appris la fuite du Roi et qui ne
doutait pas qu'il n'eût échappé avec sa famille à la tyrannie de ses
oppresseurs, s'empressait de lui adresser ses félicitations[161].

[Note 161: Le lecteur trouvera à la fin du volume cette lettre du
Souverain Pontife, nº XXIV.]

Le courrier qui apporta à Mesdames la nouvelle du voyage de Varennes
leur apprit en même temps l'évasion du Roi et son arrestation. Peu
d'heures après, chose étrange, un second courrier arriva chargé
d'annoncer que le Roi avait été délivré par M. de Bouillé et conduit
par son armée à Luxembourg. La nouvelle s'en répand; dans les salons,
l'allégresse est générale; Rome entière pousse un cri de joie; la
foule s'entasse sous les fenêtres des princesses, criant à pleine
voix: Vive le Roi!--Mesdames veulent témoigner leur gratitude à la
société romaine. Elles en convient à un dîner splendide les
représentants les plus distingués; les premières dames de Rome
répondent avec empressement à cet appel; le jour de la fête arrive, et
voilà qu'un troisième courrier vient changer les réjouissances en
deuil: l'heureuse évasion de Monsieur et son arrivée en Flandre
avaient donné lieu à cette fausse nouvelle.



LIVRE SEPTIÈME.

     Madame Élisabeth à madame de Raigecourt. -- Membres du
     clergé et de la noblesse protestant contre le serment par
     eux prêté. -- Le Roi suspendu de ses fonctions. -- Élisabeth
     à madame des Montiers; -- à madame de Raigecourt. -- La
     constitution votée, remise au Roi. -- Division de la famille
     royale. -- Le Roi accepte la constitution. -- Il se rend à
     l'Assemblée. -- La France dans l'ivresse. -- Élisabeth à
     madame de Raigecourt; -- à l'abbé de Lubersac. -- La
     direction de Paris et celle de Coblentz se gênent et se
     nuisent. -- La nouvelle législature se réunit. --
     Protestation contre les dénominations de _Sire_ et de
     _Majesté_. -- Prétention de placer le président de
     l'Assemblée au-dessus du Roi. -- Réaction passagère. -- Le
     Roi, la Reine et Madame Élisabeth au Théâtre-Italien. --
     Élisabeth à madame des Montiers. -- Élisabeth à madame de
     Raigecourt. -- Décret contre les prêtres non assermentés: le
     Roi placé entre sa conscience et les exigences de
     l'Assemblée. -- Despotisme des tribunes. -- Les ministres,
     boucliers impuissants de la royauté. -- Décrets contre les
     émigrants; -- contre les prêtres non assermentés. --
     Désastres de Saint-Domingue; plaintes des colons apportées
     au Roi, à la Reine, à Madame Élisabeth. -- Élisabeth à M. de
     Lubersac; -- à madame de Raigecourt. -- Pétion remplace
     Bailly. -- Robespierre, accusateur public. -- Garde
     constitutionnelle du Roi. -- Les deux curés de Versailles et
     le maréchal de Mouchy. -- Dernière lettre d'Élisabeth à
     madame des Montiers. -- Branche du noyer contre lequel
     ricocha le boulet qui tua Turenne; lettre du prince de
     Condé. -- Charité de Madame Élisabeth. -- _Veto_ du Roi
     opposé aux décrets concernant les émigrés et les prêtres. --
     Menées révolutionnaires. -- Lettre de la Reine. -- Lettre de
     Madame Élisabeth. -- La Reine avec ses enfants accueillie à
     la Comédie italienne. -- Mort de madame d'Aumale. -- Lettres
     d'Élisabeth. -- Fête donnée aux soldats de Châteauvieux. --
     M. de Fleurieu nommé gouverneur du Prince royal. -- L'abbé
     de Lubersac presse Madame Élisabeth de se réunir à ses
     tantes; réponse d'Élisabeth. -- Collot d'Herbois. -- André
     Chénier et Roucher. -- Fête en l'honneur de Simonneau. --
     Licenciement de la garde du Roi. -- Madame Lejeune. --
     Rapide changement de ministres. -- Anarchie. -- Chanson
     adressée à Madame Élisabeth. -- 20 juin. -- Moment de
     réaction favorable. -- La Fayette porte à la barre de
     l'Assemblée les indignations de l'armée. -- Baiser de paix
     de Lamourette. -- Démission des ministres. -- La patrie en
     danger. -- Dernière lettre d'Élisabeth à l'abbé de Lubersac;
     -- à madame de Raigecourt. -- Les ministres de la dernière
     heure. -- Le 10 août. -- Le Roi et sa famille à l'Assemblée.
     -- Tribune du _Logographe_. -- Canonnade. -- Le Roi envoie
     aux Suisses l'ordre de cesser le feu. -- Déchéance du Roi.
     -- Le Roi et sa famille passent la nuit dans l'ancien
     couvent des Feuillants. -- Le lendemain, ils sont ramenés
     dans la loge du _Logographe_. -- La commune domine
     l'Assemblée. -- Le Temple donné pour demeure à la famille
     royale.


Madame Élisabeth devinant les inquiétudes de ses amies, se fit un
devoir de leur donner de ses nouvelles; mais ne pouvant entrer dans
aucun détail, elle se bornait à les rassurer. Dès le 29 juin, elle put
faire arriver à madame de Raigecourt, alors retirée à Trèves,
quelques lignes qui la tranquillisèrent sur sa santé. Elle lui
annonçait que bientôt elle lui écrirait, _si elle le pouvait_. Ce
dernier mot disait tout. La famille royale était prisonnière: elle ne
pouvait que ce qu'on lui permettait.

Dans une seconde lettre, datée du 9 juillet, et presque aussi
laconique que la première, la princesse insistait pour que son amie ne
suivît pas sa pensée, qui était de venir la rejoindre à Paris. Madame
Élisabeth faisait toujours passer l'intérêt de ceux qu'elle aimait
avant son propre intérêt. Reconnaissante envers ceux qui avaient couru
des périls au service de la famille royale, elle priait son amie de
savoir si M. de Goguelat (cet officier qui avait montré de la
résolution à Varennes et y avait été blessé) était parvenu à se sauver
avec M. de Bouillé.

Ce jour-là même, 9 juillet, deux cents membres, tant du clergé que de
la noblesse, protestaient contre le décret relatif au serment que, peu
de temps auparavant, ils avaient individuellement prêté.

Dans une lettre datée du 14 juillet, Madame Élisabeth continuait à
donner des détails à son amie. Elle lui transmettait les bruits
publics tels qu'ils arrivaient à ses oreilles; car, ainsi qu'elle le
disait, «bien qu'elle ne fût pas prisonnière, elle étoit complétement
privée de sa liberté.» Tout ce qu'elle savait à cette époque, c'est
que le Roi ne serait pas jugé et que M. de Choiseul et les gardes du
corps seraient envoyés devant les tribunaux. Les femmes de la suite de
la Reine devaient, le jour suivant, sortir de l'Abbaye, où elles
étaient enfermées. Plus que jamais Madame Élisabeth conjurait son amie
de ne pas venir la rejoindre, en lui rappelant qu'elle appartenait
tout entière à son enfant. Quant à la princesse, son âme s'élevait de
plus en plus dans la sphère des idées religieuses, et l'on peut dire,
en rappelant une grande parole de Bossuet, qu'elle ne respirait plus
que du côté du ciel.

Le 15 juillet, l'Assemblée déclara que le Roi était suspendu de ses
fonctions jusqu'au moment où la constitution lui serait présentée.
Maximilien Robespierre, au nom de la nation, protesta contre ce
décret. Le 17, une grande fermentation se manifeste contre le décret
du 15. Le peuple se porte en tumulte au champ de la fédération. On y
rédige une pétition tendant à obtenir la déchéance du Roi. Cette
démarche est présentée à la commune comme un acte d'insurrection. La
loi martiale est proclamée. La Fayette reçoit l'ordre de déployer le
drapeau rouge et de réprimer l'émeute.

À la suite de cet événement, Madame Élisabeth écrivit un assez grand
nombre de lettres; elle avait beaucoup à faire pour se mettre au
courant avec ses amies, car ses correspondances s'étaient trouvées
interrompues après le fatal voyage de Varennes, et le nombre des
personnes avec lesquelles elle correspondait au dehors devenait chaque
jour plus considérable, parce que le flot de l'émigration grossissait.
La captivité de la famille royale, qu'elle avait partagée,
l'impossibilité d'exprimer librement ses pensées, lui avaient fait une
loi du silence ou d'une grande réserve. La situation s'étant un peu
détendue, ses lettres, au lieu d'être simplement un bulletin de sa
santé, reflètent, dans une certaine mesure, le mouvement des idées et
des faits. Elle mentionne l'échauffourée du Champ de Mars et
l'exécution faite contre les émeutiers par la garde nationale,
déterminée à faire respecter la loi. Elle suit le travail de
l'Assemblée, qui discute la constitution; mais on voit à quelques
expressions de ses lettres qu'elle compte peu sur l'efficacité de ce
travail. «J'espère que je ne finirai pas par devenir folle,
écrit-elle, parce que je veux voir la constitution s'affermir et faire
le bonheur de la plus florissante et de la plus libre des nations.»
Évidemment il y a de l'ironie dans cet espoir.

Quelquefois, au milieu de ces réflexions sur le présent, reviennent
des retours sur le passé. Toujours occupée de l'honneur de son frère,
Madame Élisabeth a appris qu'on le rendait personnellement responsable
de l'échec de la tentative de Varennes, et qu'on accréditait à
l'étranger la version la plus défavorable pour lui. «N'allez pas
croire, écrit-elle à son amie, que le Roi n'a été arrêté que par deux
hommes; il y en avoit plus de trente armés, et le Roi n'en avoit avec
lui que trois, qui ne savoient pas ce qu'il falloit faire.»

La constitution une fois votée, l'Assemblée la remit, au commencement
du mois d'août, dans les mains du Roi pour qu'il l'examinât, et, par
une fiction dérisoire que Madame Élisabeth fait ressortir, on déclara
que puisqu'il examinait la constitution, il était libre. Il est vrai
qu'il aurait dû l'être, mais il ne l'était pas.

Au milieu de cette crise, Madame Élisabeth suit d'un regard plein de
sollicitude la destinée de toutes les personnes qu'elle aime.
Mademoiselle Marie de Causans est entrée au noviciat du Saint-Sépulcre
à Bellechasse. «Elle a choisi la meilleure part», dit Madame Élisabeth
en écrivant à madame de Raigecourt. Puis, songeant à la triste
situation de la France et aux périls qui menacent la religion, elle
ajoute aussitôt: «Mais qui oseroit affirmer qu'elle ne lui sera point
ôtée?»

Le 29 août, jour où Madame Élisabeth écrivait à son amie la lettre où
se trouvent ces expressions, elle recevait une lettre de madame des
Montiers, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis quelque temps, et
dès le lendemain elle lui adressait une réponse affectueuse et tendre
dans laquelle les plus sages conseils se mêlent aux plus touchantes
marques d'amitié.

Comme on le voit par ces lettres, l'Assemblée nationale, qui avait,
par un décret, retiré provisoirement au Roi l'exercice du pouvoir
royal, s'occupait activement de la rédaction de la nouvelle
constitution. De fait, il y avait un interrègne durant lequel
l'Assemblée concentrait dans ses mains tous les pouvoirs. À la faveur
de cet interrègne, les partis se dessinèrent; les républicains
commencèrent à se montrer. Aussi bien, quand une assemblée peut faire
arrêter le Roi et le mettre aux arrêts en le suspendant de ses
fonctions, il n'y a plus de monarchie. Les républicains logiques de la
minorité se levèrent contre les constitutionnels, ces républicains
inconséquents de la majorité, en leur donnant le nom d'aristocrates,
nom que naguère les constitutionnels donnaient aux royalistes de la
droite pour les désigner à la haine. Remarquons que la même arme
servait à frapper, seulement elle changeait de main. C'est la loi
fatale des révolutions: les révolutionnaires de la veille sont dévorés
par ceux du lendemain. Malheur à qui s'arrête! le char de la
révolution ne s'arrête point, et ce char homicide qui porte les idoles
de la journée continue à avancer en broyant les retardataires sous ses
roues.

Madame Élisabeth entrevoyait cette loi lorsqu'elle écrivait, dans les
premiers jours de septembre 1791, à son amie madame de Raigecourt, que
«personne ne savoit où l'on en étoit, et que l'Assemblée ne pouvoit
pas revenir sur ses pas, parce que le parti républicain prendroit le
dessus.» Elle disait encore dans la même lettre: «Nous ressemblons à
la tour de Babel.» Au lieu de se plaindre de tant d'épreuves, cette
belle âme s'accusait de ne pas en tirer tout le parti qu'elle aurait
pu y trouver pour avancer dans les voies de la perfection. Elle
donnait en outre quelques détails intéressants sur la manière dont la
vie des habitants des Tuileries était réglée: «On alloit à la messe à
midi, on dînoit à une heure et demie. À six heures, Madame Élisabeth
rentroit chez elle; à sept heures et demie, ses dames venoient. À
neuf heures et demie, on soupoit. On jouoit au billard après dîner et
après souper, pour faire faire de l'exercice au Roi. À onze heures,
tout le monde alloit se coucher.»

Suspendu de ses fonctions, dépouillé de toute autorité morale comme de
tout appui effectif, le Roi n'était plus le chef, mais l'otage de la
nation. L'Assemblée constituante, qui avait brisé les éléments
monarchiques, avait senti, mais trop tard, les défectuosités de son
oeuvre, et compris qu'elle avait assis trop bas la royauté pour que la
liberté pût être tranquille. Forte contre le Roi, faible contre la
foule, elle se hâtait de mettre la dernière main à la constitution. Le
3 septembre 1791 fut terminé cet acte solennel qui destituait la
royauté en la proclamant. Les gardes placés près du Roi et de sa
famille sont levés immédiatement: les portes du palais sont ouvertes;
le jardin est livré à la libre circulation du Parisien. Le lendemain,
les décrets constitutionnels revisés et réunis en un code sont
présentés au Roi, en lui laissant le droit de les accepter ou de les
rejeter dans telle ville qu'il lui plaira de choisir pour sa résidence
à cet effet. Louis XVI répondit qu'il ne quitterait point Paris pour
accepter la constitution; qu'il examinerait un objet aussi important
avec toute l'attention qu'il méritait, et qu'il ferait connaître sa
détermination à l'Assemblée.

On trouve dans la lettre que Madame Élisabeth écrivit le 12 septembre
à madame de Raigecourt de vives lumières sur la situation générale de
l'Europe et sur celle de la famille royale en particulier. Elle
annonce, au commencement de la lettre, que, selon toute vraisemblance,
la constitution sera acceptée par Louis XVI, et avant que sa lettre
fût partie, le Roi, en effet, avait signé cette acceptation. La
position est si difficile, si compliquée, que Madame Élisabeth n'ose
point blâmer son frère du parti qu'il a pris. Le Roi, en effet, s'il
avait refusé d'adhérer à la constitution, cessait de régner. Comme il
le disait, quelques jours plus tard, dans une lettre adressée aux
princes de sa famille, il semblait à la plus grande partie de la
population que ses maux devaient finir le jour où la constitution
serait promulguée; retarder cette promulgation, c'était se déclarer
ennemi de la patrie.

Ce qui affligeait par-dessus tout Madame Élisabeth, c'était la
division qui avait fait des progrès dans le sein de la famille royale
depuis le voyage de Varennes. Lorsqu'on avait su au dehors que le Roi
était suspendu de ses fonctions, et, en réalité, prisonnier dans son
château des Tuileries, les princes, placés à la tête de l'émigration,
s'étaient regardés comme les directeurs naturels de la politique. M.
le comte d'Artois, en particulier, avait eu l'idée qu'on entrait dans
une situation analogue à celle que fait naître une régence, et Madame
Élisabeth avait des motifs sérieux d'appréhender que les princes, et
surtout son jeune frère le comte d'Artois, voulussent prolonger cette
situation, qui n'avait plus sa raison d'être. Elle savait que ce
serait le sujet d'une vive indignation pour la Reine. C'était pour
prévenir une division fâcheuse dans la famille royale qu'elle écrivait
à son amie d'agir de la manière la plus forte sur une personne de
l'intimité du comte d'Artois, afin que cette personne représentât au
jeune Prince que le Roi reprenant les rênes du gouvernement, il
devenait impossible que ses frères ajoutassent aux difficultés de sa
situation en lui disputant la direction des affaires. Cela est plutôt
indiqué qu'exprimé dans la lettre de Madame Élisabeth, où le Roi est
désigné sous le nom du _père de famille_, la Reine sous le nom de la
_belle-mère_, le comte d'Artois sous le nom du _fils_. Mais pour ceux
qui ont la clef des intrigues du temps, il est impossible de se
méprendre sur la pensée de Madame Élisabeth, qui, ici comme toujours,
indiquait le parti le plus sage. L'émigration, en effet, frappait le
Roi d'impuissance en s'opposant à la constitution au moment où il la
promulguait. Elle l'exposait au soupçon de duplicité, car on pouvait
croire, on croyait qu'il encourageait sous main l'opposition de sa
famille.

Dès le 13 septembre 1791, le Roi avait déclaré qu'il acceptait la
constitution et qu'il irait le lendemain en jurer le maintien dans le
lieu même où elle avait été faite.

Il demandait en même temps que «les accusations et les poursuites qui
avoient pour cause les événements de la révolution fussent éteintes dans
une réconciliation générale.» Une députation de l'Assemblée alla porter
aux Tuileries le décret de cette amnistie générale votée à l'unanimité.
La famille royale était réunie. «Voilà ma femme, dit le Roi, voilà mes
enfants; ils partagent mes sentiments.» Marie-Antoinette s'avança et dit:
«Voici mes enfants; nous accourons tous, et nous partageons tous les
sentiments du Roi.»

Le 14, le Roi se rend à l'Assemblée au bruit du canon et au milieu des
expressions de l'allégresse publique. Ayant pris place au fauteuil qui
lui était destiné: «Messieurs, dit-il, je viens consacrer ici
solennellement l'acceptation que j'ai donnée à l'acte constitutionnel.
En conséquence, je jure d'être fidèle à la nation et à la loi;
d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué à maintenir la
constitution décrétée par l'Assemblée nationale constituante, et à
faire exécuter les lois. Puisse cette grande et mémorable époque être
celle du rétablissement de la paix, de l'union, et devenir le gage du
bonheur du peuple et de la prospérité de l'empire!» Les
applaudissements de la salle et des tribunes suivirent le serment du
Roi. L'Assemblée entière accompagna le Prince aux Tuileries; cet
imposant cortége avait peine à fendre les flots d'un peuple immense
qui poussait des cris d'enthousiasme et de joie; des salves
d'artillerie apprenaient aux provinces la réconciliation de la liberté
et du trône. La France entrait avec ivresse dans la conquête de sa
constitution. La proclamation de cet acte au Champ de Mars eut tout le
caractère d'une fête. L'enivrement était général; les citoyens, sans
se connaître, s'embrassaient comme frères, comme membres de la grande
famille régénérée. Une illumination féerique prolongea cette journée.
À onze heures du soir, le Roi et la famille royale se promenèrent en
voiture dans les avenues des Champs-Élysées. Des acclamations
enthousiastes les accueillirent et leur firent une route triomphale de
cette même route où naguère encore ils avaient passé sous le coup des
imprécations de la multitude. Louis XVI parut oublier un moment le
souvenir des souffrances passées et l'inquiétude des malheurs aperçus
dans l'avenir. Le naufragé, au milieu de l'orage, demande son salut à
la plus frêle barque, et il espère, parce qu'on a besoin d'espérer
pour agir. Le Roi, comme la foule, se fia à la constitution. Comme la
foule, il se trompait. Hélas! on croyait encore en ce temps à
l'efficacité de ces formules souveraines qui, avec l'inconstance des
volontés humaines, ressemblent à ces figures géométriques tracées sur
le sable, destinées à mesurer le monde, et qu'un enfant efface du pied
en courant. Il était impossible que le trône constitutionnel, privé
d'étais, dépouillé de prestige, restauré avec défiance et accepté sans
précaution, pût tenir contre les vents déchaînés de toutes parts. Et
pourtant, en voyant l'entraînement général des esprits, Louis XVI
retenait quelques-unes de ses illusions. Il supplie ses amis de ne pas
mettre obstacle aux efforts qu'il fait pour satisfaire les idées
nouvelles. Il dépêche secrètement M. de Fersen près de l'empereur
Léopold pour adjurer celui-ci de ne point éveiller par le cliquetis
des armes le sentiment national qui s'endort dans sa joie. Peu de
jours après, il donne une fête aux Parisiens; il la commence en
pensant aux indigents; afin qu'ils prennent part à l'allégresse
publique, il leur fait d'abondantes aumônes. Un _Te Deum_ est chanté
à Notre-Dame pour bénir la nouvelle ère qui s'ouvre pour la France. Ce
jour-là même, Madame Élisabeth, dont le coeur partageait peu les
espérances qui se produisaient autour d'elle, écrivait à madame de
Raigecourt une lettre où il n'est pas difficile d'apercevoir le
scepticisme politique où elle demeure à l'endroit des espérances et
des illusions dont elle est témoin. Elle y parle, en effet, non sans
quelque dérision, des manifestations de joie auxquelles on se livre en
descendant la pente de l'abîme: «Nous avons été à l'Opéra, écrit-elle;
demain nous irons à la Comédie. Mon Dieu, que de plaisirs! j'en suis
toute ravie.» Puis le soir même il doit y avoir une illumination avec
des lampions, «et ces machines de verre dont on n'ose plus parler, à
cause de l'horrible usage auquel elles ont servi depuis deux ans.»
Vous avez reconnu les lanternes. Barnave a parlé avec force sur les
colonies, qui, grâce à lui, ne seront pas soumises aux décrets.

On voit que Madame Élisabeth apprécie, depuis le voyage de Varennes,
le talent et le caractère de cet orateur; mais ces efforts tardifs et
impuissants ne sauraient lui rendre l'espoir qu'elle a perdu.

Venues du dehors, les paroles d'espoir et d'encouragement envoyées à
Madame Élisabeth étaient encore moins acceptées par sa raison et par
son coeur. Mais avec quelle dévotion simple, facile, décidée, elle se
montrait résolue à faire, coûte que coûte, tout ce qui lui paraissait
un devoir! Comme elle le dit dans sa lettre du 28 septembre, elle
peut, elle doit accompagner le Roi et la Reine au spectacle. Qu'on
l'en blâme ou qu'on l'en loue, peu lui importe. Ce n'est pas un
plaisir qu'elle cherche, c'est un devoir qu'elle remplit; mais jamais
elle ne frayera avec le clergé constitutionnel. Quand Dieu a parlé,
elle espère qu'elle lui obéira avec une fidélité à toute épreuve.

Depuis quelque temps elle n'avait point reçu de nouvelles de Rome.
Elle craignait que sa dernière correspondance n'eût été surprise ou
égarée. Elle écrit le 3 octobre à l'abbé de Lubersac pour lui exprimer
la crainte qu'il n'ait pas reçu la lettre qu'elle lui avait adressée.
Elle lui parle des ardentes prières que toutes les communautés font à
Dieu pour solliciter sa miséricorde. Dieu se laissera-t-il fléchir?

Le lendemain une occasion sûre se présente pour faire parvenir une
lettre à sa chère Raigecourt: elle ne la laissera pas échapper. Elle
revient dans cette lettre sur tout ce qu'elle a dit relativement au
Roi, à la Reine et au comte d'Artois. C'était le moment où les
puissances étrangères semblaient disposées à donner suite à la
déclaration de Pilnitz. Madame Élisabeth faisait observer qu'une
pareille affaire ne pouvait arriver à une bonne solution que si elle
était conduite avec beaucoup d'union et de prudence. Or, cette union
manquait. Placés à des points de vue différents, parce qu'ils étaient
dans des situations dissemblables, le Roi cherchant encore à marcher
avec la révolution, les princes émigrés ayant depuis longtemps rompu
entièrement avec elle, la direction venue de Coblentz et celle partie
de Paris se gênant mutuellement, c'est ce que voyait Madame Élisabeth.
Elle aurait voulu que tout le monde fît des sacrifices à la raison,
mais comment s'entendre de si loin?

Après la promulgation du nouveau pacte, l'Assemblée nationale quitta
son nom fastueux de Constituante pour prendre celui plus modeste de
Législative, et songea à mettre un terme à ses travaux. S'apercevant
qu'elle perdait de jour en jour de sa popularité, elle se hâta de
convoquer les assemblées primaires, décida qu'aucun de ses membres ne
pourrait être réélu, et déposa ainsi la responsabilité des événements,
laissant un Roi amnistié et timide en présence d'une charte débile et
de tribuns audacieux.

La nouvelle législature se réunit le 1er octobre 1791. Succédant à
une assemblée à laquelle ses fautes mêmes avaient du moins donné un
commencement d'expérience, hélas! trop tardive, et qui devenait
inutile par la résolution qu'avait prise l'Assemblée d'interdire la
réélection de ses membres, son héritière était tout ensemble étrangère
à la pratique des affaires, téméraire comme l'ignorance et emportée
comme la passion, sans ajouter encore qu'elle était enivrée de son
pouvoir nouveau et empressée de le montrer. Son véritable esprit se
révéla dès le lendemain. Le Roi avait annoncé l'intention de se rendre
au sein de la Législative pour prêter le serment constitutionnel. À
peine sa lettre fut-elle lue que des voix qui s'étaient exercées dans
le tumulte des clubs se firent entendre: c'était Couthon, c'était
Chabot, c'était Marat, c'était Legendre, qui protestaient contre le
scandale de la dernière séance de l'Assemblée constituante, où l'on
avait vu, disaient-ils, le président parler presque à genoux au Roi.
Une vive discussion s'éleva alors: on se demanda s'il était de la
dignité des représentants d'un peuple libre de faire usage en parlant
au Roi des appellations de _Sire_ et de _Majesté_. On discuta sur le
fauteuil royal, qu'on ne pouvait trouver assez abaissé. L'Assemblée
décréta que deux fauteuils semblables seraient placés au bureau, et
que le Roi occuperait le fauteuil placé à la gauche du président. Mais
la nuit porte conseil: l'Assemblée, qui avait cru signaler sa fierté,
éprouva le lendemain une sorte de honte ou de repentir; elle rapporta
son décret, et le cérémonial fut laissé tel qu'il était auparavant. Il
faut le dire, la bourgeoisie s'était émue des prétentions excessives
de l'Assemblée, et la garde nationale s'en était indignée. Cette
réaction passagère s'explique: les esprits vulgaires, habitués à juger
les choses par les mots, étaient sous le charme de la constitution;
les caractères timides, qui s'étaient prêtés à l'amoindrissement de la
royauté, mais sans consentir à sa destruction, se sentaient rassurés
par les apparences qui avaient survécu aux réalités. La constitution
était une idole pour cette partie honnête et considérable mais peu
éclairée de la nation, qui ne s'apercevait pas que cette constitution
même plaçait un roi sans autorité en présence d'un peuple sans
modération, et que les faibles armes qu'elle laissait entre les mains
du Prince ne pouvaient servir qu'à le blesser. L'attitude agressive
que prenait l'Assemblée législative à son début dérangeait les rouages
qu'on avait eu tant de peine à combiner dans le mécanisme des
institutions politiques; par là même elle troublait l'optimisme de la
classe bourgeoise, et par suite elle produisit un mouvement en faveur
du trône constitutionnel. L'opinion, que la nouvelle Assemblée
semblait vouloir entraîner trop loin, reculait vers la royauté, qui
eut encore, après tant d'épreuves, une journée de popularité. Un
souffle de bonheur sembla un moment purifier l'atmosphère. Le Roi et
la Reine voulurent associer leurs enfants à leur joie, et le samedi 8
octobre ils les menèrent au Théâtre-Italien. La salle retentit à
plusieurs reprises d'applaudissements mêlés de quelques sanglots, tant
l'attendrissement se mêlait au respect. La foule était douce et
compatissante à l'aspect de cette famille si calme après avoir été si
trahie, si confiante et pourtant si exposée! Le Roi, la Reine et
Madame Élisabeth jouissaient de ces vives réparations, surtout à cause
des deux enfants: ces enfants qu'ils élevaient pour aimer le peuple,
et qui n'avaient guère vu le peuple que sous les guenilles de
l'émeute, à travers les piques du 6 octobre ou dans la poussière du
retour tumultueux de Varennes, ils étaient heureux de leur montrer ce
peuple revenu à l'enthousiasme et au dévouement d'autrefois. Cette
soirée a laissé sa trace dans une lettre de Madame Élisabeth; mais cet
éclair de joie, qu'elle accueille un moment sans y croire beaucoup, va
se perdre et s'éteindre dans les nuages menaçants et sombres que son
jugement si sûr lui fait apercevoir à l'horizon. Il y a une note
d'ironie qui se fait sentir dès le commencement de la lettre, à la fin
de laquelle éclatent les appréhensions les plus graves et les plus
motivées.

À cette époque, Madame Élisabeth reçut des nouvelles de madame des
Montiers, et elle se hâta de lui répondre. Dans cette lettre, à la
date du 20 octobre 1791, la princesse prodigue à son amie les
témoignages d'affection qu'elle lui a si souvent donnés. On voit par
un passage de sa correspondance que l'on commençait à s'affliger à la
cour des mesures rigoureuses discutées dans la nouvelle assemblée
contre les émigrés.

Cette préoccupation se montre une seconde fois dans une lettre
adressée le 21 octobre à madame de Raigecourt. «Si tu ne veux pas
mourir de faim, lui écrit-elle, tu seras bientôt forcée de changer de
gîte.» On disait à cette époque que l'Assemblée ferait saisir les
biens de tous les émigrés qui résidaient en Allemagne. Madame
Élisabeth pensait que cette mesure obligerait son amie à rentrer en
France quand elle aurait sevré son enfant. Elle se montre de plus en
plus inquiète des divisions de la famille royale et de la ligne que
suit le comte d'Artois. Ses craintes pour la Reine, en butte aux
haines populaires, sont très-vives. Toutes ces questions sont traitées
avec de grandes précautions de langage, et aucun des personnages
auxquels elle fait allusion n'est nommé.

Quelques jours plus tard, la fille d'une des amies de Madame Élisabeth
meurt au berceau. Devant ce malheur s'effacent les intérêts de la
politique. La princesse y trouve même des motifs d'édification. Elle a
éprouvé une grande consolation à revoir madame de Lastic, jeune femme
fort digne de l'affection que lui témoignait Madame Élisabeth, et qui,
dans ce moment, était navrée de la conduite politique de son père.
C'était encore une des épreuves de ce temps. Les idées avaient été
tellement faussées par le dix-huitième siècle, que même dans la
noblesse il y avait des esprits qui se laissaient entraîner par le
courant. Les travaux de la nouvelle Assemblée, plus révolutionnaire
que sa devancière, attirent naturellement les regards de Madame
Élisabeth. «Le décret contre les prêtres non assermentés a passé avec
toute la sévérité possible.» Les sentiments si profondément religieux
de la soeur de Louis XVI donnent la mesure de l'émotion qu'elle devait
éprouver en voyant le Roi en face de ce décret, qu'il ne pouvait
sanctionner sans désobéir à l'Église, repousser sans mettre sa
couronne et peut-être sa vie en péril. En outre, l'Assemblée a envoyé
une députation au Roi pour lui demander de mettre les puissances en
demeure de dissiper les rassemblements d'émigrés formés à nos
frontières, et, en cas de refus de leur part, de leur déclarer la
guerre. Un passage du discours de la députation a révolté le bon sens
de Madame Élisabeth: «Louis XIV, disait-on au Roi, n'eût pas souffert
de pareils rassemblements.» Madame Élisabeth s'écrie: «Il est joli
celui-là! que l'on parle de Louis XIV, de ce _despote_, dans ce
moment!»

L'Assemblée, dès sa première séance, ne s'était imposé aucun ordre
dans ses délibérations, aucune suite dans ses travaux. Imitant en cela
le défaut de sa devancière, elle n'avait pris aucune mesure efficace
pour assurer la liberté, le calme et le respect; elle semblait croire
que les applaudissements ou les murmures qui descendaient des
tribunes, encombrées pour la plupart du temps de gens affiliés aux
clubs ou attirés par un salaire corrupteur, étaient une manifestation
réelle de l'opinion du peuple. Quand les ministres usaient du droit
qu'ils avaient de se présenter à la barre de l'Assemblée, ils avaient
d'ordinaire à répondre à des interpellations injurieuses pour la
couronne ou à des dénonciations dirigées contre eux-mêmes. Boucliers
impuissants d'une royauté débile que leur responsabilité légale ne
couvrait pas, ils partageaient avec elle la haine qu'inspirait encore
aux imaginations échauffées le mirage du pouvoir absolu mêlé au mépris
qui s'attache à un gouvernement sans force, sans volonté et sans
prestige.

L'idée d'arrêter par des mesures efficaces les progrès de l'émigration
fut une des premières qui se présenta à l'esprit de quelques membres
avancés de l'Assemblée et devint l'objet de la première discussion
sérieuse. Vergniaud, Brissot, Guadet et Gensonné réclamèrent une loi de
rigueur contre les émigrés. «Déjà, disaient-ils, ne forment-ils pas des
bataillons armés qui inquiètent nos frontières? Leur menace sera vaine,
sans nul doute; mais qui sait les efforts et les combats qu'il faudra
opposer aux étrangers, aux armes desquels ils mêlent leurs armes
parricides? Comment soumettre au joug des lois les factieux de
l'intérieur, ceux mêmes qui mettroient le feu de la guerre civile dans
nos départements, lorsqu'on laisse impunis les émigrants et qu'on protége
les propriétés de ceux qui suscitent la guerre étrangère? Malgré des
crimes si prouvés, que vous demande-t-on? On vous demande d'avertir, non
pas de frapper. Tous, innocents ou coupables, seront avertis: les
innocents se sépareront eux-mêmes des coupables, et profiteront d'un
délai vainement proposé à l'orgueil féroce des autres. Cette conspiration
extérieure a un chef, c'est Louis-Stanislas-Xavier, frère du Roi; c'est à
lui surtout que doit être adressée cette dernière invitation d'un peuple
outragé, mais clément, à des Français ingrats.»

On songea ensuite à prendre des mesures rigoureuses contre une classe
de Français que les chefs de l'Assemblée regardaient comme des ennemis
plus dangereux encore que les émigrants; je veux parler des
ecclésiastiques qui avaient refusé de prêter à la constitution civile
du clergé le serment exigé.

Les orateurs du parti républicain demandaient qu'on retranchât aux
ecclésiastiques qui s'obstineraient à refuser ce serment la pension
que la Constituante leur avait accordée à titre d'anciens titulaires,
et que, placés sous la surveillance de l'autorité, ils fussent
déportés, lorsque leur conduite aurait excité quelque trouble. «Quoi
donc! disaient les orateurs du parti contraire, vous consacrez la
liberté des cultes, et vous parlez de faire intervenir l'autorité,
afin qu'elle persécute! L'Assemblée constituante vous a laissé de
grands exemples, suivez-les; elle a, en exigeant un serment religieux,
commis une erreur funeste, réparez-la. Les formules ecclésiastiques ne
sont point de votre empire, elles se renferment dans celui de la
conscience. La violation du serment n'est un crime que parce qu'on est
libre de le refuser. À un acte de conscience vous voudriez répondre
par un acte de vengeance! Supprimer une faible pension donnée à titre
d'humanité, rompre un engagement contracté, ôter le pain à ceux à qui
on a enlevé leurs richesses, non, ce n'est point là un fait digne de
la nation française. Ce n'est pas tout: vous demandez que parmi les
citoyens français il y ait une classe de proscrits. Nous, destructeurs
de l'inégalité politique, pouvons-nous créer cette farouche inégalité
qui marquerait une classe d'hommes du sceau de la proscription? Ne
donnons pas un tel exemple à nos successeurs. La politique aussi bien
que la morale nous le défendent.» Ces raisonnements et bien d'autres
développés en faveur des prêtres non assermentés ne rencontraient que
la plus vive opposition. On ne se contentait pas d'attaquer comme
contraire au patriotisme et aux devoirs civiques la conduite du clergé
non assermenté qui demeurait fidèle aux lois de l'Église; on allait
chercher dans l'arsenal de l'histoire des griefs qui, commentés par
l'esprit révolutionnaire, devenaient des armes empoisonnées. On
n'était déjà plus au temps où la Constituante éprouvait ou au moins
simulait le respect pour le catholicisme. L'impiété que le
dix-huitième siècle avait laissée dans les esprits levait le masque et
se montrait à front découvert. «Mon Dieu, s'écria Isnard, c'est la
loi, je n'en connais point d'autre.» Les évêques constitutionnels qui
étaient présents protestèrent avec une énergique indignation contre
cette profession d'athéisme; mais la masse de l'Assemblée ne tint nul
compte de leurs scrupules, et vota, au milieu du tumulte, les deux
décrets qui atteignaient les émigrés et les prêtres.

Les nouvelles reçues de Saint-Domingue avaient répandu la
consternation et l'effroi parmi les habitants de cette colonie qui se
trouvaient à cette époque à Paris. «Leurs propriétés étoient ravagées,
une partie de leurs frères égorgés, les autres réduits à se défendre
contre des hommes auxquels la séduction avoit mis le fer à la main et
que l'ivresse du sang avoit rendus furieux.» Les colons, réunis à
l'hôtel de Massiac, place des Victoires, formulèrent une adresse au
Roi pour implorer sa protection, et furent admis en sa présence le 2
novembre 1791. M. Cormier, un d'entre eux, fit lecture de cette
adresse, dont nous extrayons ce passage:

«Dans notre désespoir, nous tournons nos regards vers la mère
patrie..... C'est de son sein que sont partis les coups..... Depuis
trois ans, on s'étudie sans relâche à lancer au milieu de nous le
germe du trouble et de la révolte. En vain nous multiplions nos
efforts pour échapper aux embûches: une société que des étrangers et
des hommes pervers ont créée pour notre ruine et pour l'humiliation de
la France, en associant à ses travaux l'ignorance et la crédulité,
nous inonde d'écrits incendiaires, promène des émissaires dans nos
ateliers; elle surprend enfin à l'Assemblée nationale un décret
imprudent qui jeté parmi nos nègres, interprété par la perfidie, les
nourrit d'illusions et de funestes espérances, achève de briser entre
eux et nous les liens de l'obéissance et de la soumission.

»Où donc existera pour nous l'autorité tutélaire, si nous recevons la
désolation et la mort de cette même patrie à laquelle nous consacrons
les fruits de nos travaux, que nous enrichissons du produit de nos
cultures, et qui nous doit paix et protection?

»Au moment où cet horrible complot vient d'éclater, l'assemblée
générale de Saint-Domingue, après avoir pris les mesures qu'elle
croyoit suffisantes pour garantir la colonie de l'influence du funeste
décret du 15 mai, s'étoit hâtée de renouveler le serment à la France;
elle avoit juré avec enthousiasme, au milieu des applaudissements des
citoyens, soumission à la métropole, loyale et fidèle exécution des
engagements individuels; et pendant que nos frères se livraient à
l'effusion du patriotisme, l'abîme étoit creusé sous leurs pas.

»Cependant les hommes qui trament ces complots osent encore se couvrir
du masque d'une hypocrite humanité; c'est nous qu'ils accusent de
barbarie, lorsqu'ils abreuvent de sang notre terre natale! Ils
insultent à notre douleur par les couronnes civiques qu'ils se font
décerner..... _Périssent les colonies!_ ont-ils dit à la tribune de
l'Assemblée nationale; et ce voeu prophétique retentissant dans
l'autre hémisphère, a été le signal de notre destruction.....»

Louis XVI les écouta et leur répondit avec une vive émotion. Il dit
qu'il espérait que les maux n'étaient point aussi grands que les
nouvelles répandues semblaient l'annoncer; qu'il ferait prendre toutes
les mesures pour porter les plus grands et les plus prompts secours.
Puis il causa quelques instants avec plusieurs colons, cherchant à les
consoler par des réflexions judicieuses et les paroles les plus
sympathiques.

Comme ils se retiraient pour aller présenter leurs hommages à la
Reine, le Roi voulut qu'ils traversassent ses appartements pour s'y
rendre. M. Cormier parla ainsi:

«Madame, dans une grande infortune, nous avions besoin de voir Votre
Majesté pour trouver tout à la fois des consolations et un grand
exemple de courage.

»Les colons se recommandent à la protection de Votre Majesté.»

La Reine essaya de répondre, mais ses paroles furent interrompues par
l'excès de son trouble et par une émotion qu'elle ne put contenir. Les
colons, attendris, se retirèrent dans la salle qui précède la chambre
de la Reine. Sa Majesté, au sortir de la messe, leur adressa ces mots:
«Messieurs, il m'a été impossible de vous répondre, mais la cause de
mon silence vous en a dit assez.» Admis avec ses compatriotes chez
Madame Élisabeth, M. Cormier s'exprima ainsi:

«Madame, vous voyez des Français fidèles au sentiment qui les
distingua si longtemps; ils sont malheureux, et c'est auprès du Roi et
de la famille royale qu'ils viennent chercher des consolations.

»Mais en paroissant devant vous, Madame, ils ne peuvent éprouver
d'autre sentiment que celui de la vénération dont les ont pénétrés vos
hautes vertus. L'intérêt que vous daignerez accorder à leur sort en
adoucira l'amertume.»

Madame Élisabeth n'était pas moins émue que la Reine, mais plus
maîtresse d'elle-même, elle répondit avec une voix attendrie, mais
calme:

«J'ai senti vivement, Messieurs, les malheurs arrivés à la colonie: je
partage bien sincèrement l'intérêt que le Roi et la Reine y prennent;
je vous prie d'en assurer tous les colons.»

Hélas! que pouvait cette triste famille dont nos colonies plaintives
venaient implorer la protection? Leur cause était celle du commerce
français, celle de six millions d'hommes occupés directement ou
indirectement par la navigation, par le commerce, par l'approvisionnement
des colonies; celle des créanciers de l'État, exposés à la banqueroute
par la ruine de nos possessions maritimes; celle de la monarchie,
c'est-à-dire de la France, dont la puissance navale était détruite si nos
colonies périssaient.

On comprend les émotions de ce prince, à qui ses sujets venaient
porter des griefs qu'il ne pouvait réparer, demander des secours qu'il
ne pouvait donner, en sollicitant de lui une justice qu'il ne pouvait
rendre! On comprend la profonde angoisse de cette Reine écoutant le
récit de malheurs lointains qui n'étaient que le contre-coup de ceux
qui se passaient sous ses yeux, et contre lesquels elle-même n'avait
pas de recours! Madame Élisabeth, avec une pitié aussi profonde
qu'éclairée, dit au sujet des désastres de Saint-Domingue: «Ces
pauvres colons qui se noient appellent des noyés à leur aide!»

À cette époque, Madame Élisabeth apprit avec plaisir que le climat
d'Italie était favorable à la santé de l'abbé de Lubersac. Elle le
remercia des détails qu'il lui donnait sur Rome, et s'étonnait que la
dévotion du peuple ne fût pas plus éclairée dans une ville qui devrait
être la mieux instruite de la vraie piété, puisque c'était de là que
partait l'enseignement pour le monde catholique. C'était, disait-on,
dans la crainte d'arracher la dévotion du coeur du peuple qu'on
n'entreprenait pas de la changer. Cette excuse ne satisfaisait pas
l'esprit si pur et la religion de Madame Élisabeth. Cependant elle
ajoutait: «Notre exemple n'encouragera pas à cette réforme, car à
force de lumière, nous sommes arrivés à l'incrédulité, à
l'indifférence.» Ces sentiments, Dieu merci, n'avaient pas un
caractère général, et Madame Élisabeth ajoutait que «les églises
étoient remplies et les communions innombrables». Il y avait
évidemment deux France en présence, celle de Voltaire et celle du
Christ.

La correspondance de Madame Élisabeth avec madame de Raigecourt
pendant le mois de novembre 1791 présente le même ordre d'idées et de
sentiments. La princesse voit avec une profonde tristesse l'hostilité
contre la religion et le clergé fidèle, devenue de plus en plus vive
dans l'Assemblée. Les motions violentes se succèdent. Le nouveau
clergé même commence à s'effrayer de ce mouvement antireligieux.
Madame Élisabeth annonce à son amie que la nomination de Pétion comme
maire de Paris est certaine.

Le 18 novembre, en effet, Pétion remplaça Bailly comme maire de Paris.
Il avait pour concurrent MM. de la Fayette et d'André. Le soir, Pétion
se rendit à la société des Jacobins pour la remercier de l'avoir élevé
à cette dignité. Ce fut à cette même époque que Maximilien Robespierre
fut appelé aux fonctions d'accusateur public près le tribunal criminel
de Paris. Ainsi les deux magistratures les plus importantes de la
ville qui tenait en ses mains le sort du Roi et de la France étaient
déférées aux ennemis les plus acharnés de la monarchie.

Dans les derniers jours de cette triste année 1791, jetant un regard
en arrière, Madame Élisabeth disait à madame de Lastic: «Il y a eu
quatre ans le 23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en
paix, tendrement entourée de ses chères Carmélites. Que Dieu a été
miséricordieux pour elle en l'appelant à lui à la veille des désastres
et des infortunes qui alloient fondre sur toute sa famille et sur son
couvent lui-même! Elle a vécu tranquille et elle est morte bien
heureuse: c'est pour cela sans doute que la cour ne prit pas le
deuil[162].»

[Note 162: La prise de voile de Madame Louise avait eu lieu le 1er
octobre 1771. Cinq archevêques et quinze évêques assistaient à cette
sainte et lugubre cérémonie. Elle reçut le voile des mains de Madame
la comtesse de Provence; l'évêque de Senlis prononça le discours qui
est d'usage dans ces sortes de sacrifices, et le nonce du Pape lui
donna la bénédiction.

On raconte qu'un jour que l'évêque de Langres (M. de Montmorin) était
à la cour, Madame Louise lui dit: «C'est aujourd'hui, Monsieur, que
j'ai vingt-cinq ans.--Eh bien, Madame, lui répond assez brusquement le
prélat, vous êtes à la moitié de votre vie.» La princesse n'oublia
jamais cette réponse, qui n'était pas celle d'un courtisan, mais qui,
par l'événement, fut celle d'un prophète: Madame Louise mourut à
cinquante ans.

Comme Madame Louise avait renoncé au monde, on décida à la cour qu'on
ne porterait pas son deuil.]

Madame Élisabeth a plus que jamais les yeux attachés sur ces séances
de la Législative, où l'on voit, chaque jour, le courant qui doit
emporter la monarchie devenir plus rapide. Au mois de décembre 1791,
la maison militaire du Roi se forme, et elle a une grande impatience
de la voir tout à fait formée. On devine que la princesse espère
trouver dans la _garde constitutionnelle_, dont il s'agit ici, une
force de résistance contre des périls dès lors faciles à prévoir. Elle
n'a pas vu le maire de Paris depuis sa nomination. Elle se rappelle à
ce sujet «certaines conversations assez étranges» du voyage de
Varennes. Ceci est probablement une allusion à la ridicule fatuité de
Pétion, qui s'était imaginé avoir attiré l'attention de Madame
Élisabeth parce qu'elle l'avait fait causer pour tâcher de lire dans
ses pensées ses intentions politiques.

Le 1er janvier 1792, ce vertueux maire de Paris refusa de faire le
compliment de nouvel an à la Reine. Il représenta que la ville de
Paris ne devait rien à une femme, et que si l'on persistait à vouloir
se transporter chez l'épouse de Louis XVI, ses principes lui
interdisaient l'honneur de présider la députation de la ville de
Paris.

Si Louis XVI avait essayé d'offrir quelques témoignages d'intérêt à
madame de Favras, Madame Élisabeth eut à féliciter son royal frère sur
des réparations plus complètes au sujet desquelles le malheur des
temps imposait également une prudente discrétion. Les deux paroisses
de Versailles avaient été administrées par deux prêtres de mérite et
de foi qui avaient préféré quitter leur cure que de prêter serment à
la constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée nationale.
Ces deux pasteurs dépossédés étaient frères. Ils n'avaient chacun pour
vivre qu'une rente de quatre cents livres que leur faisait le domaine
de la ville de Versailles. Le Roi, sur la proposition du maréchal de
Mouchy, accorda à chacun une pension de huit cents livres, afin de
porter à douze cents leur ressource annuelle[163]. Hélas! ils ne
reçurent pas longtemps ce témoignage de la bienveillance royale; mais
c'est un honneur pour l'armée d'avoir vu un de ses chefs, déjà en
butte lui-même à la malveillance de la presse, tendre la main à de
pauvres prêtres voués par elle à la haine publique et à l'opprobre.
Quant à Louis XVI, il se croyait encore roi quand il trouvait le moyen
d'accorder quelques grâces.

[Note 163: Nous mettons sous les yeux du lecteur ces deux pièces
probantes:

1º Le Roi a cru ne pas devoir laisser mourir de faim, Monsieur, MM.
Jacob, curés de Versailles; ils avoient de tout temps 400 livres de
pension sur le domaine de ladite ville, et, sur ma demande, Sa Majesté
leur a accordé 800 livres de plus pour leur faire 1200 livres tant
qu'ils seront déplacés. Il m'a paru qu'on a voulu que cette grâce fut
secrète, mais ils ont besoin, et je vous prie de vouloir bien dire au
frère aîné, qui aura l'honneur de vous remettre ma lettre, le moyen
qu'il a pour être payé de 1791. Ils n'ont rien reçu de toute cette
année. Je partagerai vivement leur reconnoissance; ces deux curés sont
excellents, ils sont fort considérés, et le méritent.

Vous connoissez tous les sentiments d'estime, de considération et
d'amitié que je vous ai voués, et avec lesquels je suis plus que
personne, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

                               _Signé_ Le maréchal DE NOAILLES-MOUCHY.

       *       *       *       *       *

_À monsieur de Laporte, intendant de la liste civile._

2º Je reconnois avoir reçu de monsieur Septeuil seize cents livres
pour une bonne oeuvre dont le Roy a eu la bonté de me charger.

À Paris, ce 22 mars 1792.

                _Signé_ Le maréchal DE NOAILLES-MOUCHY (avec paraphe).]

Madame Élisabeth, dont le coeur était ouvert comme celui de son royal
frère à tous les sentiments généreux et bienveillants, trouvait au
milieu de ses épreuves le temps de s'affliger de celles de ses amies.
Elle écrivait, le 17 janvier 1792, une pieuse et tendre lettre à
madame des Montiers, pour la féliciter de ce que son fils s'était bien
tiré de la petite vérole.

Cette lettre paraît être la dernière que Madame Élisabeth ait adressée
à son cher Démon. Les difficultés de la correspondance devinrent
telles qu'il fallut y renoncer. Madame la marquise des Montiers passa
encore de longs mois en Allemagne, en relation avec tout ce que
l'émigration offrait de plus illustre. Pendant son séjour à Rastadt,
elle alla visiter, à Salzbach, le champ où fut tué Turenne, le 27
juillet 1675[164]; elle prit une petite branche du vieux noyer contre
lequel avait ricoché le boulet qui frappa le héros, et l'envoya avec
une lettre au prince de Condé, dont le quartier général était alors à
Oberkirch. Le prince lui répondit de sa main:

                                      «À Oberkirch, ce 8 février 1792.

«Je reçois, Madame, avec la plus vive reconnoissance, le noble présent
que vous voulez bien me faire; il devroit également me porter bonheur,
et par le grand homme qu'il rappelle, et par la jolie main qui le
présente.--Lorsque le temps des Amazones fut passé, Madame, celui des
_chevaliers_ lui succéda, et ce fut l'époque la plus favorable à la
gloire des hommes et à l'heureux ascendant des femmes: si toutes
celles d'aujourd'huy pensoient comme vous, je ne désespérerois pas de
voir renaître ces siècles d'honneur, qui valoient bien ce prétendu
siècle de lumières, qui fait tout notre malheur.--Sensible comme je le
dois, Madame, à la marque de souvenir et de bonté que vous venez de me
donner, j'ose vous en demander la continuation; je la mériterai
toujours par l'inviolable et respectueux attachement que vous
m'inspirez, et avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.

                                            »Louis-Joseph DE BOURBON.»

[Note 164: Ce terrain, en 1781, a été donné à la France par le
cardinal de Rohan, qui, comme évêque de Strasbourg, était seigneur de
Salzbach; il avait fait marquer par une petite pyramide la place où
Turenne était tombé. Cet humble cénotaphe, détruit par le temps ou la
malveillance, avait été rétabli par le général Moreau lorsqu'il passa
avec son corps d'armée dans cette belle contrée; mais ce ne fut que
sous le roi Charles X qu'un monument durable fut élevé dans ce lieu à
la mémoire du grand capitaine. Au milieu d'une enceinte formée par une
haie vive entremêlée de beaux arbres, un obélisque de granit porte
cette simple inscription: LA FRANCE À TURENNE.

Ce monument a été érigé le 27 juillet 1829.--Sur les quatre faces du
piédestal se trouvent: le buste de Turenne,--ses armoiries; le nom des
batailles qui l'ont immortalisé: Arras, les Dunes, Sinzheim, Entzheim,
Turkheim,--et cette inscription:--«Ici Turenne fut tué le 27 juillet
1675.»

À l'entrée de l'enceinte, à gauche, est la demeure d'un soldat
invalide chargé de garder le monument et d'entretenir le gazon et les
fleurs qui l'environnent.]

       *       *       *       *       *

La révolution, en réduisant la liste civile, avait accru le nombre des
pauvres. Madame Élisabeth ne voulait pas supprimer les anciennes
pensions qu'elle faisait à quelques familles sans fortune, à quelques
serviteurs que l'âge ou la santé avaient condamnés au repos. Désireuse
de placer avec discernement les rares bienfaits qu'elle pouvait
maintenant accorder, elle avait chargé madame de Navarre de chercher à
éclairer sa charité[165].

[Note 165: Que de lettres de ce genre ne pourrions-nous pas
reproduire!

«MADAME,

»Les informations que j'ai fait pour vous donner les renseignements
dont votre confiance m'a honorée, ne m'ont pas permis de vous répondre
plus tôt. Je ne connois pas la femme Adam. Je me suis adressée à la
menuisière chez qui elle demeure. Elle m'a dit que cette locataire
avoit un vrai besoin de secours et qu'elle en étoit digne. J'ai
ensuite monté chez elle; tout ce que la maladie et l'indigence offrent
de plus pitoyable s'est offert à mes yeux. Son mari a les
vésicatoires; ses trois enfants, dont le premier a sept ans et le
dernier est à la mamelle, ont à peine de quoi couvrir les besoins de
la nature. Elle m'a dit que c'est là la cause pour laquelle elle ne
vous les a pas présentés. Non contente de ces renseignements, je me
suis encore adressée aux soeurs de la Charité. Elles m'ont confirmé
tout ce que j'avois appris par moi-même, et m'ont assuré que cette
femme Adam étoit digne de la bienfaisante charité de Madame Élisabeth.

»Je prie Dieu, Madame, que cette auguste princesse reçoive en ce monde
et en l'autre la récompense de sa charité et de ses vertus, et qu'il
mette fin aux malheurs dont la Providence l'éprouve, ainsi que son
illustre famille.

»J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Madame, votre
très-humble et très-obéissante servante,

                                                          »DE MÉZIÈRE.

»Rue d'Astorg, le 29 janvier (1792).

»_À madame de Navarre, première femme de Madame Élisabeth, au château
des Thuilleries._»]

Cependant les deux actes législatifs qui concernaient les émigrés et
les prêtres avaient été, conformément à la constitution, soumis à la
sanction du Roi. Louis XVI opposa son _veto_ à ces deux décrets, dont
l'un le blessait dans ses affections et l'autre dans sa foi
religieuse. Bien qu'il fût dans les limites du droit, ce refus parut
une atteinte portée à la souveraineté nationale. L'opposition en fut
aigrie. Les menées révolutionnaires, dont la violence croissait de
jour en jour, se manifestaient jusque sous les fenêtres des Tuileries.

«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la Reine à
madame de Polignac, le 7 janvier 1792, et en vérité cette contrainte
est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre pour les siens,
ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvé d'insultes, ne
pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer ces chers
innocents aux vociférations, quelle position, mon cher coeur! Encore,
si l'on n'avoit que ses peines! mais trembler pour le Roi, pour tout
ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les
amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai
dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos
consciences, et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le
plus vrai pour ce pays.»

L'âme de Madame Élisabeth luttait avec plus de fermeté encore que
celle de la Reine. Elle avait tout autant qu'elle le sentiment du
péril, mais elle l'envisageait d'un oeil plus tranquille et d'un coeur
plus résolu.

Le 4 février 1792, elle écrivait à l'abbé de Lubersac que, bien que
le peuple mourût de faim, elle ne croyait pas que l'heure de son
réveil fût proche. Elle aurait éprouvé quelque consolation à apprendre
que celui auquel elle écrivait avait trouvé quelque bonheur loin de la
France; mais avec un coeur comme le sien, il était impossible de voir
ce qui arrivait sans être saisi d'horreur et de douleur.

Le 18 février, c'est à madame de Raigecourt, sa confidente habituelle,
que Madame Élisabeth écrit, et c'est toujours pour l'entretenir du
chagrin que lui causent les divisions de la famille royale. Avec
quelle joie elle verrait cette affaire arrangée, et le comte d'Artois,
son frère, échapper aux intrigues qui s'agitent autour de lui! En même
temps qu'elle remarquait si bien le danger des intrigues qui se
nouaient au dehors, elle jetait un coup d'oeil ferme et clairvoyant
sur la situation du Roi son frère. Paris semblait assez calme, mais il
était impossible de prévoir l'effet que produirait une déclaration de
guerre de l'Empereur. Tout changerait en un clin d'oeil. Madame
Élisabeth exhortait madame de Raigecourt à prier avec ferveur pour que
Dieu retirât le royaume de l'aveuglement où il était plongé. «Demande,
ajoutait-elle, la même grâce pour ses chefs, car, nous n'en pouvons
douter, la main de Dieu s'est appesantie d'une manière terrible sur
nous.» À cette lettre était jointe la procuration de la princesse pour
qu'on pût tenir en son nom la petite Hélène.

La Reine se rendit, le 20 février, avec ses enfants à la Comédie
italienne. Cette malheureuse princesse y reçut encore, pour la
dernière fois, un bienveillant accueil, dont nous trouvons le récit
dans la correspondance de Madame Élisabeth:

«Il y a eu, dit-elle, un tapage infernal d'applaudissements. Les
Jacobins ont voulu faire le train, mais ils ont été battus. On a fait
répéter quatre fois le _duo_ du valet et de la femme de chambre des
_Événements imprévus_, où il est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur
maître et leur maîtresse, et au moment où ils disent: _Il faut les
rendre heureux_, une grande partie de la salle s'est écriée: _Oui,
oui!_..... Conçois-tu notre nation? Il faut convenir qu'elle a de
charmants moments. Sur ce, je te souhaite le bonsoir. Priez Dieu ce
carême pour qu'il nous regarde en pitié; mais, mon coeur, ayez soin de
ne penser qu'à sa gloire, et mettez de côté tout ce qui tient au
monde.»

Nous avons cru devoir citer cette partie de la lettre de Madame
Élisabeth, parce que, loin d'arrêter le récit, elle le continue.

À la fin du mois de février, un chagrin de coeur vint encore arracher
Madame Élisabeth à ses préoccupations politiques, quelque vives
qu'elles fussent, car la situation se précipitait comme un torrent
vers le dénoûment. Elle perdit une de ses plus chères amies, madame
d'Aumale. «Je perds l'être à qui je dois tout,» s'écrie-t-elle
douloureusement; puis elle ajoute: «Sa douceur, sa bonté, sa piété,
tout étoit attirant en elle.» Sa lettre se termine par cette phrase:
«Si je le peux, j'irai après demain à Saint-Cyr; il y a un an que je
n'ai osé.»

Ce dernier mot peint la situation des esprits, l'esclavage de la
famille royale, le déchaînement des passions populaires. Il paraît que
la princesse n'_osa_ point faire le voyage projeté: les lettres
suivantes n'en font pas mention.

Dans la lettre qui suit, et qui est du 7 mars 1792, Madame Élisabeth
entretient son amie de l'effet produit par la lettre de l'Empereur. Il
a obtenu un succès bien rare: il a mécontenté tout le monde: «Les
Jacobins l'habillent en Feuillant, les constitutionnels sont fâchés
qu'il parle des Jacobins, les aristocrates murmurent entre leurs
dents; bref, tout le monde est mécontent.»

Ne nous étonnons pas de la quantité de lettres qu'écrivait à cette
époque Madame Élisabeth: il faut se rappeler que, décidée à ne point
prendre une liberté dont ne jouissaient ni le Roi ni la Reine, elle ne
quittait plus l'intérieur des Tuileries.

Ces lettres étaient pour Madame Élisabeth la meilleure consolation de
cette captivité des Tuileries, par laquelle elle préludait à une
captivité plus étroite et plus dure. Elle y versait toute son âme. Ne
craignons pas de chercher dans ses épanchements la révélation de sa
vie intime. Elle a auprès d'elle madame de Lastic, et elle éprouve une
grande consolation à pouvoir s'entretenir avec cette véritable amie,
dont elle admire le courage et la vertu. Ses soirées se trouvent ainsi
occupées; elle a moins de temps pour écrire. La famille royale est de
plus en plus resserrée dans le château des Tuileries: chose assez
naturelle: quand le jour de l'assaut approche, la place est pressée de
plus près. Un éclair de joie traverse sa lettre du 6 avril 1792.
Madame de Raigecourt se prépare à sevrer et annonce son retour à
Paris. Puis vient un cri prophétique à la nouvelle du meurtre de
Gustave III: «Voilà donc le Roi de Suède assassiné! chacun à son
tour.»

«L'assassinat du Roi de Suède, dit madame de Tourzel[166], fit une
grande sensation dans toute la France. Le Roi et la Reine furent
consternés en apprenant cette nouvelle. J'étois chez Mgr le Dauphin,
et M. Ocariz, consul et agent général d'Espagne, me fit prier de
descendre dans mon appartement, ayant quelque chose à me dire. Je lui
trouvai le visage renversé: il m'apprit ce malheur. «Les ministres du
Roi ne l'ont peut-être pas appris, me dit-il; je crois utile que vous
le lui fassiez savoir sur-le-champ.» Je descendis chez la Reine, et je
priai cette princesse de me permettre de lui dire un mot en
particulier. J'étois désolée d'avoir à l'informer d'un pareil malheur.
Elle le savoit déjà, et me dit: «Je vois à votre visage que vous
savez la cruelle nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est
impossible de ne pas être pénétré de douleur; mais il faut s'armer de
courage, car qui peut répondre de ne pas éprouver un pareil sort?»--La
Reine l'apprit à Madame, qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi
de la manière la plus touchante. On parla de l'âge du Prince Royal de
Suède. «Je ne puis l'ignorer, dit le Roi: j'appris sa naissance dans
le moment où la Reine étoit prête d'accoucher, et je lui dis:
Attendez-vous à une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le
même mois, et peu de jours après (ajouta-t-il en regardant Madame)
Mademoiselle vint au monde.--Votre Majesté me permet-elle de lui
demander si elle regrette sa naissance?--Non certainement», dit ce
Prince en la serrant entre ses bras; et la regardant les larmes aux
yeux, il l'embrassa avec un sentiment qui attendrit la Reine, Madame
Élisabeth, et produisit une scène touchante. La jeune princesse
fondait en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a laissé
une si vive impression.

[Note 166: Mémoires inédits.]

«..... Nous faisons une grande perte, me dit la Reine. Le Roi de Suède
avait conservé pour nous un véritable attachement, et nous fit dire
encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets, en quittant la
vie, étoit de sentir que sa perte pouvoit nuire à nos intérêts.» Ce
Prince conserva jusqu'à la fin un courage, une présence d'esprit, et
je dois dire aussi une sensibilité qu'il témoigna de la manière la
plus touchante à ceux qu'il voyoit consternés de sa perte, et
nommément aux comtes de Brahé, de Fersen, et plusieurs autres
seigneurs de la cour. Ils s'étoient retirés dans leurs terres à
l'époque de la révolution que le Roi avoit opérée, et avoient cessé de
paroître devant lui. Dès qu'ils eurent appris sa blessure, ils se
rendirent sur-le-champ auprès de sa personne. Le comte de Fersen, qui
avoit été son gouverneur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le
Roi lui prit la main en lui disant: «Quoique nous ayons été d'avis
différents, j'étois bien persuadé que vous seriez la première personne
que je verrois auprès de moi,» et ajouta en regardant le comte de
Brahé et les autres seigneurs qui environnoient son lit: «Il est doux
de mourir entouré de ses vieux amis.»

Le lourd fardeau de la contrainte et des soucis de tout genre
s'appesantissait chaque jour davantage pour Louis XVI dans son
intérieur; il n'y avait sorte de concession qu'il ne fût obligé de
faire aux exigences incessantes de la rue. Les ministres dévoués
avaient dû céder la place aux ministres exigeants, les ministres
exigeants aux ministres factieux. Ces derniers étaient moins les
conseils que les espions de la conduite de Louis XVI. L'attitude du
Prince, timide et embarrassée en présence de ministres hautains ou
menaçants, mettait le comble à l'avilissement de la royauté. Louis
XVI, dans les groupes qui se formaient dans la rue aussi bien que dans
les réunions des clubs, n'était plus désigné que sous le nom de M.
Véto. C'était peu d'avoir déjà, par un décret (décembre 1791), mis en
liberté les Suisses de Châteauvieux qui s'étaient insurgés contre
leurs officiers; l'Assemblée, sur la demande de Pétion, formulée au
nom des quarante-huit sections de Paris, ordonna qu'une fête nationale
aurait lieu en l'honneur de ces soldats rebelles.

Nous trouvons dans la lettre écrite le 18 avril par Madame Élisabeth
une description de cette triste fête, la fête de l'indiscipline et de
la révolte: «Le peuple a été voir dame Liberté tremblotante sur son
char de triomphe; mais il haussoit les épaules. Trois ou quatre cents
sans-culottes suivoient en criant: La nation! la liberté! les
sans-culottes! Tout cela étoit fort bruyant, mais triste. La garde
nationale ne s'en est pas mêlée.» En finissant sa lettre, Madame
Élisabeth annonce à son amie que le Roi a choisi M. de Fleurieu,
l'ancien ministre de la marine[167], pour gouverneur du Prince Royal.

[Note 167: Né à Lyon le 2 juillet 1738, Charles-Pierre Clarot, comte
de Fleurieu, s'était fait de bonne heure un nom dans la science de la
marine et de la navigation. Arrêté en septembre 1793, il fut enfermé
aux Madelonnettes, échappa au régime de la Terreur, devint député de
la Seine au conseil des Anciens en 1797, puis successivement
conseiller d'État en 1799, intendant général de la Maison de
l'empereur Napoléon, grand officier de la Légion d'honneur, gouverneur
du palais des Tuileries. Il mourut subitement le 10 août 1810.]

Cette lettre nous indique que le Dauphin avait atteint l'âge où un
fils de France passait aux mains d'un gouverneur. La loi annoncée pour
régler l'éducation de l'héritier du trône n'était pas encore faite. Le
Roi s'était hâté d'apprendre à l'Assemblée que son fils ayant atteint
sa septième année, il lui avait donné pour gouverneur M. de Fleurieu.
Cette notification déconcerta les meneurs de l'Assemblée, occupés à
dresser la liste des candidats parmi lesquels le Roi devait faire un
choix; mais c'était précisément pour empêcher les passions de
s'immiscer dans l'éducation du jeune Prince que Louis XVI avait
devancé les propositions de l'Assemblée.

Madame Élisabeth venait de recevoir une lettre de l'abbé de Lubersac
la pressant vivement de se réunir à ses tantes dans la Ville
éternelle, cet abri habituel des grandes infortunes. Madame Élisabeth,
en lui répondant, lui exprimait sa ferme résolution de demeurer auprès
du Roi. «Il est des positions, écrit-elle, où l'on ne peut pas
disposer de soi, et c'est là la mienne: la ligne que je dois suivre
m'est tracée si clairement par la Providence qu'il faut que j'y
reste.»

Le 16 mai suivant, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt au
sujet du bruit qui avait couru sur de prétendus désordres arrivés dans
l'armée de la Fayette. «Les administrateurs de la poste, lui
dit-elle, y mettront bon ordre, et ne laisseront plus circuler les
lettres particulières qui accréditent ces bruits fâcheux.»

On a vu par un passage d'une lettre de Madame Élisabeth que
l'Assemblée législative, sur la demande de Pétion, avait décrété
qu'une fête populaire serait offerte aux Suisses du régiment de
Châteauvieux. Il faut entrer dans quelques détails sur la manière dont
l'acte de démence voté par l'Assemblée reçut son exécution.

Collot d'Herbois, longtemps comédien ambulant, et en dernier lieu
directeur d'un théâtre à Genève, débute dans la carrière politique en
se déclarant le promoteur de cette fête anarchique, où l'on célébra
comme un exploit civique une insurrection militaire. Les ïambes
vengeurs d'André Chénier en firent justice. Rappelons aussi que son
émule et ami, Roucher, invité comme président de sa section à assister
à cette fête, répondit au nom de la raison et de l'humanité:
«J'accepte, citoyens, mais à condition que le buste de Desilles sera
porté par les soldats de Châteauvieux, afin que tout Paris étonné
contemple l'assassiné porté en triomphe par ses assassins.»

Il est beau de voir l'âme honnête de deux poëtes protester à la fois
contre la lâcheté publique, le délire d'une Assemblée et les honteuses
parodies d'un comédien.

Peu de temps après cette fête imaginée par les Jacobins, les
constitutionnels voulurent aussi avoir la leur, fête lugubre, destinée
à honorer le dévouement du maire d'Étampes. On se souvient que
Simonneau, premier magistrat de cette ville, avait voulu s'opposer au
pillage d'un convoi de grains, et que, défenseur de la loi, il était
mort héroïquement pour elle. Certes sa mémoire méritait l'honneur
qu'on lui décernait. La cérémonie eut lieu le 3 juin: quoique
empreinte d'un caractère religieux, elle jeta cependant quelque
agitation dans Paris. La conduite de Simonneau devait avoir plus de
panégyristes que d'imitateurs.

Ce jour-là même, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt, et lui
donnait des détails sur un événement d'une haute gravité, le licenciement
de la garde constitutionnelle du Roi. Il y avait dans la garde nationale
des hommes bien intentionnés, mais nul ensemble, aucune homogénéité. Les
factieux s'étaient donc marqué comme but immédiat le licenciement de la
garde constitutionnelle, formée d'hommes résolus, choisis parmi les amis
déclarés de la royauté, parce qu'elle pouvait devenir le noyau d'une
résistance redoutable aux projets de la révolution. Pour être plus sûr
d'entrer dans la place, on en licenciait la garnison. Les motions se
succédèrent, d'abord dans les clubs, ensuite dans l'Assemblée, contre la
garde constitutionnelle. Sur la proposition de Brissot, l'Assemblée
décrète la mise en accusation de M. de Brissac, chef de cette troupe, et
le licenciement des gardes qu'il commandait. Par la joie qu'avait montrée
Madame Élisabeth lors de la formation de la garde constitutionnelle, on
peut juger du sentiment que lui fit éprouver son licenciement: c'était le
Roi qu'on désarmait.

Le désordre était dans les têtes, la violence dans les actes; l'esprit
de vertige et d'ingratitude avait gagné non-seulement les
intelligences, mais les coeurs mêmes qu'on devait croire dévoués à la
royauté[168].

[Note 168: Une jeune fille qui, par l'entremise de madame Lejeune,
femme de la garde-robe de Madame Élisabeth, avait reçu quelques
bienfaits de cette princesse, adressait à cette même madame Lejeune,
qu'elle aimait tendrement, la lettre suivante, datée de

                                          «Valenciennes, 12 juin 1792.

«MA CHÈRE AMIE ET MA MÈRE,

»Je veux vous donner un détail de notre voyage. Nous sommes partis,
vous le savez, de Paris à trois heures du matin, et nous sommes venus
déjeuner à Senlis, où l'on voulait nous faire coucher, et de là à
Péronne, où nous avons couché. De chez vous à Cambray, je n'ai pas dit
trois paroles, et je n'ai ri qu'à la maison, où j'ai reçu des
compliments de l'embonpoint que j'avois pris chez vous et du
patriotisme que mon séjour à Paris m'avoit donné. Je vais vous dire en
quoi ils me trouvoient si bonne patriote: «Vous avez vu le Roi et sa
famille?--Oui.--Il est triste, le pauvre homme?--En vérité, il n'a pas
de raison pour l'être.--Mais il est en prison?--Pas plus que vous et
moi.» Enfin, j'ai fini par dire: «_M. Veto_» et «_madame Veto_». Ils
ont dit tous que j'avois gagné la maladie des Parisiens, de façon que
nous sommes partie égale: je suis avec mes frères, et les trois autres
ensemble avec Sophie, qui est enragée aristocrate et ne vouloit plus
coucher avec moi.

»Je vais retourner à Cambray et vous rendre compte d'une scène qui s'y
est passée vis-à-vis de moi. M. Anchin est fort incommodé: il s'est
élevé une querelle entre ses fils et lui. Il a voulu jeter une
bouteille à la figure de Jean-Baptiste, qui l'en a défié. Enfin, on a
prié son Jean-Baptiste de se taire; il n'a pas voulu céder, il est
parti, et ils sont dans la douleur: la pauvre bête n'est pas encore
retrouvée. J'en suis désespérée, de même que vous le serez, j'en suis
assurée...

»Je suis toujours à Paris en esprit chez vous, et j'aime les habitants
de Paris et le bruit qu'on y fait, et je crois que si ma destinée
étoit d'y aller demeurer, je n'en serois pas fâchée. En conséquence,
j'accepte la proposition de mon père, et je veux bien m'y marier...
Tous ici sont jaloux de mon voyage; ils veulent y aller tous, excepté
Sophie, qui a peur de gagner ma maladie de patriote, qui est
très-mauvaise à guérir, à ce qu'il paroît. Je lui dis qu'on ne peut
pas aller à Paris sans lettre, que si elle avoit vu toutes les choses
comme elles sont, et si les aristocrates voyoient la constitution d'un
bon oeil, ils ne lui auroient pas fait voir noir ce qui étoit blanc,
et ne lui auroient pas dit que le Roi étoit en prison, puisque je l'ai
vu aller se promener où il vouloit. Je leur dis que tout ce qu'il y a
de vrai, c'est qu'il n'en mange pas un morceau de moins et ne boit pas
un coup de moins, qu'il n'y a que tout le pauvre peuple qui en souffre
et qui en souffrira encore longtemps pour le bien qui pourroit lui en
revenir; voilà le sujet de ma dispute tous les jours. Je prédis à
Sophie que si elle va aux Tuileries, elle sera jetée dans le bassin
trois fois dans un jour pour son aristocratie qui l'étouffe...,
etc.... J'espère que vous tiendrez la parole que vous m'avez donnée de
venir à mes noces. Je suis impatiente de voir une bonne amie et une
bonne mère, car je vous regarde comme telle. J'espère que vous ne
ferez voir mon griffonnage à personne..., etc... Je finis en vous
embrassant vingt-quatre fois, de même que toute notre famille, et
surtout maman, qui est confuse de vos bontés pour nous.

»Je suis pour la vie,

»Ma chère mère,

»Votre très-humble et très-obéissante fille et servante pour
la vie, et votre amie,

                                    »Victoire-Louise-Joseph LAPLACE.»]

L'insubordination avait même gagné le camp, ce sanctuaire habituel de
l'honneur. Le général Théobald Dillon tombait massacré sous les mains
forcenées de soldats qui l'avaient lâchement abandonné. La fièvre et
le délire qu'elle amène viennent se réfléchir dans les faits de chaque
jour: Marat était accusé avec indignation, renvoyé absous avec éloge,
porté en triomphe avec enthousiasme. L'armée abdique ou s'insurge: le
_Royal-Allemand_ déserte; Berchiny se disperse. Un décret ordonne la
déportation d'un prêtre non sermenté, lorsque vingt citoyens actifs
d'un canton se réuniront pour la demander, et sa détention pendant dix
ans, lorsque, après sa déportation prononcée, il resterait dans le
royaume; la formation d'un camp de vingt mille hommes de Paris est
décrétée; les premiers agents du pouvoir se succèdent tous les huit
jours. On assiste aux symptômes d'une dissolution sociale:

«Nous avons encore une fois changé de ministres, écrit le 17 juin
(1792) Madame Élisabeth. Hier, M. de Chambonas a pris les affaires
étrangères; M. de Lajard, la guerre, M. Lacoste reste; les autres sont
encore _in petto_. Ceux qui sont partis vouloient la sanction sur le
décret des vingt mille hommes. Comme le Roi ne s'est pas soucié
d'amener la guerre civile, il a mieux aimé accepter leur démission: la
garde nationale en paroît contente, une grande partie craignoit ces
vingt mille hommes. Je ne t'ai pas écrit depuis la mort de Gouvion.
T'en souviens-tu? On dit qu'il a expiré en disant: _Grand Dieu,
pardonnez-moi tous les crimes que j'ai commis!_ J'espère que Dieu lui
aura fait miséricorde. La mort de son frère et la fête de Châteauvieux
lui avoient procuré une peine si profonde, qu'il y a à parier qu'il
aura fait de grandes réflexions. Dis-lui quelques _De profundis_.»

La garde constitutionnelle du Roi avait été licenciée dès le 30 mai,
et le duc de Brissac, son commandant, avait été envoyé devant la haute
cour nationale. Le château des Tuileries paraissait sans défiance, et,
sans doute par excès d'impuissance, ne prenait aucune espèce de
précaution. L'anniversaire du serment prêté par le tiers état au Jeu
de paume de Versailles ramenait aussi l'anniversaire du voyage de
Varennes.

Madame Élisabeth ne pouvait sans frémir arrêter ses regards sur la
position du Roi et de la Reine, privés de leur maison militaire,
réduits à exiger de leurs amis de s'éloigner, isolés désormais sur un
trône sans puissance, captifs dans un palais devenu une prison, et à
qui la plainte même, ce dernier droit du malheur, était interdite.
C'est en vain qu'ils ont sacrifié leurs prérogatives, livré leurs
droits, abandonné leurs honneurs; les démocrates, à cette heure, leur
contestent la faculté de vouloir et de penser, et leur mesurent
jusqu'à l'air qu'ils respirent. Leurs ennemis, qui ont trafiqué de
leur bienveillance, spéculent aujourd'hui sur l'aveuglement d'un
peuple qu'ils ont fanatisé. Madame Élisabeth ne se faisait aucune
illusion sur les projets des anarchistes[169]. Elle craignait que la
fatale époque que nous venons de rappeler (du serment du Jeu de paume
et du voyage de Varennes) ne vînt offrir l'occasion de réveiller la
fièvre populaire et de punir le Roi du _veto_ obstiné que n'avaient
fléchi ni les instances ni les menaces. Le 20 juin, les ouvriers des
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se rassemblèrent en tumulte:
leurs attroupements se grossirent en route d'une multitude en
guenilles, hommes, femmes et enfants, armés de fusils, de piques et de
bâtons. Deux pièces de canon étaient traînées à la tête de cette
troupe étrange, commandée par Santerre, brasseur de bière, homme plus
présomptueux que capable, qui, dès le commencement des troubles, avait
acquis un grand ascendant sur la populace de son quartier. Divisée en
trois bandes, cette masse innombrable défila pendant quatre heures
dans la rue Saint-Honoré, et fit irruption au sein de l'Assemblée
législative, où elle voulait donner lecture d'une pétition qu'elle
allait porter aux Tuileries, afin d'obtenir la sanction des décrets.
Madame Élisabeth, témoin et presque victime de ces tristes scènes, les
a retracées dans une lettre à une époque où elles étaient encore pour
ainsi dire sous ses yeux.

[Note 169: Les vers suivants, tracés par une main inconnue, lui
furent, un jour, adressés sous enveloppe; mais le rayon d'espérance
qu'ils essayaient d'éveiller dans son coeur ne pouvait être accueilli
par sa raison.

CHANSON NATIONALE.

AIR: _Il n'est qu'un pas du mal au bien._

(_Le Roi et le Fermier._)

  Bientôt nous verrons dans la France
  Thémis poursuivre les forfaits,
  Et nous verrons avec la paix
  Chez nous renaître l'abondance.
  Il ne faut s'étonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Le héros des Annonciades,
  Que nous mettions au rang des dieux,
  Ne se montre plus à nos yeux
  Sans essuyer nos rebuffades.
  Il ne faut s'étonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Si dans cette assemblée infâme,
  Où blasphèment les jacobins,
  Nous allions, l'un de ces matins,
  Porter et le fer et la flamme,
  Je n'en serois surpris en rien:
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Jadis Desmoulins, le grand homme,
  Étoit, comme Carra, Fréron,
  Respecté de la nation;
  Mais à présent on les assomme.
  Il ne faut s'étonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Monsieur Chesnier, qui persécute
  Nos oreilles et le bon goût,
  Tant cet homme est distrait en tout,
  Pour un succès prend une chute.
  Même il ne s'étonne de rien,
  Ce qu'il fait mal il le croit bien.

  L'assignat, ce papier utile
  Qui devoit nous rendre opulents,
  Avant qu'il soit fort peu de temps,
  Ne perdra que huit cents pour mille.
  Il ne faut s'étonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Pour moi, plus pauvre qu'un apôtre,
  Je trouve mon sort assez doux;
  Car, si nous sommes ruinés tous,
  Je serai riche autant qu'un autre.
  Il ne faut s'étonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Ces vers étaient extraits des _Sabbats jacobites_, t. II, p. 54, avec
cette note au bas de la page:

«Cet auteur (M. J. Chénier) fait de très-grands progrès dans l'art
dramatique. Sa dernière pièce est toujours la plus mauvaise, témoin
_Henri VIII_, tragédie jouée avec accompagnement de sifflets, sur le
_Théâtre-François de la rue de Richelieu, vis-à-vis l'épicier_;
ci-devant _Théâtre du Palais-Royal_; avant ci-devant _Théâtre des
Variétés amusantes_; et encore avant ci-devant _Théâtre de l'Écluse,
sur le Boulevard_.»]

Son récit, plein d'une dramatique simplicité, et où se reflète quelque
chose de la confusion des scènes qui y sont racontées, donne une
appréciation exacte de la journée du 20 juin; mais il est nécessaire d'y
ajouter quelques détails que l'angélique modestie de Madame Élisabeth a
dissimulés, parce qu'ils étaient à sa gloire. Le souvenir du 6 octobre
1789 devait inspirer de vives inquiétudes sur le sort de la Reine. Louis
XVI l'avait conjurée de se retirer au fond de son appartement. Madame
Élisabeth l'y avait suivie; mais craignant quelque danger pour son frère,
elle était revenue dans la salle où elle l'avait laissé. Six mille
brigands en avaient forcé les portes, et contraint le Roi de monter sur
une table et de se couvrir la tête du bonnet rouge. Madame Élisabeth
paraît..... On la prend pour la Reine. «Vous n'entendez pas, lui dit-on,
on vous prend pour l'Autrichienne!--Ah! plût à Dieu, s'écrie-t-elle; ne
les détrompez pas: épargnez-leur un plus grand crime!» Et détournant de
la main une baïonnette qui touchait presque sa poitrine: «Prenez garde,
monsieur, dit-elle avec douceur, vous pourriez blesser quelqu'un, et je
suis sûre que vous en seriez fâché.»

Les flots de la populace qui encombrait les salons des Tuileries
étaient si pressés, le tumulte, le désordre qui en résultaient étaient
tels, qu'étant près d'arriver, après une grande lutte, jusqu'auprès de
son frère, Madame Élisabeth aperçut un homme qui, ne pouvant supporter
le spectacle des périls qui environnaient le Roi, tombait évanoui à
quelques pas de lui dans la foule. Le voyant sans secours, elle
parvint à s'approcher, lui fit respirer des sels spiritueux et le
rappela à la vie[170]. Cette marque de courage et d'humanité tout
ensemble de la part d'une femme en ce moment environnée de piques et
de couteaux, adoucit le coeur de tous ceux qui étaient présents:
Pétion même parut attendri.

[Note 170: Cette personne était J. B. Lesueur, administrateur du
département de l'Orne et député à l'Assemblée législative.]

La Reine, avertie de ces scènes alarmantes dont le bruit pénétrait
jusqu'aux appartements les plus reculés, où elle essayait d'abriter
ses enfants, accourut aussi, réclamant sa part du péril, et se
présenta résolûment à l'émeute. Ce jour-là, il faut le dire,
Marie-Antoinette parut lasse du fardeau de la vie, et vint elle-même
livrer sa tête. «Ne m'arrêtez pas, disait-elle à son entourage, ma
place, je vous le répète, est dans tous les dangers où est le Roi.
C'est moi qu'ils appellent, c'est ma tête qu'ils demandent.»

L'effervescence était déjà un peu calmée, soit que le fer se fût
émoussé et la haine adoucie devant le généreux dévouement de Madame
Élisabeth, soit que la populace eût fini par rougir elle-même de ses
propres excès. Nous ne reproduirons pas les détails de cette journée,
nos lecteurs les connaissent. Santerre et Pétion se montrèrent
bientôt, et mirent fin à cet odieux envahissement de la demeure
royale. L'insurrection échoua dans sa tentative par suite de la
fermeté consciencieuse et intrépide de Louis XVI, qui, tout désarmé
qu'il était et incapable de se défendre, triompha des fureurs d'une
populace fanatisée. Sommé par elle de sanctionner les décrets auxquels
il avait opposé son _veto_, il sut lui répondre que sa sanction était
libre, et que ce n'était ni le moment de la solliciter ni le moment de
l'obtenir. Qu'est-il besoin d'ajouter combien fut sublime ce jour-là
cette princesse, que la religion et l'histoire offriront pour modèle
aux martyrs et aux vertus de tous les siècles? Une femme du peuple,
appréciant à sa manière l'insuccès de cette journée, qu'elle
attribuait à la présence de Madame Élisabeth, disait naïvement: «Il
n'y avoit rien aujourd'hui à faire, leur bonne sainte Geneviève étoit
là!»

Le 21 juin, en remerciant officiellement l'Assemblée nationale du zèle
qu'elle lui avait témoigné la veille, le Roi lui mandait qu'il
laissait à sa prudence de rechercher les causes de cet événement et
d'en peser les circonstances. «Pour moi, ajoutait-il, rien ne peut
m'empêcher de faire en tout temps et dans toutes circonstances ce
qu'exigeront les devoirs que m'imposent la constitution que j'ai
acceptée et les vrais intérêts de la nation française.»

Dans une proclamation donnée le lendemain[171], le Roi disait encore:
«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre.» Cette fermeté du Prince dans une
telle situation lui avait attiré de vives sympathies. Les affronts
adressés à la famille royale, les crimes projetés, cette proclamation
qui les dénonçait à la France, avaient fait éclater une dernière fois
les symptômes d'une réaction favorable. Aussi _ceux qui voulaient
renverser la monarchie sentirent le besoin d'un crime de plus_, et
déjà Danton méditait la journée du 10 août.

[Note 171: Voir la note XXV à la fin du volume.]

Mais revenons un pas en arrière, au surlendemain de cette sédition qui
avait mis en péril la vie de toute la famille royale et le destin de
la France; nous trouvons Madame Élisabeth, calme et recueillie,
écrivant, le 22 juin 1792, une lettre empreinte de la plus ineffable
résignation. «L'avenir, c'est elle qui le dit, lui paroît un gouffre
d'où l'on ne peut sortir que par un miracle de la Providence.» Ce
miracle, elle n'ose l'espérer; elle ose à peine le demander. Dans le
découragement de ses pensées et dans sa résignation absolue aux
volontés de la Providence, elle ne la prie plus de changer la
situation, elle la prie de changer les coeurs; elle ne la supplie plus
de sauver les vies, mais de sauver les âmes. On dirait qu'elle
commence déjà à prier pour le Roi son frère et la Reine sa soeur comme
on prie pour les morts.

Louis XVI lui-même avait senti que le peuple qui à Varennes avait
humilié la royauté, venait d'en briser l'effigie et de déchirer la
dernière pièce du manteau qui lui restait encore. «Venez me voir ce
soir, écrivait-il à son confesseur, j'ai fini avec les hommes, je n'ai
plus à m'occuper que du Ciel.» Louis déposa dans son sein le souvenir
de tant de peines et le pardon de tant d'injures. Ces illustres
infortunés ne comptaient plus sur ce monde: la terre semblait
s'éloigner; ils n'y tenaient que pour gémir sur leurs enfants.

Le 8 juillet, Brissot avait proposé de juger le Roi. Les Marseillais
avaient demandé l'abolition de la royauté. Le 21, les vitres du
château furent brisées à coups de pierres. Les Tuileries furent
fermées, l'Assemblée les fit ouvrir. Un ruban dérisoire marqua la
ligne qui devait séparer la route d'un peuple libre du domaine de
celui qu'ils appelaient le despote. L'état-major de la garde
parisienne fut maltraité. La loi agraire fut promise. La tête des
députés feuillants fut demandée; des hommes de sang couraient les
rues en montrant leurs poignards pour tuer la Reine: Isnard l'accusait
des victoires des Autrichiens.

Cependant on apprend que la Fayette a quitté son armée et qu'il est à
Paris. Les constitutionnels espèrent que sa démarche hardie va être
appuyée par quelques régiments dévoués dont il a dû se faire suivre,
et qu'il vient moins demander le châtiment des attentats du 20 juin
que les venger lui-même. Il n'en est rien. Le général se borne à
porter les plaintes et l'indignation de l'armée à la barre de
l'Assemblée, la suppliant «1º d'ordonner que les instigateurs et les
chefs des violences commises soient poursuivis et punis comme
criminels de lèse-nation;

»2º De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale,
tyrannise les citoyens, et dont les débats publics ne laissent aucun
doute sur l'atrocité de ceux qui la dirigent;

»3º De prendre des mesures efficaces pour faire respecter toutes les
autorités constituées, particulièrement celle de l'Assemblée et celle
du Roi, et de donner à l'armée l'assurance que la constitution ne
recevra aucune atteinte dans l'intérieur, tandis que de braves
François prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières.»

Le discours de la Fayette excita de vifs applaudissements dans une
partie de l'Assemblée et même dans les tribunes. Le général, s'il eût
exigé qu'on se prononçât immédiatement sur sa proposition, eût
peut-être emporté un vote favorable; mais il n'avait pas dans le
caractère assez de fermeté pour frapper un coup décisif. Madame
Élisabeth le jugeait parfaitement, quand, dans cette circonstance,
elle disait: «Je sais gré, comme tous les honnêtes gens, à M. de la
Fayette d'une démarche courageuse qui le placera personnellement dans
peu de jours entre l'alternative de la fuite ou de la mort, mais qui
restera stérile pour le salut du Roi. M. de la Fayette ne possède ni
la prévoyance qui empêche les obstacles ni la décision qui les
surmonte; il menaçoit il y a une heure: peut-être à celle où je parle
il est au pouvoir de ses ennemis.»

Le général quitta bientôt Paris, indigné de la tiédeur qui avait
accueilli ses offres de dévouement. Son départ fut un triomphe pour
les Jacobins. Les dangers de la famille royale se présentaient chaque
jour sous un aspect plus terrible: Louis XVI en sentait l'imminence
avec les angoisses d'un homme qui voit de minute en minute s'approcher
l'heure de sa ruine et ne peut rien tenter pour la prévenir. Madame
Élisabeth recevait de temps en temps des lettres de quelques-unes de
ses amies qui vivaient loin de la cour, mais dont l'affection pour sa
personne s'était encore accrue par ses malheurs. La plupart de ces
lettres ne lui apportaient que des avertissements sinistres. Elle en
fit plus d'une fois part à son frère: le Roi s'attendrissait avec
elle, et son courage s'énervait par sa sensibilité même. De son côté,
Madame Élisabeth essayait en vain de lui donner une espérance qu'elle
ne partageait pas.

Cependant, à la séance de l'Assemblée nationale du 7 juillet, un fait
se passa qui, bien que produit par l'esprit de conciliation d'un
prélat constitutionnel, parut ranimer dans quelques âmes un dernier
rayon d'espoir pour le salut de la France. Lamourette, évêque de Lyon,
essaya, par un discours pathétique, de ramener à l'unité la
représentation nationale, alors affaiblie par une scission
malheureuse. «Pour parvenir, dit-il, à cette réunion, il suffit de
s'entendre. À quoi se réduisent en effet toutes ces défiances? Une
partie de l'Assemblée attribue à l'autre le dessein séditieux de
vouloir détruire la monarchie; les autres attribuent à leurs collègues
le dessein de vouloir la destruction de l'égalité constitutionnelle et
le gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux chambres.
Voilà les défiances désastreuses qui divisent l'empire. Eh bien,
foudroyons, messieurs, par une exécration commune et par un
irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux
chambres.» (La salle, dit le _Moniteur_, retentit des applaudissements
unanimes de l'Assemblée et des tribunes, et des cris plusieurs fois
répétés: _Oui, oui, nous ne voulons que la constitution!_) «Jurons,
reprend l'orateur, de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment,
de nous confondre en une seule et même masse d'hommes libres,
également redoutables et à l'esprit d'anarchie et à l'esprit féodal,
et le moment où l'étranger verra que nous ne voulons qu'une chose fixe
et que nous la voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera
et où la France sera sauvée. (Les mêmes applaudissements recommencent
et se prolongent.) Je demande que M. le président mette aux voix cette
proposition simple: _Que ceux qui abjurent également et exècrent la
république et les deux chambres se lèvent!_» (Les applaudissements des
tribunes continuent. L'Assemblée se lève tout entière. Tous les
membres, simultanément et dans l'attitude du serment, prononcent la
déclaration de ne jamais souffrir ni par l'introduction du système
républicain ni par l'établissement des deux chambres, aucune
altération quelconque à la constitution.--Un cri général de réunion
suit ce premier mouvement d'enthousiasme.--Les membres assis dans
l'extrémité du ci-devant côté gauche se levant par un mouvement
spontané, vont se mêler avec les membres du côté opposé. Ceux-ci les
accueillent par des embrassements, et vont à leur tour se placer dans
les rangs de la gauche.--Tous les partis se confondent. On ne remarque
plus que l'Assemblée nationale..... Les spectateurs attendris mêlent
leurs acclamations aux serments de l'Assemblée. La sérénité et
l'allégresse sont sur tous les visages et l'émotion dans tous les
coeurs[172].)

[Note 172: _Moniteur universel_ du dimanche 8 juillet 1792.]

Le député Émery propose de faire jouir le Roi du tableau de cette
réconciliation faite pour calmer ses inquiétudes. Cette proposition
est adoptée à l'unanimité. Quelque empressement que mette le Prince à
venir contempler ce spectacle, à peine arrive-t-il assez tôt pour ne
pas trouver le prestige entièrement dissipé. Il parle avec émotion,
est écouté avec quelque intérêt, et dès son retour dans sa demeure,
heureux d'offrir un gage de la réconciliation universelle, il donne
l'ordre d'ouvrir au public le jardin des Tuileries, fermé depuis la
journée du 20 juin. Madame Élisabeth ne fut pas un instant dupe de ce
prétendu apaisement des opinions de l'Assemblée. Le lendemain, elle
écrivait à madame de Raigecourt:

                                                      «8 juillet 1792.

»Il faudroit vraiment toute l'éloquence de madame de Sévigné pour
rendre tout ce qui s'est passé hier, car c'est bien la chose la plus
surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite,
etc., etc.; mais heureusement le mois d'août s'approche, moment où,
toutes les feuilles étant bien développées, l'arbre de la liberté
présentera un ombrage plus sûr.»

Madame Élisabeth savait trop qu'en France l'enthousiasme est facile
presque autant qu'il est court; elle savait qu'il n'y a pas de
sympathie durable entre hommes habitués à se diffamer et à se dénoncer
tous les jours, et qui marchent vers des buts diamétralement opposés.
Aussi ne fut-elle pas très-étonnée d'apprendre que le soir même de
cette belle journée la discussion avait repris dans la chambre
législative son animosité habituelle, et que le club des Jacobins
avait retenti des vociférations les plus haineuses.

Au milieu de l'ouragan qui emportait toutes choses, les nouveaux
ministres[173], qui n'avaient pas désespéré de servir le Roi après la
journée du 20 juin, étaient dénoncés comme des conseillers rétrogrades
et ennemis de la liberté. Effrayés d'une situation qui leur présageait
un décret presque certain, ils déclarèrent tous, dans la séance du 10
juillet, par l'organe de M. de Joly, garde des sceaux, qu'ils venaient
de donner leur démission au Roi.

[Note 173:

Leur passage au pouvoir était rapide:

Le 13 juin, Mourgues avait remplacé Roland au ministère de
l'intérieur; Dumouriez, déjà ministre des affaires étrangères, était
chargé du ministère de la guerre en remplacement de M. Servan, et
Beaulieu remplaçait Clavière au ministère des contributions.

Le 18 juin, Chambonnas remplaçait Dumouriez au ministère des affaires
étrangères, et de Lajard le remplaçait au ministère de la guerre;
Terrier de Montciel remplaçait Mourgues au ministère de l'intérieur.

Le 28 juin, de Joly remplace Duranton au ministère de la justice.

Le 21 juillet, M. du Bouchage remplace M. de la Coste au ministère de
la marine, et M. Champion remplace M. Terrier de Montciel à celui de
l'intérieur.

Le 23 juillet, M. Dabancourt est nommé ministre de la guerre à la
place de M. de Lajard.

Le 30 juillet, M. le Roux est nommé ministre des contributions à la
place de M. de Beaulieu.

Le 1er août, M. de Sainte-Croix, ministre des affaires étrangères, au
lieu de M. de Chambonnas.]

Dans la séance du mercredi 11 juillet, le décret suivant fut rendu:

_Acte du Corps législatif._

«Des troupes nombreuses s'avancent vers nos frontières. Tous ceux qui
ont en horreur la liberté s'arment contre notre constitution.

»CITOYENS, LA PATRIE EST EN DANGER!

»Que ceux qui vont obtenir l'honneur de marcher les premiers pour
défendre ce qu'ils ont de plus cher se souviennent toujours qu'ils
sont Français et libres; que leurs concitoyens maintiennent dans leurs
foyers la sûreté des personnes et des propriétés; que les magistrats
du peuple veillent attentivement; que tous, dans un courage calme,
attribut de la véritable force, attendent pour agir le signal de la
loi, _et la patrie sera sauvée_.»

Le dénoûment approche. Ce jour-là même, 11 juillet, Madame Élisabeth,
en annonçant à madame de Raigecourt la démission des ministres, ne
s'étonnait point de cette démonstration, «qui ne laissoit pas que
d'étonner bien du monde». Aussi bien elle sentait que le Roi était de
fait déjà déchu. L'Assemblée, qui avait licencié la garde
constitutionnelle, faisait fuir devant l'ombre de sa désapprobation le
ministère éperdu. Madame Élisabeth, qui voyait augmenter de moment en
moment la rapidité du mouvement qui entraînait la famille royale à
l'abîme, ne pensait plus à rappeler son amie auprès d'elle, et lui
défendait de songer à revenir. Elle savait que le vaisseau sombrerait
bientôt: ce n'est pas dans un tel moment qu'elle aurait engagé ses
amies à lui confier leur existence.

Le vendredi 13 juillet, veille de l'anniversaire de la fédération,
l'arrêté du département qui, le 6 du même mois, avait suspendu Pétion
de ses fonctions, fut levé par décret de l'Assemblée nationale.»

À l'ovation que la populace de Paris décernait au maire se joignit le
suffrage bruyant des fédérés de Marseille et du Finistère. En revenant
de la cérémonie du Champ de Mars, la famille royale fut assourdie par
les cris de _Vive Pétion! À bas Veto!_

Et cependant Madame Élisabeth, désireuse de tranquilliser sa
Raigecourt, lui écrivait quatre jours après une lettre dans laquelle
elle attribuait à ses prières la manière paisible dont les fêtes de la
fédération s'étaient passées. Mais on voit qu'après avoir perdu une à
une toutes les libertés, la famille royale dut renoncer à la dernière,
celle d'écrire, pour épancher ses inquiétudes et ses douleurs dans le
sein de ses amis. Madame Élisabeth l'indique assez en parlant dans de
telles circonstances de la pluie et du beau temps. «Le tonnerre,
écrit-elle, est tombé sur les murs de Versailles.» Une autre foudre
allait frapper les Tuileries: le 10 août approchait.

Cependant l'abbé de Lubersac reçut une dernière lettre de Madame
Élisabeth, datée du 22 juillet 1792. Elle s'excuse de lui avoir écrit
peu de temps auparavant une lettre si sombre; mais elle était sous le
coup de l'affreuse journée du 20 juin. «Ceux sur qui l'orage gronde
éprouvent parfois de telles secousses qu'il est difficile de savoir et
de pratiquer cette grande ressource, celle de la prière.» C'est pour
cela que Madame Élisabeth réclame les prières des saintes âmes qui, à
l'abri de l'orage, s'élèvent plus facilement vers Dieu. Elle met tant
d'insistance à conjurer le prêtre auquel elle écrit de se souvenir
d'elle devant Dieu, que la parole antique de ces soldats du Cirque
condamnés à périr me revient malgré moi à la mémoire quand je lis ces
lignes: «Heureux les saints qui, percés de coups, n'en louent pas
moins Dieu à chaque instant du jour! Demandez cette grâce, monsieur,
pour ceux qui sont foibles et peu fidèles comme moi.» Seulement la
piété de Madame Élisabeth, en transférant la parole antique du
paganisme au christianisme, la traduit ainsi: «Ceux qui vont mourir
vous prient de prier pour eux.»

Les lettres de Madame Élisabeth vont s'arrêter, et nous allons perdre
ce fil conducteur qui nous a guidé jusqu'ici dans notre récit. C'est
un premier adieu. Dans l'avant-dernière des lettres adressées à madame
de Raigecourt, le 25 juillet 1792, la princesse formait encore le
projet de revoir son amie à l'automne. Puis, comme si sa raison
tournait en dérision ses propres espérances, elle ajoutait: «Il est
toujours joli de pouvoir en parler.» Dans cette lettre, elle annonce
déjà que l'on a voulu forcer les portes du château, mais que la garde
nationale s'y est opposée.

La dernière lettre de Madame Élisabeth à madame de Raigecourt portait
la date du 8 août 1792; elle y annonçait expressément l'agonie du
pouvoir exécutif, ajoutant qu'elle ne pouvait entrer dans aucun
détail.

On a écrit que c'est à Charenton que le siége du château fut résolu
entre quinze conjurés. Que voulaient-ils, ces misérables? Les peuples
ont vu souvent des conspirateurs s'élever contre les tyrans et contre
la tyrannie; mais remarquons qu'ici les tyrans étaient dans la commune
de Paris et la tyrannie dans l'Assemblée législative. Il n'y avait au
château des Tuileries que trois femmes, un enfant et un infortuné qui
était roi, faibles, méconnus, insultés par tout le monde, sans
ressource et sans appui. Pensait-on qu'ils feraient de la résistance?
Ils n'en avaient jamais fait. Voulait-on les obliger à changer de
domicile? Un mot suffisait. Était-ce un assassinat qu'on projetait?
Mais était-ce donc un crime nouveau? On n'avait pas à le méditer dans
l'ombre, pendant qu'on le proclamait sur les places et dans les
carrefours. On n'avait pas besoin d'enfoncer les portes d'un palais
pour égorger trois victimes innocentes qu'on aurait trouvées priant
pour leurs bourreaux. Croyez-le bien, le passage si court de la vie à
la mort ne leur eût point paru douloureux. Tout ce qui porte une âme
généreuse pensera aisément que ce n'est pas là ce que la mort a de
plus affreux. C'est la fin de la mort, mais ce n'en est ni le
commencement ni le milieu. La voir venir horrible, injuste,
prématurée, mesurer le sablier du temps par la durée seule de ses
souffrances, s'anéantir pour renaître avec une blessure nouvelle, être
frappé dans ses enfants, dans son époux, dans sa soeur, dans sa femme,
dans ses amis, dans ses serviteurs fidèles, dans sa gloire, dans sa
puissance, dans sa renommée, enfin mourir de calomnie, c'est là
mourir. Cette mort, barbares, vous la leur aviez donnée: le plus grand
crime avait été commis!

Louis XVI, dans son abandon, eut peine à retenir quelques-uns de ses
ministres et à en trouver d'autres assez courageux pour accepter une
responsabilité sans pouvoir. Il parvint cependant, à force de
sollicitations, à se former un cabinet; ainsi, ce n'était plus comme
autrefois à l'ambition des hommes, c'était à leur dévouement, c'était
à leur pitié qu'il fallait s'adresser pour trouver encore des
ministres. Comme M. Bigot de Sainte-Croix se défendait d'accepter un
portefeuille et motivait son refus sur des raisons: «Que de
difficultés, s'écria Louis XVI, pour être ministre d'un roi de quinze
jours!»

Ce prince, dont Madame Élisabeth jusqu'alors avait toujours cherché à
remonter le courage, remarquait que maintenant sa soeur demeurait
interdite et muette: en vain il essayait de surprendre encore une
lueur d'espérance sur ses lèvres ou dans ses regards; il n'y lisait
plus que ce mot: «Résignation». Il comprit que sa fin était prochaine,
et il s'y prépara. On a même prétendu que dès cette époque il fit un
premier testament; mais cette assertion ne repose sur aucune autorité
sérieuse.

Depuis un mois, les assemblées démagogiques formées dans les divers
quartiers de Paris s'étaient déclarées permanentes. Les gardes
nationales demeuraient en armes jour et nuit. Sur les places
publiques, de véhéments orateurs débitaient des harangues
incendiaires.

Danton pensa que le moment était venu de prendre sa revanche de la
journée du 20 juin. Prudhomme et les autres journalistes de la faction
excitaient ouvertement le peuple à l'assassinat. De son côté, Marat
activait le mouvement dans ses pamphlets: «Citoyens, disait-il,
veillez autour de ce palais, asile inviolable de tous les complots
contre la nation: une reine perverse y fanatise un roi imbécile; elle
y élève les louveteaux de la tyrannie. Des prêtres insermentés y
bénissent les armes de l'insurrection contre le peuple; ils y
préparent la Saint-Barthélemy des patriotes.» La révolution, avant de
commencer l'attaque, avait désorganisé la défense. D'un côté,
l'Assemblée avait décrété que plusieurs régiments de ligne et deux
bataillons suisses partiraient pour la frontière; de l'autre, les
Jacobins avaient appelé des Marseillais, qui traversèrent la France
avec des armes et du canon, disant qu'ils se rendaient à Paris pour y
tuer le tyran; et aucune municipalité, aucun chef militaire ne se
trouvèrent sur leur route pour arrêter leur marche. Leur présence à
Paris est marquée par plusieurs massacres. Santerre leur donne un
banquet à Charenton. C'est là, comme nous l'avons rapporté, que se
forme le comité d'insurrection qui doit porter le dernier coup à la
monarchie. La municipalité, aux ordres du maire, subit bientôt
l'influence de ce comité.

Le vendredi 3 août, le Roi adressa, par les mains de ses ministres, le
message suivant à l'Assemblée:

                              «Du 3 août 1792, l'an IVe de la liberté.

»Il circule, Monsieur le président, depuis quelques jours un écrit
intitulé: Déclaration de S. A. S. le duc régnant de Brunswick-Lunebourg,
commandant les armées combinées de LL. MM. l'Empereur et le Roi de
Prusse, adressée aux habitants de la France. Cet écrit ne présente aucun
des caractères qui pourroient en garantir l'authenticité. Il n'a été
envoyé par aucun de mes ministres dans les diverses cours d'Allemagne qui
avoisinent le plus nos frontières. Cependant sa publicité me paroît
exiger une nouvelle déclaration de mes sentiments et de mes principes.

»La France se voit menacée par une grande réunion de forces.
Reconnoissons tous le besoin de nous réunir.

»La calomnie aura peine à croire à la tristesse de mon coeur à la vue
des dissensions qui existent et des malheurs qui se préparent; mais
ceux qui savent ce que valent à mes yeux le sang et la fortune du
peuple croiront à mes inquiétudes et à mes chagrins. J'ai porté sur le
trône des sentiments pacifiques, parce que la paix, le premier besoin
des peuples, est le premier devoir des rois. Mes anciens ministres
savent quels efforts j'ai faits pour éviter la guerre; je sentois
combien la paix étoit nécessaire; elle seule pouvoit éclairer la
nation sur la nouvelle forme de son gouvernement; elle seule, en
épargnant des malheurs au peuple, pouvoit me faire soutenir le
caractère que j'ai voulu prendre dans cette révolution: mais j'ai cédé
à l'avis unanime de mon conseil, au voeu manifeste d'une grande partie
de la nation et plusieurs fois exprimé par l'Assemblée nationale. La
guerre déclarée, je n'ai négligé aucun moyen d'en assurer le succès;
mes ministres ont reçu l'ordre de se concerter avec les comités de
l'Assemblée et avec les généraux. Si l'événement n'a pas encore
répondu à l'espérance de la nation, ne devons-nous pas en accuser nos
divisions intestines, les progrès de l'esprit de parti et surtout
l'état de nos armées, qui avoient besoin d'être encore exercées avant
de les mener aux combats? Mais la nation verra croître mes efforts
avec ceux des puissances ennemies; je prendrai, de concert avec
l'Assemblée nationale, tous les moyens pour que les malheurs
inévitables de la guerre soient profitables à sa liberté et à sa
gloire.

»J'ai accepté la constitution: la majorité de la nation la désiroit;
j'ai vu qu'elle y plaçoit son bonheur, et ce bonheur fait l'unique
occupation de ma vie. Depuis ce moment, je me suis fait une loi d'y
être fidèle, et j'ai donné ordre à mes ministres de la prendre pour
seule règle de leur conduite. Seul, je n'ai pas voulu mettre mes
lumières à la place de l'expérience ni ma volonté à la place de mon
serment.

»J'ai dû travailler au bonheur du peuple; j'ai fait ce que j'ai dû:
c'est assez pour le coeur d'un homme de bien. Jamais on ne me verra
composer sur la gloire ou les intérêts de la nation, recevoir la loi
des étrangers ou celle d'un parti, c'est à la nation que je me dois:
je ne fais qu'un avec elle; aucun intérêt ne sauroit m'en séparer;
elle seule sera écoutée. Je maintiendrai jusqu'à mon dernier soupir
l'indépendance nationale: les dangers personnels ne sont rien auprès
des malheurs publics. Eh! qu'est-ce que des dangers personnels pour un
Roi à qui l'on veut enlever l'amour du peuple? C'est là qu'est la
véritable plaie de mon coeur. Un jour peut-être le peuple saura
combien son bonheur m'est cher, combien il fut toujours et mon seul
intérêt et mon premier besoin. Que de chagrins pourroient être effacés
par la plus légère marque de son retour!

                                                      »_Signé_: LOUIS.

»_Et plus bas_: BIGOT SAINTE-CROIX.»

       *       *       *       *       *

Plusieurs membres demandèrent l'impression de ce message; mais après
avoir entendu un discours violent d'Isnard, l'Assemblée décida qu'il
n'y avait pas lieu à délibérer sur l'impression.

Une députation de la commune, ayant Pétion à sa tête, est
immédiatement après introduite à la barre de l'Assemblée.

«Législateurs, dit le maire de Paris, c'est lorsque la patrie est en
danger que tous ses enfants doivent se presser autour d'elle; et
jamais un si grand péril n'a menacé la patrie. La commune de Paris
nous envoie vers vous: nous venons apporter dans le sanctuaire des
lois le voeu d'une ville immense..... Tous les décrets que l'Assemblée
a rendus pour renforcer nos troupes sont annulés par le refus de
sanction ou par des lenteurs perfides. Et l'ennemi s'avance à grands
pas, tandis que des patriciens commandent les armées de l'égalité,
tandis que des généraux quittent leur poste en face de l'ennemi,
laissent délibérer la force armée, viennent présenter aux
législateurs son voeu, qu'elle n'a pu légalement énoncer, et
calomnient un peuple libre, que leur devoir est de défendre.

»Le chef du pouvoir exécutif est le premier anneau de la chaîne
contre-révolutionnaire. Son nom lutte chaque jour contre celui de la
nation; son nom est un signal de discorde entre le peuple et ses
magistrats, entre les soldats et les généraux. Il a séparé ses
intérêts de ceux de la nation. Nous les séparons comme lui. Loin de
s'être opposé par un acte formel aux ennemis du dehors et de
l'intérieur, sa conduite est un acte formel et perpétuel de
désobéissance à la constitution. Tant que nous aurons un roi
semblable, la liberté ne peut s'affermir, et nous voulons demeurer
libres. Par un reste d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous
demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le danger de la
patrie; mais la constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse
la constitution: nous l'invoquons à notre tour et nous demandons sa
déchéance.

»Cette grande mesure une fois _portée_, comme il est très-douteux que
la nation puisse avoir confiance dans la dynastie actuelle, nous
demandons que des ministres solidairement responsables, nommés par
l'Assemblée nationale, mais hors de son sein, suivant la loi
constitutionnelle, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en
attendant que la volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit
légalement prononcée dans une convention nationale aussitôt que la
sûreté de l'État pourra le permettre. Cependant, que nos ennemis,
quels qu'ils soient, se rangent tous au delà de nos frontières; que
des lâches et des parjures abandonnent le sol de la liberté; que trois
cent mille esclaves s'avancent, ils trouveront devant eux dix millions
d'hommes libres prêts à la mort comme à la victoire, combattant pour
l'égalité, pour le toit paternel, pour leurs femmes, leurs enfants et
leurs vieillards. Que chacun de nous soit soldat tour à tour, et s'il
faut avoir l'honneur de mourir pour la patrie, qu'avant de rendre le
dernier soupir chacun de nous illustre sa mémoire par la mort d'un
esclave ou d'un tyran.»

L'Assemblée renvoya immédiatement cette pétition au comité de
l'extraordinaire, témoignant ainsi à la municipalité de Paris tous les
sentiments de déférence qu'elle venait de refuser au Roi. Ce manifeste
outrageant, porté par Pétion à la barre de la Convention, était jeté
une heure après dans tous les échos des carrefours. Cependant, un
matin, de son petit appartement du pavillon de Flore, Madame Élisabeth
crut entendre sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre Jacques_;
attirée par ce refrain, qui réveillait un doux souvenir, elle
entrebâilla sa fenêtre; mais ce n'était pas sa romance qu'elle
entendait, c'étaient des couplets royalistes empruntés aux _Actes des
Apôtres_, espèce de charivari monarchique de 1790; couplets dans
lesquels au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre peuple_,
que l'on plaint de n'avoir plus de roi et de ne connaître que la
misère. L'air de cette romance, d'ailleurs si tendre et si
sympathique, a été appliqué par l'Église elle-même à ce pieux cantique
que les jeunes filles répètent en choeur le jour de leur première
communion[174]. Ce fut là pour Madame Élisabeth le dernier reflet d'un
temps heureux.

[Note 174:

  «Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
  Une mère auguste et chérie,» etc.]

Tout était préparé pour le triomphe de l'insurrection. Les orateurs
des clubs, les tribuns de la rue répondaient du succès du premier
mouvement: les chefs en arrêtèrent le plan, dont ils avaient fixé
l'exécution d'abord au 29 juillet, et définitivement au 10 août. Le
programme de ce plan fut imprimé, et se distribuait publiquement
pendant les huit jours qui précédèrent la journée prescrite par la
colère des sections[175].

[Note 175: Le 2 août, M. Brunyer, médecin des Enfants de France, remit
à madame de Tourzel un petit imprimé qui était le prospectus fidèle de
la journée annoncée. (Mémoires inédits de madame de Tourzel.)]

Dans la soirée du 9 août, la famille royale s'était, après le souper,
retirée dans le cabinet du conseil. Les ministres et quelques
personnes de la cour s'y étaient réunis pour passer la nuit.
L'imminence du péril brisait pour la première fois la règle inflexible
de l'étiquette: le coucher du Roi n'eut pas lieu. «La Reine, rapporte
madame de Tourzel, parloit à chacun de la manière la plus affectueuse,
et encourageoit le zèle qu'on lui témoignoit. Je passai la nuit, ainsi
que ma fille Pauline, auprès de M. le Dauphin, dont le sommeil calme
et paisible formoit le contraste le plus frappant avec l'agitation qui
régnoit dans tous les esprits.»

Vers onze heures, une municipalité révolutionnaire, chassant la
municipalité légale, s'installait à l'hôtel de ville, et se déclarait
en insurrection. Elle agit et parle en souveraine; elle excite, elle
concentre, elle organise les mouvements de l'insurrection.

Minuit sonne: Camille Desmoulins, Chabot et quelques autres donnent le
signal. Le tocsin se fait entendre aux _Cordeliers_. On bat la
générale, le bruit du canon se mêle au bruit du tambour. «Vers trois
heures, raconte un témoin oculaire[176], nous entendîmes le tocsin. Le
nombre des personnes qui étoient chez le Roi s'étoit encore augmenté.
On avoit fini par s'asseoir sur les fauteuils, par terre, sur les
tables, sur les consoles, partout où l'on pouvoit s'appuyer, quoique
quelques subalternes de la maison du Roi prétendissent dans le
commencement qu'il étoit contre l'étiquette de s'asseoir dans la
chambre du Roi.» Oui, il était encore question d'étiquette, et la vie
du Roi et l'existence de la monarchie étaient en péril! Depuis le Roi
jusqu'à son fils, âgé de six ans, nul ne devait être épargné.
Élisabeth n'était point la proie qu'on cherchait, mais elle se
présentait: elle voulait braver la mort qui menaçait le Roi, la Reine
et leurs enfants.

[Note 176: Mémoires inédits du comte François de la Rochefoucauld,
fils aîné du duc de Liancourt, grand maître de la garde-robe du Roi
Louis XVI.]

Les sections s'ébranlaient; les insurgés accouraient en colonnes
serrées; des bandes armées de piques profitaient du désordre pour se
glisser dans les rangs des troupes fidèles. L'aube du jour paraît.
Marie-Antoinette, dans la crainte que le fer des Marseillais ne
surprenne ses enfants dans leurs lits, les fait habiller, et dès ce
moment reste en communication avec eux. Aussi peu émue de ses propres
dangers qu'inquiète de ceux qui menacent sa famille, elle va
alternativement chez le Roi et chez ses enfants, puis retourne dans le
cabinet du conseil, où sa présence d'esprit et ses courageuses paroles
excitent l'admiration des ministres. Madame Élisabeth l'accompagne,
évangélique figure offrant la douce image de la tendresse fraternelle,
de la douleur et de la piété.

Louis XVI sent la nécessité de visiter les postes intérieurs du
château: la Reine, ses enfants, Madame Élisabeth et madame de Lamballe
l'accompagnent. Si l'attitude du Roi, calme, mais plus paternelle que
militaire, fait peu d'impression sur l'âme du soldat, la présence de
ces trois femmes et de ces deux beaux enfants, venant en silence faire
un dernier appel aux sentiments généreux de leurs amis, électrise les
derniers défenseurs de la monarchie. Dans la galerie de Diane,
l'enthousiasme éclate sur leur passage; l'émotion gonfle les
poitrines, les larmes mouillent tous les yeux. Au milieu du
débordement des idées modernes apparaît une scène du moyen âge, où le
vieil esprit de chevalerie reprend un instant son empire: deux cents
gentilshommes environ sont accourus aux Tuileries au premier bruit des
dangers du Roi; ils n'avaient pas d'uniformes; ils portaient leurs
armes sous leurs habits, ce qui leur fit donner le nom de _chevaliers
du poignard_. Les uns prient la Reine de toucher leurs armes, afin de
les rendre victorieuses; les autres lui demandent la permission de lui
baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille
transports d'amour et d'espérance éclatent à la fois: _Vivent les Rois
de nos pères!_ s'écrient les jeunes gens; _Vive le Roi de nos
enfants!_ s'écrient les vieillards en élevant le Dauphin dans leurs
bras. Suprême et courageuse protestation contre l'émigration, ces
braves gens sont venus mourir, victimes résignées du vieil honneur
français.

Mais dans la visite des postes des cours et du jardin, où les
princesses ne suivirent pas le Roi, ce prince fut loin de recevoir un
bon accueil. La garde nationale cria, il est vrai: _Vive le Roi!_ mais
cette acclamation fut bientôt couverte par les cris de: _À bas le
Veto!_ Rentré au château, la sueur au front, le désespoir dans l'âme,
le triste monarque délibérait encore avec ses ministres sur les moyens
de défense, que déjà les insurgés débouchaient de toutes parts sur le
Carrousel en colonnes serrées, les uns armés de piques et de fusils
enlevés à l'Arsenal, qui venait d'être envahi, les autres traînant des
canons et des munitions de guerre. À neuf heures du matin, les portes
du château sont forcées: la multitude se répand dans les cours. Les
cris de: _La déchéance ou la mort!_ sont poussés par un peuple immense
qui encombre la place et les abords des Tuileries. «N'entendez-vous
pas ces cris?» dit en ouvrant précipitamment la porte du cabinet du
conseil un homme portant une écharpe et qui se croit encore membre de
la commune, bien que la municipalité légale dont Royer-Collard faisait
partie ait été chassée par une municipalité insurrectionnelle qui
s'est nommée elle-même; «le peuple demande la déchéance ou la mort, le
peuple veut la déchéance.--Eh bien, répond le ministre de la justice,
que l'Assemblée la prononce donc!--Mais après cet acte, dit la Reine,
qu'arrivera-t-il?»--L'officier municipal (qui ne l'était plus)
s'incline et se tait. Un chef de légion[177] entrant alors, et
s'adressant à Marie-Antoinette: «Madame, dit-il, le peuple est le plus
fort: quel carnage il va y avoir! Votre dernier jour est arrivé.» Au
milieu des émotions causées par ces paroles, paraît à la tête du
directoire le procureur général revêtu de son écharpe: «Sire,
s'écrie-t-il avec épouvante, le danger est au-dessus de toute
expression; il n'y a ni lutte ni défense possibles: la garde nationale
ne peut offrir que le concours d'un petit nombre; la masse est
intimidée ou corrompue; elle se réunira dès le premier choc aux
agresseurs. Déjà les canonniers, à la seule recommandation de rester
sur la défensive, ont déchargé leurs pièces. Sire, vous n'avez plus
une minute à perdre; il n'y a de sûreté pour vous que dans le sein de
l'Assemblée; il n'y a d'abri sûr pour votre famille qu'au milieu des
représentants du peuple.»

[Note 177: M. de la Chesnaye, massacré le 2 septembre suivant.]

Cette idée entre avec Roederer au château; elle y entre portée par le
vent qui souffle de la rue; elle y entre avec la soudaineté et l'éclat
de la foudre révolutionnaire: il est de ces minutes fatales dans la
vie des rois et des peuples où la réflexion est impossible, alors que
le retentissement de la révolte, parti d'en bas, a atteint toutes les
hauteurs. Louis XVI demeure interdit. Mais la Reine relevant fièrement
la tête: «Que dites-vous, monsieur? s'écrie-t-elle, vous nous proposez
de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs? Jamais!
jamais! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les
quitter! Mais dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement
abandonnés?--Madame, je le répète, la résistance est impossible.
Voulez-vous faire massacrer le Roi, vos enfants et vos serviteurs?--À
Dieu ne plaise! puissé-je être la seule victime!--Encore une minute,
poursuit Roederer, une seconde peut-être, et il est impossible de
répondre des jours du Roi, des vôtres, de ceux de vos enfants.--De mes
enfants! dit-elle en les serrant dans ses bras, non, non, je ne les
livrerai pas au couteau!»

Et s'adressant aux ministres du Roi: «Eh bien, c'est le dernier des
sacrifices, mais vous en voyez l'objet!» Madame Élisabeth s'approchant
alors du procureur général: «Monsieur Roederer, dit-elle en élevant la
voix comme pour prendre à témoin tout ce qui l'environne, vous
répondez des jours du Roi et de la Reine!--Madame, nous répondons de
mourir à leurs côtés; c'est tout ce que nous pouvons garantir.»
Aussitôt quelques précautions sont prises pour assurer la marche de la
famille royale; les membres du département, auxquels se joignent un
grand nombre de gentilshommes armés, forment un cercle au milieu
duquel elle se place. Dans les salles, dans les galeries qu'elle
traverse, on l'entoure en frémissant. «Point d'exaltation, s'écrie
Roederer, vous compromettriez la vie du Roi.--Restez calmes», dit
Louis XVI. La Reine ajouta: «Nous reviendrons bientôt.»

«On sortit, raconte M. de la Rochefoucauld, par la grille du milieu.
M. de Bachmann, major des gardes suisses, marchoit le premier entre
deux haies de ses soldats. M. de Poix le suivoit à quelque distance,
et marchoit immédiatement avant le Roi. La Reine suivoit le Roi en
tenant M. le Dauphin par la main; Madame Élisabeth donnoit le bras à
Madame, fille du Roi; madame la princesse de Lamballe et madame de
Tourzel les suivoient. Je me trouvai dans le jardin à portée d'offrir
mon bras à madame de Lamballe, et elle le prit, car elle étoit celle
qui avoit le plus d'abattement et de crainte. Le Roi marchoit droit;
sa contenance étoit assurée, le malheur cependant étoit peint sur son
visage. La Reine étoit tout en pleurs; de temps en temps elle les
essuyoit, et s'efforçoit à prendre un air confiant qu'elle conservoit
quelques minutes. Cependant, s'étant appuyée un moment contre mon
bras, je la sentis toute tremblante. M. le Dauphin n'avoit pas l'air
très-effrayé; Madame Élisabeth étoit la plus calme; elle étoit
résignée à tout: c'étoit la religion qui l'inspiroit. Elle dit en
voyant ce peuple féroce: «Tous ces gens sont égarés; je voudrois leur
conversion, mais pas leur châtiment.» La petite Madame pleuroit
doucement. Madame de Lamballe me dit: «Nous ne rentrerons jamais au
château[178].»

[Note 178: Mémoires inédits, déjà cités.]

Deux colonnes se formèrent, à la sortie du château, pour protéger la
famille royale; l'une composée des grenadiers suisses, l'autre des
bataillons des Petits-Pères et des Filles Saint-Thomas. Mais la
multitude entassée sous les fenêtres du palais, voyant la voie que
prend le Roi, aussitôt se porte en masse vers l'escalier du passage
des Feuillants. La route se trouve ainsi obstruée, et Louis XVI,
pendant dix minutes, est contraint de s'arrêter au bas de l'escalier.
Là, sur le seuil même de sa demeure, il apprend qu'une partie des
gardes nationaux se retiraient pour aller garder leurs familles et
leurs foyers. Des bataillons se déclaraient contre la royauté, qu'ils
voyaient faible, en faveur de la révolution, qui se montrait
triomphante. Du sein de la cohue tumultueuse qui, sur les instances du
procureur général, s'entr'ouvre à peine pour livrer passage à la
famille royale, on n'entend sortir que des invectives et des menaces.
Quelques membres de l'Assemblée essayent en vain de se porter
au-devant du monarque: le flot compacte de la foule résiste comme un
mur. La masse d'aboyeurs qui encombre la terrasse des Feuillants crie
d'une seule voix: _À bas le tyran! la mort!_ Le péril semble grand. Un
grenadier s'empare du Prince royal et le porte dans ses bras. Il faut
une demi-heure de lutte pour traverser, sous une pluie d'outrages,
cette courte distance qui sépare le palais des Tuileries du Manége, où
siége l'Assemblée nationale. À ses portes, les clameurs redoublent.
Roederer harangue la populace et l'apaise; mais dans le couloir étroit
et engorgé de gens de toute sorte, un mouvement irrésistible sépare
les membres de la famille royale. Marie-Antoinette perd de vue un
instant son fils. Mais le grenadier qui s'est emparé de l'enfant
l'élève dans ses bras au-dessus de la foule, puis se faisant jour avec
ses coudes, il pénètre dans la salle derrière le Roi, et dépose sur le
bureau de l'Assemblée son précieux fardeau aux applaudissements des
tribunes. Louis XVI prend place à côté du président, et
Marie-Antoinette avec sa suite sur les siéges des ministres. Devant le
spectacle de tant de grandeur humiliée, le calme se rétablit, et le
Roi prend la parole:

«Je suis venu ici pour épargner un grand crime, et je pense que je ne
saurois être plus en sûreté qu'au milieu des représentants de la
nation.--Sire, répond Vergniaud, vous pouvez compter sur la fermeté de
l'Assemblée nationale. Elle connoît ses devoirs: ses membres ont juré
de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités
constituées.»

Le Roi s'assied, et la discussion commençait, lorsque, sur
l'observation faite par plusieurs membres de l'Assemblée que le corps
législatif ne peut délibérer en présence du Roi, l'Assemblée décide
que le Roi et sa famille se retireront dans la tribune du journal _le
Logographe_. Cette loge est si étroite qu'elle peut à peine contenir
les rédacteurs du journal, et si basse qu'on ne peut y demeurer
debout. Louis XVI s'assied sur le devant, Marie-Antoinette dans un
coin où sa noble tête cherche un peu d'ombre contre tant d'opprobre;
Madame Élisabeth se place sur une banquette avec les enfants, leur
gouvernante et madame de Lamballe. Derrière cette banquette essayent
de se tenir debout quelques gentilshommes qui avaient espéré
combattre aux Tuileries, et qui voulaient du moins ne pas fuir la mort
si la bataille leur échappait. À peine trois quarts d'heure
étaient-ils écoulés depuis que la famille royale était dans l'enceinte
de l'Assemblée, que l'on entendit de violentes détonations du côté du
château. Évidemment le combat que le Roi avait voulu prévenir par son
départ était engagé. Les Tuileries étaient attaquées. Les Suisses, au
nombre de sept cent cinquante, les gardes nationaux, au nombre de deux
cent cinquante, et environ deux cents gentilshommes résolus à la mort,
assaillis par les bandes révolutionnaires, repoussaient la force par
la force. Les feux de mousqueterie se succédaient d'instant en
instant; on avait même entendu le bruit du canon. L'émotion la plus
vive se manifesta dans l'Assemblée. Sur la motion d'un de ses membres
(le représentant Lamarque), elle envoya une députation pour mettre un
terme au conflit et prendre sous sa protection les personnes demeurées
au château. Mais cette députation ne put arriver aux Tuileries; elle
fut dispersée par la foule, et bientôt on vit revenir ses membres, qui
déclarèrent qu'ils avaient été dans l'impossibilité de remplir leur
mission. Louis XVI, dont le coeur se troublait à la seule idée de
l'effusion du sang parisien, avait employé un moyen plus efficace.
Aussitôt que le bruit de la fusillade était arrivé à ses oreilles, il
avait écrit au crayon un ordre par lequel il prescrivait aux Suisses
de cesser le feu, d'évacuer le château et de rentrer dans leur
caserne, et chargea de cet ordre un de ses serviteurs, M. d'Hervilly,
qui arrive au château et communique l'ordre du Roi. Les Suisses et les
autres défenseurs du château ont repoussé l'attaque. Ils sont toujours
maîtres de la place. Ils ont obligé les colonnes insurgées d'évacuer
la cour du Carrousel et ils les tiennent en respect. Les Suisses,
après un moment d'hésitation, se disposent à quitter le château par la
pensée qu'ils vont au secours du Roi. Ce n'est que cinq minutes après
que le peloton qui sert d'avant-garde à leur petite troupe a évacué le
château que les plus hardis des agresseurs traversent la cour et
arrivent au grand escalier. Les Tuileries, malgré la légende
révolutionnaire qui a défrayé presque tous les historiens, n'ont pas
été prises d'assaut; elles ont été envahies après avoir été évacuées
sur un ordre signé de la main du Roi[179].

[Note 179: Une lettre d'un officier suisse (M. de Forestier), présent
aux Tuileries le 10 août 1792, lettre insérée dans la _Critique des_
GIRONDINS, par M. Alfred Nettement (Paris, 1848), attestait ces faits.
M. Mortimer Ternaux n'en fait pas de doute dans sa relation de la
journée du 10 août. _Histoire de la Terreur_, t. I, p. 118-129.]

En pénétrant dans le château des Tuileries, la multitude égorgea
quelques faibles détachements qui, postés dans les appartements,
n'avaient pas entendu l'appel du tambour et ne s'étaient point ralliés
à la colonne. La populace massacra de même les blessés laissés au
château, ainsi que le chirurgien-major et un aide qui n'avaient pas
voulu les abandonner. Les Suisses gardiens des postes subirent le même
sort. On tua tout dans les cuisines, jusqu'au dernier marmiton. Puis
la multitude, suivant ses caprices, épargna ou frappa ceux qui se
présentèrent à sa vue. Au milieu de ces actes de férocité, il y eut
quelques actions généreuses, comme il y eut quelques actions de
désintéressement au milieu des scènes de sac et de pillage dont le
château fut le théâtre.

Pendant ce temps, la moitié de la colonne suisse qui traversait le
jardin était fusillée de tous côtés par les bataillons de la garde
nationale appelés pour la défense du château, prise en queue par
l'avant-garde des assaillants qui avait traversé le vestibule sans s'y
arrêter, et elle venait expirer sous la pointe des sabres de la
gendarmerie à cheval qui occupait la place Louis XV; l'autre moitié
arrivait jusqu'à la salle de l'Assemblée, où, après avoir déposé les
armes sur les ordres formels du Roi, les soldats furent dirigés sur
divers points et massacrés en route par la multitude.

De minute en minute la salle et les tribunes de l'Assemblée s'étaient
encombrées de monde; le tumulte était extrême, la chaleur excessive.
La loge où était parquée la famille royale, et dont les murs blanchis
reflétaient les rayons ardents du soleil, formait une fournaise où
s'engouffraient en même temps les vapeurs brûlantes et les bruits du
carnage. La sueur ruisselait de tous les fronts. Le spectacle des
dévastations du château venait se dérouler sous les yeux mêmes de la
famille royale. Des hommes couverts de sang apportaient et
successivement déposaient sur le bureau du président des vaisselles
d'argent, des rouleaux d'or, des diamants, des portefeuilles trouvés
dans les appartements: les dépouilles des Tuileries étaient saluées
comme des trophées. Les dépositions mêmes des insurgés qui, plus
honnêtes que leurs compagnons, apportaient dans le sein de l'Assemblée
ce qu'ils avaient enlevé au château, témoignaient que les Tuileries
avaient été mises au pillage.

Au bruit du canon et à la lueur de l'incendie, des députations
venaient réclamer la déchéance de Louis XVI; des menaces sanguinaires
étaient faites. Le coeur brisé, mais calme, Madame Élisabeth
contemplait le front serein ces scènes de vertige et de colère, et
baissait la tête comme soumise aux volontés de Dieu.

Bientôt Vergniaud, qui venait de rédiger au milieu du comité l'acte de
suspension de la royauté, reparaît à la tribune et lit, au milieu d'un
profond silence, ce décret qui ne fut pas discuté et que le Roi
entendit sans étonnement et qu'il vit adopter sans regret. On comprend
même que, sous l'impression des événements de la journée, ce décret
obtint l'unanimité des suffrages; car les amis du Roi croyaient lui
sauver la vie, et ses ennemis lui ôtaient la couronne.

La nuit n'interrompit ni le tumulte ni les massacres. Des bûchers
furent allumés pour consumer les cadavres; et ce fut à la lueur des
flammes funèbres nourries par le meurtre que l'Assemblée prolongea sa
séance jusqu'à deux heures du matin. Prisonnière jusqu'à cette heure
dans la loge du logographe, spectatrice de sa propre chute et atteinte
sous l'oeil même de ses ennemis dans les dernières fibres de la
sensibilité humaine, la famille royale fut conduite par des
commissaires de l'Assemblée et les inspecteurs de la salle au logement
qui, depuis la promulgation du décret de la déchéance, avait été
disposé pour elle à la hâte dans l'étage supérieur de l'ancien couvent
des Feuillants. «On traversa le jardin, rapporte M. d'Aubier, au
milieu d'une foule de piques encore dégouttantes de sang; on étoit
éclairé par des chandelles placées au bout des canons de fusil; des
cris féroces demandant la tête du Roi et de la Reine ajoutoient à
l'horreur de ce tableau; un forcené, élevant la voix plus que les
autres, leur annonça que si l'Assemblée tardoit à les leur livrer il
mettrait le feu au bâtiment où on les placeroit.

»Lorsque nous traversions le jardin, je portois dans mes bras le
Prince royal; en voyant ces égorgeurs couverts de sang se presser sur
notre passage, la Reine craignit, comme moi, que le Prince ne fût
frappé dans mes bras; elle étoit mère trop tendre pour laisser à son
serviteur l'honneur de couvrir de son corps celui de son enfant:
oubliant qu'elle étoit la plus menacée, elle m'ordonna de lui remettre
le Prince, à qui la peur avoit donné une agitation presque convulsive,
et elle lui dit quelques mots à l'oreille. À cet âge heureux, l'âme se
calme aisément; à peine étions-nous dans l'escalier, qu'il se mit à
sauter de joie en me disant: «Maman m'a promis de me coucher dans sa
chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains hommes[180].»

[Note 180: Lettre de M. d'Aubier de la Montille, gentilhomme ordinaire
de la chambre de Louis XVI, à M. Mallet-Dupan.--Décembre 1794.]

Le logement destiné à la famille royale se composait de quatre
chambres, je devrais dire de quatre cellules contiguës, pavées de
briques, ouvrant chacune par une petite porte pareille sur le même
corridor. Au premier avis qui lui avait été donné, l'architecte de
l'Assemblée s'était empressé de faire porter la plupart de ses propres
meubles dans ce petit appartement. Dans la première pièce servant
d'antichambre veillèrent les derniers serviteurs de la royauté
abattue; dans la seconde, Louis XVI coucha à moitié vêtu; dans la
troisième, la Reine avec sa fille, et, cette nuit seulement, selon la
parole donnée, avec le Dauphin, qui passa les deux nuits suivantes
dans la quatrième chambre avec Madame Élisabeth, madame de Lamballe et
madame de Tourzel. Un souper avait été servi dans la première pièce;
personne n'y avait touché, excepté les enfants. Et cependant le Roi
seul avait pris quelque nourriture dans la loge du logographe, ses
enfants n'y avaient mangé que quelques fruits, et le reste de la
famille n'avait aspiré que quelques gouttes d'eau de groseille qu'elle
devait au zèle de M. d'Aubier et à la pitié des inspecteurs de la
salle: les souffrances morales étaient telles qu'elles faisaient
oublier la faim. Au moment de souper, le Dauphin se souvint de son
chien et en demanda des nouvelles avec anxiété. Pour consoler le
prince, on lui dit qu'il reviendrait un jour; mais se persuadant qu'on
l'avait étouffé dans la foule, il en eut beaucoup de chagrin. Madame
Élisabeth lui dit avec une douceur mélancolique: «Allons, cher enfant,
consolez-vous, il est des douleurs plus cruelles; continuez d'aimer
Dieu pour qu'il vous en préserve.»

M. d'Aubier raconte que MM. de Poix, de Rohan-Chabot, de Choiseul, de
Brézé, de Briges, de Nantouillet, d'Hervilly, Villerant, de Goguelat,
de Beauregard, de Lasserre, passèrent la nuit les uns dans la première
pièce servant d'antichambre, les autres aux portes des autres
chambres. «Ils y furent, dit-il, plus exposés que M. de Tourzel fils
et moi, que le Roi retint dans sa chambre.

»Un nommé Vasseur, du garde-meuble, m'aida à déshabiller le Roi; nous
lui enveloppâmes la tête avec un mouchoir, faute de trouver un bonnet;
nous craignîmes un instant qu'une bande d'égorgeurs qui inondoient le
corridor ne vînt le massacrer dans nos bras; ils se contentèrent de
lui crier, par la petite porte donnant au chevet du lit, qu'ils se
tiendroient là toute la nuit, prêts à l'égorger si Paris faisoit
quelque mouvement en sa faveur; il est possible que de pareilles
menaces, répandues dans divers quartiers de Paris, aient contribué à
empêcher bien des gens de faire quelques tentatives.

»Des furibonds, s'agitant sous les fenêtres, crioient à ceux du
corridor: «Jetez-nous sa tête, ou nous allons monter!» Le calme de
Louis XVI ne se démentit qu'un instant, en entendant des cris plus
redoublés demander la tête de la Reine et de Madame Élisabeth: «Que
leur ont-elles fait?» dit-il brusquement.

»La Reine vint aussitôt dans la chambre du Roi; sans témoigner aucune
inquiétude pour elle-même, elle en exprima beaucoup pour ses
enfants... «Les choses se sont passées comme on nous l'avait annoncé,
me dit la Reine; mais peut-être cela auroit tourné autrement si on
avoit fait attaquer de bonne heure les Marseillais.--«Par qui?» dit le
Roi avec un peu d'humeur....

»Une question qui me fut faite par la Reine me mit dans le cas de lui
dire que peut-être les honnêtes gens se rallieroient pendant la nuit:
«Ils ont trop peur de se compromettre, dit-elle; et quand deux mille
Marseillais ont dispersé soixante bataillons déjà formés chacun à leur
section, sans qu'aucun ait songé à se rendre au château, malgré
l'ordre général qu'ils avoient de s'y rendre si les Marseillais en
prenoient le chemin, pouvez-vous croire que les honnêtes gens
puissent s'armer pour nous, à présent que les soixante bataillons ont
nommé de nouveaux officiers, tous jacobins?...»

»La Reine se retira; le Roi se mit au lit; Tourzel, excédé de fatigue,
s'endormit sur un fauteuil au pied du lit; je veillai au chevet du
Roi.

»Louis XVI faisoit ses prières; il les interrompit pour me demander
d'où venoit un accroissement de bruit dans le corridor; il craignoit
qu'on n'exerçât quelques mauvais traitements sur ses fidèles
serviteurs, dont les uns étoient encore dans le corridor, et d'autres
dans l'antichambre; je sortis, et je revins le rassurer; je lui fis
observer qu'il y avoit moins de gens furieux sous les fenêtres, dans
le jardin, qu'on entendoit moins de bruit dans l'Assemblée, dont la
salle étoit vis-à-vis les fenêtres; et, voulant l'engager à prendre
quelque repos, je dis: «Il peut encore survenir quelque changement.»
Il me répondit: «Charles Ier avait plus d'amis que nous...» Louis XVI
s'endormit profondément. Je passai la nuit à aller à chaque instant,
derrière la fenêtre basse sans volets, sans grille, voir ce que
faisoit cette énorme quantité de sans-culottes restés dans le jardin.
Deux fois il leur arriva de s'amuser à chercher à escalader la
fenêtre; ils parioient à qui le premier pourroit y atteindre, en
montant sur les épaules les uns des autres, pour venir raccourcir,
disoient-ils en riant, le gros _Veto_; c'est ainsi qu'ils nommoient le
Roi. J'admirois le contraste que le calme de la physionomie de Louis
XVI dormant faisoit avec ces figures barbares éclairées par des
torches incendiaires, lorsqu'un redoublement de cris de ces forcenés
le réveilla. Son premier mot fut: «Savez-vous si la Reine et mes
enfants ont dormi?»

Non, la Reine n'avait point encore dormi. Les religieux que l'orage
avait chassés de leurs cellules ne se doutaient guère que peu de
temps après le même orage y jetterait la Reine de France chassée de
son palais, et que, plus infortunée qu'eux-mêmes, dans ces mêmes
cellules où ils avaient passé des nuits paisibles, elle appellerait en
vain le sommeil. Cependant Madame Élisabeth, qui, agenouillée sur un
des trois matelas étendus sur le carreau de la chambre qu'elle
partageait avec mesdames de Lamballe et de Tourzel, avait passé la
nuit en prière, l'oreille appuyée contre la cloison qui la séparait de
la chambre de sa belle-soeur, crut comprendre, au silence absolu qui y
régnait, que, épuisée de douleur et de fatigue, la Reine était enfin
parvenue à fermer les yeux vers les six heures du matin. Voulant lui
ménager ce repos subreptice que procure l'accablement à la nature
épuisée, Madame Élisabeth appela tout bas les enfants pour présider à
leur toilette. Ce travail terminé, il fallut songer à se mettre en
mesure de se rendre à l'Assemblée, dont la séance allait bientôt
s'ouvrir. Arrachée à son demi-sommeil par les caresses de ses enfants
que Madame Élisabeth lui amenait: «Pauvres enfants! s'écria la Reine
en les embrassant, qu'il est cruel de leur avoir promis un si bel
héritage et de dire: Voilà ce que nous leur laissons! Tout finit avec
nous!»

À dix heures, le supplice de la veille recommença pour la famille
royale. Ramenée à la tribune du logographe, elle assista toute la
journée aux derniers actes du drame dont l'action, en marchant vers
son dénoûment, devenait plus sombre et plus terrible. Le triomphe de
l'insurrection venait d'inaugurer un pouvoir supérieur à l'Assemblée
nationale. À partir de ce jour, la Commune insurrectionnelle de Paris
contrôla les décisions de cette lâche Assemblée, qui, en laissant
violer la loi par la force, avait signé sa propre déchéance. La
Commune fit rapporter les décrets qui n'avaient pas son assentiment.
Elle repoussa le choix fait du palais du Luxembourg pour servir de
logement à la famille royale, attendu que le _Luxembourg offrait des
moyens d'évasion par les souterrains qui s'y trouvent_[181].
L'Assemblée proposa aussitôt l'hôtel de la Chancellerie, place
Vendôme, puis ensuite l'abbaye Saint-Antoine; mais la Commune, par
l'organe de Manuel, demanda le Temple pour servir de demeure au Roi
que la nation gardait en otage, et déclara que, chargée de sa garde,
elle le croyait là plus en sûreté que partout ailleurs. «La Reine,
rapporte madame de Tourzel, frémit quand elle entendit nommer le
Temple, et me dit tout bas: _Vous verrez qu'ils nous mettront dans la
tour, dont ils feront pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu
une telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois le comte
d'Artois de la faire abattre; et c'étoit sûrement un pressentiment de
tout ce que nous aurons à y souffrir._ Et, sur ce que je cherchois à
écarter d'elle une pareille idée: _Vous verrez si je me trompe_,
répéta-t-elle; et l'événement n'a malheureusement que trop justifié un
pressentiment si extraordinaire.»

[Note 181: Séance du Conseil général de la Commune du 10 août 1792.
(Archives de l'Hôtel de ville.)]

L'opinion de la municipalité, exposée par Manuel, devait prévaloir et
prévalut. L'Assemblée n'avait fait que suspendre la royauté, la
Commune la dégrada. Les personnes étrangères à la domesticité du Roi
reçurent l'ordre de se retirer. «Je suis donc prisonnier, dit à ce
sujet Louis XVI aux inspecteurs de la salle; Charles Ier fut plus
heureux que moi, on lui laissa ses amis jusqu'à l'échafaud.» Il
semblait que, comme il arrive quelquefois à ceux qui vont mourir, le
Roi et la Reine prononçassent ces paroles fatidiques qui éclairent les
sinistres perspectives de l'avenir. La famille royale est venue à
l'Assemblée sans argent et sans linge. Les serviteurs fidèles dont
nous avons donné les noms le savent. Cinq d'entre eux, qui n'ont point
encore cédé à l'ordre de s'éloigner, déposent sur une table l'or et
les assignats qu'ils ont sur eux. «Messieurs, leur dit la Reine,
gardez vos portefeuilles, vous en avez plus besoin que nous; vous
avez, j'espère, plus longtemps à vivre.» La garde monta presque
aussitôt, chargée de mettre la main sur les cinq retardataires. Quatre
d'entre eux se sauvent par un escalier dérobé et se séparent pour ne
pas être reconnus. Seul, M. de Rohan-Chabot fut arrêté. Suspect et
jeté dans les prisons de l'Abbaye, il y fut massacré dans les journées
de septembre.

Le lundi 13, on fit grâce à la famille royale de la séance de
l'Assemblée, et la matinée se passa à concerter les préparatifs du
départ pour le Temple. Louis XVI, mis en demeure par la décision de
l'Assemblée d'indiquer les personnes qu'il désirait conserver auprès
de lui pour son service et celui de sa famille, dicta à M. Hue la
liste de ces personnes:


     POUR LE SERVICE DU ROI,

     M. de Fresnes, écuyer de main; M. Lorimier de Chamilly,
     premier valet de chambre; MM. Bligny, valet de chambre, et
     Testard, garçon de chambre.


     POUR LE SERVICE DE LA REINE ET DE MADAME ROYALE,

     La dame Thibaud, première femme de chambre; les dames Auguié
     et Basire, femmes de chambre ordinaires.


     POUR LE SERVICE DE M. LE DAUPHIN,

     La dame Saint-Brice et M. Hue.


     POUR LE SERVICE DE MADAME ÉLISABETH,

     M. de Saint-Pardoux, écuyer de main, et la dame Navarre,
     première femme de chambre.

Le malheureux Prince ne se faisait pas une idée exacte de sa position: il
semblait ignorer qu'il y avait une autorité plus puissante que
l'Assemblée nationale, et que cette autorité lui était bien autrement
hostile que l'Assemblée elle-même. Dans la journée, le maire de Paris,
accompagné de Manuel, procureur de la Commune, de Michel, Simon et
Laignelot, officiers municipaux, se présenta devant lui et lui déclara
que le Conseil de la Commune avait décidé qu'aucune des personnes
proposées pour le service ne suivrait la famille royale dans sa nouvelle
demeure[182]. Louis XVI cependant, à force de représentations, obtint que
M. de Chamilly lui serait laissé pour son service, madame Thibaud pour le
service de la Reine, madame Navarre pour celui de sa soeur, et mesdames
Saint-Brice et Basire pour celui de ses enfants.

[Note 182: Le Conseil arrête que le Roi ne sera entouré que de
personnes dont le civisme n'est pas suspect.» (Séance du Conseil
général de la Commune.--12 août 1792.)

«Arrête que toutes les personnes qui étoient ci-devant au service du
Roi et de sa famille seront renvoyées, et que cette famille ne sera
entourée que de gens choisis par M. le maire et le procureur de la
Commune.» (Séance du Conseil général de la Commune.--13 août 1792.)]

De son côté, M. Hue, nommé premier valet de chambre du Dauphin pour le
moment où il devait passer aux hommes et qui connaissait Pétion
d'ancienne date, sollicita si vivement de lui la grâce de suivre le
jeune Prince qu'il finit par l'obtenir. Ce ne fut pas le seul acte de
condescendance de Pétion, moins animé contre la famille royale depuis
qu'il l'avait vue de si près, à l'époque du retour de Varennes. «La
Reine, toujours occupée, raconte madame de Tourzel, de ce qui pouvoit
adoucir les peines de ceux qui étoient auprès d'elle, voulant me
procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline, m'offrit
de la demander à Pétion. Je fus glacée de la proposition, ne prévoyant
que trop qu'on ne nous laisseroit pas longtemps au Temple; je
frémissois de l'idée d'exposer une fille jeune et jolie à la merci de
ces furieux, car je connoissois trop la fermeté de son caractère, et
le bonheur qu'elle éprouveroit de pouvoir adoucir par ses soins, son
respect et son attachement, la cruelle position de la famille royale,
pour me permettre de calculer les dangers qu'elle pouvoit courir
d'ailleurs. M. le Dauphin et Madame, qui me virent un moment
d'incertitude, se jetèrent à mon cou, me demandant avec instance de
leur donner leur chère Pauline. «Ne nous refusez pas, s'écria Madame,
elle fera notre consolation, et je la traiterai comme ma soeur.» Il me
fut impossible de résister à de pareilles instances; je recommandai ma
fille à la Providence, je témoignai à la Reine toute ma
reconnoissance, et mon extrême désir de lui voir obtenir pour Pauline
une faveur à laquelle elle attachoit tant de prix. La Reine en fit la
demande à Pétion, qui l'accorda de bonne grâce, et qui me dit
d'envoyer chercher ma fille par son frère, qui la mèneroit au comité
de l'Assemblée, où elle recevroit la permission dont elle avoit besoin
pour accompagner Leurs Majestés. Pauline éprouva la joie la plus vive
en apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ à l'Assemblée
avec mon fils, qui la remit ensuite entre mes mains.»

Le moment du départ arriva: il était environ cinq heures du soir, et
une foule compacte obstruait le corridor intérieur et la cour des
Feuillants.--Ces flots agités empêchent quelque temps la famille
royale et sa suite d'arriver jusqu'aux carrosses qui doivent les
transporter au Temple. C'étaient deux grandes voitures de la cour,
attelées chacune de deux chevaux seulement; le cocher et les valets de
pied sont habillés de gris, et servent ce jour-là leurs maîtres pour
la dernière fois. Le Roi, la Reine, le Dauphin et Madame se placent
dans le fond de la première voiture; Madame Élisabeth, la princesse de
Lamballe et Pétion sur le devant; madame et mademoiselle de Tourzel à
l'une des deux portières, et Manuel à l'autre, avec Michel, officier
municipal. Celui-ci, aussi bien que le maire de Paris et le procureur
général, ont le chapeau sur la tête. Les deux autres municipaux
(Laignelot et Simon) s'installent, avec la suite du Roi, dans le
second carrosse. Un bataillon de gardes nationaux escorte, les armes
renversées, ces deux voitures encombrées, autour desquelles rugit une
multitude innombrable diversement armée, mais unanime dans ses
hurlements de menaces et dans ses imprécations. Les légions qui
formaient la haie laissent un libre cours à ce désordre et à ces
clameurs: la multitude règne et gouverne.--Au milieu de la place
Vendôme, on fait arrêter un instant la voiture, afin que le descendant
déchu et insulté des Rois forts puisse contempler à loisir la statue
équestre de Louis le Grand renversée de son piédestal, brisée et
foulée aux pieds par la populace criant à tue-tête: «C'est ainsi que
l'on traite les tyrans!» Reproduisant aussitôt cette exclamation,
Manuel lui-même dit à Louis XVI: «Voilà, Sire, comment le peuple
traite ses rois.--Plaise à Dieu, lui répond le Prince avec calme et
dignité, que sa colère ne s'exerce que sur des objets inanimés!»

Cette marche humiliante et lugubre dura plus de deux heures. Plus
d'une fois, le long des boulevards, le convoi fut obligé de s'arrêter.
Dans ces intervalles, des hommes hideux s'approchèrent du carrosse les
yeux étincelants de fureur, et les magistrats de la ville, inquiets,
mettant la tête à la portière, haranguèrent la multitude et la
conjurèrent, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.

Il était sept heures un quart lorsque le cortége arriva au Temple.
Santerre fut la première personne qui se présenta dans la cour où les
voitures s'arrêtèrent; il fit signe d'avancer jusqu'au perron, mais
les magistrats municipaux contredirent par un geste l'ordre donné par
Santerre; ils firent descendre la famille royale au milieu de la cour
et l'introduisirent dans le palais. Tous se tenaient devant le Roi le
chapeau sur la tête et ne lui donnaient d'autre titre que celui de
Monsieur. Un homme à longue barbe affectait de répéter à tous propos
cette qualification. La multitude qui avait servi de cortége ou qui
attendait à la porte d'entrée, n'ayant pu pénétrer dans la cour,
bouillonnait tumultueuse aux abords du Temple, criant avec fureur:
«Vive la nation!» Placés sur les parties saillantes des murs
d'enceinte et sur les créneaux de la grosse tour, des lampions
donnaient au monument illuminé un aspect de fête. Dans le salon du
château, étincelant de bougies sans nombre, se trouvaient la plupart
des membres de la nouvelle Commune, qui, la tête couverte, reçurent la
famille royale avec une impertinente familiarité et lui adressèrent
cent questions plus ridicules les unes que les autres. Un d'entre eux,
couché négligemment sur un sofa, tint au Roi les propos les plus
étranges sur le bonheur de l'égalité. «Quelle est votre profession?
lui dit ce prince.--Savetier,» répondit-il.

Le Roi s'était persuadé que le palais du grand prieur serait désormais
sa demeure; il demanda à visiter les appartements et se plut à en
faire d'avance la distribution dans sa pensée. Tandis qu'il
s'abandonnait à cette dernière illusion, les personnes du service
préparaient, d'après l'ordre des officiers municipaux, le coucher de
la famille royale dans la petite tour, et Santerre faisait garnir de
satellites les cours, les portes et toutes les dépendances du Temple.

À dix heures, on servit un grand souper. «Personne, écrit madame de
Tourzel, ne fut tenté d'y toucher. On fit semblant de manger pour la
forme, et M. le Dauphin s'endormit si profondément en mangeant sa
soupe, que je fus obligée de le mettre sur mes genoux, où il commença
sa nuit. On étoit encore à table, lorsqu'un municipal vint dire que sa
chambre étoit prête, le prit sur-le-champ entre ses bras et l'emporta
avec une telle rapidité, que madame de Saint-Brice et moi eûmes toutes
les peines du monde à le suivre. Nous étions dans une inquiétude
mortelle en le voyant traverser des souterrains, et elle ne put
qu'augmenter quand nous vîmes conduire le jeune Prince dans une tour
et le déposer ensuite dans la chambre qui lui était destinée. Je le
couchai sans dire un seul mot, et je m'assis ensuite sur une chaise,
livrée aux plus tristes réflexions.»

Après le souper, Manuel prévint Louis XVI que les appartements qui lui
étaient provisoirement destinés dans la petite tour étaient prêts pour
le recevoir, et offrit de l'y conduire. «En attendant, lui dit-il, que
la grande tour soit disposée pour vous servir de demeure, vous pourrez
habiter le palais pendant le jour et vous y réunir en famille.» Le Roi
ne répondit rien. Avec une apparente indifférence il répéta à la Reine
ce qu'il venait d'entendre; et, à la lueur des lanternes que portaient
les municipaux, les prisonniers furent conduits à la petite tour, dans
le logement précédemment occupé par M. Berthélemy, garde des archives
de l'ordre de Malte. Madame de Tourzel, qui frémissait de l'idée de
voir le petit Prince séparé de son père et de sa mère, éprouva une
grande consolation en voyant arriver la Reine. «Ne vous l'avais-je pas
bien dit?» lui dit cette Princesse en lui serrant la main; et,
s'approchant du lit de son fils qui dormait si bien, elle sentit
éclore, malgré elle, à sa paupière une larme qu'elle essuya aussitôt.

Il semble que nous devrions clore à cette page notre récit pour tout
ce qui est relatif au Roi Louis XVI, car le règne de ce monarque,
depuis longtemps amoindri et contesté, se termine définitivement ici.
Mais les malheurs de Madame Élisabeth sont tellement mêlés aux
malheurs de son frère, qu'il nous est impossible de les séparer. Le
lecteur nous pardonnera donc s'il retrouve ici, toutefois sous une
autre forme, quelques détails donnés ailleurs[183].

[Note 183: _Histoire de Louis XVII; Captivité de la famille royale au
Temple._ Plon, 1852, 1853 et 1861.]

Aussi bien, la Tour du Temple n'a pas été seulement témoin des vertus
de Madame Élisabeth; ce purgatoire historique de la royauté a
transformé son captif: il nous a montré, à la place du Prince faible
et irrésolu, l'homme patient et tranquille, le chrétien inébranlable.
Dieu qui l'a appelé comme l'expiateur innocent des fautes des derniers
règnes, va donner à sa vie un couronnement ineffaçable. Un jour
viendra où devant les lugubres magnificences de sa mort s'effaceront
toutes les défaillances de son règne. La même grâce sera faite au
soldat couronné qui relèvera le trône après lui. L'épopée impériale,
malgré sa gloire, n'aurait laissé dans le monde que le souvenir de ses
ambitions et de ses désastres, si le grand capitaine n'apparaissait à
travers l'espace transfiguré sur son rocher de Sainte-Hélène.

Dieu peut permettre que ceux qu'il a commis pour gouverner le monde
soient abattus par la main des hommes, mais il ne veut pas du moins
qu'en tombant sous leurs coups ils puissent tomber sous leur mépris:
il sait donner au Roi sans puissance et sans couronne l'auréole du
martyre, et laisser au conquérant populaire tout le prestige du
héros.



NOTES, DOCUMENTS

ET

PIÈCES JUSTIFICATIVES.



I

LETTRES DU DAUPHIN ET DE LA DAUPHINE

À MADAME DE CHAMBORS.


                                                   Le 30 janvier 1756.

Vos intérêts, Madame, sont devenus les miens. Je ne les envisageray
jamais sous une autre vue. Vous me verrez toujours aller au-devant de
tout ce que vous pourrez souhaiter, et pour vous et pour cet enfant
que vous allez mettre au jour, vos demandes seront toujours
accomplies. Je serois bien fâché que vous vous adressassiez, pour leur
exécution, à un autre qu'à moy; sur qui pourriez-vous compter avec
plus d'assurance? Ma seule consolation, après l'horrible malheur dont
je n'ose seulement me retracer l'idée, est de contribuer, s'il est
possible, à la vostre, et d'adoucir autant qu'il dépendra de moy la
douleur que je ressens comme vous-mesme.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

J'ai ressenti, Madame, une satisfaction bien sensible en apprenant que
vous étiez heureusement accouchée d'un fils; ses intérêts me seront
toujours bien chers, et je n'aurai rien plus à coeur que de vous
témoigner dans toutes les occasions de ma vie la sincère estime que
j'ai pour vous.

                                                        MARIE-JOSÈPHE.

       *       *       *       *       *

                                      À Versailles, le 3 février 1759.

Puisque vous avez, Madame, le courage de me voir, je ne puis refuser
plus longtemps de renouveler encore par votre présence des idées si
affligeantes pour moy que le temps ne sçauroit les effacer. C'est une
suite de mon malheur, dont je ne puis me plaindre, et que je dois
supporter toutes les fois que je pourray adoucir les vostres et
exécuter quelqu'un de vos désirs. Je charge l'abbé de Marbeuf de vous
remettre ou envoyer ma lettre et de vous proposer de venir mardy
prochain, si ce jour vous convient. Vous connoissez, Madame, tous les
sentiments de mon coeur.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

Le désir que vous témoignez, Madame, de présenter monsieur votre fils
à M. le Dauphin, est une preuve de toute l'étendue de votre amitié
pour lui. J'ai trop de raisons de m'intéresser à lui pour oublier ce
que je lui dois. Je serai fort aise de vous voir et me ferai un grand
plaisir, madame, de vous donner toute ma vie des preuves des
sentiments que j'ai pour vous.

                                                        MARIE-JOSÈPHE.

       *       *       *       *       *

                                      À Versailles, le 3 février 1760.

J'ai reçu, Madame, la lettre que vous m'avez écrite; vous êtes la
maîtresse de venir, lorsque vous le jugerez à propos, avec monsieur
votre fils; vous sçavez, au surplus, qu'il n'est nullement nécessaire
de réveiller par sa présence les sentiments que je luy ay vouez, ils
sont trop profondément dans mon coeur et dans mon esprit pour qu'ils
puissent jamais seulement diminuer; c'est de quoy je vous prie,
Madame, de ne jamais douter.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

L'abbé de Marbeuf vous expliquera, Madame, les raisons qui m'ont
empêché de faire plus tôt réponse à la lettre que vous m'avez écrite;
puisse le Ciel conserver cet enfant pour votre bonheur et pour ma
consolation, ce sera toujours l'objet de mes voeux les plus ardents.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                      À Compiègne, ce 15 juillet 1757.

Je vous remercie, Madame, de me procurer les occasions de pouvoir
faire ce qui vous est agréable. Je viens d'écrire sur-le-champ à
l'évêque de Verdun avec l'intérêt le plus vif. Je vous prie d'être
toujours bien persuadée de tous mes sentiments.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                 À Fontainebleau, ce 11 novembre 1762.

Je sçavois, Madame, du vivant de M. de Manherbe, les vues qu'il avoit
pour faire passer sa pension sur la tête de sa femme, et quoique cet
arrangement n'ait pu avoir lieu pour lors, voici le moment de
l'effectuer. Les services de son mari seroient suffisants par
eux-mêmes; mais son mérite personnel, sa situation malheureuse, et
plus que tout cela encore mes propres sentiments pour tout ce qui vous
regarde, ne me feront rien négliger pour l'obtenir. Je vous prie,
Madame, d'en recevoir en cette occasion les assurances les plus
sincères.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                                          (Sans date.)

Le brevet, Madame, que vous désirez pour le logement de madame de
Manherbe doit être expédié à présent, selon ce que m'a promis M. de
Marigny. J'ose me flatter que, quelque éloigné que soit encore, par la
tendre jeunesse de monsieur votre fils, tout ce que vous êtes en droit
d'attendre de moy pour luy, il me paroît aussi assuré que si j'étois
assez heureux pour être au moment de l'exécuter. Vostre présence ne
pourroit me rendre ce sentiment plus vif ni plus durable. Vous
connoissez ma façon de penser et ne pouvez la blâmer, de pareils
sujets de douleur sont inépuisables. Vous ne doutez pas davantage,
Madame, de ma parfaite estime.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                        À Versailles, le 11 juin 1764.

J'espère bien, Madame, que vous n'avez jamais douté de mon
empressement à aller au-devant de tout ce qui peut vous être agréable,
et que je m'estime trop heureux lorsqu'il se présente quelque occasion
où je puis vous être de quelque utilité. Vous me faites grand plaisir
par les nouvelles que vous me mandez de votre fils; je le vois
s'avancer en âge et échappé aux dangers de l'enfance avec la plus
grande satisfaction. J'espère qu'il vous confirmera de plus en plus
dans les idées flatteuses qu'il vous donne déjà lieu de concevoir de
luy. Je vous prie, Madame, d'assurer monsieur votre beau-père des
mêmes sentiments que j'auray toujours à son égard, et de ne jamais
douter de ceux que je vous ay vouez pour toute ma vie.

                                                                LOUIS.



II

INSTRUCTION TRACÉE PAR MADAME LA DAUPHINE

(MARIE-JOSÈPHE DE SAXE)

POUR LE JEUNE DAUPHIN, DEPUIS LOUIS XVI.


Le Ciel, mon fils, vous prépare la plus belle couronne de l'univers;
il vous a fait naître pour gouverner un jour une nation aussi éclairée
sur les vrais principes qu'affectionnée à ses maîtres. Que votre
destinée est brillante!... mais qu'elle renferme de devoirs! qu'elle
exige de connoissances!... Si leur étendue me frappe, ma tendresse et
mes obligations m'ont fait concevoir le dessein de vous les
développer.

Je suppléerai, autant qu'il me sera possible, à la perte irréparable
d'un père qui réunissoit tous les talents pour vous former et vous
instruire dans l'art difficile de régner, et je répondrai en même
temps, en perfectionnant de bonne heure le goût que vous montrez pour
la vertu, à la confiance du Roi votre auguste ayeul.

Vous apprendrez ensuite, sous ses yeux, à mettre en pratique et à
faire un bon usage des préceptes et des maximes que nous puiserons
dans les sources les plus pures. Ces leçons vous élèveront, par
degrés, à des notions plus exactes et plus parfaites; vous connoîtrez,
en vous rendant attentif et docile à la raison, l'origine et les
droits de l'autorité royale, ainsi que son usage légitime.

En concevant la plus haute idée des grandes mais pénibles fonctions de
la royauté, vous ne les croirez plus au-dessus de vos forces, dès que
vous serez animé par son exemple; il excitera votre courage, il
soutiendra vos espérances et allumera dans votre coeur le désir de
vous rendre digne de lui et des Rois vos ancêtres les plus glorieux et
les plus célèbres. Le voeu le plus ardent que nous devions former l'un
et l'autre, c'est qu'il nous soit conservé pendant de longues années,
pour remplir d'aussi grandes vues.

Le but du travail particulier que nous allons entreprendre embrasse
les plus grands objets. Il consistera spécialement à vous faire
connoître le bien que vous devez faire, et le mal que vous devez
éviter, en vous formant pour le trône, pour la religion et pour la
véritable gloire. Vous réunirez aux idées les plus exactes et les plus
distinctes sur vos devoirs essentiels, le plaisir de savoir, la
facilité d'exprimer ce que vous aurez compris, et la capacité pour les
affaires, quand il sera temps de vous y faire entrer.

Cette étude, si nécessaire à un prince, sera laborieuse et
assujettissante, je vous en préviens; j'en diminuerai pourtant la
contrainte, sans la faire entièrement disparoître. Elle peut seule, à
votre âge, me faire espérer des progrès solides, et mettre un certain
ordre dans mes instructions, en les dirigeant et en les liant au plan
général de votre éducation.

Il ne s'agit pas seulement d'exercer votre mémoire et d'orner votre
esprit: il faut, ce qui est plus important, fixer votre manière de
penser. Les maximes générales, les préceptes et les exemples sont sans
doute d'un grand secours; mais s'il ne falloit que cela, on seroit
bientôt au faîte de la prudence. Une fois qu'un prince, comme un autre
homme, a acquis les lumières qui lui sont nécessaires pour se conduire
dans sa carrière, ce n'est pas le plus ou le moins de connoissances
qui décide du plus ou du moins de mérite, de talent ou de capacité
pour le gouvernement; c'est la manière de penser, la supériorité de
ses vues, l'aptitude ou les heureuses dispositions à faire usage des
instructions qu'il a reçues, qui le rendent incontestablement
supérieur aux autres rois et cher à ses peuples.

C'est donc là-dessus qu'il faut porter mes vues et mon attention; je
dois même écarter toute méthode qui, en vous accoutumant à vous
repaître d'un amas informe d'idées superficielles, entassées sans
choix, pourroit tendre à cultiver votre esprit aux dépens de la
justesse et de la solidité. Il ne doit être question que d'exercer
convenablement les facultés de votre âme et de tourner les qualités de
votre coeur vers le bien d'une manière invariable.

La piété doit toujours couler dans vos veines avec le sang d'un père
pieux; vous devez le faire revivre en vous par l'imitation, pour
devenir comme lui l'exemple de la postérité. Si votre jeunesse,
cultivée par mes soins, peut faire ouvrir mon coeur à de flatteuses
espérances, j'aurai la consolation de vous voir un jour supérieur à
tous les obstacles qui vous environnent, insensible à tous les
attraits qui se rassembleront pour vous corrompre, élevé au-dessus des
événements, soumis à Dieu seul, et présentant le plus grand spectacle
que la foi puisse donner. Il n'y a de grand dans les princes que ce
qui vient de Dieu; la droiture du coeur, la vérité, l'innocence et la
règle des moeurs, l'empire sur les passions, voilà la seule grandeur
et la seule gloire que personne ne pourra vous disputer.

«Je ne sais, disoit Ambroise au grand Théodose, ce que je dois
demander ou désirer pour vous; vous avez toutes les qualités qu'on
puisse souhaiter; votre religion les suppose toutes; mais je ne puis
m'empêcher de désirer que votre piété prenne tous les jours de
nouveaux accroissements, parce que, entre tous les dons que vous avez
reçus de Dieu, elle est, sans comparaison, le plus grand[184].»

[Note 184: SAINT AMBROISE, epist. LXII, _Ad imper. Theodos._, in n. 6
et 7.]

Si la gloire du monde, mon fils, est comme l'héritage que vous avez
reçu de vos illustres aïeux, il n'y a que le Seigneur qui puisse vous
accorder le don de la sagesse, qui est la gloire et l'héritage de ses
enfants. De tous vos titres, le plus honorable c'est la vertu; avec
elle rien n'est petit; mais sans elle tout le devient, parce que c'est
elle, à parler exactement, qui est la grandeur réelle de tout.

Il y a une extrême différence entre un prince solidement instruit et
également attaché à la Religion, et un autre prince qui n'a que de la
crainte sans lumières ni discernement: celui-ci met son espérance dans
des choses vaines; il s'applaudit en ne faisant rien d'utile; il
concilie, avec des apparences de religion, des vices incompatibles
avec la vertu. Il ne la connoît pas, et il s'en défie; il est toujours
préparé à la séduction et à la flatterie, parce qu'il ne connoît rien
de plus grand ni de meilleur que ce qu'il fait. Il finit par devenir
le jouet de ceux qui favorisent ses penchants pour devenir ses
maîtres, et pour écarter tous ceux qui seroient capables de le
détromper.

Le premier prince[185] qui a fait asseoir avec lui la Religion sur le
trône des François (disoit M. de Massillon[186] au Roi votre
grand-père) a immortalisé tous ses titres par celui de chrétien; la
Foi est devenue pour ainsi dire la première et la plus sûre époque de
l'histoire de la monarchie. Nos saints rois sont des modèles illustres
que chaque siècle proposera à leurs successeurs, et sur lesquels ils
doivent fixer leurs regards pour s'animer à la vertu par ces grands
exemples. C'est ce que je ne cesserai de vous répéter tous les jours,
mon fils, et je n'aurai pas besoin de vous faire remonter bien haut
dans les annales de la France pour vous présenter des modèles
accomplis dans ce genre.

[Note 185: Clovis.]

[Note 186: _Petit Carême_, sermon sur le Triomphe de la religion, pour
le jour de Pâques, p. 271.]

Ce n'est pas que je me défie à cet égard de ceux qui président à votre
éducation, ni que je doute de leur zèle et de leurs lumières. Le choix
de votre vertueux père, confirmé par le suffrage du Roi, fait l'éloge
de leurs talents et leur acquiert des droits à votre reconnoissance
L'un[187] n'est en effet occupé qu'à inspirer des sentiments dignes
de votre sang, et l'autre[188] ne s'applique, après avoir gouverné
saintement l'Église, qu'à préparer son plus zélé protecteur. Mais mon
amour pour vous ne se repose que sur lui-même du soin important de
vous faire ajouter à l'éclat de la couronne que vous porterez un jour,
l'éclat immortel de la justice et de la piété. Qui plus que moi
s'intéresse à votre gloire? Qui plus que moi soupire après votre
bonheur? Je vous aime, mon fils; ce sentiment si précieux à mon coeur
fera ma consolation, si, docile aux leçons d'une mère à qui la vie
seroit odieuse sans cette espérance, vous devenez dans la suite un
grand Roi.

[Note 187: M. le duc de la Vauguyon.]

[Note 188: M. l'évêque de Limoges.]

Voilà l'unique satisfaction qui me reste sur la terre; il dépend de
vous d'y mettre le comble. J'augure trop bien de la sensibilité de
votre âme, de votre docilité, de votre attachement et de votre entière
confiance en moi, pour ne pas me persuader que vous seconderez mes
vues et que vous irez au-devant de mes leçons.

Quelque effrayée que je sois des difficultés de l'entreprise,
considérée dans ses différents rapports, et surtout dans son
exécution, je me rassure néanmoins sur mes craintes et sur mon
insuffisance. En effet, je ne mettrai rien du mien dans l'exercice
journalier et instructif dont ma tendresse pour vous m'a fait
concevoir le projet. L'histoire, cette école respectable où se sont
formés les plus grands hommes, sera mon unique guide. Celle de la
nation, où vous verrez, comme dans une espèce de tableau de famille,
cette longue suite de souverains que vous comptez pour ancêtres depuis
Hugues Capet, en vous rappelant que vous descendez de la plus
ancienne, de la plus noble et de la plus illustre famille de
l'univers, vous présentera une foule d'exemples frappants, plus
efficaces que les préceptes, et qui leur donneront une nouvelle force.

Je ne serai que l'interprète fidèle de tous ces glorieux monarques et
de tant d'habiles politiques. Trente et un rois de votre race, tous
les héros de la branche de Bourbon, dont le sang coule dans vos
veines, seront autant d'interlocuteurs qui présideront tour à tour à
votre instruction. L'élévation de leur génie, leur sagesse et leurs
vertus sont consignées dans les fastes de la France pour vous fournir
des lumières et des connoissances propres à vous faire tenir un jour
les rênes de la monarchie, qu'ils ont si bien gouvernée ou illustrée,
avec tous les talents qui vous seront nécessaires.

Les leçons grandes, nobles et sublimes qu'ils vous communiqueront par
mon organe, doivent saisir d'avance votre imagination, imprimer dans
votre esprit une sorte de respect religieux qui le captive, en
intéressant votre coeur de la manière la plus profitable et la plus
sensible.

Ils mettront en effet sous vos yeux, non-seulement leurs exploits,
leurs victoires et leurs conquêtes, mais encore leurs idées et leurs
actions les plus secrètes, en un mot les maximes et le système de la
politique la mieux réfléchie. Ils vous transporteront dans leur cour
pour vous faire étudier les moeurs, les usages, les coutumes.

Vous rapprocherez par ce moyen tous les temps; vous comparerez siècle
à siècle, règne à règne, roi à roi.

Cet examen sérieux et réfléchi vous fera comprendre pourquoi la
postérité, toujours équitable dans ses jugements, leur a décerné les
glorieux surnoms de Hardi, de Victorieux, de Juste, de Sage, de Père
du peuple, de Bien-Aimé, de Grand, de Saint, etc. À cette vue, saisi
d'une noble émulation, épris d'un beau feu, vous fixerez déjà le titre
que vous serez jaloux de mériter.

Avant d'être instruit à l'école et par la bouche, pour ainsi dire, des
Philippe Auguste, des saint Louis, des Charles V, des Louis XII, des
François Ier, des Henri IV, et des ministres qui les ont secondés,
tels que les d'Amboise, les Sully, les Richelieu, les Mazarin, etc.,
il est des précautions à prendre pour rendre leurs leçons plus
instructives. Quoique tous ces glorieux monarques et les hommes d'État
qu'ils ont si habilement employés doivent vous fournir tour à tour
l'idée d'une sage administration dans les temps difficiles, et la
manière de rendre un royaume florissant dans des temps plus calmes et
plus heureux, il est des notions préliminaires qui peuvent seules
diriger le fil de vos connoissances en cette partie, et faire, quand
il en sera temps, la règle constante de votre conduite.

Pour apprendre à connoître les droits inébranlables de la couronne, à
soutenir et faire respecter l'autorité royale, à protéger les arts et
les sciences, à récompenser l'industrie, à encourager le commerce, à
se faire craindre des ennemis de l'État, redouter de ses voisins et
chérir des François, il faut faire une étude approfondie de l'art de
régner habilement, mis en pratique et porté au plus haut degré de
perfection par Louis XIV.

Ce prince immortel, pendant le cours du plus long, du plus beau règne
qui ait illustré la monarchie, vous donnera du goût pour la vérité, de
l'éloignement pour la flatterie, de l'attrait pour la vertu; il vous
retracera en substance tout ce qu'avoient pensé, tout ce qu'avoient
écrit, tout ce qu'avoient fait de mémorable ses plus illustres
prédécesseurs, les plus habiles politiques et les personnages les plus
versés dans la législation des règnes passés. Ses succès inouïs lui
avoient valu le nom de Grand; ses sentiments héroïques et chrétiens
dans l'adversité, sa fermeté inébranlable dans les revers les plus
accablants, lui en ont assuré, pour tous les temps à venir, le nom et
le mérite.

Le cardinal de Mazarin, qui n'est pas accusé sans fondement d'avoir
négligé l'éducation de ce Prince pendant sa jeunesse, y avoit suppléé,
en quelque sorte, en répétant souvent à son élève un avis court, mais
salutaire, et qui contenoit l'abrégé de tous les devoirs de la
royauté: «Souvenez-vous, disoit-il au Roi, de vous respecter
vous-même, et l'on vous respectera[189].» Ce mot seul, qui renferme la
plus grande force et la plus grande énergie, fit les plus vives
impressions sur l'âme du monarque, et produisit, après la mort du
ministre, les changements mémorables dans l'administration générale du
royaume, et cet enchaînement de triomphes et de victoires qui
élevèrent la France à ce haut point de gloire où les merveilles de ce
règne la firent parvenir.

[Note 189: _Mémoires de M. le marquis de la Fare_, p. 28.]

Elles furent préparées et soutenues par l'application la plus
constante et la plus infatigable à connoître et à mettre en mouvement
tous les ressorts et toutes les ressources d'une sage administration.
Un amour dominant pour l'ordre lui fit d'abord mettre la règle la plus
sévère et la plus grande économie dans les finances. Le plus heureux
choix dans ses ministres lui fit concerter dans le cabinet et exécuter
avec tant de succès toutes les hautes entreprises qui le rendirent
l'arbitre de l'Europe et le modèle de tous les souverains. C'est donc
de lui et par ses instructions que vous allez apprendre le grand art
de commander aux hommes, à la tête de la plus belle monarchie. Le Roi,
votre auguste aïeul, va vous y exhorter, en ne cessant de répéter,
depuis son avénement au trône, «qu'il l'a pris en tout pour modèle».
Enfin, votre vertueux père, qui avoit adopté toutes ces maximes, vous
ménagera par ses écrits les moyens et les facilités, et vous les
rendra propres.

Louis XIV avoit tracé plusieurs mémoires sur le gouvernement, soit
pour se rendre compte à lui-même, soit pour l'instruction de
Monseigneur le Dauphin, duc de Bourgogne. La plupart de ces mémoires
si précieux, qui auroient déposé à la postérité en faveur de la
droiture et de la magnanimité de son âme, sont perdus; il ne nous en
reste qu'un tout entier écrit de sa main[190], qui est bien propre à
faire connoître son caractère, et bien intéressant pour vous. Vous
vous apercevrez, en méditant le précis que je vais remettre sous vos
yeux, que ce grand homme s'exprimoit toujours noblement et avec
précision; et vous vous souviendrez toujours qu'il s'étudioit en
public à parler comme à agir en souverain.

[Note 190: Il est déposé à la Bibliothèque impériale.]

«Les rois sont souvent obligés de faire des choses contre leur
inclination et qui blessent leur bon naturel. L'intérêt de l'État doit
marcher le premier. On doit forcer son inclination et ne pas se mettre
en état de se reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on
pouvoit faire mieux; mais quelques intérêts particuliers m'en ont
empêché et ont déterminé les vues que je devois avoir pour la
grandeur, le bien et la puissance de l'État.

»Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats
qu'il est difficile de démêler; on a des idées confuses; tant que cela
est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l'on se fixe
l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il
faut le prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que
j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des
peines infinies, l'ont été par complaisance.

»Rien n'est si dangereux que la foiblesse, de quelque nature qu'elle
soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et,
après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit
déterminer par le jugement, que l'on doit faire sans présomption, et
pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de
soi, du caractère qu'on porte, et de la grandeur de l'État.

»Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance de
leurs affaires, soit par expérience, soit par étude, et par une grande
application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses
par lesquelles ils peuvent se faire connoître, qu'ils doivent avoir un
soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se
prémunir contre soi-même et être toujours en garde contre son naturel.

»Le métier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne
de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il
n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. L'incertitude
désespère quelquefois; et, quand on a passé un temps raisonnable à
examiner une affaire, il faut se déterminer et prendre le parti qu'on
croit le meilleur.

»Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait
la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant,
celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus
goûter que ses sujets, par rapport à eux, tout ce qu'il y a de plus
agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il faut réparer sa faute
le plus tôt qu'il est possible, et qu'aucune considération n'en
empêche, pas même la honte, etc.»

Quel riche fonds d'instruction, mon fils, dans cette réunion de vues
sages et profondes! Qu'elles seront propres à rectifier les vertus, à
les étendre, et à leur donner ce degré de prudence et de perfection si
nécessaire pour gouverner les hommes, en s'attirant leur amour, leur
estime et leur admiration! Qu'il est important que vous accoutumiez de
bonne heure votre esprit à ces sublimes idées, pour n'en adopter
jamais de fausses, et pour vous attacher aux vrais principes, sans
variation et sans inconstance!...

L'extrait des instructions que cet incomparable monarque donna à son
petit-fils Philippe V partant pour aller monter sur le trône
d'Espagne, est bien capable de vous y confirmer.

«Aimez tous vos sujets attachés à votre couronne et à votre personne;
ne préférez pas ceux qui vous flattent le plus; estimez ceux qui, pour
le bien de l'État, hasarderont de vous déplaire; ce sont là vos
véritables amis.

»Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous
une sorte de règle qui vous laisse des temps de liberté et de
divertissement.

»Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;
écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien décider.

»Quand vous aurez plus de connoissance, souvenez-vous que c'est à vous
de décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours
tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil avant que de
donner votre décision. Faites tout ce qui vous sera possible pour bien
connoître les gens les plus importants, pour vous en servir à propos.

»Traitez bien vos domestiques, mais ne leur accordez pas trop de
familiarité et encore moins de créance; servez-vous d'eux tant qu'ils
seront sages; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront.

»Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui
donnent de l'argent pour les obtenir; donnez à propos, et
libéralement, et ne recevez guère de présents, à moins que ce ne
soient des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d'en
recevoir, faites-en à ceux qui vous les auront offerts de plus
considérables, après avoir laissé passer quelques jours.

»Ayez, pour mettre ce que vous avez de particulier, une cassette dont
vous aurez seul la clef.

»Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner;
ne vous laissez pas gouverner; soyez le maître; n'ayez jamais de
favori; écoutez, consultez votre conseil; mais décidez toujours; Dieu,
qui vous a fait roi, vous prêtera les lumières qui vous seront
nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions.»

Tout roi, mon fils, qui aime la véritable gloire, aime le bien public;
on doit aux ministres qui secondent ses vues le détail de l'exécution;
mais le monarque se réserve l'arrangement général; et la première
impulsion de l'administration est le fruit de ses réflexions et prend
sa source dans son génie. Mon fils, les prospérités du règne de Louis
XIV furent le fruit des grandes maximes dont vous venez d'admirer la
sagesse. Elles seront toujours également efficaces lorsqu'il se
trouvera un maître qui ait d'aussi grandes vues, avec la volonté de
les remplir.

Lorsque, en 1726, le Roi votre grand-père prit en main le gouvernement
de son royaume, après en avoir fait part aux gouverneurs et intendants
de ses provinces, ainsi qu'à ses parlements, il annonça, par un
discours prononcé dans son conseil[191], qu'il vouloit suivre en tout,
le plus exactement qu'il lui seroit possible, l'exemple du feu Roi son
bisaïeul, pour rendre par là son gouvernement glorieux, utile à son
État et à ses peuples, dont le bonheur seroit toujours le premier
objet de ses soins.

[Note 191: Discours du Roi, prononcé dans son conseil le 16 juin 1726,
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