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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 19) - Un entretien par mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 19) - Un entretien par mois" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS

                        PAR
                  M. A. DE LAMARTINE



                  TOME DIX-NEUVIÈME.



                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1865


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XIX


Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.



CIXe ENTRETIEN.

MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.

(PREMIÈRE PARTIE.)


I

Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain
de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il
est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en
vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition
humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le
rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession
humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les
gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur
envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des
concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter
par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés
ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent
légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe.

_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a
pas encore été admis sur la terre.

Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel,
c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement
temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des
fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux
puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les
papes ont donc comme souverains un gouvernement.

Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres;
et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un
homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort,
comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans
la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps,
continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus
diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus
odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de
son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son
amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce
gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du
sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée
complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur;
pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et
hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et
ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le
gouvernement de l'amitié?

C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à
deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se
diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du
souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il
a tant aimé.

Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre
Consalvi.


II

J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à
Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de
Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi;
elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses
munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un
triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme
digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et
de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau
portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été
le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la
mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de
l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand
ministre, c'était un grand coeur; j'ai passé avec lui en 1821 les
semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée
autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer
les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des
hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme
que s'il avait eu le secret du destin: «_Experti invicem sumus ego et
fortuna_,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de
l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre
plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux,
dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde,
d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec
son maître et son ami?


III

J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard
quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom
du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque
pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne
connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas
les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de
publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._

Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée
précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a
que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement
_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires
intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de
lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper
exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe
habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de
ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques
qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le
rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le
voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de
ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à
Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent
l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à
l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le
retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le
fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813;
enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi,
directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des
notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour
éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts.
Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain
d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci
nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal
Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de
l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son
premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et
effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires
du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement
lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents
originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses
Mémoires.

Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M.
Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de
la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre,
dont l'objet était plus vaste.


IV

Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé
sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une
soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise
Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom
de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à
Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il,
que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il
n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander
asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il
resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis
Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la
tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce
cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies,
envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui.

«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après,
avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère,
Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On
l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut
la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la
division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce
surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque
peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus
seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au
lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon
pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de
ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le
genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le
reste de sa vie.

«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il
fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on
n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné
frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la
maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une
opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et
fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me
fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit
enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me
préparait mon triste sort.

«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en
voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et
moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui
aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui
permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat,
avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati.
Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait
justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer
des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs
pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous
y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection
spéciale.

«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait
notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant
personnage.

«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet
1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et
l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York
m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati
environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie,
les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en
rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents
professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis
bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce
discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai
un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait
quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront
ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma
reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais,
et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un
rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la
théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne
de lui être comparé.

«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui
interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer
un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur
dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite
au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me
trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi
qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant
achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai
définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus
tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour
achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau
à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale
protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai
les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé
Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus
une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions
l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui
cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse
l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour
se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui
permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles
du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de
cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir.

«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander
dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il
tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les
mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au
cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans
ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on
devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente
ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont
j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de
Ferrare par les Français.

«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre
1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était
impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant
avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc
une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre
Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable
quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je
demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier
secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la
fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte
qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus
que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la
princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une
dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des
princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole,
alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à
l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les
vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se
sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur
que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon
frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse
Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de
toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il
paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être
trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence,
il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon
caractère me rendait plus pénibles.

«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de
juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas
très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat
domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je
ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé
ministre.

«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de
rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis
au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de
novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore
quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais
cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de
mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de
causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce
tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente.

«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion
nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai
bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré,
comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu,
si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il
m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes
compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes
confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la
réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais
cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui
s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que
mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire
la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette
matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le
cardinal Negroni.

«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de
son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement
rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa
prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites,
uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita
rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et,
sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie
VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et
même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes
successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on
sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une
maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il
m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux
payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me
disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour
avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par
l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne
réputation.»

«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie
ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que
cependant j'estimais beaucoup.

«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports
favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes
compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas
davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du
Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne
visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je
n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que
l'intérêt me guidait.

«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de
la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre
gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme
le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de
faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le
cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La
Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le
cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le
remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation.
Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me
témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de
faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses
occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter
toutes sortes d'affaires.

«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres
généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui
éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit
comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut
aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui
surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.»


V

Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en
1789.

«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même
genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs
angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très
au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans
exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un
dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de
Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la
luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite
par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et
cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune
homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se
retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient
exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme,
il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et
qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il
n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le
saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À
quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait
point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le
coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une
mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune
homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne
saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la
duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours
comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne,
où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté.
Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite
vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.

«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à
mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il
me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce,
afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été
très-éprouvée.»


VI

Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir
pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il
avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce,
en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour
d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit
patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de
deux cents écus romains (1,200 fr.).

«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude.
La mort imprévue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place
à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et
à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne
m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le
jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût
le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies de ce jour
dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie d'État fût
comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre de
m'expédier tout de suite _votante di segnatura_, charge de
magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus,
comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour
habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces.
Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là, et au moment où le
pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi
saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour
les matines que l'on nomme _Ténèbres_, récitait complies et allait,
quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner.

«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné
l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,--parce
qu'il désirait me voir,--il me fit entrer immédiatement. Après qu'il
eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si
pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je
vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait
vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: «Cher Monsignor,
vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercîments,
mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgré cette
journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, afin d'avoir le
plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous comprenant pas dans la
dernière promotion, parce que nous avons été contraint d'attribuer à
un autre le poste qui vous était destiné, nous avons éprouvé autant de
tristesse que nous goûtons de joie à nous trouver en état de vous
offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant
vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous
nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlevé de
Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrière du
bureau et non celle de l'administration.»

«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que
sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le
rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de
moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que
nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien
de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le
cependant, comme un gage certain de la disposition où nous sommes de
vous accorder davantage à la première occasion.»

«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec
cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur,
et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions
me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus
balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait
prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient
que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas
mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort
tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que
je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne
point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il
daignerait m'appeler.»

«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à
Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher
à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, mais ce
n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas
grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci
maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons
ensuite descendre à la chapelle!»

Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure
gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et
beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi.


VII

Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte
d'engager sa responsabilité.

«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette
charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai
dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que
je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une
certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et
de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du
cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la
carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement,
c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur
ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne,
puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand
le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui
reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et
mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît
à venir.

«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si
passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé
pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que
par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu
depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours
de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le
moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer
à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de
permissions obtenus à l'avance.

«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de
Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne
l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette
seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant
mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre
motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne
pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je
n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient
les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant,
promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre
avancement.»

«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas
arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je
priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au
Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur
que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon
voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître
au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus.

«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à
faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de
Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la
date précise.

«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à
Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon
devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle
reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage
au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de
délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans
l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour
faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais
touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir
auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le
doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter
la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je
surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un
salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car
les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote
pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur.
Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en
excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et
confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À
dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me
rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et
ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus
certaines et les plus constantes.»


VIII

Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis,
Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes.

À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions
répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et
d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général
Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une
commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré
sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français
attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna
au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape;
un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,»
écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a
donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a
été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome
un droit des gens comme partout.

Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général
Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche;
Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse
de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé
par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence,
la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent,
magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans
l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses
manières.

Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un
éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme
dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour
adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis
romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la
capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion
Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une
proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait
Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en
butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la
compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de
Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à
Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de
Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on
lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États
Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI
languissait encore.

«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc
que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis
forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à
tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis
secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et
je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le
Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline,
je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée
de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de
bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se
trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs.
Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à
mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de
ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes
composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin,
je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent
alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser!

«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne
s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des
jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes.

«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées
depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération
et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les
baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le
revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le
servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais
tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but.

«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la
manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce
qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la
conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés
et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite
qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la
permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais
rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette
heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de
vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.

«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour
éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me
rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je
n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut
d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence,
projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les
quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de
quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que
j'aimais beaucoup.

«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai
tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour
obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le
plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du
grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles,
et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et
d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans
le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé.

«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains
risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour
communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les
pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en
apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut
point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il
me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires
conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes
de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai
aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome.
Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son
neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu
auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même
Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout
temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus
sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour
elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans
mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans
les circonstances où j'ai pu le faire.

«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas
que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les
mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches
anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit
dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre,
que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le
souvenir gravé en caractères ineffaçables.

«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis
hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme
inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage.
C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De
retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.

«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé
quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le
cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque
tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés
par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je
retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de
subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait
confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré.

«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la
fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets.

«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré;
par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme
appartenant à un ennemi de la République romaine.

«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome
de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai
tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle
de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France,
où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa
décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu
l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.

«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes
les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son
successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres
cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y
arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les
plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout
d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui
aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire
du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des
considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le
rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de
lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à
Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un
qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec
le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait
beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander
d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il
déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté,
je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité
quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée
des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste,
soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui
l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant
sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais
en aucune manière pour obtenir cette place.

«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient
assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon
particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres
mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le
fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent
accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»


IX

L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa
souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée,
où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les
cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se
réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse.
Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que
l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit
néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par
l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et
sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce
résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle
ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma
celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit
nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la
sagesse.

Voici l'abrégé du conclave.


X

Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut
nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce
gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de
subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses
collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan
représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après
l'ouverture de l'assemblée.

Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan
sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour
former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le
conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux
cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une
ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour
eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs
adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à
Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour
connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment
l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce.
Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient
désormais qu'à affaiblir Bellisomi.

Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter
différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va
s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix
du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique
honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par
ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce
parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance;
de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre.

À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd
l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver.

«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se
flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir
l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après
avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme
de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver
le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop
peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et
des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux
qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la
majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à
cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient
chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le
parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du
parti Bellisomi.

«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti
Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres
cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de
difficultés pour réunir les suffrages de tous.

«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le
parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des
obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun
empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces
derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour
les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur
le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était
donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer
qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler
des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que
ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y
avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau,
et ce serait celui-là.»

«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur
conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui
réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour
succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune
pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt,
quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près
de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un
successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir
les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept
ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un
choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces
espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de
Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions
dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque
d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi,
dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche
même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien.
Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le
nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait
assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années.

«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel
poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre
circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en
temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat
suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement
à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux
_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux
deux.

«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de
l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était
membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était
le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart,
l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été
question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient
convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter
de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant
extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille,
comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque.

«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le
commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été
souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale
jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse
constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins,
une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées,
aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle
avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre
le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises
d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout,
comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans
l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez
forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut.

«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout
à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui
serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la
faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux
de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près
de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir
désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre
lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter
obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le
trône dans le futur conclave.»

Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un
jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis
longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du
conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le
sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit
dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en
général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît
le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de
l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia
l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux
cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que
de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de
Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et
il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette
conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait
à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa
proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti
s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant
leurs voix à Bellisomi.

Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent
unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux
d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il,
«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur
position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en
choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il
n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui
pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque
les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les
difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au
cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti
Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le
projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait
ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les
votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier
ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait,
saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel
autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en
disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à
découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas
faire un faux pas dans une matière aussi délicate.

Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha
de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti
Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de
ce plan.

On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa
personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction
et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien
étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement
en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles
des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient
à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut
pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté
si le dessein ne lui eût pas été agréable.

«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire
au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal
inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un
homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et
qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette
circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de
lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les
idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet
homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances,
ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer
les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée
semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la
présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le
mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son
caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne
manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle
entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à
fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour
s'en servir utilement.»

Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par
le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent
de le réaliser sans aucun retard.

Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla
sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au
cardinal Braschi.

On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il
apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en
ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte
très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui
semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre
Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas
les augmenter et même pour les diminuer autant que possible,
non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus
absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais
encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui,
cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite
indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le
cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès
de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et
ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une
certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut,
devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son
vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même
parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière
qu'il jugerait convenable.

«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable
contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui
en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire
accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef
de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce
conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait)
pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche.
Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal
Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être
estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été
très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût
été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou
tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait
encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et
reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape
dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée
que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur
lui fût attribué de préférence à tous les autres.

«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des
obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son
amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien
ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile
aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il
avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite
auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même
devait alors regarder comme chimérique.

«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de
son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de
Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près
de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant
de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était
nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en
vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre
parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le
cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord
l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles
que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection
des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et
d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua
ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers
compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du
cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif
appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel
était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à
l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti
opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était
la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son
Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la
même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à
pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien
certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il
redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la
jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force
auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs
réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si
longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la
manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes
tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès
était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours
des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient
l'adhésion du parti opposé.

«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa
surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé
au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés
extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur
nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près
de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet
qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se
trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des
épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait
parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception
personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un
d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles.
Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que
personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par
rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait
convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite
initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il
était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son
vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que
cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en
lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti
aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors
s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les
démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà
invités à se concerter avec lui.

«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de
cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel
ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre.

«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser
fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un
appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée,
et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à
l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était
incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait
en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à
l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti,
choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son
élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il
appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été
Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir
pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce
cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui
balançaient les exceptions produites par son attachement à la
personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que,
dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et
la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la
déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son
Éminence.

«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces
réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il
suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas
une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant
toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que
Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter
sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de
juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec
lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi
que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être
longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la
conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté,
de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura
aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant
de commencer les démarches parmi ceux de sa faction.

«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti
certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent
leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en
rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien
convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous
sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la
plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur
de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de
ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils
témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix.
Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le
sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur.

«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On
rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait
dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et
l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le
Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent
l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on
comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui
furent suscités dans ce parti.

«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient
unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils
reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient
seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en
finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer
autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de
l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son
discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer
que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection
projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à
Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand
bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva.

«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant
justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance
que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition
venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se
résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit
ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en
avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues
la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection.

«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les
votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se
trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel
succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal
Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes
du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute
démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible
d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui
avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur
il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des
cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela
fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la
recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie.

«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on
ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les
hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge.
Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis,
on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu
d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la
rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère:
«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de
cette nouvelle.

«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener
dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi
et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un
des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se
disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et
troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et
qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette
nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier
moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il
courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements
marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei,
Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette
nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même
la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part
à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape
est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par
surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment,
la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le
conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen
du tour. Bientôt Venise entière l'apprit.

«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est
l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une
cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de
voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se
tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du
premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu
exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué,
pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé.

«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une
marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla
les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le
soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en
corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel
affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin
prévalut.

«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières
heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la
fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux,
que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature
plutôt petite que grande.

«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et
s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu,
devaient se rendre auprès des nonces et à Rome.

«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si
solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux
cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei,
tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la
papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin
de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le
scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils
abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent
favorables à l'élection.

«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut
généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi
de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux
bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se
pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre
chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape
désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine
énergie.

«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence
pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un
suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six
mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de
conclave.

«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu
unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal
doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les
cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait
Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon
l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste
et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte
d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand
ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le
cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se
dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il
acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après
son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne
d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si
nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége.
Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et
tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son
insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du
Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas
devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans
la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il
acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de
l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part.

«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en
souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie
VII.

«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à
l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il
s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait
tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu
de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près
duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce
récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient
prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le
secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le
cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les
avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent
qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro
album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne
noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement
de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de
noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc
comme pape.

«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux
firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut
ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la
loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple,
aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal
Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII.

«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On
ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des
pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette
élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il
alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu
des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé
sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des
cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna
ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé.

«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du
conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas
devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au
pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant
corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai
avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du
nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord,
de documents pour appuyer mes assertions.»


XI

Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait
pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter.
L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les
Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi,
l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrétaire
d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate vénitienne le porta à
Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de
Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de
résister plus efficacement à la demande des trois légations. On ne
peut douter que cet événement ne lui causât une satisfaction secrète.
En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son
gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire.
Rome l'accueillit en pape et en souverain.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



CXe ENTRETIEN.

MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.

(DEUXIÈME PARTIE.)


I

«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui
voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe,
lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani,
évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires
religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet
objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se
rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce
cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne
marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault,
déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et
considéré.

«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec
le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses
passe-ports.

«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter
cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher
simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder.
Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se
détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte
de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière
expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être
acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa
résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus
savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en
sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris.
On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet
renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été
admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista
dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait
entrevoir.

«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien
il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements
joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa
conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le
chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à
souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque
chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se
réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus
vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à
la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par
l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué
jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit
savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie
d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre
le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation,
le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans
qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou
correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le
Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur
Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de
l'armée française d'Italie.

«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et
cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en
attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant
les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes,
à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de
cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que
le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait
de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il
voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration
d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il
remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à
toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets.

«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à
l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si
juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une
autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa
sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces
qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort
aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.

«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez
l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande
précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix
de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai
même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur
Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive
émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette
résolution inébranlable.

«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se
voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il
fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder
son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes
raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité
pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un
heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des
représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas
persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des
matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux
surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle
de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de
convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets
politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture
qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait
pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur
en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise
intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que
contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister
à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon
toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles
années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les
affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé
la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi.

«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla
dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir
longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était
avisé.

«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le
premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je
venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât
pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait
que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour
jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris
pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce
que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le
premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à
ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par
mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à
son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la
nécessité la plus impérieuse.

«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt
combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal
et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de
m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se
montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même
les insignes d'un simple homme d'Église.

«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces
qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des
obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres
décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès;
que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François
à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant
actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître
comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de
Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son
orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier
ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que
celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes
fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni
aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en
affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut
dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette
mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le
gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas
amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le
monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche,
afin d'arriver à un accommodement.

«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de
franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un
très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient
vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la
connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui
témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui
regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber
d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais
volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités
nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui
m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe
_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui
sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas
aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et
dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je
ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et
l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement
républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI,
alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la
mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans
la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il
n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si
mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré
de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le
nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent
de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple
lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de
quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un
d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua.

«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas
bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon
ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des
négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat
d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les
apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la
force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer,
mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors
en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un
ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était
naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier
consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris.
Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus
illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet
orgueil auquel on venait de faire allusion.

«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de
l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute
chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux
avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens,
ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que,
quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées
et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui
fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il
voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il
remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la
modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il
conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette
affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en
instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer
lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi
imminente contre l'Église et contre l'État.

«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma
personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun
succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et
de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le
Saint-Père.

«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le
coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas
à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de
Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma
demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de
Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et
raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle
façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce
partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention.
L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses
réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas
différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me
rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon
silence ou de mon retard.

«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du
Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui
avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la
personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et
répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut
surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de
sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions,
que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables
et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas
agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler,
pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et
que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y
relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de
chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le
meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M.
Cacault.

«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour
suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements
de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller
voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.

«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la
plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures
auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa
détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter
le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles
de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue
d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que
si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape,
Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si
Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui,
Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne
volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il
prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses
s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de
considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement
français.

«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour
s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne
lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis
préalable.

«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa
Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai
tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en
général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire
sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand
j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission,
je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je
démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons
les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux
cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui
devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de
faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une
légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et
la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu
désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant
que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les
motifs déduits plus haut.

«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au
contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les
circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier,
tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria
et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier
leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État
semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus
agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait
déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules
étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que
tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur,
le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner
aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on
partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il
permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car
le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires
existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir
rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance
qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je
dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin
extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments
d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés
quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi
soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le
saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce
secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si
difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons
pour décliner.»


II

Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour
remplacer le cardinal-ministre en son absence.

Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la
même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de
Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M.
Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils
s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de
s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva
dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé
Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la
négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide,
les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on
différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la
négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après
vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature
fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au
moment de la signature, l'abbé Bernier entra.

«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie
qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans
examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son
exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas
celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux,
dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La
différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le
soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire
non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter
sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre
intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le
modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points
déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à
Rome.

«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que
je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle
d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer.
J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais
accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne
parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne
savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la
bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus
qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait
tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il
arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec
le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de
la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était
tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions
admises de part et d'autre.

«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il
disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors
davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire
qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de
toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable
séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel,
le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne
rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité
de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la
confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner
vivement vers l'abbé Bernier.

«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à
éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à
fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que
nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que
j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce
point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part
de ce qu'il savait si pertinemment.

«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia
qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des
concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul
l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de
changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige
ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas
satisfait des stipulations arrêtées.

«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange
discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime,
qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au
cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le
mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment
que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la
volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai
donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas
souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.

«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la
manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture
des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non
moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour
tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut
faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous
rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.»


III

«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.

«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la
tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré
dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que,
dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la
feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses
prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique
avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus,
mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré
aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait
terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il
voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans
l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de
ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer
le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument
annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la
rupture de l'affaire.

«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil
message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour
ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce
qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres
pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui
naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient
sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la
France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers
Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur
inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les
effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se
dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis
de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta;
avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon
refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut
rompue.

«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières,
commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les
quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance
physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus
grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour
s'en faire une idée.

«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à
paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en
public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans
le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère
devait lui communiquer.

«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte
ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous
allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.

«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier
consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats,
d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs,
d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un
accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il
m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et
élevé:

«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai
pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape.
Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a
su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien
plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la
religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe,
partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des
pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus
de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à
faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez
voulu. Quand partez-vous donc?

--«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.

«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me
regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis,
en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes
pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que
professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je,
on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en
certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible
de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on
s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour
lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses
propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»

«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien
laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je
répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en
question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait
proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit
très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins
ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais
jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et
c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que
je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et
versera des larmes de sang sur cette rupture.»

«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel,
ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême
vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi,
affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et
de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la
force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à
se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt
l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute
et la peine encore.

«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les
mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné,
accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier
d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne
me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui
allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je
lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais
que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas
permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison
de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas
découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il
n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il
était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on
prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe
à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque
dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se
faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant
un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce
moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit
l'entretien.

«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus
amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la
conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer
ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il
perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du
Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y
mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le
priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de
l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un
sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette
rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier
consul seul d'en ouvrir la voie.

«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte,
d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et
de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans
l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux
parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de
donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous
décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune
addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est
vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour
un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.

«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres
paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de
cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était
fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul,
après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que
ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les
commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y
a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans
conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal
pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux
absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et
là-dessus il nous tourna les épaules.

«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec
elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour
aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps,
il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait
une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la
faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque
biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser
Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui
traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu.
Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait
lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc
de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle
séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si
déplorable.

«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais
je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le
matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air
triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien
Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il
avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la
rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et
qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le
prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul
déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de
changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa
part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le
dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus
impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le
pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il,
entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui
résulterait de la rupture.

«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup
plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le
courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la
religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à
le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur
signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas
qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et
de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la
rupture, si elle devait avoir lieu.

«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration,
et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me
surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et
ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé
de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons
n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui
les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé
par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout
seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la
fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à
concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu
en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir
ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le
promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas
d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y
persister au moment d'une rupture.

«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la
discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi
longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré
douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de
minuit.

«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce
fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable
d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation.
Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans
la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une
dissertation théologique.»


IV

Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse
négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape
s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui
contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait
en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage
désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya
le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il
était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son
génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le
coeur du pape dans les mains d'un tel homme.


V

Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le
favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la
flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette
première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile
diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions
menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le
choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était
devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé
de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu
scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir
dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même
commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité
irrésistible du champ de bataille.


VI

On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si
souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de
l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se
donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa
puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans,
Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des
conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut
officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte.
Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le
Pape.

Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de
ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII.
Voici comment il rend compte de sa ruine définitive.


VII

Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du
cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur
Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné
sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch,
ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.

Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.

«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une
autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le
cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas
d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en
toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch
le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de
l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent
ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon
honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de
se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de
l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur
le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses
désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait
presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve.
Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur
devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et
la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais
jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier
et la bienséance à la coquetterie de la seconde.

«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près
de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs
artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon.
C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens
espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste.
Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la
séduction.

«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter
comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et
cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il
suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait
pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie
VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui
ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le
reste.

«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à
l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur
nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me
communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut
fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites
au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une
de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien
laisser le ministère.»

«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire
cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne
ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à
exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas
servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout
le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les
plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes
les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère,
et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans
ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à
un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que
l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le
faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner
de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma
ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui
fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait
avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la
pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me
défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier,
quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape
resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des
qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée;
mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient
pas.

«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses
desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait
substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de
rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la
dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné.
Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais
ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le
moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma
retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note
officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On
reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa
souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla
sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la
dépendance du Saint-Siége.

«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de
l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût
pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de
l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa
prétendue _soprasovranità_. Le Pape répondit négativement à tout.
Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour
qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la
volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce
refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et
véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des
inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs,
on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné
aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en
m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que
le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce
qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses
devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut
d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il
l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les
refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité.
Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon
renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles
s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce
cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans
froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore
transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre
justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive
bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération
puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de
rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas
convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde.
Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné
la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon
possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été
au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon
grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes
services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans
ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta
beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il
fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant.

«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier
extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos
des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses
de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation
pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon
successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806,
si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la
mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce
ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des
temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance
envers moi.

«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà
que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de
leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la
main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec
cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui
refusent d'assister au mariage de l'empereur?»

«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant
surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal,
ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois
déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est
donc que de pure politesse.»

«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni
combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché,
s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me
dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans
sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à
présumer que ce fût vraisemblable.»

«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt
sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui
intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la
succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents.
Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux
autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que
cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait
remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui
refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après
le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il
ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait
en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.

«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui
nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette
conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était
ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne
lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un
pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être
invités, demande restée sans effet.

«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de
paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le
répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit
fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au
mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût
beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage
ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la
dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues.

«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de
notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai
fidèlement.

«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels
nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut
prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle
impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les
rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions,
il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de
courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et
ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit
pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.»

«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but
de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté.

«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant
parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres
grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour
se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant
rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait
dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse
commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.

«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à
Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà
nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les
cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti,
Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le
cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade,
ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous
prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch,
en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le
dimanche.

«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de
l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la
fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.

«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient
ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le
moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas
assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le
sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage
civil.

«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous
manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les
fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre
absence.

«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent
au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés
plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne
lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré
ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la
solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps,
s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe,
comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était
déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements
qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux,
Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour
motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique.
Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils
lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les
considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était
pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point
de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que
l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du
mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à
l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils
renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui
eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans
la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on
s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers
d'autres pensées.

«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses
en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les
conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps
dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur
abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté,
ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les
visiter.

«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son
regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze
(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux
étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de
férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les
princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part
de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne
s'étaient pas trompés.

«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle
relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes.
Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à
cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il
fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre
cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite.
Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du
trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des
rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements
étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les
évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les
chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos
collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni
les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.

«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin
la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la
préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le
cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce
qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de
marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra
donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son
ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite.
L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se
joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis
longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le
conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif
eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages
défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la
foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces
humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des
cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un
coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de
l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle
était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et
d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage,
parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir
de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant
subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les
cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas
bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir
chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux
cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer
que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre,
expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec
tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux
que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière
antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de
monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient
disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis,
pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans
leurs âmes.

«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans
l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir
précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou
un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les
ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même
accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup
blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus
des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur
tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à
un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et
à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que
les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que
l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à
l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui
l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande
colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou,
pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il
pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des
théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur
conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et
Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait
l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était
le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés
théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et
vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère;
que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du
moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le
mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse
des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.

«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole
et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches
contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard
perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs
sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi
que les autres, pour accomplir mes devoirs.

«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le
premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage
ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux
absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom
avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite
il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de
cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir
l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions
qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce
qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir
du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même,
on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et
aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs
évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas
immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle
serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un
billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous
annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès
de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur.

«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris,
ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que
redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans
l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il
y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se
trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était
rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce
qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur
le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences
seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous
soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et
je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en
cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui
ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en
avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en
substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions
coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur,
et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à
l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant
nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité,
notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés
prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre
l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté
de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans
les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de
bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre
conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les
autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous
étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait
de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si
l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette
tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous
avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au
trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant
comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous
signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens
tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des
mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait
plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de
cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer
ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès
criminel serait intenté à quelques-uns.

«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous
étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de
la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait
été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions
fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous
leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était
nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à
recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants;
que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous
aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont
l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de
bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les
motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est
vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions
allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à
l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de
liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans
le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec
abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi
suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de
l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se
contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent
du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai
qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on
nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en
faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de
conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à
celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de
nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus
décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était
libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en
respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre
culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous
imputait.

«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della
Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils
ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore.
Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils
étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient,
ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils
avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait
espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes
qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres
répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il
la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que
si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait
beaucoup plus d'effet.

«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre
hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant
que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous
n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et
d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le
motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas
revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette
non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu
aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance
future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif
indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à
cause de la foule, ou une autre excuse banale.

«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions
résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne
voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les
droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait
l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de
tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui
allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que
nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne
prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne
pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui
nous avaient empêchés d'intervenir.

«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents
(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels),
et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et
de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient
l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il
voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les
deux parties.

«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des
brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de
modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on
vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain
nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les
mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même
aspect.

«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les
formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de
pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait
entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et
l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être
remise à l'Empereur.

«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait,
ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons,
et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en
rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus
attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté
de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les
principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes
auparavant.

«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres
insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la
lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en
allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de
la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque
d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents
peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable
occurrence.

«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux
ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la
langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu;
qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue,
on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était
impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur
rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait
pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.

«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément.
Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de
cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on
pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel
et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec
maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans
la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette
nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières
heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage
le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution
de ses ordres.

«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne
mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la
langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand
nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de
temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi
à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes
chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il
était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.

«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à
entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par
les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.

«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler
en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne
rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules,
et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils
n'avaient pas compris la portée des mots.

«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la
missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit
peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en
s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait
plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi
libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable
difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous
ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de
nous avait commis la faute d'en prendre copie.

«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient
irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que
le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des
cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin
d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée
d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore
accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de
celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de
ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être
réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on
chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner
de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne
point trahir la vérité.

«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque
mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail.
Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de
rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté,
accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère,
nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté
avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance.

«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des
inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but
était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison.
Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les
cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments
propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels;
que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la
véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous
n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public
des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité
des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier
Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette
lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque
demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et
d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize
par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se
sépara, et chacun retourna chez soi.

«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre
document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point
français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.

«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il
dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous
ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir
arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le
ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de
lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ,
qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des
cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les
ordres signifiés la veille, de la part du maître.

«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il
fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de
suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous
devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce
moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et
les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce
fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les
revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que
c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au
trésor public.

«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna
peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas
très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous
étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun
s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se
contenta d'une habitation moins coûteuse.

«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une
nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté
avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux
ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce
dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges
et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant
beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on
affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient
aucune espérance.

«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin,
chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous
convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient
l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour
deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans
savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures
du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai
avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier
que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je
resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port,
préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal
Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux
reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le
lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.

«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims;
les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della
Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi
pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y
avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo
Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur,
le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu.
Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.

«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une
attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus
étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et
Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les
cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous
le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que
j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement
de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon
compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun
de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous
nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50
louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres
remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je
fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il
m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je
m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.

«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous
reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions
250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans
vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le
même sens.

«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure.
Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant,
nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi
qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du
Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à
Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



CXIe ENTRETIEN.

MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.

(TROISIÈME PARTIE.)


I

Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa
famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts
en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en
mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire.
Consalvi refusa la somme et remplit le devoir.

La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de
Cicéron.

«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et
aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon
coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah!
au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en
abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire
longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité:

  Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater,
    Tecum una nostra est tota sepulta domus!
  Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
    Quæ tuus in vita dulcis alebat amor!

«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André,
lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si
nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes
les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé,
bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et
dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon
soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne
pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui,
il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant
laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus
chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des
douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la
terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de
résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa
très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle,
fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6
août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que
Dieu le veuille ainsi!

«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le
laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en
faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne
l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je
ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps
reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent
unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment
où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son
âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en
exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel
le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas
mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à
l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les
révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de
lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne
firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris
de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement
voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans
mon esprit et dans mon coeur.

«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y
eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je
remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible
indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis
l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon
existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs.
Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus
sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées
françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je
faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette
invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas
subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit
néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en
attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans
cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_.

«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de
la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à
l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs
semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les
larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit,
le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits,
comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut.
Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de
colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte
intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le
temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de
l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de
l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé
de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire
d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit
ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une
mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait
pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder
aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier
que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au
gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est
encore captif.»

On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas
le coeur.


II

Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses
efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais
inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de
montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant
temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces
évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si
romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce
frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après,
toute la protection papale à sa disposition. Miollis était
reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris
toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui
donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di
Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport
précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la
famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne
consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au
ministre des cultes.

«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en
d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui
qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait
à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes
oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas
un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des
principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais
gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans
ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu.

«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la
nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil
favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours
après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale.

«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce
jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette
semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les
cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait
placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux
étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les
rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires.
Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence
par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous
étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À
Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond:
«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch
présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur
s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de
vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et
il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le
cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le
cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.»
«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de
répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à
ce trait retenir ma plume.

«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le
cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez
maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi
avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je
lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les
années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu
l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà
bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons
fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est
allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai
eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à
occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.»

«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque
plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je
n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être
agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de
mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre
affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient
pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette
assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure
qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme
cela en paraissait la conséquence naturelle.

«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur
et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa
bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur
les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le
tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de
riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une
phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire,
si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.»

«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de
moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche,
dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de
griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à
ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne
sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps
assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il
s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans
votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»

«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois,
néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau
et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon
devoir.»

«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se
détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours,
formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce
que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois
illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au
commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il
répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté
secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»

«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne
dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion,
et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes.
Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme
précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition,
je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre
extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà
affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais
assurément fait mon devoir.»

«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se
contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles:
«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier
le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader
que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts
de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il
me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il
demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté,
s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et
se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des
cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous
mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler
pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions
nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des
principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les
principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques,
comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di
Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre
se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme
je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il
termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par
l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.

«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai
à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de
Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens,
et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»


III

Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel
contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manoeuvres
hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se
combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus
en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.

Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est
que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses
persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il
sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à
Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte
d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de
certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui
restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls
étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de
l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur
repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les
cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent
sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut
rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr.

Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force
des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé
à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque
intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à
l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France
elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le
laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome
porté sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rênes et
rappela son ami Consalvi au gouvernement.

Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux
Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour
Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où
un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache
de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le
vaincu!


IV

Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que
Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les
souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la
France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y
représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour
mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre
elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la
duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son
pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable
avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait
Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de
sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime:

«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous
nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous
menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement
français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre
secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en
possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la
dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande
satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il
importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le
rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant
pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et
de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et
ses lumières qui nous sont si connues.

«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de
notre pontificat l'an XVe.

                                                     «PIUS P. P. VII.»


V

Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille
de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le
gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que
les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au
nom de tous ses enfants proscrits.

LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU
CARDINAL CONSALVI.

«Éminence,

«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu
Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec
sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances
étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon.
Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous
reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés
implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on
prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous
accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la
division et la haine contre la personne auguste du Souverain.

«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les
preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles
ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant
au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet
de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la
reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait
évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon
oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et
à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville
où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et
recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont
rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore
moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à
Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle
manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la
prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous
bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces
larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814.

«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie
sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à
s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même
nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc
entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection
du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre
Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami,

                                                     «L. DE SAINT-LEU.

«Rome, 30 septembre 1821.»


VI

Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps
après:

«Éminence,

«Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir,
me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des
fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me
confirmer le fait.

«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore
d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses
phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer
l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces
sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi
sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables
dans mon coeur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer
mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père.

«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de
faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres
françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de
prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que
nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne
déplaira pas trop à Votre Éminence, et qu'en respirant le parfum de
ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage sous
l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous daignerez
songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des
services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent à moi pour vous
offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs
voeux pour la santé du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps
possible à la chrétienté, car, avec lui et avec vous, la paix de
l'Église et la paix du monde sont assurées.

«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et
toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué

                                            «LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS.

«Neuilly, lundi..... 1822.»


VII

Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui
écrit le jour de la mort de Pie VII.

«Monseigneur,

«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur.
Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne
partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit être
déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à
qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et
de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la
conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires
pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore
de grands et d'éminents services à la patrie.

«C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à
Paris.

«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour
votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre
douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je
m'honore de ce titre.

«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme
une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas
l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec
empressement.

«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux
sentiments,

                                                  «MONTMORENCY-LAVAL.»


VIII

L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau
pape Léon XII _della Gonga_ était brouillé de longue date avec
Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du
cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre
la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre.
Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il
légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais,
dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus
instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État;
Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut
aujourd'hui ne pas mourir.»--Ce voeu ne devait pas être entendu.
Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le
pleura.

En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de
faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien
près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer
cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des
ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et
par les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont
eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports
politiques, et si attachant par le charme de son commerce
particulier.»


IX

C'était le 24 janvier 1824.

L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la
papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il
n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort
par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les
principales dispositions. Un testament, c'est un homme!

«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de
l'année 1822;

«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre
de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus
d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon
héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et
légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant
que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres
personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des
circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister
dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les
révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les
changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède,
en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester
sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le
pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain
d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne
me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la
vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse
déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date
postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et
contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font
partie intégrante de mon testament.

«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au
Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son
très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie
et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de
me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés.

«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus
bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant
une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon
corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour
chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à
Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels
privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon
héritier.

«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la
somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus
grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il
aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean
Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de
consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment
besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement
préférés à tous les autres.

«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront
lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso,
où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse
que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque,
dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du
très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent
unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si,
à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon
héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil
de mon frère et le mien.»

Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et
spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige
pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde
à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la
gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs
jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant
souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent
chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit:

«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à
prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de:

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la
marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de
Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse
Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de
Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort,
avec l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans
l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa
mort, avec l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise
Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure,
le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps
ses jours!), avec l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de
Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert
Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26
novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;

«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre
maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11
janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;

«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti,
mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in
Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône
de trois paoli.

«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie
d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de
personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages
de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte
Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je
lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix.

«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et
daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr
Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en
temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par
ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui,
en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit
parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je
nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de
mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de
la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière
la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque
manière et à quelque titre que ce soit.

«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes
serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un
legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse
jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en
prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette
administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier
fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de
ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je
le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais
voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple
liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces
derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire
aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament,
ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit
héritier fiduciaire, devra faire pleine foi.

«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma
mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de
mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui
seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon
héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque
de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux
serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois,
correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée
Congrégation.

«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs
et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront
d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier
fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser
dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation
qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges
accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.

«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés
et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à
la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.

«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais
obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la
fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte
de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou
par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus
amplement dit sur ce sujet dans mon testament.

«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire,
pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses
jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son
successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du
mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos
et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et
j'entends imposer successivement la même obligation aux autres
administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de
mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de
ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination
de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal
de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même
cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à
l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée
plus haut.

«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui,
durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers
souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance
envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en
faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la
nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces
objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir
définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me
paraît la plus convenable.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant
de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie
VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un
tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la
médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon
dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la
reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création,
comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire
ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.

«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses
annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000
écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon
héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à
l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du
célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier
Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs
sculpteurs de Rome.

«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:

        PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,
  PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI,
              ROMANUS, AB ILLO CREATUS.


X

Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de
bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait
jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.

L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi
lesquels elle choisit ses serviteurs:

Les laïques;

Les ecclésiastiques;

Et les prélats ou monseigneurs.

Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la
diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins
de son administration ou de sa défense;

Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont
elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.

Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et
qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements
ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel
noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs,
et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont
en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de
grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans
cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des
cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment
politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue
sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses
emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se
marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église
ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du
Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux
affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de
s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats
ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des
unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les
essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient
pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans
reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses
affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par
des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux
natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses
ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent
en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices,
des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades
réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de
l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre
des prêtres; je préférai être cardinal diacre.»


XI

Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit
cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre
sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du
Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement
enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de
ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles
Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée
d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il
aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels
regrets, fut un coup déchirant porté à son coeur. La vivacité
pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments
pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni
d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors
vingt-deux ans.


XII

Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté
ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de
cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui
s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée,
mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge,
était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa
bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir
sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme;
il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un
ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche
nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans
précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa
physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il
n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son
désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant;
c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le
vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix,
c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le
cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.

On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où
un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et
où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin;
le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait
certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir
encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec
les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de
l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette
vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la
sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du
repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du
jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si
conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.


XIII

Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a
récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot,
mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que
sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il
avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les
gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning,
Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en
France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de
Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le
grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini;
Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de
Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans
l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche;
Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme
se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se
formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la
civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde
pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et
libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le
plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête.
Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le
père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les
gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de
ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces
gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire
au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la
reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré
tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un
schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la
tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer
en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa
politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les
iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute
la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le
souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je
ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était
sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme
de sa vie.


XIV

On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à
soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes
du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits
contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent
les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine
que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de
la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la
personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si
vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux;
si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils
ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers
qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à
Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation
jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par
quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur
l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère,
mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant
de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de
doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il
fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et
difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement.
Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de
Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre
aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.


XV

Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut
l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en
retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est
oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a
aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou
moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre;
il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime
comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples:
Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au
commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne
chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur.
Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue
sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme
rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la
musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait
à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à
l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher
de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants
inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples
les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle
impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus
immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de
tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints.
Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour
Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la
plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel
compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à
la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant
toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les
faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son
ami.

On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce
qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de
cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois.
Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui
parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa
lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.


XVI

Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en
apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations
hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.

La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de
cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première
et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son
palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par
sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite
cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour
les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur
la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et
l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait
la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était
déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi
délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande
beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.

Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements
d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait
distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle
en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle
faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le
dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que
la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie,
l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse
d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un
mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et
l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait;
d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne
pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife,
mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi
pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les
intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement
catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les
habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces
interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.

Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité
avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal
avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait
régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement
avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers
et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance,
le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires
de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures
de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait
régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors
d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers,
composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y
reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre
entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais
presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et
l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette
diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât
pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il
fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et
mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et
la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées
ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette
faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez
toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme
ami.»


XVII

Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le
peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à
la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive
du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un
chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses
devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une
femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets
de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de
cet homme de la nature et de la religion.


XVIII

C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les
infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans
sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort
sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter
rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il
se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de
campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome.
L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre
contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort
gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et
l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de
survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le
sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait
comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui
son défenseur, il se laissa mourir.

Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se
détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de
la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent
vivre que de leur innocence!

                                                            LAMARTINE.



CXIIe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(PREMIÈRE PARTIE.)

LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.


I

Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_,
de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le
_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science
universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de
m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme,
le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au
grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet
homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré,
cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui
rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un
charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur
spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que
moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est
pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas,
qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations
savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à
_connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc
lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique
_théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses
permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux
Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la
perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant
de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique
ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de
l'hymne à l'infini.

J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je
passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que
j'éprouvai après avoir lu.

Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert
beaucoup à expliquer le livre.


II

Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de
Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui
servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les
armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier
rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre
de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait
vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons.
Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près
de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir
champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale
de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il
avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de
Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en
Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient
des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse
industrielle en Prusse.

Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma
première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre
de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre
1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château.
Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous
la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres
tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.

Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de
Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en
immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.

Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel,
et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins,
des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne,
Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son
sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était
alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur
père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite,
très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État,
tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos
du même nid, pour une double célébrité.

En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de
Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution
européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le
château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut
d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué,
le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion
des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.

Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à
l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre,
dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui
parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à
Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard
parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de
Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il
y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le
festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le
banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les
éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la
première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces
passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.


III

Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies
différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et
universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la
vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie
scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les
plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les
livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de
penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster,
compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour
rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il
conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du
sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses,
poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui
habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier
instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie
sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789.
Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la
Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement
matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le
poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de
Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller
d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité
d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint
une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories
neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans
ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent
tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le
château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa
charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la
succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté
depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée;
leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la
femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants.


IV

Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense
pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français
distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin
d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à
l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et
d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec
l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec
bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa
suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous
les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi
lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous
les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique.


V

Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les
voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.

Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une
voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un
tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui,
comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible.
Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se
renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à
l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa
souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y
contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des
Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels
apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se
dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant
derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui
glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du
rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui,
se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela
conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui
apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe
Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda
la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles
furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps
modernes.

Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le
tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces
volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants
végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un
rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit
l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première
terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend
compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut
exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première
fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte
sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des
émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit
nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on
ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins
botaniques et nos collections historiques.»

Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à
Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et,
comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible
à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre
reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre,
d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire
et d'une vigoureuse végétation.

Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe,
et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de
Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en
profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel
Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux
et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que
Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il
n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à
melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté.

Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait
Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt
devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il
prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en
chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays
comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce
fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il
voulait réaliser.

Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds
au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de
l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des
cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des
dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les
chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et
des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et,
tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il
règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des
impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses
compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une
belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se
dirige vers les hauteurs du volcan.

Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt
faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour
les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le
naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son
troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de
l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le
calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau
toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était
pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un
jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la
nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette
île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et
formée à différentes époques.

Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à
d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire
géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui
lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à
tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits
inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à
eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les
produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.

En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir
des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les
bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et
d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après
l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux
apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les
deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les
animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la
surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore
ses recherches sur le développement géographique des plantes et des
animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le
premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de
Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par
les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.

Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères
arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un
bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert
de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin
sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama,
arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic,
lui souhaitèrent la bienvenue.

On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt
poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il
le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de
nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il
devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du
globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard
vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur
navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort,
parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils
quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire
qui louvoyait en les attendant.

Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches
observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries
était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont
la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie
comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus
générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et
l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous,
hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a
de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se
succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui
organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son
soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de
la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la
perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé
d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles
formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment
crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes
questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute
sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la
création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre
autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles?
La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux
ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du
feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé
les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les
volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces
questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première
réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi
précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés
que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands
effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des
autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il
faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une
variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec
indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt
apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est
dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef
des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents
moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit
ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.

Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps
éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses
qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis
le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des
tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui,
faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe,
ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères,
sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave
bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit
comprendre.


VI

Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les
flots dans la direction de l'Amérique centrale.

Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des
vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en
plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La
douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le
charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région
septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par
d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque
sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs
racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé
des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la
nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il
étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine
fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan;
partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la
clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements
familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue
d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une
bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement
qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se
précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays,
on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à
l'horizon.

Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la
richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque
chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur
coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à
l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur,
ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris
d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes
parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où
devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus
exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!...
Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces
pensées.

Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans
la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il
aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix
du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir
avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion
qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la
révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes
géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve
pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection
dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte.
Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et
nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les
circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait
particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un
mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire;
il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de
contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du
pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne
pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à
la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du
Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité
les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à
la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue
une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et
surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance
leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que
les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser
dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe
d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?

[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la
brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se
révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses
étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais
l'éclat de cette brillante lumière!]

Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore
apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord.
Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure
que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf
ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna
péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le
voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère
chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles
réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à
fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte
que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La
mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on
n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui
gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt
était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on
sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux
pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de
jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir,
pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à
la mer, dès le lever du soleil.

C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages
du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il
avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il
avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la
nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie
de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre
des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la
maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de
voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau
n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la
résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable,
pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur
voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur
Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y
déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de
Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord
les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne
gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis
il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn,
il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol
qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra
dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les
sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana,
laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa
route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la
cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de
l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio
Negro.

Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé
et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces
régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les
cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et
où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie
qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.


VII

Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec
l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs
compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion
passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des
couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour:

«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs
atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe,
où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans
ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien,
disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que
produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»--«Là,
quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui
bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement
ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la
plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les
insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations
qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement
de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère,
s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une
vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt
vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir
de la patrie.»

Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui,
hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civilisés par les
moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à
Cumana sans avoir fait aucune découverte.

De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu
accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques
à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup
à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms
relève l'inanité des découvertes: _major e longinquo_, c'est son seul
résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux
cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos.
Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe
les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à
Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont
employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à
décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit
les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le
Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe
transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane,
renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque
et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du
monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études
insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et
quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la
brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité
grandiose des mots.


VIII

Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui
préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des
savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des
enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses
propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce
voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce
n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter
l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à
parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés
des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde.


IX

M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot,
car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il
n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit
d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en
Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de
Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice,
avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des
trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront
jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant
de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté
très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une
combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en
assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse,
ses relations de famille avec les principaux représentants des
différentes branches de la science dans les pays de l'ancien
continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès
du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie
absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons
plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y
découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un
savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante,
infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des
flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt
à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il
jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en
apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme
cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on
devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait
qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres
avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il
préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce
que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour
son _Cosmos_.


X

Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai
fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais
moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait
frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait
très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques
faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en
passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa
physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui
fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite,
fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée
par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations
dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et
d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire
sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un
groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre
d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs,
cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude
auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont
l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus
dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant
auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que
chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le
monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement
toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les
hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser
d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même
aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne
le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants
issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent
sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai
jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne
voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie,
que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame
une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.

Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de
dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous
silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques
sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont
besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil
intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.

Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de
Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier
les effets sans remonter jamais aux causes.


XI

À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges
de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le
monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge,
mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant
allemand transporté dans Paris.

Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette
capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en
grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte
à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse.
Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec
Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels
il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve
semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses
investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres
réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte
son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de
la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse,
alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux
événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La
science est une patrie.

Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome,
retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait
alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:

«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont
confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin
des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que
ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient
à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire
jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer
sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain,
où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se
sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les
campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que
notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la
même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas;
puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie,
le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de
l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille
dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me
recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers,
allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui,
des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les
ailes de la poésie.....»

Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous
les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur
donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait
une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà
5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que
d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait
attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la
chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des
sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en
Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée
de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se
réglait le sort du monde.


XII

J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate
éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé
en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un
hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs
Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même
table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou
plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner
dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec
eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de
M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont
la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait
pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et
supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les
quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier
en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette
demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de
sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la
franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume
avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je
me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de
main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans
l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des
pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le
diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient
laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en
lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un
artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers,
personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré
depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.


XIII

Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve
faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre
prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à
lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles,
le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche
savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette
illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous
partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à
Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes
à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine
de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en
présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme
autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son
frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux
secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs
treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du
jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au
congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait
passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur,
modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure
à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.


XIV

Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée,
continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques
adressés aux académies comme autant de notices destinées à être
recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins
taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins
attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour
le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant
en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle
était trop préparée de main d'homme.

Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès
de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le
libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les
libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de
son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à
cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une
en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la
place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il
professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si
le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son
peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au
succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur
de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la
maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à
Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la
mort, il aimait sa belle-soeur.

Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait.
La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22
janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la
mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la
douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les
yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort,
mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se
passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»

La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un
sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce
jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette
femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était
mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des
arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin,
le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous
comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de
son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie
de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir.
L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et
cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance
naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son
épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue
ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées,
elle ennoblit sa propre existence.

Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin
pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut
qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et
même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe
parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de
Russie que des problèmes sans solutions.

Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume
mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé.
Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet
événement à son ami Varnhagen, de Berlin.

                «Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.

«Mon cher Varnhagen,

«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans
la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de
tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux
frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses
souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en
hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil,
c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des
paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté
d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix
était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est
pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa
parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier,
avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien
beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je
serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre
supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes
vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que
cela dure.»


XV

L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation
culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une
pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.

«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi,
avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en
général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi
que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un
grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les
princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur
considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la
science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos
de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on
s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse
celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement
briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités
qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux
royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour,
quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses
quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures
de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et
ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus
aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants
de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui
témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr
et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une
figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble
douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une
politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux
témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et
sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il
tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les
rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans
prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses
nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit
les témoignages de la considération générale; souvent le passant
s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de
cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement,
et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»

«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait
à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de
moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement
faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un
blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de
jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à
la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire
de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas
rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il
paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait
les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il
s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa
physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un
homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante
d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il
était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues.
L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il
parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue
française très-agréable dans sa bouche.

«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures
du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a
huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la
plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les
autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail
en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement
se contenter de quatre heures de sommeil.

«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire
avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait
plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal
déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les
réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son
valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées,
ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à
deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à
la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas
lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le
banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis
où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire.
Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour
n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le
vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité
toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce
n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du
jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée
dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit.
Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières
années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du
temps.

«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son
affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu
les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance,
était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce,
Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis,
et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et
cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un
savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur
Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de
tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin,
ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la
science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents
avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec
l'austère science.»


XVI

Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas
connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la
vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui
exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui
conviennent au vieillard.

Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le
_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, où il espérait
immortaliser son nom. L'oeuvre, déjà plusieurs fois entreprise,
n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure.
Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui
avait destinés.


XVII

Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il
demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue
habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn
finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement
possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par
le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans
une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant
le voyage de son maître.

«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se
présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait
reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à
conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de
l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les
confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des
intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se
faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni
jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu
qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.

«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais,
au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa
vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute
juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits
rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources
matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce
qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la
bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses
indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le
caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa
maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus
affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes
et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne,
de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de
l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la
faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral,
un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant
défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des
droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées
obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il
réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots
sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se
prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le
journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_
de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela
pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés
de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que
souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit
à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait
que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans
la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa
calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son
ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du
quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son
_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir
d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva,
comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis
intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à
l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles,
qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago
faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il
écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces
termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.»


XVIII

On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans
ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières
années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami
demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la
faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux
comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826:

«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi.
Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon
admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de
connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété
comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est
toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il
ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on
n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais
et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce
sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»

Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la
diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à
l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans
les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier
l'armée de Condé.

Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé
à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et
de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs
envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince
diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que
des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de
1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les
subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il
fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses
liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour
féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans
et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur
l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui
valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux
parts.

En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer,
dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui
renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu,
pour lui substituer une république conservatrice de la paix de
l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt
était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le
roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se
déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et
très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des
circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste
plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de
Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce
savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de
courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.

Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de
libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique
immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à
Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé
démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom
de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais
laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour
continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement
pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua
cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune
diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à
l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions
offensantes.

ARAGO À HUMBOLDT.

(Lettre écrite en français.)

                                                Paris, ce 3 juin 1848.

Mon cher et illustre ami,

Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de
ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs
sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et
voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre
ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des
_inquiétudes_ que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet
et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en
vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir,
pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner
tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des
sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à
laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il
avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte
socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les
accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir:
toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné.
Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive
qu'il a adressée à M. Bastide.

J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au
monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me
conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai
la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai
presque dit dans les trois derniers _siècles_) ne doit me rien faire
perdre dans ton esprit.

Tout à toi de coeur et d'âme,

                                                             F. ARAGO.

Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et
honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



CXIIIe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(DEUXIÈME PARTIE.)

LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.


I

Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces
commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa
longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il,
cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient
visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait
infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de
l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et
indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait
bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait,
plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard,
autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de
sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes
sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette
sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un
cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec
les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces
mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier
fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été
bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé
dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées.
Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami
qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on
raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions
d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique,
l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes
indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné,
peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude
n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il
témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au
déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au
printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents
de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces
nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à
conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne
pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel
serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de
2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son
travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne
se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été
habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même,
c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.

«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut
la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus
courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes
inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes
contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa
signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine
d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son
illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette
biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et
fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes
de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction,
lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la
troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur
Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût
adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et
s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui
résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante,
incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous
aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie
du vivant.

«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le
caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en
lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient
inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard,
lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il
nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement
grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il
ne le paraissait aux autres.»


II

«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859,
que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la
maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait
au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins
Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze
jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins
médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa
vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu
plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins,
la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais
l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que
son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son
entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la
respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent
dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière
heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se
reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade
aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux
questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis
avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce
l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann,
enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les
yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de
l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques
jours.»


III

«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion
que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de
l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la
mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de
pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand
de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la
recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de
l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait
à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute
sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait
ni fortune, ni disposition testamentaire.

«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été
longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire
distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux
recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour
développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions
prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais
ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne
publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la
population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du
cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt;
non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme
auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès
de son intelligence.

«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous
les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut
interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue
étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le
cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur.
Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce
cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout
connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille
mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour
jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux
palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le
cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans
leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.

«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut
apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive
le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs
du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite
environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs
maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de
musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre,
trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim,
le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un
quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes
de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres
nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient
les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais
de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des
étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne
était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une
couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus
proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de
l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général
feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général
comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand
uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les
conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres,
l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux
assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers
de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt
était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le
recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de
l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles
de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par
le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le
commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers
honneurs au citoyen adoptif de la ville.

«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait
immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête,
les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux,
puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la
diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.

«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se
tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du
mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des
cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de
Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le
portail, la tête découverte, le prince régent, les princes
Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert
de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à
l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits
par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel,
où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en
fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres,
et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt.
Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les
princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs
princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours
funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur
de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.

«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer
dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait
précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne
sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des
mains de Thorwaldsen.»


IV

«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon
III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue
à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.

«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il
éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre
quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire.
Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et
la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il
avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps
renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera,
nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main
expérimentée d'un ami......

«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt
et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa
pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième
édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de
reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand
nom de Humboldt!

«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a
exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses
contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses
rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence
qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver
son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle,
même dans les limites les plus étroites de leur être.

«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les
lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre
propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là
nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés
d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons
hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!»


V

Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers
moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses
yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois
générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On
remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son
ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.

«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec
beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre
de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au
moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces
lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre
dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent
l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je
repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi
ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique
d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses
qu'un savant ne doit pas avouer.»

Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son
ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint
le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt
arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.

Il écrit alors à Ludmilla:

                                              Berlin, 12 octobre 1858.

«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui
d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du
roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez
moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la
douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû
être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le
Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a
perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus
noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à
côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse
et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était
pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai
bientôt vous voir et vous parler de lui.

                                                    «AL. DE HUMBOLDT.»

Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en
ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur
Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui
n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa
correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs
amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la
postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les
lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses
propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami
Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers
ses correspondants.

Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions
offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en
secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert,
époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une
odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût
témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance
que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables
de Berlin.

Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après
la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des
noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité.
L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La
mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe
de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même,
et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de
bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point
surpris.

La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage
par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y
lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux
sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il
était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses
prétentions cachées.

Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait
toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable,
enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule
était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui
faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait
écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en
contemplation.


VI

_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_,
le _tout_.

Hors du _cosmos_ il n'y a rien.

L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais
écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le
livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.»

Cet homme s'est trouvé.

C'est M. Alexandre de Humboldt;

Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un
voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier
ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent
froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son
industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec
tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est
parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire
ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique,
spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire;
réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en
chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures
géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de
hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de
la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand
on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de
voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au
profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour
tout salaire que de le citer.

Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent
répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M.
Alexandre de Humboldt.


VII

La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_,
c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde
étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin.

«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais
rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai
jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé
de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette
négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je
cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception
de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans
conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de
sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes,
l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est
au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières
sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une
réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?

Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en
dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier
_hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il
était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce
vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu,
fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments
abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour
produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini,
cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que
l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur
imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur
distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter,
comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un
brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once
par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus
grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini
acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération
des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose,
et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux
forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà
tout.

Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle
part.


VIII

Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_,
_nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le
monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des
mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La
première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où
vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur
ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et
mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du
philosophe prussien: _Ubi est Deus?_

Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le
raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en
donner une idée à nos lecteurs.

Pour cela, lisons et analysons.


IX

L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici.
Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique
avant de pénétrer dans le temple:

«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les
premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent,
je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une
entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y
suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le
_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la
timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché
d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux
que le public accueille avec le moins d'indulgence.

«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée
sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en
apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de
sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions
astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études
préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains;
j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais
saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur
connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première
jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je
m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le
désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des
sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout
essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne
seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.

«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses,
s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique
descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de
l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle
conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes
étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions
fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la
distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et
l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les
causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut
approfondir les variations de température du sol rayonnant et de
l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste
avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre
sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le
nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une
nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des
études météorologiques.

«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même
degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme
c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru
l'intérieur de deux grands continents dans des étendues
très-considérables, et là où ces continents présentent les plus
frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du
Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie
boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance
de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage,
et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes
terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description
physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science,
devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une
_description physique du monde_.

«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du
fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes
difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense
richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux
tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se
bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi
aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande
multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait
à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils
dont je ne sais que signaler l'existence.»


X

«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur
l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de
temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de
_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en
allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux
idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la
géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des
savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de
vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu
offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur
l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à
se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir
dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la
description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument
inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes
de la création.

«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a
toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté
qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce
moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers
qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me
sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction
d'un livre impose des obligations bien différentes de celles
qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de
quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit
dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de
Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le
nord de l'Asie.

«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus
importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature
présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les
nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des
animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé
de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent
l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la
science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer
y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des
observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité
classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré
dans des notes placées à la fin de chaque volume.

«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout
ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du
sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du
progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories
physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans
cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages
sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de
destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la
marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli,
illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de
nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long
et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa
grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur
caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux
en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées
comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos
connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde
sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à
une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la
surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de
lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que
soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque
intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins
de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant,
d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de
l'univers.»

Potsdam, au mois de novembre 1844.


XI

Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume,
dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de
ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature
_universelle_.

C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et
abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va
successivement et largement développer.

Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus,
et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le
télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description
astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné.
Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui
chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de
planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de
telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur
lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le
nom de Dieu!

«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués,
offrent dans leurs introductions une partie exclusivement
astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa
dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système
qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est
diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien
saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie
sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la
partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression
d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil
(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui
remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du
monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé
graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du
monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la
figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne
exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable,
et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement
à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à
l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie
céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage
de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il
distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_,
subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement
_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on
envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien
les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau
titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et
comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état
imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne
pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à
notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le
tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son
intime relation avec l'histoire de l'homme.»

Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de
mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les
entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations
matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les
comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers
extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur,
et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées
et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.

«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le
ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états
possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions
apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds
ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors
quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands
diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées:
elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle
s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux
contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit
que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme,
suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense
autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses,
que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont
maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent
dans le ciel.

«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes,
les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette
condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par
toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos
yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces
recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à
l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver,
dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien
moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi
de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils
revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses
considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni
le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»


XII

Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par
notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.

«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de
onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une
myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les
limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes
planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter
au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce
immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière
nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est
probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins
il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui
produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le
nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes
excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou
s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions
d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes.

«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées
de quelques planètes inférieures ou lunes.

«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers
leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente
que dangereuse.»

Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent
nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites
planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et
qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme
des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres
astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la
loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire
volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de
projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre
hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux
terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse,
chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans
notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas
sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire,
conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux
noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil.

L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se
déterminent facilement.

La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé,
lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces
phénomènes.

Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des
plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis
la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les
mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les
animaux, puis l'homme.

Ici il s'arrête et il pense:


XIII

«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait
incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques
traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses
nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types
contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces
terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement,
sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et
les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions
météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le
progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par
cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les
climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la
nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à
la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets
rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité
d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la
sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen
de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt
plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le
but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la
structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les
aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des
races; et ce que sont capables de produire même les moindres
diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la
culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les
questions les plus importantes que soulève l'histoire de la
civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales
de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité
d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.

«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la
couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des
premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme
de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement
distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences
les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat,
semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient
les périodes de temps dont la connaissance historique nous est
parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent
en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses
gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que
les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans
les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres
classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations
positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la
fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on
était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de
Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les
recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du
bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines
de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a
répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de
l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie
occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes),
on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux
crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être
toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte
aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux.
La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint
semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte
tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui
s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il
colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui
éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat
relatif à cette problématique influence des climats sur les races
d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus
grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de
l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la
terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres.
Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des
espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions,
tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en
détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés
les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la
faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races
humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en
restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont
point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant,
elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes
existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce
qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»


XIV

Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on
dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère
purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt,
dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des
peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune
tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été
séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès
l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait
décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des
points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en
contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre
humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si
répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des
hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là
aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment
historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception
humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable
d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison
historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et
leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de
l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit
le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer
un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première
origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de
nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre
humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence,
une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été
peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème
de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce
et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au
monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne
pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de
l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le
décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que
l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de
peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par
elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution
ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui
l'occupent.

«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le
mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal,
dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr
de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les
réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses
considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît
préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la
classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique,
Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec
Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne,
Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et
des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence
radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux
ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes
de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de
peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées,
tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à
la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe
que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les
noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement
indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou
telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple,
avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples
les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas
mongolique.

«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent
de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette
empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute
importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence
des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté
de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans
le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du
corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille
formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique
des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle,
facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce
qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent.
Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté
de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des
illusions si fréquentes en pareille matière.

«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance
approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de
grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues
dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une
longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion
étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec
un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit
un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents,
savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent
se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des
peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une
même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques
qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le
bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans
l'histoire ce double et singulier phénomène.

«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de
l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se
fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus
diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment
de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir
tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste
quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol,
au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une
atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans
la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles
naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux
sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment
n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui
fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que
pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations,
toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des
langues.

«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une
conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures
et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples
plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il
n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également
faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de
société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les
nations appelées à la jouissance de véritables institutions
politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui
se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire
empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent
contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de
l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire
tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de
toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager
l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation,
de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique,
marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces
morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et
en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature,
pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre,
aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut
découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un
double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà
l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui
circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même
comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce
qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration
vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le
préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment
présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature
humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes,
cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient
une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité.

«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent
leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale
des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les
nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans
les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus
petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes
délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des
monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont
servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus
mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du
monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses
conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle
est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un
tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la
sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent.
Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»


XV

Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le
deuxième volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve
redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce
de littérature _cosmique_ qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de
l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations
littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une
vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond
et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début:

MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE.

«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des
sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme
d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des
observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a
appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce
spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions
comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée
aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous
ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour
distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets
extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou
tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez
d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous
élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui,
surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en
éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et
le goût des voyages lointains.

«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme
nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles
se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la
description animée des scènes et des productions de la nature; la
peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la
physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère
individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des
plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les
jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être
l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire;
mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de
nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général
comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des
hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le
progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se
pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature,
il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire
entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de
ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur;
montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt
enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses
images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts.

«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude
scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des
impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la
jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait
éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers
intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces
belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte
de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres
du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au
fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il
m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de
jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure
l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les
descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George
Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans
la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans
une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se
rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif
inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture
de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne
végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend
en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des
dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou
moins sensible aux impressions de la nature.»


XVI

Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et
Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de
littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis
Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature,
conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif
pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source
de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère.
Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On
sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de
Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais
l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la
peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux
«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de
l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure
accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron,
elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur
ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux
mêmes tous les traits............

À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques
adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à
Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.

«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien
de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue
de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du
fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici
ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois
épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé
Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de
commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent
interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que
je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.»
Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres,
ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne;
je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui,
dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs
douloureusement émus.

Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.

«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si
généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la
littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages
pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime
quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de
Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre
de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que
peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à
décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses
tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme
de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement
retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques
peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la
tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de
l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide!
De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour
à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description
poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette.
L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui,
recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six
pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer
de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande
marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il
était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde
et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes
déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les
descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de
sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut
degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement
exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique
près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous
avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se
soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement
comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la
peau d'un chevreau.»


XVII

Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la
Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique
est un lyrisme pieux.

«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les
habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la
vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la
vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e
psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de
lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa
propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée
des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons,
aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent
les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des
champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de
l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins
de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation
sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la
vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les
monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent
librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui
réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé
place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le
Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le
terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la
terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur
nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se
réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son
travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un
poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le
ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est
opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du
soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste,
ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à
la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la
réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus
propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir.

«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les
psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le
trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien
qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents
météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les
vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des
vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du
tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs
questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans
doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a
pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le
livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il
y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène
que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les
peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de
la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur
marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par
la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne
diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile
docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des
animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et
du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur,
quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un
miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare
de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous
les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région
des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur
l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se
préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la
Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La
variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que,
depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le
petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la
plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son
enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que
nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.»


XVIII

Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la
littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette
grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si
reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce
sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par
le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre
d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes
chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle
romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori
Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des
poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant
traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur
les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers
d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est
pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la
civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs,
dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol
n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si
l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans
cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des
poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité
et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais
Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau,
Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de
Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de
_Paul et Virginie_.

Voici comment il en parle:

«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec
plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la
meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on
aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est
simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où,
tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte
des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu
des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de
fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même
dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des
théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect
de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers
les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes,
sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a
accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre;
je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M.
Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions
toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son
pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque,
la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés
tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée,
en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses
traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de
l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre
imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre,
caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des
Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés
et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le
paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.»

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)



CXIVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(TROISIÈME PARTIE.)


I

Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux
Grecs: «La terre est petite.»

«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde,
lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites
de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris
entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une
petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme
des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.»

De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont
agrandi l'idée du monde.

Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre,
en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes
par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races,
les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote
sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son
élève.

Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en
soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le
décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est
le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre
humain.


II

Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race
chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la
médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie,
l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes
découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé.
L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la
découverte de l'Amérique et des Indes orientales.

«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture
soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la
connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour
m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces
visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des
latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les
astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la
Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long
des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale
du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle
des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer
plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps
d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des
Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien,
c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et
la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle,
Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta,
compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous
les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de
son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du
Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation
du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi
moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière
éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles
qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il
affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son
troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations
méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles
au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans
lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces
mesures.»


III

«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de
charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour
la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà
remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant
l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap
Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus
niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces
coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du
disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les
attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la
voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit
nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et
qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été
prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du
soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement
attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les
observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces
nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation
accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie
lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula
major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes;
c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la
partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont
l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad
ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle
du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la
même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou
du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous
aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et
le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3
degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés
au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la
_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si
d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les
nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi,
sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par
l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une
lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à
l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la
grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages
magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous
les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre
distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de
cette conjecture.»


IV

«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du
pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des
observations faites, avec des instruments imparfaits, par les
navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann,
qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de
Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de
Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.

«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se
pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles,
emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère
particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini
dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et
à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes
et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont
brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les
nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur
orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine
d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la
nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions
extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste.
Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des
circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des
croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs
chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou
au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le
christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de
la _Croix du Sud_.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du
ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race
humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les
magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles,
reviendront après des milliers d'années.»


V

L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes
géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon,
Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.

Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame
hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et
théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même.

«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du
monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties
essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du
tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par
sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien
l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux
_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo
ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à-dire dans la lutte contre
les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic,
dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il
n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et
à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement
chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité
de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si
jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance
mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son
ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures
(_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_),
il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que
le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un
mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la
terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde;
mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les
mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui,
profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute
aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au
chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des
calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que
l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée
de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la
réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie
auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la
chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au
service de la pharmacologie.

«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction
profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné
le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse
propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui
pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison,
s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi
admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi
harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le
flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la
famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem
gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple
de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de
l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce
le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi
s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des
effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve
un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du
livre premier.»


VI

Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608,
opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée
s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles
sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes.

Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la
fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire
des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée
astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur
lui-même.

Le troisième volume recommence encore l'astronomie.

Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase
d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de
l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand
esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu
plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau
développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des
forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce
de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes.
«L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de
l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par
conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore
explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est
à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont
l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des
pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la
théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par
les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place
entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon
Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou
n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui
soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à
cet ouvrage.»

Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer
l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de
l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai
rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part
nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que
parce qu'il est partout!...


VII

John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion:
«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles
seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une
distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres
nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier
rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance
et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle
remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables?
sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'_éther_ et d'autres mondes!...

«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à
l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre
l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la
Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat
à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus
brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la
seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la
moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique,
sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus
brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le
Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la
lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de
[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En
tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette
étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de
[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le
rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est,
pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil:
son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du
Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être
réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil
parmi les étoiles d'un médiocre éclat.»

Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les
unes vieillies, les autres rajeunies.

«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de
nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les
écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer
l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.»


VIII

«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises,
dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_)
dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à
mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon
laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante.

«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste
dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible,
près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur
extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire
mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour
recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les
ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à
tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait
d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des
voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple
d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de
renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science
(comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite).

«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune
nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres
étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de
première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et
de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle
est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa
surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue
pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi,
quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes
les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée
plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais.

«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je
mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de
sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat
commença à diminuer, etc., etc.»

D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits,
mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les
autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la
Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même
fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans
le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de
plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil
dépend.

D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe,
sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième
volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en
savait autant au temps d'Alexandre.

Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau
immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine.

Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt,
qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume
et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée,
et tout est dit.

Voilà le Cosmos de M. de Humboldt.


IX

J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je
m'attendais à autre chose.

C'est le _caput mortuum_ de la matière.

J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_
dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.

En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme,
la nature et Dieu.

Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous,
égyptiens, grecs, en savaient davantage.

Où est donc le progrès?

Évidemment inverse!

Triste résultat de cette philosophie naturelle.

Les mots sont changés.--Oui.

Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu.

Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance
savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.

La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a
disparu.

Le _Cosmos_ est devenu muet.

La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans
cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.

C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!

Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de
l'Éternel, en sait un million de fois plus.

Le hasard a découvert la boussole.

Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.

Le hasard a découvert l'électricité.

Le hasard a découvert le magnétisme.

Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.

Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.

La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces
phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la
science purement matérielle?

La NOMENCLATURE de l'univers!

Il nous faut la logique des mondes.

Voyons.


X

Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de
Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente
et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa
volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;

Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous
les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à
moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle
création, je commencerais par une humble invocation à genoux à
l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de
l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit
sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de
l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un
rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa
grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer,
m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète,
et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses
nébuleuses et de ses comètes:

«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun
Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son
auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans
rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse
écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou
petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont
tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas
l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont
l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les
corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne
formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions
de leurs cadavres en poussière!

«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce
tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités
et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre
gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du
pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté
d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la
grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les
autres.

«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien
comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les
communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en
soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui
l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au
dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour
t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te
peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me
confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de
nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je
célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis
que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres;
mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du
nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de
l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»


XI

Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de
siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des
spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre,
car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je
ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et
les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a
donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même
rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses
soleils.

Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je
me dis: «Mon Créateur est là-haut!»--Allons à lui par la
contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de
l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet
d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus
parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera
tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de
l'infini.


XII

Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de
l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait
de la résoudre.

Je commencerais par le mot de Descartes:

«JE PENSE, DONC JE SUIS.»

Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était
sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce
d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine,
l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné
la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous
les ancêtres, un créateur au lieu d'un père.

Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans
l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre
de Dieu!

Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA
LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST!

Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a
enseigné.

Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères
aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir.

Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et
je me soumets.»

Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause
_Dieu_.

Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la
vie morale produite en moi par la vie matérielle.

Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts
au spectacle de moi-même et du monde.

Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un
pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est
diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres
_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus
brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature,
l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui
jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant,
quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à
celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme
et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa
courte vie.

Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon
existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse
ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit
dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est
mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et
supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou
celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.


XIII

Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille
incessamment.

Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus
ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est
infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même
dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos
jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son
âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale.
Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de
volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort
dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.

Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la
nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau
l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT.
Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle
pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de
_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous
comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend
absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont
aucune signification, sauf des significations matérielles.

Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas
de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec
confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien
n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une
dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de
Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus
qu'avant de les avoir lus.

Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres,
mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste
consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes,
les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la
lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils
immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond
d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils
gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes;
que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies
lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que
le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de
cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin
encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières
enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils;
que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à
calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un
atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des
cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce
qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.

Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de
durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand
inconnu!

Qu'en concluez-vous?

Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces
univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?

Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée
formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour
éternellement ajouté à un jour.

Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la
matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous
les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un
premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_
n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et
n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc
néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner
la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et
l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non
instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin
d'une oeuvre, ne sait rien!

Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!

_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos!

Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu):

Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!

Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?


XIV

Mais la _chimie céleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient
par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que
les pierres _tombantes_, les étoiles filantes décomposées par vos
creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des
planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les
huit ou dix métaux enflammés qu'elles contiennent, à constater que
leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, et que les
soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de
notre terre!

Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine
mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés
ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle
pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en
avaient autant.

Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la
cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera
dans un néant de plus la divine, ineffable et constante _volonté_ de
l'auteur des mondes.

Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la
matière il existe une puissance éternelle, la _pensée_, la pensée
qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans
son divin principe, _Dieu_!

La pensée qui a tout _conçu_ avant d'avoir rien créé;

La pensée éternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_!

La _matière_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organisé dont les
lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les
lois de Dieu.

Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure
qui reçoit et exécute les lois de Dieu:

Voilà les deux éléments dont le _Cosmos_ se compose.

Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit:
«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation
et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces
balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout!

«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un
géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle
puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un
_Cosmos_ plus complet.

«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez
Dieu!»

La pensée, cet élément du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde
est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!--Allons!--et
ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la
négation du seul principe qui peut rendre raison de tout!

Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que
Dieu pensant est tout le Cosmos!

Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint,
multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au
sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens
pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il
ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui
a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité!
Voilà le _Cosmos_ des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce
_Cosmos_ m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt.


XV

Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents
hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur
et comme étendue, mais égal au millième ciel des coeurs, par cette
_pensée_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit
l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler
ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace.
Suivez-moi, commencez par la _forêt vierge_ de l'équateur, ce miracle
de la puissance créatrice végétative.


XVI

UNE FORÊT VIERGE.

L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud,
le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des
merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de
_forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut,
dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge
toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la
hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les
zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une
forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que
dans les régions tropicales.»

Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait
autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs,
Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à-dire avant MM.
Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de
l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens
simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point
aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de
Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a
le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un
fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes.
C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des
halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre
dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à
devenir arborescentes.

Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque,
dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau
continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie
essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de
plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur
humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les
crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari,
l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte
et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce
que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les
fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le
règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où
prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée
d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme,
cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts
primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables
que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques
défrichements.

«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue
Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à
nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables
de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre
esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins
étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est
dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous
cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous
soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu
le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus
prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions
de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve.
C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et
sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les
habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance
égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à
satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux
hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en
trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je
m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de
gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont
éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces
régions solitaires.»

Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier
mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que
l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure.
Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls
l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à
présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe.


XVII

Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu
voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui
doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille
région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et
d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui
disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque
de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que
celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de
la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands
cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les
bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient
de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus
perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon
isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi
qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point
de la civilisation proprement dite.

Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être
impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la
race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire
forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que
la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une
impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit
d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le
calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle
bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la
supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre
d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au
développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt
faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page
pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai
là-dedans:

«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble
rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la
lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le
voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec
des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme
des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces
solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie
d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont
la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui
est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_,
autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des
figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de
Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La
partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de
la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre
d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des
autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui
est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance
contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige
croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du
tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à
gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on
dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces
bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé
et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu
près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de
sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité
de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le
parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de
feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en
arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du
parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et
décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à
ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et
disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a
causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»


XVIII

«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte
forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est
aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but
de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses
feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne
saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de
voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui
frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins
d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner
de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines
suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.

«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai
champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes
particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est
la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir
grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses
espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à
l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est
démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne
constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie
exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère
forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes
qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères,
bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de
sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_)
s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement
tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de
l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles
pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme
caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se
réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et
nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à
s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le
voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers
du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les
arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils
sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges
ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites
confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces
parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs
torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui
s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former
entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis
gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme
les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.»


XIX

«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à
devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la
faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le
supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères,
d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous
l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément
couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités
propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères
terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se
détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en
vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du
Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes
de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune
mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur
les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous
ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe
correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On
ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres
que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle,
lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont,
comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous
et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours
(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de
l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue
et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés
mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de
l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on
ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou
d'espèces de géophiles, c'est-à-dire d'insectes carnivores qui vivent
ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur
les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de
Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique
méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il
en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts,
dès l'apparition des mammifères.»


XX

Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait,
dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous
ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles
venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien
qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la
plupart du temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une fois à
M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent
merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur
six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu
ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les
serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le
javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme.
Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue
jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et
des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine
des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la
fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, _maï das
saübas_, mère des fourmis.

La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et
autres diptères du genre _cousin_. L'absence de ce fléau, un mélange
de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes
diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du
silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces
solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. «Ces
lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il
soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus
favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales produisent sur
l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une impression
analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face de
l'immensité de la nature.»


XXI

«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se
représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une
vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres
exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes
grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et
pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons
ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité.

«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les
grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui
s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les
sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux
longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et
les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins
remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme
hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On
rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un
espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le
domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une
dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à
vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré,
dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds
au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent
pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la
hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents
pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus
des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme
au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les
couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de
chasse.

«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des
projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas
du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont
généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses
que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont
assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité
de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des
arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille.
Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à
la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la
nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine
une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce
sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la
base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de
l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement
destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois
enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur
serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la
multitude de plantes qui leur disputent le sol.

«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des
tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes
(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent
fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une
seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux
plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit
comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant
ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y
enfoncer leurs radicules.»


XXII

«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il
se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les
grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns
s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et
délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une
variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent
l'espace.

«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone
supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont
très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des
arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une
conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont
tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre
_euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la
séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les
oiseaux déposent sur les feuilles.»

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



CXVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(QUATRIÈME PARTIE.)


I

«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la
forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans
toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et
même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni
hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale
se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour
toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée,
comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même
n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la
chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des
oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession
collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à
l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène
est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend
d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour
voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des
feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et
des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses
heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point
annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans
les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent
sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du
printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé
des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle
du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et
se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais
oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois
degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances
impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un
caractère de majestueuse simplicité.»


II

«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le
thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est
point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la
nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui
se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature
entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs
poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse
informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une
cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la
baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à
l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites
bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur
l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des
intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne
distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se
montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes
qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.

«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après
midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre
33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se
tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par
intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches
à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs
pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes
à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans
leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes,
trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous
les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est
la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des
nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui
s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil
devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension
électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une
langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres
vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de
leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient,
et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange
noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres
qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de
vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient
un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne.
Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la
nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est
rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de
feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille
bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le
lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà
le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus
dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du
plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère
différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général
la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée
d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours
de soleil.»


III

«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de
la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M.
Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie
l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère
mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la
solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu
du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur:
c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un
carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa
constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre
un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le
paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi
même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge
au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne
manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre
compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates.
C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle
on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant
qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du
silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.

«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme
sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne
savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a
jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour
expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être
mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils
varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est
celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui
vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une
face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre
de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à
mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la
tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je
l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il
n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces
bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait
petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner.
Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous
protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de
palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une
branche au-dessus de notre sentier.»

«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de
quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces
divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation.
En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété
incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance
qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de
l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue
des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement
dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte
n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus
nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les
végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et
rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.

«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les
bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats
tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre
contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines
époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les
arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui
boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation
facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et
pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes
couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve
dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de
perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un
signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce
sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la
beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est
donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre
réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul
des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est
vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du
plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques,
leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et
si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire
des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des
êtres qui peuplent la terre avec nous?»


IV

«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la
forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la
demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les
plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de
moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains
boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur
des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes,
comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis
et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des
mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages
silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin,
source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la
variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie
chez tous les êtres organiques.

«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations
où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les
premières impressions[2].»

[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à
mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue
Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire
de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours.
Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les
continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_
intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare
avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire
Humboldt.]


V

Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la
terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme
un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui
et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de
l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de
l'éternel créateur!

Voilà la vie.

Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les
végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans
les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime,
et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs
pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et
l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre
eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais
qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux
domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.

L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à
acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout
par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre
la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un
Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle
des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.

C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à
l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles
qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de
la création.


VI

En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de
l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la
Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre
nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces
îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les
cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles,
éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.

Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé
par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille
vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à
l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail
gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus
lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la
route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes
qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les
profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques
centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents
au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de
l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses
colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois
sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs
extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses
ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule
d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le
poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et
le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants.
Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent,
pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont
laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie
future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous
d'autres cieux.


VII

La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le
calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien
de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible.
La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre,
toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se
taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière
murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit
sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu
les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce
monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière
invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va
reposer ou surveiller la nuit.


VIII

La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le
vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à
coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent
et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce
sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense
chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour
reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à
travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les
ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le
sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent
dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui
se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les
bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les
appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour
que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans
l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds
de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et
la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague,
se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en
avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de
l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations
gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs
embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de
foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes
qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des
condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à
leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids
des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent
furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé
comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits,
trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les
caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les
vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère
plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur:
tout est mort sur ce jouet de la mort.


IX

Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur
fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les
ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés
se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé
plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau
désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les
matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames
aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en
aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de
Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à
fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux
de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des
Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers
crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations
humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations,
martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les
débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés,
morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir,
invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière
devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces
révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des
dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments
écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire
les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là
qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers
hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et
sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là;
Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se
répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles
sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des
pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora
de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation
chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et
en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses
frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité!
Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême
Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants
modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier
les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans
ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu
incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas;
et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité
mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés
de Dieu.

Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants
profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les
mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.


X

C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le
Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et
bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds
au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.

Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent
de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille
spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les
galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour
laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à
l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.

Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq
cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut
trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.

Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir
les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses
jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration
muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la
grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le
Colisée.


XI

Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne
du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à
l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui
dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de
la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains.
La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour
triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit
pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus
les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient
d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux
et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de
sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!

Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre
d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds
décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds
d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les
oiseaux y chantent comme dans la forêt.

Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre
ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de
s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les
blocs du Colisée sont percés de grands trous.

J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés
par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller
dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet
édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles,
les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs
maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.

Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de
pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis
par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On
y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de
tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les
Romains!

Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et
laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur
l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et
demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité.
Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre
des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois
tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie
d'être homme.


XII

Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune
et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents
pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien.

Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque
égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux
fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la
profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de
l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité.

Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent
trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la
place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à
l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de
l'église.

La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la
colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une
lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe.
Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux
fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées
en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et
continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce
moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il
échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à
l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet
endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout
simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements,
la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité.
Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade
est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire
élever.

Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre.

La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux
parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur
cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu
près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale
de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue
par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds.

Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent
quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de
soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans
de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous
celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût
d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont
trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques
semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de
hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze
statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les
statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la
direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent
à l'ornement.


XIII

L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline,
nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville
d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit
transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican.
Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de
l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose
étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis,
c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de
Saint-Pierre, bâtie par Pie VI.

En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade,
Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce
transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte
Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne
ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge,
on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou
quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du
Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus
grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du
pavé.

Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de
ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus
curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé
dans toute son intégrité.

Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes
pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans
deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de
cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à
soixante-quatre pieds.

Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent
prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la
construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du
génie.

Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La
façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique
dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les
chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique
s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier.


XIV

VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE.

«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans
Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles
choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de
Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer
des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent
cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de
séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est
saisi de l'idée de s'y fixer.

«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les
dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette
basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent
dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a
quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur.
Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de
proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à
qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de
l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout,
dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un
Dieu.»


XV

«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre
énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de
circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe
exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite.

«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent
ces piliers l'un à l'autre.

«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa
coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois
pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent
soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base
jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds.
On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a
cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire.
Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et
placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation
qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de
Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de
la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule
elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute
de treize pieds.

«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église
jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre
pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils
mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est
le tombeau d'Alexandre VI.

«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment
agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et
qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe.
Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui
se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de
1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place.

Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie
sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour
intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les
deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule.

Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize
fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_
on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.»


XVI

Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la
coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au
faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures,
peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du
crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans
son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de
Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau
des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente
l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation
de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau
de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers.
Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de
cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela
leur cacher le soleil.

On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du
dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et
de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre
intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais
qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres
voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes
portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les
lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte
ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres,
inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres
intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole,
et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie
étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos
mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on
aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis
rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la
calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la
lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome
avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble
sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de
cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des
cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une
feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule
pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à
étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière
impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule
pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à
gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du
dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser
les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je
renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille
de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que
serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons
toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier
sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez
convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un
chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide
ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!

Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière
pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_?


XVII

Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en
mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous
mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur
refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez
lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes,
les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble.
Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve
de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en
parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de
génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de
Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans
tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes,
artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs,
mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de
conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration,
d'enthousiasme pour enfanter ce miracle!

Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à
volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait
la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le
Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de
toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et,
son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir
politique: «Tu n'iras pas plus loin!»

_Voilà Saint-Pierre de Rome!_


XVIII

Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme!

Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de
Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour
râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour
s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô
guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants!
qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que
votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable
crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse
en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et
qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas!

Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie!
Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la
science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de
soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur!

Et que les idiots vous croient!

Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie
scientifique.

Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux.

Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même!

Non, la vie humaine n'est pas cela.

Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la
nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le _mystère_.

Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu!


XIX

LA PENSÉE.

Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études
de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie
chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était
descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore,
dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation
des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est
en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que
je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles
considérations sur le principe de la vie, base et opération
progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme
moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et
comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_:

«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne
peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle
dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et
fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour
l'esprit humain.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous
donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation
de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe
Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus
certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce
que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le
raisonnement.

«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime
croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard!

«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière?

«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la
matière même?

«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le
principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle.

«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité,
qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis,
que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence
est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir,
quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus
honorables que l'indifférence.

«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il
semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des
mots, la question est posée sur des substances: ici, substance
matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance
d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est
que le support.

«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que
l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires.

«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la
vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui
finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une
pente fatale, des glaciers à l'Océan.

«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de
l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur
supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en
possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les
destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances
immortelles.

«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes
de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu
même de l'homme;

«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur
laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition.

«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la
recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention
s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute
moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient
l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs
votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux
éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et
l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait.

«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales
de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie
n'est donc pas oiseuse.

«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de
matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à
tous les degrés de l'échelle.

«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à
chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation,
c'est-à-dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est
partout la même.

«Abordons franchement la question.»


XX

«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont
aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur
concours et non de leur exclusion.

«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence
faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout
artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que
par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la
vivifie.

«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature
bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui
a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond
la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce
support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur.

«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière
pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle
de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés
de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance
sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou
vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la
contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés
chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et
nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à
l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif.

«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et
la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de
la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux
seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe
de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment
l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons,
pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature?
l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités
vitales de toute sorte?

«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de
toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente
la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem
erat inanis et vacua._

«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se
définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus
dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées.
Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je
saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la
simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de
l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un
supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité
de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur
lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à
la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations
logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler,
d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le
reconnaître.

«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce
l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle
n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par
analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la
vie.

«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces
abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que
l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux
substances.

«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au
fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à
leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime,
dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi
insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur
état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir
que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est
l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière.

«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là:
que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur
l'autre.

«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte,
qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle
manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me
dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la
vie?»


XXI

«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la
nature réelle des choses.

«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa
logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière.
Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe
vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne
dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la
conscience par une affection permanente, _vaguement localisée dans
tous les points à la fois de la masse vivante et animée?_»

«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés
humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa
logique s'est emparée des choses humaines, partout où la vie
chrétienne a pénétré, c'est-à-dire dans tous les actes chrétiens.

«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un
principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon
être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des
précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi,
qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur
de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma
conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en
conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité
si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi
lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment.

«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche
pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe
peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa
souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes
pensées, de mes volontés, de mes expressions diverses, qu'il gouverne
par sa logique.»

Voilà pour la vie.


XXII

Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser
et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de
profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du _mystère_; il n'y en
a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot
n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est
le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes)
éclaire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence
n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive
encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il
est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je
trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature
divine du sujet me suggère pour mon _Cosmos_, à moi. Celui de M. de
Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une
âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi est évidente,
mais ne peut être comprise que par celui dont elle émane. Les hommes
et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: Mystère, Humboldt!

Je le rétablis et je dis humblement:

_Matière et pensée_ forment le monde.

Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en
_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée
d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas _Dieu_.
Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est
périssable. Elle ne peut par conséquent être _cause_; elle est effet.

La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice.

C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par
Dieu, forme le monde.

Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté à la matière ou au
_néant_ sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois:
étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa
gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie
est accomplie.

Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de
ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de
l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a
commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes
flottants.

Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme
matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui
les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur
création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de
Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois.

Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu
d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même
sainteté, oeuvre de Dieu!

Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une
parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur
eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers
la liberté méritoire.

Leur partie matérielle se disperse à leur mort.

Leur partie animée, intelligente, méritante, leur _âme_ survit tout
entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections
acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce
qu'on appelle ciel ou enfer.

La mort étend son linceul sur ce _mystère_, et l'existence
s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu!


XXIII

Mais tout est mystère incompréhensible dans ce _Cosmos_, où
l'existence, la volonté, la Providence de Dieu, le mystère de son
action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais
inexplicite.

Ôter les mystères de ce _Cosmos_, c'est ôter Dieu du monde,
c'est-à-dire la vérité et la vertu.

Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée?

Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données?

Point d'_âme_ sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte?

Rien sans _mystère_, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou
de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le
monde de l'âme.

Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence;
c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la
logique.

Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome.

Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux
lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui composent,
en découlant de lui, son véritable _Cosmos_.

J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et
libre.

La vertu est fille de la vérité!

Chaque vérité impose un devoir.

Le _Cosmos_ est un _Tout_.

La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos
éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les!

Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme.

Est-ce qu'une énigme explique un monde?

Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des
doctrines soi-disant scientifiques.

Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience
serait éclairée par une énigme?

Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le
déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers?

Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se
désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné
pour croire à quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral
sur lequel la science matérielle ne dit rien!

Car, si votre _Cosmos_ matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à
l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est
rien.

C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de
désavouer Dieu.

C'est un transcendant blasphème!

Voilà la fin de tout!

Quelle fin!


XXIV

--Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre
ignorance.

--Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe
et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et
l'ignorance de l'homme.

Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère.

Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre,
compréhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge.

Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière
incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister
entre le créateur et le créé?

Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: MYSTÈRE!

On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix
jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère!

Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir.

On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse;
elle est l'humiliation de la raison.

Voici la mienne:

Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas
être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est
infini.

Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec
ce quelque chose d'imparfait, de borné, de court, de divisible, que
nous appelons _matière_!

Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de
mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes
visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer.

Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être;

À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment.

Les êtres qu'il a créés dans ces _conditions_ sont aussi nombreux,
aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa
pensée.

Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle
d'intelligence.

Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est
immatériel dans sa nature.

Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est
innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa
propre loi; il n'a de limites que lui-même.

Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_?
Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité?

Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on appelle
matière?

Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre _Cosmos_ est la
même que sa substance invisible à l'oeil du corps?

Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu;

Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la
matière.


XXV

Dieu est, selon moi, _pensée_;

La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout.

La matière n'est que matière.

Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine.

C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la
matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou
le _Cosmos_ est formé.

Cette union des deux substances, la pensée divine et l'obéissance
matérielle, est le mystère!

Ce mystère explique tout!

Il a seul le mot du _Cosmos_!

Celui qui le prononce sait tout!

Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide.

Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son
esprit est en repos.

Il n'écrit pas de _Cosmos_; il écrit l'histoire naturelle, la
géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux.

Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut
rien lui dire que de matériel.

Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais
convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous
les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou
religieuses, à tous les hommes de bonne volonté.

La _conscience_ est le _mystère_ que nous portons en nous.

Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons.

Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale.

Il nous a apporté le mot, non de la _science_, mais de la
_conscience_.

Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystère_!

Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu
lui-même, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec
amour.

Avec rage, c'est la révolte et l'impiété;

Avec amour, c'est la raison et la vertu.

Peut-on hésiter?


XXVI

Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme
des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de
traiter l'existence et le gouvernement du Créateur avec la plus
dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu et
sans mystère.

M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son _Cosmos_.

Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_!

Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable
que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent
l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé.

«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains
mots que nous avons mis à sa place!

«Cela nous suffit!»


XXVII

Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que
quand elle a trouvé son aplomb?

Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause,
et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se désintéressant de la
plus grande des causes, son Créateur et son Dieu?

Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre
de l'âme, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et
ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en
océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle
donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule
existence?

Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de
la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité?

Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté
de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses
oeuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu d'être
une bénédiction sans fin!

Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il
existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_
n'existerait pas lui-même!

Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le mystère est
la seule explication de la matière elle-même.

Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et
adorez!

Le mystère est le _passe-partout_ des deux mondes!

                                                            LAMARTINE.


FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME.

Paris.--Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de
la Marine, rue Jacob, 56.


[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.

Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 19) - Un entretien par mois" ***

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